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1
p. 20-22
Devises, [titre d'après la table]
Début :
Mr Magnin, toûjours zélé à faire connoistre l'admiration qu'il / Par ses mouvemens divers, [...]
Mots clefs :
Devises, Majesté, Univers, Espérance, Hommage, Louis le Grand, Image, Soleil, Siam, Éléphants
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texteReconnaissance textuelle : Devises, [titre d'après la table]
M Magnin , toûjours zélé
à faire connoittre l'admiraGALANT
21
tion qu'il a pour les grandes.
Actions de Sa Majefté , a fair
deux nouvelles Deviles , que
je vous envoye. L'une a le
Soleil pour corps , & ces móts
pour amé, Spes rerum & decus.
Hs font expliquez par ce Ma
drigal.
P
Årfos mouvemens divers,
Parfon beureuſe influence,
N'eft- il pas de l'Univers
L'ornement & l'espérance?
La grandeur de LOVIS, & l'état de
la
France,
Expliqueront par tout ma Devife
mes Vers.
L'autre Devife cft fur l'Am
22 MERCURE
baffade du Roy de Siam , &
fur la deférence que tous les
Potentats du Monde ont pour
le Roy . Ce font plufieurs
Eléfans qui fléchiffent les genoux
devant le Soleil , avee
ces mots. Et Magnos hæc fata:
manent.
E
St il rien de grand icy bas
Qui ne doive te rendre hom4-
mage?
Grand LOVIS , qui ne connoistpass
Que c'est là ta parfaite Image?
Est - ilrien de grand icy- bas
Qui nedoive të rendre hommage?
à faire connoittre l'admiraGALANT
21
tion qu'il a pour les grandes.
Actions de Sa Majefté , a fair
deux nouvelles Deviles , que
je vous envoye. L'une a le
Soleil pour corps , & ces móts
pour amé, Spes rerum & decus.
Hs font expliquez par ce Ma
drigal.
P
Årfos mouvemens divers,
Parfon beureuſe influence,
N'eft- il pas de l'Univers
L'ornement & l'espérance?
La grandeur de LOVIS, & l'état de
la
France,
Expliqueront par tout ma Devife
mes Vers.
L'autre Devife cft fur l'Am
22 MERCURE
baffade du Roy de Siam , &
fur la deférence que tous les
Potentats du Monde ont pour
le Roy . Ce font plufieurs
Eléfans qui fléchiffent les genoux
devant le Soleil , avee
ces mots. Et Magnos hæc fata:
manent.
E
St il rien de grand icy bas
Qui ne doive te rendre hom4-
mage?
Grand LOVIS , qui ne connoistpass
Que c'est là ta parfaite Image?
Est - ilrien de grand icy- bas
Qui nedoive të rendre hommage?
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Résumé : Devises, [titre d'après la table]
M. Magnin a créé deux devises pour honorer le roi Louis. La première, illustrée par un soleil, porte les mots 'Spes rerum & decus' et vante la grandeur du roi et de la France. La seconde, représentée par des éléphants fléchissant les genoux, célèbre la soumission du roi de Siam et le respect des potentats du monde envers le roi de France, avec les mots 'Et Magnos hæc fata: manent'.
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2
p. 109-115
LA DEFAITE DE PORUS ROY DES INDES. CHANT ROYAL.
Début :
On a beau du Destin mépriser la puissance, [...]
Mots clefs :
Destin, Valeur, Prudence, Héros, Ambition, Rois, Prince, Vainqueur, Paix, Honneur, Alexandre, Soldats, Exploits, Espérance, Ennemis, Lauriers, Louis
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texteReconnaissance textuelle : LA DEFAITE DE PORUS ROY DES INDES. CHANT ROYAL.
LA DEFAITE
DE PORUS
ROY DES INDES.
CHANT ROYAL.
Na beau du Deftin mépriserla
puiffance,
O
La valeur brave en vainfes ordres
diférens,
Rien ne peutles changer, courage ny
prudences
Mille exemples fameux en font de
feurs garands.
Souvent les hauts deffeins qu'an Héros
envisage
Sont de l'ambition in fuperbe étalage.
110 MERCURE
On a beaufe fier à des biensfi legers ,
Les plus grandsfont tombez dans la
bethonte des fers;
'
Et quoy que la valeurpuifle tout entreprendre,
Hélas ! n'a-t-on pas veu parun trifte
revers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre?
Sa
Porus, ce grand Héros , dont lafeule
présence
Donnoit de la terreur aux Roys les plus
puifans;
CePrince infortuné, mais remply d'af-
Seurance,
Attendfans s'effrayer le Vainqueur
des Perfans.
La Paix qu'on luy préfente offensefon
courage,
∙GALANT. III
Ellefait à fa gloire un trop fenfible
outrage,
Pour l'honneur feulement il a les yeux
ouverts ;
Lefeul bruit defon Nom fait trembler
l'Univers;
Mais quelque heureuxfuccés quefon
caurpuiffe attendre,
·Bellone a refervé pour des destins
amers
Porus qui fuccomba fous le bras.
d'Alexandre.
Sur le bord de l'Hydafpe ilparoist, il
s'avance,
Tous lesflotsfont couverts de cadavresfanglans.
Ilfaitpar mille morts reffentirfa vaillance,
On nefçauroit donner des coups plus .
violens.
112 MERCURE
Millefiers Elephans animez au car.
nage
·Secondent des Soldats l'impitoyable.
rage.
Mais lefier Alexandre oppofant fes
Courfiers
Encourage lesfiensparfes Exploits ·
guerriers,
Et cegenéreux Chefqu'on ne fçauroit
Surprendre,
Court & vole à l'inftant attaquer des
premiers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre.
SS
2
Alexandre tout plein d'une noble
espérance,
Affronte fiérement les périls les plus
grands
Dans ce cruel Combat on levoit quife
Lance,
GALANT 113
Il enfance, il poursuit les Ennemis
errans .
Dans le Campde Porus il fond comme
un Orage,
Par tout fon Bras vainqueur &fou
droye & ravage,
Par tout ce Conquérant moiffonne des
Lauriers,
Ce Héros vaut luy feul des Bataillons
entiers.
En vain les Ennemis tâchent de s'en
défendre,
Il menace déja par des regards altiers‹
Porus qui fuccomba fous le bras
and Alexandre vin r
cand
Enfin on ne voit plus la victoire en
balance DJIA
On n'entend que les cris des Soldats
expirans.
May 1685..
K
114 MERCURE
Porus dans ce Combat estprefquefans
défense,
Toutbaigné dansfonfangfur le corps
des Mourans.
Alexandre pour lors le preffe davantage,
A travers fes Soldats ilſefait un paf-
Sage,
Il renverse lesTours dont ils marchent
couverts.
On voit coulerleurfangpar cent en
droits divers,
La crainte &lafoibleffe à l'envy les
2. font rendre.odoot impiut
Ils livrent aux hazards dès plus
triftes dangers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre. riobair mo ripe
ALLEGORIE.
LOVIS toujours Vainqueur , meſme
audelà des Mers,
GALANT. IS
Part & va conquerir le reste de la
Flandre,
Etfon Royjustement répréfente en ce
Vers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre .
DE PORUS
ROY DES INDES.
CHANT ROYAL.
Na beau du Deftin mépriserla
puiffance,
O
La valeur brave en vainfes ordres
diférens,
Rien ne peutles changer, courage ny
prudences
Mille exemples fameux en font de
feurs garands.
Souvent les hauts deffeins qu'an Héros
envisage
Sont de l'ambition in fuperbe étalage.
110 MERCURE
On a beaufe fier à des biensfi legers ,
Les plus grandsfont tombez dans la
bethonte des fers;
'
Et quoy que la valeurpuifle tout entreprendre,
Hélas ! n'a-t-on pas veu parun trifte
revers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre?
Sa
Porus, ce grand Héros , dont lafeule
présence
Donnoit de la terreur aux Roys les plus
puifans;
CePrince infortuné, mais remply d'af-
Seurance,
Attendfans s'effrayer le Vainqueur
des Perfans.
La Paix qu'on luy préfente offensefon
courage,
∙GALANT. III
Ellefait à fa gloire un trop fenfible
outrage,
Pour l'honneur feulement il a les yeux
ouverts ;
Lefeul bruit defon Nom fait trembler
l'Univers;
Mais quelque heureuxfuccés quefon
caurpuiffe attendre,
·Bellone a refervé pour des destins
amers
Porus qui fuccomba fous le bras.
d'Alexandre.
Sur le bord de l'Hydafpe ilparoist, il
s'avance,
Tous lesflotsfont couverts de cadavresfanglans.
Ilfaitpar mille morts reffentirfa vaillance,
On nefçauroit donner des coups plus .
violens.
112 MERCURE
Millefiers Elephans animez au car.
nage
·Secondent des Soldats l'impitoyable.
rage.
Mais lefier Alexandre oppofant fes
Courfiers
Encourage lesfiensparfes Exploits ·
guerriers,
Et cegenéreux Chefqu'on ne fçauroit
Surprendre,
Court & vole à l'inftant attaquer des
premiers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre.
SS
2
Alexandre tout plein d'une noble
espérance,
Affronte fiérement les périls les plus
grands
Dans ce cruel Combat on levoit quife
Lance,
GALANT 113
Il enfance, il poursuit les Ennemis
errans .
Dans le Campde Porus il fond comme
un Orage,
Par tout fon Bras vainqueur &fou
droye & ravage,
Par tout ce Conquérant moiffonne des
Lauriers,
Ce Héros vaut luy feul des Bataillons
entiers.
En vain les Ennemis tâchent de s'en
défendre,
Il menace déja par des regards altiers‹
Porus qui fuccomba fous le bras
and Alexandre vin r
cand
Enfin on ne voit plus la victoire en
balance DJIA
On n'entend que les cris des Soldats
expirans.
May 1685..
K
114 MERCURE
Porus dans ce Combat estprefquefans
défense,
Toutbaigné dansfonfangfur le corps
des Mourans.
Alexandre pour lors le preffe davantage,
A travers fes Soldats ilſefait un paf-
Sage,
Il renverse lesTours dont ils marchent
couverts.
On voit coulerleurfangpar cent en
droits divers,
La crainte &lafoibleffe à l'envy les
2. font rendre.odoot impiut
Ils livrent aux hazards dès plus
triftes dangers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre. riobair mo ripe
ALLEGORIE.
LOVIS toujours Vainqueur , meſme
audelà des Mers,
GALANT. IS
Part & va conquerir le reste de la
Flandre,
Etfon Royjustement répréfente en ce
Vers
Porus qui fuccomba fous le bras
d'Alexandre .
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Résumé : LA DEFAITE DE PORUS ROY DES INDES. CHANT ROYAL.
Le texte décrit la défaite de Porus, roi des Indes, face à Alexandre le Grand lors d'une bataille sur les bords de l'Hydaspe. Cette confrontation est marquée par une grande violence, avec des eaux remplies de cadavres et l'engagement d'éléphants. Alexandre, animé par une noble espérance, surmonte les dangers et triomphe finalement. Porus, presque sans défense et entouré de morts, est vaincu. Le récit utilise cette bataille comme une allégorie pour célébrer les victoires du roi Louis, comparé à Alexandre, notamment en Flandre.
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4
p. 25-35
EPITRE DE MADAME DES HOULIERES, A LA GOUTTE.
Début :
L'Illustre Madame des Houlieres qui ne suit jamais / Fille des plaisirs, triste Goutte, [...]
Mots clefs :
Goutte, Santé, Louis, Guerriers, Héros, Camp de Namur, Ennemis, Plaisir, Victorieux, Espérance
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texteReconnaissance textuelle : EPITRE DE MADAME DES HOULIERES, A LA GOUTTE.
L'Illuftre Madame
S
des
Houlieres qui ne fuit jamais
la route commune & qui
donne toujours fujet d'admirer le furprenant & rare talent qu'elle a pour les Vers,
a trouvé un tour ingenieux
pour peindre les alarmes que
nous caufe l'intrepidité qui
porte le Roy à méprifer le
peril. Vous en conviendrez
quand vous aurez leu l'Ouvrage qui fuit.
Aoust 1692.
26 MERCURE
222252555222 22252
E PITRE
DE MADAME
DES HOULIERES,
A LA GOUTTE.
FIlle des plaifirs , trifte Goutte,
Qu'ondit que la Richeſſe accompagne
toujours,
Vous que jamais on ne redoute
Quandfous un toit ruftiqueon voit
couler fesjours ;
Je ne viens pas icy pleine d'impa- tience ,
Effayerpar des vœux d'ordinaire impuiffans,
GALANT. 27
D'adoucir voftre violence.
Goutte, le croirez- vous ? C'est par
reconnoiffance
Queje vous offre de l'encens
2
De cette nouveauté vous paroissez
charmée.
Faite pour n'infpirer que de durs
fentimens,
A de tendres remercimens .
Vous n'eftespas accoutumée.
Commencez à goûter cequ'ils ont de
douceurs.
Qu'on vous rende par tout defu
prêmes honneurs;
Qu'en bronze, qu'en marbre on
vous voye
Triomphante de la Santé
Rétablir dans nos cœurs le repos
la
joye.
شیخ
Acombien deperils LOVIS feroit em
(proye
Cij
28 MERCURE
Si vous n'aviez pas mis fesjours en
feureté !
2
Toutce qu'affrontoitfon courage
Enforçant deNamur les orgueilleux
Rampars ,
Peignoit l'effroy fur le vifage
Desgenereux Guerriers dont ce Heros
partage
Les penibles travaux , les glorieux
hazards.
Dans la crainte de luy déplaire
On n'ofoit condamnerfon ardeur témeraire,
Bien qu'elle puft nous mettre au comble du malheur.
Aforce de refpect on devenoit coupable.
Vous feule, Goutte fecourable,
Avez ofé donner un frein à favaleur.
GALANT. 29
2
Helas ! qui l'auroit dit , à voir
couler nos larmes
Dans ce temps que la paix confacroit
au repos ,
Où de vivesdouleurs attaquoient ce
Heros ,
Quefes maux quelque jourauroient'
pour nous des charmes?
Mais quel bruit quelle voix fe répard
dans les airs?
Quoy done , Meffagere inviſible
De tout ce qui fe fait dans ce vafte
Univers,
Auprés du grand Roy que tu fers
On voit couler le fang ! Evenement
terrible !
Quelle idée offrez- vous à mon cœur
agité?
Sur l'excés de valeur &d'intrepidité,
Plufieurs perfonnes bleffées auprés du Roy.
Cij
30 MERCURE
Ce Heros fera-t-il toujours incorrigi
ble?
28
Vousn'avez pas affez duré,
Goutte , dont j'eftois fi contente,,
Vous trompez ma plus douce attente ,
Vous en quij'efperois , &quej'avois
juré
De celebrer un jour par quelquegrandefefte ( Tefte ,
Si pour nous conferver une fi chere
Dansle Campde Namur vous aviez
mesuré
Vostre durée à fa conquefte.
S
Ab! que ne laiffe-t-il à son augufte
Fils
Dompterde mortels Ennemis
Fameuxpar leur rang, par leur.
nombre
GALANT. 31
Mais qu'à fuivre fon char le Ciel a
condamnez!
Qu'ilne nous quitte plus , qu'ilje
repose à l'ombre
Des Lauriers qu'il a moiffonnez.
N'eft-ilpoint las de wainore ? & ne
doit- il pas croire
Quefon nompour durertoujours
N'a plus affaire dufecours
De quelque nouvelle Victoire ?
Ces Grecs & ces Romains fi vantez
dans l'Hiftoire
Ont fauvé leurs noms du trépas
Par des faits moins brillans , moins
dignes de memoire.
Affreuse avidité degloire !
La fienne efface tout, & ne luyfuffit
pas.
S
De tant de Nations la chere & vaine
Idole
Cilj
32 MERCURE
Naffau , par plus d'un crime en Mo
narque érigé,
Dés qu'il fçait Namur affiegés
Fremit , raffemble tout, & vers la
Sambre vole ,
A voir fi prés de nous floter fes Etendars..
A quelque noble effort qui n'auroit
du s'attendre?
Mais toutfçavant qu'il eft dans le
Métier de Mars ,
Ilfemble n'eftre enfin venu que pour
apprendre
Le grand Art de forcer une Place à
Se rendresses
E1 pour fes Alliez toujours remply
d'égards ,
Lancerfur noftre Camp de menaçans.
regards ,
Eft tout ce qu'il ofe entreprendre.
GALANT.
33
2
Tout ce qui justifie &nourrit les terreurs ,
་
L'Art , la Nature, cent mille hommes ,
Et ce que l'byver a d'horreurs ;
Malgré lafaifon où nous fommess
Auront vainement entrepris
De rendre Namur imprenable,
Quand Louis l'attaque, il eftpris,
Etces amas de Rois que fa puiſſance
accable ,
Eft la Montagne de la Fable,
Quide l'attention fait passer au mépris.
2
Non, je ne mefuis point trompée,
Je voy courirle Peuple , & je lis dans
fesyeux
Que LOVIS eft victorieux.
Macrainte pourfa vie est enfindiffi
pée,
34 MERCURE
Etje n'afpire plus qu'à revoir dans
ces lieux
Ce Heros dont mon ame est toujours
occupée.
Goutte , qu'on vit trop toft finir ,
Et dontje viens d'avoir l'audace de
me plaindre
Puis que pour ce Vainqueur on n'a
plus rien à craindre,
Gardez-vous bien de revenir.
2.
Ne le dérobez point à noftre impatience.
Lors qu'il eft éloigné de nous
Tout est enfevely dans un morne fi- lence ,
Et le foible plaifir que donne l'efpe
rance,
Eft le feul plaifir qnifoit doux.
Mais , Goutte, s'il eft vray ce qu'on
nous ditfans ceffe ,
GALANT: 35
Que jusqu'à l'extrême vieillefe
Fous conduisez les jours lors que
vous ne venez
Qu'aprésqu'on apaßéhuitLuftres,
Pour des jours précieux , &toujours´
fortunez
Fours quifont tous marquezpar quelquesfaits illuftres ,
Quelle esperance vous donnez !
S
des
Houlieres qui ne fuit jamais
la route commune & qui
donne toujours fujet d'admirer le furprenant & rare talent qu'elle a pour les Vers,
a trouvé un tour ingenieux
pour peindre les alarmes que
nous caufe l'intrepidité qui
porte le Roy à méprifer le
peril. Vous en conviendrez
quand vous aurez leu l'Ouvrage qui fuit.
Aoust 1692.
26 MERCURE
222252555222 22252
E PITRE
DE MADAME
DES HOULIERES,
A LA GOUTTE.
FIlle des plaifirs , trifte Goutte,
Qu'ondit que la Richeſſe accompagne
toujours,
Vous que jamais on ne redoute
Quandfous un toit ruftiqueon voit
couler fesjours ;
Je ne viens pas icy pleine d'impa- tience ,
Effayerpar des vœux d'ordinaire impuiffans,
GALANT. 27
D'adoucir voftre violence.
Goutte, le croirez- vous ? C'est par
reconnoiffance
Queje vous offre de l'encens
2
De cette nouveauté vous paroissez
charmée.
Faite pour n'infpirer que de durs
fentimens,
A de tendres remercimens .
Vous n'eftespas accoutumée.
Commencez à goûter cequ'ils ont de
douceurs.
Qu'on vous rende par tout defu
prêmes honneurs;
Qu'en bronze, qu'en marbre on
vous voye
Triomphante de la Santé
Rétablir dans nos cœurs le repos
la
joye.
شیخ
Acombien deperils LOVIS feroit em
(proye
Cij
28 MERCURE
Si vous n'aviez pas mis fesjours en
feureté !
2
Toutce qu'affrontoitfon courage
Enforçant deNamur les orgueilleux
Rampars ,
Peignoit l'effroy fur le vifage
Desgenereux Guerriers dont ce Heros
partage
Les penibles travaux , les glorieux
hazards.
Dans la crainte de luy déplaire
On n'ofoit condamnerfon ardeur témeraire,
Bien qu'elle puft nous mettre au comble du malheur.
Aforce de refpect on devenoit coupable.
Vous feule, Goutte fecourable,
Avez ofé donner un frein à favaleur.
GALANT. 29
2
Helas ! qui l'auroit dit , à voir
couler nos larmes
Dans ce temps que la paix confacroit
au repos ,
Où de vivesdouleurs attaquoient ce
Heros ,
Quefes maux quelque jourauroient'
pour nous des charmes?
Mais quel bruit quelle voix fe répard
dans les airs?
Quoy done , Meffagere inviſible
De tout ce qui fe fait dans ce vafte
Univers,
Auprés du grand Roy que tu fers
On voit couler le fang ! Evenement
terrible !
Quelle idée offrez- vous à mon cœur
agité?
Sur l'excés de valeur &d'intrepidité,
Plufieurs perfonnes bleffées auprés du Roy.
Cij
30 MERCURE
Ce Heros fera-t-il toujours incorrigi
ble?
28
Vousn'avez pas affez duré,
Goutte , dont j'eftois fi contente,,
Vous trompez ma plus douce attente ,
Vous en quij'efperois , &quej'avois
juré
De celebrer un jour par quelquegrandefefte ( Tefte ,
Si pour nous conferver une fi chere
Dansle Campde Namur vous aviez
mesuré
Vostre durée à fa conquefte.
S
Ab! que ne laiffe-t-il à son augufte
Fils
Dompterde mortels Ennemis
Fameuxpar leur rang, par leur.
nombre
GALANT. 31
Mais qu'à fuivre fon char le Ciel a
condamnez!
Qu'ilne nous quitte plus , qu'ilje
repose à l'ombre
Des Lauriers qu'il a moiffonnez.
N'eft-ilpoint las de wainore ? & ne
doit- il pas croire
Quefon nompour durertoujours
N'a plus affaire dufecours
De quelque nouvelle Victoire ?
Ces Grecs & ces Romains fi vantez
dans l'Hiftoire
Ont fauvé leurs noms du trépas
Par des faits moins brillans , moins
dignes de memoire.
Affreuse avidité degloire !
La fienne efface tout, & ne luyfuffit
pas.
S
De tant de Nations la chere & vaine
Idole
Cilj
32 MERCURE
Naffau , par plus d'un crime en Mo
narque érigé,
Dés qu'il fçait Namur affiegés
Fremit , raffemble tout, & vers la
Sambre vole ,
A voir fi prés de nous floter fes Etendars..
A quelque noble effort qui n'auroit
du s'attendre?
Mais toutfçavant qu'il eft dans le
Métier de Mars ,
Ilfemble n'eftre enfin venu que pour
apprendre
Le grand Art de forcer une Place à
Se rendresses
E1 pour fes Alliez toujours remply
d'égards ,
Lancerfur noftre Camp de menaçans.
regards ,
Eft tout ce qu'il ofe entreprendre.
GALANT.
33
2
Tout ce qui justifie &nourrit les terreurs ,
་
L'Art , la Nature, cent mille hommes ,
Et ce que l'byver a d'horreurs ;
Malgré lafaifon où nous fommess
Auront vainement entrepris
De rendre Namur imprenable,
Quand Louis l'attaque, il eftpris,
Etces amas de Rois que fa puiſſance
accable ,
Eft la Montagne de la Fable,
Quide l'attention fait passer au mépris.
2
Non, je ne mefuis point trompée,
Je voy courirle Peuple , & je lis dans
fesyeux
Que LOVIS eft victorieux.
Macrainte pourfa vie est enfindiffi
pée,
34 MERCURE
Etje n'afpire plus qu'à revoir dans
ces lieux
Ce Heros dont mon ame est toujours
occupée.
Goutte , qu'on vit trop toft finir ,
Et dontje viens d'avoir l'audace de
me plaindre
Puis que pour ce Vainqueur on n'a
plus rien à craindre,
Gardez-vous bien de revenir.
2.
Ne le dérobez point à noftre impatience.
Lors qu'il eft éloigné de nous
Tout est enfevely dans un morne fi- lence ,
Et le foible plaifir que donne l'efpe
rance,
Eft le feul plaifir qnifoit doux.
Mais , Goutte, s'il eft vray ce qu'on
nous ditfans ceffe ,
GALANT: 35
Que jusqu'à l'extrême vieillefe
Fous conduisez les jours lors que
vous ne venez
Qu'aprésqu'on apaßéhuitLuftres,
Pour des jours précieux , &toujours´
fortunez
Fours quifont tous marquezpar quelquesfaits illuftres ,
Quelle esperance vous donnez !
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Résumé : EPITRE DE MADAME DES HOULIERES, A LA GOUTTE.
Le poème est dédié à Madame des Houlières et célèbre son talent poétique ainsi que son courage face aux dangers auxquels le roi Louis XIV est confronté. Il commence par louer Madame des Houlières pour son génie et sa bravoure, soulignant les périls que le roi affronte, notamment lors du siège de Namur. Le texte exprime une admiration profonde pour l'intrépidité du roi malgré les risques qu'il encourt. Le poème aborde également la maladie du roi, la 'Goutte', et exprime le souhait qu'elle ne revienne pas afin de permettre au roi de poursuivre ses exploits militaires. La 'Goutte' est personnifiée et implorée de ne pas revenir, afin que le roi puisse rester en bonne santé et continuer à triompher sur le champ de bataille. Le texte se termine par une expression d'espoir que la 'Goutte' ne revienne jamais, permettant ainsi au roi de rester victorieux et d'inspirer admiration et respect.
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5
p. 233-241
LES SERINS. par Mr le M. de ....
Début :
Lassé des amoureux commerces Où tous mes desirs estoient vains, [...]
Mots clefs :
Serins, Amour, Espérance, Mort, Douleur, Rivaux, Oiseaux, Destinée
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES SERINS. par Mr le M. de ....
LESSERINS.
par Mr le M. de.
LAssé des amoureux
commerces
Où tous mes desirs estoient
vains,
J'avois donné dans les Serins
Mais je n'ay , pas moins de
traverses,
Et je ne sçay quels font
mes plus cruels chagrins
Dans mes infortunes diverses.
Tout sembloit respondreà
mesvoeux,
Tous mes Serins avoient
desoeufs, J'attendois de petits une
heureuse abondance,
Mais helas! ainsi qu'en
amour
Je me flattois d'une vaine
esperance.
Quelques-uns n'ont point
veu le jour,
Et les autres font morts au
, point de leur naissance;
D'autres par un plus rude
fore,
Bien beuvants, bien naen-î
géants,drus comme pere
&merc,
N'ont pu s'exempter de la
mort,
Et c'est ce qui me defef-
1 perc.
Helas! qui pourroit Supporter
La rigueur d'un fort si contraire
>
Je vois d'un seul coup em.
porter
Une famille toute entiere
Sans sçavoir qui peut me
rosser.
Ma douleur estoit sans égale
Quandje voyois cette troupe
voler
D'un bout à l'autre de ma
folle,
Et commencer à gazouil-
1er,
Des autres j'oublioisladit
grace fatale.
Ce qui redouble mes chagrins
,
Dans de si funestes outrages
C'est de voir semblables
Serins
De l'heureux Licidas remplir
toutes les cages.
Helas ! ce qui détruit les
miens
Ne porte aucune atteinte
auxsiens;
Ils viennent tous au gré de
son envie:
On diroic à les voir qu'il
leur soufle la vie.
Voila mon fort sur les oiséaux
;
C'est ainsi qu'en amour je
voyois mes rivaux
Heureux & contents dans
leurt chaisnes,
Lorsque je reffentois les
plus cruelles peines.
Quand je vois du fameux
Damon
Les vollieres presque desertes
;
Je devrois trouver dans ses
pertes
Quelque sujet de consolation,
Il en fait tousjours de nouvelles
Et quand , je perds des Serins
gris,
Je vois perir ses blancs,
ses blonds Ces isabelles,
Donc la rareté fait le
prix.
Mais par un long apprentissage,
Damon dans les Serins
presumant tout sçavoir,
Fait& rompt chaque mariage
Selon , que dans sa teste il
Ce forme l'espoir
Dereüssir dansceconcubinage.
Les oiseaux veulent se
pourvoir,
Il faut que l'amour les enga£
c>
Autrement comme nous
ils font mauvais ménage,
S'il caschoit moins d'en
plus avoir, Ilenauroit peut-esredavantage,
Je laisse aux miens les tendres
soins,
Ils sçavent mieux se satisfaire,
Et jene touche à leurvo- :
liere j
Que pour leur donner I
leurs besoins.
Dans mes malheurs que
faut- il faire?
Trouverai - je Iris moins 1
severe?
Retournerai-fous ses loix ?
Non son coeur à mesvoeux
fera tousjours contraire,
Je ne l'ay veu que trop de
,. fois.
- Poursuivons y
Poursuivons nostredestinée,
Il ne faut pas dans un commencement
Se rebuter d'unemauvaise
année,
Danslasuite j'auray plus decontentement ;
Mais' quand rien ne devroit
respondreàmonen-
, )l.' vie
J'aimeiroisencor mieux
me voir toute ma vie
, Malheureux oiseleur que malheureuxamant.
par Mr le M. de.
LAssé des amoureux
commerces
Où tous mes desirs estoient
vains,
J'avois donné dans les Serins
Mais je n'ay , pas moins de
traverses,
Et je ne sçay quels font
mes plus cruels chagrins
Dans mes infortunes diverses.
Tout sembloit respondreà
mesvoeux,
Tous mes Serins avoient
desoeufs, J'attendois de petits une
heureuse abondance,
Mais helas! ainsi qu'en
amour
Je me flattois d'une vaine
esperance.
Quelques-uns n'ont point
veu le jour,
Et les autres font morts au
, point de leur naissance;
D'autres par un plus rude
fore,
Bien beuvants, bien naen-î
géants,drus comme pere
&merc,
N'ont pu s'exempter de la
mort,
Et c'est ce qui me defef-
1 perc.
Helas! qui pourroit Supporter
La rigueur d'un fort si contraire
>
Je vois d'un seul coup em.
porter
Une famille toute entiere
Sans sçavoir qui peut me
rosser.
Ma douleur estoit sans égale
Quandje voyois cette troupe
voler
D'un bout à l'autre de ma
folle,
Et commencer à gazouil-
1er,
Des autres j'oublioisladit
grace fatale.
Ce qui redouble mes chagrins
,
Dans de si funestes outrages
C'est de voir semblables
Serins
De l'heureux Licidas remplir
toutes les cages.
Helas ! ce qui détruit les
miens
Ne porte aucune atteinte
auxsiens;
Ils viennent tous au gré de
son envie:
On diroic à les voir qu'il
leur soufle la vie.
Voila mon fort sur les oiséaux
;
C'est ainsi qu'en amour je
voyois mes rivaux
Heureux & contents dans
leurt chaisnes,
Lorsque je reffentois les
plus cruelles peines.
Quand je vois du fameux
Damon
Les vollieres presque desertes
;
Je devrois trouver dans ses
pertes
Quelque sujet de consolation,
Il en fait tousjours de nouvelles
Et quand , je perds des Serins
gris,
Je vois perir ses blancs,
ses blonds Ces isabelles,
Donc la rareté fait le
prix.
Mais par un long apprentissage,
Damon dans les Serins
presumant tout sçavoir,
Fait& rompt chaque mariage
Selon , que dans sa teste il
Ce forme l'espoir
Dereüssir dansceconcubinage.
Les oiseaux veulent se
pourvoir,
Il faut que l'amour les enga£
c>
Autrement comme nous
ils font mauvais ménage,
S'il caschoit moins d'en
plus avoir, Ilenauroit peut-esredavantage,
Je laisse aux miens les tendres
soins,
Ils sçavent mieux se satisfaire,
Et jene touche à leurvo- :
liere j
Que pour leur donner I
leurs besoins.
Dans mes malheurs que
faut- il faire?
Trouverai - je Iris moins 1
severe?
Retournerai-fous ses loix ?
Non son coeur à mesvoeux
fera tousjours contraire,
Je ne l'ay veu que trop de
,. fois.
- Poursuivons y
Poursuivons nostredestinée,
Il ne faut pas dans un commencement
Se rebuter d'unemauvaise
année,
Danslasuite j'auray plus decontentement ;
Mais' quand rien ne devroit
respondreàmonen-
, )l.' vie
J'aimeiroisencor mieux
me voir toute ma vie
, Malheureux oiseleur que malheureuxamant.
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Résumé : LES SERINS. par Mr le M. de ....
Dans 'L'Assé des amoureux commerces', Monsieur de relate ses difficultés avec l'élevage de serins. Il exprime sa déception face à la mortalité élevée de ses oiseaux, nombreux œufs ne donnant pas de poussins viables ou les poussins mourant peu après leur naissance malgré une bonne alimentation. La vue de serins en bonne santé chez Licidas, un rival, accentue sa douleur, qu'il compare à ses malheurs en amour où il voit ses rivaux heureux. Damon, un autre éleveur, subit également des pertes mais continue à élever de nouveaux oiseaux. L'auteur critique la méthode de Damon, qui interfère dans les accouplements des oiseaux, préférant une approche plus naturelle. Face à ses malheurs, il hésite à continuer mais décide de persévérer, préférant être un oiseleur malheureux plutôt qu'un amant malheureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 121-132
A MONSEIGNEUR DESMARETZ, Ministre d'Etat, Controlleur General des Finances. ODE.
Début :
Quel sort flatte mon esperance ? [...]
Mots clefs :
Ministre, Contrôleur général des finances, Victoire, Paix, Gloire, Espérance, Desmaretz, Louis, Villars, Eugène
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texteReconnaissance textuelle : A MONSEIGNEUR DESMARETZ, Ministre d'Etat, Controlleur General des Finances. ODE.
A MONSEIGNEUR desmaretz,
Ministre d'Etat, Controlleur
General des
Finances.
ODE.
Quel sort flatte mon
fiperance-
Quels chants heureuxfrapent
lesairs?
Le Ctel fait triompher la
France,
Le Ciel veut calmer J'V..,
nivers
Landause rend, Fribourg
succombe,
La discorde aux enfers rtw
tombe,
'JEliey vagemir à jamais.
Quel bonheur, quel comble
degloire?
Sur les ailes de la Victoire
L01)JSfait descendre
la Paix.
Jevois Villars,je vois
Eugène
Fameux par cent travaux
,
guerriers,
Malgré l'ardeur qui les
entraine
Preferer l'Olive aux Lanriers
Le Rhin surson Vrne refose,
Dubonheur des lieux qu'il
arrose
Il se plaist à voirles aprtjls
Son Ondesefait violence
Et l'on droit queson silence
JReJpecleaaugujlesfecrets»
Desmaretz,Ministre
fide1le
Du Héros qui comble nos
voeux,
Souffre un moment que je
rapelle
l'Image d'un tems moins
heureux.
Queltems?en vain contre
l'orage
LaFrance excitoitson
courage,
Tout sembloit trahir ses
efforts;
Rivaux, fiers de nostre
disgrace
Combien r'anima vojlre
audace
L'épusement de nos trelors?
Ton nom seul calma,
nos alarmes
LOVIS le plussage des
Rois.
Renditl'esperance à nos
armes
Par la justicedeson choix
Que dis-je, projets inutiles
Sur nos champs toujours
sifendes
L'Hiver exercesafureur;
Le Ciel contre nousse dé*
clare;
Tout perit; la nature avare
Trompel'espoir du lahoureur.
Quelsort? quel exés de
misere?
Il en fallutsubir la loy;
LOVIS la sentit com-
1 Pere
Et lafoulagea comme Roy.
Tu connus toute sa tendresse,
Et de laplus hautefagesse
<j Les tresors en lui réunis;
Il commitsonpeuple à ton
zele
Tout prit une face nou«
velle ;
Mais nos mauxnefioient
pasfinis.
L'or, l'argent devenus
Prothées
Sedéroboient à tous nos
soins,
Et sous des formes empruntées
Augmentoient encore nos
besoins
L'Usure monstre plus anji*
de,
Que l'Hydrequ'abatit Alcide,
Jusqu'à cejour t'avoit brave's
Mais en vainsa rusefatale
S'envelopoit dans un dedale
Le fil t'en estoit reservé.
De nos maux tu connus
lasource,
Et par un travail assidu
Tu ¡çûs arrester dans fl
course
Un torrentpartout répandu.
Par ton sçavoir, par ta
prudence,
Tu rétablis la confiance;
Pour réüssir il faut oser;
Rien n'étonne un Minstre
habile;
Et plus le temps est difficile
Plus ilsçait s'imortalizer.
Lefort où tu nousfaits
atteindre
Passe tous nos voeux &
les tiens;
Nous n'avons plus de
maux à craindre
Et nous esperons mille
biens.
Les flots des plus fieres
tempefles
Qui sembloient menacer
nos tefies
Anos peds viennent se
briser;
De LOVIS nos destins
dépendent
Et nos ennemis lui demandent
Ce qu'ilsosoient nous refùftr.
C'est la Paix, que ce
grand ouvrage
Comblera les voeux de ton
Roy.
Il vient de t'en donner un
gage
Dans l'éclat qu'ilrépand
sur toy
Nous la terrons bien-tost
descendre;
Que ne devons nous pas
attendre
Du Z-Jele qui brûle (on
coeur?
Pourjïiis,consacre ta me*
mOIre;
Tune peus augmenter ta
gloire
Sansaugmenter nos-tre
bonheur.
Ministre d'Etat, Controlleur
General des
Finances.
ODE.
Quel sort flatte mon
fiperance-
Quels chants heureuxfrapent
lesairs?
Le Ctel fait triompher la
France,
Le Ciel veut calmer J'V..,
nivers
Landause rend, Fribourg
succombe,
La discorde aux enfers rtw
tombe,
'JEliey vagemir à jamais.
Quel bonheur, quel comble
degloire?
Sur les ailes de la Victoire
L01)JSfait descendre
la Paix.
Jevois Villars,je vois
Eugène
Fameux par cent travaux
,
guerriers,
Malgré l'ardeur qui les
entraine
Preferer l'Olive aux Lanriers
Le Rhin surson Vrne refose,
Dubonheur des lieux qu'il
arrose
Il se plaist à voirles aprtjls
Son Ondesefait violence
Et l'on droit queson silence
JReJpecleaaugujlesfecrets»
Desmaretz,Ministre
fide1le
Du Héros qui comble nos
voeux,
Souffre un moment que je
rapelle
l'Image d'un tems moins
heureux.
Queltems?en vain contre
l'orage
LaFrance excitoitson
courage,
Tout sembloit trahir ses
efforts;
Rivaux, fiers de nostre
disgrace
Combien r'anima vojlre
audace
L'épusement de nos trelors?
Ton nom seul calma,
nos alarmes
LOVIS le plussage des
Rois.
Renditl'esperance à nos
armes
Par la justicedeson choix
Que dis-je, projets inutiles
Sur nos champs toujours
sifendes
L'Hiver exercesafureur;
Le Ciel contre nousse dé*
clare;
Tout perit; la nature avare
Trompel'espoir du lahoureur.
Quelsort? quel exés de
misere?
Il en fallutsubir la loy;
LOVIS la sentit com-
1 Pere
Et lafoulagea comme Roy.
Tu connus toute sa tendresse,
Et de laplus hautefagesse
<j Les tresors en lui réunis;
Il commitsonpeuple à ton
zele
Tout prit une face nou«
velle ;
Mais nos mauxnefioient
pasfinis.
L'or, l'argent devenus
Prothées
Sedéroboient à tous nos
soins,
Et sous des formes empruntées
Augmentoient encore nos
besoins
L'Usure monstre plus anji*
de,
Que l'Hydrequ'abatit Alcide,
Jusqu'à cejour t'avoit brave's
Mais en vainsa rusefatale
S'envelopoit dans un dedale
Le fil t'en estoit reservé.
De nos maux tu connus
lasource,
Et par un travail assidu
Tu ¡çûs arrester dans fl
course
Un torrentpartout répandu.
Par ton sçavoir, par ta
prudence,
Tu rétablis la confiance;
Pour réüssir il faut oser;
Rien n'étonne un Minstre
habile;
Et plus le temps est difficile
Plus ilsçait s'imortalizer.
Lefort où tu nousfaits
atteindre
Passe tous nos voeux &
les tiens;
Nous n'avons plus de
maux à craindre
Et nous esperons mille
biens.
Les flots des plus fieres
tempefles
Qui sembloient menacer
nos tefies
Anos peds viennent se
briser;
De LOVIS nos destins
dépendent
Et nos ennemis lui demandent
Ce qu'ilsosoient nous refùftr.
C'est la Paix, que ce
grand ouvrage
Comblera les voeux de ton
Roy.
Il vient de t'en donner un
gage
Dans l'éclat qu'ilrépand
sur toy
Nous la terrons bien-tost
descendre;
Que ne devons nous pas
attendre
Du Z-Jele qui brûle (on
coeur?
Pourjïiis,consacre ta me*
mOIre;
Tune peus augmenter ta
gloire
Sansaugmenter nos-tre
bonheur.
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Résumé : A MONSEIGNEUR DESMARETZ, Ministre d'Etat, Controlleur General des Finances. ODE.
Le texte est une ode dédiée à Monsieur Desmaretz, Ministre d'État et Contrôleur Général des Finances. Il célèbre les récentes victoires de la France, notamment la soumission de Landau et de Fribourg, et la paix qui en résulte. Le poète admire les généraux Villars et Eugène, qui privilégient la paix à la guerre. Il rappelle les difficultés passées de la France, où les rivaux exploitaient ses faiblesses malgré les efforts des Français. Louis XIV, par sa sagesse et sa justice, a redonné espoir aux armées françaises. Le texte mentionne également les problèmes économiques que la France a traversés, tels que la raréfaction de l'or et de l'argent, et l'usure. Desmaretz est loué pour avoir identifié les causes de ces maux et pour avoir restauré la confiance grâce à son savoir et sa prudence. Grâce à ses efforts, la France a atteint un état de prospérité et de sécurité. Les ennemis de la France demandent désormais la paix à Louis XIV. Le poète espère que Desmaretz continuera à servir le roi et à apporter bonheur et gloire à la nation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 14-108
HISTOIRE.
Début :
Je vous donnai le mois passé, Messieurs, une description / Anna Favella & Julio Alexandro, des meilleures [...]
Mots clefs :
Sérail, Femme, Amour, Navire, Nuit, Maison, Seigneur, Maîtresse, Esclaves, Ami, Mer, Naples, Coeur, Marchand, Ville, Fortune, Constantinople, Malheurs, Traître, Femmes, Pierre, Diamants, Port, Beauté, Amant, Courage, Reconnaissance, Confiance, Tendresse, Horreur, Sultan, Épouse, Royaume de Naples, Amants, Espérance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
Je vous donnai le mois
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
paſſe , Meſſieurs , une deſcription
nouvelle du Serrail
du Grand Seigneur. Un
Ambaſſadeur de France à
la Porte , qui ſçait de ces
lieux, où ila demeuré longGALANT.
IS
temps , tout ce qu'on en
peutapprendre , l'a trouvée
fi exacte & fi bien circonſtanciée
, qu'il m'a avoüé
qu'il étoit étonné qu'on eût
pû arracher des choſes ſi
rares du fond de cet impenetrable
Palais : mais il le
fut encore davantage au
recit de l'hiſtoire nouvelle
que je vais vous raconter.
*******美美
HISTOIRE.
ANna Favella & Julio
1
16 MERCURE
Alexandro , des meilleures
familles de Tarente , ville
capitale de la Principauté
d'Otrantedans le Royaume
de Naples , furent enlevez
par un Corſaire d'Alger ,
deux jours avant celui que
leurs parens avoient choiſi
pour les unir ſous les loix
de l'hymen . Favella étoit la
plus belle fille de ceRoyaume
, & la beauté d'Alexandro
n'avoit de comparable
à elle-même que l'éclat des
charmes de ſa maîtreſſe.
* Ces malheureux amans a
voient environ trente ans
GALANT. 17
à eux deux , lorſque ſix
Turcs determinez , dont le
navire étoit caché derriere
leCap ſainte Marie, mirent
pied à terre , ſe jetterent
dans un bois fort épais qui
étoit à cent pas du rivage ,
s'y enfoncerent temerairement
, & trouverent enfin
preſque à la porte du Palais
de Favella , cette miferable
fille aſſiſe ſur le bord d'un
ruiffeau,&fe felicitant avec
ſon amant de l'eſperance
de leur hymen prochain.
Une vieille matrone étoit
prés d'eux, lorſque ces traî-
Dec. 1714. B
18 MERCURE
tres les ſurprirent , les ſaifirent
, les lierent , & les
entraînerent dans leur chaloupe
, aprés avoir étranglé
la vieille , dont les cris pouvoient
attirer du monde à
leur fecours.
Jamais Corſaire avide de
butin ne ſe flata mieux de
l'eſpoir d'une fortune éclatante
,que le cruel Muſtapha
, à la vue des deux efclavesqueſesgensvenoient
d'amener à fon bord. Il fit
auffitôt appareiller,mit toutes
ſes voiles dehors , &cingla
vers l'Afrique. Un faGALANT.
19
:
:
vorable ventde Nordnordeſt
le rendit en deux jours
à Alger , où d'abord il mit
Favella entre les mains de
ſa femme , & Alexandro
entre les eſclaves dont il
eſperoit de groſſes rançons.
La beauté ſoûmet à fon
empire les plus fiers courages
,& le coeur le plusbarbare
n'eſt pas à l'épreuve
des traits de deux beaux
yeux. Mustapha ſoûpire
pour ſa nouvelle eſclave ,
pendant que ſon épouſe
brûle déja pour le jeune
Napolitain , qu'elle a mal
Bij
20 MERCURE
heureuſement vû à travers
une jalouſie de ſon Serrail,
Les larmes de Favella ,
la tendreſſe parfaite qu'elle
conſerve à ſon amant , &
l'horreur qu'elle a pour ſon
tyran, n'empêcheroient pas
qu'elle ne fût bientôt la victime
d'une paſſion qui la
deſeſpere,ſi l'amour n'alloit
pas employer juſqu'aux
voyes les plus cruelles pour
la dérober aux coups qui
la menacent. Mustapha ne
la quitte plus, le barbare ne
peut vivre unmoment ſans
la voir.
GALANT. 21
(.
Sbayna ſa femme brûle
d'une égale ardeur pour
Alexandro , qu'elle a déja
trouvé le fecret d'inſtruire
des deſſeins qu'elle a ſur lui .
Alexandro , qui de de fon
côté a reſolu de tout riſquer
pour briſer les fers de ſa
maîtreſſe , les fiens & ceux
de ſes camarades , avec qui
il a tramé ſecretement une
conſpiration, dont le ſuccés
doit les affranchir des horreurs
de leur fervitude ,
promet à Sbayna de conſentir
à tout ce qu'il lui
plaira , pourveu qu'elle l'in
22 MERCURE
*
troduiſe de nuit dans ſa
chambre. Cette femme n'écoute
plus que ſa paffion
pour lui donner , & lui tenir
le lendemain, à latroiſieme
heure de la nuit , la parole
qu'il a la veille exigée d'elle.
Alexandro ſe rend à ſon
appartement , & lui dit ,
aprés les premieres civilitez
: Je ne peux enfin vous
aimer , ni vous donner des
marques de mon amour ,
belle Sbayna , à moins que
vous ne m'épouſiez : mais
vous ne pouvez m'épouſer
tant que vous ferez la fem
GALANT.
23
me d'un Turc. Ah cruel !
lui répondit- elle , quel reproche
me faites vous ?At
- il tenu à moy de ne pas
devenir la femme de Muſ
tapha , & fuis je la maîtreſſe
de ne la plus être ? Ravie à
ma famille malheureuſe
dés mon enfance, arrachée
depuis douze ans des côtes
de la Pouille , où je reçus
le jour , aprés avoir été efclave
dans ce Serrail jufqu'au
moment où le barbare
maître de ces lieux me
menaça de me donner la
mort ſi je lui refuſois ma
24
MERCURE
efmain,
croyez- vous que mon
coeur ait jamais confenti au
ſacrifice de ma timidité ?
Non, charmanteSbayna,lui
dit Alexandro, non je ne le
croy pas : mais puiſque vous
me preferez aux autres
claves qui font ici ; puiſque
vous vous ſentez aſſez de
courage pour m'entretenir
hardimēt dans vôtre cham
bre , ſoyez genereuſe jufqu'au
bout , ne perdez pas
un moment de temps , &
facrifiez tout à l'heure ce
barbare époux à l'amour
que vous avez pour moy.
Je
GALANT!
25
Je ſçai que votre main
trembleroit à executer une
ſi grande action , qu'elle
n'auroit pas affez de force
pour lui porter des coups
mortels : mais j'exige de
vous ſeulementqu'elle conduife
la mienne. Montrezmoy
la chambre où il eſt
maintenant , & je vais à
l'inſtant m'immoler la victime
que mon amour vous
demande. A quoy , grand
Dieu, lui dit la tremblante
Sbayna , qui ſe vit embarquée
plus loin qu'elle n'as
voit compté de l'être ; à
Dec. 1714. C
16 MERCURE
quoy , malheureux , allons.
nous nous expofer fije
conſens à ce que vous exi
gez demoy ? Mustapha eft
peut-être àpreſent dans le
leinde fa nouvelle eſolave,
ou peut- être redouble til
ſes efforts pour fléchir fo
rigueur. Dans quel abîma
effroyable de maux allons
nous , dis je , nous precipi
ter, ſi je ſuis vos temeraires
deffeins ?& qu'allons nous
devenir , fi je ne les ſuis
pas?Ne craignez rien,reprit
Alexandro aveo impetuofite
; tous les eſclaves de
GALANT.
47
S
e
mon quartier n'attendent
que mon fignal pour nous
ſervir au gré de nos interêts
communs. Un renegat fidele
, s'il en eſt , doit me
tenir à toute heure de nuit ,
pendant trois jours , une
barque prête à partir. La
mer vient battre les murs
dece jardin , & le trajet eft
fort court d'ici juſqu'aux
lieux qui doivent nous fervir
d'aziles. Venez donc ,
lui dit- elle enfin , venez ,
fuivez-moy ; & puis qu'il
faut qu'il meure , ou que
nous periflions, je vais vous
Cij
28 MERCURE
montrer juſqu'à la place où
vôtre main doit porter vos
coups.
Ils traverſent auffitôt
courageuſement , & fans
bruit , pluſieurs petits co
lydors , au bout deſquels ils
entrent dans une chambre,
où , à la faveur de la clarté
de la Lune, ils trouvent un
homme & une femme na
geant dans le fang , & rendant
les derniers ſoupirs.
Le deſeſperé Alexandro &
l'effrayée Sbayna regardent
ces deux victimes d'un oeil
bien different. Le NapoliGALANT.
29
tain plonge un poignard
dans le corps du malheureux
Mustapha,pour mieux
s'aſſurer de ſa mort , & fe
jette ſur le ſein de ſon infortunée
maîtreffe , qu'il
ſent heureuſement reſpirer
encore. Il embraſſe en même
temps les genoux de
Sbayna , & la conjure de
lui donner des remedes , fi
elle en a , pour rendre , s'il
eſt poſſible , la vie à cette
miferable eſclave. Sbayna
✔entre dans un petit cabinet
où ſont les eaux & les baumes
que fon mari avoit
Ciij
30
MERCURE
A
coûtume de porter à la mer.
Elle choifit une liqueur
d'une verru fouveraine , &
en fait avaler quelques
gouttes à la mourante Favella
, qui ouvre enfin les
yeux en foupirant.Que voyje
, lui dit-elle un moment
aprés ? quel Ange vous envoyeàmon
fecours , genereufe
Sbayna ! Mais la mort
ne m'a-t-elle pas vangédes
fureurs de vôtre indigne
époux? Ciel ! ajoûta-t- elle ,
en ſe récriant, quel mortel
s'offre à mes regards ? Eftce
vous , Alexandro , que
GALANT
31
je voy ? eft. ce vous , mon
cher Alexandro ? Oui, belle
&malheureuſe Favella , lui
dit il en fondantenlarmes,
c'eſt moyque vous voyez
le fer à la main , & prêt à
vous arracher de ces lieux.
Mais eſſayez devous lever,
ſi vous pouvez. A quel endroit
êtes vous blefſée vous
voila pleine de lang; eft- ce
du vôtre? eſt.ce de celui de
nôtre ennemi ? Je ne croy
pas,reprit- elle , que mes
habits foient teintsdu mien;
& fi vous ne m'aviez heureuſement
ſecouruë , je
C iiij
32
MERCURE
C
र
penſe que je n'allois mourir
, que parce que mon
courage avoit épuiſé mes
forces en défendant ma
vertu . Aprés avoir longtemps
combattu contre le
traître Muſtapha , reſoluë
de perin avec mon inno-
-cence , j'ai de deux coups
mortels percé ſon lâche
*coeur , & enfin je ſuis tombée
dans ſon ſang , accablée
ſous le poids de ma
vengeance.
Mais quel ſpectacle cruel
pour la jalouſe Sbayna , de
voir ainſi raſſemblez dans
1
GALANT.
33
la chambre de ſon époux
égorge , deux amans dont
la tendre reconnoiſſance
Imet un obſtacle éternel à
ſes deſſeins ! Elle n'a pas
neanmoins d'autre parti à
prendre , que celui de ſe
faifir de l'or &des pierreries
de Muſtapha & des ſiennes,
& de les ſuivre. Ces précautions
priſes , Alexandro
court délivrer les eſclaves
qui devoient ſe ſauver avec
lui , & dans la compagnie
de tous ceux qui lui étoient
redevables de leur falut
4
,
il s'embarque dans le bâti34
MERCURE
ment du renegat dont j'ai
parlé.
L'Italie eſt l'objet de leur
voyage & de leurs voeux ,
ils font des efforts incroya .
bles pour gagner ſeulement
la Sardaigne : mais la mer
& les vents qui leur font
contraires les obligent à
doubler leCap de Sulfence,
&les jettent enfin malgré
eux fur l'Ile de S Pierte.
Les habitans de cette petite
Ifle font pour eux plus
inhumains que les Turcs.
Dés que nos voyageurs
y curent débarqué , plu-
1
GALANT.
35
S
S
ſieurs de ces Infulaires s'af
ſemblerent autour d'eux ,
dans le deſſein de leur dérober
leurs meilleurs effets,
& de les obliger enſuite à
aller chercher ailleurs l'azilé
qu'ils vouloient leur
refufer chez eux : mais un
vieux Marchand , qui avoit
beaucoup de credit dans
cette Ille , feignit de s'oppoſer
à l'execution de ce
deſſein , pour les tromper
d'une maniere bien plus
cruelle. Il n'eut pas plutôt
vû les deux Italiennes &
Alexandro , qu'il ne fongea
36 MERCURE
qu'au moyen de s'emparer
de leurs perfonnes & d
leur tréfor. Il fut au devant
d'eux , il leur offrit obli-;
geamment ſa maiſon , &
fes eſclaves pour les ſervir ,
& leur promit de leur faire
équiper un bâtiment pour
les renvoyer inceſſamment
dans leur patrie. Ces offres
furent accompagnées d'un
air de bonne foy & de
compaffion dont ils furent
la dupe. Le traître avoit
juré leur perte , & voici
comme il executa le projet
de la perfidie.
GALANT.
3:7
Il meua ces malheureux
chez lui , où ils ne furent
pas plûtôt entrez , que qua
tre ſcelerats , qui fervoient
tous les jours à ſes noirs
deſſeins , les mirent chacun
dans des petites chambres
, d'où ils ne purent plus,
ni ſe voir , ni s'entendre.
Aprés les avoir retenus l'efpace
de trois mois dans
cette captivité , il ſe determina
à aller rendre une
viſite au deſeſperé Alexandro
, qui lui dit d'abord
i
toutes les injures que la
t
rage& le deſeſpoir lui mi38
MERCURE
rent à la bouche : mais le
Marchand l'interrompant ,
lui dit qu'il avoit tort de ſe
plaindre ; qu'il ne ſçavoit
pas apparemment l'uſage
du pays où il étoit ; qu'il
n'abordoit jamais d'étran
gers dans cette Ille , qu'on
ne les gardât au moins fix
mois , & qu'on ne ſçût parfaitement
qui ils étoient ;
que d'ailleurs il y étoit arrivé
dans un bâtiment de
Barbarie , commandé par
un renegat ; qu'un de ces
hommes ſans foy avoit cffayé
il y avoit quelques an
GALANT.
39
nées de livrer l'ifle aux
Turcs ; &que depuis qu'on
avoit découvert cette horrible
conſpiration, on avoit
obſervé de faire à tous les
étrangers que leur malheur
yjjeetttrooiitt,uunnttrraaiittementbien
plus rude encore que celui
qu'il avoit reçû de lui ; que
cependant , s'il vouloit lui
donner mille ducats d'or
eneſpeces , ou la valeur de
cette fomme en pierreries ,
non ſeulement il abrege.
roit le terme de ſa capti
vité : mais qu'il alloit à
T'heure même le faire con4°
MERCURE
)
duire dans un navire Napolitain
qui étoit à la rade,
& qui devoit la nuit fuivantemettreà
la voile pour
retourner à Naples ; que
d'ailleurs il ne ſe mît point
en peine des femmes qui
étoient entrées avec lui
dans ſa maiſon , puiſque ,
ſelon toutes les apparences,
il y avoit déja long-temps
qu'elles devoient être arrivées
dans leur patrie , par
laprécautionqu'il avoit euë
de les faire embarquer fecrettement
depuis deux
mois. A tout ce difcours
le
GALANT .
le malheureux Alexandro
ne ſçut que répondre. Il
abandonna à ce traître tout
ce qu'il avoit des pierreries
de Mustapha , & ſe hâta de
ſe faire conduire au vaifſeau,
qui en effet étoit à la
rade.
On commençoit à appareiller
lors qu'il y arriva.
Le vent étoit favorable , on
mit à la voile , & le navire
partit. Pendant la nuit il ſe
trouva à côté d'un homme,
qu'il entendit ſoûpirer de
temps en temps , & qui dit
enfin , aprés bien des ge-
Dec. 1714. D
42 MERCURE
miſſemens :La malheureuſe
eſt pour jamais perduë !
Si un miferable que fes
infortunes reduiſent au def
eſpoir , lui dit Alexandro ,
pouvoit vous aider à vous
confoler , ou meriter vôtre
confiance , je ſuis prêt à
vous donner tous les ſecours
qui dépendront de
moy. Je vous avouë , lui
répondit l'autre , que je ſuis
mortellement affligé,& que
jeplains infiniment le malheur
d'un jeune Italien à
qui je ſuis redevable de la
liberté que j'avois perduë ,
GALANT.
43
fi fon cou-
&de la vie que j'allois perdre
en Alger ,
rage n'avoit pas briſé nos
chaînes. Nous étions , &il
étoir comme nous , chargé
de fers , lorſque la femme
deMustapha nôtrepatron ,
qui l'avoit enlevé avec ſa
maîtreſſe qu'il tenoit enformée
dans ſon Serrail , deivint
amoureuſe de lui. Enfin
il a trouvé le ſecret de
perfuader cette femme épriſede
ſabeauté, ila égorgéMustſtaapphhaa,,
il a fauve fa
maitreffe , il nous a délivrez
des fers où nous ge
Dij
44 MERCURE
miffions , & il ſeroit àpreſent
le plus heureux des
hommes ; au lieu qu'il eſt ,
dans quelqu'endroit qu'il
ſoit, le plus miferable , fi le
mauvais temps ne nous
avoit pas jettez ſur l'ifle S.
Pierre , où nous avons trouvé
des Chrétiens mille fois
plus cruels que les barbares
-d'Afrique. Enfin l'infortuné
Alexandro ( c'eſt ſon nom)
eſt tombé avec ſa maîtreſſe
& la veuve de Muſtapha ,
qu'il avoit emmenée, entre
les mains d'un traître Marchand
de cette Iſle , qui
GALANT . 45-
vendit il y a quelques jours
la belle Favella , qu'Alexandro
adoroit , à un Juif
qui cherchoit par toute
l'Europe des beautez deftinées
aux plaiſirs du Grand
Seigneur , & qui n'a pas
plûtôt eu fait l'emplette de
celle-ci , qu'il a mis à la
voile pour Conftantinople.
Alexandro ne répondit
à ce diſcours que par un
cri effroyable. Le recit le
plus touchant d'un deſefpoir
affreux exprimeroit
mal l'excés de ſa douleur.
Cependant ſon ami dans
46 MERCURE
ce moment le reconnoît
aux tranſports de ſa rage ;
ils'efforce envain dele confoler
, l'eſperance d'une
prompte mort eſt ſeule capable
d'adoucir l'horreur
de ſon deſeſpoir : mais il y
aune eſpece de contradiction
éternelle dans le fort
des malheureux , & le trépas
ſemble même être d'intelligence
avec l'étoile qui
les perfecute , pour leur re
fuſer ſon cruel ſecours , lors
qu'ils n'aſpirent qu'au bonheur
de perdre la vie. Tous
les perils de la mer s'éloiGALANT.
47
gnent du navire qui le porte
, les vents & les flots lui
font favorables ; & aprés
une heureuſe & courte navigation,
la ville de Naples
le reçoit enfin dans ſon
portalog
Alexandro conjure fon
ami de ne pas l'abandonner
dans fon malheur. Fernand
lui promet non ſeulement
de ne le pas quitter : mais
il lui offre cout ſon credit
&tout fon bien pour courir
aprés ſa maîtreſſe , s'il en
eft temps encore. Quelle
flatcuſe propofition pour
48 MERCURE
1
un amant deſeſpere! Il n'enviſage
ni les ſoins , ni les
peines infinies où va l'expoſer
une entrepriſe dont
l'amour lui maſque les dangers
& les obſtacles. Ilembraſſe
ſon ami , il accepte
ſes offres , & le preſſe de
travailler avec tant de diligence
à l'execution de ce
genereux deſſein , qu'à pei
ne entré dans le port , il ne
fonge qu'à en fortir. Un
-vaiſſeaude Smyrne s'y trouve
heureuſement tout prêt
àretourner dans le Levant.
L'occaſion eſt belle ; ils
s'emGALANT.
49
s'embarquent , ils partent ,
& en dix jours ils arrivent à
Smyrne , d'où une tartane
les porte à Conſtantinople.
Alexandro met alors tout
en uſage pour apprendre
des nouvelles du navire où
étoit le Marchand Juif qui
lui a enlevé ſa maîtreſſe ; il
s'en informe enfin avec
tant de foin & d'adreſſe
qu'il trouve ſa maiſon. II
lui rend viſite , il lui dit
qu'il feroit bien aiſe de negocier
avec lui , qu'il a de
fort belles pierreries dont
il l'accommodera , s'il veut
Dec. 1714.
E
so MERCURE
les acheter. Il avoit en effet
toutes celles de Don Fernand,
qui étoit un des plus
riches Gentilshommes du
Royaume de Naples. Le
Juif lui donne jour pour
traiter avec lui : cependant
Alexandro l'engage,à force
de careſſes & d'amitié , à
lui donner des marques
d'une bienveillance ſinguliere.
Le jour qu'il devoit lui
montrer ſes diamans étant
vonu , le Napolitain ſe rend
àfama fon ; le Juif en voit
deux fi beaux , qu'il lui dic
GALANT. SI
,
qu'il le prie de trouver bon
que fa femme ,qui s'y connoît
mieux que lui , les examine.
Il l'appelle auffitôt ;
elle vient , elle admire en
même temps , mais differemment
, la beauté des
diamans , & celle du jeune
homme qui les veut vendre.
En voici un , dit elle ,
un moment aprés les avoir
bien confiderez , que la
Sultane Zara achetera vo
lontiers ; & celui- ci ſera un
preſent fort agreable aux
yeux de l'Odalique Andraïda
: pour les autres , je
Eij
52
MERCURE
tâcheray de les vendre dans
le Serail , où ils pourront
ſervir à parer cette jeune
fille que vous avez amenée
depuis peu , le jour qu'elle
aura le bonheur d'être prefentée
au Sultan. A ce mot
Alexandro fremit de douleur
& de crainte : cependant
il eut encore affez de
prefence d'eſprit pour cacher
le deſordre de fon
coeur. Seigneur , lui dit la
Juive , voulez- vousbien me
confier ces diamans pour
trois jours ? Mon mari va
vous donner pour votre ſů.
GALANT . 53
;
reté une reconnoiſſance de
leur poids & de leur qualité
: aprés que je les aurai
montrez aux Dames du
Serail à qui ils peuvent
convenir , nous les eſtimerons
, & fur le champ nous
vous en donnerons la valeur.
Alexandro , qui ſentit
que cette Juive lui pouvoit
être fort utile, accepta tout
ce qu'elle lui propoſa. Cependant
le Juif lui- même ,
preſque auffi charmé de ſa
douceur&de ſa bonne mine
que ſa femme l'étoit déja
, l'invita à dîner ; à quoy
E iij
54 MERCURE
il conſentit auec plaifir.
L'extreme confiance de
ces gens l'étonna , ou plûtôt
l'ébloüit à un tel point ,
qu'il ne deſeſpera pas de
pouvoir , à force d'induftrie
, arracher peut être un
jour du Serail ſa maîtreſſe ,
dont les charmes pouvoient
n'avoir pas encore eu le
malheur de s'y faire admirer.
Enfin il ſe conduifit
avec tant de ſageſſe & de
diſcretion , que le Juif &
ſa femme le prierent de les
voir le plus ſouvent qu'il
pourroit. Sur ces entrefai
GALANT
55
tes , Zacharie ( c'étoit le
nom de ce Juif) reçut de ſon
facteur de Cephalonie des
lettres , dans lesquelles il
lui mandoit qu'un navire
richement chargé , & dont
il étoit le principal armateur
, venoit d'arriver heureuſement
d'Egypte, & que
ſa prefence étoit neceſſaire
pour faire l'évaluation des
interêts , des Marchands avec
qui il étoit affocié ; qu'il
n'avoit pas de temps à perdre
, & qu'il lui convenoit ,
au reçû de ſes lettres , de
s'embarquer dans le pre
E iiij
56 MERCURE
mier bâtiment qui prendroit
la route de Cephalonie.
Zacharie , qui étoit depuis
long - temps dans l'ufage
de faire de parcilles
courſes , ſe diſpoſe ſur le
champ à partir. Il envoye
au port , où au lieu d'un bâtiment
, on en trouve vingt
prêts à mettre à la voile
pour les Ifles de l'Archipel ;
& la nuit même il s'embarque
avec deux eſclaves, qui
étoient les ſeuls hommes
qui le ſervoient dans ſa
maiſon.
GALANT. 57
Le lendemain Alexanà
dro , qui ne ſçavoit encore
rien de ce voyage , va chez
le Juif, où , à la place des
eſclaves qu'il y avoit vûs la
veille , il voit une grande
fille qui lui ouvre la porte ,
& qui le conduit dans l'appartement
de Joia , ( c'eſt
ainſi que s'appelloit l'épouſe
de Zacharie. ) Cette
femme , qui avoit environ
trente ans , avoit été parfaitement
belle , & l'étoit
bien encore affez pour tenter
tout autre hommequ'un
jeune Chrétien éperdû58
MERCUR E
ment amoureux d'une fille
de ſa Religion. L'étalage
où elle étoit lors qu'Alexandro
entra dans ſa chambre,
ne ſentoit point du tout la
Juive . Elle étoit aſſiſe ſur un
riche tapis de Perſe , les
jambes croiſées à la mode
des Orientaux ; elle avoit
le côté droit appuyé negligemment
ſur des carreaux
de velours cramoifi , fon
caffé devant elle , & tenoit
à ſa main le petit coffre où
étoient les diamans d'Alexandro.
Seigneur , lui ditelle
, un moment aprésque
GALANT. 59
la fille qui l'avoit introduit
ſe fut retirée , afſeyez- vous
fur cette eſtrade , & m'écoutez.
Je ſçai preſque de quoy
l'amour est capable dans
tous les coeurs : je vous dirai
même plus, je ſçai de quelle
maniere à peu prés toutes
les differentes nations de
l'Europe traitent l'amour.
Eſtant il y a dix ans à
Amſterdam , qui eſt le lieu
de ma naiſſance , j'y fus aimée
d'un Italien , d'un Alleman
, d'un Danois & d'un
François , tous Chrétiens ;
60 MERCURE
& par un excés de malheurs
, dont le détail eſt
inutile ici , j'y épouſai enfin
le Juif que vous avez vû.
Quoy qu'il en uſe fort bien
avec moy , je me ſuis repentie
, & me repentirai
de ce mariage tous les jours
de ma vie . L'avarice de mes
parens a formé les liens qui
m'accablent. Je ſuis Chrétienne
dans le fond du
coeur , & affez riche maintenant
des largeſſes des Dames
du Serail,pour pouvoir
vivre deſormais partout ailleursqu'ici
commodément,
GALANT . 61
&même avec éclat , s'il eſt
vrai que le faſte & le luxe
puiſſent contribuer à nous
rendre heureux. Enfin je
vous aime , & je vous croy,
fi non affez tendre , du
moins affez genereux pour
faire un bon uſage du ſecret
que je vais vous confier.
Il faut que vous ſoyez
mon liberateur , que vous
m'arrachiez de Conftantinople
, & que vous me faffiez
inceſſamment paſſer en
Italie avec vous. Vous nous
avez pluſieurs fois parlé de
vôtre ami Don Fernand , &
62 MERCURE
vous nous avez dit tant de
bien de lui , que je le croy
fort propre à nous ſeconder
comme il faut dans l'entrepriſe
que je medite. La fortune
m'a heureuſement défait
de Zacharie, que ſes affaires
retiendront au moins
deux moins dans l'Archipel
; je ſuis maîtreſſe de ſes
richeſſes & des miennes ; je
vous en donnerai plus qu'il
ne vous en faudra pour
acheter un navire équipé
des meilleurs matelots que
vous pourrez trouver : en
un mot vous prendrez ce
GALANT . 63
foin& toutes vos meſures
avec votre ami , pendant
queje me diſpoſerai de mon
côté à vous ſuivre lors qu'il
en ſera temps. Je voustromperois
, lui répondit Alexandro
, ſi j'acceptois avidement
l'offre que vous me
faites , & fi je ne payois pas
au moins d'un retour de
confiance,la confiance avec
t laquelle vous m'avez declaré
vos intentions. Je vais
vous dire un ſecret qui va
vous épouvanter , je vais
vous demander une grace
dont vous allez fremir , &
64 MERCURE
qu'il faut que j'obtienne de
vous , ou que je meure.
Zacharie vôtre époux
acheta il y a environ 3. mois
d'un Marchand de l'iſle S.
Pierre , voiſine de la Sardaigne
, une jeune fille du
Royaume de Naples , que
des Corfaires avoient enle.
vée quelque temps auparavant
, & que la fortune",
aprés bien des perils , avoit
enfin arrachée des mains
du Capitaine qui l'avoit
priſe , lors qu'en ſe ſauvant,
le bâtiment dans lequel elle .
éroit , fut contraint par le
mauGALANT.
mauvais temps de relâcherà
l'Iſle ſaint Pierre , où un
perfide Marchand l'invita
àaller ſe remettre dans ſa
maiſon des fatigues de la
mer : mais dés qu'elle y
fut entrée , il la conduifit
dans une chambre , où il
l'enferma , & la garda jufqu'au
jour qu'il la vendit à
vôtre époux. Cette fille eft
ma foeur, & cette ſoeur m'eſt
plus chere que tout ce que
j'ai de plus cher au monde.
Elle eſt à preſent malheureuſe
dans le Serail du Sulran
, où vous avez la liberté
Dec. 1714. F
66 MERCURE
d'entrer lors qu'on vous y
mande , & l'on vous ymande
tous les jours. Parlez lui
de moy , donnez - lui une
lettrede ma part, & ne vous
rebutez pas d'entendre toutes
les propoſitions que je
vous ferai pour me faciliter
les moyens de la voir ,
& de l'arracher de ce ſéjour
impenetrable. Grand
Dieu , lui dit Joia , que me
propoſez-vous ? Vous imaginez
- vous à quoy m'expoſeroit
une pareille tentative
? & ignorez- vous que
ſi l'on avoit jamais le moinGALANT.
67
dre ſoupçon que je pûffe
entrer dansune intelligence
ſi criminelle , qu'au même
inſtant je ſerois miſe en
pieces par les muets & les
noirs du Serail ? Pardon.
nez , genereuſe Joia , lui
dit Alexandro , pardonnez
l'extravagance de ces projets
à un malheureux , qui
n'a plus d'autre reſſource
que celle de mourir. Cependant
ma reconnoiſſance
n'auroit point de bornes ſi
vous me ſerviez , & mon
deſeſpoir va n'en plus avoir
fi vous ne me ſervez pas.
Fij
68 MERCURE
Au lieu de ſauver vôtre
*foeur , lui répondit Joia , ſi
je m'embarque dans un
deſſein ſi temeraire ma
complaiſance pour vous va
peut être la faire perir , &
nous perdre avec elle. Non,
Joia,lui dit il , je ne vous en
preſſe plus , ne vous expoſez
pas à de fi terribles dangers
: mais ſouffrez que je
vous quitte , & laiſſez moy
aller m'entretenir ailleurs
dans l'excés de mon affliction
, de l'horreur de mon
infortune. Attendez , malheureux
, attendez , lui ditGALANT.
69
elle , je ne ſçaurois me reſoudre
à vous abandonner
dans l'état où vous êtes , je
riſquerai quelque choſe
pour vous , je verrai vôtre
foeur, je lui parlerai de vous,
je lui donnerai même le
billet que vous lui voulez
écrire : mais aprés cela ne
me demandez rien davantage.
Alexandro ſe jetta
auffitôt à ſes genoux , les
embraſſa,& arroſa ſes mains
de ſes larmes. Mais eft- on ,
reprit- elle en le regardant
tendrement , fi tendre &
ſi entreprenant pour une
70
MERCURE
foeur ? Oui , Joia , lui dit- il ,
je ferois encore plus pour
elle ſi je le pouvois , & il
ne tiendra qu'à vous , aprés
avoir tenté tout pour moy,
d'eſſayer juſqu'où peut aller
ma reconnoiſſance , &
de voir en même temps
juſqu'où va mon amour
pour vous , & ma tendreſſe
pour elle. A l'inſtant Joia ,
qui ne comprenoit pas le
ſens équivoque de ces paroles
, le mena dans le cabinet
de ſon mari , où il écri
vit ces mots à la belle &
malheureuſe Favella.
GALANT.
71
La tendre genereuse
Joia , ma chere foeur , ſenſible
aux maux dont lefort maccable
, m'a promis enfin de vous
rendre ce billet , malgré cette
foule épouvantable d'horribles
efpions qui vous environnent.
Reconnoiffez à ces traits de ma
main tout le coeur d'un frere
deſeſperéde l'état où vous êtes,
répondez -y si vous pou
vez.
Je n'aurois pas tenté de
vous écrire, fi en arrivant à
Conſtantinople avec Don Fernand
, de qui j'ai appris ce
dernier trait de vos malheurs,
72 MERCURE
je n'avois pas fenti quelques
rayons d'efperance dans lee fond
de mon coeur ; &fi la fidelle
Foia veut mefeconder,je mourrai
bientôt , ou vous reversez
encore vôtrefrere Alexandro.
Le lendemain , aprés la
ſeconde priere , un baltagi
fut ordonner à Joia , de la
part des Sultanes , de ſe
rendre à l'inſtant au Serail ,
où elle fut auffitôt avec les
diamans & la lettre d'Alexandro.
Dés qu'elle fut au milieu
de ces belles & malheu ..
reuſes
GALANT. 73
:
reuſes eſclaves que leur
beauté condamne à une
éternelle captivité,elle ſongea
à les amuſer de la vûë
de ſes pierreries , pendant
qu'elle s'occupoit à détacher
de la foule la triſte
Favella , qui comprit enfin
dans ſes yeux qu'elle avoit
quelque choſe à lui dire .
Ne me montrez - vous
rien à mon tour , lui ditelle
, & n'avez - vous point
debijoux pour moy comme
vous en avez pour ces belles
Odaliques ? J'en ai un
que je vous deſtine , lui ré-
Dec. 1714. G
74
MERCURE'
pondit la Juive ; & en s'approchant
de ſon oreille : II
y va, continua - t - elle , de
vôtre vie , de celle de vôtre
frere &de la mienne , à le
recevoir d'un air ſi tranquile
, que vôtre ſurpriſe
ne trahiſſe pas mon fecret.
Je ſuis , lui dit Favella , en
s'éloignant avec elle desautres
Dames , tellement accoûtumée
aux plus cruels
malheurs , que je croy que
le plus grand& le plus inopiné
changement dans ma
fortune cauſeroit peu de
ſurpriſe à mes ſens. Rece
)
75
GALANT.
vez donc , lui dit Joia , ſans
émotion ce billet de vôtre
frere , lifez-le en ſecret , &
fur tout que perſonne ici ne
puiſſe jamais ſoupçonner
que vous en ayez reçû.
Un moment aprés , Favella
fortit de la ſalle où
étoient toutes ces femmes ;
elle paſſa dans une chambre,
où elle lut fon billet
ſans témoins ; & pour y
faire réponſe , elle ſe ſervit
d'un crayon qu'Alexandro
y avoit enfermé , & dont
elle écrivit ces mots fur le
dos du même billet.
11
Gij
76
MERCURE
Entreprenez tout pour moy,
mon cher frere ; cependantménagez
votre vie , aimez-moy
toûjours , & ne me confultez
fur rien.
Elle rentra auſſitôt dans
le même endroit où elle
avoit laiſſe Joia , à qui elle
rendit ſecretement le billet
qu'elle venoit de recevoir
d'elle. Un moment aprés
Joia fortit du Serail , & retourna
dans ſa maiſon , où
l'impatient Alexandro ne
manqua pas de ſe rendre
dés que la nuit fut venue.
GALANT. 77
Il lui fut preſenté par la même
fille qui l'avoit introduit
la veille ; & dés qu'il ſe vit
feul avec elle : Qu'avezvous
fait pour moy , lui ditil
? avez-vous vû cette foeur
infortunée qui m'eſt ſi chere
, lui avez- vous parlé ,
lui avez vous enfin donné
ma lettre ? Oui , lui répondit-
elle avec tendreſſe , je
l'ai vûë , je lui ai parlé , elle
a reçû vôtre billet , en voi .
ci la réponſe. Alexandro
la lut avec mille tranſports,
& aprés avoir admiré en
lui-même la prefence d'ef
Giij
78 MERCURE
prit de ſa fidelle &malheureuſe
maîtreſſe ; me laiſſerez-
vous en ſi beau chemin
, genereuſe Joia , lui
dit- il?n'entreprendrez- vous
rien davantage pour moy ?
Exigez de ma reconnoifſance
tout ce que j'exige
de vôtre amour , rendons
nos interêts égaux , & vous
me ſervirez juſqu'à la fin.
Que voulez -vous , cruel ,
encore une fois , que voulez-
vous , lui dit- elle ? Demain
à la même heure qu'il
eſt à preſent vous le ſcaurez
, lui répondit Alexan
GALANT.
79
dro ,& je ſuis fûr qu'en me
voyant vous approuverez
les moyens dont je pretens
me ſervir pour vous per
fuader.
Le reſte de leur converſation
roula juſqu'au moment
qu'il fallut ſe ſeparer,
ſur les projets de leur fui.
te,& fur les fermens qu'ils
ſe firent de s'aimer toûjours.
Dés qu'Alexandro fut
retourné chez lui , il conta
à Don Fernand tout ce qui
venoit de lui arriver. Il lui
demanda enſuite ſi l'habit
G iiij
to MERCURE
de femme Juive qu'il l'avoit
prié d'acheter étoit
fait. Il eſt achevé , lui répondit
Fernand , & vous
pouvez même l'eſſayer :
mais ſi vous m'en croyez ,
vous renoncerez à ce defſein
, & vous ne preſſerez
pas davantage Joia de s'expoſer
avec vous au plus afffrreeuuxxppeerriill
dduumonde. Cher
ami , lui dit- il , en eſſayant
ce fatal habit , j'en enviſage
toute l'horreur : mais
mon deſeſpoirn'écoute plus
les conſeils de la raiſon : il
faut en un mot que je pe
GALANT. 1
81
riffe , ou que je voye le
malheureux objet de mon
amour. Vous ne ſortirez
pas , reprit Fernand , du Serail
du Grand Seigneur ,
comme vous avez fait de
celui deMustapha;& fi vous
aviez vû un ſpectacle horriblement
comique qu'on
repreſenta il y a quelque
tems dás une des plus grandes
villes du monde , &qui
a pour titre , les Captifs ,
mal imité des Captifs de
Plaute , quelque audacieux
que vous ſoyez , vous fremiriez
au recit des ſuppli82
MERCURE
ces dont on punit ici les
raviffeurs. Fernand en faiſoit
l'étalage à ſon ami ,
pour l'obliger à changer
de reſolution ; ſon courage
même ſurpris de cet affreux
détail , commençoit
às'en ébranler, lorſque tout
àcoup on entendit des cris
&des hurlemens épouvantables.
Toute la ville de
Conſtantinople parut au
milieu de la nuit remplie
d'habitans de tout ſexe &
de tout âge, que la crainte
de la mort & la perte de
leurs biens obligeoient à
GALANT. 83
chercher partout un ſecours
que perſonnenepouvoit
leur donner.
,
Le feu avoit pris malheureuſement
, il y avoit
prés de deux heures , au
Serail d'un Bacha , & de
tous les côtez le vent en
avoit répandu les flames
avec tant d'impetuofité
que plus de mille maiſons
en étoient déja brûlées. Le
defordre enfin commençoit
à devenir ſi general ,
qu'Alexandro pria fon ami
de l'accompagner en habit
d'Armenien , pendant qu'il
1
34 MERCURE
étoit déguisé en Juive , jufqu'à
la maiſon de Joia , qui
n'étoit pas loin de la ſienne...
Fernand y confentit , & fe
rendit avec lui chez la
Juive , qu'ils trouverent
plus inquiete du ſort de fon
amant , que du malheur de
la ville. Enfin elle l'avoit
déja demandé à toutes ſes
femmes , & parlé à lui même
ſans le reconnoître, lors
qu'aprés lui avoir obligeam
ment reproché queles traits
de ſon viſage s'effaçoient
aifément de ſon coeur , il
lui dit que le feu étoit au
GALANT.
85
Serail du Sultan ; qu'il la
conjuroit de profiter du defordre
pour s'y rendre avec
elle ; qu'il ne faloit pas douter
que toutes les portes
n'en fuſſent ouvertes dans
un ſi grand peril ; que d'ailleurs
elles ne ſeroient peutêtre
pas fermées pour elle ;
&qu'en un mot ils y pourroient
entrer enſemble.
Joia , qui étoit , comme on
peut ailément le voir , prefque
auſſi entreprenante que
lui , le trouva ſi beau ſous
cet habillement de femme ,
& ſi bien déguisé , qu'elle
86 MERCURE
n'eut pas la force de lui rien
rufuſer. Elle ſortit enfinde
ſa maiſon , où elle laiſſa
Don Fernand. Elle prit Alexandro
par la main , & fans
faire aucune mauvaiſe rencontre
elle arriva avec lui
au Serail du Grand Seigneur
, dont ils trouverent
en effet preſque toutes les
portes ouvertes , parce que
le defordre y étoit encore
plus grand que dans aucun
quartier de la ville.
Ils y entrerent à travers
une foule incroyable d'eu-`
nuques, de noirs, de muets,
GALANT.
87
& de femmes effrayées ,
qu'ils trouverent diſperſez
de tous les côtez , & pêlemêle
avec des Prêtres de la
Loy , des Cadis & des Janiſſaires
, qui cherchoient
le Sultan pour le ſauver , &
l'étendart de Mahomet
pour le dérober à la fureur
des flâmes.
د
Au milieu de ce tumulte
inconcevable ils découvri
rent enfin l'indifferente Favella,
qui regardoit d'un oeil
inſenſible tomber les vaſtes
édifices & les tours de cel
Palais embraſé.
88 MERCURE
Que je fuis heureux de
vous retrouver , ma chere
foeur , lui dit Alexandro ,
en la prenant par la main !
Sauvez - vous avec nous ,
hâtez - vous. Infolente , lui
dit à l'inſtant un noir qu'il
n'avoit pas apperçû , quel
interêt prends - tu à cette
Odalique ? Sçais - tu qu'elle
eſt confiée à mes ſoins , &
qu'elle eft chere au Grand
Seigneur ? Tiens , miferable
, lui dit Alexandro , en
lui plongeantdans la gorge
un poignard qu'il avoit cache
ſous ſa robe ; tiens,garde
GALANT. 89
de maintenant , ſi tu peux ,
cette fille ſi chere aux plaifirs
de ton maître.
Deux autres noirs armez
accoururent par hazard au
lieu où ſe paſſoit cette fanglante
ſcene , & s'attacherent
au malheureux Alexandro
, pendant que d'un
côté on emmena Favella ,
&que de l'autre la Juive
s'éclypſa. Neanmoins fon
courage ne l'abandonna
point dans cette extremité ,
où ils ſe trouverent heureuſement
pour lui ſi voiſins
des flames , qu'ils le quit
Dec. 1714. H
-
१० MERCURE
terent pour ſonger plus
promptement à leur falut ,
& lui faciliterent par leur
fuite le moyen de ſortir du
Serail comme il y étoit entré.
Il retourna chez la Juive,
qu'il trouva fondant en
larmesdans les bras deDon
Fernand. Vous pleurez ſans
doute , leur dit- il , la perte
d'un miferable , trop malheureux
pour pouvoir trouver
la mort ? J'ai manqué
d'arracher du Serail l'infortunée
Favella 1.Je ne la reverrai
de ma vie ! Eſt- il un
fort plus funeſte que le
GALANT.
91
mien ? Vous avez tant de
ſujets de douleur , lui dit
Joia , que je ne vous propoſe
point de fonger à vous en
conſoler , mais ſeulement
de vous hâter de fuir pour
jamais de ces lieux , où il ne
vous reſte plus aucun efpoir.
Hé bien , dit- il , fortons-
en donc , je trouverai
peut- être dans les abîmes
de la mer la fin de mes
malheurs.
Fernand ſe chargea alors
du ſoin d'acheter un navire
Venitien qui étoit au
port , & que la diligence
Hij
92
MERCURE
mit en moins de huit jours
prêt à mettre à la voile.
Il s'embarqua enfin , avec
Joia & ſon ami , dans le
deſſein de profiter du premier
beau temps pour partir.
Ils commençoient à louvoyer
, pour fortir à la faveur
d'un petit vent de terre,
du canal de la mer noire,
lorſque quelques matelots
apperçurent à la pointe du
jour , autour du vaiſſeau
une eſpece de ſac de cuir ,
que l'eau portoit doucement
à la traîne du navire.
,
GALANT. 93
Ils deſcendirent auſſitôt
dans la chaloupe , qu'ils
n'avoient pas encore miſe
à bord , & ils ramerent vers
le ſac , qu'ils pêcherent ,
& qu'ils ouvrirent ſur le
champ. Mais rien ne fut
égal à leur étonnement ,
lors qu'au lieu de ce qu'ils
avoient eſperé d'y trouver ,
ils en tirerent une femme
mourante. Ils la porterent
auſſitôt dans le vaiſſeau
où,je laiſſe à penſer comme
elle fut reçûë.
،
Don Fernand , à qui on
la preſenta , & qui la re
94
MERCURE
connut d'abord pour la
belle Favella qu'il avoit vûë
en Alger , & fortir enſuite
de l'Ifle ſaint Pierre pour
s'embarquer dans le navire
du Juif qui l'avoit menée
Conſtantinople , lui fit
donner tous les ſecours
dont elle put avoir beſoin ;
& à l'inſtant il paſſa dans
la chambre de l'inconſolable
Alexandro , à qui il fit
ſentir autant qu'il put cet
excésdeſon bonheur. Alexandro
courut en même
temps vers le litde Fernand,
fur lequel repoſoit alors ce
GALANT.
95
cher objet de toure ſa tendreſſe
, & que la genereuſe
Joia s'empreſſoit à ſervir de
tout fon pouvoir.
L'hiſtorien le plus habile
exprimeroit mal des ſituations
ſi touchantes , & l'art
le plus delicat n'a que de
foibles pinceaux pour étaler
tous les mouvemens d'un
tableau auſſi rempli que celui-
ci de felicité , d'amour ,
d'eſperance&de joye.Ainfi
je prie le lecteur deme difpenfer
moy-même du froid
détail de mes expreſſions ,
pour le mener plutôt au
-
96 MERCURE
reſte des évenemens de
cette hiſtoire .
La fortune commence à
د
les ſe declarer pour eux
vents leur deviennent favorables
, & pendant qu'ils
naviguent à pleines voiles ,
Favella leur raconte la caumalheur
, ſe de ce dernier malheur
dont l'évenement heureux
la flate d'un bonheur in
fini .
1. Il vous ſouvient , dit-elle
à Alexandro des fatales
paroles que vous me dites
la premiere nuit de cette
incendie , qui a duré trois
jours
GALANT.
97
jours entiers , & pendant
leſquels onze mille maitons
ont été brûlées à Conſtantinople.
J'étois alors environnée
d'eſclaves que vous
ne voyiez point , & qui ne
me quittoient pas , parce
que cette même nuit on
m'avoit deſtinée à l'honneur
de partager la couche
du Grand Seigneur. Deux
eſclavesde cette troupe infâme
avoient entendu vos
paroles , & avoient vû le
noir égorgé à vos pieds.
Dans le même temps le
reſte de ces miferables
Dec. 1714. I
)
98 MERCURE
m'entraîna , & me mena
devant le Kiflar Aga , qui
eſt le chef des cunuques ,
à qui ils dirent tous d'une
voix , qu'un jeune homme
habillé en femme étoit entré
dans le Serail , dans le
defſſein de m'en arracher;
qu'il avoit tué un de leurs
camarades , parce qu'il a
voi compris , comme deux
autres qu'ils lui montrerent,
le fens desparoles que vous
m'aviez dites. Le KiflarAga
me fit auffitôt enfermer
dans une chambre noire ,
où toutes les femmes &
JE
DRL
LYON
BIBLIA
*
TREQUE
티
DE
L
GALANT.
LYON
99
*
tous les eſclaves du Serail
me traitoient chaque jour
de chienne , d'infidelle , &
m'acabloient d'injures.Une
ſeule Italienne , dont je déplore
le malheur , venoit de
temps en temps me confoler
, & c'eſt par elle que j'ai
ſçû que vous vous étiez lauvé,&
le nombre des mai-
VILLE
ſonsqui ont étébrûlées pendantcet
embraſement. Cette
nuit , deux heures avant
jour , on m'a tirée de ma
priſon , on m'a fait fortir
du Serail par une porte qui
donne ſur la mer , on m'a
le
I ij
100 MERCURE
miſe dans un petit efquif,
avec quatre hommes , qui
ont ramé environ pendant
une heure fur le canal de
la mer noire , & qui aprés
m'avoir bien enfermée
dans le ſac où vos matelots
m'ont trouvée , m'ont enfin
abandonnée à la merci des
Nous avons eſſuyé tant
de malheurs , belle Favella,
lui dit Alexandro , que la
fortune va peut- être ſe laffer
de nous perfecuter. Qu'-
ellenous ramene ſeulement
àbon port dans nôtre paGALANT.
101
trie , & fi vous m'aimez
toûjours , vôtre main ſuffira
alors pour effacer juſqu'au
ſouvenir des maux qu'elle
nous a faits,
Cependant le vent favo
rable rend l'art des pilotes
inutile ,&en moins de huit
jours ils arrivent à Naples ,
où ils deſcendent dans la
maiſon de Don Fernand ,
qui reconnoît tant de vertus
dans la tendre Joia,
qu'il la fait conſentir à l'é
pouſer , à la place d'Alexandro
, qu'un amour parfait
attache depuis long- temps
l
I iij
IOL MERCURE
aux charmes de Favella.
Pendant que tout ſe difpoſe
pour la ceremonie de
ces deux hymens , la veuve
de Muſtapha , à qui la renommée
a appris l'arrivée
deces amans à Naples,leurs
noms & leurs avantures , ſe
fait porter en chaiſe chez
Don Fernand , à qui elle
fait , aufli bien qu'à Alexandro
, à Favella , & à Joia
même qu'elle ne connoît
pas encore , toutes les careſſes
dont elle peut s'avifer
; & aprés s'être confufé.
ment queſtionnez les uns
GALANT..
103
& les autres ſur tout ce qui
leur étoit arrivé depuis leur
ſeparation dans l'Iſle ſaint
Pierre , Sbayna leur tint le
diſcours que voici.
Le Marchand qui nous
avoit fait fur le port l'accüeil
obligeant , dont je
croy que nous nous fouviendrons
le reſte de nôtre
vie , me dit un jour , aprés
nous avoir enfermez dans
des chambres differentes ,
qu'il vouloit me diftinguer
du reſte des malheureux
qui étoient dans ſa maiſon ;
qu'il metrouvoit aſſez belle
I iiij
104 MERCURE
pour m'aimer , & Favella
trop belle pour ne pas meriter
d'être preſentée au
Grand Seigneur ; que dés
qu'il l'auroit fait partirpour
Conſtantinople , il relâcheroit
Alexandro , aprés lui
avoir ôté ce qu'il avoit des
pierreries de Muſtapha,que
je lui avois données. J'eus
beau le traiter de perfide ,
de traître & de ſcelerat , il
ſe moqua de mes injures ,
& ne ceſſa de m'en faire ,
juſqu'à ce qu'environ un
mois aprés qu'il eut renvoyé
Alexandro , un jeune
GALANT .
105
Italien , qu'il avoit quelque
temps auparavant traité à
peu prés comme nous , vint
avec un petit navire , fur
lequel il avoit foixante
hommes armez , faire une
deſcente dans l'Iſſe , ſuivi
de preſque tout fon monde.
Il entra auſſitôt dans la
maiſon de nôtre execrable
Marchand , qu'il maſſacra
avec une demi - douzaine
de ſatellites qui étoient les
• complices de tous les crimes.
Il pilla ſes pierreries ,
ſon or & fon argent, il briſa
mes fers , il mit en liberté
106 MERCURE
une vingtaine de malheureux
& de malheureuſes
qui gemiſſoient dans la mai
fon de ce fcelerat. Enfin
il nous fit prendre le chemin
de ſon navire , où nous
nous embarquâmes tous
avec lui ; & aprés avoir ainſi
pleinement ſatisfait ſa vangeance
, il nous amena ici ,
où , grace à mon étoile , je
ſuis à la veille d'épouſer
mon ſecond liberateur.Que
cet aveu ne vous étonne
pas , Seigneur Alexandro ;
l'amour avoit reglé l'ordre
de nos deſtins avant que
GALANT. 107
nous nous viſſions . Le votre
devoit vous unir pour
toûjours à celui de vôtre
chere Favella. Joia devoit
renoncer au Judaïsme en
faveur du genereux Don
Fernand : &je devois enfin ,
aprés bien des malheurs
devenir l'épouſe de celui
qui m'a le dernier donné
un nom fi doux .
Ils convinrent alors entr'eux
de celebrer en un
même jour la ceremonie de
ces trois mariages , qui furent
accomplis , peu de
temps aprés , à la vûë de
108 MERCURE
toute la ville de Naples ,
où , comblez de tous biens,
ils vivent maintenant dans
une union parfaite.
Fermer
Résumé : HISTOIRE.
Anna Favella et Alessandro sont capturés par des corsaires algériens avant leur mariage et conduits à Alger. Mustapha, le chef des corsaires, sépare les deux captifs : Anna est confiée à son épouse Sbayna, tandis qu'Alessandro est réduit en esclavage. Mustapha et Sbayna développent des sentiments pour leurs captifs respectifs. Alessandro persuade Sbayna de l'aider à s'évader en échange de la promesse de l'épouser. Lors d'une tentative d'évasion, Mustapha est tué, mais Alessandro et Sbayna sont recapturés sur l'île de Saint-Pierre. Alessandro obtient sa liberté contre une rançon et découvre qu'Anna a été vendue à un Juif pour le harem du Grand Seigneur à Constantinople. Avec l'aide de Joia, la femme du Juif et chrétienne secrète, Alessandro parvient à communiquer avec Anna. Il tente de la sauver mais est emprisonné. Grâce à un incendie, ils s'évadent et retrouvent Anna sur un navire. Ils atteignent Naples, où Don Fernand décide d'épouser Joia. Les couples se marient et vivent heureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 81-126
LES AMOURS PASTORALES de Daphnis & Chloé.
Début :
Les Amours Pastorales de Daphnis & Chloé dont on donne [...]
Mots clefs :
Daphnis, Chloé, Amour, Nymphes, Beauté, Bergère, Mariage, Coeur, Charmes, Amants, Enfants, Troupeau, Dieux, Ville, Vendanges, Caverne, Espérance, Secours, Vieillard, Argent, Pastorale, Chèvres, Curiosité, Fontaine, Merveilles, Fleurs, Confidences, Enseignes, Maison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES AMOURS PASTORALES de Daphnis & Chloé.
LES AMOURS PASTORALES •
de Dephnis & Choć.
L
on
ES Amours Paftorales de
Daphnis & Chloé dont
donne icil'extrait , ſont devenuës
trop à la mode, pour ne pas fatisfaire
à la curiofité des perfonnes
qui ne les ont pas encore lûës .
On feroit même tenté par la
fuite , de préférer ces fortes
d'extraits aux Hiftorietes ordinaires
du Mercure ; à moins
qu'on ne les jugeât aflez interreffantes
par elle - mêmes . Le
goût du Public en tout genre ,
me fervira toûjours de regle fur
le choix des morceaux ; j'attends
qu'il en décide .
Je reviens à Longus , Auteur
de cette Hiftoire , il l'a écrite en
1
Fanvier 1717 .
82 LE NOUVEAU
Grec , elle a été traduite en
François par le célébre Amiot
& réimprimée nouvellement :
c'eft de cette édition que j'ai
tiré cet extrait .
On croit ce Roman pofterieur
à celui des Amours de Théagenes
& Chariclée , composé par
Heliodore ,qui vivoit fous l'Empire
de Théodofe & d'Arcadius
fur la fin du quatrième fiécle .
Le Sçavant M. Huet ancien
Evêque d'Avranche , dans fon
Traité de l'Origine des Romans ,
a jugé trés favorablement de ces
Paftorales. Le ftyle de Longus ,
felon ſon ſentiment , eft fimple,
aife , naturel & concis , fans
obfcurité ; fes expreßions font
MERCURE.
83
pleines de vivacité de feu :
ilproduit avec esprit , ilpeint
avec agrément , il difpofe fes
images avec adreffe : les caracteresfont
gardez exactement ,
les Epiſodes naiffent de l'argument
, les paßions & lesfentimensfont
traitez avec une délicareffe
affez convenable à la
fimplicité des Bergers.
Il auroit été à fouhaiter qu'il
nous en eût donné une nous
velle traduction , comme il avoit
eu deffein de le faire dans fa jeuneffe
à l'imitation de l'ancien
Evêque d'Auxerre ; il faut croire
qu'elle auroit été plus châtiée
de toutes les manieres.
I ij
84 LE NOUVEAU
La Preface eft une fiction que
l'Auteur a imaginée , pour donner
àfon Roman quelque air de
verité. Il y fuppofe , qu'étant
dans un Temple de l'Ile de
Metelin , ily remarqua un Tableau
qui lui plût extremement ;
& que n'en pouvant découvrir
le fujet , il s'en informa des gens
du Païs , qui lui racontérent
cette même Hiftoire , qu'il nous
donne fous le titre des Amours
Paftorales de Daphnis & Chloé.
LIVRE PREMIER .
N Citoyen de Mitilene ,
nommé Dionyfophanes UN
>
avoit auprés de la Ville une
Terre affez confiderable
. Lamon
MERCURE.
85
fon Fermier s'étant apperçu qu'
une de fes chevres abandonnoit
fon petit , & s'écartoit du troupeau
; la curiofité l'obligeant à la
fuivre , il la furprit donnant à
tetter à un enfant richement emmailloté
, enveloppé d'un manteau
, dont l'agraffe étoit d'or ,
ayant auprés de lui une petite
épée dorée , à manche d'yvoire .
Touché de compaffion , il le releva
& le remit à fa femme Myrtale
, qui n'ayant point d'héritiers
, l'éleva comme le fien propre
, fous le nom de Daphnis.
A deux ans de là , même
savanture arriva à Dryas , autre
Berger du même canton , qui
cherchant une Brebis égarée de
fon troupeau , la trouva allait-
I iij
86 LE NOUVEAU
tant une petite fille expofée dans
la Caverne des Nymphes , ayant
à fes côtez une coëffe tiffuë d'or ,
des patins dorez & des brodequins
brodez d'or : II la prit
entre fes bras avec ces marques
de
reconnoiffance
, & la portant
à fa femme Napé , elle la reçût
en vraie mere, & l'appella Chloé.
Ces deux enfans devinrent .
grands en peu de tems ; &montroient
bien à leur gentilleſſe &
beauté , qu'ils n'étoient point iffus
de gens de Village, nex de Payfans.
de
Daphnis ayant atteint l'âge
15 ans, & Chloé celui de 13 ,
Lamon & Dryas eurent même
MERCURE. 87
nuit , mêmefonge. Il leurfut
avis que les Nymphes dont les
ftarues étoient dans la caverne
ou' l'on avoit trouvé Chloé,
livroient Daphnis & Chloé
entre les mains d'un jeune
Garfonnet fort gentil & beau
à merveille , lequel avoit des
ailes aux e'paules , & portoit
de petites fléches avec un petit
are , que ce jeune Garfoner
les touchant tous deux d'une
même fléche , commanda à l'un
de paître delà en avant les chévres
, &à l'autre les brebis.
Les Pafteurs s'éveillerent ,
Liiij
88 LE NOUVEAU
confternés de voir leur nouri
riffons deſtinés à garder les troupeaux
; mais eftimans que le
parti le plus fage qu'ils pûſſent
prendre , étoit de le foumettre
à la volonté des Dieux . Ils les
envoyerent aux champs , aprés
avoir facrifié au jeune Garfonnet
ailé , dont ils ignoroient
le vérirable nom .
Daphnis & Chloé devenus
Bergers , prenoient tous les divertiffements
convenables à leur
âge & à leur états .
Ainfi comme ils étoient occupez
à tels jeux , Amour leur
dreffa à bon efcient une telle
embuche.
Daphnis courant rapidement
MERCURE. 89
pour
aprés une de fes chèvres , tomba
dans une foffe trés profonde ,
qu'on avoit couverte de ramées
& de mouffe fervir de
piége aux Loups . Heureuſement
Chloé n'étoit pas loin , & croyant
encore le danger plus
grand , elle y courut , & fit tant
par fes foins & par le fecours
d'un païfan du voifinage , qu'elle
retira le pauvre Berger : alors
tranſporté de reconnoiffance , il
ne pût fe refufer à fon premier
mouvement , qui le porta à l'embraffer
; mais que ce tranfport
leur couta cher à l'un & à
l'autre . Depuis ce moment , ils
ne cefférent de foûpirer , fe fentant
confumer d'une ardeur
qu'ils n'avoient point connue.
90 LE NOUVEAU
jufques aloes . Souvent Daphnis
alloit ainfi devifant &parlant
pareillement en lui-même.
Comment ? les Hirondeles
chantent , ma flute ne dit
mot. Comment ? les Chevraux
fautent je fuis asfis . Comment
toutesfleursfont en vigueur,
&je n'enfais point de
bouquets ni de chapelets ; la
violette & le muguet fleu
riffent , Daphnis fe fane ,
Dorcon à la fin deviendra plus
beau
que
moi.
Ce Dorcon étoit auffi éperdument
amoureux de Chloé ,
comme il étoit riche , il crût
MERCURE.
91
pouvoir l'obtenir deDrias,s'il la
lui demandoit en mariage ; mais
malgré fes préfens , elle lui fut refufée.
Se voyant fans efpérance
de ce côté , il eût recours à une
rufe bien digne de la groffiertédu
perfonnage : Il fe couvrir d'une
peau de loup,& alla fe tapir dans
un buiffon proche la fontaine , où
Chloé menoit boire fon troude
tems
peau . Elle y vint peu
aprés , mais les chiens ayant
éventés le miférable
Dorcon
,
fe jetterent deffus , & l'auroient
déchiré
, s'il n'avoit imploré
l'affiftance
de Daphnis
& de
Ch'oé , qui étant trop fimples,
pour pénétrer fa mauvaiſe intention
, le fecoururent
, & ne
lui fçûrent pas même, mauvais
92 LE NOUVEAU
gré de cette Avanture .
Leur paffion cependant augmentant
de jour en jour , & leur
fimplicité demeurant même ;
la folitude leur offroit mille occafions
favorables pour déveloper
leurs fentiments , fans bleffer
l'innocence de leurs moeurs.
Daphnis ayant un jour ſurpris
Chloé endormie , s'arrêta à la
confidérer , & plein d'admiration
, il fe difoit , 0 comment fes
beauxyeux dormentfoüevement?
Quefon bateine fent bon ? Les
pommiers ni les aubépines fleuries
n'ontpoint la fenteurfi douce.
Ces réflexions fûrent intérompues
par une Cygale , qui pourfuivie
d'une Hirondelle , fe refugia
dans le fein de la Bergere .
MERCURE.
93
•
Chloé s'éveillant en furfaut ,
la Cygale feprii à chanter , comme
fi avec son chant elle lui eut
voulu rendre graces de fonfalut,
à l'occafion de quoi Chloé , ne fçachant
ce que c'étoit , s'écria derechefbienfort,
& Daphnis fe prit
auffi dérechef à rire , lors àprofitant
defa peur tira la gentille
Cygale , qu'elle remit au même
endroit d'où il l'avoit tirée.
Ils vivoient ainfi heureux
lorfque des Corfaires de la Ville
de Tyr, firent une defcente dans
Alle de Metelin , pillants & enlevants
tout ce qui fe trouva
à leur paffage . Daphnis cut le
malheur de tomber entre leurs
mains , & malgré les cris , il
trouva des impitoyables , qui le ,
traînerent dans leur Vaiffeau .
94 LE NOUVEAU.
Happelloit encore ' Chloé à
fon fecours lorfqu'elle arriva ,
conduifant fes brebis , & lui apportant
une flute nouvelle. Elle
n'eut pas plûtôt vû le danger
où il étoit , qu'elle courut demander
du fecours à Dorcon ,
qui en avoit beſoin lui- même ;
car ces Bergers ayant voulu faire
réſiſtance à ces brigands , qui
emmenoient fes boeufs , ils l'a
voient bleffé dangereufement .
Tout ce qu'il pût faire dans cet
état , fut de lui remettre fa flute
avec laquelle il avoit coutume
de rappeller fon troupeau du
pâturage , lui confeillant de s'en
fervir pour le même deffein.
En effet Chloé étant retournée
promptement, il n'eut pas plûMERCURE.
95
*
tôt joué l'air ordinaire du rapel ,
que les boeufs qui étoient déja
embarquez , s'élancerent tous
en même tems de la barque , &
l'ayant renversée par leur poids ,
ils regagnerent le rivage . Il fut
facile à Daphnis habillé à la legere
, de fe fauver.
Pour les Corfaires qui étoient
armés péfament , ils furent tous
noyez. Le premier foin de ces
deux Amans après un tel bonheur
, fut de fe rendre dans la
caverne des Nymphes , pour leur
rendre graces de cette événement
, & couronner leurs ftatuës
de fleurs .
96 LE NOUVEAU
LIVRE SECOND.
,
Les Vendanges étant furvenuës
, Daphnis & Chloé ,
trop occupés pour mener paître
leurs Troupeaux n'avoient
plus la même liberté de ſe voir.
Ils étoient trop obfervés pour
s'entretenir auffi familierement,
qu'ils faifoient auparavant .
Les plus jolies Vendangeufes
jettoient toutes les yeux fur
Daphnis , & en le louant ,
difoient , qu'il étoit ausſi beau
que Bachus : Les Vendageurs
de leur côté , jettoient à Chloé
plufieurs paroles à la traverſe,
&
MERCURE. 97
& fautoient aprés elle , comme
feroient les Satyres autour de
Bachus ; difant qu'ils feroient
de devenir Moutons , contens
moyennant qu'une ausfi aimable
Bergere les menât aux
Champs.
Les Vendanges finies , il
leur fut permis de retourner à
leurs amuſemens ordinaires,
Ainfi qu'ils folatroient , comme
deux jeunes Levrons , furvint
en leurcompagnie unViellard
, vêtu d'une Peliffe de
peau de Chevre , des fabots en
fes pieds , un Biffac tout ufé
Fanvier i717.
K
98 LE NOUVEAU NOUVE
pendu à fon col ; lequel fe feant
auprés d'eux , fe prit à leur
dire : Mes enfans , je fuis le
Vieillard Philetas qui ai chantée
maintes chansons à l'honneur
de ces Nymphes, je viens
ici pour vous déclarer ce que
j'ai vú, & annoncer ce que j'ai
oui. I'ai un beau Verger , que
j'ai moi- même planté : environ
le midy , j'y ai apperçû unjeugarfonnet
deffous mes Grenadiers
, qui tenoit enfes mains
des pommes de Grenades ; il
étoit blanc comme lait , rouge
commefeu , poli & net comme
ne
MERCURE.
99
s'il ne venoit que d'être lavé :
Il étoit nud , il étoit feul , &fe
joüoit à cueillir de mes fruits ,
commefi le Verger eût étéfien.
Si m'en fuis courų vers lui ,
craignant
que ( comme il étoit
fretillant
& remuant
) il ne
rompit quelques branches de
mes Grenadiers : mais il m'eft
• échapé des mains , tantôtfe coulant
par entre les Rofiers , tantôtfe
cachant fous les Pavots ,
commeferoit un petit perdriau.
Enfin , las & recrú , en m'ap
puyant fur mon báton , &prenant
garde qu'il ne s'enfouit ,
$35006 `-
Kij
100 LE NOUVEAU
je lui ai demandé à qui il étoit
de nos voisins , & à quelle occafion
il venoit ainfi cueillir les
fruits du jardin d'autrui ? Il
ne m'a rien répondu ; mais s'approchant
de moi , s'eft pris à
rire fort délicatement , en me
jettant des grains de Grenades,
ce qui m'a je nefçai comment )
amolli attendri le coeur:
deforte queje n'ai plus fçû me
courroucer à lui, fil'ai prié de
s'en venir hardiment à moi fans
· rien craindre , jurant que je le
laifferois aller quand il voudroit
, avec des pommes & des
MERCURE. for
grenades , moyennant qu'il me
donnát un baiferfeulement. Et
adoncquesfeprenant à rire avec ·
une chere , gaye , & bonne &
gentille grace , m'a jetté une
voix fi aimable & fi douce ,
que ni l'Hirondelle, ni le Roẞignol,
ni le Cygne , fût-il außi
vieil que moi , n'en fçauroit
jetter de pareille , difant , quant
à moi , Philetas , ce ne me feroit
point de peine de te baifer;
mais garde que ce que tu me
demandes , ne foit un don mal
Seant , peu convenable à
ن و م
ton âge , pource que ta vieilleffe
Kiij
102 LE NOUVEAU
n'empêchera point que tu ne
brûles de défir de me fuivre ,
aprés que tu m'auras baife :
il n'y a Aigle ni Faucon , tant
ait-il l'aile vite légere , qui
pût me poursuivre. Ie ne fuis
point enfant , combien que j'en
aye l'apparence , ains fuis plus
le vieil Saturne , je
ancien que
te connois dés-lors qu'étant en
lafleur de ton âge , tu gardois`
ici prés un fi beau
Boeufs ,
troupeau de
étois auprés de toi,
quand tujouois deta flutefous
ces Hêtres , lorfque tu érois
amoureux dela belle Amarillis
MERCURE. 103
mais tu ne me voyois pas encore
, quoi queje fuffe continuellement
auprés de ton amie. Pour
le prefent , je gouverne außi
Daphnis & Chloé, & aprés
que je les ai mis enſemble , je
m'en viens en ton Verger , là
ou' je prens plaiſir aux arbres
& aux fleurs que tu y as plantez,
& me lave en ces fontaines,
qui eft la caufe que toutes les
plantes les fleurs de ton jardin
font fi belles à voir , pour
ce qu'elles font nourries & ar
rofées de l'eau où je mefuis lavé.
Si-tôt qu'il eut achevé ces
304 LE NOUVEAU
1
paroles , il s'en eft envolédeẞus
un arbre , ne plus ne moins que
feroit un petit Roẞignol , &
en fautelant de branche en
branche par entre les feuilles ,
eſt à la fin monté jusques à la
cime : j'ai vû fes petites ailes ,
fon petit arc & fes fléches en
echarpe fur fes épaules , aprés
quoi il a disparu . Mes enfans,
je vous affûre que vous êtes
tous deux dévouez & dédiez
à l'Amour , & qu'Amour à
Join de vous. Si lui demanderent
qu'est-ce que c'étoit que
l'Amour , fic'étoit un enfant ou
bien
MERCURE. 105
lien un oiseau , & quelle puifonce
il avoit. Adonc Philetas
Scommenca derechefà leur dire:
Amour est un Dieu , mais un
enfant jeune & beau , & qui
ades ailes , pour cette cauſe
prent-ilplaifir ahenter entre les
jeunes gens, il cherche les beautez
, & fait voler les coeurs
des hommes , ayant fi grand
pouvoir, que le grand Iupiter
n'en a point tant . Il domine
fur les élémens , fur les étoiles
fur ceux qui font Dieux
comme lui. Toutes les fleurs
font ouvrages d'Amour, tou-
Janvier 1717.
L
106 LE NOUVEAU
•
tes les plantes & tous les arbres
font de fa facture. Moimême
ai autrefois été , jeune
ai aimé Amarillide ; mais
lors , il ne me fouvenoit de
manger,ni de boire , ni ne prenois
aucun repos. Il n'y a médecine
, ni efpéce aucune de
charmes , qui puiffeguérir le
mal d'amour. ,lui feul eft capable
d'y apporter remede.
Philetas aprés leur avoir
conté ces merveilles , fe fèpara
d'eux . Alors ces deux jeunes
Amans demeurants feuls , &
n'ayans jamais auparavant
MERCURF. 107
oüiparler d'Amour ,fe trouverent
en plus grande d'étreſſe
PAque
paravant , pource que
mour commençoit à les toucher
au vif, retournés qu'ils furent
en leurs maifons,fe mirent chacun
à rapporter ce qu'ils fentoient
en leurs coeurs avec ce
qu'ils avoient oui raporter
au vieillard , fi difoient ainfi
part eux , les Amants font
douloureux , auffi le fommes
nous ils ne font compte
de boire ni de manger , ausfi
peu en faifons nous : ils ne
peuvent dormir , nous fomà
Lij
108 LE NOUVEAU
mes tous de même : il leur eft
avis qu'ils brûlent , je crois
que nous avons du feu dedans
le corps , ils défirent s'entrevoir
, & pour ce faire , nous
fouhaitons
que
la nuit ne dure
gueres, & que le jour revien
ne bien-tôt.
Doncques eft-ce laqu'on appelle
Amour , & nous nous
entr'aimons l'un & l'autre ,
fine le favions pas.
lorf-
Cette matiere faifoit fouvent
le fujet de leur entretien ,
qu'une nouvelle Avanture vint
traverfer leurs innocens plaifirs.
De jeunes gens de la Ville de
MERCURE. 109
>
Methymne étans venus fur les
côtes de l'Ile de Metelin pour
chaffer , attacherent leur bateau
au rivage avec un cordon d'ofier.
Les Chévres de Daphnis ayant
coupé cet ofier la barque
s'éloigna bien-tôt du rivage ; les
Chaffeurs s'en étant aperçû ,
s'en prirent à Daphnis , & l'auroient
tué , s'il n'avoit été fecouru
promptement par Chloé ,
qui à l'aide des voifins , le tira
des mains de ces furieux.
Ces jeunes gens retournez à
Methimne , firent affembler le
Confeil de la Ville , & fe plaignirent
du prétendu outrage
qu'ils avoient reçûs des Mithvleniens
. Sur leur rapport , on
ordonna à un Capitaine d'armer
Liij
110 LE NOUVEAU
dix Galeres
+
pour ravager laCôte
de Mithilene, ; il obéit , & le
lendemain y ayant fait une defcente,
il enleva une grande quan
tité de butins , le troupeau
de
Chloé & Chloé elle - même .
Sitôt que Daphnis fut inftruit de
cet enlèvement
, il courut fondant
en pleurs à la caverne des
Nymphes , fe profterner aux
pieds de leurs Statuës & de
celle de Pan pour leur redemander
fa chere Chloé : 11 fac
exaucé ; car dans le moment ,
la flote des Methimniens
fut af
faillie par une infinité de prodiges
; Pan apparu au Chef
nommé Briacxa ; le menaçant de
le faire périr avec tout équi
s'il ne rendoit Chloé page
>
MERCURE. TH
du
& tout ce qu'il avoit ravi aux
Mithileniens. Ce Capitaine
n'ofant résister à l'ordre
Dieu , ramena lui - même fa
proye, & dédommagea les Mithileniens
des défordres qu'il
avoit caufé fur leurs Terres .
Dans quel tranſports de joye
ne fe trouverent pas nos deux.
Amans , lorfqu'ils fe virent réünis
?
Comme ils étoient fort religieux
, ils s'emprefferent d'aller
facrifier aux Nymphes & à
Pan , pour remercier ces Divinitez
protectrices de toutes
les graces qu'ils en avoient reçues
, & fe jurerent dans leur
Temple un amour éternel .
Liiij
112 LE NOUVEAU
J
LIVRE TROISIE' ME.
Quelque tems aprés la femme
d'un Fermier nommé Licenium
, jeune & belle , voyant
paffer Daphnis tous les matins
devant fa maiſon , ne put
défendre fon coeur des charmes
de ce Berger , elle le fuivit
fans en être apperçûs , &
s'étant cachée derriere un buiffon
où Daphnis fe rencontroit
d'ordinaire avec Chloé , elle
entendit tout ce qu'ils fe dirent ;
& comme l'Amour eft ingé .
nieux , elle parut tout à coup en
prefence de ces deux Amans
contrefaifant parfaitement
bien la defolée : Helas ! mon
MERCURE 113
ami , dit - elle , je te prie, aidemoi.
Ie n'avois que vingt pauvres
oifons , & voilà un Aigle
qui vient de m'en ravir le
plus beau : Daphnis ne fe défiant
point de l'embuche ,ſe leva
incontinent ,prit fa houlètre , &
s'en alla aprés Lecenium qui
le mena fort loin de Chloé , &
fort avant dans le Bois , auprés
d'une fontaine , où elle fit affeoir
Daphnis .
Comme elle étoit auffi hardie ,
que Daphnis étoit fimple , elle
attaqua fon coeur par tout ce
qu'il y a de plus preffant : mais
elle ne put lui faire oublier
Chloé ; elle le renvoya encore
114 LE NOUVEAU
plus amoureux de fa Bergere
qu'auparavant.
Comme il n'étoit fait mention
que des charmes de Chloé
dans tout le canton , fa beauté
engagea plufieurs Bergers à la
demander en mariage à Dryas :
Ils en furent écoutés , & le bon
homme réfolut de lui en choifir
un pour Epoux aux vendanges
prochaines . Chloé allarmée.
de cette nouvelle , découvrit
à Daphnis l'intention de Dryas .
Aprés avoir pleuré l'un & l'autre ,
& s'être donné de nouvelles:
affùrances de mourir plû- ôt que
d'être infidéls . Daphnis prit
tout à coup le party de faire
confidence de fon amour à
Myrtale femme de Lamon fon
MERCURE. 115
pere nourricier ; elle approuva
ſa recherche , & en parla à fon
mari. Lamon confiderant que
Daphnis pouvoit être d'une
illuſtre naiſſance, appellaſafemme,
béte , de vouloir empêcher que
fon nouriçon fut marié avec la
fille d'un Berger , vû quepar les
enfeignes de connoiffances qu'il
avoit trouvez quant & lui, elle lui
promettoit bien plusgrand état.
Myrtale qui ne vouloit pas
defeſpérer cet amoureux Berger,
lui fit entendre que Lamon fon
pere étant fort pauvre en comparaifon
de Dryas pere de
Chloé , Elle croyoit qu'il étoit
plus fage de ne point s'expoſer.
à un refus ; mais que s'il arri-
Voit quelque événement qui lui
1 LE NOUVEAU.
fut favorable , elle lui donnoit
fon confentement. Daphnis
n'efperant rien par les voyes
ordinaires , addreffa fes voeux
aux Nymphes dans cette extrémité.
Elles lui apparurent la nuit
fuivante , & lui ordonnerent
d'aller fur le bord de la mer,
l'affûrant que l'endroit où il
verroit unDauphin mort, il trouveroit
une bourſe , qui le Met 、
troit en état d'être auffi riche
queDryas; mais ci- aprés tu leferas
bien davantage. Dahpnis s'éleva
tour réjoui , & aprés avoir rejoint
Chloé & invoqué les Nymphes
, il n'eut pas grande peine
à découvrir la bourfe : Il courut,
avec cet argent chez Dryas ,
qui lui promit Chloé .
MERCURE. 17
Mais Lamon ne fut point fi
facile ; il dit à Daphnis qu' qu'étant
efclave affibien que lui , il ne lui
étoit pas permis de difpofer de
la moindre chofe , fans en avoir
auparavant obtenu le confentement
de fon maître ; que Dionifophanes
devant fe rendre bientôt
à fa terre pour y faire vendanges
, il feroit tous les efforts
auprés de lui pour en avoir l'agrement.
Nos deux amants vivoient
dans cette douce attente , gardants
toûjours leurs troupeaux
enfemble. Un jour qu'ils s'amufoient
à chercher des fruits ,
Daphnis apperçut à la cime de la
plus haute branche d'un pommier
, une pomme pomme unique ,
118 LE NOUVEAU
qui étoit belle & groffe à merveille
, y étant monté alaigrement
malgré Chloé , il la cueillit
la lui préfentant, lui dit,
Chloé ma mie , le beau tems a
produit cette belle pomme
bel arbre la nourric , le beau
un
la bonne Soleil l'a meurie ,
fortune la contregardée pour
une belle Bergere.
Chloé la reçut avec une grace
qui paya trop le Berger
LIVRE QUATRIE' ME.
Cet Automne tant defiré par
Daphnis & Chloé , arriva enfin.
Ils attendoient avec impaMERCURE.
119
tience l'arrivée du maître de Lamon,
fe fit préceder par fon fils
Aftyle , accompagné d'un nomméGnathon
mauvais plaifanı &
grand gourmand. Celui- ci ayant
confideré Daphnis & l'ayant
trouvé à fon gré , conçût le deffein
de le demander à fon jeune
Maître dans l'efperance de le
vendre & d'en tirer une groffe
fommed'argent. Il en fit la
propotifionà
Aftylequi fatigué de les
importunités , lui promit d'employer
fon crédit auprés de fon
pere pour qu'il lui en fit prefent.
Dionifophanes fuivit de prés fon
fils à la campagne, & ayant trouvé
fes troupeaux & fes
vergers
en bon état, il loüa Lamon & fa
famille du foin qu'ils prenoient
120 LE NOUVEAU
de fa Terre , Daphnis lui ayant
été prefenté , & le bon homme
de Fermier ayant extremement
vanté les bonnes qualitez de ce
jeune Berger en prefence d'Aftyle
& de Gnathon , Aftyle en
prit occafion de le demander à
fon pere pour l'emmener à Mytilene
,fous prétexte que ce jeune
homme lui feroit encore plus utile
à la Ville qu'à la Campagne;
mais Lainon ayant découvert à
quoi on le refervoit, prit le parti
de s'aller jetter aux pieds de fon
Maiftre & de lui déclarer que ce
jeune Berger n'étoit point fon
fils comme on le croioit qu'il l'avoit
trouvé abandonné & allaité
par une de fes Chèvres avec des
joyaux qu'on lui avoit laiffez
le
MERÇURE. 12Î
pour reconnoître un jour , &
qu'il les gardoit encore. Dionifophanes
étonné de ces circonſtances
, ordonna fur le champ
qu'on lui aportât ces fignes de reconnoiffances.
Apeine eût- il jetté
les yeux fur le petit Mantelet
d'écarlate & la pet telépée à poignée
d'yvoire, qu'il s'écria , ô Jupiter
& appella avec empreſſement
fa femme qui l'accompagnoit
, & qui voyant ces marquos,
s'écria encoreplus fort, 0fa
tales Déeffes ? nefont ce pas ici les
joyaux que nous expofames avec.
notre enfant ce font eux -mêmes,
mon mary.Daphnis eit vôtre fils ,
&rgarde les Chèvres de fon pro-
11
* tatbit permis aux parents dans les anciens
temps de Gè & d. Rome , dịcxpofer
leurs enfans lorfqu'ils en avoient trop
122 LE NOUVEAU
•
pre pere. Dans le moment
ils
coururent
embraffer
ce cher en
fant , & pleurant de joie ils le
tinrent long - tems ferré, entre
leurs bras . Aftyle ayant recou
vré un frere dans un Berger , lui
donna toutes les marques
les
plus vives de tendreffe
. Ce fut
pour lors que Dionifophanes
adreffant
la parole à Aftyle , ne
foispasmari , lui dit ce bon pela
se, de ce que tu n'auras que
moitié de ma fucceffion
, il n'y a
heritage
au monde qui vaille un
bon frere , Je fouhaite donc que
Daphnis ait en fon partage cette
Terre ci & que Lamon & Myrtale
qui l'ont fi foigneufement
élévé ,foient à lui , afin qu'il puiffe
leurfaire tout le bien qu'ilmerite
.
Daphnis
cependant
avoit pei-
འ
1
MERCURE. 123
ne à revenir de fon étonnement,
& quoiqu'il fut fort agité par les
differens fentimens qui fe paffoient
au dedans de lui , fa chere
Chloé lui étoit continuellement
préfente , & ne trouvant
point de bonheur égal à celui de
la poffeder , il étoit prêt de faire
confidence à fon pere de la
paffion qu'il reffentoit pour elle,
lorfque Dryas inftruit de l'heureux
changement qui venoit
d'arriver dans la fortune de Daphnis
, fe préfenta tout à coup
avec l'aimable Chloé au milieu
de l'affemblée , dans l'efperance
qu'elle pourroit peut- être auſſi
retrouver les parents . Sa beaute
& fes graces naïves attirerent
les yeux de la compagnie . Pour
Mij
124 LE NOUVEAU
lors Dryas prenant la parole ,
Plût aux Dieux , dit - il , que cettejeune
fille fut affez favoriféedu
Deftin pour retrouver auffi fes
parents , & montrant en mêmetems
les enfeignes de reconnoiffances
, il eft aifé , ajoûta - t-il , de
voir que fes parens font des perfonnes
diftinguées & qu'elle est
fortable pour être la femme de
Daphnis.Dionifophanes prenant
garde dans le moment au vifage
de fon fils , apperçût qu'il changeoit
de couleur & le détournoit
pour pleurer ; il lui fut aifé
d'en déviner la caufe , & ce bon
pere fouhaita pour lors que les
Dieux revelaffent la naiffance de
cette Bergere , afin de pouvoir
l'unir avec Daphnis comme
MERCURE. 125
toute la maiſon ne refpiroit que
joïe , il donna le foir un grand .
repas , où il invita es meilleurs
amis & les plus apparents de la
Ville : à l'iffue du banquet , il fe
fit apporter dans un baffin d'argent
ces enfeignes ; un vieillard
nommé Megacles les ayant confiderez
, â Dieux que vois-je là !
mapauvre fille qu'eſt - tu dévenuë !
eft tu encore en vie ? · Je te prie
Dionifophanes de me dire d'où tu
les arecouvrées ; n'aye point d'enviequeje
retrouve ma fille comme
tu as recouvré ton fils. Dionifophanes
fe levant de table alla
chercher Chloé , & la remettant
entre les mains de Megacles lui
dit : Voici l'enfant que tu as fait
expoſer, prens-là avec ces enſei-
*
126 LE NOUVEAU
gnes , & la prenant , baille - la en
mariage à Daphnis .
La Cérémonie des Nôces fe
fit fur le champ au grand contentement
des parents , & encore
plus de nos deux Amans .
de Dephnis & Choć.
L
on
ES Amours Paftorales de
Daphnis & Chloé dont
donne icil'extrait , ſont devenuës
trop à la mode, pour ne pas fatisfaire
à la curiofité des perfonnes
qui ne les ont pas encore lûës .
On feroit même tenté par la
fuite , de préférer ces fortes
d'extraits aux Hiftorietes ordinaires
du Mercure ; à moins
qu'on ne les jugeât aflez interreffantes
par elle - mêmes . Le
goût du Public en tout genre ,
me fervira toûjours de regle fur
le choix des morceaux ; j'attends
qu'il en décide .
Je reviens à Longus , Auteur
de cette Hiftoire , il l'a écrite en
1
Fanvier 1717 .
82 LE NOUVEAU
Grec , elle a été traduite en
François par le célébre Amiot
& réimprimée nouvellement :
c'eft de cette édition que j'ai
tiré cet extrait .
On croit ce Roman pofterieur
à celui des Amours de Théagenes
& Chariclée , composé par
Heliodore ,qui vivoit fous l'Empire
de Théodofe & d'Arcadius
fur la fin du quatrième fiécle .
Le Sçavant M. Huet ancien
Evêque d'Avranche , dans fon
Traité de l'Origine des Romans ,
a jugé trés favorablement de ces
Paftorales. Le ftyle de Longus ,
felon ſon ſentiment , eft fimple,
aife , naturel & concis , fans
obfcurité ; fes expreßions font
MERCURE.
83
pleines de vivacité de feu :
ilproduit avec esprit , ilpeint
avec agrément , il difpofe fes
images avec adreffe : les caracteresfont
gardez exactement ,
les Epiſodes naiffent de l'argument
, les paßions & lesfentimensfont
traitez avec une délicareffe
affez convenable à la
fimplicité des Bergers.
Il auroit été à fouhaiter qu'il
nous en eût donné une nous
velle traduction , comme il avoit
eu deffein de le faire dans fa jeuneffe
à l'imitation de l'ancien
Evêque d'Auxerre ; il faut croire
qu'elle auroit été plus châtiée
de toutes les manieres.
I ij
84 LE NOUVEAU
La Preface eft une fiction que
l'Auteur a imaginée , pour donner
àfon Roman quelque air de
verité. Il y fuppofe , qu'étant
dans un Temple de l'Ile de
Metelin , ily remarqua un Tableau
qui lui plût extremement ;
& que n'en pouvant découvrir
le fujet , il s'en informa des gens
du Païs , qui lui racontérent
cette même Hiftoire , qu'il nous
donne fous le titre des Amours
Paftorales de Daphnis & Chloé.
LIVRE PREMIER .
N Citoyen de Mitilene ,
nommé Dionyfophanes UN
>
avoit auprés de la Ville une
Terre affez confiderable
. Lamon
MERCURE.
85
fon Fermier s'étant apperçu qu'
une de fes chevres abandonnoit
fon petit , & s'écartoit du troupeau
; la curiofité l'obligeant à la
fuivre , il la furprit donnant à
tetter à un enfant richement emmailloté
, enveloppé d'un manteau
, dont l'agraffe étoit d'or ,
ayant auprés de lui une petite
épée dorée , à manche d'yvoire .
Touché de compaffion , il le releva
& le remit à fa femme Myrtale
, qui n'ayant point d'héritiers
, l'éleva comme le fien propre
, fous le nom de Daphnis.
A deux ans de là , même
savanture arriva à Dryas , autre
Berger du même canton , qui
cherchant une Brebis égarée de
fon troupeau , la trouva allait-
I iij
86 LE NOUVEAU
tant une petite fille expofée dans
la Caverne des Nymphes , ayant
à fes côtez une coëffe tiffuë d'or ,
des patins dorez & des brodequins
brodez d'or : II la prit
entre fes bras avec ces marques
de
reconnoiffance
, & la portant
à fa femme Napé , elle la reçût
en vraie mere, & l'appella Chloé.
Ces deux enfans devinrent .
grands en peu de tems ; &montroient
bien à leur gentilleſſe &
beauté , qu'ils n'étoient point iffus
de gens de Village, nex de Payfans.
de
Daphnis ayant atteint l'âge
15 ans, & Chloé celui de 13 ,
Lamon & Dryas eurent même
MERCURE. 87
nuit , mêmefonge. Il leurfut
avis que les Nymphes dont les
ftarues étoient dans la caverne
ou' l'on avoit trouvé Chloé,
livroient Daphnis & Chloé
entre les mains d'un jeune
Garfonnet fort gentil & beau
à merveille , lequel avoit des
ailes aux e'paules , & portoit
de petites fléches avec un petit
are , que ce jeune Garfoner
les touchant tous deux d'une
même fléche , commanda à l'un
de paître delà en avant les chévres
, &à l'autre les brebis.
Les Pafteurs s'éveillerent ,
Liiij
88 LE NOUVEAU
confternés de voir leur nouri
riffons deſtinés à garder les troupeaux
; mais eftimans que le
parti le plus fage qu'ils pûſſent
prendre , étoit de le foumettre
à la volonté des Dieux . Ils les
envoyerent aux champs , aprés
avoir facrifié au jeune Garfonnet
ailé , dont ils ignoroient
le vérirable nom .
Daphnis & Chloé devenus
Bergers , prenoient tous les divertiffements
convenables à leur
âge & à leur états .
Ainfi comme ils étoient occupez
à tels jeux , Amour leur
dreffa à bon efcient une telle
embuche.
Daphnis courant rapidement
MERCURE. 89
pour
aprés une de fes chèvres , tomba
dans une foffe trés profonde ,
qu'on avoit couverte de ramées
& de mouffe fervir de
piége aux Loups . Heureuſement
Chloé n'étoit pas loin , & croyant
encore le danger plus
grand , elle y courut , & fit tant
par fes foins & par le fecours
d'un païfan du voifinage , qu'elle
retira le pauvre Berger : alors
tranſporté de reconnoiffance , il
ne pût fe refufer à fon premier
mouvement , qui le porta à l'embraffer
; mais que ce tranfport
leur couta cher à l'un & à
l'autre . Depuis ce moment , ils
ne cefférent de foûpirer , fe fentant
confumer d'une ardeur
qu'ils n'avoient point connue.
90 LE NOUVEAU
jufques aloes . Souvent Daphnis
alloit ainfi devifant &parlant
pareillement en lui-même.
Comment ? les Hirondeles
chantent , ma flute ne dit
mot. Comment ? les Chevraux
fautent je fuis asfis . Comment
toutesfleursfont en vigueur,
&je n'enfais point de
bouquets ni de chapelets ; la
violette & le muguet fleu
riffent , Daphnis fe fane ,
Dorcon à la fin deviendra plus
beau
que
moi.
Ce Dorcon étoit auffi éperdument
amoureux de Chloé ,
comme il étoit riche , il crût
MERCURE.
91
pouvoir l'obtenir deDrias,s'il la
lui demandoit en mariage ; mais
malgré fes préfens , elle lui fut refufée.
Se voyant fans efpérance
de ce côté , il eût recours à une
rufe bien digne de la groffiertédu
perfonnage : Il fe couvrir d'une
peau de loup,& alla fe tapir dans
un buiffon proche la fontaine , où
Chloé menoit boire fon troude
tems
peau . Elle y vint peu
aprés , mais les chiens ayant
éventés le miférable
Dorcon
,
fe jetterent deffus , & l'auroient
déchiré
, s'il n'avoit imploré
l'affiftance
de Daphnis
& de
Ch'oé , qui étant trop fimples,
pour pénétrer fa mauvaiſe intention
, le fecoururent
, & ne
lui fçûrent pas même, mauvais
92 LE NOUVEAU
gré de cette Avanture .
Leur paffion cependant augmentant
de jour en jour , & leur
fimplicité demeurant même ;
la folitude leur offroit mille occafions
favorables pour déveloper
leurs fentiments , fans bleffer
l'innocence de leurs moeurs.
Daphnis ayant un jour ſurpris
Chloé endormie , s'arrêta à la
confidérer , & plein d'admiration
, il fe difoit , 0 comment fes
beauxyeux dormentfoüevement?
Quefon bateine fent bon ? Les
pommiers ni les aubépines fleuries
n'ontpoint la fenteurfi douce.
Ces réflexions fûrent intérompues
par une Cygale , qui pourfuivie
d'une Hirondelle , fe refugia
dans le fein de la Bergere .
MERCURE.
93
•
Chloé s'éveillant en furfaut ,
la Cygale feprii à chanter , comme
fi avec son chant elle lui eut
voulu rendre graces de fonfalut,
à l'occafion de quoi Chloé , ne fçachant
ce que c'étoit , s'écria derechefbienfort,
& Daphnis fe prit
auffi dérechef à rire , lors àprofitant
defa peur tira la gentille
Cygale , qu'elle remit au même
endroit d'où il l'avoit tirée.
Ils vivoient ainfi heureux
lorfque des Corfaires de la Ville
de Tyr, firent une defcente dans
Alle de Metelin , pillants & enlevants
tout ce qui fe trouva
à leur paffage . Daphnis cut le
malheur de tomber entre leurs
mains , & malgré les cris , il
trouva des impitoyables , qui le ,
traînerent dans leur Vaiffeau .
94 LE NOUVEAU.
Happelloit encore ' Chloé à
fon fecours lorfqu'elle arriva ,
conduifant fes brebis , & lui apportant
une flute nouvelle. Elle
n'eut pas plûtôt vû le danger
où il étoit , qu'elle courut demander
du fecours à Dorcon ,
qui en avoit beſoin lui- même ;
car ces Bergers ayant voulu faire
réſiſtance à ces brigands , qui
emmenoient fes boeufs , ils l'a
voient bleffé dangereufement .
Tout ce qu'il pût faire dans cet
état , fut de lui remettre fa flute
avec laquelle il avoit coutume
de rappeller fon troupeau du
pâturage , lui confeillant de s'en
fervir pour le même deffein.
En effet Chloé étant retournée
promptement, il n'eut pas plûMERCURE.
95
*
tôt joué l'air ordinaire du rapel ,
que les boeufs qui étoient déja
embarquez , s'élancerent tous
en même tems de la barque , &
l'ayant renversée par leur poids ,
ils regagnerent le rivage . Il fut
facile à Daphnis habillé à la legere
, de fe fauver.
Pour les Corfaires qui étoient
armés péfament , ils furent tous
noyez. Le premier foin de ces
deux Amans après un tel bonheur
, fut de fe rendre dans la
caverne des Nymphes , pour leur
rendre graces de cette événement
, & couronner leurs ftatuës
de fleurs .
96 LE NOUVEAU
LIVRE SECOND.
,
Les Vendanges étant furvenuës
, Daphnis & Chloé ,
trop occupés pour mener paître
leurs Troupeaux n'avoient
plus la même liberté de ſe voir.
Ils étoient trop obfervés pour
s'entretenir auffi familierement,
qu'ils faifoient auparavant .
Les plus jolies Vendangeufes
jettoient toutes les yeux fur
Daphnis , & en le louant ,
difoient , qu'il étoit ausſi beau
que Bachus : Les Vendageurs
de leur côté , jettoient à Chloé
plufieurs paroles à la traverſe,
&
MERCURE. 97
& fautoient aprés elle , comme
feroient les Satyres autour de
Bachus ; difant qu'ils feroient
de devenir Moutons , contens
moyennant qu'une ausfi aimable
Bergere les menât aux
Champs.
Les Vendanges finies , il
leur fut permis de retourner à
leurs amuſemens ordinaires,
Ainfi qu'ils folatroient , comme
deux jeunes Levrons , furvint
en leurcompagnie unViellard
, vêtu d'une Peliffe de
peau de Chevre , des fabots en
fes pieds , un Biffac tout ufé
Fanvier i717.
K
98 LE NOUVEAU NOUVE
pendu à fon col ; lequel fe feant
auprés d'eux , fe prit à leur
dire : Mes enfans , je fuis le
Vieillard Philetas qui ai chantée
maintes chansons à l'honneur
de ces Nymphes, je viens
ici pour vous déclarer ce que
j'ai vú, & annoncer ce que j'ai
oui. I'ai un beau Verger , que
j'ai moi- même planté : environ
le midy , j'y ai apperçû unjeugarfonnet
deffous mes Grenadiers
, qui tenoit enfes mains
des pommes de Grenades ; il
étoit blanc comme lait , rouge
commefeu , poli & net comme
ne
MERCURE.
99
s'il ne venoit que d'être lavé :
Il étoit nud , il étoit feul , &fe
joüoit à cueillir de mes fruits ,
commefi le Verger eût étéfien.
Si m'en fuis courų vers lui ,
craignant
que ( comme il étoit
fretillant
& remuant
) il ne
rompit quelques branches de
mes Grenadiers : mais il m'eft
• échapé des mains , tantôtfe coulant
par entre les Rofiers , tantôtfe
cachant fous les Pavots ,
commeferoit un petit perdriau.
Enfin , las & recrú , en m'ap
puyant fur mon báton , &prenant
garde qu'il ne s'enfouit ,
$35006 `-
Kij
100 LE NOUVEAU
je lui ai demandé à qui il étoit
de nos voisins , & à quelle occafion
il venoit ainfi cueillir les
fruits du jardin d'autrui ? Il
ne m'a rien répondu ; mais s'approchant
de moi , s'eft pris à
rire fort délicatement , en me
jettant des grains de Grenades,
ce qui m'a je nefçai comment )
amolli attendri le coeur:
deforte queje n'ai plus fçû me
courroucer à lui, fil'ai prié de
s'en venir hardiment à moi fans
· rien craindre , jurant que je le
laifferois aller quand il voudroit
, avec des pommes & des
MERCURE. for
grenades , moyennant qu'il me
donnát un baiferfeulement. Et
adoncquesfeprenant à rire avec ·
une chere , gaye , & bonne &
gentille grace , m'a jetté une
voix fi aimable & fi douce ,
que ni l'Hirondelle, ni le Roẞignol,
ni le Cygne , fût-il außi
vieil que moi , n'en fçauroit
jetter de pareille , difant , quant
à moi , Philetas , ce ne me feroit
point de peine de te baifer;
mais garde que ce que tu me
demandes , ne foit un don mal
Seant , peu convenable à
ن و م
ton âge , pource que ta vieilleffe
Kiij
102 LE NOUVEAU
n'empêchera point que tu ne
brûles de défir de me fuivre ,
aprés que tu m'auras baife :
il n'y a Aigle ni Faucon , tant
ait-il l'aile vite légere , qui
pût me poursuivre. Ie ne fuis
point enfant , combien que j'en
aye l'apparence , ains fuis plus
le vieil Saturne , je
ancien que
te connois dés-lors qu'étant en
lafleur de ton âge , tu gardois`
ici prés un fi beau
Boeufs ,
troupeau de
étois auprés de toi,
quand tujouois deta flutefous
ces Hêtres , lorfque tu érois
amoureux dela belle Amarillis
MERCURE. 103
mais tu ne me voyois pas encore
, quoi queje fuffe continuellement
auprés de ton amie. Pour
le prefent , je gouverne außi
Daphnis & Chloé, & aprés
que je les ai mis enſemble , je
m'en viens en ton Verger , là
ou' je prens plaiſir aux arbres
& aux fleurs que tu y as plantez,
& me lave en ces fontaines,
qui eft la caufe que toutes les
plantes les fleurs de ton jardin
font fi belles à voir , pour
ce qu'elles font nourries & ar
rofées de l'eau où je mefuis lavé.
Si-tôt qu'il eut achevé ces
304 LE NOUVEAU
1
paroles , il s'en eft envolédeẞus
un arbre , ne plus ne moins que
feroit un petit Roẞignol , &
en fautelant de branche en
branche par entre les feuilles ,
eſt à la fin monté jusques à la
cime : j'ai vû fes petites ailes ,
fon petit arc & fes fléches en
echarpe fur fes épaules , aprés
quoi il a disparu . Mes enfans,
je vous affûre que vous êtes
tous deux dévouez & dédiez
à l'Amour , & qu'Amour à
Join de vous. Si lui demanderent
qu'est-ce que c'étoit que
l'Amour , fic'étoit un enfant ou
bien
MERCURE. 105
lien un oiseau , & quelle puifonce
il avoit. Adonc Philetas
Scommenca derechefà leur dire:
Amour est un Dieu , mais un
enfant jeune & beau , & qui
ades ailes , pour cette cauſe
prent-ilplaifir ahenter entre les
jeunes gens, il cherche les beautez
, & fait voler les coeurs
des hommes , ayant fi grand
pouvoir, que le grand Iupiter
n'en a point tant . Il domine
fur les élémens , fur les étoiles
fur ceux qui font Dieux
comme lui. Toutes les fleurs
font ouvrages d'Amour, tou-
Janvier 1717.
L
106 LE NOUVEAU
•
tes les plantes & tous les arbres
font de fa facture. Moimême
ai autrefois été , jeune
ai aimé Amarillide ; mais
lors , il ne me fouvenoit de
manger,ni de boire , ni ne prenois
aucun repos. Il n'y a médecine
, ni efpéce aucune de
charmes , qui puiffeguérir le
mal d'amour. ,lui feul eft capable
d'y apporter remede.
Philetas aprés leur avoir
conté ces merveilles , fe fèpara
d'eux . Alors ces deux jeunes
Amans demeurants feuls , &
n'ayans jamais auparavant
MERCURF. 107
oüiparler d'Amour ,fe trouverent
en plus grande d'étreſſe
PAque
paravant , pource que
mour commençoit à les toucher
au vif, retournés qu'ils furent
en leurs maifons,fe mirent chacun
à rapporter ce qu'ils fentoient
en leurs coeurs avec ce
qu'ils avoient oui raporter
au vieillard , fi difoient ainfi
part eux , les Amants font
douloureux , auffi le fommes
nous ils ne font compte
de boire ni de manger , ausfi
peu en faifons nous : ils ne
peuvent dormir , nous fomà
Lij
108 LE NOUVEAU
mes tous de même : il leur eft
avis qu'ils brûlent , je crois
que nous avons du feu dedans
le corps , ils défirent s'entrevoir
, & pour ce faire , nous
fouhaitons
que
la nuit ne dure
gueres, & que le jour revien
ne bien-tôt.
Doncques eft-ce laqu'on appelle
Amour , & nous nous
entr'aimons l'un & l'autre ,
fine le favions pas.
lorf-
Cette matiere faifoit fouvent
le fujet de leur entretien ,
qu'une nouvelle Avanture vint
traverfer leurs innocens plaifirs.
De jeunes gens de la Ville de
MERCURE. 109
>
Methymne étans venus fur les
côtes de l'Ile de Metelin pour
chaffer , attacherent leur bateau
au rivage avec un cordon d'ofier.
Les Chévres de Daphnis ayant
coupé cet ofier la barque
s'éloigna bien-tôt du rivage ; les
Chaffeurs s'en étant aperçû ,
s'en prirent à Daphnis , & l'auroient
tué , s'il n'avoit été fecouru
promptement par Chloé ,
qui à l'aide des voifins , le tira
des mains de ces furieux.
Ces jeunes gens retournez à
Methimne , firent affembler le
Confeil de la Ville , & fe plaignirent
du prétendu outrage
qu'ils avoient reçûs des Mithvleniens
. Sur leur rapport , on
ordonna à un Capitaine d'armer
Liij
110 LE NOUVEAU
dix Galeres
+
pour ravager laCôte
de Mithilene, ; il obéit , & le
lendemain y ayant fait une defcente,
il enleva une grande quan
tité de butins , le troupeau
de
Chloé & Chloé elle - même .
Sitôt que Daphnis fut inftruit de
cet enlèvement
, il courut fondant
en pleurs à la caverne des
Nymphes , fe profterner aux
pieds de leurs Statuës & de
celle de Pan pour leur redemander
fa chere Chloé : 11 fac
exaucé ; car dans le moment ,
la flote des Methimniens
fut af
faillie par une infinité de prodiges
; Pan apparu au Chef
nommé Briacxa ; le menaçant de
le faire périr avec tout équi
s'il ne rendoit Chloé page
>
MERCURE. TH
du
& tout ce qu'il avoit ravi aux
Mithileniens. Ce Capitaine
n'ofant résister à l'ordre
Dieu , ramena lui - même fa
proye, & dédommagea les Mithileniens
des défordres qu'il
avoit caufé fur leurs Terres .
Dans quel tranſports de joye
ne fe trouverent pas nos deux.
Amans , lorfqu'ils fe virent réünis
?
Comme ils étoient fort religieux
, ils s'emprefferent d'aller
facrifier aux Nymphes & à
Pan , pour remercier ces Divinitez
protectrices de toutes
les graces qu'ils en avoient reçues
, & fe jurerent dans leur
Temple un amour éternel .
Liiij
112 LE NOUVEAU
J
LIVRE TROISIE' ME.
Quelque tems aprés la femme
d'un Fermier nommé Licenium
, jeune & belle , voyant
paffer Daphnis tous les matins
devant fa maiſon , ne put
défendre fon coeur des charmes
de ce Berger , elle le fuivit
fans en être apperçûs , &
s'étant cachée derriere un buiffon
où Daphnis fe rencontroit
d'ordinaire avec Chloé , elle
entendit tout ce qu'ils fe dirent ;
& comme l'Amour eft ingé .
nieux , elle parut tout à coup en
prefence de ces deux Amans
contrefaifant parfaitement
bien la defolée : Helas ! mon
MERCURE 113
ami , dit - elle , je te prie, aidemoi.
Ie n'avois que vingt pauvres
oifons , & voilà un Aigle
qui vient de m'en ravir le
plus beau : Daphnis ne fe défiant
point de l'embuche ,ſe leva
incontinent ,prit fa houlètre , &
s'en alla aprés Lecenium qui
le mena fort loin de Chloé , &
fort avant dans le Bois , auprés
d'une fontaine , où elle fit affeoir
Daphnis .
Comme elle étoit auffi hardie ,
que Daphnis étoit fimple , elle
attaqua fon coeur par tout ce
qu'il y a de plus preffant : mais
elle ne put lui faire oublier
Chloé ; elle le renvoya encore
114 LE NOUVEAU
plus amoureux de fa Bergere
qu'auparavant.
Comme il n'étoit fait mention
que des charmes de Chloé
dans tout le canton , fa beauté
engagea plufieurs Bergers à la
demander en mariage à Dryas :
Ils en furent écoutés , & le bon
homme réfolut de lui en choifir
un pour Epoux aux vendanges
prochaines . Chloé allarmée.
de cette nouvelle , découvrit
à Daphnis l'intention de Dryas .
Aprés avoir pleuré l'un & l'autre ,
& s'être donné de nouvelles:
affùrances de mourir plû- ôt que
d'être infidéls . Daphnis prit
tout à coup le party de faire
confidence de fon amour à
Myrtale femme de Lamon fon
MERCURE. 115
pere nourricier ; elle approuva
ſa recherche , & en parla à fon
mari. Lamon confiderant que
Daphnis pouvoit être d'une
illuſtre naiſſance, appellaſafemme,
béte , de vouloir empêcher que
fon nouriçon fut marié avec la
fille d'un Berger , vû quepar les
enfeignes de connoiffances qu'il
avoit trouvez quant & lui, elle lui
promettoit bien plusgrand état.
Myrtale qui ne vouloit pas
defeſpérer cet amoureux Berger,
lui fit entendre que Lamon fon
pere étant fort pauvre en comparaifon
de Dryas pere de
Chloé , Elle croyoit qu'il étoit
plus fage de ne point s'expoſer.
à un refus ; mais que s'il arri-
Voit quelque événement qui lui
1 LE NOUVEAU.
fut favorable , elle lui donnoit
fon confentement. Daphnis
n'efperant rien par les voyes
ordinaires , addreffa fes voeux
aux Nymphes dans cette extrémité.
Elles lui apparurent la nuit
fuivante , & lui ordonnerent
d'aller fur le bord de la mer,
l'affûrant que l'endroit où il
verroit unDauphin mort, il trouveroit
une bourſe , qui le Met 、
troit en état d'être auffi riche
queDryas; mais ci- aprés tu leferas
bien davantage. Dahpnis s'éleva
tour réjoui , & aprés avoir rejoint
Chloé & invoqué les Nymphes
, il n'eut pas grande peine
à découvrir la bourfe : Il courut,
avec cet argent chez Dryas ,
qui lui promit Chloé .
MERCURE. 17
Mais Lamon ne fut point fi
facile ; il dit à Daphnis qu' qu'étant
efclave affibien que lui , il ne lui
étoit pas permis de difpofer de
la moindre chofe , fans en avoir
auparavant obtenu le confentement
de fon maître ; que Dionifophanes
devant fe rendre bientôt
à fa terre pour y faire vendanges
, il feroit tous les efforts
auprés de lui pour en avoir l'agrement.
Nos deux amants vivoient
dans cette douce attente , gardants
toûjours leurs troupeaux
enfemble. Un jour qu'ils s'amufoient
à chercher des fruits ,
Daphnis apperçut à la cime de la
plus haute branche d'un pommier
, une pomme pomme unique ,
118 LE NOUVEAU
qui étoit belle & groffe à merveille
, y étant monté alaigrement
malgré Chloé , il la cueillit
la lui préfentant, lui dit,
Chloé ma mie , le beau tems a
produit cette belle pomme
bel arbre la nourric , le beau
un
la bonne Soleil l'a meurie ,
fortune la contregardée pour
une belle Bergere.
Chloé la reçut avec une grace
qui paya trop le Berger
LIVRE QUATRIE' ME.
Cet Automne tant defiré par
Daphnis & Chloé , arriva enfin.
Ils attendoient avec impaMERCURE.
119
tience l'arrivée du maître de Lamon,
fe fit préceder par fon fils
Aftyle , accompagné d'un nomméGnathon
mauvais plaifanı &
grand gourmand. Celui- ci ayant
confideré Daphnis & l'ayant
trouvé à fon gré , conçût le deffein
de le demander à fon jeune
Maître dans l'efperance de le
vendre & d'en tirer une groffe
fommed'argent. Il en fit la
propotifionà
Aftylequi fatigué de les
importunités , lui promit d'employer
fon crédit auprés de fon
pere pour qu'il lui en fit prefent.
Dionifophanes fuivit de prés fon
fils à la campagne, & ayant trouvé
fes troupeaux & fes
vergers
en bon état, il loüa Lamon & fa
famille du foin qu'ils prenoient
120 LE NOUVEAU
de fa Terre , Daphnis lui ayant
été prefenté , & le bon homme
de Fermier ayant extremement
vanté les bonnes qualitez de ce
jeune Berger en prefence d'Aftyle
& de Gnathon , Aftyle en
prit occafion de le demander à
fon pere pour l'emmener à Mytilene
,fous prétexte que ce jeune
homme lui feroit encore plus utile
à la Ville qu'à la Campagne;
mais Lainon ayant découvert à
quoi on le refervoit, prit le parti
de s'aller jetter aux pieds de fon
Maiftre & de lui déclarer que ce
jeune Berger n'étoit point fon
fils comme on le croioit qu'il l'avoit
trouvé abandonné & allaité
par une de fes Chèvres avec des
joyaux qu'on lui avoit laiffez
le
MERÇURE. 12Î
pour reconnoître un jour , &
qu'il les gardoit encore. Dionifophanes
étonné de ces circonſtances
, ordonna fur le champ
qu'on lui aportât ces fignes de reconnoiffances.
Apeine eût- il jetté
les yeux fur le petit Mantelet
d'écarlate & la pet telépée à poignée
d'yvoire, qu'il s'écria , ô Jupiter
& appella avec empreſſement
fa femme qui l'accompagnoit
, & qui voyant ces marquos,
s'écria encoreplus fort, 0fa
tales Déeffes ? nefont ce pas ici les
joyaux que nous expofames avec.
notre enfant ce font eux -mêmes,
mon mary.Daphnis eit vôtre fils ,
&rgarde les Chèvres de fon pro-
11
* tatbit permis aux parents dans les anciens
temps de Gè & d. Rome , dịcxpofer
leurs enfans lorfqu'ils en avoient trop
122 LE NOUVEAU
•
pre pere. Dans le moment
ils
coururent
embraffer
ce cher en
fant , & pleurant de joie ils le
tinrent long - tems ferré, entre
leurs bras . Aftyle ayant recou
vré un frere dans un Berger , lui
donna toutes les marques
les
plus vives de tendreffe
. Ce fut
pour lors que Dionifophanes
adreffant
la parole à Aftyle , ne
foispasmari , lui dit ce bon pela
se, de ce que tu n'auras que
moitié de ma fucceffion
, il n'y a
heritage
au monde qui vaille un
bon frere , Je fouhaite donc que
Daphnis ait en fon partage cette
Terre ci & que Lamon & Myrtale
qui l'ont fi foigneufement
élévé ,foient à lui , afin qu'il puiffe
leurfaire tout le bien qu'ilmerite
.
Daphnis
cependant
avoit pei-
འ
1
MERCURE. 123
ne à revenir de fon étonnement,
& quoiqu'il fut fort agité par les
differens fentimens qui fe paffoient
au dedans de lui , fa chere
Chloé lui étoit continuellement
préfente , & ne trouvant
point de bonheur égal à celui de
la poffeder , il étoit prêt de faire
confidence à fon pere de la
paffion qu'il reffentoit pour elle,
lorfque Dryas inftruit de l'heureux
changement qui venoit
d'arriver dans la fortune de Daphnis
, fe préfenta tout à coup
avec l'aimable Chloé au milieu
de l'affemblée , dans l'efperance
qu'elle pourroit peut- être auſſi
retrouver les parents . Sa beaute
& fes graces naïves attirerent
les yeux de la compagnie . Pour
Mij
124 LE NOUVEAU
lors Dryas prenant la parole ,
Plût aux Dieux , dit - il , que cettejeune
fille fut affez favoriféedu
Deftin pour retrouver auffi fes
parents , & montrant en mêmetems
les enfeignes de reconnoiffances
, il eft aifé , ajoûta - t-il , de
voir que fes parens font des perfonnes
diftinguées & qu'elle est
fortable pour être la femme de
Daphnis.Dionifophanes prenant
garde dans le moment au vifage
de fon fils , apperçût qu'il changeoit
de couleur & le détournoit
pour pleurer ; il lui fut aifé
d'en déviner la caufe , & ce bon
pere fouhaita pour lors que les
Dieux revelaffent la naiffance de
cette Bergere , afin de pouvoir
l'unir avec Daphnis comme
MERCURE. 125
toute la maiſon ne refpiroit que
joïe , il donna le foir un grand .
repas , où il invita es meilleurs
amis & les plus apparents de la
Ville : à l'iffue du banquet , il fe
fit apporter dans un baffin d'argent
ces enfeignes ; un vieillard
nommé Megacles les ayant confiderez
, â Dieux que vois-je là !
mapauvre fille qu'eſt - tu dévenuë !
eft tu encore en vie ? · Je te prie
Dionifophanes de me dire d'où tu
les arecouvrées ; n'aye point d'enviequeje
retrouve ma fille comme
tu as recouvré ton fils. Dionifophanes
fe levant de table alla
chercher Chloé , & la remettant
entre les mains de Megacles lui
dit : Voici l'enfant que tu as fait
expoſer, prens-là avec ces enſei-
*
126 LE NOUVEAU
gnes , & la prenant , baille - la en
mariage à Daphnis .
La Cérémonie des Nôces fe
fit fur le champ au grand contentement
des parents , & encore
plus de nos deux Amans .
Fermer
9
p. 230-233
ARTICLE DE PARIS.
Début :
Puis-je mieux commencer que par le Roy ; ses jours sont trop chers [...]
Mots clefs :
Roi, Espérance, Études, Sa Majesté, Officiers, Assemblée, Bonne année
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ARTICLE DE PARIS.
ARTICLES DE PARIS.
Puis- je mieux commencer que
par le Roy ; fes jours font trop
chers à fes Peuples pour avoir
manqué de faire des voeux tres-
' ardents pour fa fanté . Elle eft
dans un état qui doit raffurer
tous les Sujets , puifqu'elle nous
donne l'efperance de la plus longue
vie , les forces du corps &
de l'efprit augmentent de jour
à autre ; il femble qu'à meſure
que S. M. approche du temps
cù Elle doit paffer ſous le gouMERCURE
231
vernement des hommes , Elle fe
défaffe de l'enfance . On en juge
par fes études favorites , beaucoup
plus ferieuſes que ne le
comporte fon âge ; la Géographie
fait fes délices , le Roy la
poffede à un point qu'il eft difficile
même dans un âge plus avancé
, d'en avoir des idées plus
préfentes ; il aime paffionement
tout ce qui a raport à cette Science
; comme Spheres , Globes ,
Compas , Figures de Mathematiques
, & c. Ne croïez pas , Monfieur
, que j'exagere ; toutes les
perfonnes qui ont l'honneur
d'approcher de S. M. & de fe
trouver à fes exercices , font autant
de témoins de ce que j'avance.
232 LE NOUVEAU
Si ces circonftances ont dequoi
vous furprendre , vous ne
le ferez pas moins de la réponſe
que S. M.fit à un de fes Officiers ,
qui lui dit , SiRF , V. M. n'at'elle
pas lieu d'être contente de
la tripleAlliance qui vient d'être
fignée entre la France , l'Angleterre
& la Hollande ; le Roy
répliqua fans hésiter , oüy , Je
fuis trés-content, mais mes Alliés
ne le doivent pas
être moins que
moi ; car je les deffendrai de tout
mon pouvoir , fi on les attaque .
Aprés un trait auffi remarquable
je paffe aprefent aux Penfions
& auxCharges conferées .
Le jour de l'An il v eût un fi
grand concours de Princes &
Princeffes , de Seigneurs & de
MERCURE.
233
toutes fortes de perfonnes de
diftinction , pour fouhaitter la
bonne année au Roy , que la
Cour n'a été depuis long- temps,
ni fi nombreuſe , ni fi brillante .
Toute cette Cour au fortir de
chez le Roy , alla fouhaiter la
bonne année à Madame Ducheffe
de Berry. Les Chefs des
Compagnies Superieures , avec
tous les Officiers de la Ville ,
ainfi que les Ambaffadeurs des
Têtes couronnées furent admis
à la Toilette de cette Princeffe.
Cette magnifique Affemblée
fe tranfporta enfuite au Palais
Royal où elle rendit les mêmes
devoirs à Madame & à leurs Alteffes
Royales .
Puis- je mieux commencer que
par le Roy ; fes jours font trop
chers à fes Peuples pour avoir
manqué de faire des voeux tres-
' ardents pour fa fanté . Elle eft
dans un état qui doit raffurer
tous les Sujets , puifqu'elle nous
donne l'efperance de la plus longue
vie , les forces du corps &
de l'efprit augmentent de jour
à autre ; il femble qu'à meſure
que S. M. approche du temps
cù Elle doit paffer ſous le gouMERCURE
231
vernement des hommes , Elle fe
défaffe de l'enfance . On en juge
par fes études favorites , beaucoup
plus ferieuſes que ne le
comporte fon âge ; la Géographie
fait fes délices , le Roy la
poffede à un point qu'il eft difficile
même dans un âge plus avancé
, d'en avoir des idées plus
préfentes ; il aime paffionement
tout ce qui a raport à cette Science
; comme Spheres , Globes ,
Compas , Figures de Mathematiques
, & c. Ne croïez pas , Monfieur
, que j'exagere ; toutes les
perfonnes qui ont l'honneur
d'approcher de S. M. & de fe
trouver à fes exercices , font autant
de témoins de ce que j'avance.
232 LE NOUVEAU
Si ces circonftances ont dequoi
vous furprendre , vous ne
le ferez pas moins de la réponſe
que S. M.fit à un de fes Officiers ,
qui lui dit , SiRF , V. M. n'at'elle
pas lieu d'être contente de
la tripleAlliance qui vient d'être
fignée entre la France , l'Angleterre
& la Hollande ; le Roy
répliqua fans hésiter , oüy , Je
fuis trés-content, mais mes Alliés
ne le doivent pas
être moins que
moi ; car je les deffendrai de tout
mon pouvoir , fi on les attaque .
Aprés un trait auffi remarquable
je paffe aprefent aux Penfions
& auxCharges conferées .
Le jour de l'An il v eût un fi
grand concours de Princes &
Princeffes , de Seigneurs & de
MERCURE.
233
toutes fortes de perfonnes de
diftinction , pour fouhaitter la
bonne année au Roy , que la
Cour n'a été depuis long- temps,
ni fi nombreuſe , ni fi brillante .
Toute cette Cour au fortir de
chez le Roy , alla fouhaiter la
bonne année à Madame Ducheffe
de Berry. Les Chefs des
Compagnies Superieures , avec
tous les Officiers de la Ville ,
ainfi que les Ambaffadeurs des
Têtes couronnées furent admis
à la Toilette de cette Princeffe.
Cette magnifique Affemblée
fe tranfporta enfuite au Palais
Royal où elle rendit les mêmes
devoirs à Madame & à leurs Alteffes
Royales .
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10
p. 81-89
HARANGUE FAITE AU ROY PAR Mr DE MONTEMPUYS, Recteur de l'Université. En présentant un Cierge à SA MAJESTÉ au Louvre, le premier Février 1717.
Début :
Sire, L'Université réglant les voeux qu'elle adresse à Dieu pour [...]
Mots clefs :
Université, Voeux, Sa Majesté, Moeurs, Gloire, Religion, Espérance, Sentiments, Loi, Duc, Serment, Charges, Cérémonie, Mouvements des troupes, Duchesse, Princesse, Ornements, Abbaye
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HARANGUE FAITE AU ROY PAR Mr DE MONTEMPUYS, Recteur de l'Université. En présentant un Cierge à SA MAJESTÉ au Louvre, le premier Février 1717.
HARANGUE
FAITE AU ROY
PAR M DE MONTEMPUYS ,
Recteur de l'Univerfité.
En préfentantunCierge à SAMAIESTE
an Louvre , le premier Février
SIRE,
1717.
L'Univerfité réglant les voeux
qu'elle adreffe à Dieu pour Vous
fur l'état préfent de VOTRE
MAJESTE', eft toute occupée du
moment auquel doit commencer
Votre Inftruction .
Tems précieux pour VOTRE
MAJESTE , SIRE , qui fera le
feul de Votre Vie , où l'on ofera
Vous parler fincérement fur vos actions
, & où n'étant point chargé de
Vos Etats , Vous pourez ne penfer
qu'à Vous même , & Vous donner
82 LE NOUVEAU
tout entier à ce qui pent former
Votre Efprit , & régler Vos Maurs.
Tems important pour Votre
Royaume , dont la gloire & le bonheur
dépendent des Principes que
VOTRE MAJESTE va recevoir
fur la Religion , fur l'Eglife ,
fur les Droits de Sa Couronne
& fur Ses devoirs ; & de
l'habitude qu'Elle prendra de s'y
conformer.
2
Mais quelles efpérances d'une
Education parfaite ne donnent pas
à Votre Peuple , SIRE , la droiture
& l'élévation de Vos fentimens
cultivés par la Perfonne illuftre qui
a eûfoin de Votre Enfance , les qualités
naturelles de Votre efprit
l'expérience & le dés-intereffement
des Perfonnes qui font apellées àl'honneur
de Vous conduire & de
Vous inftruire !
Pour Nous , SIRE , perfuadés
que nous fommes , que la bonne conduite
des Rois , eft pour leur Peuune
Loi puiffante , nous ferons
les premiers à tirer avantage du pro
>
MERCURE. 83
grés que Vous ferez dans les Sciences
; nous propoferons Votre Exemple
à Vos jeunes Sujets qui font confiés
à nos foins , & nous ferons enforte
que lors que Vous ferez en
état de leur donner des Loix, SIRE ,
Vous reconnoiffiez avec quelle application
nous leur aurons donné
des leçons de refpect , d'obéiffance
& d'amour envers VOTRE
MAJESTE'.
Le 25 , le Roy accorda à Mr
le Duc de S. Simon tous les honneurs
du Louvre.
Le 26 M Le Duc de Chaulnes
fut gratifié par le Roy , de la furvivance
de la Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux Legers pour Mr fon fils,
âgé de fix ans , Sa Majeſté y a joint
un Brevet de retenuë de quatre cent
mille livres , en cas de mort. >
Le 27 à trois heures Mgr le Duc
Regent s'étant rendu chez le Roy ,
S. M. recût le Serment de Mr le
Marquis de Gefvres , pour la furvivance
de la Charge de Premier
84
LE
NOUVEAU
Gentil-homme de la Chambre , en
préfence de Mr le Duc de Trefmes
fon pere & de quantité de Seigneurs.
Cette Cérémonie avoit été précédée
de celle du Serment prêté,quelques
moments auparavant , par M¹
le Prince de Soubize, pour la Charge
de Capitaine-Lieutenant des Gendarmes
, entre les mains de Mr le
Maréchal de Tallard . Ce droit appartenoit
autrefois au Conêtable :
mais depuis l'extinction de cette
Charge , les Grands Officiers ont
la liberté de choifir › pour recevoir
la preſtation de leur Serment , celui
des Maréchaux de France qui leur
agrée davantage.
,
Aprés le Serment prêté par Mr le
Marquis de Gefvres ; le Roy accompagné
de ME le Duc Regent , de
Mer le Duc , de Mers les Princes , de
M le Maréchal de Villeroy &c.
Sa Majesté voulut voir du balcon
de la Salle des Cent-Suiffes , la
Compagnie des Gendarmes de quartier
; Mr le Prince de Rohan , &
Mr le Prince de Soubize à cheval ,
firent
MERCURE. 35
firent faire divers mouvemens .
Aprés que la Compagnie eut défilé
, Mr le Prince de Rohan demanda
l'ordre au Roy , qui répondit
qu'on pouvoit s'en aller. S. M.
parut prendre beaucoup de plaifir à
cette revuë.
Ce fut dans ce temps - là que
Madanie Ducheffe de Berry arriva
dans un magnifique Caroffe , efcortée
d'un détachement de fes Gardes
; elle monta chez le Roy , d'où
elle fe rendit avec S. M. dans la
Chapelle , pour y tenir fur les Fonds
de Batême une fille de Mr le Marquis
de Monchy, Maître de la Garde-
Robe de feu M8 le Duc de Berry;
le Roy y avoit été précédéparMr le
Cardinal de Rohan, Grand Aumônier
de France. Monfieur l'Abbé de
Maulevrier & Mr l'Abbé d'Argentré
Aumôniers du Roy . S. M. étoit
accompagnéede
Mr le Maréchal de
Villeroy , de Mr le Prince Charles
Grand Ecuyer de France , de tous
les Officiers des Gardes.Le Roy portoit
un habit de Velours couleur de
Pourpre enrichi de gros boutons de
Mars 1717. H
86 LE NOUVEAU
diamans. MadameDucheffe de Berry
y avoit été précédée parM l'Abbé de
Caftriez nommé à l'Archevêché de
Tours , fon prémier Aumonier , Mr
l'Abbé de Rouget , & M l'Abbé de
Parthenay fes Aumoniers : elle étoit
accompagnée de Mde la Ducheſſe
de Saint Simon fa Dame d'honneur
, de Mde la Marquise de Pons
fa Dame d'atour , de fes Dames du
Palais , de Mr le Marquis de Coëtenfao
fon Chevalier d'honneur , de
Mile Chevalier d'Hautefort fon prémier
Ecuyer , & du refte de fa Maifon.
Cette Princeffe portoit une Robe
d'une étoffe d'or , toute couverte
de pierreries ; ſa coëffure en étoit
toute brillante . Mde la Ducheſſe de
Saint Simon s'y diftingua auffi par
une grande quantité de Diamans fur
fa robe , & à fa coëffure . Le Roy
fit pareillement l'honneur à Mr le
Marquis d'Arfy , un , des quatre
Gentilshommes de la Manche , de
tenir fon fils avec Mde la Ducheffe
du Mayne.
Cette double cérémonie fut faite
MERCURE.
87
par Mr le Grand Aumônier, Mrs les
Curez de Saint Germain l'Auxerrois
& de Saint Sulpice , préfents ,au
premier Batême , & Mr le Curé de
S. Roch au fecond. Mr le Curé de
Saint Germain l'Auxerrois affiſta
aux deux , avec l'Etole . Tous ont
fignés fur le Regiſtre .
Un monde infini s'étoit affemblé
pour voir ces cérémonies extraordinaires
; dautant plus que c'étoit le
jour de la préfentation des Placets.
L'Abbaye reguliere de Clairemarais
en Artois , elt vacante . Celle
de S. Ambroise de Bourges l'eit
pa
reillement par la mort de M¹ l'Abbé
de Fourcy.
Le premier de ce mois Mr le Maréchal
de Villeroy ayant jugé à
propos d'établir une régle conftante
pour tous les exercices de S. M. fit
lever le Roy à huit heures & demie.
Le 3. on créa une troifiéme
Charge d'Huiffier de l'Anti-chambre
, en faveur de Mr Pernault le
cadet , par la confiance que l'on
a en lui. Ona crû cette augmenta-
Hij
88 LE NOUVEAU
tion neceffaire , à caufe des difficultés
& des peines qui font attachées
à ce pofte , qui demande des foins
& une attention toute particuliére:
Elle a été créé a l'inſtar des deux autres
, avec l'attribution des mêmes
gages : mais afin que ce nouvel Officier
ne puiffe pas préjudicier aux
droits de fes Confreres : il a été ſtatüé
qu'il ne partagera point les droits
anciens avec eux. Le Roy , pour
le dédommager de ces retranchemens
, a ordonné qu'on en fit un
état, afin de les lui payer par que!-
qu'autre équivalent au prorata. La
furvivance de la Charge de M. N. .
Pernault l'aîné , accordée à fon cadet
, reite comme elle étoit.
On a fait un retranchement qu'on
a crû neceffaire pour les dépenfes du
Roy fur fa Table , & dans chaque
Office ; ce qui peut monter en tour
50. mille écus.
L'Abbaye de S. GILBERT à Clermont
en Auvergne , eft vacante par
la mort de M l'Abbé LARCHER
Chapelain ordinaire du Roy , cyMERCURE.
89
devant Sacriftain de la grande Chapelle
Charge qu'il avoit venduë
à Mr l'Abbé Gault , Chapelain du
Roy , & Beau-frere de Mi le Procureur
du Roy au Châtelet .
FAITE AU ROY
PAR M DE MONTEMPUYS ,
Recteur de l'Univerfité.
En préfentantunCierge à SAMAIESTE
an Louvre , le premier Février
SIRE,
1717.
L'Univerfité réglant les voeux
qu'elle adreffe à Dieu pour Vous
fur l'état préfent de VOTRE
MAJESTE', eft toute occupée du
moment auquel doit commencer
Votre Inftruction .
Tems précieux pour VOTRE
MAJESTE , SIRE , qui fera le
feul de Votre Vie , où l'on ofera
Vous parler fincérement fur vos actions
, & où n'étant point chargé de
Vos Etats , Vous pourez ne penfer
qu'à Vous même , & Vous donner
82 LE NOUVEAU
tout entier à ce qui pent former
Votre Efprit , & régler Vos Maurs.
Tems important pour Votre
Royaume , dont la gloire & le bonheur
dépendent des Principes que
VOTRE MAJESTE va recevoir
fur la Religion , fur l'Eglife ,
fur les Droits de Sa Couronne
& fur Ses devoirs ; & de
l'habitude qu'Elle prendra de s'y
conformer.
2
Mais quelles efpérances d'une
Education parfaite ne donnent pas
à Votre Peuple , SIRE , la droiture
& l'élévation de Vos fentimens
cultivés par la Perfonne illuftre qui
a eûfoin de Votre Enfance , les qualités
naturelles de Votre efprit
l'expérience & le dés-intereffement
des Perfonnes qui font apellées àl'honneur
de Vous conduire & de
Vous inftruire !
Pour Nous , SIRE , perfuadés
que nous fommes , que la bonne conduite
des Rois , eft pour leur Peuune
Loi puiffante , nous ferons
les premiers à tirer avantage du pro
>
MERCURE. 83
grés que Vous ferez dans les Sciences
; nous propoferons Votre Exemple
à Vos jeunes Sujets qui font confiés
à nos foins , & nous ferons enforte
que lors que Vous ferez en
état de leur donner des Loix, SIRE ,
Vous reconnoiffiez avec quelle application
nous leur aurons donné
des leçons de refpect , d'obéiffance
& d'amour envers VOTRE
MAJESTE'.
Le 25 , le Roy accorda à Mr
le Duc de S. Simon tous les honneurs
du Louvre.
Le 26 M Le Duc de Chaulnes
fut gratifié par le Roy , de la furvivance
de la Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des
Chevaux Legers pour Mr fon fils,
âgé de fix ans , Sa Majeſté y a joint
un Brevet de retenuë de quatre cent
mille livres , en cas de mort. >
Le 27 à trois heures Mgr le Duc
Regent s'étant rendu chez le Roy ,
S. M. recût le Serment de Mr le
Marquis de Gefvres , pour la furvivance
de la Charge de Premier
84
LE
NOUVEAU
Gentil-homme de la Chambre , en
préfence de Mr le Duc de Trefmes
fon pere & de quantité de Seigneurs.
Cette Cérémonie avoit été précédée
de celle du Serment prêté,quelques
moments auparavant , par M¹
le Prince de Soubize, pour la Charge
de Capitaine-Lieutenant des Gendarmes
, entre les mains de Mr le
Maréchal de Tallard . Ce droit appartenoit
autrefois au Conêtable :
mais depuis l'extinction de cette
Charge , les Grands Officiers ont
la liberté de choifir › pour recevoir
la preſtation de leur Serment , celui
des Maréchaux de France qui leur
agrée davantage.
,
Aprés le Serment prêté par Mr le
Marquis de Gefvres ; le Roy accompagné
de ME le Duc Regent , de
Mer le Duc , de Mers les Princes , de
M le Maréchal de Villeroy &c.
Sa Majesté voulut voir du balcon
de la Salle des Cent-Suiffes , la
Compagnie des Gendarmes de quartier
; Mr le Prince de Rohan , &
Mr le Prince de Soubize à cheval ,
firent
MERCURE. 35
firent faire divers mouvemens .
Aprés que la Compagnie eut défilé
, Mr le Prince de Rohan demanda
l'ordre au Roy , qui répondit
qu'on pouvoit s'en aller. S. M.
parut prendre beaucoup de plaifir à
cette revuë.
Ce fut dans ce temps - là que
Madanie Ducheffe de Berry arriva
dans un magnifique Caroffe , efcortée
d'un détachement de fes Gardes
; elle monta chez le Roy , d'où
elle fe rendit avec S. M. dans la
Chapelle , pour y tenir fur les Fonds
de Batême une fille de Mr le Marquis
de Monchy, Maître de la Garde-
Robe de feu M8 le Duc de Berry;
le Roy y avoit été précédéparMr le
Cardinal de Rohan, Grand Aumônier
de France. Monfieur l'Abbé de
Maulevrier & Mr l'Abbé d'Argentré
Aumôniers du Roy . S. M. étoit
accompagnéede
Mr le Maréchal de
Villeroy , de Mr le Prince Charles
Grand Ecuyer de France , de tous
les Officiers des Gardes.Le Roy portoit
un habit de Velours couleur de
Pourpre enrichi de gros boutons de
Mars 1717. H
86 LE NOUVEAU
diamans. MadameDucheffe de Berry
y avoit été précédée parM l'Abbé de
Caftriez nommé à l'Archevêché de
Tours , fon prémier Aumonier , Mr
l'Abbé de Rouget , & M l'Abbé de
Parthenay fes Aumoniers : elle étoit
accompagnée de Mde la Ducheſſe
de Saint Simon fa Dame d'honneur
, de Mde la Marquise de Pons
fa Dame d'atour , de fes Dames du
Palais , de Mr le Marquis de Coëtenfao
fon Chevalier d'honneur , de
Mile Chevalier d'Hautefort fon prémier
Ecuyer , & du refte de fa Maifon.
Cette Princeffe portoit une Robe
d'une étoffe d'or , toute couverte
de pierreries ; ſa coëffure en étoit
toute brillante . Mde la Ducheſſe de
Saint Simon s'y diftingua auffi par
une grande quantité de Diamans fur
fa robe , & à fa coëffure . Le Roy
fit pareillement l'honneur à Mr le
Marquis d'Arfy , un , des quatre
Gentilshommes de la Manche , de
tenir fon fils avec Mde la Ducheffe
du Mayne.
Cette double cérémonie fut faite
MERCURE.
87
par Mr le Grand Aumônier, Mrs les
Curez de Saint Germain l'Auxerrois
& de Saint Sulpice , préfents ,au
premier Batême , & Mr le Curé de
S. Roch au fecond. Mr le Curé de
Saint Germain l'Auxerrois affiſta
aux deux , avec l'Etole . Tous ont
fignés fur le Regiſtre .
Un monde infini s'étoit affemblé
pour voir ces cérémonies extraordinaires
; dautant plus que c'étoit le
jour de la préfentation des Placets.
L'Abbaye reguliere de Clairemarais
en Artois , elt vacante . Celle
de S. Ambroise de Bourges l'eit
pa
reillement par la mort de M¹ l'Abbé
de Fourcy.
Le premier de ce mois Mr le Maréchal
de Villeroy ayant jugé à
propos d'établir une régle conftante
pour tous les exercices de S. M. fit
lever le Roy à huit heures & demie.
Le 3. on créa une troifiéme
Charge d'Huiffier de l'Anti-chambre
, en faveur de Mr Pernault le
cadet , par la confiance que l'on
a en lui. Ona crû cette augmenta-
Hij
88 LE NOUVEAU
tion neceffaire , à caufe des difficultés
& des peines qui font attachées
à ce pofte , qui demande des foins
& une attention toute particuliére:
Elle a été créé a l'inſtar des deux autres
, avec l'attribution des mêmes
gages : mais afin que ce nouvel Officier
ne puiffe pas préjudicier aux
droits de fes Confreres : il a été ſtatüé
qu'il ne partagera point les droits
anciens avec eux. Le Roy , pour
le dédommager de ces retranchemens
, a ordonné qu'on en fit un
état, afin de les lui payer par que!-
qu'autre équivalent au prorata. La
furvivance de la Charge de M. N. .
Pernault l'aîné , accordée à fon cadet
, reite comme elle étoit.
On a fait un retranchement qu'on
a crû neceffaire pour les dépenfes du
Roy fur fa Table , & dans chaque
Office ; ce qui peut monter en tour
50. mille écus.
L'Abbaye de S. GILBERT à Clermont
en Auvergne , eft vacante par
la mort de M l'Abbé LARCHER
Chapelain ordinaire du Roy , cyMERCURE.
89
devant Sacriftain de la grande Chapelle
Charge qu'il avoit venduë
à Mr l'Abbé Gault , Chapelain du
Roy , & Beau-frere de Mi le Procureur
du Roy au Châtelet .
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11
p. 75-100
DESCRIPTION DE LA CAFRERIE, ET DES RIVIERES DE CUAMA
Début :
Il me semble que tout soit en vacances, Hommes & Nouvelles. / L'Ethiopie inferieure ou Affrique Australe, dont nous allons parler [...]
Mots clefs :
Portugais, Afrique, Éthiopie, Rivières, Royaumes, Habitations, Description, Empire, Espérance, Fleuves, Montagne, Corail, Latitude, Conquêtes, Bétail, Forteresses
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION DE LA CAFRERIE, ET DES RIVIERES DE CUAMA
L femble que tout foit en vacances ,
les Mercures précedens , m'avoit fourni
affés d'évenemens pour enformer deux articles
confidérables , me laffe ce mois - cy
dans une telle difette , que pour remplir
ee vuide , je crois ne pouvoir mieux faire
qu'enyfubftituant une lettrefort curieuſe,
écrite récemment de Goa. C'est une défcription
Hiftorique & Geographique
de la partie Meridionale de l'Affrique.
On aura le plaifir d'y remarquer des découvertes
dans l'interieur des Terres , &
d'y voir des détails qu'on chercheroit inutilement
dans toutes les autres Rélations
que l'on nous a données jusqu'à préſent.
D'OCTOBRE.
75
1
*********
DESCRIPTION
DE LA CAFRERIE ,
IT DES RIVIERES DE CUAMA
'Ethiopie inferieure ou Affrique
Auftrale, dont nous allons parler
ici , s'étend en allant de la ligne vers le
Sud, jufqu'au Cap de bonne efperance, à
la hauteur de 35 degrés. Elle eft environnée
de l'Ocean au Levant : Au Couchant
, au Midy & du côté du Nord ,
elle confine à cette etendue immenfe de
Terre qu'on nomme Affrique Septentrionale
ou Ethiopie fuperieure . C'eft dans
l'Affrique Auftrale qu'eft fitué le Pays
que les Portugais appellent Cafreries
pour être habitée par des Cafres , mor
Arabe qui fignife Hommes fans loy : Ce
nom convient plus particulierement aux
Nations qui fe trouvent fur la côte
Orientale , depuis le cap Delgado qui
eft à 10 degrés , 20 m . de latitude Méridionale,
jufqu'au Cap de bonne Efperance
; parce que les Arabes qui donnerent
le nom de Cafres à ces Barbares , n'ont
Gij
76 LE MERCURE
jamais paffé à la côte Occidentale ; &
que les Portugais d'Europe , ni ceux du
Brefil n'appellent point Caffres , les Häbitans
d'Angola , de Bengola & les autres
Nations des Negres Occidentaux
qui font fous leur domination.
Il y a donc dans cette partie Orien
tale de l'Affrique Auftrale , beaucoup
de Seigneuries , de Républiques libres
& de Royaumes , dont cependant , les
plus confiderables & les plus connus font
les deux Empires du Monomotapa &
des Bororos : L'un & l'autre font féparés
par la Riviére de Zambeze , le prémier
à l'Occident & le dernier à l'Orient.
Cette Riviére arrofe prefque toute
la Cafrerie ; fa fource et fi éloignée
oufi cachée , qu'on n'eft pas encor parvenu
jufqu'à préfent à la decouvrir ; parce
que toute l'attention des Portugais
dans cette Conquête , ne tend qu'à la
traite de l'Or & de l'Argent , fans être
curieux d'aucune autre récherche . En attendant
cette découverte , nous pouvons
toujours affûrer que la Riviére de Zambeze
, aprés avoir parcouru une grande
partie de l'Afrique , &avoir reçû dans fon
fein plufieurs autres fleuves , vient ſejetter
dans la Mer Orientale par deux bou
D'OCTOBRE. 77
ches éloignées l'une de l'autre de 30.
lieuës . La prémiere embouchure qui est
la plus proche de Moçanbique , eft la
Barre de Quilimane dont l'ouverture
eft à l'Eft. La feconde qui eft plus proche
du Cap de bonne Efperance, eft celle de
Luabo. Entre ces deux barres , il y a
trois Ifles , dont celle du milieu eft la
plus grande , & peut avoir 30 lieuës
d'étendue jufqu'à la gorge de la Riviére
qui ferpentant delà en avant , remonte
vers le Nort , & fait une bonne
route par
où nous allons parer au Lac
de Zembre : Chingoma eft le nom de cette
Ifle. Il y a û autrefois une habitation ya
nommée Cuama , qui a donné lieu aux
Portugais d'appeller tout ce Pais , Riviéres
de Cuama : Je dis Riviéres & non
pas Riviére ; car , quoique ce n'en foit
qu'une feule , elle paroit fe divifer en
beaucoup d'autres, partageant le terrain
en diverfes Ifles par la quantité de bras
qu'elle fait.
La deuxième Iffe eft celle de Linde
qui a fept lieues de long ; elle eft vis- àvis
la terre ferme de Quilimane & en
forme la Barre .
La troifiéme qui eft la plus petite , eſt
du côté de Luabo . Les deux barres de
Giij
78 LE MERCURE
Quilimane &de Luabo peuvent contenir
des Vaiffeaux de cent toneaux ; cependant
, les Portugais ne frequentent que
celle de Quilimane , comme étant la
plus fûre .
Mais , avant que de quitter la côte
Orientale , il eft à propos que nous faffions
connoître un peu les Peuples qui
l'habitent . La plus part de ces Barbares ,
furtout ceux qui tirent vers le Cap
de bonne Efperance , font beaucoup
moins noirs que les autres Nations de
l'Affrique : Leur couleur livide & bazanée
approche fort de celle des Mulates dans
tout le refte : Ils font trez reffemblants
pour les cheveux , le nez , les levres ,
aux autres Negres ; mais beaucoup plus
alertes : Ce qui fait qu'ils font fi légers
à la courfe & en même tems fi vigoureux,
qu'ils arrêtent un Taureau .Ils ornent
leurs cheveux de petites plaques ,
comme de déniers , des coquilles & des
grains de Corail : Beaucoup fe font des
incifions fur la peau , & les rempliffent
de graiffe & de fuif; ce qui exhale une
odeur fi dégoutante qu'il n'eft pas poffible
à un Européen d'ofer approcher
d'eux.Les plus riches en Troupeaux , ont
le côté extérieur de leurs habits tout
+
D'OCTOBRE. 79%
réluiffant de graiffe ; & ceux qui en ont
peu, ne font vetus que de peaux féches :
Ainfi , parmi les Gorin- Huiconas qui ont
peu de bétail , il n'y a que leurs Chefs
qui en portent de graffes : Leurs pendans-
d'oreil font des faifceaux de Corail
,de neuf ou dix branches chacune , du
poids d'un quarteron ; d'autre fe font
un collier des entrailles d'une ere fraichement
tuée; & l'habitude qu'ils ont à
fouffrir cette puanteur , fait qu'ils ne
l'ôtent pas même quand ils fe couchent .
Ils prennent auffi de ces boyaux fecs ,
s'en entortillent les jambes , tant pour fe
garantir des épines , que pour faire plus
de bruit en danfant . Il y en a même qui
fe font une poche de ces inteftins à leur
col, où ils mettent leur tabac, leur pipe ,
& de certaines racines qu'ils mâchent .
Quand ils fortent , ils prennent une plume
d'Autruche& une queue dechat ſauvage
, pour chaffer les mouches dont ce
Pays eft rempli : L'Arc , les fleches &
les Zagayes * font leurs armes ordinaires;
on pouroit y ajouter leurs ongles qui
font fi longs , qu'on les prendroit pour
* Batons de 4. on de 5. pieds de long ,
enchaffés dans un fer long & pointu.
Giiij
to LE MERCURE
des griffes d'Aigles. Ils font fifort abru
tis, que la plupart n'ont pas l'adreffe de
préparer leur viande ; ils fe jettent fur
les charognes qu'ils trouvent; & le plus
fouvent , ils les mangent toutes cruës.
Faute de chair , ils vont chercher du
poiffon mort fur le Rivage. Malgré une
vie fi mathureufe ils atteignent à une extremevieleffe.
Leurs funérailles étoient
autrefois fuivies d'une cérémonie trés
facheufe , touts les Parents du deffunt
étant obligés de fe faire couper le petit
doigt de la main gauche , pour le
mettre auprés du mort; & les Enfans å la
mamelle n'étoient pas exempts de cette
cruelle Loy.
Lorfqu'un Pere accorde fa fille à un
jeune homme qui la demande , elle eit
obligée d'obeir fans murmurer. La
Chaîne nuptiale que l'Epoux lui donne ,
eft un boyau de Boeuf , qu'il faut qu'elporte
au col jufqu'à qu'étant ufé, il tombe
par piéces. Les femmes mariées ont
le fein fi pendant , qu'elles le renverfent
par deffus leurs épaules , pour donner
à téter plus facilement à leurs Enfans.
On condamne au foüet les Adulteres ,
& on fait fouffrir un fuplice horrible aux
D'OCTOBRE. 81
1
Inceftueux. On jette les Criminels , pieds
& poings liés , dans une foffe; le jour fuivant
, on retire l'homme & on le pend
par le cou à une branche d'Arbre où il
eft déchiqueté: Aprés l'avoir ainfi traité,
ce corps mutilé & encore vivant , refte là
pour fervir d'exemple ; enfuite, on tire la
femme de la foffe , & on la jette fur un
Bucher où elle eft brulée toure vive.
Pour les Affaffins , on leur perce les genoux
qu'on attache à leurs épaules , &
on les laiffe expirer dans les tourmens
d'une longue mort. On voit par là que
ces Peuples , quoi qu'en apparence plus
bêtes qu'hommes , ont pourtant de l'amour
pour la vertu & pour l'équité naturelle.
Ils vivent à la Campagne fous des
Tentes faites de branches d'arbres , &
couvertes de Nates de Jonc ; il y en a
de fi grandes qu'une Famille de 20. ou
30. perfonnes peut s'y retirer. Le foyer
eft au milieu ; ce qui fait qu'on ne peut
prefque pas y refpirer , à caufe de la fumée
épaiffe qui n'a point d'iffue que par
l'ouverture de la porte qui eft fort baffe.
Au refte , le Pays eft propre à porter
des fruits de toute efpece , étant gras &
limoneux en plufieurs endroits , fort
82 LE MERCURE
Pierreux & fort fabloneux en d'autres ,
furtoutau delà de la ligne duCapricorne.
Les Pâturages y font bons ; leFroment , le
Segle , l'Orge viennent fort bien dans
les vallées où on les féme . On ya
beaucoup de bétail gros & menu : Les
Boeufs font d'un demi- pied plus
hauts que nos plus grands Boeufs d'Europe.
Pour les Brebis , elles font fort
hautes de jambes , trainans une queuë
qui pefe 20 livres & quelquefois
davantage. Les Forêts , les Plaines &
les Vallées nouriffent quantité de gros
& menu Gibier , comme Cerfs . Chevreüils
, Buffles ou Chamois , Liévres ,
lapins ; & des Bêtes féroces comme
Sangliers , Loups , Tigres , Leopards
Lions,Eléphans.Ordinairement, le Lion
eft accompagné d'un Animal nommé
Kak- Hals par les Hollandois , fort reffemblant
à un Renard ; lequel ayant
l'odorat extrêmement fin , découvre la
proye de fort loin ; le Lion s'en étant
faifi , ne manque jamais de lui en faire
part. On y trouve une espece de Rhinoceros
qui a deux Cornes fur le nez; il eſt
de la groffear d'un Eléphant & le poil
d'un gris cendré , avec un flocon fur la
Nuque qui eft de couleur noire. Il y a
quantité de Tortues de Terre & d'Eau ;
,
>
D'OCTOBRE. 83
la Mer prés de cette côte , eft trés féconde
en Monftres Amphibies ; on y voit
des Chiens , & des Chats de Mer , des
Loups , des Ours marins ; ce dernier
Animal eft d'une viteffe extraordinaire ;
il eft fort hideux & fa morfure eft prefque
mortelle : Les Boeufs marins s'y trou
vent à foifon; on les nomme Démons de
Mer ; ils vont fouvent paître dans les
Prairies comme le bétail : En Eté , tous
ces Monitres nagent & s'éloignent de
la côte . En Hiver, le froid les fait retiter
prés du Rivage & demeurer entre les Ecueils.
Il eft tems à préfent d'avancer
dans le Pays.
Defcription des Habitations des Portugais
& de leurs Foires.
Po
OUR décrire par ordre la fituation
& la difpofition des habitations Portugaifes
, & donner une idée des Foires.
ou Marchés d'or ; fuppofons que nous
entrons par la Barre de Luabo , & que
nous allons à la vue des Terres qui font
à main gauche & qui appartiennent à
l'Empire du Monomotapa . De la Barre
de Luabo jufqu'à l'Habitation de Séna ,
il y'a do lieues : Toutes les Terres qui
font au bord de la Riviére , appartiennent
à la Couronne de Portugal. Les
84 LE MERCURE
Jefuites ont deux Paroifles à Luabo , &
une autre à Gornbe qui n'eft pas éloignée
de Séna. Cette Habitation de Séna
fituée dans le Royaume d'Inbamoy, a
fon Eglife Cathédrale , la Mifericorde ,
le Couvent de S. Dominique & la réfidence
de la Compagnie de JESUS
fondée dans le même lieu , où on dépeçoit
& vendoit autrefois la chair
humaine . Il peut y avoir 30 familles
Portugaifes & un grand nombre de
Chrêtiens du Pais de Séna jufqu'à
Tété qui eft la feconde Habitation des
Portugais . Il y a auffi 60 lieues de Païs
dans ce district ; les PP. Jefuites en ont
une fituée dans le Païs de la Chemba ,
& une autre au Marangué. Il peut avoir
dans Tété 15 ou 20 familles de Portugais
, une Eglife Paroiffiale de Religieux
Dominicains , une réfidence de la Čompagnie
de Jesus & un bon nombre
de Naturels baptifés.
SU
Maintenant, nous allons voir d'icy en
avant le très vafte Royaume de Munbay
, Patrimoine du Monomotapa , dont
les Païs qui font plus avancés dans les
Terres , s'appellent Mocranga ; & ceux
qui font proche la Riviére , Botonga . En
navigeant donc de Tété , 30. lieues en
D'OCTO BR E. 85
remontant la Riviére , on rencontre un
Rocher qui occupe & traverse toute cette
Riviere , & qui empêche le paffage
des Vaiffeaux. On peut voyager cependant
le long de ce fleuve , par un grand
chemin Royal par lequel , du tems de
François Barreto premier Conquérant
des Mines , dix Portugais allérentpour
en découvrir la fource , dont ils ne
pûrent rien apprendre , non pas même
fur les Relations des Naturels du Païs.
Nous voici déja au diſtrict des Mines,
& nous pouvons parcourir les Foires ,
où nos gens remontoient anciennement,
pour y faire la traite de l'Or , & où les
Caffres defcendoient en même tems,
pour y acheter des Etoffes ; dans toutes
lefquelles Foires il y avoit beaucoup
de Portugais établis .
35
>
La premiere Foire étoit un lieu appellé
Luanze. Cette Foire qui n'éxifte
plus , étoit éloignée de Tété ,
lieues du côté du Sud , entre deux petites
Rivieres qui fe joignent en une
laquelle prend le nom de Manzoro &
fe jette dans le Zambeze. Il y avoit
dans cette Foire , une Eglife de Religieux
de S. Dominique . Elle abondoit
en Vaches , Poules , Beurre & Ris . Il
86 LE MERCURE
y a quantité de bonnes Fontaines qui
arrofent cette Contrée , & la rendent
fort faine , comme font toutes les Terres
de la Maranga.
en
La feconde Foire étoit celle de Bocuto
, à treize lieues de Luanze` ,
ligne droite : La fituation étoit entre
deux petites Riviéres qui fe déchargent
dans le Manzoro, à demie lieuë de l'habitation.
On portoit beaucoup d'or à
cette Foire,, où l'on trouvoit aufli quantité
de rafraichiffemens , d'herbages &
de fruits , & où il y avoit une Eglife de
Religieux Dominicains.
A cinquante lieues de Tété, 10 lienës.
de Bocuto , & demie journée de la riviere
de Manforo, eft le Bourg de Maſſapa
qui étoit anciennement la principale
Foire ; c'eft encore aujourd'huy la réfidence
d'un Capitaine Portugais quen
nomme le Capitaine des Portes , à caufe
que de là en avant dans le Païs , on
trouve les Mines d'Or. Les Dominicains
y ont une Eglife de Nôtre- Dame
du Rofaire. Tous les Portugais dans cet
Empire , ont le Privilege de prendre la
qualité de Femmes de l'Empereur ; &
même ce Prince appelle le Capitaine
des Portes ,fa grande femme. Cet OffiD'OCTOBRE.
87
sier eft honoré de ce Titre par les Caffres.
Jufqu'à préfent, je n'ai trouvé perfonne
qui ait bien pû m'expliquer ce
que c'est que ces Priviléges .
Auprés de ce lieu , eft la grande Montagne
de Fara trés riche en or ; &.
il y en a qui veullent que ce nom de
Fura , vient par corruption du mot Ofir.
On voit encore aujourd'huy dans cette
Montagne , des enceintes de pierres de
taille , de la hauteur d'un homme , en- .
chaffées les unes dans les autres ,
avec un artifice admirable , fans y avoir
de chaux & fans être travaillées au Pic .
C'étoit apparemment dans ces enceintes
que demeuroient les Juifs de la
Flote de Salomon . Depuis ce tems- là ,
les Maures durant plufieurs fiécles , ont
été les maîtres de ce Commerce . C'elt
entre cette Montagne que paffe la Riviere
de Mocaras , dont les Eaux roulent
des fables d'or que les Cafres raportent
en poudre.
A trente-cinq lieuës de Maffapa , eft
le lieu de Dambarari qui a été une Foire
à l'or dans ces derniers tems ; & à quatre
journées de Dambarari vers le Nord ,
la Foire de l'Ongoé : Ces deux Foires
ont été détruites, par le Général Char$$
LE MERCURE
gamira, Caffre qui fe fouleva au mois de
Novembre 1693 ; avec cette différence
que les Habitans de l'Ongoé , tant Portugais
que Canarins , eurent le tems de
fe fauver & échapérent ; mais , ceux
de Dambarari qui voulurent fe montrer
plus courageux , périrent tous en fe défendant.
C'est ainsi que toutes ces Foires
à l'Or que les Portugais avoient
établies dans la Mocranga , durant un fi
long efpace d'années, ont été ruinées tout
d'un coup ; pour venger le tort & les
injuftices que nous avons faites aux Empereurs
de Monomotapa , qui nous
avoient toujours recûs & traitez, comme
fi nous avions été leurs enfans ; ou bien,
fuivant qu'ils s'en expliquent eux- mêmes
, à caufe que leurs femmes nous
marquoient un peu trop d'amitié.
Defcription des autres Royaumes.
Aprés avoir paffé les Mines d'or qui
font toutes à main gauche , en entrant
par l'embouchure du Zambeze ; on trouve
le Royaume de Chiroro fuffifament
fourni de provifions de vivres , mais qui
manque de bois, parce que ce n'eft partout
que des champs & des campagnes
de
D'OCTOBRE. 89
de ris , & des paturages de gros & menu
Bétail : Mais au couchant , il y a Aru- ya
pande , Xangra & le vafte Royaume
de Butua , fi connu par la Racine médecinale
qu'on en tire . Il abonde en or
que les Portugais de la fortereffe de Sofala
auffibien que ceux de Séna , vont
trafiquer. Il y a dans ce Royaume un
grand fleuve par lequel les Caffres Occidentaux
defcendent jufqu'à un certain
parage ; & fuivant les indices qu'ils donnerent
anciennement , on jugea qu'ils
étoient Naturels d'Angola ou de Ben- .
guela ; car ils difoient , felon le témoi
gnage de plufieurs , qu'à vingt journées
de chemin , il y avoit un pays de Gens
blancs qui alloient à cheval & qui portoient
des croix. Il y a apparence qu'ils
vouloient parler de quelqu'une de nos
armées qui fe trouvoit dans ce tems là ,
marcher dans le coeur du païs : Cequi me
confirme dans cette penfée , eft que j'ai
lû dans une Rélation manufcrite , que le :
Conquérant de Benguela avoit penêtré:
fi avant dans les Terres , qu'en deux jour
nées il auroit pû arriver aux Riviéres de:
Cuama.
Il refulte de la connoiffance des deux :
faits que je viens de raporter qu'es
H
90 LE MERCURE
pouroit ailément venir à bout du def
fein que plufieurs ont formé , de s'ouvrir
un chemin de communication de l'un
à l'autre côté de l'Afrique ; ce qui feroit
d'une utilité incomparable pour le
commerce , & qui affûreroit bien davantage
l'une & l'autre conquête, par la mutuelle
correfpondance des fecours , &
auffi par la furpriſe des Cafres qui feroient
bien étonnez de l'etenduë de nôtre
puiffance , en fe voyant enfermez &
coupez des deux côtez.
Cette entrepriſe feroit veritable
ment trez digne d'un Roy de Portugal ,
qui ajoutant la conquête de ces Provinces
à celle des autres , fe rendroit
ainfi maître de toutes les Terres qui s'étendent
depuis le Cap de bonne Efperance
jufqu'en Egypte,
Le Royaume de la Manica eft un
des plus célébres qui foient dans l'interieur
de la Caffrerie ; & les Portugais
y ont deux Foires , où les Marchands
de Séna & de Sofala vont trafiquer
ou prendre l'or .
Il y a dans ce Royaume une Montagne
où croît la fameufé Racine de Manique
, qui a tant d'admirables vertus,
particulierement pour les bleffures fraîD'OCTOBRE.
ches , étant trempée dans l'Eau & appliquée
fur la playe avec autant ou plus
d'effet que le Baume. On dit que
que l'Arbre
qui produit cette Racine, eft unique , comme
le Phoenix , & que la Racine vaut
autant d'or qu'elle péfe : Cependant,
aprez avoir confulté la deffus , comme fur
plufieurs autres chofes , unhomme digne
de foi & trez fincére , qui a été dans
toute la Cafrerie pendant plus de vingt
ans ; il a affûré que tout cela n'étoit
que des gafconades & des embelliffemens
de ceux qui vouloient faite valoir
leurs préfens , en faifant paffer cet
Arbre pour unique , & fa Racine , pour
quelque chofe d'infiniment précieux.
Le Royaume de la Manica eft éloigné
de Séna de 40. ou so . lieues au couchant
; & c'eft entre deux que font
les deux Royaumes de Barbé & de
Macombe. Je ne marque point les degrés
de latitude fous lefquels ces pays
font fituez ; parce que les Marchands
des Riviéres de Cuama portent d'une
main la balance pour pefer l'or , & de
l'autre, la verge ou aulne pour méfurer
le drap; & qu'ils ne vont pas s'amufer
à porter des Aftrolabes pour prendrela
hauteur du Soleil , & des Cartes
Saga Hij
*
92 LE MERCURE
pour la marquer deffus.
Je remarqueray feulement ici , que
pour ce qui touche la fituation des Terres
dans l'interieur de la Cafrerie , il ne
faut pas fe fier aux Cartes modernes :
dont la plupart ont été traçées fur des.
nouvelles Rélations fort incertaines ,
On doit encore moins s'affûrer fur
les anciennes . Outre les habitations
mentionnées ci -deffus , nous avons
encore dans cet Empire de Monomotapa
, la fortereffe de Sofala port de Mer
qui eft à 16 degrez de latitude auftrale
, & à 30 lieues de la Barre de Luabo ;.
On y a découvert une pêche d'Aljofres
qu'on aporta à Goa en 1715.
De ce Port , on embarque pour Mo.
cambique & de là pour l'Inde , la plus
grande quantité de Morfis , autrement
dits de l'Ivoire.
Defcription de Simbacê..
*
Avant que de paffer à l'Empire des
Bororos , il eft à propos de dire quelque
chofe de l'Empereur du Monomotapa
; j'ai trouvé deux verfions : L'une
dit qu'il fignifie Empereur de l'or ; &
* Ce font depetits Coquillages quifervent
de Monnoye .
D'OCTOBRE.
93
né
l'autre , fils de la Terre : Peut -être que
les Caffres donnent ce nom à leur Roy,
pour faire entendre qu'il eft ce grand
& ce puiffant Geant de l'Affrique, à qui
la Terre comme à fon fils Aîné, a donpour
heritage, les plus précieux Tréfors
qu'elle enferme dans fes entrailles .
La Ville impériale s'appelle Simbaoê ,
ce qui dans leur langue,fignifie la même
chofe que la Cour. Lorfqu'en
1620 , le Pere jules Céfar jefuite y entra
, aprés en avoir été convié par l'Empereur,
cetteCapitale avoit plus d'une lieue
de circuit, parce que les maifons étoient
éloignées les unes des autres d'un jet de
pierre, en y comprenant les clayes de bois
qui les environnent. Le même Pere .
dit ,, que le Roy avoit neuf enceintès
de ces Clayes , outre les maifons de
fes femmes , lefquelles femmes étoient
au nombre de plus de 1000 ; & que la
multitude de fes enfans égaloit celledes
Effains de mouches ; que ces enfans
là étoient occupés à charier de la paille,
pour couvrir les maifons , & que le Roy
fui- même les y faifoit travailler en perfonne
, pour une maifon à un étage qui
lui avoit été bâtie par cinq Mocoques ;
c'est- à - dire Canarins , qui s'étoient
94
LE MERCURE
réfugiés en ce Païs -là 11 fe ceignoit
d'une Etoffe de foye , & en avoit une
autre par derriere qui lui tomboit fur
les épaules & le couvroit tout entier.
Il étoit vêtu de cette maniére , quand il
recût l'Ambaffadeur Gafpard Bocarro
Jefuite. Son Trône étoit le Seuilde
la Porte , fur lequel il s'affit fur
un dégré élevé & couvert d'une Machire
c'est - à - dire d'un filet , comme
ceux du Brefil : Il n'y avoit pour tout
Meuble & pour toute Tapiflerie au
Parois de fon Palais, que de ces Machi
res : Tel eft l'appareil avec lequel cette
noire Majefté le fait fervir à genoux ;
& quand il boit , qu'il touffe ou qu'i
éternuë, auffi -tôt on le fçait dans toute
la Ville ; car, ceux qui font préfents, le
faluent à haute voix & battent en mê--
me- tems des mains : Dés que ceux qui
font hors de fon Appartement , l'entendent
; ils en font de même par imitation
; ce qui fe continuë de l'an à l'au--
tre par tous les Quartiers de la Ville.
Il porte une petite Hache penduë à
fa ceinture , que plufieurs ont pris pour
une bêche ; de forte que d'un Arme militaire
, ils en ont fait un inftrument/de
D'OCTOBRE.
95
Laboureur, qualité que ce Prince'ne mé
prife pas ; au contraire, le même Pere
affûre qu'il expédia promptement fon..
Ambaffade , afin d'aller vaquer à fon
Labour , parce que c'étoit le tems des
femailles.
,
Quand il fort dehors , il porte dans
fa main fon Arc & des Flèches ou
bien une Zagaye de bois noir, dont la
pointe eft d'or , en forme de pointe de
Lance. Il y a toujours un Caffre qui
marche devant lui , en frapant de fa main
fur un Tambour , pour avertir tout le
monde que l'Empereur le fuit . Tous les
mois à la nouvelle Lune , il fait une
Fête à fes Mozimnes , c'eſt-à - dire aux.
Morts ; & ce jour là, perfonne ne tra
vaille ; mais chacun fe rend à la Cour,
où ce Prince prend de certaines Herbes -
qu'il mêle avec du Mill & de l'Huile" :
Il fe lave dans du vin ; enſuite, il le donne
à boire à fes gens pour les unir à lui,
comme ne faifans qu'un coeur & qu'une
ame. Cette Fête fe célébre au fon de
quantité de Flutes , de Timbales & de
Chalumeaux ; aprês quoy tout le mon
de fe retire, la tête baiffée & lespieds
tremblans .
Les chofes font encore à peu prés.
96 LE MERCURE
dans le même état & ont fort peu changé.
Qui croiroit cependant que ce
fût là le même Palais & les mêmes
Ameublemens dont certains Auteurs
ont parlé, entre autres Dupper ? Le Pais
Impérial felon eux , eit d'une magnificence
fans pareil ; les Poutres &
les Lambris font d'une Sculpture finie
& tous couverts de Plaques d'or cizelé.
Les Tapifferies à la vérité ne font
que de coton ; mais , la vivacité des
couleurs y difpute le prix à l'éclat de
l'or. Des Meubles dorés , peints & émaillés
, des Chandeliers & de la Vaiffelle
d'or maffif , avec une infinité de
Porcelaine entourée de Rameaux d'or
qui reffemblent à des branches de corail
, font une partie des beautés de ces
fuperbes Appartemens : Les dehors du
Palais , ajoûtent- ils , font fortifiés de
Tours , dont la ftructure & la fimmétrie
font un effet furprenant . Ce Puiffant
Monarque employe deux livres d'Or
par jour en parfums. Son Habit eft une
Robe d'un drap de foye à ramage d'or ,
tiffu dans le Païs , &c. C'eft par ces
Defcriptions imaginaires qu'en furprend
la crédulité des Lecteurs ; mais
c'est trop s'arrêter fur le faux .
Simbacé
D'OCTOBRE. 97
Simbaoé eft fitué au Levant de l'habitation
de Têté :Toutes les maifons font de
bois & de terre, couvertes de paille , n'y
ayant point de chaux ni de brique dans
ce Païs là. Il n'y en a aucune qui ait
des portes que celles du Roy.Les Grands
du Royaume font chargés du foin de
deffendre le Peuple des voleurs . En effet,
fi la Juſtice étoit bien exercée dans
les Villes , on pouroit fe paffer de porde
verrouils & de ferrures. tes ,'
Plufieurs de ces Empereurs ont été
Chrétiens de nom : & D. Pedro qui regne
aujourd'hui , fut batifé, étant enfant ,
par un Réligieux Dominicain, à l'inftance
du Roy fon Pere .
Defcription de l'Empire des Bororos
& du Lac de Maravi.
Le fecond Empire eft celui des Boro
ros qui eft à main droite du fleuve Zambeze
, en entrant par la barre de Quilimane
. Proche de cette barre , les Portugais
ont une habitation limitée qui les
rend maîtres de quantité de terres en
avant ; & les Peres Jefuites y ont
une Paroiffe : Tous les autres Païs
qui s'étendent jufqu'aux confins du Ma-
Octobre 1717. I
98 LE MERCURE
rave , qui eft vis- à- vis l'habitation de
Tété , apartiennent à des Rois & à des
Seigneurs qui du tems du Gouverneur
François Barreto, faifoient hommage aux
Portugais Aujourd'hui , ces Barbares
n'ont ni Eglife ni hitations de ce côtelà.
La Ville de Maravi , qui a donné fon
nom au principal Royaume de cet Empire,
peut être éloignée de Tété d'un peu
plus de 60 lieuës . A demi lieuë de cette
Ville , on voit un lac qui va en ferpentant
au Nord Nord Eft . On ne fait
pas encore aujourd'hui jufqu'où il s'étend.
Sa largeur eft de 4. ou 5. licuës; &
on ne voit point la terre du côté de
l'Orient , en quelques endroits ; ni les
Caffres eux -mêmes n'en ont point connoiffance
. Tout ce Lac eft femé de quantité
d'lfles défertes , à la faveur defquelles
pouront s'abrier les Argonautes qui
en voudront découvrir l'extremité du
côté du Nord. Il abonde en Poiſſons , &
a un fond de 8 ou 10 braffes.Les Peres de
la Compagnie de J. voulurent anciennement
naviger par ce Lac jufqu'en Ethiopie
, dont les Ports qui font fur la Mer
rouge, étoient déja pour lors fous 1
mination des Turcs. Ils envoyere
mander au Pere Louis Mariano
l '
D'OCTOBRE. 99
5
meuroit à Tété, fi ce voyage étoit praticable
. Le Pere leur fit réponſe dans une
Lettre que l'on conferve encore dans la
fécretairie de Goa , que cela étoit poffible
& praticable,parce que la Rive de ce
Lac abondoit en mill& en viandes comme
auffi en quantité d'Ivoire,joint à cela
qu'il s'y trouvoit des Almadies ou Canots
qui pouvoient naviger où on voudroit
que cette découverte dépendoit
d'avoir où 6 charges d'Etoffe qu'on
nomme Barres,avec quantité deVeroterie
&40 perfonnes tant Blancs queNoirs,
qu'il falloit commencer la navigation
en Avril & en May , à caufe que c'eft la
faifon ou régnent les vents du Couchant
comme fur la Côte de Moçambique : Cependant,
il ne s'eft trouvé jufqu'à préfent
perfonne qui ait voulu fe charger de cette
entreprife. Cette découverte démanderoit
un bras Royal; & pour cela il faudroit
conftruire fur le Lac même des
Vaiffeaux à voiles & à rames , ainfi que
fit Ferdinand Cortez , lorſqu'il voulût al--
ler prendre la Ville de Mexique ; à caufe
qu'il eft prefque impoffible que des
hommes hazardent l'entreprife d'une
navigation fi longue & fi incertaine fur
de fimples petits Canots.
Iij
335104
100 LE MERCURE
Le Royaume de Maravi eft fitué entre
ce Lac & le fleuve Zambeze , & en pénétrant
plus avant fur la même rive,à 15 .
journées de chemin , on trouve le RoyaumedeMaffi
:Puis,pourfuivant encore
autant de journées , un peu plus out
moins , eft le Royaume de Ruengas , prefqu'à
la hauteur de Mombas ; aprés cela,
je, ne fai pas qu'il s'étende plus loin.
les Mercures précedens , m'avoit fourni
affés d'évenemens pour enformer deux articles
confidérables , me laffe ce mois - cy
dans une telle difette , que pour remplir
ee vuide , je crois ne pouvoir mieux faire
qu'enyfubftituant une lettrefort curieuſe,
écrite récemment de Goa. C'est une défcription
Hiftorique & Geographique
de la partie Meridionale de l'Affrique.
On aura le plaifir d'y remarquer des découvertes
dans l'interieur des Terres , &
d'y voir des détails qu'on chercheroit inutilement
dans toutes les autres Rélations
que l'on nous a données jusqu'à préſent.
D'OCTOBRE.
75
1
*********
DESCRIPTION
DE LA CAFRERIE ,
IT DES RIVIERES DE CUAMA
'Ethiopie inferieure ou Affrique
Auftrale, dont nous allons parler
ici , s'étend en allant de la ligne vers le
Sud, jufqu'au Cap de bonne efperance, à
la hauteur de 35 degrés. Elle eft environnée
de l'Ocean au Levant : Au Couchant
, au Midy & du côté du Nord ,
elle confine à cette etendue immenfe de
Terre qu'on nomme Affrique Septentrionale
ou Ethiopie fuperieure . C'eft dans
l'Affrique Auftrale qu'eft fitué le Pays
que les Portugais appellent Cafreries
pour être habitée par des Cafres , mor
Arabe qui fignife Hommes fans loy : Ce
nom convient plus particulierement aux
Nations qui fe trouvent fur la côte
Orientale , depuis le cap Delgado qui
eft à 10 degrés , 20 m . de latitude Méridionale,
jufqu'au Cap de bonne Efperance
; parce que les Arabes qui donnerent
le nom de Cafres à ces Barbares , n'ont
Gij
76 LE MERCURE
jamais paffé à la côte Occidentale ; &
que les Portugais d'Europe , ni ceux du
Brefil n'appellent point Caffres , les Häbitans
d'Angola , de Bengola & les autres
Nations des Negres Occidentaux
qui font fous leur domination.
Il y a donc dans cette partie Orien
tale de l'Affrique Auftrale , beaucoup
de Seigneuries , de Républiques libres
& de Royaumes , dont cependant , les
plus confiderables & les plus connus font
les deux Empires du Monomotapa &
des Bororos : L'un & l'autre font féparés
par la Riviére de Zambeze , le prémier
à l'Occident & le dernier à l'Orient.
Cette Riviére arrofe prefque toute
la Cafrerie ; fa fource et fi éloignée
oufi cachée , qu'on n'eft pas encor parvenu
jufqu'à préfent à la decouvrir ; parce
que toute l'attention des Portugais
dans cette Conquête , ne tend qu'à la
traite de l'Or & de l'Argent , fans être
curieux d'aucune autre récherche . En attendant
cette découverte , nous pouvons
toujours affûrer que la Riviére de Zambeze
, aprés avoir parcouru une grande
partie de l'Afrique , &avoir reçû dans fon
fein plufieurs autres fleuves , vient ſejetter
dans la Mer Orientale par deux bou
D'OCTOBRE. 77
ches éloignées l'une de l'autre de 30.
lieuës . La prémiere embouchure qui est
la plus proche de Moçanbique , eft la
Barre de Quilimane dont l'ouverture
eft à l'Eft. La feconde qui eft plus proche
du Cap de bonne Efperance, eft celle de
Luabo. Entre ces deux barres , il y a
trois Ifles , dont celle du milieu eft la
plus grande , & peut avoir 30 lieuës
d'étendue jufqu'à la gorge de la Riviére
qui ferpentant delà en avant , remonte
vers le Nort , & fait une bonne
route par
où nous allons parer au Lac
de Zembre : Chingoma eft le nom de cette
Ifle. Il y a û autrefois une habitation ya
nommée Cuama , qui a donné lieu aux
Portugais d'appeller tout ce Pais , Riviéres
de Cuama : Je dis Riviéres & non
pas Riviére ; car , quoique ce n'en foit
qu'une feule , elle paroit fe divifer en
beaucoup d'autres, partageant le terrain
en diverfes Ifles par la quantité de bras
qu'elle fait.
La deuxième Iffe eft celle de Linde
qui a fept lieues de long ; elle eft vis- àvis
la terre ferme de Quilimane & en
forme la Barre .
La troifiéme qui eft la plus petite , eſt
du côté de Luabo . Les deux barres de
Giij
78 LE MERCURE
Quilimane &de Luabo peuvent contenir
des Vaiffeaux de cent toneaux ; cependant
, les Portugais ne frequentent que
celle de Quilimane , comme étant la
plus fûre .
Mais , avant que de quitter la côte
Orientale , il eft à propos que nous faffions
connoître un peu les Peuples qui
l'habitent . La plus part de ces Barbares ,
furtout ceux qui tirent vers le Cap
de bonne Efperance , font beaucoup
moins noirs que les autres Nations de
l'Affrique : Leur couleur livide & bazanée
approche fort de celle des Mulates dans
tout le refte : Ils font trez reffemblants
pour les cheveux , le nez , les levres ,
aux autres Negres ; mais beaucoup plus
alertes : Ce qui fait qu'ils font fi légers
à la courfe & en même tems fi vigoureux,
qu'ils arrêtent un Taureau .Ils ornent
leurs cheveux de petites plaques ,
comme de déniers , des coquilles & des
grains de Corail : Beaucoup fe font des
incifions fur la peau , & les rempliffent
de graiffe & de fuif; ce qui exhale une
odeur fi dégoutante qu'il n'eft pas poffible
à un Européen d'ofer approcher
d'eux.Les plus riches en Troupeaux , ont
le côté extérieur de leurs habits tout
+
D'OCTOBRE. 79%
réluiffant de graiffe ; & ceux qui en ont
peu, ne font vetus que de peaux féches :
Ainfi , parmi les Gorin- Huiconas qui ont
peu de bétail , il n'y a que leurs Chefs
qui en portent de graffes : Leurs pendans-
d'oreil font des faifceaux de Corail
,de neuf ou dix branches chacune , du
poids d'un quarteron ; d'autre fe font
un collier des entrailles d'une ere fraichement
tuée; & l'habitude qu'ils ont à
fouffrir cette puanteur , fait qu'ils ne
l'ôtent pas même quand ils fe couchent .
Ils prennent auffi de ces boyaux fecs ,
s'en entortillent les jambes , tant pour fe
garantir des épines , que pour faire plus
de bruit en danfant . Il y en a même qui
fe font une poche de ces inteftins à leur
col, où ils mettent leur tabac, leur pipe ,
& de certaines racines qu'ils mâchent .
Quand ils fortent , ils prennent une plume
d'Autruche& une queue dechat ſauvage
, pour chaffer les mouches dont ce
Pays eft rempli : L'Arc , les fleches &
les Zagayes * font leurs armes ordinaires;
on pouroit y ajouter leurs ongles qui
font fi longs , qu'on les prendroit pour
* Batons de 4. on de 5. pieds de long ,
enchaffés dans un fer long & pointu.
Giiij
to LE MERCURE
des griffes d'Aigles. Ils font fifort abru
tis, que la plupart n'ont pas l'adreffe de
préparer leur viande ; ils fe jettent fur
les charognes qu'ils trouvent; & le plus
fouvent , ils les mangent toutes cruës.
Faute de chair , ils vont chercher du
poiffon mort fur le Rivage. Malgré une
vie fi mathureufe ils atteignent à une extremevieleffe.
Leurs funérailles étoient
autrefois fuivies d'une cérémonie trés
facheufe , touts les Parents du deffunt
étant obligés de fe faire couper le petit
doigt de la main gauche , pour le
mettre auprés du mort; & les Enfans å la
mamelle n'étoient pas exempts de cette
cruelle Loy.
Lorfqu'un Pere accorde fa fille à un
jeune homme qui la demande , elle eit
obligée d'obeir fans murmurer. La
Chaîne nuptiale que l'Epoux lui donne ,
eft un boyau de Boeuf , qu'il faut qu'elporte
au col jufqu'à qu'étant ufé, il tombe
par piéces. Les femmes mariées ont
le fein fi pendant , qu'elles le renverfent
par deffus leurs épaules , pour donner
à téter plus facilement à leurs Enfans.
On condamne au foüet les Adulteres ,
& on fait fouffrir un fuplice horrible aux
D'OCTOBRE. 81
1
Inceftueux. On jette les Criminels , pieds
& poings liés , dans une foffe; le jour fuivant
, on retire l'homme & on le pend
par le cou à une branche d'Arbre où il
eft déchiqueté: Aprés l'avoir ainfi traité,
ce corps mutilé & encore vivant , refte là
pour fervir d'exemple ; enfuite, on tire la
femme de la foffe , & on la jette fur un
Bucher où elle eft brulée toure vive.
Pour les Affaffins , on leur perce les genoux
qu'on attache à leurs épaules , &
on les laiffe expirer dans les tourmens
d'une longue mort. On voit par là que
ces Peuples , quoi qu'en apparence plus
bêtes qu'hommes , ont pourtant de l'amour
pour la vertu & pour l'équité naturelle.
Ils vivent à la Campagne fous des
Tentes faites de branches d'arbres , &
couvertes de Nates de Jonc ; il y en a
de fi grandes qu'une Famille de 20. ou
30. perfonnes peut s'y retirer. Le foyer
eft au milieu ; ce qui fait qu'on ne peut
prefque pas y refpirer , à caufe de la fumée
épaiffe qui n'a point d'iffue que par
l'ouverture de la porte qui eft fort baffe.
Au refte , le Pays eft propre à porter
des fruits de toute efpece , étant gras &
limoneux en plufieurs endroits , fort
82 LE MERCURE
Pierreux & fort fabloneux en d'autres ,
furtoutau delà de la ligne duCapricorne.
Les Pâturages y font bons ; leFroment , le
Segle , l'Orge viennent fort bien dans
les vallées où on les féme . On ya
beaucoup de bétail gros & menu : Les
Boeufs font d'un demi- pied plus
hauts que nos plus grands Boeufs d'Europe.
Pour les Brebis , elles font fort
hautes de jambes , trainans une queuë
qui pefe 20 livres & quelquefois
davantage. Les Forêts , les Plaines &
les Vallées nouriffent quantité de gros
& menu Gibier , comme Cerfs . Chevreüils
, Buffles ou Chamois , Liévres ,
lapins ; & des Bêtes féroces comme
Sangliers , Loups , Tigres , Leopards
Lions,Eléphans.Ordinairement, le Lion
eft accompagné d'un Animal nommé
Kak- Hals par les Hollandois , fort reffemblant
à un Renard ; lequel ayant
l'odorat extrêmement fin , découvre la
proye de fort loin ; le Lion s'en étant
faifi , ne manque jamais de lui en faire
part. On y trouve une espece de Rhinoceros
qui a deux Cornes fur le nez; il eſt
de la groffear d'un Eléphant & le poil
d'un gris cendré , avec un flocon fur la
Nuque qui eft de couleur noire. Il y a
quantité de Tortues de Terre & d'Eau ;
,
>
D'OCTOBRE. 83
la Mer prés de cette côte , eft trés féconde
en Monftres Amphibies ; on y voit
des Chiens , & des Chats de Mer , des
Loups , des Ours marins ; ce dernier
Animal eft d'une viteffe extraordinaire ;
il eft fort hideux & fa morfure eft prefque
mortelle : Les Boeufs marins s'y trou
vent à foifon; on les nomme Démons de
Mer ; ils vont fouvent paître dans les
Prairies comme le bétail : En Eté , tous
ces Monitres nagent & s'éloignent de
la côte . En Hiver, le froid les fait retiter
prés du Rivage & demeurer entre les Ecueils.
Il eft tems à préfent d'avancer
dans le Pays.
Defcription des Habitations des Portugais
& de leurs Foires.
Po
OUR décrire par ordre la fituation
& la difpofition des habitations Portugaifes
, & donner une idée des Foires.
ou Marchés d'or ; fuppofons que nous
entrons par la Barre de Luabo , & que
nous allons à la vue des Terres qui font
à main gauche & qui appartiennent à
l'Empire du Monomotapa . De la Barre
de Luabo jufqu'à l'Habitation de Séna ,
il y'a do lieues : Toutes les Terres qui
font au bord de la Riviére , appartiennent
à la Couronne de Portugal. Les
84 LE MERCURE
Jefuites ont deux Paroifles à Luabo , &
une autre à Gornbe qui n'eft pas éloignée
de Séna. Cette Habitation de Séna
fituée dans le Royaume d'Inbamoy, a
fon Eglife Cathédrale , la Mifericorde ,
le Couvent de S. Dominique & la réfidence
de la Compagnie de JESUS
fondée dans le même lieu , où on dépeçoit
& vendoit autrefois la chair
humaine . Il peut y avoir 30 familles
Portugaifes & un grand nombre de
Chrêtiens du Pais de Séna jufqu'à
Tété qui eft la feconde Habitation des
Portugais . Il y a auffi 60 lieues de Païs
dans ce district ; les PP. Jefuites en ont
une fituée dans le Païs de la Chemba ,
& une autre au Marangué. Il peut avoir
dans Tété 15 ou 20 familles de Portugais
, une Eglife Paroiffiale de Religieux
Dominicains , une réfidence de la Čompagnie
de Jesus & un bon nombre
de Naturels baptifés.
SU
Maintenant, nous allons voir d'icy en
avant le très vafte Royaume de Munbay
, Patrimoine du Monomotapa , dont
les Païs qui font plus avancés dans les
Terres , s'appellent Mocranga ; & ceux
qui font proche la Riviére , Botonga . En
navigeant donc de Tété , 30. lieues en
D'OCTO BR E. 85
remontant la Riviére , on rencontre un
Rocher qui occupe & traverse toute cette
Riviere , & qui empêche le paffage
des Vaiffeaux. On peut voyager cependant
le long de ce fleuve , par un grand
chemin Royal par lequel , du tems de
François Barreto premier Conquérant
des Mines , dix Portugais allérentpour
en découvrir la fource , dont ils ne
pûrent rien apprendre , non pas même
fur les Relations des Naturels du Païs.
Nous voici déja au diſtrict des Mines,
& nous pouvons parcourir les Foires ,
où nos gens remontoient anciennement,
pour y faire la traite de l'Or , & où les
Caffres defcendoient en même tems,
pour y acheter des Etoffes ; dans toutes
lefquelles Foires il y avoit beaucoup
de Portugais établis .
35
>
La premiere Foire étoit un lieu appellé
Luanze. Cette Foire qui n'éxifte
plus , étoit éloignée de Tété ,
lieues du côté du Sud , entre deux petites
Rivieres qui fe joignent en une
laquelle prend le nom de Manzoro &
fe jette dans le Zambeze. Il y avoit
dans cette Foire , une Eglife de Religieux
de S. Dominique . Elle abondoit
en Vaches , Poules , Beurre & Ris . Il
86 LE MERCURE
y a quantité de bonnes Fontaines qui
arrofent cette Contrée , & la rendent
fort faine , comme font toutes les Terres
de la Maranga.
en
La feconde Foire étoit celle de Bocuto
, à treize lieues de Luanze` ,
ligne droite : La fituation étoit entre
deux petites Riviéres qui fe déchargent
dans le Manzoro, à demie lieuë de l'habitation.
On portoit beaucoup d'or à
cette Foire,, où l'on trouvoit aufli quantité
de rafraichiffemens , d'herbages &
de fruits , & où il y avoit une Eglife de
Religieux Dominicains.
A cinquante lieues de Tété, 10 lienës.
de Bocuto , & demie journée de la riviere
de Manforo, eft le Bourg de Maſſapa
qui étoit anciennement la principale
Foire ; c'eft encore aujourd'huy la réfidence
d'un Capitaine Portugais quen
nomme le Capitaine des Portes , à caufe
que de là en avant dans le Païs , on
trouve les Mines d'Or. Les Dominicains
y ont une Eglife de Nôtre- Dame
du Rofaire. Tous les Portugais dans cet
Empire , ont le Privilege de prendre la
qualité de Femmes de l'Empereur ; &
même ce Prince appelle le Capitaine
des Portes ,fa grande femme. Cet OffiD'OCTOBRE.
87
sier eft honoré de ce Titre par les Caffres.
Jufqu'à préfent, je n'ai trouvé perfonne
qui ait bien pû m'expliquer ce
que c'est que ces Priviléges .
Auprés de ce lieu , eft la grande Montagne
de Fara trés riche en or ; &.
il y en a qui veullent que ce nom de
Fura , vient par corruption du mot Ofir.
On voit encore aujourd'huy dans cette
Montagne , des enceintes de pierres de
taille , de la hauteur d'un homme , en- .
chaffées les unes dans les autres ,
avec un artifice admirable , fans y avoir
de chaux & fans être travaillées au Pic .
C'étoit apparemment dans ces enceintes
que demeuroient les Juifs de la
Flote de Salomon . Depuis ce tems- là ,
les Maures durant plufieurs fiécles , ont
été les maîtres de ce Commerce . C'elt
entre cette Montagne que paffe la Riviere
de Mocaras , dont les Eaux roulent
des fables d'or que les Cafres raportent
en poudre.
A trente-cinq lieuës de Maffapa , eft
le lieu de Dambarari qui a été une Foire
à l'or dans ces derniers tems ; & à quatre
journées de Dambarari vers le Nord ,
la Foire de l'Ongoé : Ces deux Foires
ont été détruites, par le Général Char$$
LE MERCURE
gamira, Caffre qui fe fouleva au mois de
Novembre 1693 ; avec cette différence
que les Habitans de l'Ongoé , tant Portugais
que Canarins , eurent le tems de
fe fauver & échapérent ; mais , ceux
de Dambarari qui voulurent fe montrer
plus courageux , périrent tous en fe défendant.
C'est ainsi que toutes ces Foires
à l'Or que les Portugais avoient
établies dans la Mocranga , durant un fi
long efpace d'années, ont été ruinées tout
d'un coup ; pour venger le tort & les
injuftices que nous avons faites aux Empereurs
de Monomotapa , qui nous
avoient toujours recûs & traitez, comme
fi nous avions été leurs enfans ; ou bien,
fuivant qu'ils s'en expliquent eux- mêmes
, à caufe que leurs femmes nous
marquoient un peu trop d'amitié.
Defcription des autres Royaumes.
Aprés avoir paffé les Mines d'or qui
font toutes à main gauche , en entrant
par l'embouchure du Zambeze ; on trouve
le Royaume de Chiroro fuffifament
fourni de provifions de vivres , mais qui
manque de bois, parce que ce n'eft partout
que des champs & des campagnes
de
D'OCTOBRE. 89
de ris , & des paturages de gros & menu
Bétail : Mais au couchant , il y a Aru- ya
pande , Xangra & le vafte Royaume
de Butua , fi connu par la Racine médecinale
qu'on en tire . Il abonde en or
que les Portugais de la fortereffe de Sofala
auffibien que ceux de Séna , vont
trafiquer. Il y a dans ce Royaume un
grand fleuve par lequel les Caffres Occidentaux
defcendent jufqu'à un certain
parage ; & fuivant les indices qu'ils donnerent
anciennement , on jugea qu'ils
étoient Naturels d'Angola ou de Ben- .
guela ; car ils difoient , felon le témoi
gnage de plufieurs , qu'à vingt journées
de chemin , il y avoit un pays de Gens
blancs qui alloient à cheval & qui portoient
des croix. Il y a apparence qu'ils
vouloient parler de quelqu'une de nos
armées qui fe trouvoit dans ce tems là ,
marcher dans le coeur du païs : Cequi me
confirme dans cette penfée , eft que j'ai
lû dans une Rélation manufcrite , que le :
Conquérant de Benguela avoit penêtré:
fi avant dans les Terres , qu'en deux jour
nées il auroit pû arriver aux Riviéres de:
Cuama.
Il refulte de la connoiffance des deux :
faits que je viens de raporter qu'es
H
90 LE MERCURE
pouroit ailément venir à bout du def
fein que plufieurs ont formé , de s'ouvrir
un chemin de communication de l'un
à l'autre côté de l'Afrique ; ce qui feroit
d'une utilité incomparable pour le
commerce , & qui affûreroit bien davantage
l'une & l'autre conquête, par la mutuelle
correfpondance des fecours , &
auffi par la furpriſe des Cafres qui feroient
bien étonnez de l'etenduë de nôtre
puiffance , en fe voyant enfermez &
coupez des deux côtez.
Cette entrepriſe feroit veritable
ment trez digne d'un Roy de Portugal ,
qui ajoutant la conquête de ces Provinces
à celle des autres , fe rendroit
ainfi maître de toutes les Terres qui s'étendent
depuis le Cap de bonne Efperance
jufqu'en Egypte,
Le Royaume de la Manica eft un
des plus célébres qui foient dans l'interieur
de la Caffrerie ; & les Portugais
y ont deux Foires , où les Marchands
de Séna & de Sofala vont trafiquer
ou prendre l'or .
Il y a dans ce Royaume une Montagne
où croît la fameufé Racine de Manique
, qui a tant d'admirables vertus,
particulierement pour les bleffures fraîD'OCTOBRE.
ches , étant trempée dans l'Eau & appliquée
fur la playe avec autant ou plus
d'effet que le Baume. On dit que
que l'Arbre
qui produit cette Racine, eft unique , comme
le Phoenix , & que la Racine vaut
autant d'or qu'elle péfe : Cependant,
aprez avoir confulté la deffus , comme fur
plufieurs autres chofes , unhomme digne
de foi & trez fincére , qui a été dans
toute la Cafrerie pendant plus de vingt
ans ; il a affûré que tout cela n'étoit
que des gafconades & des embelliffemens
de ceux qui vouloient faite valoir
leurs préfens , en faifant paffer cet
Arbre pour unique , & fa Racine , pour
quelque chofe d'infiniment précieux.
Le Royaume de la Manica eft éloigné
de Séna de 40. ou so . lieues au couchant
; & c'eft entre deux que font
les deux Royaumes de Barbé & de
Macombe. Je ne marque point les degrés
de latitude fous lefquels ces pays
font fituez ; parce que les Marchands
des Riviéres de Cuama portent d'une
main la balance pour pefer l'or , & de
l'autre, la verge ou aulne pour méfurer
le drap; & qu'ils ne vont pas s'amufer
à porter des Aftrolabes pour prendrela
hauteur du Soleil , & des Cartes
Saga Hij
*
92 LE MERCURE
pour la marquer deffus.
Je remarqueray feulement ici , que
pour ce qui touche la fituation des Terres
dans l'interieur de la Cafrerie , il ne
faut pas fe fier aux Cartes modernes :
dont la plupart ont été traçées fur des.
nouvelles Rélations fort incertaines ,
On doit encore moins s'affûrer fur
les anciennes . Outre les habitations
mentionnées ci -deffus , nous avons
encore dans cet Empire de Monomotapa
, la fortereffe de Sofala port de Mer
qui eft à 16 degrez de latitude auftrale
, & à 30 lieues de la Barre de Luabo ;.
On y a découvert une pêche d'Aljofres
qu'on aporta à Goa en 1715.
De ce Port , on embarque pour Mo.
cambique & de là pour l'Inde , la plus
grande quantité de Morfis , autrement
dits de l'Ivoire.
Defcription de Simbacê..
*
Avant que de paffer à l'Empire des
Bororos , il eft à propos de dire quelque
chofe de l'Empereur du Monomotapa
; j'ai trouvé deux verfions : L'une
dit qu'il fignifie Empereur de l'or ; &
* Ce font depetits Coquillages quifervent
de Monnoye .
D'OCTOBRE.
93
né
l'autre , fils de la Terre : Peut -être que
les Caffres donnent ce nom à leur Roy,
pour faire entendre qu'il eft ce grand
& ce puiffant Geant de l'Affrique, à qui
la Terre comme à fon fils Aîné, a donpour
heritage, les plus précieux Tréfors
qu'elle enferme dans fes entrailles .
La Ville impériale s'appelle Simbaoê ,
ce qui dans leur langue,fignifie la même
chofe que la Cour. Lorfqu'en
1620 , le Pere jules Céfar jefuite y entra
, aprés en avoir été convié par l'Empereur,
cetteCapitale avoit plus d'une lieue
de circuit, parce que les maifons étoient
éloignées les unes des autres d'un jet de
pierre, en y comprenant les clayes de bois
qui les environnent. Le même Pere .
dit ,, que le Roy avoit neuf enceintès
de ces Clayes , outre les maifons de
fes femmes , lefquelles femmes étoient
au nombre de plus de 1000 ; & que la
multitude de fes enfans égaloit celledes
Effains de mouches ; que ces enfans
là étoient occupés à charier de la paille,
pour couvrir les maifons , & que le Roy
fui- même les y faifoit travailler en perfonne
, pour une maifon à un étage qui
lui avoit été bâtie par cinq Mocoques ;
c'est- à - dire Canarins , qui s'étoient
94
LE MERCURE
réfugiés en ce Païs -là 11 fe ceignoit
d'une Etoffe de foye , & en avoit une
autre par derriere qui lui tomboit fur
les épaules & le couvroit tout entier.
Il étoit vêtu de cette maniére , quand il
recût l'Ambaffadeur Gafpard Bocarro
Jefuite. Son Trône étoit le Seuilde
la Porte , fur lequel il s'affit fur
un dégré élevé & couvert d'une Machire
c'est - à - dire d'un filet , comme
ceux du Brefil : Il n'y avoit pour tout
Meuble & pour toute Tapiflerie au
Parois de fon Palais, que de ces Machi
res : Tel eft l'appareil avec lequel cette
noire Majefté le fait fervir à genoux ;
& quand il boit , qu'il touffe ou qu'i
éternuë, auffi -tôt on le fçait dans toute
la Ville ; car, ceux qui font préfents, le
faluent à haute voix & battent en mê--
me- tems des mains : Dés que ceux qui
font hors de fon Appartement , l'entendent
; ils en font de même par imitation
; ce qui fe continuë de l'an à l'au--
tre par tous les Quartiers de la Ville.
Il porte une petite Hache penduë à
fa ceinture , que plufieurs ont pris pour
une bêche ; de forte que d'un Arme militaire
, ils en ont fait un inftrument/de
D'OCTOBRE.
95
Laboureur, qualité que ce Prince'ne mé
prife pas ; au contraire, le même Pere
affûre qu'il expédia promptement fon..
Ambaffade , afin d'aller vaquer à fon
Labour , parce que c'étoit le tems des
femailles.
,
Quand il fort dehors , il porte dans
fa main fon Arc & des Flèches ou
bien une Zagaye de bois noir, dont la
pointe eft d'or , en forme de pointe de
Lance. Il y a toujours un Caffre qui
marche devant lui , en frapant de fa main
fur un Tambour , pour avertir tout le
monde que l'Empereur le fuit . Tous les
mois à la nouvelle Lune , il fait une
Fête à fes Mozimnes , c'eſt-à - dire aux.
Morts ; & ce jour là, perfonne ne tra
vaille ; mais chacun fe rend à la Cour,
où ce Prince prend de certaines Herbes -
qu'il mêle avec du Mill & de l'Huile" :
Il fe lave dans du vin ; enſuite, il le donne
à boire à fes gens pour les unir à lui,
comme ne faifans qu'un coeur & qu'une
ame. Cette Fête fe célébre au fon de
quantité de Flutes , de Timbales & de
Chalumeaux ; aprês quoy tout le mon
de fe retire, la tête baiffée & lespieds
tremblans .
Les chofes font encore à peu prés.
96 LE MERCURE
dans le même état & ont fort peu changé.
Qui croiroit cependant que ce
fût là le même Palais & les mêmes
Ameublemens dont certains Auteurs
ont parlé, entre autres Dupper ? Le Pais
Impérial felon eux , eit d'une magnificence
fans pareil ; les Poutres &
les Lambris font d'une Sculpture finie
& tous couverts de Plaques d'or cizelé.
Les Tapifferies à la vérité ne font
que de coton ; mais , la vivacité des
couleurs y difpute le prix à l'éclat de
l'or. Des Meubles dorés , peints & émaillés
, des Chandeliers & de la Vaiffelle
d'or maffif , avec une infinité de
Porcelaine entourée de Rameaux d'or
qui reffemblent à des branches de corail
, font une partie des beautés de ces
fuperbes Appartemens : Les dehors du
Palais , ajoûtent- ils , font fortifiés de
Tours , dont la ftructure & la fimmétrie
font un effet furprenant . Ce Puiffant
Monarque employe deux livres d'Or
par jour en parfums. Son Habit eft une
Robe d'un drap de foye à ramage d'or ,
tiffu dans le Païs , &c. C'eft par ces
Defcriptions imaginaires qu'en furprend
la crédulité des Lecteurs ; mais
c'est trop s'arrêter fur le faux .
Simbacé
D'OCTOBRE. 97
Simbaoé eft fitué au Levant de l'habitation
de Têté :Toutes les maifons font de
bois & de terre, couvertes de paille , n'y
ayant point de chaux ni de brique dans
ce Païs là. Il n'y en a aucune qui ait
des portes que celles du Roy.Les Grands
du Royaume font chargés du foin de
deffendre le Peuple des voleurs . En effet,
fi la Juſtice étoit bien exercée dans
les Villes , on pouroit fe paffer de porde
verrouils & de ferrures. tes ,'
Plufieurs de ces Empereurs ont été
Chrétiens de nom : & D. Pedro qui regne
aujourd'hui , fut batifé, étant enfant ,
par un Réligieux Dominicain, à l'inftance
du Roy fon Pere .
Defcription de l'Empire des Bororos
& du Lac de Maravi.
Le fecond Empire eft celui des Boro
ros qui eft à main droite du fleuve Zambeze
, en entrant par la barre de Quilimane
. Proche de cette barre , les Portugais
ont une habitation limitée qui les
rend maîtres de quantité de terres en
avant ; & les Peres Jefuites y ont
une Paroiffe : Tous les autres Païs
qui s'étendent jufqu'aux confins du Ma-
Octobre 1717. I
98 LE MERCURE
rave , qui eft vis- à- vis l'habitation de
Tété , apartiennent à des Rois & à des
Seigneurs qui du tems du Gouverneur
François Barreto, faifoient hommage aux
Portugais Aujourd'hui , ces Barbares
n'ont ni Eglife ni hitations de ce côtelà.
La Ville de Maravi , qui a donné fon
nom au principal Royaume de cet Empire,
peut être éloignée de Tété d'un peu
plus de 60 lieuës . A demi lieuë de cette
Ville , on voit un lac qui va en ferpentant
au Nord Nord Eft . On ne fait
pas encore aujourd'hui jufqu'où il s'étend.
Sa largeur eft de 4. ou 5. licuës; &
on ne voit point la terre du côté de
l'Orient , en quelques endroits ; ni les
Caffres eux -mêmes n'en ont point connoiffance
. Tout ce Lac eft femé de quantité
d'lfles défertes , à la faveur defquelles
pouront s'abrier les Argonautes qui
en voudront découvrir l'extremité du
côté du Nord. Il abonde en Poiſſons , &
a un fond de 8 ou 10 braffes.Les Peres de
la Compagnie de J. voulurent anciennement
naviger par ce Lac jufqu'en Ethiopie
, dont les Ports qui font fur la Mer
rouge, étoient déja pour lors fous 1
mination des Turcs. Ils envoyere
mander au Pere Louis Mariano
l '
D'OCTOBRE. 99
5
meuroit à Tété, fi ce voyage étoit praticable
. Le Pere leur fit réponſe dans une
Lettre que l'on conferve encore dans la
fécretairie de Goa , que cela étoit poffible
& praticable,parce que la Rive de ce
Lac abondoit en mill& en viandes comme
auffi en quantité d'Ivoire,joint à cela
qu'il s'y trouvoit des Almadies ou Canots
qui pouvoient naviger où on voudroit
que cette découverte dépendoit
d'avoir où 6 charges d'Etoffe qu'on
nomme Barres,avec quantité deVeroterie
&40 perfonnes tant Blancs queNoirs,
qu'il falloit commencer la navigation
en Avril & en May , à caufe que c'eft la
faifon ou régnent les vents du Couchant
comme fur la Côte de Moçambique : Cependant,
il ne s'eft trouvé jufqu'à préfent
perfonne qui ait voulu fe charger de cette
entreprife. Cette découverte démanderoit
un bras Royal; & pour cela il faudroit
conftruire fur le Lac même des
Vaiffeaux à voiles & à rames , ainfi que
fit Ferdinand Cortez , lorſqu'il voulût al--
ler prendre la Ville de Mexique ; à caufe
qu'il eft prefque impoffible que des
hommes hazardent l'entreprife d'une
navigation fi longue & fi incertaine fur
de fimples petits Canots.
Iij
335104
100 LE MERCURE
Le Royaume de Maravi eft fitué entre
ce Lac & le fleuve Zambeze , & en pénétrant
plus avant fur la même rive,à 15 .
journées de chemin , on trouve le RoyaumedeMaffi
:Puis,pourfuivant encore
autant de journées , un peu plus out
moins , eft le Royaume de Ruengas , prefqu'à
la hauteur de Mombas ; aprés cela,
je, ne fai pas qu'il s'étende plus loin.
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12
p. 199-204
L'ESPERANCE. ODE.
Début :
Accours divine Polhimnie ; [...]
Mots clefs :
Espérance, Dieux
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texteReconnaissance textuelle : L'ESPERANCE. ODE.
L'ESPERANCE.
O D E.
Ccours divine Polhimnie ;
Je sens de lyriques transports ;
Viens inspirer à mon génie ,
L'Art qui charma le Dieu des Morts
Par une peinture fidelle ,
Inconnue au Pinceau d'Apelle ,
Je prétens prouver aujourd'hui` ;
A ij Que
200 MERCURE DE FRANCE
Que l'homme dans son éxistence ,
N'a d'autre but que l'Esperance ,
D'autre guide , ni d'autre appui.
En vain dans le sein des richesses ,
Un Mortel est enseveli ;
Bien-tôt de ces enchanteresses ,
Son coeur cesse d'être ébloüi ;
C'est le plus haut rang qu'il espere.
Mais en vain par cette chimere ,
Il croit son espoir abattų .
Semblable à la Tonne perfide ,
En se remplissant il se vuide ,
Et meurt sans le bien attendu.
Jeunes Guerriers , qui de Bellone ,
Suivez par tout les Etendarts ;
C'est l'Esperance qui vous donne
L'ardeur de courir aux hazards.
La Paix pour vous n'a point de charmes ,
C'est dans le plus fort des allarines ,
Que voys goûtez quelques douceurs ,
Dans l'attente que votre gloire ,
Bien -tôt au Temple de Mémoire ,
Trouvera des admirateurs.
Quand
FEVRIE R. 1733. 201
Quand de la Boëte de Pandore ,
Pour punir nos divers deffauts ,
Jadis les Dieux firent éclore ,
Nos Tyrans sous le nom de maux.
Ils y laisserent par clémence ,
Ou pour marquer leur Providence ,
L'espoir , ressource des Mortels ,
Faveur à jamais nécessaire ,
Pour soulager notre misere ,
Et pour l'honneur de leurs Autels.
來
Jamais le remors de nos crimes ,
N'eût mis le coûteau dans nos mains ,
Pour leur immoler des Victimes ,
Au gré de leurs pieux desseins ;
Lhomme dans sa funeste course ,
Ne trouvant aucune ressource >
Que dans les bras du désespoir ,
Eût maudit leur pouvoir suprême,
Et la rage en ce mal extrême ,
Leur auroit ravi l'Encensoir.
Esperance , ô Fille divine !
Tu calmes seule nos Esprits ;
C'est toi qui soutiens la Machine ,
Dont nos yeux sont toujours surpris.
Le Pauvre au sein de l'indigence ,
A iij
Par
202 MERCURE DE FRANCE
Par toi se croit dans l'opulence ,
Oubliant son funeste état ;
Et le Roy qui perd sa Couronne
Par les disgraces de Bellonne ,
Sans la porter, en voit l'éclat.
M
A l'envi tout te rend hommage ,
Tout aime à vivre sous ta loi ;
Tu sçais ranimer le courage ,
Dans un péril digne d'effroi ,
Le Nocher sans mâts , sans boussole
Tourmenté des Sujets d'Eole ,
Croit encore entrevoir le Port ;
Ainsi malgré le sort contraire ,
Tout nous paroît imaginaire ,
Même l'image de la mort.
Dans cette douce confiance ,
Notre coeur rempli de projets ,
Dans un éloignement immense ,
Voit la fin de tous ses souhaits ;
Entouré d'une nuit obscure ,
Le Sçavant croit de la Nature ,
Développer l'Art merveilleux ,
Et l'Esprit sublime se flatte ,
D'approfondir la triple Hécate ,
Secret réservé pour les Dieux.
Elle
FEVRIER. 203 1733.
Elle fit toujours les grands hommes ,
Par le crime ou par la vertu ;
Même dans le siecle où nous sommes ,
Tout son pouvoir nous est connu.
Caton de ses moeurs épurées ,
Chez les Romains tant réverées ,
Attendoit un nom glorieux ;
Et Brutus , cet insigne Traître,
Comptoit en immolant son Maître ,
D'être admiré de ses Neveux . dura
Sous les Loix du Dieu de Cythere
C'est elle qui range nos coeurs ;
Sans elle il ne sçauroit nous plaire ,
Malgré ses attraits enchanteurs ;
Son Carquois , ses traits et ses chaînes ,
Ne seroient que des Armes vaines ,
Pour combattre et vaincre nos sens ;
Nous lui résisterions sans cesse ,
Si pour prix de notre tendresse ,
Nous n'esperions ses doux présents.
.Ne vous aveuglez point , Monarques ,
C'est elle qui peuple vos Cours ;
Quel zele ! et par combien de marques ,
On le signale tous les jours !
Vous vivriez en Solitaires ,
A.iiij De
204 MERCURE DE FRANCE
De vos grandeurs imaginaires ,
Seuls épris et contemplateurs ;
Si marchant toujours sur vos traces ,
Elle ne promettoit les graces ,
Dont vous êtes dispensateurs. "
Est-ce à toi , Nymphe du Permesse,
A qui ma Lyre doit ses sons ?
Non , la Déïté qui me presse ,
Inspire mieux ses Nourrissons ;
Elle fut l'Auteur des merveilles ,
Qui charment encor nos oreilles ,
Malgré la cruauté des temps ;
L'ayant pour but dans cet Ouvrage ,
Je compte déja sur l'hommage ,
Du Pinde et de ses Habitans.
O D E.
Ccours divine Polhimnie ;
Je sens de lyriques transports ;
Viens inspirer à mon génie ,
L'Art qui charma le Dieu des Morts
Par une peinture fidelle ,
Inconnue au Pinceau d'Apelle ,
Je prétens prouver aujourd'hui` ;
A ij Que
200 MERCURE DE FRANCE
Que l'homme dans son éxistence ,
N'a d'autre but que l'Esperance ,
D'autre guide , ni d'autre appui.
En vain dans le sein des richesses ,
Un Mortel est enseveli ;
Bien-tôt de ces enchanteresses ,
Son coeur cesse d'être ébloüi ;
C'est le plus haut rang qu'il espere.
Mais en vain par cette chimere ,
Il croit son espoir abattų .
Semblable à la Tonne perfide ,
En se remplissant il se vuide ,
Et meurt sans le bien attendu.
Jeunes Guerriers , qui de Bellone ,
Suivez par tout les Etendarts ;
C'est l'Esperance qui vous donne
L'ardeur de courir aux hazards.
La Paix pour vous n'a point de charmes ,
C'est dans le plus fort des allarines ,
Que voys goûtez quelques douceurs ,
Dans l'attente que votre gloire ,
Bien -tôt au Temple de Mémoire ,
Trouvera des admirateurs.
Quand
FEVRIE R. 1733. 201
Quand de la Boëte de Pandore ,
Pour punir nos divers deffauts ,
Jadis les Dieux firent éclore ,
Nos Tyrans sous le nom de maux.
Ils y laisserent par clémence ,
Ou pour marquer leur Providence ,
L'espoir , ressource des Mortels ,
Faveur à jamais nécessaire ,
Pour soulager notre misere ,
Et pour l'honneur de leurs Autels.
來
Jamais le remors de nos crimes ,
N'eût mis le coûteau dans nos mains ,
Pour leur immoler des Victimes ,
Au gré de leurs pieux desseins ;
Lhomme dans sa funeste course ,
Ne trouvant aucune ressource >
Que dans les bras du désespoir ,
Eût maudit leur pouvoir suprême,
Et la rage en ce mal extrême ,
Leur auroit ravi l'Encensoir.
Esperance , ô Fille divine !
Tu calmes seule nos Esprits ;
C'est toi qui soutiens la Machine ,
Dont nos yeux sont toujours surpris.
Le Pauvre au sein de l'indigence ,
A iij
Par
202 MERCURE DE FRANCE
Par toi se croit dans l'opulence ,
Oubliant son funeste état ;
Et le Roy qui perd sa Couronne
Par les disgraces de Bellonne ,
Sans la porter, en voit l'éclat.
M
A l'envi tout te rend hommage ,
Tout aime à vivre sous ta loi ;
Tu sçais ranimer le courage ,
Dans un péril digne d'effroi ,
Le Nocher sans mâts , sans boussole
Tourmenté des Sujets d'Eole ,
Croit encore entrevoir le Port ;
Ainsi malgré le sort contraire ,
Tout nous paroît imaginaire ,
Même l'image de la mort.
Dans cette douce confiance ,
Notre coeur rempli de projets ,
Dans un éloignement immense ,
Voit la fin de tous ses souhaits ;
Entouré d'une nuit obscure ,
Le Sçavant croit de la Nature ,
Développer l'Art merveilleux ,
Et l'Esprit sublime se flatte ,
D'approfondir la triple Hécate ,
Secret réservé pour les Dieux.
Elle
FEVRIER. 203 1733.
Elle fit toujours les grands hommes ,
Par le crime ou par la vertu ;
Même dans le siecle où nous sommes ,
Tout son pouvoir nous est connu.
Caton de ses moeurs épurées ,
Chez les Romains tant réverées ,
Attendoit un nom glorieux ;
Et Brutus , cet insigne Traître,
Comptoit en immolant son Maître ,
D'être admiré de ses Neveux . dura
Sous les Loix du Dieu de Cythere
C'est elle qui range nos coeurs ;
Sans elle il ne sçauroit nous plaire ,
Malgré ses attraits enchanteurs ;
Son Carquois , ses traits et ses chaînes ,
Ne seroient que des Armes vaines ,
Pour combattre et vaincre nos sens ;
Nous lui résisterions sans cesse ,
Si pour prix de notre tendresse ,
Nous n'esperions ses doux présents.
.Ne vous aveuglez point , Monarques ,
C'est elle qui peuple vos Cours ;
Quel zele ! et par combien de marques ,
On le signale tous les jours !
Vous vivriez en Solitaires ,
A.iiij De
204 MERCURE DE FRANCE
De vos grandeurs imaginaires ,
Seuls épris et contemplateurs ;
Si marchant toujours sur vos traces ,
Elle ne promettoit les graces ,
Dont vous êtes dispensateurs. "
Est-ce à toi , Nymphe du Permesse,
A qui ma Lyre doit ses sons ?
Non , la Déïté qui me presse ,
Inspire mieux ses Nourrissons ;
Elle fut l'Auteur des merveilles ,
Qui charment encor nos oreilles ,
Malgré la cruauté des temps ;
L'ayant pour but dans cet Ouvrage ,
Je compte déja sur l'hommage ,
Du Pinde et de ses Habitans.
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Résumé : L'ESPERANCE. ODE.
Le poème 'L'Espérance' met en lumière le rôle crucial de l'espérance dans la vie humaine. Inspirée par la muse Polymnie, l'auteur présente l'espérance comme le seul but, guide et soutien de l'homme. Même en période d'abondance, l'homme continue de chercher davantage, car l'espérance se renouvelle constamment. Les jeunes guerriers, par exemple, sont motivés par l'espérance à rechercher la gloire. L'espérance est comparée à ce qui reste dans la boîte de Pandore après que tous les maux en soient sortis, offrant une ressource essentielle pour atténuer la misère humaine. Sans espérance, l'homme sombrerait dans le désespoir et maudirait les dieux. Elle permet au pauvre de se sentir riche et au roi déchu de revoir l'éclat de sa couronne. L'espérance redonne courage face aux dangers et permet aux hommes de poursuivre leurs projets. Elle a façonné les grands hommes, qu'ils aient agi par crime ou par vertu. Dans le domaine de l'amour, l'espérance rend les attraits enchanteurs efficaces. Les monarques doivent leur cour à l'espérance, qui promet des grâces imaginaires. L'auteur conclut en dédiant son œuvre à l'espérance, espérant recevoir l'hommage du Parnasse et de ses habitants.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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13
p. 1638
« Le 6 et le 15, on remit au Théatre deux petites Pieces, d'un Acte chacune, intitulée : Le [...] »
Début :
Le 6 et le 15, on remit au Théatre deux petites Pieces, d'un Acte chacune, intitulée : Le [...]
Mots clefs :
Nostradamus, Espérance
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texteReconnaissance textuelle : « Le 6 et le 15, on remit au Théatre deux petites Pieces, d'un Acte chacune, intitulée : Le [...] »
Le 6 et le 15 , on remit au Théatre deux peti
tes Pieces , d'un Acte chacune , intitulée ; Le
Tombeau de Nostradamus et l'Esperance; avec des
Divertissemens fort brillants . Dans le premier
le Sr et la Dlle Boudet dansent une Entrée de Païsan
, tres-bien exécutée , et dans le second , une
Entrée de Pierrot- Perrette , qui est extrêmement
goutée,
tes Pieces , d'un Acte chacune , intitulée ; Le
Tombeau de Nostradamus et l'Esperance; avec des
Divertissemens fort brillants . Dans le premier
le Sr et la Dlle Boudet dansent une Entrée de Païsan
, tres-bien exécutée , et dans le second , une
Entrée de Pierrot- Perrette , qui est extrêmement
goutée,
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14
p. 951-952
AUTRE.
Début :
Je trompe & le sage & le sot, [...]
Mots clefs :
Espérance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
E trompe & le fage & le fot,
En leur faisant toujours voir de loin l'allegreffe ,
Et les honneurs & la richeffe.
Je fuis fouvent le feul bien d'une dot.
J'accompagne partout l'amour & la jeuneffe:
C'eft moi qui rends les coeurs ambitieux ,
Et qui de vils Mortels par fois ai fait des Dieux.
Si tu peux, à ces traits, Lecteur , me méconnoître,
Combine ; peu de mots vont me faire connoître.
De mes neuf pieds l'ordre étant varié ,
Je produis ce qu'attend un nouveau marié ;
Ce qui colore la parole ;
Ce qui tient en arrêt un Vaiffeau ſur les eaux ,
Et le fait réſiſter à la troupe d'Eole ;
Ce qu'a foin de remplir de plufieurs bons morceaux
Le glouton , qui rencontre une table choifie ;
L'Etre qui t'a donné le nom , le rang , la vie ;
Ce qui peut renfermer de l'or & du froment ;
Un Poiffon , Monftre de riviere ;
Ce que fait un coureur pour remplir ſa carriere ;
Un Dieu champêtre ; un vêtement ;
Un membre de ferrure ; une bête de fomme ,
Qui par l'efprit reffemble à plus d'un homme;
Ce qui fert à couper les raifins précieux ,
Dont Bacchus enrichit une vigne fertile ,
Ce que tient un cocher habile ,
E iiij
Pour
952 MERCURE DE FRANCE.
Pour conduire , à fon gré , fes courfiers furieux ;
Et , là deffus , Lecteur , je te fais mes adieux.
Gurbert.
E trompe & le fage & le fot,
En leur faisant toujours voir de loin l'allegreffe ,
Et les honneurs & la richeffe.
Je fuis fouvent le feul bien d'une dot.
J'accompagne partout l'amour & la jeuneffe:
C'eft moi qui rends les coeurs ambitieux ,
Et qui de vils Mortels par fois ai fait des Dieux.
Si tu peux, à ces traits, Lecteur , me méconnoître,
Combine ; peu de mots vont me faire connoître.
De mes neuf pieds l'ordre étant varié ,
Je produis ce qu'attend un nouveau marié ;
Ce qui colore la parole ;
Ce qui tient en arrêt un Vaiffeau ſur les eaux ,
Et le fait réſiſter à la troupe d'Eole ;
Ce qu'a foin de remplir de plufieurs bons morceaux
Le glouton , qui rencontre une table choifie ;
L'Etre qui t'a donné le nom , le rang , la vie ;
Ce qui peut renfermer de l'or & du froment ;
Un Poiffon , Monftre de riviere ;
Ce que fait un coureur pour remplir ſa carriere ;
Un Dieu champêtre ; un vêtement ;
Un membre de ferrure ; une bête de fomme ,
Qui par l'efprit reffemble à plus d'un homme;
Ce qui fert à couper les raifins précieux ,
Dont Bacchus enrichit une vigne fertile ,
Ce que tient un cocher habile ,
E iiij
Pour
952 MERCURE DE FRANCE.
Pour conduire , à fon gré , fes courfiers furieux ;
Et , là deffus , Lecteur , je te fais mes adieux.
Gurbert.
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15
p. 21-26
LA FORTUNE ET L'ESPERANCE. FABLE ALLEGORIQUE.
Début :
Trop avides d'un sort heureux, [...]
Mots clefs :
Espérance, Yeux, Fortune, Gloire, Voeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FORTUNE ET L'ESPERANCE. FABLE ALLEGORIQUE.
LA FORTUNE ET L'ESPERANCE.
FABLE ALLEGORIQUE.
TRop avides d'un fort heureux ,
L'Efpérance a toujours nos foupirs & nos voeux,
Loin d'affranchir nos coeurs de cette ardeur com-
1
mune ,
Tous les trésors de la Fortune
Ne font qu'en irriter les feux,
Sans interroger la chronique ,
Sur cette vérité tous les yeux font ouverts ;
Un apologue allégorique
En offre un exemple en ces vers ...
La Fortune avec l'Espérance
Se difputoient l'honneur de régir l'univers ;
Et pour finir la concurrence ,
Vouloient , en arbitres experts !
Juger de leur propre excellence...
Qu'oppofez -vous à mes bienfaits ,
Dit la Fortune à fa rivale ş
Depuis la rive orientale
Jufqu'aux bords où le jour précipite fes traits ,
On refpire pour mes attraits .
Je ne puis dévorer le dépit qui m'excede ;
Je fuis laffe de voir Prélat & Conquérant ,
22 MERCURE DE FRANCE,
Jufqu'au plus ignoble bipede ,
Me fufciter un différend.
11 fuffit qu'un mortel , en fa vaine cervelle ,
Raifonne en téméraire , & s'égare en projets ;
Vous fafcinez fes yeux d'une couleur fi belle ,
Qu'il s'épuife en efforts fans regle ni fuccès.
Vous faites la bévûe , il en a les regrets ;
Et moi j'effuie une querelle.
C'est trop d'impertinens procès.
Peut- être qu'à fes yeux votre audace s'exerce :
Mais pour regner , en vous fuyant ,
Je romps avec vous tout commerce.
C'eft un mauvais expédient ,
Dit l'Espérance , en fouriant .
Ma voix , dans tous les coeurs , fait germer le
courage :
Les hommes font émus à mes confeils flatteurs ;
Un feul de mes regards les charme & les engage.
De l'infortune enfin j'appaiſe les douleurs
Par un enchantement durable.
Je me fers à propos d'un peu d'illuſion.
A travers un prifme agréable ,
Je préſente un attrait à chaque paffion,
Par une vive enluminure
Je déguiſe le naturel ;
Et dans une aimable impoſture
Je leur forme un plaifir réel,
Admirez le roſeau fragile ,
MAI 1755. 23
Qui brave la tempête , & demeure immobile :
Le mortel inconnu , fans état , fans amis ,
N'ayant pour tout tréfor qu'un mérite ſtérile ;
A mes loix fon efprit docile ,
A toutes vos rigueurs n'eft point encor foumis ;
Digérant fa diſgrace avec une ame fiere ,
Ce nouvel Epictete affis dans la pouffiere ,
Envifage un bonheur qu'il efpere obtenir ;
Et tout chargé de ſa miſere , ·
Savourant la douceur d'une gloire à venir
A d'immortels honneurs croit déja parvenir ,
Et fourit à cette chimere.
Tant pis , dit la Fortune , il ſourit à ſes maux :
Attendez que le tems lui marque vos défauts
Vous jouirez de ſa ſurpriſe ;
Et vous verrez , je le prédis ,
Le plus cher de vos favoris ,
Ennuyé du preſtige , abjurer fa mépriſe.
Eh , quoi ! rien d'effectif , & tout en fiction !.
L'eſpoir , fans la difcrétion ,
N'eft qu'une fievre qui confume ;
Et tous les feux folets de cette illufion
Ne valent pas en fomme un rayon de fortune,
Elle dit , & part à ces mots.
Loin d'une rivale importune ,
Elle étale fa pompe au féjour des héros,
Mais ces tréfors fans l'Espérance ,
N'avoient plus les mêmes attraits ,
Un courtisan dans l'opulence ,
24 MERCURE DE FRANCE .
Rêvait à fes deffeins au fond de fon palais :
C'eft moi , dit la Déeffe ; adorez mes bienfaits.
L'esclave fortuné faupire à la préſence :
Mais replongé dans le filence ,
Voyant borner le cours de fes vaſtes projets ,
Il ouvre fon coeur aux regrets ;
Ne refpirant qu'après la gloire ,
Ses rivaux abaiffés euffent fait la victoire ;
Un feul pas , difoit- il , alloit le rendre heureux.
Maisfur lui la Fortune épuifant fes largeſſes ,
Ne pouvoit fuffire à ſes voeux.
Le mépris la vengea de cet impérieux :
Auprès d'un autre ambitieux ,
Elle va perdre fes careffes.
Hélas ! un riche Abbé foupiroit de douleur
De vieillir au fond d'un Chapitre :
H brûloit , il féchoit , & fon humble candeur
Vouloit briller fous une mitre :
Il y préjugeoit fon bonheur.
Un partiſan bouffi , regorgeant de finance ,
Vouloit convertir Por en titrés de grandeur ;
Vifoit aux emplois d'importance :
Point de repos fans cet honneur.:
Un bourgeois rondelet , & tout fleuri d'aifance,
S'infinuoit à pas comptés
Dans le pourpris des dignités :
Sur la vigilance & l'adreffe ,
Dédaignant de fonder fes hautes qualités ,
Il vouloit pour fa gloire & pour les voluptés ,
Acquerir
M A I.
17558 25
'Acquerir àgrands frais un vernis de nobleffe.
Enfin , dans tout un peuple il n'en étoit pas un
Qui ne portât les yeux au- deffus de ſa ſphere :
Et la Fortune avoit beau faire ,
L'eſpoir étoit le Dieu.commun .
Pleine d'un trouble amer , & brûlant de ven
geance ,
La Fortune vers l'Espérance
Tourne fes pas précipités :
Triomphez , lui dit-elle , au milieu des cités ;
Qu'une foule de tributaires ,
D'adorateurs vifionnaires ,
Vous chériffent dès leur printems ,
Et devenus octogénaires ,
Vous confacrent encor les reftes de leurs ans ;
Peu m'importe : regnez trop heureuſe rivale ;
Je n'ai fait que des mécontens ;
J'ai prodigué les dons , vous recevez l'encens ;
Ma lâche complaifance à mes yeux me ravale.
Combien de fois , hélas ! propice aux voeux d'un
fat ,
L'ai-je fubitement environné d'éclat ?
Quel regret , ô Ciel ! me dévore !
Un traitant à mes yeux jouoit le potentat !
L'infecte m'oublioit & murmuroit
encore ,
Au moment que j'aidois à l'ingrate pécore
A s'engraiffer
de péculat .
Ah ! fi.... Mais à quoi bon , au gré de mon
caprice ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Effrayer l'univers & m'en faire juſtice ?
Soit , reprit l'Espérance , armez votre pouvoir.
Mais l'immortalité borne la convoitiſe ,
Et malgré la fureur d'avoir ,
Le coeur prendra pour ſa deviſe ,
Moins defortune & plus d'eſpoir.
FABLE ALLEGORIQUE.
TRop avides d'un fort heureux ,
L'Efpérance a toujours nos foupirs & nos voeux,
Loin d'affranchir nos coeurs de cette ardeur com-
1
mune ,
Tous les trésors de la Fortune
Ne font qu'en irriter les feux,
Sans interroger la chronique ,
Sur cette vérité tous les yeux font ouverts ;
Un apologue allégorique
En offre un exemple en ces vers ...
La Fortune avec l'Espérance
Se difputoient l'honneur de régir l'univers ;
Et pour finir la concurrence ,
Vouloient , en arbitres experts !
Juger de leur propre excellence...
Qu'oppofez -vous à mes bienfaits ,
Dit la Fortune à fa rivale ş
Depuis la rive orientale
Jufqu'aux bords où le jour précipite fes traits ,
On refpire pour mes attraits .
Je ne puis dévorer le dépit qui m'excede ;
Je fuis laffe de voir Prélat & Conquérant ,
22 MERCURE DE FRANCE,
Jufqu'au plus ignoble bipede ,
Me fufciter un différend.
11 fuffit qu'un mortel , en fa vaine cervelle ,
Raifonne en téméraire , & s'égare en projets ;
Vous fafcinez fes yeux d'une couleur fi belle ,
Qu'il s'épuife en efforts fans regle ni fuccès.
Vous faites la bévûe , il en a les regrets ;
Et moi j'effuie une querelle.
C'est trop d'impertinens procès.
Peut- être qu'à fes yeux votre audace s'exerce :
Mais pour regner , en vous fuyant ,
Je romps avec vous tout commerce.
C'eft un mauvais expédient ,
Dit l'Espérance , en fouriant .
Ma voix , dans tous les coeurs , fait germer le
courage :
Les hommes font émus à mes confeils flatteurs ;
Un feul de mes regards les charme & les engage.
De l'infortune enfin j'appaiſe les douleurs
Par un enchantement durable.
Je me fers à propos d'un peu d'illuſion.
A travers un prifme agréable ,
Je préſente un attrait à chaque paffion,
Par une vive enluminure
Je déguiſe le naturel ;
Et dans une aimable impoſture
Je leur forme un plaifir réel,
Admirez le roſeau fragile ,
MAI 1755. 23
Qui brave la tempête , & demeure immobile :
Le mortel inconnu , fans état , fans amis ,
N'ayant pour tout tréfor qu'un mérite ſtérile ;
A mes loix fon efprit docile ,
A toutes vos rigueurs n'eft point encor foumis ;
Digérant fa diſgrace avec une ame fiere ,
Ce nouvel Epictete affis dans la pouffiere ,
Envifage un bonheur qu'il efpere obtenir ;
Et tout chargé de ſa miſere , ·
Savourant la douceur d'une gloire à venir
A d'immortels honneurs croit déja parvenir ,
Et fourit à cette chimere.
Tant pis , dit la Fortune , il ſourit à ſes maux :
Attendez que le tems lui marque vos défauts
Vous jouirez de ſa ſurpriſe ;
Et vous verrez , je le prédis ,
Le plus cher de vos favoris ,
Ennuyé du preſtige , abjurer fa mépriſe.
Eh , quoi ! rien d'effectif , & tout en fiction !.
L'eſpoir , fans la difcrétion ,
N'eft qu'une fievre qui confume ;
Et tous les feux folets de cette illufion
Ne valent pas en fomme un rayon de fortune,
Elle dit , & part à ces mots.
Loin d'une rivale importune ,
Elle étale fa pompe au féjour des héros,
Mais ces tréfors fans l'Espérance ,
N'avoient plus les mêmes attraits ,
Un courtisan dans l'opulence ,
24 MERCURE DE FRANCE .
Rêvait à fes deffeins au fond de fon palais :
C'eft moi , dit la Déeffe ; adorez mes bienfaits.
L'esclave fortuné faupire à la préſence :
Mais replongé dans le filence ,
Voyant borner le cours de fes vaſtes projets ,
Il ouvre fon coeur aux regrets ;
Ne refpirant qu'après la gloire ,
Ses rivaux abaiffés euffent fait la victoire ;
Un feul pas , difoit- il , alloit le rendre heureux.
Maisfur lui la Fortune épuifant fes largeſſes ,
Ne pouvoit fuffire à ſes voeux.
Le mépris la vengea de cet impérieux :
Auprès d'un autre ambitieux ,
Elle va perdre fes careffes.
Hélas ! un riche Abbé foupiroit de douleur
De vieillir au fond d'un Chapitre :
H brûloit , il féchoit , & fon humble candeur
Vouloit briller fous une mitre :
Il y préjugeoit fon bonheur.
Un partiſan bouffi , regorgeant de finance ,
Vouloit convertir Por en titrés de grandeur ;
Vifoit aux emplois d'importance :
Point de repos fans cet honneur.:
Un bourgeois rondelet , & tout fleuri d'aifance,
S'infinuoit à pas comptés
Dans le pourpris des dignités :
Sur la vigilance & l'adreffe ,
Dédaignant de fonder fes hautes qualités ,
Il vouloit pour fa gloire & pour les voluptés ,
Acquerir
M A I.
17558 25
'Acquerir àgrands frais un vernis de nobleffe.
Enfin , dans tout un peuple il n'en étoit pas un
Qui ne portât les yeux au- deffus de ſa ſphere :
Et la Fortune avoit beau faire ,
L'eſpoir étoit le Dieu.commun .
Pleine d'un trouble amer , & brûlant de ven
geance ,
La Fortune vers l'Espérance
Tourne fes pas précipités :
Triomphez , lui dit-elle , au milieu des cités ;
Qu'une foule de tributaires ,
D'adorateurs vifionnaires ,
Vous chériffent dès leur printems ,
Et devenus octogénaires ,
Vous confacrent encor les reftes de leurs ans ;
Peu m'importe : regnez trop heureuſe rivale ;
Je n'ai fait que des mécontens ;
J'ai prodigué les dons , vous recevez l'encens ;
Ma lâche complaifance à mes yeux me ravale.
Combien de fois , hélas ! propice aux voeux d'un
fat ,
L'ai-je fubitement environné d'éclat ?
Quel regret , ô Ciel ! me dévore !
Un traitant à mes yeux jouoit le potentat !
L'infecte m'oublioit & murmuroit
encore ,
Au moment que j'aidois à l'ingrate pécore
A s'engraiffer
de péculat .
Ah ! fi.... Mais à quoi bon , au gré de mon
caprice ,
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Effrayer l'univers & m'en faire juſtice ?
Soit , reprit l'Espérance , armez votre pouvoir.
Mais l'immortalité borne la convoitiſe ,
Et malgré la fureur d'avoir ,
Le coeur prendra pour ſa deviſe ,
Moins defortune & plus d'eſpoir.
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Résumé : LA FORTUNE ET L'ESPERANCE. FABLE ALLEGORIQUE.
Le texte 'La Fortune et l'Espérance' est une fable allégorique qui explore la relation entre la Fortune et l'Espérance. Ces deux entités se disputent la régulation de l'univers et décident de juger de leur propre excellence. La Fortune vante ses bienfaits, soulignant que ses attraits sont recherchés à travers le monde et que même les plus humbles la sollicitent. Elle reproche à l'Espérance de créer des illusions et des regrets chez les hommes. L'Espérance affirme qu'elle inspire le courage et apaise les douleurs de l'infortune par des illusions agréables. Elle donne l'exemple d'un homme méconnu qui, grâce à l'espérance, supporte sa misère en espérant une gloire future. La Fortune rétorque que cette espérance est éphémère et que les hommes finissent par se rendre compte de ses défauts. La Fortune étale ensuite sa pompe au séjour des héros, mais reconnaît que ses trésors n'ont plus les mêmes attraits sans l'Espérance. Elle décrit divers personnages, comme un courtisan, un esclave, un abbé, un financier et un bourgeois, tous insatisfaits malgré leurs richesses ou leurs positions, car ils aspirent toujours à plus de gloire ou de dignité. La Fortune, amère et vengeante, admet finalement que l'Espérance règne sur les cœurs des hommes, même après une longue vie. Elle reconnaît que ses dons n'apportent pas le bonheur, contrairement à l'Espérance qui inspire toujours plus d'espoir.
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16
p. 76
LOGOGRYPHE.
Début :
J'offre dans tous les maux des secours bienfaisans ; [...]
Mots clefs :
Espérance
20
p. 198-199
LOGOGRYPHE.
Début :
Je suis, mon cher Lecteur, ta plus fidelle amie ; [...]
Mots clefs :
Espérance
23
p. 28-30
ÉNIGME. B.. J.. M. b.... S..., J. V... a. .. à. T... M.. C...
Début :
Je suis, mon cher Lecteur, un être imaginaire ; [...]
Mots clefs :
Espérance
24
p. 57
LOGOGRIPHE. A une jeune Demoiselle de douze ans, qui en demandait un à l'Auteur.
Début :
Quelques hivers encore avec quelques printemps, [...]
Mots clefs :
Espérance