Résultats : 31 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 8-26
« Tout le monde rendit à ce nouveau genre de Sonnet [...] »
Début :
Tout le monde rendit à ce nouveau genre de Sonnet [...]
Mots clefs :
Mercure galant, Jeux d'esprit, Marquise , Pièces, Livre, Article, Curiosité, Historiette, Nouvelle, Provinces, Sciences, Galanteries, Cours étrangères, Privilège, Gazette
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Tout le monde rendit à ce nouveau genre de Sonnet [...] »
Tout le monde rendic à ce
nouveau genre de Sonnet
lajufticequiluy eftoicdeue,
& l’on admira (ùr rout la
juftefle avec laquelle les
G A L A N T . 9
mots qui fervoient d’Echo
enrroient dans le fens des
Vers. Vous aviez raifon de
dire que l’invention en eftoitheureule, reprit la DachefTe en regardant la Marquife ; Mais ce que je trouve de fâcheux pour ces
Jeux d’efprit, & d’autres petitesPiecesGalantes qui paroiïfent de temps en temps,
c’eft que tour cela fe perd,
faute de trouver quelqu’un
aflez zélé pour prendre le
foin tous les ans de nous en
donner un Reciieil. Sçavez-vous, Madame, repric
c
10 LE MERCURE
la Marquife, dans quel Livre ces petites Pièces dont
vous me parlez auroient admirablement bien trouvé
leur place pour eftre con-
. fervées: C’eft dans le Mercure Galant,dont il y a quatre ou cinq ans qu’on nous
donnaCx Volumes. Je m’étonne que cet Ouvrage ait
efté abandonné, carledeffèinen eftoitagreable, & il
plaifoit tellement, qu’on
m’a dit qu’il n’a pas efté
feulement imprimé dans la ■
plus grande partie des Provinces de France, mais
G A L A N T . il
aufli dans les Pais Etrangers, où l’on fe fait une joye
1 de nos plus particulières
‘ Nouvelles: Cequejefçay,
c’eft que tant de Gens en
' demandoient tous les jours
/ la Suite, qu’il n’y a peut-
' eftre point de Livre dont le
fuccés fut plus alluré. Je
me luis étonné comme
vous, repartit la Duchellè,
de la difeontinuation de
cet Ouvrage-, & quand j’en
ay demandé la raifon,quelqu’un m’a dit que l’Autheur
avoir eu une longue Maladie, & des Affaires qui l’a-
U LE MERCURE
voient empefché d’y travailler; mais pour peuqu il
fut prefentement à luymefme, je luy confeillerois
fort de le reprendre, il eft
capable de beaucoup d’agrémens par la diverfité des
Matières, & c’eft ce qui
me fait dire qu’il n’y a point
à douter qu’il ne re'üftit, le
malheur de la plupart des
Livres n’arrivant que parce
qu’il eft impoflible dechoifir un Sujet qui foit allez du
gouft de tout le monde,
pour eftre generalemenç
approuve’; au lieu que n’y
I
■*,
(S A L A N T . 13
ayant rien qui ne pût entrer en celuy-cy, chacun y
trouvèrent au moins par
quelque Article dequoy fatisfaire la curiofité. On y
parleroit de Guerre,-d’Amour, deM ort, de Mariages, d’Abbayes, d’EveC
chez ; On aflaifonneroit
cela de quelque petite
Nouvelle Galante, s’il arrivoit quelque chofe d’extraordinaire qui pût eftre tourné en Hifioriette, & l’on
pourroit mtfme nous donner quelque leger Examen
de tous les Ouvrages dEf-
i
4
LE MERCURE
prie qui fe feraient. Mais
vous nefongezpas, Madame, interrompit le mefme
on s’expoieroit par l’Exa
men que vous demandez?
Les Autheurs ont une de'-
licatefle inconcevable fur
ce Chapitre ; & ils font tel- -
lement contens de tout ce
qu’ils font, qu’on ne fçauroit trouver le moindre defaut dans leurs Livres, qu’ils
ne fulminent au fil-tofl contre l’ignorant qui les re- .
prend. Je ne voudrais pas
aufli, adjoûta la Ducheffe,
r
G A L A N T . v
que l’Autheur du Mercure
Galant nous donna fon fentiment particulier, il y auroit de la préfomption à
s établir Juge dans une
Caufe où on pourroit dire
en quelque forte qu’il feroit Partie intereflëe^ car
tous ceux qui fe niellent
d écrire font naturellement
jaloux les uns des autres:
Mais pourveu qu’il ne fit
que recueillir lesfentimens
du Public, je ne vov pas que
Meilleurs les Autheurs
pûlfènt avoir rien à luy imputer, au contraire je croy
i6 LE MERCURE
qu’ils luy (croient obligez,
puis quils recevroicnt la
récompenfe de leur travail,
parce qu’il feroit connoiftrece qu’il y auroic de
beau dans leurs Ouvrages, O ’
& qu’ils apprendroient à fe
corriger pour d’autres de
ce qu’ils fçauroient que le '
Public y auroit condamné.
Pour moy, dit la jeune Mar-,
quife, fi le Mercure Galant
lecontinuoit, j’y demanderois un Article particulier
pour les Modes, afin que ’
j’ypûfle renvoyer quelques
Amies de Provinces, qui
G A L A N T . 17
m’accablent continuelle -
ment de leurs Lettres, pour
fçavoir comment on s’habille, de quelles Etoffes on
feferr, & mille autres chofes qui regardent l’ajuftement des Femmes. Les
Etrangers y pouroient trouver leur compte, & fe ne
fçay pas mefme fi beaucoup de Perfonnesqui demeurent à Paris nefe ferviroient pas volontiers des
Avis qu’on leur donneroit
là-deffus. Jefuisravy, Mefdames, de vous voir dans
ce fentiment, dit alors un
18 LE M ERCURE
Chevalier de Malthe Gui
avoir e'couté toute cette
Converfation fans rien
dire; l’Aurheur du Mercure
Galant elt de mes plus particuliers Amis, & je l’ay tellement prefle par toutes les
railons que vous venez d’aporter, qu’il s’eft enfin refolu de le pourfuivre: ainfi
vous aurez bientoft le premier Tome du Nouveau
Mercure-Galant, qu’il appelle Nouveau, à caufe des
fix autres qu’il a déjà fait
imprimer, & dont celuy-cy
ne fera pas tout-à-fait la
G A L A N T . i<?
faite, puis qu’il ne traitera
que de ce qui s’eft païTé
dans les trois premiers
Mois de cette Année. Chacun ayant témoigné de la
joye de cette nouvelle ; Je
puis dire, adjoûtale Chevalier, que ce Livre fera pour
tout le monde: Outre les
choies curieufes dont on le
remplira, & qui pouront
fervir de mémoire à ceux
qui travailleront un jour à
l’Hiftoire de noftre Siecle,
on n y oublîra rien de ce
que vous avez demandé;
On y femera toutes les pe-
2,0 LE M ERCURE
cites Pièces agréables qui
auront cours dans le monde; O n y parlera des Livres, des Sciences, des M odes , des Galanteries, du
mérité de ceux qui en ont;
on feraconnoiftre enquoy
ils excellent; & peut-eftre
qu’au bout de quelques années, il n’y aura pas unePerfonne confiderable donc
ceux qui auront cous les Volumes du Mercure ne puiffenc trouver l’Eloge, celuy
de chaque Particulier pouvant donner lieuà s écendre
fur fa Famille. A l égard du
,
z O \
*
G A L A N T . xï
beau Sexe, toutes celles
que l’Efprit, & la Beauté
1
rendent dignes qu’on les
diftingue des autres, y trouveront leur Portrait, & je ne
defcfpere pas qu'avec le
temps nous n’y apprenions
les Galanteries des Cours
Etrangères, & de quel mérité peuvent eftre ceux qui
y tiennent le premierRang.
Mais, dit quelqu’un, n’y at-il rien à craindre du collé Z A *
de ceux qui ont le Privilège
de la Gazette? car il faudra
necefTairementquele Mercure employé quelque s uns
u LE MERCURE
de leurs Articles. Vous
faites bien de dire quelques-uns, répondit le Chevalier, car le nombre en
fera petit. La Gazette ne
parle, ny des Modes, ny
des Affaires du Parnaffe, l
qui jointes aux Pièces Galantesqui auront cours dans
le monde, & qui feront en
quelque réputation, rempliront prefque tout le
Mercure. Cela n’empef-
. chera pas, pourfuivit-il,
qu’on ne fe ferve de quelque Article de Gazette;
mais comme ce ne fera ja-
G A L A N T . z;
mais qu’apres quelle en
aura parlé, & que ce que
nous avons vendu, & donc
nous avons reçeu l'argent
n’eftplus à nous, ces M eilleurs n’auront aucun fujet
de fe plaindre-, mais ces
Articles mefmes ne laifleront pas d’avoir quelque
choie de nouveau, puis
qu’on y trouvera des particularitez que la Gazette ne
peut expliquer à cauie de
’ la quantité de Nouvelles
donc elle eft remplie , &
c’eft à quoy le Mercure (upléera, en faifant voir 1’0 -
z4
LE MERCURE
rigine de la plus grande
* partie des chofes dont
il y fera parlé. Ce qui
doit fatisfaire fur tout les
Curieux, c’eft que l’Autheur qui n’en donna d’abord les premiers Volumes
que dans des temps allez
éloignez , en donnera un O
Tome immancablement,
(fi je puis m’expliquerainfi)
le premier jour de chaque
Mois, & vous voyez par là
que vous n’aurez pas encor
longtemps à attendre celuy
qui fera le premier du Nouveau Mercure. Jevoudrois,
reprit ,
G A L A N T . xy
reprit laDuchefle, que fon
.j braire me le voulut vendre dés aujourd’huy, carje
meurs d’envie de voir ce
qu’il dira de certaines Gens
dont il ne fe difpenferapas
de parler. Puis que vous
elles fi curicufe, répondit
le Chevalier, voyez fi vous .
pourez vous réfoudre à
jouer une heure plus tard;
car l’Autheur m’a confié < * •'
toutes les Feüilles imprimées de fon Livre, & il ne
tiendra qu’à vous que je
ne vous en faffe la leéture.
Toute la Compagnie joi-
• ■ > C
i
16 LE MERCURE
gnit fes prières à celles que
fit la Duchelfe au Clieva- • - ** *
lier de leur vouloir donner
ce divertiffement, & il
commença de cette forte.
nouveau genre de Sonnet
lajufticequiluy eftoicdeue,
& l’on admira (ùr rout la
juftefle avec laquelle les
G A L A N T . 9
mots qui fervoient d’Echo
enrroient dans le fens des
Vers. Vous aviez raifon de
dire que l’invention en eftoitheureule, reprit la DachefTe en regardant la Marquife ; Mais ce que je trouve de fâcheux pour ces
Jeux d’efprit, & d’autres petitesPiecesGalantes qui paroiïfent de temps en temps,
c’eft que tour cela fe perd,
faute de trouver quelqu’un
aflez zélé pour prendre le
foin tous les ans de nous en
donner un Reciieil. Sçavez-vous, Madame, repric
c
10 LE MERCURE
la Marquife, dans quel Livre ces petites Pièces dont
vous me parlez auroient admirablement bien trouvé
leur place pour eftre con-
. fervées: C’eft dans le Mercure Galant,dont il y a quatre ou cinq ans qu’on nous
donnaCx Volumes. Je m’étonne que cet Ouvrage ait
efté abandonné, carledeffèinen eftoitagreable, & il
plaifoit tellement, qu’on
m’a dit qu’il n’a pas efté
feulement imprimé dans la ■
plus grande partie des Provinces de France, mais
G A L A N T . il
aufli dans les Pais Etrangers, où l’on fe fait une joye
1 de nos plus particulières
‘ Nouvelles: Cequejefçay,
c’eft que tant de Gens en
' demandoient tous les jours
/ la Suite, qu’il n’y a peut-
' eftre point de Livre dont le
fuccés fut plus alluré. Je
me luis étonné comme
vous, repartit la Duchellè,
de la difeontinuation de
cet Ouvrage-, & quand j’en
ay demandé la raifon,quelqu’un m’a dit que l’Autheur
avoir eu une longue Maladie, & des Affaires qui l’a-
U LE MERCURE
voient empefché d’y travailler; mais pour peuqu il
fut prefentement à luymefme, je luy confeillerois
fort de le reprendre, il eft
capable de beaucoup d’agrémens par la diverfité des
Matières, & c’eft ce qui
me fait dire qu’il n’y a point
à douter qu’il ne re'üftit, le
malheur de la plupart des
Livres n’arrivant que parce
qu’il eft impoflible dechoifir un Sujet qui foit allez du
gouft de tout le monde,
pour eftre generalemenç
approuve’; au lieu que n’y
I
■*,
(S A L A N T . 13
ayant rien qui ne pût entrer en celuy-cy, chacun y
trouvèrent au moins par
quelque Article dequoy fatisfaire la curiofité. On y
parleroit de Guerre,-d’Amour, deM ort, de Mariages, d’Abbayes, d’EveC
chez ; On aflaifonneroit
cela de quelque petite
Nouvelle Galante, s’il arrivoit quelque chofe d’extraordinaire qui pût eftre tourné en Hifioriette, & l’on
pourroit mtfme nous donner quelque leger Examen
de tous les Ouvrages dEf-
i
4
LE MERCURE
prie qui fe feraient. Mais
vous nefongezpas, Madame, interrompit le mefme
on s’expoieroit par l’Exa
men que vous demandez?
Les Autheurs ont une de'-
licatefle inconcevable fur
ce Chapitre ; & ils font tel- -
lement contens de tout ce
qu’ils font, qu’on ne fçauroit trouver le moindre defaut dans leurs Livres, qu’ils
ne fulminent au fil-tofl contre l’ignorant qui les re- .
prend. Je ne voudrais pas
aufli, adjoûta la Ducheffe,
r
G A L A N T . v
que l’Autheur du Mercure
Galant nous donna fon fentiment particulier, il y auroit de la préfomption à
s établir Juge dans une
Caufe où on pourroit dire
en quelque forte qu’il feroit Partie intereflëe^ car
tous ceux qui fe niellent
d écrire font naturellement
jaloux les uns des autres:
Mais pourveu qu’il ne fit
que recueillir lesfentimens
du Public, je ne vov pas que
Meilleurs les Autheurs
pûlfènt avoir rien à luy imputer, au contraire je croy
i6 LE MERCURE
qu’ils luy (croient obligez,
puis quils recevroicnt la
récompenfe de leur travail,
parce qu’il feroit connoiftrece qu’il y auroic de
beau dans leurs Ouvrages, O ’
& qu’ils apprendroient à fe
corriger pour d’autres de
ce qu’ils fçauroient que le '
Public y auroit condamné.
Pour moy, dit la jeune Mar-,
quife, fi le Mercure Galant
lecontinuoit, j’y demanderois un Article particulier
pour les Modes, afin que ’
j’ypûfle renvoyer quelques
Amies de Provinces, qui
G A L A N T . 17
m’accablent continuelle -
ment de leurs Lettres, pour
fçavoir comment on s’habille, de quelles Etoffes on
feferr, & mille autres chofes qui regardent l’ajuftement des Femmes. Les
Etrangers y pouroient trouver leur compte, & fe ne
fçay pas mefme fi beaucoup de Perfonnesqui demeurent à Paris nefe ferviroient pas volontiers des
Avis qu’on leur donneroit
là-deffus. Jefuisravy, Mefdames, de vous voir dans
ce fentiment, dit alors un
18 LE M ERCURE
Chevalier de Malthe Gui
avoir e'couté toute cette
Converfation fans rien
dire; l’Aurheur du Mercure
Galant elt de mes plus particuliers Amis, & je l’ay tellement prefle par toutes les
railons que vous venez d’aporter, qu’il s’eft enfin refolu de le pourfuivre: ainfi
vous aurez bientoft le premier Tome du Nouveau
Mercure-Galant, qu’il appelle Nouveau, à caufe des
fix autres qu’il a déjà fait
imprimer, & dont celuy-cy
ne fera pas tout-à-fait la
G A L A N T . i<?
faite, puis qu’il ne traitera
que de ce qui s’eft païTé
dans les trois premiers
Mois de cette Année. Chacun ayant témoigné de la
joye de cette nouvelle ; Je
puis dire, adjoûtale Chevalier, que ce Livre fera pour
tout le monde: Outre les
choies curieufes dont on le
remplira, & qui pouront
fervir de mémoire à ceux
qui travailleront un jour à
l’Hiftoire de noftre Siecle,
on n y oublîra rien de ce
que vous avez demandé;
On y femera toutes les pe-
2,0 LE M ERCURE
cites Pièces agréables qui
auront cours dans le monde; O n y parlera des Livres, des Sciences, des M odes , des Galanteries, du
mérité de ceux qui en ont;
on feraconnoiftre enquoy
ils excellent; & peut-eftre
qu’au bout de quelques années, il n’y aura pas unePerfonne confiderable donc
ceux qui auront cous les Volumes du Mercure ne puiffenc trouver l’Eloge, celuy
de chaque Particulier pouvant donner lieuà s écendre
fur fa Famille. A l égard du
,
z O \
*
G A L A N T . xï
beau Sexe, toutes celles
que l’Efprit, & la Beauté
1
rendent dignes qu’on les
diftingue des autres, y trouveront leur Portrait, & je ne
defcfpere pas qu'avec le
temps nous n’y apprenions
les Galanteries des Cours
Etrangères, & de quel mérité peuvent eftre ceux qui
y tiennent le premierRang.
Mais, dit quelqu’un, n’y at-il rien à craindre du collé Z A *
de ceux qui ont le Privilège
de la Gazette? car il faudra
necefTairementquele Mercure employé quelque s uns
u LE MERCURE
de leurs Articles. Vous
faites bien de dire quelques-uns, répondit le Chevalier, car le nombre en
fera petit. La Gazette ne
parle, ny des Modes, ny
des Affaires du Parnaffe, l
qui jointes aux Pièces Galantesqui auront cours dans
le monde, & qui feront en
quelque réputation, rempliront prefque tout le
Mercure. Cela n’empef-
. chera pas, pourfuivit-il,
qu’on ne fe ferve de quelque Article de Gazette;
mais comme ce ne fera ja-
G A L A N T . z;
mais qu’apres quelle en
aura parlé, & que ce que
nous avons vendu, & donc
nous avons reçeu l'argent
n’eftplus à nous, ces M eilleurs n’auront aucun fujet
de fe plaindre-, mais ces
Articles mefmes ne laifleront pas d’avoir quelque
choie de nouveau, puis
qu’on y trouvera des particularitez que la Gazette ne
peut expliquer à cauie de
’ la quantité de Nouvelles
donc elle eft remplie , &
c’eft à quoy le Mercure (upléera, en faifant voir 1’0 -
z4
LE MERCURE
rigine de la plus grande
* partie des chofes dont
il y fera parlé. Ce qui
doit fatisfaire fur tout les
Curieux, c’eft que l’Autheur qui n’en donna d’abord les premiers Volumes
que dans des temps allez
éloignez , en donnera un O
Tome immancablement,
(fi je puis m’expliquerainfi)
le premier jour de chaque
Mois, & vous voyez par là
que vous n’aurez pas encor
longtemps à attendre celuy
qui fera le premier du Nouveau Mercure. Jevoudrois,
reprit ,
G A L A N T . xy
reprit laDuchefle, que fon
.j braire me le voulut vendre dés aujourd’huy, carje
meurs d’envie de voir ce
qu’il dira de certaines Gens
dont il ne fe difpenferapas
de parler. Puis que vous
elles fi curicufe, répondit
le Chevalier, voyez fi vous .
pourez vous réfoudre à
jouer une heure plus tard;
car l’Autheur m’a confié < * •'
toutes les Feüilles imprimées de fon Livre, & il ne
tiendra qu’à vous que je
ne vous en faffe la leéture.
Toute la Compagnie joi-
• ■ > C
i
16 LE MERCURE
gnit fes prières à celles que
fit la Duchelfe au Clieva- • - ** *
lier de leur vouloir donner
ce divertiffement, & il
commença de cette forte.
Fermer
Résumé : « Tout le monde rendit à ce nouveau genre de Sonnet [...] »
Le texte traite de l'admiration pour un nouveau genre de sonnet et de la justice de son écriture. La Duchesse et la Marquise regrettent l'absence de petites pièces galantes et d'autres jeux d'esprit, faute de recueil annuel. Elles évoquent le *Mercure Galant*, un ouvrage populaire qui a été abandonné en raison de la maladie et des affaires de son auteur. La Duchesse suggère de reprendre cette publication, soulignant sa diversité de matières et son potentiel à satisfaire la curiosité du public. La Marquise propose d'ajouter un article sur les modes. Un Chevalier de Malte, ami de l'auteur, annonce que le *Nouveau Mercure Galant* sera publié, couvrant les événements des trois premiers mois de l'année. Le Chevalier assure que le recueil inclura des pièces agréables, des livres, des sciences, des modes, des galanteries, et des éloges de personnes méritantes. Il mentionne également que le *Mercure* utilisera certains articles de la Gazette, mais ajoutera des particularités absentes de celle-ci. Le premier tome sera publié le premier jour de chaque mois. La Duchesse exprime son impatience de lire le recueil, et le Chevalier propose de leur en faire la lecture immédiate.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 1-4
« Vous m'en dites trop, Madame, on s'oblige soy méme [...] »
Début :
Vous m'en dites trop, Madame, on s'oblige soy méme [...]
Mots clefs :
Nouveautés, Curiosité, Matière, Abondance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Vous m'en dites trop, Madame, on s'oblige soy méme [...] »
Ousm'enditestrop,
Madame , on s'oblige ſoi - méme en
obligeant une Perſonne aufli ſpirituelle que vous ; & la peine que j'ay à vous amaſſer des Nouveautez ne vaut pas
les remercimens que vous m'en faites. Il eſt aisé d'eſtre
officieux pour une Amie de
vôtre importance , & le zele
Tom- 3 . A
2 LE MERCVRE
que je vous ay voüé m'ayant toûjoursfait chercher avec ar- deur les occaſions de vous en
donner des marques , je vous ſuis plus redevable de voſtre curioſité , que vous ne me l'eſtes du ſoin que je prens de la fatisfaire. Si ce que je vousenvoye merite le nomde Preſent que vous luy donnez,
j'ay la joye de vous en pouvoir faire de confiderables. Ils le
feroient moins , s'ils eſtoient
tous de mon propre fonds : je me ſers pour cela du bie d'au- truy , &ce qu'il y a d'avanta- geux pour moy, c'eſt que ceux à qui je prens, ne m'obligent point à reftituer , il ſuffit que je declare ce que je leur ay pris. Ils ſont contens que vous
GALANT. 3
en joüiffiez , & nous ſommes tous fatisfaits. Je vous ay marqué dans la fin de ma derniere Lettre , que j'eſtois accablé par l'abondance de la matiere , j'en ay encor plus pour celle-cy, &je me trouve
dans la neceſſité , ou de vous
manquerde parole en ne vous envoyant pas ma Lettre dans le temps que je vous ay pro- mis, oude ne vous pas mander tout ce que je croy digne de vôtre curioſi
Madame , on s'oblige ſoi - méme en
obligeant une Perſonne aufli ſpirituelle que vous ; & la peine que j'ay à vous amaſſer des Nouveautez ne vaut pas
les remercimens que vous m'en faites. Il eſt aisé d'eſtre
officieux pour une Amie de
vôtre importance , & le zele
Tom- 3 . A
2 LE MERCVRE
que je vous ay voüé m'ayant toûjoursfait chercher avec ar- deur les occaſions de vous en
donner des marques , je vous ſuis plus redevable de voſtre curioſité , que vous ne me l'eſtes du ſoin que je prens de la fatisfaire. Si ce que je vousenvoye merite le nomde Preſent que vous luy donnez,
j'ay la joye de vous en pouvoir faire de confiderables. Ils le
feroient moins , s'ils eſtoient
tous de mon propre fonds : je me ſers pour cela du bie d'au- truy , &ce qu'il y a d'avanta- geux pour moy, c'eſt que ceux à qui je prens, ne m'obligent point à reftituer , il ſuffit que je declare ce que je leur ay pris. Ils ſont contens que vous
GALANT. 3
en joüiffiez , & nous ſommes tous fatisfaits. Je vous ay marqué dans la fin de ma derniere Lettre , que j'eſtois accablé par l'abondance de la matiere , j'en ay encor plus pour celle-cy, &je me trouve
dans la neceſſité , ou de vous
manquerde parole en ne vous envoyant pas ma Lettre dans le temps que je vous ay pro- mis, oude ne vous pas mander tout ce que je croy digne de vôtre curioſi
Fermer
Résumé : « Vous m'en dites trop, Madame, on s'oblige soy méme [...] »
L'auteur d'une lettre adresse un message à une personne de grande importance spirituelle. Il exprime sa gratitude pour les remerciements reçus et souligne que le plaisir de partager des nouvelles est réciproque. Les informations fournies ne proviennent pas uniquement de lui-même, mais aussi de sources extérieures. Les personnes dont il tire des informations ne demandent pas de restitution, se contentant qu'elles soient partagées avec la destinataire. L'auteur mentionne qu'il dispose de beaucoup de matière à partager et se trouve dans l'obligation de respecter son engagement d'envoyer des nouvelles régulières.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 1-4
« J'Ay beau faire, Madame, c'est plûtost un Recuëil [...] »
Début :
J'Ay beau faire, Madame, c'est plûtost un Recuëil [...]
Mots clefs :
Nouvelles, Recueil, Engagement, Curiosité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « J'Ay beau faire, Madame, c'est plûtost un Recuëil [...] »
'Ay beau faire ,Madan
me, c'eſt plûtoſtunRecüeil de Nouvelles par Mois , que les Nouvelles du Mois,que je vous envoye. Pour n'en reſerver jamais aucune , il faudroit vousécrire tous les huit
jours : la matiere me ſeroit plus facile à trouver que le temps.
Saint-Omer me l'auroit fournie
pour une Semaine , la Victoire de Me le Comte d'Eſtrées pour Tome IV. A
2
LE MERCVRE
une autre, &je n'aurois pas eſté enpeinede chercher par où ſu- pléer au reſte. Ce que je vous dis , Madame , eft affez glorieux pour laFrance ; il s'y paſſe tous les jours de ſi grandes Actions,
&tant de Perſonnes d'un haut
meritedonnenttoutà la fois occafiondelesdiftinguer, qu'il eſt preſque impoſſible d'embraffer tout. C'eſt comme un champ fertile, dont on a beau amaffer
les abondantes Moiffons , on y
trouve toûjours quelque choſe àrecüillir ; &je ſatisferois mal fansdoute à l'engagement,oùje me ſuis mis avec vous de vous
mander tout ce que je croirois digne devôtre curiofité, ſi m'ar- rêtantpréciſement à cequiarri- vedans le Mois,oùje vous écris,
je ne rapellois pas quelquefois pluſieurs chofes, dont je n'ay
GALANT.
pů vous parler dans les prece- dens
me, c'eſt plûtoſtunRecüeil de Nouvelles par Mois , que les Nouvelles du Mois,que je vous envoye. Pour n'en reſerver jamais aucune , il faudroit vousécrire tous les huit
jours : la matiere me ſeroit plus facile à trouver que le temps.
Saint-Omer me l'auroit fournie
pour une Semaine , la Victoire de Me le Comte d'Eſtrées pour Tome IV. A
2
LE MERCVRE
une autre, &je n'aurois pas eſté enpeinede chercher par où ſu- pléer au reſte. Ce que je vous dis , Madame , eft affez glorieux pour laFrance ; il s'y paſſe tous les jours de ſi grandes Actions,
&tant de Perſonnes d'un haut
meritedonnenttoutà la fois occafiondelesdiftinguer, qu'il eſt preſque impoſſible d'embraffer tout. C'eſt comme un champ fertile, dont on a beau amaffer
les abondantes Moiffons , on y
trouve toûjours quelque choſe àrecüillir ; &je ſatisferois mal fansdoute à l'engagement,oùje me ſuis mis avec vous de vous
mander tout ce que je croirois digne devôtre curiofité, ſi m'ar- rêtantpréciſement à cequiarri- vedans le Mois,oùje vous écris,
je ne rapellois pas quelquefois pluſieurs chofes, dont je n'ay
GALANT.
pů vous parler dans les prece- dens
Fermer
Résumé : « J'Ay beau faire, Madame, c'est plûtost un Recuëil [...] »
L'auteur écrit à Madame pour expliquer qu'il lui envoie un recueil de nouvelles mensuelles au lieu de lettres quotidiennes, faute de temps. Il mentionne deux événements récents : la victoire du Comte d'Estrées et les événements à Saint-Omer. La France connaît actuellement de nombreuses actions glorieuses, rendant difficile la tâche de tout relater. Il compare cette situation à un champ fertile où, malgré les moissons abondantes, il reste toujours quelque chose à récolter. L'auteur s'engage à partager avec Madame tout ce qu'il juge digne de son intérêt, même s'il doit revenir sur des événements passés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 241-243
« J'allois fermer ma Lettre, lors que j'ay reçeu la [...] »
Début :
J'allois fermer ma Lettre, lors que j'ay reçeu la [...]
Mots clefs :
Lettre, Article, Harangues, Premiers présidents, Curiosité, Beaux endroits, Ouvrage, Fragments, Placer
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « J'allois fermer ma Lettre, lors que j'ay reçeu la [...] »
Jallois fermer ma Lettre, lors
quejayreceu la voſtre l'avouë.
qu'elle m'embaraffe' , & il vous fera aiſé de le connoiſtre, puif- que j'avois paffé legerementfur Article que vous me deman- dez. Je ne fuis point ſurpris que les Harangues qui ont esté fai- tes au Roy à fon retour par Meffieurs les Premiers Prefidens ayent fait affez de bruit,
pour vous infpirer la curiofité d'enſçavoir les principales pen- fées mais quandvous m'ordon-
158 LE MERCVRE nez de la fatisfaire , je ne vous déguiſe pointqueje ne ſçay pas où m'y prendre : car que vous puis-je dire làdeſſus qui appro- che de la beauté de ce que vous
me demandez Vous ſçavez ,
Madame , que les plus beaux endroits d'un Ouvrage paroif- ſent toûjours moins en fragmés,
que lors qu'ils font placez oùils doivent eſtre; cequi les devan- ce ou ce qui les fuit , leurdonne ſouvent des graces qu'ils n'au- roient pas fans cela , &tout ce que l'on endit lors qu'on ne les fait pas voir de fuite eft toû jours infiniment au deſſous de ce qu'il feroit dans le corps en- tier de l'Ouvrage, le defere pourtant trop à vos ſentimeris,
pour ne pas faire dés aujour- d'huyunepartie de ce quevous ſouhaitez Jewaydonavonsdire
GALANT. 159 ce que je ſçay de deuxHaran- gues ſeulement , en attendant que je puiſſe m'informer plus particulierement des autres.
quejayreceu la voſtre l'avouë.
qu'elle m'embaraffe' , & il vous fera aiſé de le connoiſtre, puif- que j'avois paffé legerementfur Article que vous me deman- dez. Je ne fuis point ſurpris que les Harangues qui ont esté fai- tes au Roy à fon retour par Meffieurs les Premiers Prefidens ayent fait affez de bruit,
pour vous infpirer la curiofité d'enſçavoir les principales pen- fées mais quandvous m'ordon-
158 LE MERCVRE nez de la fatisfaire , je ne vous déguiſe pointqueje ne ſçay pas où m'y prendre : car que vous puis-je dire làdeſſus qui appro- che de la beauté de ce que vous
me demandez Vous ſçavez ,
Madame , que les plus beaux endroits d'un Ouvrage paroif- ſent toûjours moins en fragmés,
que lors qu'ils font placez oùils doivent eſtre; cequi les devan- ce ou ce qui les fuit , leurdonne ſouvent des graces qu'ils n'au- roient pas fans cela , &tout ce que l'on endit lors qu'on ne les fait pas voir de fuite eft toû jours infiniment au deſſous de ce qu'il feroit dans le corps en- tier de l'Ouvrage, le defere pourtant trop à vos ſentimeris,
pour ne pas faire dés aujour- d'huyunepartie de ce quevous ſouhaitez Jewaydonavonsdire
GALANT. 159 ce que je ſçay de deuxHaran- gues ſeulement , en attendant que je puiſſe m'informer plus particulierement des autres.
Fermer
Résumé : « J'allois fermer ma Lettre, lors que j'ay reçeu la [...] »
L'auteur répond à une demande concernant les harangues faites au roi à son retour. Il reconnaît la difficulté de fournir une réponse précise, car les passages les plus marquants d'un ouvrage se comprennent mieux dans leur contexte. Il admet ne pas pouvoir offrir une description complète mais accepte de partager les informations qu'il possède sur deux harangues, en attendant d'en savoir plus sur les autres. L'auteur exprime son respect pour les sentiments de la destinataire et s'engage à fournir une partie des informations demandées.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 249-250
« Je croy, Madame, qu'au lieu de satisfaire vostre curiosité [...] »
Début :
Je croy, Madame, qu'au lieu de satisfaire vostre curiosité [...]
Mots clefs :
Curiosité, Accroître
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Je croy, Madame, qu'au lieu de satisfaire vostre curiosité [...] »
Ie croy , Madame, qu'au lieu de fatisfaire voſtre curioſité , се
que je vous envoye ne ſervira qu'à l'accroiſtre , & qu'apres avoir lû tant de beaux endroits
de la Harangue de Mr Nicolaï,
vous ſouhaiterez plus fortement que vous n'avez fait de l'avoir entiere. Ic ne vous dis rien de ce Préſident, je vous ayparlé de la grandeur de ſa Maiſon &de fon merite , lors que je vous écrivis
GALANT. 163
TE
dernierement la mort de Mr le
Marquis de Couſainville sõ Fils..
que je vous envoye ne ſervira qu'à l'accroiſtre , & qu'apres avoir lû tant de beaux endroits
de la Harangue de Mr Nicolaï,
vous ſouhaiterez plus fortement que vous n'avez fait de l'avoir entiere. Ic ne vous dis rien de ce Préſident, je vous ayparlé de la grandeur de ſa Maiſon &de fon merite , lors que je vous écrivis
GALANT. 163
TE
dernierement la mort de Mr le
Marquis de Couſainville sõ Fils..
Fermer
6
p. 1-3
« Jamais commerce n'a tant fait d'éclat que le [...] »
Début :
Jamais commerce n'a tant fait d'éclat que le [...]
Mots clefs :
Commerce, Mander, Curiosité, Personnes de bon goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Jamais commerce n'a tant fait d'éclat que le [...] »
AMAIS commerce
n'a tant fait d'éclat
que le noſtre , tout
Paris en parle , toute la France
s'en entretient , il fait dubruit
juſques dans les Païs les plus éloignez , & cependantlamé- diſance n'endit rien : il fatisfait les plus critiques , & tout le monde en ſouhaite la continuation & nous en donne
Tome VI. A
2 LE MERCVRE
publiquement des marques, &
avec des manieres fi.obligeantes , que nous manquerions de reconnoiſſance envers un.
nombre infini de Perſonnes du
plus haut merite , ſi nous interrompions un commerce qui plaît à tout cequ'il y a de plus Illuftre dans le Monde. Aprés tant d'applaudiſſemens ſi ſou- vent réïterez, je vay,Madame,
faire de nouveaux efforts,pour ne vous mander rien qui ne foit digne de voſtre curiofité,
&je fuis feur que tout ce qui aura lebonheur de vousplai- re , ſera eſtimé de toutes les
Perſonnes de bon goût. Je commence par un Madrigal dont on dit icy beaucoup de bien. Je n'en connoy pas l'Au- theur, mais fonOuvragemar- que aſſez qu'il a de l'eſprit,
GALANT. 3
fans qu'il foit neceſſaire de rien dire de plus pour le faire croire.
n'a tant fait d'éclat
que le noſtre , tout
Paris en parle , toute la France
s'en entretient , il fait dubruit
juſques dans les Païs les plus éloignez , & cependantlamé- diſance n'endit rien : il fatisfait les plus critiques , & tout le monde en ſouhaite la continuation & nous en donne
Tome VI. A
2 LE MERCVRE
publiquement des marques, &
avec des manieres fi.obligeantes , que nous manquerions de reconnoiſſance envers un.
nombre infini de Perſonnes du
plus haut merite , ſi nous interrompions un commerce qui plaît à tout cequ'il y a de plus Illuftre dans le Monde. Aprés tant d'applaudiſſemens ſi ſou- vent réïterez, je vay,Madame,
faire de nouveaux efforts,pour ne vous mander rien qui ne foit digne de voſtre curiofité,
&je fuis feur que tout ce qui aura lebonheur de vousplai- re , ſera eſtimé de toutes les
Perſonnes de bon goût. Je commence par un Madrigal dont on dit icy beaucoup de bien. Je n'en connoy pas l'Au- theur, mais fonOuvragemar- que aſſez qu'il a de l'eſprit,
GALANT. 3
fans qu'il foit neceſſaire de rien dire de plus pour le faire croire.
Fermer
Résumé : « Jamais commerce n'a tant fait d'éclat que le [...] »
Le texte évoque la renommée et l'impact d'un commerce, probablement littéraire ou artistique, à Paris, en France et dans des pays éloignés. Malgré cette notoriété, la modestie est de mise, et la distance n'est pas mise en avant. Ce commerce est apprécié par les critiques et le public, qui en souhaitent la continuation. Interrompre ce commerce serait manquer de reconnaissance envers de nombreuses personnes de mérite. Après avoir reçu de nombreux applaudissements, l'auteur s'engage à fournir de nouveaux contenus dignes de l'intérêt de la destinataire, une personne de goût. Le texte se conclut par la présentation d'un madrigal, dont l'auteur est inconnu mais dont l'œuvre est reconnue pour son esprit et son élégance.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
7
p. 164-181
Avantures des Thuilleries. [titre d'après la table]
Début :
Comme mes Lettres que vous avez bien voulu laisser devenir [...]
Mots clefs :
Mercure galant, Devenir publique, Lettres, Tuileries, Livres, Lire, Femme, Curiosité, Public, Auteur, Louer, Galanterie, Guerre, France, Aventure, Nouvelles, Vers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Avantures des Thuilleries. [titre d'après la table]
Comme mes Lettres que vous avez bien voulu laifferdevenir
publiques , ont donné cours au Mercure , je croy vous devoir rendre compte d'un commencement d'Avanture qu'il a caus ſé dans les premiers jours de eeMois. Ils ont eſte ſi beaux,
i
Ev
106 LE MERCVRE
que jamais on n'a veu tant de monde aux Thuilleries. Un
Gentil - homme s'y promenoit ſeul un foir , reſvant peut-eſtre à quelque affaire de cœur,
quand il apperçeut ce quieſtoit fort capable de luy en faireune.
C'eſtoitune jeune Perſonne d'u- ne beauté ſurprenante. Elle eſtoit avec un Homme de Robe qu'il luy entendit nommer fon Coufin , en la ſuivant d'af- fez prés, comme il fit tant qu'el--- le marcha. Apres quelques tours d'Allée , elle alla s'aſſeoir
fur un Banc; & le Gentilhomme impatient de ſçavoir fi elle eſtoit auſſi ſpirituelle que belle,
ſe coula le plus promptement qu'il pût derriere une Paliſſade,
qui luy donna moyend'écouter fans eſtre apperçeu. Je vous l'a-e
voue, diſait-elle quand ils'ap
GALANT. 107
procha , la lecture a tant de charmes pour moy , qu'on ne me ſçauroit obliger plus ſenſi blement, que de me fournir de- quoy lire. J'y paſſe trois &qua- tre heures , de ſuite ſans m'en- nuyer , & les Livres ſont mon entretien ordinaire au defaut
de la Converſation. Et quels Livres , luy dit le Parent , vous divertiſſent leplus?Toutm'eft
propre, reprit elle. Hiſtoires ,
Voyages , Romans , Comédies,
je lis tout; &je vous diray mê- me, au hazard de paffer pour ri- dicule aupres de vous, qu'ilm'a pris fantaiſie depuis peu de parcourir cette Philofophie nou- velle qui fait tant debruit dans le monde. Je ſuis Femme , &
par conſequent curieuſe. Dés qu'on me parle d'une nouveau- té, je brûle d'envie de la voir,
Evj
108 LEMERCVRE
&tandis que mon Pere & ma Mere iront ſolliciter leur Procés, je prétens bien me fatisfai- re l'eſprit ſur toutes les agreables Bagatelles qui s'impriment tous les jours à Paris, car je ne croy pas que nous retournions en Bretagne avant le Careſme. Je m'imagine mabelle Parente, luy dit le Coufin, que vous ne manquerez pas à commencer par le Mercure Galant. Il n'y a point de Livre qui ſoit plus en vogue,
& il feroit honteux qu'il vous échapaſt , puis que vous faites profeffion de rout lire. Et de- quoy traite ce Mercure,luy de- manda - t-elle avec précipita- tion ?De toute forte de matieres , répondit-il. Il parle de la Guerre, &il ne ſe paſſe rien en France , & particulierement à
Paris, qui ſoit unpeu remarqua
GALANT. Log
ble, dont il n'informe le Public.
L'Autheur y meſle ce qu'il apprend de petites Avantures cauſées parl'Amour ; le tout eft diverſifié par des Pieces galan- tes de Vers & de Profe , & ce
mélange a quelque choſe d'a- greable qui fait que ceux qui approuvent le moins fon Livre,
ont toûjours la curiofité de le voir. Pour moy,j'en fuisfi fa- tisfait , que je ferois tres-faché,
qu'il ne le continuaſt pas ; ce.
qui divertit, l'emporte de beau- coup fur ce qui feroit capable d'ennuyer, & fij'y trouve quel- que choſe à redire , c'eſt qu'il louë avec profuſion, &qu'il s'é- tendunpeu trop fur les Articles de Guerre , car il perd plus de temps à décrire la priſe des Vil- les , que le Roy n'en a employé à les conquérir. Vous allez,
IIO LE MERCVRE
loin , répondit l'aimable Coufi- ne , & je ne ſçay ce que vous entendez par ce terme de pro- fuſion. Eft- ce qu'en loiiant les Gens ,l'Autheur du Mercure
neparticulariſe rien,& que fon- dant le bien qu'il en dit fur des expreſſions generales , il affure feulement qu'ils font tous d'un merite achevé , qu'aucune belle qualité ne leur manque , &
qu'il s'y trouve un affemblage de vertus ſi parfait , qu'il eſt im- poſſible d'aller au dela ? Voila ,
ce me ſemble, ce qui s'appelle- roit loüer avec profufion , quoy qu'en effet ce ne fuſt point du tout louer. Je ne ſuis point affez injuſte , repliqua- t- il , pour ac- cuſer l'Autheur dont je vous parle de loüer indiféremment tout le monde. Il éleve plus ou moins ceux qu'il a occaſion de
GALANT. III
nommer ſelon les choſes par leſquelles ils meritent d'eſtre loüez; il cite leurs Actions , fait
connoiſtre les Emplois qui leur ontdonné lieu de ſe rendre confiderables : mais comme je n'ay aucu interêt àcequi les touche,
j'aimerois mieux qu'il m'apprift quelque nouvelle agreable ,
que de me dire ce qu'ilne m'im- porte point de ſçavoir. C'eſt à
dire , mon cher Cousin , reprit la Belle en fiant , que ſi vous ou vos Amis vous aviez de longs Articles dans le Mercure , vous ne trouveriez point qu'il louaſt exceſſivement. Voila l'injustice de beaucoup de Gens. Ils vou- droient qu'il ne ſe fift rienque pour eux , & ils ne confidérent pas , quand on donne quelque ehoſe au Public,que ce Public eftantun Tout composé de di
112 LE MERCVRE
ferentes parties , il faut s'il ſe peut , trouver le moyen de con- tenter toutes fortes d'Eſprits. Je ne ſçay ceque c'eſt quele Mer- cure , mais peut-eſtre n'a- t- il
aucun Article qui ne rencontre ſes Partiſans , quand il auroit meſme quelque chose d'effecti- vement ennuyeux. Les tins s'at- tacherontaux Nouvelles ſerieuſes , les autres aux Avantures d'amour ; ceux cy cherche- ront les Vers ,ceux - là quelqu'autre Galanterie ; & com- me yous m'avez dit que c'eſt un Livre où tout cela eſt
ramaffé , j'ay peine à croire qu'on puſt former un deſſein plus capable de réüiffir. Quant auxloüanges, vouspouvez paf- fer par deſſus ſi vous enſou- frez; mais mille &mille honneſtes Gens qui font en France >
-
r
4 GALANT. 113
ne meritent-ils pas qu'on parle d'eux ? & le defir de ſe rendre
digne d'eſtre loüé, ſervantquel.- quefois d'aiguillon à la Vertu ,
doit-on envierà tant de Braves
qui hazardent tous les jours leur viepour ſervir l'Etat , une récompenſe ſi legitimement deuë à leurs grandes actions ?
La Juſtice qu'aparemment leur rend le Mercure , redouble la
curioſitéque j'ay de le voir, &
je ne crains pointque le trop de Guerre m'importune. La prife de Valenciennes a couſté ſi peu de temps , que je ne m'étonne pas qu'il en faille employer da- vantageà la décrire ; mais outre que dans les Caffandres & les Cyrus j'ay tout lû juſqu'aux plus longues deſcriptions des Barailles , je ſuis perfuadéeque nous ne pouvons ſçavoir trop
114 LE MERCVRE exactementce qui ſe faitde nos jours. Les Relations les plus fi- delles oublient toûjours quel- ques circonstances, &nousn'en
voyons aucune qui n'ait ſa nou- veauté ,du moins par quel- que endroit particulier qui n'a point eſté touché dans les autres.
La nuit s'avançoit , la Belle ſe retira , & le Gentilhomme
que fon eſprit n'avoitpasmoins furpris que fa beauté , la fit fui- vre parun Laquais. Il luy envo- yades le lendemain les ſept pre- miers Tomes du Mercure Galant , avec ces Vers.
LE
MERCVRE GALANT ,
A LA BELLE INCONNUE
qui a dela curioſité pour luy.
AMyde Cupidon , Galant de Rea1.
Je parle également & d'Amour &
d'Armée,
Etviens,mais en tremblant vous conter en cejour Des Nouvelles d'amour.
Si vous me recevezſans vous mettre en
couroux ,
১
Si jeſuispar hazardle bien venu chez
vous,
Rienne peut égaler le bonheur &la
joye Deceluyqui m'envoye.
Vous l'avez avoñé,vous aimez la leEture
116 LE MERCVRE
Vous vous divertiſſez àlire une Avanture;
Mesme dans les Romans ,jeſçay que les Combats
Nevous déplaiſentpas.
Pourquoy vous déplairoy-je en mafincerité ?
Ie nedis jamais rien contre la verité;
Maissur tout aujourd'huy , sans que
l'on me renvoye ,
Ieprétensqu'on le croye.
Cette impréveuë Galanterie embaraſſaunmoment la Belle.
Elle vit bien que la converſa- tion qu'elle avoit euële ſoir pré- cedent aux Thuilleries , eſtoit
cauſedu Préſent qu'on luy fai- foit. Il ne luy déplaiſoit pas,puis qu'il fatisfaifoit l'impatience où elle eftoit de voir le Mercure. Je
ne vous puis dire ce qu'elle pen- ſa , ny par quel motif de curio- fité ou d'intrigue elle fit la Ré
E
GALANT 117 .
ponſe que yous allez voir , car je n'ay point ſceu quelle ſuite a
eul'Avanture , mais il eſt certain qu'elle ne reçeut point le Meſſage en Provinciale façon- niere , & qu'eſtant entrée dans #fon Cabinet , elle écrivit ces
deux Vers qu'elle revint donner au Porteur.
Les Nouvelles d'amourdeceluy qui t'envoye
Ne medéplairont pas,jeprétensqu'il le
croye.
publiques , ont donné cours au Mercure , je croy vous devoir rendre compte d'un commencement d'Avanture qu'il a caus ſé dans les premiers jours de eeMois. Ils ont eſte ſi beaux,
i
Ev
106 LE MERCVRE
que jamais on n'a veu tant de monde aux Thuilleries. Un
Gentil - homme s'y promenoit ſeul un foir , reſvant peut-eſtre à quelque affaire de cœur,
quand il apperçeut ce quieſtoit fort capable de luy en faireune.
C'eſtoitune jeune Perſonne d'u- ne beauté ſurprenante. Elle eſtoit avec un Homme de Robe qu'il luy entendit nommer fon Coufin , en la ſuivant d'af- fez prés, comme il fit tant qu'el--- le marcha. Apres quelques tours d'Allée , elle alla s'aſſeoir
fur un Banc; & le Gentilhomme impatient de ſçavoir fi elle eſtoit auſſi ſpirituelle que belle,
ſe coula le plus promptement qu'il pût derriere une Paliſſade,
qui luy donna moyend'écouter fans eſtre apperçeu. Je vous l'a-e
voue, diſait-elle quand ils'ap
GALANT. 107
procha , la lecture a tant de charmes pour moy , qu'on ne me ſçauroit obliger plus ſenſi blement, que de me fournir de- quoy lire. J'y paſſe trois &qua- tre heures , de ſuite ſans m'en- nuyer , & les Livres ſont mon entretien ordinaire au defaut
de la Converſation. Et quels Livres , luy dit le Parent , vous divertiſſent leplus?Toutm'eft
propre, reprit elle. Hiſtoires ,
Voyages , Romans , Comédies,
je lis tout; &je vous diray mê- me, au hazard de paffer pour ri- dicule aupres de vous, qu'ilm'a pris fantaiſie depuis peu de parcourir cette Philofophie nou- velle qui fait tant debruit dans le monde. Je ſuis Femme , &
par conſequent curieuſe. Dés qu'on me parle d'une nouveau- té, je brûle d'envie de la voir,
Evj
108 LEMERCVRE
&tandis que mon Pere & ma Mere iront ſolliciter leur Procés, je prétens bien me fatisfai- re l'eſprit ſur toutes les agreables Bagatelles qui s'impriment tous les jours à Paris, car je ne croy pas que nous retournions en Bretagne avant le Careſme. Je m'imagine mabelle Parente, luy dit le Coufin, que vous ne manquerez pas à commencer par le Mercure Galant. Il n'y a point de Livre qui ſoit plus en vogue,
& il feroit honteux qu'il vous échapaſt , puis que vous faites profeffion de rout lire. Et de- quoy traite ce Mercure,luy de- manda - t-elle avec précipita- tion ?De toute forte de matieres , répondit-il. Il parle de la Guerre, &il ne ſe paſſe rien en France , & particulierement à
Paris, qui ſoit unpeu remarqua
GALANT. Log
ble, dont il n'informe le Public.
L'Autheur y meſle ce qu'il apprend de petites Avantures cauſées parl'Amour ; le tout eft diverſifié par des Pieces galan- tes de Vers & de Profe , & ce
mélange a quelque choſe d'a- greable qui fait que ceux qui approuvent le moins fon Livre,
ont toûjours la curiofité de le voir. Pour moy,j'en fuisfi fa- tisfait , que je ferois tres-faché,
qu'il ne le continuaſt pas ; ce.
qui divertit, l'emporte de beau- coup fur ce qui feroit capable d'ennuyer, & fij'y trouve quel- que choſe à redire , c'eſt qu'il louë avec profuſion, &qu'il s'é- tendunpeu trop fur les Articles de Guerre , car il perd plus de temps à décrire la priſe des Vil- les , que le Roy n'en a employé à les conquérir. Vous allez,
IIO LE MERCVRE
loin , répondit l'aimable Coufi- ne , & je ne ſçay ce que vous entendez par ce terme de pro- fuſion. Eft- ce qu'en loiiant les Gens ,l'Autheur du Mercure
neparticulariſe rien,& que fon- dant le bien qu'il en dit fur des expreſſions generales , il affure feulement qu'ils font tous d'un merite achevé , qu'aucune belle qualité ne leur manque , &
qu'il s'y trouve un affemblage de vertus ſi parfait , qu'il eſt im- poſſible d'aller au dela ? Voila ,
ce me ſemble, ce qui s'appelle- roit loüer avec profufion , quoy qu'en effet ce ne fuſt point du tout louer. Je ne ſuis point affez injuſte , repliqua- t- il , pour ac- cuſer l'Autheur dont je vous parle de loüer indiféremment tout le monde. Il éleve plus ou moins ceux qu'il a occaſion de
GALANT. III
nommer ſelon les choſes par leſquelles ils meritent d'eſtre loüez; il cite leurs Actions , fait
connoiſtre les Emplois qui leur ontdonné lieu de ſe rendre confiderables : mais comme je n'ay aucu interêt àcequi les touche,
j'aimerois mieux qu'il m'apprift quelque nouvelle agreable ,
que de me dire ce qu'ilne m'im- porte point de ſçavoir. C'eſt à
dire , mon cher Cousin , reprit la Belle en fiant , que ſi vous ou vos Amis vous aviez de longs Articles dans le Mercure , vous ne trouveriez point qu'il louaſt exceſſivement. Voila l'injustice de beaucoup de Gens. Ils vou- droient qu'il ne ſe fift rienque pour eux , & ils ne confidérent pas , quand on donne quelque ehoſe au Public,que ce Public eftantun Tout composé de di
112 LE MERCVRE
ferentes parties , il faut s'il ſe peut , trouver le moyen de con- tenter toutes fortes d'Eſprits. Je ne ſçay ceque c'eſt quele Mer- cure , mais peut-eſtre n'a- t- il
aucun Article qui ne rencontre ſes Partiſans , quand il auroit meſme quelque chose d'effecti- vement ennuyeux. Les tins s'at- tacherontaux Nouvelles ſerieuſes , les autres aux Avantures d'amour ; ceux cy cherche- ront les Vers ,ceux - là quelqu'autre Galanterie ; & com- me yous m'avez dit que c'eſt un Livre où tout cela eſt
ramaffé , j'ay peine à croire qu'on puſt former un deſſein plus capable de réüiffir. Quant auxloüanges, vouspouvez paf- fer par deſſus ſi vous enſou- frez; mais mille &mille honneſtes Gens qui font en France >
-
r
4 GALANT. 113
ne meritent-ils pas qu'on parle d'eux ? & le defir de ſe rendre
digne d'eſtre loüé, ſervantquel.- quefois d'aiguillon à la Vertu ,
doit-on envierà tant de Braves
qui hazardent tous les jours leur viepour ſervir l'Etat , une récompenſe ſi legitimement deuë à leurs grandes actions ?
La Juſtice qu'aparemment leur rend le Mercure , redouble la
curioſitéque j'ay de le voir, &
je ne crains pointque le trop de Guerre m'importune. La prife de Valenciennes a couſté ſi peu de temps , que je ne m'étonne pas qu'il en faille employer da- vantageà la décrire ; mais outre que dans les Caffandres & les Cyrus j'ay tout lû juſqu'aux plus longues deſcriptions des Barailles , je ſuis perfuadéeque nous ne pouvons ſçavoir trop
114 LE MERCVRE exactementce qui ſe faitde nos jours. Les Relations les plus fi- delles oublient toûjours quel- ques circonstances, &nousn'en
voyons aucune qui n'ait ſa nou- veauté ,du moins par quel- que endroit particulier qui n'a point eſté touché dans les autres.
La nuit s'avançoit , la Belle ſe retira , & le Gentilhomme
que fon eſprit n'avoitpasmoins furpris que fa beauté , la fit fui- vre parun Laquais. Il luy envo- yades le lendemain les ſept pre- miers Tomes du Mercure Galant , avec ces Vers.
LE
MERCVRE GALANT ,
A LA BELLE INCONNUE
qui a dela curioſité pour luy.
AMyde Cupidon , Galant de Rea1.
Je parle également & d'Amour &
d'Armée,
Etviens,mais en tremblant vous conter en cejour Des Nouvelles d'amour.
Si vous me recevezſans vous mettre en
couroux ,
১
Si jeſuispar hazardle bien venu chez
vous,
Rienne peut égaler le bonheur &la
joye Deceluyqui m'envoye.
Vous l'avez avoñé,vous aimez la leEture
116 LE MERCVRE
Vous vous divertiſſez àlire une Avanture;
Mesme dans les Romans ,jeſçay que les Combats
Nevous déplaiſentpas.
Pourquoy vous déplairoy-je en mafincerité ?
Ie nedis jamais rien contre la verité;
Maissur tout aujourd'huy , sans que
l'on me renvoye ,
Ieprétensqu'on le croye.
Cette impréveuë Galanterie embaraſſaunmoment la Belle.
Elle vit bien que la converſa- tion qu'elle avoit euële ſoir pré- cedent aux Thuilleries , eſtoit
cauſedu Préſent qu'on luy fai- foit. Il ne luy déplaiſoit pas,puis qu'il fatisfaifoit l'impatience où elle eftoit de voir le Mercure. Je
ne vous puis dire ce qu'elle pen- ſa , ny par quel motif de curio- fité ou d'intrigue elle fit la Ré
E
GALANT 117 .
ponſe que yous allez voir , car je n'ay point ſceu quelle ſuite a
eul'Avanture , mais il eſt certain qu'elle ne reçeut point le Meſſage en Provinciale façon- niere , & qu'eſtant entrée dans #fon Cabinet , elle écrivit ces
deux Vers qu'elle revint donner au Porteur.
Les Nouvelles d'amourdeceluy qui t'envoye
Ne medéplairont pas,jeprétensqu'il le
croye.
Fermer
Résumé : Avantures des Thuilleries. [titre d'après la table]
Le texte décrit une aventure aux Tuileries où un gentilhomme remarque une jeune femme d'une beauté exceptionnelle en compagnie d'un homme de robe, qu'elle appelle son cousin. Intrigué, le gentilhomme se cache pour écouter leur conversation. La jeune femme exprime son amour pour la lecture, mentionnant divers genres, y compris la philosophie nouvelle. Son cousin lui suggère de lire le Mercure Galant, un journal populaire qui traite de sujets variés comme la guerre et les aventures amoureuses, apprécié pour son mélange de nouvelles et de pièces galantes. La jeune femme montre de l'intérêt pour le Mercure Galant. Son cousin explique que le journal loue souvent les gens avec profusion mais distingue les mérites de chacun. La jeune femme défend le journal, affirmant qu'il contient quelque chose pour tous les goûts et que ses louanges peuvent encourager la vertu. Elle souhaite également lire des nouvelles exactes sur les événements contemporains. Impressionné par la beauté et l'esprit de la jeune femme, le gentilhomme la fait suivre par un laquais et lui envoie les sept premiers tomes du Mercure Galant accompagnés d'un poème. La jeune femme, flattée par ce geste, répond de manière élégante, exprimant son intérêt pour les nouvelles d'amour contenues dans le journal.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
8
p. 207-209
« Ce que je vous ay dit des Lettres de Chancelier [...] »
Début :
Ce que je vous ay dit des Lettres de Chancelier [...]
Mots clefs :
Matière, Curiosité, Mois prochain, Mercure
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Ce que je vous ay dit des Lettres de Chancelier [...] »
Cequeje vous aydit des Ler- tres de Chancelier dont M. le
Procureur General a demandé
l'Enregiſtrement , devroit avoir efté précedé de ce que j'avois fait deſſein de vous dire touchant les Ceremonies qui s'ob.-
fervent à l'Ouverture du Parlement apres les Vacations. Plu- ſieurs en parlent , & peu de Gens les ont affez examinées
pour en faire un juſte Détail.. La matiere eſt belle ,& tout ce
quis'y eft paffé cette annéeme- rite voſtre curiofité ; mais je ſuis contraint d'attendre au Mois
prochain à la fatisfaire , n'ayant pas le temps de vous écrire tout ce que je voudrois ſur un ſi am.
ple ſujet. J'avois veu prendre le
GALANT. r3r
e
e
-
chemin des Quartiers d'Hyver auxEnnemis. Je croyois y met- tre auffi le Mercure, &que jene vous parlerois pendant quel- ques mois quede Galanteries,
deComedies &deBals ; mais les
François infatigables ſous un Prince qui veille fans ceſſe au bien &à la gloire de ſon Eſtar,
ne peuvent demeurer en repos enaucuntemps.Ainſi je me vois obligédeles fuivre,quoy que ce ne puiſſe eſtre que de loin , &
c'eſt par cette raiſon que je ne
pourray vous rendre un compte auffi exact que je le voudrois des ſurprenantes actions par lef- quelles ils ont finy la Campagne
Procureur General a demandé
l'Enregiſtrement , devroit avoir efté précedé de ce que j'avois fait deſſein de vous dire touchant les Ceremonies qui s'ob.-
fervent à l'Ouverture du Parlement apres les Vacations. Plu- ſieurs en parlent , & peu de Gens les ont affez examinées
pour en faire un juſte Détail.. La matiere eſt belle ,& tout ce
quis'y eft paffé cette annéeme- rite voſtre curiofité ; mais je ſuis contraint d'attendre au Mois
prochain à la fatisfaire , n'ayant pas le temps de vous écrire tout ce que je voudrois ſur un ſi am.
ple ſujet. J'avois veu prendre le
GALANT. r3r
e
e
-
chemin des Quartiers d'Hyver auxEnnemis. Je croyois y met- tre auffi le Mercure, &que jene vous parlerois pendant quel- ques mois quede Galanteries,
deComedies &deBals ; mais les
François infatigables ſous un Prince qui veille fans ceſſe au bien &à la gloire de ſon Eſtar,
ne peuvent demeurer en repos enaucuntemps.Ainſi je me vois obligédeles fuivre,quoy que ce ne puiſſe eſtre que de loin , &
c'eſt par cette raiſon que je ne
pourray vous rendre un compte auffi exact que je le voudrois des ſurprenantes actions par lef- quelles ils ont finy la Campagne
Fermer
Résumé : « Ce que je vous ay dit des Lettres de Chancelier [...] »
Le texte aborde la demande d'enregistrement des lettres de chancellerie par le procureur général et l'intention de l'auteur de discuter des cérémonies d'ouverture du Parlement après les vacances. L'auteur reconnaît l'intérêt du sujet mais doit reporter cette discussion en raison de contraintes de temps. Il mentionne également avoir observé les mouvements des ennemis vers leurs quartiers d'hiver et avait prévu de traiter des sujets légers comme les galanteries, les comédies et les bals. Cependant, les Français, dirigés par un prince vigilant, poursuivent leurs actions militaires. L'auteur se voit donc contraint de suivre ces événements, bien qu'à distance, et ne peut fournir un compte rendu aussi précis qu'il le souhaiterait des actions remarquables qui ont marqué la fin de la campagne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
9
p. 177-183
REPONSE DE Mr P*** à Madame de F***
Début :
Il faut vous dire, Madame, par quelle occasion je connus Mademoiselle [...]
Mots clefs :
Curiosité, Bel esprit, Libre, Joyeuse, Qualités, Amie, Naturel, Talents, Leçons, Écriture, Chant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE DE Mr P*** à Madame de F***
REPONSE DE M' P***
à Madame de F ***
I
L faut vous dire , Madame,
par quelle occafion je connus.
Mademoiſelle de C *** & fatisfaire
en fuite voftre curiofité.
Mademoiſelle de C *** paffoit
pour une Perfonne fort bien faite
; on ne pouvoit point luy contefter
cela. Bien des Gens
trouvoient qu'elle avoit beaucoup
d'efprit. Elle eftoit libre,
agréable & fort enjoüée. Elle
378
Extraordinaire
avoit la voix fort belle ; elle écri
voit galamment , & faifoit des
Vers avec un tres - grand naturel,
Avec cela les Connoiffeurs ne
luy trouvoient rien de reglé , fi
bien qu'ils ne pouvoient qu'à
peine donner leur approbation à
des qualitez qui ébloüiffoient les
Perfonnes qui n'avoient point de
gouft , & qu'ils trouvoient fort
imparfaites . Elle avoit une A mie
affez éclairée , & de qui j'eftois
un peu connu , qui luy apprit
les fentimens que les honneftes
Gens avoient d'elle . Cette Amie
luy fit comprendre qu'elle ne fe
roit jamais qu'une Perſonne fort
médiocre , fi elle ne s'attachoir à
fe perfectionner. Dans ce temps.
là un Homme de fon voifinage
me mena chez elle. Cette mef
du Mercure Galant. 179
me Amie s'y rencontra . Pen ?
dant une heure & demie de con ,
verfation , Mademoiſelle C ***
m'étala toutes fes belles qualitez:
Je luy trouvay un efprit brillant
& plein de feu , & je vous avouë
que je fus touché d'un fi beau naturel
. Je luy dis avec ma franchife
ordinaire, que c'eftoit domi
mage qu'elle ne cultivaft avec
un peu d'art tous ces rares talens.
qu'elle avoit receus du Ciel. Elle
me témoigna qu'elle connoifloit
affez le befoin qu'elle avoit , que:
quelqu'un luy donnaft de bonnes.
·leçons , & qu'elle s'eftimeroit
heureufe de trouver un honnefte
Homme , qui fuft affez charitable
pour fe charger de luy regler
l'efprit & la voix . En fuite ces.
deux Perfonnes luy firent naiftre
180 Extraordinaire
l'occafion de s'addreſſer à moy,
& de me dire qu'elle avoit eu un
tres grand defir de me connoître,
& qu'elle fouhaiteroit pouvoir
meriter que je vouluffe prendre
quelque foin d'elle . Vous pou.
vez juger , Madame , que je ne
manquay point de luy offrir mon
ſervice autant que j'en eftois capable.
Je luy promis qu'elle fe
roit tout autre chofe , & qu'elle
deviendroit la perfonne du mondé
la plus dangereuse , fi elle
vouloit fe donner quelque foin. Je
croy que je luy ay tenu parole.
Il y a un peu plus d'une année
que nous fimes connoiffance .
Elle s'eft fi bien aidée de fon câ
té , qu'on luy trouve une jufteffe
dans l'efprit , dont on ne la
croyoit pas capable . Vous ne
du Mercure Galant. 181
fçauriez croire combien elle a
d'agréement & de bon fens dans
fes difcours , & dans toutes les
manieres. Quand elle ne fe fe
roit connoiftre que par ce feul
endroit, faite comme elle eft, elle
fe feroit aimer par tout. Sa voix
eft devenue fort touchante , &
pour une Perfonne qui ne fait pas
profeffion d'eftre chanteuse , l'on
ne fçauroit guere chanter plus
proprement. Elle fçait autant de
Mufique qu'il luy en faut , pour
fçavoir trouver la meilleure execution
de toute forte d'Airs ; &
fon plus grand art dans le chant,
c'eft de le fçavoir cacher.
Pour ce qui eft de fa manière
d'écrire , vous en jugerez , Madame
, par ce petit mot de réponfe
qu'elle fit il y a quelque
182 3. Extraordinaire
O
a
temps à un Homme , avec qui elle
eft fort familiere. Vous remarque.
rez , s'il vous plaiſt, que cet Homme-
là a une tres- forte inclination
pour elle, qu'il eft fort Amy de fa
Mere, & qu'elle ne l'aime point.
Velle neceffité y avoit - il de
m'écrire un Billet , pour m'apprendre
que vous vousfaites un plaifir
de penfer amoy ? Penfez à moy, Monfieur,
tant qu'il vous plaira, je ne vous
en empefche point ; mais dois- je eftre
expofée à lire un Billet de trois pages,
où vous n'avez point autre chose à
me dire ? Je ne crois pas vous avoir
jamais obligé d'en ufer de la forte
avec moy. Cependant il faut que je
vous réponde. Cela eft- iljuste ? No
m'en ayez point toute l'obligation.
Ma Mere me gronderoit , li je ne
vous faifois point de réponfe.
du Mercure Galant. 183
•
Les Vers qui fuiventfont d'un ga
lant Homme , qui ayant efté Priſonnier
pendant quelques mois, fe divertiffoit
à en faire dans le temps de fa
difgrace.
à Madame de F ***
I
L faut vous dire , Madame,
par quelle occafion je connus.
Mademoiſelle de C *** & fatisfaire
en fuite voftre curiofité.
Mademoiſelle de C *** paffoit
pour une Perfonne fort bien faite
; on ne pouvoit point luy contefter
cela. Bien des Gens
trouvoient qu'elle avoit beaucoup
d'efprit. Elle eftoit libre,
agréable & fort enjoüée. Elle
378
Extraordinaire
avoit la voix fort belle ; elle écri
voit galamment , & faifoit des
Vers avec un tres - grand naturel,
Avec cela les Connoiffeurs ne
luy trouvoient rien de reglé , fi
bien qu'ils ne pouvoient qu'à
peine donner leur approbation à
des qualitez qui ébloüiffoient les
Perfonnes qui n'avoient point de
gouft , & qu'ils trouvoient fort
imparfaites . Elle avoit une A mie
affez éclairée , & de qui j'eftois
un peu connu , qui luy apprit
les fentimens que les honneftes
Gens avoient d'elle . Cette Amie
luy fit comprendre qu'elle ne fe
roit jamais qu'une Perſonne fort
médiocre , fi elle ne s'attachoir à
fe perfectionner. Dans ce temps.
là un Homme de fon voifinage
me mena chez elle. Cette mef
du Mercure Galant. 179
me Amie s'y rencontra . Pen ?
dant une heure & demie de con ,
verfation , Mademoiſelle C ***
m'étala toutes fes belles qualitez:
Je luy trouvay un efprit brillant
& plein de feu , & je vous avouë
que je fus touché d'un fi beau naturel
. Je luy dis avec ma franchife
ordinaire, que c'eftoit domi
mage qu'elle ne cultivaft avec
un peu d'art tous ces rares talens.
qu'elle avoit receus du Ciel. Elle
me témoigna qu'elle connoifloit
affez le befoin qu'elle avoit , que:
quelqu'un luy donnaft de bonnes.
·leçons , & qu'elle s'eftimeroit
heureufe de trouver un honnefte
Homme , qui fuft affez charitable
pour fe charger de luy regler
l'efprit & la voix . En fuite ces.
deux Perfonnes luy firent naiftre
180 Extraordinaire
l'occafion de s'addreſſer à moy,
& de me dire qu'elle avoit eu un
tres grand defir de me connoître,
& qu'elle fouhaiteroit pouvoir
meriter que je vouluffe prendre
quelque foin d'elle . Vous pou.
vez juger , Madame , que je ne
manquay point de luy offrir mon
ſervice autant que j'en eftois capable.
Je luy promis qu'elle fe
roit tout autre chofe , & qu'elle
deviendroit la perfonne du mondé
la plus dangereuse , fi elle
vouloit fe donner quelque foin. Je
croy que je luy ay tenu parole.
Il y a un peu plus d'une année
que nous fimes connoiffance .
Elle s'eft fi bien aidée de fon câ
té , qu'on luy trouve une jufteffe
dans l'efprit , dont on ne la
croyoit pas capable . Vous ne
du Mercure Galant. 181
fçauriez croire combien elle a
d'agréement & de bon fens dans
fes difcours , & dans toutes les
manieres. Quand elle ne fe fe
roit connoiftre que par ce feul
endroit, faite comme elle eft, elle
fe feroit aimer par tout. Sa voix
eft devenue fort touchante , &
pour une Perfonne qui ne fait pas
profeffion d'eftre chanteuse , l'on
ne fçauroit guere chanter plus
proprement. Elle fçait autant de
Mufique qu'il luy en faut , pour
fçavoir trouver la meilleure execution
de toute forte d'Airs ; &
fon plus grand art dans le chant,
c'eft de le fçavoir cacher.
Pour ce qui eft de fa manière
d'écrire , vous en jugerez , Madame
, par ce petit mot de réponfe
qu'elle fit il y a quelque
182 3. Extraordinaire
O
a
temps à un Homme , avec qui elle
eft fort familiere. Vous remarque.
rez , s'il vous plaiſt, que cet Homme-
là a une tres- forte inclination
pour elle, qu'il eft fort Amy de fa
Mere, & qu'elle ne l'aime point.
Velle neceffité y avoit - il de
m'écrire un Billet , pour m'apprendre
que vous vousfaites un plaifir
de penfer amoy ? Penfez à moy, Monfieur,
tant qu'il vous plaira, je ne vous
en empefche point ; mais dois- je eftre
expofée à lire un Billet de trois pages,
où vous n'avez point autre chose à
me dire ? Je ne crois pas vous avoir
jamais obligé d'en ufer de la forte
avec moy. Cependant il faut que je
vous réponde. Cela eft- iljuste ? No
m'en ayez point toute l'obligation.
Ma Mere me gronderoit , li je ne
vous faifois point de réponfe.
du Mercure Galant. 183
•
Les Vers qui fuiventfont d'un ga
lant Homme , qui ayant efté Priſonnier
pendant quelques mois, fe divertiffoit
à en faire dans le temps de fa
difgrace.
Fermer
Résumé : REPONSE DE Mr P*** à Madame de F***
La lettre de M. P*** à Madame de F*** décrit la rencontre et l'évolution de Mademoiselle de C***. Cette jeune femme était célèbre pour sa beauté, son esprit vif et ses talents artistiques, notamment sa belle voix et son aptitude à écrire des vers. Cependant, ses qualités étaient jugées imparfaites et irrégulières par les connaisseurs. Une amie éclairée de Mademoiselle de C*** lui fit comprendre la nécessité de se perfectionner. Lors d'une visite, M. P*** rencontra Mademoiselle de C*** et fut impressionné par son naturel et son esprit brillant. Il lui conseilla de cultiver ses talents avec plus d'art. Mademoiselle de C*** exprima son désir de trouver un mentor pour améliorer son esprit et sa voix. Après une année de travail, elle montra des progrès significatifs, gagnant en justesse d'esprit et en agrément dans ses discours. Sa voix devint touchante et elle maîtrisait suffisamment la musique pour bien interpréter les airs. La lettre se conclut par un exemple de la manière d'écrire de Mademoiselle de C***, illustrant sa capacité à répondre de manière appropriée et élégante.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
10
p. 278-302
LETTRE DU BERGER FLEURISTE A LA BELLE CURIEUSE DES AMBARS, Sur la Pierre Philosophale.
Début :
Quoyque je vous aye déja envoyé quelques Traitez sur la Pierre / Quoy, Madame, vous m'ordonnez de vous apprendre ce que je pense de la Pierre [...]
Mots clefs :
Secret, Pierre philosophale, Végétaux, Émeraude, Mystères, Nature, Philosophe, Curiosité, Paroles, Philosophes hermétiques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE DU BERGER FLEURISTE A LA BELLE CURIEUSE DES AMBARS, Sur la Pierre Philosophale.
Quoy queje vous aye déja envoyé
quelques Traitez fur la Pierre Philofophale
, la Lettre qui fuit est pleine
de Remarques fi particulieres , queje
fuis perfuadé que vous la lirez avec
beaucoup de plaifir.
du Mercure Galant. 279
5555 5552 $ 5255 522
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE
A LA BELLE CURIEUSE
DES AMBARS,
Sur la Pierre Philofophale.
Q
Uoy , Madame , vous m'or
donnez de vous apprendre
ce que je penfe de la Pierre Philofophale
, & c'eft fans raillerie
que vous vous adreſſez à moy
fur un fujet de cette nature ? En
verité je vous trouve admirable
de toutes manieres. S'il s'agiffoit
de vous entretenir de fleurs , oụ
280 Extraordinaire
de vous conter fleurettes , peut.
eftre m'en acquitterois.je aflez
bien , mais comment ferois - je
pour vous parler de la multiplition
des grains d'Or ou d'Argent
, moy qui n'ay jamais vê
arriver que de la diminution au
bien que mes Parens m'avoient
laiffé , & quel commerce peut
avoir la ſcience des Parterres &
des Galanteries , avec celle des
Mines & des Métaux ? Est- ce à
cauſe que l'Or eft le Fils du Soleil
, comme les Fleurs en font
les Filles , ou que vous croyez
qu'un Galant eft obligé d'eftre
univerfel , & doit difcourir de
toutes chofes ? Il y a trop loin
de la ſurface au fonds , & de la
Bagatelle au Secret le plus important
du monde . Néanmoins
du Mercure Galant. 281
Vous commandez , & il eft de
mon devoir d'obeïr. Je vais donc
fatisfaire à vos ordres ; mais je he
réponds pas que ces grands Prometteurs
de Monts d'Or , qui ne
donnent que de la fumée , loient
d'humeur à avouer les veritez .
que vous allez lire.
Il y eut anciennement en Egypte
un fameux Monarque appel.
lé Hermes , ou Mercure , & furnommé
Trismegifte , ou trois fois
Grand , à caufe qu'il eftoit grand
Philofophe , grand Pontife , &
grand Roy. Les Chercheurs de
Pierre Philofophale fe font avifez
de publier que c'est le pre
mier Autheur de leur Art ; &
pour ne pas laiffer cette allegation
fans preuve, ils content qu'ili
eut fin d'en faire graver le Se-
2. deJanvier 1685. Aa
282 Extraordinaire
A
cret fur une Emeraude , qu'on
trouva plufieurs fiecles aprés fa
mort , dans une foffe obfcure où
il eftoit inhumé , à la maniere
de fon Païs , que c'eft de cette
Emeraude qu'ils ont tiré la copie
de cet important Secret qu'an
voit dans leurs Livres , & que·
de ce grand Homme leur eſt:
venu le nom qu'ils ont pris de
Philofophes Hermetiques..
J'ay lû ce Secret dans l'Hortulain
, ou le Jardinier , l'un de
ces Philofophes , & il eft en
beaucoup d'autres ; mais on a
beau le lire, on n'en devient pas
plus fçavant . Il n'y a que les circonftances
d'un fait qui foient
apibles de nous en inftruire , &
n n'en voit là au cune. Ce ne
ont que des termes genéraux ,
du Mercure Galant. 283
aufquels on peut donner cent fortes
d'explications . Jamais Oracle
ne fut fi ambigu. Iln'eft donc pas
à préfumer qu'on ait jamais pris
la peine de graver ſur une Pierre
préticufe , des paroles fi vaines,
& fi inutiles à l'inftruction des
Hommes ; ny qu'elles foient ja,
mais forties de la bouche d'un
auffi grand Genie que Trifmegifte.
Elles font de l'invention de
quelque Refveur oifif, pour en
amufer d'autres , & pour leur
faire perdre encore plus de temps
qu'à luy . Ce qui eft en bas , eft com.
me ce qui eft en haut , dit- il , &
ce qui est en baut comme ce qui eft en
bas. Comme toutes chofes font venues
d'un par l'entremise d'un ; ainfi tou .
tes chofes font nées de cette feule cho
fe . Le Soleil en eft le pere ; la Lune 2
Aa ij
284
Extraordinaire
la mere ; la Terre , la nourrice ; & le
vent l'a porté dans fon ventre. Le
refte eft du mefme ftile...!!
Jugez , Madame , du profit
qu'on peut tirer de cette lecture ;
& comment on pourroit faire
pour changer la deffus les moin
dres Métaux en Or ou en Ar.
gent , fuivant l'inſtruction de ces
Philofophes.
L'Ecriture de l'Emeraude eft
donc un Conte pareil à celuy
qu'ils font de la Toilon d'Or ,
qu'ils foûtiennent n'avoir eké
autre chofe que le meſme Secret
écrit fur une peau de Mouton.
Quant au nom d'Hermetiques
qu'ils prennent, & qu'ils donnent
à leur Philofophie , il ne vient
non plus de Trifmegifte que de
Pharaon. Il leur a efté imposé à
du Mercure Galant.
285
caufe que la plufpart d'eux tra
vaillent fur le Mercure ; qu'ils
difent que les Sages trouvent dans
le Mercure tout ce qu'ils cherchent;
& qu'ils ne prefchent autre chofe
que leur Eau féche qui ne mouil
le point les mains , c'eft à dire,
leur Eau Mercurielle , Mercure
en Latin eftant la mefme chofe
qu'Hermes en Grec ou en Egyptien
, & que Vif. Argent en
François.
-
C
Laiffant donc à part ces chimeres
fondamentales des Hermetiques
, je vais vous expliquer
fincerement ce que je juge de
leur vifion fateufe de fon ori
;
gine , & de la manière dont ils
en ont écrit .
H eft naturel de croire avec
facilité les chofes qu'on defire
286 Extraordinaire
avec ardeur. Quelques Curieux
fe mirent autrefois dans l'efprit,
que la vertu de fè multiplier
eftoit une vertu commune aux
trois Regnes de la Nature ; &
qu'elle appartenoit auffi bien
aux Mineraux , qu'aux Animaux
& qu'aux. Vegetaux ; & mefme
que comme elle eftoit plus
grande dans ces derniers que
dans les Animaux ,, les Poiffons
peut eftre exceptez , elle
l'eftoit auffi davantage dans les
Mineraux que dans les Vegetaux .
Ils obfervoient enfuite que la
multiplication des Vegetaux fe
faifoit de cette maniere ; qu'un
grain de Froment , par exemple,
eftant femé dans une terre feconde
, changeoit une partie de
Gette terre en fa propre fubftandu
Mercure Galant. 287
ee , je veux dire , en d'autres
grains de froment, en forte qu'un
feul grain produifoit quelquefois
jufqu'à vingt Epis , qui portoient
chacun foixante grains , ce qui
en faifoit douze cens. Puis ils
penferent qu'un grain d'Or étant
mis dans une matiere métallique,
comme dans du Vif- Argent ,
dans du Plomb , ou dans quelque
autre Métal , il pourroit auffi
changer une partie de cette matiere
enfa propre ſubſtance , c'eft.
à dire , en d'autres grains d'Or,
avec une multiplication . encore
plus grande , que celle du grain
de Froment. Sur cette imagination
ils chercherent.dans les Mines
& dans les Torrens , de petits
morceaux d'Or pur , comme les
plus propres à leur deffein , & les.
288 Extraordinaire
ayant fait fondre , ils les jetterent
dans du Vif- Argent échauffé ,
ou dans du plomb fondu , fe
perfuadant que la grande chaleur
dont l'un & l'autre Métal
eſtoient animez , produiroit en
peu de momens , ce qui n'arrive
qu'en beaucoup de mois dans les
Vegetaux , mais ayant reconnu
que quelque efpace de temps.
qu'ils laiffaffent en fufion le grain
d'Or dans la matiere métallique,
il ne faifoit pas plus d'impreffion
fur elle , qu'une goutte de vin ,
ou plûroft, qu'une goutte d'huile
en fait fur l'eau où elle eft mife,
ils jugerent alors que la vertu
multiplicative des Méraux eftoit
captive ou endormie dans la dureté
de leurs corps , & qu'il falloit
trouver un moyen de les
ouvrir
du Mercure Galant. 289
ouvrir à fonds pour l'éveiller &
pour la faire agir , & là - deffus ils
eurent recours à tout ce qu'ils
s'imaginerent de plus propre
pour produire cet effet fur l'Or
& fur l'Argent , qu'ils appellent
Métaux parfaits , afin de les multiplier
enfuite dans les autres ,
qu'ils nomment Imparfaits.
:
Si quelqu'un d'eux réüffit dans
la recherche de ce moyen , c'eft
une queſtion bien douteuſe . Quoy
qu'il en foit , chacun s'eft vanté
de l'avoir trouvé , & en a écrit
comme d'une chofe feure ; &
ces moyens que chacun a inventez
felon l'inſpiration de fa
raifon , font la fource & le fujet
de tous les Livres des Hermetiques.
Mais comme tous ces Philo .
Q. de Janvier 1685. Bb
1290 1 * Extraordinäireh
&
Hophes , depuis de premier julqu'au
dernier craignirent que
sils expliquoient trop clairement
ces Moyens our Methodes , ils
nec fuffent reconnus pour des
Fanfarons & pour des Impofteurs
, par ceux qui les mertroient
en pratique ,pils lescont
debitez de trois manieres également
differentes. L'une , c'eft de
les avoir rapportez fans circonſtances
, & en des termes fingeneraux,
qu'on n'en peur recevoir
aucune inftruction uainfunqu'a
fait leur faux Trismegifte . L'autre
, c'eſt de les avoir expliquez
avec des paroles : fi obfcures & fi
équivoques , qu'on n'eft jamais
-affuré d'avoir penetré leur pen-
-fee ; ainfi qu'a fait la Tourbe des
Philofophes , & le dernier , c'eſt
du Mercure Galant. © 291
C
-de les avoir accompagnez de
stant de repetitions & de tant de
s particularitez qu'il eſt impoſliable
de ne pas manquer à quel
a qu'une dans l'execution , ainſi
qu'a fait Remond- Lulle.
0
3
C'eft neanmoins par ces trois
Sartifices que leur réputation ſe
fe
-maintient. Ils l'acquierent par
quelques trompeufes apparences,
par quelques tours de main & de
foupleffe , ou par quelques faux
témoignages de gens apoftez ,
dont ils prirent pour duppes les
perſonnes de leur temps , & ils
Sla confervent par la folle créanice
qu'ont celles du noftre , que
ailemauvais fuccés de leurs épreu
-ves vient de leur peu d'intelliagence
, ou de leur peu d'exactitude
, & non pas de ces indignes
Bb ij
292
Extraordinaire :
Maiftres dont ils fuivent les en-
X
feignemens.
L'Efprit de Menfonge annonce
quelquefois la verité malgré luy,
par une force celefte ; & c'eft
fans doute par ce mouvement &
par cette force , que quelquesuns
de ces Hermetiques ont affus
ré que le Secret de leur Pierre
un Don de Dieu qu'il diftribuë à qui
il luy plaift. Ce qui nous apprend
en mefme temps qu'on n'en doit
pas attendre la connoiffance de
la lecture de leurs Livres ; & que
c'eft temps perdu que de s'y
amufer , parce qu'ils ne font
pleins que de leurs imaginations ,
& n'ont rien de réel & de veri
table.
Si quelqu'un d'eux avoit receu
ce don de Dieu , il n'en auroit
du Mercure Galant. 293
d
""
pas abufé , il en auroit fait part
aux autres Hommes d'une ma
niere obligeante , je veux dire
claire & nette , & n'auroit pas
eu la malice de le cacher fous
tant d'embarras & d'obfcuritez,
que fa pratique caufaft la ruine
de mille & mille Familles , com
me il eft arrivé. La nature du
bien eft de fe communiquer ; &
L'on eft trop heureux & trop
glorieux d'avoir efté le premier
Inventeur d'un Secret , ppur ne
s'en pas faire honneur. Il en auroit
du moins ufé comme celuy
qui a trouvé l'Invention du Fer
blanc , lequel aprés en avoir fait
toute fa vie , a laiffé à fa pofterité
fon Secret avec le foin d'en
faire , ce qui s'execute encore
Bb iij
294
Extraordinaire
a
aujourd'huy à l'avantage de tour
*
te la Terre. velso sup squ97
Ne foyons donc pas fi credus
les que de nous perfuader que
tant de Livres que nous avons de
andel
la Pierre Philofophale, foient au
tant d'Enigmes & d'Emblêmes
de
ce grand
Secret
.
Borel
dans
J
fa Bibliotheque Chimique sen
rapporte deux ou trois mille
imprimez ou manufcrits. Yastil
lieu de croire que tant d'Auteurs
ayent fceu l'art de faire de l'Or
Ils en écrivent neanmoins les
uns comme les autres ; & Pon ne
peut diftinguer celuy qui ment
le plus , de celuy qui ment te
moins , que par la groffeur de
leurs Volumes. S'il eft veritable
qu'un Secret ceffe de l'eftre , des
que trois perfonnes en ontla
du Mercure Galant. 295.
connoiflance , il y auroit longtemps
que celuy cy feroit divul
gué par toute la Terre , fi dans
ce prodigieux nombre d'Ecri
vains , ilyen savoit feulement
eu trois ou quatre qui l'euffent
feeu. Il feront véritablement aujourd'huy
, comme difent la pluf
part de ces beaux Meffieurs
L'ouvrage des Femmes , & le Jeu
des Enfans & quand bien mêine
l'execution en feroit difficile , il
faudroir qu'elle le fuft beaucoup,
felle n'épargnoit pas aux Efpagnols
les Voyages des Indes.
Le moyen donc de n'eftre pas
trompez , c'est de prendre tous
ces Livres pour des Romans qu
nous flatent du coſté de l'Avarice
, comme, les Romans ordi
maires nous chatouillent du côté
Bb iiij
296
Extraordinaire
de l'Amour. Sans cet attrait du
-bien , il n'y auroit point de Livres
plus au rebut que ceux- là ,
tant ils font ridicules dans leurs
expreffions & dans leurs myfteres.
Mon Fils , difent - ils à un
-Pape, ou à un Empereur, Au nom
-de la fainte & indivifible Trinité.
Enfumez les trois Rois , c'eft à dire ,
noftre Soulphre , noftre Sel , & noftre
Mercure. Belle explication qui
éclaircit admirablement bien le
Texte : Dans un Palais à double
muraille , c'est à dire , dans une
Phiole ou dans un Fourncau. Beau
rapport de l'un à l'autre Ils.
déguiſent ainfi leurs obfcuritez
par d'autres , & les chofes tes
moins myfterieufes par de vains
myfteres. Quelles extravagan-
9
ces ?
du Mercure Galant. 297
Il auroit efté bien plus à propos
& plus à fouhaiter , que tous.
ces Auteurs euffent fait des dé
clarations intelligibles , exactes
& finceres , des Méthodes qu'ils
ont inutilement obfervées pour
parvenir à la multiplication des.
Métaux parfaits , que de s'en
faire à croire , & que de nous
abuſer. Du moins fçauroit. on les
routes qu'il faut éviter , on en
tenteroit de nouvelles ; & les
Curieux ne tomberoient pas aujourd'huy
dans les fautes que
mille autres ont déja faites . Mais
il n'y a que de la vanité & de la
mauvaiſe foy parmy les Hommes
, ny rien à efperer dans cet
Art, à moins que d'eftre éclairé
par le Pere des lumieres & par
le Maiftre des . Secrets , je veux
298. (Extraordinaire
•
dire par le Seigneur, 19b1aoob
Sifonc , Madame , quelquesuns
de vos Amis afpirent à faire
cette Pierre qui n'eſt pas Pierxes
qu'ils s'adreffent à Dieu pour en
obtenir la connoiffance , qu'ils
obfervent la Nature pour en
fçavoir les voyes , & fur tour ,
qu'ils prennent garde que leur
dépente en cet Ouvrage n'aille
pas plus loin par année , que
les Aumônes que chacun d'eux
eft obligé de diftribuer fui
vant fa condition aux Pauvres
de la Paroiffe. C'eft là
lairegle des Sages dans une
entrepriſe où l'on ne travaille
qu'à l'aveugle , où il eft incertain
que Dieu nous falle la grace de
nous laiffer réuffi , & où, tang
de Curieux fe font abilmez, faute
du Merture Galant.
de garder de meſure. Patép
conduite les plus Riches potent
faire plufieurs épreuves à la fois ,
& les moms Riches le contènterǝ
d'une ou de deux . bip
La plupart des Hermetiques
difent qu'une Once d'Or pur
fuffit pour la matiere? On en
peur factifier quatre ou cinq fois
autant pour les frais , & c'eft plus
que la façon ne demande .Je fçay
bien que fi l'on confulte ces Mia
ferables qui meurent de faim , &
qui fe vantent pourtant d'avoir
le Secret de s'enrichir , & d'en_779
Fichir les a on fera bien!
d'autres dépenfes , mais il ne faur
non plus croire cesignorans Fanfarons
, dont le malheureux état
dément ficlairement les paroles, *
E que les Romans des Hermetis
300
Extraordinaire
ques , dont les vains myfteres ne
cachent que des Fables .
Il y a quelques années qu'un
de mes Amis acheta d'un artiſte
Etranger un Manufcrit Latin de
ces Meffieurs , qui venoit de
Dannemarch , & mefme du La
boratoire du fameux Tico - Brahé,
à ce qu'on difoit, Tico- Brahé ,
Madame , eftoit un Prince de ce
pays là , qui vivoit en l'autre
fiecle , & qui ne fut gueres moins
attaché à la Chimie , qu'à l'AL
trologie , où il excella . Il y avoit
dans ce Manufcrit beaucoup de
Secrets affez curieux, & un entre
autres intitulé , Le Grain Métalli.
que qui croift au centuple. Une par
tie de ce fecret eftoit écrite en
chiffres , & eftoit demeurée inconnue
à l'Artiſte . Mon Amy me
du Mercure Galant.
301
pria de la déchiffrer , fi je pou
vois ; je m'en donnay la peine,
& j'en vins à bout ; mais temps
perdu. Nous connúmes que ce
Secret reffembloit aux Motres de
Geneve & aux Armes de Forest,
dont les plus mauvaiſesfont d'or
dinaire les plus embellies, Ce
n'eftoit qu'un nienfonge revétu
de mysteres , pour mieux duper
les innocens . Ainfi les Hommes
fe plaisent à exercer leurs malices
fur leurs femblables ; & s'il
eft vray de dire qu'un des grands
articles de la Sageffe , foit de ne
I croire perfonne , c'eft principa
lement à l'égard de ceux qui nous
promettent de nous faire acquerir
de grandes richeffes en peu
de temps par des voyes juftes .
Voilà , Madame , ce que je
3023 Extraordinäise
penfe de ce Sujer. Si pourtant
vous en avez d'autres fentimens,
& que quelqu'un de vos Amis ,
veüille travailler fur les Memoires
du mien qui eſt mort , qui
paffoit pour Sçavant dans l'Art ,
& qui m'a laillé un écrit de fa
main , intitulé , Le grand Oeuvre,
oû rour
eft expliqué fans dégui.
fement , fans equivoque , & avec
toutes les circonftances neceffai .
res , je vous l'envoyeray volontiers
n'ayant rien de réſervé
pour une Perfonne comme vous ,
dont les aimables qualitez meri.
tent fi bien l'eſtime , l'affection ,
& les fervices de tout le monde,
& principalement ceux , Madamé
, du Berger Fleuristes
quelques Traitez fur la Pierre Philofophale
, la Lettre qui fuit est pleine
de Remarques fi particulieres , queje
fuis perfuadé que vous la lirez avec
beaucoup de plaifir.
du Mercure Galant. 279
5555 5552 $ 5255 522
LETTRE
DU BERGER FLEURISTE
A LA BELLE CURIEUSE
DES AMBARS,
Sur la Pierre Philofophale.
Q
Uoy , Madame , vous m'or
donnez de vous apprendre
ce que je penfe de la Pierre Philofophale
, & c'eft fans raillerie
que vous vous adreſſez à moy
fur un fujet de cette nature ? En
verité je vous trouve admirable
de toutes manieres. S'il s'agiffoit
de vous entretenir de fleurs , oụ
280 Extraordinaire
de vous conter fleurettes , peut.
eftre m'en acquitterois.je aflez
bien , mais comment ferois - je
pour vous parler de la multiplition
des grains d'Or ou d'Argent
, moy qui n'ay jamais vê
arriver que de la diminution au
bien que mes Parens m'avoient
laiffé , & quel commerce peut
avoir la ſcience des Parterres &
des Galanteries , avec celle des
Mines & des Métaux ? Est- ce à
cauſe que l'Or eft le Fils du Soleil
, comme les Fleurs en font
les Filles , ou que vous croyez
qu'un Galant eft obligé d'eftre
univerfel , & doit difcourir de
toutes chofes ? Il y a trop loin
de la ſurface au fonds , & de la
Bagatelle au Secret le plus important
du monde . Néanmoins
du Mercure Galant. 281
Vous commandez , & il eft de
mon devoir d'obeïr. Je vais donc
fatisfaire à vos ordres ; mais je he
réponds pas que ces grands Prometteurs
de Monts d'Or , qui ne
donnent que de la fumée , loient
d'humeur à avouer les veritez .
que vous allez lire.
Il y eut anciennement en Egypte
un fameux Monarque appel.
lé Hermes , ou Mercure , & furnommé
Trismegifte , ou trois fois
Grand , à caufe qu'il eftoit grand
Philofophe , grand Pontife , &
grand Roy. Les Chercheurs de
Pierre Philofophale fe font avifez
de publier que c'est le pre
mier Autheur de leur Art ; &
pour ne pas laiffer cette allegation
fans preuve, ils content qu'ili
eut fin d'en faire graver le Se-
2. deJanvier 1685. Aa
282 Extraordinaire
A
cret fur une Emeraude , qu'on
trouva plufieurs fiecles aprés fa
mort , dans une foffe obfcure où
il eftoit inhumé , à la maniere
de fon Païs , que c'eft de cette
Emeraude qu'ils ont tiré la copie
de cet important Secret qu'an
voit dans leurs Livres , & que·
de ce grand Homme leur eſt:
venu le nom qu'ils ont pris de
Philofophes Hermetiques..
J'ay lû ce Secret dans l'Hortulain
, ou le Jardinier , l'un de
ces Philofophes , & il eft en
beaucoup d'autres ; mais on a
beau le lire, on n'en devient pas
plus fçavant . Il n'y a que les circonftances
d'un fait qui foient
apibles de nous en inftruire , &
n n'en voit là au cune. Ce ne
ont que des termes genéraux ,
du Mercure Galant. 283
aufquels on peut donner cent fortes
d'explications . Jamais Oracle
ne fut fi ambigu. Iln'eft donc pas
à préfumer qu'on ait jamais pris
la peine de graver ſur une Pierre
préticufe , des paroles fi vaines,
& fi inutiles à l'inftruction des
Hommes ; ny qu'elles foient ja,
mais forties de la bouche d'un
auffi grand Genie que Trifmegifte.
Elles font de l'invention de
quelque Refveur oifif, pour en
amufer d'autres , & pour leur
faire perdre encore plus de temps
qu'à luy . Ce qui eft en bas , eft com.
me ce qui eft en haut , dit- il , &
ce qui est en baut comme ce qui eft en
bas. Comme toutes chofes font venues
d'un par l'entremise d'un ; ainfi tou .
tes chofes font nées de cette feule cho
fe . Le Soleil en eft le pere ; la Lune 2
Aa ij
284
Extraordinaire
la mere ; la Terre , la nourrice ; & le
vent l'a porté dans fon ventre. Le
refte eft du mefme ftile...!!
Jugez , Madame , du profit
qu'on peut tirer de cette lecture ;
& comment on pourroit faire
pour changer la deffus les moin
dres Métaux en Or ou en Ar.
gent , fuivant l'inſtruction de ces
Philofophes.
L'Ecriture de l'Emeraude eft
donc un Conte pareil à celuy
qu'ils font de la Toilon d'Or ,
qu'ils foûtiennent n'avoir eké
autre chofe que le meſme Secret
écrit fur une peau de Mouton.
Quant au nom d'Hermetiques
qu'ils prennent, & qu'ils donnent
à leur Philofophie , il ne vient
non plus de Trifmegifte que de
Pharaon. Il leur a efté imposé à
du Mercure Galant.
285
caufe que la plufpart d'eux tra
vaillent fur le Mercure ; qu'ils
difent que les Sages trouvent dans
le Mercure tout ce qu'ils cherchent;
& qu'ils ne prefchent autre chofe
que leur Eau féche qui ne mouil
le point les mains , c'eft à dire,
leur Eau Mercurielle , Mercure
en Latin eftant la mefme chofe
qu'Hermes en Grec ou en Egyptien
, & que Vif. Argent en
François.
-
C
Laiffant donc à part ces chimeres
fondamentales des Hermetiques
, je vais vous expliquer
fincerement ce que je juge de
leur vifion fateufe de fon ori
;
gine , & de la manière dont ils
en ont écrit .
H eft naturel de croire avec
facilité les chofes qu'on defire
286 Extraordinaire
avec ardeur. Quelques Curieux
fe mirent autrefois dans l'efprit,
que la vertu de fè multiplier
eftoit une vertu commune aux
trois Regnes de la Nature ; &
qu'elle appartenoit auffi bien
aux Mineraux , qu'aux Animaux
& qu'aux. Vegetaux ; & mefme
que comme elle eftoit plus
grande dans ces derniers que
dans les Animaux ,, les Poiffons
peut eftre exceptez , elle
l'eftoit auffi davantage dans les
Mineraux que dans les Vegetaux .
Ils obfervoient enfuite que la
multiplication des Vegetaux fe
faifoit de cette maniere ; qu'un
grain de Froment , par exemple,
eftant femé dans une terre feconde
, changeoit une partie de
Gette terre en fa propre fubftandu
Mercure Galant. 287
ee , je veux dire , en d'autres
grains de froment, en forte qu'un
feul grain produifoit quelquefois
jufqu'à vingt Epis , qui portoient
chacun foixante grains , ce qui
en faifoit douze cens. Puis ils
penferent qu'un grain d'Or étant
mis dans une matiere métallique,
comme dans du Vif- Argent ,
dans du Plomb , ou dans quelque
autre Métal , il pourroit auffi
changer une partie de cette matiere
enfa propre ſubſtance , c'eft.
à dire , en d'autres grains d'Or,
avec une multiplication . encore
plus grande , que celle du grain
de Froment. Sur cette imagination
ils chercherent.dans les Mines
& dans les Torrens , de petits
morceaux d'Or pur , comme les
plus propres à leur deffein , & les.
288 Extraordinaire
ayant fait fondre , ils les jetterent
dans du Vif- Argent échauffé ,
ou dans du plomb fondu , fe
perfuadant que la grande chaleur
dont l'un & l'autre Métal
eſtoient animez , produiroit en
peu de momens , ce qui n'arrive
qu'en beaucoup de mois dans les
Vegetaux , mais ayant reconnu
que quelque efpace de temps.
qu'ils laiffaffent en fufion le grain
d'Or dans la matiere métallique,
il ne faifoit pas plus d'impreffion
fur elle , qu'une goutte de vin ,
ou plûroft, qu'une goutte d'huile
en fait fur l'eau où elle eft mife,
ils jugerent alors que la vertu
multiplicative des Méraux eftoit
captive ou endormie dans la dureté
de leurs corps , & qu'il falloit
trouver un moyen de les
ouvrir
du Mercure Galant. 289
ouvrir à fonds pour l'éveiller &
pour la faire agir , & là - deffus ils
eurent recours à tout ce qu'ils
s'imaginerent de plus propre
pour produire cet effet fur l'Or
& fur l'Argent , qu'ils appellent
Métaux parfaits , afin de les multiplier
enfuite dans les autres ,
qu'ils nomment Imparfaits.
:
Si quelqu'un d'eux réüffit dans
la recherche de ce moyen , c'eft
une queſtion bien douteuſe . Quoy
qu'il en foit , chacun s'eft vanté
de l'avoir trouvé , & en a écrit
comme d'une chofe feure ; &
ces moyens que chacun a inventez
felon l'inſpiration de fa
raifon , font la fource & le fujet
de tous les Livres des Hermetiques.
Mais comme tous ces Philo .
Q. de Janvier 1685. Bb
1290 1 * Extraordinäireh
&
Hophes , depuis de premier julqu'au
dernier craignirent que
sils expliquoient trop clairement
ces Moyens our Methodes , ils
nec fuffent reconnus pour des
Fanfarons & pour des Impofteurs
, par ceux qui les mertroient
en pratique ,pils lescont
debitez de trois manieres également
differentes. L'une , c'eft de
les avoir rapportez fans circonſtances
, & en des termes fingeneraux,
qu'on n'en peur recevoir
aucune inftruction uainfunqu'a
fait leur faux Trismegifte . L'autre
, c'eſt de les avoir expliquez
avec des paroles : fi obfcures & fi
équivoques , qu'on n'eft jamais
-affuré d'avoir penetré leur pen-
-fee ; ainfi qu'a fait la Tourbe des
Philofophes , & le dernier , c'eſt
du Mercure Galant. © 291
C
-de les avoir accompagnez de
stant de repetitions & de tant de
s particularitez qu'il eſt impoſliable
de ne pas manquer à quel
a qu'une dans l'execution , ainſi
qu'a fait Remond- Lulle.
0
3
C'eft neanmoins par ces trois
Sartifices que leur réputation ſe
fe
-maintient. Ils l'acquierent par
quelques trompeufes apparences,
par quelques tours de main & de
foupleffe , ou par quelques faux
témoignages de gens apoftez ,
dont ils prirent pour duppes les
perſonnes de leur temps , & ils
Sla confervent par la folle créanice
qu'ont celles du noftre , que
ailemauvais fuccés de leurs épreu
-ves vient de leur peu d'intelliagence
, ou de leur peu d'exactitude
, & non pas de ces indignes
Bb ij
292
Extraordinaire :
Maiftres dont ils fuivent les en-
X
feignemens.
L'Efprit de Menfonge annonce
quelquefois la verité malgré luy,
par une force celefte ; & c'eft
fans doute par ce mouvement &
par cette force , que quelquesuns
de ces Hermetiques ont affus
ré que le Secret de leur Pierre
un Don de Dieu qu'il diftribuë à qui
il luy plaift. Ce qui nous apprend
en mefme temps qu'on n'en doit
pas attendre la connoiffance de
la lecture de leurs Livres ; & que
c'eft temps perdu que de s'y
amufer , parce qu'ils ne font
pleins que de leurs imaginations ,
& n'ont rien de réel & de veri
table.
Si quelqu'un d'eux avoit receu
ce don de Dieu , il n'en auroit
du Mercure Galant. 293
d
""
pas abufé , il en auroit fait part
aux autres Hommes d'une ma
niere obligeante , je veux dire
claire & nette , & n'auroit pas
eu la malice de le cacher fous
tant d'embarras & d'obfcuritez,
que fa pratique caufaft la ruine
de mille & mille Familles , com
me il eft arrivé. La nature du
bien eft de fe communiquer ; &
L'on eft trop heureux & trop
glorieux d'avoir efté le premier
Inventeur d'un Secret , ppur ne
s'en pas faire honneur. Il en auroit
du moins ufé comme celuy
qui a trouvé l'Invention du Fer
blanc , lequel aprés en avoir fait
toute fa vie , a laiffé à fa pofterité
fon Secret avec le foin d'en
faire , ce qui s'execute encore
Bb iij
294
Extraordinaire
a
aujourd'huy à l'avantage de tour
*
te la Terre. velso sup squ97
Ne foyons donc pas fi credus
les que de nous perfuader que
tant de Livres que nous avons de
andel
la Pierre Philofophale, foient au
tant d'Enigmes & d'Emblêmes
de
ce grand
Secret
.
Borel
dans
J
fa Bibliotheque Chimique sen
rapporte deux ou trois mille
imprimez ou manufcrits. Yastil
lieu de croire que tant d'Auteurs
ayent fceu l'art de faire de l'Or
Ils en écrivent neanmoins les
uns comme les autres ; & Pon ne
peut diftinguer celuy qui ment
le plus , de celuy qui ment te
moins , que par la groffeur de
leurs Volumes. S'il eft veritable
qu'un Secret ceffe de l'eftre , des
que trois perfonnes en ontla
du Mercure Galant. 295.
connoiflance , il y auroit longtemps
que celuy cy feroit divul
gué par toute la Terre , fi dans
ce prodigieux nombre d'Ecri
vains , ilyen savoit feulement
eu trois ou quatre qui l'euffent
feeu. Il feront véritablement aujourd'huy
, comme difent la pluf
part de ces beaux Meffieurs
L'ouvrage des Femmes , & le Jeu
des Enfans & quand bien mêine
l'execution en feroit difficile , il
faudroir qu'elle le fuft beaucoup,
felle n'épargnoit pas aux Efpagnols
les Voyages des Indes.
Le moyen donc de n'eftre pas
trompez , c'est de prendre tous
ces Livres pour des Romans qu
nous flatent du coſté de l'Avarice
, comme, les Romans ordi
maires nous chatouillent du côté
Bb iiij
296
Extraordinaire
de l'Amour. Sans cet attrait du
-bien , il n'y auroit point de Livres
plus au rebut que ceux- là ,
tant ils font ridicules dans leurs
expreffions & dans leurs myfteres.
Mon Fils , difent - ils à un
-Pape, ou à un Empereur, Au nom
-de la fainte & indivifible Trinité.
Enfumez les trois Rois , c'eft à dire ,
noftre Soulphre , noftre Sel , & noftre
Mercure. Belle explication qui
éclaircit admirablement bien le
Texte : Dans un Palais à double
muraille , c'est à dire , dans une
Phiole ou dans un Fourncau. Beau
rapport de l'un à l'autre Ils.
déguiſent ainfi leurs obfcuritez
par d'autres , & les chofes tes
moins myfterieufes par de vains
myfteres. Quelles extravagan-
9
ces ?
du Mercure Galant. 297
Il auroit efté bien plus à propos
& plus à fouhaiter , que tous.
ces Auteurs euffent fait des dé
clarations intelligibles , exactes
& finceres , des Méthodes qu'ils
ont inutilement obfervées pour
parvenir à la multiplication des.
Métaux parfaits , que de s'en
faire à croire , & que de nous
abuſer. Du moins fçauroit. on les
routes qu'il faut éviter , on en
tenteroit de nouvelles ; & les
Curieux ne tomberoient pas aujourd'huy
dans les fautes que
mille autres ont déja faites . Mais
il n'y a que de la vanité & de la
mauvaiſe foy parmy les Hommes
, ny rien à efperer dans cet
Art, à moins que d'eftre éclairé
par le Pere des lumieres & par
le Maiftre des . Secrets , je veux
298. (Extraordinaire
•
dire par le Seigneur, 19b1aoob
Sifonc , Madame , quelquesuns
de vos Amis afpirent à faire
cette Pierre qui n'eſt pas Pierxes
qu'ils s'adreffent à Dieu pour en
obtenir la connoiffance , qu'ils
obfervent la Nature pour en
fçavoir les voyes , & fur tour ,
qu'ils prennent garde que leur
dépente en cet Ouvrage n'aille
pas plus loin par année , que
les Aumônes que chacun d'eux
eft obligé de diftribuer fui
vant fa condition aux Pauvres
de la Paroiffe. C'eft là
lairegle des Sages dans une
entrepriſe où l'on ne travaille
qu'à l'aveugle , où il eft incertain
que Dieu nous falle la grace de
nous laiffer réuffi , & où, tang
de Curieux fe font abilmez, faute
du Merture Galant.
de garder de meſure. Patép
conduite les plus Riches potent
faire plufieurs épreuves à la fois ,
& les moms Riches le contènterǝ
d'une ou de deux . bip
La plupart des Hermetiques
difent qu'une Once d'Or pur
fuffit pour la matiere? On en
peur factifier quatre ou cinq fois
autant pour les frais , & c'eft plus
que la façon ne demande .Je fçay
bien que fi l'on confulte ces Mia
ferables qui meurent de faim , &
qui fe vantent pourtant d'avoir
le Secret de s'enrichir , & d'en_779
Fichir les a on fera bien!
d'autres dépenfes , mais il ne faur
non plus croire cesignorans Fanfarons
, dont le malheureux état
dément ficlairement les paroles, *
E que les Romans des Hermetis
300
Extraordinaire
ques , dont les vains myfteres ne
cachent que des Fables .
Il y a quelques années qu'un
de mes Amis acheta d'un artiſte
Etranger un Manufcrit Latin de
ces Meffieurs , qui venoit de
Dannemarch , & mefme du La
boratoire du fameux Tico - Brahé,
à ce qu'on difoit, Tico- Brahé ,
Madame , eftoit un Prince de ce
pays là , qui vivoit en l'autre
fiecle , & qui ne fut gueres moins
attaché à la Chimie , qu'à l'AL
trologie , où il excella . Il y avoit
dans ce Manufcrit beaucoup de
Secrets affez curieux, & un entre
autres intitulé , Le Grain Métalli.
que qui croift au centuple. Une par
tie de ce fecret eftoit écrite en
chiffres , & eftoit demeurée inconnue
à l'Artiſte . Mon Amy me
du Mercure Galant.
301
pria de la déchiffrer , fi je pou
vois ; je m'en donnay la peine,
& j'en vins à bout ; mais temps
perdu. Nous connúmes que ce
Secret reffembloit aux Motres de
Geneve & aux Armes de Forest,
dont les plus mauvaiſesfont d'or
dinaire les plus embellies, Ce
n'eftoit qu'un nienfonge revétu
de mysteres , pour mieux duper
les innocens . Ainfi les Hommes
fe plaisent à exercer leurs malices
fur leurs femblables ; & s'il
eft vray de dire qu'un des grands
articles de la Sageffe , foit de ne
I croire perfonne , c'eft principa
lement à l'égard de ceux qui nous
promettent de nous faire acquerir
de grandes richeffes en peu
de temps par des voyes juftes .
Voilà , Madame , ce que je
3023 Extraordinäise
penfe de ce Sujer. Si pourtant
vous en avez d'autres fentimens,
& que quelqu'un de vos Amis ,
veüille travailler fur les Memoires
du mien qui eſt mort , qui
paffoit pour Sçavant dans l'Art ,
& qui m'a laillé un écrit de fa
main , intitulé , Le grand Oeuvre,
oû rour
eft expliqué fans dégui.
fement , fans equivoque , & avec
toutes les circonftances neceffai .
res , je vous l'envoyeray volontiers
n'ayant rien de réſervé
pour une Perfonne comme vous ,
dont les aimables qualitez meri.
tent fi bien l'eſtime , l'affection ,
& les fervices de tout le monde,
& principalement ceux , Madamé
, du Berger Fleuristes
Fermer
Résumé : LETTRE DU BERGER FLEURISTE A LA BELLE CURIEUSE DES AMBARS, Sur la Pierre Philosophale.
La lettre du Berger Fleuriste à la Belle Curieuse, publiée dans le Mercure Galant en janvier 1685, aborde le sujet de la Pierre Philosophale, un domaine inattendu pour le Berger Fleuriste, plus familier avec les fleurs et les galanteries. Il exprime son scepticisme face aux promesses des alchimistes, qui prétendent pouvoir multiplier les métaux précieux. Le Berger Fleuriste mentionne Hermès Trismégiste, un ancien monarque égyptien considéré comme le premier auteur de l'art de la Pierre Philosophale. Les alchimistes affirment avoir trouvé des secrets gravés sur une émeraude, mais le Berger Fleuriste doute de l'authenticité de ces informations, les jugeant vagues et ambiguës. Il explique que les alchimistes ont cherché à multiplier les métaux en s'inspirant de la multiplication des végétaux, mais leurs expériences ont échoué. Ils ont écrit des livres sur leurs méthodes, mais les ont rendus incompréhensibles pour éviter d'être démasqués comme imposteurs. Le Berger Fleuriste conclut que les livres sur la Pierre Philosophale sont des romans qui flattent l'avarice et recommande de les considérer comme tels pour éviter d'être trompé. Il regrette que les auteurs n'aient pas partagé leurs méthodes de manière claire et sincère, ce qui aurait permis d'éviter les erreurs passées. Le texte discute également de la vanité et de la mauvaise foi des hommes dans la quête de la Pierre philosophale, soulignant que seule l'illumination divine peut guider cette recherche. Il conseille aux alchimistes de prier Dieu, d'observer la nature et de limiter leurs dépenses à hauteur de leurs aumônes annuelles aux pauvres. Il met en garde contre l'excès de curiosité et l'abus de ressources, recommandant aux riches de faire plusieurs épreuves à la fois et aux moins fortunés de se contenter d'une ou deux. Les alchimistes estiment généralement qu'une once d'or pur suffit pour la matière, mais les frais peuvent être quatre ou cinq fois plus élevés. L'auteur critique ceux qui prétendent connaître le secret de l'enrichissement tout en vivant dans la pauvreté, ainsi que les fables des écrits hermétiques. L'auteur raconte l'histoire d'un manuscrit acheté par un ami, provenant du laboratoire de Tycho Brahé, un prince danois du siècle précédent, passionné par la chimie et l'astrologie. Le manuscrit contenait des secrets, dont un intitulé 'Le Grain Métallique qui croît au centuple', écrit en chiffres et demeuré inconnu de l'artiste. L'auteur a déchiffré ce secret, mais il s'est avéré être une fable sans valeur. Le texte se conclut par une réflexion sur la malice humaine et l'importance de ne pas croire facilement les promesses de richesse rapide. L'auteur offre de partager un écrit intitulé 'Le grand Oeuvre' d'un ami décédé, qui explique l'alchimie sans détours ni équivoques, à une personne digne de confiance et respectée.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
11
p. 48-68
DES CHOSES DIFFICLES A CROIRE. DIALOGUE SECOND.
Début :
L'Autheur du Dialogue que vous avez veu sur les choses / BELOROND. LAMBRET. BELOROND. Vous me trouvez en lisant chez Aulu-Gelle [...]
Mots clefs :
Nature, Peuples, Larcins, Opinions, Larron, Peines, Royaume, Capitaine, Plantes, Curiosité, Voyage, Croyance, Province, Amérique, Bourreau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DES CHOSES DIFFICLES A CROIRE. DIALOGUE SECOND.
L'Autheur du Dialogue:
que vous avez veufur les choſes
difficiles à croire , m'en a
envoyé un ſecond , dont je
vous fais part. Quoy qu'il
GALANT. 49
ſoit une ſuite du premier , la
matiere eſt differente, & cette
diverſité doit eftre agreable
aux Curieux , qui ſont
bien-aiſes d'apprendre beaucoup
, & de s'épargner la
peine des longues lectures.
- 255-22222 2522-2222
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOG VE SECOND.
BELOROND. LAMBRET.
V
BELOROND.
Ous me trouvez en li
ſant chez Aulu - Gelle
Avril 1685. E
۲۰ MERCURE
une verité qui paſſeroit pour
difficile à croire , fi elle n'étoit
miſeicy en pratique auf
ſi ſouvent qu'ailleurs ; c'eſt
quand il dit , que l'on punit
les petits Larrons , & qu'on
porte honneur aux grands :
Fures privatorum furtorum in
nervo atque compedibus ætatem
gerunt,fures publici in auro &
in purpura.
LAMBRET .
Un autre a dit encore que
les petits crimes ſont punis ,
& que les grands font portez
en triomphe : Sacrilegia minuta
puniuntur , magna in trium-
1
GALANT. 51
phis feruntur. Nous aurions
bbiieennddeesscchhoofſees à dire ſur cette
matiere , ſi nous voulions
nous ériger en Satyriques ;
mais croyez -moy, parlons du
larcin d'une autre maniereCe
n'eſt pas icy ſeulement qu'il
y a beaucoup de Larrons , &
que la plus- part ſont comblez
d'honneurs. Au Royaume
de Tangeo il y a un païs
appellé des Larrons , où l'on
tient à ſi grand honneur d'avoir
eu des Parens pendus
pour des vols commis, qu'on
s'y reproche comme une ef
pece d'infamie, ſi l'on n'en a
E ij
52 MERCURE
pointeu d'Executez en Juſti
ce pour une ſi belle cauſe.
Chez les Lacedemoniens le
larcin eſtoit permis , pourvû
qu'on ne fuſt point ſurpris
en le commettant. C'eſtoit
afin d'accoutumer ces Peuples
à chercher des artifices
& des ſtratagêmes , dont ils
ſe ſervoient ſouvent dans les
guerres qu'ils avoient avec
leurs ennemis. Un jeune Enfant
Lacedemonien fut fi fi
dele à executer cette Loy ,
qu'ayant dérobé un Renard ,
&l'ayant mis dans ſon ſein
pour le cacher aux yeux de
GALANT. 53
ceux qui le cherchoient , il
aima mieux ſe laiffer ronger
le ventre par cet animal, que
de découvrir ſon larcin .
BELOROND.
J'aurois de la peine à croire
ce que vous venez de me
dire , ſi je ne me ſouvenois
d'avoir lû chez Cefar l. 6. de
bello Gall. que les anciens
Allemans permettoient à la
Jeuneſſe de dérober, afin d'é.
viter l'oiſiveté ; dans Arrien
in Epict. 1. 3. c. 7. qu'Epicure
avoüoit bien que c'eſtoitune
grande faute de ſe laiffer furprendre
en dérobant ; mais
E iij
54 MERCURE
qu'il ne croyoit pas que hors
de cette furpriſe il y euft du
mal dans l'action ; & chez
Suetone in Ner. art. 16. que
les Romains avoient des Feſtes
& des Jeux : Quadrigariorum
lufus , qui leur permettoient
de prendre tout ce
qu'ils pouvoient. L'Empereur
Neron fut le premierqui condamna
cet injuſte uſage.Diodore
nous apprend que les
Egyptiens avoient un Prince
des Larrons , à qui l'on s'adreſſoit
, comme autrefois à
Paris au Capitaine des Coupeurs
de bourſe , pour recou
GALANT. 55
vrer ce qu'on avoit perdu ,
en donnant le quart du prix.
LAMBRET.
Vous avez apparemment
auſſi lû chez François Alvarez
, qu'il y a un Officier de la
Cour du Préte-Jan , qui n'a
que cette qualité de Capitaine
des Voleurs pour gages
de ſon Office , dont les fon-
Ctions confiftent à faire lever
&accommoder les tentes du
Roy.
BELORO ND .
Si l'eſtime que quelques
Peuples ont eue pour le larcin
paroiſt incroyable, la pei
E iij
56 MERCURE
ne que d'autres Peuples faifoient
fouffrir aux Larrons, ne
le-paroiſtra pas moins , comme
chez les Americains , au
rapport d'Oviedo 1. 5. hift.
c. 3. & l. 17. c. 4. qui les empaloient
vifs ; & chez ceux de
Carinthie, qui estoient fi animez
contre les Voleurs, que
ſur le ſeul ſoupçon ils les pendoient
, & puis faiſoient le
procés au Mort, ſe contentant
d'enſevelir honorable.
ment ceux contre leſquels
ils n'avoient point trouvé de
preuves ſuffiſantes pour les
condamner à la mort. C'eſt
GALANT. 57
Mercator qui nous l'apprend
dans ſon hiſtoire 1. 7. c. 13.
LAMBRET .
Ceux du Royaume de Lao
n'eſtoient pas ſi ſeveres dans
les châtimens des Larrons ,
puis qu'ils les puniffoient ſeulement
en leur faiſant couper
fur le corps , ſelon la qualité
du vol , une certaine portion
de chair , avec cette clauſe ,
que ſi le Bourreau en coupoit
trop , il eſtoit permis au
voleur de dérober aprés impunement
pour autant que
pouvoit valoir ce qu'on luy
avoit ôté de trop.
58 MERCURE
-
BELOROND.
à
Ce que vous venez de di
re me fait ſouvenir d'une coûtume
de Moſcovie , qui n'eſt
pas moins déraisonnable,puis
qu'elle veut qu'on donne la
Queſtion premierement
P'Accuſateur , pour voir s'il
perſiſtera dans ſon accufation
, & puis à l'Accuſe, ſi la
choſe en queſtion eſt demeurée
douteuſe. C'eſt Olearius
qui le tapporte 1. 3. Y a-t- il
rien de plus impertinent , ſelon
nous , que ces uſages ?
Et cependant ceux de Mofcovie
& de Lao s'imaginent
GALANT
queleurs Coûtumes font auſſi
raiſonnables qu'elles nous paroiſſent
ridicules & extravagantes
, tant il eſt vray que
chacun abonde en ſon ſens ,
& qu'on ne peut établir un
fondement certain ſur l'ef
prit ou plutoſt ſur les opinions
des hommes . Avoüons
de bonne foy que les Pyrrho .
niens n'eftoient pas les plus
mechans Philoſophes, quand
ils n'aſſuroient rien que par
leur, peut - eftre , cela ſe peut
Jaire
faire. Si l'enteſtement, la préſomption
, l'obſtination &
l'amour propre ne s'eſtoient
60 MERCURE
pas emparez de l'eſprit de la
plus -part des hommes , je ne
doute point qu'on ne leur
euſt rendu plus de justice ,
aprés avoir pourtant employé
laCirconciſion dont parle un
Pere de l'Egliſe , c'eſt à dire
aprés avoir retranché de leurs
opinions ce qui peut eſtre
contraire aux Veritez certai
nes & infaillibles de noſtre
Religion.
LAMBRET .
Devons-nous eſtre ſurpris
de voir les hommes ſi bizarres
dans leurs opinions &
dans leurs coûtumes , puis
GALANT. 61
que leur mere commune , je
veux dire la Nature, l'eſt encore
davantage dans ſes productions
. C'eſt dans la confideration
de la bizarrerie
qu'elle y fait paroître, que je
puis vous rapporter beaucoup
de choſes qui paroiſtront incroyables
à ceux qui ne mefurent
la puiſſance de la Nature
, que parce qu'ils ont vû
ou entendu . En effet un
,
homme qui n'a pas perdu ſon
clocher de veuë , peut - il ſe
réfoudre à croire qu'il y ait
en Ethiopie un Lac , comme
le rapporte Diodore deSicile,
62 MERCURE
Bibl.hift.l.2.c.5- dont les eaux
troublent tellement l'eſprit
de ceux qui en boivent, qu'ils
ne peuvent rien cacher de ce
qu'ils ſçavent ; en l'Amerique
une Plante qui repreſente diſtinctement
en ſa fleur tous
les inſtrumens de la Paſſion
du Fils de Dieu , au rapport
de Duval dans ſon Monde ;
en la vallée Baaras , qui eſt au
levant du Iourdain , une autre
Plante qui paroiſtcomme
un flambeau allumé pendant
la nuit ; en la Province des
Pudifetanaux , Indes Orientales
, un Arbre appellé l'ArGALANT.
63
bre de la Honte , dont les
feüülles s'étendent ou ſe re
tirent ſelon qu'on s'en éloi.
gne , ou que l'on s'en approche!
Enfin, pourra-t- il fſeeppeerr--
ſuader que le Boranetz quiſe
trouve au païs des Tartares
Zavolhans , qui eſt fait en
forme d'agneau dont il porte
le nom en leur Langue , eft
une Plante attachée à ſa racine
qui mange toute l'herbe
qui ſe trouve autour d'elle ,&
puis ſe ſeche quand il n'y en
a plus ; & ne démentira- t- il
pas Ariftote , ce genie de la
nature, quand il dit au l.s. des
64 MERCURE
Animaux,que le Fleuve Hypanis
prés du Boſphore Cimmerien,
porte en Eſté de petites
feüilles de la longueur
d'un gros grain de raiſin ,
d'où fortent des Oyſeaux à
quatre pieds appellez Ephemeres
, qui vivent , & volent
depuis le matin juſques à
midy , puis ſur le ſoir commencent
à défaillir , & enfin
meurent au Soleil couchant?
Je ſçay bien qu'il ſe peut faire
qu'il y ait des Auteurs tellement
paffionnez pour les
choſes extraordinaires , qu'ils
nous rapportent quelquefois
GALANT. 65
effrontémentdes fables qu'ils
prétendent faire paffer pour
des veritez ; mais quand je
fais réflexion qu'il ſe preſente
tous les jours à mes yeux
des prodiges qui ne demanderoient
pas moins d'admi
ration que le Boranetz , &
les Ephemeres , fi nous ne
bornions noſtre croyance par
la ſphere de noftre veuë , je
ne puis me réſoudre à donner
un démenty à tant de
grands hommes , qui aprés.
avoir étudié ſerieuſement la
Nature , ont bien voulu nous.
faire part de leurs connoiffan
Auril 168
66 MERCURE
ces & de leurs remarques, en
nous apprenant ſes prodi.
gieuſes merveilles.
BELOROND.
Ce n'eſt pas ſeulement à
cauſe que l'on ne voit pas les
choſes extraordinaires qui ſe
liſent dans les Voyages &
chez les Naturaliſtes que
l'on ne veut pas les croire ;
c'eſt encore parce que l'on.
ne comprend pas comment
elles ſe peuvent faire. Pour
moy , quand je ne puis penetrer
les cauſes des merveilles
de la Nature , je ne m'imagine
pas pour cela , qu'elles
GALANT. 67
2
ne foient pas en effet , mais
je conſole mon ignorance &
borne ma curiofité par un ,
Hac Deus mirari voluit , fcire
noluit. Je me dis à moy - même
, que Dieu veut que nous
les admirions , & non pas
que nous les connoiffions,
comme s'il avoit voulu humilier
noſtre eſprit dans l'é
tude de la Nature auſſi bien
que de la Religion, par une
experience continuelle de
fon ignorance & de ſa for
bleffe.
1 LAMBRET.
Separons- nous, je vous
Eij
68 MERCURE
prie , avec une ſi judicieuſe
réflexion. Elle ne ſervira pas.
peu à nous exciter à remarquer
encore des choſes plus
merveilleuſes que celles dont
nous venons de parler , pour
nous ſervir de matiere dans
noſtre premier Entretien,
que vous avez veufur les choſes
difficiles à croire , m'en a
envoyé un ſecond , dont je
vous fais part. Quoy qu'il
GALANT. 49
ſoit une ſuite du premier , la
matiere eſt differente, & cette
diverſité doit eftre agreable
aux Curieux , qui ſont
bien-aiſes d'apprendre beaucoup
, & de s'épargner la
peine des longues lectures.
- 255-22222 2522-2222
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOG VE SECOND.
BELOROND. LAMBRET.
V
BELOROND.
Ous me trouvez en li
ſant chez Aulu - Gelle
Avril 1685. E
۲۰ MERCURE
une verité qui paſſeroit pour
difficile à croire , fi elle n'étoit
miſeicy en pratique auf
ſi ſouvent qu'ailleurs ; c'eſt
quand il dit , que l'on punit
les petits Larrons , & qu'on
porte honneur aux grands :
Fures privatorum furtorum in
nervo atque compedibus ætatem
gerunt,fures publici in auro &
in purpura.
LAMBRET .
Un autre a dit encore que
les petits crimes ſont punis ,
& que les grands font portez
en triomphe : Sacrilegia minuta
puniuntur , magna in trium-
1
GALANT. 51
phis feruntur. Nous aurions
bbiieennddeesscchhoofſees à dire ſur cette
matiere , ſi nous voulions
nous ériger en Satyriques ;
mais croyez -moy, parlons du
larcin d'une autre maniereCe
n'eſt pas icy ſeulement qu'il
y a beaucoup de Larrons , &
que la plus- part ſont comblez
d'honneurs. Au Royaume
de Tangeo il y a un païs
appellé des Larrons , où l'on
tient à ſi grand honneur d'avoir
eu des Parens pendus
pour des vols commis, qu'on
s'y reproche comme une ef
pece d'infamie, ſi l'on n'en a
E ij
52 MERCURE
pointeu d'Executez en Juſti
ce pour une ſi belle cauſe.
Chez les Lacedemoniens le
larcin eſtoit permis , pourvû
qu'on ne fuſt point ſurpris
en le commettant. C'eſtoit
afin d'accoutumer ces Peuples
à chercher des artifices
& des ſtratagêmes , dont ils
ſe ſervoient ſouvent dans les
guerres qu'ils avoient avec
leurs ennemis. Un jeune Enfant
Lacedemonien fut fi fi
dele à executer cette Loy ,
qu'ayant dérobé un Renard ,
&l'ayant mis dans ſon ſein
pour le cacher aux yeux de
GALANT. 53
ceux qui le cherchoient , il
aima mieux ſe laiffer ronger
le ventre par cet animal, que
de découvrir ſon larcin .
BELOROND.
J'aurois de la peine à croire
ce que vous venez de me
dire , ſi je ne me ſouvenois
d'avoir lû chez Cefar l. 6. de
bello Gall. que les anciens
Allemans permettoient à la
Jeuneſſe de dérober, afin d'é.
viter l'oiſiveté ; dans Arrien
in Epict. 1. 3. c. 7. qu'Epicure
avoüoit bien que c'eſtoitune
grande faute de ſe laiffer furprendre
en dérobant ; mais
E iij
54 MERCURE
qu'il ne croyoit pas que hors
de cette furpriſe il y euft du
mal dans l'action ; & chez
Suetone in Ner. art. 16. que
les Romains avoient des Feſtes
& des Jeux : Quadrigariorum
lufus , qui leur permettoient
de prendre tout ce
qu'ils pouvoient. L'Empereur
Neron fut le premierqui condamna
cet injuſte uſage.Diodore
nous apprend que les
Egyptiens avoient un Prince
des Larrons , à qui l'on s'adreſſoit
, comme autrefois à
Paris au Capitaine des Coupeurs
de bourſe , pour recou
GALANT. 55
vrer ce qu'on avoit perdu ,
en donnant le quart du prix.
LAMBRET.
Vous avez apparemment
auſſi lû chez François Alvarez
, qu'il y a un Officier de la
Cour du Préte-Jan , qui n'a
que cette qualité de Capitaine
des Voleurs pour gages
de ſon Office , dont les fon-
Ctions confiftent à faire lever
&accommoder les tentes du
Roy.
BELORO ND .
Si l'eſtime que quelques
Peuples ont eue pour le larcin
paroiſt incroyable, la pei
E iij
56 MERCURE
ne que d'autres Peuples faifoient
fouffrir aux Larrons, ne
le-paroiſtra pas moins , comme
chez les Americains , au
rapport d'Oviedo 1. 5. hift.
c. 3. & l. 17. c. 4. qui les empaloient
vifs ; & chez ceux de
Carinthie, qui estoient fi animez
contre les Voleurs, que
ſur le ſeul ſoupçon ils les pendoient
, & puis faiſoient le
procés au Mort, ſe contentant
d'enſevelir honorable.
ment ceux contre leſquels
ils n'avoient point trouvé de
preuves ſuffiſantes pour les
condamner à la mort. C'eſt
GALANT. 57
Mercator qui nous l'apprend
dans ſon hiſtoire 1. 7. c. 13.
LAMBRET .
Ceux du Royaume de Lao
n'eſtoient pas ſi ſeveres dans
les châtimens des Larrons ,
puis qu'ils les puniffoient ſeulement
en leur faiſant couper
fur le corps , ſelon la qualité
du vol , une certaine portion
de chair , avec cette clauſe ,
que ſi le Bourreau en coupoit
trop , il eſtoit permis au
voleur de dérober aprés impunement
pour autant que
pouvoit valoir ce qu'on luy
avoit ôté de trop.
58 MERCURE
-
BELOROND.
à
Ce que vous venez de di
re me fait ſouvenir d'une coûtume
de Moſcovie , qui n'eſt
pas moins déraisonnable,puis
qu'elle veut qu'on donne la
Queſtion premierement
P'Accuſateur , pour voir s'il
perſiſtera dans ſon accufation
, & puis à l'Accuſe, ſi la
choſe en queſtion eſt demeurée
douteuſe. C'eſt Olearius
qui le tapporte 1. 3. Y a-t- il
rien de plus impertinent , ſelon
nous , que ces uſages ?
Et cependant ceux de Mofcovie
& de Lao s'imaginent
GALANT
queleurs Coûtumes font auſſi
raiſonnables qu'elles nous paroiſſent
ridicules & extravagantes
, tant il eſt vray que
chacun abonde en ſon ſens ,
& qu'on ne peut établir un
fondement certain ſur l'ef
prit ou plutoſt ſur les opinions
des hommes . Avoüons
de bonne foy que les Pyrrho .
niens n'eftoient pas les plus
mechans Philoſophes, quand
ils n'aſſuroient rien que par
leur, peut - eftre , cela ſe peut
Jaire
faire. Si l'enteſtement, la préſomption
, l'obſtination &
l'amour propre ne s'eſtoient
60 MERCURE
pas emparez de l'eſprit de la
plus -part des hommes , je ne
doute point qu'on ne leur
euſt rendu plus de justice ,
aprés avoir pourtant employé
laCirconciſion dont parle un
Pere de l'Egliſe , c'eſt à dire
aprés avoir retranché de leurs
opinions ce qui peut eſtre
contraire aux Veritez certai
nes & infaillibles de noſtre
Religion.
LAMBRET .
Devons-nous eſtre ſurpris
de voir les hommes ſi bizarres
dans leurs opinions &
dans leurs coûtumes , puis
GALANT. 61
que leur mere commune , je
veux dire la Nature, l'eſt encore
davantage dans ſes productions
. C'eſt dans la confideration
de la bizarrerie
qu'elle y fait paroître, que je
puis vous rapporter beaucoup
de choſes qui paroiſtront incroyables
à ceux qui ne mefurent
la puiſſance de la Nature
, que parce qu'ils ont vû
ou entendu . En effet un
,
homme qui n'a pas perdu ſon
clocher de veuë , peut - il ſe
réfoudre à croire qu'il y ait
en Ethiopie un Lac , comme
le rapporte Diodore deSicile,
62 MERCURE
Bibl.hift.l.2.c.5- dont les eaux
troublent tellement l'eſprit
de ceux qui en boivent, qu'ils
ne peuvent rien cacher de ce
qu'ils ſçavent ; en l'Amerique
une Plante qui repreſente diſtinctement
en ſa fleur tous
les inſtrumens de la Paſſion
du Fils de Dieu , au rapport
de Duval dans ſon Monde ;
en la vallée Baaras , qui eſt au
levant du Iourdain , une autre
Plante qui paroiſtcomme
un flambeau allumé pendant
la nuit ; en la Province des
Pudifetanaux , Indes Orientales
, un Arbre appellé l'ArGALANT.
63
bre de la Honte , dont les
feüülles s'étendent ou ſe re
tirent ſelon qu'on s'en éloi.
gne , ou que l'on s'en approche!
Enfin, pourra-t- il fſeeppeerr--
ſuader que le Boranetz quiſe
trouve au païs des Tartares
Zavolhans , qui eſt fait en
forme d'agneau dont il porte
le nom en leur Langue , eft
une Plante attachée à ſa racine
qui mange toute l'herbe
qui ſe trouve autour d'elle ,&
puis ſe ſeche quand il n'y en
a plus ; & ne démentira- t- il
pas Ariftote , ce genie de la
nature, quand il dit au l.s. des
64 MERCURE
Animaux,que le Fleuve Hypanis
prés du Boſphore Cimmerien,
porte en Eſté de petites
feüilles de la longueur
d'un gros grain de raiſin ,
d'où fortent des Oyſeaux à
quatre pieds appellez Ephemeres
, qui vivent , & volent
depuis le matin juſques à
midy , puis ſur le ſoir commencent
à défaillir , & enfin
meurent au Soleil couchant?
Je ſçay bien qu'il ſe peut faire
qu'il y ait des Auteurs tellement
paffionnez pour les
choſes extraordinaires , qu'ils
nous rapportent quelquefois
GALANT. 65
effrontémentdes fables qu'ils
prétendent faire paffer pour
des veritez ; mais quand je
fais réflexion qu'il ſe preſente
tous les jours à mes yeux
des prodiges qui ne demanderoient
pas moins d'admi
ration que le Boranetz , &
les Ephemeres , fi nous ne
bornions noſtre croyance par
la ſphere de noftre veuë , je
ne puis me réſoudre à donner
un démenty à tant de
grands hommes , qui aprés.
avoir étudié ſerieuſement la
Nature , ont bien voulu nous.
faire part de leurs connoiffan
Auril 168
66 MERCURE
ces & de leurs remarques, en
nous apprenant ſes prodi.
gieuſes merveilles.
BELOROND.
Ce n'eſt pas ſeulement à
cauſe que l'on ne voit pas les
choſes extraordinaires qui ſe
liſent dans les Voyages &
chez les Naturaliſtes que
l'on ne veut pas les croire ;
c'eſt encore parce que l'on.
ne comprend pas comment
elles ſe peuvent faire. Pour
moy , quand je ne puis penetrer
les cauſes des merveilles
de la Nature , je ne m'imagine
pas pour cela , qu'elles
GALANT. 67
2
ne foient pas en effet , mais
je conſole mon ignorance &
borne ma curiofité par un ,
Hac Deus mirari voluit , fcire
noluit. Je me dis à moy - même
, que Dieu veut que nous
les admirions , & non pas
que nous les connoiffions,
comme s'il avoit voulu humilier
noſtre eſprit dans l'é
tude de la Nature auſſi bien
que de la Religion, par une
experience continuelle de
fon ignorance & de ſa for
bleffe.
1 LAMBRET.
Separons- nous, je vous
Eij
68 MERCURE
prie , avec une ſi judicieuſe
réflexion. Elle ne ſervira pas.
peu à nous exciter à remarquer
encore des choſes plus
merveilleuſes que celles dont
nous venons de parler , pour
nous ſervir de matiere dans
noſtre premier Entretien,
Fermer
Résumé : DES CHOSES DIFFICLES A CROIRE. DIALOGUE SECOND.
En avril 1685, Belorond et Lambret discutent des pratiques variées concernant le vol et la punition des voleurs à travers différentes cultures. Belorond observe que les petits voleurs sont souvent punis, tandis que les grands voleurs sont parfois honorés. Lambret renchérit en affirmant que les petits crimes sont punis, alors que les grands sont souvent célébrés. Ils citent des exemples comme le royaume de Tangeo, où les familles se vantent d'ancêtres pendus pour vol, et Sparte, où le vol était encouragé pour développer la ruse. Belorond mentionne des pratiques anciennes chez les Germains, les Romains et les Égyptiens. Lambret parle d'un officier au service du Prêtre Jean chargé de voler pour le roi. Belorond évoque des peines sévères chez les Amérindiens et en Carinthie, contrastées avec des punitions plus légères au Laos et en Moscovie. Leur dialogue se conclut par une réflexion sur la diversité des coutumes humaines, chaque culture trouvant ses pratiques raisonnables même si elles semblent ridicules à d'autres. Le texte aborde également la diversité et les étrangetés observées dans la nature et chez les hommes. Lambret souligne que les hommes sont souvent surpris par les bizarreries des coutumes et des opinions humaines, mais que la nature est encore plus surprenante. Il cite plusieurs exemples extraordinaires, tels qu'un lac en Éthiopie révélant les secrets de ceux qui en boivent, une plante en Amérique représentant les instruments de la Passion du Christ, une plante lumineuse en vallée Baaras, un arbre aux feuilles sensibles en Inde, et une plante carnivore chez les Tartares Zavolhans. Il mentionne aussi des oiseaux éphémères décrits par Aristote. Lambret reconnaît que certains auteurs peuvent exagérer ou inventer des récits, mais affirme que les observations de grands naturalistes méritent crédibilité. Belorond ajoute que l'incrédulité face à ces phénomènes vient souvent de l'incompréhension de leurs mécanismes. Il conclut en acceptant l'ignorance humaine devant les merveilles de la nature et de la religion, citant 'Hac Deus mirari voluit, scire noluit'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
12
p. 161-194
DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE TROISIEME.
Début :
Voicy un troisiéme Entretien de Mr B. Vous y trouverez tant / Depuis nostre dernier entretien, j'ay pris un plaisir singulier [...]
Mots clefs :
Lambert, Belorond, Dialogue, Relations, Morale, Philosophie, Philosophes, Sciences, Réflexions, Pythagore, Peuples, Esprit, Indes, Curiosité, Médecine, Géométrie, Silence, Arithmétique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE TROISIEME.
Voicy un troifiéme Entre
tien de M B. Vous y trou
verez tant de chofes curieufes
, que je fuis feur qu'il ne
vous plaira pas moins que
les deux premiers que vouss
avez veus.
Mday 1685.
162 MERCURE
525252 ·52525: 25255
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOGVE TROISIE'ME.
BELOROND , LAMBRET .
BELOROND .
Depuis
noftre
dernier
entretien,
j'ay pris un plai-
~
fir fingulier à lire quelques
Relations , de la verité def
quelles je ne doute point,
parce que ceux qui ont bien
voulu les donner au Public,
GALANT. 163
& qui nous affeurent avoir
efté témoins de ce qu'ils y
rapportent , font trop obligez
à ne la point trahir , tant
par leur eſprit que par leur
état , puis qu'ils font une profeffion
particuliere
de la foûtenir
jufques aux extrémitez:
du monde .
LAMBRET.
C'est un auffi grand dé
faut d'ajoûter foy avec trop ,
de facilité à toutes fortes de :
Relations , que de ne riem
croire de ce qu'elles contien
nent.
O ij
164 MERCURE
BELORO ND ,
Je l'avouë ; mais avoiiez
auffi qu'il faut concevoir
comme un Axiôme certain ,
que ceux qui tiennent pour
Fables tout ce qui fe dit des
coûtumes differentes des nôdes
effets extraordinai
tres ,
res , & des merveilles de la
Nature, fe rendent enfin euxmefmes
la Fable des Gens
d'efprit , qui connoiſſent
mieux qu'eux les changemens
& les varietez dont l'ef
prit humain eft capable , & le
pouvoir de cette Nature dont
il nous eft impoffible
de pene
5
GALANT. 165
trer ny de meſurer toute l'étendue.
Quand on lit , par
exemple , dans de certains.
Autheurs , qu'il y a eu des
Hommes qui ont vécu des
mois & mefme des années
> fans
manger un
ignorant
qui
veut
paffer
pour
efprit
fort
, traitera
de Fables
ces
fortes
d'Histoires
, pendant
qu'un
Pomponace
, ce grand
Sectateur
d'Ariftote
, & d'autres
Philofophes
ne s'en
étonneront
pas , à caufe
de cette
réflexion
, que
tout ce qui le
voit
au refte
des Animaux
la
Nature
fe plaift
à le réaliſer
166 MERCURE
1
en quelque Homme . C'eft
pourquoy ils ne font pas fur- f
pris quand ils apprennent
qu'il y a eu des Hommes qui
ont vécu long- temps fans
manger , puis que l'étude
qu'ils ont fait de la Nature,
leur a appris que non feule
ment les Serpens , les Mouches
, les Marmottes & les
Hirondelles , mais encore les
Ours mefmes , & les Crocodiles
, tous grands qu'ils font,
paffent une partie de l'année
fans manger
.
LAMBRET :
Vous voulez bien qu'à ce
GALANT. 167
propos j'interrompe
le recit.
de ce que vous avez leu dans
les Relations
dont vous venez
de parler , en vous diſant
ce que j'ay appris ils n'y a pas
long- temps , de quelques
Perfonnes
qui ont vécu plufieurs
jours , & mefme plufieurs
années fans manger
.
BELOROND .
Parlez , me voila preft à,
yous écouter.
LAMBRE T.
Alexandre Beneicus Me.
decin , écrit qu'un Vénitien
demeura quarante jours fans
boire ny manger. On ap
168 MERCURE
prend dans noftre Mercure
François , que la Fille d'un
Maréchal de Confolent en
Angoumois appellée Jeanne
Belon , a vécu plus de dixhuit
mois de fuite , fans prendre
aucune nourrirure. Tout
ce qu'elle faifoit c'eftoit
d'ouvrir au matin les Fenêtres
de fa Chambre , & de fe
tenir à l'air. Hermolaus Barbarus
dit que du temps de
Leon X. un Preftre a vécu
quarante ans à Rome de la
refpiration de l'air , ce que ce
Pape verifia en préfence de
plufieurs Princes. Albert le
Grand
GALANT. 169
"
Grand affeure avoir veu dans
laVille de Cologne un Fol qui
paffa fept femaines fans rien
manger , beuvant feulement
quelquefois de l'eau . Du
temps de Gregoire XI. un
jeune Ecolier qui étudioit à
Lubech , fe retira en un lieu
fecret pour dormir , & là il
dormit pendant fept ans, tout
le monde croyant qu'il s'étoit
retiré hors de la Ville.
Krentz. Vandal . 1. 8. c . 36 .
Pontanus nous affeure auffi
avoir veu un Homme qui ne
bût jamais en ſa vie ny Eau
ny Vin. Je puis mettre dans
May 1685.
P
170 MERCURE
le mefme rang ce que nous
apprend lamblique c. 3. De
Vita Pyth. quand il dit que
Pythagore demeura trois
jours & deux nuits dans une
mefme poſture fans boire,
fans manger & fans dormir,
ce que je crois facilement
quand je fais reflexion aux
fréquentes abftractions
&
aux élevations d'efprit de ce
Philofophe .
BELOROND .
Tous ces Gens - là n'avoient
pas apparemment
.
mangé d'un certain Animal
qui fe trouve en Suede appelGALANT
171
lé Filfros ou Rofomach , c'eſt à
dire le Goulu , au rapport de
Cardan , & du Medecin
Lombard Megabenus. Ils difent
que cet animal a toûjours
faim fans fe jamais raf
fafier , avec cette proprieté,
fi l'on fe couvre de fa que
peau, l'on a auffi toûjours envie
de boire & de manger
,
fans qu'on puiffe eftre raffafié.
LAMBRET.
Il faut plûtoft croire qu'ils
fe feroient fervis , s'ils l'avoient
fceu , du fruit nommé
Coca ou Cocos , femblable
Pij
172 MERCURE
à un Melon , qui ſe trouve au
Perou en l'Ifle Zebut , parce
qu'il a toutes fortes de goufts
fans en avoir aucun , & que
ceux qui le portent dans leur
bouche ne font fujets à avoir
ny faim ny foif ; ce qui me
fait reffouvenir d'un autre
Fruit nomé Peci , qui fe cueille
à la Chine , & dont parle le
Pere Martini. Il dit avoir fait
plufieurs fois l'experience
qu'en le mettant dans la bouche
avec une Monnoye de
cuivre , les dents la rompent
avec la mefme facilité que ce
Fruit , réduisant le tout en une
1
GALANT. 173
fubftance bonne à manger.
Les Malabares , Peuples des
Indes Orientales, paffent bien
tout le jour fans manger , en
prenant deux grains d'une
Pafte qu'ils appellent Anfian,
& qu'ils font venir de Cambaye
; mais ils font obligez
de continuer cette nourriture
car fi une fois ils l'avoient
quitée , ils ne pourroient
pas vivre quatre jours,
quand mefme ils uferoient
d'autres viandes . Mais cela
fuffit fur cette matiere . Venons
, je vous prie , à ce que
Vous avez remarqué dans
Piij
174 MERCURE
les Relations que vous avez
leuës.
BELOROND.
Ces Relations font celle
d'un Pere Jéfuîte touchant ce
qui s'eft paffé en Canada aux
années 1657. & 1658. & celle
de Mandello. Voicy ce que
j'ay trouvé de plus curieux
dans la premiere . Chez les
Peuples qui habitent ce Païs,
on fe cicatrife & on fe bar
bouille le vifage, pour le rendre
plus agreable. Les cheveux
noirs , roides , & luifans
de graiffe , font estimez les
plus beaux. Au lieu de pouGALANT.
175
dre de Chipre , on fe fert
pour les poudrer , de duvet
ou de petites plumes
d'Oyfeaux . Le Mufc put à
Le petit Oyfeau kur
nez .
qui fe trouve dans les oeufs
que nous appellons couvis ,
leur eft de tres- bon gouft.
Ils hument l'écume du pot ,
& boivent la graiſſe avec volupté
Le potage s'y fert le
dernier
. Le pain fe mange
feparément fans le mefler avec
les autres viandes , & on n'y
boit qu'apres le repas. La
chemile fe met pardeffus
I habit.
C'eft une galanterie chez
Piiij
176 MERCURE
eux , que d'avoir les ongles
tres -grands. Lors qu'ils dancent,
ils fe tiennent fort cour
bez afin d'avoir bonne grace.
Ils enterrent leurs Morts avec
plufieurs hardes , s'imaginant
qu'ils s'en ferviront en l'autre
Monde , & en les enterrant
ils leur font garder dans
la foffe où ils les mettent , la
mefme poſture & affiette
qu'ils tenoient dans le ventre
de leur Mere. Ces coûtumes
font à préſent la plûpart
détruites , comme le raportent
ceux qui reviennent -
de ces Pais- là , parce qu'el
GALANT. 177
les font trop oppofées à celles
des François qui y habi.
tent, & qui n'ont pas cu moins
de foin de policer ces Peuples,
que de les inftruire dans
la veritable Religion . Jay
remarqué dans la feconde
Relation , que la main gau
che eft reputée la plus hono
rable chez les Japonnois ;
que les Filles Banianes des
Indes Orientales fe marient
dés l'âge de fept ou huit
parce que celles qui en ont
douze , font reputées furannées
; qu'elles font gloire d'a
voir les dents noires , & que
ans,
178 MERCURE
tout le Clergé de l'Ifle Formoſe
eft féminin , n'y ayant
que ce Sexe qui fe mefle de
la Religion . Ne m'obligez
pas , je vous prie , à vous
faire un plus long recit de
toutes ces bizarreries , parce
que je ne puis refifter plus
long- temps à la curiofité d'aprendre
quelque chofe de la
vie & des opinions de Pytagore
, que je me fuis toujours
repréſenté comme un
Homme extraordinaire . Ce
que vous m'avez déja dit de
ce Philofophe , me donne
fujet de croire qu'il vous fera
GALANT. 179
aifé de m'inftruire de ce que
j'ay envie de fçavoir .
LAMBRET.
Je le feray volontiers , autant
que je pourray rappeller
dans ma mémoire ce que
j'en ay leu chez Diogénes
Laërce, Iamblique , Diodore
de Sicile , Ciceron , T. Live,
Jofephe, Plutarque, Clement
Alexandrin , S. Ambroife ,
Eufebe , Philoftrate , S. Tho
mas , & Voffius.
Pytagore eftoit de Samos,
& vivoit du temps de Tuldius
Hoftilius , felon T Live,
& de Tarquin le Superbe,
180 MERCURE
felon Ciceron & Aulugelle.
S. Ambroise prétend qu'il
eftoit Juif d'extraction , &
Clement Alexandrin dit qu'il
s'eftoit laiffé circoncire par
les Preftres d'Egypte , pour
eftre inftruit en leur Philofophie,
qu'ils tenoient des Juifs ;
& c'est à propos de cette Circoncifion
, qu'il rapporte
pinion de ceux qui l'ont mef
me pris pour le Prophete Ezéchiel.
Jofephe luy donne le
premier rang entre tous les
Philofophes , & veut qu'il ait
tiré les plus beaux traits de
La Philofophie , de la Synago
l'oGALANT.
181
E
gue
des Hébreux . Il fit plufieurs
Voyages , pour s'infruire
de tout ce qu'il y avoit
de plus curieux de fon temps
dans toutes les Sciences , & il
reüffit fi heureuſement dans
cette avidité de fçavoir, qu'il
fe rendit extrémement habile
dans la Morale , la Politique,
la Phyſique , la Medecine,
les Méchaniques , l'Aftrolo
gie , la Geographie , la Mufique
, l'Arithmétique , la
Geométrie, & en tout ce qu'il
ya de plus rare dans les Mathematiques.
Voicy les preuves
que nous donne fon Hif
.
182 MERCURE
toire de fon habileté dans
toutes ces Sciences .
Pour la Morale,il ne faut que
faire reflexion fur les beaux ·
Préceptes & fur les Symboles
énigmatiques qu'il en a
donnez , & entre autres fur
ceux- cy.
Ou taiſez- vous , ou dites
quelque chofe qui foit meilleur
que le filence , pour
faire connoiftre
qu'on doit prendre
garde à ne parler que bien
à propos.
Ne foyez pas moins fidelle à
garder le dépost d'un Secret , que
celuy d'un Tréfor. Cet avis n'eft
GALANT. 183
pas de moindre importance
que le premier pour
civile .
la vie
Touchez la Terre , quand il
tonne , pour faire entendre
le befoin que nous avons de
nous humilier devant le Ciel,
autant de fois qu'il nous marque
fa colere par les adverſitez
dont ils nous afflige.
B
Ne combatez jamais pour
obtenir la victoire , parce qu'on
ne fçauroit éviter avec trop
de foin l'envie qui la fuit.
Ne cheminez pas dans les
grands Chemins. C'eſt à dire,
ne fuivez pas les fottes opinions
du Vulgaire.
184 MERCURE
table ,
Ne vous affejez jamais à
que
le Sel n'y ait efté
mis auparavant. C'est à dire,
faites provifion de juſtice &
de fageffe avant que de vous
mettre à manger , parce que
c'eft dans ce temps qu'on en
a le plus de befoin.
Toutes chefes doivent estre communes
entre les Amis , parce
qu'un Amy doit regarder fon
Amy comme un autre foymefme.
Regardez les Loix comme les
des Villes , aufquel.
Couronnes des Villes ,
les on ne peut toucher fans
crime.
GALANT. 185
Ne frapez pas dans la main
de toutes Perfonnes indiférem
ment , c'eſt à dire , ne proſtituez
pas voſtre amitié.
Ne foufrez point d'Hyrondelles
fur le toit , pour montrer
que nous devons nous
défier de ceux qui ne nous
font des careffes que dans .
la profpérité
.
A
GoisAbftenez- vous des Ferves . 11
vouloit enſeigner par ce Pré--
cepte , qu'il ne faut pas rechercher
les Magiftratures,
parce qu'elles fe donnoient
par des fufrages dont les Fé
ves eftoient les marques.
May 1685.
Q
186 MERCURE
Ne mangez point de Poiffons
, pour faire voir combien
ceux qui aimoient le filence
luy eftoient chers .
Ne mangez jamais de la
main gauche. Ses Difciples
ont entendu par ce Précepte
prohibitif, qu'il ne faloit jamais
tirer fa fubſiſtance d'un
gain illegitime , ny d'actions
qui fuffent contre la juſtice
& l'équité.
Gratez le dedans de vostre
tefte en fortant du Logis , & le
derriere quand vous y entrez-
L'une & l'autre action fignifioit
felon ma penſée , qu'il
GALANT. 187
faut le matin , lors qu'on va
dehors ,longer attentivement
à ce qu'on doit faire , & le
foir en fe retirant , faire ré
flection fur les actions de la
journée , pour remédier à
celles qui auroient efté obmifes.
Ne fortez jamais d'un Carroffe
les pieds joints. C'eſt à
caufe que cette pofture oblige
à une defcente précipitée, &
qui s'exécute tout d'un coup.
Il vouloit apprendre par là
à ceux qui changent de réfolution
, & qui quitent un
deffein , ou un employ pour
Q "
188 MERCURE
en prendre un autre , qu'ils
doivent exécuter ce changement
petit à petit , & pref.
que infenfiblement , afin d'éviter
par cette prudence &
cette circonfpection tout ce
qu'on y peut trouver de furprenant,
Si l'on a veu Pytagore exceller
dans la Morale , les au
tres Sciences n'ont pas moins
contribué à rendre fon nom
fameux.
Diogenes raporte
que la Médecine luy doit
beaucoup. On ne peut douter
de fon habileté dans la
Politique , puis qu'il eut part
GALANT. 189
au Gouvernement des Villes
de Crotone , de Metapont,
& de Tarente où il demeuroit
ordinairement . Dans la
Phyfique , il prédit un tremblement
de terre par la faveur
de l'eau d'un Puits dont
il avoit beu. Dans les Mecaniques
; Ariftoxénus a écrit
que les Grecs tenoient de
luy leurs Poids & leurs Mefures.
Dans l'Aftrologie ; il
s'aperceut le premier , que
Vefper, & Phoſphore ou Lucifer
n'eftoient qu'une même
Etoile. Dans la Geographie
;
il affura qu'il y avoit des An190
MERCURE
tipodes. Dans la Muſique ;
il la faifoit fervir pour la Morale
, adouciffant les plus violentes
paffions de l'ame par
la mélodie ; témoin ce jeune
Homme defefperé d'amour,
qu'il remit dans fon bon fens
avec un Air Spondaïque ou
Sacrifical. Dans l'Arithmétique
, il en inventa de nouvelles
Régles. Dans la Geométrie
; il la mit en fa perfection
, lors qu'elle n'avoit
que les premiers élémens
qu'un certain Mæris avoit
donnez . C'eft luy qui a trouvé
cebeau Theoréme qui le voir
GALANT. 191
C
dans la 47 Proportion du premier
Livre des Elémens d'Eu
clide.
Ce grand Homme , tout
profond & univerfel qu'il étoit
dans les Sciences , eut pourtant
affez d'humilité pour
eftre le premier qui refufa le
nom de Sage , difant que ce
Titre n'appartenoit qu'à Dieu
feul. Il fe contenta de celuy
de Philofophe , c'eft à dire
d'Amy de la Sageffe ,
fe faifant pour ainfi dire , le
Parrain de la Philofophie.
Quoy qu'il ait affez bien penſé
de Dieu , que ce foit le pre192
MERCURE
*
mier des Philofophes qui ait
foûtenu l'Immortalité
de l'Ame
, & que Saint Thomas le
reconnoifle avecSocrate pour
les deux plus vertueux Hommes
qu'ait eu le Paganiſme,
il ne laiffe pas d'eftre tres-
• digne de cenfure , à caufe de
Métempficofe
, ou Tranf
migration des Ames. On l'a
accufé de Magie , mais les
contes dont on s'eft fervy
pour authoriſer cette accufa
tion , font fi ridicules , qu'ils
ne méritent pas la peine d'étre
refutez ; fi on veut pourtant
avoir cette fatisfaction,
fa
on
GALANT. 193
on n'a qu'à lire la fçavanté
Apologie de M Naudé. Les
Gnoftiques & une certaine
Marcelline adoroient fon
Image au rapport de Saint
Irenée & de Saint Auguftin.
Juftin dit que ceux de Metapont
l'adorerent comme un
Dieu. On ne fçait point
certainement de quelle maniere
il eft mort. Quelquesuns
difent qu'ilfut affafliné
fur le bord d'un Champ fené
de Féves , parce quil n'ofoit
y mettre le pied ; mais cette
Hiftoire eft fi indigne de ce
grand Homme , que je ne la
May 1685.
R
194 MERCURE
regarde que comme un Conte
fair à plaifir par fes Ennemis.
D'autres difent qu'il perit
de faim & de miferes
aprés quarante jours de prifon.
Il y en a enfin qui affeurent
qu'un Homme à qui il
n'avoit pas voulu enfeigner
fa Philofophie , le brûla avec
fes Diſciples dans la maiſon
où ils eftoient. La fin de la
vie de ce Philofophe , fera
s'il vous plaiſt , celle de noſtre
converſation .
tien de M B. Vous y trou
verez tant de chofes curieufes
, que je fuis feur qu'il ne
vous plaira pas moins que
les deux premiers que vouss
avez veus.
Mday 1685.
162 MERCURE
525252 ·52525: 25255
DES CHOSES
DIFFICILES A CROIRE.
DIALOGVE TROISIE'ME.
BELOROND , LAMBRET .
BELOROND .
Depuis
noftre
dernier
entretien,
j'ay pris un plai-
~
fir fingulier à lire quelques
Relations , de la verité def
quelles je ne doute point,
parce que ceux qui ont bien
voulu les donner au Public,
GALANT. 163
& qui nous affeurent avoir
efté témoins de ce qu'ils y
rapportent , font trop obligez
à ne la point trahir , tant
par leur eſprit que par leur
état , puis qu'ils font une profeffion
particuliere
de la foûtenir
jufques aux extrémitez:
du monde .
LAMBRET.
C'est un auffi grand dé
faut d'ajoûter foy avec trop ,
de facilité à toutes fortes de :
Relations , que de ne riem
croire de ce qu'elles contien
nent.
O ij
164 MERCURE
BELORO ND ,
Je l'avouë ; mais avoiiez
auffi qu'il faut concevoir
comme un Axiôme certain ,
que ceux qui tiennent pour
Fables tout ce qui fe dit des
coûtumes differentes des nôdes
effets extraordinai
tres ,
res , & des merveilles de la
Nature, fe rendent enfin euxmefmes
la Fable des Gens
d'efprit , qui connoiſſent
mieux qu'eux les changemens
& les varietez dont l'ef
prit humain eft capable , & le
pouvoir de cette Nature dont
il nous eft impoffible
de pene
5
GALANT. 165
trer ny de meſurer toute l'étendue.
Quand on lit , par
exemple , dans de certains.
Autheurs , qu'il y a eu des
Hommes qui ont vécu des
mois & mefme des années
> fans
manger un
ignorant
qui
veut
paffer
pour
efprit
fort
, traitera
de Fables
ces
fortes
d'Histoires
, pendant
qu'un
Pomponace
, ce grand
Sectateur
d'Ariftote
, & d'autres
Philofophes
ne s'en
étonneront
pas , à caufe
de cette
réflexion
, que
tout ce qui le
voit
au refte
des Animaux
la
Nature
fe plaift
à le réaliſer
166 MERCURE
1
en quelque Homme . C'eft
pourquoy ils ne font pas fur- f
pris quand ils apprennent
qu'il y a eu des Hommes qui
ont vécu long- temps fans
manger , puis que l'étude
qu'ils ont fait de la Nature,
leur a appris que non feule
ment les Serpens , les Mouches
, les Marmottes & les
Hirondelles , mais encore les
Ours mefmes , & les Crocodiles
, tous grands qu'ils font,
paffent une partie de l'année
fans manger
.
LAMBRET :
Vous voulez bien qu'à ce
GALANT. 167
propos j'interrompe
le recit.
de ce que vous avez leu dans
les Relations
dont vous venez
de parler , en vous diſant
ce que j'ay appris ils n'y a pas
long- temps , de quelques
Perfonnes
qui ont vécu plufieurs
jours , & mefme plufieurs
années fans manger
.
BELOROND .
Parlez , me voila preft à,
yous écouter.
LAMBRE T.
Alexandre Beneicus Me.
decin , écrit qu'un Vénitien
demeura quarante jours fans
boire ny manger. On ap
168 MERCURE
prend dans noftre Mercure
François , que la Fille d'un
Maréchal de Confolent en
Angoumois appellée Jeanne
Belon , a vécu plus de dixhuit
mois de fuite , fans prendre
aucune nourrirure. Tout
ce qu'elle faifoit c'eftoit
d'ouvrir au matin les Fenêtres
de fa Chambre , & de fe
tenir à l'air. Hermolaus Barbarus
dit que du temps de
Leon X. un Preftre a vécu
quarante ans à Rome de la
refpiration de l'air , ce que ce
Pape verifia en préfence de
plufieurs Princes. Albert le
Grand
GALANT. 169
"
Grand affeure avoir veu dans
laVille de Cologne un Fol qui
paffa fept femaines fans rien
manger , beuvant feulement
quelquefois de l'eau . Du
temps de Gregoire XI. un
jeune Ecolier qui étudioit à
Lubech , fe retira en un lieu
fecret pour dormir , & là il
dormit pendant fept ans, tout
le monde croyant qu'il s'étoit
retiré hors de la Ville.
Krentz. Vandal . 1. 8. c . 36 .
Pontanus nous affeure auffi
avoir veu un Homme qui ne
bût jamais en ſa vie ny Eau
ny Vin. Je puis mettre dans
May 1685.
P
170 MERCURE
le mefme rang ce que nous
apprend lamblique c. 3. De
Vita Pyth. quand il dit que
Pythagore demeura trois
jours & deux nuits dans une
mefme poſture fans boire,
fans manger & fans dormir,
ce que je crois facilement
quand je fais reflexion aux
fréquentes abftractions
&
aux élevations d'efprit de ce
Philofophe .
BELOROND .
Tous ces Gens - là n'avoient
pas apparemment
.
mangé d'un certain Animal
qui fe trouve en Suede appelGALANT
171
lé Filfros ou Rofomach , c'eſt à
dire le Goulu , au rapport de
Cardan , & du Medecin
Lombard Megabenus. Ils difent
que cet animal a toûjours
faim fans fe jamais raf
fafier , avec cette proprieté,
fi l'on fe couvre de fa que
peau, l'on a auffi toûjours envie
de boire & de manger
,
fans qu'on puiffe eftre raffafié.
LAMBRET.
Il faut plûtoft croire qu'ils
fe feroient fervis , s'ils l'avoient
fceu , du fruit nommé
Coca ou Cocos , femblable
Pij
172 MERCURE
à un Melon , qui ſe trouve au
Perou en l'Ifle Zebut , parce
qu'il a toutes fortes de goufts
fans en avoir aucun , & que
ceux qui le portent dans leur
bouche ne font fujets à avoir
ny faim ny foif ; ce qui me
fait reffouvenir d'un autre
Fruit nomé Peci , qui fe cueille
à la Chine , & dont parle le
Pere Martini. Il dit avoir fait
plufieurs fois l'experience
qu'en le mettant dans la bouche
avec une Monnoye de
cuivre , les dents la rompent
avec la mefme facilité que ce
Fruit , réduisant le tout en une
1
GALANT. 173
fubftance bonne à manger.
Les Malabares , Peuples des
Indes Orientales, paffent bien
tout le jour fans manger , en
prenant deux grains d'une
Pafte qu'ils appellent Anfian,
& qu'ils font venir de Cambaye
; mais ils font obligez
de continuer cette nourriture
car fi une fois ils l'avoient
quitée , ils ne pourroient
pas vivre quatre jours,
quand mefme ils uferoient
d'autres viandes . Mais cela
fuffit fur cette matiere . Venons
, je vous prie , à ce que
Vous avez remarqué dans
Piij
174 MERCURE
les Relations que vous avez
leuës.
BELOROND.
Ces Relations font celle
d'un Pere Jéfuîte touchant ce
qui s'eft paffé en Canada aux
années 1657. & 1658. & celle
de Mandello. Voicy ce que
j'ay trouvé de plus curieux
dans la premiere . Chez les
Peuples qui habitent ce Païs,
on fe cicatrife & on fe bar
bouille le vifage, pour le rendre
plus agreable. Les cheveux
noirs , roides , & luifans
de graiffe , font estimez les
plus beaux. Au lieu de pouGALANT.
175
dre de Chipre , on fe fert
pour les poudrer , de duvet
ou de petites plumes
d'Oyfeaux . Le Mufc put à
Le petit Oyfeau kur
nez .
qui fe trouve dans les oeufs
que nous appellons couvis ,
leur eft de tres- bon gouft.
Ils hument l'écume du pot ,
& boivent la graiſſe avec volupté
Le potage s'y fert le
dernier
. Le pain fe mange
feparément fans le mefler avec
les autres viandes , & on n'y
boit qu'apres le repas. La
chemile fe met pardeffus
I habit.
C'eft une galanterie chez
Piiij
176 MERCURE
eux , que d'avoir les ongles
tres -grands. Lors qu'ils dancent,
ils fe tiennent fort cour
bez afin d'avoir bonne grace.
Ils enterrent leurs Morts avec
plufieurs hardes , s'imaginant
qu'ils s'en ferviront en l'autre
Monde , & en les enterrant
ils leur font garder dans
la foffe où ils les mettent , la
mefme poſture & affiette
qu'ils tenoient dans le ventre
de leur Mere. Ces coûtumes
font à préſent la plûpart
détruites , comme le raportent
ceux qui reviennent -
de ces Pais- là , parce qu'el
GALANT. 177
les font trop oppofées à celles
des François qui y habi.
tent, & qui n'ont pas cu moins
de foin de policer ces Peuples,
que de les inftruire dans
la veritable Religion . Jay
remarqué dans la feconde
Relation , que la main gau
che eft reputée la plus hono
rable chez les Japonnois ;
que les Filles Banianes des
Indes Orientales fe marient
dés l'âge de fept ou huit
parce que celles qui en ont
douze , font reputées furannées
; qu'elles font gloire d'a
voir les dents noires , & que
ans,
178 MERCURE
tout le Clergé de l'Ifle Formoſe
eft féminin , n'y ayant
que ce Sexe qui fe mefle de
la Religion . Ne m'obligez
pas , je vous prie , à vous
faire un plus long recit de
toutes ces bizarreries , parce
que je ne puis refifter plus
long- temps à la curiofité d'aprendre
quelque chofe de la
vie & des opinions de Pytagore
, que je me fuis toujours
repréſenté comme un
Homme extraordinaire . Ce
que vous m'avez déja dit de
ce Philofophe , me donne
fujet de croire qu'il vous fera
GALANT. 179
aifé de m'inftruire de ce que
j'ay envie de fçavoir .
LAMBRET.
Je le feray volontiers , autant
que je pourray rappeller
dans ma mémoire ce que
j'en ay leu chez Diogénes
Laërce, Iamblique , Diodore
de Sicile , Ciceron , T. Live,
Jofephe, Plutarque, Clement
Alexandrin , S. Ambroife ,
Eufebe , Philoftrate , S. Tho
mas , & Voffius.
Pytagore eftoit de Samos,
& vivoit du temps de Tuldius
Hoftilius , felon T Live,
& de Tarquin le Superbe,
180 MERCURE
felon Ciceron & Aulugelle.
S. Ambroise prétend qu'il
eftoit Juif d'extraction , &
Clement Alexandrin dit qu'il
s'eftoit laiffé circoncire par
les Preftres d'Egypte , pour
eftre inftruit en leur Philofophie,
qu'ils tenoient des Juifs ;
& c'est à propos de cette Circoncifion
, qu'il rapporte
pinion de ceux qui l'ont mef
me pris pour le Prophete Ezéchiel.
Jofephe luy donne le
premier rang entre tous les
Philofophes , & veut qu'il ait
tiré les plus beaux traits de
La Philofophie , de la Synago
l'oGALANT.
181
E
gue
des Hébreux . Il fit plufieurs
Voyages , pour s'infruire
de tout ce qu'il y avoit
de plus curieux de fon temps
dans toutes les Sciences , & il
reüffit fi heureuſement dans
cette avidité de fçavoir, qu'il
fe rendit extrémement habile
dans la Morale , la Politique,
la Phyſique , la Medecine,
les Méchaniques , l'Aftrolo
gie , la Geographie , la Mufique
, l'Arithmétique , la
Geométrie, & en tout ce qu'il
ya de plus rare dans les Mathematiques.
Voicy les preuves
que nous donne fon Hif
.
182 MERCURE
toire de fon habileté dans
toutes ces Sciences .
Pour la Morale,il ne faut que
faire reflexion fur les beaux ·
Préceptes & fur les Symboles
énigmatiques qu'il en a
donnez , & entre autres fur
ceux- cy.
Ou taiſez- vous , ou dites
quelque chofe qui foit meilleur
que le filence , pour
faire connoiftre
qu'on doit prendre
garde à ne parler que bien
à propos.
Ne foyez pas moins fidelle à
garder le dépost d'un Secret , que
celuy d'un Tréfor. Cet avis n'eft
GALANT. 183
pas de moindre importance
que le premier pour
civile .
la vie
Touchez la Terre , quand il
tonne , pour faire entendre
le befoin que nous avons de
nous humilier devant le Ciel,
autant de fois qu'il nous marque
fa colere par les adverſitez
dont ils nous afflige.
B
Ne combatez jamais pour
obtenir la victoire , parce qu'on
ne fçauroit éviter avec trop
de foin l'envie qui la fuit.
Ne cheminez pas dans les
grands Chemins. C'eſt à dire,
ne fuivez pas les fottes opinions
du Vulgaire.
184 MERCURE
table ,
Ne vous affejez jamais à
que
le Sel n'y ait efté
mis auparavant. C'est à dire,
faites provifion de juſtice &
de fageffe avant que de vous
mettre à manger , parce que
c'eft dans ce temps qu'on en
a le plus de befoin.
Toutes chefes doivent estre communes
entre les Amis , parce
qu'un Amy doit regarder fon
Amy comme un autre foymefme.
Regardez les Loix comme les
des Villes , aufquel.
Couronnes des Villes ,
les on ne peut toucher fans
crime.
GALANT. 185
Ne frapez pas dans la main
de toutes Perfonnes indiférem
ment , c'eſt à dire , ne proſtituez
pas voſtre amitié.
Ne foufrez point d'Hyrondelles
fur le toit , pour montrer
que nous devons nous
défier de ceux qui ne nous
font des careffes que dans .
la profpérité
.
A
GoisAbftenez- vous des Ferves . 11
vouloit enſeigner par ce Pré--
cepte , qu'il ne faut pas rechercher
les Magiftratures,
parce qu'elles fe donnoient
par des fufrages dont les Fé
ves eftoient les marques.
May 1685.
Q
186 MERCURE
Ne mangez point de Poiffons
, pour faire voir combien
ceux qui aimoient le filence
luy eftoient chers .
Ne mangez jamais de la
main gauche. Ses Difciples
ont entendu par ce Précepte
prohibitif, qu'il ne faloit jamais
tirer fa fubſiſtance d'un
gain illegitime , ny d'actions
qui fuffent contre la juſtice
& l'équité.
Gratez le dedans de vostre
tefte en fortant du Logis , & le
derriere quand vous y entrez-
L'une & l'autre action fignifioit
felon ma penſée , qu'il
GALANT. 187
faut le matin , lors qu'on va
dehors ,longer attentivement
à ce qu'on doit faire , & le
foir en fe retirant , faire ré
flection fur les actions de la
journée , pour remédier à
celles qui auroient efté obmifes.
Ne fortez jamais d'un Carroffe
les pieds joints. C'eſt à
caufe que cette pofture oblige
à une defcente précipitée, &
qui s'exécute tout d'un coup.
Il vouloit apprendre par là
à ceux qui changent de réfolution
, & qui quitent un
deffein , ou un employ pour
Q "
188 MERCURE
en prendre un autre , qu'ils
doivent exécuter ce changement
petit à petit , & pref.
que infenfiblement , afin d'éviter
par cette prudence &
cette circonfpection tout ce
qu'on y peut trouver de furprenant,
Si l'on a veu Pytagore exceller
dans la Morale , les au
tres Sciences n'ont pas moins
contribué à rendre fon nom
fameux.
Diogenes raporte
que la Médecine luy doit
beaucoup. On ne peut douter
de fon habileté dans la
Politique , puis qu'il eut part
GALANT. 189
au Gouvernement des Villes
de Crotone , de Metapont,
& de Tarente où il demeuroit
ordinairement . Dans la
Phyfique , il prédit un tremblement
de terre par la faveur
de l'eau d'un Puits dont
il avoit beu. Dans les Mecaniques
; Ariftoxénus a écrit
que les Grecs tenoient de
luy leurs Poids & leurs Mefures.
Dans l'Aftrologie ; il
s'aperceut le premier , que
Vefper, & Phoſphore ou Lucifer
n'eftoient qu'une même
Etoile. Dans la Geographie
;
il affura qu'il y avoit des An190
MERCURE
tipodes. Dans la Muſique ;
il la faifoit fervir pour la Morale
, adouciffant les plus violentes
paffions de l'ame par
la mélodie ; témoin ce jeune
Homme defefperé d'amour,
qu'il remit dans fon bon fens
avec un Air Spondaïque ou
Sacrifical. Dans l'Arithmétique
, il en inventa de nouvelles
Régles. Dans la Geométrie
; il la mit en fa perfection
, lors qu'elle n'avoit
que les premiers élémens
qu'un certain Mæris avoit
donnez . C'eft luy qui a trouvé
cebeau Theoréme qui le voir
GALANT. 191
C
dans la 47 Proportion du premier
Livre des Elémens d'Eu
clide.
Ce grand Homme , tout
profond & univerfel qu'il étoit
dans les Sciences , eut pourtant
affez d'humilité pour
eftre le premier qui refufa le
nom de Sage , difant que ce
Titre n'appartenoit qu'à Dieu
feul. Il fe contenta de celuy
de Philofophe , c'eft à dire
d'Amy de la Sageffe ,
fe faifant pour ainfi dire , le
Parrain de la Philofophie.
Quoy qu'il ait affez bien penſé
de Dieu , que ce foit le pre192
MERCURE
*
mier des Philofophes qui ait
foûtenu l'Immortalité
de l'Ame
, & que Saint Thomas le
reconnoifle avecSocrate pour
les deux plus vertueux Hommes
qu'ait eu le Paganiſme,
il ne laiffe pas d'eftre tres-
• digne de cenfure , à caufe de
Métempficofe
, ou Tranf
migration des Ames. On l'a
accufé de Magie , mais les
contes dont on s'eft fervy
pour authoriſer cette accufa
tion , font fi ridicules , qu'ils
ne méritent pas la peine d'étre
refutez ; fi on veut pourtant
avoir cette fatisfaction,
fa
on
GALANT. 193
on n'a qu'à lire la fçavanté
Apologie de M Naudé. Les
Gnoftiques & une certaine
Marcelline adoroient fon
Image au rapport de Saint
Irenée & de Saint Auguftin.
Juftin dit que ceux de Metapont
l'adorerent comme un
Dieu. On ne fçait point
certainement de quelle maniere
il eft mort. Quelquesuns
difent qu'ilfut affafliné
fur le bord d'un Champ fené
de Féves , parce quil n'ofoit
y mettre le pied ; mais cette
Hiftoire eft fi indigne de ce
grand Homme , que je ne la
May 1685.
R
194 MERCURE
regarde que comme un Conte
fair à plaifir par fes Ennemis.
D'autres difent qu'il perit
de faim & de miferes
aprés quarante jours de prifon.
Il y en a enfin qui affeurent
qu'un Homme à qui il
n'avoit pas voulu enfeigner
fa Philofophie , le brûla avec
fes Diſciples dans la maiſon
où ils eftoient. La fin de la
vie de ce Philofophe , fera
s'il vous plaiſt , celle de noſtre
converſation .
Fermer
Résumé : DES CHOSES DIFFICILES A CROIRE. DIALOGUE TROISIEME.
En mai 1685, Belorond et Lambret débattent de récits extraordinaires rapportés dans diverses relations. Belorond affirme leur véracité, citant des exemples de personnes ayant survécu sans manger, comme Alexandre Beneicus et un prêtre à Rome. Lambret, bien qu'il mette en garde contre la crédulité excessive, reconnaît la nécessité de ne pas rejeter systématiquement ces récits. Ils évoquent des explications possibles, telles que l'évitement d'un animal suédois ou la consommation de fruits spécifiques. Un autre texte décrit des coutumes observées chez les peuples du Canada en 1657 et 1658, incluant la cicatrisation et la peinture du visage, l'esthétique des cheveux, et les habitudes alimentaires. Ces pratiques sont en déclin en raison de l'influence française. Le texte mentionne également des pratiques culturelles variées, comme l'importance de la main gauche chez les Japonais, les mariages précoces des filles en Inde, et la prédominance féminine dans le clergé à Formose. Le texte se concentre également sur Pythagore, philosophe de Samos, connu pour ses vastes connaissances en morale, politique, physique, médecine, mécanique, astrologie, géographie, musique, arithmétique et géométrie. Pythagore est décrit comme un homme érudit, ayant voyagé pour acquérir des connaissances. Il a contribué à divers domaines scientifiques et philosophiques, notamment en médecine, physique, mécanique, astrologie, géographie, musique, arithmétique et géométrie. Malgré ses contributions, il refusa le titre de sage, se contentant de celui de philosophe.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 301-312
VERS GALANS.
Début :
Voicy des Vers qu'un Berger de vostre connoissance / Daignez, belle Diane, écouter ma priere. [...]
Mots clefs :
Diane, Prière, Curiosité, Bergère, Printemps, Coeurs, Désirs, Cupidon, Belle, Héros, Amour, Seigneur, Lettre, Tentation, Adam, Douceur, Marins, Pureté, Galant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS GALANS.
Voicy des Vers quunBergtr de
'iojlre connoi/fluue adrejja demieimcnt
Il une jeuneEnjoÜee, qui
floit venue dansfonHameau, pour
'y rtfaire d'un mal de poitrine; à4
lui luy Ayantfilouté la Clef de Jk
Zhambre, cherchoit àluy faire quelque
piece pourJe divertir.J'y ajoute
une Lettre qui regarde cette Belle,
'& qui fut écrite en mifmettmps
arce Berger à un de kurs Amis,
Ojficier de la Marine.
----.---.--.-
VERS GALANS.
Dlignez., belleDiane, ÙeutermA
priere.
Dites-mey, que cherche en ces lieux
yoftrcespritcurieux? r cherchez. -vous ma Panetière t
Ma Houlette ou mon Chalumeau>
Sans doute, tout cela vousferoitnecessaire,
Si vont estiez Bergere,
MAis grâces à vosyeux,vostrefort est
plus beau. w
Sont-ce des Fleurs, un Lis,dujafmin,
quelques Roses?
Non, non, sur vostre teint, on en
Voit trop eléclifes ; Et malgré vostre mal
,
il en brille
en tout temps,
De pltts belles cent fois, que nen a
le Printemps.
Est-ce mon coeur ? - Helat ! vous en
parlerjen'ose.
L'amour vous apprendra qu'il est dans
vos liens.
Du jour que vos beaux yeux ont éclairè
les miens;
Je laijfte a cette noble confie
14 vous tn raconter la prise & Ill,!
defin;
1t comme de fA peine, il fait tous
ses plaisirs.
Est-ce quelyHAutrechose?
Ah! vous Fpavez. trop bien
Que qui donne fin cteur, ne se re.
serverien;
LA raison fowtient cet usage,,
Et Cupidon tout nud
, en rend hon
témoignage.
!vayant donc rien a moy, fut ne
foit toutà vous,
Cefltemps perdu d* chercher J..
vantage.
Il eji vray, Diane, entre nous,
Que si mon fort clioit plus deux,
Et que vous m'aimassiez, autant que
je vous aime..
Vous pourriez., fécondant mes voeH..
Chercher à fmlager mes feux;
NAis je vois à regret quil n'en rft
pas de mesme;
Il sen faut plus de la moitié,
1QHeaale ne fait Camitié,
La Voffre est mediocre -& la mien-i
ne est extrême.
Vous cherchez, donc, belle Diane^
en vain, A moins que de chercher a faireIIIfIW
malice.
Ah! Jî ctft là vostre Jtjfem
Je tien porteray pas mif. plainte ài,
la IHf/ice;
, Dieu veuille qu'elle rèùssisse,
le m'offrea tout souffrir, vostrefUUA:
sir mestcher, Dianey vous pouvez chercher.
Cette Belle, qu'on faitpasser
pour digne imitatrice d'un fameux
Heros, (c'est delaRancune,
l'un des principaux du Roman n
Comique,) chercha tant,qu'elle
trouva moyen d'exercer fonhu..1
meurhonneJstement malicieuse;
(
&lâ. piece qu'elle fit au Berger, C
ronna occaiion à ces lecon^ls
jcrs.
ous AVez. réussi,Ceau ne vous conte
guere,
le fuis percé de tous costez..
ïJte lefiu qui me brûle & quime
desespere
(Heud'Amour,} riagit-il ainsisur vos
beautez ?
vous verrois bt'en-tolf y chercher S,
rcmede,
Mon eau pourrait vont foklager.
coureroisaussi, sans remise.. a votre
aide:
leureux devons servir, heureux de
me vanger.
dais helasî'lemoyen d'enflameruner
Belle
- Qui ne veut quefe r.ifratchir?
4h poitrine malade!ah malade cruelle!'
uiJJè.. en vous guerissant, le Seigneur,'
voiu fléchir.
Voicy la Lettre du BBeerrggeerr,,
l'ofifcier de la Marine. LAuriez-vous cru, Seigneur
Marin, la jeune Diane
faitune action qui la rend cligner
d'avoir une des premieres Placeæ
dans la Galerie des Femmes-for-*
tesj actionheroïque & des plus
belles. On avoit lèrvy sur sa ra.£
bJe, sans y penser, une aiBettoi
deFramboifes des mieux condi-i
tionnées ) & comme elle lesaimes
passionnément, elle ne les a pasjs
pluroft veuës, qu'ellea porté la¡il
cüeilier à l'assiette pour en pren.-l dre mais retenue tout à conptj
par la force imperieuse de sa rai-ij
for, 4
Non, non, mJ-t-llle dit, nepcnfhz,pdtï.si
Btrgtr,
Que jen aille manger; lw ne veux point m'attirer de repr,ci);,)
«.
; Non plter que faire de jaloux ; Je veux avoir le coeur de rock*,
Etpourlaframboise,&p9H*-vovs\
[ Rcfiftanrdoncdelnforceà!•.
i::ntation, elle n'a pas cour',
aie ce fruit qui luy estoitdéfenun
par son Medecin.
ii fEpouse âAdllm en euflfait tant
autant
A l'égard de la Tomme,
v[t Seigneur eust esiècontant,-
Et le pauvre homme
N'eust pas avallé le morceau,
nQui comme du poison mm cgnduit, atr
tombeau j
Mais moins forte que nnftreBelle;.
L'appétit femportasur elle.
le-Et mey hlefiè
,
malade, & p"efqf;;'
mort d'amour,
.rYtUi'TIIX que ye ftrm, fenfoiffî? fin;"
& /W. Ceij'
Je ne vous conre pas ma peine,
Seigneur Marin, pour vous faire
pitié, j'aimerois mieux vous faire
envie. Je vous l'apprens seulement
, à cause de l'égalité de
nos fortunes auprès de cette
Belle.
,
Car enfin, quoy qu'on en dégoise1 e
Jesçay des fidelles témoins
De tous vos petits foins, **
De Tite, de Marqiti*, & de Dame
Fraxfoife;
QuaprèsAvoir languy trots mois a ses
genoux, f
Doncèreux comme laframboise,
Son coeurwom a paru tout aussi dur
qu* nous.
>
A dire vray ,
je ne vois point de
raison qui duft induire une Dame
àtraiter mieux un Marin qu'un
ergerj & sil meit pertllb de
:nisexpliquer finceremenc nfés. mes
Les Marins font des gens
ur quil'on ne peut pas fonder grttn.
de assurance.
cars coeurs font des vaisseaux qui vos
guent a tous vents, font comme la Mer, sujetsa fin.
constance-
Il rien efi pas de mesme des Bergers
Leurs tendrescoeursprennent rAcinil
Comme les plans de leurs Vergers ;
t leur fidellc Amour paroiss mesme a
leur mine.
On sçait de plus que les Marins
mt un peu fanfarons, médifans &
malins;
Hautant prefcjue vaudroit ef/re pris
des Corsaires,
Quaveceuxavoir des affaires.
Au lieu cjue les Bergers dans leursui
jeux & leurs rù Sont , comme leurs brebis,
Toujoursaccompagnez. de la pure inno-ú
cence,
SAns malice & sans médifance-
Je ne dis rien de la difcretlon,
LAttendre des Marins, cefl une illu-
[ton.
Sont-ils en Mer? Ilsriontplpts rien a
faire
Leurs Bell,esfontbien loin le temps du*
re àse taire, Il fautparlery chacun parle à fan sur,
Et chacuny, trahit les secrets de l'a-
'-mOHr.
Les Bergers au contraire
Rarement éloignez, des objets de leurs
voeux,
Et toujours occupez, de mille-foins pour
eux,
Ont trop de peur de leur déplaire,
Pour jamaisdivulguer leur amoureux
miftereAjoutez
a cela, que vos Mans
si.nt Íujlr à donner des noms
eu obligeans, aux personnes à
ui ils doivent le plus de refpeai
uuque, sans aller plus loin que
belle cause de nos peines, ils
nt osé la nommer la Signera B4.
MCU&, au lieu que nos Bergers
ccommodent toujours leurufae
à leur devoir; & honorent
tte Dameavec raison, du beau
3m de Diane, qui est une triple
léelfe, comme vous sçavez.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des
tarins de l'humeur des Bergers5
ais on voit rarement des Berde
celle des Marins: & à
garder les choses en général,
fnme je fait sans vouloir ofnier
personne en particulier,
fâcher un Amy comme vous,
que j'aime &quej'estimeinfîainimenc,
je croy en vérité
, que
s'il y avoir quelque préférence ai
efpererde la belle Diarre, ce ne;
reroit pas pour les gens de vostres
forte, rmis pour ceux de la.
mienne.
J'ofeaufji meflater, qu'aprèssa mulaiic
Framboise&moy pourrons bien fapprochlr
Et luy trouver l'ameattendrie,
.AJe lieu de [on coeur de rocher. -
Du moinsenay-je grande envie.
C'efl -pourtant fous le bon pUi/tr j
Du Galant qui tAlceu choisir,
Pour partager les douceurs desavie.
Vous douterez peut-estre de
cette protection ; mais je vous
allure qu'elle n'est pas moins sincere
quecelle que jevousay Faite
d'estre inviolablemenr, Seigneur
Marin. Vôtre,&c.LeB.deFI.'
'iojlre connoi/fluue adrejja demieimcnt
Il une jeuneEnjoÜee, qui
floit venue dansfonHameau, pour
'y rtfaire d'un mal de poitrine; à4
lui luy Ayantfilouté la Clef de Jk
Zhambre, cherchoit àluy faire quelque
piece pourJe divertir.J'y ajoute
une Lettre qui regarde cette Belle,
'& qui fut écrite en mifmettmps
arce Berger à un de kurs Amis,
Ojficier de la Marine.
----.---.--.-
VERS GALANS.
Dlignez., belleDiane, ÙeutermA
priere.
Dites-mey, que cherche en ces lieux
yoftrcespritcurieux? r cherchez. -vous ma Panetière t
Ma Houlette ou mon Chalumeau>
Sans doute, tout cela vousferoitnecessaire,
Si vont estiez Bergere,
MAis grâces à vosyeux,vostrefort est
plus beau. w
Sont-ce des Fleurs, un Lis,dujafmin,
quelques Roses?
Non, non, sur vostre teint, on en
Voit trop eléclifes ; Et malgré vostre mal
,
il en brille
en tout temps,
De pltts belles cent fois, que nen a
le Printemps.
Est-ce mon coeur ? - Helat ! vous en
parlerjen'ose.
L'amour vous apprendra qu'il est dans
vos liens.
Du jour que vos beaux yeux ont éclairè
les miens;
Je laijfte a cette noble confie
14 vous tn raconter la prise & Ill,!
defin;
1t comme de fA peine, il fait tous
ses plaisirs.
Est-ce quelyHAutrechose?
Ah! vous Fpavez. trop bien
Que qui donne fin cteur, ne se re.
serverien;
LA raison fowtient cet usage,,
Et Cupidon tout nud
, en rend hon
témoignage.
!vayant donc rien a moy, fut ne
foit toutà vous,
Cefltemps perdu d* chercher J..
vantage.
Il eji vray, Diane, entre nous,
Que si mon fort clioit plus deux,
Et que vous m'aimassiez, autant que
je vous aime..
Vous pourriez., fécondant mes voeH..
Chercher à fmlager mes feux;
NAis je vois à regret quil n'en rft
pas de mesme;
Il sen faut plus de la moitié,
1QHeaale ne fait Camitié,
La Voffre est mediocre -& la mien-i
ne est extrême.
Vous cherchez, donc, belle Diane^
en vain, A moins que de chercher a faireIIIfIW
malice.
Ah! Jî ctft là vostre Jtjfem
Je tien porteray pas mif. plainte ài,
la IHf/ice;
, Dieu veuille qu'elle rèùssisse,
le m'offrea tout souffrir, vostrefUUA:
sir mestcher, Dianey vous pouvez chercher.
Cette Belle, qu'on faitpasser
pour digne imitatrice d'un fameux
Heros, (c'est delaRancune,
l'un des principaux du Roman n
Comique,) chercha tant,qu'elle
trouva moyen d'exercer fonhu..1
meurhonneJstement malicieuse;
(
&lâ. piece qu'elle fit au Berger, C
ronna occaiion à ces lecon^ls
jcrs.
ous AVez. réussi,Ceau ne vous conte
guere,
le fuis percé de tous costez..
ïJte lefiu qui me brûle & quime
desespere
(Heud'Amour,} riagit-il ainsisur vos
beautez ?
vous verrois bt'en-tolf y chercher S,
rcmede,
Mon eau pourrait vont foklager.
coureroisaussi, sans remise.. a votre
aide:
leureux devons servir, heureux de
me vanger.
dais helasî'lemoyen d'enflameruner
Belle
- Qui ne veut quefe r.ifratchir?
4h poitrine malade!ah malade cruelle!'
uiJJè.. en vous guerissant, le Seigneur,'
voiu fléchir.
Voicy la Lettre du BBeerrggeerr,,
l'ofifcier de la Marine. LAuriez-vous cru, Seigneur
Marin, la jeune Diane
faitune action qui la rend cligner
d'avoir une des premieres Placeæ
dans la Galerie des Femmes-for-*
tesj actionheroïque & des plus
belles. On avoit lèrvy sur sa ra.£
bJe, sans y penser, une aiBettoi
deFramboifes des mieux condi-i
tionnées ) & comme elle lesaimes
passionnément, elle ne les a pasjs
pluroft veuës, qu'ellea porté la¡il
cüeilier à l'assiette pour en pren.-l dre mais retenue tout à conptj
par la force imperieuse de sa rai-ij
for, 4
Non, non, mJ-t-llle dit, nepcnfhz,pdtï.si
Btrgtr,
Que jen aille manger; lw ne veux point m'attirer de repr,ci);,)
«.
; Non plter que faire de jaloux ; Je veux avoir le coeur de rock*,
Etpourlaframboise,&p9H*-vovs\
[ Rcfiftanrdoncdelnforceà!•.
i::ntation, elle n'a pas cour',
aie ce fruit qui luy estoitdéfenun
par son Medecin.
ii fEpouse âAdllm en euflfait tant
autant
A l'égard de la Tomme,
v[t Seigneur eust esiècontant,-
Et le pauvre homme
N'eust pas avallé le morceau,
nQui comme du poison mm cgnduit, atr
tombeau j
Mais moins forte que nnftreBelle;.
L'appétit femportasur elle.
le-Et mey hlefiè
,
malade, & p"efqf;;'
mort d'amour,
.rYtUi'TIIX que ye ftrm, fenfoiffî? fin;"
& /W. Ceij'
Je ne vous conre pas ma peine,
Seigneur Marin, pour vous faire
pitié, j'aimerois mieux vous faire
envie. Je vous l'apprens seulement
, à cause de l'égalité de
nos fortunes auprès de cette
Belle.
,
Car enfin, quoy qu'on en dégoise1 e
Jesçay des fidelles témoins
De tous vos petits foins, **
De Tite, de Marqiti*, & de Dame
Fraxfoife;
QuaprèsAvoir languy trots mois a ses
genoux, f
Doncèreux comme laframboise,
Son coeurwom a paru tout aussi dur
qu* nous.
>
A dire vray ,
je ne vois point de
raison qui duft induire une Dame
àtraiter mieux un Marin qu'un
ergerj & sil meit pertllb de
:nisexpliquer finceremenc nfés. mes
Les Marins font des gens
ur quil'on ne peut pas fonder grttn.
de assurance.
cars coeurs font des vaisseaux qui vos
guent a tous vents, font comme la Mer, sujetsa fin.
constance-
Il rien efi pas de mesme des Bergers
Leurs tendrescoeursprennent rAcinil
Comme les plans de leurs Vergers ;
t leur fidellc Amour paroiss mesme a
leur mine.
On sçait de plus que les Marins
mt un peu fanfarons, médifans &
malins;
Hautant prefcjue vaudroit ef/re pris
des Corsaires,
Quaveceuxavoir des affaires.
Au lieu cjue les Bergers dans leursui
jeux & leurs rù Sont , comme leurs brebis,
Toujoursaccompagnez. de la pure inno-ú
cence,
SAns malice & sans médifance-
Je ne dis rien de la difcretlon,
LAttendre des Marins, cefl une illu-
[ton.
Sont-ils en Mer? Ilsriontplpts rien a
faire
Leurs Bell,esfontbien loin le temps du*
re àse taire, Il fautparlery chacun parle à fan sur,
Et chacuny, trahit les secrets de l'a-
'-mOHr.
Les Bergers au contraire
Rarement éloignez, des objets de leurs
voeux,
Et toujours occupez, de mille-foins pour
eux,
Ont trop de peur de leur déplaire,
Pour jamaisdivulguer leur amoureux
miftereAjoutez
a cela, que vos Mans
si.nt Íujlr à donner des noms
eu obligeans, aux personnes à
ui ils doivent le plus de refpeai
uuque, sans aller plus loin que
belle cause de nos peines, ils
nt osé la nommer la Signera B4.
MCU&, au lieu que nos Bergers
ccommodent toujours leurufae
à leur devoir; & honorent
tte Dameavec raison, du beau
3m de Diane, qui est une triple
léelfe, comme vous sçavez.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des
tarins de l'humeur des Bergers5
ais on voit rarement des Berde
celle des Marins: & à
garder les choses en général,
fnme je fait sans vouloir ofnier
personne en particulier,
fâcher un Amy comme vous,
que j'aime &quej'estimeinfîainimenc,
je croy en vérité
, que
s'il y avoir quelque préférence ai
efpererde la belle Diarre, ce ne;
reroit pas pour les gens de vostres
forte, rmis pour ceux de la.
mienne.
J'ofeaufji meflater, qu'aprèssa mulaiic
Framboise&moy pourrons bien fapprochlr
Et luy trouver l'ameattendrie,
.AJe lieu de [on coeur de rocher. -
Du moinsenay-je grande envie.
C'efl -pourtant fous le bon pUi/tr j
Du Galant qui tAlceu choisir,
Pour partager les douceurs desavie.
Vous douterez peut-estre de
cette protection ; mais je vous
allure qu'elle n'est pas moins sincere
quecelle que jevousay Faite
d'estre inviolablemenr, Seigneur
Marin. Vôtre,&c.LeB.deFI.'
Fermer
Résumé : VERS GALANS.
Le texte raconte l'histoire de Diane, une jeune femme en convalescence dans un hameau. Un berger, épris d'elle, tente de la séduire par des vers galants, exprimant son amour. Diane, connue pour sa malice, résiste à la tentation de manger des framboises pour éviter les reproches. Le berger écrit ensuite à un ami officier de marine, vantant l'héroïsme de Diane et comparant les bergers aux marins. Il met en avant la fidélité et la discrétion des bergers, contrastant avec l'inconstance et l'indiscrétion des marins. Le narrateur souligne que les bergers sont plus prudents et respectueux en matière de comportements amoureux. Bien qu'il reconnaisse l'existence de marins partageant les qualités des bergers, il estime que Diane serait mieux appréciée par des personnes de sa condition. Le narrateur exprime son espoir d'adoucir le cœur de Diane et assure sa dévotion au seigneur Marin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 57-76
Articles contenant plusieurs curiositez qui peuvent instruire le Public & luy faire plaisir. [titre d'après la table]
Début :
Je passe d'un Article de Religion, à des Articles de Curiosité. [...]
Mots clefs :
Médailles, Bacchus, Bronze, Pierres gravées, Curiosité, Inscription grecque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Articles contenant plusieurs curiositez qui peuvent instruire le Public & luy faire plaisir. [titre d'après la table]
Je paffe d'un Article de Religion , à des Articles de Cu
riofité.
58 MERCURE
Entre les Pierres gravées antiques qui compofent le Cabinet du Roy , le plus riche &
le plus precieux qui foit dans
l'Europe , il y en a une gravée
en creux , &montée en bague,
qui eft un chef- d'œuvre de
l'Art. C'est une petite Cornaline tranfparente qui a efté deffinée en grand par l'illuftre
Mile le Hay , connuë fous le
nom de Mlle Cheron , &gravée
en Eſtampe par Mr Picard. On
croit que cette Pierre a fervy
de Cachet à Michel Ange , &
que Raphaël en a imité quelques figures dans fes tableaux.
GALANT 59
Elle a appartenu à Mr Bagarris , Garde du Cabinet d'Henry IV. enfuite à Mr Lothier,
Antiquaire d'Aix en Provence,
& Sa Majefté l'a acquife de fes
heritiers. L'Eftampe en a eſté
publiée dans le Journal des
Sçavans du mois de Janvier
dernier , & il y en a une explication par un fçavant Je
fuite dans les Memoires de
Trevoux de Fevrier. Mais Mr
Moreau de Mautour qui a remarqué dans ce Deffein & fur
cette Eftampe des choſes differentes de ce qui fe trouve fur
la Pierre originale , & fur les
60 MERCURE
empreintes , a pris occaſion de
faire une Differtation fur ce
fujet, & il a donné lieu à une
nouvelle Eftampe plus exacte ,
dediée à Mr l'Abbé Bignon ,
& gravée par Mr Montbard ,
ruë S. Jacques, où elle fe vend.
Il y a au bas de cette Eſtampè
un petit Extrait de fa Differ
tation. Mr Moreau de Mautour pretend que la graveure
dont l'empreinte forme un bas
relief, reprefente une espece de
Fefte de Sacrifice en l'honneur
de Bacchus , & en memoiredefa
naiffance. On voit le petit Bacchus alaité par Ino fa premiere
GALANT 61
nourrice. Prés d'elle est la belle
Hippa, autre nourrice celebréepar
Orphée dans fes Hymnes. Le
vieillard eft Athamas,ou le vieux,
Silene , ou un Faune , quifait la
fonction de Sacrificateur tient
une Patere pour les libations de
vinfur le feudeftiné pour le Sacrifice. Un Miniftre du Sacrifice
conduit un Bouc , victime qu'on
immoloit à Bacchus , &tient un
vafe destinépour recevoir lefang
de la victime. Un Satyre jouë
d'une espece de flute recourbée ,
inftrument employé dans les Sacrifices & les Feftes. Les Nymphes qui furent ainsi que les Sa
62 MERCURE
tyres , les Bacchantes &les Fau
nes de la fuire de Bacchus , portent des Corbeilles de fleurs &de
fruits , fimblables à celles
po toient fur leurs têtes les jeunes
filles d'Athenes dans les Festes
confacrées à ce Dieu , nommées
que
Canephoria. Une Bacchante enjouée prefente à un des deuxpetits
Amours, une Cimbale , efpece
d'inftrument en ufage dans les
Orgies. Les Amours conviennent
à Bacchus ; on les voit dépeints
enfemble dans Anacreon, &fur
les monumens antiques. Apollon
debout , une Patere à la main , eft
icy comme une Divinité. les que
GALANT 63
que
Egyptiens & les Grecs confondoient avec Bacchus. Les deux
arbres , dont l'un eft entouré de
pampres ,fontdela nature de ceux
Pline décrit , & qui font pro-
-prespour la vigne. Le Pefcheur
hors d'œuvre , a peut eftre raport
àune fiction ingenieufe & morale
de Theocritedans l'Idylle qui porte ce titre. Ce Poëte né à Syracufe, vivoit à la Cour de Ptolemée
Philadelphe , Roy d'Egypte , qui
inftituadans Alexandrie une Fifte
particuliere à l'honneur de Bacchus , felon Achenée , auquel
temps on peut fixer l'Epoque de
l'excellent Ouvrier de ce precieux
i
A
64 MERCURE
Monument, qui auroit prés de
deux mille ans d'antiquité.
Je dois , puifque j'ai commencé à vous parler d'antiquitez , vous entretenir de plufieurs articles curieux fur ce
fujet.
On a trouvé un Trefor de
Medailles depuis peu dans la
Terre d'un Gentilhomme peu
éloignée de cette Ville ; unCurieux qui a acheté ce qui en
reftoit , car une partie avoit
déja cfté diffipée ou fonduë
par les Auteurs de la découverte , en a eu fix mille fept
GALANT 65
censquarante , c'eſt à dire quarante livres pefant , & il a jugé
par l'examen qu'il en a fait que
les Medailles du bas Empire ,
ne font nullement à mépriſer ,
& qu'elles inftruiſent autant
que celles du haut Empire.
Aprés les avoir nettoyées il les
pefa , & il vit qu'il en falloit
communément cent foixante
pour faire une livre ; il prit enfuite quelques Medailles de
Bronze des deux premiers fic .
cles de l'Empire Romain, & il
vit que huit Medailles de ce
petit bronze eftoient à peu prés
du même poids que huit MeAvril 1710. F
66 MERCURE
dailles d'argent du haut Empire ; que quatre Medailles d'or ,
que deux Medailles de moyen
bronze , & qu'une Medaille
de grand bronze ; ce qui fournit une preuve que les Romains ont toûjours gardé des
proportions dans la fabrique
de leurs Monnoyes. Les Medailles du Trefor en queſtion
commencent à Valerien , c'eſtà dire à l'Empereur dont la
deftinée fut fi trifte , qui fuc
pris dans la guerre des Perfes ,
& qui mourut d'une maniere
tragique , & qu'elles finiffent à
Aurelien ; de forte qu'elles ne
GALANT 67
comprennent que le regne de
fix ou fept Empereurs. On
compte cependant dans cet
amas de Medailles feize ou dixfept Princes differens , car ou
tre les deux Imperatrices & les
deux jeunes Cefars qui appartiennent à la famille de Valerien , il y a des Quietus , des
Elianus , des Marius , je veux
dire quelques uns de ces Empereurs , qui ont feulement regné dans quelques Provinces
de l'Empire Romain. Les revers font admirables par leur
diverfité , & il en eft peu dans
le Recueil de Mr le Comte
Fij
68 MERCURE
Mezabarba,que l'on ne trouve
dans ce Trefor , & il y en a
même beaucoup que l'on ne
trouve dans le Recueil de ce pas
Comte , quoy qu'il foit le plus
ample & le plus fidelle qu'on
ait des Medailles Latines ; commeon le peut voir
qui en a efté fait.
par le livre
On a trouvé il у a déja
quelque temps auprés de Paris
une petite Figure de bronze
reprefentant un jeune homme
qui tient de la main gauche une
Patere & de la droite un vafc
courbe. Plufieurs Antiquaires
ont travaillé à l'explication de
GALANT 69
cette Figure , & le Pere Poupart fur tout , Religieux du
Tiers-Ordre de Saint François
à Picpus , a écrit fur ce fujet
une Lettre à Mr l'Evêque de
Soiffons , qui luy fait beaucoup
d'honneur par le tour inge
nieux & folide avec lequel il
explique cette Antique ; il pré
tend que c'eft un jeune homme qui fert à boire , & il fonde
fon fentiment fur la coûtume
des Anciens qui fe fervoient
de jeunes gens pour leur verfer à boire. Horace nous apprend que leur air eftoir gracieux , leur tefte couronnée
70 MERCURE
leur chevelure frifée, leur habit
ceint & retrouffé , tel qu'on reprefente le jeune homme de
la Figure; leur employ cftoit
de fervir le vin & de lever la
table. La coutume de fe fervir
de ces jeunes gens , ajoute le
Pere Poupart , eftoit une Imitation de la Fable deJupiter &
de Ganymede ; & les couronnes de ces jeunes gens eftoient
ordinairement de rofes & d'autres fleurs felon les Saifons.
Ciceron en parle dans une de
fes Oraifons contre Verrez.
Toutes ces chofes fetrouvant
dans la Figure en queſtion nô-
GALANT 71
tre fçavant Picpus prétend que
c'eſt un jeune homme qui fert
à boire , & non un Joueur de
Flute courbe comme quelques
autres l'ont prétendu. Il prouve enfin
par l'autorité de Stace
que c'eft une Patere dont on
fe fervoit pour faire des libations dans les repas . A l'égard
de la difficulté qui naiſt de
l'inftrument courbe que ce
jeune homme tient à la main
droite , le Pere Poupart croit
& avec fondement , que c'eſt
une de ces cornes dans leſquelles les Anciens beuvoient , &
dont Homère , Xenophon ,
72 MERCURE
P
Athenée & Plutarque parlent ,
& à l'égard de fa grandeur il
dit qu'il ne faut pas s'en étonner , parce que les Anciens
aimoient à boire de grands
coups. Le Pere Poupart parent
de Mr Poupart de l'Academie
des Sciences , mort depuis peu ,
eft connu par plufieurs ouvrages , & furtout par la Traduction Françoife de l'Apotheofe
de l'Empereur Claude par Se-
-neque avec des Notes.b
On a trouvé à Smyrne, une
ancienne Inſcription Grecque
qui donne de l'exercice à tous
les Antiquaires. C'eſt une Epitaphe
GALANT 73
taphe pour Heria Th:fbé , qui
eft qualifiée Monodiaria. C'eſt
unterme de Muſique qui fignifioit une femme qui chantoit
feule fur le Theatre. L'Auteur
de cette Epitaphe cft nommé
Choroula , c'est- à-dire Muficien , qui joüoit de la Flute pendant les chants du Choeur.
L'affemblage des voix & des
inftrumens,faifoit un des principaux agrémens des Pieces de
Theatre, & comme le dit Seneque , on ne diſtinguoit la
voix de perfonne en particulier , mais le concert de toutes
les voix charmoit les oreilles.
Avril 1710.0 G
74 MERCURE
Plufieurs Antiquaires d'Alle
magne ont publié leurs conjectures fur cette Infcription ;
mais celle qui a paru la plus autoriféc & qui a eu jufqu'à prefent le plus de partifans eft celle de Mr Gutberletti de Francker, qui a cette occafion a publié une fçavante Differtation
où il traite à fond la matiere
qui regarde les Joueurs de Flutes de Anciens. Il parle entreautres d'un certain Joueur
nommé Canus qui fit tant de
plaifir à l'Empereur Galba en
joüant de ſon inſtrument , que
c Prince luy donna defa pro-
GALANT 75
pre main cinq deniers , plutoſt
fans doute , pour luy tenir lieu
d'approbation que commeune
récompenſe. Mr Gutberlethi
parla avec beaucoup d'étenduë de la Mufique & du Chœur
des Anciens ; & il conclud que
Heria Thifbé à qui l'Infcription eſt conſacrée , eftoit une
Chanteufe , &nullement la celebre Thiſbé tant chantée par
Ovide à caufe de fes amours
& dela mort funefte avec Pyrame. Mr Gutberlethi cite
pour garent de fon fentiment
le celebre Guiter , qui dans fon
Treforparle de cette belle ChanGij
76 MERCURE
teufe à qui il donne de grandes loüanges. Cet Auteur rapporte quantité d'Infcriptions
qui fortifient fon ſentiment.
riofité.
58 MERCURE
Entre les Pierres gravées antiques qui compofent le Cabinet du Roy , le plus riche &
le plus precieux qui foit dans
l'Europe , il y en a une gravée
en creux , &montée en bague,
qui eft un chef- d'œuvre de
l'Art. C'est une petite Cornaline tranfparente qui a efté deffinée en grand par l'illuftre
Mile le Hay , connuë fous le
nom de Mlle Cheron , &gravée
en Eſtampe par Mr Picard. On
croit que cette Pierre a fervy
de Cachet à Michel Ange , &
que Raphaël en a imité quelques figures dans fes tableaux.
GALANT 59
Elle a appartenu à Mr Bagarris , Garde du Cabinet d'Henry IV. enfuite à Mr Lothier,
Antiquaire d'Aix en Provence,
& Sa Majefté l'a acquife de fes
heritiers. L'Eftampe en a eſté
publiée dans le Journal des
Sçavans du mois de Janvier
dernier , & il y en a une explication par un fçavant Je
fuite dans les Memoires de
Trevoux de Fevrier. Mais Mr
Moreau de Mautour qui a remarqué dans ce Deffein & fur
cette Eftampe des choſes differentes de ce qui fe trouve fur
la Pierre originale , & fur les
60 MERCURE
empreintes , a pris occaſion de
faire une Differtation fur ce
fujet, & il a donné lieu à une
nouvelle Eftampe plus exacte ,
dediée à Mr l'Abbé Bignon ,
& gravée par Mr Montbard ,
ruë S. Jacques, où elle fe vend.
Il y a au bas de cette Eſtampè
un petit Extrait de fa Differ
tation. Mr Moreau de Mautour pretend que la graveure
dont l'empreinte forme un bas
relief, reprefente une espece de
Fefte de Sacrifice en l'honneur
de Bacchus , & en memoiredefa
naiffance. On voit le petit Bacchus alaité par Ino fa premiere
GALANT 61
nourrice. Prés d'elle est la belle
Hippa, autre nourrice celebréepar
Orphée dans fes Hymnes. Le
vieillard eft Athamas,ou le vieux,
Silene , ou un Faune , quifait la
fonction de Sacrificateur tient
une Patere pour les libations de
vinfur le feudeftiné pour le Sacrifice. Un Miniftre du Sacrifice
conduit un Bouc , victime qu'on
immoloit à Bacchus , &tient un
vafe destinépour recevoir lefang
de la victime. Un Satyre jouë
d'une espece de flute recourbée ,
inftrument employé dans les Sacrifices & les Feftes. Les Nymphes qui furent ainsi que les Sa
62 MERCURE
tyres , les Bacchantes &les Fau
nes de la fuire de Bacchus , portent des Corbeilles de fleurs &de
fruits , fimblables à celles
po toient fur leurs têtes les jeunes
filles d'Athenes dans les Festes
confacrées à ce Dieu , nommées
que
Canephoria. Une Bacchante enjouée prefente à un des deuxpetits
Amours, une Cimbale , efpece
d'inftrument en ufage dans les
Orgies. Les Amours conviennent
à Bacchus ; on les voit dépeints
enfemble dans Anacreon, &fur
les monumens antiques. Apollon
debout , une Patere à la main , eft
icy comme une Divinité. les que
GALANT 63
que
Egyptiens & les Grecs confondoient avec Bacchus. Les deux
arbres , dont l'un eft entouré de
pampres ,fontdela nature de ceux
Pline décrit , & qui font pro-
-prespour la vigne. Le Pefcheur
hors d'œuvre , a peut eftre raport
àune fiction ingenieufe & morale
de Theocritedans l'Idylle qui porte ce titre. Ce Poëte né à Syracufe, vivoit à la Cour de Ptolemée
Philadelphe , Roy d'Egypte , qui
inftituadans Alexandrie une Fifte
particuliere à l'honneur de Bacchus , felon Achenée , auquel
temps on peut fixer l'Epoque de
l'excellent Ouvrier de ce precieux
i
A
64 MERCURE
Monument, qui auroit prés de
deux mille ans d'antiquité.
Je dois , puifque j'ai commencé à vous parler d'antiquitez , vous entretenir de plufieurs articles curieux fur ce
fujet.
On a trouvé un Trefor de
Medailles depuis peu dans la
Terre d'un Gentilhomme peu
éloignée de cette Ville ; unCurieux qui a acheté ce qui en
reftoit , car une partie avoit
déja cfté diffipée ou fonduë
par les Auteurs de la découverte , en a eu fix mille fept
GALANT 65
censquarante , c'eſt à dire quarante livres pefant , & il a jugé
par l'examen qu'il en a fait que
les Medailles du bas Empire ,
ne font nullement à mépriſer ,
& qu'elles inftruiſent autant
que celles du haut Empire.
Aprés les avoir nettoyées il les
pefa , & il vit qu'il en falloit
communément cent foixante
pour faire une livre ; il prit enfuite quelques Medailles de
Bronze des deux premiers fic .
cles de l'Empire Romain, & il
vit que huit Medailles de ce
petit bronze eftoient à peu prés
du même poids que huit MeAvril 1710. F
66 MERCURE
dailles d'argent du haut Empire ; que quatre Medailles d'or ,
que deux Medailles de moyen
bronze , & qu'une Medaille
de grand bronze ; ce qui fournit une preuve que les Romains ont toûjours gardé des
proportions dans la fabrique
de leurs Monnoyes. Les Medailles du Trefor en queſtion
commencent à Valerien , c'eſtà dire à l'Empereur dont la
deftinée fut fi trifte , qui fuc
pris dans la guerre des Perfes ,
& qui mourut d'une maniere
tragique , & qu'elles finiffent à
Aurelien ; de forte qu'elles ne
GALANT 67
comprennent que le regne de
fix ou fept Empereurs. On
compte cependant dans cet
amas de Medailles feize ou dixfept Princes differens , car ou
tre les deux Imperatrices & les
deux jeunes Cefars qui appartiennent à la famille de Valerien , il y a des Quietus , des
Elianus , des Marius , je veux
dire quelques uns de ces Empereurs , qui ont feulement regné dans quelques Provinces
de l'Empire Romain. Les revers font admirables par leur
diverfité , & il en eft peu dans
le Recueil de Mr le Comte
Fij
68 MERCURE
Mezabarba,que l'on ne trouve
dans ce Trefor , & il y en a
même beaucoup que l'on ne
trouve dans le Recueil de ce pas
Comte , quoy qu'il foit le plus
ample & le plus fidelle qu'on
ait des Medailles Latines ; commeon le peut voir
qui en a efté fait.
par le livre
On a trouvé il у a déja
quelque temps auprés de Paris
une petite Figure de bronze
reprefentant un jeune homme
qui tient de la main gauche une
Patere & de la droite un vafc
courbe. Plufieurs Antiquaires
ont travaillé à l'explication de
GALANT 69
cette Figure , & le Pere Poupart fur tout , Religieux du
Tiers-Ordre de Saint François
à Picpus , a écrit fur ce fujet
une Lettre à Mr l'Evêque de
Soiffons , qui luy fait beaucoup
d'honneur par le tour inge
nieux & folide avec lequel il
explique cette Antique ; il pré
tend que c'eft un jeune homme qui fert à boire , & il fonde
fon fentiment fur la coûtume
des Anciens qui fe fervoient
de jeunes gens pour leur verfer à boire. Horace nous apprend que leur air eftoir gracieux , leur tefte couronnée
70 MERCURE
leur chevelure frifée, leur habit
ceint & retrouffé , tel qu'on reprefente le jeune homme de
la Figure; leur employ cftoit
de fervir le vin & de lever la
table. La coutume de fe fervir
de ces jeunes gens , ajoute le
Pere Poupart , eftoit une Imitation de la Fable deJupiter &
de Ganymede ; & les couronnes de ces jeunes gens eftoient
ordinairement de rofes & d'autres fleurs felon les Saifons.
Ciceron en parle dans une de
fes Oraifons contre Verrez.
Toutes ces chofes fetrouvant
dans la Figure en queſtion nô-
GALANT 71
tre fçavant Picpus prétend que
c'eſt un jeune homme qui fert
à boire , & non un Joueur de
Flute courbe comme quelques
autres l'ont prétendu. Il prouve enfin
par l'autorité de Stace
que c'eft une Patere dont on
fe fervoit pour faire des libations dans les repas . A l'égard
de la difficulté qui naiſt de
l'inftrument courbe que ce
jeune homme tient à la main
droite , le Pere Poupart croit
& avec fondement , que c'eſt
une de ces cornes dans leſquelles les Anciens beuvoient , &
dont Homère , Xenophon ,
72 MERCURE
P
Athenée & Plutarque parlent ,
& à l'égard de fa grandeur il
dit qu'il ne faut pas s'en étonner , parce que les Anciens
aimoient à boire de grands
coups. Le Pere Poupart parent
de Mr Poupart de l'Academie
des Sciences , mort depuis peu ,
eft connu par plufieurs ouvrages , & furtout par la Traduction Françoife de l'Apotheofe
de l'Empereur Claude par Se-
-neque avec des Notes.b
On a trouvé à Smyrne, une
ancienne Inſcription Grecque
qui donne de l'exercice à tous
les Antiquaires. C'eſt une Epitaphe
GALANT 73
taphe pour Heria Th:fbé , qui
eft qualifiée Monodiaria. C'eſt
unterme de Muſique qui fignifioit une femme qui chantoit
feule fur le Theatre. L'Auteur
de cette Epitaphe cft nommé
Choroula , c'est- à-dire Muficien , qui joüoit de la Flute pendant les chants du Choeur.
L'affemblage des voix & des
inftrumens,faifoit un des principaux agrémens des Pieces de
Theatre, & comme le dit Seneque , on ne diſtinguoit la
voix de perfonne en particulier , mais le concert de toutes
les voix charmoit les oreilles.
Avril 1710.0 G
74 MERCURE
Plufieurs Antiquaires d'Alle
magne ont publié leurs conjectures fur cette Infcription ;
mais celle qui a paru la plus autoriféc & qui a eu jufqu'à prefent le plus de partifans eft celle de Mr Gutberletti de Francker, qui a cette occafion a publié une fçavante Differtation
où il traite à fond la matiere
qui regarde les Joueurs de Flutes de Anciens. Il parle entreautres d'un certain Joueur
nommé Canus qui fit tant de
plaifir à l'Empereur Galba en
joüant de ſon inſtrument , que
c Prince luy donna defa pro-
GALANT 75
pre main cinq deniers , plutoſt
fans doute , pour luy tenir lieu
d'approbation que commeune
récompenſe. Mr Gutberlethi
parla avec beaucoup d'étenduë de la Mufique & du Chœur
des Anciens ; & il conclud que
Heria Thifbé à qui l'Infcription eſt conſacrée , eftoit une
Chanteufe , &nullement la celebre Thiſbé tant chantée par
Ovide à caufe de fes amours
& dela mort funefte avec Pyrame. Mr Gutberlethi cite
pour garent de fon fentiment
le celebre Guiter , qui dans fon
Treforparle de cette belle ChanGij
76 MERCURE
teufe à qui il donne de grandes loüanges. Cet Auteur rapporte quantité d'Infcriptions
qui fortifient fon ſentiment.
Fermer
Résumé : Articles contenant plusieurs curiositez qui peuvent instruire le Public & luy faire plaisir. [titre d'après la table]
Le texte présente plusieurs objets antiques et leurs significations historiques. Une pierre gravée en creux, montée en bague, est décrite comme un chef-d'œuvre de l'art. Cette cornaline transparente, gravée par Mlle Cheron et estampée par Mr Picard, aurait appartenu à Michel-Ange et Raphaël. Elle a été acquise par le roi après avoir appartenu à plusieurs collectionneurs, dont Mr Bagarris et Mr Lothier. Une estampe de cette pierre a été publiée dans le Journal des Sçavans et les Mémoires de Trevoux, mais des divergences entre l'estampe et la pierre originale ont conduit Mr Moreau de Mautour à publier une nouvelle estampe plus exacte. La gravure représente une fête en l'honneur de Bacchus, montrant le dieu allaité par Ino, sa nourrice, ainsi que d'autres figures mythologiques comme Silène, un satyre, des nymphes et des bacchantes. Apollon est également présent, confondu avec Bacchus par les Égyptiens et les Grecs. La scène inclut des éléments comme des corbeilles de fleurs et de fruits, des instruments de musique et des victimes sacrificielles. Le texte mentionne également la découverte d'un trésor de médailles romaines, comprenant des pièces du bas Empire, jugées aussi instructives que celles du haut Empire. Ces médailles, trouvées dans la terre d'un gentilhomme, commencent avec l'empereur Valérien et se terminent avec Aurélien, couvrant le règne de six ou sept empereurs et incluant des princes ayant régné sur des provinces spécifiques. Enfin, le texte évoque une petite figure de bronze représentant un jeune homme servant à boire, interprétée par le Père Poupart comme une imitation de la fable de Jupiter et Ganymède. Une inscription grecque trouvée à Smyrne, dédiée à une chanteuse de théâtre nommée Heria Thisfbé, est également mentionnée, ainsi que les conjectures des antiquaires allemands sur cette inscription.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
15
p. 49-123
Les Fourmis.
Début :
Vous m'avez fait l'honneur de m'écrire, Monsieur [...]
Mots clefs :
Fourmis, Mercure, Fourmilière, Soleil, Curiosité, Expérience, Terre, Grain, Génie, Grenier, Société, Maison, Sagesse, Pinces, Travaux, Particules, Temps
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les Fourmis.
Les Fourmis.
Vous m'avez fait l'honneurde
m'écrire, Monsieur,
pour apprendre de
moy ce qu'un de mes amis
vous avoitdesja dit de
quelques observations
que j'ay faites sur un des
plus petits insectes de la
nature ,
je voudrois pouvoir
satisfaire entièrement
vostre curiosite par
une description exacte,&
pourainsi dire,parl'anatomie
de ce petit animal
vous parler de la maniéré
dont les fourmis s'engendrent,
leurs differentes especes,
comme elles font
rangées dans leurs fourmillieres
& mille autres
particularitez trés-curieuses,
dont je pourray un
jour vous faire part. Comme
je n'ay eu ni assez de
temps, ni d'assez bons microfcopes
pour considererexactementrout
cela,
vous vous contenterez
s'il vous plaist, de ce que
je puis en dire aujourd'huy
,
& dela promesse
que je vous fais de vous en
dire un jour davantage,
sij'ay assez de loisir pour
en faire des nouvelles experiences
, ausquelles je
feray moins engagé par
ma curiosité particuliere
que par l'envie que j'ay
de vous faire plaisir.
Je fis ces observations
à la campagne, où je
passay l'Estéfort solitairement
dans un lieu assez
triste pour moy,ilsemble
que Dieu voulut me susciter
lafourmy pour me réveiller
de la paresse
j compagne
inseparable del'ennuy
yôcme faire entendre
la voix delaSagesse qui
dît:nadeadformicamopiger
Allez à la fourmy, pares.
feux. En effet elle merite
bien quelque attention
parciculiere,puisque la Sagesse
en fait l'éloge
, &
que telle curiosité peut
sèrvirà nous rendre meilleurs
; c en: ainsiqu'en examinant
de prés les plus
petits ouvrages de la nature
on y découvre sans
cesse de nouveaux motifs
d'admirer & de louer
Dieu, & on voit plus d'ordre
dans leur conduire,&,
si je l'ose dire, de sujets
d'édification qu'on ne
trouve pas tousjours parmy
les hommes.
Dans une Chambre à
costé de la mienne que
personne n'occupoit de- rpuislongtemps,til y avoit
à la fenestre une caisse,
avancée de deux piedsde
profondeur, propre à entretenir
des fleurs. Comme
il y avoir long-temps
qu'on n'avoit point cultivé
cette espece de parterre
,
il s'estoit couvert de
platrars
,
& de plusieurs
autres immondices détachées
dutoit,& desmurailles;,
quitoutes reünies
ensemble avec cette terre
par l'eau qui y avoit esté,
formoient un terrain sterile
& sec; d'ailleurs l'exposition
au midy , l'abry
duvent,&dela pluie,&
sur tout le voiGnage d'un
grenier, rendoientcet endroit
un lieu de delice &
d'abondance à des fourniis,
c'estoit-là auni où
elles s'estoient establies en
trois ou quatre fourmillieres
différentes; sans
doute par la mesme raison
qui nous fait bastir
des Villes en des lieux
fertiles & commodes
prés des sources , & des
ruisseaux.
L'envie que j'avois de
cultiverquel que fleur, me
fit examiner cet endroit,
& je transplantay dans un
coin de cette caisse, où 11
terre estoit meilleure,une
tulipe du jardin; mais ayant
jetté les yeux sur les
fourmis que je vis occupées
sans relache à mille
petits soins difterens
, petits
par rapport ànous
mais tousjours tres-utiles,,
& de tres-grande importance
pour elles
,
je les
trouvay plus dignes de
ma curiosité que toutes
les fleurs du monde;j'ostay
bien-tost ma tulipe
pour estre l'admirateur&
le restaurateur de cetre
petite Republique ; voita
tout ce donc elles pouvoient
avoir besoin, car
pour leur police, & l'ordre
qui regne dans leur
societé, il est plus parfait
que celuy des Republiques
les mieux policées,
ainsi elles n'auroient à
craindre que quelque
nouveau Legislateur qui
en voulust changer la forme.
Je m'occupay à leur
procurer toutes leurs petites
commoditez,'ostay
de cette caisse ce qui pouvoit
leur nuire, & j'allois
souveut visitermes fourmis,
& estudier leurs
moindres actions. Comme
je me couchois fort
tard j'allois les voir travaillerau
clair dela Lune,
& je me fuis souvent levé
la nuit pour examiner
leurs travaux, j'envoyois
tousjours quelques unes
aller & venir ça & là, &
tousjours occupées,il semble
qu'il n'y ait point de
sommeil pourelles. Tout
le monde sçait que la fourmy
sort de sa fourmilliere,
& expose au Soleil le bled
qu'e lle tenoit enfermé la
nuit ; ceux qui ont veu des
fourmillieres ont peu remarquer
aisément ces petits
tas de bled autour de
leurs trous.Ce qui m'estonna
d'abord c'est que mes
fourmis ne sortoient leur
bled que la nuit au clair
de la lune, & qu'elles l'enfermoient
le jour, ce qui
estoit contraire à ce que
j'avois vu,&que jevoyois
faire aux Fourmis des au-
, tres endroits:J'en découvris
bien-tost la cause,
c'est qu'il y avoit assez
prez de la un pigeonier,
& que les pigeons, & les
oyseaux seroient venus
manger leur bled si elles
l'eurentexposépendant
le jour,apparam-mcntelles
avoient esté attrapées,&
j'en trouvois souvent lorsque
j'y allois le matin.
Je les delivray bien tost
decesvoleurs,enmetcanc
des morceaux de papier
aubouc d'un fil que le vent
faisoit jouer, & qui'cftoient
attachez audessus
de la fenestre, cela les
delivra des oiseaux; Pour
les pigeons comme ilsvivenr
en societé, dez que
je les eus chassez plusieurs
fois de cet endroit
,
&
qu'ils le virent plus frequente
qu'auparavant, Ils
furent tous bien-tost avertis
qu'il ny avoit pas de
seureté pour eux à y aller.
Aussi je ne les vis jamais
depuis se venir poser sur
cetre caisse: ce qu'il y a
d'admirable, &: que je
n'oserois avancer, ny
peut-estre mesme croire,
si je n'en avois fait l'experience
,c'est que les fourmis
connurent quelques
jours a prés qu'e lles n'avoient
plus à craindre.
Elles commencerent à
estaller leur bled pendant
le jour: je remarquay
pourtant bien qu'elles
n'estoient pas entierement
convaincuës de leur
delivrance, car elles n'oferent
avanturer leurs
biens tout à coup,mais
peu à peu, d'abord en petite
quantité, ôc sans
beaucoup d'ordre, pour
estre prestes à le rentrer
en cas de malheur, observant,
& faisant sentinelle
à l'entour; Enfin
persuadées qu'elles n'avoient
rien à craindre,
elles exposerent tout leur
bled au Soleil, presque
tous les jours avec ordre,
&le renfermoientlanuit
en la maniere que je vais
raconter.
Le trou de la fourmilliere
est percé d'abord en
droite ligne de la profondeur
environ d'un de-
,1llY pouce, ensuite cela
descend en ligne oblique
où elles ont sans doute
leur magazin que je croy
tout à fait distingué de
l'endroit où elles sereposent,
& où elles mangent,
caril n'est pas possible
que la fourmy qui est
propre, & rangée dans
son ménage, & qui jette
hors de sa fourmilliere
toutes les plus minces, &
les plus petites peaux qui
restent du bled dont elle
se nourrit, comme je l'ay
remarquémille sois;voulust
remplirson magazin,
& fouiller son bled de
toutes ces immondices.
Comme la Fourmi enferme
son bled dans la
terre , & que le bled ne
manqueroit pas d'y germer,
nier ,
puisque cela arrive
mesme dans les greniers
si l'on n'a foin de le remuer,
elle pourvoie àcet
inconvenient,& avant de
ferrer son bled dans la
fourmilliere , elle a soin
d'en couper le germe ainsi , tout le bled qui a
estédans unefourmilliere
ne scauroitrienproduire,
c'estuneexperience qu'on
peut faire aisément, il suffit
mesme de ses propres
yeux pour voir qu'il n'y
a plus de germe. Mais
quoyque ce germe soit
cou peil y a encore un autre
inconvénient ; comme
tout ce qui ne produit
pas se ramolit ou se corrompt
dans le sein de la
terre, & d'ailleurs la nature
d'elle mesme tend
toujours à l'accroissement
& à la propagation, le
bled sentant l'humidité se
gonfle
,
se remplit d'humeur,
& ne seroit plus bon
pour nourrir la fourmy
qui le veut sec, & bien
appresté de la mesme maniere
que nous ; la fourmy
par son industrie ,'&
son travail remedie à cet
inconvenient, & elle fait
tant par ses soins que le
bled le conserveaussi sec,
& aussi pur dans sa fourmilliere
que nous le conservons
dans nos greniers
voioy donc comme elle
si prend.
Elles rassemblent certaines
petites particules
de terre seche qu'elles
sortent tous les jours de
leur fourmilliere,& qu'elles
rangent tout autour
pour la faire cuire au Soleil,
chacune en porteun
petit fc\rïn avec lès
-
jtirpces,
la pose auprès de son
trou, & va ensuite en
chercher autant,ainsi à
force d'assiduité, detravaH-,
& d'ouvriers, en
moinsdun quart d'heure
vous voyez entasséautour
efe ce trou une infinitéde
petites parties de cette
terre sec he,quiest celle
sur laquelle elles- posent
Peur bîexi, & dont elles
le couvren-r dans leur Mkgazin;
j'aivû qu'elles faisoientce
manege presque
tous les jours, pendant
Fardeur du Soleil,&lorsque
sur les trois ou quatre
heures le Soleil ne
donnoic plus sur cette fenestre,
comme la cerreeproic
chaude & bruslante,
elles ne l'ostoient point
encore jusqu'à ceque l'humidité
de l'om bre, &de
la nuit commençoit tant
foit peu à se faire sentir,
pour lors elles renfermoient
leur bled & leurs
particules de terre cuire.
Comme rien nVft exempt
de censure, &que
quelqu'un pourroit bien
pouffer sa critiquejusques
sur les fourmis, je croy
qu'il est necessaire icy de
la justifier dans sa conduite,&
d'en faire voir la
sagesse
; on pourroit dir
qu'il paroist ridicule que
la fourmi se serve de cette
terre sèchequ'elle fait encore
cuire au Soleil avec
tant de peine; plustost
que de sable,ou des brins
de pierre ou de brique. A
cela je reponds
,
qu'en
cette occasion rien ne
peut mieux convenir à la
Fourmi, que cette terre
cuite au Soleil. Car outre
que le bled se gaste
sur le sable, & qu'un bled
dont le germe est coupé,
êc qui est entamé se rempliroit
de petites parties
graveleuses tres difficiles
àoster, & se gafteroit bien
davantage, c'est encore
que le sable eslansdivisé,
& se divisant toûjours en
des parties trop petites,
les pinces des fourmis ne
sont pas assez delicates
pour les rassembler ainsi
brin à brin, ce travail fèroit
bien plus pénible
pour elles; C'est pourquoi
on voit rarement des
Fourmis, auprès de rivieres,&
dans un rerrain fort
sablonneux,
Pour cequi est des petites
particules de brique ou
de pierre, la moindre humidité
ne manqueroit pas
de les joindre, d'en faire
une espece de mastic que
les fourmis ne pourroienc
diviser, ce feroit un ouvrage
trop embarrassant
pour elles, quand elles se
seroient ainsi colées dans
leur fourmilliere elles ne
pourroienc
pourroient plusen sortir , &cela en troubleroit l'arrangemeht.
Silapluspart
de ces petits autheurs qui
fourmillent aujourd'huy
se conduisoient , en tout ce
qu'ils font avec autant de
raison & de sagesse que les
fourmis, il seroit glorieux
pour eux que l'on critiquast
leurs ouvrages, ôc
jquu"onslets iofbliigeeastrà.les
Apres que la fourmy a
ainsi sorti de sa fourmilliere,
& exposé au Soleil
toutes ces particules de
terre seche, elle sort ensuite
son bled delamefme
maniéré grainagrain
elle le range à l'entour de
cette terre,ainsi l'on voit
deux tas en rond autour
de leur trou, l'un de cette
terre seche ; & l'autrede
bled;& apres qu'elles ont
forci & rangé toutleur
bled, elles sortent encore
un reiïe de cette terre seche
sur laquellesans doute
leur bled estoit estendu,
ce qui fait inferer tres-ju-.
stement de quellemaniére
tout cela doit estre ran-
-¡
gé dans leur lnagafin,
Au reste la rourmy ne
fait cette manoeuvre que
quand le temps elt ferain,
& le Soleil bien chaud
,
car personne ne se connoist
mieux au temps que
la fourmy. Je remarquay
qu'un jour les Fourmis
ayant expose leur bled au
Soleil à onze heures du
matin,elles l'osterent contre
leur ordinaire avant
une heure après midy
lorsque le Soleil estant,
encore ardent,&leCiel
fort serain,il ne paroissoit
aucune raisond'une telle
conduite;mais une demiheure
après le Cielsecouvrit
,
ôc je vis tomber une
petite pluie,que la Fourmy
avoit bien mieux prévûquel'Almanach
deMilan
qui avoit prédit qu'il
ne pleuvcroit pas jour-là.
, J'ay desja dit que ces
fourmis dont je prenois
soin, &qui avoient toute
mon attention, alloient
chercher du bled dans un
grenier à costé.duquel elles
s'estoientetfablies,;iil
n'y avoic pas
actuellement
du bled, mais
comme il yen avoit eu
autrefois
,
il y en avoit
encore assez pour qu'elles
trouvaient à glaner,
j'allois souvent les voir
faire dans ce grenier,
comme il y avoit de vieux
bled, & qu'il n'estoit pas
égalementbon, je remarquay
qu'elles ne prenoient
pas tout indifféremment,
& qu'elleschoisissoient
lemeilleur.
J'ay veu par plusieurs
experiences dont le détail
seroit trop long , que la
fourmy ne fait gueres
provision .que
-
defroment
quand elle en trouve,ôc
elle choisit toujours le
plus beau ; mais elle est
sage, & sçait s'accommoder
au temps, quand elle
n'a pas de froment,elle
prend du seigle, de l'avoijie,
du millet, & mesme
des miettes de croûte de
pain., mais rarement de
l'orge, il faut que la disette
foit grande, & qu'elle
n'ait pas trouve d'autre
grain lorsqu'elle enimporte
dans sa fourmilière.
Comme je voulois estre
de plus prez témoin de
leur prévoyance, & de
leurs travaux, je mis un
petit tas de bled dans un
coin de cette chambre où
elles estoient, qui n'estoit
habitée de personne, ë.;.
afinqu'elles n a llalîenc
plus en chercher dans ce
grenier j'en ferma y lafenedre,
6e en bouchay bien
les fentes
;
Cependant
comme rien ne pouvoit
les avertir du bled que
l'avois mis dans cette chambrer qu'elles n'en
pouvoient deviner l'endroit,
carquoyque je leur
connoisse beaucou p de
genie je ne croy pas qu'il
y ait des forciers parmy
elles;Je m'apperceus pendant
plusieurs jours de
leur embarras, & qu'elles
alloient chercherfortloin
leurs provisions, je les
laiffayquelque temps
dans cette peine, car je
voulois voir si à force de
chercher elles feroienc la
découverte.,du petit tresor
que j'avois caché pour
elles, &m'éclaircir si la
fourmy comme les autres
animaux pouvoir connoistre
par l'odorat ce qui
sert à sa nourriture,& si
sa veuë portoit assez loin
pour le voir; elles furent
ainsi quelque temps
moins à leur aise, elles se
donnoient bien de la peine,
je les voyoisvenir de
fort loin, & aller l'une
d'un costé,l'autre d'un
autre chercher quelque
grain qu'elles ne trouvoient
pas toujours, ou
qui ne se trouvoit pas à
leur gré aprèsdepenibles
&longues courses; ce
qu'il y a de merveilleux
dans ces petits animaux,
c'est que leurs courses
n'estoient jamais inutiles,
pas une ne revenoitau
giste sans apporter quelque
choce, quand ce n'auroic
esté qu'un brin de
terre seche pour l'entretien
de leur bled:lorsqu'elles
n'avoienc rien trouvé
de mieux
,
l'une portoit
un grain defroment, l'autre
de seigle
,
d'avoine,
enfin chacune ce qu'elle
avoir peu trouver, mais il
n'yen avoit presque jamais
aucune qui revint les
mains vuidesà la maison,
& qui eust fait absolumentun
voyage inutile.
La fenestre sur laquelle
estoient ces fourmis,
donnoit surun jardin, &
estoit au secondestage
les unes alloient jusqu'au
bout de ce jardin, les autres
au cinquiéme estage,
pour chercher à trouver
quelque grain;c'estoitun
penible voyage pour eltes
, sur tout quand il falloit
revenir chargée d'un
grain de bled assez gros,
qui doit estre une charge
bien pesance à une fourmy,
&tout autant qu'elle
en peut porter. Or pour
aille porter ce grain du
miiieu du jardinàsa fourmilliere
elle mettoit environ
quatre heures; ainsi
on peut sçavoir par là la
juste mesure de sa force,
& de son infatigable ardeur
pour le travail, &
asseurer quelle fait la
mesme chose qu'un hom-
Dle) qui presque tous les
jours feroit quatre lieuës
à pied, portant fils ses épaules
un fardeau des plus
pesans qu'il puisse porter;
Il est vray que la fourmy
traisne un peu son fardeau,
& se fatigue moins
quand elle est sur un terrain
plat. Mais aussi qu"elle
peine n'eil: ce pas pour
cette pauvre fourmy lors
qu'il faut monter ce grain
de bled au second estage,
grimpant tour le long
d'une muraille la teste en
bas & le derriereen haut,
il auroit fallu la voir pour
juger de son embarras,
& la penible situation où
elle est enmarchant ainsi
à reculons, les pauses
qu'elles font alors prefqu'à
tous les endroits
commodes qu'elles rencontrent,
font bien juger
de leur lassitude: j'en ay
veu ainsi detres-embarassées)
& qui ne pouvoient
absolument en venir
à bout; en ce cas elies
s'arrestent, & leurs compagnes
plus sortes, ou
moins fatiguées, après
avoir monté leur bled à
leur fou rmilliere, descent
-
dent ensuite pour les aider
: Ily en a que le poids
du fardeau entraifne
,
ôc
qui sur le point d'arriver
au but, tombent de fort
haut avec leur bled;quand
cela arrive elles ne laissent
gueres échapper leur
grain, & se trouvant en
bas avec luy le remontent
encore.
J'en ay veu un jour une
des plus petites,qui avec
plus d'ardeur ôc de courage
que de force, montoit
un grain de froment des
plus gros avec des efforts
incroyables; estant arrivée
enfin au bois de cette
caise avancéeoùestoit la
fourmilliere,& sur lepoint
de finir une coursesipenible,
pour trop se presser,
trébuchaavec son fardeau
: voila un contretem
ps bien fâcheux
,
qui
auroir fait pester un Philosophe.
Je vis à peu prés
l'endroit où elle estoit
tombée, j'y descendis,&
je la trouvay avec son met
me grain dans ses pinces,
qui alloit commencer à
grimper de nouveau comme
mé siderien n'estoit. Cela
luy arriva jusqu'à trois
fois, tantostelle tomboit
au milieu de la course,tantost
un peu plus haut, mais
ellene quittoit jamais prise,&
ne serebutoit poinr;
àla fin les forces luy man- quèrent elle s'arrefta en
unendroit, & une autre
fourmy luy aida à porter
son grain
,
qu'elle estoit
bien mortifiée de ne pouvoir
porter seu le
,
sans
doute pour se signaler par
quelque chose de grand ;
c'est peut-estre ce qui l'animoit
si fort, car c'estoit
un grain de fromenc des
plus beaux ôc des plus gros
qu'une fourmy puisse porter.
Il y en a à qui le bled
échappe des pinces lors
qu'elles le montent, pour
lors elles se précipitent
aprés leur proye & la reprennent
pour la remonter
; que si par malheur elles
ne trouvoient pas le
grain qui leur est ainsi échappé
,
elles en cherchent
un autre ou quelque
autre chose, honteuses
de retourner à leur
fourmilliere sans rien apporter
, c'est ce que j'ay
experimente en leur oc.
tant le bled qu'elles cherchoient.
Toutes ces experiences
sont aisées à faire;
si l'on a assez de patience,il
l'afaut bien moindre que
celle des fourmis, mais
peu de gens en font capables.
Elles furent ainsi reduites
à chercher leur vie à
l'aventure. depuis que
j'eus fermé rentrée de ce
grenier si commode & si
fertilepour elles ; enfin
comme sans mon secours
ellesn'eussent découvert
de long-temps les fonds
que j'avois establis pour
elles dam lachambre où
elles eftoienr,/:
Pour voir lufquou pouvoit
aller leur genie je me
servis d'un moyen qui me
reüssit, & qui pourra paroistre
incroyable à ceux
qui n'ont jamis fait attention
que les animaux de
mesme especes qui forment
une societé, sont
plus raisonnables que les
autres. Je pris donc une
des dlus grosses fourmis
que je jettaysurde J>eîk
tas defrom~n~
de sevoirprise,~ala ,.
qu'elle eut d'eftfS^rctàfi
chée
,
fit quelle ne songea
qu'à s'enfuir, & qu'elle
ne s'avisa pas de prendre
du bled, mais elle le
remarqua bien, car estant
retournée à sa fourmilliere,
une heure apréstoutes
mes fourmis furent
averties de cette provision,
& je les vis presque
toutes aller charierle bled
que j'avois mis en cet en:
droit: je laisse à penser 'si
l'on ne doit pas inferer de
là qu'elles ont une maniere
de se communiquer
entr'elles ce qu'elles veulent
s'apprendre; car il
n'est paspossible qu'une
heure ou deux aprés elles
çuflênt peu estre autrement
averties du bled que
j'avois mis en cet endroit;
elles n'allerent point enfuite
en chercher ailleurs,
JÔC elles l'épuiserent bientost
,desorte qu'il fallut
en remettre, ce que je
faisois en petite quantité,
pour connoistre la juste
mesure de leurappetitou
de leur avarice énorme ;
car je ne doute point qu
elles ne fassent des provisions
pour l'hiver & pour
les temps facheux
,
l'Ecriture
nous l'enseigne, mille
experiences le font
voir, & je ne crois pas
qu'on en ait jamis fait qui
montrent raifonnablement
le contraire. J'ay
desjaditqu'il y avoit ci-&
cet endroit trois fourmillieres
quiformoient corn*
me trois Villes differentes,
mais gouvernées fé-
Ion les mesmes loix, & où
l'on voyoir observer à peu
prés le mesme ordre, &
les mesmes coustumes ; il
y avoic pourtant cette difference
que les habitants
d'un endroit sembloient
avoir plus d'industrie &
de genie que ceux des au*,
tres : les fourmis paroissoient
mieux rangées dans
cette fourmilliere, leur
bled estoit plus beau,leurs
provisions plus abondantes
, leur fourmilliere
mieux peuplée, & les Citoyens
toyens en estoient plus
gros & plus forts, c'estoitlà
la principale&comme
la capitale des deux autres
} j'ay mesme remarque
que ceux de cet endroit
estoient distinguez
des autres, & avoient
mesme quelque prééminence
sur eux.
Quoyque cette caisse
où estoient les fourmis
fust ordinairement à l'abry,
il pleuvoit quelquefois
d'un certainvent qui
coup,car la fourmy craint
l'eau, & lorsqu'elles vont
loin chercher leur provision,
& que la pluye les
surprend
,
elles s'arrestent
ôc semettent à l'abry sous
quelque tuile ou ailleurs,
& ne sortent qu'aprés la
pluyepassée. Lesfourmis
de cette principale fourmilliere
se servoient d'un
expedient merveilleux
pour s'en garantir chez
elles; il y avoir un petit
morceau d'ardoise plat
qu'elles traisnoient sur le
trou de leur fourmilliere
lorsqu'elleprévoyoient la
pluye, & l'en couvroient
presque toutes les nuits,
elles se mettoient plus de
cinquante aprés ce morceau
d'ardoisesurtout les
plus grosses & les plus fortes
,& tiroient touteségalement
avec un ordre
merveilleux, elles lot
toient ensuite le matin, &
rien n'estoit plus curieux
que de voir cette petite
manoeuvre ,
elles avoient
rendule terrain raboteux
autour de leur trou, de
forte que ce morceau
d'ardoise n'appuïoit point
à prtat sur leur fourmilliere,&
leur laissoit un espace
libre pour aller 6c
venir par dessous; celles
des deux autres fourmillieres
ne reüssissoient pas
si bien à se garantir de
l'eau, elles mettoient sur
leurs trous plusieursplatrats
l'un sur l'autre, mais
la pluye les incommodoit
tousjours le lendemain
elles se donnoient des
loinsôe des peines incroyables
pour reparer le
dommage des eaux: c'est
ce qui fait qu'on trouve si
souvent des fourmis sous -
destuilesoù ellesestablissent
leur fourmilliercs
pour se mettre à l'abry de
la pluye,mais les tuiles
couvrent tousjours leur
fourmilliere de maniere
que cela ne les embarasse
en rien, & elles vont exposer
leur bled & leur
terre seche au Soleil au
dehors & à l'entour du
tuilé qui les couvre,
c'est ce qu'on peut voir
tous les jours:je couvrois
les deux fourmillieres qui
ne pouvoient peut-estre
se donner du secours d'elles
melmes,pour celles de
la fourmilliere principale
c'eust elleuncharité Inal
employée,elles estoient
assez grandes pour pouvoir
se mettreal'abry.
Mr.dela LoubereAinbassadeur
à Siam, dans la
Relation qu'il a donnée
au public, rapporte que
dans un canton de ce Royaume,
sujet à de grandes
inondations, toutes les
fourmies en cet endroit
ne s'establissent que sur
les arbres, on ne voit
point ailleurs de fourmillieres
, elles les placent
assez haut pour estre tousjours
au dessus des inondations.
Il seroit inutile
de rapporter icy tout ce
qu'en dit Mr. de la Loubere,
il n'y a qu'à lire la
Relation de Siam.
Voicy une experience
assez curieuse que je fis
sur le mesme terrain ou
estoient mes trois fourmillieres,
j'entrepris d'en
establir une quatrième, &
je le fis de cette maniere.
Dans le coin d'une espece
de terrasse assezéloigner
de là, je découvris une
fourmilliere nombreuse
en citoyens, & dont les
fourmis estoient beaucoup
plus grotesque toutes
celles que j'avois desja
veuës
,
mais il s'en falloit
bien qu'elles fussent si riches
en bled, & si bien
policées que mes fourmis;
je fis d'abord un trou sur
cette caisse qui avoit la
mesme forme qu'un trou
de fourmilliere. Je jerray
là, pour ainsi dire, les son
demens d'une nouvelle
Ville,je pris ensuite toutes
les fourmis que je pus
decette fourmilliere de la
terrasse
,
& les mis dans
une bouteille pour les verfer
à l'endroit où efioient.
mes trois,fourmillieres,&
où je leur avois trace le
plan d'une nouvelle maison.
Commeil m'estoit
impossible de prendre
toutes celles qui y eitoient,
& que je ne voulois
pas que celles que je prenoisyretournassent,
ceque
pavois lieu de craindre
je detruisis leur ancienne
demeure
,
j'y jerray de
l'eau boüillanre pour faire
mourir toutes celles qui
restoient, & je renversay
tout l'édifice, je répandis
ensuite toutes ces fourmis
dans le lieu où je voulois
les establir, mais pas une
ne voulut se tenir dans ce
nouveau trou , elles s'en
allerent & disparurent
toutes en moins de deux
heures
,
cela me fit perdre
esperance de faire une
quatrième fourmilliere en
cet endroit.
Deux ou trois jours apres
ayant paffé par halard
sur cette terrasse
,
je
fus rout surpris de voir la
fourmilliere que j'avois
renversée,restablie avec
autant ¿' d'arrangement
r> que s'il n'y estoit jamais
rien arrive; je m'obstinay
pour lors à les chasser
de cet endroit,&àles establir
au près de mes trois
fourmillieres
,
je reconimençay
donc ce que j'avois
desja fait,avec cette
différence que la seconde
fois je mis de la poudrer
& du souffre dans leur
trou, & fit jouer une petire
mine qui renversa
tout, ensuite ayant porte
toutes les fourmis que j'avois
prises,anprés de mes
trois fourmillieres dans
l'endroit destiné. Comme
il pleuvoit très-fort pour
lors, & qu'il plut toute la
nuit, elles s'y refugierent
pendant tout ce temps,&:
le matin lorsque la pluie
eut cesse, la moitié&metiés
trois quarts de mes
fourmis décampercnt
pour aller rétablir leur dsmeure
ruinée ; mais en
ayant trouve apparemment
le dommage irréparable
à cause de cetre odeur
de souffre& depou--
dre qu'elles detestent, ôc
qui leur est mortelle :elles
revinrent, & s'eftablirenc
à l'endroit que je leur a-"
voistracé qu'elles accomr
moderent à merveille, elles
eurent bien-tost fait
alliance avec leurs voifi- *
nes qui leur aiderent en
tout dans leurs travaux
exterieurs, car pour ceux
du dedans il n'y avoit qiiÓ'
7 jt.
elles qui s'en messassent
suivant les loix inviolables
establies entre elles. jà
, ,,
Jamais une fourmy
n'entre dans une fourmilliere
étrangerelles ne frequentent
d'autre maison
que la leur; si une d'entreelles
vouloit hazarder
d'y entrer,elle en (eroie
cha(Te'e& severement punie
;
j'en ay souvent pris
d'une fourmilliereque j'ai
fait entrer dans une autre
à costé
,
mais elle en sortoit
bien viste ayantà ses
rrousses deux ou trois
fourmis qui la poursui,
voient vivement, je voulus
faire plusieurs fois ce
manege avec la même
fourmy, mais à la fin les
autres s'impatienterent
&ladechirerent , par morceaux
; jay souvent fait
peur avec mes doigts à
une fourmy ,& l'ay poursuivie
jusqu'au prés d'une
autre fourmilliereque la
sienne, lui fermant tous
les passages par où elle
pouvoit aller à son gifle,
il estoit naturel qu'elle se
réfugiaitoùelles se trouvoie
alors, car il y a bien
des hommes qui ne raisonneroient
pastant êc
qui se jetteroient dans un
puics ou par une fenestre
pour éviter des assassins
qui les poursuivroient
mais pour la fourmy en
question elle se détour'w'
noit d'un trouqui n'estoit
pas le fien
,
& avoirtant
de peine à y entrer qu'elle
tentoit plustot toutes
fortes de moyens les plus
difficiles, &: ne le faisoit
que dans la derniere excremité
,&quelquefois
1
1
à mesme
mesme elles aimoient
mieux se laisser prendre,
c'estune experience que
jay souvent faire. Ainsi
c'estune couflume inviolable
parmy elles de n'entrer
jamais dans la maison
d'autruy : elles n'exercent
point l'hospitalité
., mais d'ailleurs elles sont
fort secourables les unes
envers les autres, & s'aident
dans tous leurs travaux
exterieurs, mais elles
posent les fardeaux à la
porte & les laissent entrer
à ceux de la maison.
Elles entretiennent entre
elles un petit commerce,
& l'on a tort de dire
que la fourmy n'est pas
presteuseycar j'ay veu que
les fourmis se preftoienc
du grain. Elles font des
éc hanges, se préviennent
par toutes sortes d'offices
mutuels; & je puisaneurer
que si j'avois eu assez
de loisir & de patience
j'aurois remarqué une infinité
de choses plus admirables&
plus curieuses
que tout ce que je viens
de dire ; par exemple la
maniere dont elles se prestent&
se rendent leurs
prests, si c'est en la mesme
quantité, ousi elles
n'exigent pas quelque usure,
si elles payent les
estrangeres qu'elles employent,&
qui les aident
dans leurstravaux.Je croy
qu'il n'estpointimpossible
d'examiner toutes ces
choses& il seroit ensuite
bien curieux de voir leurs
maximes de Droit, peutestre
en tirerions-nous de
grands avantages pour
nostre police, comme la
Sagesse nous les propose
pour modeles de nos
mou s.
Elles n'ont point d'ennemis
qui aillent les attaquer
en corps d'armée,-
comme on le dit desabeilles;
tout ce quilesinquiette
ce sont les oiseaux. qui
vont quelquefois manger
leur bled quand elles l'estallent.
au Soleil, mais elles
le tiennent enfermé
lorsqu'elles ont des voleurs
à craindre, on dit
mesme qu'il ya des oiseaux
qui lesmangent,
mais c'est ce que je n'ay
pas veu arriver en l'endroit
où estoient mes
fourmis; les petits vermisseaux
& les vers de
terre les inquiettent aussi,
mais pour ceux la elles en
viennentaisémentàbout,
& les chassent de leur
fourmilliere lorsqu'il sen
trouve ,,
les traisnent, Se.
les tuent. J'ay remarqué
qu'e lles se punissoient ,
& qu'elles chastioient.
cel es qui sans doute avoient
manqué à leur de-;
voir, ôc mesme elles en
tuoient quelquefois ,ce
qui se faisoit en Ce 111ec- quisefaisoitensemettant
trois ou quatre aprés
elles, l'une la tiroit d'un
costéavec les pinces, l'autred'un
autre, & elles la
déchiroient ainsi
: d'ailleurs
on ne remarque
point de differens parmy
elles, ce qui me fait croire.
qu'il faut, ou que leur
discipline soit bien severe
pour entretenir un tel ordre
, ou qu'elles ayent
bien l'esprit de l'ordre 8c
de societé pour n'avoir
pas besoin d'une discipline
severe.
Dans quelleRepublique
a-ton jamais remarque
plus d'union,tout est
commun parmy elles ce
qu'on n'a jamais vû nulle
part, les Abeilles dont on
raconte des choses si merveilleuses
ont chacune
leur petite celule dans
leur ruche, le miel qu'elles
y font leur est propre ,
chacune en p-articulers1eanourrit,&
a sa petite affaire
à part, tous les autres
animaux en font de
mesme,&: s'arrachent souvent
les uns aux autres
leur portion; chez les
fourmis il n'en eil: pas
ainsi
, parmy elles tous
les biens sont communs
ellesn'ontrien en propre,
ce grain de bled que la
fourmy apporte chez elle
,
se met dans une masse
commune, ce n'est
point pour elle en particulier
c'est pour route la
communauté , l'interest
commun ,
& particulier
n'y sont distingués en
rien; jamais une fourmy
netravaille pour elle feuîe,
elle travailletousjours
pour
pourla societé en tout ce
qu'ellefait.
Il ne sçauroit leurarriver
aucun facheux accident
que leur soin, & leur industrie
ne repare, rien ne
les décourage,rienneles
rebutte;on n a qu'adc~.
truire leur fourmilliere,
êc tout bouleverser chez
elles, deux jours aprés
tout est réparé, & rétably
dans le mesme ordre
sans qu'il y paroisse la
moindre c hose,c'e st ce que
chacun peust voir tous les
jours
, & experimenter
qu'il est tres difficile dé
leschasser de leur demeure
quo) qu'on fasse sans
en faire mourir les habitans;
car tant qu'il y en
restera un petit nombre
elles se restabliront tousjours.
J'oubliois de vous dire,
Monsieur,que jusques icy
le Mercure a esté pourelles
un poison mortel, &
que cest le meilleur moyen
de les détruire; jay
quelque ressource à leur
fournir sur cet Article:
encore quelque temps, &
vous entendrez peut-estre
dire que j'ai recommodé
le Mercure avec les fourmis.
Vous m'avez fait l'honneurde
m'écrire, Monsieur,
pour apprendre de
moy ce qu'un de mes amis
vous avoitdesja dit de
quelques observations
que j'ay faites sur un des
plus petits insectes de la
nature ,
je voudrois pouvoir
satisfaire entièrement
vostre curiosite par
une description exacte,&
pourainsi dire,parl'anatomie
de ce petit animal
vous parler de la maniéré
dont les fourmis s'engendrent,
leurs differentes especes,
comme elles font
rangées dans leurs fourmillieres
& mille autres
particularitez trés-curieuses,
dont je pourray un
jour vous faire part. Comme
je n'ay eu ni assez de
temps, ni d'assez bons microfcopes
pour considererexactementrout
cela,
vous vous contenterez
s'il vous plaist, de ce que
je puis en dire aujourd'huy
,
& dela promesse
que je vous fais de vous en
dire un jour davantage,
sij'ay assez de loisir pour
en faire des nouvelles experiences
, ausquelles je
feray moins engagé par
ma curiosité particuliere
que par l'envie que j'ay
de vous faire plaisir.
Je fis ces observations
à la campagne, où je
passay l'Estéfort solitairement
dans un lieu assez
triste pour moy,ilsemble
que Dieu voulut me susciter
lafourmy pour me réveiller
de la paresse
j compagne
inseparable del'ennuy
yôcme faire entendre
la voix delaSagesse qui
dît:nadeadformicamopiger
Allez à la fourmy, pares.
feux. En effet elle merite
bien quelque attention
parciculiere,puisque la Sagesse
en fait l'éloge
, &
que telle curiosité peut
sèrvirà nous rendre meilleurs
; c en: ainsiqu'en examinant
de prés les plus
petits ouvrages de la nature
on y découvre sans
cesse de nouveaux motifs
d'admirer & de louer
Dieu, & on voit plus d'ordre
dans leur conduire,&,
si je l'ose dire, de sujets
d'édification qu'on ne
trouve pas tousjours parmy
les hommes.
Dans une Chambre à
costé de la mienne que
personne n'occupoit de- rpuislongtemps,til y avoit
à la fenestre une caisse,
avancée de deux piedsde
profondeur, propre à entretenir
des fleurs. Comme
il y avoir long-temps
qu'on n'avoit point cultivé
cette espece de parterre
,
il s'estoit couvert de
platrars
,
& de plusieurs
autres immondices détachées
dutoit,& desmurailles;,
quitoutes reünies
ensemble avec cette terre
par l'eau qui y avoit esté,
formoient un terrain sterile
& sec; d'ailleurs l'exposition
au midy , l'abry
duvent,&dela pluie,&
sur tout le voiGnage d'un
grenier, rendoientcet endroit
un lieu de delice &
d'abondance à des fourniis,
c'estoit-là auni où
elles s'estoient establies en
trois ou quatre fourmillieres
différentes; sans
doute par la mesme raison
qui nous fait bastir
des Villes en des lieux
fertiles & commodes
prés des sources , & des
ruisseaux.
L'envie que j'avois de
cultiverquel que fleur, me
fit examiner cet endroit,
& je transplantay dans un
coin de cette caisse, où 11
terre estoit meilleure,une
tulipe du jardin; mais ayant
jetté les yeux sur les
fourmis que je vis occupées
sans relache à mille
petits soins difterens
, petits
par rapport ànous
mais tousjours tres-utiles,,
& de tres-grande importance
pour elles
,
je les
trouvay plus dignes de
ma curiosité que toutes
les fleurs du monde;j'ostay
bien-tost ma tulipe
pour estre l'admirateur&
le restaurateur de cetre
petite Republique ; voita
tout ce donc elles pouvoient
avoir besoin, car
pour leur police, & l'ordre
qui regne dans leur
societé, il est plus parfait
que celuy des Republiques
les mieux policées,
ainsi elles n'auroient à
craindre que quelque
nouveau Legislateur qui
en voulust changer la forme.
Je m'occupay à leur
procurer toutes leurs petites
commoditez,'ostay
de cette caisse ce qui pouvoit
leur nuire, & j'allois
souveut visitermes fourmis,
& estudier leurs
moindres actions. Comme
je me couchois fort
tard j'allois les voir travaillerau
clair dela Lune,
& je me fuis souvent levé
la nuit pour examiner
leurs travaux, j'envoyois
tousjours quelques unes
aller & venir ça & là, &
tousjours occupées,il semble
qu'il n'y ait point de
sommeil pourelles. Tout
le monde sçait que la fourmy
sort de sa fourmilliere,
& expose au Soleil le bled
qu'e lle tenoit enfermé la
nuit ; ceux qui ont veu des
fourmillieres ont peu remarquer
aisément ces petits
tas de bled autour de
leurs trous.Ce qui m'estonna
d'abord c'est que mes
fourmis ne sortoient leur
bled que la nuit au clair
de la lune, & qu'elles l'enfermoient
le jour, ce qui
estoit contraire à ce que
j'avois vu,&que jevoyois
faire aux Fourmis des au-
, tres endroits:J'en découvris
bien-tost la cause,
c'est qu'il y avoit assez
prez de la un pigeonier,
& que les pigeons, & les
oyseaux seroient venus
manger leur bled si elles
l'eurentexposépendant
le jour,apparam-mcntelles
avoient esté attrapées,&
j'en trouvois souvent lorsque
j'y allois le matin.
Je les delivray bien tost
decesvoleurs,enmetcanc
des morceaux de papier
aubouc d'un fil que le vent
faisoit jouer, & qui'cftoient
attachez audessus
de la fenestre, cela les
delivra des oiseaux; Pour
les pigeons comme ilsvivenr
en societé, dez que
je les eus chassez plusieurs
fois de cet endroit
,
&
qu'ils le virent plus frequente
qu'auparavant, Ils
furent tous bien-tost avertis
qu'il ny avoit pas de
seureté pour eux à y aller.
Aussi je ne les vis jamais
depuis se venir poser sur
cetre caisse: ce qu'il y a
d'admirable, &: que je
n'oserois avancer, ny
peut-estre mesme croire,
si je n'en avois fait l'experience
,c'est que les fourmis
connurent quelques
jours a prés qu'e lles n'avoient
plus à craindre.
Elles commencerent à
estaller leur bled pendant
le jour: je remarquay
pourtant bien qu'elles
n'estoient pas entierement
convaincuës de leur
delivrance, car elles n'oferent
avanturer leurs
biens tout à coup,mais
peu à peu, d'abord en petite
quantité, ôc sans
beaucoup d'ordre, pour
estre prestes à le rentrer
en cas de malheur, observant,
& faisant sentinelle
à l'entour; Enfin
persuadées qu'elles n'avoient
rien à craindre,
elles exposerent tout leur
bled au Soleil, presque
tous les jours avec ordre,
&le renfermoientlanuit
en la maniere que je vais
raconter.
Le trou de la fourmilliere
est percé d'abord en
droite ligne de la profondeur
environ d'un de-
,1llY pouce, ensuite cela
descend en ligne oblique
où elles ont sans doute
leur magazin que je croy
tout à fait distingué de
l'endroit où elles sereposent,
& où elles mangent,
caril n'est pas possible
que la fourmy qui est
propre, & rangée dans
son ménage, & qui jette
hors de sa fourmilliere
toutes les plus minces, &
les plus petites peaux qui
restent du bled dont elle
se nourrit, comme je l'ay
remarquémille sois;voulust
remplirson magazin,
& fouiller son bled de
toutes ces immondices.
Comme la Fourmi enferme
son bled dans la
terre , & que le bled ne
manqueroit pas d'y germer,
nier ,
puisque cela arrive
mesme dans les greniers
si l'on n'a foin de le remuer,
elle pourvoie àcet
inconvenient,& avant de
ferrer son bled dans la
fourmilliere , elle a soin
d'en couper le germe ainsi , tout le bled qui a
estédans unefourmilliere
ne scauroitrienproduire,
c'estuneexperience qu'on
peut faire aisément, il suffit
mesme de ses propres
yeux pour voir qu'il n'y
a plus de germe. Mais
quoyque ce germe soit
cou peil y a encore un autre
inconvénient ; comme
tout ce qui ne produit
pas se ramolit ou se corrompt
dans le sein de la
terre, & d'ailleurs la nature
d'elle mesme tend
toujours à l'accroissement
& à la propagation, le
bled sentant l'humidité se
gonfle
,
se remplit d'humeur,
& ne seroit plus bon
pour nourrir la fourmy
qui le veut sec, & bien
appresté de la mesme maniere
que nous ; la fourmy
par son industrie ,'&
son travail remedie à cet
inconvenient, & elle fait
tant par ses soins que le
bled le conserveaussi sec,
& aussi pur dans sa fourmilliere
que nous le conservons
dans nos greniers
voioy donc comme elle
si prend.
Elles rassemblent certaines
petites particules
de terre seche qu'elles
sortent tous les jours de
leur fourmilliere,& qu'elles
rangent tout autour
pour la faire cuire au Soleil,
chacune en porteun
petit fc\rïn avec lès
-
jtirpces,
la pose auprès de son
trou, & va ensuite en
chercher autant,ainsi à
force d'assiduité, detravaH-,
& d'ouvriers, en
moinsdun quart d'heure
vous voyez entasséautour
efe ce trou une infinitéde
petites parties de cette
terre sec he,quiest celle
sur laquelle elles- posent
Peur bîexi, & dont elles
le couvren-r dans leur Mkgazin;
j'aivû qu'elles faisoientce
manege presque
tous les jours, pendant
Fardeur du Soleil,&lorsque
sur les trois ou quatre
heures le Soleil ne
donnoic plus sur cette fenestre,
comme la cerreeproic
chaude & bruslante,
elles ne l'ostoient point
encore jusqu'à ceque l'humidité
de l'om bre, &de
la nuit commençoit tant
foit peu à se faire sentir,
pour lors elles renfermoient
leur bled & leurs
particules de terre cuire.
Comme rien nVft exempt
de censure, &que
quelqu'un pourroit bien
pouffer sa critiquejusques
sur les fourmis, je croy
qu'il est necessaire icy de
la justifier dans sa conduite,&
d'en faire voir la
sagesse
; on pourroit dir
qu'il paroist ridicule que
la fourmi se serve de cette
terre sèchequ'elle fait encore
cuire au Soleil avec
tant de peine; plustost
que de sable,ou des brins
de pierre ou de brique. A
cela je reponds
,
qu'en
cette occasion rien ne
peut mieux convenir à la
Fourmi, que cette terre
cuite au Soleil. Car outre
que le bled se gaste
sur le sable, & qu'un bled
dont le germe est coupé,
êc qui est entamé se rempliroit
de petites parties
graveleuses tres difficiles
àoster, & se gafteroit bien
davantage, c'est encore
que le sable eslansdivisé,
& se divisant toûjours en
des parties trop petites,
les pinces des fourmis ne
sont pas assez delicates
pour les rassembler ainsi
brin à brin, ce travail fèroit
bien plus pénible
pour elles; C'est pourquoi
on voit rarement des
Fourmis, auprès de rivieres,&
dans un rerrain fort
sablonneux,
Pour cequi est des petites
particules de brique ou
de pierre, la moindre humidité
ne manqueroit pas
de les joindre, d'en faire
une espece de mastic que
les fourmis ne pourroienc
diviser, ce feroit un ouvrage
trop embarrassant
pour elles, quand elles se
seroient ainsi colées dans
leur fourmilliere elles ne
pourroienc
pourroient plusen sortir , &cela en troubleroit l'arrangemeht.
Silapluspart
de ces petits autheurs qui
fourmillent aujourd'huy
se conduisoient , en tout ce
qu'ils font avec autant de
raison & de sagesse que les
fourmis, il seroit glorieux
pour eux que l'on critiquast
leurs ouvrages, ôc
jquu"onslets iofbliigeeastrà.les
Apres que la fourmy a
ainsi sorti de sa fourmilliere,
& exposé au Soleil
toutes ces particules de
terre seche, elle sort ensuite
son bled delamefme
maniéré grainagrain
elle le range à l'entour de
cette terre,ainsi l'on voit
deux tas en rond autour
de leur trou, l'un de cette
terre seche ; & l'autrede
bled;& apres qu'elles ont
forci & rangé toutleur
bled, elles sortent encore
un reiïe de cette terre seche
sur laquellesans doute
leur bled estoit estendu,
ce qui fait inferer tres-ju-.
stement de quellemaniére
tout cela doit estre ran-
-¡
gé dans leur lnagafin,
Au reste la rourmy ne
fait cette manoeuvre que
quand le temps elt ferain,
& le Soleil bien chaud
,
car personne ne se connoist
mieux au temps que
la fourmy. Je remarquay
qu'un jour les Fourmis
ayant expose leur bled au
Soleil à onze heures du
matin,elles l'osterent contre
leur ordinaire avant
une heure après midy
lorsque le Soleil estant,
encore ardent,&leCiel
fort serain,il ne paroissoit
aucune raisond'une telle
conduite;mais une demiheure
après le Cielsecouvrit
,
ôc je vis tomber une
petite pluie,que la Fourmy
avoit bien mieux prévûquel'Almanach
deMilan
qui avoit prédit qu'il
ne pleuvcroit pas jour-là.
, J'ay desja dit que ces
fourmis dont je prenois
soin, &qui avoient toute
mon attention, alloient
chercher du bled dans un
grenier à costé.duquel elles
s'estoientetfablies,;iil
n'y avoic pas
actuellement
du bled, mais
comme il yen avoit eu
autrefois
,
il y en avoit
encore assez pour qu'elles
trouvaient à glaner,
j'allois souvent les voir
faire dans ce grenier,
comme il y avoit de vieux
bled, & qu'il n'estoit pas
égalementbon, je remarquay
qu'elles ne prenoient
pas tout indifféremment,
& qu'elleschoisissoient
lemeilleur.
J'ay veu par plusieurs
experiences dont le détail
seroit trop long , que la
fourmy ne fait gueres
provision .que
-
defroment
quand elle en trouve,ôc
elle choisit toujours le
plus beau ; mais elle est
sage, & sçait s'accommoder
au temps, quand elle
n'a pas de froment,elle
prend du seigle, de l'avoijie,
du millet, & mesme
des miettes de croûte de
pain., mais rarement de
l'orge, il faut que la disette
foit grande, & qu'elle
n'ait pas trouve d'autre
grain lorsqu'elle enimporte
dans sa fourmilière.
Comme je voulois estre
de plus prez témoin de
leur prévoyance, & de
leurs travaux, je mis un
petit tas de bled dans un
coin de cette chambre où
elles estoient, qui n'estoit
habitée de personne, ë.;.
afinqu'elles n a llalîenc
plus en chercher dans ce
grenier j'en ferma y lafenedre,
6e en bouchay bien
les fentes
;
Cependant
comme rien ne pouvoit
les avertir du bled que
l'avois mis dans cette chambrer qu'elles n'en
pouvoient deviner l'endroit,
carquoyque je leur
connoisse beaucou p de
genie je ne croy pas qu'il
y ait des forciers parmy
elles;Je m'apperceus pendant
plusieurs jours de
leur embarras, & qu'elles
alloient chercherfortloin
leurs provisions, je les
laiffayquelque temps
dans cette peine, car je
voulois voir si à force de
chercher elles feroienc la
découverte.,du petit tresor
que j'avois caché pour
elles, &m'éclaircir si la
fourmy comme les autres
animaux pouvoir connoistre
par l'odorat ce qui
sert à sa nourriture,& si
sa veuë portoit assez loin
pour le voir; elles furent
ainsi quelque temps
moins à leur aise, elles se
donnoient bien de la peine,
je les voyoisvenir de
fort loin, & aller l'une
d'un costé,l'autre d'un
autre chercher quelque
grain qu'elles ne trouvoient
pas toujours, ou
qui ne se trouvoit pas à
leur gré aprèsdepenibles
&longues courses; ce
qu'il y a de merveilleux
dans ces petits animaux,
c'est que leurs courses
n'estoient jamais inutiles,
pas une ne revenoitau
giste sans apporter quelque
choce, quand ce n'auroic
esté qu'un brin de
terre seche pour l'entretien
de leur bled:lorsqu'elles
n'avoienc rien trouvé
de mieux
,
l'une portoit
un grain defroment, l'autre
de seigle
,
d'avoine,
enfin chacune ce qu'elle
avoir peu trouver, mais il
n'yen avoit presque jamais
aucune qui revint les
mains vuidesà la maison,
& qui eust fait absolumentun
voyage inutile.
La fenestre sur laquelle
estoient ces fourmis,
donnoit surun jardin, &
estoit au secondestage
les unes alloient jusqu'au
bout de ce jardin, les autres
au cinquiéme estage,
pour chercher à trouver
quelque grain;c'estoitun
penible voyage pour eltes
, sur tout quand il falloit
revenir chargée d'un
grain de bled assez gros,
qui doit estre une charge
bien pesance à une fourmy,
&tout autant qu'elle
en peut porter. Or pour
aille porter ce grain du
miiieu du jardinàsa fourmilliere
elle mettoit environ
quatre heures; ainsi
on peut sçavoir par là la
juste mesure de sa force,
& de son infatigable ardeur
pour le travail, &
asseurer quelle fait la
mesme chose qu'un hom-
Dle) qui presque tous les
jours feroit quatre lieuës
à pied, portant fils ses épaules
un fardeau des plus
pesans qu'il puisse porter;
Il est vray que la fourmy
traisne un peu son fardeau,
& se fatigue moins
quand elle est sur un terrain
plat. Mais aussi qu"elle
peine n'eil: ce pas pour
cette pauvre fourmy lors
qu'il faut monter ce grain
de bled au second estage,
grimpant tour le long
d'une muraille la teste en
bas & le derriereen haut,
il auroit fallu la voir pour
juger de son embarras,
& la penible situation où
elle est enmarchant ainsi
à reculons, les pauses
qu'elles font alors prefqu'à
tous les endroits
commodes qu'elles rencontrent,
font bien juger
de leur lassitude: j'en ay
veu ainsi detres-embarassées)
& qui ne pouvoient
absolument en venir
à bout; en ce cas elies
s'arrestent, & leurs compagnes
plus sortes, ou
moins fatiguées, après
avoir monté leur bled à
leur fou rmilliere, descent
-
dent ensuite pour les aider
: Ily en a que le poids
du fardeau entraifne
,
ôc
qui sur le point d'arriver
au but, tombent de fort
haut avec leur bled;quand
cela arrive elles ne laissent
gueres échapper leur
grain, & se trouvant en
bas avec luy le remontent
encore.
J'en ay veu un jour une
des plus petites,qui avec
plus d'ardeur ôc de courage
que de force, montoit
un grain de froment des
plus gros avec des efforts
incroyables; estant arrivée
enfin au bois de cette
caise avancéeoùestoit la
fourmilliere,& sur lepoint
de finir une coursesipenible,
pour trop se presser,
trébuchaavec son fardeau
: voila un contretem
ps bien fâcheux
,
qui
auroir fait pester un Philosophe.
Je vis à peu prés
l'endroit où elle estoit
tombée, j'y descendis,&
je la trouvay avec son met
me grain dans ses pinces,
qui alloit commencer à
grimper de nouveau comme
mé siderien n'estoit. Cela
luy arriva jusqu'à trois
fois, tantostelle tomboit
au milieu de la course,tantost
un peu plus haut, mais
ellene quittoit jamais prise,&
ne serebutoit poinr;
àla fin les forces luy man- quèrent elle s'arrefta en
unendroit, & une autre
fourmy luy aida à porter
son grain
,
qu'elle estoit
bien mortifiée de ne pouvoir
porter seu le
,
sans
doute pour se signaler par
quelque chose de grand ;
c'est peut-estre ce qui l'animoit
si fort, car c'estoit
un grain de fromenc des
plus beaux ôc des plus gros
qu'une fourmy puisse porter.
Il y en a à qui le bled
échappe des pinces lors
qu'elles le montent, pour
lors elles se précipitent
aprés leur proye & la reprennent
pour la remonter
; que si par malheur elles
ne trouvoient pas le
grain qui leur est ainsi échappé
,
elles en cherchent
un autre ou quelque
autre chose, honteuses
de retourner à leur
fourmilliere sans rien apporter
, c'est ce que j'ay
experimente en leur oc.
tant le bled qu'elles cherchoient.
Toutes ces experiences
sont aisées à faire;
si l'on a assez de patience,il
l'afaut bien moindre que
celle des fourmis, mais
peu de gens en font capables.
Elles furent ainsi reduites
à chercher leur vie à
l'aventure. depuis que
j'eus fermé rentrée de ce
grenier si commode & si
fertilepour elles ; enfin
comme sans mon secours
ellesn'eussent découvert
de long-temps les fonds
que j'avois establis pour
elles dam lachambre où
elles eftoienr,/:
Pour voir lufquou pouvoit
aller leur genie je me
servis d'un moyen qui me
reüssit, & qui pourra paroistre
incroyable à ceux
qui n'ont jamis fait attention
que les animaux de
mesme especes qui forment
une societé, sont
plus raisonnables que les
autres. Je pris donc une
des dlus grosses fourmis
que je jettaysurde J>eîk
tas defrom~n~
de sevoirprise,~ala ,.
qu'elle eut d'eftfS^rctàfi
chée
,
fit quelle ne songea
qu'à s'enfuir, & qu'elle
ne s'avisa pas de prendre
du bled, mais elle le
remarqua bien, car estant
retournée à sa fourmilliere,
une heure apréstoutes
mes fourmis furent
averties de cette provision,
& je les vis presque
toutes aller charierle bled
que j'avois mis en cet en:
droit: je laisse à penser 'si
l'on ne doit pas inferer de
là qu'elles ont une maniere
de se communiquer
entr'elles ce qu'elles veulent
s'apprendre; car il
n'est paspossible qu'une
heure ou deux aprés elles
çuflênt peu estre autrement
averties du bled que
j'avois mis en cet endroit;
elles n'allerent point enfuite
en chercher ailleurs,
JÔC elles l'épuiserent bientost
,desorte qu'il fallut
en remettre, ce que je
faisois en petite quantité,
pour connoistre la juste
mesure de leurappetitou
de leur avarice énorme ;
car je ne doute point qu
elles ne fassent des provisions
pour l'hiver & pour
les temps facheux
,
l'Ecriture
nous l'enseigne, mille
experiences le font
voir, & je ne crois pas
qu'on en ait jamis fait qui
montrent raifonnablement
le contraire. J'ay
desjaditqu'il y avoit ci-&
cet endroit trois fourmillieres
quiformoient corn*
me trois Villes differentes,
mais gouvernées fé-
Ion les mesmes loix, & où
l'on voyoir observer à peu
prés le mesme ordre, &
les mesmes coustumes ; il
y avoic pourtant cette difference
que les habitants
d'un endroit sembloient
avoir plus d'industrie &
de genie que ceux des au*,
tres : les fourmis paroissoient
mieux rangées dans
cette fourmilliere, leur
bled estoit plus beau,leurs
provisions plus abondantes
, leur fourmilliere
mieux peuplée, & les Citoyens
toyens en estoient plus
gros & plus forts, c'estoitlà
la principale&comme
la capitale des deux autres
} j'ay mesme remarque
que ceux de cet endroit
estoient distinguez
des autres, & avoient
mesme quelque prééminence
sur eux.
Quoyque cette caisse
où estoient les fourmis
fust ordinairement à l'abry,
il pleuvoit quelquefois
d'un certainvent qui
coup,car la fourmy craint
l'eau, & lorsqu'elles vont
loin chercher leur provision,
& que la pluye les
surprend
,
elles s'arrestent
ôc semettent à l'abry sous
quelque tuile ou ailleurs,
& ne sortent qu'aprés la
pluyepassée. Lesfourmis
de cette principale fourmilliere
se servoient d'un
expedient merveilleux
pour s'en garantir chez
elles; il y avoir un petit
morceau d'ardoise plat
qu'elles traisnoient sur le
trou de leur fourmilliere
lorsqu'elleprévoyoient la
pluye, & l'en couvroient
presque toutes les nuits,
elles se mettoient plus de
cinquante aprés ce morceau
d'ardoisesurtout les
plus grosses & les plus fortes
,& tiroient touteségalement
avec un ordre
merveilleux, elles lot
toient ensuite le matin, &
rien n'estoit plus curieux
que de voir cette petite
manoeuvre ,
elles avoient
rendule terrain raboteux
autour de leur trou, de
forte que ce morceau
d'ardoise n'appuïoit point
à prtat sur leur fourmilliere,&
leur laissoit un espace
libre pour aller 6c
venir par dessous; celles
des deux autres fourmillieres
ne reüssissoient pas
si bien à se garantir de
l'eau, elles mettoient sur
leurs trous plusieursplatrats
l'un sur l'autre, mais
la pluye les incommodoit
tousjours le lendemain
elles se donnoient des
loinsôe des peines incroyables
pour reparer le
dommage des eaux: c'est
ce qui fait qu'on trouve si
souvent des fourmis sous -
destuilesoù ellesestablissent
leur fourmilliercs
pour se mettre à l'abry de
la pluye,mais les tuiles
couvrent tousjours leur
fourmilliere de maniere
que cela ne les embarasse
en rien, & elles vont exposer
leur bled & leur
terre seche au Soleil au
dehors & à l'entour du
tuilé qui les couvre,
c'est ce qu'on peut voir
tous les jours:je couvrois
les deux fourmillieres qui
ne pouvoient peut-estre
se donner du secours d'elles
melmes,pour celles de
la fourmilliere principale
c'eust elleuncharité Inal
employée,elles estoient
assez grandes pour pouvoir
se mettreal'abry.
Mr.dela LoubereAinbassadeur
à Siam, dans la
Relation qu'il a donnée
au public, rapporte que
dans un canton de ce Royaume,
sujet à de grandes
inondations, toutes les
fourmies en cet endroit
ne s'establissent que sur
les arbres, on ne voit
point ailleurs de fourmillieres
, elles les placent
assez haut pour estre tousjours
au dessus des inondations.
Il seroit inutile
de rapporter icy tout ce
qu'en dit Mr. de la Loubere,
il n'y a qu'à lire la
Relation de Siam.
Voicy une experience
assez curieuse que je fis
sur le mesme terrain ou
estoient mes trois fourmillieres,
j'entrepris d'en
establir une quatrième, &
je le fis de cette maniere.
Dans le coin d'une espece
de terrasse assezéloigner
de là, je découvris une
fourmilliere nombreuse
en citoyens, & dont les
fourmis estoient beaucoup
plus grotesque toutes
celles que j'avois desja
veuës
,
mais il s'en falloit
bien qu'elles fussent si riches
en bled, & si bien
policées que mes fourmis;
je fis d'abord un trou sur
cette caisse qui avoit la
mesme forme qu'un trou
de fourmilliere. Je jerray
là, pour ainsi dire, les son
demens d'une nouvelle
Ville,je pris ensuite toutes
les fourmis que je pus
decette fourmilliere de la
terrasse
,
& les mis dans
une bouteille pour les verfer
à l'endroit où efioient.
mes trois,fourmillieres,&
où je leur avois trace le
plan d'une nouvelle maison.
Commeil m'estoit
impossible de prendre
toutes celles qui y eitoient,
& que je ne voulois
pas que celles que je prenoisyretournassent,
ceque
pavois lieu de craindre
je detruisis leur ancienne
demeure
,
j'y jerray de
l'eau boüillanre pour faire
mourir toutes celles qui
restoient, & je renversay
tout l'édifice, je répandis
ensuite toutes ces fourmis
dans le lieu où je voulois
les establir, mais pas une
ne voulut se tenir dans ce
nouveau trou , elles s'en
allerent & disparurent
toutes en moins de deux
heures
,
cela me fit perdre
esperance de faire une
quatrième fourmilliere en
cet endroit.
Deux ou trois jours apres
ayant paffé par halard
sur cette terrasse
,
je
fus rout surpris de voir la
fourmilliere que j'avois
renversée,restablie avec
autant ¿' d'arrangement
r> que s'il n'y estoit jamais
rien arrive; je m'obstinay
pour lors à les chasser
de cet endroit,&àles establir
au près de mes trois
fourmillieres
,
je reconimençay
donc ce que j'avois
desja fait,avec cette
différence que la seconde
fois je mis de la poudrer
& du souffre dans leur
trou, & fit jouer une petire
mine qui renversa
tout, ensuite ayant porte
toutes les fourmis que j'avois
prises,anprés de mes
trois fourmillieres dans
l'endroit destiné. Comme
il pleuvoit très-fort pour
lors, & qu'il plut toute la
nuit, elles s'y refugierent
pendant tout ce temps,&:
le matin lorsque la pluie
eut cesse, la moitié&metiés
trois quarts de mes
fourmis décampercnt
pour aller rétablir leur dsmeure
ruinée ; mais en
ayant trouve apparemment
le dommage irréparable
à cause de cetre odeur
de souffre& depou--
dre qu'elles detestent, ôc
qui leur est mortelle :elles
revinrent, & s'eftablirenc
à l'endroit que je leur a-"
voistracé qu'elles accomr
moderent à merveille, elles
eurent bien-tost fait
alliance avec leurs voifi- *
nes qui leur aiderent en
tout dans leurs travaux
exterieurs, car pour ceux
du dedans il n'y avoit qiiÓ'
7 jt.
elles qui s'en messassent
suivant les loix inviolables
establies entre elles. jà
, ,,
Jamais une fourmy
n'entre dans une fourmilliere
étrangerelles ne frequentent
d'autre maison
que la leur; si une d'entreelles
vouloit hazarder
d'y entrer,elle en (eroie
cha(Te'e& severement punie
;
j'en ay souvent pris
d'une fourmilliereque j'ai
fait entrer dans une autre
à costé
,
mais elle en sortoit
bien viste ayantà ses
rrousses deux ou trois
fourmis qui la poursui,
voient vivement, je voulus
faire plusieurs fois ce
manege avec la même
fourmy, mais à la fin les
autres s'impatienterent
&ladechirerent , par morceaux
; jay souvent fait
peur avec mes doigts à
une fourmy ,& l'ay poursuivie
jusqu'au prés d'une
autre fourmilliereque la
sienne, lui fermant tous
les passages par où elle
pouvoit aller à son gifle,
il estoit naturel qu'elle se
réfugiaitoùelles se trouvoie
alors, car il y a bien
des hommes qui ne raisonneroient
pastant êc
qui se jetteroient dans un
puics ou par une fenestre
pour éviter des assassins
qui les poursuivroient
mais pour la fourmy en
question elle se détour'w'
noit d'un trouqui n'estoit
pas le fien
,
& avoirtant
de peine à y entrer qu'elle
tentoit plustot toutes
fortes de moyens les plus
difficiles, &: ne le faisoit
que dans la derniere excremité
,&quelquefois
1
1
à mesme
mesme elles aimoient
mieux se laisser prendre,
c'estune experience que
jay souvent faire. Ainsi
c'estune couflume inviolable
parmy elles de n'entrer
jamais dans la maison
d'autruy : elles n'exercent
point l'hospitalité
., mais d'ailleurs elles sont
fort secourables les unes
envers les autres, & s'aident
dans tous leurs travaux
exterieurs, mais elles
posent les fardeaux à la
porte & les laissent entrer
à ceux de la maison.
Elles entretiennent entre
elles un petit commerce,
& l'on a tort de dire
que la fourmy n'est pas
presteuseycar j'ay veu que
les fourmis se preftoienc
du grain. Elles font des
éc hanges, se préviennent
par toutes sortes d'offices
mutuels; & je puisaneurer
que si j'avois eu assez
de loisir & de patience
j'aurois remarqué une infinité
de choses plus admirables&
plus curieuses
que tout ce que je viens
de dire ; par exemple la
maniere dont elles se prestent&
se rendent leurs
prests, si c'est en la mesme
quantité, ousi elles
n'exigent pas quelque usure,
si elles payent les
estrangeres qu'elles employent,&
qui les aident
dans leurstravaux.Je croy
qu'il n'estpointimpossible
d'examiner toutes ces
choses& il seroit ensuite
bien curieux de voir leurs
maximes de Droit, peutestre
en tirerions-nous de
grands avantages pour
nostre police, comme la
Sagesse nous les propose
pour modeles de nos
mou s.
Elles n'ont point d'ennemis
qui aillent les attaquer
en corps d'armée,-
comme on le dit desabeilles;
tout ce quilesinquiette
ce sont les oiseaux. qui
vont quelquefois manger
leur bled quand elles l'estallent.
au Soleil, mais elles
le tiennent enfermé
lorsqu'elles ont des voleurs
à craindre, on dit
mesme qu'il ya des oiseaux
qui lesmangent,
mais c'est ce que je n'ay
pas veu arriver en l'endroit
où estoient mes
fourmis; les petits vermisseaux
& les vers de
terre les inquiettent aussi,
mais pour ceux la elles en
viennentaisémentàbout,
& les chassent de leur
fourmilliere lorsqu'il sen
trouve ,,
les traisnent, Se.
les tuent. J'ay remarqué
qu'e lles se punissoient ,
& qu'elles chastioient.
cel es qui sans doute avoient
manqué à leur de-;
voir, ôc mesme elles en
tuoient quelquefois ,ce
qui se faisoit en Ce 111ec- quisefaisoitensemettant
trois ou quatre aprés
elles, l'une la tiroit d'un
costéavec les pinces, l'autred'un
autre, & elles la
déchiroient ainsi
: d'ailleurs
on ne remarque
point de differens parmy
elles, ce qui me fait croire.
qu'il faut, ou que leur
discipline soit bien severe
pour entretenir un tel ordre
, ou qu'elles ayent
bien l'esprit de l'ordre 8c
de societé pour n'avoir
pas besoin d'une discipline
severe.
Dans quelleRepublique
a-ton jamais remarque
plus d'union,tout est
commun parmy elles ce
qu'on n'a jamais vû nulle
part, les Abeilles dont on
raconte des choses si merveilleuses
ont chacune
leur petite celule dans
leur ruche, le miel qu'elles
y font leur est propre ,
chacune en p-articulers1eanourrit,&
a sa petite affaire
à part, tous les autres
animaux en font de
mesme,&: s'arrachent souvent
les uns aux autres
leur portion; chez les
fourmis il n'en eil: pas
ainsi
, parmy elles tous
les biens sont communs
ellesn'ontrien en propre,
ce grain de bled que la
fourmy apporte chez elle
,
se met dans une masse
commune, ce n'est
point pour elle en particulier
c'est pour route la
communauté , l'interest
commun ,
& particulier
n'y sont distingués en
rien; jamais une fourmy
netravaille pour elle feuîe,
elle travailletousjours
pour
pourla societé en tout ce
qu'ellefait.
Il ne sçauroit leurarriver
aucun facheux accident
que leur soin, & leur industrie
ne repare, rien ne
les décourage,rienneles
rebutte;on n a qu'adc~.
truire leur fourmilliere,
êc tout bouleverser chez
elles, deux jours aprés
tout est réparé, & rétably
dans le mesme ordre
sans qu'il y paroisse la
moindre c hose,c'e st ce que
chacun peust voir tous les
jours
, & experimenter
qu'il est tres difficile dé
leschasser de leur demeure
quo) qu'on fasse sans
en faire mourir les habitans;
car tant qu'il y en
restera un petit nombre
elles se restabliront tousjours.
J'oubliois de vous dire,
Monsieur,que jusques icy
le Mercure a esté pourelles
un poison mortel, &
que cest le meilleur moyen
de les détruire; jay
quelque ressource à leur
fournir sur cet Article:
encore quelque temps, &
vous entendrez peut-estre
dire que j'ai recommodé
le Mercure avec les fourmis.
Fermer
Résumé : Les Fourmis.
L'auteur reçoit une lettre l'interrogeant sur ses observations concernant les fourmis. Il regrette de ne pas pouvoir fournir une description complète et précise, faute de temps et de bons microscopes. Il promet de partager davantage d'informations à l'avenir. L'auteur a observé les fourmis lors d'un séjour solitaire à la campagne, où il a été inspiré par leur activité pour surmonter son ennui. Il décrit leur habitat dans une caisse à fleurs abandonnée, où elles ont établi plusieurs fourmilières. Intrigué par leur comportement, il a décidé de les étudier plutôt que de cultiver des fleurs. Les fourmis travaillent sans relâche, même la nuit, et exposent leur blé au clair de lune pour éviter les oiseaux. L'auteur a protégé les fourmis en effrayant les pigeons et en les chassant. Les fourmis ont progressivement recommencé à exposer leur blé au soleil pendant la journée, montrant une adaptation prudente. L'auteur détaille l'organisation interne de la fourmilière, la gestion du blé, et les mesures prises pour éviter la germination et la détérioration des grains. Il justifie les choix des fourmis concernant l'utilisation de terre sèche plutôt que du sable ou des particules de brique. Les fourmis montrent une grande sagesse et prévoyance dans leurs actions, adaptant leurs comportements aux conditions météorologiques. Elles choisissent toujours les meilleurs grains et savent s'accommoder en cas de disette. L'auteur a caché des provisions dans une chambre pour observer le comportement des fourmis. Malgré leurs efforts, les fourmis n'ont pas découvert immédiatement les provisions, ce qui a permis à l'auteur d'observer leurs stratégies de recherche de nourriture. Les fourmis parcourent de longues distances pour trouver des grains, même s'ils n'étaient pas toujours de leur goût. Elles ne reviennent jamais sans quelque chose, même si ce n'était qu'un brin de terre sèche. Les fourmis transportent des grains lourds sur de longues distances et surmontent des obstacles, comme grimper sur des murs. Elles travaillent souvent en groupe pour aider celles qui sont en difficulté. L'auteur a observé une petite fourmi particulièrement déterminée à transporter un grain de blé gros, malgré plusieurs chutes. Les fourmis ont des stratégies pour se protéger de la pluie, comme utiliser un morceau d'ardoise pour couvrir leur fourmilière. L'auteur mentionne des observations faites par Mr. de la Loubere à Siam, où les fourmis s'établissent sur les arbres pour éviter les inondations. L'auteur a tenté d'établir une quatrième fourmilière en déplaçant des fourmis d'une autre fourmilière, mais sans succès. Les fourmis ont reconstruit leur ancienne fourmilière malgré les efforts de l'auteur pour les en empêcher. Les fourmis établissent des colonies et respectent des lois inviolables, comme ne jamais entrer dans une fourmilière étrangère. Elles sont très protectrices de leur territoire et punissent sévèrement toute intrusion. Les fourmis collaborent étroitement pour les travaux extérieurs, mais chaque fourmilière gère ses tâches intérieures de manière autonome. Elles n'exercent pas l'hospitalité mais sont très solidaires entre elles, aidant dans les travaux extérieurs et partageant les ressources. Les fourmis entretiennent un petit commerce entre elles, échangeant des grains et d'autres ressources. Elles n'ont pas d'ennemis majeurs, à l'exception des oiseaux et des petits vermisseaux, qu'elles parviennent à repousser ou à tuer. Leur discipline est sévère, et elles punissent celles qui manquent à leurs devoirs, parfois jusqu'à les tuer. Les fourmis vivent en communauté où tout est commun, contrairement aux abeilles ou à d'autres animaux. Elles travaillent toujours pour le bien de la société et non pour elles-mêmes. Leur industrie et leur soin leur permettent de réparer rapidement tout dommage subi. Le mercure est mentionné comme un poison mortel pour elles, mais l'auteur suggère avoir trouvé un moyen de les protéger contre ce poison.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
16
p. 121-130
TRAIT D'HISTOIRE Arabe.
Début :
Le Calife Haclem parrut un jour fort rêveur ; & quand [...]
Mots clefs :
Calife, Poète, Arabe, Distique, Curiosité, Cavaliers, Récompense
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRAIT D'HISTOIRE Arabe.
TRJlT D'HISTOIRE
Arabe.
LeCaliseHaclem
irut paun
jour fort rêveur;
>6C quandceux qui l'enrvironnoient
lui eurent
demandé ce qui lui eausoit
une si profonde rêrverie;
illeur dit: C'est
lUne curiosité violente;
>&; comme je tâche de
reprimer routes lespaffionsnuisibles
à autrui;
je m'abandonne à celles
qui ne peuvent que faire
honneur, & lacuriosité
de sçavoir m'a gagné;
j'y succombe. Alors,sans
s'expliquer davanrage,
il donna ordre àcent
cavaliers de courir par
cent différens endroits
de ses domaines J:& de
luichercher un Poëte
nomméHacle
,
& de
le lui amener avec escorte.
Il n'en dit pas davantage,
& ne donner
cent dragmes à chacun
des cent cavaliers.Chacun
crut qu'une, telle
équipée étoit pour punir
apparemmentce PoèV
te de quelque crime.
Enfin après quelques
semaines on lui amena
Hacle;il alla au-de<?
vant. delui,qu'onamenoit
tout tremblant, 8C
lui dit; Je t'ai envoyé
chercher pour mefaire
ressouvenir dequelques
mots que.j'ai, oubliez
d'un distique,que tu dois
savoir, toy qui as lareputaciÕ
de sçavoir par coeur
routes les Poësies Orientales.
Hacle apres avoir
un peurêvé, lui recita le
distique,cjui-étoit : Les
Poétesdemandentducuin
lematin,&leurbouteille
setrouve 'Vuide ; ils de.
mandent, qu'une musicienne
vienne joüer de
la harpe ou chanter,pour
leuir exciter l'imagination
: mais les musiciennes
ne chantent que dans
les maisons opulentes
comment donc lePoëte
pourra-t-il être excité&
mis en uetue?- S
LeCalife ravi d'avoir
retrouvéundistiquede
deux qu'il avoit oubliez,
demanda à Hacle quelle
récompense il vouloir,
& que quelque magnifique
qu'illa demandât,
il l'obtiendroit.
Le Poëte Hacle lui
répondit que puisqu'il
vouloit le recompenser
de lui avoirrecité le premier
distique, il luidemandoit
donc de faire
orner un char magnifique
, traîné de ses plus
superbes chevaux, &de
faire aussi équiper deuxcent
cavaliers le plus richement
qu'il pourroir,
& de lui donnertout
cela à sadisposition. u?i
Ho que veux-tu faire
de ce pompeux cortege,
lui dit le Calife ? apparemment
que tu 1 veux
entrer en triomphe dans
les villes, pour faire voir
que la Poësie ne fait pas
toûjours aller à pied?
Hé bien soit, je te l'accorde.
Haclem tu te trompes
,
répondit Hacle,
de me croire si vain;
non, je ne te demande
tout cela que pour m'accompagner
jusqu'àl'endroit
où j'ailaissé dans
un tiroir l'autre distique
dont tu es en peine, &
dont il ne me souvient
plus; car voyant les
grands frais & l'éclat
avec lequeltu m'as fait
chercher pour avoir l'autre,
qui n'est pas à beau.
coup prés si beau que celui
qui me manque, je
crois qu'il ne faut pas
moins pour avoir celuicique
le cortege que je
te demande. -',
Le Calise, après avoir
un peu revé, luidit:Ce
que ru me dis est une
raillerie de ce que je
donnetrop à ma curiosité,
Se fais tropde fracas
pour quatre vers que
j'aienvie d'avoir : mais
n'ayant point de guerre
à soûtenir, S( tousmes
su jets - étant heureux
fous mon regne, à quoy
puis- je mieux employer
mes richesses qu'à honorer
la Poësie,qui transmettra
la félicité de mon
regneàla posterité'.>(~Uà
-
on lui prepare le char,
continua-t-il en parlant
à ses gens, 8C tout ce
qu'il a demandé
,
afin
qu'il aille en pompe
chercher ce distique,
10 quej attens avec impatience
:& si tu m'en rapportes
un de ta façon
qui foit aussi beau que
les autres,jeteferai emplir
le chariot de dragmes,
& je te l'enverrai
chez toy pour recompense.
Arabe.
LeCaliseHaclem
irut paun
jour fort rêveur;
>6C quandceux qui l'enrvironnoient
lui eurent
demandé ce qui lui eausoit
une si profonde rêrverie;
illeur dit: C'est
lUne curiosité violente;
>&; comme je tâche de
reprimer routes lespaffionsnuisibles
à autrui;
je m'abandonne à celles
qui ne peuvent que faire
honneur, & lacuriosité
de sçavoir m'a gagné;
j'y succombe. Alors,sans
s'expliquer davanrage,
il donna ordre àcent
cavaliers de courir par
cent différens endroits
de ses domaines J:& de
luichercher un Poëte
nomméHacle
,
& de
le lui amener avec escorte.
Il n'en dit pas davantage,
& ne donner
cent dragmes à chacun
des cent cavaliers.Chacun
crut qu'une, telle
équipée étoit pour punir
apparemmentce PoèV
te de quelque crime.
Enfin après quelques
semaines on lui amena
Hacle;il alla au-de<?
vant. delui,qu'onamenoit
tout tremblant, 8C
lui dit; Je t'ai envoyé
chercher pour mefaire
ressouvenir dequelques
mots que.j'ai, oubliez
d'un distique,que tu dois
savoir, toy qui as lareputaciÕ
de sçavoir par coeur
routes les Poësies Orientales.
Hacle apres avoir
un peurêvé, lui recita le
distique,cjui-étoit : Les
Poétesdemandentducuin
lematin,&leurbouteille
setrouve 'Vuide ; ils de.
mandent, qu'une musicienne
vienne joüer de
la harpe ou chanter,pour
leuir exciter l'imagination
: mais les musiciennes
ne chantent que dans
les maisons opulentes
comment donc lePoëte
pourra-t-il être excité&
mis en uetue?- S
LeCalife ravi d'avoir
retrouvéundistiquede
deux qu'il avoit oubliez,
demanda à Hacle quelle
récompense il vouloir,
& que quelque magnifique
qu'illa demandât,
il l'obtiendroit.
Le Poëte Hacle lui
répondit que puisqu'il
vouloit le recompenser
de lui avoirrecité le premier
distique, il luidemandoit
donc de faire
orner un char magnifique
, traîné de ses plus
superbes chevaux, &de
faire aussi équiper deuxcent
cavaliers le plus richement
qu'il pourroir,
& de lui donnertout
cela à sadisposition. u?i
Ho que veux-tu faire
de ce pompeux cortege,
lui dit le Calife ? apparemment
que tu 1 veux
entrer en triomphe dans
les villes, pour faire voir
que la Poësie ne fait pas
toûjours aller à pied?
Hé bien soit, je te l'accorde.
Haclem tu te trompes
,
répondit Hacle,
de me croire si vain;
non, je ne te demande
tout cela que pour m'accompagner
jusqu'àl'endroit
où j'ailaissé dans
un tiroir l'autre distique
dont tu es en peine, &
dont il ne me souvient
plus; car voyant les
grands frais & l'éclat
avec lequeltu m'as fait
chercher pour avoir l'autre,
qui n'est pas à beau.
coup prés si beau que celui
qui me manque, je
crois qu'il ne faut pas
moins pour avoir celuicique
le cortege que je
te demande. -',
Le Calise, après avoir
un peu revé, luidit:Ce
que ru me dis est une
raillerie de ce que je
donnetrop à ma curiosité,
Se fais tropde fracas
pour quatre vers que
j'aienvie d'avoir : mais
n'ayant point de guerre
à soûtenir, S( tousmes
su jets - étant heureux
fous mon regne, à quoy
puis- je mieux employer
mes richesses qu'à honorer
la Poësie,qui transmettra
la félicité de mon
regneàla posterité'.>(~Uà
-
on lui prepare le char,
continua-t-il en parlant
à ses gens, 8C tout ce
qu'il a demandé
,
afin
qu'il aille en pompe
chercher ce distique,
10 quej attens avec impatience
:& si tu m'en rapportes
un de ta façon
qui foit aussi beau que
les autres,jeteferai emplir
le chariot de dragmes,
& je te l'enverrai
chez toy pour recompense.
Fermer
Résumé : TRAIT D'HISTOIRE Arabe.
Le calife Haroun al-Rachid, submergé par sa curiosité pour la connaissance, ordonne à cent cavaliers de trouver Hacle, un poète réputé pour connaître par cœur toutes les poésies orientales. Après plusieurs semaines, Hacle est amené au calife, qui lui demande de rappeler un distique oublié. Hacle récite un distique sur la condition des poètes et leur manque de ressources. Ravi, le calife propose une récompense à Hacle, qui demande un char magnifique et deux cents cavaliers pour l'accompagner jusqu'à l'endroit où il a laissé le second distique. Le calife, bien que surpris, accepte et prépare le cortège. Hacle explique que son exigence est proportionnée à l'importance que le calife accorde à sa curiosité. Le calife, reconnaissant l'honneur à rendre à la poésie, accepte et prépare tout ce que Hacle a demandé.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
17
p. 233-262
EGLOGUE.
Début :
LA Bergere Dorise, & la Bergere Aminte, [...]
Mots clefs :
Bergère, Amour, Amitié, Cœurs, Confidences, Rivalité, Troupeaux, Curiosité, Mystères, Bagatelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EGLOGUE.
EGLO GUE.
LA Bergere Dortsi9 &,'
ItlBergtrAminte
S'cntretenoitnt un your
feulesy &sans contrtVnte,
Et fou* LtappaJ trompeur
d'une longue amitié
Feignantd'ouvrir leurs
coeurs>en cachaient la
',,1 , moitié..
Sijamaison a vu lasaussè ->confidence :.
- .;
./)t la finmitc ménager
l'apparence,
Sijamais en amour onJfi
1 ; bien .., Tour piller un ftcret,en
xonferwantlefîen,
jiwzc Hnfô.ill:lgall'unc&
l'autreBtrgere
JFitpvur\y>réussir tout ce."
qu'Ufalloitfaire.
Lfutie&Vautre ejl&itbçUe
-
';.; & croyokmevi'fc#*-*
Leprix quellefeigrioïtde
rtèpétntdiJj?atèK^
'o' (
_r 'Jr,
rI une&l*auW£*tifàret
déférantcfojtffîàiïkétf*
¡.Je ne point aimer brx-M
-
guérit*la renommée>
Z)<%nsle ménagementd'a.
nefanjferigueur,
N?ccupoitfin esprit qu'"
déguiserson coeur:
Donse efl-oitplusfine,
4.mmteplusdiscrete, 4cela prés aufond3 att*
tant.qu'eUe coquette. j£)éj&pour enjuger cepvr*
traitfaute auxyeux,
Maisfatfon$4esparler,om
enjugeramieux.
01 uofis qui connoificT^ le
fenckant de vas lImel'
at nous njoukzj garder le
secret de o vosfamés,
Parle'l^discretementyle
feu de vos amours
Sam cela brillerapar tout
dans vos discours,
Le coeur pour se cacher ni
prend qu'un foinfrivole*
On négligé14Idue& le
secrets'envole.
De cent mots ambigus h
1
voile decevant
Offreuneseureté qui man**
que tres-fbuventy
El four dijjimliler,qvot
— —
*
quel. nimagine>
La grande obfcurtté fait
meme quondevtne.
De cette vente ton ne
pourra douter
En lf;antl'entretienqueje
, vais raconter.
Lejourefloitferaln&la
plaineriante
jîux^Troupeaux réjouis
montroit l'herbe naif-
JaNtt
Etles Zepbirscueillant les
- fremices desfleurs* -
Repandoient danslesairs
de nouvellesodeurs
Sur le cojleauprochain les
";,
Bcrgeres sjjifçs, <. Dufoi dese connût[Ire
également éprises,
<j
Aprê'.s avo,irunpeu^ve,
pris des détours,
Dorife lapreȔieree?ztame.
lediicours.
DvO RI S&.
NNoass... BB~e,rrog-ers amoureuxs'ajemblenf.
dans la
xiÇlaine,, , » !Ir. l Map ce ncjt p/ç. fein
desTroupeaux qui les
mtiney
Les Rcrgeres en foule y
cowrent à leurtour.
Qtton-ejttfungrandloifîr
quandonnapoint d'a-
- m,o.uAr!MI-NTE...,on fait entrer l'amo-u' fr
dans toutes- lesaffaires.
Des foins les pluÀcom-
.t muns on e%sais
mijleres>
Ilen e{titoutefois•quantité
v
•
,;JinnOlMns.l -.
Maisje n'enpuujuger
que par ce que le tells.
DORISE.
Je vous enîensy Amintt;
&vois la consequence.
Ce que t'ay dit pourtant
nejïpointce quejepen- se
Ma bouche auroit trahy
moncoeur&sans raif
son Évezeinterprete à
cette trahison.
AMINTE.
Çcjtsans 4:f;&HIJ'.dçjfew
qm
quej'ay ditmapesse
Etjenycroyoïs pas Don-
Jeinteressee>
Maü-vous partez* d'un
air, afairepresumer
Que vous nignorez* pas
cequecejlqued'aimer.
DORISE.
Je* connût* de l'amour ce
que fen entens dIre.
Pour,ensêntir les.feux cela.
peut-tLftfjine?
AminteJapreneZ-moy-Ce
, que vous enpenp
Peut-estrepourmmfiruire
enfçaveT-vous aJftZj.
AMINTE.
La defaite ejtadroite, &
dtgnedeDonse.
fNejt-cfpoint Dorilasqui.
"vous l'auroit apprise?
Par le* foins qu'il rvOUJ
rend ilsefait remar-
:. quer
JEtquelquefoùpeut-estre il
aimeàs*expliquer.
DORISE.
Tous les foinsqu'il me
rend) ne me font rien vvcomprendre,
1 'Mliis çeux de Telàmon,
ruous les devez,entendrt)
Ce Bergerfris de ruous est
afiezjajjidu;
Tout le temps qutlypaffe,
jiminte, /f-il perdu?
AMINTE.
J'entiens compte, Dorifl
& rftn ajpoint de
honte;
Maiseft-ce À tamourfeul
que l'on doit rendre
compte?
FAut-il absolument qu'il
femjledetout?
Ne âecide-t-on rien que
surce quilrefout ?
DORISE.
Vostre coeur vous diratout
ce qu'ilenfaut croire,
Et vous voulez, en vain
en déguiser l'hifloires
JMaispourmoy,la-dessus
faypeud'attention,
L'on a beau menparler, je rinfçaùque lenom.
AMINTE.
Que le nom! c.cft troppeu ;
moy sen sçay davantage
J Car je vois bien au moins
que L'amour rieft pas
,(age,
EtJije vous disois, Dorj.
se> que cessvous
R::J me l'avez,appris,
vous mettrois-je en cour*
roux?
DORISE.
Point du tout; mais enfin
d'où vous vient lapenfee,
Que des traits de Famour
mon amefoit blessèe?
Sur quoy devinez,-vous.
ma(enfibihté?
Trouve{- vous DoriUf
par moysibientraité?
AMINTE.
Non pas tanten effetqu'il
mérité de l'estre
Mais quefert la froideur
que vous faites paroitre?
Sans cesse & sans raison
par tout vous le bLâmeZ,
Vous le maltraitez* trop?
Dortfe, vous laimeZj,
DORISE.
Le nom de Telamon
vous mpofesilences
On ne (roit pourtant pas
que ce nomvous ojfen.
(è,
Des qu'on parle de luy3
vous c,,'jîneeZd'ebtretien.
N'en di:es-vous point
trop J
quand vous ne
dites rien?
AMIN TE.
Malheureux Dorilas,
ta jlame qu'on mcpr/
je 1
Se devroit rebuter, mais
quelle est masurprise,
Devoir, quand on revient
lejoir dans le
Hamau,
Dorift te charger dufoin
de (On Troupeau! DORISE.
AmintcJ Te/Amon, avec indifférence
Entendparlerde tOYJfanJ
rompre le silence.
Dans cet étatglacé, d'où
vient doncqueje vois
Que ton chienfiaitfi bien
obéir asis volx?
AMINTE.
Uautrejour quon railloit
de vofire amour, Bergert
Vousfussessur le point de
vous mettre en co.lere ;
Mais un moment après,
avecque Dorilas
JeJcay q.'4'on VOUJ vitrire>
& lui parlertout bas.
D ORISE.
elamon pour rester à
l'écartJe retires
O) quon dije de lu,J
vousnAverIen à
dtre,
Mais toutefois vos yeuxs
sije les entens bien,
Luj fontraijon detout3
quand vous ne ditet
rien.
AMINTE.
r Dorije>ilfautenfinque
je vous dcfabufe;
Nemenageplus tantm
coeur que ton refafe.
Dt/a depuis long-temps
Dúrtlas s'offre à moj>
Matspourrois-je l'aimer
s'il vous manque dt
.fiy?
DORISE.
AhJvous meprevenez,
01 commencez* à
croire
Que Telamon sur vous
me donne la Victoire>
De cette trahi/onjeferois
de moitié,
Sifofois lâchement tra
hir noffre amitié.
AMINTE.
Vne telle amitiésans
douteejlprçcieujes
si ne la crojois paspourtant
sigenereuse,
Je la menagtray, Bergère,
apurement,
Et vous conferverayvos
droits survofire
Ornant.
DORISE.
Je n'auray pas ce foin>
car vous tftes si belle
Que vous fçanreZj aJJt
guenr un injidel/e.
Mais je le vois venir, ce
malheureux Bergzr.
Sans doute qu'il vous
cherche, & ne vent
pas changer.
& AMIN TE.
Quoy9 vous le voye
Jeul?ouvrez^, Usyeuxè
Bergere,
Dorilas taccompagne; a
quoy bon ce mtftcre;
Sice nom prononcévous
met dans l'embarras,
Je diray bien aussi que Je
neDleO"voRis pIaSs. E.
Vous pouvez.., le nommer,
& le voirsans
contrainte,
Vosyeux & vojire coeur
y - ptrdrount trop,
Aminte.
De tout cet embarras je
evais vous délivrer>
Ilarrive9 & je voisqu'il
faut vous le livrer.
TELAMON.
toutes deux à Fécarts &
silong-temps3 Birgeres!
Fourrions-nousdemander
quelles douces affaires
Ontpu vous occuper dans
ce lona;entretien?
Et DorilÓas, & moj ,
n'y
sommes nous de rien?
AMINTE.
Je vous laijje a pensèr,
demandez*-le a Dorifes
Horsdeparler de vous,
qne voulez-vousquGn
dift?
Maisce qu'on en disoit
nous pouleroit trop
loiny.
Songeons à nos Troupeaux
il en faut
prendrefoin.
DORILAS.
Quoyy vous vous retu
rez, si promptement,
cruelles?
Vnpeu plus de hontépour
desBefgtrS fidel/es;
Chacune pour loeijferpaîtreencore
Ion Troupeau
; La partie efl heureuft
& le jourejtsi beau.
DO RISE.
Si vous entT*tprenieZde faire la partie
Vous aurteZ de la peine
a larendreajjortic.
Ouand le coeur riejl pas
Lhre àfuivrefindejïr3
Il est bon d'éditer l'embabarras
de choisir.
DORILAS.
Voilà ce qui s'appelle
un Enigme parfaite.
En avez-vous la clef,
Telamon?
TEL A MON.
Jesouhaite
Q-uaumoins Aminte, 4- rluianet quue.de quitter ce
AMINTE.
Je nay rien a vous dires
adieUJ Bcrgtreadieu.
Les Bergeres alors du coteau
défendirent.
Inquieti, & rêveurs, les
Bergers lesfutvirent,
On neJe parla plue qu'en
mots ntrecoupeZJ#
Les coeurs de l'avanture
tjJoient trop occupet
On amassa desfleurs dans
la Plainefleurie,
Viatmes du dépit, & de
la resverie ;
On en jetta soudain les
feuilles à l'écart,
Les rameaux, du chagrin
eurent aussi leur part;
Toutce quise trouvafous
la rnainilu passa:ge)
Fut brifepar l'effetd'une
secrette rage>
Chacun Je separa pour
joindrefon Troupeau,
Quoy qu'ilne fust point
tard on gagna le Hameau
} Mais malheuren chemin
aux Brebis écartées,
Elles riavoient jamais
,
estesi mal traitées,
On repoussa du pied les carefics
deschiens9
On eujtdïtquechacun ml--
connoijJÕtt lesfiens.
D'un airsi froid enfin on
finit lajournée»
eu'on<vtîbienqu'onalloit
changerdedejlwe'e.
Sans doute les Bergersfié
raccommoderonty
On lés écouterafî-tofiqu'ils
f parleront*
Maissur leur amitié3 Je
croy que les Bereres,
'd , -1
9
Aprés ce déméfié, ne compterontplusgueres.
tlal'une avec Cautre on
les voit rarement>
Uarjcrfion s'augmente en
cet éloignement.
Que l'on apprenne donc,
qu'une amitiéfideLlc
Finit aJjèz., souvent sur
une bagatelley
Etque sil'on prétendqu*
elle dure toujours
JIne faUt point troubler
les secrettes amours.
Quandon veuttrop avant
foüillerdanJ ces misteres
y La curiofitéfaitdegrandes
affaires.
LA Bergere Dortsi9 &,'
ItlBergtrAminte
S'cntretenoitnt un your
feulesy &sans contrtVnte,
Et fou* LtappaJ trompeur
d'une longue amitié
Feignantd'ouvrir leurs
coeurs>en cachaient la
',,1 , moitié..
Sijamaison a vu lasaussè ->confidence :.
- .;
./)t la finmitc ménager
l'apparence,
Sijamais en amour onJfi
1 ; bien .., Tour piller un ftcret,en
xonferwantlefîen,
jiwzc Hnfô.ill:lgall'unc&
l'autreBtrgere
JFitpvur\y>réussir tout ce."
qu'Ufalloitfaire.
Lfutie&Vautre ejl&itbçUe
-
';.; & croyokmevi'fc#*-*
Leprix quellefeigrioïtde
rtèpétntdiJj?atèK^
'o' (
_r 'Jr,
rI une&l*auW£*tifàret
déférantcfojtffîàiïkétf*
¡.Je ne point aimer brx-M
-
guérit*la renommée>
Z)<%nsle ménagementd'a.
nefanjferigueur,
N?ccupoitfin esprit qu'"
déguiserson coeur:
Donse efl-oitplusfine,
4.mmteplusdiscrete, 4cela prés aufond3 att*
tant.qu'eUe coquette. j£)éj&pour enjuger cepvr*
traitfaute auxyeux,
Maisfatfon$4esparler,om
enjugeramieux.
01 uofis qui connoificT^ le
fenckant de vas lImel'
at nous njoukzj garder le
secret de o vosfamés,
Parle'l^discretementyle
feu de vos amours
Sam cela brillerapar tout
dans vos discours,
Le coeur pour se cacher ni
prend qu'un foinfrivole*
On négligé14Idue& le
secrets'envole.
De cent mots ambigus h
1
voile decevant
Offreuneseureté qui man**
que tres-fbuventy
El four dijjimliler,qvot
— —
*
quel. nimagine>
La grande obfcurtté fait
meme quondevtne.
De cette vente ton ne
pourra douter
En lf;antl'entretienqueje
, vais raconter.
Lejourefloitferaln&la
plaineriante
jîux^Troupeaux réjouis
montroit l'herbe naif-
JaNtt
Etles Zepbirscueillant les
- fremices desfleurs* -
Repandoient danslesairs
de nouvellesodeurs
Sur le cojleauprochain les
";,
Bcrgeres sjjifçs, <. Dufoi dese connût[Ire
également éprises,
<j
Aprê'.s avo,irunpeu^ve,
pris des détours,
Dorife lapreȔieree?ztame.
lediicours.
DvO RI S&.
NNoass... BB~e,rrog-ers amoureuxs'ajemblenf.
dans la
xiÇlaine,, , » !Ir. l Map ce ncjt p/ç. fein
desTroupeaux qui les
mtiney
Les Rcrgeres en foule y
cowrent à leurtour.
Qtton-ejttfungrandloifîr
quandonnapoint d'a-
- m,o.uAr!MI-NTE...,on fait entrer l'amo-u' fr
dans toutes- lesaffaires.
Des foins les pluÀcom-
.t muns on e%sais
mijleres>
Ilen e{titoutefois•quantité
v
•
,;JinnOlMns.l -.
Maisje n'enpuujuger
que par ce que le tells.
DORISE.
Je vous enîensy Amintt;
&vois la consequence.
Ce que t'ay dit pourtant
nejïpointce quejepen- se
Ma bouche auroit trahy
moncoeur&sans raif
son Évezeinterprete à
cette trahison.
AMINTE.
Çcjtsans 4:f;&HIJ'.dçjfew
qm
quej'ay ditmapesse
Etjenycroyoïs pas Don-
Jeinteressee>
Maü-vous partez* d'un
air, afairepresumer
Que vous nignorez* pas
cequecejlqued'aimer.
DORISE.
Je* connût* de l'amour ce
que fen entens dIre.
Pour,ensêntir les.feux cela.
peut-tLftfjine?
AminteJapreneZ-moy-Ce
, que vous enpenp
Peut-estrepourmmfiruire
enfçaveT-vous aJftZj.
AMINTE.
La defaite ejtadroite, &
dtgnedeDonse.
fNejt-cfpoint Dorilasqui.
"vous l'auroit apprise?
Par le* foins qu'il rvOUJ
rend ilsefait remar-
:. quer
JEtquelquefoùpeut-estre il
aimeàs*expliquer.
DORISE.
Tous les foinsqu'il me
rend) ne me font rien vvcomprendre,
1 'Mliis çeux de Telàmon,
ruous les devez,entendrt)
Ce Bergerfris de ruous est
afiezjajjidu;
Tout le temps qutlypaffe,
jiminte, /f-il perdu?
AMINTE.
J'entiens compte, Dorifl
& rftn ajpoint de
honte;
Maiseft-ce À tamourfeul
que l'on doit rendre
compte?
FAut-il absolument qu'il
femjledetout?
Ne âecide-t-on rien que
surce quilrefout ?
DORISE.
Vostre coeur vous diratout
ce qu'ilenfaut croire,
Et vous voulez, en vain
en déguiser l'hifloires
JMaispourmoy,la-dessus
faypeud'attention,
L'on a beau menparler, je rinfçaùque lenom.
AMINTE.
Que le nom! c.cft troppeu ;
moy sen sçay davantage
J Car je vois bien au moins
que L'amour rieft pas
,(age,
EtJije vous disois, Dorj.
se> que cessvous
R::J me l'avez,appris,
vous mettrois-je en cour*
roux?
DORISE.
Point du tout; mais enfin
d'où vous vient lapenfee,
Que des traits de Famour
mon amefoit blessèe?
Sur quoy devinez,-vous.
ma(enfibihté?
Trouve{- vous DoriUf
par moysibientraité?
AMINTE.
Non pas tanten effetqu'il
mérité de l'estre
Mais quefert la froideur
que vous faites paroitre?
Sans cesse & sans raison
par tout vous le bLâmeZ,
Vous le maltraitez* trop?
Dortfe, vous laimeZj,
DORISE.
Le nom de Telamon
vous mpofesilences
On ne (roit pourtant pas
que ce nomvous ojfen.
(è,
Des qu'on parle de luy3
vous c,,'jîneeZd'ebtretien.
N'en di:es-vous point
trop J
quand vous ne
dites rien?
AMIN TE.
Malheureux Dorilas,
ta jlame qu'on mcpr/
je 1
Se devroit rebuter, mais
quelle est masurprise,
Devoir, quand on revient
lejoir dans le
Hamau,
Dorift te charger dufoin
de (On Troupeau! DORISE.
AmintcJ Te/Amon, avec indifférence
Entendparlerde tOYJfanJ
rompre le silence.
Dans cet étatglacé, d'où
vient doncqueje vois
Que ton chienfiaitfi bien
obéir asis volx?
AMINTE.
Uautrejour quon railloit
de vofire amour, Bergert
Vousfussessur le point de
vous mettre en co.lere ;
Mais un moment après,
avecque Dorilas
JeJcay q.'4'on VOUJ vitrire>
& lui parlertout bas.
D ORISE.
elamon pour rester à
l'écartJe retires
O) quon dije de lu,J
vousnAverIen à
dtre,
Mais toutefois vos yeuxs
sije les entens bien,
Luj fontraijon detout3
quand vous ne ditet
rien.
AMINTE.
r Dorije>ilfautenfinque
je vous dcfabufe;
Nemenageplus tantm
coeur que ton refafe.
Dt/a depuis long-temps
Dúrtlas s'offre à moj>
Matspourrois-je l'aimer
s'il vous manque dt
.fiy?
DORISE.
AhJvous meprevenez,
01 commencez* à
croire
Que Telamon sur vous
me donne la Victoire>
De cette trahi/onjeferois
de moitié,
Sifofois lâchement tra
hir noffre amitié.
AMINTE.
Vne telle amitiésans
douteejlprçcieujes
si ne la crojois paspourtant
sigenereuse,
Je la menagtray, Bergère,
apurement,
Et vous conferverayvos
droits survofire
Ornant.
DORISE.
Je n'auray pas ce foin>
car vous tftes si belle
Que vous fçanreZj aJJt
guenr un injidel/e.
Mais je le vois venir, ce
malheureux Bergzr.
Sans doute qu'il vous
cherche, & ne vent
pas changer.
& AMIN TE.
Quoy9 vous le voye
Jeul?ouvrez^, Usyeuxè
Bergere,
Dorilas taccompagne; a
quoy bon ce mtftcre;
Sice nom prononcévous
met dans l'embarras,
Je diray bien aussi que Je
neDleO"voRis pIaSs. E.
Vous pouvez.., le nommer,
& le voirsans
contrainte,
Vosyeux & vojire coeur
y - ptrdrount trop,
Aminte.
De tout cet embarras je
evais vous délivrer>
Ilarrive9 & je voisqu'il
faut vous le livrer.
TELAMON.
toutes deux à Fécarts &
silong-temps3 Birgeres!
Fourrions-nousdemander
quelles douces affaires
Ontpu vous occuper dans
ce lona;entretien?
Et DorilÓas, & moj ,
n'y
sommes nous de rien?
AMINTE.
Je vous laijje a pensèr,
demandez*-le a Dorifes
Horsdeparler de vous,
qne voulez-vousquGn
dift?
Maisce qu'on en disoit
nous pouleroit trop
loiny.
Songeons à nos Troupeaux
il en faut
prendrefoin.
DORILAS.
Quoyy vous vous retu
rez, si promptement,
cruelles?
Vnpeu plus de hontépour
desBefgtrS fidel/es;
Chacune pour loeijferpaîtreencore
Ion Troupeau
; La partie efl heureuft
& le jourejtsi beau.
DO RISE.
Si vous entT*tprenieZde faire la partie
Vous aurteZ de la peine
a larendreajjortic.
Ouand le coeur riejl pas
Lhre àfuivrefindejïr3
Il est bon d'éditer l'embabarras
de choisir.
DORILAS.
Voilà ce qui s'appelle
un Enigme parfaite.
En avez-vous la clef,
Telamon?
TEL A MON.
Jesouhaite
Q-uaumoins Aminte, 4- rluianet quue.de quitter ce
AMINTE.
Je nay rien a vous dires
adieUJ Bcrgtreadieu.
Les Bergeres alors du coteau
défendirent.
Inquieti, & rêveurs, les
Bergers lesfutvirent,
On neJe parla plue qu'en
mots ntrecoupeZJ#
Les coeurs de l'avanture
tjJoient trop occupet
On amassa desfleurs dans
la Plainefleurie,
Viatmes du dépit, & de
la resverie ;
On en jetta soudain les
feuilles à l'écart,
Les rameaux, du chagrin
eurent aussi leur part;
Toutce quise trouvafous
la rnainilu passa:ge)
Fut brifepar l'effetd'une
secrette rage>
Chacun Je separa pour
joindrefon Troupeau,
Quoy qu'ilne fust point
tard on gagna le Hameau
} Mais malheuren chemin
aux Brebis écartées,
Elles riavoient jamais
,
estesi mal traitées,
On repoussa du pied les carefics
deschiens9
On eujtdïtquechacun ml--
connoijJÕtt lesfiens.
D'un airsi froid enfin on
finit lajournée»
eu'on<vtîbienqu'onalloit
changerdedejlwe'e.
Sans doute les Bergersfié
raccommoderonty
On lés écouterafî-tofiqu'ils
f parleront*
Maissur leur amitié3 Je
croy que les Bereres,
'd , -1
9
Aprés ce déméfié, ne compterontplusgueres.
tlal'une avec Cautre on
les voit rarement>
Uarjcrfion s'augmente en
cet éloignement.
Que l'on apprenne donc,
qu'une amitiéfideLlc
Finit aJjèz., souvent sur
une bagatelley
Etque sil'on prétendqu*
elle dure toujours
JIne faUt point troubler
les secrettes amours.
Quandon veuttrop avant
foüillerdanJ ces misteres
y La curiofitéfaitdegrandes
affaires.
Fermer
Résumé : EGLOGUE.
Le texte relate une conversation entre deux bergères, Dorise et Aminthe, et deux bergers, Dorilas et Télamon, dans un cadre pastoral. Dorise et Aminthe expriment leurs sentiments amoureux tout en cachant leurs véritables émotions derrière une façade de confiance et de discrétion. Aminthe accuse Dorise de dissimuler ses sentiments envers Télamon, mais Dorise nie toute implication amoureuse. Cette discussion révèle des tensions et des malentendus entre les personnages. Lorsque Télamon et Dorilas interviennent, les bergères restent évasives sur leurs sentiments. La journée se conclut sur une note amère, avec les bergères et les bergers se séparant froidement. Le texte souligne les complications et les malentendus qui peuvent surgir dans les relations amoureuses et amicales, insistant sur l'importance de la discrétion et de la prudence dans les affaires de cœur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
18
p. 12-128
HISTOIRE nouvelle.
Début :
La peste qui exerce souvent de furieux ravages dans les [...]
Mots clefs :
Amour, Monde, Veuve, Coeur, Dames, Dame, Cavalier, Chambre, Mort, Gentilhomme, Charmes, Affaires, Esprit, Comte, Rome, Pologne, Femmes, Roi, Ambassadeur, Tendresse, Hymen, Valet de chambre, Paris, Comte, Cavalier français, Aventures, Connaissances, Duc, Fête, Veuve, Yeux, Beauté, Maison, Récit, Amis, Compagnie, Voyage, Mariage, Province, Étrangers, Peste, Curiosité, Honneur, Bosquet, Hommes, Varsovie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE nouvelle.
HISTOIRE
nouvelle .
LA peſte qui exerce
ſouvent de furieux ravages
dans lesPaïsduNord,
avoit déja détruit prés
d'un tiers de la belle Ville
de Varſovie , ceux de ſes
habitans qui avoient
quelque azile dans les
campagnes , l'abandonnoient
tous les jours ;
pluſieurs alloient à cent
GALANT. 13
lieuës&plus loin encore,
chercher à ſe preſerver
des perils de la conta
gion , lorſque la Palatine
de ... arriva à Dantzic
avec pluſieurs Dames de
confideration qui n'avoient
pas voulu quitter
Varſovie ſans elle.
Le Marquis de Canop
qui eſt un des plus dignes
& des plus honneftes
homes qu'on puiſſe voir,
& qui jouoit un tresgrand
rôle en Pologne ,
14 MERCURE
eſtoit alors à Dantzic ,
où il receut la Palatine
avec tous les honneurs &
toutes les feftes qu'on
puiſſe faire àune des plus
charmantes & des plus
grandes Princeſſes du
monde.drov mes
Des intereſts d'amour,
autant que la crainte de
la maladie , avoient dé
terminé pluſieurs Sei
gneurs Polonois à ſuivre
la Palatine & les Dames
qui l'accompagnoient :
GALANT.
ces Illuſtres captifs qui
n'avoient point abandon-
-néle Char de leur Maitreffe
pendant leur route ,
regarderent leur retraite
à Dantzic , comme l'azile
dumõde le plus favorable
à leurs foupirs. Mais parmi
tant de jeunes beautez
qui briguoient peuteſtre
encore plus d'hommages
qu'elles n'en recevoient
, rien n'eftoit plus
admirable , que le droit ,
qu'uneDame autant ref-
وت
16 MERCURE
pectable par la majeſté
de ſes traits , que par le
nombre de ſes années ,
ſembloit avoir ſur les
cooeurs de tous ceux qui
l'approchoient.
Il n'eſt pas eſtonnant
qu'à un certain âge , on
plaiſe à quelqu'un , mais
quelque beau retour
qu'on puiſſe avoir , il eſt
rare que dans un âge
avancé, on plaiſe à tout
le monde.
La Dame dont je parle,
&
GALANT. 17
&qui avoit cet avantage,
ſe nommoit alors Madame
Belzeſca , elle avoit
eü déja trois maris , &
au moins mille Amants,
elle s'eſtoit tousjours conduite
avec tant de difcretion
& d'innocence , que
les plus hardis & les plus
emportés de ſes adorateurs
n'avoient jamais ofé
donner la moindre atteinte
à ſa réputation : enfin à
quinze ans elle avoit ſou
ſe faire reſpecter comme
May1714. B
18 MERCURE
à ſoixante , & à foixante
paffées ſe faire aimer &
fervir comme à quinze.
Une femme de fa Province,
de fon âge , & qui
depuis fon premier mariage
l'a ſervie juſqu'à
préſent , m'a conté dix
fois fon hiſtoire , comme
je vais la raconter.
Voicy à peu prés ce
que jay retenu de fes
avantures.
Madame Belzeſca eft
originaire d'un Villagede
:
GALANT 12
!
Tourainne , fon Pere qui
eſtoit frere du Lieutenant
Generald'une des premieres
Villes de cette Province
, y poffedoit des biens
affez confiderables . Elle
reſta ſeule de 9. enfants
qu'eut ſa Mere , qui ne
l'aima jamais. Satendreſſe
pour un fils qu'elle avoit,
lorſqu'elle vint au monde;
en fit à ſon égard une
maraſtre ſi cruelle , que
l'oin d'accorder la moindre
indulgence aux ſentih
Bij
20 MERCURE
>
ments de la nature , quelques
efforts que fit fon
mary pour la rendre plus
humaine , elle ne voulut
jamais confentir à la voir.
Cette averſion s'eſtoit
fortifiée dans ſon coeur
ſur la prédiction d'un Berger
qui luy dit un jour ,
deſeſperé des mauvais
traittements dont elle
l'accabloit , qu'elle portoit
en fon fein un enfant
qui le vangeroitdesmaux
qu'elle luy faifoit. Cette
GALANT. 21
malheureuſe Prophetie
s'imprima ſi avant dans
ſon ame , que l'exceffive
haine qu'elle conceut
pour le fruit de cette couche
, fut l'unique cauſe
de la maladie dont elle
mourut. L'enfant qui en
vint , fut nommé Georgette
Pelagie le ſecond
jour de ſa naiſſance , &le
troifiéme emmenée dans
le fond d'un Village , où
la fecrette pieté de fon
Pere , &la charité de ſa
22. MERCURE
tendre nourrice l'elevérent
juſqu'à la mort de fa
mere , qui , eutà peine les
yeux fermés, qu'on ramena
ſa fille dans les lieux
où elle avoit receu le jour.
Pelagie avoit alors prés
de douze ans , &déja elle
eſtoit l'objet de la tendrefſe
de tous les habitans ,
&de tous les voiſins du
Hameau dont les foins
avoient contribué à la
mettre à couvert des rigueurs
d'une mere inhu
4
GALANT. 23
|
€
maine. Ses charmes naiffans,
avec mille graces naturelles
, ſa taille & fes
traits qui commençoient
à ſe former , promettoient
tant de merveilles aux
yeux de ceux qui la vor
yoient, que tous les lieux
d'alentour s'entretenoient
déja du bruit de ſa beauté.
Un eſprit tranquille ,
un temperament toûjours
égal , une grande attention
ſur ſes diſcours , &&&
une douceur parfaite
1
24 MERCURE
avoient preſque réparé
en elle le déffaut de l'éducation
, lorſque ſon Pere
réſolut de la conduire à
Tours.Quoyque l'air d'une
Ville de Province , &
celuy de la campagne ſe
reffemblent affés , elle ne
laiſſa pas de trouver là
d'honneſtes gens qui regarderent
les ſoins de l'inſtruire
comme les plus
raiſonnables foins du
monde. Mais il eſtoit
temps que le Dieu qui
fait
GALANT. 25
fait aimer commençaſt a
ſe meſler de ſes affaires ,
& que fon jeune coeur
apprit à ſe ſauver des pieges
& des perils de l'amour.
La tendreſſe que
ſes charmes inſpiroient
échauffoit tous les coeurs,
à meſure que l'art poliffoit
ſon eſprit , & fon
eſprit regloit ſes ſentimens
à meſure que la
flatterie eſſayoit de corrompre
ſes moeurs. Mais
c'eſt en vain que nous
May 1714.
,
C
26 MERCURE
prétendons nous arranger
fur les deſſeins de noſtre
vie , toutes nos précautions
ſont inutiles contre
les arreſts du deſtin .
Le Ciel refervoit de
trop beaux jours à l'heureuſe
Pelagie ſous les
loix de l'amour , pour
lui faire apprehender davantage
les écuëils de fon
empire. Cependant ce fut
une des plus amoureuſes
& des plus funeftes avantures
du monde qui déGALANT.
27
termina ſon coeur à la
tendreſſe.
Un jour ſe promenant
avec une de ſes amies ſur le
bord de la Loire , au pied
de la celebre Abbaye de
Marmoutier,elle apperceut
au milieu de l'eau un petit
batteaudécouvert , dans lequel
étoient deux femmes ,
un Abbé ,& le marinier qui
les conduiſoità Tours : mais
ſoit que ce bateau ne valuſt
rien ou que quelque malheureuſe
pierre en euſt écarté
les planches , en un moment
tout ce miferable é-
Cij
28. MERCURE
quipage fut enseveli ſous
les eaux. De l'autre coſté
de la riviere deux cavaliers
bien montez ſe jetterent à
l'inſtant à la nage pour ſecourir
ces infortunez ; mais
leur diligence ne leur ſervit
au peril de leur vie , qu'au
falut d'une de ces deux femmes
, que le moins troublé
de ces cavaliers avoit heureuſement
attrapée par les
cheveux , & qu'il conduifit
aux pieds de la tendre Pelagie
, qui fut fi effrayée de
cet affreux ſpectacle , qu'elle
eutpreſque autant beſoin
GALANT. 29
!
de ſecours , que celle qui
venoit d'eſtre ſauvée de cet
évident naufrage , où l'autre
femme & l'Abbé s'eftoient
desja noyez .
:
Le cavalier qui avoit eſté
le moins utile au falut de la
perſonne que ſon ami venoit
d'arracher des bras
de la mort , eſtoir cependant
l'amant aimé de la Dame
délivrée ; mais ſon amour
, fon trouble & fon
deſeſpoir avoient telle.
ment boulversé ſon imagination
, que bien loin de ſe
courir les autres , il ne s'en
C iij
30 MERCURE
fallut preſque rien qu'il ne
perift luy meſme: enfin fon
cheval impetueux le remit
malgré luy au bord d'où il
s'eſtoit précipité ; auffi- toft
il courut à toute bride, iltraverſa
la ville , & pafla les
ponts pour ſe rendre fur le
rivage , où ſa maiſtreſſe recevoit
toute forte de nouveaux
foulagements de Pelagie
, de ſa compagne , &
de ſon ami.
L'intrepidité du liberateur,
ſa prudence , ſes ſoins
& fa bonne mine pafferent
fur le champ pour des mer
GALANT. 31
veilles aux yeux de Pelagie,
De l'admiration d'une certaine
eſpece , il n'y a ordinairement
, ſans qu'on s'en
apperçoive , qu'un pas à
faire à l'amour , & l'amour
nous mene ſi loin naturellement
qu'il arrache bientoſt
tous les conſentements
de noſtre volonté. En vain
l'on ſe flatte d'avoir le tems
de reflechir , en vain l'on
veut eſſayer de ſoumettre
le coeur à la raiſon , l'eſprit
dans ces occafions eft tousjours
ſeduit par le coeur , on
regarde d'abord l'objet avec
C iiij
32 MERCURE
complaiſance.les préjugez
viennent auſſi toſt nous é
tourdir , & nous n'eſperons
ſouvent nous mieux deffendre
, que lorſque noſtre inclination
nous determine à
luytout ceder.
La tendre Pelagie eſtonnée
de ce qu'elle vient de
voir , n'ouvre ſes yeux embaraffés
, que pour jetter
des regards languiſſans
vers la petite maiſon , où
quelques Payſans aidés de
nos deux Cavaliers emportent
la Dame qui vient d'eftre
delivrée de la fureur
GALANT. 33
des flots. Elle n'enviſage
plus l'horreur du peril
qu'elle lui a vû courir ,
comme un ſpectacle ſi digne
de compaſſion , peu
s'en faut meſme qu'elle
n'envie ſon infortune.
Quoique ſes inquietudes
épouvantent ſon coeur , fes
intereſts ſe multiplient , à
meſure que cette troupe
s'éloigne d'elle . Elle croit
desja avoir démeflé que
ſon Cavalier ne ſoupire
point pour la Dame , ni la
Dame pour lui ; neanmoins
ſon eſprit s'en fait
34 MERCURE
une Rivale , elle aprehende
qu'un ſi grand ſervice
n'ait quelqu'autre motif
que la pure generofité , ou
pluſtoſt elle tremble qu'un
amour extreſme ne ſoit la
récompenſe d'un fi grand
ſervice. Cependant elle retourne
à la Ville , elle ſe
met au lit , où elle ſe tour.
mente , s'examine & s'afflige
, à force de raiſonner
fur certe avanture , dont
chacun parle à ſa mode
elle la raconte auffi tous
و
ceux qui veulent l'entendre
, mais elle s'embaraſſe
GALANT.
35
,
د tellement dans ſon récit
qu'il n'y a que l'indulgence
qu'on a pour ſon innocence
& ſa jeuneſſe , qui déguiſe
les circonſtances
qu'elle veut qu'on ignore.
Le Chevalier de Verſan
de ſon coſté ( C'eſt le
nom du Cavalier en qui
elle s'intereſſe , ) le Chevalier
de Verſan dis-je ,
n'eſt pas plus tranquille. La
belle Pelagie eſt tousjours
preſente à ſes yeux , enchanté
de ſes attraits , il va,
court , & revient , par tout
ſa bouche ne s'ouvre , que
36 MERCURE
,
,
pour vanter les appas de
Pelagie. Le bruit que cet
Amant impetueux fait de
fon amour frappe auflitoſt
ſes oreilles , elle s'applaudit
de ſa conqueſte
elle reçoit ſes viſites , écoute
ſes ſoupirs , répond à ſes
propoſitions , enfin elle
conſent , avec ſon Pere ,
que le flambeau de l'hymen
éclaire le triomphe de
fon Amant. Cette nouvelle
allarme , & deſeſpere
en vain tous ſes Rivaux. Il
eſt heureux déja. La fortune
elle-mefme pour le com
bler de graces vient atta
cher de nouveaux préſens
aux faveurs de l'amour. La
mort de ſon frere le fait
heritier de vingt mille livres
de rente. Le Chevalier
devient Marquis : nouvel
& précieux ornement
aux douceurs d'un tendre
mariage. Mais tout s'uſe
dans la vie , l'homme ſe
demaſque , la tendreſſe reciproque
s'épuiſe imper
ceptiblement , on languit ,
on ſe quitte , peut - eſtre
meſme on ſe hait , heureux
encore ſi l'on ne fouf
38 MERCURE
fre pas infiniment des caprices
de la déſunion Mais
Prices d la mort & l'amour ſe rangent
du parti de Madame
la Marquiſe de ... que ,
pour raiſon difcrette , je
nommerai Pelagie , juſqu'à
ce qu'elle foit Madame
Belzeſca.
Ainfi l'heureuſe Pelagie
aprés avoir goufté pendant
cinq ans toutes les douceurs
de l'hymen , ne ceſſe d'aimer
fon mary ( inconſtant
huit jours avant elle )
que fix ſemaines avant ſa
mort.
GALANT. 39
Un fils unique , ſeul &
cher gage de leur union ,la
rend àvingt ansheritiere &
dépofitaire des biensdu défunt.
Elle arrange exacte
ment toutes ſes affaires, elle
abandonne tranquillement
la province , & fe rend à
Paris avec fon fils .
De quel pays , Madame ,
luy dit- on,dés qu'on la voit,
nous apportez-vous tant de
beauté? dans quelle obſcure
contrée avez - vous eu le
courage d'enſevelir ju qu'a
preſent tant de charmes ?
que vous eſtes injuſte d'a
40 MERCURE
voir ſi long - temps honoré
de voſtre preſence des lieux
preſque inconnus , vous qui
eſtes encore trop belle pour
Paris . Cependant c'eſt le
ſeul endroit du monde qui
puiſſe prétendre à la gloire
de vous regarder comme la
Reine de ſes citoyennes.
Les ſpectacles , les aſſemblées,
les promenades , tout
retentit enfin des merveillesdela
belle veuve.
Le Roy Caſimir eſtoit
alors en France , pluſieurs
grands ſeigneurs avoient
ſuivi ce Prince juſqu'à la
porte
GALANT. 41
porte de ſa retraite.
Il n'y avoit point d'eſtranger
à Paris qui ne fuſt curieux
d'apprendre noſtre
langue qui commençoit à
ſe répandre dans toutes les
cours de l'Europe , & il n'y
enavoit aucun qui ne ſceuſt
parfaitement que la connoiſſance
& le commerce
des Dames font l'art, le merite
, & le profit de cette
eftude.
Un charmant voiſinage
eſt ſouvent le premier prétexte
des liaiſons que l'on
forme.
May 1714. D
MERCURE
Pelagie avoit ſa maiſon
dans le fauxbourg S. Germain
: ce quartier eſt l'azile
le plus ordinaire de tous les
eſtrangers , que leurs affaires
ou leur curioſité attirent
à Paris .
,
La Veuve dont il eſt
queſtion eſtoit fi belle
que ſa Maiſon eſtoit tous
les jours remplie des plus
honneſtes gens de la Ville ,
& environnée de ceux qui
n'avoient chez elle ni
,
droit , ni prétexte de viſite.
Enfin on croyoit en la
voyant , que , Maiſtreſſe
GALANT. 43
!
abſoluë des mouvements
de ſon ame , elle regnoit
ſouverainement ſur l'amour
comme l'amour
qu'elle donnoit regnoit fur
tous les coeurs ; mais on ſe
trompoit , & peut- eſtre ſe
trompoit- elle elle - meſme.
Pelagie eſtoit une trop
belle conqueſte , pour n'eftre
pas bien toſt encore la
victime de l'amour.
La magnificence du plus
grand Roy du monde raviſſoit
alors les yeux des
mortels , par l'éclat & la
pompe des ſpectacles &
Dij
44 MERCURE
,
des feftes , dont rien n'avoit
jamais égalé la richefſe
& la majefté ; l'on accouroit
de toutes parts ,
pour eſtre témoins de l'excellence
de ſes plaifirs , &
chaque jour ſes peuples
eſtoient obligez d'admirer
dans le délafſſement de ſes
travaux , les merveilles de
fa grandeur.
Le dernier jour enfin
des trois deſtinés pour cette
fuperbe feſte de Verfailles,
dont la poſterité parlera
comme d'une feſte inimitable
, ce jour où l'Amour
GALANT. 45
vuida tant de fois fon Carquois
, ce jour où l'Amour
ſe plut à joüer tant de
tours malins à mille beautés
que la fplendeur de ce
Spectacle avoit attiré dans
ces lieux , fut enfin le jour
qui avança le dénoüement
du fecond du ſecond hymen de Pelagie.
Un des ſeigneurs que le
Roy Caſimir avoit amenéz
avec luy , avoit malheureuſement
veu cette belle veuve
, un mois avant de ſedéterminer
à imiter le zele &
la pieté de ſon maiſtre , elle
46 MERCURE
avoit paru à ſes yeux ornée
de tant d'agrements , ou
plutoſt ſi parfaite , que la
veuë de ſes charmes luy fit
d'abord faire le voeu de n'en
plusfaire que pour elle; mais
c'eſt un conte de prétendre
qu'il ſuffiſe d'aimer pour ef
tre aimé ; rien n'eſt plus
faux que cette maxime , &
je ſouſtiens qu'on eſt ſouvent
traité fort mal en amour
, à moins qu'une heureuſe
influence n'eſtabliſſe
des diſpoſitions reciproques.
C'eſt en vain que l'amouGALANT.
47
reux Polonois brufle pour
Pelagie , ſon eſtoille n'eft
point dans ſes interefts , elle
regarde cette flame auffi
indifféremment , qu'un feu
que d'autres auroient allumé
, & quoy qu'elle voye
tous les jours ce nouvel
eſclave l'étourdir du récit
de ſa tendreſſe , ſon coeur
ſe fait ſi peu d'honneur de
cette conquefte , qu'il femble
qu'elle ignore qu'il y
ait des Polonois au monde
.
Mais l'eſprit de l'homme
prend quelquefois des ſen48
MERCURE
timents ſi audacieux quand
il aime , que la violence
de ſa paſſion & le defefpoir
de n'eſtre point écouté
, le portent ſouvent juſqu'à
l'inſolence. D'autresfois
nos titres& noſtre rang
nous aveuglent , & nous
nous perfuadons qu'on eſt
obligé de faire , du moins
en faveur de noſtre nom
ce que nous ne meritons
,
pas qu'on faſſe pour l'amour
de nous.
Le Polonois jure , tempeſte
, & s'impatiente contre
les rigueurs de ſa Maîtreffe,
GALANT .
49
treſſe , à qui ce procedé
paroiſt ſi nouveau , qu'elle
le fait tranquillement remercier
de ſes viſites . La
rage auffi toſt s'empare de
ſon coeur , il n'eſt point de
réſolution violente qui ne
lui paroiſſe légitime , l'inſenſible
Pelagie eft injufte
de n'eſtre pas tendre pour
lui , ſa dureté la rend indigne
de ſon amour , mais
fon amour irrité doit au
moins la punir de ſa rigueur
, & quoy qu'il en
couſte à l'honneur , l'éxécution
des plus criminels
May 1714. E
10 MERCURE
projets n'est qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de ſe
vanger d'une ingratte qui
ne peut nous aimer.
Ce malheureux Amant
ſcut que ſon inhumaine
devoit se trouver à la feſte
de Verſailles, avec une Dame
de ſes amies , & un de
ſes Rivaux , dont le mérite
luy avoit d'abord fait apprehender
la concurrence ,
mais qu'il croyoit trop foible
alors pour pouvoir déconcerter
ſes deſſeins . Il
prit ainſi ſes meſures avec
des gens que ſes promeſſes
GALANT.
SI
&ſes préſents engagérent
dans ſes intereſts , & il ré.
ſolut , aſſeuré de leur courage
& de leur prudence ,
d'enlever Pelagie , pendant
que le déſordre & la confuſionde
la find'une ſi grande
feſte , lui en fourniroient
encore les moyens..
Le Carroffe & les relais
qui devoient ſervir à cet
enlevement , eſtoient déja
ſi bien diſpoſés , qu'il ne
manquoit plus que le moment
heureux de s'empa
rer de l'objet de toute cette
entrepriſe ; lorſque Pelagie
1
E ij
52
MERCURE
laſſe & accablée du ſommeilque
lui avoient dérobé
ces brillantes nuits , entra ,
avec ſon amie , dans un
fombre boſquet , où la fraîcheur
& le hazard avoient
inſenſiblement conduit ſes
pasi elle y furà peine aſſiſe,
qu'elle s'y endormit
Laiffons la pour un inftant,
dans le fein du repos
dont on va bien toſt l'arracher.
- L'occaſion est trop belle
pour n'en pas profiter ; mais
le Polonois a beſoin de tout
fon monde , pour en fortir
GALANT.
53
a ſon honneur , & il commence
à trouver tant de
difficultez , à exécuter un ſi
grand deſſein dans le Palais
d'un ſi grand Roy , qu'il
s'imagine , aveuglé de ſon
déſeſpoir & de ſon amour ,
qu'il n'y a qu'une diligence
infinie , qui puiffe réparer
le déffaut de ſes précautions.
Il court pour raffem
bler ſes confidents ; mais la
vûë de ſon Rival qui ſe préſente
à ſes yeux , fait à l'inſtant
avorter tous ſes pro
jets. Où courez- vous, Monſieur
, luy dit- il , que vous
E iij
54 MERCURE
,
importe , répond l'autre ?
rendez graces , répond le
Cavalier François au refpect
que je dois aux lieux
cù nous ſommes fans
cette conſidération je
vous aurois déja puni , &
de voſtre audace , & de
l'inſolence de vos deſſeins.
Il te fied bien de m'inſulter
icy luy dit le Polonois ; je
te le pardonne : mais ſuy
moy ? & je ne tarderay pas
à t'apprendre à me reſpecter
moi- meſme , autant que
les lieux dont tu parles . Je
conſens , luy répondit le
4
GALANT .
SS
François , à te ſuivre où tu
voudras ; mais j'ay mainte
nant quelques affaires qui
font encore plus preſſées
que les tiennes: tu peux cependant
diſpoſer du rendez
vous , où je ne le feray pas
long-temps attendre.
Le bruit de ces deux
hommes éveille pluſieurs
perſonnes qui dormoient
ſur le gazon ; on s'aſſemble
autour d'eux , ils ſe taiſent
&enfin ils ſe ſéparent,
Ainfi le Polonois ſe retire
avec ſa courte honte ,
pendant que le François
E iii
56 MERCURE
cherche de tous cotez , les
Dames qu'il a perduës :
mais cette querelle s'eſtoit
paſſée ſi prés d'elles , que le
mouvement qu'elle cauſa ,
les reveilla , comme ceux
qui en avoient entendu la
fin ; elles fortirent de leur
boſquet qu'elles trouverent
desja environné de
gens qui compoſoient &
débitoient à leur mode les
circonstances decette avanture
, ſur l'idée que pouvoit
leur en avoir donné le peu
de mots qu'ils venoient
d'entendre , lorſqu'enfin il
GALANT.
$7
les retrouva. Je prie les
Lecteurs de me diſpenſer
de le nommer , ſon nom ,
ſes armes & ſes enfans ſont
encore ſi connus en France,
que , quoy que je n'aye que
ſon éloge à faire , je ne ſçay
pas ſi les fiens approuveroient
qu'on le nommaſt.
Deux heures avant que
le Cavalier François rencontrât
le Polonois , Mon.
fieur le Duc de ... avoit
heureuſement trouvé une
lettre à fos pieds : le hazard
pluſtoſt que la curiofité
la luy avoit fait ramaf
58 MERCURE
fer , un moment avant qu'il
s'apperceut des foins extreſmes
que prenoient trois
hommes pour la chercher :
la curioſité luy fit alors un
motifd'intereſt de cet effet
du hazard ; il s'éloigna des
gens dont il avoit remarqué
l'inquiétude , il ſe tira de la
foule , & dans un lieu plus
fombre & plus écarté , il
lut enfin cette lettre , qui
eſtoit , autant que je peux
m'en ſouvenir , conceuë ,
à peu prés , en ces termes.
Quelquesjustes mesures que
nous ayons priſes , quoy que mon
GALANT. رو
Carroffe & vos Cavaliers ne
foient qu'àcent pas d'icy , il n'y
aura pas d'apparence de réuffir
fi vous attendez que le retour
du jour nous ofte les moyens de
profiter du défordre de la nuit :
quelque claire que ſoit celle-cy ,
elle n'a qu'une lumiére empruntée
dont le ſoleil que j'apprenhende
plus que la mort
bien toſt diſſipper la clarté; ainfi
hatez vous de meſuivre , &ne
me perdez pas de veuë : je vais
déſoler Pelagie par ma préfen--
ce: dés qu'elle me verra , je ne
doutepas qu'elle ne cherche à me
fuir; mais je m'y prendray de
, va
60 MERCURE
façon ,que tous les pas qu'ells
fera , la conduiront dans nostre
embuscade.
La lecture de ce billet
eſtonna fort Mr le Duc ...
quiheureuſement connoiffoit
aſſez la belle veuve pour
s'intereffer parfaitement
dans tout ce qui la regardoit
; d'ailleurs le cavalier
françois qui eſtoit l'amant
declaré de la Dame , eſtoit
ſon amy particulier : ainſi il
priatout ce qu'il putraſſembler
de gens de ſa connoifſance
de l'aider à chercher
Pelagie avant qu'elle peuſt
GALANT. 61
eftre expoſée à courir les
moindres riſques d'une pareille
avanture. Il n'y avoit
pas de tempsà perdre , auſſi
n'en perd - il pas ; il fut par
tout où il creut la pouvoir
trouver , enfin aprés bien
des pas inutiles , il rencontra
ſon ami , qui ne venoit
de quitter ces deux Dames
que pour aller leur chercher
quelques rafraichif
ſements . Il est bien maintenant
queſtion de rafraif
chiſſements pour vos Dames
, luy dit le Duc , en luy
donnant la lettre qu'il ve
62 MERCURE
noit de lire , tenez , liſez, &
dites - moy ſi vous connoifſez
cette écriture , & à quoy
l'on peut à preſent vous eftre
utile. Monfieur le Duc ,
reprit le cavalier,je connois
le caractere du Comte Piof
Ki, c'eſt aſſeurement luy qui
aécrit ce billet ; mais il n'eſt
pas encore maiſtre de Pelagie
, que j'ay laiſſée avec
Madame Dormont à vingt
pas d'icy , entre les mains
d'un officier du Roy, qui eſt
mon amy , & qui , à leur
confideration , autant qu'à
la mienne , les a obligeamGALANT
. 63
ment placées dans un endroit
où elles ſont fort à leur
aife ; ainſi je ne crains rien
de ce coſté- là ; mais je voudrois
bien voir le Comte , &
l'équipage qu'il deſtine à
cet enlevement. Ne faites
point de folie icy , mon
amy , luy dit le Duc , aſſeurez
- vous ſeulement de quelques
perſonnes de voſtre
connoiſſance ſur qui vous
puiffiez compter : je vous
offre ces Meſſieurs que vous
voyez avec moy , raſſem.
blez- les autour de vos Dames
, & mettez - les ſage
64 MERCURE
ment à couvert des inſultes
de cet extravagant : fi je
n'avois pas quelques affaires
confiderables ailleurs ,
je ne vous quitterois que
certain du fuccez de vos
précautions.
Vi
LeDuc ſe retira alors vers
un boſquet où d'autres intereſts
l'appelloient,& laifſa
ainſi le cavalier françois
avec ſes amis ,à qui il montra
l'endroit où il avoit remis
ſa maiſtreſſe entre les
mains de l'officier qui s'eftoit
chargé du ſoin de la
placer commodément ; cependant
GALANT. 65
pendant il fut de ſon coſté
à la découverte de ſon ri.
val , qu'aprés bien des détours
, il rencontra enfin à
quatre pas du boſquet dont
jay parlé , &dont il ſe ſepara
comme je l'ay dit . Neanmoins
quelque ſatisfaction
qu'il ſentit du plaifir de retrouver
ſes Dames , il leur
demanda , aprés leur avoir
conté l'hiſtoire de ce qu'il
venoit de luy arriver , par
quel haſard elles ſe trouvoient
ſi loin du lieu où il
les avoit laiſſées. Apeine ,
luy dit Pelagie , nous vous
May 1714. F
66 MERCURE
avons perdu de veuë , que le
Comte Pioski eſt venu s'affeoir
à coſté de moy , aux
dépens d'un jeune homme
timide , que ſon air brufque
& fon étalage magnifique
ont engagé à luy ceder
la place qu'il occupoit.
Ses diſcours m'ont d'abord
fi cruellement ennuyée,que
mortellement fatiguée de
les entendre ,j'ay priéMadame
de me donner le bras,
pour m'aider à me tirer des
mains de cet imprudent ; le
monde , la foulle , & les
détours m'ont derobé la
GALANT. 67
connoiſſance des pas & des
efforts que fans doute il a
faits pour nous ſuivre , &
accablée de ſommeil &
d'ennuy, je me ſuis heureuſement
ſauvée dans ce bofquet
, ſans m'aviſer ſeulement
de fonger qu'il euſt
pû nous y voir entrer ; mais
quelque peril que j'aye couru
, je ſuis bien aiſe que fon
inſolence n'ait pas plus éclaté
contre vous , que fes
deſſeins contre moy , & je
vous demande en grace de
prévenir ſagement , & par
les voyesde ladouceur,tou-
tes les ſuites facheuſes que
ſon deſeſpoir & voſtre demeſlé
pourroient avoir. Il
n'y a plus maintenant rien
à craindre , il fait grand
jour , le chemin de Verſailles
à Paris eſt plein de monde
, & vous avez icy un
grand nombre de vos amis ,
ainſi nous pouvons retourner
à la ville fans danger.
Le cavalier promit à la
belle Pelagie de luy tenir
tout ce qu'elle voulut exiger
de ſes promeſſes , & fes
conditions acceptées , illamena
juſqu'à fon carroffe,
GALANT
69
où il prit ſa place , pendant
que quatre de ſes amis ſe
diſpoſerent à le ſuivre dans
le leur.
1
Il n'eut pas plutoſt remis
les Dames chez elles , &
quitté ſes amis , qu'en entrant
chez luy , un gentila
homme luy fie preſent du
billet que voicy.
Les plus heureux Amants
ceſſeroient de l'estre autant qu'ils
ſe l'imaginent , s'ils ne rencon
troient jamais d'obstacle à leur
bonheur je m'intereſſe affez au
voſtre , pour vousyfaire trouver
des difficultez qui ne vous
70
MERCURE
establiront une felicitéparfaite,
qu'aux prix de tout lefangde
Pioski. Le Gentilhomme que
je vous envoye vous expliquera
le reſte de mes intentions.
naypas
Affoyez-vous donc, Monſieur
, luy dit froidement le
cavalier françois ,& prenez
la peine de m'apprendre les
intentions de Monfieur le
Comte Pioski . Je n'ay
beſoin de ſiege , Monfieur ,
luy répondit ſur le meſme
ton , le gentilhomme Polonois
, & je n'ay que deux
mots à vous dire. Vous eſtes
l'heureux rival de Monfieur
GALANT.
le Comte qui n'eſt pas encore
accouſtumé à de telles
préferences , il eſt ſi jaloux
qu'il veut vous tuer , & que
je le veux auſſi , il vous attend
maintenant derriere
l'Obſervatoire ; ainſi prenez
, s'il vous plaiſt , un ſecond
comme moy , qui ait
aſſez de vigueur pour m'amuſer
, pendant que vous
aurez l'honneur de vous és
ggoorrggeerreennſſeemmbbllee.
Je ne ſçay ſi le françois ſe
ſouvint, ou ne ſe ſouvint pas
alors de tout ce qu'il avoit
promis à ſa maiſtreſſe , mais
72 MERCURE
voicy à bon compte lecas
qu'il en fit.
Il appella ſon valet de
chambre , qui estoit un
grand garçon de bonne vo
lonté , il luy demanda s'il
vouloit eſtre de la partie ,
ce qu'il accepta en riant,
Aufſi - toft il dit au gentilhomme,
Monfieur leComte
eſt genereux , vous eſtes
brave, voicy voſtre homme,
& je ſuis le ſien Mais Monfieur
eft- il noble , reprit le
gentilhomme. Le valet de
chambre , Eſpagnol de nation,
piqué de cette demande
GALANT .
73
de, luy répondit fierement
ſur le champ , & en ſon langage
, avec une ſaillie romaneſque
, Quienes tu hombre
? voto a San Juan. Viejo
Chriftiano estoy , hombre blanco
,y noble como el Rey Ce que
ſon maiſtre naiſtre expliqua au Polonois
en ces termes . Il
vous demande qui vous eftes
vous mesme , & il vous
jure qu'il eſt vieux Chreftien
,homme blanc , & noble
comme le Roy. Soit ,
reprit le gentilhomme,marchons.
Ces trois braves furent
ainſi grand train au
May 1714. G
74 MERCURE
rendez vous , où ils trouverent
le Comte qui commençoit
à s'ennuyer. Aprés
le falut accouſtumé , ils mirent
tous quatre l'épée àla
main. Pioski fit en vain des
merveilles , il avoit desja
perdu beaucoup de fang ,
lang,
lorſqu'heureuſement ſon épée
ſe caſſa; le gentilhomme
fut le plus maltraité,l'Ef
pagnol ſe battit comme un
lion ,& le combat finit.
Cependant le Comte
Pioski, qui , à ces violences
prés , eftoit entout un
homme fort raiſonnable ,
GALANT. 75
eut tant de regret des extravagances
que cette derniere
paffion venoit de luy
faire faire , que la pieté étouffant
dans ſon coeur tous
les interêts du monde , il
fut s'enfermer pour le reſte
de ſa vie dans la retraitte
la plus fameuſe qui ſoit en
France , & la plus connuë
par l'auſterité de ſes maximes.
Le Cavalier françois
foupira encore quelques
temps , & enfin il devint
l'heureux & digne Epoux
d'une des plus charmantes
femmes du monde.
Gij
76 MERCURE
4
Les mariages font une fi
grande époque dans les
hiſtoires , que c'eſt ordinairement
l'endroit par où
tous les Romans finiſſent ;
mais il n'en eſt pas de meſme
icy , & il ſemble juftement
qu'ils ne ſervent à
Madame Belzeſca que de
degrés à la fortune , où ſon
bonheur & ſes vertus l'ont
amenée . Tout ce qui luy
arrive dans un engagement
qui établit communément
, ou qui doit du
moins establir pour les autres
femmes , une ſigrande
GALANT. 77
tranquilité , qu'on diroit
que l'hymen n'eſt propre ,
qu'à faire oublier juſqu'à
leur nom , eſt au contraire
pour celle cy , la baze de
ſes avantures. L'eſtalage de
ſes charmes , & le bruit de
ſabeauté ne ſont point enſevelis
dans les embraffemens
d'un eſpoux : heureuſe
maiſtreſſe d'un mary
tendre & complaiſant , &
moins eſpouſe qu'amante
infiniment aimée , comme
ſi tous les incidens du monde
ne ſe raſſembloient que
pour contribuer à luy faire
Gij
78 MERCURE
des jours heureux , innocement
& naturellement
attachée à ſes devoirs , l'amour
enchainé , à ſa fuite
ne prend pour ferrer tous
les noeuds qui l'uniſſent à
ſon eſpoux , que les formes
les plus aimables , & les
douceurs du mariage ne ſe
maſquent point pour elle
ſous les traits d'un mary.
Enfin elle joüit pendant
neuf ou dix ans , au milieu
du monde , & de ſes adorateurs
, du repos le plus
doux que l'amour ait jamais
accordé aux plus heureux
GALAN 79
Amants ; mais la mort jalouſe
de ſa fecilité luy ra
vit impitoyablement le plus
cher objet de ſa tendreſſe:
que de cris ! que de ge.
miſſements ! que de larmes
! cependant tant de
mains ſe préſentent pour
efluyer ſes pleurs , que , le
temps ,la raiſon , & la néceſſité,
aprés avoir multiplié
ſes reflexions
nent enfin au ſecours de ſa
,
viendouleur
; mais il ne luy reſte
d'un eſpoux fi regretté ,
qu'une aimable fille , que la
mort la menace encore de
(
G iiij
80 MERCURE
luy ravir , ſur le tombeaude
fon pere. Que de nouvel.
les allarmes ! que de mortelles
frayeurs ? elle tombe
dans un eſtat de langueur
qui fait preſque deſeſperer
de ſa vie. Il n'eſt point de
ſaints qu'on n'invoque ,
point de voeux qu'on ne faf
ſe, elle en fait elle-meſme
pour fon enfant , & promet
enfin de porter un tableau
magnifique à Noftre-
Dame de Lorette ſi ſa
fille en réchappe. A l'inftant,
ſoit qu'un ſuccés favo
rable recompenfat ſon zele
GALANT. 81
&fa piete , ou qu'il fur
temps que les remedes operaſſent
à la fin plus effica
cement qu'ils n'avoient fait
encore , ſa maladie diminua
preſque à veuë d'oeil ,
en tros jours l'enfant fut
hors de danger , & au bout
de neufentierement guery.
Elle reſtaencore , en attendant
le retour du printemps
, prés de fix mois à
Paris , pendant lesquels elle
s'arrangea pour l'execution
de ſon voeu. Ce temps expiré
, accompagnée de ſon
fils & de ſa fille , d'une Da82
1 MERCURE
me de ſes amis , de deux
femmes de chambre , de
deux Cavaliers , & de quatre
valets , elle prit la route de
Lyon , d'où aprés avoir
paffé Grenoble , le mont
du l'An, Briançon , le mont
Geneve & Suze , elle ſe rendit
à Turin , où elle ſéjourna
trois ſemaines avec ſa
compagnie qui ſe déffit
comme elle de tout ſon équipage,
dans cette Ville,
pour s'embarquer ſur le Po.
Elle vit en paſſant les Villes
de Cazal du Montferrat
,
d'Alexandrie , le Texin qui
GALANT. 83
1
,
paſſe à Pavie , Plaiſance ,
+ Cremone , Ferrare , & enfin
elle entra de nuit à Venife
avec la marée. Elle
deſcendit à une Auberge
moitié Allemande , &moitié
Françoiſe , & dont
l'enſeigne d'un coſté , ſur
le grand Canal , reprefente
les armes de France , &
de l'autre , fur la Place de
ES. Marc , les armes de l'Empire.
Elle reçut le lende
main à ſa toilette , comme
cela ſe pratique ordinairement
à Veniſe , avec tous
les Estrangers confidera
,
S
१
84 MERCURE
,
bles , des compliments en
proſe & en vers imprimez
à ſa loüange , fon amie
& les Cavaliers de ſa compagnie
en eurent auſſi leur
part. Ces galanteries couftent
communément , & au
moins quelques Ducats à
ceux à qui on les fait. Le
ſecond jour elle fut avec
tout fon monde ſaluer Mr
l'Ambaſſadeur qui fut
d'autant plus charmé du
plaifir de voir une ſi aimable
femme , que , quoy que
Venife ſoit une Ville , où
lesbeautez ne ſont pas car
,
GALANT. 85
Π
S
res , il n'y en avoit pas encore
vû une , faite comme
- celle dont il recevoit la viſite.
La bonne chere , les,
Spectacles , les promena-
✓ des ſur la mer& ſur la coſte,
avec le Jeu, furent les plaifirs
dont il la regala , pen-
↓ dant les quinzejours qu'elle
y reſta. Il luy fitvoir dans ſa
Gondole , la pompeuſeCeremonie
du Bucentaure qui
ſe celebre tous les ans dans
cette Ville le jour de l'Afcenfion
, avec toute la magnificence
imaginable.
Je nedoute pas que bien
3
86 MERCURE
des gens neſcachent à peu
prés ce que c'eſt que cette
feſte; mais j'auray occafion
dans une autre hiſtoire d'en
faire une deſcription meſlée
de circonstances ſi agreables
que la varieté des évenemensque
je raconteray,
pourra intereſſer mes lecteurs
au recit d'une ceremonie
dont il ignore peuteſtre
les détails.
Enfin noſtre belle veuve
prit congé de Mr l'Ambaffadeur
, & le lendemain elle
s'embarqua ſur un petit baſtiment
, qui en trois jours
GALANT. 87
لا
}}
la rendit à Lorette , où elle
accomplit avec beaucoup
de zele & de religion , le
voeu qu'elle avoit fait à Pa-
1ris. Après avoir pieuſement
fatisfait à ce devoir indifpenſable
, dégouſtée des perils
, & ennuyée des fatigues
de la mer , elle refolut
de traverſer toute l'Italie
par terre , avant de retourner
en France .
!
Il n'y avoit pas fi loin de
Lorette à Rome pour n'y
pas faire untour,& je croy
a que pour tous les voyageurs,
cinquante lieuës plus ou
88 MERCURE
moins , ne ſont qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de
voir cette capitale du mõde.
- Il faiſoit alors ſi chaud ,
qu'il eſtoit fort difficile de
faire beaucoup de chemin
par jour ; mais lorſqu'on eſt
en bonne compagnie , &
de belle humeur , rien n'ennuye
moins que les ſéjours
charmants qu'ontrouve en
Italie.
Je ne prétens pas en faire
icy un brillant tableau,pour
enchanter mes lecteurs de
la beauté de ce climat ; tant
de voyageurs en ont parlé ;
Miffon
GALANT. 89
1
Miſſon l'a ſi bien épluché,
&cette terre eſt ſi fertile
en avantures , que les hiftoires
galantes que j'en raconteray
dorenavant ſuffiront
pour inſtruire d'une
maniere peut- eftre plus agreable
que celle dont ſe
ſont ſervis les écrivains qui
en ont fait d'amples relations
, ceux qui ſe conten
teront du Mercure pour
connoiſtre aſſez particuliement
les moeurs & le plan
de ce pays . Ainſi je renonceray
pour aujourd'huy au
détail des lieux que noftre
May 1714.
H
90 MERCURE
belle veuve vit , avant d'entrer
à Rome , parce que non
ſeulement il ne luy arriva
rien fur cette route qui puifſe
rendre intereſſants les cir
conſtances de ce voyage ,
mais encore parce que je ne
veux pas faire le geographe
malà propos . Le Capitole ,
le Vatican , le Chaſteau S.
Ange , le Colizée , la Place
dEſpagne, la Place Navonne
, l'Eglife S. Pierre , le
Pantheon , les Vignes , &
enfin tous les monuments
des Anciens , & les magnifiques
ouvrages des Moder
GALANT. 91
nes,dont cette ville eſt enrichie,
n'étalérent à ſes yeux
que ce que les voyageurs
lesplus indifferents peuvent
avoirveu comme elle ; mais
lorſque jetraitteray, comme
je l'ay dit,des incidens amufants
& raifonnables que
j'ay , pour y promener mes
lecteurs , j'eſpere que leur
curioſité ſatisfaite alors , les
dédommagera fuffifamment
de la remiſe & des
frais de leur voyage...
La conduite que tint à
Rome cette charmante veuve
, fut tres eſloignée de cel- :
Hij
92 MERCURE
le que nos Dames françoi
ſes y tiennent , lorſqu'avec
des graces moindres que les
fiennes , elles ſe promettent
d'y faire valoir juſqu'à leur
plus indifferent coup d'oeil.
Celle cy parcourut les Egliſes
,les Palais , les Places
& les Vignes en femme qui
ne veut plus d'avantures ;
mais elle comptoit fans for
hoſte, & l'amourn'avoit pas
figné le traité de l'arrangement
qu'elle s'eſtoit fait.
Ungentilhomme Italien
dela ſuite de l'Ambaſſadeur
de l'Empereur , qui avoir
GALANT. 93
veu par hafard une fois à la
Vigne Farneze , le viſage
admirable de noftre belle
veuve , fur ſi ſurpris de l'é
elat de tant de charmes ,
qu'il reſtacomme immobi
le , uniquement occupé dư
foin de la regarder. Elle
s'apperceut auffi- toft de fon
eſtonnement ; mais dans
Finſtant ſon voile qu'elle
laiſſa tomber, luy déroba la
veuë de cet objet de fon admiration.
L'Italien , loin de
fe rebuter de cet inconvenient
, réſolut de l'exami
ner juſqu'à ce qu'il ſceuſt ſa
94 MERCURE
ruë , fa demeure , ſon pays ,
fes deſſeins , & fon nom.
Dés qu'il ſe fut ſuffiſamment
inſtruit de tout ce
qu'il voulut apprendre ;
aprés avoir paffé& repaffé
cent fois devant ſa maiſon ,
ſans qu'on payaſt ſes ſoins
de la moindre courtoiſie,&
pleinement convaincu qu'il
n'y avoit auprés de cette
belle veuve , nulle bonne
fortune à eſperer pour luy ,
il conclut qu'il pouvoit regaler
Monfieur l'Ambaſſadeur
du merite de ſa découverte.
A
GALANT.951
En effet un jour que l'Ambaſſadeur
de Pologne difnoit
chez ſon maiſtre , voyant
vers la fin du repas,que
la compagnie entroit en
belle humeur , & que la
- converſation rouloit de
bonne grace ſur le chapitre
- des femmes ; Meſſieurs , dit-
- il , quelques ſentimens
qu'elles vous ayent fait
prendre pour elles , je ſuis
ſeur , que ſans vous embar-
-raſſer de vouloir connoiſtre
leurs coeurs plutoſt que
leurs perſonnes,vous renonceriez
à toutes les précau
96 MERCURE
tions du monde , ſi vous
aviez vû , une ſeule fois ,
une Dame que je n'ay vûë
qu'un inſtant. Je me promenois
, ily a quinze jours
àla Vigne Farneze , elle s'y
promenoit auſſi ; mais je
vous avoue que je fus ſaiſi
d'étonnement,en la voyant,
& que je luy trouvay cant
de charmes , un ſi grand
air ,& un ſi beau viſage
que je jurerois volontiers ,
quoy que cette Ville fourmille
en beautés , qu'il n'y
a rienà Rome qui ſoit beau
comme elle. Ces Miniſtres
1
Eſtrangers
GALANT. 97
5
Eſtrangers s'échaufférent
ſur le recit du Gentilhomme
Italien , celuy de Pologne
ſur tout , ſentitun mou.
vement de curioſité fi
prompt , qu'il luy demanda
d'un air empreſſé , s'il n'a
voit pas eſté tenté de ſur
vre une ſibelle femme ,&
s'il ne sçavoit pas où elle
demeuroit. Ouy, Monfieur,
luy répondit- il , je ſçay ſon
nom , ſa demeure & les
motifs de ſon voyage à
Rome, mais je n'en ſuis
pas plus avancé pour cela ,
&je croy au contraire que
May 1714.
I
98 MERCURE
mes empreſſements l'ont
tellement inquiétée, qu'elle
ne paroiſt plus aux Eglifes ,
ny aux promenades , de
puis qu'elle s'eſt apperçuë
du ſoin que je prenois d'éxaminer
ſes démarches .
Voila une fiere beauté , dit
l'Ambafladeur de l'Empereur
, & addreſſant la parole
en riant à celuy de Pologne
, Monfieur , continuast-
il , n'ayons pas le démentide
cette découverte ,
& connoiffons à quelque
prix que ce ſoit , cette belle THEQUE DEL
BIBLI
< YON
EVILL
1893*
J'y confens reTHEQUE
DA
5,
20
LY
GALANTE
18
E
VILL
prit l'autre , férieuſent
& je ſuis fort trompé fi
dans peu de jours , je ne
vous en dis des nouvelles.
Ils auroient volontiers
bû desja à la ſanté de l'inconnue
, ſi , une Eminence
qu'on venoit d'annoncer ,
ne les avoit pas arrachez de
la table , où le vin & l'amour
commençoient
à les 0
mettre en train de dire de
de
belles choses .
e Le Gentilhomme qui
ue avoit ſi à propos mis la belle
Veuve ſur le tapis , fut au
devant du Cardinal , que
I ij
100 MERCURE
fon Maiſtre fut recevoir
juſqu'au pprreemmiieerr degré de
fon Eſcalier , & en meſme
tems il reconduifit l'Ambas
ſadeur de Pologne juſqu'à
fon Carrofle. Ce Miniſtrele
questionnaſi bien , chemin
faiſant , qu'il retourna chez
luy , parfaitement inftruit
de tout ce qu'il vouloit ſcavor.
Des qu'il fut à fon
Appartement , il appella un
Valet de chambre , à qui il
avoit ſouvent fait de pareilles
confidences & aprés
luy avoir avoüé qu'il eſtoit
desja , fur un ſimple recit ,
GALANT. 101
1
:
1
éperduëment amoureux
d'un objet qu'il n'avoit jamais
vû , il luy demanda
s'il croyoit pouvoir l'aider
de ſes conſeils de fon zele
& de ſa difcretion , dans
Tembarras où il ſe trouvoit.
Je feray , luy dit le Valet
de chambre tout ce
qu'il vous plaira ; mma.is puifque
vous me permettez de
vous donner des confeils ,
je vous avoüeray franche-
FL
د
ment , que je pennſiee que
le
portrait que vous me faites,
de la conduitte ſage & retirée
que tient la perſonne
Inj 1
102 MERCURE
dont vous me parlez , eft
fouvent le voile dont Te
fervent les plus grandes
avanturieres , pour attrapper
de meilleures dupes. Ta
pénétration eſt inutile icy ,
luy répondit l'Ambaffadeur
: tu ſçais desja ſon nom
& ſa maiſon , informe toy
ſeulement fi ce qu'on m'en
adit eft véritable ; nous
verrons aprés cela le parti
que nous aurons à prendre .
Le Confident ſe met en
campagne , il louë une
chambre dans le voiſinage
de la belle Veuveil fait
>
GALANT. 103
1
1
0
e
it
connoiſſance avec un de ſes
domeſtiques , qui le met
en liaiſon avec la femme
de chambre de la Dame
qu'il veut connoiſtre : enfin
il la voit , & il apprend
qu'elle va tous les jours à
la meſſe , entre ſept & huit
heures du matin , à l'Eglife
de ſainte Cecile. Il avertit
auffi toſt ſon Maiſtre de
tout ce qui ſe paſſe ; ce Miniſtre
ne manque point de
ſe rendre ſans ſuite à cette
Eglife , & de ſe placer auprés
de cette beauté qui n'a
garde de ſe meffier à pareil
I iiij
104 MERCURE
le heure , ni de fes char
mes , ni des ſoins , ni de la
dévotion du perſonnage
quiles adore. לכ
Cependant l'allarme fonne
,& le Valet de chambre
apprend avec bien de la
douleur , que la Damedont
ſon Maiſtre eſt épris , commence
à s'ennuyer à Rome,
&qu'enfin incertaine ſi elle
retournera en France par
Genes,où ſi elle repaſſerales
Alpes, elle veutabſolument
eſtre hors de l'Italie , avant
le retour de la mauvaiſe
faifon. A l'inſtant l'AmbafGALANT.
1ος
t
!
es
16
10
le
f
1
Tadeur informé , & defefperé
de cette nouvelles ſe
détermine à luy eſcrire en
tremblant , la lettre que
voicy.
N'eſtes vous venue àRome,
Madame , que pour y violer
le droit des gens ; fi les franchiſes
les Privileges des
Ambaffadeurs font icy de vostre
Domaine , pourquoy vous dé-
Domaine
goustez - vous du plaisir d'en
joüir plus long-temps ? Fapprends
que vous avez réfolu de
partir dans buit jours. Ab! fi
rienne peut rompre ou differer
ce funeste voyage, rende-z moy
106 MERCURE
donc ma liberté que vos yeux
m'ont ravie , & au milieu de
la Capitale du monde. Ne me
laiſſez pas , en me fuyant,la
malheureuſe victime de l'amour
que vous m'avez donné. Permettez
moy bien pluſtoſt de vous
offrir en ces lieux tout ce qui
dépend de moy , & en reeevant
ma premiere visite , recevez en
mesme temps , si vous avez
quclques sentiments d'humanité,
la fortune , le coeur , & la
main de
BELZESKI.
Le Valet de Chambre
fut chargé du ſoin de luy
rendre cette lettre à elle
meſme au nom de ſon Maître
, d'examiner tous les
mouvemens de fon viſage ,
&de lui demander un mot
de réponſe.
La Dame fut aſſez
émeuë à la vûë de ce billet ,
cependant elle ſe remit aifément
de ce petit embarras
, & aprés avoir regardé
d'un air qui n'avoit rien
de déſobligeant , le porteur
de la lettre , qu'elle
avoit vûë vingt fois ſans reflexion
, elle luy dit , ce
108 MERCURE
?
tour eſt ſans doute de voſtre
façon Monfieur mais
Monfieur l'Ambaſſadeur
qui vous envoye , ne vous
en ſera guere plus obligé,
quoyque vous ne l'ayez pas
mal ſervi. Attendez icy un
moment, je vais paſſer dans
mon Cabinet , & vous en
voyer la réponſe que vous
me demandez pour luy :
Auſſi-toſt elle le quitta pour
aller efcrire ces mors. S
Fe ne sçay dequoy je ſuis
coupable à vos yeux, Monfieur,
mais je sçay bien que je ne re
ponds que par bienfeance à l'hon-
>
BAGALAN 109
0
neur que vous me faites ,
aux avantages que vous me proposez
: & je prévoy que la
viſite que vous me rendrez , si
vous voulez , vous fera auffi
peu utile qu'à moy , puisque
rien ne peut changer la réfolution
que j'ay priſe de repaffer
inceſſamment en France.
Le Polonnois éperduëment
amoureux ( car il y
avoit de la fatalité pour elle,
à eſtre aimée des gens de ce
pays ) le Polonnois , dis- je ,
donna à tous les termes de
ce billet , qu'il expliqua en
ſa faveur, un tourde confo110
MERCURE
lation que la Dame n'avoit
peut- eſtre pas eu l'intention
d'y mettre; d'ailleurs il eſtoit
parfaitementbien fait , tres
grand ſeigneur , fort riche ,
&magnifique entout. Les
hommes ſe connoiſſent , il
n'y a pas tantde mal à cela.
Celui- cy ſçavoit aſſez ſe
rendrejustice , mais heureuſement
il ne s'en faifoit pas
trop à croire , quoy qu'il
ſentit tous ſes avantages.....
Vers les * vingt& une ou
vingt- deux heures , il ſe ren-
**C'eſt en eſté à peu prés vers les fix heures
du ſoir,ſelon noftre façon de compter.
GALANT. III
コ
el
dit au logis de la belle veuve
, qu'il trouva dans undeshabillé
charmant & modeſte
, mille fois plusaimable
qu'elle ne luy avoit jamais
paru .
Que vous eſtes , Madame ,
luy dit- il , transporté du
plafir de la voir , au deſſus
des hommages que je vous
rends ; mais en verité je vais
eſtre le plus malheureux des
hommes , fi vous ne vous
rendez pas vous meſme aux
offres que je vous fais Nous
nenous connonfons n'y l'un
ny l'autre , Monfieur , luy
70%
112 MERCURE
11
répondit - elle , & vous me
propoſez d'abord des chofes
dont nous ne pourrions
peut eſtre que nous repentir
tousdeux, mais entrons , s'il
vousplaît,dansun plus grád
détail,& commençons par
examiner , i la majeſté de
voſtre caractere s'accorde
bien avec les ſaillies de cette
paffion ; d'ailleurs n'eſt il
pas ordinaire , & vrayſemblable
qu'un feu ſi prompt
às'allumer, n'en eſt que plus
prompt à s'éteindre. Enfin
ſupposé que je voulutſe encorem'engager
ſous les loix
de :
GALANT. 113
1
1
del'hymen, ſur quel fondement,
àmoins queje nem'a.
veuglaſſe de l'eſpoir de vos
promeſſes, pourrois- je compter
que vous me tiendrez
dans un certain tems ce que
vous me propoſez aujourd'huy
. Ah ! Madame , reprit
ilavecchaleur, donnez
aujourd huy voſtre confentement
à mon amour , &
demain je vous donne la
main. Par quelles loix voulez
vous authoriſer des maximes
de connoiſſance &
d'habitude , ſur des ſujers où
le coeur doit décider tout
114 MERCURE
,
ſeul ; n'y a t'il point dans le
monde des mouvements de
ſympathie pour vous , comme
pour nous , & quelle
bonne raiſon peut vous dif
penſerde faire pour nous
enun jour,la moitié du chemin
que vos charmes nous
font faire en un inſtant. Je
ſuis perfuadé que vous avez
trop d'eſprit, pour regarder
mal à propos ces chimeriques
précautions , comme
des principes de vertu , &
vous eſtes trop belle pour
douter un moment de la
conſtante ardeur des feux
GALANT 115
mt
&
רש
la
גנ
que vous allumez. Cependant
ſi vos ſcrupules s'effrayent
de la vivacité de ma
propoſition,je vous demande
du moins quinze jours
de grace , avant de vous
prier de vous déterminer en
ma faveur ; & j'eſpere ( fi
vos yeux n'ont point de peine
à s'accouſtumer à me
voir pendant le temps que
j'exige de voſtre complaiſance
) que les ſentiments
de voſtre coeur ne tarderont
pas à répondre aux tendres
& fidelles intentions du
mien. Ne me preſſez pas da
Kij
116 MERCURE
vantage à preſent , Monfieur
, luy dit elle,& laiſſez
à mes reflexions la liberté
d'examiner les circonſtancesde
voſtre propofition.
Cette réponſe finit une
conteftation qui alloit inſenſiblement
devenir tres.
intereſſante pour l'un &
pour l'autre.
Monfieur l'Ambaſſadeur
ſe leva , & prit congé de la
belle veuve aprés avoir receu
d'elle la permiffion de
retourner la voir , lorſqu'il
le jugeroit à propos.
Ce miniſtre rentra chez
GALANT 117
-
luy , ravi d'avoir mis ſes affaires
en ſibon train , & le
lendemain au matin il écrivit
ce billet à cette Dame ,
dont il avoit abſolument refolu
la conqueſte.
Le temps que je vous ay don-
- né depuis hier , Madame , ne
fuffit-il pas pour vous tirer de
toutes vos incertitudes , s'il ne
ſuffit pas , je vais estre auffi indulgent
que vous estes aimable,
je veux bien pour vous efpargner
la peine de m'eſcrire vos
Sentiments , vous accorder, jufqu'à
ce soir , que j'iray appren
dre de vostre propre bouche , le
1
118 MERCURE
réſultat de vos reflexions.
Elles eſtoient desja faites
ces réflexions favorables à
T'heureux Polonois , & pendant
toute la nuit, cette belleveuve
n'avoit pû ſe refufer
la fatisfaction de convenir
en elle-meſme , qu'elle
meritoit bien le rang d'Ambaſſadrice.
Aufſfi luy fut-il
encore offert le meſme jour
avec des tranſports fi touchants&
fi vifs,qu'enfin elle
ne fit qu'une foible deffenſe
, avant de conſentir à la
propoſition de Mr l'Ambaffadeur.
En un mot toutes
GALANT. 119
!
les conventions faites & accordées
, entre elle & fon
amant,ſon voyage de France
fut rompu , & fon mariage
conclu , & celebré ſecretement
enquinze jours.
Legrandtheatredu monde
va maintenant eſtre le
champ où va paroiſtre dans
toute fon eſtenduë , l'excellence
du merite & du bon
efprit deMadame Belzeſca.
Elle reste encore preſque
inconnuë juſqu'à la declararion
de ſon hymen , qui
n'eſt pas plutoſt rendu public
, qu'elle ſe montre auſſi
120 MERCURE
4
éclairée dans les delicates
affaires de fon mary , que
fielle avoit toute la vie
eſte Ambaſſadrice,лэ тод
Les Miniſtres Eſtrangers,
les Prélats , les Eminences
tout rend hommage à fes
lumiéres. De concert aveo
fon Epoux , ſa pénerrap
tion abbrege , addoucit &
leve toutes les difficultez
de ſa commiffion : enfin
elle l'aide à ſortir de Rome
(ſous le bon plaifir de fon
Maſtre ) fatisfait & glorieux
du ſuccés de fonAm
baffade.altera teemal
هللا
GALANT. 121
Elle fut obligée pour le
bien de ſes affaires de repaſſer
en France avec ſon
mary : elle n'y ſéjourna que
trois ou quatre mois , de là
elle alla à Amſterdam , &
à la Haye , où elle s'embarqua
pour ſe rendre à Dant-
ZIK d'où elle fut à Varſovie
où elle jouit pendant
vingt-cinq ans , avec tous
les agréments imaginables,
de lagrande fortune , & de
la tendreſſe de ſon Epoux ,
qui fut enfin malheureufement
bleſſe à la Chaffe
d'un coup dont il mourut
May 1714.
L
127
MERCURE 122
quatreJours
Tavoir
apres la
Э
receu d'une façon toute
extraordinaire .
Rien n'eſt plus noble &
plus magnifique , que la
220
20
manière dont les Grands
Seigneurs vont à la Chaſſe
en Pologne. Ils menent ordinairement
avec eux , un
fi grand nombre deDomeftiques
, de Chevaux , & de
Chiens, que leur Equipage
reſſemble pluſtoſt à un gros
détachement de troupes reglées
, qu'à une compagnie
de gens aſſemblez , pour le
plaisir de faire la guerre à
GALANT. 123
+
20
وا
LEKCI }
des animaux. Cette précaution
me paroilt fort
raisonnable , & je trouve
qu'ils font parfaitement
bien de proportionner le
nombredes combatrants au
3
21091
nombre & à la fureur des
monſtres qu'ils attaquent.
Un jour enfin, Monfieur
Belzeſki , dans une de fes
redoutables Chaffes, fe laifſa
emporter par ſon cheval ,
à la pourſuite d'un des plus
fiers Sangliers qu'on cuſt
encore vû dans la Foreſt où
il chaſſoit alors. Le cheval
anime paſſa ſur le corps de
124 MERCURE
261
ce terrible animal , & s'abbatit
en meſme temps , à
quatre pas de luy. Monfieur
Belzeſki ſe dégagea, auflitoſt
adroitement des efriers
, avant que le Monf
tre l'attaquaft ; mais ils eftoient
trop prés l'un de Laura
tre & le Sanglier desia
bleffé trop furieux , pour ne
pas ſe meſurer
44
encore con-b
tre l'ennemi qui l'attendoit :
ainſi plein de rage , il voulut
ſe llaanncceerr fur luy , mais
dans le moment ſon ennemi
intrepide & prudent lui
abbattit la teſte d'un coup
GALANT.
1:5
ſi juſte , & fi vigoureux, que
fon fabre paffa entre le col
& le tronc de an
11
avec tant de viteſſe , que le
mouvement Violent avec
lequel il retira fon bras
entraîna fon 21911
corps , de ma
niere qu'un des pieds luy
manquant , il tomba à la
renverſe ; mais fi malheu
reuſement, qu'il alla ſe fen.
dre la tefte fur une pierfe
qui ſe trouva derriere luy.
Dans ce fatal inſtanttous
les autres Chaſſeurs arrivérent
, & emporterent en
pleurant , le Corps de leur
THAJAD
126 MERCURE
infortune maiſtre , qui vécu
encore quatre jours
qu'il employa à donner à
Madame Belzeſca les dernieres
& les plus fortes
preuves de ſon amour , if
la fiitt ſon heritiere univerſelle
, & enfin il mourut
adoré de ſa femme , & infiniment
regretté de tout
le monde.
il
Il y a plus de fix ans que
Madame Belzeſca pleure
ſa perte , malgré tous les
foins que les plus grands
Seigneurs , les Princes , &
mefme les Roys , ont pris
GALANT. 127
pour la conſoler. Enfin elle
eft depuis long-temps l'amie
inſéparable de Mada
infeparable
me la Palatine de ... elle a
maintenant foixante ans
paflez , & je puis affeurer
qu'elle est encore plus aimée
; & plus reſpectée ,
qu'elle ne le fut peut eftre
jamais , dans le plus grand
efclat de fa jeuneffe. On
parle meſme de la remarier
aun homme d'une fi grande
distinction
, que , ce
bruit , quelque fuite qu'il
ait eft toutccee qu'on en peut
dire de plus avantageux ,
Lin
128 MERCURE
pour faire un parfait éloge
de ſon mérite , & de fes
vertusaises
nouvelle .
LA peſte qui exerce
ſouvent de furieux ravages
dans lesPaïsduNord,
avoit déja détruit prés
d'un tiers de la belle Ville
de Varſovie , ceux de ſes
habitans qui avoient
quelque azile dans les
campagnes , l'abandonnoient
tous les jours ;
pluſieurs alloient à cent
GALANT. 13
lieuës&plus loin encore,
chercher à ſe preſerver
des perils de la conta
gion , lorſque la Palatine
de ... arriva à Dantzic
avec pluſieurs Dames de
confideration qui n'avoient
pas voulu quitter
Varſovie ſans elle.
Le Marquis de Canop
qui eſt un des plus dignes
& des plus honneftes
homes qu'on puiſſe voir,
& qui jouoit un tresgrand
rôle en Pologne ,
14 MERCURE
eſtoit alors à Dantzic ,
où il receut la Palatine
avec tous les honneurs &
toutes les feftes qu'on
puiſſe faire àune des plus
charmantes & des plus
grandes Princeſſes du
monde.drov mes
Des intereſts d'amour,
autant que la crainte de
la maladie , avoient dé
terminé pluſieurs Sei
gneurs Polonois à ſuivre
la Palatine & les Dames
qui l'accompagnoient :
GALANT.
ces Illuſtres captifs qui
n'avoient point abandon-
-néle Char de leur Maitreffe
pendant leur route ,
regarderent leur retraite
à Dantzic , comme l'azile
dumõde le plus favorable
à leurs foupirs. Mais parmi
tant de jeunes beautez
qui briguoient peuteſtre
encore plus d'hommages
qu'elles n'en recevoient
, rien n'eftoit plus
admirable , que le droit ,
qu'uneDame autant ref-
وت
16 MERCURE
pectable par la majeſté
de ſes traits , que par le
nombre de ſes années ,
ſembloit avoir ſur les
cooeurs de tous ceux qui
l'approchoient.
Il n'eſt pas eſtonnant
qu'à un certain âge , on
plaiſe à quelqu'un , mais
quelque beau retour
qu'on puiſſe avoir , il eſt
rare que dans un âge
avancé, on plaiſe à tout
le monde.
La Dame dont je parle,
&
GALANT. 17
&qui avoit cet avantage,
ſe nommoit alors Madame
Belzeſca , elle avoit
eü déja trois maris , &
au moins mille Amants,
elle s'eſtoit tousjours conduite
avec tant de difcretion
& d'innocence , que
les plus hardis & les plus
emportés de ſes adorateurs
n'avoient jamais ofé
donner la moindre atteinte
à ſa réputation : enfin à
quinze ans elle avoit ſou
ſe faire reſpecter comme
May1714. B
18 MERCURE
à ſoixante , & à foixante
paffées ſe faire aimer &
fervir comme à quinze.
Une femme de fa Province,
de fon âge , & qui
depuis fon premier mariage
l'a ſervie juſqu'à
préſent , m'a conté dix
fois fon hiſtoire , comme
je vais la raconter.
Voicy à peu prés ce
que jay retenu de fes
avantures.
Madame Belzeſca eft
originaire d'un Villagede
:
GALANT 12
!
Tourainne , fon Pere qui
eſtoit frere du Lieutenant
Generald'une des premieres
Villes de cette Province
, y poffedoit des biens
affez confiderables . Elle
reſta ſeule de 9. enfants
qu'eut ſa Mere , qui ne
l'aima jamais. Satendreſſe
pour un fils qu'elle avoit,
lorſqu'elle vint au monde;
en fit à ſon égard une
maraſtre ſi cruelle , que
l'oin d'accorder la moindre
indulgence aux ſentih
Bij
20 MERCURE
>
ments de la nature , quelques
efforts que fit fon
mary pour la rendre plus
humaine , elle ne voulut
jamais confentir à la voir.
Cette averſion s'eſtoit
fortifiée dans ſon coeur
ſur la prédiction d'un Berger
qui luy dit un jour ,
deſeſperé des mauvais
traittements dont elle
l'accabloit , qu'elle portoit
en fon fein un enfant
qui le vangeroitdesmaux
qu'elle luy faifoit. Cette
GALANT. 21
malheureuſe Prophetie
s'imprima ſi avant dans
ſon ame , que l'exceffive
haine qu'elle conceut
pour le fruit de cette couche
, fut l'unique cauſe
de la maladie dont elle
mourut. L'enfant qui en
vint , fut nommé Georgette
Pelagie le ſecond
jour de ſa naiſſance , &le
troifiéme emmenée dans
le fond d'un Village , où
la fecrette pieté de fon
Pere , &la charité de ſa
22. MERCURE
tendre nourrice l'elevérent
juſqu'à la mort de fa
mere , qui , eutà peine les
yeux fermés, qu'on ramena
ſa fille dans les lieux
où elle avoit receu le jour.
Pelagie avoit alors prés
de douze ans , &déja elle
eſtoit l'objet de la tendrefſe
de tous les habitans ,
&de tous les voiſins du
Hameau dont les foins
avoient contribué à la
mettre à couvert des rigueurs
d'une mere inhu
4
GALANT. 23
|
€
maine. Ses charmes naiffans,
avec mille graces naturelles
, ſa taille & fes
traits qui commençoient
à ſe former , promettoient
tant de merveilles aux
yeux de ceux qui la vor
yoient, que tous les lieux
d'alentour s'entretenoient
déja du bruit de ſa beauté.
Un eſprit tranquille ,
un temperament toûjours
égal , une grande attention
ſur ſes diſcours , &&&
une douceur parfaite
1
24 MERCURE
avoient preſque réparé
en elle le déffaut de l'éducation
, lorſque ſon Pere
réſolut de la conduire à
Tours.Quoyque l'air d'une
Ville de Province , &
celuy de la campagne ſe
reffemblent affés , elle ne
laiſſa pas de trouver là
d'honneſtes gens qui regarderent
les ſoins de l'inſtruire
comme les plus
raiſonnables foins du
monde. Mais il eſtoit
temps que le Dieu qui
fait
GALANT. 25
fait aimer commençaſt a
ſe meſler de ſes affaires ,
& que fon jeune coeur
apprit à ſe ſauver des pieges
& des perils de l'amour.
La tendreſſe que
ſes charmes inſpiroient
échauffoit tous les coeurs,
à meſure que l'art poliffoit
ſon eſprit , & fon
eſprit regloit ſes ſentimens
à meſure que la
flatterie eſſayoit de corrompre
ſes moeurs. Mais
c'eſt en vain que nous
May 1714.
,
C
26 MERCURE
prétendons nous arranger
fur les deſſeins de noſtre
vie , toutes nos précautions
ſont inutiles contre
les arreſts du deſtin .
Le Ciel refervoit de
trop beaux jours à l'heureuſe
Pelagie ſous les
loix de l'amour , pour
lui faire apprehender davantage
les écuëils de fon
empire. Cependant ce fut
une des plus amoureuſes
& des plus funeftes avantures
du monde qui déGALANT.
27
termina ſon coeur à la
tendreſſe.
Un jour ſe promenant
avec une de ſes amies ſur le
bord de la Loire , au pied
de la celebre Abbaye de
Marmoutier,elle apperceut
au milieu de l'eau un petit
batteaudécouvert , dans lequel
étoient deux femmes ,
un Abbé ,& le marinier qui
les conduiſoità Tours : mais
ſoit que ce bateau ne valuſt
rien ou que quelque malheureuſe
pierre en euſt écarté
les planches , en un moment
tout ce miferable é-
Cij
28. MERCURE
quipage fut enseveli ſous
les eaux. De l'autre coſté
de la riviere deux cavaliers
bien montez ſe jetterent à
l'inſtant à la nage pour ſecourir
ces infortunez ; mais
leur diligence ne leur ſervit
au peril de leur vie , qu'au
falut d'une de ces deux femmes
, que le moins troublé
de ces cavaliers avoit heureuſement
attrapée par les
cheveux , & qu'il conduifit
aux pieds de la tendre Pelagie
, qui fut fi effrayée de
cet affreux ſpectacle , qu'elle
eutpreſque autant beſoin
GALANT. 29
!
de ſecours , que celle qui
venoit d'eſtre ſauvée de cet
évident naufrage , où l'autre
femme & l'Abbé s'eftoient
desja noyez .
:
Le cavalier qui avoit eſté
le moins utile au falut de la
perſonne que ſon ami venoit
d'arracher des bras
de la mort , eſtoir cependant
l'amant aimé de la Dame
délivrée ; mais ſon amour
, fon trouble & fon
deſeſpoir avoient telle.
ment boulversé ſon imagination
, que bien loin de ſe
courir les autres , il ne s'en
C iij
30 MERCURE
fallut preſque rien qu'il ne
perift luy meſme: enfin fon
cheval impetueux le remit
malgré luy au bord d'où il
s'eſtoit précipité ; auffi- toft
il courut à toute bride, iltraverſa
la ville , & pafla les
ponts pour ſe rendre fur le
rivage , où ſa maiſtreſſe recevoit
toute forte de nouveaux
foulagements de Pelagie
, de ſa compagne , &
de ſon ami.
L'intrepidité du liberateur,
ſa prudence , ſes ſoins
& fa bonne mine pafferent
fur le champ pour des mer
GALANT. 31
veilles aux yeux de Pelagie,
De l'admiration d'une certaine
eſpece , il n'y a ordinairement
, ſans qu'on s'en
apperçoive , qu'un pas à
faire à l'amour , & l'amour
nous mene ſi loin naturellement
qu'il arrache bientoſt
tous les conſentements
de noſtre volonté. En vain
l'on ſe flatte d'avoir le tems
de reflechir , en vain l'on
veut eſſayer de ſoumettre
le coeur à la raiſon , l'eſprit
dans ces occafions eft tousjours
ſeduit par le coeur , on
regarde d'abord l'objet avec
C iiij
32 MERCURE
complaiſance.les préjugez
viennent auſſi toſt nous é
tourdir , & nous n'eſperons
ſouvent nous mieux deffendre
, que lorſque noſtre inclination
nous determine à
luytout ceder.
La tendre Pelagie eſtonnée
de ce qu'elle vient de
voir , n'ouvre ſes yeux embaraffés
, que pour jetter
des regards languiſſans
vers la petite maiſon , où
quelques Payſans aidés de
nos deux Cavaliers emportent
la Dame qui vient d'eftre
delivrée de la fureur
GALANT. 33
des flots. Elle n'enviſage
plus l'horreur du peril
qu'elle lui a vû courir ,
comme un ſpectacle ſi digne
de compaſſion , peu
s'en faut meſme qu'elle
n'envie ſon infortune.
Quoique ſes inquietudes
épouvantent ſon coeur , fes
intereſts ſe multiplient , à
meſure que cette troupe
s'éloigne d'elle . Elle croit
desja avoir démeflé que
ſon Cavalier ne ſoupire
point pour la Dame , ni la
Dame pour lui ; neanmoins
ſon eſprit s'en fait
34 MERCURE
une Rivale , elle aprehende
qu'un ſi grand ſervice
n'ait quelqu'autre motif
que la pure generofité , ou
pluſtoſt elle tremble qu'un
amour extreſme ne ſoit la
récompenſe d'un fi grand
ſervice. Cependant elle retourne
à la Ville , elle ſe
met au lit , où elle ſe tour.
mente , s'examine & s'afflige
, à force de raiſonner
fur certe avanture , dont
chacun parle à ſa mode
elle la raconte auffi tous
و
ceux qui veulent l'entendre
, mais elle s'embaraſſe
GALANT.
35
,
د tellement dans ſon récit
qu'il n'y a que l'indulgence
qu'on a pour ſon innocence
& ſa jeuneſſe , qui déguiſe
les circonſtances
qu'elle veut qu'on ignore.
Le Chevalier de Verſan
de ſon coſté ( C'eſt le
nom du Cavalier en qui
elle s'intereſſe , ) le Chevalier
de Verſan dis-je ,
n'eſt pas plus tranquille. La
belle Pelagie eſt tousjours
preſente à ſes yeux , enchanté
de ſes attraits , il va,
court , & revient , par tout
ſa bouche ne s'ouvre , que
36 MERCURE
,
,
pour vanter les appas de
Pelagie. Le bruit que cet
Amant impetueux fait de
fon amour frappe auflitoſt
ſes oreilles , elle s'applaudit
de ſa conqueſte
elle reçoit ſes viſites , écoute
ſes ſoupirs , répond à ſes
propoſitions , enfin elle
conſent , avec ſon Pere ,
que le flambeau de l'hymen
éclaire le triomphe de
fon Amant. Cette nouvelle
allarme , & deſeſpere
en vain tous ſes Rivaux. Il
eſt heureux déja. La fortune
elle-mefme pour le com
bler de graces vient atta
cher de nouveaux préſens
aux faveurs de l'amour. La
mort de ſon frere le fait
heritier de vingt mille livres
de rente. Le Chevalier
devient Marquis : nouvel
& précieux ornement
aux douceurs d'un tendre
mariage. Mais tout s'uſe
dans la vie , l'homme ſe
demaſque , la tendreſſe reciproque
s'épuiſe imper
ceptiblement , on languit ,
on ſe quitte , peut - eſtre
meſme on ſe hait , heureux
encore ſi l'on ne fouf
38 MERCURE
fre pas infiniment des caprices
de la déſunion Mais
Prices d la mort & l'amour ſe rangent
du parti de Madame
la Marquiſe de ... que ,
pour raiſon difcrette , je
nommerai Pelagie , juſqu'à
ce qu'elle foit Madame
Belzeſca.
Ainfi l'heureuſe Pelagie
aprés avoir goufté pendant
cinq ans toutes les douceurs
de l'hymen , ne ceſſe d'aimer
fon mary ( inconſtant
huit jours avant elle )
que fix ſemaines avant ſa
mort.
GALANT. 39
Un fils unique , ſeul &
cher gage de leur union ,la
rend àvingt ansheritiere &
dépofitaire des biensdu défunt.
Elle arrange exacte
ment toutes ſes affaires, elle
abandonne tranquillement
la province , & fe rend à
Paris avec fon fils .
De quel pays , Madame ,
luy dit- on,dés qu'on la voit,
nous apportez-vous tant de
beauté? dans quelle obſcure
contrée avez - vous eu le
courage d'enſevelir ju qu'a
preſent tant de charmes ?
que vous eſtes injuſte d'a
40 MERCURE
voir ſi long - temps honoré
de voſtre preſence des lieux
preſque inconnus , vous qui
eſtes encore trop belle pour
Paris . Cependant c'eſt le
ſeul endroit du monde qui
puiſſe prétendre à la gloire
de vous regarder comme la
Reine de ſes citoyennes.
Les ſpectacles , les aſſemblées,
les promenades , tout
retentit enfin des merveillesdela
belle veuve.
Le Roy Caſimir eſtoit
alors en France , pluſieurs
grands ſeigneurs avoient
ſuivi ce Prince juſqu'à la
porte
GALANT. 41
porte de ſa retraite.
Il n'y avoit point d'eſtranger
à Paris qui ne fuſt curieux
d'apprendre noſtre
langue qui commençoit à
ſe répandre dans toutes les
cours de l'Europe , & il n'y
enavoit aucun qui ne ſceuſt
parfaitement que la connoiſſance
& le commerce
des Dames font l'art, le merite
, & le profit de cette
eftude.
Un charmant voiſinage
eſt ſouvent le premier prétexte
des liaiſons que l'on
forme.
May 1714. D
MERCURE
Pelagie avoit ſa maiſon
dans le fauxbourg S. Germain
: ce quartier eſt l'azile
le plus ordinaire de tous les
eſtrangers , que leurs affaires
ou leur curioſité attirent
à Paris .
,
La Veuve dont il eſt
queſtion eſtoit fi belle
que ſa Maiſon eſtoit tous
les jours remplie des plus
honneſtes gens de la Ville ,
& environnée de ceux qui
n'avoient chez elle ni
,
droit , ni prétexte de viſite.
Enfin on croyoit en la
voyant , que , Maiſtreſſe
GALANT. 43
!
abſoluë des mouvements
de ſon ame , elle regnoit
ſouverainement ſur l'amour
comme l'amour
qu'elle donnoit regnoit fur
tous les coeurs ; mais on ſe
trompoit , & peut- eſtre ſe
trompoit- elle elle - meſme.
Pelagie eſtoit une trop
belle conqueſte , pour n'eftre
pas bien toſt encore la
victime de l'amour.
La magnificence du plus
grand Roy du monde raviſſoit
alors les yeux des
mortels , par l'éclat & la
pompe des ſpectacles &
Dij
44 MERCURE
,
des feftes , dont rien n'avoit
jamais égalé la richefſe
& la majefté ; l'on accouroit
de toutes parts ,
pour eſtre témoins de l'excellence
de ſes plaifirs , &
chaque jour ſes peuples
eſtoient obligez d'admirer
dans le délafſſement de ſes
travaux , les merveilles de
fa grandeur.
Le dernier jour enfin
des trois deſtinés pour cette
fuperbe feſte de Verfailles,
dont la poſterité parlera
comme d'une feſte inimitable
, ce jour où l'Amour
GALANT. 45
vuida tant de fois fon Carquois
, ce jour où l'Amour
ſe plut à joüer tant de
tours malins à mille beautés
que la fplendeur de ce
Spectacle avoit attiré dans
ces lieux , fut enfin le jour
qui avança le dénoüement
du fecond du ſecond hymen de Pelagie.
Un des ſeigneurs que le
Roy Caſimir avoit amenéz
avec luy , avoit malheureuſement
veu cette belle veuve
, un mois avant de ſedéterminer
à imiter le zele &
la pieté de ſon maiſtre , elle
46 MERCURE
avoit paru à ſes yeux ornée
de tant d'agrements , ou
plutoſt ſi parfaite , que la
veuë de ſes charmes luy fit
d'abord faire le voeu de n'en
plusfaire que pour elle; mais
c'eſt un conte de prétendre
qu'il ſuffiſe d'aimer pour ef
tre aimé ; rien n'eſt plus
faux que cette maxime , &
je ſouſtiens qu'on eſt ſouvent
traité fort mal en amour
, à moins qu'une heureuſe
influence n'eſtabliſſe
des diſpoſitions reciproques.
C'eſt en vain que l'amouGALANT.
47
reux Polonois brufle pour
Pelagie , ſon eſtoille n'eft
point dans ſes interefts , elle
regarde cette flame auffi
indifféremment , qu'un feu
que d'autres auroient allumé
, & quoy qu'elle voye
tous les jours ce nouvel
eſclave l'étourdir du récit
de ſa tendreſſe , ſon coeur
ſe fait ſi peu d'honneur de
cette conquefte , qu'il femble
qu'elle ignore qu'il y
ait des Polonois au monde
.
Mais l'eſprit de l'homme
prend quelquefois des ſen48
MERCURE
timents ſi audacieux quand
il aime , que la violence
de ſa paſſion & le defefpoir
de n'eſtre point écouté
, le portent ſouvent juſqu'à
l'inſolence. D'autresfois
nos titres& noſtre rang
nous aveuglent , & nous
nous perfuadons qu'on eſt
obligé de faire , du moins
en faveur de noſtre nom
ce que nous ne meritons
,
pas qu'on faſſe pour l'amour
de nous.
Le Polonois jure , tempeſte
, & s'impatiente contre
les rigueurs de ſa Maîtreffe,
GALANT .
49
treſſe , à qui ce procedé
paroiſt ſi nouveau , qu'elle
le fait tranquillement remercier
de ſes viſites . La
rage auffi toſt s'empare de
ſon coeur , il n'eſt point de
réſolution violente qui ne
lui paroiſſe légitime , l'inſenſible
Pelagie eft injufte
de n'eſtre pas tendre pour
lui , ſa dureté la rend indigne
de ſon amour , mais
fon amour irrité doit au
moins la punir de ſa rigueur
, & quoy qu'il en
couſte à l'honneur , l'éxécution
des plus criminels
May 1714. E
10 MERCURE
projets n'est qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de ſe
vanger d'une ingratte qui
ne peut nous aimer.
Ce malheureux Amant
ſcut que ſon inhumaine
devoit se trouver à la feſte
de Verſailles, avec une Dame
de ſes amies , & un de
ſes Rivaux , dont le mérite
luy avoit d'abord fait apprehender
la concurrence ,
mais qu'il croyoit trop foible
alors pour pouvoir déconcerter
ſes deſſeins . Il
prit ainſi ſes meſures avec
des gens que ſes promeſſes
GALANT.
SI
&ſes préſents engagérent
dans ſes intereſts , & il ré.
ſolut , aſſeuré de leur courage
& de leur prudence ,
d'enlever Pelagie , pendant
que le déſordre & la confuſionde
la find'une ſi grande
feſte , lui en fourniroient
encore les moyens..
Le Carroffe & les relais
qui devoient ſervir à cet
enlevement , eſtoient déja
ſi bien diſpoſés , qu'il ne
manquoit plus que le moment
heureux de s'empa
rer de l'objet de toute cette
entrepriſe ; lorſque Pelagie
1
E ij
52
MERCURE
laſſe & accablée du ſommeilque
lui avoient dérobé
ces brillantes nuits , entra ,
avec ſon amie , dans un
fombre boſquet , où la fraîcheur
& le hazard avoient
inſenſiblement conduit ſes
pasi elle y furà peine aſſiſe,
qu'elle s'y endormit
Laiffons la pour un inftant,
dans le fein du repos
dont on va bien toſt l'arracher.
- L'occaſion est trop belle
pour n'en pas profiter ; mais
le Polonois a beſoin de tout
fon monde , pour en fortir
GALANT.
53
a ſon honneur , & il commence
à trouver tant de
difficultez , à exécuter un ſi
grand deſſein dans le Palais
d'un ſi grand Roy , qu'il
s'imagine , aveuglé de ſon
déſeſpoir & de ſon amour ,
qu'il n'y a qu'une diligence
infinie , qui puiffe réparer
le déffaut de ſes précautions.
Il court pour raffem
bler ſes confidents ; mais la
vûë de ſon Rival qui ſe préſente
à ſes yeux , fait à l'inſtant
avorter tous ſes pro
jets. Où courez- vous, Monſieur
, luy dit- il , que vous
E iij
54 MERCURE
,
importe , répond l'autre ?
rendez graces , répond le
Cavalier François au refpect
que je dois aux lieux
cù nous ſommes fans
cette conſidération je
vous aurois déja puni , &
de voſtre audace , & de
l'inſolence de vos deſſeins.
Il te fied bien de m'inſulter
icy luy dit le Polonois ; je
te le pardonne : mais ſuy
moy ? & je ne tarderay pas
à t'apprendre à me reſpecter
moi- meſme , autant que
les lieux dont tu parles . Je
conſens , luy répondit le
4
GALANT .
SS
François , à te ſuivre où tu
voudras ; mais j'ay mainte
nant quelques affaires qui
font encore plus preſſées
que les tiennes: tu peux cependant
diſpoſer du rendez
vous , où je ne le feray pas
long-temps attendre.
Le bruit de ces deux
hommes éveille pluſieurs
perſonnes qui dormoient
ſur le gazon ; on s'aſſemble
autour d'eux , ils ſe taiſent
&enfin ils ſe ſéparent,
Ainfi le Polonois ſe retire
avec ſa courte honte ,
pendant que le François
E iii
56 MERCURE
cherche de tous cotez , les
Dames qu'il a perduës :
mais cette querelle s'eſtoit
paſſée ſi prés d'elles , que le
mouvement qu'elle cauſa ,
les reveilla , comme ceux
qui en avoient entendu la
fin ; elles fortirent de leur
boſquet qu'elles trouverent
desja environné de
gens qui compoſoient &
débitoient à leur mode les
circonstances decette avanture
, ſur l'idée que pouvoit
leur en avoir donné le peu
de mots qu'ils venoient
d'entendre , lorſqu'enfin il
GALANT.
$7
les retrouva. Je prie les
Lecteurs de me diſpenſer
de le nommer , ſon nom ,
ſes armes & ſes enfans ſont
encore ſi connus en France,
que , quoy que je n'aye que
ſon éloge à faire , je ne ſçay
pas ſi les fiens approuveroient
qu'on le nommaſt.
Deux heures avant que
le Cavalier François rencontrât
le Polonois , Mon.
fieur le Duc de ... avoit
heureuſement trouvé une
lettre à fos pieds : le hazard
pluſtoſt que la curiofité
la luy avoit fait ramaf
58 MERCURE
fer , un moment avant qu'il
s'apperceut des foins extreſmes
que prenoient trois
hommes pour la chercher :
la curioſité luy fit alors un
motifd'intereſt de cet effet
du hazard ; il s'éloigna des
gens dont il avoit remarqué
l'inquiétude , il ſe tira de la
foule , & dans un lieu plus
fombre & plus écarté , il
lut enfin cette lettre , qui
eſtoit , autant que je peux
m'en ſouvenir , conceuë ,
à peu prés , en ces termes.
Quelquesjustes mesures que
nous ayons priſes , quoy que mon
GALANT. رو
Carroffe & vos Cavaliers ne
foient qu'àcent pas d'icy , il n'y
aura pas d'apparence de réuffir
fi vous attendez que le retour
du jour nous ofte les moyens de
profiter du défordre de la nuit :
quelque claire que ſoit celle-cy ,
elle n'a qu'une lumiére empruntée
dont le ſoleil que j'apprenhende
plus que la mort
bien toſt diſſipper la clarté; ainfi
hatez vous de meſuivre , &ne
me perdez pas de veuë : je vais
déſoler Pelagie par ma préfen--
ce: dés qu'elle me verra , je ne
doutepas qu'elle ne cherche à me
fuir; mais je m'y prendray de
, va
60 MERCURE
façon ,que tous les pas qu'ells
fera , la conduiront dans nostre
embuscade.
La lecture de ce billet
eſtonna fort Mr le Duc ...
quiheureuſement connoiffoit
aſſez la belle veuve pour
s'intereffer parfaitement
dans tout ce qui la regardoit
; d'ailleurs le cavalier
françois qui eſtoit l'amant
declaré de la Dame , eſtoit
ſon amy particulier : ainſi il
priatout ce qu'il putraſſembler
de gens de ſa connoifſance
de l'aider à chercher
Pelagie avant qu'elle peuſt
GALANT. 61
eftre expoſée à courir les
moindres riſques d'une pareille
avanture. Il n'y avoit
pas de tempsà perdre , auſſi
n'en perd - il pas ; il fut par
tout où il creut la pouvoir
trouver , enfin aprés bien
des pas inutiles , il rencontra
ſon ami , qui ne venoit
de quitter ces deux Dames
que pour aller leur chercher
quelques rafraichif
ſements . Il est bien maintenant
queſtion de rafraif
chiſſements pour vos Dames
, luy dit le Duc , en luy
donnant la lettre qu'il ve
62 MERCURE
noit de lire , tenez , liſez, &
dites - moy ſi vous connoifſez
cette écriture , & à quoy
l'on peut à preſent vous eftre
utile. Monfieur le Duc ,
reprit le cavalier,je connois
le caractere du Comte Piof
Ki, c'eſt aſſeurement luy qui
aécrit ce billet ; mais il n'eſt
pas encore maiſtre de Pelagie
, que j'ay laiſſée avec
Madame Dormont à vingt
pas d'icy , entre les mains
d'un officier du Roy, qui eſt
mon amy , & qui , à leur
confideration , autant qu'à
la mienne , les a obligeamGALANT
. 63
ment placées dans un endroit
où elles ſont fort à leur
aife ; ainſi je ne crains rien
de ce coſté- là ; mais je voudrois
bien voir le Comte , &
l'équipage qu'il deſtine à
cet enlevement. Ne faites
point de folie icy , mon
amy , luy dit le Duc , aſſeurez
- vous ſeulement de quelques
perſonnes de voſtre
connoiſſance ſur qui vous
puiffiez compter : je vous
offre ces Meſſieurs que vous
voyez avec moy , raſſem.
blez- les autour de vos Dames
, & mettez - les ſage
64 MERCURE
ment à couvert des inſultes
de cet extravagant : fi je
n'avois pas quelques affaires
confiderables ailleurs ,
je ne vous quitterois que
certain du fuccez de vos
précautions.
Vi
LeDuc ſe retira alors vers
un boſquet où d'autres intereſts
l'appelloient,& laifſa
ainſi le cavalier françois
avec ſes amis ,à qui il montra
l'endroit où il avoit remis
ſa maiſtreſſe entre les
mains de l'officier qui s'eftoit
chargé du ſoin de la
placer commodément ; cependant
GALANT. 65
pendant il fut de ſon coſté
à la découverte de ſon ri.
val , qu'aprés bien des détours
, il rencontra enfin à
quatre pas du boſquet dont
jay parlé , &dont il ſe ſepara
comme je l'ay dit . Neanmoins
quelque ſatisfaction
qu'il ſentit du plaifir de retrouver
ſes Dames , il leur
demanda , aprés leur avoir
conté l'hiſtoire de ce qu'il
venoit de luy arriver , par
quel haſard elles ſe trouvoient
ſi loin du lieu où il
les avoit laiſſées. Apeine ,
luy dit Pelagie , nous vous
May 1714. F
66 MERCURE
avons perdu de veuë , que le
Comte Pioski eſt venu s'affeoir
à coſté de moy , aux
dépens d'un jeune homme
timide , que ſon air brufque
& fon étalage magnifique
ont engagé à luy ceder
la place qu'il occupoit.
Ses diſcours m'ont d'abord
fi cruellement ennuyée,que
mortellement fatiguée de
les entendre ,j'ay priéMadame
de me donner le bras,
pour m'aider à me tirer des
mains de cet imprudent ; le
monde , la foulle , & les
détours m'ont derobé la
GALANT. 67
connoiſſance des pas & des
efforts que fans doute il a
faits pour nous ſuivre , &
accablée de ſommeil &
d'ennuy, je me ſuis heureuſement
ſauvée dans ce bofquet
, ſans m'aviſer ſeulement
de fonger qu'il euſt
pû nous y voir entrer ; mais
quelque peril que j'aye couru
, je ſuis bien aiſe que fon
inſolence n'ait pas plus éclaté
contre vous , que fes
deſſeins contre moy , & je
vous demande en grace de
prévenir ſagement , & par
les voyesde ladouceur,tou-
tes les ſuites facheuſes que
ſon deſeſpoir & voſtre demeſlé
pourroient avoir. Il
n'y a plus maintenant rien
à craindre , il fait grand
jour , le chemin de Verſailles
à Paris eſt plein de monde
, & vous avez icy un
grand nombre de vos amis ,
ainſi nous pouvons retourner
à la ville fans danger.
Le cavalier promit à la
belle Pelagie de luy tenir
tout ce qu'elle voulut exiger
de ſes promeſſes , & fes
conditions acceptées , illamena
juſqu'à fon carroffe,
GALANT
69
où il prit ſa place , pendant
que quatre de ſes amis ſe
diſpoſerent à le ſuivre dans
le leur.
1
Il n'eut pas plutoſt remis
les Dames chez elles , &
quitté ſes amis , qu'en entrant
chez luy , un gentila
homme luy fie preſent du
billet que voicy.
Les plus heureux Amants
ceſſeroient de l'estre autant qu'ils
ſe l'imaginent , s'ils ne rencon
troient jamais d'obstacle à leur
bonheur je m'intereſſe affez au
voſtre , pour vousyfaire trouver
des difficultez qui ne vous
70
MERCURE
establiront une felicitéparfaite,
qu'aux prix de tout lefangde
Pioski. Le Gentilhomme que
je vous envoye vous expliquera
le reſte de mes intentions.
naypas
Affoyez-vous donc, Monſieur
, luy dit froidement le
cavalier françois ,& prenez
la peine de m'apprendre les
intentions de Monfieur le
Comte Pioski . Je n'ay
beſoin de ſiege , Monfieur ,
luy répondit ſur le meſme
ton , le gentilhomme Polonois
, & je n'ay que deux
mots à vous dire. Vous eſtes
l'heureux rival de Monfieur
GALANT.
le Comte qui n'eſt pas encore
accouſtumé à de telles
préferences , il eſt ſi jaloux
qu'il veut vous tuer , & que
je le veux auſſi , il vous attend
maintenant derriere
l'Obſervatoire ; ainſi prenez
, s'il vous plaiſt , un ſecond
comme moy , qui ait
aſſez de vigueur pour m'amuſer
, pendant que vous
aurez l'honneur de vous és
ggoorrggeerreennſſeemmbbllee.
Je ne ſçay ſi le françois ſe
ſouvint, ou ne ſe ſouvint pas
alors de tout ce qu'il avoit
promis à ſa maiſtreſſe , mais
72 MERCURE
voicy à bon compte lecas
qu'il en fit.
Il appella ſon valet de
chambre , qui estoit un
grand garçon de bonne vo
lonté , il luy demanda s'il
vouloit eſtre de la partie ,
ce qu'il accepta en riant,
Aufſi - toft il dit au gentilhomme,
Monfieur leComte
eſt genereux , vous eſtes
brave, voicy voſtre homme,
& je ſuis le ſien Mais Monfieur
eft- il noble , reprit le
gentilhomme. Le valet de
chambre , Eſpagnol de nation,
piqué de cette demande
GALANT .
73
de, luy répondit fierement
ſur le champ , & en ſon langage
, avec une ſaillie romaneſque
, Quienes tu hombre
? voto a San Juan. Viejo
Chriftiano estoy , hombre blanco
,y noble como el Rey Ce que
ſon maiſtre naiſtre expliqua au Polonois
en ces termes . Il
vous demande qui vous eftes
vous mesme , & il vous
jure qu'il eſt vieux Chreftien
,homme blanc , & noble
comme le Roy. Soit ,
reprit le gentilhomme,marchons.
Ces trois braves furent
ainſi grand train au
May 1714. G
74 MERCURE
rendez vous , où ils trouverent
le Comte qui commençoit
à s'ennuyer. Aprés
le falut accouſtumé , ils mirent
tous quatre l'épée àla
main. Pioski fit en vain des
merveilles , il avoit desja
perdu beaucoup de fang ,
lang,
lorſqu'heureuſement ſon épée
ſe caſſa; le gentilhomme
fut le plus maltraité,l'Ef
pagnol ſe battit comme un
lion ,& le combat finit.
Cependant le Comte
Pioski, qui , à ces violences
prés , eftoit entout un
homme fort raiſonnable ,
GALANT. 75
eut tant de regret des extravagances
que cette derniere
paffion venoit de luy
faire faire , que la pieté étouffant
dans ſon coeur tous
les interêts du monde , il
fut s'enfermer pour le reſte
de ſa vie dans la retraitte
la plus fameuſe qui ſoit en
France , & la plus connuë
par l'auſterité de ſes maximes.
Le Cavalier françois
foupira encore quelques
temps , & enfin il devint
l'heureux & digne Epoux
d'une des plus charmantes
femmes du monde.
Gij
76 MERCURE
4
Les mariages font une fi
grande époque dans les
hiſtoires , que c'eſt ordinairement
l'endroit par où
tous les Romans finiſſent ;
mais il n'en eſt pas de meſme
icy , & il ſemble juftement
qu'ils ne ſervent à
Madame Belzeſca que de
degrés à la fortune , où ſon
bonheur & ſes vertus l'ont
amenée . Tout ce qui luy
arrive dans un engagement
qui établit communément
, ou qui doit du
moins establir pour les autres
femmes , une ſigrande
GALANT. 77
tranquilité , qu'on diroit
que l'hymen n'eſt propre ,
qu'à faire oublier juſqu'à
leur nom , eſt au contraire
pour celle cy , la baze de
ſes avantures. L'eſtalage de
ſes charmes , & le bruit de
ſabeauté ne ſont point enſevelis
dans les embraffemens
d'un eſpoux : heureuſe
maiſtreſſe d'un mary
tendre & complaiſant , &
moins eſpouſe qu'amante
infiniment aimée , comme
ſi tous les incidens du monde
ne ſe raſſembloient que
pour contribuer à luy faire
Gij
78 MERCURE
des jours heureux , innocement
& naturellement
attachée à ſes devoirs , l'amour
enchainé , à ſa fuite
ne prend pour ferrer tous
les noeuds qui l'uniſſent à
ſon eſpoux , que les formes
les plus aimables , & les
douceurs du mariage ne ſe
maſquent point pour elle
ſous les traits d'un mary.
Enfin elle joüit pendant
neuf ou dix ans , au milieu
du monde , & de ſes adorateurs
, du repos le plus
doux que l'amour ait jamais
accordé aux plus heureux
GALAN 79
Amants ; mais la mort jalouſe
de ſa fecilité luy ra
vit impitoyablement le plus
cher objet de ſa tendreſſe:
que de cris ! que de ge.
miſſements ! que de larmes
! cependant tant de
mains ſe préſentent pour
efluyer ſes pleurs , que , le
temps ,la raiſon , & la néceſſité,
aprés avoir multiplié
ſes reflexions
nent enfin au ſecours de ſa
,
viendouleur
; mais il ne luy reſte
d'un eſpoux fi regretté ,
qu'une aimable fille , que la
mort la menace encore de
(
G iiij
80 MERCURE
luy ravir , ſur le tombeaude
fon pere. Que de nouvel.
les allarmes ! que de mortelles
frayeurs ? elle tombe
dans un eſtat de langueur
qui fait preſque deſeſperer
de ſa vie. Il n'eſt point de
ſaints qu'on n'invoque ,
point de voeux qu'on ne faf
ſe, elle en fait elle-meſme
pour fon enfant , & promet
enfin de porter un tableau
magnifique à Noftre-
Dame de Lorette ſi ſa
fille en réchappe. A l'inftant,
ſoit qu'un ſuccés favo
rable recompenfat ſon zele
GALANT. 81
&fa piete , ou qu'il fur
temps que les remedes operaſſent
à la fin plus effica
cement qu'ils n'avoient fait
encore , ſa maladie diminua
preſque à veuë d'oeil ,
en tros jours l'enfant fut
hors de danger , & au bout
de neufentierement guery.
Elle reſtaencore , en attendant
le retour du printemps
, prés de fix mois à
Paris , pendant lesquels elle
s'arrangea pour l'execution
de ſon voeu. Ce temps expiré
, accompagnée de ſon
fils & de ſa fille , d'une Da82
1 MERCURE
me de ſes amis , de deux
femmes de chambre , de
deux Cavaliers , & de quatre
valets , elle prit la route de
Lyon , d'où aprés avoir
paffé Grenoble , le mont
du l'An, Briançon , le mont
Geneve & Suze , elle ſe rendit
à Turin , où elle ſéjourna
trois ſemaines avec ſa
compagnie qui ſe déffit
comme elle de tout ſon équipage,
dans cette Ville,
pour s'embarquer ſur le Po.
Elle vit en paſſant les Villes
de Cazal du Montferrat
,
d'Alexandrie , le Texin qui
GALANT. 83
1
,
paſſe à Pavie , Plaiſance ,
+ Cremone , Ferrare , & enfin
elle entra de nuit à Venife
avec la marée. Elle
deſcendit à une Auberge
moitié Allemande , &moitié
Françoiſe , & dont
l'enſeigne d'un coſté , ſur
le grand Canal , reprefente
les armes de France , &
de l'autre , fur la Place de
ES. Marc , les armes de l'Empire.
Elle reçut le lende
main à ſa toilette , comme
cela ſe pratique ordinairement
à Veniſe , avec tous
les Estrangers confidera
,
S
१
84 MERCURE
,
bles , des compliments en
proſe & en vers imprimez
à ſa loüange , fon amie
& les Cavaliers de ſa compagnie
en eurent auſſi leur
part. Ces galanteries couftent
communément , & au
moins quelques Ducats à
ceux à qui on les fait. Le
ſecond jour elle fut avec
tout fon monde ſaluer Mr
l'Ambaſſadeur qui fut
d'autant plus charmé du
plaifir de voir une ſi aimable
femme , que , quoy que
Venife ſoit une Ville , où
lesbeautez ne ſont pas car
,
GALANT. 85
Π
S
res , il n'y en avoit pas encore
vû une , faite comme
- celle dont il recevoit la viſite.
La bonne chere , les,
Spectacles , les promena-
✓ des ſur la mer& ſur la coſte,
avec le Jeu, furent les plaifirs
dont il la regala , pen-
↓ dant les quinzejours qu'elle
y reſta. Il luy fitvoir dans ſa
Gondole , la pompeuſeCeremonie
du Bucentaure qui
ſe celebre tous les ans dans
cette Ville le jour de l'Afcenfion
, avec toute la magnificence
imaginable.
Je nedoute pas que bien
3
86 MERCURE
des gens neſcachent à peu
prés ce que c'eſt que cette
feſte; mais j'auray occafion
dans une autre hiſtoire d'en
faire une deſcription meſlée
de circonstances ſi agreables
que la varieté des évenemensque
je raconteray,
pourra intereſſer mes lecteurs
au recit d'une ceremonie
dont il ignore peuteſtre
les détails.
Enfin noſtre belle veuve
prit congé de Mr l'Ambaffadeur
, & le lendemain elle
s'embarqua ſur un petit baſtiment
, qui en trois jours
GALANT. 87
لا
}}
la rendit à Lorette , où elle
accomplit avec beaucoup
de zele & de religion , le
voeu qu'elle avoit fait à Pa-
1ris. Après avoir pieuſement
fatisfait à ce devoir indifpenſable
, dégouſtée des perils
, & ennuyée des fatigues
de la mer , elle refolut
de traverſer toute l'Italie
par terre , avant de retourner
en France .
!
Il n'y avoit pas fi loin de
Lorette à Rome pour n'y
pas faire untour,& je croy
a que pour tous les voyageurs,
cinquante lieuës plus ou
88 MERCURE
moins , ne ſont qu'une bagatelle
, lorſqu'il s'agit de
voir cette capitale du mõde.
- Il faiſoit alors ſi chaud ,
qu'il eſtoit fort difficile de
faire beaucoup de chemin
par jour ; mais lorſqu'on eſt
en bonne compagnie , &
de belle humeur , rien n'ennuye
moins que les ſéjours
charmants qu'ontrouve en
Italie.
Je ne prétens pas en faire
icy un brillant tableau,pour
enchanter mes lecteurs de
la beauté de ce climat ; tant
de voyageurs en ont parlé ;
Miffon
GALANT. 89
1
Miſſon l'a ſi bien épluché,
&cette terre eſt ſi fertile
en avantures , que les hiftoires
galantes que j'en raconteray
dorenavant ſuffiront
pour inſtruire d'une
maniere peut- eftre plus agreable
que celle dont ſe
ſont ſervis les écrivains qui
en ont fait d'amples relations
, ceux qui ſe conten
teront du Mercure pour
connoiſtre aſſez particuliement
les moeurs & le plan
de ce pays . Ainſi je renonceray
pour aujourd'huy au
détail des lieux que noftre
May 1714.
H
90 MERCURE
belle veuve vit , avant d'entrer
à Rome , parce que non
ſeulement il ne luy arriva
rien fur cette route qui puifſe
rendre intereſſants les cir
conſtances de ce voyage ,
mais encore parce que je ne
veux pas faire le geographe
malà propos . Le Capitole ,
le Vatican , le Chaſteau S.
Ange , le Colizée , la Place
dEſpagne, la Place Navonne
, l'Eglife S. Pierre , le
Pantheon , les Vignes , &
enfin tous les monuments
des Anciens , & les magnifiques
ouvrages des Moder
GALANT. 91
nes,dont cette ville eſt enrichie,
n'étalérent à ſes yeux
que ce que les voyageurs
lesplus indifferents peuvent
avoirveu comme elle ; mais
lorſque jetraitteray, comme
je l'ay dit,des incidens amufants
& raifonnables que
j'ay , pour y promener mes
lecteurs , j'eſpere que leur
curioſité ſatisfaite alors , les
dédommagera fuffifamment
de la remiſe & des
frais de leur voyage...
La conduite que tint à
Rome cette charmante veuve
, fut tres eſloignée de cel- :
Hij
92 MERCURE
le que nos Dames françoi
ſes y tiennent , lorſqu'avec
des graces moindres que les
fiennes , elles ſe promettent
d'y faire valoir juſqu'à leur
plus indifferent coup d'oeil.
Celle cy parcourut les Egliſes
,les Palais , les Places
& les Vignes en femme qui
ne veut plus d'avantures ;
mais elle comptoit fans for
hoſte, & l'amourn'avoit pas
figné le traité de l'arrangement
qu'elle s'eſtoit fait.
Ungentilhomme Italien
dela ſuite de l'Ambaſſadeur
de l'Empereur , qui avoir
GALANT. 93
veu par hafard une fois à la
Vigne Farneze , le viſage
admirable de noftre belle
veuve , fur ſi ſurpris de l'é
elat de tant de charmes ,
qu'il reſtacomme immobi
le , uniquement occupé dư
foin de la regarder. Elle
s'apperceut auffi- toft de fon
eſtonnement ; mais dans
Finſtant ſon voile qu'elle
laiſſa tomber, luy déroba la
veuë de cet objet de fon admiration.
L'Italien , loin de
fe rebuter de cet inconvenient
, réſolut de l'exami
ner juſqu'à ce qu'il ſceuſt ſa
94 MERCURE
ruë , fa demeure , ſon pays ,
fes deſſeins , & fon nom.
Dés qu'il ſe fut ſuffiſamment
inſtruit de tout ce
qu'il voulut apprendre ;
aprés avoir paffé& repaffé
cent fois devant ſa maiſon ,
ſans qu'on payaſt ſes ſoins
de la moindre courtoiſie,&
pleinement convaincu qu'il
n'y avoit auprés de cette
belle veuve , nulle bonne
fortune à eſperer pour luy ,
il conclut qu'il pouvoit regaler
Monfieur l'Ambaſſadeur
du merite de ſa découverte.
A
GALANT.951
En effet un jour que l'Ambaſſadeur
de Pologne difnoit
chez ſon maiſtre , voyant
vers la fin du repas,que
la compagnie entroit en
belle humeur , & que la
- converſation rouloit de
bonne grace ſur le chapitre
- des femmes ; Meſſieurs , dit-
- il , quelques ſentimens
qu'elles vous ayent fait
prendre pour elles , je ſuis
ſeur , que ſans vous embar-
-raſſer de vouloir connoiſtre
leurs coeurs plutoſt que
leurs perſonnes,vous renonceriez
à toutes les précau
96 MERCURE
tions du monde , ſi vous
aviez vû , une ſeule fois ,
une Dame que je n'ay vûë
qu'un inſtant. Je me promenois
, ily a quinze jours
àla Vigne Farneze , elle s'y
promenoit auſſi ; mais je
vous avoue que je fus ſaiſi
d'étonnement,en la voyant,
& que je luy trouvay cant
de charmes , un ſi grand
air ,& un ſi beau viſage
que je jurerois volontiers ,
quoy que cette Ville fourmille
en beautés , qu'il n'y
a rienà Rome qui ſoit beau
comme elle. Ces Miniſtres
1
Eſtrangers
GALANT. 97
5
Eſtrangers s'échaufférent
ſur le recit du Gentilhomme
Italien , celuy de Pologne
ſur tout , ſentitun mou.
vement de curioſité fi
prompt , qu'il luy demanda
d'un air empreſſé , s'il n'a
voit pas eſté tenté de ſur
vre une ſibelle femme ,&
s'il ne sçavoit pas où elle
demeuroit. Ouy, Monfieur,
luy répondit- il , je ſçay ſon
nom , ſa demeure & les
motifs de ſon voyage à
Rome, mais je n'en ſuis
pas plus avancé pour cela ,
&je croy au contraire que
May 1714.
I
98 MERCURE
mes empreſſements l'ont
tellement inquiétée, qu'elle
ne paroiſt plus aux Eglifes ,
ny aux promenades , de
puis qu'elle s'eſt apperçuë
du ſoin que je prenois d'éxaminer
ſes démarches .
Voila une fiere beauté , dit
l'Ambafladeur de l'Empereur
, & addreſſant la parole
en riant à celuy de Pologne
, Monfieur , continuast-
il , n'ayons pas le démentide
cette découverte ,
& connoiffons à quelque
prix que ce ſoit , cette belle THEQUE DEL
BIBLI
< YON
EVILL
1893*
J'y confens reTHEQUE
DA
5,
20
LY
GALANTE
18
E
VILL
prit l'autre , férieuſent
& je ſuis fort trompé fi
dans peu de jours , je ne
vous en dis des nouvelles.
Ils auroient volontiers
bû desja à la ſanté de l'inconnue
, ſi , une Eminence
qu'on venoit d'annoncer ,
ne les avoit pas arrachez de
la table , où le vin & l'amour
commençoient
à les 0
mettre en train de dire de
de
belles choses .
e Le Gentilhomme qui
ue avoit ſi à propos mis la belle
Veuve ſur le tapis , fut au
devant du Cardinal , que
I ij
100 MERCURE
fon Maiſtre fut recevoir
juſqu'au pprreemmiieerr degré de
fon Eſcalier , & en meſme
tems il reconduifit l'Ambas
ſadeur de Pologne juſqu'à
fon Carrofle. Ce Miniſtrele
questionnaſi bien , chemin
faiſant , qu'il retourna chez
luy , parfaitement inftruit
de tout ce qu'il vouloit ſcavor.
Des qu'il fut à fon
Appartement , il appella un
Valet de chambre , à qui il
avoit ſouvent fait de pareilles
confidences & aprés
luy avoir avoüé qu'il eſtoit
desja , fur un ſimple recit ,
GALANT. 101
1
:
1
éperduëment amoureux
d'un objet qu'il n'avoit jamais
vû , il luy demanda
s'il croyoit pouvoir l'aider
de ſes conſeils de fon zele
& de ſa difcretion , dans
Tembarras où il ſe trouvoit.
Je feray , luy dit le Valet
de chambre tout ce
qu'il vous plaira ; mma.is puifque
vous me permettez de
vous donner des confeils ,
je vous avoüeray franche-
FL
د
ment , que je pennſiee que
le
portrait que vous me faites,
de la conduitte ſage & retirée
que tient la perſonne
Inj 1
102 MERCURE
dont vous me parlez , eft
fouvent le voile dont Te
fervent les plus grandes
avanturieres , pour attrapper
de meilleures dupes. Ta
pénétration eſt inutile icy ,
luy répondit l'Ambaffadeur
: tu ſçais desja ſon nom
& ſa maiſon , informe toy
ſeulement fi ce qu'on m'en
adit eft véritable ; nous
verrons aprés cela le parti
que nous aurons à prendre .
Le Confident ſe met en
campagne , il louë une
chambre dans le voiſinage
de la belle Veuveil fait
>
GALANT. 103
1
1
0
e
it
connoiſſance avec un de ſes
domeſtiques , qui le met
en liaiſon avec la femme
de chambre de la Dame
qu'il veut connoiſtre : enfin
il la voit , & il apprend
qu'elle va tous les jours à
la meſſe , entre ſept & huit
heures du matin , à l'Eglife
de ſainte Cecile. Il avertit
auffi toſt ſon Maiſtre de
tout ce qui ſe paſſe ; ce Miniſtre
ne manque point de
ſe rendre ſans ſuite à cette
Eglife , & de ſe placer auprés
de cette beauté qui n'a
garde de ſe meffier à pareil
I iiij
104 MERCURE
le heure , ni de fes char
mes , ni des ſoins , ni de la
dévotion du perſonnage
quiles adore. לכ
Cependant l'allarme fonne
,& le Valet de chambre
apprend avec bien de la
douleur , que la Damedont
ſon Maiſtre eſt épris , commence
à s'ennuyer à Rome,
&qu'enfin incertaine ſi elle
retournera en France par
Genes,où ſi elle repaſſerales
Alpes, elle veutabſolument
eſtre hors de l'Italie , avant
le retour de la mauvaiſe
faifon. A l'inſtant l'AmbafGALANT.
1ος
t
!
es
16
10
le
f
1
Tadeur informé , & defefperé
de cette nouvelles ſe
détermine à luy eſcrire en
tremblant , la lettre que
voicy.
N'eſtes vous venue àRome,
Madame , que pour y violer
le droit des gens ; fi les franchiſes
les Privileges des
Ambaffadeurs font icy de vostre
Domaine , pourquoy vous dé-
Domaine
goustez - vous du plaisir d'en
joüir plus long-temps ? Fapprends
que vous avez réfolu de
partir dans buit jours. Ab! fi
rienne peut rompre ou differer
ce funeste voyage, rende-z moy
106 MERCURE
donc ma liberté que vos yeux
m'ont ravie , & au milieu de
la Capitale du monde. Ne me
laiſſez pas , en me fuyant,la
malheureuſe victime de l'amour
que vous m'avez donné. Permettez
moy bien pluſtoſt de vous
offrir en ces lieux tout ce qui
dépend de moy , & en reeevant
ma premiere visite , recevez en
mesme temps , si vous avez
quclques sentiments d'humanité,
la fortune , le coeur , & la
main de
BELZESKI.
Le Valet de Chambre
fut chargé du ſoin de luy
rendre cette lettre à elle
meſme au nom de ſon Maître
, d'examiner tous les
mouvemens de fon viſage ,
&de lui demander un mot
de réponſe.
La Dame fut aſſez
émeuë à la vûë de ce billet ,
cependant elle ſe remit aifément
de ce petit embarras
, & aprés avoir regardé
d'un air qui n'avoit rien
de déſobligeant , le porteur
de la lettre , qu'elle
avoit vûë vingt fois ſans reflexion
, elle luy dit , ce
108 MERCURE
?
tour eſt ſans doute de voſtre
façon Monfieur mais
Monfieur l'Ambaſſadeur
qui vous envoye , ne vous
en ſera guere plus obligé,
quoyque vous ne l'ayez pas
mal ſervi. Attendez icy un
moment, je vais paſſer dans
mon Cabinet , & vous en
voyer la réponſe que vous
me demandez pour luy :
Auſſi-toſt elle le quitta pour
aller efcrire ces mors. S
Fe ne sçay dequoy je ſuis
coupable à vos yeux, Monfieur,
mais je sçay bien que je ne re
ponds que par bienfeance à l'hon-
>
BAGALAN 109
0
neur que vous me faites ,
aux avantages que vous me proposez
: & je prévoy que la
viſite que vous me rendrez , si
vous voulez , vous fera auffi
peu utile qu'à moy , puisque
rien ne peut changer la réfolution
que j'ay priſe de repaffer
inceſſamment en France.
Le Polonnois éperduëment
amoureux ( car il y
avoit de la fatalité pour elle,
à eſtre aimée des gens de ce
pays ) le Polonnois , dis- je ,
donna à tous les termes de
ce billet , qu'il expliqua en
ſa faveur, un tourde confo110
MERCURE
lation que la Dame n'avoit
peut- eſtre pas eu l'intention
d'y mettre; d'ailleurs il eſtoit
parfaitementbien fait , tres
grand ſeigneur , fort riche ,
&magnifique entout. Les
hommes ſe connoiſſent , il
n'y a pas tantde mal à cela.
Celui- cy ſçavoit aſſez ſe
rendrejustice , mais heureuſement
il ne s'en faifoit pas
trop à croire , quoy qu'il
ſentit tous ſes avantages.....
Vers les * vingt& une ou
vingt- deux heures , il ſe ren-
**C'eſt en eſté à peu prés vers les fix heures
du ſoir,ſelon noftre façon de compter.
GALANT. III
コ
el
dit au logis de la belle veuve
, qu'il trouva dans undeshabillé
charmant & modeſte
, mille fois plusaimable
qu'elle ne luy avoit jamais
paru .
Que vous eſtes , Madame ,
luy dit- il , transporté du
plafir de la voir , au deſſus
des hommages que je vous
rends ; mais en verité je vais
eſtre le plus malheureux des
hommes , fi vous ne vous
rendez pas vous meſme aux
offres que je vous fais Nous
nenous connonfons n'y l'un
ny l'autre , Monfieur , luy
70%
112 MERCURE
11
répondit - elle , & vous me
propoſez d'abord des chofes
dont nous ne pourrions
peut eſtre que nous repentir
tousdeux, mais entrons , s'il
vousplaît,dansun plus grád
détail,& commençons par
examiner , i la majeſté de
voſtre caractere s'accorde
bien avec les ſaillies de cette
paffion ; d'ailleurs n'eſt il
pas ordinaire , & vrayſemblable
qu'un feu ſi prompt
às'allumer, n'en eſt que plus
prompt à s'éteindre. Enfin
ſupposé que je voulutſe encorem'engager
ſous les loix
de :
GALANT. 113
1
1
del'hymen, ſur quel fondement,
àmoins queje nem'a.
veuglaſſe de l'eſpoir de vos
promeſſes, pourrois- je compter
que vous me tiendrez
dans un certain tems ce que
vous me propoſez aujourd'huy
. Ah ! Madame , reprit
ilavecchaleur, donnez
aujourd huy voſtre confentement
à mon amour , &
demain je vous donne la
main. Par quelles loix voulez
vous authoriſer des maximes
de connoiſſance &
d'habitude , ſur des ſujers où
le coeur doit décider tout
114 MERCURE
,
ſeul ; n'y a t'il point dans le
monde des mouvements de
ſympathie pour vous , comme
pour nous , & quelle
bonne raiſon peut vous dif
penſerde faire pour nous
enun jour,la moitié du chemin
que vos charmes nous
font faire en un inſtant. Je
ſuis perfuadé que vous avez
trop d'eſprit, pour regarder
mal à propos ces chimeriques
précautions , comme
des principes de vertu , &
vous eſtes trop belle pour
douter un moment de la
conſtante ardeur des feux
GALANT 115
mt
&
רש
la
גנ
que vous allumez. Cependant
ſi vos ſcrupules s'effrayent
de la vivacité de ma
propoſition,je vous demande
du moins quinze jours
de grace , avant de vous
prier de vous déterminer en
ma faveur ; & j'eſpere ( fi
vos yeux n'ont point de peine
à s'accouſtumer à me
voir pendant le temps que
j'exige de voſtre complaiſance
) que les ſentiments
de voſtre coeur ne tarderont
pas à répondre aux tendres
& fidelles intentions du
mien. Ne me preſſez pas da
Kij
116 MERCURE
vantage à preſent , Monfieur
, luy dit elle,& laiſſez
à mes reflexions la liberté
d'examiner les circonſtancesde
voſtre propofition.
Cette réponſe finit une
conteftation qui alloit inſenſiblement
devenir tres.
intereſſante pour l'un &
pour l'autre.
Monfieur l'Ambaſſadeur
ſe leva , & prit congé de la
belle veuve aprés avoir receu
d'elle la permiffion de
retourner la voir , lorſqu'il
le jugeroit à propos.
Ce miniſtre rentra chez
GALANT 117
-
luy , ravi d'avoir mis ſes affaires
en ſibon train , & le
lendemain au matin il écrivit
ce billet à cette Dame ,
dont il avoit abſolument refolu
la conqueſte.
Le temps que je vous ay don-
- né depuis hier , Madame , ne
fuffit-il pas pour vous tirer de
toutes vos incertitudes , s'il ne
ſuffit pas , je vais estre auffi indulgent
que vous estes aimable,
je veux bien pour vous efpargner
la peine de m'eſcrire vos
Sentiments , vous accorder, jufqu'à
ce soir , que j'iray appren
dre de vostre propre bouche , le
1
118 MERCURE
réſultat de vos reflexions.
Elles eſtoient desja faites
ces réflexions favorables à
T'heureux Polonois , & pendant
toute la nuit, cette belleveuve
n'avoit pû ſe refufer
la fatisfaction de convenir
en elle-meſme , qu'elle
meritoit bien le rang d'Ambaſſadrice.
Aufſfi luy fut-il
encore offert le meſme jour
avec des tranſports fi touchants&
fi vifs,qu'enfin elle
ne fit qu'une foible deffenſe
, avant de conſentir à la
propoſition de Mr l'Ambaffadeur.
En un mot toutes
GALANT. 119
!
les conventions faites & accordées
, entre elle & fon
amant,ſon voyage de France
fut rompu , & fon mariage
conclu , & celebré ſecretement
enquinze jours.
Legrandtheatredu monde
va maintenant eſtre le
champ où va paroiſtre dans
toute fon eſtenduë , l'excellence
du merite & du bon
efprit deMadame Belzeſca.
Elle reste encore preſque
inconnuë juſqu'à la declararion
de ſon hymen , qui
n'eſt pas plutoſt rendu public
, qu'elle ſe montre auſſi
120 MERCURE
4
éclairée dans les delicates
affaires de fon mary , que
fielle avoit toute la vie
eſte Ambaſſadrice,лэ тод
Les Miniſtres Eſtrangers,
les Prélats , les Eminences
tout rend hommage à fes
lumiéres. De concert aveo
fon Epoux , ſa pénerrap
tion abbrege , addoucit &
leve toutes les difficultez
de ſa commiffion : enfin
elle l'aide à ſortir de Rome
(ſous le bon plaifir de fon
Maſtre ) fatisfait & glorieux
du ſuccés de fonAm
baffade.altera teemal
هللا
GALANT. 121
Elle fut obligée pour le
bien de ſes affaires de repaſſer
en France avec ſon
mary : elle n'y ſéjourna que
trois ou quatre mois , de là
elle alla à Amſterdam , &
à la Haye , où elle s'embarqua
pour ſe rendre à Dant-
ZIK d'où elle fut à Varſovie
où elle jouit pendant
vingt-cinq ans , avec tous
les agréments imaginables,
de lagrande fortune , & de
la tendreſſe de ſon Epoux ,
qui fut enfin malheureufement
bleſſe à la Chaffe
d'un coup dont il mourut
May 1714.
L
127
MERCURE 122
quatreJours
Tavoir
apres la
Э
receu d'une façon toute
extraordinaire .
Rien n'eſt plus noble &
plus magnifique , que la
220
20
manière dont les Grands
Seigneurs vont à la Chaſſe
en Pologne. Ils menent ordinairement
avec eux , un
fi grand nombre deDomeftiques
, de Chevaux , & de
Chiens, que leur Equipage
reſſemble pluſtoſt à un gros
détachement de troupes reglées
, qu'à une compagnie
de gens aſſemblez , pour le
plaisir de faire la guerre à
GALANT. 123
+
20
وا
LEKCI }
des animaux. Cette précaution
me paroilt fort
raisonnable , & je trouve
qu'ils font parfaitement
bien de proportionner le
nombredes combatrants au
3
21091
nombre & à la fureur des
monſtres qu'ils attaquent.
Un jour enfin, Monfieur
Belzeſki , dans une de fes
redoutables Chaffes, fe laifſa
emporter par ſon cheval ,
à la pourſuite d'un des plus
fiers Sangliers qu'on cuſt
encore vû dans la Foreſt où
il chaſſoit alors. Le cheval
anime paſſa ſur le corps de
124 MERCURE
261
ce terrible animal , & s'abbatit
en meſme temps , à
quatre pas de luy. Monfieur
Belzeſki ſe dégagea, auflitoſt
adroitement des efriers
, avant que le Monf
tre l'attaquaft ; mais ils eftoient
trop prés l'un de Laura
tre & le Sanglier desia
bleffé trop furieux , pour ne
pas ſe meſurer
44
encore con-b
tre l'ennemi qui l'attendoit :
ainſi plein de rage , il voulut
ſe llaanncceerr fur luy , mais
dans le moment ſon ennemi
intrepide & prudent lui
abbattit la teſte d'un coup
GALANT.
1:5
ſi juſte , & fi vigoureux, que
fon fabre paffa entre le col
& le tronc de an
11
avec tant de viteſſe , que le
mouvement Violent avec
lequel il retira fon bras
entraîna fon 21911
corps , de ma
niere qu'un des pieds luy
manquant , il tomba à la
renverſe ; mais fi malheu
reuſement, qu'il alla ſe fen.
dre la tefte fur une pierfe
qui ſe trouva derriere luy.
Dans ce fatal inſtanttous
les autres Chaſſeurs arrivérent
, & emporterent en
pleurant , le Corps de leur
THAJAD
126 MERCURE
infortune maiſtre , qui vécu
encore quatre jours
qu'il employa à donner à
Madame Belzeſca les dernieres
& les plus fortes
preuves de ſon amour , if
la fiitt ſon heritiere univerſelle
, & enfin il mourut
adoré de ſa femme , & infiniment
regretté de tout
le monde.
il
Il y a plus de fix ans que
Madame Belzeſca pleure
ſa perte , malgré tous les
foins que les plus grands
Seigneurs , les Princes , &
mefme les Roys , ont pris
GALANT. 127
pour la conſoler. Enfin elle
eft depuis long-temps l'amie
inſéparable de Mada
infeparable
me la Palatine de ... elle a
maintenant foixante ans
paflez , & je puis affeurer
qu'elle est encore plus aimée
; & plus reſpectée ,
qu'elle ne le fut peut eftre
jamais , dans le plus grand
efclat de fa jeuneffe. On
parle meſme de la remarier
aun homme d'une fi grande
distinction
, que , ce
bruit , quelque fuite qu'il
ait eft toutccee qu'on en peut
dire de plus avantageux ,
Lin
128 MERCURE
pour faire un parfait éloge
de ſon mérite , & de fes
vertusaises
Fermer
Résumé : HISTOIRE nouvelle.
La peste à Varsovie pousse de nombreux habitants, dont la Palatine et Madame Belzesca, à se réfugier à Dantzic. Madame Belzesca, de son vrai nom Georgette Pelagie, originaire de Touraine, est célèbre pour sa beauté et ses aventures amoureuses. Elle épouse un cavalier après qu'il l'a sauvée lors d'un naufrage, mais leur mariage se détériore avec le temps. Devenue veuve, Pelagie s'installe à Paris avec son fils et attire de nombreux admirateurs. En 1714, un seigneur polonais tente de l'enlever, mais un cavalier français découvre le complot et la protège. Le texte raconte plusieurs épisodes. Dans le premier, Pelagie est protégée par un cavalier français contre le comte Pioski. Après diverses péripéties, elle est ramenée en sécurité à Paris. Le comte défie le cavalier en duel et est vaincu. Le cavalier finit par épouser une autre femme charmante. Un autre récit suit Madame Belzesca, dont les mariages marquent des étapes vers sa fortune et son bonheur. Après la mort de son mari, elle prie pour sa fille malade et voyage à travers l'Italie. À Rome, une belle veuve évite les aventures amoureuses et insiste sur une relation amicale. Madame Belzesca converse avec un ambassadeur polonais qui souhaite l'épouser promptement. Elle accepte après un délai de réflexion et ils se marient secrètement. Madame Belzesca aide son mari dans ses affaires diplomatiques. En 1714, Monsieur Belzeski meurt après une attaque de sanglier et la nomme son héritière universelle. Madame Belzesca pleure sa perte pendant plus de six ans et devient l'amie inséparable de Madame la Palatine. À soixante ans, elle reste respectée et aimée, et on envisage de la remarier. Le texte mentionne également la grandeur des chasses en Pologne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
19
p. 24-82
HISTOIRE.
Début :
Ces admirables Heroïnes dont les Romans nous font de si [...]
Mots clefs :
Amour, Madame, Champ, Amant, Ami, Temps, Dames, Concierge, Main, Lettre, Fille, Main, Cheval, Mademoiselle , Rivale, Nuit, Chambre, Père, Famille, Hymen, Paris, Amitié, Honneur, Liberté, Curiosité, Repos, Femme, Mère, Village, Bois
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE.
HISTOIRE
Ces admirables Heroïnes
dont les Romaris nous font
de fi brillants portraits ,étoient
autrefois dans l'uſage commode
de courir le monde dans
des chars, ou fous des palefrois.
Un Chevalier amoureux , un
Ecuyer fidele , une aimable
Compagne , ou du moins
unc
GALANT. 25
une Suivante difcrete , les
accompagnoient dans tous les
hazards où les expoſoit à cha
que inſtant leur excellente
beauté. Un monſtre , un bart
bare , ungeant , un lache
raviffeur ,& ſouvent un rival
infortuné , les rencontroient
dans un defilé , au fonds d'une
forêt, au piedd'une montagne,
ou au paſſage d'un fleuve. La
il étoit fans doute queſtion de
faire preuvede valeur. Le ſang
couloit de toutes parts , & la
Princeſſe alloit eſtre la proye
d'un perfide ennemi , ou d'un
tigre affamé , file Ciel n'eût
Octobre 1715 . C
26 MERCURE
H
envoyé l'intrepide Chevalier
aux Armes noires. Alors le
combat changebien de face ,
le monstre eſt ſur le champ
immolé à ſa juſte fureur , l'int
fame raviſſeur a déja mordu
la pouffiere , ou le geant eft
exterminé. Le Heros quitte
à l'inſtant les étriers ,deſcend
precipitamment de cheval ,&
d'un air extafié de labeauté de
la divine perſonne qu'il vient
d'arracher à ſes cruels ennemis,
il va ſe proſterner à ſes pieds ,
&la remercier tres- humblement
de la gloire qu'il a en ce
jour d'être ſon liberateur.
GALANT. 27
C'eſt aux voeux qu'elle a faits
pour luy , qu'eſt dû l'éclat de
ſa victoire. De son côté la
Dame le felicite,&aprés maint
&maint complimens , il la
mene dans un ſuperbe Palais
qui eſt environ à un mille du
champ de bataille. Là ils ſe
contentpar interpretes les differentes
avantures de leurs
vies , & bientoſt par bricole
tous les liens du ſang & de
l'amitié les uniſſent à jamais.
Ona ,grace au temps qui
détruit tout , &àdes reflexions
fortfages , bien abregé main
tonant toutes ces façons. Au-
Cij
28 MERCURE
jourd'huy les belles coutent
le monde fans tant de ceremo
nies ,&ferencontrent heureufement
ſur les grandes routes ,
comme des Pelerins, En voicy
un exemple recent entre mille.
Entre Morfontaine & Bertrandfoſſe
deux Villages fruez
environ à neuf ou dix lieuës de
Paris , un beau jour du mois
d'Aouſtvers les quatre heures
du matin ,une jeune & belle
fille fut rencontrée par un Part
ſan , au milieu d'un champ.
Elle étoit vêtue d'un habit de
tafetas rayé , fon juppon étoit
detafetas couleur de rofe, avec
GALANT. 29
un point d'Eſpagne d'argent ,
pourpla coëffureelleavoit une
garniture àdentelles negligée,
elle avoit une jambe chauffée
dunbas de ſoye verte& l'autrehat
telle portoir ſes ſouliersen
pantoufle , & fc promendit
triſtement ſur un tendbergazom
si ab his
Dés que le Paysan l'eût apperceu,
ſa curiofité le conduifit
vers elle hé mon Dicu ! luy
dit-il , Mademoifelle , que faites
vousfichaatin fur cette per
louze ,il y a une demie heure
que je vous examine de loin ,
vous devriez être bientôt laſſe
:
Ciij
30 MERCURE
de vous promener. Il eſt way,
mon amy, luy dit elle ,quiby
adéjalongtenis que jemepro
mene ,& j'ay envie de me pros
mener encore. Je n'aurois pas
pris la liberté de vous parler ,
luyrépondit-il, ſije vous avois
creu habitante de ces lieux .
mais je ſuis de la maiſon de
M. de H** qui eft Seigneur
de Morfontaine,&dont vous
voyez le Château; une perfon
ne miſe comme vous , ne peut
ici demeurer que chez luy , &
vous n'y demeurez pas. Celá
eſt encore vray, reprit labelle;
mais M. de H ** ne sçauroit
GALANT. 31
trouver mauvais qu'on ſe promene
fur ces terres : paſſez vô
tre chemin ,mon amy , & me
laiſſez en repos. Le Payſan qui
alloit à ſa Ferme quitte ſa route,
au lieu d'aller à ſon travail
&retourne fur fes pas pour
annoncer cette avanture à fon
Village: en chemin il rencon
tre un Garde chaſſe de ſon
Mailtre ,&le mene à l'endroit
où il avoit laiſſé cette belle in
connue. Le Garde-chaffe luy
fait le même compliment que
lePayfanluy avoit fair. En verité
, luy dit elle , les gens de
ee Pais cy ſont étrangement
Ciiij
32 MERCURE
curieux, je me promene ,yous
dis- je & n'ay rien davantage
à vous dire. Mais , Mademoifelle
reprend l'autre , vous
vous tuez à force de vous promener
; & que vous importe ,
luy ditzelle bruſquement, font
gelà vos affaires ,& n'eſt il pas
permis de chercher de filence
& le repos au mitica d'un
champ, en un mot vous n'a
vez rien à voir à ce que je fais
ici , & votre curiofité eſt une
curioſité extravagante. C'eſt
voſtreinterêt ,luy répondit il,
qui me porte à vous faire ces
queſtions , le Soleil eſt déja
GALANT 35
haut ,jecrains que la chaleus
ne vous ſoit nuiſible ,& vous
me feriez un vray plaifir de
vouloir bien accepter, unaſyle
dans ma maiſon. A la bonne
heure,Monfieur ,luy dit-elle,
vous pouvez m'y mener. Elle
ſe laiſſa conduire au Château
deMorfontaine ,dont le pere
de ce Garde - chaſſe étoit le
Concierge. Il l'introduit dans
une grande chambre , où d'abord,
aprés l'en avoit mis de
hors ,& enavoir ferméla por
te , elle ſe jette ſur un lit , où
elle s'endort tranquillement.
Pendant ſon, ſommeil la
1
3144. MERCURE
Concierge entre , s'approche
dulit fans bruit , & va de prés
examiner les traits de cetre
jeune perſonne. Tant de gra
ces&tant de charmes l'éton
nent ſi agréablement ,qu'elle
attend ſon revcil en l'admi
rant. Au moment qu'elle luy
voit ouvrir les yeux , vous venez
, lui dit- elle , Mademoiſelle
, de dormir d'un ſommeil
affez doux , n'auriez vous pas
maintenant beſoin de manger.
Ouy , Madame , lui répond
cette aimable inconnue , je
mangeray volontiers , & tour
ce que vous voudrez bien me
د
GALANT. 35
donner me fera plaiſir , parce
qu'il y a déja longtems que je
n'ai pris de nourriture. On lui
fert auffitoſt tout ce qui peut
fatisfaire ſon goût & ſon appetit.
A la fin de ce repas , la
Concierge la queſtionne , que
faiſicz-vous , luy dit-elle, àune
heure auffi induë , dans le
champ où l'on vous a trouvée.
Je me promenois , Madame
lui répond-elle àſon ordinaire.
Mais qui vous astconduit en
ces lieux ? mon étoile. Y connoiſſez
vous quelqu'un ? perfonne.
Etes vous des environs
de ce Village ? non, D'où eres
36 MERCURE
vous dond ? de loin. A qui apa
partenez- vous ? à ma Famille.
Ou demeurent vos parents ?
chez eux. Eſt cela tout ce que
vous me voulez dire ? ouy. La
Concierge rebutée de ces mot
noſyllabes va trouver Madame
de H ** qui faifoit alors
une reprise d'ombre avec des
Dames de les amics qu'elle
avoit invité à venir paffer les
beaux jours à la campagne. La
nouveauté des choses qu'elle
entend la détermine à quitter
fur le champ ſon jeu ,pour at
Her voit l'extraordinaire pet
fonne dont on vient de lu
GALANT. 37
faireun fibizarre recit.Les Dames
avec qui elle étoit , auſſi
curicuſes qu'elle , la ſuivent
auffitoft , & elles entrent enſemble
dans la chambre ou
l'on avoit mis l'inconnuë . La
belle à qui il manquoit un bas ,
& qui s'étoit apparemment attendue
à une pareille viſite
avoit profitéde l'absence de la
Concierge pour ſe mettre entre
deux draps.
Lelit eft aujourd'hui , com
ةيبرعلا
me iill a,je penſe,toûjours été,
le vrai champ des Dames ; il
ur fert de cabinet de toilet-
L
ZUST
re, de falle d'audience , de bu
38 MERCURE
reau de nouvelles , comme de
theâtre à la galanterie.Celle-ci
qui n'étoit aſſeurement pas
une bête , s'étoit prudemment
emparée de celuy de la Concierge
pour y joüer le rôlle
qu'on va lui voir repreſenter.
Dés qu'elle vit Madame de
H ** & les Dames qui l'accompagnoient
, elle leur fit
donner des ſieges par les Domeſtiques
qui les avoient fuivies
, elle les pria fort civilement
de s'affeoir , & aprés
C
quelques compliments generaux
, elle adreſſa particulierement
la parole à la Maiſtreſſe
GALANT. 39
de la maison. Madame , luy
dit elle oſcrois-je vous de
mander quel eſt préciſement le
motif de la viſite que vous me
faites l'honneur de me rendre,
on vous a dit ſans doute des
choſes ſi ſingulieres de moy ,
que vous n'avez pû vous refufer
à la curiofité d'examiner
vous-même l'objet de ces nouveautez.
Heureuſe encore fi
on ne m'a pas fait paſſfer dans
voſtre eſprit pour une folle.
Mon avanture eſt rare , mais
elle eſt naturelle ; & tous les
évenemens que l'amour fait
naître quelque yernisode
40 MERCURE
dereglement qu'ils puiſſent
répandre fut notre conduite ,
font, ſelon moy ,juftificz toûjours
par l'amour. Je croy
Mademoiselle ,luy dit Madamede
H... que dans toutes
les actions de la vie , chacun a
lamême indulgence pour foy,
& qu'on ne manque jamais
d'être ingenieux àſe diſculper
d'avance de tout ce qu'on
appellefaute , à Dicune plaiſe
neanmoins que je veüille dire
par-là ,que vous ayez beſoin
avecnous de l'art avec lequel
tout le mondes'efforce d'autorifer
fa conduite. Nous ne
concevons ,
GALANT. 41
;
concevons ,ny ces Dames , ny
moysaucun prejugé qui vous
foit defavantageux ,& nous
ſommes perfuadées que vôtre
jeuneffe , voſtreeſprit,&voſtre
beauté (quoyque ces avantages
ſojent ſouvent funeſtes à
eclles qui en jouiffent ) ne font
aucuntortàvoſtre ſageſſe. Jo
ne vous parle quede ce que je
voydecharmanten vous ,Mademoiselle,
de grace appreneznous
maintenant ce que nous
ne foavons pas & que nous
ſouhaitons apprendre.
Quelque extraordinaire
Octobre 1715 . D
L
42 MERCURE
reprit elle , que foit le détail
des choſes que vous me de
mandez , je n'ay garde de
vous/ refuſer de vous conter
une hiſtoire dont le recit
&voſtre indulgence addouciront
ſans doute mes peines.
Ecoutez moy & foyez per ſuadées
de la veritédetout ce que
vous allez entendrenq novin
J'ay reçu le jour à Dijon , *
mes parents y font diftinguez
dans la robe , ils y poffedent de
grands biens , &mon pere eſt
*Elle les nomma , & leurs noms&
leurs qualitez farent connus de toute la
Compagnie.
GALANT. 43
シー
leChefde toute nôtre famille.
J'ay un frere de qui je ſuis
l'aînés& je n'ay pas encore
dix-huit ans. A neuf on me
mit au Couvent de ** où
jay reſté juſqu'à ma quinzić
me année , que l'on m'en retira
pour me donner en mariageàunjeuneGentilhomme
dont lepere étoit ami du mien.
Avant de nous marier on vou.
lutexaminer ſi nos inclinations
ſympathifoient enſemble , &
s'il y avoit lieu d'efperer de
nôtre union , toutes les ſuites
d'un bon ménage. Mon
prétendus ypritapparemment
Dij
44 MERCURE
1
fort mal , ou je ne me trouvay
point de diſpoſition à l'aimer
, auffi ne l'aimay-je ja
mais. Enfin il m'ennuya , me
rebuta , & me dégoûta tellement
de ſa perſonne pendant
une année entiere , que je
ſuppliay mon pere de me remener
au Convent. Le jour
que je luy fis cette priere
j'eſſuïay de luy & de ma meto
un orage d'injures . 127
Les peres veulent êtreobéis,
ils veulent forcer impunément
les inclinations de leurs enfans,
c'eſt leur manic , & ce fera
peut eſtre la nôtre , lorſque
GALANT. 45
nous aurons des enfans commecux.
con ob fol
Mon pere eſt violent; mais
bon , & ma mere eſt toûjours
d'une humeur intraitable : elle
n'a que trente-cinq ans ,& il
y a long-temps que je m'apperçois
que je ſuis l'objet du
monde le plus chagrinant
pour elle. Mon hymen avec
le Gentilhomme dont je viens
de vous parler la délivroit du
déplaifir de me voir luy ravir
tous les jours fans deffein , des
hommages qu'elle avoit la
bonté de croire meriter
mieux que moy. Je ne voulois
46 MERCURE
abſolument pas entendre par.
ler du parti qu'elle me propo
foit. Une mere jeune ne par
donne jamais ces deſobéiflances
:
Pendant tout le temps que
mon prétendu m'avoit importuné
de la fadeur de ſes ſoupirs
, un jeune Cavalier qui
venoit affiduement au logis,&
pourqui ma mere avoit toute
la conſideration imaginable ,
avoit trouvé le cheminde mon
coeur. L'intelligence parfaite
que par ſon efprit & fa difcretion
il entretenoit avec moy,
au milieu de l'affreuſe con
CALANT. 47
८
trainte où nous vivions , m'avoit
fait concevoir une ſitendre
eftime de ſon merite, que
je ſongeois éternellement à
luy. Dés le premier jour que
nous nous vimes , l'époux
qu'on me deſtinoit fut la
victime des fentimens qu'il
m'inſpira Luy faifois-je aucun
tort ? j'imitois en ce ſeul point
l'exemple que me donnoitma
Ce ne fut en un mot qu'à
la confideration de ce nouvel
amant que j'eus la patienced'écoûter
fi long temps les foupirs
d'un autre. Je crûs que
48 MERCURE
fonrival ſe rebuteroitdesmau
vais traitemens qu'il recevoir
de moy ,& qu'à la fin il ſelat
feroit de m'importuner ; mais
le contraire arriva ,&fon opil
niatreté fit avorter toutes nos
ofperances.
Je fus ainſi , aprés bien d'i
nutiles instances , remenée au
Convent où j'avois paffé les
premieres années de ma vie.
MonAmant fut quelque tems
inconfolable de mon abfence,
il ceffa de voir ma mere qui en
penſa mourirde douleur ;mais
la raiſon & l'amour ſe réünif
fanr, il fongea à tous les ex
pedients
GALANT. 49
pedients qui pouvoient lerapprocher
de moy , & le raffeurer
contre les perils auſquels
pouvoit m'expoſer l'éclat de
1
Que les précautions desAmants
font vaines ! aprés bien
des reflexions & des meſures
qu'ils croyent bien juſtes , ils
ne ſedonnent ſouvent la main
que pour ſe precipiter enſemble!
Cleante ( fouffrez , Mefdames
, que je nomme ainſi ce
cher objet de mon amour ,
Cleante , dis je , m'écrivit une
Lettre qui me fut tenduë par
Octobre 1715 . E
so MERCURE
une Tourriere , qu'une femme
ingenieuſe & ardente à nous
ſervir , avoit adroitement mis
dans nos intereſts .
Voicyles propres termes de
ſa Lettre.
Ilfaut, ma chereJulie , que je
vous voye ou que je meure. S'il
vous reſte quelque envie defauver
mes jours du malheur qui les
menace, approuvez toutes les mefures
queje vaisprendre pourm'af
feurer du bonheur de vous revoir.
Fay le Carnaval dernier effſayé
pluſieurs fois vos habits , ils
m'alloientfibien (vous lesçavez)
qu'aw Bal , tout le monde me prit
GALANT. SI
pour vous. Fay esté en poste à
Paris oùj'en ayfaitfaire qui me
vont à merveille; avec leſecours
&par le moyen de Dorinne , je
wais me mettre en penſion dans
voſtre Convent. Ne vous revoltez
point contre cette propoſition ?
ne craignez rien ? ma difcretion
vous est connuë; je ne vous demande
que de l'amour & du
courage.
Je fremis de crainte à la
lecture de cette étonnante
Lettre ,j'enviſageai en unmoment
toute l'horreur des périlsoù
ſe precipitoit mon malheureux
amant , &je fus vingt
E ij
52 MERCURE
fois fut le point de luy répóndre
d'une maniere capable de
le dégouter de la temerité de
fon entrepriſe , & peut être
même de l'amour dont il brûloit
pour moy ; mais ce même
amour en mon ame
luy les dangers preſque éviGALANT.
53
:
amour. Enfin je luy écrivis
ces mots .
ene
Soit foibleſſe , amour , ou fermeté
, je ne balance plus , cruel ,à
vous accorder le conſentement que
vous éxigez de moy , ma tendreße
pour vous vous le refuse , voſtre
amour me l'arrache erje ne me
rends que parce qu'une amante
éprise ne peut rien commmee moy د
que ceder aux volontez d'un
amant tel que vous.
Je vous laiſſe à penſer ſicerte
Lettre flatta ſes defirs im
petueux. Elle fit un ſi prompt
effer , que le même jour Dorine
qui étoit noſtre confidente
1.
E iij
54 MERCURE
le vint preſenter ſous le nom
de ſa niece à la Superieure du
Convent pour la recevoir en
qualité de Penſionnaire , qui
avoit , à ce qu'elle diſoit, beau .
coup de vocation. La Superieure
leur fit le plus obligeant
accueil du monde , & la nouvelle
Penſionnaire qui avoit
pris le nom de Mademoiselle
de Sainte Claire , mangea le
même ſoir au Refectoire avec
nous. La fraîcheur , la blancheur
de fon teint, ſa modeſtie,
ſa douceur , ſes graces la firent
bien toſt paſſer entre nous
pour une fille parfaite , nous
GALANT. SS
reſtâmes ainſi quelques jours
enſemble ,fans nous marquer
aucun attachement particulier,
ravie cependant au fonds
du coeur de joüir de la preſence
de mon Amant.
La ſympathie qui étoit entre
nous deux nous rapprocha
bientoft , Mademoiselle de
Sainte Claire s'attacha àmoy ,
&je m'attachai à elle comme
à la plus aimable Penſionnaire
du Convent. Deux mois s'é
coulerent ainſi dans les plaiſirs
de la plus charmante union du
monde , & nous joüirions
peut être encore de la même
E iiij
36 MERCURE
maniere,&dans la mêmeMaifon
, de la douceur d'être enſemble
, fi une de nos Compagnes
, plus claire voyante
que les autres , n'avoit pas demêlé
malheureuſement que
Mademoiselle de Sainte Claire
n'étoit fien moins qu'une fille.
Cette funeſte découvertesila
rendit amoureuſe de mon Amant
, elle devint ma rivale ,
elle cût même la cruauté de me
faire ſa confidente , bienafleu
rée que je ne trahirois jamais
"fon fecret. Je declarai auffitoft
à Cleante les frayeurs mortels
des dont m'agitoit la crainte
GALANT 57
que ce terrible déguiſement
n'allât juſqu'à la Superieure ,
& je le déterminai à ſe ſauver
au plus tard dans deux jours
par unedemie brèche quiétoit
alors aux murailles du Jardin.
Je conſens , me dit il , à tout
ce que vous voulez ; mais je
veux qu'à voſtre tour , vous
conſentiez à ce que j'exige de
vous. Si je me fauve de ces
lieux , il faut abfolument que
vous m'accompagniez dans ma
fuite. Que deviendriez vous
ici , ſi je vous ylaiſſois ? quelles
perfecutionsn'auriez vous pas
à effuïer de vos Compagnes ,
58 MERCURE
des Religieuſes , & de voſtre
Famille ? je vais faire avertir
Dorine de tout ce qui ſe paffe ,
elle ne demeure pas loin de ce
Convent , pour eſtre plus à
portée de nous ſervir , je vais
luy écrire de venir inceſſamment
ici , & je conviendrai
avec elle au Parloir ,de tout ce
qu'il faudra qu'elle faffe pour
noſtre delivrance.
Le même jour Dorine arri
va , il lui conta tous les malheurs
dont nous étions menacez
,& lui ordonna d'envoïer
le ſurlendemain à onze heures
du ſoir derriere les murs du
১
GALANT.
4
Jardindu Convent , fonValet
de chambre& ſon Laquais
avec deux chevaux de main ,
pour luy& pour moy, &deux
autres pour eux. Cependant il
fit bonne mine à ma rivale.
Dés que l'heure deſtinée
pour noſtre fuite , fut arrivée,
je deſcendis dans le Jardin ,&
àla faveur des tenebres je me
rendis en tremblantau lieu où
Cleante m'attendoit ; mais au
lieu del'yrencontrer, j'y trouvai
cette cruelle ennemie de
noſtre repos.Elle me prit par
la main, m'embrafla & me dit
en pleurant : Non , belle Julie ,
60 MERCURE
vous ne vous fauverez pas fans
moy. J'ay examiné toutes vos
demarches , j'ay deviné voſtre
complot Je vais mourir ſi
vousm'abandonnez ; mais non
je ne vous perdrai pas , vous ne
me quitterez point , & vous ne
me laiſſferez pas ici la ſeule&
malheureuſe victime de mon
funeſte amour, ou ſi vous avez
formé ce cruel deſſein , mes
cris vont attirer tant de monde
en ce lieu , qu'il vous fera
impoſſible de vous dérober à
ma vengeance. Sur ces entrefaites
Cleante arriva. Sa prefence
nous raffeura toutes
4
GALANT. 61
deux ,& il lui promit de l'emmener
avec nous Nous efcaladâmes
enfin la muraille, non
fans beaucoup de peur & de
peine : dés que nous fûmes de
l'autre coſté , nous montâmes
à cheval , Cleante me mit en
croupe derriere lui,& nous arrivâmesainſi
àun Village éloigné
de deux lieuës du Convent.
Cleante y avoit du bien,
une bonne femme qui étoit la
Fermiere d'une terre qui luy
appartenoit , nous y receut le
mieux qu'il luy fut poſſible.
Nous y demeurâmes cachez
toute la Journée , & la nuit
62 MERCURE
ſuivante nous continuâmes
nôtre route avec un chevalde
plus. Le troiſième jour nous
arrivâmes à Auxerre. Cleante
me dit qu'il y avoit un amy ,
qui , aſſeurement , nous aideroit
à nous défaire de mon importune
rivale; mais en verité
peut- on fairele moindre compte
, & établir aucun fondement
ſur la foydes amis d'aujourd'huy.
Acaſte , c'eſt le nom que
vous me permettrez , s'il vous
plaît , de donner à ce perfide
amy. Acaſte , dis - je , nem'eût
pas pluſtoſt vûë , qu'il fit, àl'é
GALANT. 63
+
gard deCleante , ce que marivale
faifoit au mien. En un
mot il m'aima ,&bien loin de
fervir ſon amy , comme il le
lui avoit promis , il fit tout le
contraire. Pour vous défaire ,
lui dit-il , de cette perſonne ,
dont la tendreffe vous gêne ,
abſentez-vous d'ici pour quel
ques jours , allez vous informer
des bruits qu'on répand
contre les trois Penſionnaires
qui ſe ſont ſauvez duConvent
de ... Les ſoupçons ne tomberont
certainement pas fur
vous , qu'on a crû à Paris pendant
tout le temps qu'on ne
64 MERCURE
vousa pas vû àDijon. Voyez
voſtre famille,mettez quelque
ordre à vos affaires que voſtre
amour& voſtre negligenceont
fans doute fortodérangées
rendez même quelque viſite
aux parens de Julie ,& fçachez
d'eux juſqu'où les portesleut
reffentiment contre elle. Enfin
determinez- vous, par toutes
les raiſonsque je viens de vous
dire , à faire ce voyage ; mon
amitié pour vous , le loin de
vos intereſts &celuy de voſtre
amour , font les motifs qui
doivent vous y refoudre.
Je fus témoin de cette converſation
GALANT. 65
verſation qui me parut fort
raisonnable , & j'encourageai
moy- mêmeCleante à me quir
ter , dans l'eſperance de le revoir
bien- toft. Il fut enfin
réſolu à l'heure même , qu'il
partiroit le lendemain matin :
& cela fut executé avec toures
les circonstances douloureuſes
qui accompagnent la
ſeparation de deux amants.
Le même jour Acaſte pour
n'avoir point de témoins de la
perfidie qu'il refervoit à fon
amy, fit monter bongré malgré
, ma rivale à cheval , &la
fit inhumainement conduire
Octobre 1718. F
66 MERCURE
chez une tante qu'elle avoit
àdeux lieuës d'Auxerre , ſans
que fes cris , ſes prieres & fes
larmes puffent le détourner
del'execution d'un deſſein qui
la menaçoit,à ce qu'elle diſoit ,
du plus grand malheur du
monde. J'eûs beau luy reprefenter
qu'il facrifioit noſtre
fecret à l'indifcretion , à la
douleur & à la vengeance de
cette malheureuſe fille , il ne
tint compte dema remontran
ce &fes gens l'emmenerent où
illeur ordonna de la conduire.
Je n'ay depuis appris aucune
de ſes nouvelles. Aprés cebel
GALANT. 67
exploit , il vint me proteſter
qu'il n'avoit envisagé que
mon intereſt& monrepos, en
me défaiſant d'une compagne
ſidangereuſe, il me dit adroitement
qu'il avoit remarqué
qu'elle n'étoit pas auſſi indifferente
à Cleante , que je le
croyois. Qu'au reſte , s'il
m'importoit que mon amant
aimât ma rivale , il ne ſeroit
pas difficile de les réünir : que
pourluy , il luy étoit impoffiblede
faire à coſté de moy un
fi aveugle choix. Il m'avoüa
enfin qu'il m'avoit aimé dés
lepremier inſtant qu'il m'avoit
Fij
68 MERCURE
vûë , & qu'il me conſacroit
lereſte de ſa vie. Je fremis à
cette épouvantable declaration
,tous mes ſens furent ſaiſis
d'un ſi grand étonnement que
je ne pus m'empêcher de luy
dire toutes les injures que la colere&
le defefpoir me mirent à
labouche.Je le traitaid'homme
fans foy , fans honneur
de perfide ami. Arrêtez ,ditil
, belle Julie , & ne croyez
pas que j'aye fait de gayeté
de coeur une infidelité à mon
ami , en vous aimant. Ce n'eft
pas ma faute fi vous eſtes infiniment
aimable , & la raifon
د
GALANT. 69
qui merendamoureux ne doit
pas me faire un crime de mon
amour. Ce beau nom d'amitié
que vous atteſtez tant de fois ,
eſt un foible titre contre une
paffionplus forte. J'eûffe fait
plus aprés vous avoir vue ,
je vous aurois facrifié juſqu'à
ma Maîtreffe , ſi j'en avois cu
une , lorſque le fortvous con .
duifit icy. J'y ay un credit qui
nevous fera pas inutile. Profitez
, fi vous m'en croyez , de
l'occaſion , acceptez l'offre que
je vous fais de ma fortune
&de ma main. Noſtre hymen
ne dépend que de vous 2
70 MERCURE
ſi vous conſentez àm'épouſer.
Vous ne répondez rien: Non
lâche , luy dis- je , ſi je te répondois
, je te dirois que je gemis
de me voir expoſée comme
je le ſuis aux fureurs du
plus indigne de tousles hommes
. Allez , reprit- il , belle
Jolie,avec une douceur cruelle,
quelque jours appaiferont ce
grand courroux; mais puiſque
Cleante devoit vous mener à
Paris , je vais en ſa place prendre
ce ſoin , diſpoſez-vous à
faire demain ce voyage avec
moy , voilà pour aujourd'huy
tout cequi me reſte àvous dire.
GALANT. 71
Il alla ſur le champ donner
ſes ordres à ſes domeſtiques ,
pendant que je fondois en
larmes dans la chambre où il
m'avoit laiſſée. Le lendemain
à la pointe du jour , il me fit
éveiller par une femme qui
m'aida à m'habiller , &qui me
conduiſit juſques dans la cour,
où je trouvay une chaiſe attelée
& preſte à partir. Acafte
:
vint me forcer d'y monter , &
ymonta luy même aprés moy.
Un valet à cheval & un poftillon
compoſoient tout nôtre
équipage. Il y a quatre jours
aujourd huy que nous ſommes
72 MERCURE
en route , & c'eſt l'avanture
qui nous eſt arrivée hier au
foir que je ſuis redevable de
Phoſpitalité genereuſe que
vous m'accordez fi obligeament.
Hier vers les cinq heures du
foir quatre voleurs deguifez en
Payſans,nous ont arreſté ſur le
grandchemin,ils ont detourné
nôtre chaiſe , & l'ont menée
dans un bois qui eſt environ
à trois lieuës d'icy ; le valet qui
étoit à cheval & qu'ils avoient
ſaiſi le premier a eſté lié à un
arbre , Acaſte & le poftillon à
deux autres ; pour moy ils
meditoient
GALANT. 73
→
:
meditoient de m'emmener
avec eux lorſque des coups de
fiflets qu'ils ne connoiffoient
pas , & qu'ils ont pris , autant
que j'ay pû le comprendre ,
pour des ſignaux d'Archers ,
les ont fait changer de deſſein.
Ils ont pris ſur le champ le
partide regagner le grand chemin
, & m'ont laiſſe en liberté
au milieu du bois , aprés nous
avoir néanmoins pris tout ce
qu'ils ont pû nous prendre. Je
les ay à peine perdu de vûë,que
j'ay été voir file perfide Acaſte
& ſes domeſtiques étoient
liez d'une maniere à ne pou-
Octobre 1715 . G
74 MERCURE
voir ſe détacher ſans le ſecours
des gens que leur bonne ou
mauvaiſe étoile conduiroit
dans cebois, je luy ay fait tous
les reproches que meritoit ſon
infidelité , & ma harangue finie,
je me fuis courageuſement
derobée à ſa vûë , par un petit
ſentier que j'ay ſuivi , juſqu'
ee que j'aye trouvée la campa
gne. J'ay marché encore au
moins une bonne heure à travers
les champs , tant j'appre.
hendois de me retrouver fur
les grandes routes , & même
d'entrer dans aucun Village.
La nuit enfin a rallenti mon
GALANT. 75
ardeur. Je me fuis arrêtée accablée
de foif & de laffitude
à une petite maiſon au
milieu de la Campagne environ
à un quart de licuë
d'icy; une bonne femme qui
en étoit la Maitreffe m'y a
reçûé avec toute l'humanité
poffible , j'y ay paſſe la nuit
aſſez tranquillement , quoique
fort mal à mon aife , & ce matin
à la pointe du jour,j'en fuis
fortic pour me promener ſur
le gazon où vos gens m'ont
rencontré. Pour le bas qui me
manque , je l'ay cherché en
m'habillant , je ne l'ay pas
L'
Gij
96
MERCURE
trouvé & je m'en fuis paffée.
Voilà , Madame , continuat-
elle , en adreflant la parole à
la Maîtreffe du Chaſteau , ce
qui m'eſt arrivé de plus confi
derable en ma vie. Je ne vous
ay pas dit un mot qui ne foit
veritable , la bonnefemme qui
m'a recueilly hier au foir,vous
certifiera qu'elle m'a cette nuit
donné un aſyle chez elle , & fi
l'on envoyoit dans le bois , il
feroit peut eſtre encore temps
de delivrer l'infidele Acaſte.
Mais , Madame , je vous prie
de n'en rien faire , à moins que
vous ne deffendiez abſolument
GALANT. 77
aux gens à qui vous pourriez
donner cette commiffion , de
luy parler de moy. Du reſte
n'imputez qu'à l'amour , tout
ce que vous pouvez trouver de
blamable dans ma conduite ,
trop heureuſe ſi mon hymen
avec Cleante , peut un jour en
jultifier les fautes. Non, belle
Juhe , luy dit Madame de H..
Necraignez pas que nous vous
faffions icy des remontrances
qui vous affiligent , pour moy
je veux vous ſervir , d'une
maniere qui ne vous laiſſe rien
à fouhaiter Ecrivez une, letfreràCleante
, mandez luy , la
Giij 1
78 MERCURE
perfidie d'Acaſte , & deffendez
luy expreffément de ſervanger
d'un crime dont la fortune á
pris foin de le punir. Preffezle
de ſe rendre icy le plû toft
qu'il pourra, afin que vôtre
réunion hâte vôtre Hymen.
Pour moyje vais écrire à quel
ques amis puiſſants que j'ay
en Bourgogne , & les prier de
mettre tout en uſage pour ob
tenir inceſſamment le confentement
de vos parents pour
vôtre mariage. En attendant,
vous vivrez icy comme nous ,
vivrez icy
& vous nous trouverez toῦ .
jours diſpoſées àvous donner
GALANT . 79
des marques de l'amitié que
nous avons pour vous. Julie
charmée des honneſtetez &
des careſſes dont ces Dames la
combloient , les remercia de
cet excés de generoſité , avec
tout l'eſprit & toute la politeſſe
imaginable. Elles fortirent
enſuite de ſa chambre ,
pour luy laiſſer la liberté d'écrire
àCleante; ſa lettre finie
elle l'envoya toute ouverte à
Madame de H... qui la fir
mettre à la poſte avec la ſienne.
Et au bout de huit jours le
trop heureux Cleante arriva à
Morfontaine avec la confen-
:
Ginij
80 MERCURE
tement du pere de Julic, une
lettre de ſa main pour ſa fille,
&une autre de remerciement
pour Madame de H .. qui ne
voulut pas permettre que la
nôce de ces Amants ſe fit ailleurs
que chez elle. Elle invita
dans fa maifon ungrand nombred'honneſtes
gens qui affil
terentàcette fête,dont l'abondance,
la delicateſſe&la magni.
ficence firent les honneurs
comme elle ...
C'eſt de deux des convives
même que j'ay appris cette
Hiſtoire , les évenemens n'en
paroîtroient pas nouveaux
GALANNTT.. 81
dans un Roman fait à plaifir ;
mais il eſt certainement agréa
ble de trouver de veritables
avantures de Roman , dans un
récit où la fiction n'a nulle
part. Et tous ceux qui me feront
l'honneur de penſer
comme moy , ne feront pas
fâchez de voir une jeune fille
fortir du Convent avec tant
d'eſprit, ſacrifier l'époux qu'on
luy deſtine à un Amant qu'elle
choiſit , retourner au Convent
pour ſe dérober à la perſecution
de ſes Parens , attirer &
cacher ſonAmant au milieu de
trente filles comme elle, eſcala82
MERCURE
der des murs , ſe faire enlever,
traverſer des Campagnes , per.
dre ſon Amant , devenir la
proye d'un amy perfide, tom
ber entre lesmains des voleurs,
s'en échaper , vie& bague ſauves
, marcher ſeule la nuit au
milieu d'un bois , arriver le
lendemain dans un beau Châ
teau ,yeftre reçûë à merveille,
&y épouſer à la fin l'objet de
fon amour. Pour moy , je
trouve tout cela fort joli ,
néanmoins je ne conſeille à
aucune Demoiſelle d'imiter
celle-cy.
Ces admirables Heroïnes
dont les Romaris nous font
de fi brillants portraits ,étoient
autrefois dans l'uſage commode
de courir le monde dans
des chars, ou fous des palefrois.
Un Chevalier amoureux , un
Ecuyer fidele , une aimable
Compagne , ou du moins
unc
GALANT. 25
une Suivante difcrete , les
accompagnoient dans tous les
hazards où les expoſoit à cha
que inſtant leur excellente
beauté. Un monſtre , un bart
bare , ungeant , un lache
raviffeur ,& ſouvent un rival
infortuné , les rencontroient
dans un defilé , au fonds d'une
forêt, au piedd'une montagne,
ou au paſſage d'un fleuve. La
il étoit fans doute queſtion de
faire preuvede valeur. Le ſang
couloit de toutes parts , & la
Princeſſe alloit eſtre la proye
d'un perfide ennemi , ou d'un
tigre affamé , file Ciel n'eût
Octobre 1715 . C
26 MERCURE
H
envoyé l'intrepide Chevalier
aux Armes noires. Alors le
combat changebien de face ,
le monstre eſt ſur le champ
immolé à ſa juſte fureur , l'int
fame raviſſeur a déja mordu
la pouffiere , ou le geant eft
exterminé. Le Heros quitte
à l'inſtant les étriers ,deſcend
precipitamment de cheval ,&
d'un air extafié de labeauté de
la divine perſonne qu'il vient
d'arracher à ſes cruels ennemis,
il va ſe proſterner à ſes pieds ,
&la remercier tres- humblement
de la gloire qu'il a en ce
jour d'être ſon liberateur.
GALANT. 27
C'eſt aux voeux qu'elle a faits
pour luy , qu'eſt dû l'éclat de
ſa victoire. De son côté la
Dame le felicite,&aprés maint
&maint complimens , il la
mene dans un ſuperbe Palais
qui eſt environ à un mille du
champ de bataille. Là ils ſe
contentpar interpretes les differentes
avantures de leurs
vies , & bientoſt par bricole
tous les liens du ſang & de
l'amitié les uniſſent à jamais.
Ona ,grace au temps qui
détruit tout , &àdes reflexions
fortfages , bien abregé main
tonant toutes ces façons. Au-
Cij
28 MERCURE
jourd'huy les belles coutent
le monde fans tant de ceremo
nies ,&ferencontrent heureufement
ſur les grandes routes ,
comme des Pelerins, En voicy
un exemple recent entre mille.
Entre Morfontaine & Bertrandfoſſe
deux Villages fruez
environ à neuf ou dix lieuës de
Paris , un beau jour du mois
d'Aouſtvers les quatre heures
du matin ,une jeune & belle
fille fut rencontrée par un Part
ſan , au milieu d'un champ.
Elle étoit vêtue d'un habit de
tafetas rayé , fon juppon étoit
detafetas couleur de rofe, avec
GALANT. 29
un point d'Eſpagne d'argent ,
pourpla coëffureelleavoit une
garniture àdentelles negligée,
elle avoit une jambe chauffée
dunbas de ſoye verte& l'autrehat
telle portoir ſes ſouliersen
pantoufle , & fc promendit
triſtement ſur un tendbergazom
si ab his
Dés que le Paysan l'eût apperceu,
ſa curiofité le conduifit
vers elle hé mon Dicu ! luy
dit-il , Mademoifelle , que faites
vousfichaatin fur cette per
louze ,il y a une demie heure
que je vous examine de loin ,
vous devriez être bientôt laſſe
:
Ciij
30 MERCURE
de vous promener. Il eſt way,
mon amy, luy dit elle ,quiby
adéjalongtenis que jemepro
mene ,& j'ay envie de me pros
mener encore. Je n'aurois pas
pris la liberté de vous parler ,
luyrépondit-il, ſije vous avois
creu habitante de ces lieux .
mais je ſuis de la maiſon de
M. de H** qui eft Seigneur
de Morfontaine,&dont vous
voyez le Château; une perfon
ne miſe comme vous , ne peut
ici demeurer que chez luy , &
vous n'y demeurez pas. Celá
eſt encore vray, reprit labelle;
mais M. de H ** ne sçauroit
GALANT. 31
trouver mauvais qu'on ſe promene
fur ces terres : paſſez vô
tre chemin ,mon amy , & me
laiſſez en repos. Le Payſan qui
alloit à ſa Ferme quitte ſa route,
au lieu d'aller à ſon travail
&retourne fur fes pas pour
annoncer cette avanture à fon
Village: en chemin il rencon
tre un Garde chaſſe de ſon
Mailtre ,&le mene à l'endroit
où il avoit laiſſé cette belle in
connue. Le Garde-chaffe luy
fait le même compliment que
lePayfanluy avoit fair. En verité
, luy dit elle , les gens de
ee Pais cy ſont étrangement
Ciiij
32 MERCURE
curieux, je me promene ,yous
dis- je & n'ay rien davantage
à vous dire. Mais , Mademoifelle
reprend l'autre , vous
vous tuez à force de vous promener
; & que vous importe ,
luy ditzelle bruſquement, font
gelà vos affaires ,& n'eſt il pas
permis de chercher de filence
& le repos au mitica d'un
champ, en un mot vous n'a
vez rien à voir à ce que je fais
ici , & votre curiofité eſt une
curioſité extravagante. C'eſt
voſtreinterêt ,luy répondit il,
qui me porte à vous faire ces
queſtions , le Soleil eſt déja
GALANT 35
haut ,jecrains que la chaleus
ne vous ſoit nuiſible ,& vous
me feriez un vray plaifir de
vouloir bien accepter, unaſyle
dans ma maiſon. A la bonne
heure,Monfieur ,luy dit-elle,
vous pouvez m'y mener. Elle
ſe laiſſa conduire au Château
deMorfontaine ,dont le pere
de ce Garde - chaſſe étoit le
Concierge. Il l'introduit dans
une grande chambre , où d'abord,
aprés l'en avoit mis de
hors ,& enavoir ferméla por
te , elle ſe jette ſur un lit , où
elle s'endort tranquillement.
Pendant ſon, ſommeil la
1
3144. MERCURE
Concierge entre , s'approche
dulit fans bruit , & va de prés
examiner les traits de cetre
jeune perſonne. Tant de gra
ces&tant de charmes l'éton
nent ſi agréablement ,qu'elle
attend ſon revcil en l'admi
rant. Au moment qu'elle luy
voit ouvrir les yeux , vous venez
, lui dit- elle , Mademoiſelle
, de dormir d'un ſommeil
affez doux , n'auriez vous pas
maintenant beſoin de manger.
Ouy , Madame , lui répond
cette aimable inconnue , je
mangeray volontiers , & tour
ce que vous voudrez bien me
د
GALANT. 35
donner me fera plaiſir , parce
qu'il y a déja longtems que je
n'ai pris de nourriture. On lui
fert auffitoſt tout ce qui peut
fatisfaire ſon goût & ſon appetit.
A la fin de ce repas , la
Concierge la queſtionne , que
faiſicz-vous , luy dit-elle, àune
heure auffi induë , dans le
champ où l'on vous a trouvée.
Je me promenois , Madame
lui répond-elle àſon ordinaire.
Mais qui vous astconduit en
ces lieux ? mon étoile. Y connoiſſez
vous quelqu'un ? perfonne.
Etes vous des environs
de ce Village ? non, D'où eres
36 MERCURE
vous dond ? de loin. A qui apa
partenez- vous ? à ma Famille.
Ou demeurent vos parents ?
chez eux. Eſt cela tout ce que
vous me voulez dire ? ouy. La
Concierge rebutée de ces mot
noſyllabes va trouver Madame
de H ** qui faifoit alors
une reprise d'ombre avec des
Dames de les amics qu'elle
avoit invité à venir paffer les
beaux jours à la campagne. La
nouveauté des choses qu'elle
entend la détermine à quitter
fur le champ ſon jeu ,pour at
Her voit l'extraordinaire pet
fonne dont on vient de lu
GALANT. 37
faireun fibizarre recit.Les Dames
avec qui elle étoit , auſſi
curicuſes qu'elle , la ſuivent
auffitoft , & elles entrent enſemble
dans la chambre ou
l'on avoit mis l'inconnuë . La
belle à qui il manquoit un bas ,
& qui s'étoit apparemment attendue
à une pareille viſite
avoit profitéde l'absence de la
Concierge pour ſe mettre entre
deux draps.
Lelit eft aujourd'hui , com
ةيبرعلا
me iill a,je penſe,toûjours été,
le vrai champ des Dames ; il
ur fert de cabinet de toilet-
L
ZUST
re, de falle d'audience , de bu
38 MERCURE
reau de nouvelles , comme de
theâtre à la galanterie.Celle-ci
qui n'étoit aſſeurement pas
une bête , s'étoit prudemment
emparée de celuy de la Concierge
pour y joüer le rôlle
qu'on va lui voir repreſenter.
Dés qu'elle vit Madame de
H ** & les Dames qui l'accompagnoient
, elle leur fit
donner des ſieges par les Domeſtiques
qui les avoient fuivies
, elle les pria fort civilement
de s'affeoir , & aprés
C
quelques compliments generaux
, elle adreſſa particulierement
la parole à la Maiſtreſſe
GALANT. 39
de la maison. Madame , luy
dit elle oſcrois-je vous de
mander quel eſt préciſement le
motif de la viſite que vous me
faites l'honneur de me rendre,
on vous a dit ſans doute des
choſes ſi ſingulieres de moy ,
que vous n'avez pû vous refufer
à la curiofité d'examiner
vous-même l'objet de ces nouveautez.
Heureuſe encore fi
on ne m'a pas fait paſſfer dans
voſtre eſprit pour une folle.
Mon avanture eſt rare , mais
elle eſt naturelle ; & tous les
évenemens que l'amour fait
naître quelque yernisode
40 MERCURE
dereglement qu'ils puiſſent
répandre fut notre conduite ,
font, ſelon moy ,juftificz toûjours
par l'amour. Je croy
Mademoiselle ,luy dit Madamede
H... que dans toutes
les actions de la vie , chacun a
lamême indulgence pour foy,
& qu'on ne manque jamais
d'être ingenieux àſe diſculper
d'avance de tout ce qu'on
appellefaute , à Dicune plaiſe
neanmoins que je veüille dire
par-là ,que vous ayez beſoin
avecnous de l'art avec lequel
tout le mondes'efforce d'autorifer
fa conduite. Nous ne
concevons ,
GALANT. 41
;
concevons ,ny ces Dames , ny
moysaucun prejugé qui vous
foit defavantageux ,& nous
ſommes perfuadées que vôtre
jeuneffe , voſtreeſprit,&voſtre
beauté (quoyque ces avantages
ſojent ſouvent funeſtes à
eclles qui en jouiffent ) ne font
aucuntortàvoſtre ſageſſe. Jo
ne vous parle quede ce que je
voydecharmanten vous ,Mademoiselle,
de grace appreneznous
maintenant ce que nous
ne foavons pas & que nous
ſouhaitons apprendre.
Quelque extraordinaire
Octobre 1715 . D
L
42 MERCURE
reprit elle , que foit le détail
des choſes que vous me de
mandez , je n'ay garde de
vous/ refuſer de vous conter
une hiſtoire dont le recit
&voſtre indulgence addouciront
ſans doute mes peines.
Ecoutez moy & foyez per ſuadées
de la veritédetout ce que
vous allez entendrenq novin
J'ay reçu le jour à Dijon , *
mes parents y font diftinguez
dans la robe , ils y poffedent de
grands biens , &mon pere eſt
*Elle les nomma , & leurs noms&
leurs qualitez farent connus de toute la
Compagnie.
GALANT. 43
シー
leChefde toute nôtre famille.
J'ay un frere de qui je ſuis
l'aînés& je n'ay pas encore
dix-huit ans. A neuf on me
mit au Couvent de ** où
jay reſté juſqu'à ma quinzić
me année , que l'on m'en retira
pour me donner en mariageàunjeuneGentilhomme
dont lepere étoit ami du mien.
Avant de nous marier on vou.
lutexaminer ſi nos inclinations
ſympathifoient enſemble , &
s'il y avoit lieu d'efperer de
nôtre union , toutes les ſuites
d'un bon ménage. Mon
prétendus ypritapparemment
Dij
44 MERCURE
1
fort mal , ou je ne me trouvay
point de diſpoſition à l'aimer
, auffi ne l'aimay-je ja
mais. Enfin il m'ennuya , me
rebuta , & me dégoûta tellement
de ſa perſonne pendant
une année entiere , que je
ſuppliay mon pere de me remener
au Convent. Le jour
que je luy fis cette priere
j'eſſuïay de luy & de ma meto
un orage d'injures . 127
Les peres veulent êtreobéis,
ils veulent forcer impunément
les inclinations de leurs enfans,
c'eſt leur manic , & ce fera
peut eſtre la nôtre , lorſque
GALANT. 45
nous aurons des enfans commecux.
con ob fol
Mon pere eſt violent; mais
bon , & ma mere eſt toûjours
d'une humeur intraitable : elle
n'a que trente-cinq ans ,& il
y a long-temps que je m'apperçois
que je ſuis l'objet du
monde le plus chagrinant
pour elle. Mon hymen avec
le Gentilhomme dont je viens
de vous parler la délivroit du
déplaifir de me voir luy ravir
tous les jours fans deffein , des
hommages qu'elle avoit la
bonté de croire meriter
mieux que moy. Je ne voulois
46 MERCURE
abſolument pas entendre par.
ler du parti qu'elle me propo
foit. Une mere jeune ne par
donne jamais ces deſobéiflances
:
Pendant tout le temps que
mon prétendu m'avoit importuné
de la fadeur de ſes ſoupirs
, un jeune Cavalier qui
venoit affiduement au logis,&
pourqui ma mere avoit toute
la conſideration imaginable ,
avoit trouvé le cheminde mon
coeur. L'intelligence parfaite
que par ſon efprit & fa difcretion
il entretenoit avec moy,
au milieu de l'affreuſe con
CALANT. 47
८
trainte où nous vivions , m'avoit
fait concevoir une ſitendre
eftime de ſon merite, que
je ſongeois éternellement à
luy. Dés le premier jour que
nous nous vimes , l'époux
qu'on me deſtinoit fut la
victime des fentimens qu'il
m'inſpira Luy faifois-je aucun
tort ? j'imitois en ce ſeul point
l'exemple que me donnoitma
Ce ne fut en un mot qu'à
la confideration de ce nouvel
amant que j'eus la patienced'écoûter
fi long temps les foupirs
d'un autre. Je crûs que
48 MERCURE
fonrival ſe rebuteroitdesmau
vais traitemens qu'il recevoir
de moy ,& qu'à la fin il ſelat
feroit de m'importuner ; mais
le contraire arriva ,&fon opil
niatreté fit avorter toutes nos
ofperances.
Je fus ainſi , aprés bien d'i
nutiles instances , remenée au
Convent où j'avois paffé les
premieres années de ma vie.
MonAmant fut quelque tems
inconfolable de mon abfence,
il ceffa de voir ma mere qui en
penſa mourirde douleur ;mais
la raiſon & l'amour ſe réünif
fanr, il fongea à tous les ex
pedients
GALANT. 49
pedients qui pouvoient lerapprocher
de moy , & le raffeurer
contre les perils auſquels
pouvoit m'expoſer l'éclat de
1
Que les précautions desAmants
font vaines ! aprés bien
des reflexions & des meſures
qu'ils croyent bien juſtes , ils
ne ſedonnent ſouvent la main
que pour ſe precipiter enſemble!
Cleante ( fouffrez , Mefdames
, que je nomme ainſi ce
cher objet de mon amour ,
Cleante , dis je , m'écrivit une
Lettre qui me fut tenduë par
Octobre 1715 . E
so MERCURE
une Tourriere , qu'une femme
ingenieuſe & ardente à nous
ſervir , avoit adroitement mis
dans nos intereſts .
Voicyles propres termes de
ſa Lettre.
Ilfaut, ma chereJulie , que je
vous voye ou que je meure. S'il
vous reſte quelque envie defauver
mes jours du malheur qui les
menace, approuvez toutes les mefures
queje vaisprendre pourm'af
feurer du bonheur de vous revoir.
Fay le Carnaval dernier effſayé
pluſieurs fois vos habits , ils
m'alloientfibien (vous lesçavez)
qu'aw Bal , tout le monde me prit
GALANT. SI
pour vous. Fay esté en poste à
Paris oùj'en ayfaitfaire qui me
vont à merveille; avec leſecours
&par le moyen de Dorinne , je
wais me mettre en penſion dans
voſtre Convent. Ne vous revoltez
point contre cette propoſition ?
ne craignez rien ? ma difcretion
vous est connuë; je ne vous demande
que de l'amour & du
courage.
Je fremis de crainte à la
lecture de cette étonnante
Lettre ,j'enviſageai en unmoment
toute l'horreur des périlsoù
ſe precipitoit mon malheureux
amant , &je fus vingt
E ij
52 MERCURE
fois fut le point de luy répóndre
d'une maniere capable de
le dégouter de la temerité de
fon entrepriſe , & peut être
même de l'amour dont il brûloit
pour moy ; mais ce même
amour en mon ame
luy les dangers preſque éviGALANT.
53
:
amour. Enfin je luy écrivis
ces mots .
ene
Soit foibleſſe , amour , ou fermeté
, je ne balance plus , cruel ,à
vous accorder le conſentement que
vous éxigez de moy , ma tendreße
pour vous vous le refuse , voſtre
amour me l'arrache erje ne me
rends que parce qu'une amante
éprise ne peut rien commmee moy د
que ceder aux volontez d'un
amant tel que vous.
Je vous laiſſe à penſer ſicerte
Lettre flatta ſes defirs im
petueux. Elle fit un ſi prompt
effer , que le même jour Dorine
qui étoit noſtre confidente
1.
E iij
54 MERCURE
le vint preſenter ſous le nom
de ſa niece à la Superieure du
Convent pour la recevoir en
qualité de Penſionnaire , qui
avoit , à ce qu'elle diſoit, beau .
coup de vocation. La Superieure
leur fit le plus obligeant
accueil du monde , & la nouvelle
Penſionnaire qui avoit
pris le nom de Mademoiselle
de Sainte Claire , mangea le
même ſoir au Refectoire avec
nous. La fraîcheur , la blancheur
de fon teint, ſa modeſtie,
ſa douceur , ſes graces la firent
bien toſt paſſer entre nous
pour une fille parfaite , nous
GALANT. SS
reſtâmes ainſi quelques jours
enſemble ,fans nous marquer
aucun attachement particulier,
ravie cependant au fonds
du coeur de joüir de la preſence
de mon Amant.
La ſympathie qui étoit entre
nous deux nous rapprocha
bientoft , Mademoiselle de
Sainte Claire s'attacha àmoy ,
&je m'attachai à elle comme
à la plus aimable Penſionnaire
du Convent. Deux mois s'é
coulerent ainſi dans les plaiſirs
de la plus charmante union du
monde , & nous joüirions
peut être encore de la même
E iiij
36 MERCURE
maniere,&dans la mêmeMaifon
, de la douceur d'être enſemble
, fi une de nos Compagnes
, plus claire voyante
que les autres , n'avoit pas demêlé
malheureuſement que
Mademoiselle de Sainte Claire
n'étoit fien moins qu'une fille.
Cette funeſte découvertesila
rendit amoureuſe de mon Amant
, elle devint ma rivale ,
elle cût même la cruauté de me
faire ſa confidente , bienafleu
rée que je ne trahirois jamais
"fon fecret. Je declarai auffitoft
à Cleante les frayeurs mortels
des dont m'agitoit la crainte
GALANT 57
que ce terrible déguiſement
n'allât juſqu'à la Superieure ,
& je le déterminai à ſe ſauver
au plus tard dans deux jours
par unedemie brèche quiétoit
alors aux murailles du Jardin.
Je conſens , me dit il , à tout
ce que vous voulez ; mais je
veux qu'à voſtre tour , vous
conſentiez à ce que j'exige de
vous. Si je me fauve de ces
lieux , il faut abfolument que
vous m'accompagniez dans ma
fuite. Que deviendriez vous
ici , ſi je vous ylaiſſois ? quelles
perfecutionsn'auriez vous pas
à effuïer de vos Compagnes ,
58 MERCURE
des Religieuſes , & de voſtre
Famille ? je vais faire avertir
Dorine de tout ce qui ſe paffe ,
elle ne demeure pas loin de ce
Convent , pour eſtre plus à
portée de nous ſervir , je vais
luy écrire de venir inceſſamment
ici , & je conviendrai
avec elle au Parloir ,de tout ce
qu'il faudra qu'elle faffe pour
noſtre delivrance.
Le même jour Dorine arri
va , il lui conta tous les malheurs
dont nous étions menacez
,& lui ordonna d'envoïer
le ſurlendemain à onze heures
du ſoir derriere les murs du
১
GALANT.
4
Jardindu Convent , fonValet
de chambre& ſon Laquais
avec deux chevaux de main ,
pour luy& pour moy, &deux
autres pour eux. Cependant il
fit bonne mine à ma rivale.
Dés que l'heure deſtinée
pour noſtre fuite , fut arrivée,
je deſcendis dans le Jardin ,&
àla faveur des tenebres je me
rendis en tremblantau lieu où
Cleante m'attendoit ; mais au
lieu del'yrencontrer, j'y trouvai
cette cruelle ennemie de
noſtre repos.Elle me prit par
la main, m'embrafla & me dit
en pleurant : Non , belle Julie ,
60 MERCURE
vous ne vous fauverez pas fans
moy. J'ay examiné toutes vos
demarches , j'ay deviné voſtre
complot Je vais mourir ſi
vousm'abandonnez ; mais non
je ne vous perdrai pas , vous ne
me quitterez point , & vous ne
me laiſſferez pas ici la ſeule&
malheureuſe victime de mon
funeſte amour, ou ſi vous avez
formé ce cruel deſſein , mes
cris vont attirer tant de monde
en ce lieu , qu'il vous fera
impoſſible de vous dérober à
ma vengeance. Sur ces entrefaites
Cleante arriva. Sa prefence
nous raffeura toutes
4
GALANT. 61
deux ,& il lui promit de l'emmener
avec nous Nous efcaladâmes
enfin la muraille, non
fans beaucoup de peur & de
peine : dés que nous fûmes de
l'autre coſté , nous montâmes
à cheval , Cleante me mit en
croupe derriere lui,& nous arrivâmesainſi
àun Village éloigné
de deux lieuës du Convent.
Cleante y avoit du bien,
une bonne femme qui étoit la
Fermiere d'une terre qui luy
appartenoit , nous y receut le
mieux qu'il luy fut poſſible.
Nous y demeurâmes cachez
toute la Journée , & la nuit
62 MERCURE
ſuivante nous continuâmes
nôtre route avec un chevalde
plus. Le troiſième jour nous
arrivâmes à Auxerre. Cleante
me dit qu'il y avoit un amy ,
qui , aſſeurement , nous aideroit
à nous défaire de mon importune
rivale; mais en verité
peut- on fairele moindre compte
, & établir aucun fondement
ſur la foydes amis d'aujourd'huy.
Acaſte , c'eſt le nom que
vous me permettrez , s'il vous
plaît , de donner à ce perfide
amy. Acaſte , dis - je , nem'eût
pas pluſtoſt vûë , qu'il fit, àl'é
GALANT. 63
+
gard deCleante , ce que marivale
faifoit au mien. En un
mot il m'aima ,&bien loin de
fervir ſon amy , comme il le
lui avoit promis , il fit tout le
contraire. Pour vous défaire ,
lui dit-il , de cette perſonne ,
dont la tendreffe vous gêne ,
abſentez-vous d'ici pour quel
ques jours , allez vous informer
des bruits qu'on répand
contre les trois Penſionnaires
qui ſe ſont ſauvez duConvent
de ... Les ſoupçons ne tomberont
certainement pas fur
vous , qu'on a crû à Paris pendant
tout le temps qu'on ne
64 MERCURE
vousa pas vû àDijon. Voyez
voſtre famille,mettez quelque
ordre à vos affaires que voſtre
amour& voſtre negligenceont
fans doute fortodérangées
rendez même quelque viſite
aux parens de Julie ,& fçachez
d'eux juſqu'où les portesleut
reffentiment contre elle. Enfin
determinez- vous, par toutes
les raiſonsque je viens de vous
dire , à faire ce voyage ; mon
amitié pour vous , le loin de
vos intereſts &celuy de voſtre
amour , font les motifs qui
doivent vous y refoudre.
Je fus témoin de cette converſation
GALANT. 65
verſation qui me parut fort
raisonnable , & j'encourageai
moy- mêmeCleante à me quir
ter , dans l'eſperance de le revoir
bien- toft. Il fut enfin
réſolu à l'heure même , qu'il
partiroit le lendemain matin :
& cela fut executé avec toures
les circonstances douloureuſes
qui accompagnent la
ſeparation de deux amants.
Le même jour Acaſte pour
n'avoir point de témoins de la
perfidie qu'il refervoit à fon
amy, fit monter bongré malgré
, ma rivale à cheval , &la
fit inhumainement conduire
Octobre 1718. F
66 MERCURE
chez une tante qu'elle avoit
àdeux lieuës d'Auxerre , ſans
que fes cris , ſes prieres & fes
larmes puffent le détourner
del'execution d'un deſſein qui
la menaçoit,à ce qu'elle diſoit ,
du plus grand malheur du
monde. J'eûs beau luy reprefenter
qu'il facrifioit noſtre
fecret à l'indifcretion , à la
douleur & à la vengeance de
cette malheureuſe fille , il ne
tint compte dema remontran
ce &fes gens l'emmenerent où
illeur ordonna de la conduire.
Je n'ay depuis appris aucune
de ſes nouvelles. Aprés cebel
GALANT. 67
exploit , il vint me proteſter
qu'il n'avoit envisagé que
mon intereſt& monrepos, en
me défaiſant d'une compagne
ſidangereuſe, il me dit adroitement
qu'il avoit remarqué
qu'elle n'étoit pas auſſi indifferente
à Cleante , que je le
croyois. Qu'au reſte , s'il
m'importoit que mon amant
aimât ma rivale , il ne ſeroit
pas difficile de les réünir : que
pourluy , il luy étoit impoffiblede
faire à coſté de moy un
fi aveugle choix. Il m'avoüa
enfin qu'il m'avoit aimé dés
lepremier inſtant qu'il m'avoit
Fij
68 MERCURE
vûë , & qu'il me conſacroit
lereſte de ſa vie. Je fremis à
cette épouvantable declaration
,tous mes ſens furent ſaiſis
d'un ſi grand étonnement que
je ne pus m'empêcher de luy
dire toutes les injures que la colere&
le defefpoir me mirent à
labouche.Je le traitaid'homme
fans foy , fans honneur
de perfide ami. Arrêtez ,ditil
, belle Julie , & ne croyez
pas que j'aye fait de gayeté
de coeur une infidelité à mon
ami , en vous aimant. Ce n'eft
pas ma faute fi vous eſtes infiniment
aimable , & la raifon
د
GALANT. 69
qui merendamoureux ne doit
pas me faire un crime de mon
amour. Ce beau nom d'amitié
que vous atteſtez tant de fois ,
eſt un foible titre contre une
paffionplus forte. J'eûffe fait
plus aprés vous avoir vue ,
je vous aurois facrifié juſqu'à
ma Maîtreffe , ſi j'en avois cu
une , lorſque le fortvous con .
duifit icy. J'y ay un credit qui
nevous fera pas inutile. Profitez
, fi vous m'en croyez , de
l'occaſion , acceptez l'offre que
je vous fais de ma fortune
&de ma main. Noſtre hymen
ne dépend que de vous 2
70 MERCURE
ſi vous conſentez àm'épouſer.
Vous ne répondez rien: Non
lâche , luy dis- je , ſi je te répondois
, je te dirois que je gemis
de me voir expoſée comme
je le ſuis aux fureurs du
plus indigne de tousles hommes
. Allez , reprit- il , belle
Jolie,avec une douceur cruelle,
quelque jours appaiferont ce
grand courroux; mais puiſque
Cleante devoit vous mener à
Paris , je vais en ſa place prendre
ce ſoin , diſpoſez-vous à
faire demain ce voyage avec
moy , voilà pour aujourd'huy
tout cequi me reſte àvous dire.
GALANT. 71
Il alla ſur le champ donner
ſes ordres à ſes domeſtiques ,
pendant que je fondois en
larmes dans la chambre où il
m'avoit laiſſée. Le lendemain
à la pointe du jour , il me fit
éveiller par une femme qui
m'aida à m'habiller , &qui me
conduiſit juſques dans la cour,
où je trouvay une chaiſe attelée
& preſte à partir. Acafte
:
vint me forcer d'y monter , &
ymonta luy même aprés moy.
Un valet à cheval & un poftillon
compoſoient tout nôtre
équipage. Il y a quatre jours
aujourd huy que nous ſommes
72 MERCURE
en route , & c'eſt l'avanture
qui nous eſt arrivée hier au
foir que je ſuis redevable de
Phoſpitalité genereuſe que
vous m'accordez fi obligeament.
Hier vers les cinq heures du
foir quatre voleurs deguifez en
Payſans,nous ont arreſté ſur le
grandchemin,ils ont detourné
nôtre chaiſe , & l'ont menée
dans un bois qui eſt environ
à trois lieuës d'icy ; le valet qui
étoit à cheval & qu'ils avoient
ſaiſi le premier a eſté lié à un
arbre , Acaſte & le poftillon à
deux autres ; pour moy ils
meditoient
GALANT. 73
→
:
meditoient de m'emmener
avec eux lorſque des coups de
fiflets qu'ils ne connoiffoient
pas , & qu'ils ont pris , autant
que j'ay pû le comprendre ,
pour des ſignaux d'Archers ,
les ont fait changer de deſſein.
Ils ont pris ſur le champ le
partide regagner le grand chemin
, & m'ont laiſſe en liberté
au milieu du bois , aprés nous
avoir néanmoins pris tout ce
qu'ils ont pû nous prendre. Je
les ay à peine perdu de vûë,que
j'ay été voir file perfide Acaſte
& ſes domeſtiques étoient
liez d'une maniere à ne pou-
Octobre 1715 . G
74 MERCURE
voir ſe détacher ſans le ſecours
des gens que leur bonne ou
mauvaiſe étoile conduiroit
dans cebois, je luy ay fait tous
les reproches que meritoit ſon
infidelité , & ma harangue finie,
je me fuis courageuſement
derobée à ſa vûë , par un petit
ſentier que j'ay ſuivi , juſqu'
ee que j'aye trouvée la campa
gne. J'ay marché encore au
moins une bonne heure à travers
les champs , tant j'appre.
hendois de me retrouver fur
les grandes routes , & même
d'entrer dans aucun Village.
La nuit enfin a rallenti mon
GALANT. 75
ardeur. Je me fuis arrêtée accablée
de foif & de laffitude
à une petite maiſon au
milieu de la Campagne environ
à un quart de licuë
d'icy; une bonne femme qui
en étoit la Maitreffe m'y a
reçûé avec toute l'humanité
poffible , j'y ay paſſe la nuit
aſſez tranquillement , quoique
fort mal à mon aife , & ce matin
à la pointe du jour,j'en fuis
fortic pour me promener ſur
le gazon où vos gens m'ont
rencontré. Pour le bas qui me
manque , je l'ay cherché en
m'habillant , je ne l'ay pas
L'
Gij
96
MERCURE
trouvé & je m'en fuis paffée.
Voilà , Madame , continuat-
elle , en adreflant la parole à
la Maîtreffe du Chaſteau , ce
qui m'eſt arrivé de plus confi
derable en ma vie. Je ne vous
ay pas dit un mot qui ne foit
veritable , la bonnefemme qui
m'a recueilly hier au foir,vous
certifiera qu'elle m'a cette nuit
donné un aſyle chez elle , & fi
l'on envoyoit dans le bois , il
feroit peut eſtre encore temps
de delivrer l'infidele Acaſte.
Mais , Madame , je vous prie
de n'en rien faire , à moins que
vous ne deffendiez abſolument
GALANT. 77
aux gens à qui vous pourriez
donner cette commiffion , de
luy parler de moy. Du reſte
n'imputez qu'à l'amour , tout
ce que vous pouvez trouver de
blamable dans ma conduite ,
trop heureuſe ſi mon hymen
avec Cleante , peut un jour en
jultifier les fautes. Non, belle
Juhe , luy dit Madame de H..
Necraignez pas que nous vous
faffions icy des remontrances
qui vous affiligent , pour moy
je veux vous ſervir , d'une
maniere qui ne vous laiſſe rien
à fouhaiter Ecrivez une, letfreràCleante
, mandez luy , la
Giij 1
78 MERCURE
perfidie d'Acaſte , & deffendez
luy expreffément de ſervanger
d'un crime dont la fortune á
pris foin de le punir. Preffezle
de ſe rendre icy le plû toft
qu'il pourra, afin que vôtre
réunion hâte vôtre Hymen.
Pour moyje vais écrire à quel
ques amis puiſſants que j'ay
en Bourgogne , & les prier de
mettre tout en uſage pour ob
tenir inceſſamment le confentement
de vos parents pour
vôtre mariage. En attendant,
vous vivrez icy comme nous ,
vivrez icy
& vous nous trouverez toῦ .
jours diſpoſées àvous donner
GALANT . 79
des marques de l'amitié que
nous avons pour vous. Julie
charmée des honneſtetez &
des careſſes dont ces Dames la
combloient , les remercia de
cet excés de generoſité , avec
tout l'eſprit & toute la politeſſe
imaginable. Elles fortirent
enſuite de ſa chambre ,
pour luy laiſſer la liberté d'écrire
àCleante; ſa lettre finie
elle l'envoya toute ouverte à
Madame de H... qui la fir
mettre à la poſte avec la ſienne.
Et au bout de huit jours le
trop heureux Cleante arriva à
Morfontaine avec la confen-
:
Ginij
80 MERCURE
tement du pere de Julic, une
lettre de ſa main pour ſa fille,
&une autre de remerciement
pour Madame de H .. qui ne
voulut pas permettre que la
nôce de ces Amants ſe fit ailleurs
que chez elle. Elle invita
dans fa maifon ungrand nombred'honneſtes
gens qui affil
terentàcette fête,dont l'abondance,
la delicateſſe&la magni.
ficence firent les honneurs
comme elle ...
C'eſt de deux des convives
même que j'ay appris cette
Hiſtoire , les évenemens n'en
paroîtroient pas nouveaux
GALANNTT.. 81
dans un Roman fait à plaifir ;
mais il eſt certainement agréa
ble de trouver de veritables
avantures de Roman , dans un
récit où la fiction n'a nulle
part. Et tous ceux qui me feront
l'honneur de penſer
comme moy , ne feront pas
fâchez de voir une jeune fille
fortir du Convent avec tant
d'eſprit, ſacrifier l'époux qu'on
luy deſtine à un Amant qu'elle
choiſit , retourner au Convent
pour ſe dérober à la perſecution
de ſes Parens , attirer &
cacher ſonAmant au milieu de
trente filles comme elle, eſcala82
MERCURE
der des murs , ſe faire enlever,
traverſer des Campagnes , per.
dre ſon Amant , devenir la
proye d'un amy perfide, tom
ber entre lesmains des voleurs,
s'en échaper , vie& bague ſauves
, marcher ſeule la nuit au
milieu d'un bois , arriver le
lendemain dans un beau Châ
teau ,yeftre reçûë à merveille,
&y épouſer à la fin l'objet de
fon amour. Pour moy , je
trouve tout cela fort joli ,
néanmoins je ne conſeille à
aucune Demoiſelle d'imiter
celle-cy.
Fermer
20
p. 81-126
LES AMOURS PASTORALES de Daphnis & Chloé.
Début :
Les Amours Pastorales de Daphnis & Chloé dont on donne [...]
Mots clefs :
Daphnis, Chloé, Amour, Nymphes, Beauté, Bergère, Mariage, Coeur, Charmes, Amants, Enfants, Troupeau, Dieux, Ville, Vendanges, Caverne, Espérance, Secours, Vieillard, Argent, Pastorale, Chèvres, Curiosité, Fontaine, Merveilles, Fleurs, Confidences, Enseignes, Maison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES AMOURS PASTORALES de Daphnis & Chloé.
LES AMOURS PASTORALES •
de Dephnis & Choć.
L
on
ES Amours Paftorales de
Daphnis & Chloé dont
donne icil'extrait , ſont devenuës
trop à la mode, pour ne pas fatisfaire
à la curiofité des perfonnes
qui ne les ont pas encore lûës .
On feroit même tenté par la
fuite , de préférer ces fortes
d'extraits aux Hiftorietes ordinaires
du Mercure ; à moins
qu'on ne les jugeât aflez interreffantes
par elle - mêmes . Le
goût du Public en tout genre ,
me fervira toûjours de regle fur
le choix des morceaux ; j'attends
qu'il en décide .
Je reviens à Longus , Auteur
de cette Hiftoire , il l'a écrite en
1
Fanvier 1717 .
82 LE NOUVEAU
Grec , elle a été traduite en
François par le célébre Amiot
& réimprimée nouvellement :
c'eft de cette édition que j'ai
tiré cet extrait .
On croit ce Roman pofterieur
à celui des Amours de Théagenes
& Chariclée , composé par
Heliodore ,qui vivoit fous l'Empire
de Théodofe & d'Arcadius
fur la fin du quatrième fiécle .
Le Sçavant M. Huet ancien
Evêque d'Avranche , dans fon
Traité de l'Origine des Romans ,
a jugé trés favorablement de ces
Paftorales. Le ftyle de Longus ,
felon ſon ſentiment , eft fimple,
aife , naturel & concis , fans
obfcurité ; fes expreßions font
MERCURE.
83
pleines de vivacité de feu :
ilproduit avec esprit , ilpeint
avec agrément , il difpofe fes
images avec adreffe : les caracteresfont
gardez exactement ,
les Epiſodes naiffent de l'argument
, les paßions & lesfentimensfont
traitez avec une délicareffe
affez convenable à la
fimplicité des Bergers.
Il auroit été à fouhaiter qu'il
nous en eût donné une nous
velle traduction , comme il avoit
eu deffein de le faire dans fa jeuneffe
à l'imitation de l'ancien
Evêque d'Auxerre ; il faut croire
qu'elle auroit été plus châtiée
de toutes les manieres.
I ij
84 LE NOUVEAU
La Preface eft une fiction que
l'Auteur a imaginée , pour donner
àfon Roman quelque air de
verité. Il y fuppofe , qu'étant
dans un Temple de l'Ile de
Metelin , ily remarqua un Tableau
qui lui plût extremement ;
& que n'en pouvant découvrir
le fujet , il s'en informa des gens
du Païs , qui lui racontérent
cette même Hiftoire , qu'il nous
donne fous le titre des Amours
Paftorales de Daphnis & Chloé.
LIVRE PREMIER .
N Citoyen de Mitilene ,
nommé Dionyfophanes UN
>
avoit auprés de la Ville une
Terre affez confiderable
. Lamon
MERCURE.
85
fon Fermier s'étant apperçu qu'
une de fes chevres abandonnoit
fon petit , & s'écartoit du troupeau
; la curiofité l'obligeant à la
fuivre , il la furprit donnant à
tetter à un enfant richement emmailloté
, enveloppé d'un manteau
, dont l'agraffe étoit d'or ,
ayant auprés de lui une petite
épée dorée , à manche d'yvoire .
Touché de compaffion , il le releva
& le remit à fa femme Myrtale
, qui n'ayant point d'héritiers
, l'éleva comme le fien propre
, fous le nom de Daphnis.
A deux ans de là , même
savanture arriva à Dryas , autre
Berger du même canton , qui
cherchant une Brebis égarée de
fon troupeau , la trouva allait-
I iij
86 LE NOUVEAU
tant une petite fille expofée dans
la Caverne des Nymphes , ayant
à fes côtez une coëffe tiffuë d'or ,
des patins dorez & des brodequins
brodez d'or : II la prit
entre fes bras avec ces marques
de
reconnoiffance
, & la portant
à fa femme Napé , elle la reçût
en vraie mere, & l'appella Chloé.
Ces deux enfans devinrent .
grands en peu de tems ; &montroient
bien à leur gentilleſſe &
beauté , qu'ils n'étoient point iffus
de gens de Village, nex de Payfans.
de
Daphnis ayant atteint l'âge
15 ans, & Chloé celui de 13 ,
Lamon & Dryas eurent même
MERCURE. 87
nuit , mêmefonge. Il leurfut
avis que les Nymphes dont les
ftarues étoient dans la caverne
ou' l'on avoit trouvé Chloé,
livroient Daphnis & Chloé
entre les mains d'un jeune
Garfonnet fort gentil & beau
à merveille , lequel avoit des
ailes aux e'paules , & portoit
de petites fléches avec un petit
are , que ce jeune Garfoner
les touchant tous deux d'une
même fléche , commanda à l'un
de paître delà en avant les chévres
, &à l'autre les brebis.
Les Pafteurs s'éveillerent ,
Liiij
88 LE NOUVEAU
confternés de voir leur nouri
riffons deſtinés à garder les troupeaux
; mais eftimans que le
parti le plus fage qu'ils pûſſent
prendre , étoit de le foumettre
à la volonté des Dieux . Ils les
envoyerent aux champs , aprés
avoir facrifié au jeune Garfonnet
ailé , dont ils ignoroient
le vérirable nom .
Daphnis & Chloé devenus
Bergers , prenoient tous les divertiffements
convenables à leur
âge & à leur états .
Ainfi comme ils étoient occupez
à tels jeux , Amour leur
dreffa à bon efcient une telle
embuche.
Daphnis courant rapidement
MERCURE. 89
pour
aprés une de fes chèvres , tomba
dans une foffe trés profonde ,
qu'on avoit couverte de ramées
& de mouffe fervir de
piége aux Loups . Heureuſement
Chloé n'étoit pas loin , & croyant
encore le danger plus
grand , elle y courut , & fit tant
par fes foins & par le fecours
d'un païfan du voifinage , qu'elle
retira le pauvre Berger : alors
tranſporté de reconnoiffance , il
ne pût fe refufer à fon premier
mouvement , qui le porta à l'embraffer
; mais que ce tranfport
leur couta cher à l'un & à
l'autre . Depuis ce moment , ils
ne cefférent de foûpirer , fe fentant
confumer d'une ardeur
qu'ils n'avoient point connue.
90 LE NOUVEAU
jufques aloes . Souvent Daphnis
alloit ainfi devifant &parlant
pareillement en lui-même.
Comment ? les Hirondeles
chantent , ma flute ne dit
mot. Comment ? les Chevraux
fautent je fuis asfis . Comment
toutesfleursfont en vigueur,
&je n'enfais point de
bouquets ni de chapelets ; la
violette & le muguet fleu
riffent , Daphnis fe fane ,
Dorcon à la fin deviendra plus
beau
que
moi.
Ce Dorcon étoit auffi éperdument
amoureux de Chloé ,
comme il étoit riche , il crût
MERCURE.
91
pouvoir l'obtenir deDrias,s'il la
lui demandoit en mariage ; mais
malgré fes préfens , elle lui fut refufée.
Se voyant fans efpérance
de ce côté , il eût recours à une
rufe bien digne de la groffiertédu
perfonnage : Il fe couvrir d'une
peau de loup,& alla fe tapir dans
un buiffon proche la fontaine , où
Chloé menoit boire fon troude
tems
peau . Elle y vint peu
aprés , mais les chiens ayant
éventés le miférable
Dorcon
,
fe jetterent deffus , & l'auroient
déchiré
, s'il n'avoit imploré
l'affiftance
de Daphnis
& de
Ch'oé , qui étant trop fimples,
pour pénétrer fa mauvaiſe intention
, le fecoururent
, & ne
lui fçûrent pas même, mauvais
92 LE NOUVEAU
gré de cette Avanture .
Leur paffion cependant augmentant
de jour en jour , & leur
fimplicité demeurant même ;
la folitude leur offroit mille occafions
favorables pour déveloper
leurs fentiments , fans bleffer
l'innocence de leurs moeurs.
Daphnis ayant un jour ſurpris
Chloé endormie , s'arrêta à la
confidérer , & plein d'admiration
, il fe difoit , 0 comment fes
beauxyeux dormentfoüevement?
Quefon bateine fent bon ? Les
pommiers ni les aubépines fleuries
n'ontpoint la fenteurfi douce.
Ces réflexions fûrent intérompues
par une Cygale , qui pourfuivie
d'une Hirondelle , fe refugia
dans le fein de la Bergere .
MERCURE.
93
•
Chloé s'éveillant en furfaut ,
la Cygale feprii à chanter , comme
fi avec son chant elle lui eut
voulu rendre graces de fonfalut,
à l'occafion de quoi Chloé , ne fçachant
ce que c'étoit , s'écria derechefbienfort,
& Daphnis fe prit
auffi dérechef à rire , lors àprofitant
defa peur tira la gentille
Cygale , qu'elle remit au même
endroit d'où il l'avoit tirée.
Ils vivoient ainfi heureux
lorfque des Corfaires de la Ville
de Tyr, firent une defcente dans
Alle de Metelin , pillants & enlevants
tout ce qui fe trouva
à leur paffage . Daphnis cut le
malheur de tomber entre leurs
mains , & malgré les cris , il
trouva des impitoyables , qui le ,
traînerent dans leur Vaiffeau .
94 LE NOUVEAU.
Happelloit encore ' Chloé à
fon fecours lorfqu'elle arriva ,
conduifant fes brebis , & lui apportant
une flute nouvelle. Elle
n'eut pas plûtôt vû le danger
où il étoit , qu'elle courut demander
du fecours à Dorcon ,
qui en avoit beſoin lui- même ;
car ces Bergers ayant voulu faire
réſiſtance à ces brigands , qui
emmenoient fes boeufs , ils l'a
voient bleffé dangereufement .
Tout ce qu'il pût faire dans cet
état , fut de lui remettre fa flute
avec laquelle il avoit coutume
de rappeller fon troupeau du
pâturage , lui confeillant de s'en
fervir pour le même deffein.
En effet Chloé étant retournée
promptement, il n'eut pas plûMERCURE.
95
*
tôt joué l'air ordinaire du rapel ,
que les boeufs qui étoient déja
embarquez , s'élancerent tous
en même tems de la barque , &
l'ayant renversée par leur poids ,
ils regagnerent le rivage . Il fut
facile à Daphnis habillé à la legere
, de fe fauver.
Pour les Corfaires qui étoient
armés péfament , ils furent tous
noyez. Le premier foin de ces
deux Amans après un tel bonheur
, fut de fe rendre dans la
caverne des Nymphes , pour leur
rendre graces de cette événement
, & couronner leurs ftatuës
de fleurs .
96 LE NOUVEAU
LIVRE SECOND.
,
Les Vendanges étant furvenuës
, Daphnis & Chloé ,
trop occupés pour mener paître
leurs Troupeaux n'avoient
plus la même liberté de ſe voir.
Ils étoient trop obfervés pour
s'entretenir auffi familierement,
qu'ils faifoient auparavant .
Les plus jolies Vendangeufes
jettoient toutes les yeux fur
Daphnis , & en le louant ,
difoient , qu'il étoit ausſi beau
que Bachus : Les Vendageurs
de leur côté , jettoient à Chloé
plufieurs paroles à la traverſe,
&
MERCURE. 97
& fautoient aprés elle , comme
feroient les Satyres autour de
Bachus ; difant qu'ils feroient
de devenir Moutons , contens
moyennant qu'une ausfi aimable
Bergere les menât aux
Champs.
Les Vendanges finies , il
leur fut permis de retourner à
leurs amuſemens ordinaires,
Ainfi qu'ils folatroient , comme
deux jeunes Levrons , furvint
en leurcompagnie unViellard
, vêtu d'une Peliffe de
peau de Chevre , des fabots en
fes pieds , un Biffac tout ufé
Fanvier i717.
K
98 LE NOUVEAU NOUVE
pendu à fon col ; lequel fe feant
auprés d'eux , fe prit à leur
dire : Mes enfans , je fuis le
Vieillard Philetas qui ai chantée
maintes chansons à l'honneur
de ces Nymphes, je viens
ici pour vous déclarer ce que
j'ai vú, & annoncer ce que j'ai
oui. I'ai un beau Verger , que
j'ai moi- même planté : environ
le midy , j'y ai apperçû unjeugarfonnet
deffous mes Grenadiers
, qui tenoit enfes mains
des pommes de Grenades ; il
étoit blanc comme lait , rouge
commefeu , poli & net comme
ne
MERCURE.
99
s'il ne venoit que d'être lavé :
Il étoit nud , il étoit feul , &fe
joüoit à cueillir de mes fruits ,
commefi le Verger eût étéfien.
Si m'en fuis courų vers lui ,
craignant
que ( comme il étoit
fretillant
& remuant
) il ne
rompit quelques branches de
mes Grenadiers : mais il m'eft
• échapé des mains , tantôtfe coulant
par entre les Rofiers , tantôtfe
cachant fous les Pavots ,
commeferoit un petit perdriau.
Enfin , las & recrú , en m'ap
puyant fur mon báton , &prenant
garde qu'il ne s'enfouit ,
$35006 `-
Kij
100 LE NOUVEAU
je lui ai demandé à qui il étoit
de nos voisins , & à quelle occafion
il venoit ainfi cueillir les
fruits du jardin d'autrui ? Il
ne m'a rien répondu ; mais s'approchant
de moi , s'eft pris à
rire fort délicatement , en me
jettant des grains de Grenades,
ce qui m'a je nefçai comment )
amolli attendri le coeur:
deforte queje n'ai plus fçû me
courroucer à lui, fil'ai prié de
s'en venir hardiment à moi fans
· rien craindre , jurant que je le
laifferois aller quand il voudroit
, avec des pommes & des
MERCURE. for
grenades , moyennant qu'il me
donnát un baiferfeulement. Et
adoncquesfeprenant à rire avec ·
une chere , gaye , & bonne &
gentille grace , m'a jetté une
voix fi aimable & fi douce ,
que ni l'Hirondelle, ni le Roẞignol,
ni le Cygne , fût-il außi
vieil que moi , n'en fçauroit
jetter de pareille , difant , quant
à moi , Philetas , ce ne me feroit
point de peine de te baifer;
mais garde que ce que tu me
demandes , ne foit un don mal
Seant , peu convenable à
ن و م
ton âge , pource que ta vieilleffe
Kiij
102 LE NOUVEAU
n'empêchera point que tu ne
brûles de défir de me fuivre ,
aprés que tu m'auras baife :
il n'y a Aigle ni Faucon , tant
ait-il l'aile vite légere , qui
pût me poursuivre. Ie ne fuis
point enfant , combien que j'en
aye l'apparence , ains fuis plus
le vieil Saturne , je
ancien que
te connois dés-lors qu'étant en
lafleur de ton âge , tu gardois`
ici prés un fi beau
Boeufs ,
troupeau de
étois auprés de toi,
quand tujouois deta flutefous
ces Hêtres , lorfque tu érois
amoureux dela belle Amarillis
MERCURE. 103
mais tu ne me voyois pas encore
, quoi queje fuffe continuellement
auprés de ton amie. Pour
le prefent , je gouverne außi
Daphnis & Chloé, & aprés
que je les ai mis enſemble , je
m'en viens en ton Verger , là
ou' je prens plaiſir aux arbres
& aux fleurs que tu y as plantez,
& me lave en ces fontaines,
qui eft la caufe que toutes les
plantes les fleurs de ton jardin
font fi belles à voir , pour
ce qu'elles font nourries & ar
rofées de l'eau où je mefuis lavé.
Si-tôt qu'il eut achevé ces
304 LE NOUVEAU
1
paroles , il s'en eft envolédeẞus
un arbre , ne plus ne moins que
feroit un petit Roẞignol , &
en fautelant de branche en
branche par entre les feuilles ,
eſt à la fin monté jusques à la
cime : j'ai vû fes petites ailes ,
fon petit arc & fes fléches en
echarpe fur fes épaules , aprés
quoi il a disparu . Mes enfans,
je vous affûre que vous êtes
tous deux dévouez & dédiez
à l'Amour , & qu'Amour à
Join de vous. Si lui demanderent
qu'est-ce que c'étoit que
l'Amour , fic'étoit un enfant ou
bien
MERCURE. 105
lien un oiseau , & quelle puifonce
il avoit. Adonc Philetas
Scommenca derechefà leur dire:
Amour est un Dieu , mais un
enfant jeune & beau , & qui
ades ailes , pour cette cauſe
prent-ilplaifir ahenter entre les
jeunes gens, il cherche les beautez
, & fait voler les coeurs
des hommes , ayant fi grand
pouvoir, que le grand Iupiter
n'en a point tant . Il domine
fur les élémens , fur les étoiles
fur ceux qui font Dieux
comme lui. Toutes les fleurs
font ouvrages d'Amour, tou-
Janvier 1717.
L
106 LE NOUVEAU
•
tes les plantes & tous les arbres
font de fa facture. Moimême
ai autrefois été , jeune
ai aimé Amarillide ; mais
lors , il ne me fouvenoit de
manger,ni de boire , ni ne prenois
aucun repos. Il n'y a médecine
, ni efpéce aucune de
charmes , qui puiffeguérir le
mal d'amour. ,lui feul eft capable
d'y apporter remede.
Philetas aprés leur avoir
conté ces merveilles , fe fèpara
d'eux . Alors ces deux jeunes
Amans demeurants feuls , &
n'ayans jamais auparavant
MERCURF. 107
oüiparler d'Amour ,fe trouverent
en plus grande d'étreſſe
PAque
paravant , pource que
mour commençoit à les toucher
au vif, retournés qu'ils furent
en leurs maifons,fe mirent chacun
à rapporter ce qu'ils fentoient
en leurs coeurs avec ce
qu'ils avoient oui raporter
au vieillard , fi difoient ainfi
part eux , les Amants font
douloureux , auffi le fommes
nous ils ne font compte
de boire ni de manger , ausfi
peu en faifons nous : ils ne
peuvent dormir , nous fomà
Lij
108 LE NOUVEAU
mes tous de même : il leur eft
avis qu'ils brûlent , je crois
que nous avons du feu dedans
le corps , ils défirent s'entrevoir
, & pour ce faire , nous
fouhaitons
que
la nuit ne dure
gueres, & que le jour revien
ne bien-tôt.
Doncques eft-ce laqu'on appelle
Amour , & nous nous
entr'aimons l'un & l'autre ,
fine le favions pas.
lorf-
Cette matiere faifoit fouvent
le fujet de leur entretien ,
qu'une nouvelle Avanture vint
traverfer leurs innocens plaifirs.
De jeunes gens de la Ville de
MERCURE. 109
>
Methymne étans venus fur les
côtes de l'Ile de Metelin pour
chaffer , attacherent leur bateau
au rivage avec un cordon d'ofier.
Les Chévres de Daphnis ayant
coupé cet ofier la barque
s'éloigna bien-tôt du rivage ; les
Chaffeurs s'en étant aperçû ,
s'en prirent à Daphnis , & l'auroient
tué , s'il n'avoit été fecouru
promptement par Chloé ,
qui à l'aide des voifins , le tira
des mains de ces furieux.
Ces jeunes gens retournez à
Methimne , firent affembler le
Confeil de la Ville , & fe plaignirent
du prétendu outrage
qu'ils avoient reçûs des Mithvleniens
. Sur leur rapport , on
ordonna à un Capitaine d'armer
Liij
110 LE NOUVEAU
dix Galeres
+
pour ravager laCôte
de Mithilene, ; il obéit , & le
lendemain y ayant fait une defcente,
il enleva une grande quan
tité de butins , le troupeau
de
Chloé & Chloé elle - même .
Sitôt que Daphnis fut inftruit de
cet enlèvement
, il courut fondant
en pleurs à la caverne des
Nymphes , fe profterner aux
pieds de leurs Statuës & de
celle de Pan pour leur redemander
fa chere Chloé : 11 fac
exaucé ; car dans le moment ,
la flote des Methimniens
fut af
faillie par une infinité de prodiges
; Pan apparu au Chef
nommé Briacxa ; le menaçant de
le faire périr avec tout équi
s'il ne rendoit Chloé page
>
MERCURE. TH
du
& tout ce qu'il avoit ravi aux
Mithileniens. Ce Capitaine
n'ofant résister à l'ordre
Dieu , ramena lui - même fa
proye, & dédommagea les Mithileniens
des défordres qu'il
avoit caufé fur leurs Terres .
Dans quel tranſports de joye
ne fe trouverent pas nos deux.
Amans , lorfqu'ils fe virent réünis
?
Comme ils étoient fort religieux
, ils s'emprefferent d'aller
facrifier aux Nymphes & à
Pan , pour remercier ces Divinitez
protectrices de toutes
les graces qu'ils en avoient reçues
, & fe jurerent dans leur
Temple un amour éternel .
Liiij
112 LE NOUVEAU
J
LIVRE TROISIE' ME.
Quelque tems aprés la femme
d'un Fermier nommé Licenium
, jeune & belle , voyant
paffer Daphnis tous les matins
devant fa maiſon , ne put
défendre fon coeur des charmes
de ce Berger , elle le fuivit
fans en être apperçûs , &
s'étant cachée derriere un buiffon
où Daphnis fe rencontroit
d'ordinaire avec Chloé , elle
entendit tout ce qu'ils fe dirent ;
& comme l'Amour eft ingé .
nieux , elle parut tout à coup en
prefence de ces deux Amans
contrefaifant parfaitement
bien la defolée : Helas ! mon
MERCURE 113
ami , dit - elle , je te prie, aidemoi.
Ie n'avois que vingt pauvres
oifons , & voilà un Aigle
qui vient de m'en ravir le
plus beau : Daphnis ne fe défiant
point de l'embuche ,ſe leva
incontinent ,prit fa houlètre , &
s'en alla aprés Lecenium qui
le mena fort loin de Chloé , &
fort avant dans le Bois , auprés
d'une fontaine , où elle fit affeoir
Daphnis .
Comme elle étoit auffi hardie ,
que Daphnis étoit fimple , elle
attaqua fon coeur par tout ce
qu'il y a de plus preffant : mais
elle ne put lui faire oublier
Chloé ; elle le renvoya encore
114 LE NOUVEAU
plus amoureux de fa Bergere
qu'auparavant.
Comme il n'étoit fait mention
que des charmes de Chloé
dans tout le canton , fa beauté
engagea plufieurs Bergers à la
demander en mariage à Dryas :
Ils en furent écoutés , & le bon
homme réfolut de lui en choifir
un pour Epoux aux vendanges
prochaines . Chloé allarmée.
de cette nouvelle , découvrit
à Daphnis l'intention de Dryas .
Aprés avoir pleuré l'un & l'autre ,
& s'être donné de nouvelles:
affùrances de mourir plû- ôt que
d'être infidéls . Daphnis prit
tout à coup le party de faire
confidence de fon amour à
Myrtale femme de Lamon fon
MERCURE. 115
pere nourricier ; elle approuva
ſa recherche , & en parla à fon
mari. Lamon confiderant que
Daphnis pouvoit être d'une
illuſtre naiſſance, appellaſafemme,
béte , de vouloir empêcher que
fon nouriçon fut marié avec la
fille d'un Berger , vû quepar les
enfeignes de connoiffances qu'il
avoit trouvez quant & lui, elle lui
promettoit bien plusgrand état.
Myrtale qui ne vouloit pas
defeſpérer cet amoureux Berger,
lui fit entendre que Lamon fon
pere étant fort pauvre en comparaifon
de Dryas pere de
Chloé , Elle croyoit qu'il étoit
plus fage de ne point s'expoſer.
à un refus ; mais que s'il arri-
Voit quelque événement qui lui
1 LE NOUVEAU.
fut favorable , elle lui donnoit
fon confentement. Daphnis
n'efperant rien par les voyes
ordinaires , addreffa fes voeux
aux Nymphes dans cette extrémité.
Elles lui apparurent la nuit
fuivante , & lui ordonnerent
d'aller fur le bord de la mer,
l'affûrant que l'endroit où il
verroit unDauphin mort, il trouveroit
une bourſe , qui le Met 、
troit en état d'être auffi riche
queDryas; mais ci- aprés tu leferas
bien davantage. Dahpnis s'éleva
tour réjoui , & aprés avoir rejoint
Chloé & invoqué les Nymphes
, il n'eut pas grande peine
à découvrir la bourfe : Il courut,
avec cet argent chez Dryas ,
qui lui promit Chloé .
MERCURE. 17
Mais Lamon ne fut point fi
facile ; il dit à Daphnis qu' qu'étant
efclave affibien que lui , il ne lui
étoit pas permis de difpofer de
la moindre chofe , fans en avoir
auparavant obtenu le confentement
de fon maître ; que Dionifophanes
devant fe rendre bientôt
à fa terre pour y faire vendanges
, il feroit tous les efforts
auprés de lui pour en avoir l'agrement.
Nos deux amants vivoient
dans cette douce attente , gardants
toûjours leurs troupeaux
enfemble. Un jour qu'ils s'amufoient
à chercher des fruits ,
Daphnis apperçut à la cime de la
plus haute branche d'un pommier
, une pomme pomme unique ,
118 LE NOUVEAU
qui étoit belle & groffe à merveille
, y étant monté alaigrement
malgré Chloé , il la cueillit
la lui préfentant, lui dit,
Chloé ma mie , le beau tems a
produit cette belle pomme
bel arbre la nourric , le beau
un
la bonne Soleil l'a meurie ,
fortune la contregardée pour
une belle Bergere.
Chloé la reçut avec une grace
qui paya trop le Berger
LIVRE QUATRIE' ME.
Cet Automne tant defiré par
Daphnis & Chloé , arriva enfin.
Ils attendoient avec impaMERCURE.
119
tience l'arrivée du maître de Lamon,
fe fit préceder par fon fils
Aftyle , accompagné d'un nomméGnathon
mauvais plaifanı &
grand gourmand. Celui- ci ayant
confideré Daphnis & l'ayant
trouvé à fon gré , conçût le deffein
de le demander à fon jeune
Maître dans l'efperance de le
vendre & d'en tirer une groffe
fommed'argent. Il en fit la
propotifionà
Aftylequi fatigué de les
importunités , lui promit d'employer
fon crédit auprés de fon
pere pour qu'il lui en fit prefent.
Dionifophanes fuivit de prés fon
fils à la campagne, & ayant trouvé
fes troupeaux & fes
vergers
en bon état, il loüa Lamon & fa
famille du foin qu'ils prenoient
120 LE NOUVEAU
de fa Terre , Daphnis lui ayant
été prefenté , & le bon homme
de Fermier ayant extremement
vanté les bonnes qualitez de ce
jeune Berger en prefence d'Aftyle
& de Gnathon , Aftyle en
prit occafion de le demander à
fon pere pour l'emmener à Mytilene
,fous prétexte que ce jeune
homme lui feroit encore plus utile
à la Ville qu'à la Campagne;
mais Lainon ayant découvert à
quoi on le refervoit, prit le parti
de s'aller jetter aux pieds de fon
Maiftre & de lui déclarer que ce
jeune Berger n'étoit point fon
fils comme on le croioit qu'il l'avoit
trouvé abandonné & allaité
par une de fes Chèvres avec des
joyaux qu'on lui avoit laiffez
le
MERÇURE. 12Î
pour reconnoître un jour , &
qu'il les gardoit encore. Dionifophanes
étonné de ces circonſtances
, ordonna fur le champ
qu'on lui aportât ces fignes de reconnoiffances.
Apeine eût- il jetté
les yeux fur le petit Mantelet
d'écarlate & la pet telépée à poignée
d'yvoire, qu'il s'écria , ô Jupiter
& appella avec empreſſement
fa femme qui l'accompagnoit
, & qui voyant ces marquos,
s'écria encoreplus fort, 0fa
tales Déeffes ? nefont ce pas ici les
joyaux que nous expofames avec.
notre enfant ce font eux -mêmes,
mon mary.Daphnis eit vôtre fils ,
&rgarde les Chèvres de fon pro-
11
* tatbit permis aux parents dans les anciens
temps de Gè & d. Rome , dịcxpofer
leurs enfans lorfqu'ils en avoient trop
122 LE NOUVEAU
•
pre pere. Dans le moment
ils
coururent
embraffer
ce cher en
fant , & pleurant de joie ils le
tinrent long - tems ferré, entre
leurs bras . Aftyle ayant recou
vré un frere dans un Berger , lui
donna toutes les marques
les
plus vives de tendreffe
. Ce fut
pour lors que Dionifophanes
adreffant
la parole à Aftyle , ne
foispasmari , lui dit ce bon pela
se, de ce que tu n'auras que
moitié de ma fucceffion
, il n'y a
heritage
au monde qui vaille un
bon frere , Je fouhaite donc que
Daphnis ait en fon partage cette
Terre ci & que Lamon & Myrtale
qui l'ont fi foigneufement
élévé ,foient à lui , afin qu'il puiffe
leurfaire tout le bien qu'ilmerite
.
Daphnis
cependant
avoit pei-
འ
1
MERCURE. 123
ne à revenir de fon étonnement,
& quoiqu'il fut fort agité par les
differens fentimens qui fe paffoient
au dedans de lui , fa chere
Chloé lui étoit continuellement
préfente , & ne trouvant
point de bonheur égal à celui de
la poffeder , il étoit prêt de faire
confidence à fon pere de la
paffion qu'il reffentoit pour elle,
lorfque Dryas inftruit de l'heureux
changement qui venoit
d'arriver dans la fortune de Daphnis
, fe préfenta tout à coup
avec l'aimable Chloé au milieu
de l'affemblée , dans l'efperance
qu'elle pourroit peut- être auſſi
retrouver les parents . Sa beaute
& fes graces naïves attirerent
les yeux de la compagnie . Pour
Mij
124 LE NOUVEAU
lors Dryas prenant la parole ,
Plût aux Dieux , dit - il , que cettejeune
fille fut affez favoriféedu
Deftin pour retrouver auffi fes
parents , & montrant en mêmetems
les enfeignes de reconnoiffances
, il eft aifé , ajoûta - t-il , de
voir que fes parens font des perfonnes
diftinguées & qu'elle est
fortable pour être la femme de
Daphnis.Dionifophanes prenant
garde dans le moment au vifage
de fon fils , apperçût qu'il changeoit
de couleur & le détournoit
pour pleurer ; il lui fut aifé
d'en déviner la caufe , & ce bon
pere fouhaita pour lors que les
Dieux revelaffent la naiffance de
cette Bergere , afin de pouvoir
l'unir avec Daphnis comme
MERCURE. 125
toute la maiſon ne refpiroit que
joïe , il donna le foir un grand .
repas , où il invita es meilleurs
amis & les plus apparents de la
Ville : à l'iffue du banquet , il fe
fit apporter dans un baffin d'argent
ces enfeignes ; un vieillard
nommé Megacles les ayant confiderez
, â Dieux que vois-je là !
mapauvre fille qu'eſt - tu dévenuë !
eft tu encore en vie ? · Je te prie
Dionifophanes de me dire d'où tu
les arecouvrées ; n'aye point d'enviequeje
retrouve ma fille comme
tu as recouvré ton fils. Dionifophanes
fe levant de table alla
chercher Chloé , & la remettant
entre les mains de Megacles lui
dit : Voici l'enfant que tu as fait
expoſer, prens-là avec ces enſei-
*
126 LE NOUVEAU
gnes , & la prenant , baille - la en
mariage à Daphnis .
La Cérémonie des Nôces fe
fit fur le champ au grand contentement
des parents , & encore
plus de nos deux Amans .
de Dephnis & Choć.
L
on
ES Amours Paftorales de
Daphnis & Chloé dont
donne icil'extrait , ſont devenuës
trop à la mode, pour ne pas fatisfaire
à la curiofité des perfonnes
qui ne les ont pas encore lûës .
On feroit même tenté par la
fuite , de préférer ces fortes
d'extraits aux Hiftorietes ordinaires
du Mercure ; à moins
qu'on ne les jugeât aflez interreffantes
par elle - mêmes . Le
goût du Public en tout genre ,
me fervira toûjours de regle fur
le choix des morceaux ; j'attends
qu'il en décide .
Je reviens à Longus , Auteur
de cette Hiftoire , il l'a écrite en
1
Fanvier 1717 .
82 LE NOUVEAU
Grec , elle a été traduite en
François par le célébre Amiot
& réimprimée nouvellement :
c'eft de cette édition que j'ai
tiré cet extrait .
On croit ce Roman pofterieur
à celui des Amours de Théagenes
& Chariclée , composé par
Heliodore ,qui vivoit fous l'Empire
de Théodofe & d'Arcadius
fur la fin du quatrième fiécle .
Le Sçavant M. Huet ancien
Evêque d'Avranche , dans fon
Traité de l'Origine des Romans ,
a jugé trés favorablement de ces
Paftorales. Le ftyle de Longus ,
felon ſon ſentiment , eft fimple,
aife , naturel & concis , fans
obfcurité ; fes expreßions font
MERCURE.
83
pleines de vivacité de feu :
ilproduit avec esprit , ilpeint
avec agrément , il difpofe fes
images avec adreffe : les caracteresfont
gardez exactement ,
les Epiſodes naiffent de l'argument
, les paßions & lesfentimensfont
traitez avec une délicareffe
affez convenable à la
fimplicité des Bergers.
Il auroit été à fouhaiter qu'il
nous en eût donné une nous
velle traduction , comme il avoit
eu deffein de le faire dans fa jeuneffe
à l'imitation de l'ancien
Evêque d'Auxerre ; il faut croire
qu'elle auroit été plus châtiée
de toutes les manieres.
I ij
84 LE NOUVEAU
La Preface eft une fiction que
l'Auteur a imaginée , pour donner
àfon Roman quelque air de
verité. Il y fuppofe , qu'étant
dans un Temple de l'Ile de
Metelin , ily remarqua un Tableau
qui lui plût extremement ;
& que n'en pouvant découvrir
le fujet , il s'en informa des gens
du Païs , qui lui racontérent
cette même Hiftoire , qu'il nous
donne fous le titre des Amours
Paftorales de Daphnis & Chloé.
LIVRE PREMIER .
N Citoyen de Mitilene ,
nommé Dionyfophanes UN
>
avoit auprés de la Ville une
Terre affez confiderable
. Lamon
MERCURE.
85
fon Fermier s'étant apperçu qu'
une de fes chevres abandonnoit
fon petit , & s'écartoit du troupeau
; la curiofité l'obligeant à la
fuivre , il la furprit donnant à
tetter à un enfant richement emmailloté
, enveloppé d'un manteau
, dont l'agraffe étoit d'or ,
ayant auprés de lui une petite
épée dorée , à manche d'yvoire .
Touché de compaffion , il le releva
& le remit à fa femme Myrtale
, qui n'ayant point d'héritiers
, l'éleva comme le fien propre
, fous le nom de Daphnis.
A deux ans de là , même
savanture arriva à Dryas , autre
Berger du même canton , qui
cherchant une Brebis égarée de
fon troupeau , la trouva allait-
I iij
86 LE NOUVEAU
tant une petite fille expofée dans
la Caverne des Nymphes , ayant
à fes côtez une coëffe tiffuë d'or ,
des patins dorez & des brodequins
brodez d'or : II la prit
entre fes bras avec ces marques
de
reconnoiffance
, & la portant
à fa femme Napé , elle la reçût
en vraie mere, & l'appella Chloé.
Ces deux enfans devinrent .
grands en peu de tems ; &montroient
bien à leur gentilleſſe &
beauté , qu'ils n'étoient point iffus
de gens de Village, nex de Payfans.
de
Daphnis ayant atteint l'âge
15 ans, & Chloé celui de 13 ,
Lamon & Dryas eurent même
MERCURE. 87
nuit , mêmefonge. Il leurfut
avis que les Nymphes dont les
ftarues étoient dans la caverne
ou' l'on avoit trouvé Chloé,
livroient Daphnis & Chloé
entre les mains d'un jeune
Garfonnet fort gentil & beau
à merveille , lequel avoit des
ailes aux e'paules , & portoit
de petites fléches avec un petit
are , que ce jeune Garfoner
les touchant tous deux d'une
même fléche , commanda à l'un
de paître delà en avant les chévres
, &à l'autre les brebis.
Les Pafteurs s'éveillerent ,
Liiij
88 LE NOUVEAU
confternés de voir leur nouri
riffons deſtinés à garder les troupeaux
; mais eftimans que le
parti le plus fage qu'ils pûſſent
prendre , étoit de le foumettre
à la volonté des Dieux . Ils les
envoyerent aux champs , aprés
avoir facrifié au jeune Garfonnet
ailé , dont ils ignoroient
le vérirable nom .
Daphnis & Chloé devenus
Bergers , prenoient tous les divertiffements
convenables à leur
âge & à leur états .
Ainfi comme ils étoient occupez
à tels jeux , Amour leur
dreffa à bon efcient une telle
embuche.
Daphnis courant rapidement
MERCURE. 89
pour
aprés une de fes chèvres , tomba
dans une foffe trés profonde ,
qu'on avoit couverte de ramées
& de mouffe fervir de
piége aux Loups . Heureuſement
Chloé n'étoit pas loin , & croyant
encore le danger plus
grand , elle y courut , & fit tant
par fes foins & par le fecours
d'un païfan du voifinage , qu'elle
retira le pauvre Berger : alors
tranſporté de reconnoiffance , il
ne pût fe refufer à fon premier
mouvement , qui le porta à l'embraffer
; mais que ce tranfport
leur couta cher à l'un & à
l'autre . Depuis ce moment , ils
ne cefférent de foûpirer , fe fentant
confumer d'une ardeur
qu'ils n'avoient point connue.
90 LE NOUVEAU
jufques aloes . Souvent Daphnis
alloit ainfi devifant &parlant
pareillement en lui-même.
Comment ? les Hirondeles
chantent , ma flute ne dit
mot. Comment ? les Chevraux
fautent je fuis asfis . Comment
toutesfleursfont en vigueur,
&je n'enfais point de
bouquets ni de chapelets ; la
violette & le muguet fleu
riffent , Daphnis fe fane ,
Dorcon à la fin deviendra plus
beau
que
moi.
Ce Dorcon étoit auffi éperdument
amoureux de Chloé ,
comme il étoit riche , il crût
MERCURE.
91
pouvoir l'obtenir deDrias,s'il la
lui demandoit en mariage ; mais
malgré fes préfens , elle lui fut refufée.
Se voyant fans efpérance
de ce côté , il eût recours à une
rufe bien digne de la groffiertédu
perfonnage : Il fe couvrir d'une
peau de loup,& alla fe tapir dans
un buiffon proche la fontaine , où
Chloé menoit boire fon troude
tems
peau . Elle y vint peu
aprés , mais les chiens ayant
éventés le miférable
Dorcon
,
fe jetterent deffus , & l'auroient
déchiré
, s'il n'avoit imploré
l'affiftance
de Daphnis
& de
Ch'oé , qui étant trop fimples,
pour pénétrer fa mauvaiſe intention
, le fecoururent
, & ne
lui fçûrent pas même, mauvais
92 LE NOUVEAU
gré de cette Avanture .
Leur paffion cependant augmentant
de jour en jour , & leur
fimplicité demeurant même ;
la folitude leur offroit mille occafions
favorables pour déveloper
leurs fentiments , fans bleffer
l'innocence de leurs moeurs.
Daphnis ayant un jour ſurpris
Chloé endormie , s'arrêta à la
confidérer , & plein d'admiration
, il fe difoit , 0 comment fes
beauxyeux dormentfoüevement?
Quefon bateine fent bon ? Les
pommiers ni les aubépines fleuries
n'ontpoint la fenteurfi douce.
Ces réflexions fûrent intérompues
par une Cygale , qui pourfuivie
d'une Hirondelle , fe refugia
dans le fein de la Bergere .
MERCURE.
93
•
Chloé s'éveillant en furfaut ,
la Cygale feprii à chanter , comme
fi avec son chant elle lui eut
voulu rendre graces de fonfalut,
à l'occafion de quoi Chloé , ne fçachant
ce que c'étoit , s'écria derechefbienfort,
& Daphnis fe prit
auffi dérechef à rire , lors àprofitant
defa peur tira la gentille
Cygale , qu'elle remit au même
endroit d'où il l'avoit tirée.
Ils vivoient ainfi heureux
lorfque des Corfaires de la Ville
de Tyr, firent une defcente dans
Alle de Metelin , pillants & enlevants
tout ce qui fe trouva
à leur paffage . Daphnis cut le
malheur de tomber entre leurs
mains , & malgré les cris , il
trouva des impitoyables , qui le ,
traînerent dans leur Vaiffeau .
94 LE NOUVEAU.
Happelloit encore ' Chloé à
fon fecours lorfqu'elle arriva ,
conduifant fes brebis , & lui apportant
une flute nouvelle. Elle
n'eut pas plûtôt vû le danger
où il étoit , qu'elle courut demander
du fecours à Dorcon ,
qui en avoit beſoin lui- même ;
car ces Bergers ayant voulu faire
réſiſtance à ces brigands , qui
emmenoient fes boeufs , ils l'a
voient bleffé dangereufement .
Tout ce qu'il pût faire dans cet
état , fut de lui remettre fa flute
avec laquelle il avoit coutume
de rappeller fon troupeau du
pâturage , lui confeillant de s'en
fervir pour le même deffein.
En effet Chloé étant retournée
promptement, il n'eut pas plûMERCURE.
95
*
tôt joué l'air ordinaire du rapel ,
que les boeufs qui étoient déja
embarquez , s'élancerent tous
en même tems de la barque , &
l'ayant renversée par leur poids ,
ils regagnerent le rivage . Il fut
facile à Daphnis habillé à la legere
, de fe fauver.
Pour les Corfaires qui étoient
armés péfament , ils furent tous
noyez. Le premier foin de ces
deux Amans après un tel bonheur
, fut de fe rendre dans la
caverne des Nymphes , pour leur
rendre graces de cette événement
, & couronner leurs ftatuës
de fleurs .
96 LE NOUVEAU
LIVRE SECOND.
,
Les Vendanges étant furvenuës
, Daphnis & Chloé ,
trop occupés pour mener paître
leurs Troupeaux n'avoient
plus la même liberté de ſe voir.
Ils étoient trop obfervés pour
s'entretenir auffi familierement,
qu'ils faifoient auparavant .
Les plus jolies Vendangeufes
jettoient toutes les yeux fur
Daphnis , & en le louant ,
difoient , qu'il étoit ausſi beau
que Bachus : Les Vendageurs
de leur côté , jettoient à Chloé
plufieurs paroles à la traverſe,
&
MERCURE. 97
& fautoient aprés elle , comme
feroient les Satyres autour de
Bachus ; difant qu'ils feroient
de devenir Moutons , contens
moyennant qu'une ausfi aimable
Bergere les menât aux
Champs.
Les Vendanges finies , il
leur fut permis de retourner à
leurs amuſemens ordinaires,
Ainfi qu'ils folatroient , comme
deux jeunes Levrons , furvint
en leurcompagnie unViellard
, vêtu d'une Peliffe de
peau de Chevre , des fabots en
fes pieds , un Biffac tout ufé
Fanvier i717.
K
98 LE NOUVEAU NOUVE
pendu à fon col ; lequel fe feant
auprés d'eux , fe prit à leur
dire : Mes enfans , je fuis le
Vieillard Philetas qui ai chantée
maintes chansons à l'honneur
de ces Nymphes, je viens
ici pour vous déclarer ce que
j'ai vú, & annoncer ce que j'ai
oui. I'ai un beau Verger , que
j'ai moi- même planté : environ
le midy , j'y ai apperçû unjeugarfonnet
deffous mes Grenadiers
, qui tenoit enfes mains
des pommes de Grenades ; il
étoit blanc comme lait , rouge
commefeu , poli & net comme
ne
MERCURE.
99
s'il ne venoit que d'être lavé :
Il étoit nud , il étoit feul , &fe
joüoit à cueillir de mes fruits ,
commefi le Verger eût étéfien.
Si m'en fuis courų vers lui ,
craignant
que ( comme il étoit
fretillant
& remuant
) il ne
rompit quelques branches de
mes Grenadiers : mais il m'eft
• échapé des mains , tantôtfe coulant
par entre les Rofiers , tantôtfe
cachant fous les Pavots ,
commeferoit un petit perdriau.
Enfin , las & recrú , en m'ap
puyant fur mon báton , &prenant
garde qu'il ne s'enfouit ,
$35006 `-
Kij
100 LE NOUVEAU
je lui ai demandé à qui il étoit
de nos voisins , & à quelle occafion
il venoit ainfi cueillir les
fruits du jardin d'autrui ? Il
ne m'a rien répondu ; mais s'approchant
de moi , s'eft pris à
rire fort délicatement , en me
jettant des grains de Grenades,
ce qui m'a je nefçai comment )
amolli attendri le coeur:
deforte queje n'ai plus fçû me
courroucer à lui, fil'ai prié de
s'en venir hardiment à moi fans
· rien craindre , jurant que je le
laifferois aller quand il voudroit
, avec des pommes & des
MERCURE. for
grenades , moyennant qu'il me
donnát un baiferfeulement. Et
adoncquesfeprenant à rire avec ·
une chere , gaye , & bonne &
gentille grace , m'a jetté une
voix fi aimable & fi douce ,
que ni l'Hirondelle, ni le Roẞignol,
ni le Cygne , fût-il außi
vieil que moi , n'en fçauroit
jetter de pareille , difant , quant
à moi , Philetas , ce ne me feroit
point de peine de te baifer;
mais garde que ce que tu me
demandes , ne foit un don mal
Seant , peu convenable à
ن و م
ton âge , pource que ta vieilleffe
Kiij
102 LE NOUVEAU
n'empêchera point que tu ne
brûles de défir de me fuivre ,
aprés que tu m'auras baife :
il n'y a Aigle ni Faucon , tant
ait-il l'aile vite légere , qui
pût me poursuivre. Ie ne fuis
point enfant , combien que j'en
aye l'apparence , ains fuis plus
le vieil Saturne , je
ancien que
te connois dés-lors qu'étant en
lafleur de ton âge , tu gardois`
ici prés un fi beau
Boeufs ,
troupeau de
étois auprés de toi,
quand tujouois deta flutefous
ces Hêtres , lorfque tu érois
amoureux dela belle Amarillis
MERCURE. 103
mais tu ne me voyois pas encore
, quoi queje fuffe continuellement
auprés de ton amie. Pour
le prefent , je gouverne außi
Daphnis & Chloé, & aprés
que je les ai mis enſemble , je
m'en viens en ton Verger , là
ou' je prens plaiſir aux arbres
& aux fleurs que tu y as plantez,
& me lave en ces fontaines,
qui eft la caufe que toutes les
plantes les fleurs de ton jardin
font fi belles à voir , pour
ce qu'elles font nourries & ar
rofées de l'eau où je mefuis lavé.
Si-tôt qu'il eut achevé ces
304 LE NOUVEAU
1
paroles , il s'en eft envolédeẞus
un arbre , ne plus ne moins que
feroit un petit Roẞignol , &
en fautelant de branche en
branche par entre les feuilles ,
eſt à la fin monté jusques à la
cime : j'ai vû fes petites ailes ,
fon petit arc & fes fléches en
echarpe fur fes épaules , aprés
quoi il a disparu . Mes enfans,
je vous affûre que vous êtes
tous deux dévouez & dédiez
à l'Amour , & qu'Amour à
Join de vous. Si lui demanderent
qu'est-ce que c'étoit que
l'Amour , fic'étoit un enfant ou
bien
MERCURE. 105
lien un oiseau , & quelle puifonce
il avoit. Adonc Philetas
Scommenca derechefà leur dire:
Amour est un Dieu , mais un
enfant jeune & beau , & qui
ades ailes , pour cette cauſe
prent-ilplaifir ahenter entre les
jeunes gens, il cherche les beautez
, & fait voler les coeurs
des hommes , ayant fi grand
pouvoir, que le grand Iupiter
n'en a point tant . Il domine
fur les élémens , fur les étoiles
fur ceux qui font Dieux
comme lui. Toutes les fleurs
font ouvrages d'Amour, tou-
Janvier 1717.
L
106 LE NOUVEAU
•
tes les plantes & tous les arbres
font de fa facture. Moimême
ai autrefois été , jeune
ai aimé Amarillide ; mais
lors , il ne me fouvenoit de
manger,ni de boire , ni ne prenois
aucun repos. Il n'y a médecine
, ni efpéce aucune de
charmes , qui puiffeguérir le
mal d'amour. ,lui feul eft capable
d'y apporter remede.
Philetas aprés leur avoir
conté ces merveilles , fe fèpara
d'eux . Alors ces deux jeunes
Amans demeurants feuls , &
n'ayans jamais auparavant
MERCURF. 107
oüiparler d'Amour ,fe trouverent
en plus grande d'étreſſe
PAque
paravant , pource que
mour commençoit à les toucher
au vif, retournés qu'ils furent
en leurs maifons,fe mirent chacun
à rapporter ce qu'ils fentoient
en leurs coeurs avec ce
qu'ils avoient oui raporter
au vieillard , fi difoient ainfi
part eux , les Amants font
douloureux , auffi le fommes
nous ils ne font compte
de boire ni de manger , ausfi
peu en faifons nous : ils ne
peuvent dormir , nous fomà
Lij
108 LE NOUVEAU
mes tous de même : il leur eft
avis qu'ils brûlent , je crois
que nous avons du feu dedans
le corps , ils défirent s'entrevoir
, & pour ce faire , nous
fouhaitons
que
la nuit ne dure
gueres, & que le jour revien
ne bien-tôt.
Doncques eft-ce laqu'on appelle
Amour , & nous nous
entr'aimons l'un & l'autre ,
fine le favions pas.
lorf-
Cette matiere faifoit fouvent
le fujet de leur entretien ,
qu'une nouvelle Avanture vint
traverfer leurs innocens plaifirs.
De jeunes gens de la Ville de
MERCURE. 109
>
Methymne étans venus fur les
côtes de l'Ile de Metelin pour
chaffer , attacherent leur bateau
au rivage avec un cordon d'ofier.
Les Chévres de Daphnis ayant
coupé cet ofier la barque
s'éloigna bien-tôt du rivage ; les
Chaffeurs s'en étant aperçû ,
s'en prirent à Daphnis , & l'auroient
tué , s'il n'avoit été fecouru
promptement par Chloé ,
qui à l'aide des voifins , le tira
des mains de ces furieux.
Ces jeunes gens retournez à
Methimne , firent affembler le
Confeil de la Ville , & fe plaignirent
du prétendu outrage
qu'ils avoient reçûs des Mithvleniens
. Sur leur rapport , on
ordonna à un Capitaine d'armer
Liij
110 LE NOUVEAU
dix Galeres
+
pour ravager laCôte
de Mithilene, ; il obéit , & le
lendemain y ayant fait une defcente,
il enleva une grande quan
tité de butins , le troupeau
de
Chloé & Chloé elle - même .
Sitôt que Daphnis fut inftruit de
cet enlèvement
, il courut fondant
en pleurs à la caverne des
Nymphes , fe profterner aux
pieds de leurs Statuës & de
celle de Pan pour leur redemander
fa chere Chloé : 11 fac
exaucé ; car dans le moment ,
la flote des Methimniens
fut af
faillie par une infinité de prodiges
; Pan apparu au Chef
nommé Briacxa ; le menaçant de
le faire périr avec tout équi
s'il ne rendoit Chloé page
>
MERCURE. TH
du
& tout ce qu'il avoit ravi aux
Mithileniens. Ce Capitaine
n'ofant résister à l'ordre
Dieu , ramena lui - même fa
proye, & dédommagea les Mithileniens
des défordres qu'il
avoit caufé fur leurs Terres .
Dans quel tranſports de joye
ne fe trouverent pas nos deux.
Amans , lorfqu'ils fe virent réünis
?
Comme ils étoient fort religieux
, ils s'emprefferent d'aller
facrifier aux Nymphes & à
Pan , pour remercier ces Divinitez
protectrices de toutes
les graces qu'ils en avoient reçues
, & fe jurerent dans leur
Temple un amour éternel .
Liiij
112 LE NOUVEAU
J
LIVRE TROISIE' ME.
Quelque tems aprés la femme
d'un Fermier nommé Licenium
, jeune & belle , voyant
paffer Daphnis tous les matins
devant fa maiſon , ne put
défendre fon coeur des charmes
de ce Berger , elle le fuivit
fans en être apperçûs , &
s'étant cachée derriere un buiffon
où Daphnis fe rencontroit
d'ordinaire avec Chloé , elle
entendit tout ce qu'ils fe dirent ;
& comme l'Amour eft ingé .
nieux , elle parut tout à coup en
prefence de ces deux Amans
contrefaifant parfaitement
bien la defolée : Helas ! mon
MERCURE 113
ami , dit - elle , je te prie, aidemoi.
Ie n'avois que vingt pauvres
oifons , & voilà un Aigle
qui vient de m'en ravir le
plus beau : Daphnis ne fe défiant
point de l'embuche ,ſe leva
incontinent ,prit fa houlètre , &
s'en alla aprés Lecenium qui
le mena fort loin de Chloé , &
fort avant dans le Bois , auprés
d'une fontaine , où elle fit affeoir
Daphnis .
Comme elle étoit auffi hardie ,
que Daphnis étoit fimple , elle
attaqua fon coeur par tout ce
qu'il y a de plus preffant : mais
elle ne put lui faire oublier
Chloé ; elle le renvoya encore
114 LE NOUVEAU
plus amoureux de fa Bergere
qu'auparavant.
Comme il n'étoit fait mention
que des charmes de Chloé
dans tout le canton , fa beauté
engagea plufieurs Bergers à la
demander en mariage à Dryas :
Ils en furent écoutés , & le bon
homme réfolut de lui en choifir
un pour Epoux aux vendanges
prochaines . Chloé allarmée.
de cette nouvelle , découvrit
à Daphnis l'intention de Dryas .
Aprés avoir pleuré l'un & l'autre ,
& s'être donné de nouvelles:
affùrances de mourir plû- ôt que
d'être infidéls . Daphnis prit
tout à coup le party de faire
confidence de fon amour à
Myrtale femme de Lamon fon
MERCURE. 115
pere nourricier ; elle approuva
ſa recherche , & en parla à fon
mari. Lamon confiderant que
Daphnis pouvoit être d'une
illuſtre naiſſance, appellaſafemme,
béte , de vouloir empêcher que
fon nouriçon fut marié avec la
fille d'un Berger , vû quepar les
enfeignes de connoiffances qu'il
avoit trouvez quant & lui, elle lui
promettoit bien plusgrand état.
Myrtale qui ne vouloit pas
defeſpérer cet amoureux Berger,
lui fit entendre que Lamon fon
pere étant fort pauvre en comparaifon
de Dryas pere de
Chloé , Elle croyoit qu'il étoit
plus fage de ne point s'expoſer.
à un refus ; mais que s'il arri-
Voit quelque événement qui lui
1 LE NOUVEAU.
fut favorable , elle lui donnoit
fon confentement. Daphnis
n'efperant rien par les voyes
ordinaires , addreffa fes voeux
aux Nymphes dans cette extrémité.
Elles lui apparurent la nuit
fuivante , & lui ordonnerent
d'aller fur le bord de la mer,
l'affûrant que l'endroit où il
verroit unDauphin mort, il trouveroit
une bourſe , qui le Met 、
troit en état d'être auffi riche
queDryas; mais ci- aprés tu leferas
bien davantage. Dahpnis s'éleva
tour réjoui , & aprés avoir rejoint
Chloé & invoqué les Nymphes
, il n'eut pas grande peine
à découvrir la bourfe : Il courut,
avec cet argent chez Dryas ,
qui lui promit Chloé .
MERCURE. 17
Mais Lamon ne fut point fi
facile ; il dit à Daphnis qu' qu'étant
efclave affibien que lui , il ne lui
étoit pas permis de difpofer de
la moindre chofe , fans en avoir
auparavant obtenu le confentement
de fon maître ; que Dionifophanes
devant fe rendre bientôt
à fa terre pour y faire vendanges
, il feroit tous les efforts
auprés de lui pour en avoir l'agrement.
Nos deux amants vivoient
dans cette douce attente , gardants
toûjours leurs troupeaux
enfemble. Un jour qu'ils s'amufoient
à chercher des fruits ,
Daphnis apperçut à la cime de la
plus haute branche d'un pommier
, une pomme pomme unique ,
118 LE NOUVEAU
qui étoit belle & groffe à merveille
, y étant monté alaigrement
malgré Chloé , il la cueillit
la lui préfentant, lui dit,
Chloé ma mie , le beau tems a
produit cette belle pomme
bel arbre la nourric , le beau
un
la bonne Soleil l'a meurie ,
fortune la contregardée pour
une belle Bergere.
Chloé la reçut avec une grace
qui paya trop le Berger
LIVRE QUATRIE' ME.
Cet Automne tant defiré par
Daphnis & Chloé , arriva enfin.
Ils attendoient avec impaMERCURE.
119
tience l'arrivée du maître de Lamon,
fe fit préceder par fon fils
Aftyle , accompagné d'un nomméGnathon
mauvais plaifanı &
grand gourmand. Celui- ci ayant
confideré Daphnis & l'ayant
trouvé à fon gré , conçût le deffein
de le demander à fon jeune
Maître dans l'efperance de le
vendre & d'en tirer une groffe
fommed'argent. Il en fit la
propotifionà
Aftylequi fatigué de les
importunités , lui promit d'employer
fon crédit auprés de fon
pere pour qu'il lui en fit prefent.
Dionifophanes fuivit de prés fon
fils à la campagne, & ayant trouvé
fes troupeaux & fes
vergers
en bon état, il loüa Lamon & fa
famille du foin qu'ils prenoient
120 LE NOUVEAU
de fa Terre , Daphnis lui ayant
été prefenté , & le bon homme
de Fermier ayant extremement
vanté les bonnes qualitez de ce
jeune Berger en prefence d'Aftyle
& de Gnathon , Aftyle en
prit occafion de le demander à
fon pere pour l'emmener à Mytilene
,fous prétexte que ce jeune
homme lui feroit encore plus utile
à la Ville qu'à la Campagne;
mais Lainon ayant découvert à
quoi on le refervoit, prit le parti
de s'aller jetter aux pieds de fon
Maiftre & de lui déclarer que ce
jeune Berger n'étoit point fon
fils comme on le croioit qu'il l'avoit
trouvé abandonné & allaité
par une de fes Chèvres avec des
joyaux qu'on lui avoit laiffez
le
MERÇURE. 12Î
pour reconnoître un jour , &
qu'il les gardoit encore. Dionifophanes
étonné de ces circonſtances
, ordonna fur le champ
qu'on lui aportât ces fignes de reconnoiffances.
Apeine eût- il jetté
les yeux fur le petit Mantelet
d'écarlate & la pet telépée à poignée
d'yvoire, qu'il s'écria , ô Jupiter
& appella avec empreſſement
fa femme qui l'accompagnoit
, & qui voyant ces marquos,
s'écria encoreplus fort, 0fa
tales Déeffes ? nefont ce pas ici les
joyaux que nous expofames avec.
notre enfant ce font eux -mêmes,
mon mary.Daphnis eit vôtre fils ,
&rgarde les Chèvres de fon pro-
11
* tatbit permis aux parents dans les anciens
temps de Gè & d. Rome , dịcxpofer
leurs enfans lorfqu'ils en avoient trop
122 LE NOUVEAU
•
pre pere. Dans le moment
ils
coururent
embraffer
ce cher en
fant , & pleurant de joie ils le
tinrent long - tems ferré, entre
leurs bras . Aftyle ayant recou
vré un frere dans un Berger , lui
donna toutes les marques
les
plus vives de tendreffe
. Ce fut
pour lors que Dionifophanes
adreffant
la parole à Aftyle , ne
foispasmari , lui dit ce bon pela
se, de ce que tu n'auras que
moitié de ma fucceffion
, il n'y a
heritage
au monde qui vaille un
bon frere , Je fouhaite donc que
Daphnis ait en fon partage cette
Terre ci & que Lamon & Myrtale
qui l'ont fi foigneufement
élévé ,foient à lui , afin qu'il puiffe
leurfaire tout le bien qu'ilmerite
.
Daphnis
cependant
avoit pei-
འ
1
MERCURE. 123
ne à revenir de fon étonnement,
& quoiqu'il fut fort agité par les
differens fentimens qui fe paffoient
au dedans de lui , fa chere
Chloé lui étoit continuellement
préfente , & ne trouvant
point de bonheur égal à celui de
la poffeder , il étoit prêt de faire
confidence à fon pere de la
paffion qu'il reffentoit pour elle,
lorfque Dryas inftruit de l'heureux
changement qui venoit
d'arriver dans la fortune de Daphnis
, fe préfenta tout à coup
avec l'aimable Chloé au milieu
de l'affemblée , dans l'efperance
qu'elle pourroit peut- être auſſi
retrouver les parents . Sa beaute
& fes graces naïves attirerent
les yeux de la compagnie . Pour
Mij
124 LE NOUVEAU
lors Dryas prenant la parole ,
Plût aux Dieux , dit - il , que cettejeune
fille fut affez favoriféedu
Deftin pour retrouver auffi fes
parents , & montrant en mêmetems
les enfeignes de reconnoiffances
, il eft aifé , ajoûta - t-il , de
voir que fes parens font des perfonnes
diftinguées & qu'elle est
fortable pour être la femme de
Daphnis.Dionifophanes prenant
garde dans le moment au vifage
de fon fils , apperçût qu'il changeoit
de couleur & le détournoit
pour pleurer ; il lui fut aifé
d'en déviner la caufe , & ce bon
pere fouhaita pour lors que les
Dieux revelaffent la naiffance de
cette Bergere , afin de pouvoir
l'unir avec Daphnis comme
MERCURE. 125
toute la maiſon ne refpiroit que
joïe , il donna le foir un grand .
repas , où il invita es meilleurs
amis & les plus apparents de la
Ville : à l'iffue du banquet , il fe
fit apporter dans un baffin d'argent
ces enfeignes ; un vieillard
nommé Megacles les ayant confiderez
, â Dieux que vois-je là !
mapauvre fille qu'eſt - tu dévenuë !
eft tu encore en vie ? · Je te prie
Dionifophanes de me dire d'où tu
les arecouvrées ; n'aye point d'enviequeje
retrouve ma fille comme
tu as recouvré ton fils. Dionifophanes
fe levant de table alla
chercher Chloé , & la remettant
entre les mains de Megacles lui
dit : Voici l'enfant que tu as fait
expoſer, prens-là avec ces enſei-
*
126 LE NOUVEAU
gnes , & la prenant , baille - la en
mariage à Daphnis .
La Cérémonie des Nôces fe
fit fur le champ au grand contentement
des parents , & encore
plus de nos deux Amans .
Fermer
21
p. 139-141
A Rome ce 3 Mars 1717
Début :
Le Carnaval nous a fourni des amusemens de toute espece, [...]
Mots clefs :
Carnaval, Opéras, Réjouissances, Princes, Altesse sérénissime, Gouverneur, Comtesse, Curiosité, Marquis, Chevalier, Bal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Rome ce 3 Mars 1717
A Rome ce 3 Mars 1717
Le Carnaval nous a fourni des
amuſemens de toute elpece , jamais
le Cours n'a été plus brillant , nos
Dames Romaines plus magnifiques,
les Comedies , Operas plus fre- .
quents , les Réjoüiffances plus uniLE
NOUVEAU
140
*
verfelles , ce fera bien autre chofe
l'année prochaine , fi l'on vient à
bout de rembarer le Turc. Les Prin-
Clement & Philippe de Baviere
font arrivez ici affez à tems,
pour jouïr des divertiffemens du
Carnaval , leurs Altele s Sereniffimes
fe firent voir Lundy incognito
au Cours , & virent enfuite d'un
Balcon du Comte de Bolognetti
la courfe des Chevaux ; Mr Santini
leur Gouverneur , qui avoit
accompagné l'an paffé le Prince
Electoral leur frere, a régalé de la
part de ce Prince , d'un Diamant
de prix , la Comteffe Bolognetti ,
en reconnoiffance du bon accueil
qu'il en a reçû pendant fon féjour
à Rome .
Il faut convenir que le Carnaval
de Rome mérite la curiofité des
Etrangers , & que c'eft fans contredit
le plus beau & le plus galant
de toute la Chrêtienté.
Le Marquis de Saint Pieri eft aux
Arrêts dans fa maifon & condamécus
d'amande , pour avoir né à
500
MERCURE. 141
fait jouer chez lui une Comedie
& donné le Bal enfuite un Vendredy
, ce jour étant le feul de la
femaine où les fpectacles font interdits
, cela s'apelle payer les violons
bien cher.
Le Chevalier de S. Georges ne
vient plus à Rome , & les prépa-.
paratifs qu'avoit fait le Cardinal
Gualterio pour le recevoir, devienent
inutils , l'apartement étoit difpofé
à la Royale: en y changeant peu de
chofe , il conviendra à Mr le Duc
de la Feüillade. S. S. a eû avis
qué ce Prince étoit forti d'Avignon
le 6 de Février , qu'il a paffé par le
Piémond , où il a reçû tous les honneurs
imaginables du Roy de Sicile ,
par le Parmefan & le Boulonois ,
pour fe rendre à Pefaro. Dom Carlo
Albani Neveu du Pape eft nommé
pour aller audevant de lui & le
conduire jufqu'au lieu deſtiné à fa
retraite .
Le Carnaval nous a fourni des
amuſemens de toute elpece , jamais
le Cours n'a été plus brillant , nos
Dames Romaines plus magnifiques,
les Comedies , Operas plus fre- .
quents , les Réjoüiffances plus uniLE
NOUVEAU
140
*
verfelles , ce fera bien autre chofe
l'année prochaine , fi l'on vient à
bout de rembarer le Turc. Les Prin-
Clement & Philippe de Baviere
font arrivez ici affez à tems,
pour jouïr des divertiffemens du
Carnaval , leurs Altele s Sereniffimes
fe firent voir Lundy incognito
au Cours , & virent enfuite d'un
Balcon du Comte de Bolognetti
la courfe des Chevaux ; Mr Santini
leur Gouverneur , qui avoit
accompagné l'an paffé le Prince
Electoral leur frere, a régalé de la
part de ce Prince , d'un Diamant
de prix , la Comteffe Bolognetti ,
en reconnoiffance du bon accueil
qu'il en a reçû pendant fon féjour
à Rome .
Il faut convenir que le Carnaval
de Rome mérite la curiofité des
Etrangers , & que c'eft fans contredit
le plus beau & le plus galant
de toute la Chrêtienté.
Le Marquis de Saint Pieri eft aux
Arrêts dans fa maifon & condamécus
d'amande , pour avoir né à
500
MERCURE. 141
fait jouer chez lui une Comedie
& donné le Bal enfuite un Vendredy
, ce jour étant le feul de la
femaine où les fpectacles font interdits
, cela s'apelle payer les violons
bien cher.
Le Chevalier de S. Georges ne
vient plus à Rome , & les prépa-.
paratifs qu'avoit fait le Cardinal
Gualterio pour le recevoir, devienent
inutils , l'apartement étoit difpofé
à la Royale: en y changeant peu de
chofe , il conviendra à Mr le Duc
de la Feüillade. S. S. a eû avis
qué ce Prince étoit forti d'Avignon
le 6 de Février , qu'il a paffé par le
Piémond , où il a reçû tous les honneurs
imaginables du Roy de Sicile ,
par le Parmefan & le Boulonois ,
pour fe rendre à Pefaro. Dom Carlo
Albani Neveu du Pape eft nommé
pour aller audevant de lui & le
conduire jufqu'au lieu deſtiné à fa
retraite .
Fermer
22
p. 10[7]-150
REFLEXIONS CRITIQUES SUR LES AVANTURES DE TELEMAQUE FILS D'ULISSE.
Début :
La Nouvelle Edition des Avantures de Telemaque, par feu M. de Fenelon / Il y a long-tems qu'on souhaitoit de voir dans toute leur [...]
Mots clefs :
Télémaque, Coeur, Plaisirs, Louanges, Aventures, Bonheur, Esprit, Ouvrages, Discours, Critique, Poésie, Amour, Réflexions, Idées, Homère, Beauté, Narrations, Imitation, Défauts, Curiosité, Morale
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS CRITIQUES SUR LES AVANTURES DE TELEMAQUE FILS D'ULISSE.
La Nouvelle Edition des Avantitres
de Telemaque
, par feu
M. de Fenelon Archevêque de
Cambray,conformeau Manuscrit
Orginal,a donné lieu aux Re-
Jo: flexions suvantes. Je crois tfJ.
teresserlacuriosité desLecteurs,
en les leur communiquant.
jRE,FLEXIONS CRITIQUES SUR
LESAVANTURES
l, DE TELEMAQUE
, FILS DULISSE.
L y a long
- rems qu'on souhaitoit
de voir dans toute leur
perfection
,
les Avamures de
Telemaque. La modestie sévére
& scrupulease de Mr deFenelon,
avoit condamné à ne voir jamais
le jour,de son vivant, ce fruit priq
cieux de sa jeunesse; & sans un KzHl
zard d'autant plus glorieux po~
lui
, qu'il le craignoit plus [incu-.£
semene; le Public ne comment
ceroit que d'aujourd'hui, à ajouton
aux autres ,Titres dont il a ren
connu (on mérire, celui d'un de
premiers Poëtes de son Siècle
Mais enfin
,
l'Ouvrage ain ni
échapéducabinet desonAuteunu
ne pouvoir être qu'une Copie immi
parfaite d'un excellent Originalls
Il ne servit même qu'à irriterIl
Curiosité des Connoisseurs. CZ)
qu'on tenoit dans les mains, regretter ce qui éroit encore sou
la clef, & si Mr de Fenelon n'a'L'i
voir été mille foisplus estimabld
& plus charmant dans sa personne
que dans ses Ecrits ; je ne sçai
les beaux Esprits naturellement
jaloux de leurs plaisirs lui auIJJ
roient facilement pardonné de:-?!
jours qui leur coutoient si cheria
C'est ce qui a fait rechercher avec
tant d'emprenemenc, cette nous
velle Edition, conforme au Manuscrit
Original,donc nous tommes
redevables a la Famille de l'Aueur
: Il est vrai que le mérité de
l'Ouvrage en assûroit le succés,
mais il faut avoüer aussi. que la
multitude prodigieuse des Editons,
qui en ont été faites en difserensendroits,
sembloit en avoir
.xanané le Public.
C'est cette nouvelle Edition,
qui a donnelieu à ces Réfléxions;
«lies sont au moins sinceres,si elles
rçie sont pas judicieuses.
On ne manquera pas de m'accuser
de témérité, d'oser toucher
sa. un Ouvrage consacré , par une
Tjcepucadon
de
plusieurs années,
5*&: qui a réiini en sa faveur, les
Partisans des Anciens &des Mot).
d.ernes. Mais quoi La Critique
BJie peur-elle tomber que sur des
Ecrivains méprisables? Loin de
nous cette idée sausse & servile:
) Qu'il me soit poumis de le dire,
s.après Mr de la Motte. *La Critique
employée sur les bons Auteurs,
est d'une utilité considéra-
,..;'Í"JUïS
forlediSs-C-it
merite d-js Ojvrj"^t
oc goût.
ble pour le Public. Qiiel- service
lui rendez-vous,en relevant des
fautes grossieres, dans des Livresqu'il
ne lit plus ? Montrez ce qu'il
y a de plus vicieux en Beau, dans
les meilleurs Ecrits; démêlez y
des défauts, qui danslafoule des
beautés,avoientéchapés aux yeux
vulgaires, vôtre Critique fera interessante
; & du moins, se fera-telle
lire par sa singularité. Une
Critique des Avantures deTelemaque
est peut-être téméraire,
mais une Critique de l'Acarie,ou
du Poëme de la Magdelaine, ne
pourroit manquer d'être ennuyeuse*,
& de tous les défauts, c'est -
celui qu'on doit éviter avec le plusde
foin : il en cit qui se réparent,
qui ont même leurs agremems,
comme les beautés ; mais il
n'arrive point qu'on ennuyé
& qu'on plaise: En voilà assés
pourma justification , entrons
enmariere. Il y a sans doute? de grandes
beautés répandues dansées six premien,
1
miers Livres de Telemaque, où
le jeune Heros raconte ses Avin,
.- tures à Calipso. Il sçait vous attendrir
par lerécit deses malheurs;
, on les partage avec lui, le Poëtc
échapeàlavûë, onne voit qu'un
fils infortuné
,
cherchant son pere
dans toute l'étenduë des Mers.
On le une dans tous les dangers
qu'il court; décrit-il une Tempête,
on croit être dans les horreurs du
naufrage. Tantôt on se prépare
àpénir avec lui en Sicile, tantôt
transortédansles déserts de l'Egypte
,onygoûte toutes les douceurs
de la vie pastorale : Ici on
se confond
,
à la vûë d'un jeune
Prince qui ne balance pas un moment,
entre la mort& le mensonge,
quelque leger qu'il puisse
être. Là on admire sa Vertu jusques
dans ses foiblesses; en un
mot, tout vit, tout estanimé dans
sa narration; je crois cependant,
y appercevoir un défaut, & j'esr
pere qu'on en conviendra avec
'u10i ; essayons de le faire [cmir.
Mentor est présent à cette aimable
conversation, &ses loüanges
n'y sontpas épargnées;c'estàlui
qu'on raporte la gloire de tous
les périls évités: Chaque circonstance
lui vaut un nouvel hommage
,son nom est continuellement
dans la bouche du jeune Hejros
; non content de raporter ses
Actions , la mémoire reconnoissante
deTelemaque lui rapelle
des Harangues entieres, dont-il
les accompagnoit. Il ne les prononce
qu'avec uneespéce de transport;
& si les louangesd'Achille
x répanduës dans toute l'Iliade,
ont fait penser à quelqu'uns qu'-
elles en étoient le dessein. Ne feroit-
on pas tenté de croire que l'éloge
de Mentor est devenu le fond
&ledessein du discours deTelemaque,&
que le recit de sesAvantures
n'en est quele prerexce; el peuprés
comme ceChrysippe, doncparle
Seneque, qui avoit composé un
Traité des Bienfaits, où appareniment
pour égayer sa matiere, il
il avoit fait entrer une infinité
d'Histoires fabuleuses
,
qui occupoient
la meilleure-Partie de son
Livre. Ita ut , dit Seneque ,
de
ratione dandi, accipendi , reddendiquebeneficii
fwco ¡ulmodùm
dicat, nec hisfabulas ,sedhæcfabulis
inserit.
Je n'éxamine pas, si ces loüanges
sont justes ; elles le sont
sans doute: Je demande si elles
font à leur place,& il n'y a nulle
consequence de l'un à l'autre.Pour
moi, s'il m'est permis de dire ce
.que)c-m pense, j'avoüeraifincéremène
, queles deux Rôles de
TelemaquePanégériste & de
Mentor tranquile Auditeur de ses
propres louanges, ne me paroissent
nullement pris dans la Nature.
, En effet, que lque avidité de
loüanges qu'on remarque dans la
plûpart des hommes, l'expérience
nous apprend, qu'on ne sçauroit
s'entendre lpiier long-tems;
sans rougir: On auroit honte de
laisser paraître au dehors, ce qu'-
ftn éprouve intérieurement, & de
déceler le moins du monde le
plaisir sécrét qu'on ressent, aurécit
de ses loüanges. Ceresteprécieux
de nôtre premiere nature, cet air
embarassé
, cette lueur de modestie
qui se répand sur le visage,peu
fidele en cela aux sentimens. du
ccetir, annonce bien hautement
l'injustice & la vanité de ces éloges;
aussi, la véritable politesse
a-t-elle banni de ta Société civiles,
ces Loüeurs importuns, qui
sans voile & sans détour, vous
accablent en face, de leursloüanges
effronrées; on y veut desménagemens
, comme dans les reproches;
on n'aime pour Panégyristes,
que ceux qui croient nous déplaire
en nous loüant; & les louanges ne
réussissent3qu'autant qu'onparoît
désespérer de leur succés.
La vérité de ces principes me
garantit la jtifleflè de leur application,
& je ne vois qu'une chose
qu'on y puisse raisonnablement
opposer.
Bien loin me dira-t-on, que ce
que vouscritiquez dans le récit
que fait Telemaque de ses Avannues,
soit un véritable défaut ,
on seroit choqué de ne l'y pas
trouver, on est sensiblement touché
de voir dans ce jeune Prince,
une reconnoissance si. vive pour
Mentor : Les loüanges qu'elle lui
dicte
, n'ont point de bornes,
parce qu'elle n'en a point elle même
; & le désordre apparent qui y
regne, estun effet de l'Art le plus
merveilleux.
Eclaircissons les choses. Si les
loüanges de Mentor étoient semées
, avec un peu moins de
lpermofauqsiuoendans le discoursdeTe-
, ce coeur tendre & reconnoissant
qu'on admire en lui ,
les justifieroit suffisamment; mais
elles se montent à un poinr qui ne
leur laisse plus d'Apologie, Telemaque,
par quelques traits vifs&
courts ,
meslez adroitement au
récit de ses Avantures
,
pouvoit
faire sentir la part qu'y avoi Meator
; c'est tout ce qu'éxigeoit de
lui une juste reconnoissance , ë#
cela étoit dans la Nature: Va-t-il
au delà, il blesse la politesse, 31
la vraisemblance est violée.
Et ce qu'on ajoute, que les
loüanges se mesurensur la reconnoissance
qui les dicte
,
n'est pas
absolument vrai; car, il est évident
qu'il y a plusieurs occasions
où elles feroient trés-mal employées.
- Mais, pour rendre ceciencore
plus sensible, & mettre la question
dans le point du dénoüement. Supposons
qu'un jeune Seigneur de
Qualité, de retour de l'Armée
aprés deux » ou trois Campagnes,
se trouve dans uneAce de
Gensdeconsidération, qui lui demandent
en présence d un Gouverneur
rage & éclairé, qui l'a
suivi dans tous ses voyages, une
Relation des principales Aélion5
où il s'est trouvé: Ne seroit-on
pas choqué de le voirinterromprechaque
moment, son discours,
';pai'- les louanges de ce Gouverneur,
& le Gouverneurlui-même,
s'il écoutoit aussi tranquillement
ilôtJe Relateur, que Mentor écoutoit
le fils d'Uliue
, ne seroit-il
pas un peu embarassé. de sa contenance
:Enverité
,
lorsqu'on se
met à sa place, on nesçauroit s'empêcher
de le plaindre, & pour peu
que la Scéne durât, on ne sçait
pas trop comment il s'en pourrait
tirer. Au lieu deces louanges don-
-
nées sans ménagemenr, quelques
mots flateurs amenésinfenfibler
ment par la suite. du discours &
devenus comme nécessaires, rendront
à ce fidele Ami, la justice
qui lui est duë,sans blesser sa delicatesse
: On applaudira égaler
ment &aumérite qui les obtient.
& àla reçonnoissance qui les distribue.
Mais en voilà, aijes sur cet
article;passons à autre chose,
On peur être grand Poëte, sans
être Versificaceur. Les Avantures
deTelemaque, & si j'ose dire ce
que j'en pense
,
l'Ode qu'on y t,
ajouté dans cette Edition, en dor
une preuve évidente. Les Toui
poëtiques& hardis, les Idéesgra
cieufes & touchantes, les Peir
tures fortes&animées que Mr d
Fenelon a répanduës dans son Poi
me, avec une espèce de prodige
lité, dédomagent avec usure d
la rime qui lui manque, & c'est
ce stile enchanteur , comme l'ap
pelle Mr de la Motte, si bon Juge
en fait de stile, qu'il doit une bo
ne partie de sa réputation. Qu'c
me permette cependant une ré
fléxion, Je l'emprunterai de
de la Motte même.
Il y a des distinctions à fai
entre le mérite d'un Ouvrage,
celui de son Auteur; l'estime <
l'un n'entraîne pas toujours cel
de l'autre ; prenons-donc gard
deles confondre. J'admire aVI
les autres, le stile de Telemaqui
Mais ,
j'avoue que mon admir
tion ne passe pas jusqu'à l'Auteui
du moins dans le même dégré
parce qu'il ne me paroît pas qu
;;'je du lui coûter bien des veilles:
a-t-il aujourd'hui un autre mé-
Jèite, que celui de la mémoire,
,loti tout au plus, celui d'une comioilation
judicieuse dans ces images
pompeuses, dans ces descriptions
poétiques ,
dont il a paré on Ouvrage:Ellesluifont moins
Êd'honneur,qu'à Virgile & à Homere,
& aux autres Poëtes anciens
,
à qui elles appartiennent
en propre: En ettec, l'invention
est:le fruit de l'imagination& du
genie ; l'imitation ne demande que
fdauigtoiit Q,, du ji.gemert ;ceiîe-ci ne d'ordinairefarlesesprits,,
~fait d'ordinaire {ur les e(prirs"
qu'une impression assés foible;
celle-là frape, ravir& transporte:
'L'Inventeur ne parcage nos sussages
avec personne, il nous charme
encore jusques dans son Imitateur.
Celui-ci au contraire, ne
fait qu'effleurer la cime du coeur,
il n'y porte qu'un plaisir presque
émoussé;&dont un retour secret
sur son modeie, achève bientôt;
delui dérober la gloire. Il nelui
suffit pas, s'il veut plaire, d'
galer
son
Original, il faut qui
venteur lui-même ,il scache
faire perdre de vue
, en le sup;
sant. D'où vient que MrDe
préaux,imitateur assidu des S
tyriques Romains,s'est fait un
grand nom? Il invente en imitan
Tout ce qu'il emprunte , reço
dans ses mains une forme nouvell
Il y crée des grâces originale
il éclipse les modéles dans un foi
d'idéesqu'ils sembloint avoir ép
rés: Il fait trouver encore,des be;
rés qui leur croient échapees,
leur c,oîre même devient la siens
Je reviens à M. de Fenelon,
j'avoue librement que ses livres
plus poëtiques, ne font pas ce
que j'admire le plus, il n'y im
que de fimplesexprclfions
,
& l'
vention n'a pas beaucoup de j
dans cette fone d'imitation.
Ces Reflexions sur le Stile de"
lemaque me conduisent naturel
ment à l'examen de ses Compa
sons; c'eit un champ fécond p
Critiquejmais que peut-onajqu- rà ce qu'ont écrit sur cette ma-
LeM.dela
Motte &.M.l'Abbé,
Terraflon*, aussi ne ferai-je que fui-
Vre les vues qu'ils nous ont donmiées:
Les critiques qu'ils ont faites
.des comparaisons de l'Iti.ulc,apwiquées
auPoëme deTelemaque?
re perdront gueres de leur force.
La premiere chose qui Ase pre-
Sente dans chaque comparaison
c.dlralliance de deux idées,entre>
lesquelles on veut du raporti& de
la reuemblance. Ces idées ainsi
mariées, composent une image qui
doit être noble & agréable, & liée
de telle forte à ce qui la précédé&
ce qui la fuit
2 que sans détourner
trop par.l'idéeaccessoire qu'elle
presente, l'attention voüee à l'idée
principale, elle repande dans la
narration, cette variété qui enfait
tout le prix.
Quelques Auteurs jaf loux de
* Le Pere l'Amy danssonArt
4eparler•
l'honneur des Anciens, avace
qu'on ne doit pas rechercherun
pdo'urnteexaét entre toutes lespa
comparaison avec le
dont on parle,&qu'on y peut fafl
entrer de certaines choses qui ifl
sontplacées que pour ornerl'l
ge : On aperce même pourexer
ple,la comparaison que fait Vil"
le de ce jeune Ligurien vaincu pas
Camille, avec une Colombe qu
est entre le serres d'un Epervie
Aprèsavoir dit ce qui est de princi
pal, & sur quoi tombe lacompa
raison : Il ajoute>
Tum cruor & vultus labuntur Ai,
athere penna.
Ce qui n'est point de là comparaison,
& qui ne fert qu'à faire uni
peinture d'une Colombe qui ed
déchirée par un Epervier.
Pour moi, je croisque c'est un
véritable défaut, & je me hazarde
à soûrenit que la beauté d'une
comparaison se mesureégalement
sur
lur les trois conditions que nous
venons, de marquer. Les Anciens,
dit-on, n'ont point connu cet arc
ingenieux, cette méthode de denail
qui consiste à ménager l'attentionde
l'esprit,en ne lui presentantque
des raports simples & faciles
à deméler : Leurs comparai-
Ions sont chargées de circonstances
étrangeres au sujet
, je l'avoüe
,mais je niela consequence
pqeua'oun en veut tirer. Et quoi ! Le
n'est-iljamais échapéà ces
grands Maîtres ! Les vrais agremens
ne se trouvent - ils que dans
leurs écrits, ou dans ceux qui les
copient servilement ? Ne nous y
trompons point , : L'estime aveugle
qui les croit inimitables,les honore
- moins que l'émulation éclairée qui
s'éfforce de lessurpasser& il n'y en
a point qui ne nous dise, avec le
Poëte Grec
.* Un encens superstitieux
,
* La Motte, dansl'Ode intitulé,
l'Ombred'Homere.
, Au Itcti de m'honorer, me blef}'^
choisis,toutn'est pasprécieux.
Il n'y ajamais û de véritables béai*
tez, ,si ellescessent de l'être, parc.
qu'elles sont nouvelles.
Depuis les Critiques d'Homere
on est asséspersuadé de cette ver
té. Le pompeux desordre &
magnificence confuse des comps
raisons de ce Poëte, n'ébloüit pli
que des yeux anciens;&lasimpli
té si analogue à l'esprit humain,<
est devenuë la propriété essentia le. ,.
Cependant, quand je dis qu'un
comparaison doit être simple,
n'en: pas qu'elle nepuisseabsolu
ment comprendre plusieurs ra
ports, lasimplicité dont je parle
est une simplicité de netteté qu
écarte la confusion, & non pas un
simplicité d'unité
,
qui reprouv
toute multiplicité; aucontraire,un
comparaisoncomposée de plusieur
raports détaillezavecordre&de
JicatefTe3 pourvu que d'ailleurs
n'y mêle rien d'étranger au sujet,
- fera plus piquante qu'une compa- raison plus simple & froidement
reguliere : Car, telle est la nature
de l'esprit de l'homme; une clarté
trop familière ne le blesse pas
moins qu'une obscurité affectée :
Pour lui plaire, il faut sçavoir accorder
entre elles sa vanité & sa
paresse,lamultiplicité de raports
nettement exposez, produit cet accord
si dificile, elle lui procure un
exercice moderé & cette douce
agitation quî n'est autre chose que
le plaisir.
Je ne crois pas devoirm'étendre
beaucoup surce que j'ai dit en Second
lieu, que les comparaisons
doiventêtre nobles & agréables.
On le sçait assès; ce qui est fins;
agrément
, nous rebute ,& nous -
effarouche:Ce qui est sans éleva-
-
tion,nous dégoûte& nous affadit;
on ne plaît qu'en attirant l'admiration
ou l'amour.
J'ai encore ajouté que lescomparaisons
doivent avoir un certain ac
cord avec ce qui les précéde&
quilessuit,&cela demande qu
que explication. Les comparais
qu'on employédans les QuVtal
de Poësie,n'y sont pour l'ordina
qu'à titre d'Images Poëtiques.
Poëte naturellement vif & f
gueux, reprouve la moderatior
mide & scrupuleuse du Philoso
qui n'admet que des fimilitu
exactes;safin principale estdeje
de la variété dans la narration,
sans le secours des comparaiso
courroit risque d'ennuyer par
uniformité,mais il y a là dessus
précaution à prendre. Dans le
cours,dit 1,[IluftteMr-Pascal
ne faut pas détournerl'esprit tl
chose à une autre ,
si ce n'est pot
délasser: mais dans le tems QL)
est àpropos, &non autrement.
qui veut délasser hort de proj
lasse. J'ose donc assurer, sui
ces principes, que cette préter
variété
, que les comparaisonpandcM
dans le discours, er
serrompt souvent la vivaci
,
flç.fert quelque fois, qu'a énerver
la narration.
Qu'on y prenne garde,il est
une. uniformitévive & animée
qui fixel'attention de l'esprit &
Je tient comme en suspens. Le
Poëte, par exemple,m'anonce
le combat de deux Héros:Je les
vois,ils s'aprocherit,ilssont aux
mains; si dans le fort de l'action,
il cherche à me distrairepar quelque
image riante, je perds ce
trÓùibJe precieux qui m'avoit saisi"
d'abord; le plaisir s'enfuit in.
sensiblement de mon coeur,& fait
place à un calme insipide ôe une
ennuyeuse tranquillité.
Mais,dira-t-on
, ce qui ne prelente
qu'une idee gracieuse 5c
touchante, peut -il jamais manquer
de nous plaire? ouï
,
sans
doute , & l'expérience nous est
un bon Garant,que tout ce qui
est agreable en soy, ne nous plaist
dpeass tcohuojsoeusrns.'oEnntepfofeitn"t,1da'apglruésmpeanrtt
personel & indépendant; elles ein»
pruntent de nous mêmes'e plaisir
qu'elle nous procurent;l'éclat
dont elles brillent à nos yeux &.
qui nous faitsi souventillusion,est
pour l'ordinaire nôtre propre ouvrage;
nous nous regardons dans;
un miroir & nôtreimage nous
ébloüit,l'impression que font sur
nous les objetsextérieurs indiferente
d'elle-même à la peine ou
au plaisir, reçoit sa détermination,
des dispositions differentes où cHef
nous trouve. Ce qui nousréjouit
dans un tems, nous irrite dans
un
autre. Dérangez un peu l'ordre &
pour ainsi dire, le sisteme de nos
plaisirs, vous leur ôtez toute leur
vivacité, & le nom mêmedeplaisir
: La Symphonie plaît fort entre
les Actesd'une Tragédie,elle:
délasse l'esprit d'une application
trop forte elle le tranquilise
mais pouroit - t'on la souffrir au
milieu d'une Scéne vive & interessan
te; il en est demême dans
nôtre sujet. A la vue de ce Combat
vivement décrit, une étinceldu
beau feu qui anime les
ombattants, passe dans l'âme
a lecteure;il est rempli de pensés
Martiales, qu'il ne veut point
erdre; acoûtumé au son bruyant
u Clairon & auton severe des
Combats, il dédaigné la simple
lusette & les airs doux & toulants
: Il attend avec impatienquel
fera le fore de ces deux
uerriers qu'il voit aux mains;
tremble pour des jours qui lui
ot devenus chers, il admire &
craint tout ensemble;& cette
ainte même fait son bonheur,
spectacle terrible des Combatnts
acharnés l'un sur l'autre, le
vit & l'enchante, &ilnesçauit
en détourner les yeux sans
ouleur.
Appliquons presentement ces
incipes aux comparaisons de
lemaque; je ne puis medifnser
d'en citer quelqu'unes,
oique je sçâche assez que les
mparaifons sont presque [OÛ.
urs ennuyeuses; je le feray le
moins désagreablement quumci
fera possible.
Le je Livre des Avatuer
de Telemaque passe assezcomcommunément
pour le plus beau
4e tout l'Ouvrage ; c'est celuioù
ilyale plus d'art, ÔCou il en
paroît le moins; lecoeur humain
y est dévoilé, on y littout le jeu
des passions, onles fuit dans leurs
replis les plus cachez, dans leurs
détours les plus imperceptibles
Les jalouses. fureurs de Calipso,
les foiblesses amoureuies de Telemaque
, y sont peinte-s avecdes
traits immortels; quel trouble !
quelSI remords s'élevent dans
le coeur de ce jeune Prince 1 Calypso,
Eucharis& Mentorse le
disputent tour à tour Minerve
& le fils de Venus en font le
Champ de leurs Combats
,
Minerve
même pavoît vaincuë; Mentor
le cedeàEucharis,&l'amitié
est immolée à l'amour. Au
fo~dde ce coeur amoli parces
plaisirs, la gresencedeMentor eonserve
encore un reite de sagesse
& de force; & Telemaque nel'y
voit qui regret;tropfoible pour
vaincre sa passion, trop fort
pours'yabandonner sans rémora
sannonte, sa vertu même fait
son suplice, celle de sonamy
ne lui inspire qu'un respect accablant
: Illecraint &ilnel'aime
plus, il n'oseroit cependant le
quitter, mais il beniroit mille
fois la main secourable qui l'enlevant
à sesyeux le livreroit a
toute sa passion. Quels coups de
pinceau ! Quel domage ? que ces
endroits si tendrement touchez
soient gârez; j'ose le dire, par
des comparaisonsou peu nobles,
oupeuresseinblantes Lorsquon
à quelque delicatesse. de goût, aime-
t-on à voir comparer la jalousie
de Calypso à la fureur d'une Lion.
ne ,
à qui on a enlevé ses pents :
Les peines quecause à Mentor la
conduite de Telemaque , a celles
que tessentit la mere qui le mit au
monde dans les douleurs de l'enfancement;
les Nymphes erran
tes & dispersées sur toutes les montagnes
à untroupeau de moutons;
que la rage des loups affamez a
mis en fuite loin du Berger? Ces"
idées répondent-elles à la not-k!lè
du sujet? Je ne m'amuserai pas à
montrer en détaille défaut de chacune
de ces comparaisons, le Lec.
teur les qualifiera bien lui-même ;
je les abandonne sans crainte à son
équité &àson discernement.
Dans le Livre 3e, le Poëte à l'imitation
de Virgile, décrit la descente
de son Heros auxEnfers.
Telemaque traveise le Tartare &
leschamps Elisées,il y apperçoit les
peines & les recompenses destinées
aux bons & aux mauvais Rois;
ceux-cy en proye aux Furies & à
leurs Esclaves mêmes, déplorent
avec des larmes améres les jours
de leur puissance, qui se fontévavanoiiis
comme un songe; lesflateries
serviles, les adorations sacrileges,
qu'ils ont exigées de leurs
Sujets, font la mesure des a£rIont(
qu'ilsessuvent ceux-là couchez
tranquillementsur les Rivesfleuries
du Lethé, joiiiffem sans epnui
d'un repos éternel. La Théologie
fabuleusedesAnciens-sur les Enfers,
est à Mf de renelon unesourcesecondé
d'instructions,pour le
jeunePrincequ'ilinstruisoit ; tout
devient moral entre sesmains ; les
Furies, dit - il
,
presentent aux
Rois qui ont abusé de leur Puifrance,
un miroir qui leur montre
toute la difformité de leurs vices ;
ce que la flaterie baffe &imerefiee)
,
honoroit du nom specieux d'amour
de la paix. de courage, de
magnificence, repand dans ce mi-
-
roir fidelle,sa veritable nature,&
paroît sous Ces propres livrées;c'est
molesse, sureur,& vanitégroffiére.
Rien de plus ingenieux que cette
fiction, mais écoutons la suite,
ilsse voyoïentsans cesse dans ce miroir,
dit le Poëte
,
ilsse trouvaient
,
plus horribles & plusmonstrueux
que n'est la Chimere vaincuë par
Bellsrophon,niL'HjdreJLc Lerne
_"bbatuë par Hercules, ni Cerben
même,quoiqu'il vomisse de ses tout
gueules béantes,unsang noir& venimeux
, qui est capable,d'empester
toute la Race des mortelsvivans sur
laTerre.Cettecomparaison,est-elle.
bien ressemblante
,
& n'y auroiL-ÎI
rien à y desirer ducôtéde la netteté
&de la noblesse ? J'avoüe sincerement
que je ne vois pas un grand
raport, entreune difformité route
spirituelle,& la laideur épouventable
d'un Montre, entre la molesse
& la lâcheté d'un Sardanapale&
l'horrible figure de Cerbere.
Le Livre 9e finit par la more
d'Adraste. Telemaque,dit Mrde
Penelon,le saisit d'une main victorieuse,&
renverse, comme un
cruel
,
Aquilon abbat les tendres
Jmo'flonsj qui dorent la campagne., Ne diroit-on pas que le Poëte voudroir
excirer la compassiond'Adraite,
& donner l'honeur del'action
de Telemaqueî
Au reste
, qu'on n'aille pas conclure
de ces critiques, que je blâme
sans
,
rfanS exception, lescomparaisons
du Poëme deTelemaque: l'en fuis
bien éloigné, & j'en citerois vo-
- lontiers qai me paroissent des mo-
- deles achevez en ce genre; mais
les beautez se sentent toûjours
mieux que les dessauts. Je dis seulement
que c'est un article, sur lequel
Homérea un peu égaré son
Imitateur : Heureusément Mr de
Fenelon va souvent tout seul, &
c'est à cette heureuseliberté qu'il
s'est donnée, de s'écarter de son
modèle, qu'il doit la gloire de l'avoir
surpassé :)e suis sûr même que
le goût fin & judicieux, qu'on a
toujours admiré dans ses écrits, se
revoltoit de tems en tems contre
une imitation
,
où le coeur avoit
plus de part que l'esprit. En general,
les Poëmes del'Odiffée & de-
Telemaquesesont tous deux
tort , mais d'une maniere bien
differente ; le Poète Grec gâte un
peulePoëte François, &lePoëte
François efface le Poëte Grec.
Mais legrand avantage de Mrde
Cambray surle Chantre d'Ilion,
est du côté de la Morale tagecependant, il faut ;l'avaovüaenr-,
où la différence des tems qui ont
vû naître les deux Poëtes,a beaucoup
contribué. Souvent celle
d'Homéren'est honnête pas digne d'un Payen, au lieu que celle
de Mr de Fenelon atoute la pureté
qu'exige le Christianisme. Peut-on
se lasser, par exemple, d'admirer
la Vertu deTelemaque; &nôtre
siécle fourniroit-il bien des Chrêtiens
dignes de lui être comparez Tout est Précepte,tout est Instruction
dans ce Poëme-salutaire, jusqu'aux
ornemens mêmes,& l'Auteur
doit être excepté de ce qu'on dit en general des Poëtes :Qu'ils
siont pointd'autre but dans leyrs
Ecrits, que celui de plaire. -
Après une execution si heureuse,
du glorieuxdessein de rendre la
Poësieinstructive, ilest étonnant
qu'ilse trouve encore des gensqui prétendent qu'on doit,cil qualité de
Poëte, facrificr le Moral & l'Utile
àl'Agréable. UnePoësie Philosophique
& raisonnée ne leur paroît
plus une vraye Poësie; c'est un
lecteur de cette trempe, qui s'adressantauPoëte
qui le veut instruire
,
* Abandonneaux Zenons ta Morale
glacée,
Dit-il, tu nous dois d'autres
forts
Et quitte le Parnasse, Eleve du
Lycée,
Si tu veux donner des leçons.
Les Arts,ajoute-t-on, ont des
limites qu'ils ne doivent point passer;
l'instruction n'estpoint du
ressort de la Poësie;qu'elle s'en
tienne donc à l'agrément.
De tels Raisonnemens sont la
honte de l'Esprit humain. Souvent
je ne crains point de le dire; rien
ne favorise plus le Lecteur des
* La Motte, Ode de la ra.
rieté,
Sciences & des Arts, que cettbl
pdreécaution servile&mal entenduë,
se resseter scrupuleusement
dans sa propre Sphere; on l'agrandit,
en faisant effort d'en sortir,
&iln'apartient qu'à desGenies
rares d'introduire dans les
Sciences,ce desordre heureux &
sensé
,
qui confondant leurs richesses
& leurs droits, leséleve à des
usages qu'elles ne connoissoient
pas; car elles setiennent toutes par
quelque côté; & à mesurequ'on
sçaura les raprocher, leur utilité
fera plus sensible : La plûpart
des choses doivent tout leur prix
à l'alliance qu'elles ont entre-elles;
l'utile austerité du Philosophe,mariée
à l'enjoüement du Poëte,produit
un plaisir vif& solide &flatte
agréablement l'imagination en
faveur de la Raison. C'est ce que
Mr de Fenelon a bien [end; il a
montré que la Poësie peut instruire
, & même à plus juste titre, que laPhilosophie. L'instruction est
ïfâturclleiiiçnt humiliante; U-YÛ»
qu'elle nous fait jetter sur nos désauts,
blesse l'amour propre; les
avis qu'elle nous fait entendre,irritent
la présomption : Elleest encore
ennuyeuse, parce qu'elle
nous rapelle à nôtre propre coeur,
&nous livre, pour me servir des
termes de Mr l'Abbé de Pons, à -
la considération de nôtre Etre personnel
,
inseparable de l'ennui. La
Philosophie a travaillé à lever ces
obstacles , la Poësie y a réussi : Déguisant
l'instruction fous le masque
riant de la Fable & de l'Allegorie,
elle ménage l'orguëil, en le trompant
, & le dérobe à l'ennui qui le
poursuit sans cesse par la diversité
des objets qu'elle lui presente.
Il faut cependant prendre garde
que l'Instruction ne se perde dans
la foule des orneiiieps; ils doivent
cacher sa nudité, sans la faire méconnoître
; elle doir paroître ornée
& embelie
,
& non pas i mprudemment
fardée.
Telle est la Morale de Telemaque
, agréable & solide toerte
ensemble, Elle prévientlecoeur
par ses attraits, avant que d'é-î
clairer l'esprit par sa lumiere
Au milieu des agrémens qui lui
prere« nt- une bbeau'té é, trangè, re,elIlle
conferve Cori éclat propre & indépendant
, elle se montre avec
pompe & avecgrace i- mais elle
se montretoûjours,& pour tout
dire en un mot ;avec l'Auteur
de l'excellent discours qui est présentement
à la tête de l'Ouvrage ; elle estsublime dans ses principes,
noble dans sesmotifs, universelle
dans ses usages.
Je souscris de bon coeur à ces
éloges, mais voici un sentiment
dont je ne sçaurois tomber d'acord
L'Auteur de la dissertation que
~je-rviens de citer, voulant faire
voir comment la Morale de Telemaque
est noble dans ses mo- tifs,avance qu'on doitregarder, comme une fausse Philosophie,
celle qui fait du plaisir, le seul
ressort du coeur de l'homme;pour
moi,je la crois fortraisonnable, lk:
voici mes raisons en peu de mots.
Le premier coup d'oeil jetté sur
lecoeur de l'homme, nous découvre
le désirqu'ilad'être hûreux :
- Les objets qui l'environnent, ne
l'interessent qu'à raison de ce bonheur
auquel il aspire: Inconstant
avec dignité, les biens particuliers
l'amusentsuccessivement,
sans l'attacher. Tout décele dans
nous ce mouvement invincible de
la félicité; le désespoir même,
ôcla haine le publient en leur maniere
; il est en meme tems,toutes
nos Passions, & selon ses divers
états; ilporte les noms differens,
de Crainte,dEspérance, de loye &c. ,
De là, il s'enfuit que l'homme
désirenécessairementleplaisir;
puisque le bonheur n'est autre que
le plaisir, ou du moins en est inséparable.
Or , peut-on s'empêcher de reconnoître
pour le seul ressort du
coeur de l'homme,ce qu'il désire
nécessairement,comme le but de
tous ses projets, & le terme de
tous ses travaux :Qu'on consulte
l'Ex périence;qu'on rentre aM
fond de son coeur, pour examiner
ce qui le gouverne : Qu'on infère
roge tous ses mouvemens, toutes
ses inclinations,le sentiment inteneur
nous apprendra mieux que
les raisonnemens les plus subtils
,
que nous agissons toûjours selon ce
qui nous fait le plus de plaisir ;
lors même qu'on se détermine à
ne point agir, ou que l'on attente
sur sa propre vie.
Ce n'est point précisementla
connoissance dela vérité ,c'est le
plaisir qu'elle nous procure, qui
nous rend formellement hûreux.
Saint Augustin qui connoissoit si
bien le coeur humain,est plein de
cette pensée. * Beata vita est3
dit ce grand Métaphysicien,gaudium
de veritate. Ce n'est pas
même en possedant, c'est en aimant-
que nous sommes hûreux
* Confess. lib. 10. cap. zj.
ifI- Beatus non ille dici potest,ditle
même Pere, qui non amàt qaoct
habet
,
etiamsi optimum fît. L'amour
estla mesure du bonheur;
mais la connoissance du Moins en - cette vie, ne produit point par
elle-même l'amour; & nous n'éprouvons
que trop, que l'esprit
n'est pas le maître du coeur. La vérité
ne nous paroît aimable qu'à
la faveur du plaisir qui l'accompagne
; elle n'a presque aucune
part à nos aébons, tant qu'elle
n'est qu'une simple lumiere, l'attrait
est toûjours plus pui/Tant'.
Video meliora, proboque
,
deterio-
'sasequor.
Une suite de cette Doctrine est
la réponse que fait Telemaque
dans le cinquiéme Livre,à la question
proposée en ces termes;
Qui estle plus malhûreux de tous
les hommes? Il vient d'abord un
Sage de l'Isle de Lesbos, qui dit;
le plusmalhûreux detous les hoin-
* De moribus Eccl. Cathol.
mes est celui qui croit l'être
, &-
toute l'Assemblée applaudit à la
sagesse de cette réponse. Telemaque
interrogé, répond à iontour
, que le plus malhûreux de
tous les hommes est un Royqui
croit êtrehûreux, en rendant les
autres misérables. Toute l'Assemblée
avoiie qu'il a vaincu. Le Sage
Lesbien & les vieillards de l'Isle
de Crete qui avoient fait la question,
déclarent qu'il a rencontré
le vrai sens deMinos.
Des suffrages si importans pour
cette répprie-,.nem'empêcheront
point de dire ce quej'en pense &
j'ose encore examiner, après des
Juges si illustres.
Premierement. On n'est malhûreux,
qu'à proportion qu'on est
mécontent de son sort: Placédans
la situation la plus facheuse, je
suis heureux,si je m'y trouve bien;
les desirs & les craintes qui nous
agitent tour à tour,sont la source
de nos malheurs : Voulez-vous
fixer ces desirs &dissiper cescrainkS,
faites qu'unchacun soitconfient
de ce qu'il possede.
-:-" Or,celui qui croit être heureux
r-n'dl-il pas content de f">n sort?
S'il n'enétoit pas content, il en
desireroit un autre, & le desir naturellement
inquiet, se faisant vivement
sentir, ne lui permettroit
;j>as de se croire heureux;mais bien
loin de cela, son coeur est fermé
aux voeux impatiens que forment
la foiblesse & l'indigence:Il goûte
, ce repos precieux, qui est le premier
apanage de la felicité. Les
craintes aussi bien que les vains
souhaits
, ne viennent point troubler
son bonheur,elles se dissipent
en leur naissance, & ne sçauroient
tenir long-tems contre le charme
present de l'illusion qui l'amuse.
Mais aucontraire,qui est plus
mécontent de son sort, que celui
qui croit être le plus malheureux
..de tous les hommes? En proye
aux desirs les plus violens, il ne
connoît plus lesdouceursde l'Esperance;
tout lui paroîtaimable,au
prix de -ce qu'il souffre, ou de ce
qu'il croit souffrir : Sous un twic superbe
, noyé dans les delices, il
envie au Laboureur l'humble
chaume qui le couvre, & la sueur
de son front: Que dis - je? Il ne
sçauroit plussouffrir la vie, &après
s'être épuisé en desirs
,
sur un bonheur
qui le fuit, il ose souhaiter le
plus grand des maux.
Secondement, on raisonne à peu
près de lamême maniere en Physique
& en Morale, de la Douleur
& du Plaisir.-Les sensations, disent
les Philosophes nouveaux, ne
font point dans les Objets quien
sont les occasions. Cette douce
harmonie qui semblesortir de ce -
Clavessin, que touche à vos yeux
une main legére
3
n'est point dans
ce Clavessinmême, c'est vôtre
Ame qui est harmonieuse;Assisi,,,
les conditions differentes qui partagent
les hommes, ne les rendent
point heureux
, ou malheureux
par elles mêmes; au fond, les
objets ne changent point; l'idée du bonheur
l' bonheur est gaiement presente à
tous les esprits
,
mais l'applica-
- tion est presque toujours différen-
"-- te. Ce n'est pas, commeje le viens
de dire,qu'il n'y ait dans les objets
mêmes, un fondement réel
de cette diverfiré , mais chacun les
envisage différemment, & cette
façon particulière de les envifa-
-
ger , varie, l'impression qu'ils
doivent faire, felon les différentes
sortes d'esprits
Troisiémement. Du moins ne
sçauroit-on nier, que l'idée d'un
malheur présent ne soit desagréasobilte
par elle-même, & qu'on ne malhûreux en quelque forte
dés qu'on croit l'être. Parconséquent,
on le fera d'autant plus,
qu'on fc l'imaginera plus fortement,&
si on croit l'être plus que
le reste des hommes, on fera le
plus malhûreux de tous les
hommes.
Ces principes font certains, &
il ne me paroît pas qu'on puisse
rien opposer de solide àcesraisonnemens
; mais venons à quelque
chose de plus sensible.
Qu'y a-t-il de plus malhûreux
aux yeux de la raison, que ces sous,
qui s'imaginent, tantôt posséder
d'immenses richesses, tantôtgouverner
des Royaumes & com- mander des Armées, quelquefois
mêmejoüir de la Vision béatisique?
A peinesont-ce encore des
hommes, on les éxile de la société
humaine; on les renferme dans
des lieux écartés, où chacun pendant, ce- est bien aise de les aller
voir, & de les entendre : Leur
convention a,je ne sçai quoi, de
triste &deridicule, qui nous fait
rire & gémir tout ensemble. Les
plus Sages mêmes y courent avec les autres; le séjour de la folie
devient poureux, une Ecole de
sagesse
: Ils s'y convainquent de la
foiblesse de cette raison qui nous
enorgueillit si fort; & ce qui est
le comble de la sagesse
, ils y apprennent
combien elle est prés de la folie.
Cependant
, ce fou qui croit
posseder d'immenses richesses, &
dont nous plaignons le sort, e!t.
hûreux
, & c'est à sa folie qu'il
doit son bonheur. Il joiiit de toutes
les douceurs d'une grande fortune
,
sans enavoir les inquiétudes
& lessoins;&quilui rendroit
la raison,même avec les trésors
qu'il croit posseder
,
diminuerait
nécessairement sa félicité. Preuve
bien naturelle, sije ne me trompe,
que l'opinion feule fait le bonheur,
& qu'on est hûreux,ou malhûreux)
dés qu'on croitl'être.
Je pourrais pousser plus loin ces
réfléxions,& il y auroit bien d'autres
choses à réprendre, & plus encore
à loiier dans Telemaque;
mais je n'ai point prétendu entrer
dans un éxamen suivi de tout le
Poême : Le bornes que je dois me
prescrire, ne me me le permettent
pas; il seroit cependant à souhaiter
que quelque main habile voulut
l'entreprendre; il en reviendrait
au Public une utilité considerable *,
l'ouvrage même n'en feroit pâi
moinsadmiré, mais il le feroit
avec plus deconnoissance.
de Telemaque
, par feu
M. de Fenelon Archevêque de
Cambray,conformeau Manuscrit
Orginal,a donné lieu aux Re-
Jo: flexions suvantes. Je crois tfJ.
teresserlacuriosité desLecteurs,
en les leur communiquant.
jRE,FLEXIONS CRITIQUES SUR
LESAVANTURES
l, DE TELEMAQUE
, FILS DULISSE.
L y a long
- rems qu'on souhaitoit
de voir dans toute leur
perfection
,
les Avamures de
Telemaque. La modestie sévére
& scrupulease de Mr deFenelon,
avoit condamné à ne voir jamais
le jour,de son vivant, ce fruit priq
cieux de sa jeunesse; & sans un KzHl
zard d'autant plus glorieux po~
lui
, qu'il le craignoit plus [incu-.£
semene; le Public ne comment
ceroit que d'aujourd'hui, à ajouton
aux autres ,Titres dont il a ren
connu (on mérire, celui d'un de
premiers Poëtes de son Siècle
Mais enfin
,
l'Ouvrage ain ni
échapéducabinet desonAuteunu
ne pouvoir être qu'une Copie immi
parfaite d'un excellent Originalls
Il ne servit même qu'à irriterIl
Curiosité des Connoisseurs. CZ)
qu'on tenoit dans les mains, regretter ce qui éroit encore sou
la clef, & si Mr de Fenelon n'a'L'i
voir été mille foisplus estimabld
& plus charmant dans sa personne
que dans ses Ecrits ; je ne sçai
les beaux Esprits naturellement
jaloux de leurs plaisirs lui auIJJ
roient facilement pardonné de:-?!
jours qui leur coutoient si cheria
C'est ce qui a fait rechercher avec
tant d'emprenemenc, cette nous
velle Edition, conforme au Manuscrit
Original,donc nous tommes
redevables a la Famille de l'Aueur
: Il est vrai que le mérité de
l'Ouvrage en assûroit le succés,
mais il faut avoüer aussi. que la
multitude prodigieuse des Editons,
qui en ont été faites en difserensendroits,
sembloit en avoir
.xanané le Public.
C'est cette nouvelle Edition,
qui a donnelieu à ces Réfléxions;
«lies sont au moins sinceres,si elles
rçie sont pas judicieuses.
On ne manquera pas de m'accuser
de témérité, d'oser toucher
sa. un Ouvrage consacré , par une
Tjcepucadon
de
plusieurs années,
5*&: qui a réiini en sa faveur, les
Partisans des Anciens &des Mot).
d.ernes. Mais quoi La Critique
BJie peur-elle tomber que sur des
Ecrivains méprisables? Loin de
nous cette idée sausse & servile:
) Qu'il me soit poumis de le dire,
s.après Mr de la Motte. *La Critique
employée sur les bons Auteurs,
est d'une utilité considéra-
,..;'Í"JUïS
forlediSs-C-it
merite d-js Ojvrj"^t
oc goût.
ble pour le Public. Qiiel- service
lui rendez-vous,en relevant des
fautes grossieres, dans des Livresqu'il
ne lit plus ? Montrez ce qu'il
y a de plus vicieux en Beau, dans
les meilleurs Ecrits; démêlez y
des défauts, qui danslafoule des
beautés,avoientéchapés aux yeux
vulgaires, vôtre Critique fera interessante
; & du moins, se fera-telle
lire par sa singularité. Une
Critique des Avantures deTelemaque
est peut-être téméraire,
mais une Critique de l'Acarie,ou
du Poëme de la Magdelaine, ne
pourroit manquer d'être ennuyeuse*,
& de tous les défauts, c'est -
celui qu'on doit éviter avec le plusde
foin : il en cit qui se réparent,
qui ont même leurs agremems,
comme les beautés ; mais il
n'arrive point qu'on ennuyé
& qu'on plaise: En voilà assés
pourma justification , entrons
enmariere. Il y a sans doute? de grandes
beautés répandues dansées six premien,
1
miers Livres de Telemaque, où
le jeune Heros raconte ses Avin,
.- tures à Calipso. Il sçait vous attendrir
par lerécit deses malheurs;
, on les partage avec lui, le Poëtc
échapeàlavûë, onne voit qu'un
fils infortuné
,
cherchant son pere
dans toute l'étenduë des Mers.
On le une dans tous les dangers
qu'il court; décrit-il une Tempête,
on croit être dans les horreurs du
naufrage. Tantôt on se prépare
àpénir avec lui en Sicile, tantôt
transortédansles déserts de l'Egypte
,onygoûte toutes les douceurs
de la vie pastorale : Ici on
se confond
,
à la vûë d'un jeune
Prince qui ne balance pas un moment,
entre la mort& le mensonge,
quelque leger qu'il puisse
être. Là on admire sa Vertu jusques
dans ses foiblesses; en un
mot, tout vit, tout estanimé dans
sa narration; je crois cependant,
y appercevoir un défaut, & j'esr
pere qu'on en conviendra avec
'u10i ; essayons de le faire [cmir.
Mentor est présent à cette aimable
conversation, &ses loüanges
n'y sontpas épargnées;c'estàlui
qu'on raporte la gloire de tous
les périls évités: Chaque circonstance
lui vaut un nouvel hommage
,son nom est continuellement
dans la bouche du jeune Hejros
; non content de raporter ses
Actions , la mémoire reconnoissante
deTelemaque lui rapelle
des Harangues entieres, dont-il
les accompagnoit. Il ne les prononce
qu'avec uneespéce de transport;
& si les louangesd'Achille
x répanduës dans toute l'Iliade,
ont fait penser à quelqu'uns qu'-
elles en étoient le dessein. Ne feroit-
on pas tenté de croire que l'éloge
de Mentor est devenu le fond
&ledessein du discours deTelemaque,&
que le recit de sesAvantures
n'en est quele prerexce; el peuprés
comme ceChrysippe, doncparle
Seneque, qui avoit composé un
Traité des Bienfaits, où appareniment
pour égayer sa matiere, il
il avoit fait entrer une infinité
d'Histoires fabuleuses
,
qui occupoient
la meilleure-Partie de son
Livre. Ita ut , dit Seneque ,
de
ratione dandi, accipendi , reddendiquebeneficii
fwco ¡ulmodùm
dicat, nec hisfabulas ,sedhæcfabulis
inserit.
Je n'éxamine pas, si ces loüanges
sont justes ; elles le sont
sans doute: Je demande si elles
font à leur place,& il n'y a nulle
consequence de l'un à l'autre.Pour
moi, s'il m'est permis de dire ce
.que)c-m pense, j'avoüeraifincéremène
, queles deux Rôles de
TelemaquePanégériste & de
Mentor tranquile Auditeur de ses
propres louanges, ne me paroissent
nullement pris dans la Nature.
, En effet, que lque avidité de
loüanges qu'on remarque dans la
plûpart des hommes, l'expérience
nous apprend, qu'on ne sçauroit
s'entendre lpiier long-tems;
sans rougir: On auroit honte de
laisser paraître au dehors, ce qu'-
ftn éprouve intérieurement, & de
déceler le moins du monde le
plaisir sécrét qu'on ressent, aurécit
de ses loüanges. Ceresteprécieux
de nôtre premiere nature, cet air
embarassé
, cette lueur de modestie
qui se répand sur le visage,peu
fidele en cela aux sentimens. du
ccetir, annonce bien hautement
l'injustice & la vanité de ces éloges;
aussi, la véritable politesse
a-t-elle banni de ta Société civiles,
ces Loüeurs importuns, qui
sans voile & sans détour, vous
accablent en face, de leursloüanges
effronrées; on y veut desménagemens
, comme dans les reproches;
on n'aime pour Panégyristes,
que ceux qui croient nous déplaire
en nous loüant; & les louanges ne
réussissent3qu'autant qu'onparoît
désespérer de leur succés.
La vérité de ces principes me
garantit la jtifleflè de leur application,
& je ne vois qu'une chose
qu'on y puisse raisonnablement
opposer.
Bien loin me dira-t-on, que ce
que vouscritiquez dans le récit
que fait Telemaque de ses Avannues,
soit un véritable défaut ,
on seroit choqué de ne l'y pas
trouver, on est sensiblement touché
de voir dans ce jeune Prince,
une reconnoissance si. vive pour
Mentor : Les loüanges qu'elle lui
dicte
, n'ont point de bornes,
parce qu'elle n'en a point elle même
; & le désordre apparent qui y
regne, estun effet de l'Art le plus
merveilleux.
Eclaircissons les choses. Si les
loüanges de Mentor étoient semées
, avec un peu moins de
lpermofauqsiuoendans le discoursdeTe-
, ce coeur tendre & reconnoissant
qu'on admire en lui ,
les justifieroit suffisamment; mais
elles se montent à un poinr qui ne
leur laisse plus d'Apologie, Telemaque,
par quelques traits vifs&
courts ,
meslez adroitement au
récit de ses Avantures
,
pouvoit
faire sentir la part qu'y avoi Meator
; c'est tout ce qu'éxigeoit de
lui une juste reconnoissance , ë#
cela étoit dans la Nature: Va-t-il
au delà, il blesse la politesse, 31
la vraisemblance est violée.
Et ce qu'on ajoute, que les
loüanges se mesurensur la reconnoissance
qui les dicte
,
n'est pas
absolument vrai; car, il est évident
qu'il y a plusieurs occasions
où elles feroient trés-mal employées.
- Mais, pour rendre ceciencore
plus sensible, & mettre la question
dans le point du dénoüement. Supposons
qu'un jeune Seigneur de
Qualité, de retour de l'Armée
aprés deux » ou trois Campagnes,
se trouve dans uneAce de
Gensdeconsidération, qui lui demandent
en présence d un Gouverneur
rage & éclairé, qui l'a
suivi dans tous ses voyages, une
Relation des principales Aélion5
où il s'est trouvé: Ne seroit-on
pas choqué de le voirinterromprechaque
moment, son discours,
';pai'- les louanges de ce Gouverneur,
& le Gouverneurlui-même,
s'il écoutoit aussi tranquillement
ilôtJe Relateur, que Mentor écoutoit
le fils d'Uliue
, ne seroit-il
pas un peu embarassé. de sa contenance
:Enverité
,
lorsqu'on se
met à sa place, on nesçauroit s'empêcher
de le plaindre, & pour peu
que la Scéne durât, on ne sçait
pas trop comment il s'en pourrait
tirer. Au lieu deces louanges don-
-
nées sans ménagemenr, quelques
mots flateurs amenésinfenfibler
ment par la suite. du discours &
devenus comme nécessaires, rendront
à ce fidele Ami, la justice
qui lui est duë,sans blesser sa delicatesse
: On applaudira égaler
ment &aumérite qui les obtient.
& àla reçonnoissance qui les distribue.
Mais en voilà, aijes sur cet
article;passons à autre chose,
On peur être grand Poëte, sans
être Versificaceur. Les Avantures
deTelemaque, & si j'ose dire ce
que j'en pense
,
l'Ode qu'on y t,
ajouté dans cette Edition, en dor
une preuve évidente. Les Toui
poëtiques& hardis, les Idéesgra
cieufes & touchantes, les Peir
tures fortes&animées que Mr d
Fenelon a répanduës dans son Poi
me, avec une espèce de prodige
lité, dédomagent avec usure d
la rime qui lui manque, & c'est
ce stile enchanteur , comme l'ap
pelle Mr de la Motte, si bon Juge
en fait de stile, qu'il doit une bo
ne partie de sa réputation. Qu'c
me permette cependant une ré
fléxion, Je l'emprunterai de
de la Motte même.
Il y a des distinctions à fai
entre le mérite d'un Ouvrage,
celui de son Auteur; l'estime <
l'un n'entraîne pas toujours cel
de l'autre ; prenons-donc gard
deles confondre. J'admire aVI
les autres, le stile de Telemaqui
Mais ,
j'avoue que mon admir
tion ne passe pas jusqu'à l'Auteui
du moins dans le même dégré
parce qu'il ne me paroît pas qu
;;'je du lui coûter bien des veilles:
a-t-il aujourd'hui un autre mé-
Jèite, que celui de la mémoire,
,loti tout au plus, celui d'une comioilation
judicieuse dans ces images
pompeuses, dans ces descriptions
poétiques ,
dont il a paré on Ouvrage:Ellesluifont moins
Êd'honneur,qu'à Virgile & à Homere,
& aux autres Poëtes anciens
,
à qui elles appartiennent
en propre: En ettec, l'invention
est:le fruit de l'imagination& du
genie ; l'imitation ne demande que
fdauigtoiit Q,, du ji.gemert ;ceiîe-ci ne d'ordinairefarlesesprits,,
~fait d'ordinaire {ur les e(prirs"
qu'une impression assés foible;
celle-là frape, ravir& transporte:
'L'Inventeur ne parcage nos sussages
avec personne, il nous charme
encore jusques dans son Imitateur.
Celui-ci au contraire, ne
fait qu'effleurer la cime du coeur,
il n'y porte qu'un plaisir presque
émoussé;&dont un retour secret
sur son modeie, achève bientôt;
delui dérober la gloire. Il nelui
suffit pas, s'il veut plaire, d'
galer
son
Original, il faut qui
venteur lui-même ,il scache
faire perdre de vue
, en le sup;
sant. D'où vient que MrDe
préaux,imitateur assidu des S
tyriques Romains,s'est fait un
grand nom? Il invente en imitan
Tout ce qu'il emprunte , reço
dans ses mains une forme nouvell
Il y crée des grâces originale
il éclipse les modéles dans un foi
d'idéesqu'ils sembloint avoir ép
rés: Il fait trouver encore,des be;
rés qui leur croient échapees,
leur c,oîre même devient la siens
Je reviens à M. de Fenelon,
j'avoue librement que ses livres
plus poëtiques, ne font pas ce
que j'admire le plus, il n'y im
que de fimplesexprclfions
,
& l'
vention n'a pas beaucoup de j
dans cette fone d'imitation.
Ces Reflexions sur le Stile de"
lemaque me conduisent naturel
ment à l'examen de ses Compa
sons; c'eit un champ fécond p
Critiquejmais que peut-onajqu- rà ce qu'ont écrit sur cette ma-
LeM.dela
Motte &.M.l'Abbé,
Terraflon*, aussi ne ferai-je que fui-
Vre les vues qu'ils nous ont donmiées:
Les critiques qu'ils ont faites
.des comparaisons de l'Iti.ulc,apwiquées
auPoëme deTelemaque?
re perdront gueres de leur force.
La premiere chose qui Ase pre-
Sente dans chaque comparaison
c.dlralliance de deux idées,entre>
lesquelles on veut du raporti& de
la reuemblance. Ces idées ainsi
mariées, composent une image qui
doit être noble & agréable, & liée
de telle forte à ce qui la précédé&
ce qui la fuit
2 que sans détourner
trop par.l'idéeaccessoire qu'elle
presente, l'attention voüee à l'idée
principale, elle repande dans la
narration, cette variété qui enfait
tout le prix.
Quelques Auteurs jaf loux de
* Le Pere l'Amy danssonArt
4eparler•
l'honneur des Anciens, avace
qu'on ne doit pas rechercherun
pdo'urnteexaét entre toutes lespa
comparaison avec le
dont on parle,&qu'on y peut fafl
entrer de certaines choses qui ifl
sontplacées que pour ornerl'l
ge : On aperce même pourexer
ple,la comparaison que fait Vil"
le de ce jeune Ligurien vaincu pas
Camille, avec une Colombe qu
est entre le serres d'un Epervie
Aprèsavoir dit ce qui est de princi
pal, & sur quoi tombe lacompa
raison : Il ajoute>
Tum cruor & vultus labuntur Ai,
athere penna.
Ce qui n'est point de là comparaison,
& qui ne fert qu'à faire uni
peinture d'une Colombe qui ed
déchirée par un Epervier.
Pour moi, je croisque c'est un
véritable défaut, & je me hazarde
à soûrenit que la beauté d'une
comparaison se mesureégalement
sur
lur les trois conditions que nous
venons, de marquer. Les Anciens,
dit-on, n'ont point connu cet arc
ingenieux, cette méthode de denail
qui consiste à ménager l'attentionde
l'esprit,en ne lui presentantque
des raports simples & faciles
à deméler : Leurs comparai-
Ions sont chargées de circonstances
étrangeres au sujet
, je l'avoüe
,mais je niela consequence
pqeua'oun en veut tirer. Et quoi ! Le
n'est-iljamais échapéà ces
grands Maîtres ! Les vrais agremens
ne se trouvent - ils que dans
leurs écrits, ou dans ceux qui les
copient servilement ? Ne nous y
trompons point , : L'estime aveugle
qui les croit inimitables,les honore
- moins que l'émulation éclairée qui
s'éfforce de lessurpasser& il n'y en
a point qui ne nous dise, avec le
Poëte Grec
.* Un encens superstitieux
,
* La Motte, dansl'Ode intitulé,
l'Ombred'Homere.
, Au Itcti de m'honorer, me blef}'^
choisis,toutn'est pasprécieux.
Il n'y ajamais û de véritables béai*
tez, ,si ellescessent de l'être, parc.
qu'elles sont nouvelles.
Depuis les Critiques d'Homere
on est asséspersuadé de cette ver
té. Le pompeux desordre &
magnificence confuse des comps
raisons de ce Poëte, n'ébloüit pli
que des yeux anciens;&lasimpli
té si analogue à l'esprit humain,<
est devenuë la propriété essentia le. ,.
Cependant, quand je dis qu'un
comparaison doit être simple,
n'en: pas qu'elle nepuisseabsolu
ment comprendre plusieurs ra
ports, lasimplicité dont je parle
est une simplicité de netteté qu
écarte la confusion, & non pas un
simplicité d'unité
,
qui reprouv
toute multiplicité; aucontraire,un
comparaisoncomposée de plusieur
raports détaillezavecordre&de
JicatefTe3 pourvu que d'ailleurs
n'y mêle rien d'étranger au sujet,
- fera plus piquante qu'une compa- raison plus simple & froidement
reguliere : Car, telle est la nature
de l'esprit de l'homme; une clarté
trop familière ne le blesse pas
moins qu'une obscurité affectée :
Pour lui plaire, il faut sçavoir accorder
entre elles sa vanité & sa
paresse,lamultiplicité de raports
nettement exposez, produit cet accord
si dificile, elle lui procure un
exercice moderé & cette douce
agitation quî n'est autre chose que
le plaisir.
Je ne crois pas devoirm'étendre
beaucoup surce que j'ai dit en Second
lieu, que les comparaisons
doiventêtre nobles & agréables.
On le sçait assès; ce qui est fins;
agrément
, nous rebute ,& nous -
effarouche:Ce qui est sans éleva-
-
tion,nous dégoûte& nous affadit;
on ne plaît qu'en attirant l'admiration
ou l'amour.
J'ai encore ajouté que lescomparaisons
doivent avoir un certain ac
cord avec ce qui les précéde&
quilessuit,&cela demande qu
que explication. Les comparais
qu'on employédans les QuVtal
de Poësie,n'y sont pour l'ordina
qu'à titre d'Images Poëtiques.
Poëte naturellement vif & f
gueux, reprouve la moderatior
mide & scrupuleuse du Philoso
qui n'admet que des fimilitu
exactes;safin principale estdeje
de la variété dans la narration,
sans le secours des comparaiso
courroit risque d'ennuyer par
uniformité,mais il y a là dessus
précaution à prendre. Dans le
cours,dit 1,[IluftteMr-Pascal
ne faut pas détournerl'esprit tl
chose à une autre ,
si ce n'est pot
délasser: mais dans le tems QL)
est àpropos, &non autrement.
qui veut délasser hort de proj
lasse. J'ose donc assurer, sui
ces principes, que cette préter
variété
, que les comparaisonpandcM
dans le discours, er
serrompt souvent la vivaci
,
flç.fert quelque fois, qu'a énerver
la narration.
Qu'on y prenne garde,il est
une. uniformitévive & animée
qui fixel'attention de l'esprit &
Je tient comme en suspens. Le
Poëte, par exemple,m'anonce
le combat de deux Héros:Je les
vois,ils s'aprocherit,ilssont aux
mains; si dans le fort de l'action,
il cherche à me distrairepar quelque
image riante, je perds ce
trÓùibJe precieux qui m'avoit saisi"
d'abord; le plaisir s'enfuit in.
sensiblement de mon coeur,& fait
place à un calme insipide ôe une
ennuyeuse tranquillité.
Mais,dira-t-on
, ce qui ne prelente
qu'une idee gracieuse 5c
touchante, peut -il jamais manquer
de nous plaire? ouï
,
sans
doute , & l'expérience nous est
un bon Garant,que tout ce qui
est agreable en soy, ne nous plaist
dpeass tcohuojsoeusrns.'oEnntepfofeitn"t,1da'apglruésmpeanrtt
personel & indépendant; elles ein»
pruntent de nous mêmes'e plaisir
qu'elle nous procurent;l'éclat
dont elles brillent à nos yeux &.
qui nous faitsi souventillusion,est
pour l'ordinaire nôtre propre ouvrage;
nous nous regardons dans;
un miroir & nôtreimage nous
ébloüit,l'impression que font sur
nous les objetsextérieurs indiferente
d'elle-même à la peine ou
au plaisir, reçoit sa détermination,
des dispositions differentes où cHef
nous trouve. Ce qui nousréjouit
dans un tems, nous irrite dans
un
autre. Dérangez un peu l'ordre &
pour ainsi dire, le sisteme de nos
plaisirs, vous leur ôtez toute leur
vivacité, & le nom mêmedeplaisir
: La Symphonie plaît fort entre
les Actesd'une Tragédie,elle:
délasse l'esprit d'une application
trop forte elle le tranquilise
mais pouroit - t'on la souffrir au
milieu d'une Scéne vive & interessan
te; il en est demême dans
nôtre sujet. A la vue de ce Combat
vivement décrit, une étinceldu
beau feu qui anime les
ombattants, passe dans l'âme
a lecteure;il est rempli de pensés
Martiales, qu'il ne veut point
erdre; acoûtumé au son bruyant
u Clairon & auton severe des
Combats, il dédaigné la simple
lusette & les airs doux & toulants
: Il attend avec impatienquel
fera le fore de ces deux
uerriers qu'il voit aux mains;
tremble pour des jours qui lui
ot devenus chers, il admire &
craint tout ensemble;& cette
ainte même fait son bonheur,
spectacle terrible des Combatnts
acharnés l'un sur l'autre, le
vit & l'enchante, &ilnesçauit
en détourner les yeux sans
ouleur.
Appliquons presentement ces
incipes aux comparaisons de
lemaque; je ne puis medifnser
d'en citer quelqu'unes,
oique je sçâche assez que les
mparaifons sont presque [OÛ.
urs ennuyeuses; je le feray le
moins désagreablement quumci
fera possible.
Le je Livre des Avatuer
de Telemaque passe assezcomcommunément
pour le plus beau
4e tout l'Ouvrage ; c'est celuioù
ilyale plus d'art, ÔCou il en
paroît le moins; lecoeur humain
y est dévoilé, on y littout le jeu
des passions, onles fuit dans leurs
replis les plus cachez, dans leurs
détours les plus imperceptibles
Les jalouses. fureurs de Calipso,
les foiblesses amoureuies de Telemaque
, y sont peinte-s avecdes
traits immortels; quel trouble !
quelSI remords s'élevent dans
le coeur de ce jeune Prince 1 Calypso,
Eucharis& Mentorse le
disputent tour à tour Minerve
& le fils de Venus en font le
Champ de leurs Combats
,
Minerve
même pavoît vaincuë; Mentor
le cedeàEucharis,&l'amitié
est immolée à l'amour. Au
fo~dde ce coeur amoli parces
plaisirs, la gresencedeMentor eonserve
encore un reite de sagesse
& de force; & Telemaque nel'y
voit qui regret;tropfoible pour
vaincre sa passion, trop fort
pours'yabandonner sans rémora
sannonte, sa vertu même fait
son suplice, celle de sonamy
ne lui inspire qu'un respect accablant
: Illecraint &ilnel'aime
plus, il n'oseroit cependant le
quitter, mais il beniroit mille
fois la main secourable qui l'enlevant
à sesyeux le livreroit a
toute sa passion. Quels coups de
pinceau ! Quel domage ? que ces
endroits si tendrement touchez
soient gârez; j'ose le dire, par
des comparaisonsou peu nobles,
oupeuresseinblantes Lorsquon
à quelque delicatesse. de goût, aime-
t-on à voir comparer la jalousie
de Calypso à la fureur d'une Lion.
ne ,
à qui on a enlevé ses pents :
Les peines quecause à Mentor la
conduite de Telemaque , a celles
que tessentit la mere qui le mit au
monde dans les douleurs de l'enfancement;
les Nymphes erran
tes & dispersées sur toutes les montagnes
à untroupeau de moutons;
que la rage des loups affamez a
mis en fuite loin du Berger? Ces"
idées répondent-elles à la not-k!lè
du sujet? Je ne m'amuserai pas à
montrer en détaille défaut de chacune
de ces comparaisons, le Lec.
teur les qualifiera bien lui-même ;
je les abandonne sans crainte à son
équité &àson discernement.
Dans le Livre 3e, le Poëte à l'imitation
de Virgile, décrit la descente
de son Heros auxEnfers.
Telemaque traveise le Tartare &
leschamps Elisées,il y apperçoit les
peines & les recompenses destinées
aux bons & aux mauvais Rois;
ceux-cy en proye aux Furies & à
leurs Esclaves mêmes, déplorent
avec des larmes améres les jours
de leur puissance, qui se fontévavanoiiis
comme un songe; lesflateries
serviles, les adorations sacrileges,
qu'ils ont exigées de leurs
Sujets, font la mesure des a£rIont(
qu'ilsessuvent ceux-là couchez
tranquillementsur les Rivesfleuries
du Lethé, joiiiffem sans epnui
d'un repos éternel. La Théologie
fabuleusedesAnciens-sur les Enfers,
est à Mf de renelon unesourcesecondé
d'instructions,pour le
jeunePrincequ'ilinstruisoit ; tout
devient moral entre sesmains ; les
Furies, dit - il
,
presentent aux
Rois qui ont abusé de leur Puifrance,
un miroir qui leur montre
toute la difformité de leurs vices ;
ce que la flaterie baffe &imerefiee)
,
honoroit du nom specieux d'amour
de la paix. de courage, de
magnificence, repand dans ce mi-
-
roir fidelle,sa veritable nature,&
paroît sous Ces propres livrées;c'est
molesse, sureur,& vanitégroffiére.
Rien de plus ingenieux que cette
fiction, mais écoutons la suite,
ilsse voyoïentsans cesse dans ce miroir,
dit le Poëte
,
ilsse trouvaient
,
plus horribles & plusmonstrueux
que n'est la Chimere vaincuë par
Bellsrophon,niL'HjdreJLc Lerne
_"bbatuë par Hercules, ni Cerben
même,quoiqu'il vomisse de ses tout
gueules béantes,unsang noir& venimeux
, qui est capable,d'empester
toute la Race des mortelsvivans sur
laTerre.Cettecomparaison,est-elle.
bien ressemblante
,
& n'y auroiL-ÎI
rien à y desirer ducôtéde la netteté
&de la noblesse ? J'avoüe sincerement
que je ne vois pas un grand
raport, entreune difformité route
spirituelle,& la laideur épouventable
d'un Montre, entre la molesse
& la lâcheté d'un Sardanapale&
l'horrible figure de Cerbere.
Le Livre 9e finit par la more
d'Adraste. Telemaque,dit Mrde
Penelon,le saisit d'une main victorieuse,&
renverse, comme un
cruel
,
Aquilon abbat les tendres
Jmo'flonsj qui dorent la campagne., Ne diroit-on pas que le Poëte voudroir
excirer la compassiond'Adraite,
& donner l'honeur del'action
de Telemaqueî
Au reste
, qu'on n'aille pas conclure
de ces critiques, que je blâme
sans
,
rfanS exception, lescomparaisons
du Poëme deTelemaque: l'en fuis
bien éloigné, & j'en citerois vo-
- lontiers qai me paroissent des mo-
- deles achevez en ce genre; mais
les beautez se sentent toûjours
mieux que les dessauts. Je dis seulement
que c'est un article, sur lequel
Homérea un peu égaré son
Imitateur : Heureusément Mr de
Fenelon va souvent tout seul, &
c'est à cette heureuseliberté qu'il
s'est donnée, de s'écarter de son
modèle, qu'il doit la gloire de l'avoir
surpassé :)e suis sûr même que
le goût fin & judicieux, qu'on a
toujours admiré dans ses écrits, se
revoltoit de tems en tems contre
une imitation
,
où le coeur avoit
plus de part que l'esprit. En general,
les Poëmes del'Odiffée & de-
Telemaquesesont tous deux
tort , mais d'une maniere bien
differente ; le Poète Grec gâte un
peulePoëte François, &lePoëte
François efface le Poëte Grec.
Mais legrand avantage de Mrde
Cambray surle Chantre d'Ilion,
est du côté de la Morale tagecependant, il faut ;l'avaovüaenr-,
où la différence des tems qui ont
vû naître les deux Poëtes,a beaucoup
contribué. Souvent celle
d'Homéren'est honnête pas digne d'un Payen, au lieu que celle
de Mr de Fenelon atoute la pureté
qu'exige le Christianisme. Peut-on
se lasser, par exemple, d'admirer
la Vertu deTelemaque; &nôtre
siécle fourniroit-il bien des Chrêtiens
dignes de lui être comparez Tout est Précepte,tout est Instruction
dans ce Poëme-salutaire, jusqu'aux
ornemens mêmes,& l'Auteur
doit être excepté de ce qu'on dit en general des Poëtes :Qu'ils
siont pointd'autre but dans leyrs
Ecrits, que celui de plaire. -
Après une execution si heureuse,
du glorieuxdessein de rendre la
Poësieinstructive, ilest étonnant
qu'ilse trouve encore des gensqui prétendent qu'on doit,cil qualité de
Poëte, facrificr le Moral & l'Utile
àl'Agréable. UnePoësie Philosophique
& raisonnée ne leur paroît
plus une vraye Poësie; c'est un
lecteur de cette trempe, qui s'adressantauPoëte
qui le veut instruire
,
* Abandonneaux Zenons ta Morale
glacée,
Dit-il, tu nous dois d'autres
forts
Et quitte le Parnasse, Eleve du
Lycée,
Si tu veux donner des leçons.
Les Arts,ajoute-t-on, ont des
limites qu'ils ne doivent point passer;
l'instruction n'estpoint du
ressort de la Poësie;qu'elle s'en
tienne donc à l'agrément.
De tels Raisonnemens sont la
honte de l'Esprit humain. Souvent
je ne crains point de le dire; rien
ne favorise plus le Lecteur des
* La Motte, Ode de la ra.
rieté,
Sciences & des Arts, que cettbl
pdreécaution servile&mal entenduë,
se resseter scrupuleusement
dans sa propre Sphere; on l'agrandit,
en faisant effort d'en sortir,
&iln'apartient qu'à desGenies
rares d'introduire dans les
Sciences,ce desordre heureux &
sensé
,
qui confondant leurs richesses
& leurs droits, leséleve à des
usages qu'elles ne connoissoient
pas; car elles setiennent toutes par
quelque côté; & à mesurequ'on
sçaura les raprocher, leur utilité
fera plus sensible : La plûpart
des choses doivent tout leur prix
à l'alliance qu'elles ont entre-elles;
l'utile austerité du Philosophe,mariée
à l'enjoüement du Poëte,produit
un plaisir vif& solide &flatte
agréablement l'imagination en
faveur de la Raison. C'est ce que
Mr de Fenelon a bien [end; il a
montré que la Poësie peut instruire
, & même à plus juste titre, que laPhilosophie. L'instruction est
ïfâturclleiiiçnt humiliante; U-YÛ»
qu'elle nous fait jetter sur nos désauts,
blesse l'amour propre; les
avis qu'elle nous fait entendre,irritent
la présomption : Elleest encore
ennuyeuse, parce qu'elle
nous rapelle à nôtre propre coeur,
&nous livre, pour me servir des
termes de Mr l'Abbé de Pons, à -
la considération de nôtre Etre personnel
,
inseparable de l'ennui. La
Philosophie a travaillé à lever ces
obstacles , la Poësie y a réussi : Déguisant
l'instruction fous le masque
riant de la Fable & de l'Allegorie,
elle ménage l'orguëil, en le trompant
, & le dérobe à l'ennui qui le
poursuit sans cesse par la diversité
des objets qu'elle lui presente.
Il faut cependant prendre garde
que l'Instruction ne se perde dans
la foule des orneiiieps; ils doivent
cacher sa nudité, sans la faire méconnoître
; elle doir paroître ornée
& embelie
,
& non pas i mprudemment
fardée.
Telle est la Morale de Telemaque
, agréable & solide toerte
ensemble, Elle prévientlecoeur
par ses attraits, avant que d'é-î
clairer l'esprit par sa lumiere
Au milieu des agrémens qui lui
prere« nt- une bbeau'té é, trangè, re,elIlle
conferve Cori éclat propre & indépendant
, elle se montre avec
pompe & avecgrace i- mais elle
se montretoûjours,& pour tout
dire en un mot ;avec l'Auteur
de l'excellent discours qui est présentement
à la tête de l'Ouvrage ; elle estsublime dans ses principes,
noble dans sesmotifs, universelle
dans ses usages.
Je souscris de bon coeur à ces
éloges, mais voici un sentiment
dont je ne sçaurois tomber d'acord
L'Auteur de la dissertation que
~je-rviens de citer, voulant faire
voir comment la Morale de Telemaque
est noble dans ses mo- tifs,avance qu'on doitregarder, comme une fausse Philosophie,
celle qui fait du plaisir, le seul
ressort du coeur de l'homme;pour
moi,je la crois fortraisonnable, lk:
voici mes raisons en peu de mots.
Le premier coup d'oeil jetté sur
lecoeur de l'homme, nous découvre
le désirqu'ilad'être hûreux :
- Les objets qui l'environnent, ne
l'interessent qu'à raison de ce bonheur
auquel il aspire: Inconstant
avec dignité, les biens particuliers
l'amusentsuccessivement,
sans l'attacher. Tout décele dans
nous ce mouvement invincible de
la félicité; le désespoir même,
ôcla haine le publient en leur maniere
; il est en meme tems,toutes
nos Passions, & selon ses divers
états; ilporte les noms differens,
de Crainte,dEspérance, de loye &c. ,
De là, il s'enfuit que l'homme
désirenécessairementleplaisir;
puisque le bonheur n'est autre que
le plaisir, ou du moins en est inséparable.
Or , peut-on s'empêcher de reconnoître
pour le seul ressort du
coeur de l'homme,ce qu'il désire
nécessairement,comme le but de
tous ses projets, & le terme de
tous ses travaux :Qu'on consulte
l'Ex périence;qu'on rentre aM
fond de son coeur, pour examiner
ce qui le gouverne : Qu'on infère
roge tous ses mouvemens, toutes
ses inclinations,le sentiment inteneur
nous apprendra mieux que
les raisonnemens les plus subtils
,
que nous agissons toûjours selon ce
qui nous fait le plus de plaisir ;
lors même qu'on se détermine à
ne point agir, ou que l'on attente
sur sa propre vie.
Ce n'est point précisementla
connoissance dela vérité ,c'est le
plaisir qu'elle nous procure, qui
nous rend formellement hûreux.
Saint Augustin qui connoissoit si
bien le coeur humain,est plein de
cette pensée. * Beata vita est3
dit ce grand Métaphysicien,gaudium
de veritate. Ce n'est pas
même en possedant, c'est en aimant-
que nous sommes hûreux
* Confess. lib. 10. cap. zj.
ifI- Beatus non ille dici potest,ditle
même Pere, qui non amàt qaoct
habet
,
etiamsi optimum fît. L'amour
estla mesure du bonheur;
mais la connoissance du Moins en - cette vie, ne produit point par
elle-même l'amour; & nous n'éprouvons
que trop, que l'esprit
n'est pas le maître du coeur. La vérité
ne nous paroît aimable qu'à
la faveur du plaisir qui l'accompagne
; elle n'a presque aucune
part à nos aébons, tant qu'elle
n'est qu'une simple lumiere, l'attrait
est toûjours plus pui/Tant'.
Video meliora, proboque
,
deterio-
'sasequor.
Une suite de cette Doctrine est
la réponse que fait Telemaque
dans le cinquiéme Livre,à la question
proposée en ces termes;
Qui estle plus malhûreux de tous
les hommes? Il vient d'abord un
Sage de l'Isle de Lesbos, qui dit;
le plusmalhûreux detous les hoin-
* De moribus Eccl. Cathol.
mes est celui qui croit l'être
, &-
toute l'Assemblée applaudit à la
sagesse de cette réponse. Telemaque
interrogé, répond à iontour
, que le plus malhûreux de
tous les hommes est un Royqui
croit êtrehûreux, en rendant les
autres misérables. Toute l'Assemblée
avoiie qu'il a vaincu. Le Sage
Lesbien & les vieillards de l'Isle
de Crete qui avoient fait la question,
déclarent qu'il a rencontré
le vrai sens deMinos.
Des suffrages si importans pour
cette répprie-,.nem'empêcheront
point de dire ce quej'en pense &
j'ose encore examiner, après des
Juges si illustres.
Premierement. On n'est malhûreux,
qu'à proportion qu'on est
mécontent de son sort: Placédans
la situation la plus facheuse, je
suis heureux,si je m'y trouve bien;
les desirs & les craintes qui nous
agitent tour à tour,sont la source
de nos malheurs : Voulez-vous
fixer ces desirs &dissiper cescrainkS,
faites qu'unchacun soitconfient
de ce qu'il possede.
-:-" Or,celui qui croit être heureux
r-n'dl-il pas content de f">n sort?
S'il n'enétoit pas content, il en
desireroit un autre, & le desir naturellement
inquiet, se faisant vivement
sentir, ne lui permettroit
;j>as de se croire heureux;mais bien
loin de cela, son coeur est fermé
aux voeux impatiens que forment
la foiblesse & l'indigence:Il goûte
, ce repos precieux, qui est le premier
apanage de la felicité. Les
craintes aussi bien que les vains
souhaits
, ne viennent point troubler
son bonheur,elles se dissipent
en leur naissance, & ne sçauroient
tenir long-tems contre le charme
present de l'illusion qui l'amuse.
Mais aucontraire,qui est plus
mécontent de son sort, que celui
qui croit être le plus malheureux
..de tous les hommes? En proye
aux desirs les plus violens, il ne
connoît plus lesdouceursde l'Esperance;
tout lui paroîtaimable,au
prix de -ce qu'il souffre, ou de ce
qu'il croit souffrir : Sous un twic superbe
, noyé dans les delices, il
envie au Laboureur l'humble
chaume qui le couvre, & la sueur
de son front: Que dis - je? Il ne
sçauroit plussouffrir la vie, &après
s'être épuisé en desirs
,
sur un bonheur
qui le fuit, il ose souhaiter le
plus grand des maux.
Secondement, on raisonne à peu
près de lamême maniere en Physique
& en Morale, de la Douleur
& du Plaisir.-Les sensations, disent
les Philosophes nouveaux, ne
font point dans les Objets quien
sont les occasions. Cette douce
harmonie qui semblesortir de ce -
Clavessin, que touche à vos yeux
une main legére
3
n'est point dans
ce Clavessinmême, c'est vôtre
Ame qui est harmonieuse;Assisi,,,
les conditions differentes qui partagent
les hommes, ne les rendent
point heureux
, ou malheureux
par elles mêmes; au fond, les
objets ne changent point; l'idée du bonheur
l' bonheur est gaiement presente à
tous les esprits
,
mais l'applica-
- tion est presque toujours différen-
"-- te. Ce n'est pas, commeje le viens
de dire,qu'il n'y ait dans les objets
mêmes, un fondement réel
de cette diverfiré , mais chacun les
envisage différemment, & cette
façon particulière de les envifa-
-
ger , varie, l'impression qu'ils
doivent faire, felon les différentes
sortes d'esprits
Troisiémement. Du moins ne
sçauroit-on nier, que l'idée d'un
malheur présent ne soit desagréasobilte
par elle-même, & qu'on ne malhûreux en quelque forte
dés qu'on croit l'être. Parconséquent,
on le fera d'autant plus,
qu'on fc l'imaginera plus fortement,&
si on croit l'être plus que
le reste des hommes, on fera le
plus malhûreux de tous les
hommes.
Ces principes font certains, &
il ne me paroît pas qu'on puisse
rien opposer de solide àcesraisonnemens
; mais venons à quelque
chose de plus sensible.
Qu'y a-t-il de plus malhûreux
aux yeux de la raison, que ces sous,
qui s'imaginent, tantôt posséder
d'immenses richesses, tantôtgouverner
des Royaumes & com- mander des Armées, quelquefois
mêmejoüir de la Vision béatisique?
A peinesont-ce encore des
hommes, on les éxile de la société
humaine; on les renferme dans
des lieux écartés, où chacun pendant, ce- est bien aise de les aller
voir, & de les entendre : Leur
convention a,je ne sçai quoi, de
triste &deridicule, qui nous fait
rire & gémir tout ensemble. Les
plus Sages mêmes y courent avec les autres; le séjour de la folie
devient poureux, une Ecole de
sagesse
: Ils s'y convainquent de la
foiblesse de cette raison qui nous
enorgueillit si fort; & ce qui est
le comble de la sagesse
, ils y apprennent
combien elle est prés de la folie.
Cependant
, ce fou qui croit
posseder d'immenses richesses, &
dont nous plaignons le sort, e!t.
hûreux
, & c'est à sa folie qu'il
doit son bonheur. Il joiiit de toutes
les douceurs d'une grande fortune
,
sans enavoir les inquiétudes
& lessoins;&quilui rendroit
la raison,même avec les trésors
qu'il croit posseder
,
diminuerait
nécessairement sa félicité. Preuve
bien naturelle, sije ne me trompe,
que l'opinion feule fait le bonheur,
& qu'on est hûreux,ou malhûreux)
dés qu'on croitl'être.
Je pourrais pousser plus loin ces
réfléxions,& il y auroit bien d'autres
choses à réprendre, & plus encore
à loiier dans Telemaque;
mais je n'ai point prétendu entrer
dans un éxamen suivi de tout le
Poême : Le bornes que je dois me
prescrire, ne me me le permettent
pas; il seroit cependant à souhaiter
que quelque main habile voulut
l'entreprendre; il en reviendrait
au Public une utilité considerable *,
l'ouvrage même n'en feroit pâi
moinsadmiré, mais il le feroit
avec plus deconnoissance.
Fermer
23
p. 122-124
« Honoré Tournely, Docteur en Theogie de la Maison & Societé de Sorbonne [...] »
Début :
Honoré Tournely, Docteur en Theogie de la Maison & Societé de Sorbonne [...]
Mots clefs :
Académie royale de l'histoire, Curiosité, Mort, Bijoux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Honoré Tournely, Docteur en Theogie de la Maison & Societé de Sorbonne [...] »
Honoré Tourncly , Docteur én Thectgìe
de la Maison & Société de Sorbonne,
Ancien Professeur Royal en Théo
logie de cette Maison , Chanoine de la
Sainte Chapelle de Paris , & auparavant
de la Cathédrale d'Evreux , Censeur
Royal des Livres * mourut "à Paris 1c
Ï6. Décembre ? âgé de 73. ans , dans 1»
réputation d'un grand Théologien & d'un
Ecclésiastique versé dans toutes les autres
sciences de son Etat. Il a composé plusieurs
Ouvrages de Doctrine <k de Re
ligion , qui font honneur à (a ìwtnoirc*
II étoit Originaire de la Ville d'Ami
bes en Provence.
Jean Bernard Qurscl , Prêtre , Docteur1
de Sorbonne, Chanoine & Grand Péniten
cier de TEgliíe de Paris , né en cette Ville,
mourut le 10. Janvier , âgé de soixarue &c
cinq ans. H avoit été près de sepr an
nées Supérieur de la Communauté des
Prêtres de S. Sulpice , avant que d'ê
tre nommé par le Cardinal de Noailies
à la Grande Penìténceric , qu'il x exer
cée pendant douze ans. II s'étoit pré
paré à ces diíferens emplois par une Re
traite de trente années dans le Sémi
naire de S. Sulpice , ensorte, que toute
sa vie a été consacrée à Dieu , & qu'après
en avoir employé 1a meilleuxe par
Janvier. 17$©; itf
tíe à fa propre sanctification , il a con
sumé le reste à Instruction & au salut
du prochain dans des occupations diffi
ciles & laborieuses , où il a fait paroître
une pureté de moeurs un zele 8c
une çbariié dignes des premiers siéclesde
rÉglise. II avoit une Bibliothèque des
plus curieuses , des plus complètes 8C
d'un prix considérable , qu'il a donnée
par son Testament au Séminaire de saine
Louis de cette Ville*
L'Académie Royale de l'Histoire *
Lisbonne a élu , pour remplir la place
qui vaquoit par la mort de Dom Fran
çois de Souza , Commandant de la
Garde Allemande du Roy , Dom Gonçalve-
Manuel Galvaon de la Cerda ^
Genrilhomme de la Maison du Roy ,
Grand Alcade de 14 Ville de Torram
Commandeur de S. Barthelemi de Rabal
dans l'Ordte de Christ , Conseilles
du Conseil Ultramontain , & Député ai*
Conseil de la Maison de Bragance. Le
Roi ayant approuvé l' Election , le nou
vel Académicien s'est chargé cK'crire
l'Histoire des Rois Dom Pedro 8c Dom
Ferdinand.
Le 17. du mois dernier , le Comte
de Çlcimonc alla voir le Cabinet du
*tf .MERCURE DE FRONCE,
/îcúr Paul Lucas ,• célèbre Voyageur--;
ik y examina avec autant de discernement
que de plaisir les différentes curiosités
anciennes & modernes qui y font ras
semblées. Il s'arrêta fur touc à une belle
Figure antique de Ta Déesse Cerès, rap
portée depuis quelques années d*3ltheîles
, où elle fut trouvée près le Tem
ple de Minerve ; son corps est de mar
bre ; mais les extrémités , c'est- à-dire la
fête „ les pieds & les mains font de bron
ze ^ elle est assise sur une baze de jaspe
floride , 8c dans cette situation , elle a
environ, deux piés de. haut.
Voici un atticle également propre i
Enrichir ces nouvelles &c à faire briller
les Arts , puisque les bijoux vont deve
nir plus communs par la mine de diamans
qu'on a découverte au Brezil -, à ce
qu'on mande de Lisbonne , & qu'on
dit être trésriche. Ces Lettres ajoutent
que les derniers Vaisseaux revenus de la
Baye de Tous tes Saints , en ont ap
porté plusieurs , dans le nombre desquels
îl y en a un qui pefe brut le double da
goids du plus gros diamant qu'on con*
noisse en Kurope ; on l'a mis furie tour
pour le découvrir.
de la Maison & Société de Sorbonne,
Ancien Professeur Royal en Théo
logie de cette Maison , Chanoine de la
Sainte Chapelle de Paris , & auparavant
de la Cathédrale d'Evreux , Censeur
Royal des Livres * mourut "à Paris 1c
Ï6. Décembre ? âgé de 73. ans , dans 1»
réputation d'un grand Théologien & d'un
Ecclésiastique versé dans toutes les autres
sciences de son Etat. Il a composé plusieurs
Ouvrages de Doctrine <k de Re
ligion , qui font honneur à (a ìwtnoirc*
II étoit Originaire de la Ville d'Ami
bes en Provence.
Jean Bernard Qurscl , Prêtre , Docteur1
de Sorbonne, Chanoine & Grand Péniten
cier de TEgliíe de Paris , né en cette Ville,
mourut le 10. Janvier , âgé de soixarue &c
cinq ans. H avoit été près de sepr an
nées Supérieur de la Communauté des
Prêtres de S. Sulpice , avant que d'ê
tre nommé par le Cardinal de Noailies
à la Grande Penìténceric , qu'il x exer
cée pendant douze ans. II s'étoit pré
paré à ces diíferens emplois par une Re
traite de trente années dans le Sémi
naire de S. Sulpice , ensorte, que toute
sa vie a été consacrée à Dieu , & qu'après
en avoir employé 1a meilleuxe par
Janvier. 17$©; itf
tíe à fa propre sanctification , il a con
sumé le reste à Instruction & au salut
du prochain dans des occupations diffi
ciles & laborieuses , où il a fait paroître
une pureté de moeurs un zele 8c
une çbariié dignes des premiers siéclesde
rÉglise. II avoit une Bibliothèque des
plus curieuses , des plus complètes 8C
d'un prix considérable , qu'il a donnée
par son Testament au Séminaire de saine
Louis de cette Ville*
L'Académie Royale de l'Histoire *
Lisbonne a élu , pour remplir la place
qui vaquoit par la mort de Dom Fran
çois de Souza , Commandant de la
Garde Allemande du Roy , Dom Gonçalve-
Manuel Galvaon de la Cerda ^
Genrilhomme de la Maison du Roy ,
Grand Alcade de 14 Ville de Torram
Commandeur de S. Barthelemi de Rabal
dans l'Ordte de Christ , Conseilles
du Conseil Ultramontain , & Député ai*
Conseil de la Maison de Bragance. Le
Roi ayant approuvé l' Election , le nou
vel Académicien s'est chargé cK'crire
l'Histoire des Rois Dom Pedro 8c Dom
Ferdinand.
Le 17. du mois dernier , le Comte
de Çlcimonc alla voir le Cabinet du
*tf .MERCURE DE FRONCE,
/îcúr Paul Lucas ,• célèbre Voyageur--;
ik y examina avec autant de discernement
que de plaisir les différentes curiosités
anciennes & modernes qui y font ras
semblées. Il s'arrêta fur touc à une belle
Figure antique de Ta Déesse Cerès, rap
portée depuis quelques années d*3ltheîles
, où elle fut trouvée près le Tem
ple de Minerve ; son corps est de mar
bre ; mais les extrémités , c'est- à-dire la
fête „ les pieds & les mains font de bron
ze ^ elle est assise sur une baze de jaspe
floride , 8c dans cette situation , elle a
environ, deux piés de. haut.
Voici un atticle également propre i
Enrichir ces nouvelles &c à faire briller
les Arts , puisque les bijoux vont deve
nir plus communs par la mine de diamans
qu'on a découverte au Brezil -, à ce
qu'on mande de Lisbonne , & qu'on
dit être trésriche. Ces Lettres ajoutent
que les derniers Vaisseaux revenus de la
Baye de Tous tes Saints , en ont ap
porté plusieurs , dans le nombre desquels
îl y en a un qui pefe brut le double da
goids du plus gros diamant qu'on con*
noisse en Kurope ; on l'a mis furie tour
pour le découvrir.
Fermer
Résumé : « Honoré Tournely, Docteur en Theogie de la Maison & Societé de Sorbonne [...] »
Le texte évoque plusieurs figures historiques et événements marquants. Honoré Tourncly, docteur en théologie de la Sorbonne, ancien professeur royal en théologie, chanoine de la Sainte Chapelle de Paris et de la Cathédrale d'Évreux, et censeur royal des livres, est décédé à Paris le 16 décembre à l'âge de 73 ans. Originaire d'Amiens, il était reconnu pour ses compétences en théologie et en sciences ecclésiastiques et avait composé plusieurs ouvrages de doctrine et de religion. Jean Bernard Qurscl, prêtre et docteur de Sorbonne, chanoine et grand pénitencier de l'église de Paris, est né et décédé dans cette ville le 10 janvier à l'âge de 65 ans. Il a été supérieur de la Communauté des Prêtres de Saint-Sulpice et a légué une bibliothèque précieuse au Séminaire de Sainte-Louis. L'Académie Royale de l'Histoire de Lisbonne a élu Dom Gonçalve-Manuel Galvaon de la Cerda pour remplacer Dom François de Souza. Dom Gonçalve, gentilhomme de la Maison du Roi et conseiller du Conseil Ultramontain, doit écrire l'histoire des rois Dom Pedro et Dom Ferdinand. Le Comte de Çlcimonc a visité le cabinet de Paul Lucas, examinant diverses curiosités, dont une figure antique de la déesse Cérès. Enfin, une découverte de mines de diamants au Brésil est mentionnée, avec des lettres de Lisbonne indiquant la présence de diamants de grande valeur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
24
p. 357-365
L'Esclavage de Psyché, Opera Comique, [titre d'après la table]
Début :
Le 3 Février, l'Ouverture de la Foire S. Germain [...]
Mots clefs :
Foire, Théâtre, Psyché, Amour, Vénus, Zéphyr, Tragédie, Comédie, Curiosité, Tendresse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'Esclavage de Psyché, Opera Comique, [titre d'après la table]
Le 3 Février , l'Ouverture de la Foire S. Ger
main fut faite par le Lieutenant General de Police
, en la maniere accoûtumée.
Le même jour , l'Opera Comique fit aussi
P'ouverture de son Théatre , rue de Bussy , par
une Piece nouvelle en trois Actes , composée de
Chants et de Danses , qui a pour titre l'Escla
vage de Psiché , dont voici un petit Extrait.
Au premier Acte , l'Amour seul ouvre la Scene
et se plaint des maux causez par la curiosité de
Psyché
358 MERCURE DE FRANCE
Psiché, et de ce qu'elle est tombée entre les mains
de Venus ; qu'il ne sçait quel traitement elle reçoit
de la Déesse , mais qu'il en sera bien-tôt
me- éclairci par l'ordre qu'il a donné à Pierrot ,
tamorphosé en Zéphire , pour s'informer de ce
qui se passe.
Egle , Confidente de Venus , vient apprendre à
l'Amour que Venus est fort irritée de son Mariage
clandestin , et que la Déesse traite Psiché
avec la derniere rigueur ; P'Amour est penetré de
douleur à cette nouvelle , il dit qu'il est prêt d'oublier
tout ce qu'il doit à sa mère, et qu'elle verra
bien - tôt que son fils est son Maître. Eglé engage
l'Amour à secourir Psyché , et lui conseille de
prendre le parti de la douceur.
Zéphire promet à son Maître de' mettre tout
en usage pour le servir et pour délivrer Psyché
des mauvais traitemens qu'elle reçoit. Eglé demande
à Zéphire si Flore est contente de le voir
dans cet équipage , à quoi Zéphire répond qu'elle
en a été charmée .
Eglé apprend encore à l'Amour que Venus doit
envoyerPsyché à la Fontaine de Jouvence pour lui
en apporter
de l'eau ; mais que comme cette Fontaine
est gardée par un Monstre horrible , elle ne
lui a donné cette commission que pour la faire
périr .
L'Amour voyant le danger où sa chere Psyché
va être exposée , prend le parti de se métamorphoser
lui-même pour la garentir , Zéphire lui
dit qu'il peut prendre relle figure qu'il lui plaira
à l'exemple de son Grand Papa Jupiter , et charte
sur l'Air des Fraises
Pour Europe et pour Leda ,
Soe Amourfut sans bornes ,
Carpour l'une il s'empluma ,
Et
FEVRIER. 1731. 359
Et pour l'autre il emprunta ,
Des cornes , des cornes , des cornes .
Le Théatre change et représente la Fontaine
de Jouvence.
Psyché paroît seule plus touchée de se voir séparée
de son cher Epoux , que du danger où elle
va s'exposer ; elle se met en devoir de s'acquiter
de sa commission ; un Choeur se fait entendre ,
qui lui annoncé qu'elle va périr si elle avance .
Elle approche cependant de la Fontaine ; aspect
du Monstre la fait tomber évanouie sur un gason.
L'Amour et Zéphire paroissent travestis en Musiciens
, Zéphire joue un Menuet Italien qui endort
le Monstre , après quoi l'Amour fait remplir
le vase que Psyché a apporté , et le laisse à
ses pieds. Psyché revenuë de sa frayeur , est fort
étonnée de voir les ordres de Venus executez sans
sçavoir à qui elle est redevable de ce secours.
Elle se retire .
Venus paroît au milieu de sa Cour,dans une profonde
rêverie ; les Graces tâchent de la dissiper et
vantent ses charmes . On annonce le retour de Psyché
qui présente ce Vase rempli d'eau à Venus qui
en est très-étonnée . Elle charge encore Psyché d'une
commiffion qui n'est pas moins difficile. Elle
lui ordonne de concilier une Troupe de Comédiens,
et de chasser la discorde qui regne ordinairement
dans leurs Assemblées: Les Comédiens
paroissent , disputent avec animosité , se querelÎent
sur une distribution de Rôles ; Psychẻ tâche
en vain de les racommoder, et se retire ;
en même
tems un petit Amour paroît en l'air , secouë son
flambeau , aussi – tôt la dispute des Comediens
cesse , et ils sont d'accord
-
Zéphire apprend à Eglé, au second Acte, comment
Psyché a été secourue par l'Amour sous la
figure
360 MERCURE DE FRANCE
figure d'un Berger , contre la fureur des Beliers
du Soleil , ausquels elle vient d'être exposée par
un nouvel ordre de Venus , sous prétexte d'avoir
de leur Toison pour faire une Robbe ; Eglé confeille
à Psyché d'aller porter ce present à la Reine
de Cythere pour la calmer.
Venus irritée de plus en plus contre Psyché
l'expose encore à une nouvelle épreuve . Elle lui
ordonne d'engager à restitution un fameux Usurier
, qui par un Acte falsifié a ruiné une famille
orpheline , et la menace d'une mort certaine si
elle n'en vient pas à bout.L'Amour et Zéphire, en
Robbes , arrivent , et proposent d'accommoder
cette affaire , Zéphire dit à l'Usurier que tôt ou
tard il faut se rendre à l'Arbitre que voilà ( montrant
l'Amour , ) l'Usurier rend le bien qu'il a injustement
acquis , et épouse une fille de la famille
orpheline.
Psyché dit à l'Amour qu'elle lui a trop
d'obli
gation pour ne pas le prier de ne la pas quitter
si - tôt , &c. Venus paroît , qui entend qu'on ne
parle pas d'elle avantageusement . Elle ordonne à
Psyché de se retirer . Zéphire dit à l'Amour que
Venus ne les reconnoît point , et qu'il faut tenir
bon; Vénus continuë de plaisanter avec eux , et leur
sçait bon gré , dit-elle , de s'interesser pour Psyché
, que cependant,afin qu'elle ne soit plus à portée
d'être secouruë , elle va la faire partir pour les
Enfers.
L'Amour accablé de douleur dit qu'il n'est pas
permis aux Dieux de descendre au Royaume som
Bre, et qu'il n'est plus à portée de secourir sa chere
Psyché , il ordonna à Zéphire de rassembler
tous les Zéphirs , afin qu'ils puissent transporter
dans un instant et sans danger Psyché fur les Rives
infernales , Zéphire obéit à cet ordre ; l'Aour
fait une invocation aux Dieux et se retire..
Le
FEVRIER. 1731. 361
Le Théatre représente le Palais de Pluton , on
vient annoncer à ce Dieu l'arrivée d'une Mortelle
dans son Empire. Psyché lui remet une Lettre de
la part de Venus , par laquelle elle le prie de lui
envoyer une Boëte remplie du fard de Porserpine.
Pluton ordonne à ses Sujets de rompre le si
lence, et de celebrer la presence de Psyché par un
Divertissement , après lequel il remet la Boëte à
Psyché , et la renvoye ; il chante sur l'Air la
Curiosité.
Les Dieux vous ont donné plus que toute autre
femme.
La beauté.
Au doux tyran des coeurs , vous causez de la
flâme ,
La rareté !
Pourjouir de ces biens , banissez de votre ame ,
La curiosité.
Le Théatre représente au troisiéme Acte une
Forêt , et dans le fond l'Antre d'Averne.
Apeine Psyché est -elle sortie des Enfers , qu'el
Te est tentée d'ouvrir la Boëte ; les deffenses que
Pluton lui a faites d'y regarder , lui font croire
qu'elle renferme un fard précieux ; elle espere par
ce moyen rétablir ses charmes alterez par le
voyage, elle se met à l'écart crainte d'être apperçue.
L'Amour et Zéphire arrivent en habits de
Chasseurs , ils cherchent Psyché de tous côtez , er
pendant qu'ils s'entretiennent d'elle , ils entendent
une voix plaintive; ils prêtent l'oreille tandis que
Psyché , pâle et défigurée , dit qu'en ouvrant la
Boëte une vapeur lui a offusqué les yeux , que
tout a disparu, et qu'elle n'y a trouvé qu'un Bilfet
qu'elle lit.
Psyche
362 MERCURE DE FRANCE
Psiché , tu n'as plus de beauté ;
Ta vaine curiosité ,
Vient de la faire disparoître 5
Ton visage est affreux , et telle est ta laideur
Que ceuxdont le secours soulageoit ta douleur,
Ne pourront plus te reconnoître.
-
Psyché déplore son malheur , s'accuse elle
même, et dit que les Dieux ne la traitent pas encore
comme elle mérite. L'Amour surpris d'entendre
parler de Psyché â une personne qu'il croit
étrangere , l'aborde dans le dessein d'apprendre
de ses nouvelles ; Psyché 1appelle en peu de mots
tous ses ma.heurs , dont le plus grand est celui
d'avoir ouvert une Boëte qui lui a fait perdre
tous ses charmes. A ce portrait , dit-elle , et aux
pleurs qui coulent de mes yeux , ne reconnoissez-
vous pas cette malheureuse Psyché. L'Amour
saisi d'éteonnement et de tendresse , se fait
connoître et dit à sa chere Psyché , que c'est lui
qui a causé tous ses maux ; mais qu'elle ne doit
point s'allarmer , que sa beauté lui sera renduë
puisqu'il va remonter aux Cieux ; Psyché veut
P'en empêcher , et dit qu'il vaudroit mieux faire
un dernier effort pour toucher Venus. Zéphire
est d'avis d'implorer l'assistance de Cybelle pour
fléchir Vénus . L'Amour prend ce parti et ordonne
à Zéphire de conduire Psyché à Cythere . En
cet endroit le Théatre change et représente les
Jardins de Vénus.
Eglé et une autre Nimphe se plaignent de la
tristesse qui regne dans la Cour de Venus depuis
la division de la Mere et du Fils . Vénus , arrive
qui une foule de mécontens fait les mêmes reproches
, Cybelle , qui survient , se joint à eux et
chante sur l'Air : Ce beau jour ne permet que
l'Aurore , de l'Opera de Phaeton.
FEVRIER . 1731 . 363
Recevez en ces lieux de Cybelle ,
La visite et quelques avis ,
Au sujet de l'Amour votre Fils.
Quelle triste nouvelle ! .
Quels maux ! quels ennuis !
Quelle haine mortelle ,
Dans tous les esprits ;
L'Amour plaît , il est la douceur même ,
Ce Dieu charmant nous enchante tous ;
Lorsque chacun l'aime ,
Le haïrez-vous ?
Venus.
Se peut- il, sage immortelle ,
En verité ,
Que mon Fils rebelle ,
Ait mérité ,
Tant de bonté.
Cybelle.
Du destin des Mortels il dispose ,
Quand je le sers >
Je soutiens la cause ,
De tout l'univers.
L'Amour vient se jetter aux pieds de Vénus
et tâche de la fléchir par des sentimens de soumission
et de tendresse . Venus lui répond et
chante sur l'Air : Quand on a prononcé ce malheureux
ani.
Hous
364 MERCURE DE FRANCE
Vous avez pris plaisir à braver votre Meře ,
Et vous avez détruit tout ce que j'ai sçu fairez
Voyons à cette fois si vous l'emporterez i
Si contre mes desseins vous vous déclarerez.
Voilà , continue Venus , le supplice que j'ai
réservé à votre Amante. Psyché paroît en même-
temps au fond du Théatre dans un lieu enchanté
, environnée des Graces , des Ris et des
Jeux, qui forment le Divertissement , pour celebrer
l'Hymen de l'Amour et de Psyché , après
lequel , Zéphire , qui a suivi Cybelle aux Cieux,
arrive et apporte pour present de Nôces un Brevet
de Déesse et une promesse de la part des
Dieux que la volupté naîtra de Psyché .
L
VAUDEVILLE.
Amour m'a rendu la maîtresse
D'un Plumet rempli d'ardeur ,
Avant de payer sa tendresse ,
Consulte-toi bien , mon coeur ,
Il est galant, attentif à complaire ;
Plaire ,
Est son unique objet ;
Mais rarement on voit un Mousquetaire ,
Taire ,
Les faveurs qu'on lui fait.
Le 12. on donna une autre petite Piece d'un
Acte à la suite de la premiere , intitulée la Fausse
Ridicule , qui fut reçue très favorablement du Public
, et dont nous parlerons plus au long.
Le
FEVRIER. 1731. 365
Le 20. on donna à la place de l'Esclavage de
Pfyché une Piece nouvelle qui a pour titre Cydippe
, précedée d'un Prologue , avec un Divertissement.
On doit construire incessamment une Salle et
un Theatre dans l'Enceinte et sous le couvert de
la Foire S. Germain , pour les Spectacles qui en
dépendent : voici ce qui donne lieu à cet établissement
, autorisé par un Arrêt du Conseil.
main fut faite par le Lieutenant General de Police
, en la maniere accoûtumée.
Le même jour , l'Opera Comique fit aussi
P'ouverture de son Théatre , rue de Bussy , par
une Piece nouvelle en trois Actes , composée de
Chants et de Danses , qui a pour titre l'Escla
vage de Psiché , dont voici un petit Extrait.
Au premier Acte , l'Amour seul ouvre la Scene
et se plaint des maux causez par la curiosité de
Psyché
358 MERCURE DE FRANCE
Psiché, et de ce qu'elle est tombée entre les mains
de Venus ; qu'il ne sçait quel traitement elle reçoit
de la Déesse , mais qu'il en sera bien-tôt
me- éclairci par l'ordre qu'il a donné à Pierrot ,
tamorphosé en Zéphire , pour s'informer de ce
qui se passe.
Egle , Confidente de Venus , vient apprendre à
l'Amour que Venus est fort irritée de son Mariage
clandestin , et que la Déesse traite Psiché
avec la derniere rigueur ; P'Amour est penetré de
douleur à cette nouvelle , il dit qu'il est prêt d'oublier
tout ce qu'il doit à sa mère, et qu'elle verra
bien - tôt que son fils est son Maître. Eglé engage
l'Amour à secourir Psyché , et lui conseille de
prendre le parti de la douceur.
Zéphire promet à son Maître de' mettre tout
en usage pour le servir et pour délivrer Psyché
des mauvais traitemens qu'elle reçoit. Eglé demande
à Zéphire si Flore est contente de le voir
dans cet équipage , à quoi Zéphire répond qu'elle
en a été charmée .
Eglé apprend encore à l'Amour que Venus doit
envoyerPsyché à la Fontaine de Jouvence pour lui
en apporter
de l'eau ; mais que comme cette Fontaine
est gardée par un Monstre horrible , elle ne
lui a donné cette commission que pour la faire
périr .
L'Amour voyant le danger où sa chere Psyché
va être exposée , prend le parti de se métamorphoser
lui-même pour la garentir , Zéphire lui
dit qu'il peut prendre relle figure qu'il lui plaira
à l'exemple de son Grand Papa Jupiter , et charte
sur l'Air des Fraises
Pour Europe et pour Leda ,
Soe Amourfut sans bornes ,
Carpour l'une il s'empluma ,
Et
FEVRIER. 1731. 359
Et pour l'autre il emprunta ,
Des cornes , des cornes , des cornes .
Le Théatre change et représente la Fontaine
de Jouvence.
Psyché paroît seule plus touchée de se voir séparée
de son cher Epoux , que du danger où elle
va s'exposer ; elle se met en devoir de s'acquiter
de sa commission ; un Choeur se fait entendre ,
qui lui annoncé qu'elle va périr si elle avance .
Elle approche cependant de la Fontaine ; aspect
du Monstre la fait tomber évanouie sur un gason.
L'Amour et Zéphire paroissent travestis en Musiciens
, Zéphire joue un Menuet Italien qui endort
le Monstre , après quoi l'Amour fait remplir
le vase que Psyché a apporté , et le laisse à
ses pieds. Psyché revenuë de sa frayeur , est fort
étonnée de voir les ordres de Venus executez sans
sçavoir à qui elle est redevable de ce secours.
Elle se retire .
Venus paroît au milieu de sa Cour,dans une profonde
rêverie ; les Graces tâchent de la dissiper et
vantent ses charmes . On annonce le retour de Psyché
qui présente ce Vase rempli d'eau à Venus qui
en est très-étonnée . Elle charge encore Psyché d'une
commiffion qui n'est pas moins difficile. Elle
lui ordonne de concilier une Troupe de Comédiens,
et de chasser la discorde qui regne ordinairement
dans leurs Assemblées: Les Comédiens
paroissent , disputent avec animosité , se querelÎent
sur une distribution de Rôles ; Psychẻ tâche
en vain de les racommoder, et se retire ;
en même
tems un petit Amour paroît en l'air , secouë son
flambeau , aussi – tôt la dispute des Comediens
cesse , et ils sont d'accord
-
Zéphire apprend à Eglé, au second Acte, comment
Psyché a été secourue par l'Amour sous la
figure
360 MERCURE DE FRANCE
figure d'un Berger , contre la fureur des Beliers
du Soleil , ausquels elle vient d'être exposée par
un nouvel ordre de Venus , sous prétexte d'avoir
de leur Toison pour faire une Robbe ; Eglé confeille
à Psyché d'aller porter ce present à la Reine
de Cythere pour la calmer.
Venus irritée de plus en plus contre Psyché
l'expose encore à une nouvelle épreuve . Elle lui
ordonne d'engager à restitution un fameux Usurier
, qui par un Acte falsifié a ruiné une famille
orpheline , et la menace d'une mort certaine si
elle n'en vient pas à bout.L'Amour et Zéphire, en
Robbes , arrivent , et proposent d'accommoder
cette affaire , Zéphire dit à l'Usurier que tôt ou
tard il faut se rendre à l'Arbitre que voilà ( montrant
l'Amour , ) l'Usurier rend le bien qu'il a injustement
acquis , et épouse une fille de la famille
orpheline.
Psyché dit à l'Amour qu'elle lui a trop
d'obli
gation pour ne pas le prier de ne la pas quitter
si - tôt , &c. Venus paroît , qui entend qu'on ne
parle pas d'elle avantageusement . Elle ordonne à
Psyché de se retirer . Zéphire dit à l'Amour que
Venus ne les reconnoît point , et qu'il faut tenir
bon; Vénus continuë de plaisanter avec eux , et leur
sçait bon gré , dit-elle , de s'interesser pour Psyché
, que cependant,afin qu'elle ne soit plus à portée
d'être secouruë , elle va la faire partir pour les
Enfers.
L'Amour accablé de douleur dit qu'il n'est pas
permis aux Dieux de descendre au Royaume som
Bre, et qu'il n'est plus à portée de secourir sa chere
Psyché , il ordonna à Zéphire de rassembler
tous les Zéphirs , afin qu'ils puissent transporter
dans un instant et sans danger Psyché fur les Rives
infernales , Zéphire obéit à cet ordre ; l'Aour
fait une invocation aux Dieux et se retire..
Le
FEVRIER. 1731. 361
Le Théatre représente le Palais de Pluton , on
vient annoncer à ce Dieu l'arrivée d'une Mortelle
dans son Empire. Psyché lui remet une Lettre de
la part de Venus , par laquelle elle le prie de lui
envoyer une Boëte remplie du fard de Porserpine.
Pluton ordonne à ses Sujets de rompre le si
lence, et de celebrer la presence de Psyché par un
Divertissement , après lequel il remet la Boëte à
Psyché , et la renvoye ; il chante sur l'Air la
Curiosité.
Les Dieux vous ont donné plus que toute autre
femme.
La beauté.
Au doux tyran des coeurs , vous causez de la
flâme ,
La rareté !
Pourjouir de ces biens , banissez de votre ame ,
La curiosité.
Le Théatre représente au troisiéme Acte une
Forêt , et dans le fond l'Antre d'Averne.
Apeine Psyché est -elle sortie des Enfers , qu'el
Te est tentée d'ouvrir la Boëte ; les deffenses que
Pluton lui a faites d'y regarder , lui font croire
qu'elle renferme un fard précieux ; elle espere par
ce moyen rétablir ses charmes alterez par le
voyage, elle se met à l'écart crainte d'être apperçue.
L'Amour et Zéphire arrivent en habits de
Chasseurs , ils cherchent Psyché de tous côtez , er
pendant qu'ils s'entretiennent d'elle , ils entendent
une voix plaintive; ils prêtent l'oreille tandis que
Psyché , pâle et défigurée , dit qu'en ouvrant la
Boëte une vapeur lui a offusqué les yeux , que
tout a disparu, et qu'elle n'y a trouvé qu'un Bilfet
qu'elle lit.
Psyche
362 MERCURE DE FRANCE
Psiché , tu n'as plus de beauté ;
Ta vaine curiosité ,
Vient de la faire disparoître 5
Ton visage est affreux , et telle est ta laideur
Que ceuxdont le secours soulageoit ta douleur,
Ne pourront plus te reconnoître.
-
Psyché déplore son malheur , s'accuse elle
même, et dit que les Dieux ne la traitent pas encore
comme elle mérite. L'Amour surpris d'entendre
parler de Psyché â une personne qu'il croit
étrangere , l'aborde dans le dessein d'apprendre
de ses nouvelles ; Psyché 1appelle en peu de mots
tous ses ma.heurs , dont le plus grand est celui
d'avoir ouvert une Boëte qui lui a fait perdre
tous ses charmes. A ce portrait , dit-elle , et aux
pleurs qui coulent de mes yeux , ne reconnoissez-
vous pas cette malheureuse Psyché. L'Amour
saisi d'éteonnement et de tendresse , se fait
connoître et dit à sa chere Psyché , que c'est lui
qui a causé tous ses maux ; mais qu'elle ne doit
point s'allarmer , que sa beauté lui sera renduë
puisqu'il va remonter aux Cieux ; Psyché veut
P'en empêcher , et dit qu'il vaudroit mieux faire
un dernier effort pour toucher Venus. Zéphire
est d'avis d'implorer l'assistance de Cybelle pour
fléchir Vénus . L'Amour prend ce parti et ordonne
à Zéphire de conduire Psyché à Cythere . En
cet endroit le Théatre change et représente les
Jardins de Vénus.
Eglé et une autre Nimphe se plaignent de la
tristesse qui regne dans la Cour de Venus depuis
la division de la Mere et du Fils . Vénus , arrive
qui une foule de mécontens fait les mêmes reproches
, Cybelle , qui survient , se joint à eux et
chante sur l'Air : Ce beau jour ne permet que
l'Aurore , de l'Opera de Phaeton.
FEVRIER . 1731 . 363
Recevez en ces lieux de Cybelle ,
La visite et quelques avis ,
Au sujet de l'Amour votre Fils.
Quelle triste nouvelle ! .
Quels maux ! quels ennuis !
Quelle haine mortelle ,
Dans tous les esprits ;
L'Amour plaît , il est la douceur même ,
Ce Dieu charmant nous enchante tous ;
Lorsque chacun l'aime ,
Le haïrez-vous ?
Venus.
Se peut- il, sage immortelle ,
En verité ,
Que mon Fils rebelle ,
Ait mérité ,
Tant de bonté.
Cybelle.
Du destin des Mortels il dispose ,
Quand je le sers >
Je soutiens la cause ,
De tout l'univers.
L'Amour vient se jetter aux pieds de Vénus
et tâche de la fléchir par des sentimens de soumission
et de tendresse . Venus lui répond et
chante sur l'Air : Quand on a prononcé ce malheureux
ani.
Hous
364 MERCURE DE FRANCE
Vous avez pris plaisir à braver votre Meře ,
Et vous avez détruit tout ce que j'ai sçu fairez
Voyons à cette fois si vous l'emporterez i
Si contre mes desseins vous vous déclarerez.
Voilà , continue Venus , le supplice que j'ai
réservé à votre Amante. Psyché paroît en même-
temps au fond du Théatre dans un lieu enchanté
, environnée des Graces , des Ris et des
Jeux, qui forment le Divertissement , pour celebrer
l'Hymen de l'Amour et de Psyché , après
lequel , Zéphire , qui a suivi Cybelle aux Cieux,
arrive et apporte pour present de Nôces un Brevet
de Déesse et une promesse de la part des
Dieux que la volupté naîtra de Psyché .
L
VAUDEVILLE.
Amour m'a rendu la maîtresse
D'un Plumet rempli d'ardeur ,
Avant de payer sa tendresse ,
Consulte-toi bien , mon coeur ,
Il est galant, attentif à complaire ;
Plaire ,
Est son unique objet ;
Mais rarement on voit un Mousquetaire ,
Taire ,
Les faveurs qu'on lui fait.
Le 12. on donna une autre petite Piece d'un
Acte à la suite de la premiere , intitulée la Fausse
Ridicule , qui fut reçue très favorablement du Public
, et dont nous parlerons plus au long.
Le
FEVRIER. 1731. 365
Le 20. on donna à la place de l'Esclavage de
Pfyché une Piece nouvelle qui a pour titre Cydippe
, précedée d'un Prologue , avec un Divertissement.
On doit construire incessamment une Salle et
un Theatre dans l'Enceinte et sous le couvert de
la Foire S. Germain , pour les Spectacles qui en
dépendent : voici ce qui donne lieu à cet établissement
, autorisé par un Arrêt du Conseil.
Fermer
Résumé : L'Esclavage de Psyché, Opera Comique, [titre d'après la table]
Le 3 février, la Foire Saint-Germain débuta avec l'intervention du Lieutenant Général de Police et l'ouverture de la saison de l'Opéra Comique, qui présenta la pièce 'L'Esclavage de Psyché' en trois actes. Dans le premier acte, l'Amour se plaint des souffrances causées par la curiosité de Psyché et son emprisonnement par Vénus. Egle, confidente de Vénus, révèle que Vénus est en colère à cause du mariage clandestin de l'Amour et traite Psyché avec sévérité. L'Amour décide de secourir Psyché avec l'aide de Zéphire, transformé en Zéphyr. Vénus envoie Psyché à la Fontaine de Jouvence, gardée par un monstre, pour la faire périr. L'Amour se métamorphose pour protéger Psyché, qui échappe au monstre grâce à l'intervention de l'Amour et de Zéphire. Dans le deuxième acte, Psyché est soumise à de nouvelles épreuves par Vénus, mais elle est secourue par l'Amour. Vénus, de plus en plus irritée, envoie Psyché aux Enfers pour récupérer une boîte remplie du fard de Proserpine. Par curiosité, Psyché ouvre la boîte, ce qui lui fait perdre sa beauté. L'Amour, après l'avoir cherchée, la retrouve défigurée et lui promet de restaurer sa beauté. Le troisième acte se déroule dans les jardins de Vénus, où Cybèle intervient pour réconcilier Vénus et l'Amour. Psyché est finalement transformée en déesse et célèbre son hymen avec l'Amour. Le 12 février, une autre pièce, 'La Fausse Ridicule', fut bien accueillie par le public. Le 20 février, une nouvelle pièce intitulée 'Cydippe' fut présentée. Par ailleurs, un arrêt du Conseil autorisa la construction d'une salle et d'un théâtre dans l'enceinte de la foire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
25
p. 2342-2359
LETTRE CRITIQUE du R. P. G. Minime, au sujet du Livre intitulé : Spectacle de la Nature, &c.
Début :
Vous me pressez, Monsieur, de vous dire ce que je pense du Spectacle de [...]
Mots clefs :
Spectacle de la nature, Auteur, Titre, Vraisemblance, Poème dramatique, Dialogues, Descriptions, Caractère, Curiosité, Défauts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE CRITIQUE du R. P. G. Minime, au sujet du Livre intitulé : Spectacle de la Nature, &c.
LETTRE CRITIQUE du R. P. G. Minime , au sujet du Livre intitulé : Spectacle de la Nature , &c.
V
Ous me pressez , Monsieur , de vous
dire ce que je pense du Spectacle, de
la Nature; et même de vous en donner
une idée. Je ne puis m'en deffendre, puisqueje vous l'ai promis , et que je vous
suis redevable à cet égard. Mais , Monsieur , permettez- moi de vous l'avoüer
j'ai quelque peine à m'y résoudre. Cet
Ouvrage a pour objet des matieres sur
lesquelles j'aurois besoin d'être instruit
moi-même , bien loin d'être en état d'en
porter un jugement. Le nom de l'Auteur,
que vous connoissez sans doute , est si
respectable , son érudition est si profonde , et son mérite si généralement reconnu , qu'il seroit témeraire d'en dire du
mal , et inutile d'en dire du bien. Vous
vous contenterez donc , s'il vous plaît
de quelques légeres réfléxions sur la for-
>
me
NOVEMBRE. 1732. 2343
mede l'Ouvrage. Je conte que vous en
jugerez bien-tôt par vous-même ; la seule
énumération des sujets qui y sont traitez ,
ne manquera pas de piquer votre curiosité,que l'obscurité du titre a peut-être ralentie. Au reste , je vous dirai en passant
quesi vous voulez de la premiere Edition
vous n'avez point de temps à perdre. Le
débit en est si prodigieux que vous seriez
peut-être obligé d'attendre la seconde , à
Jaquelle on se prépare.
Vous allez d'abord me demander pourquoi ce débit si prompt? Je sçai que vous
vous défiez de cet empressement du pu- .
blic, depuis que vous avez vû des ouvra
ges reçûs avec avidité dans leur naissance , et presque aussi- tôt oubliez et même
méprisez. Je ne crois pas , Monsieur, que
le Spectacle de la Nature ait un sort aussi
bizarre. En voici la raison. Ceux qui ont
souffert cette ignominieuse révolution
n'avoient de mérite que la forme , et les
véritables Sçavans n'y ont jamais trouvé
une véritable solidité ; au lieu qu'on peut
dire la solidité est l'ame de celui- ci ;
que et si on osoit y reprendre quelques deffauts , ce seroit dans la forme seule qu'on
croiroit les appercevoir.
L'Auteur assure avoir essayé d'en écarter la
tristesse , et au lieu d'un Discours suivi ou d'un
B vj enchaî-
2344 MERCURE DE FRANCE
enchaînement de Dissertations qui emmenent
souvent le dégoût et l'ennui , il a cru devoir
prendre le Stile de Dialogue , qui est de tous le
plus naturel et le plus propre à attacher toutes
sortes de Lecteurs. Preface.
La Scene est une Maison de Campagne,
où un jeune homme sortant de Seconde
pour entrer en Réthorique , passe une
partie de ses Vacances chez un Gentilhomme, qui ayant étudié à fond la Nature , se plaît à lui en développer les secrets les plus curieux . Le Curé du lieu ,
grand Physicien , se joint à eux. L'Epouse
même du Gentilhomme vient aussi prendre, et quelquefois donner des Leçons.
Du caractere dont je vous connois , cette
Scene , ces Personnages , ne vous plaisent
gueres. Quant à moi , vous devinez aisé
ment ma pensée là - dessus. L'Auteur s'est
proposé d'imiter les Entretiens du PereBouhours ; ne vous attendez pas que je
décide s'il égale ou s'il surpasse son modele ; je réserve ce jugement à des personnes plus capables que moi , de sentir
les beautez de l'un , et d'appercevoir les
deffauts de l'autre. Je vous dirai seulement qu'il me semble que les anciens .
avoient attrapé bien mieux que nous l'art
d'interesser les Lecteurs dans leurs Dialogues ; en introduisant sur la Scene des
Personnages d'un mérite connu et distin
NOVEMBRE. 1732 234
3
tingué , et même qui eussent réussi dans le
genre d'étude dont ils les faisoient parler.
Cette précaution me paroît pleine de prudence , et rien de plus sensé que la rai
son que Ciceron en donne : Genus hoc Ser
monumpositum in hominum veterum authoritate , et eorum illustrium , plus nescio quo
pacto videtur haberegravitatis. De amicitia.
Le choix qu'ils faisoient n'étoit pas moins
sage ; dans un Dialogue sur la vieillesse
Ciceron introduit Caton , l'homme le
plus vieux et le plus sage de son siécle
Dans un autre Dialogue , où il est traitté
de l'Amitié, il fait parler Lælius, qui par
sa prudence avoit mérité le surnom de
Sage , et s'étoit rendu encore plus illus
tre par l'amitié tendre et sincere , qui l'avoit étroitement uni à Scipion . De pareils
Héros sont bien capables d'attacher un
Lecteur sensible ; on oublie entierement
l'Auteur lui-même ; on croit être présent
à l'entretien, on s'imagine voir ces grands
hommes , et les entendre. En effet , quel
est le but d'un Dialogue ? Ne peut on
pas le regarder comme un véritable Poë
me Dramatique , dont le sujet plus paisible et plus tranquille que ceux qui occu
pent nos Théatres , se diversifie , suivant
la difference de l'objet de l'étude de ses
Héros. Tout le monde exige dans ces
>
deux
2346 MERCURE DE FRANCE
deux genres d'écrire , le naturel dans les
personnages , la vraisemblance dans la
Scene , pourquoi n'exigeroit- on pas aussi des mœurs , des passions , une espéce d'intrigue , un nœud , un dénouement , que
la diversité des opinions , les préjugez ,
les différentes raisons , l'évidence enfin et
la verité formeroient ? Je m'arrête au caractere seul des Interlocuteurs , je crois
que c'est une partie essentielle du Dialogue, et pour y réussir , je suis persuadé
qu'il n'est pas possible de se dispenser de
mettre en pratique le précepte d'Horace ,
dont l'application me semble naturelle, et l'usage également nécessaire dans le Dialogue comme dans la Tragédie.
Rectius Iliacum carmen deducis in actus ,
Quam siproferres ignota , indictaque primus.
Art. Poët.
Conserver les différens caracteres sans
que jamais ils se démentent, est un point
Indispensable dans le Poënre Dramatique,
et par conséquent dans le Dialogue qui en
est une espéce. Dans l'un comme dans
l'autre il est plus aisé de peindre un portrait naturel , un caractere connu , que
d'en imaginer un et le soutenir; car, comme le dit fort bien Horace :
Diffi-
NOVEMBRE. 1732. 2347
Difficile est propriè communia dicere.
Il vaut donc bien mieux employer des
Interlocuteurs connus d'ailleurs , et estimez,que des noms supposez et sans réalitez. Ces derniers n'ont rien qui interesse le Lecteur. Je ne suis pas attentif à
leurs fautes , parce que je n'ai pas une gran
de idée de leur sçavoir. Le Dialogue sur
l'éloquence attribué à M. de Fenelon ,
d'ailleurs si plein de refléxions solides, me
paroît bien froid quand je le considere
comme Dialogue. Ce n'est pas que les caracteres ne soient bien conservez. Mais
Ce caractere que je n'attribuë à personne ,.
m'échape à chaque moment , et je ne me
hâte point de prendre parti ni pour l'un
ni pour l'autre. Que m'importe que A
soit d'un sentiment , et B d'un autre ?
Un Crassus , dont l'éloquence , les talens,
la réputation étoient connus. Un Antoine , célébre, sçavant , estimé , me frappent
bien davantage. C'est à ces grands hommes à définir l'Eloquence , puisqu'ils la
possed nt à fond ; c'est à eux à me décou
vrir les routes qui peuvent y conduire ;
ils les ont pratiquées eux mêmes , et leur
gloire nous assûre du succès. C'est à eux
qu'il appartient de décider du mérite des
Auteurs , ils ont réüni tous les suffrages ,
et
2348 MERCURE DE FRANCE
et personne ne balance sur leur mérite..
Je les consulte avec confiance , je les écoute avec avidité , et pour moi , réussir ou
leur plaire , c'est à peu près la même chose.
.
On nous donna il y a environ deux
ans une Physique en Dialogue , et on
vient de la réimprimer ; cet Ouvrage est
estimé , je l'ai lû même avec fruit. Mais
quelque excellent , quelqu'utile qu'il
soit , il n'a pas laissé de m'ennuier. Les
Interlocuteurs qu'on me présente sont
des gens que je ne connois point ; et qui
plus est , que je n'ai aucun interêt de
connoître. C'est , me dit-on , un grand
génie , c'est un homme plein de vertu
de candeur , d'esprit. Je ne sens point à
son nom les mouvemens qu'excitent en
moi les noms respectables des grands hom
mes. Ariste et Eudoxe ne font pas la même impression que feroient Descartes
Rohault , Gassendi. La conversation de
ceux- ci me plairoit , me charmeroit ; l'interêt qu'ils auroient à se défendre , m'interesseroit moi- même. L'àrdeur avec laquelle ils soutiendroient leurs opinionsm'animeroit. Persuadé que la dispute seroit réelle et sérieuse , je la suivrois avec:
plus de soin : l'amour propre seroit mê--
me de la partie , il entreroit dans ce jeu
il
NOVEMBRE. 1732. 2349
I augmenteroit mon plaisir et mes charmes . Je serois ravi d'être comme arbitre
entre de puissans Rivaux , et de décider
moi-même , ou de juger de leurs raisons.
Je le répéte , un Dialogue froid me glace , un Dialogue animé me transporte.
J'aurois lû les Entretiens Physiques avec
bien plus de plaisir , si j'y eusse vû disputer Descartes Gassendi , Rohault
Mrs Arnauld , Regis , le Pere Malebranche , ou quelqu'autres dont la réputation célebre me donnat une idée avantageuse
de leur sçavoir.
2
Les Dialogues même du Spectacle de la
Nature auroient pû trouver place dans les
momens de loisir de ces grands Hommes.
N'est- il pas même plus vraisemblable que
c'est à l'éxamen curieux de ce détail des
objets exterieurs de la Nature , qu'ils em
ployerent les intervalles de leurs pénibles
études , qu'il n'est vraisemblable qu'il ait
fait l'occupation réguliere des vacances
d'un jeune homme. Non, je ne puis croire
qu'un jeune homme dans le feu de l'âge ,
susceptible des plaisirs de la Chasse , avide des Jeux et des divertissemens, ait volontairement sacrifié à la Philosophie des
momens si doux , si désirez , si ennemis
de toute application. Se peut- il faire qu'il
ait écouté de sang freid des Dissertations
Sur
2550 MERCURE DE FRANCE
sur mille choses ausquelles les jeunes gens
ne sont pas si sensibles qu'on le voudroit
faire croire. L'Auteur qui n'est plus dans
le feu de lajeunesse,a sans doute oublié la
vivacité de cet âge. Quelques particularitez ezpliquées en differentes occasions que
présente le hazard , peuvent plaire ; mais
des Conférences réglées , des Assemblées
Académiques , et cela entre des personnes
d'âge et de condition si différentes ; en verité, l'Auteur y a- t-il bien pensé ?
Le premier entretien qui sert d'intro
duction , et qui est une longue exposition
des princip's physiques ne devoit pas avoir
bien des charmes pour un jeune homme.
Les descriptions anatomiques , ennuiantes
et souvent inintelligibles , les Sermons
mêne , et les moralitez assez frequentes
ne sont pas du goût de la Jeunesse. Aussi
notre jeune Chevalier , quoique le Heros
de la Piéce , dort cependant presque toujours , et laisse parler les autres. Il est
vrai qu'on veut mettre à profit jusqu'à
son sommeil , ses réveries paroissent quelquefois si agréables , qu'on veut même
rester en sa place ; au reste , il est toujours de bon accord , c'est-à- dire , qu'il
paroît que c'est moins par inclination.
que par complaisance qu'il se trouve à
toutes ces assemblées. Ons'apperçoit néanmoins
NOVEMBRE. 1732. 2301
moins qu'on a tâché d'égayer son personage , en insérant de tems en tems des
traits qu'on a voulu rendre plaisans. Mais
le plus souvent tout cela paroît forcé et
ne coule point de source. Ce n'est point
le cœur qui parle. Le sujet est traité sérieusement , quoiqu'on se soit proposé de
le traiter gayement. Ce sont toujours les
mêmes personnages , et presque toujours
les mêmes transitions. Le Gentilhomme
et son Epouse qui ont presque toujours
du monde à leur table , n'ont pas le talent de retenir quelqu'un , et de lui faire
faire une débauche académique. Cemoïen
auroit diversifié l'ordre et les matieres
sans déranger la suite et l'enchaînement
des sujets qu'on se proposoit d'approfon
dir. Je ne sçai si l'Auteur a voulu se peindre dans le personnage du Curé , il se
trouve trop sçavant et en même tems
trop amateur de la morale. Ces deux talens sont si rarement réunis ensemble ,
que bien loin de paroître vraisemblables
il semble qu'ils soient incompatibles. Il
connoît àfond toute la nature ; mais un
Curé aussi attaché à ses devoirs aussi.
éxact à les remplir qu'on veut nous le représenter , a-t'il le tems de développer
tous ces mysteres. Il est , dit- on , en miême-tems plein de pieté et de Religion
›
›
>
:
je
2352 MERCURE DE FRANCE
.
je veux bien le croire ; mais ce n'est pas
parce que lorsqu'il s'agit d'une partie de
Pêche , il soutient qu'étant chargé de la
péche des hommes il ne doit point assister à celle des poissons. On le dit charitable , désinteressé et plein de tendresse
pour son troupeau , j'y souscris ; mais ce
n'est pas , parce qu'au sujet de l'amour
des bêtes pour leurs petits , on fait un
froid panegyrique de sa charité , ce n'est
pas parce qu'on compare ses soins pastorals à ceux de ces animaux.
Le caractere du Comte me paroit un
peu obscur. Je ne vois pas bien ce qui le
domine , ni même ce qui le compose. II.
a servi long- tems , et jouit de la paix de
puis bien des années ; ainsi il ne doit pas.
être jeune. Cependant on ne voit point
cette démangeaison naturelle aux personnes de son âge et de sa condition à raconter differens traits arrivez durant sa jeunesse , durant ses voyages , durant son
service. Pour vous dire, en un mot, ce que
je pense de la Dame , on met bien des
choses dans sa bouche , qui, ce me semble,
auroient bien mieux convenues dans celle
du jeune homme.Ses colations spirituelles.
sont des tours déja usez , les exclamations.
qui se font à ce sujet me semblent bien
déplacées. Je n'aime guéres non plus ni sa
filasse
NOVEMBRE. 1732. 2353
filasse , ni sa filandiere. Je ne voudrois pas
la voir tant parler , ou je la voudrois entendre parler plus souvent. Enfin je trouve trop d'ignorance dans sa science , et
trop de science dans son ignorance. Au
reste , Monsieur , tout ce que je viens de
vous dire ne détruit point ce que j'ai
avancé au commencement de ma Lettre ,
que ce Livre est très-utile et très curieux.
Dans cette premiere partie , nous avons
quinze Entretiens , les huit premiers ont
les Insectes pour objet , le neuvième est
-sur les Coquillages , le 10. et 11. sur les
Oyseaux , le 12. sur les Animaux terrestres , le 13. sur les Poissons , le 14. et 15.
sur les Plantes. Ce qui regarde les Insectes est plus étendu , et paroît travaillé
avec plus de soin que les autres morceaux,
qu'on diroit que l'Auteur a voulu simplement ébaucher.
Vous sentez bien , Monsieur , queje
ne puis vous faire le détail des faits curieux
qui y sont rapportez ; quand même j'en
transcrirois quelques-uns, vous ne pouriez
en juger équitablement. C'est à l'obscurité de la matiere et non à la capacité de
1'Auteur qu'il faut s'en prendre , si bien
des circonstances ne sont pas exposées
avec la netteté qu'il seroit à souhaitter ,
si la curiosité n'est pas satisfaite par 'tout.
Mais
2334 MERCURE DE FRANCE
Mais comme je ne puis me dispenser de
vous rapporter quelques échantillons
pour vous mettre en état de mieux connoître l'ouvrage , je choisirai deux morceaux entierement du génie de l'Auteur ,
car il déclare que les Remarques et les
Observations Physiques ne sont point de
lui. Je vous rapporterai donc deux portraits qui me paroissent d'un goût bien
different. Ils sont suivis tous deux d'une
morale où je n'ai pas trouvé le même sel ,
la même force , la même justesse , soit
pour la place qui leur a été choisie , soit
pour ce qui les occasionne , soit pour la
maniere dont ils sont éxecutez. Le premier endroit est tiré du morceau favori
de l'Auteur , je veux dire du Traité des
Insectes. On venoit de parler de la Féve
ou Crysalide dans lesquelles les chenilles
s'ensevelissent elles- mêmes pour revivre
ensemble dans une nouvelle forme et
comme d'une nouvelle vie.
C'est le Curé qui parle , page 56. Qu'on ouvre,
dit-il une de ces Crysalides , dont l'état est le
passage de la forme de Chenille à celle de Papil
len , vous n'y trouverez sur tout au commencement, qu'une bouillie ou une sorte de pourriture apparente où tout est confondu. C'est cependant
dans cette pourriture , qu'est le germe d'une meilleure vic, Ces humeurs transpirent peu à peu
au travers de la pellicule qui les couvre , la
pelii-
NOVEMBRE. 1732. 2355
•
pellicule acquiert insensiblement une couleur plus
vermeille , les traits qui étoient confus commen
cent à se démêler au travers du fourreau qui se
créve , la tête se dégage, les artéres s'allongent
les pattes et les aîles s'étendent , enfin le papillion vole , et ne conserve rien de son premier
état. La chenille qui s'est changée en nimphe, et
le papilon qui en sort , sont deux animaux to: alement differens . Le premier n'avoit rien que de
terrestre , et rampoit avec pesanteur , le second
est l'agilité même , il ne tient plus à la terre , il
dédaigne en quelque sorte de s'y poser ; le pre- mier étoit hérissé , et souvent d'un aspect hydeux ; l'autre est paré des plus vives couleurs.
Le premier se bornoit stupidement à une nourriture grossiere ; celui - ci va de fleur en fleur , il
vit de miel et de rosée , et varie continuellement
ses plaisirs. Il jouit en liberté de toute la Nature , et il l'embellit lui - même. La Comtesse.
M. le Prieur , voilà une image bien agréable de
notte résurrection. Le Prieur. Toute la Nature
est pleine d'images sensibles des choses célestes
et des veritez les plus sublimes. Il y a un profit
certain à l'étudier , et c'est une Théologie qui
est toujours bien reçûë , parce qu'elle est toujours
entendue. Le plus grand de tous les Maîtres , ou
plutôt notre unique Maître , nous a enseigné
cette méthode, en tirant la plupart de ses instructions des objets les plus communs que la Nature
lui présentoit , et il nous a mon ré en particulier
l'image de sa résurrection dans le grain de fro
ment qui demeure seul , tant qu'il n'est pas mort,
mais qui etant pourri et mort en terre produit
beaucoup de fruit.
9
Cette Morale semble convenir a sez
bien dans la bouche d'un Curé , mais
étoit-
2356 MERCURE DE FRANCE
étoit-ce à la Dame de faire l'application
de la résurrection des hommes à celles
des chenilles ? Au reste , on voit ici, surtout dans le commencement une vivacité
dans l'expression , un choix dans les termes , capables de charmer le Lecteur le
plus difficile. C'est encore M. le Curé qui
nous fournira l'autre portrait , je ne préviendrai pas votre jugement. Chacun s'étoit engagé à faire connoître la nature
d'un animal particulier. Voici comme le
Curé s'acquitte de sa dette.
Celui dont je veux vous faire l'éloge , dit-il ,
a des qualitez tout-à-fait singulieres.... Tout.
le monde abandonne l'Asne , je le veux prendre
sous ma protection. Vû d'une certaine façon.
cet animal me plaît , et j'espere montrer que bien loin d'avoir besoin d'indulgence ou d'apologie , il peut être l'objet d'un éloge raisonnable.
L'Asne , je l'avoue , n'a pas les qualitez brillantes , mais il les a solides... Il n'a pas la voix
tout-à- fait belle , ni l'air noble , ni des manieres
fort vives.... point d'air rengorgé , point de suffisance , il va uniment son chemin.... nul
apprêt pour son repas..... tout ce qu'on lui
donne est bien reçû... Si on l'oublie , et qu'on
l'attache un peu loin de l'herbe , il prie son maître le plus pathétiquement qu'il lui est possible de
pourvoir à ses besoins aussi- bien est- il juste qu'il
vive , il y employe toute sa Réthorique... Ses Occupations se ressentent de la bassesse de ceux
qui les mettent en œuvre mais le jugement que
Fon porte de l'âne et du maître sont également
injustes.... Nous ne pouvons en aucune sorte
9
ni
NOVEMBRE. 1732. 2357
·
ni en aucun tems , ni dans aucune condition
nous passer du Païsan et de l'Artisan. Ces gens
sont comme l'ame et le nerf de la République
et le soutien de notre vie. C'est d'eux que nous tirons de quoi remplir à chaque instant quelqu'un de nos besoins. Nos maisons , nos habits , nos
meubles et notre nourriture , tout vient d'eux.
Or , où en seroient réduits les Vignerons , les
Jardiniers , les maisons et la plupart des gens de campagne , c'est- à- dire , les deux tiers des
hommes , s'il . leur falloit d'autres hommes ou
des chevaux pour le transport de leurs mar
chandises et des matieres qu'ils employent. L'Asne est sans cesse à leurs secours , il porte le fruit,
les herbages , les peaux de bêtes , le charbon , le
bois , la tuile , la brique , le plâtre , la chaux , la
paille , et le fumier. Une courte comparaison achevera de vous faire mieux sentir l'utilité de
ses services , et les tirera en quelque sorte de leur obscurité. Le Cheval ressemble assez à ces Nations qui aiment le bruit et le fracas , qui sautent et dansent toujours , qui s'occupent beaucoup des dehors , et qui mettent de l'enjoument
par tout... L'Asne au contraire ressemble à ces
peuples naturellement épais et pacifiques , qui connoissent leur labourage , et rien de plus,vont leur train sans distraction , et achevent d'un air
sérieux et opiniâtre , tout ce qu'ils ont une fois .
entrepris.
Je ne sçai ce que vous en pensez , mais
cet éloge ne ressemble- t- il pas un peu à
ceux qu'on nous débita avec tant d'impudence l'année derniere. Il pourroit plaire
à ces Auteurs singuliers , qui réduisent
toute l'éloquence à l'Exposition , c'est- àC dire,
2358 MERCURE DE FRANCE
dire , à la répétition de la même chose en
différens termes. Mais à qui cette idée
peut-elle plaire ? Quant à l'éloge , n'auroit on pas mieux fait de le donner comme une déclamation du jeune Candidat
de Rhetorique, que comme les refléxions.
d'un homme qu'on veut faire regarder
comme plein de bon sens. Bien des gens
ont crû trouver du mistere dans la comparaison , mais il ne faut pas prêter à
l'Auteur trop de malice.
Je vous crois actuellement au. fait du
style et du genre de l'Ouvrage ; ces deux
échantillons suffisent pour en juger. Il est
bon cependant d'ajoûter qu'il y en a plus
d'une façon que d'une autre. Tout ce que
j'en conclus , c'est que l'Ouvrage n'est
pas également bien soûtenu , défaut commun aux plus excellentes productions de
l'esprit humain qui se ressent toujours de
sa foiblesse.
Interdumque bonus dormitat Homerus.
La forme auroit besoin de l'exactitude
que je suppose que l'Auteur agardée dans
les faits et les découvertes.
Au reste , il n'a point eu en vûë de
nous donner des Dialogues parfaits , mais
de piquer notre curiosité , et de la satisfaire
NOVEMBRE. 1732. 2359
faire innocemment. On peut dire qu'il
le fait , et par les traits curieux qu'il rap-.
porte , et par ceux qu'il nous a dérobés.
C'étoit là son but , et on peut assûrer
qu'il y est arrivé. Je ne voudrois pas cependant le dire à lui- même , ce seroit
me brouiller entierement avec lui. Il est
de ces sortes de gens qui ne peuvent entendre dire que leur Ouvrage est parfait ,
qui ne sont jamais plus contents que lorsqu'on leur montre des défauts réels , et
qui ne peuvent s'empêcher de ressentir
une secrete indignation contre ceux qui
les flattent , ou même qui les ménagent.
Je souhaitte à notre France un Peuple
de pareils Auteurs. Je suis , &c.
Ce 25 Septembre 1732
V
Ous me pressez , Monsieur , de vous
dire ce que je pense du Spectacle, de
la Nature; et même de vous en donner
une idée. Je ne puis m'en deffendre, puisqueje vous l'ai promis , et que je vous
suis redevable à cet égard. Mais , Monsieur , permettez- moi de vous l'avoüer
j'ai quelque peine à m'y résoudre. Cet
Ouvrage a pour objet des matieres sur
lesquelles j'aurois besoin d'être instruit
moi-même , bien loin d'être en état d'en
porter un jugement. Le nom de l'Auteur,
que vous connoissez sans doute , est si
respectable , son érudition est si profonde , et son mérite si généralement reconnu , qu'il seroit témeraire d'en dire du
mal , et inutile d'en dire du bien. Vous
vous contenterez donc , s'il vous plaît
de quelques légeres réfléxions sur la for-
>
me
NOVEMBRE. 1732. 2343
mede l'Ouvrage. Je conte que vous en
jugerez bien-tôt par vous-même ; la seule
énumération des sujets qui y sont traitez ,
ne manquera pas de piquer votre curiosité,que l'obscurité du titre a peut-être ralentie. Au reste , je vous dirai en passant
quesi vous voulez de la premiere Edition
vous n'avez point de temps à perdre. Le
débit en est si prodigieux que vous seriez
peut-être obligé d'attendre la seconde , à
Jaquelle on se prépare.
Vous allez d'abord me demander pourquoi ce débit si prompt? Je sçai que vous
vous défiez de cet empressement du pu- .
blic, depuis que vous avez vû des ouvra
ges reçûs avec avidité dans leur naissance , et presque aussi- tôt oubliez et même
méprisez. Je ne crois pas , Monsieur, que
le Spectacle de la Nature ait un sort aussi
bizarre. En voici la raison. Ceux qui ont
souffert cette ignominieuse révolution
n'avoient de mérite que la forme , et les
véritables Sçavans n'y ont jamais trouvé
une véritable solidité ; au lieu qu'on peut
dire la solidité est l'ame de celui- ci ;
que et si on osoit y reprendre quelques deffauts , ce seroit dans la forme seule qu'on
croiroit les appercevoir.
L'Auteur assure avoir essayé d'en écarter la
tristesse , et au lieu d'un Discours suivi ou d'un
B vj enchaî-
2344 MERCURE DE FRANCE
enchaînement de Dissertations qui emmenent
souvent le dégoût et l'ennui , il a cru devoir
prendre le Stile de Dialogue , qui est de tous le
plus naturel et le plus propre à attacher toutes
sortes de Lecteurs. Preface.
La Scene est une Maison de Campagne,
où un jeune homme sortant de Seconde
pour entrer en Réthorique , passe une
partie de ses Vacances chez un Gentilhomme, qui ayant étudié à fond la Nature , se plaît à lui en développer les secrets les plus curieux . Le Curé du lieu ,
grand Physicien , se joint à eux. L'Epouse
même du Gentilhomme vient aussi prendre, et quelquefois donner des Leçons.
Du caractere dont je vous connois , cette
Scene , ces Personnages , ne vous plaisent
gueres. Quant à moi , vous devinez aisé
ment ma pensée là - dessus. L'Auteur s'est
proposé d'imiter les Entretiens du PereBouhours ; ne vous attendez pas que je
décide s'il égale ou s'il surpasse son modele ; je réserve ce jugement à des personnes plus capables que moi , de sentir
les beautez de l'un , et d'appercevoir les
deffauts de l'autre. Je vous dirai seulement qu'il me semble que les anciens .
avoient attrapé bien mieux que nous l'art
d'interesser les Lecteurs dans leurs Dialogues ; en introduisant sur la Scene des
Personnages d'un mérite connu et distin
NOVEMBRE. 1732 234
3
tingué , et même qui eussent réussi dans le
genre d'étude dont ils les faisoient parler.
Cette précaution me paroît pleine de prudence , et rien de plus sensé que la rai
son que Ciceron en donne : Genus hoc Ser
monumpositum in hominum veterum authoritate , et eorum illustrium , plus nescio quo
pacto videtur haberegravitatis. De amicitia.
Le choix qu'ils faisoient n'étoit pas moins
sage ; dans un Dialogue sur la vieillesse
Ciceron introduit Caton , l'homme le
plus vieux et le plus sage de son siécle
Dans un autre Dialogue , où il est traitté
de l'Amitié, il fait parler Lælius, qui par
sa prudence avoit mérité le surnom de
Sage , et s'étoit rendu encore plus illus
tre par l'amitié tendre et sincere , qui l'avoit étroitement uni à Scipion . De pareils
Héros sont bien capables d'attacher un
Lecteur sensible ; on oublie entierement
l'Auteur lui-même ; on croit être présent
à l'entretien, on s'imagine voir ces grands
hommes , et les entendre. En effet , quel
est le but d'un Dialogue ? Ne peut on
pas le regarder comme un véritable Poë
me Dramatique , dont le sujet plus paisible et plus tranquille que ceux qui occu
pent nos Théatres , se diversifie , suivant
la difference de l'objet de l'étude de ses
Héros. Tout le monde exige dans ces
>
deux
2346 MERCURE DE FRANCE
deux genres d'écrire , le naturel dans les
personnages , la vraisemblance dans la
Scene , pourquoi n'exigeroit- on pas aussi des mœurs , des passions , une espéce d'intrigue , un nœud , un dénouement , que
la diversité des opinions , les préjugez ,
les différentes raisons , l'évidence enfin et
la verité formeroient ? Je m'arrête au caractere seul des Interlocuteurs , je crois
que c'est une partie essentielle du Dialogue, et pour y réussir , je suis persuadé
qu'il n'est pas possible de se dispenser de
mettre en pratique le précepte d'Horace ,
dont l'application me semble naturelle, et l'usage également nécessaire dans le Dialogue comme dans la Tragédie.
Rectius Iliacum carmen deducis in actus ,
Quam siproferres ignota , indictaque primus.
Art. Poët.
Conserver les différens caracteres sans
que jamais ils se démentent, est un point
Indispensable dans le Poënre Dramatique,
et par conséquent dans le Dialogue qui en
est une espéce. Dans l'un comme dans
l'autre il est plus aisé de peindre un portrait naturel , un caractere connu , que
d'en imaginer un et le soutenir; car, comme le dit fort bien Horace :
Diffi-
NOVEMBRE. 1732. 2347
Difficile est propriè communia dicere.
Il vaut donc bien mieux employer des
Interlocuteurs connus d'ailleurs , et estimez,que des noms supposez et sans réalitez. Ces derniers n'ont rien qui interesse le Lecteur. Je ne suis pas attentif à
leurs fautes , parce que je n'ai pas une gran
de idée de leur sçavoir. Le Dialogue sur
l'éloquence attribué à M. de Fenelon ,
d'ailleurs si plein de refléxions solides, me
paroît bien froid quand je le considere
comme Dialogue. Ce n'est pas que les caracteres ne soient bien conservez. Mais
Ce caractere que je n'attribuë à personne ,.
m'échape à chaque moment , et je ne me
hâte point de prendre parti ni pour l'un
ni pour l'autre. Que m'importe que A
soit d'un sentiment , et B d'un autre ?
Un Crassus , dont l'éloquence , les talens,
la réputation étoient connus. Un Antoine , célébre, sçavant , estimé , me frappent
bien davantage. C'est à ces grands hommes à définir l'Eloquence , puisqu'ils la
possed nt à fond ; c'est à eux à me décou
vrir les routes qui peuvent y conduire ;
ils les ont pratiquées eux mêmes , et leur
gloire nous assûre du succès. C'est à eux
qu'il appartient de décider du mérite des
Auteurs , ils ont réüni tous les suffrages ,
et
2348 MERCURE DE FRANCE
et personne ne balance sur leur mérite..
Je les consulte avec confiance , je les écoute avec avidité , et pour moi , réussir ou
leur plaire , c'est à peu près la même chose.
.
On nous donna il y a environ deux
ans une Physique en Dialogue , et on
vient de la réimprimer ; cet Ouvrage est
estimé , je l'ai lû même avec fruit. Mais
quelque excellent , quelqu'utile qu'il
soit , il n'a pas laissé de m'ennuier. Les
Interlocuteurs qu'on me présente sont
des gens que je ne connois point ; et qui
plus est , que je n'ai aucun interêt de
connoître. C'est , me dit-on , un grand
génie , c'est un homme plein de vertu
de candeur , d'esprit. Je ne sens point à
son nom les mouvemens qu'excitent en
moi les noms respectables des grands hom
mes. Ariste et Eudoxe ne font pas la même impression que feroient Descartes
Rohault , Gassendi. La conversation de
ceux- ci me plairoit , me charmeroit ; l'interêt qu'ils auroient à se défendre , m'interesseroit moi- même. L'àrdeur avec laquelle ils soutiendroient leurs opinionsm'animeroit. Persuadé que la dispute seroit réelle et sérieuse , je la suivrois avec:
plus de soin : l'amour propre seroit mê--
me de la partie , il entreroit dans ce jeu
il
NOVEMBRE. 1732. 2349
I augmenteroit mon plaisir et mes charmes . Je serois ravi d'être comme arbitre
entre de puissans Rivaux , et de décider
moi-même , ou de juger de leurs raisons.
Je le répéte , un Dialogue froid me glace , un Dialogue animé me transporte.
J'aurois lû les Entretiens Physiques avec
bien plus de plaisir , si j'y eusse vû disputer Descartes Gassendi , Rohault
Mrs Arnauld , Regis , le Pere Malebranche , ou quelqu'autres dont la réputation célebre me donnat une idée avantageuse
de leur sçavoir.
2
Les Dialogues même du Spectacle de la
Nature auroient pû trouver place dans les
momens de loisir de ces grands Hommes.
N'est- il pas même plus vraisemblable que
c'est à l'éxamen curieux de ce détail des
objets exterieurs de la Nature , qu'ils em
ployerent les intervalles de leurs pénibles
études , qu'il n'est vraisemblable qu'il ait
fait l'occupation réguliere des vacances
d'un jeune homme. Non, je ne puis croire
qu'un jeune homme dans le feu de l'âge ,
susceptible des plaisirs de la Chasse , avide des Jeux et des divertissemens, ait volontairement sacrifié à la Philosophie des
momens si doux , si désirez , si ennemis
de toute application. Se peut- il faire qu'il
ait écouté de sang freid des Dissertations
Sur
2550 MERCURE DE FRANCE
sur mille choses ausquelles les jeunes gens
ne sont pas si sensibles qu'on le voudroit
faire croire. L'Auteur qui n'est plus dans
le feu de lajeunesse,a sans doute oublié la
vivacité de cet âge. Quelques particularitez ezpliquées en differentes occasions que
présente le hazard , peuvent plaire ; mais
des Conférences réglées , des Assemblées
Académiques , et cela entre des personnes
d'âge et de condition si différentes ; en verité, l'Auteur y a- t-il bien pensé ?
Le premier entretien qui sert d'intro
duction , et qui est une longue exposition
des princip's physiques ne devoit pas avoir
bien des charmes pour un jeune homme.
Les descriptions anatomiques , ennuiantes
et souvent inintelligibles , les Sermons
mêne , et les moralitez assez frequentes
ne sont pas du goût de la Jeunesse. Aussi
notre jeune Chevalier , quoique le Heros
de la Piéce , dort cependant presque toujours , et laisse parler les autres. Il est
vrai qu'on veut mettre à profit jusqu'à
son sommeil , ses réveries paroissent quelquefois si agréables , qu'on veut même
rester en sa place ; au reste , il est toujours de bon accord , c'est-à- dire , qu'il
paroît que c'est moins par inclination.
que par complaisance qu'il se trouve à
toutes ces assemblées. Ons'apperçoit néanmoins
NOVEMBRE. 1732. 2301
moins qu'on a tâché d'égayer son personage , en insérant de tems en tems des
traits qu'on a voulu rendre plaisans. Mais
le plus souvent tout cela paroît forcé et
ne coule point de source. Ce n'est point
le cœur qui parle. Le sujet est traité sérieusement , quoiqu'on se soit proposé de
le traiter gayement. Ce sont toujours les
mêmes personnages , et presque toujours
les mêmes transitions. Le Gentilhomme
et son Epouse qui ont presque toujours
du monde à leur table , n'ont pas le talent de retenir quelqu'un , et de lui faire
faire une débauche académique. Cemoïen
auroit diversifié l'ordre et les matieres
sans déranger la suite et l'enchaînement
des sujets qu'on se proposoit d'approfon
dir. Je ne sçai si l'Auteur a voulu se peindre dans le personnage du Curé , il se
trouve trop sçavant et en même tems
trop amateur de la morale. Ces deux talens sont si rarement réunis ensemble ,
que bien loin de paroître vraisemblables
il semble qu'ils soient incompatibles. Il
connoît àfond toute la nature ; mais un
Curé aussi attaché à ses devoirs aussi.
éxact à les remplir qu'on veut nous le représenter , a-t'il le tems de développer
tous ces mysteres. Il est , dit- on , en miême-tems plein de pieté et de Religion
›
›
>
:
je
2352 MERCURE DE FRANCE
.
je veux bien le croire ; mais ce n'est pas
parce que lorsqu'il s'agit d'une partie de
Pêche , il soutient qu'étant chargé de la
péche des hommes il ne doit point assister à celle des poissons. On le dit charitable , désinteressé et plein de tendresse
pour son troupeau , j'y souscris ; mais ce
n'est pas , parce qu'au sujet de l'amour
des bêtes pour leurs petits , on fait un
froid panegyrique de sa charité , ce n'est
pas parce qu'on compare ses soins pastorals à ceux de ces animaux.
Le caractere du Comte me paroit un
peu obscur. Je ne vois pas bien ce qui le
domine , ni même ce qui le compose. II.
a servi long- tems , et jouit de la paix de
puis bien des années ; ainsi il ne doit pas.
être jeune. Cependant on ne voit point
cette démangeaison naturelle aux personnes de son âge et de sa condition à raconter differens traits arrivez durant sa jeunesse , durant ses voyages , durant son
service. Pour vous dire, en un mot, ce que
je pense de la Dame , on met bien des
choses dans sa bouche , qui, ce me semble,
auroient bien mieux convenues dans celle
du jeune homme.Ses colations spirituelles.
sont des tours déja usez , les exclamations.
qui se font à ce sujet me semblent bien
déplacées. Je n'aime guéres non plus ni sa
filasse
NOVEMBRE. 1732. 2353
filasse , ni sa filandiere. Je ne voudrois pas
la voir tant parler , ou je la voudrois entendre parler plus souvent. Enfin je trouve trop d'ignorance dans sa science , et
trop de science dans son ignorance. Au
reste , Monsieur , tout ce que je viens de
vous dire ne détruit point ce que j'ai
avancé au commencement de ma Lettre ,
que ce Livre est très-utile et très curieux.
Dans cette premiere partie , nous avons
quinze Entretiens , les huit premiers ont
les Insectes pour objet , le neuvième est
-sur les Coquillages , le 10. et 11. sur les
Oyseaux , le 12. sur les Animaux terrestres , le 13. sur les Poissons , le 14. et 15.
sur les Plantes. Ce qui regarde les Insectes est plus étendu , et paroît travaillé
avec plus de soin que les autres morceaux,
qu'on diroit que l'Auteur a voulu simplement ébaucher.
Vous sentez bien , Monsieur , queje
ne puis vous faire le détail des faits curieux
qui y sont rapportez ; quand même j'en
transcrirois quelques-uns, vous ne pouriez
en juger équitablement. C'est à l'obscurité de la matiere et non à la capacité de
1'Auteur qu'il faut s'en prendre , si bien
des circonstances ne sont pas exposées
avec la netteté qu'il seroit à souhaitter ,
si la curiosité n'est pas satisfaite par 'tout.
Mais
2334 MERCURE DE FRANCE
Mais comme je ne puis me dispenser de
vous rapporter quelques échantillons
pour vous mettre en état de mieux connoître l'ouvrage , je choisirai deux morceaux entierement du génie de l'Auteur ,
car il déclare que les Remarques et les
Observations Physiques ne sont point de
lui. Je vous rapporterai donc deux portraits qui me paroissent d'un goût bien
different. Ils sont suivis tous deux d'une
morale où je n'ai pas trouvé le même sel ,
la même force , la même justesse , soit
pour la place qui leur a été choisie , soit
pour ce qui les occasionne , soit pour la
maniere dont ils sont éxecutez. Le premier endroit est tiré du morceau favori
de l'Auteur , je veux dire du Traité des
Insectes. On venoit de parler de la Féve
ou Crysalide dans lesquelles les chenilles
s'ensevelissent elles- mêmes pour revivre
ensemble dans une nouvelle forme et
comme d'une nouvelle vie.
C'est le Curé qui parle , page 56. Qu'on ouvre,
dit-il une de ces Crysalides , dont l'état est le
passage de la forme de Chenille à celle de Papil
len , vous n'y trouverez sur tout au commencement, qu'une bouillie ou une sorte de pourriture apparente où tout est confondu. C'est cependant
dans cette pourriture , qu'est le germe d'une meilleure vic, Ces humeurs transpirent peu à peu
au travers de la pellicule qui les couvre , la
pelii-
NOVEMBRE. 1732. 2355
•
pellicule acquiert insensiblement une couleur plus
vermeille , les traits qui étoient confus commen
cent à se démêler au travers du fourreau qui se
créve , la tête se dégage, les artéres s'allongent
les pattes et les aîles s'étendent , enfin le papillion vole , et ne conserve rien de son premier
état. La chenille qui s'est changée en nimphe, et
le papilon qui en sort , sont deux animaux to: alement differens . Le premier n'avoit rien que de
terrestre , et rampoit avec pesanteur , le second
est l'agilité même , il ne tient plus à la terre , il
dédaigne en quelque sorte de s'y poser ; le pre- mier étoit hérissé , et souvent d'un aspect hydeux ; l'autre est paré des plus vives couleurs.
Le premier se bornoit stupidement à une nourriture grossiere ; celui - ci va de fleur en fleur , il
vit de miel et de rosée , et varie continuellement
ses plaisirs. Il jouit en liberté de toute la Nature , et il l'embellit lui - même. La Comtesse.
M. le Prieur , voilà une image bien agréable de
notte résurrection. Le Prieur. Toute la Nature
est pleine d'images sensibles des choses célestes
et des veritez les plus sublimes. Il y a un profit
certain à l'étudier , et c'est une Théologie qui
est toujours bien reçûë , parce qu'elle est toujours
entendue. Le plus grand de tous les Maîtres , ou
plutôt notre unique Maître , nous a enseigné
cette méthode, en tirant la plupart de ses instructions des objets les plus communs que la Nature
lui présentoit , et il nous a mon ré en particulier
l'image de sa résurrection dans le grain de fro
ment qui demeure seul , tant qu'il n'est pas mort,
mais qui etant pourri et mort en terre produit
beaucoup de fruit.
9
Cette Morale semble convenir a sez
bien dans la bouche d'un Curé , mais
étoit-
2356 MERCURE DE FRANCE
étoit-ce à la Dame de faire l'application
de la résurrection des hommes à celles
des chenilles ? Au reste , on voit ici, surtout dans le commencement une vivacité
dans l'expression , un choix dans les termes , capables de charmer le Lecteur le
plus difficile. C'est encore M. le Curé qui
nous fournira l'autre portrait , je ne préviendrai pas votre jugement. Chacun s'étoit engagé à faire connoître la nature
d'un animal particulier. Voici comme le
Curé s'acquitte de sa dette.
Celui dont je veux vous faire l'éloge , dit-il ,
a des qualitez tout-à-fait singulieres.... Tout.
le monde abandonne l'Asne , je le veux prendre
sous ma protection. Vû d'une certaine façon.
cet animal me plaît , et j'espere montrer que bien loin d'avoir besoin d'indulgence ou d'apologie , il peut être l'objet d'un éloge raisonnable.
L'Asne , je l'avoue , n'a pas les qualitez brillantes , mais il les a solides... Il n'a pas la voix
tout-à- fait belle , ni l'air noble , ni des manieres
fort vives.... point d'air rengorgé , point de suffisance , il va uniment son chemin.... nul
apprêt pour son repas..... tout ce qu'on lui
donne est bien reçû... Si on l'oublie , et qu'on
l'attache un peu loin de l'herbe , il prie son maître le plus pathétiquement qu'il lui est possible de
pourvoir à ses besoins aussi- bien est- il juste qu'il
vive , il y employe toute sa Réthorique... Ses Occupations se ressentent de la bassesse de ceux
qui les mettent en œuvre mais le jugement que
Fon porte de l'âne et du maître sont également
injustes.... Nous ne pouvons en aucune sorte
9
ni
NOVEMBRE. 1732. 2357
·
ni en aucun tems , ni dans aucune condition
nous passer du Païsan et de l'Artisan. Ces gens
sont comme l'ame et le nerf de la République
et le soutien de notre vie. C'est d'eux que nous tirons de quoi remplir à chaque instant quelqu'un de nos besoins. Nos maisons , nos habits , nos
meubles et notre nourriture , tout vient d'eux.
Or , où en seroient réduits les Vignerons , les
Jardiniers , les maisons et la plupart des gens de campagne , c'est- à- dire , les deux tiers des
hommes , s'il . leur falloit d'autres hommes ou
des chevaux pour le transport de leurs mar
chandises et des matieres qu'ils employent. L'Asne est sans cesse à leurs secours , il porte le fruit,
les herbages , les peaux de bêtes , le charbon , le
bois , la tuile , la brique , le plâtre , la chaux , la
paille , et le fumier. Une courte comparaison achevera de vous faire mieux sentir l'utilité de
ses services , et les tirera en quelque sorte de leur obscurité. Le Cheval ressemble assez à ces Nations qui aiment le bruit et le fracas , qui sautent et dansent toujours , qui s'occupent beaucoup des dehors , et qui mettent de l'enjoument
par tout... L'Asne au contraire ressemble à ces
peuples naturellement épais et pacifiques , qui connoissent leur labourage , et rien de plus,vont leur train sans distraction , et achevent d'un air
sérieux et opiniâtre , tout ce qu'ils ont une fois .
entrepris.
Je ne sçai ce que vous en pensez , mais
cet éloge ne ressemble- t- il pas un peu à
ceux qu'on nous débita avec tant d'impudence l'année derniere. Il pourroit plaire
à ces Auteurs singuliers , qui réduisent
toute l'éloquence à l'Exposition , c'est- àC dire,
2358 MERCURE DE FRANCE
dire , à la répétition de la même chose en
différens termes. Mais à qui cette idée
peut-elle plaire ? Quant à l'éloge , n'auroit on pas mieux fait de le donner comme une déclamation du jeune Candidat
de Rhetorique, que comme les refléxions.
d'un homme qu'on veut faire regarder
comme plein de bon sens. Bien des gens
ont crû trouver du mistere dans la comparaison , mais il ne faut pas prêter à
l'Auteur trop de malice.
Je vous crois actuellement au. fait du
style et du genre de l'Ouvrage ; ces deux
échantillons suffisent pour en juger. Il est
bon cependant d'ajoûter qu'il y en a plus
d'une façon que d'une autre. Tout ce que
j'en conclus , c'est que l'Ouvrage n'est
pas également bien soûtenu , défaut commun aux plus excellentes productions de
l'esprit humain qui se ressent toujours de
sa foiblesse.
Interdumque bonus dormitat Homerus.
La forme auroit besoin de l'exactitude
que je suppose que l'Auteur agardée dans
les faits et les découvertes.
Au reste , il n'a point eu en vûë de
nous donner des Dialogues parfaits , mais
de piquer notre curiosité , et de la satisfaire
NOVEMBRE. 1732. 2359
faire innocemment. On peut dire qu'il
le fait , et par les traits curieux qu'il rap-.
porte , et par ceux qu'il nous a dérobés.
C'étoit là son but , et on peut assûrer
qu'il y est arrivé. Je ne voudrois pas cependant le dire à lui- même , ce seroit
me brouiller entierement avec lui. Il est
de ces sortes de gens qui ne peuvent entendre dire que leur Ouvrage est parfait ,
qui ne sont jamais plus contents que lorsqu'on leur montre des défauts réels , et
qui ne peuvent s'empêcher de ressentir
une secrete indignation contre ceux qui
les flattent , ou même qui les ménagent.
Je souhaitte à notre France un Peuple
de pareils Auteurs. Je suis , &c.
Ce 25 Septembre 1732
Fermer
Résumé : LETTRE CRITIQUE du R. P. G. Minime, au sujet du Livre intitulé : Spectacle de la Nature, &c.
Le texte est une lettre critique du R. P. G. Minime concernant le livre 'Spectacle de la Nature'. L'auteur de la lettre exprime sa difficulté à juger l'ouvrage en raison de la profondeur et du respectabilité de son auteur. Il souligne que le livre traite de matières complexes et que l'érudition de l'auteur est largement reconnue. La lettre mentionne également la popularité rapide du livre, dont la première édition se vend très vite, et que l'auteur a choisi le style de dialogue pour rendre le sujet plus accessible et attachant. Le 'Spectacle de la Nature' se déroule dans une maison de campagne où un jeune homme, un gentilhomme érudit, le curé du lieu et l'épouse du gentilhomme discutent des secrets de la nature. L'auteur de la lettre critique le choix des personnages, trouvant qu'ils manquent de distinction et de mérite connu, contrairement aux dialogues antiques qui introduisaient des personnages illustres. Il estime que les dialogues modernes devraient également respecter des règles de vraisemblance et de naturel. La lettre critique également la crédibilité des personnages et leur interaction. Le jeune homme, héros de l'histoire, semble souvent désintéressé et endormi, tandis que les autres personnages, bien que savants, manquent de charme et de diversité. Le curé, par exemple, est décrit comme trop savant et trop moralisateur pour être crédible. Le comte, un autre personnage, est jugé obscur et peu défini. L'auteur de la lettre regrette que les dialogues ne soient pas plus animés et intéressants, et qu'ils manquent de la vivacité et de l'intérêt que l'on pourrait attendre d'un jeune homme. La critique mentionne deux portraits tirés du livre : l'un sur la métamorphose des chenilles en papillons, utilisé comme métaphore de la résurrection, et l'autre sur l'âne, présenté comme un animal utile et souvent méprisé. L'auteur de la critique trouve ces portraits intéressants mais note des défauts dans la forme et le style de l'ouvrage. Il conclut que le livre, bien que non parfait, réussit à piquer la curiosité du lecteur et à la satisfaire de manière innocente. L'auteur de la critique exprime également son admiration pour les auteurs qui préfèrent recevoir des critiques constructives plutôt que des flatteries.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
26
p. 2445-2446
EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Avignon le 7 Juillet 1732. au sujet d'une Pierre singuliere.
Début :
La disette de nouvelles Litteraires m'oblige de vous part d'une curiosité [...]
Mots clefs :
Pierre, Calcul, Curiosité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Avignon le 7 Juillet 1732. au sujet d'une Pierre singuliere.
EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Avi
gnon le 7 Juillet 1732. au sujet d'une
Pierre singuliere.
A disette de nouvelles Litteraires
L'obligede vous faire part d'unecus
riosité naturelle qui me paroît digne d'attention. C'est une pierre ou calcul trouvé depuis peu dans la vessie d'un cadavre; elle m'a parû assez singuliere pour
m'engager à la faire graver avec toute
l'éxactitude , et toute la précision dont
peuvent être capables des ouvriers de
Province. Elle porte avec elle les caracteres d'une vraye végetation , et il sembleroit par-là que la Nature se seroit écartée
des loix génerales et connues pour la for- mation
2446 MERCURE DE FRANCE
mation et l'accroissement successif des
pierres ou calculs ordinaires. Je vous
prie de communiquer la figure que je
vous envoye aux habiles Physiciens de
votre connoissance , et de me faire part
de ce qu'ils en penseront. La pierre est
de couleur cendrée , et pese une demie
once quatre grains. En voici la représen
tation..
Calculus è Vesica Cadaveris extractus
uniformibus et quasi vegetabilibus ramis
exurgens in utramque faciem ad veram
magnitudinem expressus coloris cineritii
pond. Semuncia et Gran. IV.
gnon le 7 Juillet 1732. au sujet d'une
Pierre singuliere.
A disette de nouvelles Litteraires
L'obligede vous faire part d'unecus
riosité naturelle qui me paroît digne d'attention. C'est une pierre ou calcul trouvé depuis peu dans la vessie d'un cadavre; elle m'a parû assez singuliere pour
m'engager à la faire graver avec toute
l'éxactitude , et toute la précision dont
peuvent être capables des ouvriers de
Province. Elle porte avec elle les caracteres d'une vraye végetation , et il sembleroit par-là que la Nature se seroit écartée
des loix génerales et connues pour la for- mation
2446 MERCURE DE FRANCE
mation et l'accroissement successif des
pierres ou calculs ordinaires. Je vous
prie de communiquer la figure que je
vous envoye aux habiles Physiciens de
votre connoissance , et de me faire part
de ce qu'ils en penseront. La pierre est
de couleur cendrée , et pese une demie
once quatre grains. En voici la représen
tation..
Calculus è Vesica Cadaveris extractus
uniformibus et quasi vegetabilibus ramis
exurgens in utramque faciem ad veram
magnitudinem expressus coloris cineritii
pond. Semuncia et Gran. IV.
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Avignon le 7 Juillet 1732. au sujet d'une Pierre singuliere.
Le 7 juillet 1732, une lettre d'Avi gnon décrit la découverte d'une pierre singulière trouvée dans la vessie d'un cadavre. Cette pierre, de couleur cendrée et pesant une demi-once et quatre grains, présente des caractéristiques végétales, suggérant une formation atypique. L'auteur, intrigué par cette singularité, a fait graver la pierre avec précision et demande à son destinataire de la soumettre à des physiciens pour obtenir leur avis. La pierre se distingue par ses ramifications uniformes et végétales, écartant ainsi les lois générales de formation des calculs ordinaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
27
p. 159-167
Lettre de M. l'Abbé de J*** à M. le Chevalier de *** sur les prétrifications d'Albert en Picardie.
Début :
MONSIEUR, de retour depuis quelque tems dans ma patrie, j'ai saisi [...]
Mots clefs :
Pétrifications, Curiosité, Pierre, Eaux , Rivière
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Lettre de M. l'Abbé de J*** à M. le Chevalier de *** sur les prétrifications d'Albert en Picardie.
HISTOIRE NATURELLE.
Lettre de M. l'Abbé J *** à M. le Chevalier
de *** fur les pétrifications d'Albert
en Picardie.
M
ONSIEUR , de retour depuis quel
que tems dans ma patrie , j'ai faifi
le premier moment de loifir pour fatisfaire
ma curiofité fur un des plus finguliers jeux
de la nature . Les pétrifications que l'on a
découvertes depuis peu dans la petite ville
d'Albert font ici trop de bruit pour ne
pas avoir excité l'avidité d'un homme
pour qui l'étude de la Phyfique aura toujours
mille attraits : c'eft cet efprit de re
cherche qui me conduifit au commence
ment du Carême dernier dans cette ville.
Avant que de defcendre dans le fouterrein
où font les pétrifications , je mefurai
* Ces remarques font deM. l'Abbé de la Cailler
160 MERCURE DE FRANCE.
par le moyen du puits , la profondeur de
la carriere , & , déduction faite de la diftance
de l'eau au niveau du terrein où elles
fe trouvent , je comptai trente-fix pieds &
plus. Je crus d'abord que je pouvois m'être
trompé , parce qu'avant mon voyage d'Albert
j'avois vu dans l'almanach d'Amiens
, que cette carriere de pétrification
étoit à vingt pieds de profondeur ; mais je
recommençai mon opération en préfence
de plufieurs témoins , & ils furent obligés
de reconnoître avec moi l'erreur de l'almanach.
Quand je ne donne même que tremte
- fix pieds à cette carriere , je ne parle
que
de la hauteur du terrein de la cour ,
dans laquelle eft l'ouverture du puits ; car
la partie de la pétrification qui s'étend
fous le jardin , peut avoir quarante-huit à
cinquante pieds.
Affuré de mon opération , je defcendis
dans la cave du propriétaire ; elle peut
avoir environ dix - huit à vingt pieds de
profondeur , & ne préfente rien qui foit
digne d'attention . De cette cave je parvins,
par un escalier commode , dans le corps
de la carriere ; j'y fus d'abord furpris de
l'abondance , de la variété & de la beauté
de ce phénomene terreftre. Je remarquai
dans un espace de cent quinze pieds de
* Article d'Albert.
JUI N. 1755. 161
long , & d'environ cinq à fix pieds de Iarge
, une voûte de pétrifications , composée
d'un nombre infini de rofeaux , d'argenti
*e * , de mouffe & de plufieurs herbes ma
récageufes. Un tronc d'arbre , d'où fortent
plufieurs branches qui s'élevent dans un
grouppe de rofeaux pétrifiés , attira furtout
mes regards , par la groffeur des bran
ches , qui peuvent avoir environ quinze
pouces de circonférence ; on peut juger de
la hauteur , & par conféquent de la beauté
de ce morceau. Il feroit à fouhaiter
que
quelqu'un voulût faire la dépenfe néceſſaire
pour le féparer des rofeaux & autres
herbes qui l'enfeveliffent.
Afin de pouvoir plus facilement décou
vrir la caufe de ce jeu de la nature , j'ai
confideré avec foin les différentes efpéces
de terre que la tranchée laiffe voir. J'en
remarquai d'abord une blanche & légere ,
dans laquelle fe trouve les rofeaux & les
herbes qui forment le fond de la pétrifica
tion ; plus bas je découvris une autre ter
re plus brune & plus forte , dans laquelle
je trouvai quelques morceaux de rofeaux
caffés & pétrifiés : ces rofeaux font plus
lourds , plus ferrés & plus bruns que ceux
de la pétrification fupérieure. Deffous
certe terre brune je trouvai une eſpèce de
*Merbe aquatique .
162 MERCURE DE FRANCE.
fable , tantôt gris , tantôt brun. Quelques
morceaux de rofeau que j'ai tirés de ces
deux fortes de fable font encore plus pefans
& plus denfes que ceux dont je viens
de vous parler ; j'en ai même découvert
qui reffemblent au grès & au marbre.
Enfin deffous ces efpéces différentes de
terre j'apperçus un banc de glaife , qui
peut avoir fept à huit pouces d'épaiffeur ,
& même dans quelques endroits davantage.
Cette glaife eft d'un brun très - noir
& contient une efpéce d'huile très- graffe :
elle reffemble parfaitement à cette terre
d'Angleterre dont on fe fert pour dégraiffer
les étoffes on pourroit auffi la mettre
en ufage pour nettoyer les métaux & les
polir ; ceux que j'ai frottés avec cette glai
fe font devenus très clairs.
;
C'eft dans cet intervalle qui eft entre
les rofeaux & cette glaife , qu'on trouve
certains coquillages dont j'ai ramaſſé de
trois efpéces les plus curieux font ceux
qui s'élevent en pyramides . On découvre
auffi plufieurs de ces coquillages entre les
branches de rofeaux pétrifiés. Je regarde
cette glaife dont je viens de parler comme
la matrice de la pétrification ; c'est elle
qui a arrêté & amaffé les eaux qui ont dé->
aché les principes les plus déliés des diffé
rentes terres fous lefquelles ces rofeaux &
JUIN. 1755. 163
ces herbes fe font trouvés enfevelis , & qui
les ont portés & fixés dans les pores de ces
mêmes rofeaux.
J'ai cherché en vain de la fougere dans
cette carriere immenfe. Malgré l'obſervation
annoncée dans l'almanach d'Amiens ,
je n'ai rien trouvé qui parût approcher de
cette plante , dont l'épaiffeur , la longueur
& la bordure des feuilles feroient cependant
fort aifées à diftinguer ; je crois même
qu'il n'y en a jamais eu dans ce fouterrein :
en voici la raifon . La fougere ne vient
que dans les endroits fecs & fablonneux :
or avant le remuement des terres qui a
dû néceffairement fe faire dans l'endroit
où eft actuellement Albert , le terrein où
eft la pétrification n'étoit qu'un marais peu
élevé au-deffus de la riviere ; c'étoit dans
ce marais que regnoit le foffé dont les rofeaux
& les herbes pétrifiés forment le phé
noméne qui occupe aujourdhui les Phyfi
ciens. Il n'est donc pas probable qu'une
plante qui ne fe nourrit que de fable ait
pû pouffer dans la fange & dans l'eau dont
ce foffé étoit fans doute arrofé : peut-être
que ces premiers obfervateurs ont pris Par
gentine pour de la fougere pétrifiée.
Je m'apperçois que j'entre infenfiblement
dans l'origine & dans la caufe de ces
pétrifications. Je connois trop toute la dif
164 MERCURE DE FRANCE.
ficulté d'une pareille entreprife , pour ne
pas fouhaiter de pouvoir me difpenfer
d'entamer cette difcuffion . Il eſt bien plus
aifé de rapporter ce qu'on a vû que de
retracer le chemin que l'Auteur de la nature
a fuivi dans fes productions extraordinaires
: auffije vous prie , Monfieur , de regarder
ce que je vais ajouter , comme l'opi
nion qui m'a paru la plus fimple & la plus
conforme à la vue du local : je fouhaiterois
même que ce que je vous ai rapporté de ce
prodige naturel , ainfi que les conjectures
avec lefquelles je finirai cette lettre , puiffent
affez piquer votre curiofité
pour vous
engager à faire le voyage d'Albert ; vous
y trouverez des objets dignes de votre attention
, & je jouirai du doux plaifir de
vous faire les honneurs de ma parrie..
J'aurois été affez tenté d'abord de reculer
l'origine de ces pétrifications jufqu'au tems
du déluge , & de l'attribuer à cette immenſe
révolution que fes eaux dûrent produire
fur la furface de notre globe , fi quelques
obfervations ne m'avoient déterminé à ne
placer l'époque de cette merveille qu'au
tems où les premiers Seigneurs d'Albert firent
bâtir le fort & la ville : alors il fallut
applanir la colline fur la pente de laquelle
la ville eft placée ; c'eft ce qu'on ne put
faire qu'en comblant une partie du marais
JUIN. 1755 165
qui fe trouvoit deffous , avec les terres
qu'on coupa un peu au- deffus de la naiffance
de la colline : il eft aifé de s'en
appercevoir
par la petite riviere ( appellée
Ancre ) qui arrofe aujourd'hui les environs
de la ville . Cette riviere couloit autrefois
le long d'une partie de la montagne
fur un plan à peu près également ineliné
, tandis qu'elle fe trouve à préfent
obligée , en quittant la ville , de defcendre
dans le marais voifin par une * caſcade de
près de foixante pieds . Lorfqu'on a voulu
bâtir Albert , on a donc été forcé de changer
le lit, de cette riviere jufqu'à l'endroit
de la cafcade , & de lui en tracer un beaucoup
fupérieur pour la commodité de la
2
nouvelle habitation.
Avant ce tems la carriere de pétrification
n'étoit qu'un foflé creufé dans cette
partie de la prairie , préfentement comblée
, & qui alloit fe joindre au premier
fit de la riviere ; c'eft ce que confirme la
figne que décrit la carriere . Semblable à
cés petits ravins que les eaux forment dans
les terres , où à ces foffés qu'on creufe dans
les prés pour les arrofer , elle s'étend en
ferpentant du midi au nord . Il paroît donc
évident que c'eft au bouleversement du
Cette cafcade naturelle eft une des plus belles
qu'on puiffe voir.
166 MERCURE DE FRANCE:
terrein & aux nouvelles eaux qui ont coulé
à travers ces terres , qu'on doit attribuer
la caufe de la pétrification des rofeaux &
des autres herbes qui fe font trouvés couverts
par ces terres. Les eaux , en filtrant
dans les terres nouvellement remuées , en
ont détaché une infinité de petits corpufcules
de pierre qui ſe ſont inférés & coagulés
dans les différentes matières dont
nous venons de parler ; ce qui , en confervant
la forme extérieure , a fait autant de
pierres qu'il s'eft trouvé de rofeaux &
d'herbes propres à recevoir ces principes
pétrifians.
C'eſt ainfi que Peau de la fontaine d'Arcueil
dépofe fur fon propre lit les principes
de pierre qu'elle a détachés dans la
montagne d'où elle tire fon origine , &
qu'elle roule avec elle : ce dépôt eft fi confidérable
qu'on eft de tems en tems obligé
de nettoyer les canaux qui la conduisent
depuis Arcueil jufqu'à Paris;la croûte qu'on
en tire n'eft autre chofe que l'amas des
petits corpufcules de pierre qu'elle dépoſe,
& dont la coagulation forme une pierre
véritable .
Si les eaux d'Arcueil fe pétrifient pour
ainfi dire elles-mêmes , pourquoi celles
qui roulent de femblables principes de
pierre ne pourroient-elles pas les dépofer
JUIN . 1755
167
dans les pores ouverts des roféaux & d'autres
plantes , & en former de véritables
pierres 2
Pour découvrir fi le principe pétrifiant
n'a été que paffager , ou s'il réfide encore
dans ce fouterrein , j'ai confeillé au propriétaire
d'enterrer plufieurs petits chiens
& chats dans la terre qui fe trouve audeffus
de la glaife : on pourra auffi y mettre
des rofeaux non pétrifiés , qu'il faudra
vifiter de tems en tems.
Cette découverte véritablement digne
de la curiofité des Phyficiens , eſt ſituée
dans le milieu du fauxbourg de la ville , du
côté de la porte qui conduit à Amiens.
Je ne fçaurois trop me louer de la complaifance
de M. de Calogne qui en eft le propriétaire
; c'eſt en fouillant dans fa cave
pour en tirer de la pierre , qu'il a trouvé
ce tréfor caché...
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Amiens , ce 8 Avril 1755;
Lettre de M. l'Abbé J *** à M. le Chevalier
de *** fur les pétrifications d'Albert
en Picardie.
M
ONSIEUR , de retour depuis quel
que tems dans ma patrie , j'ai faifi
le premier moment de loifir pour fatisfaire
ma curiofité fur un des plus finguliers jeux
de la nature . Les pétrifications que l'on a
découvertes depuis peu dans la petite ville
d'Albert font ici trop de bruit pour ne
pas avoir excité l'avidité d'un homme
pour qui l'étude de la Phyfique aura toujours
mille attraits : c'eft cet efprit de re
cherche qui me conduifit au commence
ment du Carême dernier dans cette ville.
Avant que de defcendre dans le fouterrein
où font les pétrifications , je mefurai
* Ces remarques font deM. l'Abbé de la Cailler
160 MERCURE DE FRANCE.
par le moyen du puits , la profondeur de
la carriere , & , déduction faite de la diftance
de l'eau au niveau du terrein où elles
fe trouvent , je comptai trente-fix pieds &
plus. Je crus d'abord que je pouvois m'être
trompé , parce qu'avant mon voyage d'Albert
j'avois vu dans l'almanach d'Amiens
, que cette carriere de pétrification
étoit à vingt pieds de profondeur ; mais je
recommençai mon opération en préfence
de plufieurs témoins , & ils furent obligés
de reconnoître avec moi l'erreur de l'almanach.
Quand je ne donne même que tremte
- fix pieds à cette carriere , je ne parle
que
de la hauteur du terrein de la cour ,
dans laquelle eft l'ouverture du puits ; car
la partie de la pétrification qui s'étend
fous le jardin , peut avoir quarante-huit à
cinquante pieds.
Affuré de mon opération , je defcendis
dans la cave du propriétaire ; elle peut
avoir environ dix - huit à vingt pieds de
profondeur , & ne préfente rien qui foit
digne d'attention . De cette cave je parvins,
par un escalier commode , dans le corps
de la carriere ; j'y fus d'abord furpris de
l'abondance , de la variété & de la beauté
de ce phénomene terreftre. Je remarquai
dans un espace de cent quinze pieds de
* Article d'Albert.
JUI N. 1755. 161
long , & d'environ cinq à fix pieds de Iarge
, une voûte de pétrifications , composée
d'un nombre infini de rofeaux , d'argenti
*e * , de mouffe & de plufieurs herbes ma
récageufes. Un tronc d'arbre , d'où fortent
plufieurs branches qui s'élevent dans un
grouppe de rofeaux pétrifiés , attira furtout
mes regards , par la groffeur des bran
ches , qui peuvent avoir environ quinze
pouces de circonférence ; on peut juger de
la hauteur , & par conféquent de la beauté
de ce morceau. Il feroit à fouhaiter
que
quelqu'un voulût faire la dépenfe néceſſaire
pour le féparer des rofeaux & autres
herbes qui l'enfeveliffent.
Afin de pouvoir plus facilement décou
vrir la caufe de ce jeu de la nature , j'ai
confideré avec foin les différentes efpéces
de terre que la tranchée laiffe voir. J'en
remarquai d'abord une blanche & légere ,
dans laquelle fe trouve les rofeaux & les
herbes qui forment le fond de la pétrifica
tion ; plus bas je découvris une autre ter
re plus brune & plus forte , dans laquelle
je trouvai quelques morceaux de rofeaux
caffés & pétrifiés : ces rofeaux font plus
lourds , plus ferrés & plus bruns que ceux
de la pétrification fupérieure. Deffous
certe terre brune je trouvai une eſpèce de
*Merbe aquatique .
162 MERCURE DE FRANCE.
fable , tantôt gris , tantôt brun. Quelques
morceaux de rofeau que j'ai tirés de ces
deux fortes de fable font encore plus pefans
& plus denfes que ceux dont je viens
de vous parler ; j'en ai même découvert
qui reffemblent au grès & au marbre.
Enfin deffous ces efpéces différentes de
terre j'apperçus un banc de glaife , qui
peut avoir fept à huit pouces d'épaiffeur ,
& même dans quelques endroits davantage.
Cette glaife eft d'un brun très - noir
& contient une efpéce d'huile très- graffe :
elle reffemble parfaitement à cette terre
d'Angleterre dont on fe fert pour dégraiffer
les étoffes on pourroit auffi la mettre
en ufage pour nettoyer les métaux & les
polir ; ceux que j'ai frottés avec cette glai
fe font devenus très clairs.
;
C'eft dans cet intervalle qui eft entre
les rofeaux & cette glaife , qu'on trouve
certains coquillages dont j'ai ramaſſé de
trois efpéces les plus curieux font ceux
qui s'élevent en pyramides . On découvre
auffi plufieurs de ces coquillages entre les
branches de rofeaux pétrifiés. Je regarde
cette glaife dont je viens de parler comme
la matrice de la pétrification ; c'est elle
qui a arrêté & amaffé les eaux qui ont dé->
aché les principes les plus déliés des diffé
rentes terres fous lefquelles ces rofeaux &
JUIN. 1755. 163
ces herbes fe font trouvés enfevelis , & qui
les ont portés & fixés dans les pores de ces
mêmes rofeaux.
J'ai cherché en vain de la fougere dans
cette carriere immenfe. Malgré l'obſervation
annoncée dans l'almanach d'Amiens ,
je n'ai rien trouvé qui parût approcher de
cette plante , dont l'épaiffeur , la longueur
& la bordure des feuilles feroient cependant
fort aifées à diftinguer ; je crois même
qu'il n'y en a jamais eu dans ce fouterrein :
en voici la raifon . La fougere ne vient
que dans les endroits fecs & fablonneux :
or avant le remuement des terres qui a
dû néceffairement fe faire dans l'endroit
où eft actuellement Albert , le terrein où
eft la pétrification n'étoit qu'un marais peu
élevé au-deffus de la riviere ; c'étoit dans
ce marais que regnoit le foffé dont les rofeaux
& les herbes pétrifiés forment le phé
noméne qui occupe aujourdhui les Phyfi
ciens. Il n'est donc pas probable qu'une
plante qui ne fe nourrit que de fable ait
pû pouffer dans la fange & dans l'eau dont
ce foffé étoit fans doute arrofé : peut-être
que ces premiers obfervateurs ont pris Par
gentine pour de la fougere pétrifiée.
Je m'apperçois que j'entre infenfiblement
dans l'origine & dans la caufe de ces
pétrifications. Je connois trop toute la dif
164 MERCURE DE FRANCE.
ficulté d'une pareille entreprife , pour ne
pas fouhaiter de pouvoir me difpenfer
d'entamer cette difcuffion . Il eſt bien plus
aifé de rapporter ce qu'on a vû que de
retracer le chemin que l'Auteur de la nature
a fuivi dans fes productions extraordinaires
: auffije vous prie , Monfieur , de regarder
ce que je vais ajouter , comme l'opi
nion qui m'a paru la plus fimple & la plus
conforme à la vue du local : je fouhaiterois
même que ce que je vous ai rapporté de ce
prodige naturel , ainfi que les conjectures
avec lefquelles je finirai cette lettre , puiffent
affez piquer votre curiofité
pour vous
engager à faire le voyage d'Albert ; vous
y trouverez des objets dignes de votre attention
, & je jouirai du doux plaifir de
vous faire les honneurs de ma parrie..
J'aurois été affez tenté d'abord de reculer
l'origine de ces pétrifications jufqu'au tems
du déluge , & de l'attribuer à cette immenſe
révolution que fes eaux dûrent produire
fur la furface de notre globe , fi quelques
obfervations ne m'avoient déterminé à ne
placer l'époque de cette merveille qu'au
tems où les premiers Seigneurs d'Albert firent
bâtir le fort & la ville : alors il fallut
applanir la colline fur la pente de laquelle
la ville eft placée ; c'eft ce qu'on ne put
faire qu'en comblant une partie du marais
JUIN. 1755 165
qui fe trouvoit deffous , avec les terres
qu'on coupa un peu au- deffus de la naiffance
de la colline : il eft aifé de s'en
appercevoir
par la petite riviere ( appellée
Ancre ) qui arrofe aujourd'hui les environs
de la ville . Cette riviere couloit autrefois
le long d'une partie de la montagne
fur un plan à peu près également ineliné
, tandis qu'elle fe trouve à préfent
obligée , en quittant la ville , de defcendre
dans le marais voifin par une * caſcade de
près de foixante pieds . Lorfqu'on a voulu
bâtir Albert , on a donc été forcé de changer
le lit, de cette riviere jufqu'à l'endroit
de la cafcade , & de lui en tracer un beaucoup
fupérieur pour la commodité de la
2
nouvelle habitation.
Avant ce tems la carriere de pétrification
n'étoit qu'un foflé creufé dans cette
partie de la prairie , préfentement comblée
, & qui alloit fe joindre au premier
fit de la riviere ; c'eft ce que confirme la
figne que décrit la carriere . Semblable à
cés petits ravins que les eaux forment dans
les terres , où à ces foffés qu'on creufe dans
les prés pour les arrofer , elle s'étend en
ferpentant du midi au nord . Il paroît donc
évident que c'eft au bouleversement du
Cette cafcade naturelle eft une des plus belles
qu'on puiffe voir.
166 MERCURE DE FRANCE:
terrein & aux nouvelles eaux qui ont coulé
à travers ces terres , qu'on doit attribuer
la caufe de la pétrification des rofeaux &
des autres herbes qui fe font trouvés couverts
par ces terres. Les eaux , en filtrant
dans les terres nouvellement remuées , en
ont détaché une infinité de petits corpufcules
de pierre qui ſe ſont inférés & coagulés
dans les différentes matières dont
nous venons de parler ; ce qui , en confervant
la forme extérieure , a fait autant de
pierres qu'il s'eft trouvé de rofeaux &
d'herbes propres à recevoir ces principes
pétrifians.
C'eſt ainfi que Peau de la fontaine d'Arcueil
dépofe fur fon propre lit les principes
de pierre qu'elle a détachés dans la
montagne d'où elle tire fon origine , &
qu'elle roule avec elle : ce dépôt eft fi confidérable
qu'on eft de tems en tems obligé
de nettoyer les canaux qui la conduisent
depuis Arcueil jufqu'à Paris;la croûte qu'on
en tire n'eft autre chofe que l'amas des
petits corpufcules de pierre qu'elle dépoſe,
& dont la coagulation forme une pierre
véritable .
Si les eaux d'Arcueil fe pétrifient pour
ainfi dire elles-mêmes , pourquoi celles
qui roulent de femblables principes de
pierre ne pourroient-elles pas les dépofer
JUIN . 1755
167
dans les pores ouverts des roféaux & d'autres
plantes , & en former de véritables
pierres 2
Pour découvrir fi le principe pétrifiant
n'a été que paffager , ou s'il réfide encore
dans ce fouterrein , j'ai confeillé au propriétaire
d'enterrer plufieurs petits chiens
& chats dans la terre qui fe trouve audeffus
de la glaife : on pourra auffi y mettre
des rofeaux non pétrifiés , qu'il faudra
vifiter de tems en tems.
Cette découverte véritablement digne
de la curiofité des Phyficiens , eſt ſituée
dans le milieu du fauxbourg de la ville , du
côté de la porte qui conduit à Amiens.
Je ne fçaurois trop me louer de la complaifance
de M. de Calogne qui en eft le propriétaire
; c'eſt en fouillant dans fa cave
pour en tirer de la pierre , qu'il a trouvé
ce tréfor caché...
J'ai l'honneur d'être , & c.
A Amiens , ce 8 Avril 1755;
Fermer
Résumé : Lettre de M. l'Abbé de J*** à M. le Chevalier de *** sur les prétrifications d'Albert en Picardie.
L'Abbé J *** adresse une lettre au Chevalier de *** pour discuter des pétrifications découvertes à Albert, en Picardie. De retour dans sa région natale, il se rend sur place pour examiner ces formations. Il mesure la profondeur de la carrière à environ trente-six pieds, rectifiant ainsi une erreur présente dans l'almanach d'Amiens. Dans la carrière, il observe une voûte de pétrifications composée de roseaux, d'argile, de mousse et d'herbes, ainsi qu'un tronc d'arbre pétrifié avec des branches imposantes. L'Abbé examine différentes couches de terre et note la présence de roseaux pétrifiés et de coquillages. Il identifie une couche de glaire noire et grasse, qu'il considère comme la matrice des pétrifications. Contrairement à ce que mentionne l'almanach, il ne trouve pas de fougère. Il explique que le terrain était autrefois un marais. Il suggère que les pétrifications datent de la construction du fort et de la ville d'Albert, lorsque le terrain a été modifié pour construire la ville. Les eaux ont alors filtré à travers les terres remuées, déposant des particules de pierre qui ont pétrifié les roseaux et les herbes. Il compare ce phénomène à celui observé dans la fontaine d'Arcueil. L'Abbé propose d'enterrer des animaux et des roseaux non pétrifiés pour observer si le processus de pétrification se poursuit. Il exprime sa gratitude envers M. de Calogne, propriétaire du site, qui a découvert les pétrifications en fouillant sa cave.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
28
p. 114-134
ACADÉMIES. SÉANCE publique de l'Académie des Sciences, Arts & Belles-Lettres de DIJON, tenue dans la Salle de l'Hôtel-de-Ville, le Mercredi 8 Décembre 1762.
Début :
L'ACADÉMIE étant dans l'usage d'exposer publiquement à la fin de chaque [...]
Mots clefs :
Académie, Végétal, Physicien, Botanique, Chirurgie, Solitude, Vie champêtre, Curiosité, Égypte
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIES. SÉANCE publique de l'Académie des Sciences, Arts & Belles-Lettres de DIJON, tenue dans la Salle de l'Hôtel-de-Ville, le Mercredi 8 Décembre 1762.
ACADÉMIES.
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles - Lettres de
DIJON , tenue dans la Salle de l'Hôtel-
de-Ville , le Mercredi 8 Décembre
1762 .
L'ACADÉMIE érant dans l'uſage d'expofer
publiquement à la fin de chaque
année , le tableau de ſes opérations littéraires
; le Secrétaire perpétuel ouvrit la
Séance par un détail hiſtorique des différens
Sujets qui avoient exercé la plume
des Académiciens. Trois genresde
Sciences , dit- il , fixent en quelque forte
les objets de nos travaux Académiques
: la Phyſique & les Arts; la Médecine
& les branches éffentielles qui lui
appartiennent ; l'Hiſtoire & les Belles-
Lettres . Parcourons dans ces trois claffes
les divers ouvrages dont la lecture
JUIN. 1763. 115
a rempli nos féances pendant le cours de
l'année.
Dans le régne végétal, la Nature offre
ſouvent au Phyſicien des Phénomènes
qui piquent ſa curiofité ſans éclairer fon
efprit. Pour découvrir la vérité , il ne
faut jamais la perdre de vue ; & le plus
sûr moyen d'y atteindre , c'eſt de s'en
approcher lentement. Telle eſt la méthode
que fuit M. Daubenton dans l'étude
de la Botanique : ſes Obfervations
fur la culture des arbres mille fois répétées
avec la même éxactitude , lui procurent
tous les jours de nouvelles découvertes.
Dans un Mémoirefur le Platane
, dont il a fait la lecture à l'Académie
, il donne la manière d'élever cet
arbre ; il nous fait connoître ſes différentes
eſpèces , ſes variétés, ſes qualités&
ſes u ages.
M. Michault , en conſidérant la Nature
dans l'étendue de ſes trois régnes ,
y recherche les fautes&les erreurs qu'on
lui impute. On s'imagine , dit- il , lorfqu'elle
paroît manquer à l'uniformité
de ſes loix , qu'on a des caprices à lui
reprocher ; & c'eſt ce que nous appellons
, mais improprement , les jeux de
la Nature. Notre ignorance à l'égard de
fon Mechaniſme & de la plupart de fes
116 MERCURE DE FRANCE .
!
Phénomènes , doit rendre les Phyficiens
attentifs dans leurs recherches , timides
dans leurs conjonctures , & circonfpects
dans leurs jugemens. Dans l'éxamen de
la Nature , défions-nous de la chaleur de
notre eſprit & de lafoibleſſe de nos ſens .
Ses prétendus caprices fe rapportent à
tout ce que le mouvement local , en s'oppofant
à l'éxécution de ſes loix fondamentales
, peut y produire de merveilleux.
L'Auteur termine cet éſſai par l'énumération
des chefs-d'oeuvres de l'Art
qui imitent certains jeux de la Nature.
Dans une autre Differtation , & fur
un plan à-peu-près ſemblable , le même
Académicien tâche d'expliquer phyfiquement
ce que le Peuple regarde comme
des prodiges dans les pluies extraordinaires.
On ne connoît , felon M. Michault
, les cauſes naturelles & les effets
des Météores , que relativement aux modifications
de la matière terrestre. C'eſt
ce qui faifoit imaginer au Père Kirker,
que tous les Phénomènes de la moyenne
région ſe répétent dans les gouffres
& les abîmes de la terre. Lorſque les objets
ne font point à la portée de nos fens;
nous ſubſtituons les conjectures aux
Obſervations , nous ofons juger des
procédés de la Nature par des fuppofi
JUIN. 1763 . 117
tions ; quoique tous les jours de nouveaux
événemens démentent les hypotheſes
& renverſent les ſyſtemes. Le
Philoſophe qui ne fait que deviner les
cauſes phyſiques , peut donc également
ſe tromper fur les effets ſenſibles , comme
celui qui ne connoît ni les uns ni les
autres . M. Michault ſe propoſe d'attaquer
dans ce Mémoire , la plupart des
paradoxes &des opinions ridicules qu'on
a oſé répandre à ce ſujet : ileſſaye de détruire
par des explications phyſiques ,
les érreurs populaires concernant quelques
minéraux , certaines matières végétales
, & même différens animaux
qu'on croit être tombés du Ciel.
Les bornes d'un Extrait ne nous permettant
pas de repréſenter exactement
ici tous les travaux de l'Académie , nous
pafferons rapidement d'une matière à
l'autre.
Dans la Médecine , dont les maladies
du corps humain font l'objet , on obferve
, on traite , on guérit. Cet art ſi
précieux à l'homme , eſt un labyrinthe
où l'on s'égareroit infailliblement , fi
l'on ne portoit dans ſes routes obfcures ,
le flambeau de la Phyſique , le feu d'Hermès
& le fer de Véſale . C'eſt dans ces
trois points de vue,que le Secrétaire con
118 MERCURE DE FRANCE.
fidère les Ouvrages Académiques concernant
cette Science. Après avoir jetté
un coup d'oeil ſur les procédés chymiques
& fur les obfervations anatomiques;
l'Hiftoire de la Chirurgie , dit- il ,
eſt malheureuſement jointe à celle de
nos infirmités & de nos maux. Il ſemble
que dans le corps humain , la Nature ait
voulu en quelque forte repréſenter ſes
trois régnes : les polypes , comme les
plantes , y germent , y croiffent , y végétent
: les vers y naiſſent , y vivent ,
s'y régénérent : les minéraux s'y forment
, s'y augmentent , s'y multiplient.
La pietre qui cauſe des douleurs fi
cruelles ne peut être tirée de la veffie
que par une opération plus cruelle
encore. S'il faut au Chirurgien une
grande fermeté d'âme pour faire cette
opération ; quel courage ne faut - il
pas au maladepour s'y expofer ? Diſons
plus, quel héroïfſme , lorſque l'art éxige
qu'elle s'éxécute en deux temps ? C'eſt
l'objet d'un Mémoire de M. Marétl'ainé
furles Avantages de différer l'extraction
de la pierre. Après l'inciſion par laquelle
on a commencé d'ouvrir une iſſue , on
nedoit pas toujours pratiquer la taille en
deux temps ; mais il eſt ſouvent auffi des
cas où l'on ne peut ſe diſpenſer de re-
,
JUIN. 1763. 119
courir à cette méthode ſans expofer la
vie du malade. Les raiſons ſur leſquelles
M. Marét appuie ſon ſentiment , font
confirmées tant par fes propres obfervations
, ſa longue expérience & fes fuccès
, que par des faits de pratique inférés
dans les écrits de pluſieurs Lithotomiſtes
. L'Auteur fouhaite en terminant
fon Ouvrage , que déſormais le Chirurgien
ne croye plus ſa réputation intéreſſée
à tailler en deux temps ; & que le
Public fufpende fon jugement fur des
objets qui font quelquefois hors de la
ſphère de ſes connoiffances .
L'Hiftoire & les Belles -Lettres n'ont
pas fourni à l'Académie une récolte
moins abondante : pluſieurs de nos Académiciens
nous ont auſſi préſenté des
fleurs& des fruits du Parnaſſe. Le Secrétaire
, après avoir expoſé les Sujets
qui ont été traités dans ces différens genres
, termine ainſi ce difcours pittorefque.
Enfin , M. l'Evêque de Troyes ,
dans une Piéce en vers qui contient quelques
réfléxions d'un Philoſophe ſur les
charmes de ſa ſolitude , nous a prouvé
qu'avec la même plume dont il trace des
morceaux de la plus fublime éloquence ,
il ſçait employer le plus vif coloris de la
Poëſie pour peindre les délices de la vie
champêtre.
120 MERCURE DE FRANCE.
M. le Préſident de Ruffey lut enſuite
un Effai Historique fur les Académies.
L'Hiftoire des Académies eſt auſſi intéreffante
pour les Gens de Lettres , que
l'eſt l'Histoire d'une Nation pour les
Peuples qui la compoſent. M. l'Abbé
d'Olivet avoit promis cet Ouvrage au
Public : quelques Académies en ont
tracé de légères eſquiſſes , & d'ailleurs
nous avons déja pluſieurs Hiſtoires particulières
de ces Compagnies ſcavantes ;
mais juſqu'ici , perſonne n'avoit encore
travaillé à en faire un corps d'Hiſtoire
générale. M. le Président deRuffey a vu
fans être éffrayé , toute l'étendue de la
matière : il a partagé fon Sujet en trois
parties deſtinées aux lectures de l'Académie
dans ſes Séances publiques. La
première traite des Académies d'Italie ;
la feconde , de celles de France ; la troifiéme
, des Académies étrangères. Mais ,
pour ſe prêter à l'abondance du Sujet , il
ſe propoſe de ſuppléer par des Notes
hiſtoriques & critiques , aux détails intéreſſans
qui ne pourront entrer dans
ces Difcours Académiques.
Dans ſa première partie , l'Auteur remonte
àl'origine des Sciences : la curiofité
eft , felon lui , le premier mobile
qui porte l'eſprit à les cultiver. L'Egypte
en
JUIN. 1763 . 121
en
en fut le berceau ; tranſportées dans la
Gréce , elles y parvinrent au plus haut
degré de perfection & de gloire : les Philoſophes
& lesSçavans ſe raſſemblèrent ,
pour difcourir fur les Sciences , dans la
maiſon d'Academus , Citoyen d'Athènes
; la poſtérité a donné fon nom à tou
tes les Sociétés de Sçavans , de Gens de
Lettres & d'Artiſtes, qui ſe ſont formées
dans la fuite. >> Rome , ce font les pro-
>> pres termes de l'Académicien ,
>>parlant du paſſage des Sciences & des
>>Arts de la Gréce en Italie , Rome doit
>> mettre au nombre de ſes plus glorieu-
>>>ſes conquêtes,celle qu'elle fit des Scien
>> ces & des Arts en les tranſportant
> dans ſon ſein avec les Philoſophes &
>>>les Artiſtes de la Gréce ſubjuguée. Le
>>tumulte des armes & des féditionsdans
>>lequel elle avoit vécu depuis fon ori-
>> gine , avoit plongé l'eſprit de ſes Ci-
>>toyens dans l'ignorance & la fuperfti-
>>>tion ; & cette Maîtreffe de l'Univers
>>étoit plus barbare que les Peuples mê
>>mes à qui elle donnoit ce nom. La
>> férocité des vertus guerrières
>>amour aveugle de la patrie , une am-
>> bition démeſurée , tenoient lieu aux,
• Romains de goût , de Sciences & de
>> talens. Mais bientôt , tout changea de
F
,
un
122 MERCURE DE FRANCE.
>>face; les Romains apprirent aifément
des Nations vaincues à jouir des com-
"modités de la vie : les Arts ornèrent
>>>& élevèrent leurs temples& leurs mo-
>>>numens publics ; leurs maiſons furent
>>transformées en Palais ; l'éloquence ſe
fit entendre au barreau ; il parut des
>>Historiens dignes de Rome; il naquit
des Poëtes dignes de chanter les louan-
>> ges des Dieux &des Héros.
Après ce Préliminaire , l'Auteur entreen
matière & fait mention d'une Aca .
démie célébre établie à Rome par Augufte
; d'une autre fondée plus anciennement
à Marseille; de celle de Lyon
qui faiſoit la terreur des mauvais Auteurss
,, que l'on condamnoit à effacer
leurs Ouvrages avec la langue , ou à être
précipités dans le Rhône.
La décadence des Sciences qui ſuivit
celle de l'Empire Romain , introduifit
lignorance &la barbarie quidéſolèrent
pendant plus de neuf fiécles la face de
PUnivers. L'Auteur parcourtrapidement
cet interrégne des Sciences, où il découvre
dans des aſſemblées ſous Charlemagne
, dans les cours d'amour des Comtes
de Provence dans Fétabliſſement des
jeux floraux de Toulouſe en 1324 , des
préſages des Académies qui devoient ſe
JUIN. 1763. 123
former un jour. M. de Ruffey s'exprime
ainfi fur le renouvellement des Sciences.
>>Enfin arriva le temps heureux de cette
>>fameuſe révolution qui ramena en
> Europe les Muſes fugitives ; qui fir
>>renaître les Lettres & les Arts : par ſes
>>progrès rapides , on vit le ſçavoir fuc-
>céder à l'ignorance , la politeſſe à la
>>barbarie , la religion à la ſuperſtition .
>>Pluſieurs cauſes contribuerent a opé-
> rer ce changement:la priſe deConſtan-
>>tinople en 1453 , obligea les Sçavans
»de la Gréce à ſe retirer en Italie ; l'ac-
>>cueil favorable que leur firent lesMé-
» dicis les fixa dans ce Pays. Laurent
>> de Médicis & fon fils le Pape Léon X,
» pleins de grandes vues & de zéle pour
» leur patrie , n'épargnèrent rien pour
>rendre le commerce de ces Grecs uti-
» les à l'Italie ; s'immortaliſerent en pro-
>> tégeant les Sciences & les Arts , &
donnèrent à tous les Princes le modèle
>> d'un nouveau genre de gloire , qui les
>> conduit plus sûrement à l'immortalité
> que les plus brillantes conquêtes. L'in-
>> vention de l'Imprimerie , en multi-
-pliant les fources de la Science , con-
>>tribua à ſeconder leur projet , & à en
>affurer le ſuccès,
M. de Ruffey nous apprend que la
1
Fij
135
124 MERCURE DE FRANCE .
première Académie fut établie à Naples
en 1470 , par Antoine de Palerme , Secrétaire
du Cabinet d'Alphonse V , Roi
d'Arragon & de Naples ; & la feconde ,
à Florence ſous la protection des Médicis
. Depuis ce temps juſqu'à nos
jours , l'Italie a vu naître dans ſon ſein
une infinité d'Académies qui ont cultivé
tous les genres de Sciences , d'Arts
& de Littérature ; on en a compté plus
de 500 , dont pluſieurs ne ſubſiſtent
plus.
L'Auteur attribue au mauvais goût du
XV & du XVIe fiécle , les noms bifarres
de ces différentes ſociétés : il remarque
que les premières étoient compofées
d'un mêlange de Sçavans & de Cavaliers;
&que les Joûtes & lesTournois faifoient
partie de leurs éxercices ; que l'on combattoit
pour l'honneur des Académies
comme pour celui des Dames.
La plupart de ces Sociétés n'exigeant
aucun détail , l'Auteur ſe borne à ne
parler que de celles qui ont eu de la celebrité;
telles que l'Académie de la Crufca
, établie en 1582 pour polir la langue
Italienne , & qui a fervi de modéle à
l'Académie Françoiſe & à l'Académie
Eſpagnole : l'Académie des Arcades ,
dontl'objet principal fut la réformation
JUIN. 1763. 125
du goût ; & à laquelle les Princes , les
Rois , les Papes même s'emprefferent
d'être afſociés .
>> De nos jours , dit l'Auteur,un grand
>> Roi , dont les qualités bienfaiſantes
- > honorent encore plus l'humanité que
>> le Trône , n'a pas dédaigné de devenir
» Membre de ceste Académie ſous le
>> nom d'Eutimio - Allifireo ; & de la mê-
>> me main dont il tient le ſceptre , ſym-
» bole du bonheur de ſes Peuples , il
>> aime quelquefois à faire uſage de la
>>houlette des Arcades &de la plume
>> des Muſes.
A l'occaſion de l'Académie des Arcades
de Rome , qui a fondé quarantetrois
Colonies dans les principales Villes
d'Italie , avec leſquelles elle entretient
une correfpondance littéraire , l'Auteur
entre dans un enthouſiaſme de zéle digne
d'unvrai Académicien.
>> Que ne puiſſions-nous , dit-il ,
>> voir éxécuter en France un projet di-
>> gne d'être ſuivi ; les Académies de Pa-
>> ris adopter celles des Provinces , diri-
>>ger leurs travaux , juger leurs ouvra-
» ges , épurer leur goût, exciter leur
>>émulation! Quels avantages n'en retireroient
pas les Lettres & les Scien-
>> ces ? Les Académies des Provinces re-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>>doubleroient leurs efforts pour mériter
>>les fuffrages & la confiance de ceux
» qu'ils reconnoîtroient pour leurs maî-
>> tres & pour leurs modéles ; ces maî-
>> tres trouveroient quelquefois dans les
>> Ecrits de leurs Diſciples , des germes
» d'idées neuves & d'heureuſes décou-
» vertes , dont ils pourroient profiter ;
»& qui , faute d'être fécondés , reſtent
>>>enfouis dans l'obſcurité de la Provin-
» ce. Les Académies de Paris ont déja
>> rempli une partie de ce projet par
>> quelques aſſociations d'Académies de
>> Provinces qui leur payent annuelle-
>> ment un tribut , & par les correfpon-
>>dans régnicoles qu'ils s'aſſocient. J'é-
>> tends plus loin une idée qui me flate
>»>&qui doit flater tout homme ſenſi-
>>ble à la gloire des Lettres& des Scien-
>> ces : pourquoi une correfpondance
>>générale & réciproque n'unit- elle pas
» les Académies des Provinces ? Pour-
>>quoi n'eft- elle pas encore établie entre
>> toutes les Académies de l'Europe ?
» Elles ſont compofées de l'élite des Su-
>>>jets de la République des Lettres ; le
» même zéle & le même eſprit ne doit-
» il pas les animer pourſa gloire ?
Dans la ſuite de ſon Ouvrage , M. de
Ruffey s'attache principalement aux
JUIN. 1763 . 127
Académies des Sciences qu'il regarde
comme les plus utiles; il fait mention de
celle des Lincei de Rome , à laquelle ,
ſuivant quelques Auteurs , on doit l'invention
du Microſcope ; de l'Académie
del Cimento de Florence , qu'il regarde
comme mère de la Phyſique expérimentale
: de l'Inſtitut de Boulogne , dont la
célébrité a prèſqu'égalé celle des Académie
de Paris & de Londres. Il vient enfuite
aux Académies remarquables par
quelques fingularités ; Milan , Crémone,
Boulogne en ont eu où l'on ne recevoit
que des Gentilshommes : il s'en eſt formé
une à Sienne toute compoſée de Dames.
On faifit ici l'occaſion d'applaudir
à l'uſage des Italiens qui les admettent
dans leurs Académies,&de blâmer le
préjugé des François qui les en exclut
ufage auquel on a cependant dérogé dans
quelques Provinces. On n'oublie pas
même une Académie burleſque de la
Taverne à Ancône , où tout ſe reſſentoit
du but de ſon Inſtitution ; une Académie
de Satyres établie à Rome par le CavalierMarin;
mais bientôt ſupprimée par
autorité du Pape Clément VIII : enfin ,
une Académie d'impiété , fur laquelle
l'Auteur fait l'obſervation ſuivante. » Par
>>un abus criminel des talens académi
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» ques , en 1545 , une Société compo-
>>fée à Vicence de 40 perſonnes de dif-
>> tinction , oſa atraquer la Religion ;
>> elle futle berceau du Socinianiſme; les
>> Traités qu'on y bfoit contre les My-
>>tères les plus facrés , allarmèrent le Sé-
>> nat de Venife ; il décréta ces Acadé-
>> miciens , dont deux , Jules Trevifano
» & François de Rugo , furent arrêtés ,
>> condamnés à mort& étouffés : les au-
>> tres , ayant à leur tête Lelio Şocin ,
>>s'échappèrent pour aller répandre en
>>Pologne le venin de leur héréfie.
Après avoir parlé de l'Académie de
Cortone , uniquement conſacrée à l'étude
des Antiquités , M. de Ruffey finit
la première partie de ſon Hiſtoire par
une réfléxion fur la cauſe du grand nombre
des Académies en Italie , qu'il attribue
à la multitude de Souverains & des
Princes qui s'y trouvent. » Pacifiques
>> par le peu d'étendue de leurs Etats ,
>> ils ſe ſont à l'envi diſputé la gloire de
>> fonder & de protéger des Acadé-
>>mies ; les Papes & les Cardinaux ont
>>voulu partager cette gloire ; & , par
>> un heureux événement, la fatisfaction
>>de leur amour-propre a tourné à l'a-
>>>vantage de la République des Lettres ,
>>>au progrès des Sciences & des Arts
JUIN. 1763 . 129
>> qui ne fleuriront jamais que dans les
» Pays où les Scavans & les Artiſtes
>> trouveront la protection & la confi-
>> dération qu'ils croyent mériter.
Cette lecture fut fuivie de l'Eloge Hiftorique
defeu M. Jolyot de Crébillon , de
l'Académie Françoise ; prononcé par
M. Michault , qui te propoſe de le publier
inceffamment.
M. Guyot lut un Diſcoursfur les Avantages
de l'Adverfué. Ce Sujet qui ſemble
d'abord préſenter un paradoxe , devient
néanmoins utile & intéreſſant par la manière
dont l'Auteur l'a traité. En effet ,
ſi l'adverſité nous donne une parfaite
connoiffance de nous -mêmes & de ceux
avec qui nous vivons ; fi ce te connoilfance
peut nous conduire à la vertu & à
l'héroïſme , le paradoxe tombe ; & fur
ſes débris s'élévent les avantages réels de
l'adverſité .
La connoiffance de ſoi-même eſt la
Science la plus néceſſaire à l'homme ,
& peut- être , malheureuſement , celle
qu'il néglige le plus. Entraîné par le
torrent des paffions , livré fans ceſſe à
l'impreſſion des objets étrangers , il femble
ignorer la nobleſſe de ſon origine &
l'importance de ſes devoirs : la profpérité
l'aveugle ; dansle tourbillon de la
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fortune , il oublie ſes ſemblables , il
s'oublie lui-même : les flateurs applaudiffent
à ſes caprices , louent ſes ridicules
, encenſent ſes défauts & ſes vices ;
l'adulation le plonge dans une forte d'ivreffe.
Le bonheur trop conftant d'Alexandre
n'a- t- il pas fait de ce Prince né
vertueux , un impie , un tyran , un parricide
? Il força la terre à le reconnoître
pour un Dieu; il a fouillé ſa gloire par
les meurtres de Parménion & de Clitus.
La France conſervera toujours le fouvenir
de fa félicité & de ſa ſplendeur
ſous le régne de Henri le Grand: la Lorraine
, PUnivers admirent Stanislas.
Princes éprouvés par l'adverſité pour le
bonheur des Peuples & l'inſtruction des
Souverains , vos noms auguſtes forment
une démonstration lumineuſe de ſes
avantages ! Vos malheurs donnèrent le
plus haut degré de perfection à vos vertus
: quelle bienfaiſance , quelle magnanimité
! On ne sçauroit contempler vos
buſtes ou prononcer vos noms , fans ſe
ſentir pénétré d'amour & de reſpect.
La vie , pour appliquer ici ce beau
versd'un Auteur moderne , la vie n'eſt
Qu'un mélange mobile & d'ombre & de lumière.
L'éclat de la proſpérité ne ſert le plus:
JUIN. 1763 . 131
,
ſouvent qu'à éblouir l'homme. L'ombre
& les nuages que répand l'adverſité
renferment dans leur ſein cette vive lumière
qui doit l'éclairer & le guider. Le
moment de l'éclipſe du bonheur eſt
prèſque toujours celui où la vérité brille
avec plus d'éclat. L'homme heureux
qui ceſſe de l'être , peut être comparé
à ces Acteurs qui , dans l'enthouſiaſme
du jeu théâtral, ſe perfuadent qu'ils font
des Héros ; mais qui , après avoir quitté
le cothurne , ſe retrouvent tels qu'ils
étoient avant que de monter ſur la
Scène.
C'eſt à l'aide d'une profonde Métaphyſique
, que M. Guyot recherche encore
les illufions de l'homme heureux
par rapport à ceux qui l'environnent.
On a ſouvent dit que l'un des malheurs
inſéparables de la condition des
Rois , étoit de ne pouvoir goûter les
douceurs de l'amitié ou les plaiſirs de
l'Amour , avec la certitude d'être parfaitement
aimés ; parce qu'il eſt toujours
à craindre que l'attachement qu'on
leur marque , ne regarde plus le Trône
que la perſonne. L'Auteur , en parcou
rant depuis le Sceptre juſqu'à la Houlette
, toutes les erreurs où la proſpérité
jerte les hommes , établit avec le
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
même force le ſecond avantage de l'adverſité
, qui conſiſte à percer le voile
qui cache les refforts du coeur humain,
à pénétrer les véritables ſentimens de
ceux qui nous cultivoient dans le bonheur
, à découvrir enfin les ruſes de
l'intérêt& de l'amour-propre , cesdeux
puiſſances qui déterminent prèſque
toutes les actions de la Société civile.
La Séance a été terminée par une
differtation de M. Marét l'aîné , dans
laquelle il examine quel eft celui des
Sens qui s'éteint le dernier dans l'homme
? la conſtitution & l'excellence des
fonctions de l'oreille , lui font préfumer
que c'eſt l'ouie. Non seulement
l'expérience rend cette opinion probable
, mais pluſieurs coutumes particulières
de différens Peuples ſemblent
annoncer que cette vérité , aujourd'hui
ſi négligée , a cependant été connue.
Après avoir eſſayé dans une digreffion
Métaphysique , d'établir la prééminence
de l'ouie fur la vue , l'Académicien
prouve par une expoſition Anatomique
de l'oreille , & far plufieurs exemples
de perſonnes que des maladies avoient
privées en apparence de l'uſage de leurs
fens & qui cependant confervoient celui
de l'ouie , que l'oreille eſt de tous
JUIN. 1763 . 133
les organes celui dont les fonctions ſe
foutiennent dans l'homme avec plus de
vigueur & plus longtemps. M. Maret
trouve un témoignage authentique de
cette vérité dans les conclamations que
faifoient quelques anciens Peuples , &
qui font encore pra iquées dans certaines
contrées de l'Afie & de l'Amérique .
Les cérémonies même obſervées aux
obſéques des Papes & de nos Rois , lui
font croire qu'on a prèſque toujours
été perfuadé que le ſens de l'ouie fubfifte
le dernier dans l'homme. Au reſte ,
cette vérité eſt peut - être d'une plus
grande importance qu'on ne le penſe
communément , puiſqu'elle nous offre
des ſecours éfficaces dans les cruelles
circonstances où se trouvent quelquefois
des perſonnes qui nous font chères .
C'eſt ce qui engagea le Médecin dont
Horace fait mention , à employer le fon
de l'or pour tirer l'avare Opimius de fa
léthargie. Dans tous les états n'y a- t- il
pas l'objet fenfible dont on peut frapper
l'oreille d'un malade pour le tirer du
plus profond afſoupiffement ? D'ailleurs
ſans s'arrêter précisément aux avantages
qu'on auroit lieu d'eſpérer par rapport
à la ſanté en ranimant le principe vital,
Fhumanité & la Religion ne nous font134
MERCURE DE FRANCE.
elles pas un devoir de ménager la ſenſibilité
des malheureux que nous voyons
lutter avec la mort , de ne jamais ceffer
de les conſoler , & de s'attacher continuellement
& juſqu'au dernier foupir , à
leur inſpirer les ſentimens néceſſaires
dans une poſition auſſi terrible ?
SÉANCE publique de l'Académie des
Sciences , Arts & Belles - Lettres de
DIJON , tenue dans la Salle de l'Hôtel-
de-Ville , le Mercredi 8 Décembre
1762 .
L'ACADÉMIE érant dans l'uſage d'expofer
publiquement à la fin de chaque
année , le tableau de ſes opérations littéraires
; le Secrétaire perpétuel ouvrit la
Séance par un détail hiſtorique des différens
Sujets qui avoient exercé la plume
des Académiciens. Trois genresde
Sciences , dit- il , fixent en quelque forte
les objets de nos travaux Académiques
: la Phyſique & les Arts; la Médecine
& les branches éffentielles qui lui
appartiennent ; l'Hiſtoire & les Belles-
Lettres . Parcourons dans ces trois claffes
les divers ouvrages dont la lecture
JUIN. 1763. 115
a rempli nos féances pendant le cours de
l'année.
Dans le régne végétal, la Nature offre
ſouvent au Phyſicien des Phénomènes
qui piquent ſa curiofité ſans éclairer fon
efprit. Pour découvrir la vérité , il ne
faut jamais la perdre de vue ; & le plus
sûr moyen d'y atteindre , c'eſt de s'en
approcher lentement. Telle eſt la méthode
que fuit M. Daubenton dans l'étude
de la Botanique : ſes Obfervations
fur la culture des arbres mille fois répétées
avec la même éxactitude , lui procurent
tous les jours de nouvelles découvertes.
Dans un Mémoirefur le Platane
, dont il a fait la lecture à l'Académie
, il donne la manière d'élever cet
arbre ; il nous fait connoître ſes différentes
eſpèces , ſes variétés, ſes qualités&
ſes u ages.
M. Michault , en conſidérant la Nature
dans l'étendue de ſes trois régnes ,
y recherche les fautes&les erreurs qu'on
lui impute. On s'imagine , dit- il , lorfqu'elle
paroît manquer à l'uniformité
de ſes loix , qu'on a des caprices à lui
reprocher ; & c'eſt ce que nous appellons
, mais improprement , les jeux de
la Nature. Notre ignorance à l'égard de
fon Mechaniſme & de la plupart de fes
116 MERCURE DE FRANCE .
!
Phénomènes , doit rendre les Phyficiens
attentifs dans leurs recherches , timides
dans leurs conjonctures , & circonfpects
dans leurs jugemens. Dans l'éxamen de
la Nature , défions-nous de la chaleur de
notre eſprit & de lafoibleſſe de nos ſens .
Ses prétendus caprices fe rapportent à
tout ce que le mouvement local , en s'oppofant
à l'éxécution de ſes loix fondamentales
, peut y produire de merveilleux.
L'Auteur termine cet éſſai par l'énumération
des chefs-d'oeuvres de l'Art
qui imitent certains jeux de la Nature.
Dans une autre Differtation , & fur
un plan à-peu-près ſemblable , le même
Académicien tâche d'expliquer phyfiquement
ce que le Peuple regarde comme
des prodiges dans les pluies extraordinaires.
On ne connoît , felon M. Michault
, les cauſes naturelles & les effets
des Météores , que relativement aux modifications
de la matière terrestre. C'eſt
ce qui faifoit imaginer au Père Kirker,
que tous les Phénomènes de la moyenne
région ſe répétent dans les gouffres
& les abîmes de la terre. Lorſque les objets
ne font point à la portée de nos fens;
nous ſubſtituons les conjectures aux
Obſervations , nous ofons juger des
procédés de la Nature par des fuppofi
JUIN. 1763 . 117
tions ; quoique tous les jours de nouveaux
événemens démentent les hypotheſes
& renverſent les ſyſtemes. Le
Philoſophe qui ne fait que deviner les
cauſes phyſiques , peut donc également
ſe tromper fur les effets ſenſibles , comme
celui qui ne connoît ni les uns ni les
autres . M. Michault ſe propoſe d'attaquer
dans ce Mémoire , la plupart des
paradoxes &des opinions ridicules qu'on
a oſé répandre à ce ſujet : ileſſaye de détruire
par des explications phyſiques ,
les érreurs populaires concernant quelques
minéraux , certaines matières végétales
, & même différens animaux
qu'on croit être tombés du Ciel.
Les bornes d'un Extrait ne nous permettant
pas de repréſenter exactement
ici tous les travaux de l'Académie , nous
pafferons rapidement d'une matière à
l'autre.
Dans la Médecine , dont les maladies
du corps humain font l'objet , on obferve
, on traite , on guérit. Cet art ſi
précieux à l'homme , eſt un labyrinthe
où l'on s'égareroit infailliblement , fi
l'on ne portoit dans ſes routes obfcures ,
le flambeau de la Phyſique , le feu d'Hermès
& le fer de Véſale . C'eſt dans ces
trois points de vue,que le Secrétaire con
118 MERCURE DE FRANCE.
fidère les Ouvrages Académiques concernant
cette Science. Après avoir jetté
un coup d'oeil ſur les procédés chymiques
& fur les obfervations anatomiques;
l'Hiftoire de la Chirurgie , dit- il ,
eſt malheureuſement jointe à celle de
nos infirmités & de nos maux. Il ſemble
que dans le corps humain , la Nature ait
voulu en quelque forte repréſenter ſes
trois régnes : les polypes , comme les
plantes , y germent , y croiffent , y végétent
: les vers y naiſſent , y vivent ,
s'y régénérent : les minéraux s'y forment
, s'y augmentent , s'y multiplient.
La pietre qui cauſe des douleurs fi
cruelles ne peut être tirée de la veffie
que par une opération plus cruelle
encore. S'il faut au Chirurgien une
grande fermeté d'âme pour faire cette
opération ; quel courage ne faut - il
pas au maladepour s'y expofer ? Diſons
plus, quel héroïfſme , lorſque l'art éxige
qu'elle s'éxécute en deux temps ? C'eſt
l'objet d'un Mémoire de M. Marétl'ainé
furles Avantages de différer l'extraction
de la pierre. Après l'inciſion par laquelle
on a commencé d'ouvrir une iſſue , on
nedoit pas toujours pratiquer la taille en
deux temps ; mais il eſt ſouvent auffi des
cas où l'on ne peut ſe diſpenſer de re-
,
JUIN. 1763. 119
courir à cette méthode ſans expofer la
vie du malade. Les raiſons ſur leſquelles
M. Marét appuie ſon ſentiment , font
confirmées tant par fes propres obfervations
, ſa longue expérience & fes fuccès
, que par des faits de pratique inférés
dans les écrits de pluſieurs Lithotomiſtes
. L'Auteur fouhaite en terminant
fon Ouvrage , que déſormais le Chirurgien
ne croye plus ſa réputation intéreſſée
à tailler en deux temps ; & que le
Public fufpende fon jugement fur des
objets qui font quelquefois hors de la
ſphère de ſes connoiffances .
L'Hiftoire & les Belles -Lettres n'ont
pas fourni à l'Académie une récolte
moins abondante : pluſieurs de nos Académiciens
nous ont auſſi préſenté des
fleurs& des fruits du Parnaſſe. Le Secrétaire
, après avoir expoſé les Sujets
qui ont été traités dans ces différens genres
, termine ainſi ce difcours pittorefque.
Enfin , M. l'Evêque de Troyes ,
dans une Piéce en vers qui contient quelques
réfléxions d'un Philoſophe ſur les
charmes de ſa ſolitude , nous a prouvé
qu'avec la même plume dont il trace des
morceaux de la plus fublime éloquence ,
il ſçait employer le plus vif coloris de la
Poëſie pour peindre les délices de la vie
champêtre.
120 MERCURE DE FRANCE.
M. le Préſident de Ruffey lut enſuite
un Effai Historique fur les Académies.
L'Hiftoire des Académies eſt auſſi intéreffante
pour les Gens de Lettres , que
l'eſt l'Histoire d'une Nation pour les
Peuples qui la compoſent. M. l'Abbé
d'Olivet avoit promis cet Ouvrage au
Public : quelques Académies en ont
tracé de légères eſquiſſes , & d'ailleurs
nous avons déja pluſieurs Hiſtoires particulières
de ces Compagnies ſcavantes ;
mais juſqu'ici , perſonne n'avoit encore
travaillé à en faire un corps d'Hiſtoire
générale. M. le Président deRuffey a vu
fans être éffrayé , toute l'étendue de la
matière : il a partagé fon Sujet en trois
parties deſtinées aux lectures de l'Académie
dans ſes Séances publiques. La
première traite des Académies d'Italie ;
la feconde , de celles de France ; la troifiéme
, des Académies étrangères. Mais ,
pour ſe prêter à l'abondance du Sujet , il
ſe propoſe de ſuppléer par des Notes
hiſtoriques & critiques , aux détails intéreſſans
qui ne pourront entrer dans
ces Difcours Académiques.
Dans ſa première partie , l'Auteur remonte
àl'origine des Sciences : la curiofité
eft , felon lui , le premier mobile
qui porte l'eſprit à les cultiver. L'Egypte
en
JUIN. 1763 . 121
en
en fut le berceau ; tranſportées dans la
Gréce , elles y parvinrent au plus haut
degré de perfection & de gloire : les Philoſophes
& lesSçavans ſe raſſemblèrent ,
pour difcourir fur les Sciences , dans la
maiſon d'Academus , Citoyen d'Athènes
; la poſtérité a donné fon nom à tou
tes les Sociétés de Sçavans , de Gens de
Lettres & d'Artiſtes, qui ſe ſont formées
dans la fuite. >> Rome , ce font les pro-
>> pres termes de l'Académicien ,
>>parlant du paſſage des Sciences & des
>>Arts de la Gréce en Italie , Rome doit
>> mettre au nombre de ſes plus glorieu-
>>>ſes conquêtes,celle qu'elle fit des Scien
>> ces & des Arts en les tranſportant
> dans ſon ſein avec les Philoſophes &
>>>les Artiſtes de la Gréce ſubjuguée. Le
>>tumulte des armes & des féditionsdans
>>lequel elle avoit vécu depuis fon ori-
>> gine , avoit plongé l'eſprit de ſes Ci-
>>toyens dans l'ignorance & la fuperfti-
>>>tion ; & cette Maîtreffe de l'Univers
>>étoit plus barbare que les Peuples mê
>>mes à qui elle donnoit ce nom. La
>> férocité des vertus guerrières
>>amour aveugle de la patrie , une am-
>> bition démeſurée , tenoient lieu aux,
• Romains de goût , de Sciences & de
>> talens. Mais bientôt , tout changea de
F
,
un
122 MERCURE DE FRANCE.
>>face; les Romains apprirent aifément
des Nations vaincues à jouir des com-
"modités de la vie : les Arts ornèrent
>>>& élevèrent leurs temples& leurs mo-
>>>numens publics ; leurs maiſons furent
>>transformées en Palais ; l'éloquence ſe
fit entendre au barreau ; il parut des
>>Historiens dignes de Rome; il naquit
des Poëtes dignes de chanter les louan-
>> ges des Dieux &des Héros.
Après ce Préliminaire , l'Auteur entreen
matière & fait mention d'une Aca .
démie célébre établie à Rome par Augufte
; d'une autre fondée plus anciennement
à Marseille; de celle de Lyon
qui faiſoit la terreur des mauvais Auteurss
,, que l'on condamnoit à effacer
leurs Ouvrages avec la langue , ou à être
précipités dans le Rhône.
La décadence des Sciences qui ſuivit
celle de l'Empire Romain , introduifit
lignorance &la barbarie quidéſolèrent
pendant plus de neuf fiécles la face de
PUnivers. L'Auteur parcourtrapidement
cet interrégne des Sciences, où il découvre
dans des aſſemblées ſous Charlemagne
, dans les cours d'amour des Comtes
de Provence dans Fétabliſſement des
jeux floraux de Toulouſe en 1324 , des
préſages des Académies qui devoient ſe
JUIN. 1763. 123
former un jour. M. de Ruffey s'exprime
ainfi fur le renouvellement des Sciences.
>>Enfin arriva le temps heureux de cette
>>fameuſe révolution qui ramena en
> Europe les Muſes fugitives ; qui fir
>>renaître les Lettres & les Arts : par ſes
>>progrès rapides , on vit le ſçavoir fuc-
>céder à l'ignorance , la politeſſe à la
>>barbarie , la religion à la ſuperſtition .
>>Pluſieurs cauſes contribuerent a opé-
> rer ce changement:la priſe deConſtan-
>>tinople en 1453 , obligea les Sçavans
»de la Gréce à ſe retirer en Italie ; l'ac-
>>cueil favorable que leur firent lesMé-
» dicis les fixa dans ce Pays. Laurent
>> de Médicis & fon fils le Pape Léon X,
» pleins de grandes vues & de zéle pour
» leur patrie , n'épargnèrent rien pour
>rendre le commerce de ces Grecs uti-
» les à l'Italie ; s'immortaliſerent en pro-
>> tégeant les Sciences & les Arts , &
donnèrent à tous les Princes le modèle
>> d'un nouveau genre de gloire , qui les
>> conduit plus sûrement à l'immortalité
> que les plus brillantes conquêtes. L'in-
>> vention de l'Imprimerie , en multi-
-pliant les fources de la Science , con-
>>tribua à ſeconder leur projet , & à en
>affurer le ſuccès,
M. de Ruffey nous apprend que la
1
Fij
135
124 MERCURE DE FRANCE .
première Académie fut établie à Naples
en 1470 , par Antoine de Palerme , Secrétaire
du Cabinet d'Alphonse V , Roi
d'Arragon & de Naples ; & la feconde ,
à Florence ſous la protection des Médicis
. Depuis ce temps juſqu'à nos
jours , l'Italie a vu naître dans ſon ſein
une infinité d'Académies qui ont cultivé
tous les genres de Sciences , d'Arts
& de Littérature ; on en a compté plus
de 500 , dont pluſieurs ne ſubſiſtent
plus.
L'Auteur attribue au mauvais goût du
XV & du XVIe fiécle , les noms bifarres
de ces différentes ſociétés : il remarque
que les premières étoient compofées
d'un mêlange de Sçavans & de Cavaliers;
&que les Joûtes & lesTournois faifoient
partie de leurs éxercices ; que l'on combattoit
pour l'honneur des Académies
comme pour celui des Dames.
La plupart de ces Sociétés n'exigeant
aucun détail , l'Auteur ſe borne à ne
parler que de celles qui ont eu de la celebrité;
telles que l'Académie de la Crufca
, établie en 1582 pour polir la langue
Italienne , & qui a fervi de modéle à
l'Académie Françoiſe & à l'Académie
Eſpagnole : l'Académie des Arcades ,
dontl'objet principal fut la réformation
JUIN. 1763. 125
du goût ; & à laquelle les Princes , les
Rois , les Papes même s'emprefferent
d'être afſociés .
>> De nos jours , dit l'Auteur,un grand
>> Roi , dont les qualités bienfaiſantes
- > honorent encore plus l'humanité que
>> le Trône , n'a pas dédaigné de devenir
» Membre de ceste Académie ſous le
>> nom d'Eutimio - Allifireo ; & de la mê-
>> me main dont il tient le ſceptre , ſym-
» bole du bonheur de ſes Peuples , il
>> aime quelquefois à faire uſage de la
>>houlette des Arcades &de la plume
>> des Muſes.
A l'occaſion de l'Académie des Arcades
de Rome , qui a fondé quarantetrois
Colonies dans les principales Villes
d'Italie , avec leſquelles elle entretient
une correfpondance littéraire , l'Auteur
entre dans un enthouſiaſme de zéle digne
d'unvrai Académicien.
>> Que ne puiſſions-nous , dit-il ,
>> voir éxécuter en France un projet di-
>> gne d'être ſuivi ; les Académies de Pa-
>> ris adopter celles des Provinces , diri-
>>ger leurs travaux , juger leurs ouvra-
» ges , épurer leur goût, exciter leur
>>émulation! Quels avantages n'en retireroient
pas les Lettres & les Scien-
>> ces ? Les Académies des Provinces re-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE .
>>doubleroient leurs efforts pour mériter
>>les fuffrages & la confiance de ceux
» qu'ils reconnoîtroient pour leurs maî-
>> tres & pour leurs modéles ; ces maî-
>> tres trouveroient quelquefois dans les
>> Ecrits de leurs Diſciples , des germes
» d'idées neuves & d'heureuſes décou-
» vertes , dont ils pourroient profiter ;
»& qui , faute d'être fécondés , reſtent
>>>enfouis dans l'obſcurité de la Provin-
» ce. Les Académies de Paris ont déja
>> rempli une partie de ce projet par
>> quelques aſſociations d'Académies de
>> Provinces qui leur payent annuelle-
>> ment un tribut , & par les correfpon-
>>dans régnicoles qu'ils s'aſſocient. J'é-
>> tends plus loin une idée qui me flate
>»>&qui doit flater tout homme ſenſi-
>>ble à la gloire des Lettres& des Scien-
>> ces : pourquoi une correfpondance
>>générale & réciproque n'unit- elle pas
» les Académies des Provinces ? Pour-
>>quoi n'eft- elle pas encore établie entre
>> toutes les Académies de l'Europe ?
» Elles ſont compofées de l'élite des Su-
>>>jets de la République des Lettres ; le
» même zéle & le même eſprit ne doit-
» il pas les animer pourſa gloire ?
Dans la ſuite de ſon Ouvrage , M. de
Ruffey s'attache principalement aux
JUIN. 1763 . 127
Académies des Sciences qu'il regarde
comme les plus utiles; il fait mention de
celle des Lincei de Rome , à laquelle ,
ſuivant quelques Auteurs , on doit l'invention
du Microſcope ; de l'Académie
del Cimento de Florence , qu'il regarde
comme mère de la Phyſique expérimentale
: de l'Inſtitut de Boulogne , dont la
célébrité a prèſqu'égalé celle des Académie
de Paris & de Londres. Il vient enfuite
aux Académies remarquables par
quelques fingularités ; Milan , Crémone,
Boulogne en ont eu où l'on ne recevoit
que des Gentilshommes : il s'en eſt formé
une à Sienne toute compoſée de Dames.
On faifit ici l'occaſion d'applaudir
à l'uſage des Italiens qui les admettent
dans leurs Académies,&de blâmer le
préjugé des François qui les en exclut
ufage auquel on a cependant dérogé dans
quelques Provinces. On n'oublie pas
même une Académie burleſque de la
Taverne à Ancône , où tout ſe reſſentoit
du but de ſon Inſtitution ; une Académie
de Satyres établie à Rome par le CavalierMarin;
mais bientôt ſupprimée par
autorité du Pape Clément VIII : enfin ,
une Académie d'impiété , fur laquelle
l'Auteur fait l'obſervation ſuivante. » Par
>>un abus criminel des talens académi
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
» ques , en 1545 , une Société compo-
>>fée à Vicence de 40 perſonnes de dif-
>> tinction , oſa atraquer la Religion ;
>> elle futle berceau du Socinianiſme; les
>> Traités qu'on y bfoit contre les My-
>>tères les plus facrés , allarmèrent le Sé-
>> nat de Venife ; il décréta ces Acadé-
>> miciens , dont deux , Jules Trevifano
» & François de Rugo , furent arrêtés ,
>> condamnés à mort& étouffés : les au-
>> tres , ayant à leur tête Lelio Şocin ,
>>s'échappèrent pour aller répandre en
>>Pologne le venin de leur héréfie.
Après avoir parlé de l'Académie de
Cortone , uniquement conſacrée à l'étude
des Antiquités , M. de Ruffey finit
la première partie de ſon Hiſtoire par
une réfléxion fur la cauſe du grand nombre
des Académies en Italie , qu'il attribue
à la multitude de Souverains & des
Princes qui s'y trouvent. » Pacifiques
>> par le peu d'étendue de leurs Etats ,
>> ils ſe ſont à l'envi diſputé la gloire de
>> fonder & de protéger des Acadé-
>>mies ; les Papes & les Cardinaux ont
>>voulu partager cette gloire ; & , par
>> un heureux événement, la fatisfaction
>>de leur amour-propre a tourné à l'a-
>>>vantage de la République des Lettres ,
>>>au progrès des Sciences & des Arts
JUIN. 1763 . 129
>> qui ne fleuriront jamais que dans les
» Pays où les Scavans & les Artiſtes
>> trouveront la protection & la confi-
>> dération qu'ils croyent mériter.
Cette lecture fut fuivie de l'Eloge Hiftorique
defeu M. Jolyot de Crébillon , de
l'Académie Françoise ; prononcé par
M. Michault , qui te propoſe de le publier
inceffamment.
M. Guyot lut un Diſcoursfur les Avantages
de l'Adverfué. Ce Sujet qui ſemble
d'abord préſenter un paradoxe , devient
néanmoins utile & intéreſſant par la manière
dont l'Auteur l'a traité. En effet ,
ſi l'adverſité nous donne une parfaite
connoiffance de nous -mêmes & de ceux
avec qui nous vivons ; fi ce te connoilfance
peut nous conduire à la vertu & à
l'héroïſme , le paradoxe tombe ; & fur
ſes débris s'élévent les avantages réels de
l'adverſité .
La connoiffance de ſoi-même eſt la
Science la plus néceſſaire à l'homme ,
& peut- être , malheureuſement , celle
qu'il néglige le plus. Entraîné par le
torrent des paffions , livré fans ceſſe à
l'impreſſion des objets étrangers , il femble
ignorer la nobleſſe de ſon origine &
l'importance de ſes devoirs : la profpérité
l'aveugle ; dansle tourbillon de la
Fv
130 MERCURE DE FRANCE.
fortune , il oublie ſes ſemblables , il
s'oublie lui-même : les flateurs applaudiffent
à ſes caprices , louent ſes ridicules
, encenſent ſes défauts & ſes vices ;
l'adulation le plonge dans une forte d'ivreffe.
Le bonheur trop conftant d'Alexandre
n'a- t- il pas fait de ce Prince né
vertueux , un impie , un tyran , un parricide
? Il força la terre à le reconnoître
pour un Dieu; il a fouillé ſa gloire par
les meurtres de Parménion & de Clitus.
La France conſervera toujours le fouvenir
de fa félicité & de ſa ſplendeur
ſous le régne de Henri le Grand: la Lorraine
, PUnivers admirent Stanislas.
Princes éprouvés par l'adverſité pour le
bonheur des Peuples & l'inſtruction des
Souverains , vos noms auguſtes forment
une démonstration lumineuſe de ſes
avantages ! Vos malheurs donnèrent le
plus haut degré de perfection à vos vertus
: quelle bienfaiſance , quelle magnanimité
! On ne sçauroit contempler vos
buſtes ou prononcer vos noms , fans ſe
ſentir pénétré d'amour & de reſpect.
La vie , pour appliquer ici ce beau
versd'un Auteur moderne , la vie n'eſt
Qu'un mélange mobile & d'ombre & de lumière.
L'éclat de la proſpérité ne ſert le plus:
JUIN. 1763 . 131
,
ſouvent qu'à éblouir l'homme. L'ombre
& les nuages que répand l'adverſité
renferment dans leur ſein cette vive lumière
qui doit l'éclairer & le guider. Le
moment de l'éclipſe du bonheur eſt
prèſque toujours celui où la vérité brille
avec plus d'éclat. L'homme heureux
qui ceſſe de l'être , peut être comparé
à ces Acteurs qui , dans l'enthouſiaſme
du jeu théâtral, ſe perfuadent qu'ils font
des Héros ; mais qui , après avoir quitté
le cothurne , ſe retrouvent tels qu'ils
étoient avant que de monter ſur la
Scène.
C'eſt à l'aide d'une profonde Métaphyſique
, que M. Guyot recherche encore
les illufions de l'homme heureux
par rapport à ceux qui l'environnent.
On a ſouvent dit que l'un des malheurs
inſéparables de la condition des
Rois , étoit de ne pouvoir goûter les
douceurs de l'amitié ou les plaiſirs de
l'Amour , avec la certitude d'être parfaitement
aimés ; parce qu'il eſt toujours
à craindre que l'attachement qu'on
leur marque , ne regarde plus le Trône
que la perſonne. L'Auteur , en parcou
rant depuis le Sceptre juſqu'à la Houlette
, toutes les erreurs où la proſpérité
jerte les hommes , établit avec le
Fvj
132 MERCURE DE FRANCE .
même force le ſecond avantage de l'adverſité
, qui conſiſte à percer le voile
qui cache les refforts du coeur humain,
à pénétrer les véritables ſentimens de
ceux qui nous cultivoient dans le bonheur
, à découvrir enfin les ruſes de
l'intérêt& de l'amour-propre , cesdeux
puiſſances qui déterminent prèſque
toutes les actions de la Société civile.
La Séance a été terminée par une
differtation de M. Marét l'aîné , dans
laquelle il examine quel eft celui des
Sens qui s'éteint le dernier dans l'homme
? la conſtitution & l'excellence des
fonctions de l'oreille , lui font préfumer
que c'eſt l'ouie. Non seulement
l'expérience rend cette opinion probable
, mais pluſieurs coutumes particulières
de différens Peuples ſemblent
annoncer que cette vérité , aujourd'hui
ſi négligée , a cependant été connue.
Après avoir eſſayé dans une digreffion
Métaphysique , d'établir la prééminence
de l'ouie fur la vue , l'Académicien
prouve par une expoſition Anatomique
de l'oreille , & far plufieurs exemples
de perſonnes que des maladies avoient
privées en apparence de l'uſage de leurs
fens & qui cependant confervoient celui
de l'ouie , que l'oreille eſt de tous
JUIN. 1763 . 133
les organes celui dont les fonctions ſe
foutiennent dans l'homme avec plus de
vigueur & plus longtemps. M. Maret
trouve un témoignage authentique de
cette vérité dans les conclamations que
faifoient quelques anciens Peuples , &
qui font encore pra iquées dans certaines
contrées de l'Afie & de l'Amérique .
Les cérémonies même obſervées aux
obſéques des Papes & de nos Rois , lui
font croire qu'on a prèſque toujours
été perfuadé que le ſens de l'ouie fubfifte
le dernier dans l'homme. Au reſte ,
cette vérité eſt peut - être d'une plus
grande importance qu'on ne le penſe
communément , puiſqu'elle nous offre
des ſecours éfficaces dans les cruelles
circonstances où se trouvent quelquefois
des perſonnes qui nous font chères .
C'eſt ce qui engagea le Médecin dont
Horace fait mention , à employer le fon
de l'or pour tirer l'avare Opimius de fa
léthargie. Dans tous les états n'y a- t- il
pas l'objet fenfible dont on peut frapper
l'oreille d'un malade pour le tirer du
plus profond afſoupiffement ? D'ailleurs
ſans s'arrêter précisément aux avantages
qu'on auroit lieu d'eſpérer par rapport
à la ſanté en ranimant le principe vital,
Fhumanité & la Religion ne nous font134
MERCURE DE FRANCE.
elles pas un devoir de ménager la ſenſibilité
des malheureux que nous voyons
lutter avec la mort , de ne jamais ceffer
de les conſoler , & de s'attacher continuellement
& juſqu'au dernier foupir , à
leur inſpirer les ſentimens néceſſaires
dans une poſition auſſi terrible ?
Fermer
Résumé : ACADÉMIES. SÉANCE publique de l'Académie des Sciences, Arts & Belles-Lettres de DIJON, tenue dans la Salle de l'Hôtel-de-Ville, le Mercredi 8 Décembre 1762.
Le 8 décembre 1762, l'Académie des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Dijon a présenté ses travaux annuels, divisés en trois sections : physique et arts, médecine, et histoire et belles-lettres. En botanique, M. Daubenton a traité de la culture des arbres, tandis que M. Michault a abordé les 'jeux de la Nature'. En médecine, l'Académie a étudié les maladies humaines et les traitements chirurgicaux, avec un accent particulier sur l'extraction des calculs rénaux, en soulignant l'importance de la physique et de l'anatomie. Les contributions littéraires et historiques comprenaient des œuvres poétiques et philosophiques, telles que celle de l'Évêque de Troyes sur la solitude. M. le Président de Ruffey a présenté un essai historique sur les académies, retraçant leur origine en Égypte, leur développement en Grèce et à Rome, et leur renaissance en Europe après la prise de Constantinople et l'invention de l'imprimerie. La première académie moderne fut fondée à Naples en 1470. L'essai mentionne également des académies italiennes célèbres comme l'Académie de la Crusca et l'Académie des Arcades. L'auteur exprime le souhait de voir les académies parisiennes diriger celles des provinces françaises et établir une correspondance générale entre les académies européennes. Il critique aussi le préjugé français qui exclut les femmes des académies. En juin 1763, une lecture publique a eu lieu, incluant l'éloge de M. Jolyot de Crébillon et un discours de M. Guyot sur les avantages de l'adversité. M. Maret l'aîné a présenté une dissertation sur le dernier sens à s'éteindre chez l'homme, concluant que c'est l'ouïe. Le texte aborde également la nécessité de réveiller une personne léthargique en utilisant un stimulus sonore et souligne l'importance de prendre soin des malades jusqu'à leur dernier souffle.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
29
p. 221-222
SUPPLÉMENT aux Beaux-Arts. PEINTURE.
Début :
L'Académie de S. Luc, toujours attentive au progrès des Arts de Peinture [...]
Mots clefs :
Peinture, Académie, Sculpture, Anatomie, Organes, Enseignement, Curiosité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT aux Beaux-Arts. PEINTURE.
SupplÉm ENT aux Beaux-Ans* PEINTURE, L’Académie de S. Luc, toujours attentive au progrès des Arts de Peinture & de Sculpture , fait faire un Cours d'Anatomie relative aux connoiflances indifpenlablesà ces Ans. On y parte même à l’expofition & à la démonilration des Organes qui y ont un rapport moins direél, afin de fatisfaire les Curieux & les Sçavans que ce Cours attire. li a recommencé le a8 Janvier dernier , pour durer jufqu’à la fin de Mars, & fera continué exactement tous les ans pen-
• • • K ii]
ziz MERCURE DE FRANCE, dant trois mois, dans l’Amphithéâtre de l’Académie , rue du Haut-Moulin, près S.Denis delà Chartre.il commence à fept heures du fuir, apiès la levée du Modèle.
• • • K ii]
ziz MERCURE DE FRANCE, dant trois mois, dans l’Amphithéâtre de l’Académie , rue du Haut-Moulin, près S.Denis delà Chartre.il commence à fept heures du fuir, apiès la levée du Modèle.
Fermer
Résumé : SUPPLÉMENT aux Beaux-Arts. PEINTURE.
L'Académie de Saint-Luc organise un cours d'anatomie pour les arts de la peinture et de la sculpture. Ce cours, débuté le 18 janvier, se poursuit jusqu'à fin mars et inclut des démonstrations d'organes. Les sessions se tiennent à sept heures du matin dans l'amphithéâtre de l'Académie, rue du Haut-Moulin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
30
p. 69-71
AUTRE.
Début :
Envain, dit un vieux nouvelliste, [...]
Mots clefs :
Curiosité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
7.
ENVAIN , dit un vieux nouvelliſte ,
Je lis& je relis maint & maint journaliſte;
Aucun ne m'inſtruit du terrein
Qu'occupoit l'ennemi dans la derniere affaire,
L'aſtronome ſe leve ,&dit : lunette en main ,
J'irai ſous un autre hémiſphere ,
Bravant l'inconſtance des mers ,
Epier lesécarts du monde planetaire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Etmes noblestravaux inſtruiront l'Univers.
Pour moi je chercherai l'immédiate cauſe
Des effets de l'attraction ,
Dit un eſprit ſuperbe , & qui , de toute choſe ,
Prétend aſſigner la raiſon.
Quittons l'homme , lecteur , & paſſonsà la femme.
Qui pourroit expliquer les divers mouvemens
Que je fais naître dans ſon ame ?
C'eſt la naïve Agnès , à l'âge de treize ans ,
Qui , du monde galant , ignorant le langage,
A ſa maman qui ſottement rougit ,
Demande innocemment , qu'est- ce qu'un pucelage?
C'eſt la frivole Eglé qui , de coeur & d'eſprit ,
:
Toute entiere à la bagatelle ,
Aunom d'unemode nouvelle ,
S'intrigue & veut ſçavoir où s'en fait le débit.
C'eſt la médiſante Beliſe
Qui , pour égaïer ſon loiſir ,
De l'hiſtoire du jour exige qu'on l'inſtruiſe.
Enfin... mais répondons , lecteur , à ton defir ;
En deux mots voici ma deviſe .
Fillede la ſcience ou de l'oiſiveté ,
Utile paſſion , ridicule manie ,
Imprudence , méchanceté
وا
Le mal en moi ſe trouve ainſi que la bonté ;
Mais ne m'impute pas cette bifarrerie ,
Elle a ſa ſource dans ton coeur :
:
:
JUILLET. 1770 . 71
Honnête ou vicieux , je ſuis ce qu'il veut être ,
Etce ſont ſes penchans qui reglent ma valeur.
Apprends mon origine & tu vas me connoître :
Aux perfides accens du ſerpent ſéducteur ,
Oubliantde fon Dieu la terrible défenſe,
Eve me conçut dans ſon ſein ;
Devois-je , helas ! par ma naiſſance
Donner la mort au genre humain !
A
Par le même.
7.
ENVAIN , dit un vieux nouvelliſte ,
Je lis& je relis maint & maint journaliſte;
Aucun ne m'inſtruit du terrein
Qu'occupoit l'ennemi dans la derniere affaire,
L'aſtronome ſe leve ,&dit : lunette en main ,
J'irai ſous un autre hémiſphere ,
Bravant l'inconſtance des mers ,
Epier lesécarts du monde planetaire,
70
MERCURE DE FRANCE.
Etmes noblestravaux inſtruiront l'Univers.
Pour moi je chercherai l'immédiate cauſe
Des effets de l'attraction ,
Dit un eſprit ſuperbe , & qui , de toute choſe ,
Prétend aſſigner la raiſon.
Quittons l'homme , lecteur , & paſſonsà la femme.
Qui pourroit expliquer les divers mouvemens
Que je fais naître dans ſon ame ?
C'eſt la naïve Agnès , à l'âge de treize ans ,
Qui , du monde galant , ignorant le langage,
A ſa maman qui ſottement rougit ,
Demande innocemment , qu'est- ce qu'un pucelage?
C'eſt la frivole Eglé qui , de coeur & d'eſprit ,
:
Toute entiere à la bagatelle ,
Aunom d'unemode nouvelle ,
S'intrigue & veut ſçavoir où s'en fait le débit.
C'eſt la médiſante Beliſe
Qui , pour égaïer ſon loiſir ,
De l'hiſtoire du jour exige qu'on l'inſtruiſe.
Enfin... mais répondons , lecteur , à ton defir ;
En deux mots voici ma deviſe .
Fillede la ſcience ou de l'oiſiveté ,
Utile paſſion , ridicule manie ,
Imprudence , méchanceté
وا
Le mal en moi ſe trouve ainſi que la bonté ;
Mais ne m'impute pas cette bifarrerie ,
Elle a ſa ſource dans ton coeur :
:
:
JUILLET. 1770 . 71
Honnête ou vicieux , je ſuis ce qu'il veut être ,
Etce ſont ſes penchans qui reglent ma valeur.
Apprends mon origine & tu vas me connoître :
Aux perfides accens du ſerpent ſéducteur ,
Oubliantde fon Dieu la terrible défenſe,
Eve me conçut dans ſon ſein ;
Devois-je , helas ! par ma naiſſance
Donner la mort au genre humain !
A
Par le même.
Fermer