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1
p. 122-129
Histoire du Mariage par hazard. [titre d'après la table]
Début :
Une fort aimable Fille, aussi spirituelle que bien faite, demeurant [...]
Mots clefs :
Galant, Fille, Entrevue, Amant, Gazette de Hollande, Mariage
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texteReconnaissance textuelle : Histoire du Mariage par hazard. [titre d'après la table]
Une fort aimable fille, auſſi
ſpirituelle que bien faite , de- meurant à Paris , apres avoir paſſeſes premieres années en Gaſcogne, attendoit avec plus
90 LE MERCURE de naiſſance que de fortune,ce qu'il plairoit au Ciel d'ordon- ner de ſa deftinée. Un galant
homme dont le bien répondoit à d'autres qualitez fort
eftimables , la vit par rencontrechez une Dame,amie commune de tous lesdeux.Elle luy parut enjoüée, pleine de viva- cité , d'un entretien agreable ,
&il trouva fur tout que fon accent de Province donnoit
une grace merveilleuſe aux moindres choses qu'elle diſoit.
Il la regarda, luy parla, l'écou- ta;&le plaifir qu'il prit à cette premiere entreveuë , luy en ayant fait fouhaiter une ſecon- de, il ne luy fut pas difficile d'en trouver l'occaſion. La Bel
le alloit ſouvent chez la Dame
qu'il connoiffoit. Ils estoient
GALANT. 91
2
fortis fort contens l'un de l'autre ſans s'en rien dire , & c'étoit affez pour leur faire pren- dreſoindu rendez- vous.Trois
mois ſe paſſerent à ſe voir de
cette forte. Ils devinoient&ne
ſe diſoient point la cauſe de leur frequente rencontre.C'étoit le hazard en apparence, &
lear volonté en effet. La Belle
continuoit toûjours à eſtre en joüée , l'Amant à luy applau- dir; force parties de S. Clou &
d'Opera , mais ce n'eſtoit que voir l'Opera & faire des pro- menades à S. Clou ; grande complaiſance , & point dede- claration.Celan'avançoitpoint les affaires , &la Belle ne iça- voit que penſer deſon Amanr.
Elle avoit beau luy paroiſtre toute aimable, il eſtoit charmé
92 LE MERCURE
de ſon humeur, loioit ſon accent Gaſcon & ne ſe haſtoit
point de parler François.Enfin Theureux moment arriva. Ils
eftoient tous deux chez leur
Amieson yliſoit la Gazette de Hollande, &ellemarquoit en- tre autres choſes ſur l'Article
de Paris, que M. le ** avoit é- pouféMademoiſellede **. Le joly endroit , dit alors cette agreable Perſonne avec ſon
enjoüementordinaire ! lecroy que je ne ſerois point faſchée de voir mon Nomdans un Article pareil à celuy cy. L'A- mant commençoit à ſe laiſſer
vaincre par l'eſtoile. Grande aſſurancede ſa part qu'elle n'a- voit qu'à luy donner l'ordre ,
&qu'elle auroit fatisfaction.
Mais, ajoûta-t'elle , il vous en
GALAN T. 93
1
couſteroit de l'argent, &ie ne voudrois pas engager les gens àunedépense qui ne tournaſt point à leur avantage. Autre afſurance qu'il ne tiendroit
qu'à elle que l'argent ne fuft employé pour luy. La belle le regarda; &de cet accent qui avoit accouſtumé de le charmer : Expliquez vous, luydit- elle : ſi vous me parlez pour vous divertir , ie vay vous ré- pondre ; si c'eſt ſerieuſement,
mon Pere vous répondra.
L'Amant acheva d'eſtre vaincu, il fit la reverence,alla trou- ver lePere, la luydemandaſans s'informer de la ſuite , dreſſa
des Articles fort avantageux pour la Belle, &l'épouſa qua- tre iours apres . Cent perſon- nes de qualité ont eſté de la
94 LE MERCURE
nopce , &c'eſt le premierMa- riage qui ſe ſoit fait icy depuis Paſques
ſpirituelle que bien faite , de- meurant à Paris , apres avoir paſſeſes premieres années en Gaſcogne, attendoit avec plus
90 LE MERCURE de naiſſance que de fortune,ce qu'il plairoit au Ciel d'ordon- ner de ſa deftinée. Un galant
homme dont le bien répondoit à d'autres qualitez fort
eftimables , la vit par rencontrechez une Dame,amie commune de tous lesdeux.Elle luy parut enjoüée, pleine de viva- cité , d'un entretien agreable ,
&il trouva fur tout que fon accent de Province donnoit
une grace merveilleuſe aux moindres choses qu'elle diſoit.
Il la regarda, luy parla, l'écou- ta;&le plaifir qu'il prit à cette premiere entreveuë , luy en ayant fait fouhaiter une ſecon- de, il ne luy fut pas difficile d'en trouver l'occaſion. La Bel
le alloit ſouvent chez la Dame
qu'il connoiffoit. Ils estoient
GALANT. 91
2
fortis fort contens l'un de l'autre ſans s'en rien dire , & c'étoit affez pour leur faire pren- dreſoindu rendez- vous.Trois
mois ſe paſſerent à ſe voir de
cette forte. Ils devinoient&ne
ſe diſoient point la cauſe de leur frequente rencontre.C'étoit le hazard en apparence, &
lear volonté en effet. La Belle
continuoit toûjours à eſtre en joüée , l'Amant à luy applau- dir; force parties de S. Clou &
d'Opera , mais ce n'eſtoit que voir l'Opera & faire des pro- menades à S. Clou ; grande complaiſance , & point dede- claration.Celan'avançoitpoint les affaires , &la Belle ne iça- voit que penſer deſon Amanr.
Elle avoit beau luy paroiſtre toute aimable, il eſtoit charmé
92 LE MERCURE
de ſon humeur, loioit ſon accent Gaſcon & ne ſe haſtoit
point de parler François.Enfin Theureux moment arriva. Ils
eftoient tous deux chez leur
Amieson yliſoit la Gazette de Hollande, &ellemarquoit en- tre autres choſes ſur l'Article
de Paris, que M. le ** avoit é- pouféMademoiſellede **. Le joly endroit , dit alors cette agreable Perſonne avec ſon
enjoüementordinaire ! lecroy que je ne ſerois point faſchée de voir mon Nomdans un Article pareil à celuy cy. L'A- mant commençoit à ſe laiſſer
vaincre par l'eſtoile. Grande aſſurancede ſa part qu'elle n'a- voit qu'à luy donner l'ordre ,
&qu'elle auroit fatisfaction.
Mais, ajoûta-t'elle , il vous en
GALAN T. 93
1
couſteroit de l'argent, &ie ne voudrois pas engager les gens àunedépense qui ne tournaſt point à leur avantage. Autre afſurance qu'il ne tiendroit
qu'à elle que l'argent ne fuft employé pour luy. La belle le regarda; &de cet accent qui avoit accouſtumé de le charmer : Expliquez vous, luydit- elle : ſi vous me parlez pour vous divertir , ie vay vous ré- pondre ; si c'eſt ſerieuſement,
mon Pere vous répondra.
L'Amant acheva d'eſtre vaincu, il fit la reverence,alla trou- ver lePere, la luydemandaſans s'informer de la ſuite , dreſſa
des Articles fort avantageux pour la Belle, &l'épouſa qua- tre iours apres . Cent perſon- nes de qualité ont eſté de la
94 LE MERCURE
nopce , &c'eſt le premierMa- riage qui ſe ſoit fait icy depuis Paſques
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Résumé : Histoire du Mariage par hazard. [titre d'après la table]
Le texte relate l'histoire d'une jeune femme spirituelle et charmante, élevée en Gascogne mais résidant à Paris. Elle rencontre un homme de qualité chez une amie commune, qui est charmé par sa vivacité et son accent gascon. Ils se voient fréquemment sans se déclarer leurs sentiments, profitant de sorties et de divertissements. Un jour, en lisant la Gazette de Hollande, la jeune femme exprime son désir de voir son nom dans un article similaire. L'homme, épris, lui assure qu'il peut réaliser ce souhait. Elle lui demande de s'expliquer clairement et comprend qu'il s'agit d'une demande en mariage. Il obtient le consentement du père de la jeune femme et l'épouse quatre jours plus tard. La noce est célébrée en présence de cent personnes de qualité, marquant ainsi le premier mariage depuis Pâques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 14-33
Avanture de Monsieur le Vicomte de. [titre d'après la table]
Début :
je ne me hazarderois pas volontiers apres cela, à vous [...]
Mots clefs :
Dame, Humeur, Vers, Galant, Visite, Beauté, Faveurs, Affaires du coeur, Amour, Billet
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texteReconnaissance textuelle : Avanture de Monsieur le Vicomte de. [titre d'après la table]
je ne me hazarderois pas vo- lontiers apres cela, à vous con- ter familierement ce qui eſt
arrivé depuis peu à Male Vi- comte de *** Ie ne ſçay ſi vous le connoiſſez. Il eſt naturellement Galant , & il a peine à
voir une Femme aymable fans luydire des douceurs , mais il eſt délicat ſur l'engagement,&
pour le toucher ilne fuffit pas
B
#4 LE MERCVRE
toûjours d'eſtre Belle. Il y a
quelque temps que parmy des Dames de fa connoiſſance
qu'il rencontra aux Thuille- ries, il en vit une dontla beauté
le ſurprit. Il demandaqui elle eſtoit , entra en converfarion
avec elle, luy dit d'obligeantes folies , & luy rendit Viſite le lendemain. La Damele reçeut auſſi favorablementqu'elle l'a-- voit écouté aux Thuilleries.
LeVicomte fait figure dans le beau monde , &elle n'euſt pas eſtéfachéequ'on l'euſt crûde ſes Soûpirans. Il eut quelque affiduité pour elle,&il ne la vit pas longtemps ſans connoiſtre qu'il eſtoit aimé ; mais toute belle qu'elle eft,elle n'eûtpoint pour luy ce que je n'ay quoy
qui pique : Ses manieres luy
GALANT. 15 deplurent ; il luy trouva une fuffiſance inconfiderée , un efprit mal tourné , quoy qu'elle ne foit pas fans eſprit; &com- me il ceſſa de luy dire qu'il l'aimoit dés laquatrième Vifi- re, il eut abſolument ceffé de
la voir , ſans une jeune Parente qu'il rencõtra chez elle, & qui futtout-à-faitſelon fon cœur.
Elle n'eſtoit pas fi belleque la Dame,mais elle reparoit cede- faut par des agrémensquipour un Home de fon gouft étoient
bien plus touchas que la Beau- té. Elle ne diſoit rienqui ne fut juſte & fpirituel , c'eſtoit une maniere aiſee en toutes choſes , pointde contrainte , point d'affectation , Elle chantoit
comme un Ange, & toute fa Perſonne plût tellement au
B 2
16 LE MERCVRE
Vicomte , que ce ne fut que pour elle ſeule qu'il continua ſes affiduitez où il la voyoit.
Comme elle ne le pouvoit re- cevoir chez elle , il ſe mit affez
bien dans ſon eſpritpour ſça- voir quand elle devoit rendre Viſite à ſa Parente , & fi elle
n'y pouvoit venir de trois jours , il paffoit auffi trois jours ſans yvenir. Ce manque d'em-.
preſſement n'accommodoit point la Dame , qui s'eſtoit laiffée prendre tout debon au merite du Vicomte. Elle crût
quele tropde fierté qu'elle luy marquoit en eſtoit la cauſe ,&
refolut de s'humanifer pour le mettre avec elle dans une liaifondont il ne luy fuſt pas per- mis de ſe dédire. Elle commença par de petites avances
GALANT. 17
flateuſes qui jetterent le Vi- comtedans un nouvel embarras . Ce n'eſt pas qu'il ſoit in- fenfible aux faveurs des Belles , au contraire il n'y a rien qu'il ne faffe pour s'en rendre digne , mais il veut aimerpour cela , & à moins que cetaffai- ſonnement ne s'y trouve , les faveurs ne font rien pour luy.. Ainſi quand il avoit le malد
ſe rencontrerſeulavec EU
YO
1803
heurde la Dame, il ne manquoit
mais à luy parler de Cam bray ou de ſaint Omer
Elle avoit beau l'interrompre pour tournerlediſcours fur les
affaires du cœur , il revenoit
toûjours àquelque attaque de
Demy-lune; & fi la Dame ſe
montroir quelquefois un peu trop obligeante pour luy , il
:
B 3
18 LE MERCVRE
recevoit cela avec une modeſtie qui la chagrinoit encor plus que les Contes de Guerre qu'il luy faiſoit. Cependant la belle humeur où il ſe mettoit
ſi toſt qu'il voyoit entrer l'ai- mable Parente , cauſa un defordre auquel il n'y eut plus moyen de remedier. LaDame ouvrit le yeux , obſerva le Vicomte , connut une partie de ce qu'il avoitdans le cœur, &
entra un jour dans un fi fu- rieux tranſport de jaloufie contre ſa Parente , apres qu'il les eut quittées , qu'elle luy defendit ſa Maiſon. Le Vicomte qui n'en eſtoit point averty,
fut furpris de ne la point voir le lendemain au rendez-vous
qu'elle luy avoit donné ; il y
retourna inutilement les deux
jours ſuivans , & ne ſcachant
GALANT. 19
que s'imaginer de ce change- ment ,il chercha l'occaſionde
luyparler chez une Dame où il ſçeut qu'elle alloit affez fou- vent. Cefut là que cette aima- blePerſonneluy apprit l'inful- te qu'on luy avoit faite pour luy. Il en eut un chagrin in- concevable , & luy ayant juré qu'il ne reverroit jamais fapeu touchante Parente , il reſvoit
chez luy aux moyens qu'il devoit tenir pour la rupture ,
quand on luy en apporta un Billet. La Dame s'eſtoit aviſée
de ſe vouloir plaindre de ſa froideur ; mais comme elle
cherchoit toûjours plus à luy plairequ'àle facher , elle crût quepourne le pas effaroucher par ſes reproches , il falloit du moins les rendre agreables par leur maniere ; & s'imaginant
20 LE MERCVRE
que les Vers autorifoient ceux quiaiment à s'expliquer plus librement que la Profe , elle s'eſtoit addreſſée àun Homme
qui la voyoit quelquefois &
qui en faiſoit d'aſſez paflables.. Toutfut miſtere pour luy; Elle luy dit ſeulement les choſes dont on ſe plaignoit , & il fal- lut qu'il fiſt les Vers ſans ſca-- voirny à quiils devoienteſtre envoyez, ny quiestoit laDa- me qui avoitſujetde ſe plain- dre. Les voicy tels que leVi- comte les reçeut..
V
Ous m'avez dit que vous
maimez,
Et je vous l'ay d'abord ory dire
avecjoye
Mais que voulez-vous quej'en
croye,
Sivous neme le confirmez..?
GALANT. 21
YON
Lalangue est quelque chose,&de Son témoignage Lecharme est doux àqui l'attend;
Mais croyez- vous que pour
estre content ,
Il nefaille rien davantage?
Ce n'est pas tout dedire , ilfaut
estre empressé Aconvaincre les Gens de cequ'on
leur proteste ;
Etquandla langue acomencé
C'est au cœuràfaire le reste.
Il est centpetitsfoins qu'unEsprit complaifant
Trouve à faire valoir quand l'amour est extréme ;
Et c'eſt ſouvent enſe taiſant,
Qu'onditplusfortement qu'on
aime.
22 LE MERCVRE
Des regards enflamez, un foûrive
flateur ,
Font aux Amans entendre des
• merveilles ;
Et j'amcmieux ce quife ditau
cœur ,
Quece qu'onditpour les oreilles..
Tout doit tendre àdonner des
preuves defafoy;
Lereste ,puresbagatelles..
Lors que vous me voyez , le grand
ragoustpour moy ,
Quevousmecontiez des nouvelles!
Dites-moy mille fois que charmé demevoir,
Vous ne trouvezque moy d'aima- blefur laterre ;
Aquoybon meparler de combats
°uerre ,
GALANT. 23 Quandj'ay de vous autre chose à
Sçavoir?
Qu'on ait fait quelque exploit
d'une importance extréme ,
Vn autrepeut me l'expliquers
Mais un autre que vous, du moins
Sans me choquer ,
Nepeut me dire , je vous aime.
C'est par vous que ces motsfont pourmoypleins d'appas.
Cependant que faut-il de vous que je soupçonne ? 1
Sijevous tens lamain, vous ne la baiſezpas ,
Quoyque vous ne foyez obſervé depersonne.
Ilſemble que toûjours timide, circonfpect ,
Vous estantdit Amant , vous n'ofiez leparoiſtre ,
24 LE MERCVRE
Etque chez vous l'Amour,quipar
tout fait le Maistre ,
Soit enchaînépar le respect.
Non,non, vous n'aimezpoint, j'en
ay la certitude ,
Iay voulu meflater en vain jufqu'à ce jour ;
L'aveuque je reçeus d'abord de
voſtre amour ,
Fut unedouceur d'habitude.
C'eſtſans vous laiſſer enflamer ,
Que vostre cœur quand il vous
plaiftfoûpire;
Et vous nesçavez pas aimer ,
Voussçavezseulement le dire.
Ces Vers que le Vicomte auroit trouvez jolis ſur toute autre matiere , luy déplûrent fur celle- cy. Il eſtoit déja de méchante
GALANT. 25 méchante humeur. Ildit qu'il envoyeroit laRéponſe; &pour la rendrede la meſme maniere
qu'il avoit reçeu le Billet , il alla emprunterle ſecours d'un de ſes plus particuliers Amis.
Cequ'ilyeutde plaiſant , c'eſt que c'eſtoit celuy meſme qui avoit déja fait les Vers de la
Dame , & qui ayant appris toute fon Hiſtoire par le Vi- comte, fut ravy de trouver une occaſion ſi propre à ſe vanger de la fineſſe qu'elle luy avoit faite. Le Vicomte le pria de meſler quelque choſede mali- cieux dans cette Réponſe , &
de la faire aſſez piquante pour obliger la Dame àne fauhaiter jamais de le revoir. Il y con- ſentitd'autantplus volontiers,
que la Dame ſuy ayant caché,
C
26 LE MERCVRE
qu'elle euſt intereſt à l'affaire,
il ne devoit pas craindre de ſe broüiller avec elle,quandmef- me elle viendroit àdécouvrir
qu'il euſt fait les Vers. Il les ap- porta une heure apres au Vi- comte, qui les envoya dés le jour meſme. Ils eftoientunpeu cavaliers , comme vous l'allez
voir par leur lecture.
C
E n'est pas d'aujourd'huy qu'en Chevalier courtois
Ien conte aux Belles d'importance
Maisilfaitmalfeur quelquefois Mefaire une agreable avance
Surla trop credule esperance ,
Que desemblablespaffe-droits M'obligerontà la conſtance.
Moncœur às'engagerjamais ne Se résout,
GALANT. 27
Et des plus doux attraitsfut la Belle affortie Qui croit tenter mon humble
modestie ,
Quadma coplaisance est àbout,
I'aime mieux quitter lapartie,
Quede risquer àgagnertout.
Apparemment la Dame ſe le tint pourdit , du moins elle dût connoiſtre par là que le Vicomte n'avoit aucune eftimepour elle.Ils neſe ſont point veusdepuis ce temps-là; &je tiens les particularitez de l'Hi- ſtoire de celuy qui a fait les
Vers
arrivé depuis peu à Male Vi- comte de *** Ie ne ſçay ſi vous le connoiſſez. Il eſt naturellement Galant , & il a peine à
voir une Femme aymable fans luydire des douceurs , mais il eſt délicat ſur l'engagement,&
pour le toucher ilne fuffit pas
B
#4 LE MERCVRE
toûjours d'eſtre Belle. Il y a
quelque temps que parmy des Dames de fa connoiſſance
qu'il rencontra aux Thuille- ries, il en vit une dontla beauté
le ſurprit. Il demandaqui elle eſtoit , entra en converfarion
avec elle, luy dit d'obligeantes folies , & luy rendit Viſite le lendemain. La Damele reçeut auſſi favorablementqu'elle l'a-- voit écouté aux Thuilleries.
LeVicomte fait figure dans le beau monde , &elle n'euſt pas eſtéfachéequ'on l'euſt crûde ſes Soûpirans. Il eut quelque affiduité pour elle,&il ne la vit pas longtemps ſans connoiſtre qu'il eſtoit aimé ; mais toute belle qu'elle eft,elle n'eûtpoint pour luy ce que je n'ay quoy
qui pique : Ses manieres luy
GALANT. 15 deplurent ; il luy trouva une fuffiſance inconfiderée , un efprit mal tourné , quoy qu'elle ne foit pas fans eſprit; &com- me il ceſſa de luy dire qu'il l'aimoit dés laquatrième Vifi- re, il eut abſolument ceffé de
la voir , ſans une jeune Parente qu'il rencõtra chez elle, & qui futtout-à-faitſelon fon cœur.
Elle n'eſtoit pas fi belleque la Dame,mais elle reparoit cede- faut par des agrémensquipour un Home de fon gouft étoient
bien plus touchas que la Beau- té. Elle ne diſoit rienqui ne fut juſte & fpirituel , c'eſtoit une maniere aiſee en toutes choſes , pointde contrainte , point d'affectation , Elle chantoit
comme un Ange, & toute fa Perſonne plût tellement au
B 2
16 LE MERCVRE
Vicomte , que ce ne fut que pour elle ſeule qu'il continua ſes affiduitez où il la voyoit.
Comme elle ne le pouvoit re- cevoir chez elle , il ſe mit affez
bien dans ſon eſpritpour ſça- voir quand elle devoit rendre Viſite à ſa Parente , & fi elle
n'y pouvoit venir de trois jours , il paffoit auffi trois jours ſans yvenir. Ce manque d'em-.
preſſement n'accommodoit point la Dame , qui s'eſtoit laiffée prendre tout debon au merite du Vicomte. Elle crût
quele tropde fierté qu'elle luy marquoit en eſtoit la cauſe ,&
refolut de s'humanifer pour le mettre avec elle dans une liaifondont il ne luy fuſt pas per- mis de ſe dédire. Elle commença par de petites avances
GALANT. 17
flateuſes qui jetterent le Vi- comtedans un nouvel embarras . Ce n'eſt pas qu'il ſoit in- fenfible aux faveurs des Belles , au contraire il n'y a rien qu'il ne faffe pour s'en rendre digne , mais il veut aimerpour cela , & à moins que cetaffai- ſonnement ne s'y trouve , les faveurs ne font rien pour luy.. Ainſi quand il avoit le malد
ſe rencontrerſeulavec EU
YO
1803
heurde la Dame, il ne manquoit
mais à luy parler de Cam bray ou de ſaint Omer
Elle avoit beau l'interrompre pour tournerlediſcours fur les
affaires du cœur , il revenoit
toûjours àquelque attaque de
Demy-lune; & fi la Dame ſe
montroir quelquefois un peu trop obligeante pour luy , il
:
B 3
18 LE MERCVRE
recevoit cela avec une modeſtie qui la chagrinoit encor plus que les Contes de Guerre qu'il luy faiſoit. Cependant la belle humeur où il ſe mettoit
ſi toſt qu'il voyoit entrer l'ai- mable Parente , cauſa un defordre auquel il n'y eut plus moyen de remedier. LaDame ouvrit le yeux , obſerva le Vicomte , connut une partie de ce qu'il avoitdans le cœur, &
entra un jour dans un fi fu- rieux tranſport de jaloufie contre ſa Parente , apres qu'il les eut quittées , qu'elle luy defendit ſa Maiſon. Le Vicomte qui n'en eſtoit point averty,
fut furpris de ne la point voir le lendemain au rendez-vous
qu'elle luy avoit donné ; il y
retourna inutilement les deux
jours ſuivans , & ne ſcachant
GALANT. 19
que s'imaginer de ce change- ment ,il chercha l'occaſionde
luyparler chez une Dame où il ſçeut qu'elle alloit affez fou- vent. Cefut là que cette aima- blePerſonneluy apprit l'inful- te qu'on luy avoit faite pour luy. Il en eut un chagrin in- concevable , & luy ayant juré qu'il ne reverroit jamais fapeu touchante Parente , il reſvoit
chez luy aux moyens qu'il devoit tenir pour la rupture ,
quand on luy en apporta un Billet. La Dame s'eſtoit aviſée
de ſe vouloir plaindre de ſa froideur ; mais comme elle
cherchoit toûjours plus à luy plairequ'àle facher , elle crût quepourne le pas effaroucher par ſes reproches , il falloit du moins les rendre agreables par leur maniere ; & s'imaginant
20 LE MERCVRE
que les Vers autorifoient ceux quiaiment à s'expliquer plus librement que la Profe , elle s'eſtoit addreſſée àun Homme
qui la voyoit quelquefois &
qui en faiſoit d'aſſez paflables.. Toutfut miſtere pour luy; Elle luy dit ſeulement les choſes dont on ſe plaignoit , & il fal- lut qu'il fiſt les Vers ſans ſca-- voirny à quiils devoienteſtre envoyez, ny quiestoit laDa- me qui avoitſujetde ſe plain- dre. Les voicy tels que leVi- comte les reçeut..
V
Ous m'avez dit que vous
maimez,
Et je vous l'ay d'abord ory dire
avecjoye
Mais que voulez-vous quej'en
croye,
Sivous neme le confirmez..?
GALANT. 21
YON
Lalangue est quelque chose,&de Son témoignage Lecharme est doux àqui l'attend;
Mais croyez- vous que pour
estre content ,
Il nefaille rien davantage?
Ce n'est pas tout dedire , ilfaut
estre empressé Aconvaincre les Gens de cequ'on
leur proteste ;
Etquandla langue acomencé
C'est au cœuràfaire le reste.
Il est centpetitsfoins qu'unEsprit complaifant
Trouve à faire valoir quand l'amour est extréme ;
Et c'eſt ſouvent enſe taiſant,
Qu'onditplusfortement qu'on
aime.
22 LE MERCVRE
Des regards enflamez, un foûrive
flateur ,
Font aux Amans entendre des
• merveilles ;
Et j'amcmieux ce quife ditau
cœur ,
Quece qu'onditpour les oreilles..
Tout doit tendre àdonner des
preuves defafoy;
Lereste ,puresbagatelles..
Lors que vous me voyez , le grand
ragoustpour moy ,
Quevousmecontiez des nouvelles!
Dites-moy mille fois que charmé demevoir,
Vous ne trouvezque moy d'aima- blefur laterre ;
Aquoybon meparler de combats
°uerre ,
GALANT. 23 Quandj'ay de vous autre chose à
Sçavoir?
Qu'on ait fait quelque exploit
d'une importance extréme ,
Vn autrepeut me l'expliquers
Mais un autre que vous, du moins
Sans me choquer ,
Nepeut me dire , je vous aime.
C'est par vous que ces motsfont pourmoypleins d'appas.
Cependant que faut-il de vous que je soupçonne ? 1
Sijevous tens lamain, vous ne la baiſezpas ,
Quoyque vous ne foyez obſervé depersonne.
Ilſemble que toûjours timide, circonfpect ,
Vous estantdit Amant , vous n'ofiez leparoiſtre ,
24 LE MERCVRE
Etque chez vous l'Amour,quipar
tout fait le Maistre ,
Soit enchaînépar le respect.
Non,non, vous n'aimezpoint, j'en
ay la certitude ,
Iay voulu meflater en vain jufqu'à ce jour ;
L'aveuque je reçeus d'abord de
voſtre amour ,
Fut unedouceur d'habitude.
C'eſtſans vous laiſſer enflamer ,
Que vostre cœur quand il vous
plaiftfoûpire;
Et vous nesçavez pas aimer ,
Voussçavezseulement le dire.
Ces Vers que le Vicomte auroit trouvez jolis ſur toute autre matiere , luy déplûrent fur celle- cy. Il eſtoit déja de méchante
GALANT. 25 méchante humeur. Ildit qu'il envoyeroit laRéponſe; &pour la rendrede la meſme maniere
qu'il avoit reçeu le Billet , il alla emprunterle ſecours d'un de ſes plus particuliers Amis.
Cequ'ilyeutde plaiſant , c'eſt que c'eſtoit celuy meſme qui avoit déja fait les Vers de la
Dame , & qui ayant appris toute fon Hiſtoire par le Vi- comte, fut ravy de trouver une occaſion ſi propre à ſe vanger de la fineſſe qu'elle luy avoit faite. Le Vicomte le pria de meſler quelque choſede mali- cieux dans cette Réponſe , &
de la faire aſſez piquante pour obliger la Dame àne fauhaiter jamais de le revoir. Il y con- ſentitd'autantplus volontiers,
que la Dame ſuy ayant caché,
C
26 LE MERCVRE
qu'elle euſt intereſt à l'affaire,
il ne devoit pas craindre de ſe broüiller avec elle,quandmef- me elle viendroit àdécouvrir
qu'il euſt fait les Vers. Il les ap- porta une heure apres au Vi- comte, qui les envoya dés le jour meſme. Ils eftoientunpeu cavaliers , comme vous l'allez
voir par leur lecture.
C
E n'est pas d'aujourd'huy qu'en Chevalier courtois
Ien conte aux Belles d'importance
Maisilfaitmalfeur quelquefois Mefaire une agreable avance
Surla trop credule esperance ,
Que desemblablespaffe-droits M'obligerontà la conſtance.
Moncœur às'engagerjamais ne Se résout,
GALANT. 27
Et des plus doux attraitsfut la Belle affortie Qui croit tenter mon humble
modestie ,
Quadma coplaisance est àbout,
I'aime mieux quitter lapartie,
Quede risquer àgagnertout.
Apparemment la Dame ſe le tint pourdit , du moins elle dût connoiſtre par là que le Vicomte n'avoit aucune eftimepour elle.Ils neſe ſont point veusdepuis ce temps-là; &je tiens les particularitez de l'Hi- ſtoire de celuy qui a fait les
Vers
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Résumé : Avanture de Monsieur le Vicomte de. [titre d'après la table]
Le texte raconte l'histoire du vicomte de ***, un homme galant mais prudent en matière d'engagement amoureux. Lors d'une rencontre aux Tuileries, il entame une relation avec une dame, mais finit par être déçu par son comportement et son esprit. Cependant, il continue de lui rendre visite en raison de la présence d'une jeune parente de la dame, qui possède des qualités plus attrayantes pour lui. La dame, remarquant l'attitude distante du vicomte, tente de se rapprocher de lui par des avances flatteuses. Cependant, il reste indifférent, préférant discuter de sujets neutres plutôt que d'amour. La situation se complique lorsque la dame, jalouse de la parente, interdit à cette dernière de revenir chez elle. Le vicomte, ignorant la raison de ce changement, cherche à comprendre et apprend la vérité de la parente. La dame envoie ensuite des vers au vicomte pour se plaindre de sa froideur, mais ceux-ci déplaisent au vicomte. Il décide de répondre de manière piquante, avec l'aide d'un ami qui avait déjà écrit les vers pour la dame. La réponse du vicomte est suffisamment claire pour que la dame comprenne qu'il n'a aucune estime pour elle. Depuis cet échange, ils ne se sont plus revus.
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3
p. 306-311
MITIN, CHAT DE Mlle BOQUET, A GRISETTE.
Début :
Grisette, vous faites du bruit, [...]
Mots clefs :
Bruit, Amour, Souris, Chat, Maîtresse, Galant
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texteReconnaissance textuelle : MITIN, CHAT DE Mlle BOQUET, A GRISETTE.
MITIfTNl)
CHAT DE MlleBOQUET,
A GRISETTE.
G7?!f'tte,Vousfaitesdubruit,
Non de en bruit quefontd>'.r£tlan
Les AU:-'-testropamoureuses,-
C'esi' un bruitquelagloire fuity
Et quefont
en tout temps prétieuses. les Chattes
o bruit eft*tenujufqt:à moy,
-
Il a
troublé masolitude;
l'e yiyo/i libre, exempt de l'amoureuse
loy,
Etjefinsde l'inquiétude.
lime revient de tous costez
gvcyous avez cent raresqualitez
On dit que vous avezle regard doux
(.?" tendre,
et quepour enfaire comprendre
La charmantedouceur, (JF le brillant
éclat,
Vous n),¡)?e'{plU desyeux de Chat.
On dit quela Nature adroite Cg- bienfaisante,
Vous afaitdesa main uneRobe luisante
D'unpetitgris beaucoupplusfin
Que lepetitgris deLapin ;
gue vous ¡¡,,"'e'{ dYeC cent tours d14.
dresse
Chasser lesplusfâcheux ennuis,
Faire des jours heureux, d'agreables nuits
A vostresçavante Maistresse.
On vous voit quelquefoisd'un manege
leger
Sauter, bondir, Cg, voltiger,
Et quelquefois engalante Minete
Vous drejprsur vos piedspour atteindre au Miroir,
Trendreplaisir à vousy voir, Tonfaltervos traitsen illustre Co1
quette,
En Chatted'importance, nonpas en Grisette.
Vousn'aVe^ rien de brutalvde bas.
On ne vous vit jamaissoüiller v os
pates
Innocentes (y* délicates,
Dusangdes Sourisvdes Rats.
En amour vous "t'{ les plusb:!L-$
manieres ;
VousriaUe^pointpar des crisscandaleux
Promenersur les toits la honte de vos
f-u*,
Ny vous livreraux Matous des Gouttieres.
Par un tendre miolement
Vous expliquez vostre tourment,
Etvoussçavezsibien, dans l'ardeur
qui vousprejje
Touchervostre illustre Maiflro/fi,
Qu'elleprendsoin de vosplaifîrs*
Etd'un digneGalantrégalevos desirs.
J'en,pourrois dire davantage
Sur le bruitqu'onfait tous lesjours
De yos charmans appas de yos tendres
amours;
On n'endit que trop, dontj'enrage.
l'enrage de bon cœur, Grisette, quand
jevoy
Tant d'appas tant d'amour, qui ne
sontpas pour moy.
Je sensque le bruit quevousfaites
Allume dans mon cœur des passions
secretes,
Que dans tout lePaïsdesplus tendres
Matous
Il Nulle autre n'allume que vous.
Mais il est temps évidenceenfin de mettre en
Et m':'s talens v mes exploits.
JWrfolitude -9^monsïlence
M'ont oflc- jttfyu'icy l'honneur de
"ro/lr!: choix.
Ilfaut vousfaire ma peinture,
J-^OUJ dire que je suis un Chat des
mieux appris;
C'esttrop languirdasune vie obscure;
Et comme en la nuit tous Chats
sontgris, ilfautmettre aujour mafigure.
J'ay la mine areî. haute, C~ l'airfort
glorieux;
Tantd'eclat brille dans mes yeux,
Qu'onprendmes ardentesprunelles
Pour des Astres ou des Chandelles.
Je ne suis pointsujet aux facheux accidens
Où tombentles Chatsimprudens,
Ma conduite n'a rien de brutal, de
sauvage,
Et je nefis jamais aucun mauvais
usage
De mesgriffes, ny de mesdents,
Quoy que mon sérieux marque trop
dsfaZ*JP>
Et me donne tout l'aird'unsevere
Docteur,
Quandilfautplaire à ma Maistresse,
Jesuis badin,jesuis flateur,
Je la baise,je la (Arejft,
Etlaplus enjoüéevbrillatejeunesse
L'est bien moins que ma belle humeur.
Sf\'e{-"faits de quel air discretv
raisonnable
J'ay mapart dans un bon Repas ?
J'apuye adroitemetma patesurles bras
De ceux quisont assis à table.
Si leurfaim est inéxorable,
Mafaim neserebutepas,
Et d'un air toujours agreable
Je tire du moins charitable
Lesmorceauxlesplus délicats.
/<,uoJ que je fois servy d'une main
liberale, e) Et que jesois un Chat des mieux
nourris,
Je chasse d'une ardeurqui n'eutjamais
d'égale;
JSLUIMatou mieux que moy ne chasse
dans Paris,
Et je prétens qu'un jour mon amour
"fOus régale
D'unebécatomhe de Souris.
CHAT DE MlleBOQUET,
A GRISETTE.
G7?!f'tte,Vousfaitesdubruit,
Non de en bruit quefontd>'.r£tlan
Les AU:-'-testropamoureuses,-
C'esi' un bruitquelagloire fuity
Et quefont
en tout temps prétieuses. les Chattes
o bruit eft*tenujufqt:à moy,
-
Il a
troublé masolitude;
l'e yiyo/i libre, exempt de l'amoureuse
loy,
Etjefinsde l'inquiétude.
lime revient de tous costez
gvcyous avez cent raresqualitez
On dit que vous avezle regard doux
(.?" tendre,
et quepour enfaire comprendre
La charmantedouceur, (JF le brillant
éclat,
Vous n),¡)?e'{plU desyeux de Chat.
On dit quela Nature adroite Cg- bienfaisante,
Vous afaitdesa main uneRobe luisante
D'unpetitgris beaucoupplusfin
Que lepetitgris deLapin ;
gue vous ¡¡,,"'e'{ dYeC cent tours d14.
dresse
Chasser lesplusfâcheux ennuis,
Faire des jours heureux, d'agreables nuits
A vostresçavante Maistresse.
On vous voit quelquefoisd'un manege
leger
Sauter, bondir, Cg, voltiger,
Et quelquefois engalante Minete
Vous drejprsur vos piedspour atteindre au Miroir,
Trendreplaisir à vousy voir, Tonfaltervos traitsen illustre Co1
quette,
En Chatted'importance, nonpas en Grisette.
Vousn'aVe^ rien de brutalvde bas.
On ne vous vit jamaissoüiller v os
pates
Innocentes (y* délicates,
Dusangdes Sourisvdes Rats.
En amour vous "t'{ les plusb:!L-$
manieres ;
VousriaUe^pointpar des crisscandaleux
Promenersur les toits la honte de vos
f-u*,
Ny vous livreraux Matous des Gouttieres.
Par un tendre miolement
Vous expliquez vostre tourment,
Etvoussçavezsibien, dans l'ardeur
qui vousprejje
Touchervostre illustre Maiflro/fi,
Qu'elleprendsoin de vosplaifîrs*
Etd'un digneGalantrégalevos desirs.
J'en,pourrois dire davantage
Sur le bruitqu'onfait tous lesjours
De yos charmans appas de yos tendres
amours;
On n'endit que trop, dontj'enrage.
l'enrage de bon cœur, Grisette, quand
jevoy
Tant d'appas tant d'amour, qui ne
sontpas pour moy.
Je sensque le bruit quevousfaites
Allume dans mon cœur des passions
secretes,
Que dans tout lePaïsdesplus tendres
Matous
Il Nulle autre n'allume que vous.
Mais il est temps évidenceenfin de mettre en
Et m':'s talens v mes exploits.
JWrfolitude -9^monsïlence
M'ont oflc- jttfyu'icy l'honneur de
"ro/lr!: choix.
Ilfaut vousfaire ma peinture,
J-^OUJ dire que je suis un Chat des
mieux appris;
C'esttrop languirdasune vie obscure;
Et comme en la nuit tous Chats
sontgris, ilfautmettre aujour mafigure.
J'ay la mine areî. haute, C~ l'airfort
glorieux;
Tantd'eclat brille dans mes yeux,
Qu'onprendmes ardentesprunelles
Pour des Astres ou des Chandelles.
Je ne suis pointsujet aux facheux accidens
Où tombentles Chatsimprudens,
Ma conduite n'a rien de brutal, de
sauvage,
Et je nefis jamais aucun mauvais
usage
De mesgriffes, ny de mesdents,
Quoy que mon sérieux marque trop
dsfaZ*JP>
Et me donne tout l'aird'unsevere
Docteur,
Quandilfautplaire à ma Maistresse,
Jesuis badin,jesuis flateur,
Je la baise,je la (Arejft,
Etlaplus enjoüéevbrillatejeunesse
L'est bien moins que ma belle humeur.
Sf\'e{-"faits de quel air discretv
raisonnable
J'ay mapart dans un bon Repas ?
J'apuye adroitemetma patesurles bras
De ceux quisont assis à table.
Si leurfaim est inéxorable,
Mafaim neserebutepas,
Et d'un air toujours agreable
Je tire du moins charitable
Lesmorceauxlesplus délicats.
/<,uoJ que je fois servy d'une main
liberale, e) Et que jesois un Chat des mieux
nourris,
Je chasse d'une ardeurqui n'eutjamais
d'égale;
JSLUIMatou mieux que moy ne chasse
dans Paris,
Et je prétens qu'un jour mon amour
"fOus régale
D'unebécatomhe de Souris.
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Résumé : MITIN, CHAT DE Mlle BOQUET, A GRISETTE.
La lettre est adressée par un chat à Grisette, une chatte reconnue pour ses nombreuses qualités. Le narrateur admire Grisette pour son regard doux et tendre, ainsi que pour sa robe grise fine et élégante. Il la décrit comme une compagne agréable, capable de chasser les ennuis et de rendre sa maîtresse heureuse. Grisette est également dépeinte comme une chatte raffinée, évitant les comportements brutaux et indécents, et utilisant des manières tendres et respectueuses en amour. Jaloux des attentions que Grisette reçoit, le narrateur décide de se révéler à elle. Il se décrit comme un chat bien élevé, avec une mine altière et des yeux brillants. Il vante sa conduite sage et son savoir-vivre, notamment lors des repas où il sait se comporter discrètement et obtenir les meilleurs morceaux. Il se présente aussi comme un chasseur exceptionnel, prétendant pouvoir offrir à Grisette une abondance de souris.
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4
p. 47-103
En quoy consiste l'Air du Monde, & la veritable Politesse.
Début :
Cette Question n'est pas facile à résoudre, puis que [...]
Mots clefs :
Air, Politesse, Monde, Homme, Air du monde, Galanterie, Caractère, Cour, Naturel, Habits, Je ne sais quoi, Galant, Grand air, Esprit, Plaire, Éclat, Belle, Hommes, Rois, Alexandre le Grand, Majesté, Peuples, Courage, Naissance, Province, Doux, Corps, Art
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texteReconnaissance textuelle : En quoy consiste l'Air du Monde, & la veritable Politesse.
cEtte queftion n'est: pas
facile à résoudre, puisque
ceux-mesmes qui se font polis
Par l'étude & par la convention,
& qui ont patte toute leur
vie à la Cour, ne conviennent
pas presscisement en quoy consiste
l'air du monde, &. la véritable
politesse. Il en est comme
duje-ne-sçay quoy. On levoit,
on le remarque, & on ne peut
dire ce que c'est. Mais il y a
cerre diférence, que l'air du
monde se communique & se
peut imiter, & le je-ne-sçayquoy
est inimitable, & ne se
peut prendre. L'un ce l'autre
font singuliers, &; ne se rencontrent
pas en toutes fortes de sujets.
Toutes les Nations en jugent
diféremment sélon leur
gout&leur inclination. Cependant
chacune dans ses maniérés;
est touchée du je-ne-scay-auoy,
& se forme une idée d'honnesteté
& de galanterie, qu'elle
appelle air du monde & véritable
politesse. Il n'y a que du plus:
ou du moins,sélon le Climat
qu'elle habite, son humeur &
ses coûturnes, qui pour estre
grossieres à l'égard des autres,
nelesont pas chez elle. On est
poly jusque dans les Terres Australes,
si nous en croyons l'Histoire
admirable,pour ne pas dire
fabuleuse.
fabuleuse, qu'on a faite des Sevarambes;
ce qui fait voir que
rien n'est plus naturel à l'Homme.
Mais plus on a de commerce
dans la societécivile, & plus on
a cet air & cette politesse. D'où
vient qu'on dit, ilsçait vivre,ila
veIl le monde, pour dire, c'est un
habile Homme,un galant Homme.
Ainsi par tout cù il y a quelquepolice
ou quelque especede
Gouvernement,il ya de l'air du
monde & de la véritable politesse.
Où il ya des Roys & des
1 Souverains, on y trouve des
Courtisans & desMinistres, qui
ne manquent ny d'adresse ny de
galanterie. Maisje doute si dans
lesRépubliques, cet air& cette
politesse se rencontrent au mesme
degré,&siRome& Athènes
ont esté aussi polies & aussi galantes
fous les Consuls & les
Aréopages, que fous les Roys
& lesEmpereurs; fous Solom
& Brutus, que fous César &
Alexandre.
Les Grecs ontestéextrémement
polis. Cependant sinous
en croyons Mde Balzac,les Romains
les surpasserent en politesse,
&laisserentleur Atticisme
bien loin derriere leur Urbanité.
C'estainsi que parle cet Autheur;
& cette politesse passa
du Sénat aux Ordres inférieurs,
& mesme jusqu'au Peuple.
Mais pour ne point faire d'injustice
aux Grecs, il dit dans un
autre endroit, qu'ils furent plus
polis & plus adroits à la Course
litàla Lute; &les Romains plus
propres au Commandement, &
plus entendus dans la Guerre.
Le grand air a plus esté de leur
caractere, soit que l'on examine
leur esprit & leur personnes.
Comme ils estoient grands en
tout, leur civilité n'avoir pas
moins de grandeur que de politesse.
Toutes leurs actions
avoient de la majesté. Tous
leurs sentimens estoient nobles
& relevez. Ils estoient accoutumez
à la veuë des grandes
choses. Ce n'estoient que triomphes
dans Rome, que Peuples
soûmis, que Roys vaincus &
traînez en Esclaves. Tout cela
les rendoit fiers,mais d'une fierté
modeste & polie, qui faisoit voir
leur Íàgelfe aussi grande que leur
courage. Qui doute que nos
François avec cette politessequi
leurest si naturelle, ne sefassent
pas un caractere de grandeur &
d'élévation, fous un Roy si
grand, & qui fait de si grandes
choses; fous un Regne aussi flonflant,
de aussiglorieux que le
sien?
On confond mal-à-propos,
ceme semble, ce grand air avec
l'air de qualité. Il y a de grands
Seigneurs qui font bien les honneurs
de leur naissance & de
leur personne, & qui ne peuvent*
attraper cet air& cette politesse
dont nous parlons. On en juge
mal à la Ville & dans la Province,
mais à la Cour on en sçait
faire lediscernement,&l'on n'y
pourroit souffrir cette Comtesse,
qui dans un Bal,voyant
dancer sa Fille de méchante
grace, luy crioit sans cesse Prenez,
donc, ma Fille, cet air de
qualité. Cette 'aff.?él:ation est
ridicule. Il faut que cet air soit
tout dans la Personne, c'est à
dire qu'il soit naturel. Un Berger
bien fait, peut avoir ce grand
air, & un grand Prince l'aura
souvent fort bas & fort médiocre.
On sçait l'Histoire de Philopémen
sur ce sujet, & combien
son peu de mine luy attira
de mépris malgré ses belles qualitez;
& quelque foin qu'il prist,
auraportdePlutarque, d'estre
armé &monté à l'avantage.
Alexandre, pour qui j'ay presque
autant de passion que cette
Femme de la Comédie des Visionnaires;
cet Aléxandre,dis-je
tout grand qu'il estoit du costé
de sonespri,de son courage,&
de sa fortune, n'avoir point ce
grand air; & lors que je le regarde
aupres de César, il faut
quej'avoue que ce n'estoit qu'un
petit Cavalier.Je sçay que Quinte-
Curse dit, qu'on ne pouvoit
l'envisager sans respect & sans
crainte; mais ce n'cft pas là ce
quej'appelle le grand air. Cette
qualité,ou plutost ceje-ne-fçayquoy,
cause feulement de l'admiration
& de l'estime. Il n'a
rien de terrible, son éclat est
doux & moderé, & bien plus
propre à se faire aimer, qu'à se
faire craindre. Ce grand air qui
accompagne par tout la Personne
qui en est revestuë, paroist
avec plusd'éclat en de certaines
occasions, à la Guerre,
dans les Assemblées. C'est là
où il brille avec majesté. C'est là
qu'il est necessaire, & qu'il rehausse
avantageusement la personne
du Prince. Pour estre un
Homme du grand air, il faut
estre un grandHomme, un
grand Génie. Un petit Homme,
unEsprit doux, est incapablede
ce caractere. Quand je dis un
Esprit doux, j'entens un Autheur,
un Blondin de Ruelle.
Maisquand jedis un grand
Homme, je n'entens pas un
Capitan, un Matamore. Tous
les Héros ne sont pas de belle
taiIle.- Si cela estoit, les Allemans
remporteraient en cette
rencontre sur tous- les autres
Peuples. Le grand air est donc,
selon i-nov,,àl'égard du Corps,
une belle & juste disposition de
toutes ses parties, qui consiste
dans le port & le geste de la Personne
; & àl'égard de l'Esprit
c'est une maniere noble & relevée
de penser & de dire les choses,
qui paroist dans les sentimens
& dans le discours; & pour
ce qui est de la politesse qu'on
joint si à propos dans cette Question,
c'est i*adouciuemenc fcc la
perfection de tous les deux; je
veux dire d'un Corps & d'un
Esprit bien fait," car sans elle il
en résulte un éclat difficile à
suporter, & qui blesse la veuë.
On sçait combien font incom.
modes & fatigans ces Gens du
grand air qui n'ont point de poiiceile,
& qui cherchent plutost
à éblouir qu'à plaire.
Les Provinciaux font consister
ce grand air dans la pompe
& la n(h{fe des Habits, dans
la majesté & le grand tourdu
stile, &par là ils se rendent ridicules
dans leurs habilkmens &
dans leurs conversations. Il est
vray que l'art de se bien mettre
& de bien dire les choses, donne
& inspire ce grand air; mais
c'est ce grand air qui fait paroître
les Habits & les paroles. Il donne du relief aux plus petites
choses, &sans luy avec les
plus beaux Habits & les plus
grands mots, on fut une fort
petitefigure, ou tout au plus un
personnage outré & ridicule;
mais peu de Gens s'y connoisfent.
On se laisse ébloüir à l'éclat
& au brillant des objets;
sans en examiner la juste valeur
mais on juge encor plus mal de
la politesse car ce n'est plus pas non ce grand ajustement dans
la Personne, cette grande exa- ctitude dans le discours, qui en sont le veritable caractere. De làvient cette fausse délicatesse
de Province, qui pense si mal de
tout, qui setient toûjours sur ses
gardes, & qui croit qu'il n'y a de que dans,
la propreté des Habits, dans le
stile fleury
,
d'estre bien mis,&
de sçavoir bien dire, d'avoir toujours
le Peigne & la Tabatière
à lamain. Ilyadesnégligences
quisont extrêmement polies, &
on peut dire que le secret d'estre
negligé bien à propos, soit dans;
sa personne, foit dans ses paroles,
est laveritable politesse. Et en
:eff.:t) les Italiens appellent ces
negligences de grands artifices;
.nlais c'est à la Cour, & non pas
dans la Province,qu'il faut chercher
cesecret. S'il y a icy quelque
politesse, &quelque peu de
cet air du monde, c'est là qu'on
en a le veritable usage.
Ce qu'on nomme aujourd'huy
air du monde &politesse, s'appelloit
autrefois avoir bon air,
faire les choses du bel air. Mais
Monsieur de laRoch.'foueaut,
en donne une définition plus
étenduë. Il dit que c'est une symétrie
dont onnesçait point
les regles
; un raport
secret
des
traits ensemble, & des traits
avec les couleurs, & avec l'air
de la Personne, & ce raport bon
ou mauvais, est ce qui fait que
les Personnes plaisent ou déplaisent.
Mademeiselle de Scudery
dit que c'est un Esprit naturel
qui fait que l'on est habile &
agreable. Mais-n'estce pas tomber
dans une autre Question?
car qu'estce que cet Esprit naturel?
Est ce cette heureuse
naissànce dont on parle tant?
ce gaudeant benenati desAnciens
,
Est-ce estre né coëffé? Ce feroic
toutcela, si avec l'art de plaire,
on avoit celuy d'estre heureux.
Mais trop de Gens heureux déplaisent,&
trop de Gens plaisent
qui font miserables.Qu'on en
die ce qu'on voudra, ces choses
ne rendent pas plus heureux; au
contraire je tiens que plus on
estpoly Se qu'on a de cet air du
monde, plus la miserce est dure &
insuportable, ence qu'on pa-
Iroill: moins à plaindre. Quelques-
autres ont dit que c'estla
science de laconversation, & le
dondeplaire dans les Compagnies
; mais je dirois encor de
plaire en quelque lieu qu'on se
rencontre, car un Homme bien
fait doit plaire par tour, & les
grandesAssembléès & les occasions
d'y paroître, sont rares.
L'Autheur des Converations
quejeciteray souvent ( carjene
puis prendre un meilleur Guide
sur cette matiere;) cet illustre - Chevalier dit que le bon air est
une agreable expression de l'action,
qui consiste à bien dire&
à bien faire ce que l'on dit & ce
que l'on fait. Il dlflre de l'agrément.
Celuy-cy est plus flateur
& plus infirmant IL va droit au
coeur, mais par une route secrete.
Celuy-là est plus de montre,
il est plus concerté & plus
dans l'ordre Enfin l'un charme,
l'autre se fait aimer. Mais ne
feroit-ce point encor une certaine
douceur & facilité de
moeurs qui s'accommode à tout
sans esclavage? qui n'aprouve
rien sans choix, & qui ne defaprouve
rien par dégoût? Ne
seroit-ce point enfin une maniere
agreable de se communiquer,
qui se prend de ceux qui l'ont,
&quilapratiquent? Carcetair
& cette politesse sont moins
pour nous que pour les autres,
& l'on ne s'en mettroit guère -
en peine, s'il n'y avoir ny grand
monde,ny Gens polis. Mais
Monsieur de Balzac en donne
une définition trop belle pour
l'oublier icy. Il dit que c'est un
certain éclat, & une certaine
lumiere qu'une heureuse naissance
répand sur le vi(-Q,c des
Hommes, & qui corr ge les de-
'sauts de la Nature avec avantage.
Elle rend beaux les plus
*laidsj & si elle n'attire pas dans
tous le respect & la vénération,
elle-leuracquiert du moins la
bienveillance &l'estimede ceux ,qui les voyent. Ce caractere,
adjoûte-t-il, ne se peut cacher,
& il fait toujours reconroitre
ceux qui le portent, parce que
rien n'est capable de l'effacer ny
de l'obscurcir. Tel parut Enée
lors qu'il aborda Didon.
Enée estoit brillant d'une vive clarté,
D'un Dieu plus que d'un Homme il
Avoit la beauté.
Et cette Reyne voulant exprimer
sa bonne mine, dit à sa
Soeur.
O ma Soeur, cjuEnée a de charmes,
Lorsqu'ilparoist dessousles armes! - Pour moy, je le voy danssesyeux,
Si mafoy ne me trompe, il etfforty des
Dieux. -
Virgile parle encor de la forte
en faveur du beau Sexe,lors qu'il
fait lePortrait d'Iris fous la figure
de Beroé.
L'Epouse de Doricle est modeste &
charmante,
Mais remarquez, biensa beauté
Queses yeux qontbrillans!qui'lsont
-
depureté'
J~OMhaleine est douce, &sa voix
ra'lliJfanter
Etque lors 'luelle'march'eJ elle a de -
malefté!
Quand Didon entre dans le
Temple, le Poëte ne se contentepas
delacomparer à Diane,
il adjoûte qu'elle surpasse
toutes les Déesses.
Proyèz.-,Vous Didon qui s'avancé,
TelleDianeavecsesNymphes danèi,
Mais cette Reyne a bien plus de
beauteiL,
Elle efface enmarchattoutes lesDettes
Etlors que Vénus quitte-Enée.
a qui elle s'estoit apparue fous
uneautre figure, il dit que son
air & sa démarche luy firent
connoistre la Déesse.
Quoyqu'à lefuir Vénuss'empresse,
du marcherseulement il connut la
Déesse.
J'ay emprunté tous ces Portraits
de Virgile, parce qu'on
ne peut tirer que de bonnes Copies
d'un si excellent Original.
Il y a des Gens à qui cetair &
cette politesse font si naturels,
qu'ils semblentestre nez pour la
Cour & le grand monde. Ce
sontdeces belles Ames à qui la
Nature donne de beaux corps
& de nobles inclinations; & lors
que la fortune leur est favorable,
elles font capables de toutes
choies. Cela se remarque
chez de certains Peuples & dans
quelques unes de nos Provinces,
où le vulgaire mesme est naturellement
civil & poly. Les remîmes
font plus susceptibles de
cet air du monde que les Hommes.
Elles seconnoissent mieux
en politesse & en galanterie, elles
rafinent sur ce sujet, & elles
nous en fontleçon. La Nature
leur a donné cetavantage. Elles
s'attachent à plaire dés leur ensance
, comme à la feule chose
qui peut les rendre recommandables,
& leur donne quelque
mérite au dessus des Hommes.
Quoy qu'il en soit, on ne peut
estreny poly, ny galant,sansle
commerce des Femmes. On
peut estre juste, sage & docte
sans elles, avoir du courage, de
l'honneur & de la probité; mais
ce sont elles qui inspirentla dou-
.GCUr, la civilité, la complaisance,
la délicatesse, le bon goût,
& enfin tout ce qui peut faire
un honneste Homme. Et la raiion
de cela, c'est qu'on agit
plus rondement avec les Hommes.
On amoins d'égard les uns
pour les autres; mais cerespect
que la coûtume a introduit pour
le beau Sexe, fait qu'on observe
bien plus de formalitez avec les
Femmes. Les Hommessonttoûjours
rupres d'elles dans une certaine
bienséance, qui est le véri- tablecaracteredela politesse &
de la galanterie. Je çay bon gré
à M Costard,d'avoir fait une
Déesse de cette derniere. Puis
que les Femmes nous rendent
galands,necragnons pas de C'lcrisser
à cette Divinité pour
nous la rendre favorable. Le
culte n'en est pas dangereux,&
on peut la servir sans idolâtrie.
L'Amour que l'on appréhende
tant, en est plus éloigné qu'on
ne pense. Ce qui le trouve le
moins dans la galanterie, c'est
de l'amour, dit l'Autheur des
Refléxions.Maisàtouthazard
un peu d'amour est necessaire
pour faire un galant Homme,
& il n'y a personne qui ne le
veuille bienestreà ce prix.
Vousappellez, à tort le beau Sexe trompeur,
On neperd jamais rien pouraimer une
Belle;
Quellefoitrigoureuse, inconstante,
infidelle,
Consolez, vous de ce malheur,
Sivousavez,apprisa>la're,
Cen'estas unegrande affaire,
Quepour estre bienfait, il en consteson
'oe/l,r.
Ce que dans le monde on appelle
un honneste Homme, dit
Madame deVildieu, fait gloire
d'estre galant,&favorisé desDames.
Ellessçavent l'art de plaire
& de se faire aimer, mais elles
veulent qu'on plaise, & qu'on
se rende aimable.Tout le secret
est de bien chowr, & de
tomberen bonne main. Je plains
unjeune Homme qui s'attache
aupres d'une Femme sansesprit
&. sans mérite;il est toujours
mal recompensé de son temps &
de sa peine. Mais d'autre cofté"
les Femmesspirituelles & sçavantes
font rarement propres à
la belle galanterie. Leur cara-
<£terc est trop romanesque; ce
qui me fait croire que celles qui
n'ontqu'un esprit naturel avec
un grand usage du monde, &
quifont également éloignées de
la coqueterie& de l'air prétieux,
-
font plus capables de faire un
galant Homme.
Quoy que les belles Personnes
ayentplusdedisposition que les
autres pour l'air du monde &
la veritable politesse, il y en a
qui n'ont aucun air
,
& souvent
de médiocres Beautez ont en
cela degrands avantages. C'est
que l'esprity contribuë
,
& je
ne sçay quel agrément naturel
qui ne résulte pas de la beaute,
mais de la symetrie du corps,
& du tempérament de la personne.
J'lty connu une Femme
qui estoit en tout d'un mérite
fort mediocre; neantmoins par
habitude ou autrement, elle
avoit un certain air quila fit regarder
dans le monde, &insensiblement
elle s'acquit la réputation
d'estre une Femme bien
faire ; & tout cela consistoit à
placer ses bras, & a avancer sa
gorge d'une certaine maniere,
& à dire les choses d'un ton mignon
& radoucy. Elle sçavoit
cinq ou ux Complimens avec
autant de petites raisons, qu'-
elle appliquaitàtout, &: qu'elle
ne craignoit point d'uleràforce
de s'en servir. Ceux qui ne la
voyoient qu'en passant, en estoient
charmez
; mais ceux qui
la voyoient souvent, ne pouvoient
comprendre eu estoit le
- charme, car cet air du monde
n'est souvent qu'une certaine
routine où l'on ne trouve aucun
fond
fond d'esprit &. de mérite. Il y
a mesme tant de foiblesse & de
badinerie, que je nem'étonne
pas si les Gens bien sensez se
récrient si fortement là-dessus.
Une faussepolitesse & un air contraint
,
dégoûtent plus qu'un
air simple de des façons grofsiereres.
Icyon pardonne à la
Nature sans art, & là on ne
peut pardonne à l'art sans la
Nature,car il choque du moment
qu'il est visible. Cet air
affecté est le mesme que l'air
prétieux, dont il y a de si bonnes
Copies dans les Prétieuses
Ridicules,Se dans le Misantrope
de Moliere. Ce font des Marquis
dont tout le mérite est dans
leurs Perruques & dans leurs
Canons.
-
Ils sçavent le bel air
des choses, & comme Gens de
qualité ils sçaventtout sans avoir
rien appris, dit Mascarille.
Cette affectation gaste fort
les jeunes Gens qui sont peu
de temps à la Cour. Ils y prennent
de faux airs, & desfaçons
de parler par où on lesconnoist
toute leurvie. Il n'y arienqu'on
doive pluséviter que lesmots
nouveaux,&même quelques uns
quisont en usage, mais quiont
quelque choie de trop fltiolilier.
Cela sent l'Enseigne, & fait rf..
connoistre les Gens. Maisil yen
a qui croyent qu'on ne paroist
dans laconversation que par ce
moyen. Cobiencemot, à l'heure
qu'il est, a-t-il fait de bruit dans la
Province?ONkefouroit
tout, & on en revenoit toujours
à l'heure qu'il est. Il vint il y a
quelque temps en Normandie,
une Dame que son mérite &
toute sa vie qu'ellepasse à la
Cour,rendent fort recommandable.
Un jour on luy proposa
unePartie d'Hombre,& elle répondit
pour s'en défendre, qu'-
elle n'aimoit point ceJeu, parce
qu'elle estoit déjà trop colet
monté, voulant dire qu'elle estoit
trop vieille. Ce mot fut recueillysoigneusement
du petit
nombre choisy qui avoit l'honneur
de l'approcher ; & depuis
ce temps-là,onn'entendit plus
que Colet monté. On l'appliquoit
à tout sans raison, & sans
savoir ce qu'il vouloit dire.
Enfin lors qu'il vient quelque
grand Seigneur en Province.
c'est àqui prendra ses manières,
mais ceux qui ont du bon sens,
&, l'esprit solide, se prennent
garde de pareilles afectations,
& ne s'entestent pas d'un air
quiest dangereux pour les Provinciaux.
On peut estre un honnefte
Homme, un Homme bien
fait, sans estre un Homme de
Cour; & ce seroit grand pitié.
si tous les Provinciaux devenoient
Courtisans. Qu'ils lisent
l'H(Jnnejle Homme deFaret, ou
le Parfait Courtisan du Coulet
Castiliogue,pour y apprendre
à estre civils & honnestes, mais
non pas je-nescay -quelle maniere)
& quelle rauile galanterie
, qui n'est bonne qu'à les
rendre ridicules. Parce qu'on
leur a dit que les Gens de Cour
& du grand monde ne font point
façonniers, ils font libres & familiers
jusques à l'impertinence
& à la malhonnesteté. Leshonnettes
Gens du Siecle passé es,
toient esclaves de leurs cerémonies;
mais ceux d'aujourd'huy
le pourroient bien devenir, par
la familiarité de ceux qui les
imitent. La contrainte d'autrefois
estoit insuportable, mais on
commence à éprouver que la
liberté d'aprésent est bien incommode
; car pour deux ou
trois qui en usent bien, il s'en
trouve vingt qui en usent mal.
De plus, cette liberté que nous
chérissons toujours, n'est-elle
point captive lors que nous nous
soûmettons si volontiers au ca,
price de ces Esprits familiers,
J'appelle ainsi ces jeunes Etourdis,
qui prétextent leur emportement
d'une honnestefamiliarité.
N'en sommes-nous point
esclaves, lors que noussouffrons
avec tant de patience, qu'ils nous
déclarent leurs sentimens &
leurs inclinations; & ne vaudroit-
il pas mieux essuyer cinquante
Complimens de Nervese,
que l'Inpromptu de quelque
fou de Marquis? Mais revenons
de cette petite digression
qui n'estpeut-estre pas hors du
fujer.
Cet air du monde & cette politesse
change comme toutes les
autres choses. On l'étudie plusieurs
années, & on n'a pas le
temps d'en profiter. Les Polis
du Siècle passé fèroient grossiers
lx. à la vieille mode dans celuycy.
Chaque Regne, chaque
Cour, a son air, sa politesse, sa
galanterie. Les vieux Courtisans
ne sont pas moins distinguez
par leurs façons, que par leurs
habits;& les jeunes en changent
tous les jours. Combien demodes
nouvelles, de figures & de
postures dans le geste, dans les
habillemens, dans la démarche,
& dans toute la Personne de
ceux qui se piquent d'avoir ces
qualitez, & qui prennent de
grands airs, comme ils parlent!
Un galant Homme disoitunjour
surcesujet, queles Suivantesde
sa Femme prenoient tous les
ans ses vieilles grâces. Il appel- iioi-cainnrcrsagremensnouveaux
quichangent sans ce de à la
Cour, & qui font la plus grande
occupation des Cavaliers & des
Dames. Mais ce quiest admirable,
cet air est si délicat & si
subtil, qu'il se dissipe & se corrompt
dans la Province, pour
peu qu'on y séjourne. Bien plus,
il y en a qui le perdent en changeant
d'Habit. Il n'en est pas
tout-à-fait ainsi de la politesse.
Comme elle est plus fondée sur
les mcolirs, & qu'elle rende principalement
dans l'esprit, elle
demeure toujours en ceux qui
l'ont naturellelnent, ou qui en
ont fait une habitude. Ce n'est
pas qu'il n'y arrive du changefilent)
car enfin, les Peuples les
plus polis, deviennent dans la
fuite des temps, rudes & barbares.
Il s'en faut bien que les
Grecs d'aujourd'huy & les Italiens
ne possedentl'ancienne
politesse d'Athenes, & l'Urbanité
de Rome. Ainsi un vieux
Courtisan devroit se consoler de
n'estre pluspoly. La qualité de
galant Homme, dit le Maréchal
de Clérambaut, passe comme
une Fleur, ou comme un Songe.
On est quinze ou vingt ans à le
devenir, & tout d'un coup ce
galant Homme est le rebut& le
mépris de ceux-mesme qui l'admiroientauparavant.
Mais c'est
un des entestemens de la Cour
d'estre toujours galanc;Sec'en:
pourquoy l'on y veut paroistre.
toujours jeune.
Les Gens deCour conserventl'air
du monde jusqu'au Tombeau
, ou du moins l'esprit du
monde;car il ne leur en demeure
que l'inclination apres que
l'âge & les affaires les en ont
éloignez. Je connois une Marquise,
à qui une vieillesse de quatre-
vingts ans, & un long féjour
à la Campagne, n'ont pû
faire perdre la curiosité de la
Mode Se dés Nouvelles. Elle
s'habille encor comme uneFille
de quinze ans, & se fait lire la
Gazette regulierement toutes
les semaines. C'estun Original
dans sa Province, &on la regarde
comme un Trésor de la vieille
Cour. Cependant il faut avoüer
qu'on peut conserver l'air du
monde & la véritable politesse
malgré le cours des années, Se
le séjour de la Province, quand
ona uneheureusenaissance, l'es.
prit droit &. juste, qu'on a commencé
de jeune âge à paroistre
dans le monde, qu'on s'est formé
sur de bons modelles, &que
le bon sens & le jugement reglent
nôtre conduite. Lors qu'un
Homme& une Femme de Cour
font faits de la forte, c'est un
grand charme que leur personne
& leur conversation.C'est
là qu'on trouve cette justesse de
pensées & d'expressions, cette
noblessede sentimens, cette penétration
d'esprit, ce juste discernement
, ce tour fin & délicat,
cette maniere aisée de dire
les choses, cette plaisanterie
spirituelle, cette fine raillerie;
enfin dans toute la personne un
air, & un je-ne-sçay-quoy qui
ravit & qui gagne tous les coeurs..
Maisil faut pour cela que la Nature
forme un Homme avec
foin, & que les belles Lettres&
le grand monde lepolissent
; car
ce n'est pas allez de plaire lors
qu'on nous voir, il faut encor
quenouslaissions le desir de nous;
revoir, 6cle regret de ne nous
voir plus,&toutcela ne se peut
sans un grandfond d'esprit &
de mérite. Les vrais agrémens,
dit Mrle Chevalier de Meré, ne
viennent pas d'unesimple super.
ficie, ou d'une legere apparence.„
L'esprit sans-doute est ce qui
touche le plus, & quelque avantage
que l'on ait de la Nature,-
on n'a point cette liberté, ce
brillant & cet enjouëment qui
plaisent tant dans le grand mondé
; car estre libre & enjoué
sans esprit, c'est estre brutal &
ridicule. Si tant debelles Personnes
ne touchent point &
n'ont point d'air, c'estqu'elles
n'ont point d'esprit; mais ceux
qui en ont, ne manquent jamais
de plaire, quelques laids qu'ils
puissent estre. La Nature donne
de la beauté; l'esprit, de l'agrément.
C'est le premier mobile
de toutes choses, & le principal
ressort de toute la machine ; car
dans une Personne bien faite, ce
n'est ny la taille, ny l'éclat du
teint, ny le brillant des yeux
qui nous enchante; c'est l'esprit
qui le fèjrt de tout cela commeil
faut, & qui luy donne le prix qui
nous le fait estimer. Sans luy,
dit un ancien Poëte, les yeux
sont aveugles, les oreilles fourdes,
les bras paralytiques; mais
lors qu'un Homme a de l'esprit,
les moindres mouvemens de son
corps ont quelque vertu qui le
fait aimer, tout ce qu'il fait charnle)
il y a plaisir à le voir & à
l'entendre. Le Maréchal de
Clérambautest si persuadé que
l'air du monde ne dépend pas
tout-à-faitdes avanrages du
corps, qu'il assure qu'un Hommecontrefait
a souvent meilleure
grace, qu'un Homme fait à
peindre; &: il conclud que ce
n'est pas assez que ces beaux dehors
pour estre agréable, mais
que le plusimportant consiste à
donner l'ordre dans sa teste &
dans son coeur, & qu'on n'estjamais
un galant Homme sans avoir
un bon coeur, ou bien de
l'esprit.
II semble donc que ceux qui
en ont beaucoup, doivent avoir
cette politesse & cet air du monde
plutost que les autres. Je ne
dis pas les Sçavans, car l'air d'un
Docteur est bien diférent de
celuy d'un Homme de Cour,
mais je parleicy de ce qu'on appelle
bel esprit ; & en effet, ceux
qui en ont, font toûjours fort
sgreables
,
& les plus beaux
Hommes sont fades & dégoûtans
quand ils en manquent.
Neantmoinsl'esprit seul ne fait
pas cela, & il est aisé de le remarquer
en des Personnes qui en
ont peu, & qui ne laissent pas
d'avoir bon air, & d'estre fort
polis. Lesagrémens du visage
&dela taille, l'em portentsouvent
surl'esprit ; & comme on
en est prévenu,on ne donne qu'à
la superficie &àl'apparence; &
c'est ce que veut direMrle Duc
de la Rochefoucautque la bonne
grace estau corps, ce que le
bon sens est à l'esprit. Mais il
faut avoüer que si ces Gens-là
n'ont pas foncièrement de l'esprit,
ils ontje ne sçay quelle teinture
des belles Lettres, & un
grand usage du monde, en quoy
cosistent presque toutes ceschoses.
Mais de plus, il y a des Gens
qui n'ont de l'esprit& du mérite
que pour déplaire, car bien souvent
ce n'est pas la chose qui
déplaift, mais l'air dont on la
fait, & on est d'autant pluschagrinque
la chose est belle, &
qu'on la gaste en la faisant mal,
La trop grande confiance qu'oJi
aen son mérite, rabaisse les plus
nobles actions. Onestbien aise
de voir un Homme ou une Femme
qui charme
5
mais on est
choqué déslors qu'ils affectent
de nous plaire, & qu'ilsnousforcent
à les admirer. On pourroit
leur- demander avec Mr le
Chevalier deMeré, quel avantage
ilstirent d'avoir de l'esprit,
puis qu'ils ne s'en fervent pas
pour sefaire aimer ;carensin cet
air du monde & cette politesse
ne servent qu'à cela, & ce n'est
que pour cettefin qu'on les étudie,
& qu'ons'y rend habile.
Ce qui me fait parler de la sorte,,
c'est que cen'est pas assez d'avoir
de l'esprit,il faut estre:
encor extrêmement honneste
Homme, &: poursuivre toujours
l'idéeque cet illustre Chevalier
m'a fait concevoir. Quoy qu';.11'
sçache parfaitement toutes ces
choses, & que l'on y soit occupé
toute sa vie, on ne le doitjamais
faire remarquer ny dans son entretien
, ny dans ses manieres.
La politesseàl'égardde l'esprit,
consiste, dit l'Autheur des Refléxions
,
à penser des choses:
honncestes&delicates ;& il y a
une éloquence,ajoûte-t'il, dans
les yeux & dansl'air de la Personn
,qui ne persuade pas moins
que la parole. Les beaux Esprits.
y devroient estre de grands Maîtres,
neantmoinsils en connoisfent
peu l'usage.. Ces fortes de
choses font du grand Monde &
de la Ruelle, &non de l'Ecole
.&. du Cabinet. Qui peut avoir.
cette étenduë d'esprit qui dépaise
les Gens, &; qui leur découvre
en toutes rencontres ce qui
leur est necessaire de faire & de
dire?
Je le dis avec peine; maisil est
certain que la politessedu Cabinet
n'est point la veritable politeflfe
, & qu'on n'a pas l'air du.
monde pour avoir bien de l'esprit..
A la verité, les S çavans&
les beaux Eiprirs, ont en cela de
grands avantages, mais ils ne
suffisent pas seuls. Ces Gens-là
s'attachent trop aux sentimens.
&aux paroles, àpenser juste, à
bien raisonner, à bien écrire
& ilfaut aller aux moeurs, aux
gestes, aux manieres qui dépendent
de l'usage du monde, ôCqui
en font le caractere le plus
essentiel. Lors qu'on veut appliquer
dans le grand Monde ce
que l'on a écrit, il s'en faut bien
qu'on ne foit ce que l'on croyoit
tehsetruer.slJeesparle mesme des Auplus
polis & les plus
galans. Un bon Ecrivain peut
bien faire des Portraits au naturel
de cette politesse, & attraper
dans ses Livres cet sir du monde
dont nous parlons. Il peut me£
ma aller au delà par la force de*
son imagination,& par la beauté
de son génie; mais lors qu'il
veut mettre ces choses en prati- -
que, il demeure court, & ses
Copies valent bien mieux que
l'Original. Ces maniérés aisées
& naturelles, cette douceur &
cet agrément qui procèdent de
la bonte des mceLirs,& des traits
du visage, ne s'apprennent guère
parl'etude&par la méditation.
II faut que la Nature les donne,
ou du moins ilfaut un longtemps
pCooumréledsieancquérir, estre un bony
&. jouer son Rôle
devant des Connoineurs,& non
pas derriere laToille,où l'on n'a
que foy pour Maistre & pour
Spéctateur. Les beaux Esprits
ne font pas Gens à se donner
tant de peines &en effet,si vous
en ostez un petit nombre, qui
par leur naissance ou par leur
éducation ont joint l'ulàge du
monde aux belles Lettres, il ya
peud'Autheurs qui ayenteu,je
ne dis pas feulement dans leurs
personnes,mais encor dans leurs
écrits, le grand air & la veritable
politesse.Avant Mrd'Ursé, nous
n'avons aucun Autheur François
qui ait excelé en ce genre ; mais c'estoit un Homme qui estoit
aussipoly & aussi galant dans
sa personne, que dans sa divine
Astrée. Les Autheurs de Poléxandre,
de Cléopatre, de Clélie,
de Cyrus, & de tantdebeaux
Romans qui ont paru de
nos jours,nous en ont donné de
parfaits modelles
;
mais comme
leurs idées estoient un peu trop
relevées, & audessus de l'usage
ordinaire, ilsne firent pas d'aussi
bons Ecoliers,.qu'ils avaient.
donné de bonnes Leçons. On
blâma ceux qui s'y attacherent.
& les grands Lecteurs de Romans
furent traitez de Prétieuxridicules.
On vouloir un air &
des manières plusaccommodées
à la portée des Hommes, qui.
fissent voir les Gens comme ilsfont,
& non pas comme il seroit
à souhaiter qu'ils fussent ; ce qui
fit douter que ces Autheurs eussent
le vericable air du monde,
puis qu'ils donnoient des Copies
dont onn'avoit jamais vû d'Ori-,
ginaux. Voiture & Sarazin nous
ont confirmez dans cette opinion
,
& furent si bons Maistres
en cela, qu'on se trouve encor
fort bien de les imiter aujourd'huy.
Cependant ce Voiture,,
tout poly & tout galantqu'il
estoit, du consentementmefinede
son plus grand ennemy Mr
de Girac,pour ne rien dire de
Madame de Saintot, qui le promettait
à deux belles Dames
tout-a-la-fois ; ce Voiture,disje,
n'avoit pas bon air, & avoir
quelque chose de niais dans le visage,
comme il le dit luy-même.
Il est doncvray qu'il faut avoir
une forte d'esprit que les Livres
&les Sçavansne donnent guère,.
& qu'on ne peut apprendre dans
leCabinet.. Ilfautavoirlegoût
fin & délicat,, pour remarquer
les vrais& les fauxagrémens.-
Il y en a toujoursquelques-uns
qui fontàla mode, & dont le
monde est prévenu.Ilsdépendent
souvent du caprice de ceux
qui en jugent ;mais dans cette
bizarrerie il ya toujours une certaine
proportion à laquelle on
revient, parce que sans elle on
ne peut plairej & pour plaire &
pourestreagréable,il faut avoir
un esprit plus doux&plus pliable5.
ble, sij'oseme servir dece mot,
que n'ont les Aurheurs & les
beaux Esprits. Adjoûtez à cela
un abord galant, une conversation
brillante, une complaisance
agreable & un peu flateuse,
un procedé hardy &modesse
tout ensemble;ce qui est
rare dans un bel Esprit. Il peut
avoir la connoissnce de ces
choses
; mais un galantHomme
qui les possede, s'en fert tout autrement.
Un bel Esprit a trop
desuffisance, un galantHomme
a trop de vanité. Un galant
Homme cherche trop à plaire,
un bel Esprit croit qu'il plaist
toujours : l'un est incapable du
bon sens & de la raison, parc.
qu'il s'attache trop à ses maximes.
Il n'y a rien de plus ridicule
qu'un bel Esprit hors de ses Livres.
Il n'y a rien de plus décontenancé
qu'un galant Homme
hors de la Cour & du grand
Monde., quand il n'a pas beau,
coup d'esprit & d'habileté; car
alors il ne étonne de rien, il
s'accommode à tout, il profite
de tout, & il est par tout ce qu'-
estoit Alcibiade.Maissans nous
arrester à faire icy un plus long
dérail de leurs défauts, disons
pour leur fairejustice, qu'un bel
Esprit qui est galantHomme,est
un composé du Monde & des
belles Lettres, de l'Ecole&. du
Cercle, du Cabinet & de la
Ruelle, C'est la pensée de Mr
de Vaugelas, quand il a dit que
dans la Galanterie il y entre du
je-ne-sçay-quoy, de la bonne
grâce, de l'air de la Cour, de
l'esprit, du jugement, de la civilité,
del'honnesteté, del'enjouement,
Sele tout sans contrainte,
sans affectation & sans
défaut. Apres cela demeurons
d'accord qu'un bel Esprit qui a
cesqualitez,l'emporte facilemét
sur tous nos Blondins, du moins
il gagne la plus faine & la meilleure
partie du beau Sexe, s'il n'a.
pas la plus jeune & la plus belle;
mais enfin si on aime mieux un
bel Esprit, un galant Homme
plaist davantage. On se gaste
pour vouloir estre un peu de l'un
& de l'autre. On devroit se tenir
dans les bornes que la Nature&
le Génie nous prescrivent. Si un bel Esprit n'a point de disposition
pour le monde, qu'il demeure
dans son Cabinet, qu'il
voye peu de Personnes, que des
Scavans comme luy
,
& qu'il ne
se rende point ridicule avec ion
bel esprit. Mais d'ailleurs qu'un
galant Homme qui eil forme
pour le monde, ne s'érige point
en Autheur, &: qu'il n'envie jamais
à un bel Esprit la gloire
d'un Sonnetou d'une belle Let.
tre. Il n'y arien de plus ridicule
que cette manie. Je voudrois
mesmequ'il se passait d'en juger,
sans semeslerde vouloir mieux
faire, qu'ilrenchérift sur l'honnefteté
& surlacourtoisîe, par
Fagrément desa personne, & par iadélicateiTedesonesprit. C'cii
de la forte qu'un galant Homme
fera de tous les temps,& toujours
à la mode; qu'il plaira par
tout, & que tout le monde &
plaira avec Iuy.
Apres cela je puis conclure que
chacun en Ci maniéré peut avoir
J'air du monde & la veritable
politesse, & qu'iln'y a point aujourd'huy
de caractere qui n'en
foit capable. Il ne faut donc pas
s'étonnerfila France cit la plus
polie de toutes les Nations, & si
cet air du monde & cette politesse
se répandent jusques dansles
Provinces. Avant le Règne
de François I. on ne sçavoit ce
que c'estoit. Les Hommes estoient
fiers & courageux, mais
rudes & grossiers. Les Femmes
estoient sàjes & prudes, mais
farouches & severes.Sous Henry
II.& Henry III. on commença
à estre poly. Les Hommes devinrent
galans, & les Femmes
galantes. Depuis nous avons
veu des Prétieux & des Prétieuses.
Mais la politesse de l'ancicnne
Cour estoit trop contrainte
& trop affectée. Le corps
estoit à la gesne par les Habillemens
& par les grimaces, &
l'esprit par les complimens&les
conventions. Toutes les manieres
estoient étudiées, tous les
ajustemens estoient artificiels.
On n'agissoit que par ressorts,&
par machines ; mais à present on
est propre sans peine, & l'on est
negligé sans estre mal-propre.
On dit peu de choses, mais justes).
on est civil sans embarras
9
enfin on est plus François que
jamais on ait esté, sans pourtant
avoir aucun des défauts qu'on
reproche ànostreNation. Mais
dequoy n'est-on pas capable
quand on est Sujet de Loüis LE
GRAND? C'est à luy qu'on est:
redevable de toutes ces choses.
Ilpossele dans un parfait degré
la veritable politesse; & ce grand
air qui accompagne toutes ses
actions, êcqui releve si avantageusement
sa Personne au deffi1s,
de tous les Roys du monde,luy
donne à luy. seul cette grandeur
& cette majesté, que tous les
autres Princes n'emportent quede
l'éclat de leur Sceptre & de
leur Couronne.
DE LA FEVRERIE.
facile à résoudre, puisque
ceux-mesmes qui se font polis
Par l'étude & par la convention,
& qui ont patte toute leur
vie à la Cour, ne conviennent
pas presscisement en quoy consiste
l'air du monde, &. la véritable
politesse. Il en est comme
duje-ne-sçay quoy. On levoit,
on le remarque, & on ne peut
dire ce que c'est. Mais il y a
cerre diférence, que l'air du
monde se communique & se
peut imiter, & le je-ne-sçayquoy
est inimitable, & ne se
peut prendre. L'un ce l'autre
font singuliers, &; ne se rencontrent
pas en toutes fortes de sujets.
Toutes les Nations en jugent
diféremment sélon leur
gout&leur inclination. Cependant
chacune dans ses maniérés;
est touchée du je-ne-scay-auoy,
& se forme une idée d'honnesteté
& de galanterie, qu'elle
appelle air du monde & véritable
politesse. Il n'y a que du plus:
ou du moins,sélon le Climat
qu'elle habite, son humeur &
ses coûturnes, qui pour estre
grossieres à l'égard des autres,
nelesont pas chez elle. On est
poly jusque dans les Terres Australes,
si nous en croyons l'Histoire
admirable,pour ne pas dire
fabuleuse.
fabuleuse, qu'on a faite des Sevarambes;
ce qui fait voir que
rien n'est plus naturel à l'Homme.
Mais plus on a de commerce
dans la societécivile, & plus on
a cet air & cette politesse. D'où
vient qu'on dit, ilsçait vivre,ila
veIl le monde, pour dire, c'est un
habile Homme,un galant Homme.
Ainsi par tout cù il y a quelquepolice
ou quelque especede
Gouvernement,il ya de l'air du
monde & de la véritable politesse.
Où il ya des Roys & des
1 Souverains, on y trouve des
Courtisans & desMinistres, qui
ne manquent ny d'adresse ny de
galanterie. Maisje doute si dans
lesRépubliques, cet air& cette
politesse se rencontrent au mesme
degré,&siRome& Athènes
ont esté aussi polies & aussi galantes
fous les Consuls & les
Aréopages, que fous les Roys
& lesEmpereurs; fous Solom
& Brutus, que fous César &
Alexandre.
Les Grecs ontestéextrémement
polis. Cependant sinous
en croyons Mde Balzac,les Romains
les surpasserent en politesse,
&laisserentleur Atticisme
bien loin derriere leur Urbanité.
C'estainsi que parle cet Autheur;
& cette politesse passa
du Sénat aux Ordres inférieurs,
& mesme jusqu'au Peuple.
Mais pour ne point faire d'injustice
aux Grecs, il dit dans un
autre endroit, qu'ils furent plus
polis & plus adroits à la Course
litàla Lute; &les Romains plus
propres au Commandement, &
plus entendus dans la Guerre.
Le grand air a plus esté de leur
caractere, soit que l'on examine
leur esprit & leur personnes.
Comme ils estoient grands en
tout, leur civilité n'avoir pas
moins de grandeur que de politesse.
Toutes leurs actions
avoient de la majesté. Tous
leurs sentimens estoient nobles
& relevez. Ils estoient accoutumez
à la veuë des grandes
choses. Ce n'estoient que triomphes
dans Rome, que Peuples
soûmis, que Roys vaincus &
traînez en Esclaves. Tout cela
les rendoit fiers,mais d'une fierté
modeste & polie, qui faisoit voir
leur Íàgelfe aussi grande que leur
courage. Qui doute que nos
François avec cette politessequi
leurest si naturelle, ne sefassent
pas un caractere de grandeur &
d'élévation, fous un Roy si
grand, & qui fait de si grandes
choses; fous un Regne aussi flonflant,
de aussiglorieux que le
sien?
On confond mal-à-propos,
ceme semble, ce grand air avec
l'air de qualité. Il y a de grands
Seigneurs qui font bien les honneurs
de leur naissance & de
leur personne, & qui ne peuvent*
attraper cet air& cette politesse
dont nous parlons. On en juge
mal à la Ville & dans la Province,
mais à la Cour on en sçait
faire lediscernement,&l'on n'y
pourroit souffrir cette Comtesse,
qui dans un Bal,voyant
dancer sa Fille de méchante
grace, luy crioit sans cesse Prenez,
donc, ma Fille, cet air de
qualité. Cette 'aff.?él:ation est
ridicule. Il faut que cet air soit
tout dans la Personne, c'est à
dire qu'il soit naturel. Un Berger
bien fait, peut avoir ce grand
air, & un grand Prince l'aura
souvent fort bas & fort médiocre.
On sçait l'Histoire de Philopémen
sur ce sujet, & combien
son peu de mine luy attira
de mépris malgré ses belles qualitez;
& quelque foin qu'il prist,
auraportdePlutarque, d'estre
armé &monté à l'avantage.
Alexandre, pour qui j'ay presque
autant de passion que cette
Femme de la Comédie des Visionnaires;
cet Aléxandre,dis-je
tout grand qu'il estoit du costé
de sonespri,de son courage,&
de sa fortune, n'avoir point ce
grand air; & lors que je le regarde
aupres de César, il faut
quej'avoue que ce n'estoit qu'un
petit Cavalier.Je sçay que Quinte-
Curse dit, qu'on ne pouvoit
l'envisager sans respect & sans
crainte; mais ce n'cft pas là ce
quej'appelle le grand air. Cette
qualité,ou plutost ceje-ne-fçayquoy,
cause feulement de l'admiration
& de l'estime. Il n'a
rien de terrible, son éclat est
doux & moderé, & bien plus
propre à se faire aimer, qu'à se
faire craindre. Ce grand air qui
accompagne par tout la Personne
qui en est revestuë, paroist
avec plusd'éclat en de certaines
occasions, à la Guerre,
dans les Assemblées. C'est là
où il brille avec majesté. C'est là
qu'il est necessaire, & qu'il rehausse
avantageusement la personne
du Prince. Pour estre un
Homme du grand air, il faut
estre un grandHomme, un
grand Génie. Un petit Homme,
unEsprit doux, est incapablede
ce caractere. Quand je dis un
Esprit doux, j'entens un Autheur,
un Blondin de Ruelle.
Maisquand jedis un grand
Homme, je n'entens pas un
Capitan, un Matamore. Tous
les Héros ne sont pas de belle
taiIle.- Si cela estoit, les Allemans
remporteraient en cette
rencontre sur tous- les autres
Peuples. Le grand air est donc,
selon i-nov,,àl'égard du Corps,
une belle & juste disposition de
toutes ses parties, qui consiste
dans le port & le geste de la Personne
; & àl'égard de l'Esprit
c'est une maniere noble & relevée
de penser & de dire les choses,
qui paroist dans les sentimens
& dans le discours; & pour
ce qui est de la politesse qu'on
joint si à propos dans cette Question,
c'est i*adouciuemenc fcc la
perfection de tous les deux; je
veux dire d'un Corps & d'un
Esprit bien fait," car sans elle il
en résulte un éclat difficile à
suporter, & qui blesse la veuë.
On sçait combien font incom.
modes & fatigans ces Gens du
grand air qui n'ont point de poiiceile,
& qui cherchent plutost
à éblouir qu'à plaire.
Les Provinciaux font consister
ce grand air dans la pompe
& la n(h{fe des Habits, dans
la majesté & le grand tourdu
stile, &par là ils se rendent ridicules
dans leurs habilkmens &
dans leurs conversations. Il est
vray que l'art de se bien mettre
& de bien dire les choses, donne
& inspire ce grand air; mais
c'est ce grand air qui fait paroître
les Habits & les paroles. Il donne du relief aux plus petites
choses, &sans luy avec les
plus beaux Habits & les plus
grands mots, on fut une fort
petitefigure, ou tout au plus un
personnage outré & ridicule;
mais peu de Gens s'y connoisfent.
On se laisse ébloüir à l'éclat
& au brillant des objets;
sans en examiner la juste valeur
mais on juge encor plus mal de
la politesse car ce n'est plus pas non ce grand ajustement dans
la Personne, cette grande exa- ctitude dans le discours, qui en sont le veritable caractere. De làvient cette fausse délicatesse
de Province, qui pense si mal de
tout, qui setient toûjours sur ses
gardes, & qui croit qu'il n'y a de que dans,
la propreté des Habits, dans le
stile fleury
,
d'estre bien mis,&
de sçavoir bien dire, d'avoir toujours
le Peigne & la Tabatière
à lamain. Ilyadesnégligences
quisont extrêmement polies, &
on peut dire que le secret d'estre
negligé bien à propos, soit dans;
sa personne, foit dans ses paroles,
est laveritable politesse. Et en
:eff.:t) les Italiens appellent ces
negligences de grands artifices;
.nlais c'est à la Cour, & non pas
dans la Province,qu'il faut chercher
cesecret. S'il y a icy quelque
politesse, &quelque peu de
cet air du monde, c'est là qu'on
en a le veritable usage.
Ce qu'on nomme aujourd'huy
air du monde &politesse, s'appelloit
autrefois avoir bon air,
faire les choses du bel air. Mais
Monsieur de laRoch.'foueaut,
en donne une définition plus
étenduë. Il dit que c'est une symétrie
dont onnesçait point
les regles
; un raport
secret
des
traits ensemble, & des traits
avec les couleurs, & avec l'air
de la Personne, & ce raport bon
ou mauvais, est ce qui fait que
les Personnes plaisent ou déplaisent.
Mademeiselle de Scudery
dit que c'est un Esprit naturel
qui fait que l'on est habile &
agreable. Mais-n'estce pas tomber
dans une autre Question?
car qu'estce que cet Esprit naturel?
Est ce cette heureuse
naissànce dont on parle tant?
ce gaudeant benenati desAnciens
,
Est-ce estre né coëffé? Ce feroic
toutcela, si avec l'art de plaire,
on avoit celuy d'estre heureux.
Mais trop de Gens heureux déplaisent,&
trop de Gens plaisent
qui font miserables.Qu'on en
die ce qu'on voudra, ces choses
ne rendent pas plus heureux; au
contraire je tiens que plus on
estpoly Se qu'on a de cet air du
monde, plus la miserce est dure &
insuportable, ence qu'on pa-
Iroill: moins à plaindre. Quelques-
autres ont dit que c'estla
science de laconversation, & le
dondeplaire dans les Compagnies
; mais je dirois encor de
plaire en quelque lieu qu'on se
rencontre, car un Homme bien
fait doit plaire par tour, & les
grandesAssembléès & les occasions
d'y paroître, sont rares.
L'Autheur des Converations
quejeciteray souvent ( carjene
puis prendre un meilleur Guide
sur cette matiere;) cet illustre - Chevalier dit que le bon air est
une agreable expression de l'action,
qui consiste à bien dire&
à bien faire ce que l'on dit & ce
que l'on fait. Il dlflre de l'agrément.
Celuy-cy est plus flateur
& plus infirmant IL va droit au
coeur, mais par une route secrete.
Celuy-là est plus de montre,
il est plus concerté & plus
dans l'ordre Enfin l'un charme,
l'autre se fait aimer. Mais ne
feroit-ce point encor une certaine
douceur & facilité de
moeurs qui s'accommode à tout
sans esclavage? qui n'aprouve
rien sans choix, & qui ne defaprouve
rien par dégoût? Ne
seroit-ce point enfin une maniere
agreable de se communiquer,
qui se prend de ceux qui l'ont,
&quilapratiquent? Carcetair
& cette politesse sont moins
pour nous que pour les autres,
& l'on ne s'en mettroit guère -
en peine, s'il n'y avoir ny grand
monde,ny Gens polis. Mais
Monsieur de Balzac en donne
une définition trop belle pour
l'oublier icy. Il dit que c'est un
certain éclat, & une certaine
lumiere qu'une heureuse naissance
répand sur le vi(-Q,c des
Hommes, & qui corr ge les de-
'sauts de la Nature avec avantage.
Elle rend beaux les plus
*laidsj & si elle n'attire pas dans
tous le respect & la vénération,
elle-leuracquiert du moins la
bienveillance &l'estimede ceux ,qui les voyent. Ce caractere,
adjoûte-t-il, ne se peut cacher,
& il fait toujours reconroitre
ceux qui le portent, parce que
rien n'est capable de l'effacer ny
de l'obscurcir. Tel parut Enée
lors qu'il aborda Didon.
Enée estoit brillant d'une vive clarté,
D'un Dieu plus que d'un Homme il
Avoit la beauté.
Et cette Reyne voulant exprimer
sa bonne mine, dit à sa
Soeur.
O ma Soeur, cjuEnée a de charmes,
Lorsqu'ilparoist dessousles armes! - Pour moy, je le voy danssesyeux,
Si mafoy ne me trompe, il etfforty des
Dieux. -
Virgile parle encor de la forte
en faveur du beau Sexe,lors qu'il
fait lePortrait d'Iris fous la figure
de Beroé.
L'Epouse de Doricle est modeste &
charmante,
Mais remarquez, biensa beauté
Queses yeux qontbrillans!qui'lsont
-
depureté'
J~OMhaleine est douce, &sa voix
ra'lliJfanter
Etque lors 'luelle'march'eJ elle a de -
malefté!
Quand Didon entre dans le
Temple, le Poëte ne se contentepas
delacomparer à Diane,
il adjoûte qu'elle surpasse
toutes les Déesses.
Proyèz.-,Vous Didon qui s'avancé,
TelleDianeavecsesNymphes danèi,
Mais cette Reyne a bien plus de
beauteiL,
Elle efface enmarchattoutes lesDettes
Etlors que Vénus quitte-Enée.
a qui elle s'estoit apparue fous
uneautre figure, il dit que son
air & sa démarche luy firent
connoistre la Déesse.
Quoyqu'à lefuir Vénuss'empresse,
du marcherseulement il connut la
Déesse.
J'ay emprunté tous ces Portraits
de Virgile, parce qu'on
ne peut tirer que de bonnes Copies
d'un si excellent Original.
Il y a des Gens à qui cetair &
cette politesse font si naturels,
qu'ils semblentestre nez pour la
Cour & le grand monde. Ce
sontdeces belles Ames à qui la
Nature donne de beaux corps
& de nobles inclinations; & lors
que la fortune leur est favorable,
elles font capables de toutes
choies. Cela se remarque
chez de certains Peuples & dans
quelques unes de nos Provinces,
où le vulgaire mesme est naturellement
civil & poly. Les remîmes
font plus susceptibles de
cet air du monde que les Hommes.
Elles seconnoissent mieux
en politesse & en galanterie, elles
rafinent sur ce sujet, & elles
nous en fontleçon. La Nature
leur a donné cetavantage. Elles
s'attachent à plaire dés leur ensance
, comme à la feule chose
qui peut les rendre recommandables,
& leur donne quelque
mérite au dessus des Hommes.
Quoy qu'il en soit, on ne peut
estreny poly, ny galant,sansle
commerce des Femmes. On
peut estre juste, sage & docte
sans elles, avoir du courage, de
l'honneur & de la probité; mais
ce sont elles qui inspirentla dou-
.GCUr, la civilité, la complaisance,
la délicatesse, le bon goût,
& enfin tout ce qui peut faire
un honneste Homme. Et la raiion
de cela, c'est qu'on agit
plus rondement avec les Hommes.
On amoins d'égard les uns
pour les autres; mais cerespect
que la coûtume a introduit pour
le beau Sexe, fait qu'on observe
bien plus de formalitez avec les
Femmes. Les Hommessonttoûjours
rupres d'elles dans une certaine
bienséance, qui est le véri- tablecaracteredela politesse &
de la galanterie. Je çay bon gré
à M Costard,d'avoir fait une
Déesse de cette derniere. Puis
que les Femmes nous rendent
galands,necragnons pas de C'lcrisser
à cette Divinité pour
nous la rendre favorable. Le
culte n'en est pas dangereux,&
on peut la servir sans idolâtrie.
L'Amour que l'on appréhende
tant, en est plus éloigné qu'on
ne pense. Ce qui le trouve le
moins dans la galanterie, c'est
de l'amour, dit l'Autheur des
Refléxions.Maisàtouthazard
un peu d'amour est necessaire
pour faire un galant Homme,
& il n'y a personne qui ne le
veuille bienestreà ce prix.
Vousappellez, à tort le beau Sexe trompeur,
On neperd jamais rien pouraimer une
Belle;
Quellefoitrigoureuse, inconstante,
infidelle,
Consolez, vous de ce malheur,
Sivousavez,apprisa>la're,
Cen'estas unegrande affaire,
Quepour estre bienfait, il en consteson
'oe/l,r.
Ce que dans le monde on appelle
un honneste Homme, dit
Madame deVildieu, fait gloire
d'estre galant,&favorisé desDames.
Ellessçavent l'art de plaire
& de se faire aimer, mais elles
veulent qu'on plaise, & qu'on
se rende aimable.Tout le secret
est de bien chowr, & de
tomberen bonne main. Je plains
unjeune Homme qui s'attache
aupres d'une Femme sansesprit
&. sans mérite;il est toujours
mal recompensé de son temps &
de sa peine. Mais d'autre cofté"
les Femmesspirituelles & sçavantes
font rarement propres à
la belle galanterie. Leur cara-
<£terc est trop romanesque; ce
qui me fait croire que celles qui
n'ontqu'un esprit naturel avec
un grand usage du monde, &
quifont également éloignées de
la coqueterie& de l'air prétieux,
-
font plus capables de faire un
galant Homme.
Quoy que les belles Personnes
ayentplusdedisposition que les
autres pour l'air du monde &
la veritable politesse, il y en a
qui n'ont aucun air
,
& souvent
de médiocres Beautez ont en
cela degrands avantages. C'est
que l'esprity contribuë
,
& je
ne sçay quel agrément naturel
qui ne résulte pas de la beaute,
mais de la symetrie du corps,
& du tempérament de la personne.
J'lty connu une Femme
qui estoit en tout d'un mérite
fort mediocre; neantmoins par
habitude ou autrement, elle
avoit un certain air quila fit regarder
dans le monde, &insensiblement
elle s'acquit la réputation
d'estre une Femme bien
faire ; & tout cela consistoit à
placer ses bras, & a avancer sa
gorge d'une certaine maniere,
& à dire les choses d'un ton mignon
& radoucy. Elle sçavoit
cinq ou ux Complimens avec
autant de petites raisons, qu'-
elle appliquaitàtout, &: qu'elle
ne craignoit point d'uleràforce
de s'en servir. Ceux qui ne la
voyoient qu'en passant, en estoient
charmez
; mais ceux qui
la voyoient souvent, ne pouvoient
comprendre eu estoit le
- charme, car cet air du monde
n'est souvent qu'une certaine
routine où l'on ne trouve aucun
fond
fond d'esprit &. de mérite. Il y
a mesme tant de foiblesse & de
badinerie, que je nem'étonne
pas si les Gens bien sensez se
récrient si fortement là-dessus.
Une faussepolitesse & un air contraint
,
dégoûtent plus qu'un
air simple de des façons grofsiereres.
Icyon pardonne à la
Nature sans art, & là on ne
peut pardonne à l'art sans la
Nature,car il choque du moment
qu'il est visible. Cet air
affecté est le mesme que l'air
prétieux, dont il y a de si bonnes
Copies dans les Prétieuses
Ridicules,Se dans le Misantrope
de Moliere. Ce font des Marquis
dont tout le mérite est dans
leurs Perruques & dans leurs
Canons.
-
Ils sçavent le bel air
des choses, & comme Gens de
qualité ils sçaventtout sans avoir
rien appris, dit Mascarille.
Cette affectation gaste fort
les jeunes Gens qui sont peu
de temps à la Cour. Ils y prennent
de faux airs, & desfaçons
de parler par où on lesconnoist
toute leurvie. Il n'y arienqu'on
doive pluséviter que lesmots
nouveaux,&même quelques uns
quisont en usage, mais quiont
quelque choie de trop fltiolilier.
Cela sent l'Enseigne, & fait rf..
connoistre les Gens. Maisil yen
a qui croyent qu'on ne paroist
dans laconversation que par ce
moyen. Cobiencemot, à l'heure
qu'il est, a-t-il fait de bruit dans la
Province?ONkefouroit
tout, & on en revenoit toujours
à l'heure qu'il est. Il vint il y a
quelque temps en Normandie,
une Dame que son mérite &
toute sa vie qu'ellepasse à la
Cour,rendent fort recommandable.
Un jour on luy proposa
unePartie d'Hombre,& elle répondit
pour s'en défendre, qu'-
elle n'aimoit point ceJeu, parce
qu'elle estoit déjà trop colet
monté, voulant dire qu'elle estoit
trop vieille. Ce mot fut recueillysoigneusement
du petit
nombre choisy qui avoit l'honneur
de l'approcher ; & depuis
ce temps-là,onn'entendit plus
que Colet monté. On l'appliquoit
à tout sans raison, & sans
savoir ce qu'il vouloit dire.
Enfin lors qu'il vient quelque
grand Seigneur en Province.
c'est àqui prendra ses manières,
mais ceux qui ont du bon sens,
&, l'esprit solide, se prennent
garde de pareilles afectations,
& ne s'entestent pas d'un air
quiest dangereux pour les Provinciaux.
On peut estre un honnefte
Homme, un Homme bien
fait, sans estre un Homme de
Cour; & ce seroit grand pitié.
si tous les Provinciaux devenoient
Courtisans. Qu'ils lisent
l'H(Jnnejle Homme deFaret, ou
le Parfait Courtisan du Coulet
Castiliogue,pour y apprendre
à estre civils & honnestes, mais
non pas je-nescay -quelle maniere)
& quelle rauile galanterie
, qui n'est bonne qu'à les
rendre ridicules. Parce qu'on
leur a dit que les Gens de Cour
& du grand monde ne font point
façonniers, ils font libres & familiers
jusques à l'impertinence
& à la malhonnesteté. Leshonnettes
Gens du Siecle passé es,
toient esclaves de leurs cerémonies;
mais ceux d'aujourd'huy
le pourroient bien devenir, par
la familiarité de ceux qui les
imitent. La contrainte d'autrefois
estoit insuportable, mais on
commence à éprouver que la
liberté d'aprésent est bien incommode
; car pour deux ou
trois qui en usent bien, il s'en
trouve vingt qui en usent mal.
De plus, cette liberté que nous
chérissons toujours, n'est-elle
point captive lors que nous nous
soûmettons si volontiers au ca,
price de ces Esprits familiers,
J'appelle ainsi ces jeunes Etourdis,
qui prétextent leur emportement
d'une honnestefamiliarité.
N'en sommes-nous point
esclaves, lors que noussouffrons
avec tant de patience, qu'ils nous
déclarent leurs sentimens &
leurs inclinations; & ne vaudroit-
il pas mieux essuyer cinquante
Complimens de Nervese,
que l'Inpromptu de quelque
fou de Marquis? Mais revenons
de cette petite digression
qui n'estpeut-estre pas hors du
fujer.
Cet air du monde & cette politesse
change comme toutes les
autres choses. On l'étudie plusieurs
années, & on n'a pas le
temps d'en profiter. Les Polis
du Siècle passé fèroient grossiers
lx. à la vieille mode dans celuycy.
Chaque Regne, chaque
Cour, a son air, sa politesse, sa
galanterie. Les vieux Courtisans
ne sont pas moins distinguez
par leurs façons, que par leurs
habits;& les jeunes en changent
tous les jours. Combien demodes
nouvelles, de figures & de
postures dans le geste, dans les
habillemens, dans la démarche,
& dans toute la Personne de
ceux qui se piquent d'avoir ces
qualitez, & qui prennent de
grands airs, comme ils parlent!
Un galant Homme disoitunjour
surcesujet, queles Suivantesde
sa Femme prenoient tous les
ans ses vieilles grâces. Il appel- iioi-cainnrcrsagremensnouveaux
quichangent sans ce de à la
Cour, & qui font la plus grande
occupation des Cavaliers & des
Dames. Mais ce quiest admirable,
cet air est si délicat & si
subtil, qu'il se dissipe & se corrompt
dans la Province, pour
peu qu'on y séjourne. Bien plus,
il y en a qui le perdent en changeant
d'Habit. Il n'en est pas
tout-à-fait ainsi de la politesse.
Comme elle est plus fondée sur
les mcolirs, & qu'elle rende principalement
dans l'esprit, elle
demeure toujours en ceux qui
l'ont naturellelnent, ou qui en
ont fait une habitude. Ce n'est
pas qu'il n'y arrive du changefilent)
car enfin, les Peuples les
plus polis, deviennent dans la
fuite des temps, rudes & barbares.
Il s'en faut bien que les
Grecs d'aujourd'huy & les Italiens
ne possedentl'ancienne
politesse d'Athenes, & l'Urbanité
de Rome. Ainsi un vieux
Courtisan devroit se consoler de
n'estre pluspoly. La qualité de
galant Homme, dit le Maréchal
de Clérambaut, passe comme
une Fleur, ou comme un Songe.
On est quinze ou vingt ans à le
devenir, & tout d'un coup ce
galant Homme est le rebut& le
mépris de ceux-mesme qui l'admiroientauparavant.
Mais c'est
un des entestemens de la Cour
d'estre toujours galanc;Sec'en:
pourquoy l'on y veut paroistre.
toujours jeune.
Les Gens deCour conserventl'air
du monde jusqu'au Tombeau
, ou du moins l'esprit du
monde;car il ne leur en demeure
que l'inclination apres que
l'âge & les affaires les en ont
éloignez. Je connois une Marquise,
à qui une vieillesse de quatre-
vingts ans, & un long féjour
à la Campagne, n'ont pû
faire perdre la curiosité de la
Mode Se dés Nouvelles. Elle
s'habille encor comme uneFille
de quinze ans, & se fait lire la
Gazette regulierement toutes
les semaines. C'estun Original
dans sa Province, &on la regarde
comme un Trésor de la vieille
Cour. Cependant il faut avoüer
qu'on peut conserver l'air du
monde & la véritable politesse
malgré le cours des années, Se
le séjour de la Province, quand
ona uneheureusenaissance, l'es.
prit droit &. juste, qu'on a commencé
de jeune âge à paroistre
dans le monde, qu'on s'est formé
sur de bons modelles, &que
le bon sens & le jugement reglent
nôtre conduite. Lors qu'un
Homme& une Femme de Cour
font faits de la forte, c'est un
grand charme que leur personne
& leur conversation.C'est
là qu'on trouve cette justesse de
pensées & d'expressions, cette
noblessede sentimens, cette penétration
d'esprit, ce juste discernement
, ce tour fin & délicat,
cette maniere aisée de dire
les choses, cette plaisanterie
spirituelle, cette fine raillerie;
enfin dans toute la personne un
air, & un je-ne-sçay-quoy qui
ravit & qui gagne tous les coeurs..
Maisil faut pour cela que la Nature
forme un Homme avec
foin, & que les belles Lettres&
le grand monde lepolissent
; car
ce n'est pas allez de plaire lors
qu'on nous voir, il faut encor
quenouslaissions le desir de nous;
revoir, 6cle regret de ne nous
voir plus,&toutcela ne se peut
sans un grandfond d'esprit &
de mérite. Les vrais agrémens,
dit Mrle Chevalier de Meré, ne
viennent pas d'unesimple super.
ficie, ou d'une legere apparence.„
L'esprit sans-doute est ce qui
touche le plus, & quelque avantage
que l'on ait de la Nature,-
on n'a point cette liberté, ce
brillant & cet enjouëment qui
plaisent tant dans le grand mondé
; car estre libre & enjoué
sans esprit, c'est estre brutal &
ridicule. Si tant debelles Personnes
ne touchent point &
n'ont point d'air, c'estqu'elles
n'ont point d'esprit; mais ceux
qui en ont, ne manquent jamais
de plaire, quelques laids qu'ils
puissent estre. La Nature donne
de la beauté; l'esprit, de l'agrément.
C'est le premier mobile
de toutes choses, & le principal
ressort de toute la machine ; car
dans une Personne bien faite, ce
n'est ny la taille, ny l'éclat du
teint, ny le brillant des yeux
qui nous enchante; c'est l'esprit
qui le fèjrt de tout cela commeil
faut, & qui luy donne le prix qui
nous le fait estimer. Sans luy,
dit un ancien Poëte, les yeux
sont aveugles, les oreilles fourdes,
les bras paralytiques; mais
lors qu'un Homme a de l'esprit,
les moindres mouvemens de son
corps ont quelque vertu qui le
fait aimer, tout ce qu'il fait charnle)
il y a plaisir à le voir & à
l'entendre. Le Maréchal de
Clérambautest si persuadé que
l'air du monde ne dépend pas
tout-à-faitdes avanrages du
corps, qu'il assure qu'un Hommecontrefait
a souvent meilleure
grace, qu'un Homme fait à
peindre; &: il conclud que ce
n'est pas assez que ces beaux dehors
pour estre agréable, mais
que le plusimportant consiste à
donner l'ordre dans sa teste &
dans son coeur, & qu'on n'estjamais
un galant Homme sans avoir
un bon coeur, ou bien de
l'esprit.
II semble donc que ceux qui
en ont beaucoup, doivent avoir
cette politesse & cet air du monde
plutost que les autres. Je ne
dis pas les Sçavans, car l'air d'un
Docteur est bien diférent de
celuy d'un Homme de Cour,
mais je parleicy de ce qu'on appelle
bel esprit ; & en effet, ceux
qui en ont, font toûjours fort
sgreables
,
& les plus beaux
Hommes sont fades & dégoûtans
quand ils en manquent.
Neantmoinsl'esprit seul ne fait
pas cela, & il est aisé de le remarquer
en des Personnes qui en
ont peu, & qui ne laissent pas
d'avoir bon air, & d'estre fort
polis. Lesagrémens du visage
&dela taille, l'em portentsouvent
surl'esprit ; & comme on
en est prévenu,on ne donne qu'à
la superficie &àl'apparence; &
c'est ce que veut direMrle Duc
de la Rochefoucautque la bonne
grace estau corps, ce que le
bon sens est à l'esprit. Mais il
faut avoüer que si ces Gens-là
n'ont pas foncièrement de l'esprit,
ils ontje ne sçay quelle teinture
des belles Lettres, & un
grand usage du monde, en quoy
cosistent presque toutes ceschoses.
Mais de plus, il y a des Gens
qui n'ont de l'esprit& du mérite
que pour déplaire, car bien souvent
ce n'est pas la chose qui
déplaift, mais l'air dont on la
fait, & on est d'autant pluschagrinque
la chose est belle, &
qu'on la gaste en la faisant mal,
La trop grande confiance qu'oJi
aen son mérite, rabaisse les plus
nobles actions. Onestbien aise
de voir un Homme ou une Femme
qui charme
5
mais on est
choqué déslors qu'ils affectent
de nous plaire, & qu'ilsnousforcent
à les admirer. On pourroit
leur- demander avec Mr le
Chevalier deMeré, quel avantage
ilstirent d'avoir de l'esprit,
puis qu'ils ne s'en fervent pas
pour sefaire aimer ;carensin cet
air du monde & cette politesse
ne servent qu'à cela, & ce n'est
que pour cettefin qu'on les étudie,
& qu'ons'y rend habile.
Ce qui me fait parler de la sorte,,
c'est que cen'est pas assez d'avoir
de l'esprit,il faut estre:
encor extrêmement honneste
Homme, &: poursuivre toujours
l'idéeque cet illustre Chevalier
m'a fait concevoir. Quoy qu';.11'
sçache parfaitement toutes ces
choses, & que l'on y soit occupé
toute sa vie, on ne le doitjamais
faire remarquer ny dans son entretien
, ny dans ses manieres.
La politesseàl'égardde l'esprit,
consiste, dit l'Autheur des Refléxions
,
à penser des choses:
honncestes&delicates ;& il y a
une éloquence,ajoûte-t'il, dans
les yeux & dansl'air de la Personn
,qui ne persuade pas moins
que la parole. Les beaux Esprits.
y devroient estre de grands Maîtres,
neantmoinsils en connoisfent
peu l'usage.. Ces fortes de
choses font du grand Monde &
de la Ruelle, &non de l'Ecole
.&. du Cabinet. Qui peut avoir.
cette étenduë d'esprit qui dépaise
les Gens, &; qui leur découvre
en toutes rencontres ce qui
leur est necessaire de faire & de
dire?
Je le dis avec peine; maisil est
certain que la politessedu Cabinet
n'est point la veritable politeflfe
, & qu'on n'a pas l'air du.
monde pour avoir bien de l'esprit..
A la verité, les S çavans&
les beaux Eiprirs, ont en cela de
grands avantages, mais ils ne
suffisent pas seuls. Ces Gens-là
s'attachent trop aux sentimens.
&aux paroles, àpenser juste, à
bien raisonner, à bien écrire
& ilfaut aller aux moeurs, aux
gestes, aux manieres qui dépendent
de l'usage du monde, ôCqui
en font le caractere le plus
essentiel. Lors qu'on veut appliquer
dans le grand Monde ce
que l'on a écrit, il s'en faut bien
qu'on ne foit ce que l'on croyoit
tehsetruer.slJeesparle mesme des Auplus
polis & les plus
galans. Un bon Ecrivain peut
bien faire des Portraits au naturel
de cette politesse, & attraper
dans ses Livres cet sir du monde
dont nous parlons. Il peut me£
ma aller au delà par la force de*
son imagination,& par la beauté
de son génie; mais lors qu'il
veut mettre ces choses en prati- -
que, il demeure court, & ses
Copies valent bien mieux que
l'Original. Ces maniérés aisées
& naturelles, cette douceur &
cet agrément qui procèdent de
la bonte des mceLirs,& des traits
du visage, ne s'apprennent guère
parl'etude&par la méditation.
II faut que la Nature les donne,
ou du moins ilfaut un longtemps
pCooumréledsieancquérir, estre un bony
&. jouer son Rôle
devant des Connoineurs,& non
pas derriere laToille,où l'on n'a
que foy pour Maistre & pour
Spéctateur. Les beaux Esprits
ne font pas Gens à se donner
tant de peines &en effet,si vous
en ostez un petit nombre, qui
par leur naissance ou par leur
éducation ont joint l'ulàge du
monde aux belles Lettres, il ya
peud'Autheurs qui ayenteu,je
ne dis pas feulement dans leurs
personnes,mais encor dans leurs
écrits, le grand air & la veritable
politesse.Avant Mrd'Ursé, nous
n'avons aucun Autheur François
qui ait excelé en ce genre ; mais c'estoit un Homme qui estoit
aussipoly & aussi galant dans
sa personne, que dans sa divine
Astrée. Les Autheurs de Poléxandre,
de Cléopatre, de Clélie,
de Cyrus, & de tantdebeaux
Romans qui ont paru de
nos jours,nous en ont donné de
parfaits modelles
;
mais comme
leurs idées estoient un peu trop
relevées, & audessus de l'usage
ordinaire, ilsne firent pas d'aussi
bons Ecoliers,.qu'ils avaient.
donné de bonnes Leçons. On
blâma ceux qui s'y attacherent.
& les grands Lecteurs de Romans
furent traitez de Prétieuxridicules.
On vouloir un air &
des manières plusaccommodées
à la portée des Hommes, qui.
fissent voir les Gens comme ilsfont,
& non pas comme il seroit
à souhaiter qu'ils fussent ; ce qui
fit douter que ces Autheurs eussent
le vericable air du monde,
puis qu'ils donnoient des Copies
dont onn'avoit jamais vû d'Ori-,
ginaux. Voiture & Sarazin nous
ont confirmez dans cette opinion
,
& furent si bons Maistres
en cela, qu'on se trouve encor
fort bien de les imiter aujourd'huy.
Cependant ce Voiture,,
tout poly & tout galantqu'il
estoit, du consentementmefinede
son plus grand ennemy Mr
de Girac,pour ne rien dire de
Madame de Saintot, qui le promettait
à deux belles Dames
tout-a-la-fois ; ce Voiture,disje,
n'avoit pas bon air, & avoir
quelque chose de niais dans le visage,
comme il le dit luy-même.
Il est doncvray qu'il faut avoir
une forte d'esprit que les Livres
&les Sçavansne donnent guère,.
& qu'on ne peut apprendre dans
leCabinet.. Ilfautavoirlegoût
fin & délicat,, pour remarquer
les vrais& les fauxagrémens.-
Il y en a toujoursquelques-uns
qui fontàla mode, & dont le
monde est prévenu.Ilsdépendent
souvent du caprice de ceux
qui en jugent ;mais dans cette
bizarrerie il ya toujours une certaine
proportion à laquelle on
revient, parce que sans elle on
ne peut plairej & pour plaire &
pourestreagréable,il faut avoir
un esprit plus doux&plus pliable5.
ble, sij'oseme servir dece mot,
que n'ont les Aurheurs & les
beaux Esprits. Adjoûtez à cela
un abord galant, une conversation
brillante, une complaisance
agreable & un peu flateuse,
un procedé hardy &modesse
tout ensemble;ce qui est
rare dans un bel Esprit. Il peut
avoir la connoissnce de ces
choses
; mais un galantHomme
qui les possede, s'en fert tout autrement.
Un bel Esprit a trop
desuffisance, un galantHomme
a trop de vanité. Un galant
Homme cherche trop à plaire,
un bel Esprit croit qu'il plaist
toujours : l'un est incapable du
bon sens & de la raison, parc.
qu'il s'attache trop à ses maximes.
Il n'y a rien de plus ridicule
qu'un bel Esprit hors de ses Livres.
Il n'y a rien de plus décontenancé
qu'un galant Homme
hors de la Cour & du grand
Monde., quand il n'a pas beau,
coup d'esprit & d'habileté; car
alors il ne étonne de rien, il
s'accommode à tout, il profite
de tout, & il est par tout ce qu'-
estoit Alcibiade.Maissans nous
arrester à faire icy un plus long
dérail de leurs défauts, disons
pour leur fairejustice, qu'un bel
Esprit qui est galantHomme,est
un composé du Monde & des
belles Lettres, de l'Ecole&. du
Cercle, du Cabinet & de la
Ruelle, C'est la pensée de Mr
de Vaugelas, quand il a dit que
dans la Galanterie il y entre du
je-ne-sçay-quoy, de la bonne
grâce, de l'air de la Cour, de
l'esprit, du jugement, de la civilité,
del'honnesteté, del'enjouement,
Sele tout sans contrainte,
sans affectation & sans
défaut. Apres cela demeurons
d'accord qu'un bel Esprit qui a
cesqualitez,l'emporte facilemét
sur tous nos Blondins, du moins
il gagne la plus faine & la meilleure
partie du beau Sexe, s'il n'a.
pas la plus jeune & la plus belle;
mais enfin si on aime mieux un
bel Esprit, un galant Homme
plaist davantage. On se gaste
pour vouloir estre un peu de l'un
& de l'autre. On devroit se tenir
dans les bornes que la Nature&
le Génie nous prescrivent. Si un bel Esprit n'a point de disposition
pour le monde, qu'il demeure
dans son Cabinet, qu'il
voye peu de Personnes, que des
Scavans comme luy
,
& qu'il ne
se rende point ridicule avec ion
bel esprit. Mais d'ailleurs qu'un
galant Homme qui eil forme
pour le monde, ne s'érige point
en Autheur, &: qu'il n'envie jamais
à un bel Esprit la gloire
d'un Sonnetou d'une belle Let.
tre. Il n'y arien de plus ridicule
que cette manie. Je voudrois
mesmequ'il se passait d'en juger,
sans semeslerde vouloir mieux
faire, qu'ilrenchérift sur l'honnefteté
& surlacourtoisîe, par
Fagrément desa personne, & par iadélicateiTedesonesprit. C'cii
de la forte qu'un galant Homme
fera de tous les temps,& toujours
à la mode; qu'il plaira par
tout, & que tout le monde &
plaira avec Iuy.
Apres cela je puis conclure que
chacun en Ci maniéré peut avoir
J'air du monde & la veritable
politesse, & qu'iln'y a point aujourd'huy
de caractere qui n'en
foit capable. Il ne faut donc pas
s'étonnerfila France cit la plus
polie de toutes les Nations, & si
cet air du monde & cette politesse
se répandent jusques dansles
Provinces. Avant le Règne
de François I. on ne sçavoit ce
que c'estoit. Les Hommes estoient
fiers & courageux, mais
rudes & grossiers. Les Femmes
estoient sàjes & prudes, mais
farouches & severes.Sous Henry
II.& Henry III. on commença
à estre poly. Les Hommes devinrent
galans, & les Femmes
galantes. Depuis nous avons
veu des Prétieux & des Prétieuses.
Mais la politesse de l'ancicnne
Cour estoit trop contrainte
& trop affectée. Le corps
estoit à la gesne par les Habillemens
& par les grimaces, &
l'esprit par les complimens&les
conventions. Toutes les manieres
estoient étudiées, tous les
ajustemens estoient artificiels.
On n'agissoit que par ressorts,&
par machines ; mais à present on
est propre sans peine, & l'on est
negligé sans estre mal-propre.
On dit peu de choses, mais justes).
on est civil sans embarras
9
enfin on est plus François que
jamais on ait esté, sans pourtant
avoir aucun des défauts qu'on
reproche ànostreNation. Mais
dequoy n'est-on pas capable
quand on est Sujet de Loüis LE
GRAND? C'est à luy qu'on est:
redevable de toutes ces choses.
Ilpossele dans un parfait degré
la veritable politesse; & ce grand
air qui accompagne toutes ses
actions, êcqui releve si avantageusement
sa Personne au deffi1s,
de tous les Roys du monde,luy
donne à luy. seul cette grandeur
& cette majesté, que tous les
autres Princes n'emportent quede
l'éclat de leur Sceptre & de
leur Couronne.
DE LA FEVRERIE.
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5
p. 3-74
DE LA LECTURE.
Début :
La Lecture est le canal des Sciences. C'est par là qu'elles coulent, [...]
Mots clefs :
Livres, Galant, Lecture, Auteurs, Esprit, Vérité, Expérience, Affaires, Lecteurs, Sciences, Foi, Monde, Savants, Connaissances, Jeunesse, Études, Usage, Nature, Sentiments, Anciens, Poètes, Éloquence, Instruction, Philosophes, Commerce, Moeurs, Politique, Connaissance
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texteReconnaissance textuelle : DE LA LECTURE.
DE
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
LA LECTURE
LS
A Lecture eft le canal des
Sciences. C'eft par là qu'elles
coulent , & qu'elles s'infi
nuent dans l'efprit des Hommes.
Elle donne les connoiffances acquifes
, & elle perfectionne les
habituelles. Sans la Lecture , le
meilleur fond d'efprit eft ftérile ,
& la plus forte contemplation
n'a que de la fechereffe. L'ame
reçoit par elle les connoiffances
qui luy font neceffaires ; & quoy
que l'inftruction & l'expérience
A ij
4
Extraordinaire
"
luy fournillent quelques lumieres
, elle en tire tous les jours de
grands avantages, outre qu'il luy
faut du temps pour profiter de
l'expérience , & qu'il eft peu
d'inftruction fans lecture . L'ame
y trouve en tout temps des lumieres
, à toute heure des exemples
, & par un feul coup d'oeil,
elle voit & elle fçait ce qu'elle
ne pourroit apprendre en pluhieurs
Siecles , car fouvent dans
la lecture, les yeux agiffent pour
les oreilles , & nous lifons bien
plus pour entendre , que pour
voir. Il n'y a que dans les Poëmes
& dans les Romans , où nos
yeux trouvent quelque fatisfation.
Par tout ailleurs , nous lifons
pour écouter. Les Orateurs
& les Philofophes , la Sainte Ecridu
Mercure Galant.
$
ture mefme, ne font lûs que pour
eftre entendus , & de là , foir
qu'on life , ou qu'on écoute , la
Science & la Foy nous font veritablement
communiquées par
loüye , Fides ex auditu. Enfin
nous concevons en vain de belles
penfées, nous avons inutilement
de beaux fentimens , il faut que
la lecture les appuye & les for ,
tifie; mais elle eft encore comme
une femence qui les fait naître,
& comme une habile Gouver
nantè qui nous regle , & qui nous
conduit dans la recherche des
Sciences . Les Livres nous font
comprendre dans un moment,
ce que la Nature a de plus fecret
& de plus curieux , ce que le
Ciel a de plus noble & de plus
grand , ce que la Terre a de plus,
A iij
Extraordinaire
beau & de plus rare . Par eux , les
Terres & les Mers nous font découvertes
. Ils nous enfeignent
la Religion, la Morale , & la Pofitique
, le Culte des Dieux , &
l'Art de gouverner les Hommes,
& de fe conduire foy - mefine ."
Rien n'eft plus agreable que
leur occupation ; car en un mor,
on trouve dans la Lecture un
Confeiller fidelle & definté.
reffé , un Medecin doux & charitable
.
Combien mérite de louanges
celuy qui par le moyen de l'Impreffion
nous a facilité cette le-
&are ! Ceft luy qui a donné veritablement
la vie aux produ-
&tions de l'Eſprit. L'Ecriture
leur avoit donné quelque corps
& quelque confiftance , mais c'é
du Mercure Galanı.
7
:(
roit un corps informe & groffier,
que l'Impreflion a poly & r . ndu
agreable aux yeux & à l'efprit
mefine, qui luy eft redevable en
quelque façon de nos Ecrits , car
fi l'Ecriture leur a donné la naif
fance , l'Impreffion les redreffe ,
les corrige , leur donne la perfe-
Яtion , & les met au jour. C'eft
donc une chofe fort utile & fort
agreable que la Lecture ; mais
elle ne doit pas cftre continuelle ,
fi l'on en veut recevoir quelque
utilité & quelque divertiffement,
Elle rebouche l'efprit, elle offuf
que l'imagination , & luy ofte
tour fon feu & toute fa vivacité .
Les Livres n'ennuyent pas, mais
ils étourdiffent & fatiguent bien
fouvet, & l'on en fait des indigeftions
auffi dangereuses à l'ame,
A i
8. Extraordinaire
que celle des Viandes eft nu fible.
au corps. Celle da Pain , qui eft
le foûtien de la vie , eft la plus à
craindre. Celle delilecture , qui
eft l'aliment de l'efprit , fe doit le
plus éviter. Tous les Hommes
ne font pas propres à devorer les
Livres comme le Prophete ; &
tous les Livres ne reffemblent
pas à celuy que l'Ange luy préfenta.
Ileft des Efprits caeochimes
commedes eftomachs, & il
eft des Livres comine le Fer, qui
ne fe digérent jamais. La nature
des alimens qu'on prend , cor
rompt fouvent la fanté , fi on ne
regle lufage des Viandes felon
les eftemachs . Il faut donc auffi
regler Pufige des Livres fuivant:
la force des Efprits , & prendre
garde à la lecture qu'on fait,
du Mercure Galant.
9
choifir bien les Livres , n'en prendre
trop , ny trop pcu . Eftre trop
longtemps fans lire , defleche &
amaigrit l'efprit ; lire trop fouvent,
l'accable & l'étouffe . Il fe
fit une trop grande replétion .
La mémoire , quoy qu'excellente,
& mefme divine en quelques-
uns, eft neantmoins limitée,
& ne peut agir que felon la bonté
des organes , ny fe remplir que
felon leur capacité . Lors qu'on
met dans un Vaiſſeau plus de liqueur
qu'il n'en peut contenir,
il faut qu'il créve , ou qu'elle fe
répande. Non feulement les organes
s'ufent & s'affoiblient ;
il fe fait encore une fi étrange
confufion dans la mémoire, par
la foule & par la diverfité des
images qui s'y rencontrent, qu'-
10 Extraordinaire
elle fe déregle , & mefme qu'elle
trouble le jugement. Je fçay bien
que nous avons une faculté, qui
eft comme un garde meuble , fi
j'ofe parler ainfi, qui place & qui
difpofe ces images , mais leur
trop grand nombre l'accable &
l'embaraffe . On me dira peuteftre,
qu'il importe peu de perdre
nos vieilles connoiffances , lors
que nous en acquérons de nouvelles
. Mais croit.on que ces
images fe faffent place ainfi dans
noftre mémoire ? Noftre ame
qui ne veut rien perdre , qui tâ
che de garder ce qu'elle a , &
d'acquérir toûjours quelque cho
fe , affoiblit extrémement nos
organes par ce moyen , & nous
peut caufer un déreglement d'ef
prit.. D'où vient qu'on voit tant
du Mercure Galant. IF
de Foux par la lecture , fi ce n'eft
la continuelle application & l'af
foibliffement des organes ? Mais
quand on les auroit de fer, & que
noftre cervelle feroit la mieux
timbrée du monde , on ne feroit
pas exempt de cette confufion
de mémoire qui embroüille les
plus beaux Efprits ; & il faudroit
toûjours avouer que nous per
dons plus de connoiffances que
nous n'en acquérons ; & en verité
nous ferions bien empefchez
dans le choix , des choſes que
nous avons oubliées , & de celles
que nous avons apprifes.
On peut affurer que les Livres
font tort aux Efprits naturels, &
à tous ceux en qui le bon fens
domine. Les Efprits vifs & brillans
d'imagination , achevent de
12 Extraordinaire
fe gafter par les Livres , parce
que le plus fouvent la folie eft le
fruit de leur lecture . Les Efprits -
folides & de jugement, s'altérent
& fe corrompent par les Livres.
La refléxion & la méditation eft
leur partage , & la feule Biblio .
teque qu'ils doivent confulter,
en toutes chofes , Ces Gens là
doivent tout fçavoir par recit
& par converfation , & étudier,
comme les anciens Drüides, qui ;
n'enfeignoient & n'apprenoient
les Sciences que de vive voix , par
tradition , & par mémoire. Si
faire des Livres eft une maladie,,
je crois que les lire eft une espece
de contagion , qui laiffe une
grande démangeaifon d'écrire,
ou du moins de racoter ce qu'on
a lú , & comme cette forte de
du Mercure Galant.
13
maladie eft de celles que Petrarque
nomme publiques & incu .
rables, il femble qu'il y ait quelque
infamie attachée à ce mal ,
& qu'on devroit féparer ou dif
tinguer les Autheurs & les Le-
&eurs , comme on faifoit autre .
fois les Ladres. Et en effet,
ajoûte Petrarque , un Homme
infecté de cette maladie, en infecte
beaucoup d'autres , & le
nombre des Malades croift de
plus en plus. Le Sage dit qu'il
n'y a jamais de fin pour les perpétuels
Ecrivains , & je penfe
qu'il n'y en a jamais pour les per-
Fétuels Lecteurs . Ce Sophifte
qui compofa fix mille Volumes ,
en avoit lû peut - cftre un plus
grand nombre.
Ceux qui ont plus de fens que
14
Extraordinaire
d'efprit, lifent peu, font délicats
en Livres , & ne les aiment guére;
mais ceux qui ont plus d'efprit
que de fens , lifent beaucoup,
font grands amateurs de Livres,
& s'accommodent de tout Ecrit,
foit bon ou mauvais , pourveu
qu'il en ait figure . Ces Gens - la
préferent les Livres aux Compa
gnies , & la Lecture à la Conver
fation. Vous leur entendez dire
fans ceffe, mes Livres fontbien plus
raisonnables. Il eft vray qu'il y a
des Livres bien raisonnables,
mais il y en a de bien impertinens
; & je ne fçay fi le nombre
des Sots & des Ignorans , n'eft
point auffi grand dans les Biblioteques
que dans les Affemblées
publiques , & dans la Societé civile,
ou l'on en voit fouvent deux
du Mercure Galant.
IS
enfemble , celuy qui parle , &
l'Autheur qu'il cite. Il eſt encore
vray qu'on gagne quelquefois
de quitter les Compagnies
pour s'entretenir avec les Livres,
mais enfin ce qui oblige à préferer
les bons Livres aux honneftes
Gens , & aux beaux Efprits mefme,
c'est que les Autheurs de ces
bons Livres , font la dans leurs
bons momens , & incapables de
changement , au lieu
que hors
leurs bons Livres , ils nous pa
roiftroient peut - eftre plus infuportables
que les autres Hommes.
Leurs Ouvrages ont fixé
leur belle humeur , leur agrément,
& leur complaifance ; ou
du moins, s'ils y paroiffent autre.
ment, & avec leurs foibleffes , ils
leur donnent du relief & de l'é.
16 Extraordinaire
clat. Leurs coleres, leurs haines ,
leurs amours, y font juftes & raifonnables.
Tout y plaiſt, mefme
jufqu'à leur fureur & à leur emportement.
Mais s'il y a des
Compagnies & des Converfations
dangereufes , il y a des Livres
& des Lectures fort préjudiciables
à la beauté de l'efprit,
& à la bonté des moeurs. Si les
grandes Biblioteques font des
Boutiques d'Aporicaires, comme
les appelloit un Roy d'Egypte,
il y a des Poifons auffi bien que)
des Romedes , & il cit facile de
s'y méprendre , & de faire d'étranges
qui pro quo . Lire de bons
Livres, & d'Autheurs d'un grand
fens, & d'une profonde doctrine;
cela donne de la force , de l'élevation
, & de la nobleſſe dans les
"
du Mercure Galant.
17
penfécs , dans les fentimens , &
dans les expreffions. On eft Philofophe
avec Socrate & Platon.
Mais lire des contes & des bagatelles
, cela infpire la badinerie,
la fadaife , & la turlupinade. On
voit bien dans l'entretien de ceux
qui lifent, quelles lectures ils font,
& par là , le caractere de leur ef
prit , car comme il y a des Gens
qui prennent plaifir à parler de
leur table , & de ce qu'ils mangent,
par où l'on reconnoift leur
gouft & leur délicateffe , il y en
a auffi qui parlent toujours de
certains Autheurs , & qui font
toûjours de certaines Hiftoires.
On remarque bientoft le génie
de ces Lecteurs , mais encore
comme on voit bien ceux qui
font délicatement , ou groffiére-
Q.d'Avril1684. B
18 Extraordinaire
ment nourris , on difcerne auffi
facilement ceux qui ont commerce
avec les bons ou les méchans
Autheurs. Cependant il
faut demeurer d'accord , que
comme il y a des chofes qui pour
eftre contraires à la fanté , ne
laiffent pás de nous eftre agreables
, & de nous flater le gouft,
de mefme il y a des Livres qui
font propres à réjouir & à diver.
tir l'efprit , qui le délaffent & le
recréent , femblables à la Salade,
qui nous réveille l'appétit .
Bien que la Lecture plaife &
foit utile en tout temps , il y a
neantmoins des faifons & des
conjonctures, où elle eft plus
profitable, & où elle donne plus
de plaifir. Dans la jeuneſſe , elle
bouche l'efprit , elle appéſantit
4
du Mercure Galant.
19
& altere le corps ; dans la vieilleffe
, elle laffe & fatigue. Dans
la jeuneffe , on lit fans choix &
fans jugement , dans la vicilleffe,
avec dégouft & avec chagrin,
Un Moderne appelle la Lecture,
une oifiveté laborieuſe , ce qui a
fait dire à un autre, que quelque
honnefte que foit le commerce
qu'on a avec les Livres, c'eſt déterrer
les Morts , & s'enterrer
avec eux, par une profonde mé
ditation ; que lire , c'eft travailler
aux Mines , & qu'on y court la
mefine fortune & les meſmes
accidens, puis qu'on en rapporte
toûjours un vifage pâle , & des
yeux enfoncez ; car pour dire
apres Cicéron , que les Livres
nous font paffer la vie innocem
ment & fans déplaiſirs, il faut en
Bij
20 Extraordinaire
fçavoir faire un bon uſage , au.
trement noftre lecture n'eft pas
fans peine & fans crime ; elle a
fes chagrins , fes veilles , & fes
i quiétudes , elle a auffi fes paſfions,
les déréglemens , & fes er.
reurs. Et puis enfin , fi par eux
on eft fçavant , qui acquiert la
Science , dit l'Eccléfiafte , acquiert
du travail & du tourment,
lors que cette Science eſt vaine ,
curieufe , & criminelle , car la
bonne Science apporte la paix &
le repos à l'efprit . Je veux que
cette occupation foit honnefte
& inftructive , & qu'elle nous
prépare mefme à l'action , elle
nous en détourne bien fouvent ,
& fi elle nous donne la fcience
& la fag ffe des Siecles paffez ,
elle ne nous rend pas toûjours
du Mercure Galant. 21
plus fages & plus fçavans . Il femble
encore que la Lecture ne foit
utile qu'à ceux qui n'ont pas le
loifir de s'étudier eux - mefmes;
car qui fe connoift & s'obſerve ,
n'a pas befoin d'autre modele
pour cftre prudent & fage dans
fa conduite, fi co n'eft que l'exemple
d'autruy nous touche
davantage . Mais y a- t- il rien qui
nous foit plus préfent & plus fenfible,
que ce que nous reffentons
en nous. mêmes ? Ce qui nous eft
arrivé, peut encore nous arriver.
Voyons donc ce que nous avons
fait , & difons le hardiment , il
vautmieux éftre obligé de noſtre
habileté à noftre efprit, qu'à nos
Livres. Tous ces grands Autheurs
qu'on ramene au College,
bien loin de nous inftruire dans
Extraordinaire
noftre jeuneffe , ne nous laiffent
ny amour ny eftime pour eux , &
il faut que l'âge & l'expérience
nous les faffent rapporter au Ca
binet , pour en profiter & pour
nous plaire . Ils nous laiffent
mefine peu de teinture de leur.
Langue, & ces Poëtes & ces
Orateurs , font les Tyrans de
noftre enfance , comme parle
M' Ogier, & nous font hair le
Grec & le Latin, avant que
nous le faire aimer,
de
Mais tous les Hommes ne font
pas comme les Tartares, qui femblent
avoir mangé , & s'eftre
nourris des Livres , c'eft à dire,
qu'ils font fçavans fans lecture , &
fans étude . Il faut des Livres
pour eftre fage , mais il en faut
beaucoup pour eftre fçavant.
du Mercure Galant,
Qu'on diftingue tant qu'on voudra
la Science en ſpéculative &
en pratique , l'une & l'autre a
befoin d'un grand nombre de
connoiffances , que l'expérience
& le naturel ne nous peuvent
donner. Si l'on eft jeune , peut- on
eftre docte fans Livres Et la
Philofophie du College peut- elle
faire un Sage & un Sçavant ? Je
ne dis pas un Docteur , car les
Enfans en fortent tout fourrez .
Mais peut- elle faire un habile
Homme à l'âge de quinze on
feize ans ? Mais dequoy peut- on
eftre capable dans la vieilleffe ?
Si la vie a efté partagée entre la
folitude & les affaires , le bon
fens naturel , & ce qu'on a veu,
ne fuffit pas pour eftre fage &
fçavant. Ce n'eft pas affez que
24 Extraordinaire
de belles reflexions & de fortes
méditations . Il manque des
exemples aux Solitaires, & mefme
l'art de penfer ; & l'Homme
public & politique, a befoin de
la théorie & de la fpéculation,
pour çavoir bien faire ce qu'il
fait heureufement & au hazard .
Mais outre cela , il manque à
tous les deux , mille chofes à fçavoir
pour leur falut & leur conduite,
qu'ils ne peuvent avoir en
eux-mefmes, & par les lumieres
naturelles. Tout ce qui regarde
les Sciences & les Arts , ne s'acquiert
point fans Livres. Du genie,
de l'invention , de l'induftrie,
tant qu'il vous plaira , de la communication
avec les Sçavans &
les Maiftres , il faut encor avoir
recours aux Livres , pour eftre
pleinement
51
du Mercure Galant.
25
pleinement inftruits des chofes.
Le Sage des Stoïciens fuffifoit
à foy - même; mais encore avoit - il
eu befoin de Livres , avant que
d'eftre en état de mépriſer tout
ce qui eftoit hors de luy ; & peut.
eftre fans eux, n'auroit- il pas fait
tant de bruit , & voila , dit- on , le
mal que font les Livres. Ils don
nent avec ce mépris de toutes
chofes , une fuffifance arrogante,
qui rend les faux Sages infolens
& ridicules. Mais files Livres
ont perdu quelques Pédans , qu'ils
ont fait Roys de la Férule , n'ontils
pas fait des Philofophes & de
veritables Sages , qu'ils ont élevez
fur le Trône , & entre les
mains defquels ils ont mis un
Sceptre d'or , pour l'ornement
& la protection des belles Let-
Q. d'Avril 1684.
C
26 Extraordinaire
tres, & pour le bien & la félicité
des Hommes ?
Par le moyen des Livres, toute
la fageffe des plus habiles devient
la noftre ; & files Sages n'ont pas
moins vefcu pour nous que pour
eux , c'eſt là que nous profitons
de leur vie , & fans la lecture,
tout ce qu'ils ont dit , & tout ce
qu'ils ont fait , feroit enfevely
dans leurs Tombeaux. Les Grecs
& les Romains ont fait de grandes
chofes, & nous ont donné de
grands exemples ; mais ils ont
perdu tout cela , & nous auffi , fi
nous ne l'apprenons dans les Livres
; & c'eſt par le
moyen de
l'Hiftoire , dont la connoiffance
nous eft fi neceffaire pour noftre
conduite , afin de regler les éve
nemens préfens fur les évenedu
Mercure Galant. 27
mens paffez . Ce qui arriva hyer,
peut eftre plus diférent de ce qui
eft arrivé aujourd'huy , que ce
qui s'eft paffé il y a mille ans ;
& alors l'expérience & la fageffe
ne fervent de rien . La relation
qui fe tire de là, eft toûjours imparfaite
& défectueuſe . Il faut
joindre la lecture à l'obſervation ,
pour en bien juger. Le Chancelier
Bacon dit qu'il arrive
tous les jours, par un caprice de
la Nature, que les Enfans reffemblent
à leurs Grands - Peres , &
meſme à leurs Biſayeuls , & n'ont
aucun trait de leurs Peres. De
mefme, continue.t - il , les affaires
par un caprice de la Fortune, auront
du raport avec ce qui fe fera
fait dans les Siecles les plus éloi
gnez , & n'en auront point du
Cij
28
Extraordinaire
tout avec ce qui vient d'eftre fait.
Il compare agreablement toutes
les connoiffances que la lecture
peut donner aux Tréfors publics,
à l'Epargne, & aux Finances d'un
grand Prince , & tout ce qu'un
bel Efprit peut produire de fon
propre fond , aux richeffes d'un
fimple Particulier. Il eſt aifé
d'en voir la diférence , & de conclure
, que l'expérience a beſoin
des Livres, pour rendre un Hom.
me veritablement fage & .prudent
; ce qui a fait dire qu'un
grand Politique , ou un grand
Miniftre fans étude & fans lecture
, eft un Empirique d'Etat,
qui tue plus de Malades qu'il
n'en guérit , parce qu'il fe conduit
par une fauffe pratique qui
n'a point d'exemples.
du Mercure Galant.
29
L'Hiftoire peut donc s'accommoder
avec les évenemens qui
nous arrivent, & nous eftre utile,
par raport à trois chofes , parce
que dans toutes les affaires il y a
ce qui les prépare , ce qui les dé
termine, & ce qui les fait réüffir.
Or l'Hiftoire , qui eft le récit
d'une chofe paffée , a ces trois
mefmes circonftances ; & il en
eft ce que Mademoiſelle deGour
nay a dit des Effais de Montaigne,
que c'eft le dernier bon Livre
qu'on doit prendre , comine
Je dernier qu'on doit quitter ; car
hormis les Fables & la Chronologie,
qu'il eft neceffaire de faire
aprendre aux Enfans, parce qu'ils
ont en cet âge. la plus de mé.
moire, & que cela leur donne le
gouft des Livres, je ne crois pas
C
30
Extraordinaire
qu'on leur doive abandonner
'Hiftoire
& la Politique
. Un
jeune Homme
doit aller par degrez
dans fa lecture ; car ce n'eft
pas affez d'avoir
le jugement
avancé , & l'intelligence
vigoureufe,
il faut un jugement
formé,
& une intelligence
confommée
.
On peut entendre
ces choſes.
dans la jeuneffe
, quand on a de
l'efprit, &une heureuſe
naiſſance
,
mais pour les bien digérer, & en
faire fon profit, on ne le peut que
dans un âge plus meûr, & apres
une longue expérience
. Les Livres
qui regardent
les moeurs , ne
fe doivent
lire que quand on eft
fage , comme
les autres ne fe
doivent
lire que lors qu'on eft.
jeune.
Comme il y a des Gens qui
du Mercure Galant.
font infuportables avec leur le-
&ture , & qui dans les affaires &
le commerce du monde ne font
pas fort habiles , on a douté fi
les Livres eftoient neceffaires
dans la Politique , & fi un grand
Lecteur pouvoit eftre un grand
Homme d'Etat . Il y a icy quel
que diférence à faire, & quelque
tempérament à garder. Traiter
les affaires fans Livres, c'eft ignorance.
Traiter les affaires par les
Livres , c'eft fimplicité. Ceux
qui n'ont que l'expérience , ſe
trompent groffiérement dans les
affaires , car pour juger fainement
des chofes, il les faut connoïftre
parfaitement , & cette
connoiffance ne peut venir de
l'expérience feule, qui n'eft qu'un
effet de l'occurrence des évene-
C iij
32
Extraordinaire
mens, parce qu'on ne fçait qu'apres
qu'ils font paffez , ſi l'on a
bien ou mal fait, de les laiffer paf
fer ainfi. De plus , il faudroit vivre
l'âge des Patriarches , pour
voir pendant fa vie plufieurs éve
nemens femblables . D'autre côté,
ceux qui n'ont que la lecture,
ne font pas moins fujets à faillir,
Ils reglent toutes chofes felon
leurs idées, & jugent plutoft par
mémoire que par jugement. Ils
s'amufent à compaffer les évenemens
paffez avec les préfens , &
font fi longtemps à en faire les
paralelles , que le mal arrive
avant que de le pouvoir empefcher
, & qu'il fe rend incurable
avant que d'y apporter le remede.
Les affaires, comme nous
avons dit, ont toûjours quelques
du Mercure Galant.
33
circonftances qui les diverfifient.
Si deux chofes qui arrivent en
mefme temps à une mefme perfonne,
font fi diffemblables , c'eft
bien pour qu'il y ait encore plus
de diférence entre le préfent &
le paffé. Ceux qui n'ont que la
lecture, n'ont point l'art de joindre
ces deux extrémitez , & de
comparer les affaires par où elles
fe reffemblent dans la théorie &
dans la pratique. Ils les voyent
venir de loin , & s'accoûtument
à cette veuë ; mais ils ne peuvent
s'en démêler, parce qu'ils n'ont
point d'expérience. Les autres
ne les apperçoivent point, qu'el
les ne les touchent , & s'épou
vantent à leur abord, parce qu'ils
n'ont ny lecture, ny étude. Mais
pour dignement fe débaraffer
34 Extraordinaire
des affaires , il faut remplir cet
entre- deux , & confondre ces
deux choſes. C'eſt le moyen de
faire un habile Homme , & un
grand Homme d'Etat.
Mais il faut eftre fçavant &
éclairé, pour bien juger des Livres,
& pour faire un bon ufage
des vieux & des nouveaux . Pour
peu qu'un Homme ait d'éloquence
& de teinture des belles
Lettres , il luy eft facile de faire
des Livres, & de remplir de gros
Volumes , de la maniere que l'on
compofe aujourd'huy. Ce n'eft
pas que nous foyons plus fçavans
que nos Peres , mais nousfommes
plus intelligens & plus intelligi
bles. Plus ils vouloient penétrer
le fond des Sciences , plus ils :
y rencontroient d'obſcurité ; &
du Mercure Galant.
35
ce qu'il y a de brillant & de lumi
neux dans leurs Ecrits, vient feulement
de la fuperficie. Ils ont
affecté mefine de paroiſtre tenébreux
, pour paroiſtre doctes ; ce
qui fait la rudeffe de leur langage
, & le galimathias de leur
ftile. Cependant nous leur fom.
mes redevables de nous avoir défriché,
& mâché les Sciences.
mais on nous doit pardonner, fi
nous n'allons pas plus avant que
leurs lumieres nous peuvent conduire
, par la briéveté de noftre
vie ; & l'on nous doit fçavoir
quelque gré , d'avoir plus d'ordre,
plus de difcernement , & plus
d'apropriation qu'eux , dans nos
Ouvrages , qui font des chofes
effentiellement neceffaires pour
plaire & pour inftruire, lefquelles
36
Extraordinaire
་
neantmoins ils ont négligées, par
ignorance , ou manque d'application.
Nous ne difons pas de
meilleures chofes , mais nous les
difons en meilleurs termes. Je
parle icy des Autheurs qui ont
écrit en noftre Langue . La facilité
& l'agrément de noſtre expreffion,
valent bien la fécondité
de leurs pointes , & l'artifice de
leurs figures . Ce qu'il y a de pré- a
tieux dans leurs Livres , font des
Diamans bruts, mal polis , & enchaffez
en cuivre tout le monde
n'en voit pas l'éclat , & n'en connoift
pas le prix , Il eſt vray qu'on
dit que les Ecrits d'apréſent font
comme les faux Diamans , qui
brillent davantage que les veritables
; mais on avoüera que cet
éclat , & l'art de les mettre en
du Mercure Galant.
37
ceuvre , vaut mieux que cette
fombre obfcurité , qui couvre
dans les vieux Livres les Pierreries
les plus rares, dont leur éloquence
eft parée. C'eſt une éloquence
ridée , qui à la verité a
des muſcles & des nerfs, mais qui
rebute les Lecteurs , & qui plaiſt
bien moins que la politeffe & la
pureté du ftile d'aujourd'huy.
Ces ridicules ornemens de la
vieille Rhétorique, & cette do-
Arine tenébreuſe, font-ils préferables
à un ordre & à un arrangement
naturel , qui débrouille
& qui difpofe les matieres les
plus confufes & les plus embaraffées
? A une diction fi claire
& fi intelligible , que les plus
groffiers par fon moyen penétrent
les choſes les plus fublimes
38
Extraordinaire
& les plus relevées ? Avoüons
donc que nos Autheurs modernes
l'emportent fur tous les anciens
qui ont écrit en hoftre
Langue , & bien loin de donner
le titre de Reyne à une vieille
Dame chargée de Médailles de
cuivre & de Chaînes de laton,
comme parle M' Paſcal, foúmettons
-la aux pieds de l'illuftre
Académie Françoiſe , qui doit
avec juſtice regner dans l'Empire
des belles Lettres.
Cependant comme la plûpart
des Livres nouveaux ne fortent
pas de cette Source d'éloquence
& de politeffe , on les lit feulement
pour dire qu'on les a lûs ;
car la lecture de ces fortes d'Ou.
vrages fait aujourd'huy une par.
tie de l'efprit de bien des Gens
du Mercure Galant.
39
devant lefquels on ne paroiftroit
que groffiérement fçavant, fi on
on ne citoit que les anciens Autheurs
, & fi on n'avoit pas
la
connoiffance de tous les petits
Livres de Vers & de Profe, que
les Cavaliers & les Dames portent
dans leurs poches , comme
une marque de politeffe & de
galanterie. On eft perfuadé que
i la lecture des Livres nouveaux
ne nous rend pas plus habiles ,
elle nous donne l'efprit du temps,
fans quoy nous ne fçaurions plai .
re, ny eftre à la mode. J'en connois
de fidélicats en cela , qu'ils
feroient fcrupule de citer le Plu
tarque d'Amiot , pour celuy de
l'Abbé Tallemant, & les Satires
de Regnier pour celles de Boileau.
C'eft pourquoy afin de
40
Extraordinaire
fçavoir les chofes anciennes
parmy
les nouvelles , on a traduit la
plupart des vieux Livres qui ont
quelque réputation . Mais enfin
foit qu'on life les vieux ou les
nouveaux Autheurs , ceux qui
écrivent doivent prendre garde
à l'uſage qu'ils font de leur le-
&ture ; car s'il faut avoir lû pour
bien écrire, il ne faut pas écrire
pour montrer qu'on a lû . C'eſt
neantmoins la folie de beaucoup
de Gens . Leurs Ouvrages ne
font que des Copies imparfaites
des Originaux qu'ils ont pillez,
Ils reffemblent à ceux qui s'enrichiffent
du bien d'autruy. Ils
fubfiftent de leur vivant, mais ils
ne laiffent à leurs Heritiers qu'-
une Succeffion qu'il faut rendre,
ou que l'on ne conferve qu'en fe
du Mercure Galant.
41
3
ruinant. Que demeureroit-il à
tant d'Autheurs, s'ils rendoient
aux Anciens ce qu'ils leur ont
pris ? Il ne leur refteroit qu'un
peu d'ordre & de mémoire ;
bien du papier blanc , & beau-
| coup de temps perdu. Tels font
ceux qui ne compofent que par
mémoire, & qui n'ont de l'invention
que pour arranger des lieux
communs , & les placer bien à
propos, Ils écrivent avec facilité
fur toutes fortes de fujets,
parce qu'ils ont une idée genérale
de toutes fortes de matieres,
& de pleins Magazins de paffa .
ges & de recherches . Si on leur
dit qu'ils ne font rien de nouveau
, & que leur abondance
vient de leur grande lecture , ils
répondent que ce font des no
Q.d Avril 1684- D
42
Extraordinaire
tious genérales & communes &
tous les beaux Efprits , & qu'ils
font honneur aux Autheurs qu'ils
alléguent. Cependant , je confeillerois
aux grands Lecteurs &
auxjeunes Gens, qui ne compo
fent encore que par imitation , &:
qui ont befoin de guide , de ne
fe flater point de cette penſée, &
d'éviter comme un écueil de pa
reilles compofitions , car c'eft le
vray moyen de ne faire jamais.
rien de foy-mefme , & de s'attirer
té mépris & indignation des .
Sçavans ; mais fur tout, ceux qui
écrivent , & ceux qui lifent, doi .
vent prendre garde d'avoir de
mauvais fentimens . On les prend
infenfiblement dans les méchans.
Livres , & on les communique
apres aux autres. L'Homme eft
du Mercure Galant.
43
naturellement idolâtre de les
opinions , & particulierement
dans fes Ecrits, qui les immorta.
lifent. Plus fes opinions font foi
bles , plus il s'éforce de les foû
tenir , & l'on diroit mefime que
fon opiniâtreté s'augmente , à
mefure qu'elles tombent en rui
ne ; & c'eft pourquoy il y a fi peu
d'Autheurs qui fe retractent.
Il y a des Gens qui lifent tou
tes fortes de Livres, & qui ne lifent
que pour lire , & pour dire
qu'ils ont lû , & ceux - là font auffi
habiles que s'ils n'avoient jamais
veu de Livres. Il y en a d'autres
qui à la verité lifent tout , fans
s'attacher à aucun Autheur particulier
, mais ils profitent de
tout, & font comme les Abeilles ,
qui compofent leur miel du fuck
Dij
44
Extraordinaire
de diverfes Fleurs. Ce font des
Efprits qui ne veulent point de
guide dans l'étude des belles
Lettres , & qui cherchent par
tout la fcience & la verité. Je
crois auffi qu'un Homme qui a
pris la voye de la Lecture pour
eftre fçavant (car on le peut eftre
par la méditation & par la refléxion
, mais qui eft une étude plus
feche & plus ennuyeufe; ) je croy,
dis-je, qu'un grand Lecteur doit
tout lire , pour eftre fatisfait ,
& pour eftre docte. Il ne doit
pas feulement éfleurer & parcourir
les Livres, il doit lire eny
tierement un Ouvrage & avec
application, & prefque toûjours
les Originaux, & dans leur propre
fource , afin d'en bien juger,
mais il doit encore lire tous les
du Mercure Galant.
45%
?
bons Livres du temps , s'il veut
eſtre un fouverain Arbitre en fait
de Littérature. Il y en a qui ne
s'attachent qu'à un certain nombre
de Livres choifis , qui font
toute leur étude & toute leur
application. Je ne blâme point
ceux qui ne lifent que les Livres
qu'ils entendent , parce qu'ils
n'ont pas affez d'intelligence &
de capacité pour lire des Autheurs
d'une plus grande force;
mais ceux qui pour faire parade
d'une fotte & ridicule fuffifance ,
lifent Platon & Ariftote , où ils
n'entendent rien , qui ne lifent
jamais que les grands Autheurs,
pour faire croire qu'ils ont un
grand commerce avec eux , &
pour montrer l'élevation de leur
génie , ceux- là, dis-je, méritent
bien d'eftre berpez des Sçavans
46
Extraordinaire
qu'ils fréquentent . Il faut avoueringénúment
noftre ignorance,
& ne citer pas fi hardiment des
Autheurs qu'on n'a veus qu'à la
marge d'un Livre , ou entendu
nommer qu'au Sermon . On ne
peut pas conoiftre à fons tous les
bons Autheurs , la vie de l'Homme
eſt trop courte , pour faire ;
habitude avec tous , c'eft bien
affez d'en connoiftre quelquesuns
de noſtre portée , & à noftre
ufage. Ce qui me fait fouvenir
de ce que répondit plaifammentun
Cavalier de mes Amis à quel
qu'un quiluy parloit de Scaliger;
qu'il ne le connoiffoit que de
veuë , pour l'avoir rencontré
quelque part , mais qu'il ne fçavoit
pas de quel Païs il eftoit.
Que dirons-nous encore de ceux
qui n'ont jamais veu ces grands
du Mercure Galant. 47
5
Autheurs , qu'en mafque , traveftis,
& déguiſez, & qui cependant
ne jurent que fur la verité
& la fidélité de leurs paroles? Il
les faut mettre au nombre de nos :
Dames Lectrices , qui citent Sear..
ron & Daffoucy, pour Ovide & Virgile . Il y a d'aul
Sçavans ,
qui par inclination ou par capri
ce , ne s'attachent qu'à de cera
tains Autheurs d'une doctrineextraordinaire
& chimérique, ce
quilés rend: fort finguliers & fort
attachez à leurs opinions. Il feroit
à fouhaiter pour le repos del'Eglife
, & de la focieté civile,
qu'ils n'euffent jamais lû que leur
Álmanach ; mais il eſt une amouraveugle
pour les Livres & pour
les Autheurs, auffi-bien que pour
les autres chofes , & cette folie
48 Extraordinaire
nous porte quelquefois juſqués à
choquer la bienséance & l'honnefteté.
Comme les productions
de l'efprit font plus nobles que
celles du corps, l'amour que chacun
a pour les Ecrits eft plus raifonnable
que celuy que nous
avons pour nos Enfans . Il eſt
auffi plus fort & plus folide , je
diray mefme qu'il eft plus tendre ;
car s'il eft rare que nos Enfans
nous reffemblent , nos Livres
nous reffemblent toûjours. Ce
font les vives images de noftre
efprit & de nous-mefmes. Il y a
deux amours pour les Livres, un
amour de Pere , & celuy- là, c'eft
l'amour des Autheurs pour leurs
Ouvrages. Il y a un amour d'A
mant, & c'eſt l'amour que nous
portons aux Ouvrages des au
fres .
du Mercure Galant.
49
tres. Tous deux font aveugles ,
& vont à l'excés . Ils font fujets
à faire bien de faux jugemens ;
& tous ceux qui fe font mêlez de
faire le difcernement des Livres,
foit anciens ou modernes , ont
toûjours manqué en cela , par
préoccupation & par enteftement.
Que de ridicules Biblioteques
dans le monde , par le
choix mefme de Gens fçavans !
Je pardonne ce fol amour de
Pere dans un Autheur ; mais je
ne puis pardonner à un Lecteur
cette amour bizarre , qui le rend
idolâtre de certains Livres indignes
de fon eftime , & qui luy
font perdre fa réputation , car
rien ne décrie plus un galant
Homme , que le mauvais gouſt
en toutes choſes . On feroit un
Q.d'Avril 1684. E
So
Extraordinaire
Roman de tous ces plaifans Le-
&eurs , & j'ay veu des Devots
contefter jufqu'à l'aigreur & à
l'emportement , pour la préference
de la Guide des Pecheurs ,
& de la Cour Sainte ; du Penfez- y
bien , & des Penfées Chreftien
nes ; de Philothée, & de l'Horreur
du Peché . Il n'y a fi petit
Docteur qui n'époufe un Pere
de l'Eglife , & qui ne fe faffe le
Palladin de fon éloquence & de
fa doctrine. Nous avons vû de.
puis quelques années un Prédicateur
fiamoureux de Tertulien ,
qu'il ne s'eft pas contenté de
prefcher par la bouche de ce
grand Homme , il l'a fait pref
cher par la fienne , & a intitulé
trois ou quatre gros Volumes de
Sermons, Tertulianus prædicans.
du Mercure Galant.
SA
Pour les Autheurs profanes,
S. Auguftin s'attendriffoit fur
l'Eneïde de Virgile ; & S. Jerôme
fut foüeté par les Anges , pour
avoir lû Cicéron avec trop d'attache.
Je ne parle point des Philofophes
& des Autheurs qui ont
fait Secte ; l'Ecole & le Païs
Latin, retentiffent encore tous les
jours du bruit qu'on fait pour
foutenir de fi vaines & de fi ridicules
affections. Mais on ne trouvera
jamais la verité tant qu'on´
s'amufera à contefter fur le mé.
rite de ceux qui l'ont cherchée.
Je ne dis rien non plus des fauffes
Clélies , des faux Cyrus , & des
fauffés Cléopatres ; car il y a des
Cavaliers & des Dames auffi
fous de ces Romans , que de Pédans
enteftez de Platon & d'AE
ij
52
Extraordinaire
riftote. J'ay un Amy fi prévenu
en faveur des Penfées de M' Pafcal,
qu'il a rompu vingt fois avec
moy, parce qu'il s'imaginoit que
je n'eftimois pas affez cet Au
theur. J'ay connu un illuſtre Prélat
, qui n'eftoit pas moins paf
fionné pour les Lettres Provin
ciales qu'on luy attribuë. Il les
avoit de trois ou quatre fortes,
pour la taille & pour l'impreffion ,
mais fur tout il les avoit en petit
dans un Sac de cuir mufqué trespropre
, qu'il portoit toujours
fur foy. Ce Prélat eſtoit neantmoins
du Party contraire , &
grand Amy des Jéfuites ; mais
tout cela n'avoit pú diminuer l'a
mour qu'il portoit à ces Lettres
agreables & fpirituelles .
Ccs belles Refléxions de M
du Mercure Galant.
53
le Duc de la Rochefoucaur,
n'ont - elles pas fait autant d'Idolâtres
qu'elles ont eu de Lecteurs
? Je connois encore des
Gens qui font fous de Montaigne,
de Charon , & de M ' de la
Hoguete ; mais ces trois Autheurs
fe reffemblent fi fort ,
qu'on ne peut en aimer l'un fans
aimer l'autre . Cet amour aveugle
pour quelques Livres , nous
en fait hair d'autres avec auffi
peu de raifon , & on feroit de
plaifans contes de ces fortes d'averfions
, mais on ne diroit rien.
que tout le monde ne fçache.
Enfin cette fympatie & cette
antipatie partagent tous les jours
les Lecteurs , & de la naiffent ces
agreables Difputes , & ces fçavantes
Differtations , qui font
E
iij
54
Extraordinaire
paroiftre les beaux Efprits, & ga
gner les Libraires . Il eft d'autres
Lecteurs qui ne s'attachent à
perfonne , & qui lifent tout fans
dégouft & fans paffion , pourveu
qu'il foit vray , ou qu'ils le
croyent tel , car autrement ils
feroient confcience de leur le-
&ture , & n'oferoient pas voir dans
l'Almanach quel temps il doit
faire, s'ils l'ont une fois reconnu
menteur.
La verité eft bien aimable , &
mérite bien qu'on la cherche par
tout où l'on peut la trouver;
mais il ne faut pas la chercher où
elle ne fut jamais , & où l'on fe
doit contenter de la vray -femblance
, qui pour n'eftre pas fi
forte, ne laiffe pas d'eftre fouvent
& plus utile , & plus agreable,
du Mercure Galant .
SS
S
Les fixions des Poëtes ne font
pas des menfonges criminels , &
on n'a point fait de Loix pour
les punir. Ce font des tromperies
innocentes & fpirituelles , qui
n'apportent aucun préjudice à
la focieté civile. Il y en a meſme
d'inftructives & de profitables
pour les bonnes moeurs. La vrayfemblance
eft quelquefois plus
propre à nous éloigner du vice ,
& à nous porter à la vertu ; &
dans les chofes indiférentes, elle
eſt préferable à une verité odieu.
fe , lors qu'elle ne choque ny
la
Foy hiftorique , ny la Créance
humaine. Ces Amateurs de la
verité , que je comparerois volontiers
à ceux qui cherchent la
Pierre Philofophale , devroient
s'attacher au fens, & non pas aux
E iiij
56
Extraordinaire
paroles , qui n'en font que l'é
corce. Lors que N. Seigneur
enfeignoit fes Difciples , il le faifoit
par des paraboles , qui êtoient
fouvent fauffes quant à la chofe,
mais fi veritables quant au fens,
qu'ils n'en pouvoient douter. Il
eftoit la verité meſme , mais il fe
fervoit de ces paraboles comme
d'un véhicule , pour faire entrer
fa doctrine dans leurs efprits , qui
auroit pû les ébloüir & les effrayer,
en fortant toute claire &
toute pure de cette fource de
-lumiere & de fainteté . Aucun de
fes Diſciples ne luy dit ; fi les
exemples que vous nous propofez
eftoient veritables , nous les
fuivrions ; mais les chofes que
vous nous contez eftant fauffes,
nous ne devons pas nous regler
du Mercure Galant.
57
là deffus . Au contraire , ils êtoient
charmez de fes recits , & cette
maniere de les enfeigner leur faifoit
comprendre , & les perfuadoit
des veritez les plus incroyables
, au lieu que lors qu'il leur
dit naïvement, & fans paraboles,
qui ne mangera pas ma chair, & qui
ne boira pas mon fang, n'aura point
la vie eternelle , ils fe récrient &
fe fcandalifent de cette verité.
Moïfe, dit Philon , a efté ennemy
des Fables, parce qu'il a toûjours
voulu marcher ſur les veftiges de
la verité. Cependant il eſt plein
de paraboles & d'allégories , &
il n'y en a pas moins dans l'Ancien
Teftament , que dans le
Nouveau . Ily a apparence mefme
que le Fils de Dieu ne s'eſt
fervy de cette maniere d'enſei
58
Extraordinaire
gner, que parce qu'elle estoit du
gouft & du génie des Juifs. D'où
vient donc cela ? ' C'eſt qu'il y a
cette diférence entre la Fable &
la Parabole , que celle- cy contient
la verité ſous la figure de la
vray -femblance , & celle . là fous
la figure du menfonge. La Fable
eft toûjours extraordinaire
&
merveilleufe ; la Parabole , toujours
fimple & naturelle, & voila
pourquoy Moïfe s'eft éloigné de
la Fable dans fes Ecrits ; mais au
refte il en eft comme de la Pein.
ture & de la Sculpture , que ce
Législateur défendit au Peuple
de Dieu. Ces ingénieufes fixions
ont eu leur utilité chez tous les
autres Peuples , & nous tirons.
encore tous les jours de grandes
inftructions
des Fables d'Efope
,
du Mercure Galant,
$9
dont l'Histoire eft fi oppoſée au
bon fens & à la raifon , mais dont
la morale eft fi jufte & fi raiſonnable.
Ce font des Beſtes qui
parlent, cela eft incroyable , mais
ce qu'elles difent eſt la verité
mefme . Lifons donc les Poëtes
en Poëtes , & les Hiftoriens en
Hiftoriens. Ce n'eſt pas dans les
chofes profanes que la verité eft
fi neceffaire pour noſtre inftruction
. C'eſt dans les choſes faintes,
encore y faut- il de la précaution
& du difcernement ; car la
Lettre tue , & la Bible renferme
des veritez plus capables de nous
fcandalifer, que de nous édifier.
Je parlerois icy de la lecture de
1'Ecriture Sainte , & des Saints
Peres, & du mauvais ufage qu'on.
en fait , car il ne faut pas croire
во Extraordinaire
qu'il n'y ait que les mauvais Livres
qui foient nuifibles. On
abufe des bons plus dangereufe
ment que des autres , & il faut
avoir de grandes lumieres pour
cette forte de lecture , mais ces
lumieres doivent eftre douces &
tempérées. Si les Livres profanes
fe lifent d'ordinaire aux Flambeaux
, ceux - cy fe doivent lire à
la Lampe , je veux dire dans le
Cabinet & dans la Solitude , avec
foûmiffion , avec fimplicité , avec
application, avec recueillement,
& non pas dans l'éclat & le bruit
du grand monde ; par curiofité ,
par fuffifance , par mépris , par
raillerie. Mais où vay- je m'embaraffer
? Je dois laiffer cette matiere
aux Maistres de la Vie fpirituelle,
& aux Peres de l'Egliſe,
du Mercure Galant. 61
5
qui nous ont appris eux- mefmes
comment nous les devons lire.
Il faut donc faire diftinction
des chofes qu'on lit, & de l'uſage
qu'on en peut faire . Si je lis une
Fable , je ne m'attache qu'au
fens , & j'en examine la verité,
par le raport que j'en fais à la
Philofophie, ou à la Theologie,
à la Nature, aux Moeurs, ou à la
Religion. Si c'eft quelque recit
plaifant, je m'endivertis, fans me
mettre en peine fi la choſe eft
fauffe, ou veritable , fielle eft de
l'invention de l'Autheur , ou s'il
n'en eft que l'Hiftorien ; parce
que cette circonstance ne fait
rien à mon divertiffement . Si
nos Ignorans veritables lifent les
Métamorphofes d'Ovide , ou les
Contes de Bocace , ils feront
62 Extraordinaire
une heure à dire , Cela eft faux,
Cela n'a jamais efté , Si cela eftoit
vray. Belle confidération! Comme
s'il leur importoit beaucoup,
qu'un tel ait fait telle chofe , que
Daphné ait efté changée en
Laurier, ou Aracné en Araignée .
Si on leur fait un Conte, en vain.
il eft ingénieux & plaifant ; ils ne
vous écouteront pas , fi vous ne
leur donnez Caution Bourgeoiſe,
de la verité du Fait pour l'HiL
toire. On peut y eftre fcrupuleux,
parce que la verité des éve.
nemens dépend des paroles de
l'Hiftorien ; mais il faut l'exami.
ner en honneſte Homme, & ne
pas démentir les Gens pour des
Vetilles & pour des bagatelles.
Il faut laiffer au Maréchal de
Baffompierre ces Remarques
du Mercure Galant.
63
Cavalieres fur Duplex , c'eft un
Sot, C'est un Ignorant, Il en a menty.
On foufre cela d'un Maréchal
de France , encore que dans l'Em .
pire des belles Lettres il n'y ait fi
petit Copifte, qui ne croye eftre
grand Seigneur . Je connois un
fort honnefte Homme , & bel
Efprit, qui a cette plaifante habitude
, de donner en lifant des
chiquenaudes à tout ce qui ne
luy plait pas. Si je lis quelque
Traité de Phyfique ou de Medecine,
& que j'y trouve une expérience
furprenante , ou une cure
merveilleufe , je confidere fi cela
peut faire naturellement , & s'il
eft ainfi , je donne ma créance à
ce Philofophe , & à ce Medecin ,
auffitoft qu'à un autre . Il eft encore
icy permis de douter, & de
64
Extraordinaire
•
dire , Cela feroit - il vray? parce
qu'il eft facile de fe laifler tromper
fur les fecrets de la Nature,
dont les nouveaux Philofophes
ont fait la découverte. Tout le
monde n'a pas la capacité d'en
bien juger , & il vaut mieux eftre
ignorant en Phyſique , que ridi.
culement fçavant . Enfin fi je lis
quelque Ouvrage de Theologie ,
ou de Pieté , c'eſt avec une foûmiffion
entiere de ma raiſon, facrifiant
à la Foy tous les doutes
que je pourrois avoir. Je croy
que la verité y eft , & ne m'amufe
pas à l'y chercher. Je m'en repofe
fur le foin & la fidelité de
ceux en qui Dieu a mis fon efprit
& fa doctrine .
Mais de tous ceux qui lifent
mal , les plus méchans ecteurs
du Mercure Galant.
65
font ceux qui font lire mal les
7. autres. J'entens parler des Pédans
, qui par ignorance , & manque
de difcernement, nous donnent
dans noftre jeuneffe une
méchante teinture des Livres .
Ils corrompent le fens , & défigurent
l'expreffion des meilleurs
Autheurs ; & à peine d'un fi
grand nombre qui font leur le.
cture continuelle de Cicéron &
de Virgile , s'en trouve- t - il un
3 feul qui les puiffent dignement
expliquer. Il faut pour cela une
netteté d'esprit dont ils ne font
pas capables , une imagination
noble & relevée , & une pro
fonde connoiffance de l'Antiquité.
Sices Autheurs pouvoient
foufrir quelque chofe en cette
vie , ce feroit de le voir déchirez
Q. d'Avril 1684.
F
66 Extraordinaire
par un fi grand nombre d'Igno
rans qui fe mêlent tous les jours
de les expliquer . En effet , les
Autheurs les plus polis nous paroiffent
barbares entre leurs
mains ; & jamais quelqu'un en
a- t-il fait fes delices pendant qu'il
a efté fous la difcipline de fon
Pėdant ? Au contraire , juſqu'à
ce qu'on foit hors de cet ignorant
efclavage , on préfereroitTabarin
à Térence , & Jean de Paris à
Cicéron. Ce n'eft point la jeuneffe
qui fait cela , c'eſt la mé .
chante inftruction qu'on nous.
donne.
Ce n'eft pas affez que la Le
cture nous rende fçavans & habiles
; il faut encore qu'elle nous
rende bien faits & polis , qu'elle
forme nos mours & noftre jugedu
Mercure Galant.
67
gement , qu'elle faffe noftre ef
prit, & donne à noftre naiſſance
S une élevation que la Fortune
nous avoit refuſée ; c'eſt à dire,
qu'elle fe falfe voir auffi - bien
dans nos fentimens que dans nos
paroles , & que nous devenions
par elle encore plus nobles que
fçavans,
Et quepar le travail d'une longue
lecture,
L'Art acheve les traits qu'ébauche
la Nature.
Que de Gens ont lû, qui ont
les fentimens auffi bas , & les manieres
auffi groffieres , que ceux
qui ne connoiffent pas les lettres
de l'Alphabet ! Que de Gens
ont lû, qui ne font pas plus vertueux
, & qui de toute leur le-
Eture n'en tirent pas la moindre
Fij
68 Extraordinaire
confolation dans leurs difgraces!
Cela s'appelle lire en Pédant, &
par une fotte curiofité d'apprendre.
Ils fe rempliffent du fatras
des Livres, incapables qu'ils font
de connoiftre ce qu'il y a de bon,
de le choiſir, & d'en profiter. Le
temps qu'ils employent à la leature
, eft un temps perdu , &
quelques -uns ont raiſon de s'en
confeffer.
Il y en a qui s'accufent de leur
lecture comme d'un grand peché
, & qui croyent que hormis
la Bible & la Legende , tous les
Livres font défendus . Leur conſcience
ſcrupuleuſe leur a renverfé
le ſens commun , en forte
qu'ils s'accufent du bien comme
du mal . Je connois des Devots,
qui fe font accuſez d'avoir lû les
du Mercure Galant.
69
$
Quatrains de Pibrac , & des Di.
recteurs qui ont défendu de lire
la Cour Sainte . Ce n'eſt
pastour .
jours ignorance & fimplicité , il
y a de la bizarrerie, de la paffion ,
& du faux zele. Mais ceux qui
par la corruption de leur nature,
fe fouillent, & fe gâtent à tout ce
qu'ils approchent, ne font- ils pas
indifcrets & teméraires, d'accufer
de leur defordre des Autheurs
innocens , & de les nommer en
confeffant leurs crimes ? Quoy,
un Autheur celebre par fon mérite
& par fa vertu , fera déclaré
infame, & chaffé de la focieté
civile, & meſme de l'Eglife, parce
qu'un Débauché abufera de ce
qu'il a écrit pour le divertiſſement
des honneftes Gens ? Et
s'il eft défendu de nommer les
70
Extraordinaire
Complices de nos crimes au Tribunal
de la Penitence, nous ferat
-il permis d'y eftre les Délateurs
de tant d'illuftres Ecrivains , qui
ne nous connoiffent pas ? Que
ces pernicieux Lecteurs s'accufent
fimplement dú mauvais
ufage qu'ils font des Livres , &
ne s'en prennent pas à leurs Autheurs.
Que ces faux Directeurs
ne confondent pas l'Innocent
avec le Coupable , & ne ſe vangent
pas , fous prétexte de l'intéreft
de l'Eglife , pour contenter
leur paffion & leur caprice . Ils
livrent au Bras féculier de la
Servante, comme parle l'Hiftorien
de Dom Quichote , les plus
celebres Autheurs . Quelle hote!
quelle infamie ! ou plutoft quel
Emportement quelle injuftice!
du Mercure Galant.
7ì
Le feu P. E. terminoit toutes
Tes Miffions par un ſemblable ſacrifice,
auquel il apportoit la paf
fion d'un Tyran , plutoft que le
zele d'un Apoftre. Là dans un
amas confus de Livres qu'il avoit
excroquez de fes Devots , on
voit Porta , Bellot , Agrippa, &
quelques Autheurs d'une réputation
un peu fcabreuſe ; mais
ce qui faifoit le plus grand nom
bre , on voit d'un autre cofté,
les Scudery , les Gomberville,
les Calprénede , les Moliere , &
les Corneilles mefme ; & ce que
Les plus éclairez ne pourroient
voir fans frémir , les Ecrits du
fameux Evefque du Bellay , n'étoient
pas reſpectez de ces flâmes
impures.
Je me fouviens toûjours du
72 Extraordinaire
pauvre Poléxandre, qu'une Da
me de cette Province conſerve
curieufement dans fon Cabinet,
depuis qu'elle le tira de cet indigne
Bacher , où une autre
Dame l'avoit lâchement aban.
donné . Il porte plufieurs marques
de cette infamie ; mais la
Dame l'en eftime davantage , &
elle dit merveille de fes proüeffes
en cette rencontre , & de la bonté
de fes Armes dorées , qui réſiſ.
térent aux flâmes , & qui aidérent
à l'en fauver. Elle entend
par
là une bonne Couverture de
Maroquin de Levant , dorée, &
ajuſtée, dont ce Livre eftoit re.
lié. Enfin elle raconte cette avanture
d'une maniere ſi naturelle &
fitouchante, que ce ne feroit pas
la moins belle partie de ce Roman,
du Mercure Galant.
73
man, fi on la vouloit ajoûter aux
infortunes du brave & genéreux
Poléxandre.
Je l'avoue ingénúment, quand
je confidere avec une férieuſe
refléxion le bien & le mal que
fait à la Jeuneffe la lecture des
Romans & des Poëtes, je n'oferois
ny en approuver, ny en con.
damner l'ufage , mais quand je
me fouviens que je les ay lús
dans mon enfance , & mefme
dans un âge plus avancé, fans la
moindre émotion, & queje leur
dois ce que j'ay d'éducation &
de teinture des belles Lettres ,
qu'ils m'ont ouvert la Porte des
Sciences , & donné le gouft des
Livres, je fuis forcé de dire qu'on
les peut lire fans danger du cofté
de l'ame, & avec utilité du cofté
Q.d'Avril 1684.
G
74
Extraordinaire'
de l'efprit , car enfin , je le répete
encore apres M' de Balzac, il doit
y avoir des Livres pour occuper,
& pour inftruire. Il doit y en
avoir pour délaffer & pour plaire ;
les uns font utiles , les autres
agreables ; & l'Homme a befoin
des uns & des autres. Si on veut
fuivre ce partage , & ne rien confondre,
on fera toujours un bon
ufage de la Lecture.
DE LA FEVRERIE .
Fermer
6
p. 184-200
Histoire, [titre d'après la table]
Début :
J'ay à vous apprendre une Avanture que vous trouverez fort [...]
Mots clefs :
Veuve, Tante, Cavalier, Mariage, Nièce, Amour, Galant, Sentiments, Estime, Coeur, Maîtresse, Déclaration, Amants, Chagrin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire, [titre d'après la table]
J'ay à vous apprendre une
Avanture que vous trouverez
fort fingulière. Elle eft arrivée
icy depuis peu de temps . Un Cavalier
fort bien fait , fpirituel ,´
jeune & riche , aprés avoir joüé
pendant cinq ou fix années , tous
les perfonnages que
font aupres
des belles Perfonnes , ceux qui
font prodigues de douceurs , &
que les plus fortes proteftations
qu'ils viennent de faire , n'empefchent
point de jurer encore
ailleurs qu'ils ont de l'amour , fe
fentit enfin veritablement touché
de la beauté d'une aimable Brune
qu'il trouva un jour chez une
Veuve , qui quoy qu'elle paffaft
GALANT.
185
quarante ans , n'en avoüoit que
vingt huit , & qui par de certains
airs du monde qui luy étoient
naturels , reparoit avec affez d'agrément
ce qui luy manquoit du
cofté de la jeuneffe . La belle
Brune joignoit à des traits piquans
, une modeſtie qui charma
le Cavalier. Il fçut auffitoft qu'elle
eftoit voifine de la Veuve , &
les fentimens d'eftime qu'il prit
dés l'abord pour elle , l'engageant
à fouhaiter d'avoir un entier
éclairciffement fur ce qui la regardoit
, il apprit par ceux qu'il
chargea du foin de s'en informer,
qu'elle dépendoit d'un Pere affez
peu accommodé , qui ne fouffroit
point qu'elle reçuft de vifites ;
qu'on ne la voyoit que chez une
vieille Tante qui eftant fort riche
, prometoit de luy donner
une Partie de fon bien ; qu'ainfi
}
186 MERCURE
1
•
tout ce qu'elle avoit d'Amans
faifoit la cour à la Tante , & que
c'eftoit d'elle qu'il faloit obtenir.
Le Cavalier inftruit de ces chofes
, voulut connoiftre le coeur
de la Belle, avant que de prendre
aucunes mefures . Sçachant qu'elle
voyoit fort ſouvent la Veuve ,
il fe rendit affidu chez elle . Toutes
ſes viſites furent reçues agréablement
, & l'on vit avec plaifir
qu'elles devenoient fréquentes.
La Belle fe trouvoit de temps en
temps avec fon Amie , qui l'eftoit
auffi de la vieille Tante , & tout
ce qu'elle difoit , faifoit paroître
tant de jugement , & tant de fageffe
au Cavalier que quoy qu'il
ne marquaft rien qui puft décou
vrir ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , il s'affermiffoit
de plus en plus dans la réfolution
d'en faire fon unique attacheGALANT.
187
ment . Cependant à force de voir
la Veuve , il ne s'appercevoit pas
qu'il luy donnoit lieu de croire
qu'il en eftoit amoureux. Elle en
demeura perfuadée , & pour l'obliger
à fe déclarer plus fortement
, elle faifoit pour luy dest
avances , dont il auroit connu le
deffein , s'il n'eut pas efté remply
d'une paffion qui l'aveugloit
1 fur toute autre chofe. Apres
quelques entreveuës , dans lefaquelles
il crût avoir remarqué
que faperfonne ne déplaifoit pas
à la belle Brune , il réfolut de luy
faire part de fon deffein , & de
fçavoir d'elle- même , quels fentimens
elle avoit pour luy. Dans
cette penſée il alla l'attendre à
une Eglife , où il apprit qu'elle
alloit tous les matins , & l'abordant
lors qu'elle en fortoit , il la
remena chez elle , & pendant ce
1.
188 MERCURE
1
temps , il luy fit une fi tendre & fi
férieufe déclaration , qu'elle connût
aifément qu'un véritable &
fincére amour le faifoit parler.
Le party luy eftoit affez avantageux
de toutes maniéres pour
l'engager à répondre avec des
marques d'eftime qui luy fiffent
concevoir qu'il n'auroit aucune
peine à luy infpirer quelque chofe
de plus fort. Elle luy dit qu'el
le dépendoit d'un Pere à qui
elle obéiroit fans répugnance
en tout ce qu'il luy voudroit ordonner
en fa faveur , mais qu'il
n'étoit pas le feul qu'il y euft à
s'acquerir dans une affaire de
cette importance ; qu'une Tante
qui luy promettoit de partager
fon bien avec elle , s'étoit chargée
en quelque façon du ſoin de
la marier , & que toutes les démarches
que l'on pourroit faire
GALANT. 189
pour réüffir dans ce qu'il luy propofoit
, feroient inutiles , fi l'on
n'avoit fon confentement.Le Cavalier
fort ravy de voir que fa
Maîtreffe ne s'oppofoit point à fon
bonheur , ne fongea plus qu'à
gagner la Tante. Ce qui luy donnoit
de l'inquietude , c'eft qu'il
avoit fçeu qu'elle aimoit le monde
, & qu'elle amuſoit tous ceux
qui pretendoient à fa Niéce , par
le plaifir de fe voir long - temps
faire la Cour. Il crût cependant
qu'étant plus riche que tous fes
Rivaux , & peut- eftre auffi plus
confiderable par d'autres endroits
, on pourroit craindre de
le laiffer échaper , & que cette
crainte feroit terminer plûtoft fes
affaires. Pour les avancer ,
il ne
trouva point de plus fur moyen
que de parler à la Veuve , qui
pouvoit beaucoup fur l'efprit de
190 MERCURE
cette Tante . Ainfi la rencontrant
feule dés le mefme jour , il
luy dit avec des yeux tout brillans
du feu qui l'animoit , qu'il
avoit pris chez elle un mal dangereux
, dont la guerifon dépen
doit de fon fecours , & qu'il efperoit
qu'ayant pour luy autant de
bonté qu'elle en avoit toûjours
fait paroiftre , elle voudroit bien
entrer dans les fentimens pour le
fuccés d'un deffein tres - legitime .
La Veuve perfuadée par les affi
duitez du Cavalier , qu'elle eftoit
l'objet de tous fes defirs , eut tant
de joye de luy entendre tenir ce
langage , que fans luy donner le
temps de s'expliquer mieux , elle
l'interrompit pour luy dire , que
ce qu'il avoit à luy apprendre ,
luy étoit déja connu qu'elle
n'étoit point d'un âge à s'effrayer
d'une declaration d'amour ; que
GALANT. 191
fes foins l'avoient inftruite de fa
paffion ; que l'état de Veuve la
mettant en droit de difpofer d'elle-
mefme , elle y répondoit avec
plaifir , & qu'elle ne ſouhaitoit
autre choſe de fa complaifance,
finon que pour quelque intereft
de famille qu'elle achevoit de regler.
il vouluft bien attendre trois
mois à faire le Mariage ; que cependant
elle luy donnoit ,parole
de n'écouter perfonne à fon prejudice
& qu'elle eftoit prefte à
bannir tous ceux dont les vifites
luy feroient ſuſpectes . Imaginezvous
dans quelle furpriſe fe trouva
le Cavalier. Elle fut telle que
ne la pouvant cacher tout- à- fait,
il fe trouva obligé de s'excufer de
fon trouble fur fon exceffive joye,
qui en refferrant fon coeur , le
rendoit comme interdit. Vous
jugez bien qu'il confentit fans
1.92
MERCURE
aucune peine que fon pretendu
Mariage avec la Veuve fuft differé
de trois mois. Il luy laiffa un
pouvoir entier fur cet article , mais
il vit en mefme temps tous les
embarras que luy cauferoit le
peu de précaution qu'il avoit pris
avec elle. Il n'y avoit plus à eſperer
qu'elle le ferviſt auprès de la
Tante . Au contraire , il luy étoit
important que cette Tante ne
fçuſt rien de fon amour. La Veuve
auroit pû l'apprendre par elle,
& c'euft efté s'attirer une Ennemie
qui euft tout mis en ufage ,
pour empefcher qu'on ne l'euft
rendu heureux . Parmy toutes ces
contraintes , il devint réveur &
inquiet , & il le fut encore plus
quand la belle Brune, ne voulant
pas qu'il s'imaginaſt que la declaration
qu'il luy avoit faite, luy
fift chercher avec plus d'empreffement
GALANT. 193
fement l'occafion de le voir , rendit
à la Veuve des vifites moins
frequentes. Il en devina la cauſe
par les manieres honneftes &
pleines d'eftime qu'elle avoit
pour luy , toutes les fois qu'il la
trouvoit à l'Eglife , & ne pût blâmer
une referve qui marquoit un
coeur fenfible à la gloire.La Veuamour
,
qui remarquoit fon chagrin ,
ne l'impuroit qu'aux trois mois
de terme qu'elle avoit voulu qu'il
luy donnaſt , & touchée de l'impatience
où elle s'imaginoit qu'un
fi long retardement euft mis fon
elle tâchoit d'adoucir fa
peine , en l'affurant que fes diligences
redoublées la tireroient
d'embarras plûtoft qu'elle n'avoit
crû. Toutes ces chofes porterent
le Cavalier à prendre une refolution
qui le délivraft de crainte.
Il communiqua à ſa Maîtreffe le
Ianvier 1685. I
194
MERCURE
deffein où il étoit de l'époufer,
fans en rien dire à fa Tante , &
de renoncer aux avantages qu'elle
en pouvoit efperer , parce
qu'en l'avertiffant de fa recherche,
la Veuve qui le fçauroit auffitoft
, l'obligeroit de traîner fon
Mariage en longueur ; à quoy la
Tante feroit affez portée d'ellemefme
pour fon intereft particulier
, & peut - eftre mefme obtiendroit
d'elle qu'elle fe declaraft
contre luy. Il s'épargnoit par
là beaucoup de traverſes , ou du
moins plufieurs reproches , qu'il
ne craignoit point quand il feroit
marié. La Belle ayant confenty
à ce qu'il vouloit , il alla trouver
fon Pere , luy exagera la force de
fon amour,le conjura de luy vouloir
accorder fa Fille , & luy expliqua
toutes les raifons qui luy
faifoient fouhaiter un entier fe
GALANT. 195
cret fur fon Mariage . Le Pere qui
connoiffoit les grands Biens du
Cavalier , ne balança rien à conclure
toutes chofes de la manicře
qu'il le propofoit . Le Notaire
vint,& le Contract fut figné ,fans
que perfonne en eût connoiffance.
Cependant , comme il n'y a
rien de fi caché qui ne le découvre
, le jour qui preceda celuy
qu'on avoit choisi pour le
Mariage , une Servante de cette
Maiſon ayant foupçonné la verité
à quelques aprefts que
l'on y
faifoit , en inftruific la Suivante
de la Veuve , qui alla en meſme
temps le redire à fa Maîtreffe ,
avec qui la Veuve étoit . L'une
& l'autre fut dans une colere
inconcevable. La Veuve , qui
pretendoit que le Cavalier luy
euft engagé fa foy, traita fa nouvelle
paffion de trahison & de
1 2
196 MERCURE
·
perfidie ; & la Tante ne pouvoit
fe confoler de ce qu'ayant promis
de faire à fa Niéce de grands
avantages, on la marioit fans luy
en parler. Elle jura que fi elle
ne pouvoit venir à bout de rompre
le Mariage , du moins les
longs obftacles qu'elle trouveroit
moyen d'y mettre , feroient foufrir
ceux qui oublioient ce qu'on
luy devoit. Elle réva quelque
temps, & quitta la Veuve , en luy
difant qu'elle viendroit luy donner
de les nouvelles le foir ,
quelque heure que ce fuft . Sitoft
qu'elle fut fortie , elle mit des
Efpions en campagne , & aprit
enfin avec certitude , que le Mariage
fe devoit faire à deux heures
apres minuit . Lors qu'il en fut
dix du foir , elle monta en Carroffe
, & fe rendit chez fa Niéce.
La Belle apprenant qu'elle eftoit
GALANT. .197
à la porte, fe trouva embarraffée,
par la crainte que fa vifite ne
fuft un peu longue , & ne retardaft
quelques petits foins qu'elle
avoit à prendre . Elle fut tirée de
fon embarras , lors qu'on la vint
avertir que fa Tante la prioit de
luy venir parler un moment. Elle
y courut auffi- toft , & entra dans
fon Carroffe , pour entendre ce
qu'elle avoit à luy dire . Elle n'y
fut pas plûtoft , que le Cocher
qu'on avoit inftruit , pouffa fes
Chevaux à toute bride , paffa
par diverfes Ruës , pour tromper
ceux qui auroient voulu le fuivre
, & vint s'arrefter à la porte
de la Veuve , chez qui la Tante
fit entrer la Niece. Ce qui venoit
d'arriver l'avoit jettée dans une
grande furprife ; mais elle augmenta
beaucoup , lors qu'étant
montée , elles luy firent toutes
I
3
198 MERCURE
deux connoiftre qu'elles eftoient
informées de fon Mariage.Je paffe
les reproches qu'on luy fit fur
cette Affaire. La Tante , qui la
laiffa en la garde de la Veuve , retourna
chez elle , où l'on vint
luy demander ce que fa Niéce
eftoit devenue. Elle répondit
qu'elle en rendroit compte quand
il feroit temps , & qu'elle prenoit
affez d'intereft en elle , pour ne
l'avoir confiée qu'à des Perfonnes
chez qui elle eftoit en fûreté . Le
Cavalier apprenant ce changemét,
tomba dans un defefpoir qui
ne fe peut croire.ll alla trouver la
Tante , luy fit les foûmiffions les
plus capables de la toucher , &
noublia rien de ce qui pouvoit la
fatisfaire ; mais elle fut inflexible
à fes prieres & à fon amour. Le
Pere qui eftoit bien aiſe d'éviter
l'éclat , employa toutes les voyes
GALANT 199
de douceur qui
à la gagner. Pendant
LYO
Cervir
imps ,
la Tante & la Veuve inventérent
mille chofes pour noircir le Ca
valier auprés de la Belle ; mais
rien ne put effacer dans fon efprit
les favorables impreffions que fon
amour & fon mérite y avoient
faites. Elle perfifta dans fes premiers
fentimens pour luy ; & enfin
malgré toutes les précautions
que l'on avoit prifes pour cacher
le lieu où elle eftoit , les Domeftiques
parlérent . Si - tôt qu'on
fçût qu'elle avoit efté laiffée entre
les mains de la Veuve , il ne fut
pas malaifé de l'obliger à la rendre.
Elle la remit entre celles de
fon Pere , qui fit de nouveaux
efforts pour apaifer la colere de
la Tante ; mais tout cela s'eftant
trouvé inutile , on ne garda plus
aucun fecret pour le Mariage . On
I 4.
200 MERCURE
en arrefta le jour , & il fut fait
avec autant de joye des Amans
traverſez injuftement , que de
chagrin pour la Tante & pour la
Veuve.
Avanture que vous trouverez
fort fingulière. Elle eft arrivée
icy depuis peu de temps . Un Cavalier
fort bien fait , fpirituel ,´
jeune & riche , aprés avoir joüé
pendant cinq ou fix années , tous
les perfonnages que
font aupres
des belles Perfonnes , ceux qui
font prodigues de douceurs , &
que les plus fortes proteftations
qu'ils viennent de faire , n'empefchent
point de jurer encore
ailleurs qu'ils ont de l'amour , fe
fentit enfin veritablement touché
de la beauté d'une aimable Brune
qu'il trouva un jour chez une
Veuve , qui quoy qu'elle paffaft
GALANT.
185
quarante ans , n'en avoüoit que
vingt huit , & qui par de certains
airs du monde qui luy étoient
naturels , reparoit avec affez d'agrément
ce qui luy manquoit du
cofté de la jeuneffe . La belle
Brune joignoit à des traits piquans
, une modeſtie qui charma
le Cavalier. Il fçut auffitoft qu'elle
eftoit voifine de la Veuve , &
les fentimens d'eftime qu'il prit
dés l'abord pour elle , l'engageant
à fouhaiter d'avoir un entier
éclairciffement fur ce qui la regardoit
, il apprit par ceux qu'il
chargea du foin de s'en informer,
qu'elle dépendoit d'un Pere affez
peu accommodé , qui ne fouffroit
point qu'elle reçuft de vifites ;
qu'on ne la voyoit que chez une
vieille Tante qui eftant fort riche
, prometoit de luy donner
une Partie de fon bien ; qu'ainfi
}
186 MERCURE
1
•
tout ce qu'elle avoit d'Amans
faifoit la cour à la Tante , & que
c'eftoit d'elle qu'il faloit obtenir.
Le Cavalier inftruit de ces chofes
, voulut connoiftre le coeur
de la Belle, avant que de prendre
aucunes mefures . Sçachant qu'elle
voyoit fort ſouvent la Veuve ,
il fe rendit affidu chez elle . Toutes
ſes viſites furent reçues agréablement
, & l'on vit avec plaifir
qu'elles devenoient fréquentes.
La Belle fe trouvoit de temps en
temps avec fon Amie , qui l'eftoit
auffi de la vieille Tante , & tout
ce qu'elle difoit , faifoit paroître
tant de jugement , & tant de fageffe
au Cavalier que quoy qu'il
ne marquaft rien qui puft décou
vrir ce qui fe paffoit dans fon
coeur pour elle , il s'affermiffoit
de plus en plus dans la réfolution
d'en faire fon unique attacheGALANT.
187
ment . Cependant à force de voir
la Veuve , il ne s'appercevoit pas
qu'il luy donnoit lieu de croire
qu'il en eftoit amoureux. Elle en
demeura perfuadée , & pour l'obliger
à fe déclarer plus fortement
, elle faifoit pour luy dest
avances , dont il auroit connu le
deffein , s'il n'eut pas efté remply
d'une paffion qui l'aveugloit
1 fur toute autre chofe. Apres
quelques entreveuës , dans lefaquelles
il crût avoir remarqué
que faperfonne ne déplaifoit pas
à la belle Brune , il réfolut de luy
faire part de fon deffein , & de
fçavoir d'elle- même , quels fentimens
elle avoit pour luy. Dans
cette penſée il alla l'attendre à
une Eglife , où il apprit qu'elle
alloit tous les matins , & l'abordant
lors qu'elle en fortoit , il la
remena chez elle , & pendant ce
1.
188 MERCURE
1
temps , il luy fit une fi tendre & fi
férieufe déclaration , qu'elle connût
aifément qu'un véritable &
fincére amour le faifoit parler.
Le party luy eftoit affez avantageux
de toutes maniéres pour
l'engager à répondre avec des
marques d'eftime qui luy fiffent
concevoir qu'il n'auroit aucune
peine à luy infpirer quelque chofe
de plus fort. Elle luy dit qu'el
le dépendoit d'un Pere à qui
elle obéiroit fans répugnance
en tout ce qu'il luy voudroit ordonner
en fa faveur , mais qu'il
n'étoit pas le feul qu'il y euft à
s'acquerir dans une affaire de
cette importance ; qu'une Tante
qui luy promettoit de partager
fon bien avec elle , s'étoit chargée
en quelque façon du ſoin de
la marier , & que toutes les démarches
que l'on pourroit faire
GALANT. 189
pour réüffir dans ce qu'il luy propofoit
, feroient inutiles , fi l'on
n'avoit fon confentement.Le Cavalier
fort ravy de voir que fa
Maîtreffe ne s'oppofoit point à fon
bonheur , ne fongea plus qu'à
gagner la Tante. Ce qui luy donnoit
de l'inquietude , c'eft qu'il
avoit fçeu qu'elle aimoit le monde
, & qu'elle amuſoit tous ceux
qui pretendoient à fa Niéce , par
le plaifir de fe voir long - temps
faire la Cour. Il crût cependant
qu'étant plus riche que tous fes
Rivaux , & peut- eftre auffi plus
confiderable par d'autres endroits
, on pourroit craindre de
le laiffer échaper , & que cette
crainte feroit terminer plûtoft fes
affaires. Pour les avancer ,
il ne
trouva point de plus fur moyen
que de parler à la Veuve , qui
pouvoit beaucoup fur l'efprit de
190 MERCURE
cette Tante . Ainfi la rencontrant
feule dés le mefme jour , il
luy dit avec des yeux tout brillans
du feu qui l'animoit , qu'il
avoit pris chez elle un mal dangereux
, dont la guerifon dépen
doit de fon fecours , & qu'il efperoit
qu'ayant pour luy autant de
bonté qu'elle en avoit toûjours
fait paroiftre , elle voudroit bien
entrer dans les fentimens pour le
fuccés d'un deffein tres - legitime .
La Veuve perfuadée par les affi
duitez du Cavalier , qu'elle eftoit
l'objet de tous fes defirs , eut tant
de joye de luy entendre tenir ce
langage , que fans luy donner le
temps de s'expliquer mieux , elle
l'interrompit pour luy dire , que
ce qu'il avoit à luy apprendre ,
luy étoit déja connu qu'elle
n'étoit point d'un âge à s'effrayer
d'une declaration d'amour ; que
GALANT. 191
fes foins l'avoient inftruite de fa
paffion ; que l'état de Veuve la
mettant en droit de difpofer d'elle-
mefme , elle y répondoit avec
plaifir , & qu'elle ne ſouhaitoit
autre choſe de fa complaifance,
finon que pour quelque intereft
de famille qu'elle achevoit de regler.
il vouluft bien attendre trois
mois à faire le Mariage ; que cependant
elle luy donnoit ,parole
de n'écouter perfonne à fon prejudice
& qu'elle eftoit prefte à
bannir tous ceux dont les vifites
luy feroient ſuſpectes . Imaginezvous
dans quelle furpriſe fe trouva
le Cavalier. Elle fut telle que
ne la pouvant cacher tout- à- fait,
il fe trouva obligé de s'excufer de
fon trouble fur fon exceffive joye,
qui en refferrant fon coeur , le
rendoit comme interdit. Vous
jugez bien qu'il confentit fans
1.92
MERCURE
aucune peine que fon pretendu
Mariage avec la Veuve fuft differé
de trois mois. Il luy laiffa un
pouvoir entier fur cet article , mais
il vit en mefme temps tous les
embarras que luy cauferoit le
peu de précaution qu'il avoit pris
avec elle. Il n'y avoit plus à eſperer
qu'elle le ferviſt auprès de la
Tante . Au contraire , il luy étoit
important que cette Tante ne
fçuſt rien de fon amour. La Veuve
auroit pû l'apprendre par elle,
& c'euft efté s'attirer une Ennemie
qui euft tout mis en ufage ,
pour empefcher qu'on ne l'euft
rendu heureux . Parmy toutes ces
contraintes , il devint réveur &
inquiet , & il le fut encore plus
quand la belle Brune, ne voulant
pas qu'il s'imaginaſt que la declaration
qu'il luy avoit faite, luy
fift chercher avec plus d'empreffement
GALANT. 193
fement l'occafion de le voir , rendit
à la Veuve des vifites moins
frequentes. Il en devina la cauſe
par les manieres honneftes &
pleines d'eftime qu'elle avoit
pour luy , toutes les fois qu'il la
trouvoit à l'Eglife , & ne pût blâmer
une referve qui marquoit un
coeur fenfible à la gloire.La Veuamour
,
qui remarquoit fon chagrin ,
ne l'impuroit qu'aux trois mois
de terme qu'elle avoit voulu qu'il
luy donnaſt , & touchée de l'impatience
où elle s'imaginoit qu'un
fi long retardement euft mis fon
elle tâchoit d'adoucir fa
peine , en l'affurant que fes diligences
redoublées la tireroient
d'embarras plûtoft qu'elle n'avoit
crû. Toutes ces chofes porterent
le Cavalier à prendre une refolution
qui le délivraft de crainte.
Il communiqua à ſa Maîtreffe le
Ianvier 1685. I
194
MERCURE
deffein où il étoit de l'époufer,
fans en rien dire à fa Tante , &
de renoncer aux avantages qu'elle
en pouvoit efperer , parce
qu'en l'avertiffant de fa recherche,
la Veuve qui le fçauroit auffitoft
, l'obligeroit de traîner fon
Mariage en longueur ; à quoy la
Tante feroit affez portée d'ellemefme
pour fon intereft particulier
, & peut - eftre mefme obtiendroit
d'elle qu'elle fe declaraft
contre luy. Il s'épargnoit par
là beaucoup de traverſes , ou du
moins plufieurs reproches , qu'il
ne craignoit point quand il feroit
marié. La Belle ayant confenty
à ce qu'il vouloit , il alla trouver
fon Pere , luy exagera la force de
fon amour,le conjura de luy vouloir
accorder fa Fille , & luy expliqua
toutes les raifons qui luy
faifoient fouhaiter un entier fe
GALANT. 195
cret fur fon Mariage . Le Pere qui
connoiffoit les grands Biens du
Cavalier , ne balança rien à conclure
toutes chofes de la manicře
qu'il le propofoit . Le Notaire
vint,& le Contract fut figné ,fans
que perfonne en eût connoiffance.
Cependant , comme il n'y a
rien de fi caché qui ne le découvre
, le jour qui preceda celuy
qu'on avoit choisi pour le
Mariage , une Servante de cette
Maiſon ayant foupçonné la verité
à quelques aprefts que
l'on y
faifoit , en inftruific la Suivante
de la Veuve , qui alla en meſme
temps le redire à fa Maîtreffe ,
avec qui la Veuve étoit . L'une
& l'autre fut dans une colere
inconcevable. La Veuve , qui
pretendoit que le Cavalier luy
euft engagé fa foy, traita fa nouvelle
paffion de trahison & de
1 2
196 MERCURE
·
perfidie ; & la Tante ne pouvoit
fe confoler de ce qu'ayant promis
de faire à fa Niéce de grands
avantages, on la marioit fans luy
en parler. Elle jura que fi elle
ne pouvoit venir à bout de rompre
le Mariage , du moins les
longs obftacles qu'elle trouveroit
moyen d'y mettre , feroient foufrir
ceux qui oublioient ce qu'on
luy devoit. Elle réva quelque
temps, & quitta la Veuve , en luy
difant qu'elle viendroit luy donner
de les nouvelles le foir ,
quelque heure que ce fuft . Sitoft
qu'elle fut fortie , elle mit des
Efpions en campagne , & aprit
enfin avec certitude , que le Mariage
fe devoit faire à deux heures
apres minuit . Lors qu'il en fut
dix du foir , elle monta en Carroffe
, & fe rendit chez fa Niéce.
La Belle apprenant qu'elle eftoit
GALANT. .197
à la porte, fe trouva embarraffée,
par la crainte que fa vifite ne
fuft un peu longue , & ne retardaft
quelques petits foins qu'elle
avoit à prendre . Elle fut tirée de
fon embarras , lors qu'on la vint
avertir que fa Tante la prioit de
luy venir parler un moment. Elle
y courut auffi- toft , & entra dans
fon Carroffe , pour entendre ce
qu'elle avoit à luy dire . Elle n'y
fut pas plûtoft , que le Cocher
qu'on avoit inftruit , pouffa fes
Chevaux à toute bride , paffa
par diverfes Ruës , pour tromper
ceux qui auroient voulu le fuivre
, & vint s'arrefter à la porte
de la Veuve , chez qui la Tante
fit entrer la Niece. Ce qui venoit
d'arriver l'avoit jettée dans une
grande furprife ; mais elle augmenta
beaucoup , lors qu'étant
montée , elles luy firent toutes
I
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198 MERCURE
deux connoiftre qu'elles eftoient
informées de fon Mariage.Je paffe
les reproches qu'on luy fit fur
cette Affaire. La Tante , qui la
laiffa en la garde de la Veuve , retourna
chez elle , où l'on vint
luy demander ce que fa Niéce
eftoit devenue. Elle répondit
qu'elle en rendroit compte quand
il feroit temps , & qu'elle prenoit
affez d'intereft en elle , pour ne
l'avoir confiée qu'à des Perfonnes
chez qui elle eftoit en fûreté . Le
Cavalier apprenant ce changemét,
tomba dans un defefpoir qui
ne fe peut croire.ll alla trouver la
Tante , luy fit les foûmiffions les
plus capables de la toucher , &
noublia rien de ce qui pouvoit la
fatisfaire ; mais elle fut inflexible
à fes prieres & à fon amour. Le
Pere qui eftoit bien aiſe d'éviter
l'éclat , employa toutes les voyes
GALANT 199
de douceur qui
à la gagner. Pendant
LYO
Cervir
imps ,
la Tante & la Veuve inventérent
mille chofes pour noircir le Ca
valier auprés de la Belle ; mais
rien ne put effacer dans fon efprit
les favorables impreffions que fon
amour & fon mérite y avoient
faites. Elle perfifta dans fes premiers
fentimens pour luy ; & enfin
malgré toutes les précautions
que l'on avoit prifes pour cacher
le lieu où elle eftoit , les Domeftiques
parlérent . Si - tôt qu'on
fçût qu'elle avoit efté laiffée entre
les mains de la Veuve , il ne fut
pas malaifé de l'obliger à la rendre.
Elle la remit entre celles de
fon Pere , qui fit de nouveaux
efforts pour apaifer la colere de
la Tante ; mais tout cela s'eftant
trouvé inutile , on ne garda plus
aucun fecret pour le Mariage . On
I 4.
200 MERCURE
en arrefta le jour , & il fut fait
avec autant de joye des Amans
traverſez injuftement , que de
chagrin pour la Tante & pour la
Veuve.
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Résumé : Histoire, [titre d'après la table]
Un jeune cavalier, riche et spirituel, est séduit par une aimable brune rencontrée chez une veuve charmante. La brune, modeste et belle, dépend d'un père sévère et d'une tante riche. Le cavalier, désirant connaître ses sentiments, lui déclare son amour et obtient une réponse favorable, sous réserve du consentement de son père et de sa tante. Il cherche alors à gagner la faveur de la tante en passant par la veuve, qui accepte de l'aider mais impose un délai de trois mois pour le mariage. La brune, pour éviter les soupçons, réduit ses visites à la veuve. Le cavalier décide d'épouser la brune sans informer la tante pour éviter les obstacles. Il obtient le consentement du père de la brune et signe le contrat de mariage en secret. Cependant, une servante découvre la vérité et informe la veuve, qui entre en colère. La tante, furieuse, enlève la brune et la confie à la veuve pour contrecarrer le mariage. Le cavalier tente en vain de raisonner la tante et le père. La tante et la veuve cherchent à discréditer le cavalier auprès de la brune, mais celle-ci reste fidèle à ses sentiments. Finalement, la brune est rendue à son père, et le mariage est célébré malgré les tentatives de la tante et de la veuve pour l'empêcher.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 134-137
PLAINTES D'UN AMANT.
Début :
Voicy d'autres paroles que vous trouverez fort agréables, & / Languissant & réveur aux bords d'une Fontaine, [...]
Mots clefs :
Rêveur, Fontaine, Argent, Ruisseaux, Murmures, Amour, Berger, Galant, Songe, Tendresse, Peine, Éternelle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PLAINTES D'UN AMANT.
Voicy d'autres paroles que
vous trouverez fort agréables
, & tres - propres à eſtre
chantées.Elles ſont de Mademoiſelle
Caſtille.
GALANT. 135
PLAINTES D'UN AMANT.
Anguiffant &réveur aux
L bords d'une Fontaine,
Helas! dis-je cent foisfongeant à
Céliméne,
Ces petits flots d'argent
Vont d'un cours diligent
R'embellir l'émailde la Plaine.
Ces Ruiffeaux
Ontrepris leur doux murmures
CesCoftraux
Une nouvelle Verdures
Ces Ormeaux
Redonnent leurs frais ombragesz
Ces Oyseaux
Fontretentir ces Bocages
Demillechans nouveaux.
CeGazon,
CeValon
136 MERCURE
Refleurit,
Tout rit
Dans noftre Village,
Tout fait l'amour, touts'engage.
Tircis ce galant Berger
Qui nefaitque fonger
Aréjouir Irisſon aimable Bergere,
Vaméditant pour elle tout lejour
CentpetitsAirs nouveauxfurfa Fla
te legere,
EtSa Bergereàson tour
Nefongefans ceffe
Qu'àfoulagerson amour
D'unpeu de tendreſſe.
Enfin dans nos Hameaux , dans nos
Bois, dansnos Champs
Toutse prépare aux plaisirs innocens
Que ramene
Le Printemps.
L'on n'y verra plus d'inhumaine
GALANT. 137
Quemon ingrate Céliméne,
Qui ne promet à mes feux trop
conftans
Qu'une éternelle peine..
vous trouverez fort agréables
, & tres - propres à eſtre
chantées.Elles ſont de Mademoiſelle
Caſtille.
GALANT. 135
PLAINTES D'UN AMANT.
Anguiffant &réveur aux
L bords d'une Fontaine,
Helas! dis-je cent foisfongeant à
Céliméne,
Ces petits flots d'argent
Vont d'un cours diligent
R'embellir l'émailde la Plaine.
Ces Ruiffeaux
Ontrepris leur doux murmures
CesCoftraux
Une nouvelle Verdures
Ces Ormeaux
Redonnent leurs frais ombragesz
Ces Oyseaux
Fontretentir ces Bocages
Demillechans nouveaux.
CeGazon,
CeValon
136 MERCURE
Refleurit,
Tout rit
Dans noftre Village,
Tout fait l'amour, touts'engage.
Tircis ce galant Berger
Qui nefaitque fonger
Aréjouir Irisſon aimable Bergere,
Vaméditant pour elle tout lejour
CentpetitsAirs nouveauxfurfa Fla
te legere,
EtSa Bergereàson tour
Nefongefans ceffe
Qu'àfoulagerson amour
D'unpeu de tendreſſe.
Enfin dans nos Hameaux , dans nos
Bois, dansnos Champs
Toutse prépare aux plaisirs innocens
Que ramene
Le Printemps.
L'on n'y verra plus d'inhumaine
GALANT. 137
Quemon ingrate Céliméne,
Qui ne promet à mes feux trop
conftans
Qu'une éternelle peine..
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Résumé : PLAINTES D'UN AMANT.
Le poème 'Plaintes d'un Amant' de Mademoiselle Castille dépeint un paysage printanier où la nature renaît. Les fontaines, les ruisseaux, les arbres et les oiseaux embellissent la plaine et apportent joie et amour au village. Cependant, le narrateur souffre de l'indifférence de Célimène, une femme insensible à ses sentiments. Autour de lui, des signes de bonheur et d'amour sont visibles, comme l'affection partagée entre Tircis, un berger, et Irisson, une bergère. Le poème se conclut sur une note mélancolique, soulignant l'absence de réciprocité dans les sentiments du narrateur envers Célimène.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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8
p. 117-118
III.
Début :
On dit que depuis le Carême [...]
Mots clefs :
Perruque, Amant, Plaire, Galant
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texteReconnaissance textuelle : III.
III.
N dit que depuisleCarême
Celimenefait voir unesagesse (xtrtme
Et ejuelle neveut plUl qu'on luyparled'4~
meur.
MonpawreRivall'antre jour,
La Perrtique-poudrée,& la barbe bien
faite,
Enfin comme un Amant qui veutfairefit,
coury
Mettoit toNtfin esprit à luy conterfleurette.
Jamais discours nefutplus touchant que i,
fien,
Sansqu'ilenpufî obtenir rien.
Ce quifgavoit jadis IHYplAire
Nefaisoit plus que l'irriter.
Vn changement a[es voeuxsicontraire
Entre les dents lefaifoit bien pester
Mais il nepûtse rebuter.
Ilvoulut voirla,fin de ce miflere,
Deufl-ilsefaire encor plusmaltraiter.
Ce qu'il craint arrive,deforte
Pue badinant comme autrefois,
La Belle contre luy s'emporte,
Et l'égrlltigne avec[es doigts
L'obligeant au plus vitea regagnerU
porte.
Queltraitementpourun Galant?
Fyd-un Amourjiviolent;
De la main de cette Cruelle
le ne veux point eflre blltH;
Ainsije croy quesavertu
Mf varendre aussifage auelle.
Lemesme,
N dit que depuisleCarême
Celimenefait voir unesagesse (xtrtme
Et ejuelle neveut plUl qu'on luyparled'4~
meur.
MonpawreRivall'antre jour,
La Perrtique-poudrée,& la barbe bien
faite,
Enfin comme un Amant qui veutfairefit,
coury
Mettoit toNtfin esprit à luy conterfleurette.
Jamais discours nefutplus touchant que i,
fien,
Sansqu'ilenpufî obtenir rien.
Ce quifgavoit jadis IHYplAire
Nefaisoit plus que l'irriter.
Vn changement a[es voeuxsicontraire
Entre les dents lefaifoit bien pester
Mais il nepûtse rebuter.
Ilvoulut voirla,fin de ce miflere,
Deufl-ilsefaire encor plusmaltraiter.
Ce qu'il craint arrive,deforte
Pue badinant comme autrefois,
La Belle contre luy s'emporte,
Et l'égrlltigne avec[es doigts
L'obligeant au plus vitea regagnerU
porte.
Queltraitementpourun Galant?
Fyd-un Amourjiviolent;
De la main de cette Cruelle
le ne veux point eflre blltH;
Ainsije croy quesavertu
Mf varendre aussifage auelle.
Lemesme,
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Résumé : III.
Pendant le Carême, N tente de séduire Célimène avec des discours touchants, mais elle le repousse. Lors d'une ultime rencontre, elle le griffe, le blessant. N décide alors de se venger en devenant aussi cruel qu'elle.
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9
p. 301-312
VERS GALANS.
Début :
Voicy des Vers qu'un Berger de vostre connoissance / Daignez, belle Diane, écouter ma priere. [...]
Mots clefs :
Diane, Prière, Curiosité, Bergère, Printemps, Coeurs, Désirs, Cupidon, Belle, Héros, Amour, Seigneur, Lettre, Tentation, Adam, Douceur, Marins, Pureté, Galant
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texteReconnaissance textuelle : VERS GALANS.
Voicy des Vers quunBergtr de
'iojlre connoi/fluue adrejja demieimcnt
Il une jeuneEnjoÜee, qui
floit venue dansfonHameau, pour
'y rtfaire d'un mal de poitrine; à4
lui luy Ayantfilouté la Clef de Jk
Zhambre, cherchoit àluy faire quelque
piece pourJe divertir.J'y ajoute
une Lettre qui regarde cette Belle,
'& qui fut écrite en mifmettmps
arce Berger à un de kurs Amis,
Ojficier de la Marine.
----.---.--.-
VERS GALANS.
Dlignez., belleDiane, ÙeutermA
priere.
Dites-mey, que cherche en ces lieux
yoftrcespritcurieux? r cherchez. -vous ma Panetière t
Ma Houlette ou mon Chalumeau>
Sans doute, tout cela vousferoitnecessaire,
Si vont estiez Bergere,
MAis grâces à vosyeux,vostrefort est
plus beau. w
Sont-ce des Fleurs, un Lis,dujafmin,
quelques Roses?
Non, non, sur vostre teint, on en
Voit trop eléclifes ; Et malgré vostre mal
,
il en brille
en tout temps,
De pltts belles cent fois, que nen a
le Printemps.
Est-ce mon coeur ? - Helat ! vous en
parlerjen'ose.
L'amour vous apprendra qu'il est dans
vos liens.
Du jour que vos beaux yeux ont éclairè
les miens;
Je laijfte a cette noble confie
14 vous tn raconter la prise & Ill,!
defin;
1t comme de fA peine, il fait tous
ses plaisirs.
Est-ce quelyHAutrechose?
Ah! vous Fpavez. trop bien
Que qui donne fin cteur, ne se re.
serverien;
LA raison fowtient cet usage,,
Et Cupidon tout nud
, en rend hon
témoignage.
!vayant donc rien a moy, fut ne
foit toutà vous,
Cefltemps perdu d* chercher J..
vantage.
Il eji vray, Diane, entre nous,
Que si mon fort clioit plus deux,
Et que vous m'aimassiez, autant que
je vous aime..
Vous pourriez., fécondant mes voeH..
Chercher à fmlager mes feux;
NAis je vois à regret quil n'en rft
pas de mesme;
Il sen faut plus de la moitié,
1QHeaale ne fait Camitié,
La Voffre est mediocre -& la mien-i
ne est extrême.
Vous cherchez, donc, belle Diane^
en vain, A moins que de chercher a faireIIIfIW
malice.
Ah! Jî ctft là vostre Jtjfem
Je tien porteray pas mif. plainte ài,
la IHf/ice;
, Dieu veuille qu'elle rèùssisse,
le m'offrea tout souffrir, vostrefUUA:
sir mestcher, Dianey vous pouvez chercher.
Cette Belle, qu'on faitpasser
pour digne imitatrice d'un fameux
Heros, (c'est delaRancune,
l'un des principaux du Roman n
Comique,) chercha tant,qu'elle
trouva moyen d'exercer fonhu..1
meurhonneJstement malicieuse;
(
&lâ. piece qu'elle fit au Berger, C
ronna occaiion à ces lecon^ls
jcrs.
ous AVez. réussi,Ceau ne vous conte
guere,
le fuis percé de tous costez..
ïJte lefiu qui me brûle & quime
desespere
(Heud'Amour,} riagit-il ainsisur vos
beautez ?
vous verrois bt'en-tolf y chercher S,
rcmede,
Mon eau pourrait vont foklager.
coureroisaussi, sans remise.. a votre
aide:
leureux devons servir, heureux de
me vanger.
dais helasî'lemoyen d'enflameruner
Belle
- Qui ne veut quefe r.ifratchir?
4h poitrine malade!ah malade cruelle!'
uiJJè.. en vous guerissant, le Seigneur,'
voiu fléchir.
Voicy la Lettre du BBeerrggeerr,,
l'ofifcier de la Marine. LAuriez-vous cru, Seigneur
Marin, la jeune Diane
faitune action qui la rend cligner
d'avoir une des premieres Placeæ
dans la Galerie des Femmes-for-*
tesj actionheroïque & des plus
belles. On avoit lèrvy sur sa ra.£
bJe, sans y penser, une aiBettoi
deFramboifes des mieux condi-i
tionnées ) & comme elle lesaimes
passionnément, elle ne les a pasjs
pluroft veuës, qu'ellea porté la¡il
cüeilier à l'assiette pour en pren.-l dre mais retenue tout à conptj
par la force imperieuse de sa rai-ij
for, 4
Non, non, mJ-t-llle dit, nepcnfhz,pdtï.si
Btrgtr,
Que jen aille manger; lw ne veux point m'attirer de repr,ci);,)
«.
; Non plter que faire de jaloux ; Je veux avoir le coeur de rock*,
Etpourlaframboise,&p9H*-vovs\
[ Rcfiftanrdoncdelnforceà!•.
i::ntation, elle n'a pas cour',
aie ce fruit qui luy estoitdéfenun
par son Medecin.
ii fEpouse âAdllm en euflfait tant
autant
A l'égard de la Tomme,
v[t Seigneur eust esiècontant,-
Et le pauvre homme
N'eust pas avallé le morceau,
nQui comme du poison mm cgnduit, atr
tombeau j
Mais moins forte que nnftreBelle;.
L'appétit femportasur elle.
le-Et mey hlefiè
,
malade, & p"efqf;;'
mort d'amour,
.rYtUi'TIIX que ye ftrm, fenfoiffî? fin;"
& /W. Ceij'
Je ne vous conre pas ma peine,
Seigneur Marin, pour vous faire
pitié, j'aimerois mieux vous faire
envie. Je vous l'apprens seulement
, à cause de l'égalité de
nos fortunes auprès de cette
Belle.
,
Car enfin, quoy qu'on en dégoise1 e
Jesçay des fidelles témoins
De tous vos petits foins, **
De Tite, de Marqiti*, & de Dame
Fraxfoife;
QuaprèsAvoir languy trots mois a ses
genoux, f
Doncèreux comme laframboise,
Son coeurwom a paru tout aussi dur
qu* nous.
>
A dire vray ,
je ne vois point de
raison qui duft induire une Dame
àtraiter mieux un Marin qu'un
ergerj & sil meit pertllb de
:nisexpliquer finceremenc nfés. mes
Les Marins font des gens
ur quil'on ne peut pas fonder grttn.
de assurance.
cars coeurs font des vaisseaux qui vos
guent a tous vents, font comme la Mer, sujetsa fin.
constance-
Il rien efi pas de mesme des Bergers
Leurs tendrescoeursprennent rAcinil
Comme les plans de leurs Vergers ;
t leur fidellc Amour paroiss mesme a
leur mine.
On sçait de plus que les Marins
mt un peu fanfarons, médifans &
malins;
Hautant prefcjue vaudroit ef/re pris
des Corsaires,
Quaveceuxavoir des affaires.
Au lieu cjue les Bergers dans leursui
jeux & leurs rù Sont , comme leurs brebis,
Toujoursaccompagnez. de la pure inno-ú
cence,
SAns malice & sans médifance-
Je ne dis rien de la difcretlon,
LAttendre des Marins, cefl une illu-
[ton.
Sont-ils en Mer? Ilsriontplpts rien a
faire
Leurs Bell,esfontbien loin le temps du*
re àse taire, Il fautparlery chacun parle à fan sur,
Et chacuny, trahit les secrets de l'a-
'-mOHr.
Les Bergers au contraire
Rarement éloignez, des objets de leurs
voeux,
Et toujours occupez, de mille-foins pour
eux,
Ont trop de peur de leur déplaire,
Pour jamaisdivulguer leur amoureux
miftereAjoutez
a cela, que vos Mans
si.nt Íujlr à donner des noms
eu obligeans, aux personnes à
ui ils doivent le plus de refpeai
uuque, sans aller plus loin que
belle cause de nos peines, ils
nt osé la nommer la Signera B4.
MCU&, au lieu que nos Bergers
ccommodent toujours leurufae
à leur devoir; & honorent
tte Dameavec raison, du beau
3m de Diane, qui est une triple
léelfe, comme vous sçavez.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des
tarins de l'humeur des Bergers5
ais on voit rarement des Berde
celle des Marins: & à
garder les choses en général,
fnme je fait sans vouloir ofnier
personne en particulier,
fâcher un Amy comme vous,
que j'aime &quej'estimeinfîainimenc,
je croy en vérité
, que
s'il y avoir quelque préférence ai
efpererde la belle Diarre, ce ne;
reroit pas pour les gens de vostres
forte, rmis pour ceux de la.
mienne.
J'ofeaufji meflater, qu'aprèssa mulaiic
Framboise&moy pourrons bien fapprochlr
Et luy trouver l'ameattendrie,
.AJe lieu de [on coeur de rocher. -
Du moinsenay-je grande envie.
C'efl -pourtant fous le bon pUi/tr j
Du Galant qui tAlceu choisir,
Pour partager les douceurs desavie.
Vous douterez peut-estre de
cette protection ; mais je vous
allure qu'elle n'est pas moins sincere
quecelle que jevousay Faite
d'estre inviolablemenr, Seigneur
Marin. Vôtre,&c.LeB.deFI.'
'iojlre connoi/fluue adrejja demieimcnt
Il une jeuneEnjoÜee, qui
floit venue dansfonHameau, pour
'y rtfaire d'un mal de poitrine; à4
lui luy Ayantfilouté la Clef de Jk
Zhambre, cherchoit àluy faire quelque
piece pourJe divertir.J'y ajoute
une Lettre qui regarde cette Belle,
'& qui fut écrite en mifmettmps
arce Berger à un de kurs Amis,
Ojficier de la Marine.
----.---.--.-
VERS GALANS.
Dlignez., belleDiane, ÙeutermA
priere.
Dites-mey, que cherche en ces lieux
yoftrcespritcurieux? r cherchez. -vous ma Panetière t
Ma Houlette ou mon Chalumeau>
Sans doute, tout cela vousferoitnecessaire,
Si vont estiez Bergere,
MAis grâces à vosyeux,vostrefort est
plus beau. w
Sont-ce des Fleurs, un Lis,dujafmin,
quelques Roses?
Non, non, sur vostre teint, on en
Voit trop eléclifes ; Et malgré vostre mal
,
il en brille
en tout temps,
De pltts belles cent fois, que nen a
le Printemps.
Est-ce mon coeur ? - Helat ! vous en
parlerjen'ose.
L'amour vous apprendra qu'il est dans
vos liens.
Du jour que vos beaux yeux ont éclairè
les miens;
Je laijfte a cette noble confie
14 vous tn raconter la prise & Ill,!
defin;
1t comme de fA peine, il fait tous
ses plaisirs.
Est-ce quelyHAutrechose?
Ah! vous Fpavez. trop bien
Que qui donne fin cteur, ne se re.
serverien;
LA raison fowtient cet usage,,
Et Cupidon tout nud
, en rend hon
témoignage.
!vayant donc rien a moy, fut ne
foit toutà vous,
Cefltemps perdu d* chercher J..
vantage.
Il eji vray, Diane, entre nous,
Que si mon fort clioit plus deux,
Et que vous m'aimassiez, autant que
je vous aime..
Vous pourriez., fécondant mes voeH..
Chercher à fmlager mes feux;
NAis je vois à regret quil n'en rft
pas de mesme;
Il sen faut plus de la moitié,
1QHeaale ne fait Camitié,
La Voffre est mediocre -& la mien-i
ne est extrême.
Vous cherchez, donc, belle Diane^
en vain, A moins que de chercher a faireIIIfIW
malice.
Ah! Jî ctft là vostre Jtjfem
Je tien porteray pas mif. plainte ài,
la IHf/ice;
, Dieu veuille qu'elle rèùssisse,
le m'offrea tout souffrir, vostrefUUA:
sir mestcher, Dianey vous pouvez chercher.
Cette Belle, qu'on faitpasser
pour digne imitatrice d'un fameux
Heros, (c'est delaRancune,
l'un des principaux du Roman n
Comique,) chercha tant,qu'elle
trouva moyen d'exercer fonhu..1
meurhonneJstement malicieuse;
(
&lâ. piece qu'elle fit au Berger, C
ronna occaiion à ces lecon^ls
jcrs.
ous AVez. réussi,Ceau ne vous conte
guere,
le fuis percé de tous costez..
ïJte lefiu qui me brûle & quime
desespere
(Heud'Amour,} riagit-il ainsisur vos
beautez ?
vous verrois bt'en-tolf y chercher S,
rcmede,
Mon eau pourrait vont foklager.
coureroisaussi, sans remise.. a votre
aide:
leureux devons servir, heureux de
me vanger.
dais helasî'lemoyen d'enflameruner
Belle
- Qui ne veut quefe r.ifratchir?
4h poitrine malade!ah malade cruelle!'
uiJJè.. en vous guerissant, le Seigneur,'
voiu fléchir.
Voicy la Lettre du BBeerrggeerr,,
l'ofifcier de la Marine. LAuriez-vous cru, Seigneur
Marin, la jeune Diane
faitune action qui la rend cligner
d'avoir une des premieres Placeæ
dans la Galerie des Femmes-for-*
tesj actionheroïque & des plus
belles. On avoit lèrvy sur sa ra.£
bJe, sans y penser, une aiBettoi
deFramboifes des mieux condi-i
tionnées ) & comme elle lesaimes
passionnément, elle ne les a pasjs
pluroft veuës, qu'ellea porté la¡il
cüeilier à l'assiette pour en pren.-l dre mais retenue tout à conptj
par la force imperieuse de sa rai-ij
for, 4
Non, non, mJ-t-llle dit, nepcnfhz,pdtï.si
Btrgtr,
Que jen aille manger; lw ne veux point m'attirer de repr,ci);,)
«.
; Non plter que faire de jaloux ; Je veux avoir le coeur de rock*,
Etpourlaframboise,&p9H*-vovs\
[ Rcfiftanrdoncdelnforceà!•.
i::ntation, elle n'a pas cour',
aie ce fruit qui luy estoitdéfenun
par son Medecin.
ii fEpouse âAdllm en euflfait tant
autant
A l'égard de la Tomme,
v[t Seigneur eust esiècontant,-
Et le pauvre homme
N'eust pas avallé le morceau,
nQui comme du poison mm cgnduit, atr
tombeau j
Mais moins forte que nnftreBelle;.
L'appétit femportasur elle.
le-Et mey hlefiè
,
malade, & p"efqf;;'
mort d'amour,
.rYtUi'TIIX que ye ftrm, fenfoiffî? fin;"
& /W. Ceij'
Je ne vous conre pas ma peine,
Seigneur Marin, pour vous faire
pitié, j'aimerois mieux vous faire
envie. Je vous l'apprens seulement
, à cause de l'égalité de
nos fortunes auprès de cette
Belle.
,
Car enfin, quoy qu'on en dégoise1 e
Jesçay des fidelles témoins
De tous vos petits foins, **
De Tite, de Marqiti*, & de Dame
Fraxfoife;
QuaprèsAvoir languy trots mois a ses
genoux, f
Doncèreux comme laframboise,
Son coeurwom a paru tout aussi dur
qu* nous.
>
A dire vray ,
je ne vois point de
raison qui duft induire une Dame
àtraiter mieux un Marin qu'un
ergerj & sil meit pertllb de
:nisexpliquer finceremenc nfés. mes
Les Marins font des gens
ur quil'on ne peut pas fonder grttn.
de assurance.
cars coeurs font des vaisseaux qui vos
guent a tous vents, font comme la Mer, sujetsa fin.
constance-
Il rien efi pas de mesme des Bergers
Leurs tendrescoeursprennent rAcinil
Comme les plans de leurs Vergers ;
t leur fidellc Amour paroiss mesme a
leur mine.
On sçait de plus que les Marins
mt un peu fanfarons, médifans &
malins;
Hautant prefcjue vaudroit ef/re pris
des Corsaires,
Quaveceuxavoir des affaires.
Au lieu cjue les Bergers dans leursui
jeux & leurs rù Sont , comme leurs brebis,
Toujoursaccompagnez. de la pure inno-ú
cence,
SAns malice & sans médifance-
Je ne dis rien de la difcretlon,
LAttendre des Marins, cefl une illu-
[ton.
Sont-ils en Mer? Ilsriontplpts rien a
faire
Leurs Bell,esfontbien loin le temps du*
re àse taire, Il fautparlery chacun parle à fan sur,
Et chacuny, trahit les secrets de l'a-
'-mOHr.
Les Bergers au contraire
Rarement éloignez, des objets de leurs
voeux,
Et toujours occupez, de mille-foins pour
eux,
Ont trop de peur de leur déplaire,
Pour jamaisdivulguer leur amoureux
miftereAjoutez
a cela, que vos Mans
si.nt Íujlr à donner des noms
eu obligeans, aux personnes à
ui ils doivent le plus de refpeai
uuque, sans aller plus loin que
belle cause de nos peines, ils
nt osé la nommer la Signera B4.
MCU&, au lieu que nos Bergers
ccommodent toujours leurufae
à leur devoir; & honorent
tte Dameavec raison, du beau
3m de Diane, qui est une triple
léelfe, comme vous sçavez.
Ce n'est pas qu'il n'y ait des
tarins de l'humeur des Bergers5
ais on voit rarement des Berde
celle des Marins: & à
garder les choses en général,
fnme je fait sans vouloir ofnier
personne en particulier,
fâcher un Amy comme vous,
que j'aime &quej'estimeinfîainimenc,
je croy en vérité
, que
s'il y avoir quelque préférence ai
efpererde la belle Diarre, ce ne;
reroit pas pour les gens de vostres
forte, rmis pour ceux de la.
mienne.
J'ofeaufji meflater, qu'aprèssa mulaiic
Framboise&moy pourrons bien fapprochlr
Et luy trouver l'ameattendrie,
.AJe lieu de [on coeur de rocher. -
Du moinsenay-je grande envie.
C'efl -pourtant fous le bon pUi/tr j
Du Galant qui tAlceu choisir,
Pour partager les douceurs desavie.
Vous douterez peut-estre de
cette protection ; mais je vous
allure qu'elle n'est pas moins sincere
quecelle que jevousay Faite
d'estre inviolablemenr, Seigneur
Marin. Vôtre,&c.LeB.deFI.'
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Résumé : VERS GALANS.
Le texte raconte l'histoire de Diane, une jeune femme en convalescence dans un hameau. Un berger, épris d'elle, tente de la séduire par des vers galants, exprimant son amour. Diane, connue pour sa malice, résiste à la tentation de manger des framboises pour éviter les reproches. Le berger écrit ensuite à un ami officier de marine, vantant l'héroïsme de Diane et comparant les bergers aux marins. Il met en avant la fidélité et la discrétion des bergers, contrastant avec l'inconstance et l'indiscrétion des marins. Le narrateur souligne que les bergers sont plus prudents et respectueux en matière de comportements amoureux. Bien qu'il reconnaisse l'existence de marins partageant les qualités des bergers, il estime que Diane serait mieux appréciée par des personnes de sa condition. Le narrateur exprime son espoir d'adoucir le cœur de Diane et assure sa dévotion au seigneur Marin.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 204-211
Jugement d'un Duc de Normandie.
Début :
Dans le temps qu'on ne plaidoit point en Normandie, [...]
Mots clefs :
Duc de Normandie, Jugement, Moulin, Galant, Pommiers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Jugement d'un Duc de Normandie.
Jugement d'un Duc de
Normandie
.
Dans le temps qu'on
ne plaidoitpoint en Normandie
, c'eft-à- dire , it
y a long- temps , un Duc.
de Normandie donnoit
Audience à la Gauloife.
fous un chefne : un ef
pece d'Avocat luy expofa
l'affaire qui fuit en
GALANT. 205
peu de mots , car en ce
tems- là les Avocats al
loient d'abord au fait.
Monfeigneur , dit celuy
- cy , voicy deux
hommes qui fe haïffent,
premierement
parce
qu'ils font freres , fecondement
parce qu'ils font
voifins.
L'un eft Meufnier
l'autre eft Fruitier , leur
pere leur a laiffé pour
tout heritage , à l'un un
champ planté de beaux
106 MERCURE
Pomiers à l'autre un
Moulin à vent qui eft
placé au bout du champ
de fon frere , & voicy le
fujet de leur querelle.
Tous les jours de grand
matin ils ſe rencontrent
fur une hauteur voifine,
où chacun d'eux va examiner
par la maniere
dont le Soleil fe leve , s'il
fera riche ou pauvre ,
c'eſt-à-dire quel temps il
ofera.Apspris
... La ils font des voeux
GALANT. 207
chacun felon fon inte
reft ; l'un prie le Ciel
d'eftre propice aux Pomiers
, l'autre le conjure
d'eftre favorable aux
Moulins: mais le Cielne
fçauroit les contenter
tous deux. Car ce qui
fait pour l'un fait contre
J'autre ; s'il s'elleve un
grand vent par exemple,
le Meufnier réjoui , s'écrie
beni ſoit le vent qui
fait tourner mon Moulin
maudit foit le vent
08 MERCURE
dit l'autre , il abbat tou
tes mes Pommes .
L'air eft-il doux &
tranquille , le Meunier
fe defefpere , & le Frui ·
tier fe réjouit enforte
que l'un des deux eſt
tousjours chagrin de fon
malheur , & jaloux du
bonheur de l'autre ; le
malheureux s'en prend
d'abord à fon Ciel , puis
il s'en prend à fon frere.
C'eft toy dit l'un , qui a
demandé du vent : c'eſt
toy
GALANT 209
toy dit l'autre, qui a prié
Dieu qu'il n'en vint
point. C'eft toy qui fais
Le
le beau temps , c'eft toy
qui nie ruine ; tu en as
menty. On s'injurie , cn
fe gourme , & voilà le
train .
Si vous ne mettez or
dre à cela Monſeigneur,
ces deux freres-la periront
, car ils fe battent
tous les jours qu'il fait
vent ; ils fe battent aufh
ous les jours qu'il n'en
Fevrier 1711 S
210 MERCURE
fait point , quand voulez
-vous qu'ils ayent la
paix.
Il faut mettre fin à
cette querelle-là , dit le
Duc ça , dites-moy
mes enfants , lequel produit
le plus du Moulin
ou des Pomiers: nous ne
fçaurions vous dire cela:
au juſte , répondit l'un
des freres , car nos heritages
nous rapportent ſelon
le vent qu'il fait .
Eh bien , continua le
GALANT . 21
Duc , j'ordonne que le
Meufnier aura moitié
dans le profit des Pomiers
, & que le Fruitier
aura moitié dans le profit
du Moulin ; afin que
quelque temps qu'il faffe,
ce que l'un perdra d'um
cofté , il le regagne de
l'autre.
Normandie
.
Dans le temps qu'on
ne plaidoitpoint en Normandie
, c'eft-à- dire , it
y a long- temps , un Duc.
de Normandie donnoit
Audience à la Gauloife.
fous un chefne : un ef
pece d'Avocat luy expofa
l'affaire qui fuit en
GALANT. 205
peu de mots , car en ce
tems- là les Avocats al
loient d'abord au fait.
Monfeigneur , dit celuy
- cy , voicy deux
hommes qui fe haïffent,
premierement
parce
qu'ils font freres , fecondement
parce qu'ils font
voifins.
L'un eft Meufnier
l'autre eft Fruitier , leur
pere leur a laiffé pour
tout heritage , à l'un un
champ planté de beaux
106 MERCURE
Pomiers à l'autre un
Moulin à vent qui eft
placé au bout du champ
de fon frere , & voicy le
fujet de leur querelle.
Tous les jours de grand
matin ils ſe rencontrent
fur une hauteur voifine,
où chacun d'eux va examiner
par la maniere
dont le Soleil fe leve , s'il
fera riche ou pauvre ,
c'eſt-à-dire quel temps il
ofera.Apspris
... La ils font des voeux
GALANT. 207
chacun felon fon inte
reft ; l'un prie le Ciel
d'eftre propice aux Pomiers
, l'autre le conjure
d'eftre favorable aux
Moulins: mais le Cielne
fçauroit les contenter
tous deux. Car ce qui
fait pour l'un fait contre
J'autre ; s'il s'elleve un
grand vent par exemple,
le Meufnier réjoui , s'écrie
beni ſoit le vent qui
fait tourner mon Moulin
maudit foit le vent
08 MERCURE
dit l'autre , il abbat tou
tes mes Pommes .
L'air eft-il doux &
tranquille , le Meunier
fe defefpere , & le Frui ·
tier fe réjouit enforte
que l'un des deux eſt
tousjours chagrin de fon
malheur , & jaloux du
bonheur de l'autre ; le
malheureux s'en prend
d'abord à fon Ciel , puis
il s'en prend à fon frere.
C'eft toy dit l'un , qui a
demandé du vent : c'eſt
toy
GALANT 209
toy dit l'autre, qui a prié
Dieu qu'il n'en vint
point. C'eft toy qui fais
Le
le beau temps , c'eft toy
qui nie ruine ; tu en as
menty. On s'injurie , cn
fe gourme , & voilà le
train .
Si vous ne mettez or
dre à cela Monſeigneur,
ces deux freres-la periront
, car ils fe battent
tous les jours qu'il fait
vent ; ils fe battent aufh
ous les jours qu'il n'en
Fevrier 1711 S
210 MERCURE
fait point , quand voulez
-vous qu'ils ayent la
paix.
Il faut mettre fin à
cette querelle-là , dit le
Duc ça , dites-moy
mes enfants , lequel produit
le plus du Moulin
ou des Pomiers: nous ne
fçaurions vous dire cela:
au juſte , répondit l'un
des freres , car nos heritages
nous rapportent ſelon
le vent qu'il fait .
Eh bien , continua le
GALANT . 21
Duc , j'ordonne que le
Meufnier aura moitié
dans le profit des Pomiers
, & que le Fruitier
aura moitié dans le profit
du Moulin ; afin que
quelque temps qu'il faffe,
ce que l'un perdra d'um
cofté , il le regagne de
l'autre.
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Résumé : Jugement d'un Duc de Normandie.
Le texte décrit un jugement rendu par un duc de Normandie à une époque où les procès n'étaient pas formels. Un avocat expose une querelle entre deux frères voisins et ennemis. Leur conflit découle de leurs héritages divergents : l'un possède un champ de pommiers, l'autre un moulin à vent situé au bout du champ de son frère. Le meunier souhaite du vent pour son moulin, tandis que le fruitier préfère un temps calme pour ses pommiers. Chaque frère accuse l'autre de provoquer des conditions météorologiques défavorables à ses intérêts. Le duc met fin à la querelle en ordonnant que le meunier partage les profits des pommiers et que le fruitier partage ceux du moulin. Ainsi, quel que soit le temps, les pertes de l'un seront compensées par les gains de l'autre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 31-59
LE DON DE LA NAYADE, PIECE NOUVELLE.
Début :
Bradamante, fille d'Aimon [...]
Mots clefs :
Amour, Histoire, Galant, Belle, Château, Lieu, Roi, Chevalier, Dame, Fille, Infante, Auteur, Conte, Soeur, Guerrière
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texteReconnaissance textuelle : LE DON DE LA NAYADE, PIECE NOUVELLE.
LEDON
DE LA NAYADE,
r,
- - PIECE NOUVELLE. BRadamante, fille
d'Aimon
Fut vaillante & pleine, de
* charmes;
Sa beauté
,
son adresse aux armes,
Lui donnerent un grand
renom.
L'histoire fit jadis recit de
ses proüesses:
Elle occit des Géans, conquit
desFotreresses;
Défit rOfr des payensfit
mille autresexploits.
- L'Auteur debite toutefois
Une Avanture dont la
belle,
Maigre son extreme valeur.
Ne put sortir à son honneur;
Le moindreChevalier s'en
fut mieux tMé- qu'elle.
Il falloit; & j'eusse voulu
Que le cas eut été conté
par la Fontaine
S'il s'en étoit donné la,
-
peine, -
Le conte en auroit mieux
valu.
Mais sans userd'un plus
ample prélude,
Venons à notre histoire.
Au fond d'un bois épais
Bradamante un beau jour
vintpour prendre le frais,
Ou pour chercher la soli-
« tude.
L'obscurité du lieu l'invi-
< tant au repos,
Elle ôta son armet, s'assit
sur l'herbe tendre,
Et ne put long-temps se
défendre
Des charmes de Morphée.-
Qr il est à propos
Qu'on sache que le Roy
Marcile,
Dans un château non loin
de cet endroit,
Avoir une fille nubile,
Qui Fleur-d'espine se nommoit.
Enchassantce jour. là, de
hazardelle paire
Auprés du sauvage réQl.Iir,
Où la Guerriere se délasse.
L'Infante sans fuite & sans
bruit
Aproche,& voit la riche
-
armure.
N'agucres cerraine blesÍÙre)
Que sur le chef Bradamante
reçut,
L'obligea de couper [a
longue chevelure.
C'est justement ce qui
déçut
Nôtre imprudente chasseresse.
Elle admire ses traits, sa
grace, sa jeunesse,
Sa taille
y
son air fier, même
au sein du repos:
Ah! que mon fort seroit
digne d'envie,
Si je plaifois, dit-elle, àce
jeune Heros.
Mais sans vouloir ici faire
la renchérie,
Ni la prude mal-à-propos,
Eveillons -le; voyons ce
que le fortm'apprête.
Elle l'éveille:en un instant
Les yeux de Bradamante
achevcnt sa conquête.
Je ne puis resisterau juste
empressement
De vous entretenir: c'est
trop de hardiesse;
, Mais ,Seigneur,excusez
une jeune Princesse
Dont l'Amour vous rend
le Vainqueur.
Oui,monbeau Chevalier,
maigremoy je vous aime,
Etje ne sçiquelleforce
suprême
Vous a fL tôt rendu le
maîtredemoncoeur.
C'ell l'effet de la sympa- .thie.:',:
Fille qui resiste trop eu
Ou qui serend sans qu'on
;., la priev,
Met ordinairement lafympathie
en jeu.
L'Amour lne..fait passer les
bornes ordinaires :
Maisquoy?! c'estledestin
de celles 4emon rang,
De se déclarer les premieresLV;.-.
D'ailleurs vous êtes trop charmant,
Pour qu'un coeur avec
vous s'amuse aux bienséances:
Les plus severes d'entre
nous
Ne balanceroienc pointà
fairepus avances,
Si tous lesCavaliers étoient
faits comme vous.
AcediscoursBradamante » ,Bradamante
réplique: r
Les Daines, je crois, ra-
Leur donneraient de la
pratique
,
S'ilsnetoient pas faitsautrement.
Treve demodestie,interrompit
l'Infante:
Ne perdonspointenvains
discours
Un temps qui nous est
cher, & qu'on n'a pas
toujours.
La Scene étoit assez plaisante
Pour la faire dater: Bradamante
pourtant ';
Ne voulut pas pouffer la
feinte plus avant;
Soit crainte denourrirde
folles esperances,
Qui ne pouvoient finir
trop tôt;
Ou de passer pour un nigaut,
Négligeant de telles avances.
Elle declara donc .& son
sexe&sonnom (.-,.
Pourarrester l'effet delamoureuxpoison.
Quelle surprise pour l'In-
< fante,
Quelle douleur! Elle fai-
: soit pitié.
Enfin ne pouvant être amante,
Elleprend le parti d'une
tentendre
amifiéy
Venez vous reposer, dit.
elle à la guerriere,
Dans un Château voisin
-
que tient le Roy mon
pere;
Onfera de son mieux pour
vous y regaler,
Aussibienest-il tard, où
pourriez-vous aller?
Vousne rencontrerez aiu
- cune hôtellerie.
-
Aux offres qu'elle fait Bradamante
se rend
Par complaisance seulement;
Et toutes deux de compagnie,
Aprésavoir rejoint les
chiens & les chasseurs,
S'en vont droit au Château.
Là près des con- noisseurs,
Bradamante parut une
beauté divine. *--
Laprévoyante Fleur-despine
Avoit eu foin de mettre
en arrivânt
Sa compagneen habit
- - décent:
Précautionassez utile,
Les gens étant là,comme
•-* * * - j
ailleurs,
Fort médisans &c grands
glofeurs.
Quand on est sage au
fonds, c'est le plus difsicile,
Il ne faut à crédit donner
prise aux censeurs.
Que sur ce point chacun à
sa mode raisonne;
Le scandale à mon sens est
le plus grand péché:
l'aimerois mieux encor un
vice bien caché
Qu'une vertu que l'on
soupçonne.
L'auteur ne conte point G
la chere fut bonne,
Cela se présuppose; ainsi
je n'en dis rien.
-
Le souper fait,aprés quelque
entretien,
On se coucha. La belle
Hôtesse
Donna belle chambre &
bon lit
A Bradamante, qui dormit
Jusqu'au matin tout d'une
piece.
L'autre reposa peu; l'Amour
l'en empêcha:
Elle le plaignit,soûpira.
*
~.r. Lanuits'étantainsipalier
Aprés mille tendres adieux,
Bradamante partit, non
sansêtre pressée
De s'arrêter encor que
que temps dans ces
lieux.
Elle [e rend en diligence
A Montauban,où le bon
-' Duc Aymon
L'attendoit plein d'impatience.
Nôtrevieillard en sa maison
Soupoit en l'attendant;
il se lève
,
brailsl'semè-
It
A ses côtez galamment
vous la place:
Mais après le repas il lui
fait un Sermon.
Pour s'excu ser, l'adroite
Paladine
De ses exploits guerriers
ayant
fait
le récit,
La rencontre de Fleurd'espine
Vint à son tour:Dieu sçait
comme on en rit !
L'histoire en parut excellente;
fit tant qu'elle dura pas
un ne s'endormit.
Certain cadet de BradaResolut
à part-foy d'en
faire ion profit.
Les cadets de ces lieux
ont toujours de l'esprit.
Celui
- ci connoissoit l'Infante
, A Saragosse ill'avoit vue
un Jour,
Et- pour elle déslors il eût
parlé d'amour, -, S'il eût crûreunir en si
haute entreprise
:
Mais ilsurmonta forr
- pent hant,
N'étant pas homme à
faire la sottise,
D'aimer pour aimer feu^
lement.
Je laisse àpenser sile Sire,
De l'humeur que je viens
de dire,: N'ayant encore barbe au
menton,
Rioit fous cape: en voicy
la raison:
Richardet, c'etf le nom
qu'avoir le bon Apôtre,
Ressembloit à sa soeur:mais
si parfaitement,
Que le bon-homme Aymon
souvent
Luy-même sf trompoit,
& prenoit l'un pour
l'autre,
^ur ce pied-la le drôlecrut
Qu'il
Qu'il viendroit ians peine
à son but,
Au moyen de lareffem- blance.
Plein de cette douce es-
- perance i
Le Galant des la même
nuit,
Pendant que sa soeur dort,
que tout est en silence,
Lui vole armes, cheval,
& tout ce qui s'enfuit.
Equipé de la forte il s'en
va sans trompette: Il se rend chez l'Infante
avant la fin du jour.
- C'eut été pour tout autre
une trop longuetraioeO
Mais que ne fait-on point
animé par l'amour?
Les parens à l'aspect dela
seinte pucelle
Donnent dans le paneau
sans se douter dutour*;
Heureux qui peut de Ion.
retour
Porter la premiere nouvelle!
Tant on est sur par làde
bien faire sa Cour.
Je ne dirai point les tendresses
Il
1. Embrassades, baisers,£a*
jrefïes
Qtie, l'Infante lui fit dans sareception;
Sitffic qu'on ne sçauroit en
< faire davantage.
Mais quoique le Galant
danscetteoccasion
S'écartât de ion personnage,
L'Infante jusqu'au bout sur
dans la bonne foy.
Puis quand elleeût [çû
tout; étoit-ce là dequoy
Lui faire plus mauvais vifage?
On desarma le Pelerin;
Point d'Ecuyers, l'Infante
cn fit roffice,
N'ayant voulu que ce
service
Lui fut rendu d'uneautre
main;
On lui mit juppes &: cor- nettes, Mouchoirs, rubans, enfin
tout l'attirail galant
Dvnt aùjourd'huy Ce fervent,
nos Coquettes;
Il n'y manquoit que du
rouge& du blanc;
On le laissoit en ce temps
aux Grisettes.
Le souper fut servi;mais
=._
durant le repas
Richarder, dont l'habit
-
relevoit les appas,
Fit plus d'une jalouse, &
- plus d'une infidelle.
Cependant la fausse Donzelle
Affecte certain air honteux
,0
Certaine pudeur virginale,
Vous eussiez dit une Vef-
-
tale
Si bien sçait gouverner &
son geste & ses yeux.
Enfin l'heure tant desirée
Arriva pour nôtre galant :
Tête à tête avec luy Finfante
étoit restée
y,
La voyant confuse, affligé>
Il luy parla:Voicycomment
: Plus que vous je fus desolée,
Luy dit-elle, le jour qu'en
m'éloignant devous 1
Je meritay vôtre courroux
:
Mais loin de soulager nôtre
commun martire,
Un plus long séjour en
ces lieux
Eut rendu le mal encor
- pire
Ainsi je vous quittay, ne
., pouvant faire mieux.
Je apLiiçjnoisr> la rigueur de
nôtre destinée,
Lors qu'un peu loin de 1mon chemin,
J'entens comme la voix
d'une Femme effrayée.
J'y cours; au bord diin
Lac j'apperçois un
Silvain,
Qui perdant tout fefpeél
poursuivoit une Dame:
Je vole, l'épée à la main,
Et d'unrevers que je donne
à
l'infame
Je le mets hors d'étatd'ac
complir son dessein;
La Dame échappa donc:
Chevalier, me dit-elle,
Il ne sera pas dit que vous
m aurez en vain
Donné secours
: Sçachez
que je suis immortelle.
J'habite fous ces eaux, &
j'ay plus de pouvoir
Que toutes les Nymphes
ensemble
;
Vous pouvez demander
tout ce que bon vous
semble -
Sans crainte de refus. Parlez;
vous allez voir,
Si- ma juste reconnoissance
Pour mon liberateur fera
bien son devoir;
Je n'exigeay de sa puiCtance
Ni Sceptre , ni Tresors,
voulant un plus grand
bien;
Je ne luydemanday pour
toute recompense,
Que de vouloir changervôtre
sexe ou le
mien.
A peine avois-je exposé
ma Requête,
Que laDeesse l'accorda,
Dans le Lac elle me plongea.
1
Depuis les pieds ju[qu'?i'
la tête.
Admirez de ces eaux Fe£Z
set prodigieux;
Enhomme au même in-
Aanc je me vois transformée,
Jugez combien je fus
charmée,
Disons charmé pour parler
mieux.
- A, ce mot d'abord l'In-
(Inre fut sac hee.
Croyant que d'elle on se
mocquoit,
Et plus Bradamante affirmoic;,
Et moins l'autre la vouloir
croire,
Celle-ci protestoit, juroit.
Jurer n'est pas prouver,
finissons làl'histoire,
Mais je pourrois pourtant
la compter jusqu'au
bout
Oüi, tout peut être écrit
par une plume sage,
Tout avoit en cecy , pour
but le mariage:
Et mariage couvre tout.
DE LA NAYADE,
r,
- - PIECE NOUVELLE. BRadamante, fille
d'Aimon
Fut vaillante & pleine, de
* charmes;
Sa beauté
,
son adresse aux armes,
Lui donnerent un grand
renom.
L'histoire fit jadis recit de
ses proüesses:
Elle occit des Géans, conquit
desFotreresses;
Défit rOfr des payensfit
mille autresexploits.
- L'Auteur debite toutefois
Une Avanture dont la
belle,
Maigre son extreme valeur.
Ne put sortir à son honneur;
Le moindreChevalier s'en
fut mieux tMé- qu'elle.
Il falloit; & j'eusse voulu
Que le cas eut été conté
par la Fontaine
S'il s'en étoit donné la,
-
peine, -
Le conte en auroit mieux
valu.
Mais sans userd'un plus
ample prélude,
Venons à notre histoire.
Au fond d'un bois épais
Bradamante un beau jour
vintpour prendre le frais,
Ou pour chercher la soli-
« tude.
L'obscurité du lieu l'invi-
< tant au repos,
Elle ôta son armet, s'assit
sur l'herbe tendre,
Et ne put long-temps se
défendre
Des charmes de Morphée.-
Qr il est à propos
Qu'on sache que le Roy
Marcile,
Dans un château non loin
de cet endroit,
Avoir une fille nubile,
Qui Fleur-d'espine se nommoit.
Enchassantce jour. là, de
hazardelle paire
Auprés du sauvage réQl.Iir,
Où la Guerriere se délasse.
L'Infante sans fuite & sans
bruit
Aproche,& voit la riche
-
armure.
N'agucres cerraine blesÍÙre)
Que sur le chef Bradamante
reçut,
L'obligea de couper [a
longue chevelure.
C'est justement ce qui
déçut
Nôtre imprudente chasseresse.
Elle admire ses traits, sa
grace, sa jeunesse,
Sa taille
y
son air fier, même
au sein du repos:
Ah! que mon fort seroit
digne d'envie,
Si je plaifois, dit-elle, àce
jeune Heros.
Mais sans vouloir ici faire
la renchérie,
Ni la prude mal-à-propos,
Eveillons -le; voyons ce
que le fortm'apprête.
Elle l'éveille:en un instant
Les yeux de Bradamante
achevcnt sa conquête.
Je ne puis resisterau juste
empressement
De vous entretenir: c'est
trop de hardiesse;
, Mais ,Seigneur,excusez
une jeune Princesse
Dont l'Amour vous rend
le Vainqueur.
Oui,monbeau Chevalier,
maigremoy je vous aime,
Etje ne sçiquelleforce
suprême
Vous a fL tôt rendu le
maîtredemoncoeur.
C'ell l'effet de la sympa- .thie.:',:
Fille qui resiste trop eu
Ou qui serend sans qu'on
;., la priev,
Met ordinairement lafympathie
en jeu.
L'Amour lne..fait passer les
bornes ordinaires :
Maisquoy?! c'estledestin
de celles 4emon rang,
De se déclarer les premieresLV;.-.
D'ailleurs vous êtes trop charmant,
Pour qu'un coeur avec
vous s'amuse aux bienséances:
Les plus severes d'entre
nous
Ne balanceroienc pointà
fairepus avances,
Si tous lesCavaliers étoient
faits comme vous.
AcediscoursBradamante » ,Bradamante
réplique: r
Les Daines, je crois, ra-
Leur donneraient de la
pratique
,
S'ilsnetoient pas faitsautrement.
Treve demodestie,interrompit
l'Infante:
Ne perdonspointenvains
discours
Un temps qui nous est
cher, & qu'on n'a pas
toujours.
La Scene étoit assez plaisante
Pour la faire dater: Bradamante
pourtant ';
Ne voulut pas pouffer la
feinte plus avant;
Soit crainte denourrirde
folles esperances,
Qui ne pouvoient finir
trop tôt;
Ou de passer pour un nigaut,
Négligeant de telles avances.
Elle declara donc .& son
sexe&sonnom (.-,.
Pourarrester l'effet delamoureuxpoison.
Quelle surprise pour l'In-
< fante,
Quelle douleur! Elle fai-
: soit pitié.
Enfin ne pouvant être amante,
Elleprend le parti d'une
tentendre
amifiéy
Venez vous reposer, dit.
elle à la guerriere,
Dans un Château voisin
-
que tient le Roy mon
pere;
Onfera de son mieux pour
vous y regaler,
Aussibienest-il tard, où
pourriez-vous aller?
Vousne rencontrerez aiu
- cune hôtellerie.
-
Aux offres qu'elle fait Bradamante
se rend
Par complaisance seulement;
Et toutes deux de compagnie,
Aprésavoir rejoint les
chiens & les chasseurs,
S'en vont droit au Château.
Là près des con- noisseurs,
Bradamante parut une
beauté divine. *--
Laprévoyante Fleur-despine
Avoit eu foin de mettre
en arrivânt
Sa compagneen habit
- - décent:
Précautionassez utile,
Les gens étant là,comme
•-* * * - j
ailleurs,
Fort médisans &c grands
glofeurs.
Quand on est sage au
fonds, c'est le plus difsicile,
Il ne faut à crédit donner
prise aux censeurs.
Que sur ce point chacun à
sa mode raisonne;
Le scandale à mon sens est
le plus grand péché:
l'aimerois mieux encor un
vice bien caché
Qu'une vertu que l'on
soupçonne.
L'auteur ne conte point G
la chere fut bonne,
Cela se présuppose; ainsi
je n'en dis rien.
-
Le souper fait,aprés quelque
entretien,
On se coucha. La belle
Hôtesse
Donna belle chambre &
bon lit
A Bradamante, qui dormit
Jusqu'au matin tout d'une
piece.
L'autre reposa peu; l'Amour
l'en empêcha:
Elle le plaignit,soûpira.
*
~.r. Lanuits'étantainsipalier
Aprés mille tendres adieux,
Bradamante partit, non
sansêtre pressée
De s'arrêter encor que
que temps dans ces
lieux.
Elle [e rend en diligence
A Montauban,où le bon
-' Duc Aymon
L'attendoit plein d'impatience.
Nôtrevieillard en sa maison
Soupoit en l'attendant;
il se lève
,
brailsl'semè-
It
A ses côtez galamment
vous la place:
Mais après le repas il lui
fait un Sermon.
Pour s'excu ser, l'adroite
Paladine
De ses exploits guerriers
ayant
fait
le récit,
La rencontre de Fleurd'espine
Vint à son tour:Dieu sçait
comme on en rit !
L'histoire en parut excellente;
fit tant qu'elle dura pas
un ne s'endormit.
Certain cadet de BradaResolut
à part-foy d'en
faire ion profit.
Les cadets de ces lieux
ont toujours de l'esprit.
Celui
- ci connoissoit l'Infante
, A Saragosse ill'avoit vue
un Jour,
Et- pour elle déslors il eût
parlé d'amour, -, S'il eût crûreunir en si
haute entreprise
:
Mais ilsurmonta forr
- pent hant,
N'étant pas homme à
faire la sottise,
D'aimer pour aimer feu^
lement.
Je laisse àpenser sile Sire,
De l'humeur que je viens
de dire,: N'ayant encore barbe au
menton,
Rioit fous cape: en voicy
la raison:
Richardet, c'etf le nom
qu'avoir le bon Apôtre,
Ressembloit à sa soeur:mais
si parfaitement,
Que le bon-homme Aymon
souvent
Luy-même sf trompoit,
& prenoit l'un pour
l'autre,
^ur ce pied-la le drôlecrut
Qu'il
Qu'il viendroit ians peine
à son but,
Au moyen de lareffem- blance.
Plein de cette douce es-
- perance i
Le Galant des la même
nuit,
Pendant que sa soeur dort,
que tout est en silence,
Lui vole armes, cheval,
& tout ce qui s'enfuit.
Equipé de la forte il s'en
va sans trompette: Il se rend chez l'Infante
avant la fin du jour.
- C'eut été pour tout autre
une trop longuetraioeO
Mais que ne fait-on point
animé par l'amour?
Les parens à l'aspect dela
seinte pucelle
Donnent dans le paneau
sans se douter dutour*;
Heureux qui peut de Ion.
retour
Porter la premiere nouvelle!
Tant on est sur par làde
bien faire sa Cour.
Je ne dirai point les tendresses
Il
1. Embrassades, baisers,£a*
jrefïes
Qtie, l'Infante lui fit dans sareception;
Sitffic qu'on ne sçauroit en
< faire davantage.
Mais quoique le Galant
danscetteoccasion
S'écartât de ion personnage,
L'Infante jusqu'au bout sur
dans la bonne foy.
Puis quand elleeût [çû
tout; étoit-ce là dequoy
Lui faire plus mauvais vifage?
On desarma le Pelerin;
Point d'Ecuyers, l'Infante
cn fit roffice,
N'ayant voulu que ce
service
Lui fut rendu d'uneautre
main;
On lui mit juppes &: cor- nettes, Mouchoirs, rubans, enfin
tout l'attirail galant
Dvnt aùjourd'huy Ce fervent,
nos Coquettes;
Il n'y manquoit que du
rouge& du blanc;
On le laissoit en ce temps
aux Grisettes.
Le souper fut servi;mais
=._
durant le repas
Richarder, dont l'habit
-
relevoit les appas,
Fit plus d'une jalouse, &
- plus d'une infidelle.
Cependant la fausse Donzelle
Affecte certain air honteux
,0
Certaine pudeur virginale,
Vous eussiez dit une Vef-
-
tale
Si bien sçait gouverner &
son geste & ses yeux.
Enfin l'heure tant desirée
Arriva pour nôtre galant :
Tête à tête avec luy Finfante
étoit restée
y,
La voyant confuse, affligé>
Il luy parla:Voicycomment
: Plus que vous je fus desolée,
Luy dit-elle, le jour qu'en
m'éloignant devous 1
Je meritay vôtre courroux
:
Mais loin de soulager nôtre
commun martire,
Un plus long séjour en
ces lieux
Eut rendu le mal encor
- pire
Ainsi je vous quittay, ne
., pouvant faire mieux.
Je apLiiçjnoisr> la rigueur de
nôtre destinée,
Lors qu'un peu loin de 1mon chemin,
J'entens comme la voix
d'une Femme effrayée.
J'y cours; au bord diin
Lac j'apperçois un
Silvain,
Qui perdant tout fefpeél
poursuivoit une Dame:
Je vole, l'épée à la main,
Et d'unrevers que je donne
à
l'infame
Je le mets hors d'étatd'ac
complir son dessein;
La Dame échappa donc:
Chevalier, me dit-elle,
Il ne sera pas dit que vous
m aurez en vain
Donné secours
: Sçachez
que je suis immortelle.
J'habite fous ces eaux, &
j'ay plus de pouvoir
Que toutes les Nymphes
ensemble
;
Vous pouvez demander
tout ce que bon vous
semble -
Sans crainte de refus. Parlez;
vous allez voir,
Si- ma juste reconnoissance
Pour mon liberateur fera
bien son devoir;
Je n'exigeay de sa puiCtance
Ni Sceptre , ni Tresors,
voulant un plus grand
bien;
Je ne luydemanday pour
toute recompense,
Que de vouloir changervôtre
sexe ou le
mien.
A peine avois-je exposé
ma Requête,
Que laDeesse l'accorda,
Dans le Lac elle me plongea.
1
Depuis les pieds ju[qu'?i'
la tête.
Admirez de ces eaux Fe£Z
set prodigieux;
Enhomme au même in-
Aanc je me vois transformée,
Jugez combien je fus
charmée,
Disons charmé pour parler
mieux.
- A, ce mot d'abord l'In-
(Inre fut sac hee.
Croyant que d'elle on se
mocquoit,
Et plus Bradamante affirmoic;,
Et moins l'autre la vouloir
croire,
Celle-ci protestoit, juroit.
Jurer n'est pas prouver,
finissons làl'histoire,
Mais je pourrois pourtant
la compter jusqu'au
bout
Oüi, tout peut être écrit
par une plume sage,
Tout avoit en cecy , pour
but le mariage:
Et mariage couvre tout.
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Résumé : LE DON DE LA NAYADE, PIECE NOUVELLE.
Le texte narre les aventures de Bradamante, fille d'Aimon, célèbre pour sa vaillance et sa beauté. Ses exploits incluent des combats contre des géants et la conquête de forteresses. Une aventure particulière est mise en avant : Bradamante, reposant dans un bois, est découverte par Fleur-d'Épine, fille du roi Marcile. Séduite par la beauté de Bradamante, Fleur-d'Épine lui déclare son amour. Bradamante, après avoir révélé son identité et son sexe, accepte l'hospitalité de Fleur-d'Épine au château royal. Simultanément, Richardet, le frère cadet de Bradamante, profite de leur ressemblance pour se faire passer pour elle et séduire Fleur-d'Épine. Il se rend au château et est bien accueilli. Fleur-d'Épine, croyant avoir affaire à Bradamante, lui raconte une histoire impliquant une nymphe qui a changé son sexe pour celui de Richardet. L'histoire se termine sans révéler la vérité, mais il est suggéré que le but final est le mariage.
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12
p. 98-100
SUR L'AMOUR.
Début :
Il est passé cet âge heureux [...]
Mots clefs :
Amour, Tendresse, Sagesse, Maîtresse, Amant, Galant
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texteReconnaissance textuelle : SUR L'AMOUR.
SUR L'AMOUR.
ILeft paffé cet âge heureux
De la primitive tendreffe ,
Où le refpect , la fageffe
Gouvernoient les cœurs
amoureux .
La Maiſtreffe tousjours fevere ,
Tenoit l'Amant tousjours
foumis :
GALANT. 99
Que le pauvre efclave euſt
commis
Une offenſe la plus legere ,
Auffi-toft penitence auftere ,
Exil en deſert tenebreux ,
Jeûne exact , long & rigoureux.
Brefc'eftoit ferveur de Novices ,
Pour le fexe quelles delices ?
Il eft paffé cet âge heureux ,
Un air plus froid qu'à l'ordinaire ,
Un rien defefpereroit l'AI ij
100 MERCURE
mant ,
Aujourd'huy c'est tout autrement ,
Sur un rien le galand efpere.
ILeft paffé cet âge heureux
De la primitive tendreffe ,
Où le refpect , la fageffe
Gouvernoient les cœurs
amoureux .
La Maiſtreffe tousjours fevere ,
Tenoit l'Amant tousjours
foumis :
GALANT. 99
Que le pauvre efclave euſt
commis
Une offenſe la plus legere ,
Auffi-toft penitence auftere ,
Exil en deſert tenebreux ,
Jeûne exact , long & rigoureux.
Brefc'eftoit ferveur de Novices ,
Pour le fexe quelles delices ?
Il eft paffé cet âge heureux ,
Un air plus froid qu'à l'ordinaire ,
Un rien defefpereroit l'AI ij
100 MERCURE
mant ,
Aujourd'huy c'est tout autrement ,
Sur un rien le galand efpere.
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Résumé : SUR L'AMOUR.
Le texte relate l'évolution des relations amoureuses. Autrefois, les amants respectaient et vénéraient leurs maîtresses, acceptant des pénitences sévères pour des offenses mineures. Aujourd'hui, les amants s'irritent facilement, marquant une ère plus froide.
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13
p. 1013-1017
LES TOURTERELLES. IDILLE. Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic, en Bretagne. A Madame Deshoulieres.
Début :
HELAS ! constantes Tourterelles, [...]
Mots clefs :
Tourterelles, Art des romans, Jalousie, Galant
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texteReconnaissance textuelle : LES TOURTERELLES. IDILLE. Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic, en Bretagne. A Madame Deshoulieres.
LES TOURTERELLES ,
IDILL E.
Par Me de Malcrais de la Vigne , du
Croisie , en Bretagne.
A Madame Deshoulieres.
H Elas constantes Tourterelles ,
Que vos carresses et vos jeux
Ont des attraits touchans pour un coeur amoureux
!
Redoublez , s'il se peut , vos flammes mutuelles
2
-Pâ mez - vous , languissez , mourez dans les plaisirs
,
Ah j'entends yos petits soupirs ,
De
1014 MERCURE DE FRANCE ,
De vos transports secrets , interprètes fidelles,
Profitez de la vie heureux couple d'Amans ,
Joüissez d'un bonheur dont la source est si
pure ;
L'instinct que vous donna la prudente Na
ture ,
Vaut mieux que tous nos sentimens.
Sans vous embarrasser dans d'inutiles peines ,
Le sang qui coule dans vos veines ,
Nous instruit cent fois mieux que tout l'Art des
Romans.
Plus votre ardeur vieillit , plus vous la trouvez
belle ,
Malgré l'effort des ans , vos coeurs sont enflam
mez ,
Et pour une autre Tourterelle ,
Vous ne quittez jamais celle que vous aimez.
Si les Amans , et les Amantes
Avoient pour s'envoler des aîles comme vous ,
On verroit encor parmi nous ,
Plus d'inconstans , et d'inconstantes.
C'est vous que l'on doit appeller
De vrais modéles de tendresse ,
Vous avez seulement des aîles pour voler
Après le cher objet qui vous charme sane
cesse.
Dans votre commerce amoureux
La défiante jalousie ,
Ne
MAY. 1731 .
Ne répandit jamais le poison dangéreux ,
Qui parmi nous brise les noeuds
De l'amitié la plus unic.
Si vous paroissiez quelquefois
Disputer et hausser la voix ,
Je n'y découvre rien que la loüable envie
De deux Amans ambitieux ,
Du prix de s'entr'aimer le mieux ;
Et de pareils débats toute aigreur est bannie.
Vous fréquentez les mêmes lieux ,
Vous ne cherchez jamais nulle autre compa
gnie.
Vous bûvez au même ruisseau ,
Vous vous perchez toujours sur le même rameau
,
Quand vos paupieres sont forcées ,
De céder aux pavots que le sommeil répand ,
Vous craignez de vous perdre , et vos plumes
pressées
Paroissoient être entrelassées .
Que votre langage est charmant !
Qu'il a
land !
› je ne sçai quoi , d'honnête et de ga-
Que vos accens plaintifs sont poussez d'un air
tendre !
Ce n'est qu'aux coeurs comme le mien ,
A qui Venus permet d'entendre
Et de goûter votre entretien.
B Après
016 MERCURE DE FRANCE ,
Après avoir cueilli des douceurs infinies
Dans vos embrassemens savourez à longs traits ;
Si vos forces sont affoiblies ,
Votre amitié ne l'est jamais .
Ah ! quand vous vous plaignez , c'est un regret
extrême ,
Qui vous fait l'une à l'autre adresser ce discours
:
Faut-il , mon petit coeur , toujours aimer de
même ,
Sans pouvoir cependant se carresser toujours ?
Depuis le lever de l'Aurore ,
Vous sçavez vous donner jusques à son retour ,
Differentes marques d'amour.
Recommencez vos jeux , recommencez encore ,
Hôtes légers des Bois il n'est rien sous les
Cieux
>
Qui puisse tant flatter et mon coeur et mes
усих .
Mais , si le Berger que j'adore
N'avoit plus aujourd'hui pour moi le même
coeur ,
Si l'Amour avoit fait éclore
Dans son ame changée une nouvelle ardeur.
Tourmens affreux ! douleurs cruelles !
Soupçons persuasifs ! doutes impérieux !
Cessez , helas ! cessez, constantes Tourterelles ,
N'offrez pas désormais ces plaisirs à mes yeux.
S'ils leur doivent coûter des larmes éternelles .
Du
1
MAY. 1017 1731.
Du beau Séxe François , ô la gloire et l'honneur
,
Deshoulieres , dont le génie
Sçut chanter des Amans la douce maladie ,
Et des Heros Guerriers célébrer la valeur ;
Du Pinde où tu jouis d'une meilleur vie ,
Regarde ici bas , et reçoi
L'Idille que je te dédie >
C'est à ton goût que je la doi .
Si je puis aujourd'hui mériter ton suffrage ,
Phébus et les neuf Soeurs s'unissant avec toi ,
Avoûront ce galant Ouvrage.
IDILL E.
Par Me de Malcrais de la Vigne , du
Croisie , en Bretagne.
A Madame Deshoulieres.
H Elas constantes Tourterelles ,
Que vos carresses et vos jeux
Ont des attraits touchans pour un coeur amoureux
!
Redoublez , s'il se peut , vos flammes mutuelles
2
-Pâ mez - vous , languissez , mourez dans les plaisirs
,
Ah j'entends yos petits soupirs ,
De
1014 MERCURE DE FRANCE ,
De vos transports secrets , interprètes fidelles,
Profitez de la vie heureux couple d'Amans ,
Joüissez d'un bonheur dont la source est si
pure ;
L'instinct que vous donna la prudente Na
ture ,
Vaut mieux que tous nos sentimens.
Sans vous embarrasser dans d'inutiles peines ,
Le sang qui coule dans vos veines ,
Nous instruit cent fois mieux que tout l'Art des
Romans.
Plus votre ardeur vieillit , plus vous la trouvez
belle ,
Malgré l'effort des ans , vos coeurs sont enflam
mez ,
Et pour une autre Tourterelle ,
Vous ne quittez jamais celle que vous aimez.
Si les Amans , et les Amantes
Avoient pour s'envoler des aîles comme vous ,
On verroit encor parmi nous ,
Plus d'inconstans , et d'inconstantes.
C'est vous que l'on doit appeller
De vrais modéles de tendresse ,
Vous avez seulement des aîles pour voler
Après le cher objet qui vous charme sane
cesse.
Dans votre commerce amoureux
La défiante jalousie ,
Ne
MAY. 1731 .
Ne répandit jamais le poison dangéreux ,
Qui parmi nous brise les noeuds
De l'amitié la plus unic.
Si vous paroissiez quelquefois
Disputer et hausser la voix ,
Je n'y découvre rien que la loüable envie
De deux Amans ambitieux ,
Du prix de s'entr'aimer le mieux ;
Et de pareils débats toute aigreur est bannie.
Vous fréquentez les mêmes lieux ,
Vous ne cherchez jamais nulle autre compa
gnie.
Vous bûvez au même ruisseau ,
Vous vous perchez toujours sur le même rameau
,
Quand vos paupieres sont forcées ,
De céder aux pavots que le sommeil répand ,
Vous craignez de vous perdre , et vos plumes
pressées
Paroissoient être entrelassées .
Que votre langage est charmant !
Qu'il a
land !
› je ne sçai quoi , d'honnête et de ga-
Que vos accens plaintifs sont poussez d'un air
tendre !
Ce n'est qu'aux coeurs comme le mien ,
A qui Venus permet d'entendre
Et de goûter votre entretien.
B Après
016 MERCURE DE FRANCE ,
Après avoir cueilli des douceurs infinies
Dans vos embrassemens savourez à longs traits ;
Si vos forces sont affoiblies ,
Votre amitié ne l'est jamais .
Ah ! quand vous vous plaignez , c'est un regret
extrême ,
Qui vous fait l'une à l'autre adresser ce discours
:
Faut-il , mon petit coeur , toujours aimer de
même ,
Sans pouvoir cependant se carresser toujours ?
Depuis le lever de l'Aurore ,
Vous sçavez vous donner jusques à son retour ,
Differentes marques d'amour.
Recommencez vos jeux , recommencez encore ,
Hôtes légers des Bois il n'est rien sous les
Cieux
>
Qui puisse tant flatter et mon coeur et mes
усих .
Mais , si le Berger que j'adore
N'avoit plus aujourd'hui pour moi le même
coeur ,
Si l'Amour avoit fait éclore
Dans son ame changée une nouvelle ardeur.
Tourmens affreux ! douleurs cruelles !
Soupçons persuasifs ! doutes impérieux !
Cessez , helas ! cessez, constantes Tourterelles ,
N'offrez pas désormais ces plaisirs à mes yeux.
S'ils leur doivent coûter des larmes éternelles .
Du
1
MAY. 1017 1731.
Du beau Séxe François , ô la gloire et l'honneur
,
Deshoulieres , dont le génie
Sçut chanter des Amans la douce maladie ,
Et des Heros Guerriers célébrer la valeur ;
Du Pinde où tu jouis d'une meilleur vie ,
Regarde ici bas , et reçoi
L'Idille que je te dédie >
C'est à ton goût que je la doi .
Si je puis aujourd'hui mériter ton suffrage ,
Phébus et les neuf Soeurs s'unissant avec toi ,
Avoûront ce galant Ouvrage.
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Résumé : LES TOURTERELLES. IDILLE. Par Mlle de Malcrais de la Vigne, du Croisic, en Bretagne. A Madame Deshoulieres.
Le poème 'Les Tourterelles' de Me de Malcrais de la Vigne, du Croisie, en Bretagne, est adressé à Madame Deshoulières. Il célèbre l'amour constant et fidèle des tourterelles, comparé à l'amour humain. Les tourterelles incarnent la tendresse, ignorant la jalousie et l'inconstance. Elles vivent des moments de bonheur partagé sans jamais se séparer. Leur amour est présenté comme exempt des peines et des doutes qui affectent les humains. Le poète admire leur fidélité inébranlable, contrastant avec les tourments humains en cas de changement de cœur. Le poème se conclut par une dédicace à Madame Deshoulières, louant son génie et son talent pour chanter l'amour et la valeur des héros.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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