EPITRE DE M. MICHEL
A M. DE .
POUR LE DETOURNER DE LA SATYRE
If Ennemi de tout . Rimeur glacé,
Par qui j'ai vu de leur froide manie
Plus d'un Tableau fidellement tracé;,
142 LE MERCURE
Gentil Ami , de qui l'heureux génie
Peut efpérer d'être unjour remplacé ,
Sur le Parnaffe aux fonctions utiles
De feu Boileau ; quand cet Auteur prifè
Pour la Raifon, d'un chaud zele embrafé,
Vilipendoit tous ces Ecrits fertiles
Où le bonfens fe voit martyrisé.
Je vous écris , non quej'aye à vous rendre
Vos Complimens , & cet amas fucré
De doux propos dont m'avés fonpoûdré.
A tel retour , jà ne devez prétendre ;
Puifqu'entre nous regne fincérité ,
Commefavez; & s'il vous plaît , Beaufire,
Vousfuffira ce qu'elle m'a fait dire
Ez petits Vers par oùj'ai débuté:
Qu'ainfi ne foit: Naïve vérité
Toujours me plût , & fidéle à ſon culte ,
Son Oracle eft le feul que je confulte.
Quand de rimer par fois je fuis tenté,
Non moins que moi d'elle feule enchanté,
Vous dédaignez la foupleffe frivole
Des vain's Flateurs ; & pour être écouté,
Il ne faut pas qu'un Ami vous cajole :
Si qu'avec vous , on peut impunément
Rifquer cenfure libre fentiment :
Tout an rebours de cette Seite habile
Qui fe croyant la vûë affez fubtile , *
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Four pénétrer dans l'objet le plus fin ,
N'eut onc befoin des yeux defon voisin.
Que tels Docteurs ayent vuidé leur
cervelle
De quelque écrit qui s'enfit arracher ;
Vous les verrez tout prets à fe fácher ,
Au moindre endroit de la Piéce nouvelle ,
O vôtrelime ofera s'attacher :
Vainement donc votre main les harcelle
Far traits fréquens ; vainement pretentelle
Les corriger à force de mépriss
Et me déplait , s'il faut queje le dife ,
Que voussoyezfifortement êpris
Du faux honneur de punir leur fotife.
Loin de vouloir contr'eux nous fignaler ,
Tachons fans plus de ne point reffembler
A telle Race ; & contens qu'on nous toüe,
Laiffons crier un Corbeau qui s'enrouë :
Mais , qui penfant mieux chanter qu'Apollon
,
Vent croaffer dans fon facré Vallon ;
Et que me fait à moi qu'un Fât écrive
MalgréMinerve , & que Phoebus le prive
Defes Lauriers? Que m'importe aprés tout
Que dans fes Vers cet aveugle fe mire ?
Pourquoy vouloir que mon fecours eti re
De fon erreur ; fouffrons - là juſqu'au
bouti
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,
Et par pitié, permettons qu'il s'admire ye
Sans mecharger , cruel Defenchanteur
De lui ravir un plaifir fédulleur :
Le feul peut- être , auquel il foit fenfible ::
Pour tel Malade il n'eft remede aucun
Deffous les Creux , dont l'effet foit planfible
:
Soyez fincere ou flateur , c'est tout un,
Dès qu'une fois un Auteurfans mérite ,.
Seft prévenu qu'on devoit l'admirer ,
Quiconque veut lui parler vrai , l'irrite ;
Et l'on ne gagne à vouloirl'éclairer ,
Qu'unfot mépris , une haine intrattable
De peu d'effet ; mais toûjours redoutable.
Je crainsfortpeu, direz- vous , leurs tranfparts
Et ma raifon fe fait à les poursuivre
Certain plaifir dont la douceur l'enyore ,
Et qui n'engage à braver leurs efforts ,
Où font les traits dont ils peuvent m'atteindre
:
Au demeurantje ne puis me contraindre ,
Unfot m'aigrit & me met en humeur;
Afesdépens il faut que je m'égaye ,
Des qu'il paroit ,je le marque à ma craye ,
Et je me livre . Ony ,je connois l'ar-c
deur ,
Quifur ce point vous emporte à mèdire;
En vous reluit cet efprit fétulant ,
Qui
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Qui dans un coeurfait germer la Satyre ;
Mais cet efprit , infortuné Talent ,
De tous les dons que nous fait la Natu
Eft le feul Don indigne de nos voeux ,
Et qu'ilfied bien de laiſſer fans culture.
Que j'aime à voir un Auteur généreux
De tout bon mot fuir l'appas dangereux !
Ne fe permettre enfa Verve prudente
Aucun écart d'une bile mordante ;
D'un trait malin mépriser le fuccès ,
Vivre fans fiel & libre des accès
Qui font hair une Mufe impudente
De la Satyre ignorer les excès.
Tous ces difcours , dites- vous , font fort
fages ,
Mais toutesfois, on vit dans tous les âges ,
En dépit d'eux , s'armer de grands Auteurs
Du mauvais goût ardens Inquifitenrs ,
Et d'Apollon embraffant la vengeance ;
Perfécuter la rimaillenfe engéance :
Et , dites-moi , fi ces rares Efprits,
Si Juvenal , Defpreaux, Perfe , Horace ,
A cette engeance eûffent fait plus de grace.
Nous ferions donc fruftrés de leurs
Ecrits ....
Oh, quel malheur pour les Races futures ?
Quand moins farcis d'orgueillenfes Cen--
Jure's ,
On les verroit réduits aux autres traits
Octobre 1717
N
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Quifont bonneur à leur Mufe Critique ;
Mais vous enfin , dont la Verve Cauftique
De fa malice afait d'heureux effais
Et qui déjafier de cet avantage ,
De Defpreaux convoités l'Heritage :
Vous qui penfes que draperfans quartier,
Un pauvre Auteur est unfi beau métier:
Interrogés nos Maîtres en Satyre ,
Ces Profeffeurs du grand Art de médire,
Vous avoueront le malheur de leur choix,
Ils vous diront qu'au bout de la Carriére ,
Tentés cent fois de marcher en arriere ,
Ils ont eux-mêmes abhorré leurs exploits
Et detefté les fruits de leur étude ;
Que devenus malins par habitude
Leur main fouvent lâcha d'injuftes traits
Et que par eux la Raifon offenfée .
Sur le Rapport de l'équité bleffée
Plus d'une fois fit caffer leurs Arrêts ;
Ils vous diront que le dignefalaire ,
Que remporta leur Mufe arbitraire ,
Fut de n'avoir , entourés d'Ennemis ,
Nul Partifan , nuls fincéres amis ,
C'est le deftin de quiconque fe moule
Sur ces Auteurs & mon Sermon ne roûle
Que fur ce point , le plus digne de tous
D'être pefé : Non , ce n'est point l'eftime
Dug and effort, Partage légitime ,
Qui de nos biens doit faire leplus doux ,
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Et le Sçavoirfut- il plus vafte en vous ;
·Euffies- vous fait une moiſſon plusgrande
Que Scaliger on Pic de la Mirande ;
Votre génie eût- il l'heureux pouvoir ,
Avec legoût d'accorder lefçavoir ;
Si pour autrui né facheux , infenfible ,
L'injufte orgueil vous rend inacceffible;
Si votre coeur ne peut être foûmis
Au jong charmant d'une amitié fincère ;
·S peu touché de fe voir fans amis ,
Il ne connoît ni l'Art fi néceffaire
De les garder, ni le fecret d'en faire :
Vous n'êtes rien qu'un vil Monftre , &
pour moy
Vôtre mérite eft hors de bas- aloy.
Dans le commerce indigne de paroître
Avec le coeur qui devon ne point naître ,
Ne vives pas plus long-temsfous nos yeux;
Au fond des bois , nouvel Anachorette ,
Parmi les Ours cherchez une retraite ;
Drgne héritier de nos premiers Ayeux ,
Auffifarouche & plus criminel qu'eux ,
Ou bienfemblable à ce hideux Cynique ,
Flean des fiens & l'horreur de l'Attique
· Dans un Tonneau retranché jusqu'an
dents ,
>
‹ Delà , s'il faut, aboyés les Paffants.
Maisfiniffons , j'aperçois votre Mufe
Rire des foins où la mienne s'amufe .
Nij
.148 LE MERCURE
Et n'opofer enguife de raison ,
Que fon penchant à ma longue Oraiſon.
Eh bien allez ? Sans crainte de l'orage ,
Embarquez vous & bravez le naufrage ?
De votre courfe, inutile témoin,
A vos périls j'affifierai de loin ;
Et nepouvant par l'exemple d'un autre ,
Vous retenir contre un penchat trop doux,
Mesyeux vengés veront aumoinslevôtre,
Servir aux gens plus dociles que vous :
Vous m'allez dire & c'eft vôtre réponse ,
Qu'ici j'ai tort de vous entretenir
De mes frayeurs , & que je vous annonce
Un peu trop tôt une douleur à venir :
Vous prétendezembraffer la Satyre ,
Eftre à l'abri des maux qu'elle s'attire ;
Et par prudence évitant tout écueil
De préjugés , d'injustice, & d'orgueil;
Bien moins Cenfeur d'autrui que de vousmême,
Vous vous ferés, un important Systême ,
De ne jamais donner prife au Bêtail
Dont vous aurez blafonné le travail ,
De n'attaquer dans les écrits des autres
Que des travers incõnus dans les vôtres.
Soit à ce prix : Je vous livre les fots ,
De leurs chifons , nettoyés le Parnaffe ;
Bien entendu que vos traits feront grace
A leur perfonne , en blámant leurs dèfans.
D'OCTOBRE." 149
Le Dieu des Fers , dont les regards propices
De votre veine ont haié les premices;
Et les neufSoeurs à qui plaît vôtre encens ,
Vont prefider à vos travaux naiffants :
Plus glorieux pourtant , fi ma doctrine
Mettant unfrein à verre humeur chagrine,
Vousfaut choifir, en changeant de Métier,
Un autre champ où cueillir du Laurier.