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1
p. 44-49
Reception faite au Roy à Meudon, par Mr le Marquis de Louvois. [titre d'après la table]
Début :
Le Lundy 2. de ce mois, Sa Majesté fit l'honneur à [...]
Mots clefs :
Sa Majesté, Honneur, M. Louvois, Maison de Meudon, Monseigneur le Dauphin, Madame la Dauphine, Princes, Ministre, Collation, Jardins, Promenade, Officiers, Gardes suisses, Nature, Joie
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texteReconnaissance textuelle : Reception faite au Roy à Meudon, par Mr le Marquis de Louvois. [titre d'après la table]
Le Lundy 2. de ce mois ,
GALANT. 45
Sa Majesté fit l'honneur à
M. de Louvois d'aller à fa
Maiſon de Meudon avec
Monſeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine,Monfieur
& Madame
,
accompagnez
de la plus grande partie
des Princes & des Seigneurs
de la Cour. Ce Miniftre fut
averty fi peu de temps auparavant,
de la grace que le
Roy vouloit luy faire , qu'il
n'en eut pas affez pour le recevoir
d'une maniere qui
puft répondre à la grandeur
de fon zele. Auffi Sa Majefté
y cut- t - Elle égard ; & c'eſt
46 MERCURE
ce qui luy fit dire qu'Elle ne
vouloit qu'une Collation .
M. de Louvois avoit fait preparer
un grand nombre de
Chaifes pour fe promener
dans les Jardins , dont un
grand nombre de fort beaux
Jets d'eau fait un des principaux
ornemens ; mais le
temps ne s'eftant pas trouvé
commode pour laiſſer joüir
du plaifir de la promenade ,
on alla voir les appartemens
, où des Concerts admirables
divertirent toute
la Cour. On fervit enfuite
un Ambigu , mais fià propos
GALANT. 47
qu'on en fut furpris. Ceux
qui l'avoient preparé ayant
eu beaucoup moins de tems
qu'ils n'avoient crû , parce
qu'on en avoit peu employé
à la promenade , ne laifferent
pas de fe trouver prefts,
tant les ordres avoient efté
bien donnez , & tant l'execution
en fut jufte . On fervit
en meſme temps cinq
tables , la premiere pour le
Roy , la feconde pour les
Princes , la troifiéme pour
les Seigneurs , la quatriéme
pour les Officiers , & la cinquiéme
pour les Pages , &
48 MERCURE
¿
plufieurs autres perfonnes.
de la fuite de la Cour. Tous
les Gardes , les Suiffes, & generalement
tous les Valets,
furent regalez. CerAmbigu
fut fi beau , qu'il auroit elté
difficile l'on cuft pû y
que
rien ajoûter, foit pour le plaifir
du gouft , foit pour celuy
de la veuë. La propreté , la
galanterie & l'abondance y
avoient part ; & il fembloit
qu'on euft forcé lá Nature
a fe hafter de produire les
fruits qu'elle donne en cha
quefaifon , pour fatisfaire au
defir ardent qu'avoit M. de
Louvois
GALANT. 49
Louvois, de faire connoiftre
au Roy la joye qu'il reffentoit
de l'honneur que luy
faifoit ce Monarque. Il ne
faut que faire reflexion fur la
maniere dont il vient à bout
d'executer les ordres de Sa
Majefté dans les chofes les
plus difficiles, pour eftre perfuadé
de ce qu'il a fait dans
une occafion de cette nature.
GALANT. 45
Sa Majesté fit l'honneur à
M. de Louvois d'aller à fa
Maiſon de Meudon avec
Monſeigneur le Dauphin ,
Madame la Dauphine,Monfieur
& Madame
,
accompagnez
de la plus grande partie
des Princes & des Seigneurs
de la Cour. Ce Miniftre fut
averty fi peu de temps auparavant,
de la grace que le
Roy vouloit luy faire , qu'il
n'en eut pas affez pour le recevoir
d'une maniere qui
puft répondre à la grandeur
de fon zele. Auffi Sa Majefté
y cut- t - Elle égard ; & c'eſt
46 MERCURE
ce qui luy fit dire qu'Elle ne
vouloit qu'une Collation .
M. de Louvois avoit fait preparer
un grand nombre de
Chaifes pour fe promener
dans les Jardins , dont un
grand nombre de fort beaux
Jets d'eau fait un des principaux
ornemens ; mais le
temps ne s'eftant pas trouvé
commode pour laiſſer joüir
du plaifir de la promenade ,
on alla voir les appartemens
, où des Concerts admirables
divertirent toute
la Cour. On fervit enfuite
un Ambigu , mais fià propos
GALANT. 47
qu'on en fut furpris. Ceux
qui l'avoient preparé ayant
eu beaucoup moins de tems
qu'ils n'avoient crû , parce
qu'on en avoit peu employé
à la promenade , ne laifferent
pas de fe trouver prefts,
tant les ordres avoient efté
bien donnez , & tant l'execution
en fut jufte . On fervit
en meſme temps cinq
tables , la premiere pour le
Roy , la feconde pour les
Princes , la troifiéme pour
les Seigneurs , la quatriéme
pour les Officiers , & la cinquiéme
pour les Pages , &
48 MERCURE
¿
plufieurs autres perfonnes.
de la fuite de la Cour. Tous
les Gardes , les Suiffes, & generalement
tous les Valets,
furent regalez. CerAmbigu
fut fi beau , qu'il auroit elté
difficile l'on cuft pû y
que
rien ajoûter, foit pour le plaifir
du gouft , foit pour celuy
de la veuë. La propreté , la
galanterie & l'abondance y
avoient part ; & il fembloit
qu'on euft forcé lá Nature
a fe hafter de produire les
fruits qu'elle donne en cha
quefaifon , pour fatisfaire au
defir ardent qu'avoit M. de
Louvois
GALANT. 49
Louvois, de faire connoiftre
au Roy la joye qu'il reffentoit
de l'honneur que luy
faifoit ce Monarque. Il ne
faut que faire reflexion fur la
maniere dont il vient à bout
d'executer les ordres de Sa
Majefté dans les chofes les
plus difficiles, pour eftre perfuadé
de ce qu'il a fait dans
une occafion de cette nature.
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Résumé : Reception faite au Roy à Meudon, par Mr le Marquis de Louvois. [titre d'après la table]
Le 2 du mois, le roi visita M. de Louvois à Meudon, accompagné du Dauphin, de la Dauphine, de Monsieur, de Madame et de nombreux princes et seigneurs. Informé tardivement, M. de Louvois ne put organiser une réception adéquate. Le roi accepta une simple collation. Les jardins, bien que préparés avec des chaises et des jets d'eau, ne purent être appréciés à cause du mauvais temps. La cour se réfugia dans les appartements où des concerts furent joués. Un ambigü fut servi, impressionnant par sa qualité malgré le court délai de préparation. Cinq tables furent dressées pour différents groupes, y compris les gardes, suisses et valets. L'ambigü se distingua par sa propreté, sa galanterie et l'abondance des mets, suggérant un effort exceptionnel de M. de Louvois pour honorer la visite royale.
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2
p. 352-353
Divertissemens de Fontainebleau. [titre d'après la table]
Début :
La Cour est toûjours a Fontainebleau, où elle doit passer une [...]
Mots clefs :
Fontainebleau, Chasse, Promenade, Bals, Jeux, Musique, Roi de France, Ballet, Représentation
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texteReconnaissance textuelle : Divertissemens de Fontainebleau. [titre d'après la table]
La Courest toûjours à Fontainebleau
,
où elle doit passer une
partie du mois de Novembre. Les
Chasses, les Promenades, le Jeu,
les Bals,la Muuguc, & les Comédies
Françoisès&Italiennes, y
fervent de divertissement. Le Roy
s'y trouve peu, & fait son unique
attachementdes affaires de
ion
Etat. On y a dancé un Balet intitulé
, LeTemple de la Paix. Le Sujet
4les Vers font de Mr QJnaut,
& la Musique de Mr de
Lully.Ce Baletaestétrouvead.
mirable, tant pour l'invention&
les Vers; que pour l'execution.
On en adéja donné plusieursRepresentacions,
& elles continueront
tant que la Cour fera à Fontainebleau.
,
où elle doit passer une
partie du mois de Novembre. Les
Chasses, les Promenades, le Jeu,
les Bals,la Muuguc, & les Comédies
Françoisès&Italiennes, y
fervent de divertissement. Le Roy
s'y trouve peu, & fait son unique
attachementdes affaires de
ion
Etat. On y a dancé un Balet intitulé
, LeTemple de la Paix. Le Sujet
4les Vers font de Mr QJnaut,
& la Musique de Mr de
Lully.Ce Baletaestétrouvead.
mirable, tant pour l'invention&
les Vers; que pour l'execution.
On en adéja donné plusieursRepresentacions,
& elles continueront
tant que la Cour fera à Fontainebleau.
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Résumé : Divertissemens de Fontainebleau. [titre d'après la table]
En novembre, la cour réside à Fontainebleau. Les activités incluent la chasse, des promenades, des jeux, des bals, de la musique et des comédies. Le roi se consacre aux affaires de l'État. Le ballet 'Le Temple de la Paix', avec des vers de Quinault et la musique de Lully, est acclamé et représenté plusieurs fois.
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3
p. 105-107
Promenade des Ambassadeurs sur le Camal avec sa description, [titre d'après la table]
Début :
Aprés avoir consideré ce Bassin, ils monterent dans la Galerie [...]
Mots clefs :
Canal, Promenade, Croisée, Galère
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texteReconnaissance textuelle : Promenade des Ambassadeurs sur le Camal avec sa description, [titre d'après la table]
Aprés avoir
I ij
94 Suite du Voyage
confideré ce Baffin , ils monterent
dans la Galere qui eft
fur le Canal. Toutes lesGondoles
& tous les autres Batimens
les accompagnerent
avec tous leurs ornemens ,
& agrez , & ces Baſtimens
eſtoient remplis de Timbales
, de Trompetes , & de
divers autres Inſtrumens qui
ne ceſſerent point de joüer ,
tant que les Ambaffadeurs
furent fur leCanal. Les Matelots
avoient tous des habits
fort propres , rouges & bleus.
Aprés qu'on eut fait divers.
tours ſur le Canal , la Galere
entra dans le coſté de la
des Amb. de Siam.
95
croiſée qui conduit à la
Ménagerie. Cette croiſée a
450, toiſes de longueur. Le
Canal en a plus de 150. de
long fur 40. de large , & fept
pieds de profondeur.
I ij
94 Suite du Voyage
confideré ce Baffin , ils monterent
dans la Galere qui eft
fur le Canal. Toutes lesGondoles
& tous les autres Batimens
les accompagnerent
avec tous leurs ornemens ,
& agrez , & ces Baſtimens
eſtoient remplis de Timbales
, de Trompetes , & de
divers autres Inſtrumens qui
ne ceſſerent point de joüer ,
tant que les Ambaffadeurs
furent fur leCanal. Les Matelots
avoient tous des habits
fort propres , rouges & bleus.
Aprés qu'on eut fait divers.
tours ſur le Canal , la Galere
entra dans le coſté de la
des Amb. de Siam.
95
croiſée qui conduit à la
Ménagerie. Cette croiſée a
450, toiſes de longueur. Le
Canal en a plus de 150. de
long fur 40. de large , & fept
pieds de profondeur.
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Résumé : Promenade des Ambassadeurs sur le Camal avec sa description, [titre d'après la table]
Le texte relate une procession maritime en l'honneur des ambassadeurs de Siam. Une galère, accompagnée de gondoles et autres bateaux décorés et musicaux, navigua sur un canal de 150 toises de longueur sur 40 de largeur. Les matelots portaient des habits rouges et bleus. La galère entra ensuite dans une croisée de 450 toises menant à la ménagerie.
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4
p. 53-91
REMARQUES.
Début :
La Floride est la plus belle promenade qu'il y ait [...]
Mots clefs :
Madrid, Rivière, Ville, Promenade, Roi, Séville, Port de Salines, Fête de Taureaux, Aranjuez, Pinto, Porte, Leganés, Manzanares
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REMARQUES.
REMARQVES.
1. La Floride est la plus
belle promenade qu'il y ait
aauuxxeennvviirroonnssddeeMMaaddrriidd.
Elle est dans un fond, sur
le bord de la riviere;elle
est de la largeur d'une des
plus étroites alléesduCours;
lesarbres dont elle est ornée
sont plantez assez irrégulièrement
:elle a environ
une demi lieuë de longueur.
Plusieurs François dela
Maison du Roy y ont fait
faire des maisons. de campagnefortjolies
;entr'autres,
le Sieur Riqueur
Chymiste , & Apotiquaire
de Sa Majesté Catholique
y a achetéun grandespace
de terre, dans le dessein
d'en faire un jardin des
simples,sur le modele du
Jardin du Roy qui est à
Paris. On me mande de
Madrid que ce dessein est
executé.
i. Mançanares est une petite
riviere qui descend des
montagnes de Guadarama.
Il seroit fort difficile dedire
où elle le perd en Eté. En
Hyver elle accroche quelque
bras du Tage ou du
Karama. Entouttempsce
n'est rien. Le pont de Segovie,
que le Roy Philippe
Eiiii
second fie bâtir sur ce ruiffèiu,
elt un des plus magnifiques
ponrs qu'il y ait
en Europe. Chacun sçait
qu'un ambassadeur dit un
jour, en considerant le
pont & la rivière
,
qu'il
Faudroit vendre le pont
pour acheter de l'eau. On
a propose plusieurs fois aux
Rois d'Espagne les moyens
de rendre le Mançanares
navigable. On m'a dit que
ces propositionsn'avoient, pas é1té1reAçu..es, parce que
l'abondance des eaux qui
auroient rempli le lit de
cette riviere auroit pendant
l'Eté privé les Dames & les
Cavaliers du plaisir de se
promener dans leurs carosses
au milieu du Mançanares.
Ce seroit bien dommage.
3. Leganezest un desplus
beaux villages qu'il y ait en
Espagne. Il est à deux lieuës
de Madrid, dans une plaine
,
sur la droite du chemin
de Madrid à Aranjuez.Les
melons, les figues, & L*s
raisins de Leganez sont excellens.
Ce village appartenoit
au Marquis de Leganez,
quimourutil y a
quelques années à Paris.
--
4. Pinto est un gros bourg
à quatre lieuës de Madrid,
appartenant au Comte de
Pinto, frere de M. le Duc
d'Ossone.
Laporte de la Vega est
une des plus belles portes
de Madrid.C'est par cette
porte que l'on fort pour
prendre la route des Royaumesde
Valence,de Murcie
, de Grenade & d'Andalousie.
6. PradoViejo. Il n'est
point de ville en Europe
dont l'entrée soit plus belle
& plus riante que celle de
Madrid par la porte d'Alcala.
Dés qu'on a passé cette
porte, on entre dans une
ruë grande, belle & propre:
au milieu de cette ruë est
une espece de carrefour,
qui presente de tous les
cotez le plus beau coup
d'oeil du monde. On voit
en perspective & à perte de
vûë la ruë d'Alcala, qui est
la plus belle ruë de Madrid.
C'est en dire peu de chose,
par rapport à l'idée qu'on
a mal à propos de cette
grande ville, dont les maiions
sont fort bien bâties,
& les ruës larges , claires
& bien percées, mais fore
sales. Celle d Alcala, dont
je parle, est si belle, que
je suis sûr qu'à Rome, nià
Paris il n'yen a pas une qui
lui ressemble. Dumilieu de
cette ruë on découvre à
droite & à gauche le Prado
Viejo. C'est une grande
promenade, revêtue du
côté du Buen Reciro de
quatre rangées de grands
arbres. Elle est ornée de
plusieurs fontaines, & sert
de promenade détiquete
auxDames&auxSeigneurs
Espagnols
,
depuis Pâques
jusqu'à la Fête-Dieu.Depuis
laFête-Dieu jusqu'à la
Touflainc on le promène à
la Floride ôc sur le Mançanares,
& depuis laToussaint
jusqu'a Pâques hors la ville;
entre les portes. Cette promenade
s'appelle, elpasseo
mr§pW**h -r.(- iipl::-7
<•7. Elle me passa açveç-Jes
doigts. La contrainteperpetuelle
dans laquelle les
Dénies Espagnoles fp,n|
forcées dp vivre, lcs jettç
dans la necenice de se faire
-
un langage des yeux & des
doi gts, que personne nattrape
comme elles. Les Irai
liennes, & sur-tout les Portugaises
qui ont beaucoup
d'esprit
, ne seroient que
leurs écolieres danscesfaçons
dexpiiqu#Jet*»rë.in4
tentions àleursatttutts.'Elletf
s'en fervent, fæm-tBoia;
presque toutes:;ni<tf& èllês
n'ontnil'art,nileguerre
desEspagnoles,&jeccoy
qu'on peut soutenir, fini
fairetortauxplusspiri
rucHes) aùx- pluèka'&ôitè*
& aux plus delicates, qu'il
n'est point de femmes dans
le monde qui ayent plus
d'industrie, plus de manege,
& plus de refolurion
qu'elles. Les avantures les
plus extraordinaires n'ont
jamais rien de difficile, lors
qu'elles sont conduites par
des Espagnoles, tant elles
ont d'intrigue, de ruse &
de génie. Pour arriver à
leur but,quelques obstacles
qui se presentent,elles n'ont
besoin que d'un homme
docile,&qui ait feulement
la complaisance de se laisser
conduire.
L'usage de se parler avec
les doigts, qui estmaintenant
aboli au Palais, étoit
autrefois si bien établi parmi
les Demoiselles & les
Camaristes des Reines,que
toute la journée leurs galans
les entretenoientde
cent pas. J'en ai vû qui entendoient
si bien ce langage
, qu'aprés avoir deviné
ce que leurs amans pouvoient
leur dire, elles leur
irépondoient sans les voir,
les mains derriere le dos.
8. Avant qu'on'fermàt les
fortes. Onferme ordinairement
rement les portes d'une
ville par dedans: il n'en
est pas de même à Madrid,
on les ferme par dehors.
Lorsquetout le monde est
rentré
, ou supposé l'être,
les Commis de la Doüane,
qui sont établis pour empêcher
les contrebandes,
sortent de la ville. Dés qu'ils
sont tous dehorsils ferment
dans l'étenduë de leur jurisdiction
les portes qu'ils
doivent fermer. Chacune
de ces portes est armée de
quatre ou cinq gros cadenats,
dont ces Messieurs
ont les clefs.Ilestvrai qu'il
n'y a aucun danger: mais
cela n'empêche pas que la
te
Capitale de l'Espagne ne
foit toutes les nuits un dépôt
confié à la vigilance de
cinquante ousoixante Car,
des au Tabac.
9.Aoranjuez.Jespere que
ce que j'en vais dire n'ennuyera
personne.
Aranjuezest un lieu que
l'Empereur Charles- Quint
choisitpour la demeure des
Flamansqu'ilavoit amenez
en Espagne. Il y fit bâtir
un Palais fort modique.,
auquel, par des galeries âc
des terrasses de communication
,
il fit attacher un
autre édifice, dont toutes
les chambres, qui font petites
& basses,sontjustement
construites comme
des dortoirs de Moines.
Elles étoient destinées aux
Seigneurs de sa Cour lors
qu'il y alloit. C'est encore
la même chose à present
lorsque les Rois y vont. On
appelle tout ce quartier,
qui eil: fort grand, la Pofàd*
de los Carvalleros.- Tout le terrain d'Aranjuez
est entre le Tage & le
Karama. Il peut avoir environ
trois lieuës de longueur
sur une &demie de
largeur. Il y a dans cet espace
plus de vingt allées
tirées au cordeau, beaucoup
plus longues & plus unies
que celles du Cours de la
Reine, revêtuës chacune
de quatre rangées d'arbres,
tous auni gros & aussi élevez
que les plus hauts & les
plus gros arbres de Fontai.
nebleau.Dans une Isle que
forment ces deux rivieres.
il ya un jardin fort curieux,
qui cil separé du Palais par
un petit pont de bois qui
est sur le Tage. A dix pas
au dessus ( mais à côté de
ce pont) on voit une nappe
d'eau, qui seroit plus belle
sans comparaison que toutes
celles qu'on voit en
France & en Italie, si les
Espagnols, pour profiter
de sa rapidité, ne s'étoient
pas avisez de bâtir un gros
moulin directement au milieu
de cette cascade,qui est
si pleine & si impetueuse,
que le volume d'eau qui
passe fous le moulin suffit
pour faire aller dix-huii
meules. En entrant dans cc jardin, la premiere figure
qu'on voit au milieu d'un
grand bassin de marbre
blanc, est celle d'Hercule
qui tient dans sa main les
pommesd'or du jardin des
Hesperides, & fous ses pieds
le monstrequiendéfendoit
l'encree.
Dans le second est la
figure d'Hercule tirant une
,.
de ses redoutables fleches
sur le Centaure qui lui enleve
Dejanire.
Au tcoisiéme est celle
d'un esclave, qui s'arrache
une épine qui lui étoit entrée
dans le pied au milieu
d'une course qu'il faisoit à
Rome: mais pour ne pas
retarder la joye que la
bonnenouvelle dont il
étoit porteur devoir causer
à la République, il garda
l'épine jusqu'à ce qu'il fût
arrivé. Une Divinité lui met
sur la tête une couronne de
lauriers, dont toutes les
feüilles jettent une assez
grande quantité d'eau. A
l'exception de cette derniere
circonstance, on voit
la même figure à Rome & à Versailles.
Au quatriéme, qu'on ap
pelle le bassin de Don Juan,
on voit la figure d'une belle
Princesse, fille d'un Roy
d'Afrique, qui fut menée
en triomphe à Aranjuez
fous le regne de Philippe
second.
Au cinquiémeest Ganimede,
assis sur,, Jupiter en
aigle, & tenant à sa main
la coupe dans laquelle il
verse l'ambroisie au Maître
-
des Dieux.
Dans le Cxiémebatirn
on
on voit Neptune avec tout
son équipage
,
élevé dans
un char de bronze, sur un
grand piéd'estal de marbre
doré. Le bassin où est
cette figure est orné d'une
balustrade de marbre, sur
laquelle sont enégale distance
six autres figures de
bronzeparfaites, dont deux
representent Cerés sur son
char, traînépar deux lyons,
.& deux Amours à ses pieds;
deuxautres celle de Juivon
anise sur son paon, & les
piedssuruneboule foatè-
.n.uë P4ç;d^iefçlàygëa
cinquiéme est celle de Ju
piter, le foudre à la main
& unpied sur une boule por
tée par quatre esclaves. L,
sixiéme est celle de Neptu
ne,son trident à la main
debout sur sa conque, traî
..née par deux-chevaux ma
rins, guidezpar deuxTri
tons, de mêmequ'il estsu
lepiéd'estal.Cessix prin
ci pales sigures,ausquelle
plusieurs autres font jointes
sonttoutes, en ce quelle
contiennent chacune,d'une piecede bronze. Tou
zoe bassinestun present que
le Duc de Terra Nueva,
ambassadeur à Rome, fit à
Philippe III. Ily a encore
dans ce jardin plus de mille
autres petitesfontaines ou
tuyaux, quelesEspagnols
appellent Burladores, parce
qu'ilsserventà moüiller les
jhjomtn~~ principalement
les femmes, qui se promenentsansy
songer dans les
allées, où îh sont.
Le parc de cette maison
estremplidelapins, ôc de
toutes sortes de bêtes fauves,
Il y a plus de 50. chameaux
, on y nourrit une
gratïaeqûahrke'de"paons :
maiscérquilyâdtpus ftff. re,c'est lamanière dont
deuxpetits marmotifetsap*
privôiferïttouste$jcjiflsunô
centaine de fanglier#r;Èly#
au-milieu du bois une plaçfc
femblablcàc'dles^éu-n^a
paysans barttent lêbtedfàtitt
des coins deïcetter,pla?<èeil
yraeunvpetêit qtuaurte dde<tdemi élevées jusqu'à petriprlsà
la hauteur du menton didnt
perifbnnc.C'eitl'endroitou
Renferment ceux qui font
Wfiéttx dit-vdioviiaina
bêrjçç.',Sitôt qu'on est arrive
Jà;; un. jies petits garçons
qui vous menent monte sur
le haut d'un arbre
,
d'où il
criç^ç.çpm^6saforcç>iïtco,
frico..,. machao. L'autre se
promene forttranquilement
dans le milieu de la
place avec un sac d'avoine
surson dos:aux cris de l'un
tous les sangliers arrivent
à travers les broussailles,
avec leur famille, pour
mangerla munition de
l'autre. Quand ils iont tous.
* Comme s'il crioit à-des d'tttàe>petit,petit.
dans la place, le distributeur
dccevade ouvre son
sac, dont il laisse couler,
chemin faisant, en forme
defillon
, toute la mafchariÀo
dise à terre. Ces animaux en
mangent autant qu'on veut
leur en donner:mais lorsque
leur perè nourricier en voit
de trop goulus,illeurdonne
par le museau de bons coups
de pied, qu'ilsreçoivér avec
tout le respect du monde Ils
ont la complaisance de rester
sur cette place,jusqu'à ce
qu'iln'y ait plus d'avoine,&
des que le sac est vuide,ils
1 prennent tous paisiblement
par différentesroutes le
chemin de chez eux.
Environ à trois quarts de
lieuë de là on voit une piece - d'eau, à peu prés de la forme
& de la grandeur de la
piece des Suisses de Verfailles.
On appelle ce bassin
lamard'Antigola. Il est entouré
de tous les cotez de
fort grands arbres, à l'exception
d'un endroit, où il y aunpetit bâtimentdechar
pente qu'on a élève à l'une
desextremitezdece bciilu\
Derricre ce petit édifice est:
une grandeplace,oùl'on tenoitaurrefois
des taureaux;
pour doner aux Rois,quand
ilsalloient à Aranjuez, le
divertissement d'une façon
de chasse assez particulière.
Cette petite maison de
charpenre , qui est sur le
bord du canal, n'est, à vrai
dire,qu'une façon de chambre
quia deux portes, l'une
du côté de la terre, l'autre
du côté de l'eau. Dés qu'on
a passé celle-ci, on trouve
une espece de plancher de
la largeur de six pieds, en
talud
,
qu'on a foin de favonner
& de graisser pour
l'usage que je vais dire.
Des payians habiles au
jeu dont il est question,
chassent devant eux plusieurs
taureaux, l'un aprés
l'autrey jusqu'à ce quils
soient arrivez dans la place,
où ils les poursuivent encore.
Les taureaux, qui ne
voyent point d'autre azile
que cette chambre, dont
les portes sont ouvertes,
s'y jettentavec impetuosité:
mais sitôt qu'ils ont mis les
pieds sur les planches favannées)
ilsglis-sent de la <,
hauteur d'environ vingtcinq
ou trente pieds dans le
bassin, où ils nagent, jusqu'à
ce que les chiens qu'on leur
lâche, & les coups de fusil
qu'on leur tire, leur ayenc
ôté & les forces & la vie.
Enfin, pour ne pas amuser
davantage less ledreurs
du détail d'une infinitéd'au,
tres bagatelles, j'ose assurer,
aprés tous les honnêtes gens
qui ont voyagé en Espagne
avec beaucou p de reste.
xions &de curiosité
,
qu'Aranjuez
est sans contredit
une des plus belles solitudes
du monde.
Duegna. Ce nom eÍr donne
en Espagne à celles qui
font l'employ des Matrones
Italiennes auprès des jeunes
femmes & des jeunes filles
dont les peres, les freres
& les maris jaloux leur
abandonnent le foin. Elles
épient) gardent, trompent,
suivent, & fonc ordinairement
enrager leurs maîtresses
autant qu'elles peuvent.
Le mot de Duegna
• est une des plus grosses injures
qu'on puisse dire à
celles qui ne le sont pas, ôc
souvent mêmeàcelles qui
le font. Duegna,.enchan
géant; laderniere tercreeï
o, fait Duegno,& devient
alors un des plus jolis moti
,,dont lesamans se servent. Braveles%:Cycik une et
pece de bouclier, que le:
guapos, qui veut dire le:
braves
, portent la nuit, &
souveutmême le jour, 11
sont faits d'un cuir fort
épais, tendu sur une tringle
de fer ployée en forme dovale
Jidont le diametre est
traversé d'une barre de fer
courbéalaquelle barre est
attachéun anneau de là
largeur de la main, pour
le renirpar le milieu lors
qu'on ena besoin. La plupart..
de ces brogeles sont
doubliezd'uneplaquede
fctrJL-fsÈfjbagnols:Les portenenxredeun1jjustaùcorps
&J?ur înanteaa, pour s'en
ie^Mir^iaris1'Qcaaiionvi.p:M
O'jJ2..?3Êfe eflmretf, de_.iones:
Gsi: sont;proprement des
natDea'^teijancsjtravaillées
fcYCCi tout/l'aircimaginable,
EirEte Ici Damessafleycnt
dchefefmuseénptloaurcêôtrteedp'Alufsrfirqauî-e
&!V£fpag^,foacqpki«d
de ces joncs. Il n'y a poin
de si petite maison en Es
pagne qui n'aie ses esterres
Elles ne durent ordinaire.
ment quedeux hyvers. On
commenceàles étendre
dans. les chambresà la
Toussaint,&oncles levéà Pâques.Onen
propret tatre's-ifnies,avec
des desseins, pour ics>faké
servir de mpiÍferiegJen.esié;
&de rienenhyvenNous
n'avonspointen France
l'usage ni la c®mmqdkerda
ces nattes quinecoambuentpaspeuyselon
leï
faisons,àdonner de la chaleur
ou de la fraîcheur partout
où l'on s'en fert.
13. Fête de Taureaux.Il
n'y a presque personne qui
ne croye avoir une idée assez
juste de ces fêtes. Ceux
qui ont lû Gulrnan d'Alfarache,
Don Quichotte, le
Voyage d'Espagne de Madame
Daunoy
,
& vingt autres
Ronians Espagnols,
s'imaginent avoirappris.,
surle témoignage de ces
Ecrivains) ce que c'est veriÇy||
ment qu'un combat
de-*ureaux; mais je pro-
::: !
mersd'en raconter quelque
jour une fête que j'ai vue
& dont le recit fidele fuf
lErae-, pomur déotronmpdereto.u
-> 14. Puerto de las Salinas
Comme qui diroit le pori
de Salines. C'est un petw
endroitàsix lieuës dc¡Ma.
drid
,
qui,du milieude l'Ef
pagne :où'iL est ,fournitdu à!toilte.iaiMatikhc. :&
ta^ix deuxCastilles;parl'a-
? tendance.;dès>rflàaoeïal&s
qu'on enripe.Ildtfitué/ur
: le pencliaryd'imeotorête
-
«nagnifique j.d'oiiiW jiecouvre
couvre un dcs'eaux
praaysaatgeisqcui'iilycaàietécneEaucpéfe-*
Mi uWevàfteplai-| ne,couverte d'arbres de
toutes forces d'especes, de
grains &deraisins que le
Tâgé'>:êâ leKarama arrofent6c
iiirJa droite on voit
à merveille les prez, les
bois,les ^pdihs', les eaux, lé-villas5^'Jce Palais d'A-
«ranjuiez.l:)cîo:*'
1u$;';Sénvifiée-,Cap.itale de grande^
Mîè^riéh'eydbnt les ruës
fOfltJc-croites.&; mal bâties.
Le commerce de la mer,
dont elle est voisine, faitsa
richesse.. Elle est frequemment
exposée aux debordemens
du Guadalquivir,
qui lui cause souvent de
grands dommages.
Je ne sçai pas si on me
fçaura aucun gré de ces
remarques: mais je sçai bien
que j'aicrû ne pouvoir
mieux faire,que,d'orienter,
le lecteur partout, d'une
maniere qui lui apprenne,
en l'amusant, toucçç^.qrôt
peut apprendre des lieux &
des choses dont il lira les
noms dans les nouvelles
que je lui donne.
1. La Floride est la plus
belle promenade qu'il y ait
aauuxxeennvviirroonnssddeeMMaaddrriidd.
Elle est dans un fond, sur
le bord de la riviere;elle
est de la largeur d'une des
plus étroites alléesduCours;
lesarbres dont elle est ornée
sont plantez assez irrégulièrement
:elle a environ
une demi lieuë de longueur.
Plusieurs François dela
Maison du Roy y ont fait
faire des maisons. de campagnefortjolies
;entr'autres,
le Sieur Riqueur
Chymiste , & Apotiquaire
de Sa Majesté Catholique
y a achetéun grandespace
de terre, dans le dessein
d'en faire un jardin des
simples,sur le modele du
Jardin du Roy qui est à
Paris. On me mande de
Madrid que ce dessein est
executé.
i. Mançanares est une petite
riviere qui descend des
montagnes de Guadarama.
Il seroit fort difficile dedire
où elle le perd en Eté. En
Hyver elle accroche quelque
bras du Tage ou du
Karama. Entouttempsce
n'est rien. Le pont de Segovie,
que le Roy Philippe
Eiiii
second fie bâtir sur ce ruiffèiu,
elt un des plus magnifiques
ponrs qu'il y ait
en Europe. Chacun sçait
qu'un ambassadeur dit un
jour, en considerant le
pont & la rivière
,
qu'il
Faudroit vendre le pont
pour acheter de l'eau. On
a propose plusieurs fois aux
Rois d'Espagne les moyens
de rendre le Mançanares
navigable. On m'a dit que
ces propositionsn'avoient, pas é1té1reAçu..es, parce que
l'abondance des eaux qui
auroient rempli le lit de
cette riviere auroit pendant
l'Eté privé les Dames & les
Cavaliers du plaisir de se
promener dans leurs carosses
au milieu du Mançanares.
Ce seroit bien dommage.
3. Leganezest un desplus
beaux villages qu'il y ait en
Espagne. Il est à deux lieuës
de Madrid, dans une plaine
,
sur la droite du chemin
de Madrid à Aranjuez.Les
melons, les figues, & L*s
raisins de Leganez sont excellens.
Ce village appartenoit
au Marquis de Leganez,
quimourutil y a
quelques années à Paris.
--
4. Pinto est un gros bourg
à quatre lieuës de Madrid,
appartenant au Comte de
Pinto, frere de M. le Duc
d'Ossone.
Laporte de la Vega est
une des plus belles portes
de Madrid.C'est par cette
porte que l'on fort pour
prendre la route des Royaumesde
Valence,de Murcie
, de Grenade & d'Andalousie.
6. PradoViejo. Il n'est
point de ville en Europe
dont l'entrée soit plus belle
& plus riante que celle de
Madrid par la porte d'Alcala.
Dés qu'on a passé cette
porte, on entre dans une
ruë grande, belle & propre:
au milieu de cette ruë est
une espece de carrefour,
qui presente de tous les
cotez le plus beau coup
d'oeil du monde. On voit
en perspective & à perte de
vûë la ruë d'Alcala, qui est
la plus belle ruë de Madrid.
C'est en dire peu de chose,
par rapport à l'idée qu'on
a mal à propos de cette
grande ville, dont les maiions
sont fort bien bâties,
& les ruës larges , claires
& bien percées, mais fore
sales. Celle d Alcala, dont
je parle, est si belle, que
je suis sûr qu'à Rome, nià
Paris il n'yen a pas une qui
lui ressemble. Dumilieu de
cette ruë on découvre à
droite & à gauche le Prado
Viejo. C'est une grande
promenade, revêtue du
côté du Buen Reciro de
quatre rangées de grands
arbres. Elle est ornée de
plusieurs fontaines, & sert
de promenade détiquete
auxDames&auxSeigneurs
Espagnols
,
depuis Pâques
jusqu'à la Fête-Dieu.Depuis
laFête-Dieu jusqu'à la
Touflainc on le promène à
la Floride ôc sur le Mançanares,
& depuis laToussaint
jusqu'a Pâques hors la ville;
entre les portes. Cette promenade
s'appelle, elpasseo
mr§pW**h -r.(- iipl::-7
<•7. Elle me passa açveç-Jes
doigts. La contrainteperpetuelle
dans laquelle les
Dénies Espagnoles fp,n|
forcées dp vivre, lcs jettç
dans la necenice de se faire
-
un langage des yeux & des
doi gts, que personne nattrape
comme elles. Les Irai
liennes, & sur-tout les Portugaises
qui ont beaucoup
d'esprit
, ne seroient que
leurs écolieres danscesfaçons
dexpiiqu#Jet*»rë.in4
tentions àleursatttutts.'Elletf
s'en fervent, fæm-tBoia;
presque toutes:;ni<tf& èllês
n'ontnil'art,nileguerre
desEspagnoles,&jeccoy
qu'on peut soutenir, fini
fairetortauxplusspiri
rucHes) aùx- pluèka'&ôitè*
& aux plus delicates, qu'il
n'est point de femmes dans
le monde qui ayent plus
d'industrie, plus de manege,
& plus de refolurion
qu'elles. Les avantures les
plus extraordinaires n'ont
jamais rien de difficile, lors
qu'elles sont conduites par
des Espagnoles, tant elles
ont d'intrigue, de ruse &
de génie. Pour arriver à
leur but,quelques obstacles
qui se presentent,elles n'ont
besoin que d'un homme
docile,&qui ait feulement
la complaisance de se laisser
conduire.
L'usage de se parler avec
les doigts, qui estmaintenant
aboli au Palais, étoit
autrefois si bien établi parmi
les Demoiselles & les
Camaristes des Reines,que
toute la journée leurs galans
les entretenoientde
cent pas. J'en ai vû qui entendoient
si bien ce langage
, qu'aprés avoir deviné
ce que leurs amans pouvoient
leur dire, elles leur
irépondoient sans les voir,
les mains derriere le dos.
8. Avant qu'on'fermàt les
fortes. Onferme ordinairement
rement les portes d'une
ville par dedans: il n'en
est pas de même à Madrid,
on les ferme par dehors.
Lorsquetout le monde est
rentré
, ou supposé l'être,
les Commis de la Doüane,
qui sont établis pour empêcher
les contrebandes,
sortent de la ville. Dés qu'ils
sont tous dehorsils ferment
dans l'étenduë de leur jurisdiction
les portes qu'ils
doivent fermer. Chacune
de ces portes est armée de
quatre ou cinq gros cadenats,
dont ces Messieurs
ont les clefs.Ilestvrai qu'il
n'y a aucun danger: mais
cela n'empêche pas que la
te
Capitale de l'Espagne ne
foit toutes les nuits un dépôt
confié à la vigilance de
cinquante ousoixante Car,
des au Tabac.
9.Aoranjuez.Jespere que
ce que j'en vais dire n'ennuyera
personne.
Aranjuezest un lieu que
l'Empereur Charles- Quint
choisitpour la demeure des
Flamansqu'ilavoit amenez
en Espagne. Il y fit bâtir
un Palais fort modique.,
auquel, par des galeries âc
des terrasses de communication
,
il fit attacher un
autre édifice, dont toutes
les chambres, qui font petites
& basses,sontjustement
construites comme
des dortoirs de Moines.
Elles étoient destinées aux
Seigneurs de sa Cour lors
qu'il y alloit. C'est encore
la même chose à present
lorsque les Rois y vont. On
appelle tout ce quartier,
qui eil: fort grand, la Pofàd*
de los Carvalleros.- Tout le terrain d'Aranjuez
est entre le Tage & le
Karama. Il peut avoir environ
trois lieuës de longueur
sur une &demie de
largeur. Il y a dans cet espace
plus de vingt allées
tirées au cordeau, beaucoup
plus longues & plus unies
que celles du Cours de la
Reine, revêtuës chacune
de quatre rangées d'arbres,
tous auni gros & aussi élevez
que les plus hauts & les
plus gros arbres de Fontai.
nebleau.Dans une Isle que
forment ces deux rivieres.
il ya un jardin fort curieux,
qui cil separé du Palais par
un petit pont de bois qui
est sur le Tage. A dix pas
au dessus ( mais à côté de
ce pont) on voit une nappe
d'eau, qui seroit plus belle
sans comparaison que toutes
celles qu'on voit en
France & en Italie, si les
Espagnols, pour profiter
de sa rapidité, ne s'étoient
pas avisez de bâtir un gros
moulin directement au milieu
de cette cascade,qui est
si pleine & si impetueuse,
que le volume d'eau qui
passe fous le moulin suffit
pour faire aller dix-huii
meules. En entrant dans cc jardin, la premiere figure
qu'on voit au milieu d'un
grand bassin de marbre
blanc, est celle d'Hercule
qui tient dans sa main les
pommesd'or du jardin des
Hesperides, & fous ses pieds
le monstrequiendéfendoit
l'encree.
Dans le second est la
figure d'Hercule tirant une
,.
de ses redoutables fleches
sur le Centaure qui lui enleve
Dejanire.
Au tcoisiéme est celle
d'un esclave, qui s'arrache
une épine qui lui étoit entrée
dans le pied au milieu
d'une course qu'il faisoit à
Rome: mais pour ne pas
retarder la joye que la
bonnenouvelle dont il
étoit porteur devoir causer
à la République, il garda
l'épine jusqu'à ce qu'il fût
arrivé. Une Divinité lui met
sur la tête une couronne de
lauriers, dont toutes les
feüilles jettent une assez
grande quantité d'eau. A
l'exception de cette derniere
circonstance, on voit
la même figure à Rome & à Versailles.
Au quatriéme, qu'on ap
pelle le bassin de Don Juan,
on voit la figure d'une belle
Princesse, fille d'un Roy
d'Afrique, qui fut menée
en triomphe à Aranjuez
fous le regne de Philippe
second.
Au cinquiémeest Ganimede,
assis sur,, Jupiter en
aigle, & tenant à sa main
la coupe dans laquelle il
verse l'ambroisie au Maître
-
des Dieux.
Dans le Cxiémebatirn
on
on voit Neptune avec tout
son équipage
,
élevé dans
un char de bronze, sur un
grand piéd'estal de marbre
doré. Le bassin où est
cette figure est orné d'une
balustrade de marbre, sur
laquelle sont enégale distance
six autres figures de
bronzeparfaites, dont deux
representent Cerés sur son
char, traînépar deux lyons,
.& deux Amours à ses pieds;
deuxautres celle de Juivon
anise sur son paon, & les
piedssuruneboule foatè-
.n.uë P4ç;d^iefçlàygëa
cinquiéme est celle de Ju
piter, le foudre à la main
& unpied sur une boule por
tée par quatre esclaves. L,
sixiéme est celle de Neptu
ne,son trident à la main
debout sur sa conque, traî
..née par deux-chevaux ma
rins, guidezpar deuxTri
tons, de mêmequ'il estsu
lepiéd'estal.Cessix prin
ci pales sigures,ausquelle
plusieurs autres font jointes
sonttoutes, en ce quelle
contiennent chacune,d'une piecede bronze. Tou
zoe bassinestun present que
le Duc de Terra Nueva,
ambassadeur à Rome, fit à
Philippe III. Ily a encore
dans ce jardin plus de mille
autres petitesfontaines ou
tuyaux, quelesEspagnols
appellent Burladores, parce
qu'ilsserventà moüiller les
jhjomtn~~ principalement
les femmes, qui se promenentsansy
songer dans les
allées, où îh sont.
Le parc de cette maison
estremplidelapins, ôc de
toutes sortes de bêtes fauves,
Il y a plus de 50. chameaux
, on y nourrit une
gratïaeqûahrke'de"paons :
maiscérquilyâdtpus ftff. re,c'est lamanière dont
deuxpetits marmotifetsap*
privôiferïttouste$jcjiflsunô
centaine de fanglier#r;Èly#
au-milieu du bois une plaçfc
femblablcàc'dles^éu-n^a
paysans barttent lêbtedfàtitt
des coins deïcetter,pla?<èeil
yraeunvpetêit qtuaurte dde<tdemi élevées jusqu'à petriprlsà
la hauteur du menton didnt
perifbnnc.C'eitl'endroitou
Renferment ceux qui font
Wfiéttx dit-vdioviiaina
bêrjçç.',Sitôt qu'on est arrive
Jà;; un. jies petits garçons
qui vous menent monte sur
le haut d'un arbre
,
d'où il
criç^ç.çpm^6saforcç>iïtco,
frico..,. machao. L'autre se
promene forttranquilement
dans le milieu de la
place avec un sac d'avoine
surson dos:aux cris de l'un
tous les sangliers arrivent
à travers les broussailles,
avec leur famille, pour
mangerla munition de
l'autre. Quand ils iont tous.
* Comme s'il crioit à-des d'tttàe>petit,petit.
dans la place, le distributeur
dccevade ouvre son
sac, dont il laisse couler,
chemin faisant, en forme
defillon
, toute la mafchariÀo
dise à terre. Ces animaux en
mangent autant qu'on veut
leur en donner:mais lorsque
leur perè nourricier en voit
de trop goulus,illeurdonne
par le museau de bons coups
de pied, qu'ilsreçoivér avec
tout le respect du monde Ils
ont la complaisance de rester
sur cette place,jusqu'à ce
qu'iln'y ait plus d'avoine,&
des que le sac est vuide,ils
1 prennent tous paisiblement
par différentesroutes le
chemin de chez eux.
Environ à trois quarts de
lieuë de là on voit une piece - d'eau, à peu prés de la forme
& de la grandeur de la
piece des Suisses de Verfailles.
On appelle ce bassin
lamard'Antigola. Il est entouré
de tous les cotez de
fort grands arbres, à l'exception
d'un endroit, où il y aunpetit bâtimentdechar
pente qu'on a élève à l'une
desextremitezdece bciilu\
Derricre ce petit édifice est:
une grandeplace,oùl'on tenoitaurrefois
des taureaux;
pour doner aux Rois,quand
ilsalloient à Aranjuez, le
divertissement d'une façon
de chasse assez particulière.
Cette petite maison de
charpenre , qui est sur le
bord du canal, n'est, à vrai
dire,qu'une façon de chambre
quia deux portes, l'une
du côté de la terre, l'autre
du côté de l'eau. Dés qu'on
a passé celle-ci, on trouve
une espece de plancher de
la largeur de six pieds, en
talud
,
qu'on a foin de favonner
& de graisser pour
l'usage que je vais dire.
Des payians habiles au
jeu dont il est question,
chassent devant eux plusieurs
taureaux, l'un aprés
l'autrey jusqu'à ce quils
soient arrivez dans la place,
où ils les poursuivent encore.
Les taureaux, qui ne
voyent point d'autre azile
que cette chambre, dont
les portes sont ouvertes,
s'y jettentavec impetuosité:
mais sitôt qu'ils ont mis les
pieds sur les planches favannées)
ilsglis-sent de la <,
hauteur d'environ vingtcinq
ou trente pieds dans le
bassin, où ils nagent, jusqu'à
ce que les chiens qu'on leur
lâche, & les coups de fusil
qu'on leur tire, leur ayenc
ôté & les forces & la vie.
Enfin, pour ne pas amuser
davantage less ledreurs
du détail d'une infinitéd'au,
tres bagatelles, j'ose assurer,
aprés tous les honnêtes gens
qui ont voyagé en Espagne
avec beaucou p de reste.
xions &de curiosité
,
qu'Aranjuez
est sans contredit
une des plus belles solitudes
du monde.
Duegna. Ce nom eÍr donne
en Espagne à celles qui
font l'employ des Matrones
Italiennes auprès des jeunes
femmes & des jeunes filles
dont les peres, les freres
& les maris jaloux leur
abandonnent le foin. Elles
épient) gardent, trompent,
suivent, & fonc ordinairement
enrager leurs maîtresses
autant qu'elles peuvent.
Le mot de Duegna
• est une des plus grosses injures
qu'on puisse dire à
celles qui ne le sont pas, ôc
souvent mêmeàcelles qui
le font. Duegna,.enchan
géant; laderniere tercreeï
o, fait Duegno,& devient
alors un des plus jolis moti
,,dont lesamans se servent. Braveles%:Cycik une et
pece de bouclier, que le:
guapos, qui veut dire le:
braves
, portent la nuit, &
souveutmême le jour, 11
sont faits d'un cuir fort
épais, tendu sur une tringle
de fer ployée en forme dovale
Jidont le diametre est
traversé d'une barre de fer
courbéalaquelle barre est
attachéun anneau de là
largeur de la main, pour
le renirpar le milieu lors
qu'on ena besoin. La plupart..
de ces brogeles sont
doubliezd'uneplaquede
fctrJL-fsÈfjbagnols:Les portenenxredeun1jjustaùcorps
&J?ur înanteaa, pour s'en
ie^Mir^iaris1'Qcaaiionvi.p:M
O'jJ2..?3Êfe eflmretf, de_.iones:
Gsi: sont;proprement des
natDea'^teijancsjtravaillées
fcYCCi tout/l'aircimaginable,
EirEte Ici Damessafleycnt
dchefefmuseénptloaurcêôtrteedp'Alufsrfirqauî-e
&!V£fpag^,foacqpki«d
de ces joncs. Il n'y a poin
de si petite maison en Es
pagne qui n'aie ses esterres
Elles ne durent ordinaire.
ment quedeux hyvers. On
commenceàles étendre
dans. les chambresà la
Toussaint,&oncles levéà Pâques.Onen
propret tatre's-ifnies,avec
des desseins, pour ics>faké
servir de mpiÍferiegJen.esié;
&de rienenhyvenNous
n'avonspointen France
l'usage ni la c®mmqdkerda
ces nattes quinecoambuentpaspeuyselon
leï
faisons,àdonner de la chaleur
ou de la fraîcheur partout
où l'on s'en fert.
13. Fête de Taureaux.Il
n'y a presque personne qui
ne croye avoir une idée assez
juste de ces fêtes. Ceux
qui ont lû Gulrnan d'Alfarache,
Don Quichotte, le
Voyage d'Espagne de Madame
Daunoy
,
& vingt autres
Ronians Espagnols,
s'imaginent avoirappris.,
surle témoignage de ces
Ecrivains) ce que c'est veriÇy||
ment qu'un combat
de-*ureaux; mais je pro-
::: !
mersd'en raconter quelque
jour une fête que j'ai vue
& dont le recit fidele fuf
lErae-, pomur déotronmpdereto.u
-> 14. Puerto de las Salinas
Comme qui diroit le pori
de Salines. C'est un petw
endroitàsix lieuës dc¡Ma.
drid
,
qui,du milieude l'Ef
pagne :où'iL est ,fournitdu à!toilte.iaiMatikhc. :&
ta^ix deuxCastilles;parl'a-
? tendance.;dès>rflàaoeïal&s
qu'on enripe.Ildtfitué/ur
: le pencliaryd'imeotorête
-
«nagnifique j.d'oiiiW jiecouvre
couvre un dcs'eaux
praaysaatgeisqcui'iilycaàietécneEaucpéfe-*
Mi uWevàfteplai-| ne,couverte d'arbres de
toutes forces d'especes, de
grains &deraisins que le
Tâgé'>:êâ leKarama arrofent6c
iiirJa droite on voit
à merveille les prez, les
bois,les ^pdihs', les eaux, lé-villas5^'Jce Palais d'A-
«ranjuiez.l:)cîo:*'
1u$;';Sénvifiée-,Cap.itale de grande^
Mîè^riéh'eydbnt les ruës
fOfltJc-croites.&; mal bâties.
Le commerce de la mer,
dont elle est voisine, faitsa
richesse.. Elle est frequemment
exposée aux debordemens
du Guadalquivir,
qui lui cause souvent de
grands dommages.
Je ne sçai pas si on me
fçaura aucun gré de ces
remarques: mais je sçai bien
que j'aicrû ne pouvoir
mieux faire,que,d'orienter,
le lecteur partout, d'une
maniere qui lui apprenne,
en l'amusant, toucçç^.qrôt
peut apprendre des lieux &
des choses dont il lira les
noms dans les nouvelles
que je lui donne.
Fermer
Résumé : REMARQUES.
Le texte offre une description de divers lieux et événements en Espagne, principalement autour de Madrid. La Floride est présentée comme la plus belle promenade de Madrid, située au bord de la rivière. Elle est étroite, bordée d'arbres plantés de manière irrégulière, et mesure environ une demi lieue de longueur. Plusieurs nobles français y ont construit des maisons de campagne, dont le Sieur Riqueur, qui a acquis un grand terrain pour y créer un jardin de simples. Le Mançanares est une petite rivière descendant des montagnes de Guadarama. Elle est presque invisible en été mais peut rejoindre le Tage ou le Karama en hiver. Le pont de Segovie, construit par le roi Philippe II, est l'un des plus magnifiques d'Europe. Plusieurs propositions pour rendre la rivière navigable ont été rejetées, car cela priverait les habitants du plaisir de se promener en carrosse. Leganez est un beau village situé à deux lieues de Madrid, connu pour ses melons, figues et raisins excellents. Pinto est un gros bourg à quatre lieues de Madrid, appartenant au Comte de Pinto. La porte de la Vega est l'une des plus belles portes de Madrid, menant aux royaumes de Valence, Murcie, Grenade et Andalousie. La rue d'Alcala est la plus belle rue de Madrid, offrant une perspective magnifique. Le Prado Viejo est une grande promenade ornée de fontaines, utilisée par les Dames et les Seigneurs espagnols de Pâques à la Fête-Dieu. Le texte mentionne également des détails sur les mœurs espagnoles, comme l'usage des nattes dans les maisons et les fêtes de taureaux. Puerto de las Salinas est un petit endroit à six lieues de Madrid, fournissant du sel à toute l'Espagne. Séville est décrite comme une ville riche grâce au commerce maritime, mais souvent endommagée par les débordements du Guadalquivir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 174-178
Caprice du Mercure pour annoncer la promenade du Cours. [titre d'après la table]
Début :
J'ai beau vouloir me prescrire de certaines regles, dont [...]
Mots clefs :
Promenade, Liberté
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texteReconnaissance textuelle : Caprice du Mercure pour annoncer la promenade du Cours. [titre d'après la table]
J'ay beau vouloir me prescrire
de certaines regles, dont
je me promets souvent de ne
pas m'ecarter, tout l'arrangement
que je me proposes'évanouit
à chaque instant, &
mon imagination qui nest
; esclave que de sa liberté, ne
peut se per suader que ce qu'on
appelle méthode, ne foit pas
plutôt affectation. Tout ce
qui est affectation est vice:
ainsi on ne doit compter
nullement ny sur mes projets
, ni sur mes promesses,
Je formeray aujourd'huy un
dessein je l'executeray un
mois, & je le détruiray l'autre
: à la bonne heure; ce
sera une varicté pour le tçç.
teur qui s'ennuyera toujours
moins de mes caprices que
de ma confiance à vouloir luy
raconter methodiquement les
plus inconstants incidents du
monde. Par exemple, n'y auroit-
il pas de l'extravagance à
n'oser placer dans le Mercure
Galant la nouveauté de la
Promenade du Cours, sansle
secours de quelque liaison favorable.
Si je suivois mon plan, j'attendrois
pour par ler décemment
de cette Promenade,
que je fusse à l'article de Paris,
j'en établitois d'abord les nouvelles
les plus interessantes,&
de transition en transition, je
dirois enfin que l'on n'y est
point à la mode, si l'on n'a à
presentun soufflet, ou une
cariole découverte pouraller
se promener la nuitau Couts,
sil'on n'y profite pas jusqu'au
jourdu clair de Lune, lorsqu'il
y en a, ou si l'on ne fait provision
de flembeaux lorsqu'il
n'y en a pas : on m'a assuré que
-
la mode viendroit bien-tost
de se passer de la Lune & des
flambeaux. Dés qu'onest arrivé
au rond qui est au milieu
des allées du Cours, les Dames,
les Demoiselles & lesMessieurs
mettent pied à terre,
on y danse aux chansons ,ou
,
auson desInstrumemsquis'y
rendent, on y joüe à Colin-
Mullard & à d'autre jeux.
Rien n'est plus galant que
cette promenade:& jenedescfpcre
pas quelle ne fasse avant
la fin de l'Eté beaucoup
d' honneur au Mercure
Mr le Duc de la Force ya
donné lanuit du13.au14. une
Feste toute galante & plus
brillante que le jour,à Me la
Maréchale de Villars & à Me
la Marechale d'Estrées
,
qui
furent accompagnées d'un
grand nombre de Dames de
la Cour & de la Ville.
de certaines regles, dont
je me promets souvent de ne
pas m'ecarter, tout l'arrangement
que je me proposes'évanouit
à chaque instant, &
mon imagination qui nest
; esclave que de sa liberté, ne
peut se per suader que ce qu'on
appelle méthode, ne foit pas
plutôt affectation. Tout ce
qui est affectation est vice:
ainsi on ne doit compter
nullement ny sur mes projets
, ni sur mes promesses,
Je formeray aujourd'huy un
dessein je l'executeray un
mois, & je le détruiray l'autre
: à la bonne heure; ce
sera une varicté pour le tçç.
teur qui s'ennuyera toujours
moins de mes caprices que
de ma confiance à vouloir luy
raconter methodiquement les
plus inconstants incidents du
monde. Par exemple, n'y auroit-
il pas de l'extravagance à
n'oser placer dans le Mercure
Galant la nouveauté de la
Promenade du Cours, sansle
secours de quelque liaison favorable.
Si je suivois mon plan, j'attendrois
pour par ler décemment
de cette Promenade,
que je fusse à l'article de Paris,
j'en établitois d'abord les nouvelles
les plus interessantes,&
de transition en transition, je
dirois enfin que l'on n'y est
point à la mode, si l'on n'a à
presentun soufflet, ou une
cariole découverte pouraller
se promener la nuitau Couts,
sil'on n'y profite pas jusqu'au
jourdu clair de Lune, lorsqu'il
y en a, ou si l'on ne fait provision
de flembeaux lorsqu'il
n'y en a pas : on m'a assuré que
-
la mode viendroit bien-tost
de se passer de la Lune & des
flambeaux. Dés qu'onest arrivé
au rond qui est au milieu
des allées du Cours, les Dames,
les Demoiselles & lesMessieurs
mettent pied à terre,
on y danse aux chansons ,ou
,
auson desInstrumemsquis'y
rendent, on y joüe à Colin-
Mullard & à d'autre jeux.
Rien n'est plus galant que
cette promenade:& jenedescfpcre
pas quelle ne fasse avant
la fin de l'Eté beaucoup
d' honneur au Mercure
Mr le Duc de la Force ya
donné lanuit du13.au14. une
Feste toute galante & plus
brillante que le jour,à Me la
Maréchale de Villars & à Me
la Marechale d'Estrées
,
qui
furent accompagnées d'un
grand nombre de Dames de
la Cour & de la Ville.
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Résumé : Caprice du Mercure pour annoncer la promenade du Cours. [titre d'après la table]
L'auteur exprime ses difficultés à suivre des règles qu'il s'impose, car son imagination rejette toute méthode perçue comme affectation. Il reconnaît l'inconstance de ses projets et promesses, préférant ses caprices à une confiance mal placée. Il envisage de décrire la Promenade du Cours dans le Mercure Galant, mais hésite à le faire sans une introduction appropriée. La Promenade du Cours est une soirée où les gens se promènent sous la lune ou à la lumière de flambeaux, dansant et jouant à des jeux. Cette promenade est jugée très galante. L'auteur mentionne également une fête organisée par le Duc de la Force en l'honneur de la Maréchale de Villars et de la Maréchale d'Estrées, à laquelle ont assisté de nombreuses dames de la cour et de la ville. Cette fête fut brillante et galante.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 302-342
SUITE DU JOURNAL de ce qui s'est passé à Fontainebleau.
Début :
Le Jeudy 20. Septembre on chanta un Motet de la [...]
Mots clefs :
Fontainebleau, Princes, Seigneurs, Dames, Princesses, Duchesse, Électeur, Promenade, Cerf, Calèche, Chasse, Calèches, Conseil, Comte, Sanglier, Promenade royale, Trompettes, Cour, Roi, Spectacle
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DU JOURNAL de ce qui s'est passé à Fontainebleau.
SUITE DU JOURNAL
de ce qui s'est paffé à Fontainebleau.
Le Jeudy 20. Septembre
on chanta un Motet de la
GALANT. 303
compoſition de M. Lalouëtte ;
ily cut Confeil d'Etat , l'aprefdinée
chaſſe du Cerf, où tous
les Princes , Princeſſes , Scigneurs
,& Dames de la Cour
allerent de même que l'Electeur
,& le Prince Ragotzi ;
au retour de la chaſſe M. le
Ducde Mortemar arriva de
Barcelone qui porta la nouvelle
qu'on avoit attaqué la Place
par ſept endroits , que le
combat avoit commencé à
quatre heures & demie , &
qu'àmidi nous eſtions maiſtres
des deux Baſtions & de la premiere
enceinte ; queles Barce304
MERCURE
i
lenois avoient arboré l'éten
dart blanc , & qu'ils avoient
promis d'envoyer des Orages
à fix heures du ſoir ; qu'il étoit
parti à cette heure là , mais
qu'il ne doutoit pas que la
Place n'eût capitulé , que M.
le Maréchal de Berwickl'avoit
aſſuré qu'il envoyeroit M le
Marquis de Broglio pour porter
les articles de la Capitulation
& le détail de ce qui
s'étoit paflé dans l'ction.
Le Vendredy 21. on chanta
à la Meffe du Roy , un
Moter de la compoſition de
M. de Lalande que El Eteur
entendit ,
:
GALANT. 305
entendit , & qui fut tres- applaudi
; il y eut Conſeil de
Conſcience , le Roy pendant
ſon dîné , fir pluſieurs queftions
à M. le Duc de Mortemar
ſur le Siege de Barcelone ;
Sa Majefte alla enſuite tirer.
Le Samedy 22. il ycutConſeil
des Finances : on courut
le Cerf avec l'équipage de M.
le Duc , & l'apreſdinée il y
eut promenade Royale le
long du Canal . On ne vit
jamais tant de Caroffes., &de
Caléches. Il y en avoit une
ttes-brillante à huit places ,
touredécouverte , où estoient
Octobre 1714. Cc
306 MERCURE
Madamela Duchefle , Madame
la Princeſſe de Conty
Mademoiselle de Charollois ,
& cinq autres Dames ; ily eut
auſſi pêche des Cormorans
avec un concours infini de
monde tant de la Cour que
des Etrangers.
Le Dimanche 23. M. le
Marquis de Broglio arriva de
Catalogne avec_la nouvelle
que Barcelone s'étoit rendu
àdiſcretion avec le Montjouy;
qu'on avoit conſervé la vie
&les biens aux habitans ; il y
cut ce foir-làConſeil d'Etat :
le Roy cut une longue confeGALANT
. 307
rence avec M. Voiſin & M. le
Marquis de Broglio.
Le Lundy 24. ily eut Confeil
des Dépêches le matin ,&
l'apreſdinée Conſeil des Parties
; il y cut auffi chaffe du
Cerf: on vit paſſer devant le
départ du Roy , plus de 300.
chevaux de maindu Roy , fans
compter ceux des Princes :
il yavoit plus de 150. caroffes ,
yavoitplus
caléches , ou brelines . L'Electeur
s'ytrouva de même que
tous les Princes , Princeffes
Seigneurs , & Dames de la
Cour. Ilyavoit pour le moins
1.000. Cavaliers , on courut
د
Ccij
308 MERCURE
deux Cerfs qu'on prit.
Le Mardy 25 on chanta le
Te Deum , en Muſique pendant
la Mefle du Roy , pour
la priſe de Barcelone ; il y cut
Confeil des Finances : on vit
ce jour là quantité de Seigneurs
, & de Dames à la
Toilette de Madame la DOLD
cheſſe de Berry. Il y eut au
diné du Roy une tres belle
Symphonie. M le Duc ,& les
autres Princes allerent à la
chatle du Sangher , on en prit
deux , & S. M. alla tirer; il y
cut le ſoir des feux & des
illuminations au Gouverne.
GALANT. 309.
ment ,l'on tira le Canon , &
quantité de Boëtes; l'aprefdinée
M. le Maréchal de Villars
preſenta au Roy M. le Duc
Daremberg.
: Le Mercredy 26. on chanta
unMotet de la compofition
de M. de Lalande à la
Meſſe du Roy , où l'Electeur
aſſiſta ; il y eut Conſeil d'Etat
&à quatre heuresdu ſoir promenade
Royale le long du
Canal . S. M. y vint dans une
caléche tres - magnifique accompagnée
de tous les Princes
&Seigneurs de la Cour à
cheval. L'Electeur étoit dans
310 MERCURE
une autre caléche découverte
àhuit places avec Madame la
Ducheffe , & fix autresDames.
Madame la Princeſſe deConty
& Mademoiselle de Charollois
, eſtoient auſſi dans une
autre caléche , de même que
1 pluſieurs autres Dames qui
avoient quitté ledeüil ,& qui
menoient elles -mêmes leurs
caléches. On fit pluſieurs fois
le tour duCanal. L'Electeur
Madame la Ducheffe ,& les
autres Dames aprés lepremier
tour defcendirent ,& entrerent
dans une Gondole toute
ſculptée& tapiffée,&couverGALANT.
311
1
te d'un gros damas avec des
franges d'or ; cette Gondole
eſtoit precedée de trois autres
de la même magnificence
fur leſquelles eſtoient les Muficiens
de S. M. avec des vio
lons , baflons , trompettes ,
timballes , & autres inſtrumens
; quand le Choeur de la
Muſique ceffoit de chanter
la Symphonie ſe faifoit entendre
,& quand celle-cy finiſſoit
les trompettes , & timballes
commençoient ; & à meſure
que le Roy , avec ſa Cour ,
montoit & defcendoit , les
Gondoles ſuivoient la caléche
312 MERCURE
du Roy , qui eltoit eſcortée :
de plus de 2 50. caroffes à huit
& à fix chevaux , fans compter
les caléches qui y estoient en
tres grand nombre. Unnombre
infini de peuple qui bordoit
tout le Canal , quoique
tres long , preſentoit à la veuë
du haut de la Caſcade , le
plus beau ſpectacle qu'on y
ait encore veu. Il eſt conſtant
que lesperſonnes qui habitent
la Cour depuis tres- longtemps
, ſoutiennent qu'onn'a
jamais rien veu de ſi magnifique
, auſſi les Etrangers qui y
eſtoient , & qui ont voyagé
dans
GALANT. 315
dans toutes les Cours de
l'Europe , conviennent qu'il
n'ya que la Cour de France
qui puiffe fournir un ſpectacle quip
de cette magnificence. M. lo
*Prince Royal & Electoral de
Saxe arriva ce foir-là.
Le Jeudy 27. ily cut-Confeil
d'Etat , & l'apreſdinée
chaffe du Cerf , l'Electeur y
alla de même que tous les
Princes , Seigneurs , & Dames
de la Cour , il y avoit
plus de 300. chevaux de main
du Roy avec des caparaffons
brodez d'or , on courut deux
Cerfs, le Roy n'en revint qu'à
Octobre 1714. Dd
814 MERCURE
prés de ſept heures. Pendant
le ſoupé M. le Prince Royal
& Electoral de Saxe fils du
Roy dePologne , ſous lenom
deM le Comte de Luface ſe
rendit dans la Chambre du
Roy avec Male Palatin de
Livonie , & pluſieurs autres
Seigneurs Polonois , & Allemans
, il fit fon compliment
à S. M. qui luy répondit tresgracieuſement
; enſuite le
Prince preſenta au Roy tous
des Seigneurs qui l'accompagnoient
, ce fut Madame qui
preſenta au Roy M. leComte
de Luface. C'eſt un Prince
GALANT. 315
dont l'air noble & grand& la
magnificence ſoutiennent parfaitement
l'éclatdu ſang dont
il eſt ſorti.
Vendredy 28. l'Electeur
prit congé du Roy , il y eut
ce ſoir làConſeildeConfcience
, & à midy & demi M. le
Comte de Luſace , accompagné
de M. le Marquis de Torcy,
rendit viſite à Madame la
Ducheſſe de Berry , qu'il complimenta
, il alla auffi chez
Madame , chez M. le Duc
d'Orleans , chez Madame la
Ducheſſe d'Orleans , chez Madame
la Ducheffe , chez tous
L
Ddij
316 MERCURE
Hes Princes , & Princeffes , &
PElecteur de Baviere qui le
retint à diné. Meffieurs les
Princes allerent à la chaffe du
Sanglier ,& le Roy alla tirer.
L'Electeur partieà cinqheures
du foir pour aller coucher à
S.Cloud. ८
"Le Samedy 29. il y eut
Conſeil des Finances , l'aprefdinée
le Roy alla coure le Cerf
avec l'équipage de M. le Duc.
M. leComtede Luface y alla
de même que tous les Princes,
&Princefles , le nombre des
caroffes , caléches , & deschevauxde
mainne futpas moins
ว
GALANT 317
grand que le 28. on courut
deux Cerfs qu'on prit..
Le Dimanche 30. il y cut
Conſeil d'Etat , le Roy alla
tirer l'apreſdinée , & on chanta
aprés les Veſpres le Te
Deum , à la Paroiſſe de Fontainebleau
, au fon des trompettes
, timbales , violons,flutes
douces , & autres inftrumens
, on tira pendant qu'on
le chantoit quantité de Boëtes
pour la priſe de Barcelone,
Le Lundy premier Octobre
il y eut Conſeil des Par
ties , & apreſdinée chaſſe du
Cerf , le Royy alla avec tous
2
*
Dd iij
318 MERCURE
les Princes & Princeſſes ; M. le
Comte de Luface , &M. le
Prince Ragotzi eſtant de la
partie, fanscompter un grand
nombre d'Etrangers de toutes
les Nations , on courut
deux Cerfs qu'on prit.
cuc Le Mardy deux , il y
Conſeil des Finances , M. le
Comte de Luſace ſe trouva
au lever du Roy avec M. le
Palatin de Livonie , & pluſieurs
autres Etrangers , Melfieurs
les Princes allerent à la
chaffe du Cerf, & le Roy alla
tirer l'apreſdinée.
LeMardy 3. il y eut Con
GALANT. 319
ſeil d'Etat , & l'apreſdinéo
promenade Royale , & pêche
des Cormorans , cette promenade
fut tres- magnifique tant
par le nombre des caroffes ,
carioles , caléches , que par
une affluence prodigieuſe de
perſonnes qui estoient venuës
tant de Paris que de la Campagne;
parce qu'on avoit crû
qu'il y auroit Symphonie , & ya
Muſique ſur le Canal en faveur
de M. le Comtede Luface
qui s'y trouva , de même
que M. le Duc Daremberg ,
tous les Princes ,& Princeſſes ,
Meſſieurs les Cardinaux de
Dd iiij
320 MERCURE
Rohan , & de Polignac , M.
le Nonce , tous les Ambaſſadeurs
, & Envoyez des Cours
Etrangeres.
Le Jeudy 4 il y cut Conſeil
d'Etat , & chaſſe duCerf
apreſdinée , Madame la Du
cheſſe qui n'en manque pas.
une , y alla auffi , elle avoit
dans ſa caléche Madame la.
Maréchale de Villars qui va.
preſque toûjours avec cette
Princeffe.
Le Vendredy s.il y eutConſeil
de Conſcience , chaſſe du
Cerf avec l'équipage de M.
le Duc du Maine. Tous les
GALANT. 3210
Princes & Princeſſes , de même
que tous les Seigneurs& Dames
de la Cour y allerent,il y
avoit plus de 1000 perſonnes,
à cheval , tant de la Cour
qu'Etrangers.
Le Samedy 6. il yeutCon
feil de Finances . On fit dans
la Salle des Suiſſes la repetition
pour la feſte du lende..
main ,tant des voix que de la.
ſymphonie pour tout cc.
qu'on devoir chanter. Cette.
Salle , quoyque tres-grande
étoit ſi remplie de monde ود
qu'on n'y pouvoit tenir. Le
Roy alla tirer l'apreſdinée.
322 MERCURE
!
Le Dimanche 7. il y cut
Conſeild'Etat , &à 4 heures
du ſoir S. M. ſe rendit au Ca
nal dans une caléche magnifique
eſcortée de plus de 200.
Seigneurs à cheval , ſuivie de
plus de 200. carofles à 8. ou
à 6. chevaux , de pluſieurs caléches
découvertes remplies
des Dames , parmi leſquelles
on en voyoit une à 8. places **
dans laquelle estoient Madame
la Princeſſe deConty, Ma--
demoiselle deCharollois,Mef
dames les Marquiſes de Rupelmonde
, de Maillebois , de
S. Germain , de Montforeau ,
GALANT. 323
deChampinelle, de Saucourt.
Madame la Ducheffe , & Madame
la Princeffe de Conty
fille du Roy , eſtoient chacune
dans leurs caroſſes avec plu--
fieurs autres Dames. M. le
Comte de Luface étoit arrivé
un peu auparavant , accompagné
de M. le Duc de Noailles
, de M.le Duc d'Aumont ,
de M. le Maréchal d'Eſtrées ,
& de pluſieurs autres Scigneurs.
Toute cette illuftre
Troupe entra dans uneGondole
ſculptée & dorée , couverte
& tapiffée d'un grosdamas
cramoiſi avecdes franges
324 MERCURE
&du galon d'or tout au tour ;
elle eſtoit fuivie d'une autre
de même , mais couverte &
tapiſſée d'un damas cramoifi
à fleurs d'or , les Marelots
étant vêtus d'un gros damas
bleu ,couverts de galons &
brandebourgs àfranges d'or :
àcoſté de ces deux Gondoles
on en voïoit deux autres plus
grandes de la même magnificence
, dans lefquelles étoient
les Muſiciens ; & entre ces
deux là on en avoit attaché
deux autres ſur lesquelles on
avoit dreffe un Amphitheatre
pour les trompettes , hautGALANT.
1325
1
bois , timballes , & autres
inſtruments : à meſure que le
Roy avec ſa Cour montoit &
deſcendoit , les Gondoles en
faifoient de même ſur le Canal
, qui , quoyqu'il ait 600.
toiſes de longueur , étoitbordé
tout au tour d'un nombre
prodigieux de pouple ; les
Equipages y eltoient tres-ma.
gniques , ceux de tous lesPrinces
, Princeſſes , Cardinaux ,
Ambaſſadeurs & Envoïcz y
eſtoient precedez de leurs Pages
à cheval. Celui de Madame
la Maréchale d'Eſtrées y
eſtoit precedé de 4. de ſes Pa326
MERCURE
ges bien montez , de même
que preſque tous ceuxdes autres
Seigneurs & Dames . On
n'avoit encore rien veu de
plus grand à Fontainebleau :
ceux qui eſtoient audeſſus de
la caſcade ne pouvoient ſe
laffer d'admirer ce ſpectacle.
Le Lundy 8. il y cut Conſeil
des Depêches , & aprefdinée
Conſeil des Parties . Le
Royalla l'apreſdinée courre le
Cerf accompagné de tous les
Princes ,Princeffes , Seigneurs
&Dames de la Cour. La chafſe
ne fut pasmoins nombreu
ſe , nimoins belle que les pre
:
GALANT. 327
cedentes . M. le Comte de Luface
en estoit : cette chaffe
donna beaucoup de plaiſir à
tous ceux qui en étoient , le
Cerf s'étant fait lancer jufqu'à
10. ou 12. fois : le Roy
n'en revint qu'à ſept heures.
M. & Madame la Maréchale
d'Eltrées donnerent un ſoupé
magnifique à M. le Comte de
Luſace , à M. le Palatin de Li-
-vonic,& à pluſieurs Seigneurs
&Dames de la Cour; il y eut
pendant tout le ſoupé muſique&
ſymphonie.
Le Mardy 9. il y eut Confeil
des Finances. M. I Envoyé
328 MERCURE
de Parme fit part au Roy da
Mariage de la Princeſſe de
Parme avec le Roy d'Eſpagne,
il alla à midy & demi , chez
Madame la Ducheffe deBerry
qui eſtoit à ſa Toilette , il étoit
conduit par le ſieurde Saintor,
le Cercle estoit tres-nombreux
, & tres- brillant chez
cette Princeſſe , Meſdames les
Princeffes de Lambefc , de
Rohan , de Monaco , Mefdames
les Ducheſſes de S. Simon
, de la Ferté , d'Eſtrées ,
en eſtoient,de même que plufieurs
autres Dames , cer Envoyé
alla enſuite chez Madame
GALANT. 329
د
me Madame la Ducheffe
d'Orleans , &c . Ce jour-là
pendant le diné du Roy le
Trompette Anglois qui s'étoit
fait admirer le jour de la
promenade , ſonna dans l'Antichambre
de S. M. tous les
Muſiciens avouent que c'eſt
le premier homme du monde
pour fonner de laTrompette.
Le Roy alla tirer l'apreſdinée.
Le Mercredy 10. il y cut
Conſeil d'Etat. M. le Duc du
Maine alla àla chafle du Cerf,
il n'y eut pas de promenade
Royale à caule du mauvais
temps.
Octobre 1714. Ec
را
330 MERCURE
1
Le Jeudy It. il y eutConſeil
d'Etat , &l'apreſdinée le Roy
alla à la chaſſe du Cerf , accompagné
de tous les Princes,
& Princeffes , M. le Comte
de Luface y allaavec pluſieurs
Seigneurs Etrangers , on prit
deux Cerfs , ce foir là M. le
Duc d'Orleans donna un retour
de chaſſe tres exquis , où
il pria M. le Comte de Luſace,
&les Seigneurs de ſa ſuite ,
Meſſieurs les Ducs de Lauzun,
d'Aumont , de Fronſacq , M.
le Maréchal d'Eftrées , M. le
Marquis de Torcy , & plu
ſieurs autres Seigneurs.
GALANT. 331
Le Vendredy 12. il y eut
Conſeil de Conſcience
Papreſdinéele Roy alla tirer.
Le foir à onze heures leChevalier
Caiſſan , dont je ne
vous ay pas encore parlé
quoiqu'il ait toûjours eſté le
premier àtoutes les chaffes &
promenades Royales avec ſon
inſtrument fans pareil, monté
fur un trapon , parut dans la
court ovale , couvert de papier
marbré monté ſur une bouri.
que couverte auffi de papier
marbré , qui avoit ſur ſa tête
deux bois de Cerfs bien attachez&
le Chevalier avoit fur
Ecij
332 MERCURE
la fienne un artifice qui joüa ,
ſcoſt que le Roy , & les Princes
parurent aux feneftres du
Cabinet de Sa Majeſté; mais
la bourique au bruit des fuſées
s'enfuit , ce qui fit rire
tout le monde quiy eſtoit venu
en foule pour le voir. M. le
Chevalier Caiſſan ayant pris
grand ſoin d'en inſtruire le
public , l'Histoire de ſa vie
eſt imprimée depuis cette année
à Verſailles ou à Paris.
Le Samedy 13. il y eutConſeil
des Finances. M. le Duc ,
M. le Duc du Maine , & M.
GALANT.333
*
le Comte de Toulouſe allerent
à la chaſſe du Cerf. Le ſoir
aprés le ſoupé , pendant que .
S. M. eſtoit dans ſon Cabinet
avectous les: Princes , &i
Princeſſes , le Trompette Anglois
ſonna dans l'Antichambre
les plus beaux airs du
monde , il y avoit un autre
Trompette au- deſſus de la
Salledes Suiſſes quiluy répondoit
; mais qui ne l'égaloit
pas.
Le Dimanche 14. il y cut
Conſeild'Etat , le même jour
àcinqheures& demie Madame
la Ducheffe de Berry le
334 MERCURE
rendit àla Tribune de la Chapelle
pour y entendre le Salut ,
accompagnée de M. l'Abbé
de Rouget fon Aumônier.
Madame s'y rendit auſſi à la
même heure accompagnéede
M. l'Abbé de Magnas fon
premier Aumônier , & le Roy
vint à prés de 6. heures accompagné
de M. le Cardinal
de Rohan , Grand Aumônier ,
& de M. l'Abbé de Maulevrier
Aumônier auffi Sitoft
que S. M. fut arrivée , on
commença le Salut qui ne finit
qu'à 7 heures.
Le Lundy 15. le Roy prit
GALANT. 335 $
medecine. Il y eut Conſeil des..
Parties . M.leDuc &Meffieurs
les Princes allerent à la chaffe
du Sanglier , Male Comte de
Toulouſe en tua un Madame
la Ducheſſe d'Orleans partic
ce jour-là dans la Litiere du
Roy portée par 4 Mulets
pour aller coucher à Bretigny
&de- là à Paris. On avoitdref
ſéun lit dans cette Litiere , où
elle estoit couchée à cauſe de
fa groffeffe.
LeMardy 16. ily eutConfeil
des Finances , chaffe du
Cert aprefdinée où tous les
Princes & Princeſſes allerent ,
1
336 MERCURE
les Equipages n'eſtoient past
moins brillants qu'aux chaffes
precedentes: M. le Duc
menoit fa caléche , de même
que M. le Prince de Soubize
la fienne,
LeMercredy 17. M. l'Arvêque
de Vienne prêta fera
ment de fidelité pendant la
Meſſe du Roy, entre lesmains
de S. M. l'apreſdinée on tint
leConſeildes Dépêches qu'on
n'avoit pas pû tenir-le Lundy,
parce que leRoy prit Medecine
ce jour- là , Meffieurs les
Princes allerent à la chaſſe du
Sanglier , Male Dúc du Mai
де
GALANT. 337
ne alla court le Cerf.
Le Jeudy 18. il y eut Confeil
d'Erat , & l'apreſdinée
chaſſe du Cerf Tous les Princes
& Princeſſes y accompapagnerent
le Roy , de même
que M. le Comte de Luface ,
tous les Seigneurs & Dames
de la Cour , on en prit deux ,
le Roy revint de bonne heure
, ſuivi de pluſieurs caléches
& des Princeffes , & Dames
vêtuës en Amazones ,& a cheval.
Le Vendredy 19 il y eut
Confeil de Conſcience. M.
Buis Ambaſſadeurd'Hollande
Octobre 1714 . Ff
1
338 MERCURE
alla à la Toilettede Madame
la Ducheſſe deBerry qui fut
tres nombreuſe , le Roy qui
devoit aller tirer l'apreſdinée
n'y alla pas àcauſe du mauvais
temps.
Le Samedy 20. il y eut
Conſeil des Finances , M. le
Duc ,&M. le Comte de Toulouze
, allerent à la chaſſe du
Sanglier ,M. le Duc du Maine
alla courir le Cerf. Il y eut une
tres-belle Symphonie au diné
du Roy aprés lequel S. M. alla
tirer , le même jour le Roy
declara Meſſieurs les Princes
de Soubize , & d'Epinoy 2
GALANT. 339
Ducs & Pairs .
Le Dimanche 21. il y eut
Confeil d'Etat , M. le Maréchal
de Teſſé , le Prince d'Epinoy
, M. le Duc de la Feüillade
, Madame l'Ambaſſadrice
d'Hollande , & pluſieurs autres
Seigneurs &Dames , allerent
à la Toilette de Madame
la Ducheſſe de Berry , le Roy
ne fortit pas ce jour- là
LeLundy 22. il y eutConſeil
d'Etat , l'apreſdinée le
Roy alla à la chaſſe du Cerf ,
accompagné de tous les Princes
,& Princeſſes , M. le Com.
te de Luface y alla de même
Ffij
340 MERCURE
accompagné de plusieurs Seigneurs
Etrangers , les Dames
estoient auffi à cheval vêtuës
en Amazones , on courut
trois Cerfs qu'on prit , M. le
Comte de Ribeira Ambaſſadeur
de Portugal arriva ce
même jour.
Le Mardy 2 3. M le Comte
deRibeira fut preſenté à S. M.
M.leComte de Luface partit
de Fontainebleau pour Paris ,
ily eut Conſeil des Finances ,
&l'apreſdinée le Roy alla ſe
promener dans les Jardins accompagné
de tous les Seigneurs
de la Cour , M. le
ALANT 341
Duc& M. le Duc du Maine
allerent à la chaſſe du Cerf ,
on en a pris pendant que la
Cour a reſtée icy plus de 60.
LeMecredy 24. leRoy partic
de Fontainebleau , ayant dans
Con carofle Madame la Ducheſſe
de Berry , Madame ,
Madame la Ducheffe , & Mademoifelle
de Charollois. S.
M. eſtoit eſcortée par lesGardes
du Corps , les Gendarmes ,
les Chevaux Legers , & les
deux Compagnies de Moufquetaires
pour aller coucher
à Petit-Bourg , où toute la
Courfut traitée magnifique-
Ffiiy
342 MERCURE
ment , on partic le 25. pour
aller coucher à Verſailles , où
l'on arriva de bonne heure.
Fête fur feſte , la Scene de
celle-cy eſt au Château d'Emery.
de ce qui s'est paffé à Fontainebleau.
Le Jeudy 20. Septembre
on chanta un Motet de la
GALANT. 303
compoſition de M. Lalouëtte ;
ily cut Confeil d'Etat , l'aprefdinée
chaſſe du Cerf, où tous
les Princes , Princeſſes , Scigneurs
,& Dames de la Cour
allerent de même que l'Electeur
,& le Prince Ragotzi ;
au retour de la chaſſe M. le
Ducde Mortemar arriva de
Barcelone qui porta la nouvelle
qu'on avoit attaqué la Place
par ſept endroits , que le
combat avoit commencé à
quatre heures & demie , &
qu'àmidi nous eſtions maiſtres
des deux Baſtions & de la premiere
enceinte ; queles Barce304
MERCURE
i
lenois avoient arboré l'éten
dart blanc , & qu'ils avoient
promis d'envoyer des Orages
à fix heures du ſoir ; qu'il étoit
parti à cette heure là , mais
qu'il ne doutoit pas que la
Place n'eût capitulé , que M.
le Maréchal de Berwickl'avoit
aſſuré qu'il envoyeroit M le
Marquis de Broglio pour porter
les articles de la Capitulation
& le détail de ce qui
s'étoit paflé dans l'ction.
Le Vendredy 21. on chanta
à la Meffe du Roy , un
Moter de la compoſition de
M. de Lalande que El Eteur
entendit ,
:
GALANT. 305
entendit , & qui fut tres- applaudi
; il y eut Conſeil de
Conſcience , le Roy pendant
ſon dîné , fir pluſieurs queftions
à M. le Duc de Mortemar
ſur le Siege de Barcelone ;
Sa Majefte alla enſuite tirer.
Le Samedy 22. il ycutConſeil
des Finances : on courut
le Cerf avec l'équipage de M.
le Duc , & l'apreſdinée il y
eut promenade Royale le
long du Canal . On ne vit
jamais tant de Caroffes., &de
Caléches. Il y en avoit une
ttes-brillante à huit places ,
touredécouverte , où estoient
Octobre 1714. Cc
306 MERCURE
Madamela Duchefle , Madame
la Princeſſe de Conty
Mademoiselle de Charollois ,
& cinq autres Dames ; ily eut
auſſi pêche des Cormorans
avec un concours infini de
monde tant de la Cour que
des Etrangers.
Le Dimanche 23. M. le
Marquis de Broglio arriva de
Catalogne avec_la nouvelle
que Barcelone s'étoit rendu
àdiſcretion avec le Montjouy;
qu'on avoit conſervé la vie
&les biens aux habitans ; il y
cut ce foir-làConſeil d'Etat :
le Roy cut une longue confeGALANT
. 307
rence avec M. Voiſin & M. le
Marquis de Broglio.
Le Lundy 24. ily eut Confeil
des Dépêches le matin ,&
l'apreſdinée Conſeil des Parties
; il y cut auffi chaffe du
Cerf: on vit paſſer devant le
départ du Roy , plus de 300.
chevaux de maindu Roy , fans
compter ceux des Princes :
il yavoit plus de 150. caroffes ,
yavoitplus
caléches , ou brelines . L'Electeur
s'ytrouva de même que
tous les Princes , Princeffes
Seigneurs , & Dames de la
Cour. Ilyavoit pour le moins
1.000. Cavaliers , on courut
د
Ccij
308 MERCURE
deux Cerfs qu'on prit.
Le Mardy 25 on chanta le
Te Deum , en Muſique pendant
la Mefle du Roy , pour
la priſe de Barcelone ; il y cut
Confeil des Finances : on vit
ce jour là quantité de Seigneurs
, & de Dames à la
Toilette de Madame la DOLD
cheſſe de Berry. Il y eut au
diné du Roy une tres belle
Symphonie. M le Duc ,& les
autres Princes allerent à la
chatle du Sangher , on en prit
deux , & S. M. alla tirer; il y
cut le ſoir des feux & des
illuminations au Gouverne.
GALANT. 309.
ment ,l'on tira le Canon , &
quantité de Boëtes; l'aprefdinée
M. le Maréchal de Villars
preſenta au Roy M. le Duc
Daremberg.
: Le Mercredy 26. on chanta
unMotet de la compofition
de M. de Lalande à la
Meſſe du Roy , où l'Electeur
aſſiſta ; il y eut Conſeil d'Etat
&à quatre heuresdu ſoir promenade
Royale le long du
Canal . S. M. y vint dans une
caléche tres - magnifique accompagnée
de tous les Princes
&Seigneurs de la Cour à
cheval. L'Electeur étoit dans
310 MERCURE
une autre caléche découverte
àhuit places avec Madame la
Ducheffe , & fix autresDames.
Madame la Princeſſe deConty
& Mademoiselle de Charollois
, eſtoient auſſi dans une
autre caléche , de même que
1 pluſieurs autres Dames qui
avoient quitté ledeüil ,& qui
menoient elles -mêmes leurs
caléches. On fit pluſieurs fois
le tour duCanal. L'Electeur
Madame la Ducheffe ,& les
autres Dames aprés lepremier
tour defcendirent ,& entrerent
dans une Gondole toute
ſculptée& tapiffée,&couverGALANT.
311
1
te d'un gros damas avec des
franges d'or ; cette Gondole
eſtoit precedée de trois autres
de la même magnificence
fur leſquelles eſtoient les Muficiens
de S. M. avec des vio
lons , baflons , trompettes ,
timballes , & autres inſtrumens
; quand le Choeur de la
Muſique ceffoit de chanter
la Symphonie ſe faifoit entendre
,& quand celle-cy finiſſoit
les trompettes , & timballes
commençoient ; & à meſure
que le Roy , avec ſa Cour ,
montoit & defcendoit , les
Gondoles ſuivoient la caléche
312 MERCURE
du Roy , qui eltoit eſcortée :
de plus de 2 50. caroffes à huit
& à fix chevaux , fans compter
les caléches qui y estoient en
tres grand nombre. Unnombre
infini de peuple qui bordoit
tout le Canal , quoique
tres long , preſentoit à la veuë
du haut de la Caſcade , le
plus beau ſpectacle qu'on y
ait encore veu. Il eſt conſtant
que lesperſonnes qui habitent
la Cour depuis tres- longtemps
, ſoutiennent qu'onn'a
jamais rien veu de ſi magnifique
, auſſi les Etrangers qui y
eſtoient , & qui ont voyagé
dans
GALANT. 315
dans toutes les Cours de
l'Europe , conviennent qu'il
n'ya que la Cour de France
qui puiffe fournir un ſpectacle quip
de cette magnificence. M. lo
*Prince Royal & Electoral de
Saxe arriva ce foir-là.
Le Jeudy 27. ily cut-Confeil
d'Etat , & l'apreſdinée
chaffe du Cerf , l'Electeur y
alla de même que tous les
Princes , Seigneurs , & Dames
de la Cour , il y avoit
plus de 300. chevaux de main
du Roy avec des caparaffons
brodez d'or , on courut deux
Cerfs, le Roy n'en revint qu'à
Octobre 1714. Dd
814 MERCURE
prés de ſept heures. Pendant
le ſoupé M. le Prince Royal
& Electoral de Saxe fils du
Roy dePologne , ſous lenom
deM le Comte de Luface ſe
rendit dans la Chambre du
Roy avec Male Palatin de
Livonie , & pluſieurs autres
Seigneurs Polonois , & Allemans
, il fit fon compliment
à S. M. qui luy répondit tresgracieuſement
; enſuite le
Prince preſenta au Roy tous
des Seigneurs qui l'accompagnoient
, ce fut Madame qui
preſenta au Roy M. leComte
de Luface. C'eſt un Prince
GALANT. 315
dont l'air noble & grand& la
magnificence ſoutiennent parfaitement
l'éclatdu ſang dont
il eſt ſorti.
Vendredy 28. l'Electeur
prit congé du Roy , il y eut
ce ſoir làConſeildeConfcience
, & à midy & demi M. le
Comte de Luſace , accompagné
de M. le Marquis de Torcy,
rendit viſite à Madame la
Ducheſſe de Berry , qu'il complimenta
, il alla auffi chez
Madame , chez M. le Duc
d'Orleans , chez Madame la
Ducheſſe d'Orleans , chez Madame
la Ducheffe , chez tous
L
Ddij
316 MERCURE
Hes Princes , & Princeffes , &
PElecteur de Baviere qui le
retint à diné. Meffieurs les
Princes allerent à la chaffe du
Sanglier ,& le Roy alla tirer.
L'Electeur partieà cinqheures
du foir pour aller coucher à
S.Cloud. ८
"Le Samedy 29. il y eut
Conſeil des Finances , l'aprefdinée
le Roy alla coure le Cerf
avec l'équipage de M. le Duc.
M. leComtede Luface y alla
de même que tous les Princes,
&Princefles , le nombre des
caroffes , caléches , & deschevauxde
mainne futpas moins
ว
GALANT 317
grand que le 28. on courut
deux Cerfs qu'on prit..
Le Dimanche 30. il y cut
Conſeil d'Etat , le Roy alla
tirer l'apreſdinée , & on chanta
aprés les Veſpres le Te
Deum , à la Paroiſſe de Fontainebleau
, au fon des trompettes
, timbales , violons,flutes
douces , & autres inftrumens
, on tira pendant qu'on
le chantoit quantité de Boëtes
pour la priſe de Barcelone,
Le Lundy premier Octobre
il y eut Conſeil des Par
ties , & apreſdinée chaſſe du
Cerf , le Royy alla avec tous
2
*
Dd iij
318 MERCURE
les Princes & Princeſſes ; M. le
Comte de Luface , &M. le
Prince Ragotzi eſtant de la
partie, fanscompter un grand
nombre d'Etrangers de toutes
les Nations , on courut
deux Cerfs qu'on prit.
cuc Le Mardy deux , il y
Conſeil des Finances , M. le
Comte de Luſace ſe trouva
au lever du Roy avec M. le
Palatin de Livonie , & pluſieurs
autres Etrangers , Melfieurs
les Princes allerent à la
chaffe du Cerf, & le Roy alla
tirer l'apreſdinée.
LeMardy 3. il y eut Con
GALANT. 319
ſeil d'Etat , & l'apreſdinéo
promenade Royale , & pêche
des Cormorans , cette promenade
fut tres- magnifique tant
par le nombre des caroffes ,
carioles , caléches , que par
une affluence prodigieuſe de
perſonnes qui estoient venuës
tant de Paris que de la Campagne;
parce qu'on avoit crû
qu'il y auroit Symphonie , & ya
Muſique ſur le Canal en faveur
de M. le Comtede Luface
qui s'y trouva , de même
que M. le Duc Daremberg ,
tous les Princes ,& Princeſſes ,
Meſſieurs les Cardinaux de
Dd iiij
320 MERCURE
Rohan , & de Polignac , M.
le Nonce , tous les Ambaſſadeurs
, & Envoyez des Cours
Etrangeres.
Le Jeudy 4 il y cut Conſeil
d'Etat , & chaſſe duCerf
apreſdinée , Madame la Du
cheſſe qui n'en manque pas.
une , y alla auffi , elle avoit
dans ſa caléche Madame la.
Maréchale de Villars qui va.
preſque toûjours avec cette
Princeffe.
Le Vendredy s.il y eutConſeil
de Conſcience , chaſſe du
Cerf avec l'équipage de M.
le Duc du Maine. Tous les
GALANT. 3210
Princes & Princeſſes , de même
que tous les Seigneurs& Dames
de la Cour y allerent,il y
avoit plus de 1000 perſonnes,
à cheval , tant de la Cour
qu'Etrangers.
Le Samedy 6. il yeutCon
feil de Finances . On fit dans
la Salle des Suiſſes la repetition
pour la feſte du lende..
main ,tant des voix que de la.
ſymphonie pour tout cc.
qu'on devoir chanter. Cette.
Salle , quoyque tres-grande
étoit ſi remplie de monde ود
qu'on n'y pouvoit tenir. Le
Roy alla tirer l'apreſdinée.
322 MERCURE
!
Le Dimanche 7. il y cut
Conſeild'Etat , &à 4 heures
du ſoir S. M. ſe rendit au Ca
nal dans une caléche magnifique
eſcortée de plus de 200.
Seigneurs à cheval , ſuivie de
plus de 200. carofles à 8. ou
à 6. chevaux , de pluſieurs caléches
découvertes remplies
des Dames , parmi leſquelles
on en voyoit une à 8. places **
dans laquelle estoient Madame
la Princeſſe deConty, Ma--
demoiselle deCharollois,Mef
dames les Marquiſes de Rupelmonde
, de Maillebois , de
S. Germain , de Montforeau ,
GALANT. 323
deChampinelle, de Saucourt.
Madame la Ducheffe , & Madame
la Princeffe de Conty
fille du Roy , eſtoient chacune
dans leurs caroſſes avec plu--
fieurs autres Dames. M. le
Comte de Luface étoit arrivé
un peu auparavant , accompagné
de M. le Duc de Noailles
, de M.le Duc d'Aumont ,
de M. le Maréchal d'Eſtrées ,
& de pluſieurs autres Scigneurs.
Toute cette illuftre
Troupe entra dans uneGondole
ſculptée & dorée , couverte
& tapiffée d'un grosdamas
cramoiſi avecdes franges
324 MERCURE
&du galon d'or tout au tour ;
elle eſtoit fuivie d'une autre
de même , mais couverte &
tapiſſée d'un damas cramoifi
à fleurs d'or , les Marelots
étant vêtus d'un gros damas
bleu ,couverts de galons &
brandebourgs àfranges d'or :
àcoſté de ces deux Gondoles
on en voïoit deux autres plus
grandes de la même magnificence
, dans lefquelles étoient
les Muſiciens ; & entre ces
deux là on en avoit attaché
deux autres ſur lesquelles on
avoit dreffe un Amphitheatre
pour les trompettes , hautGALANT.
1325
1
bois , timballes , & autres
inſtruments : à meſure que le
Roy avec ſa Cour montoit &
deſcendoit , les Gondoles en
faifoient de même ſur le Canal
, qui , quoyqu'il ait 600.
toiſes de longueur , étoitbordé
tout au tour d'un nombre
prodigieux de pouple ; les
Equipages y eltoient tres-ma.
gniques , ceux de tous lesPrinces
, Princeſſes , Cardinaux ,
Ambaſſadeurs & Envoïcz y
eſtoient precedez de leurs Pages
à cheval. Celui de Madame
la Maréchale d'Eſtrées y
eſtoit precedé de 4. de ſes Pa326
MERCURE
ges bien montez , de même
que preſque tous ceuxdes autres
Seigneurs & Dames . On
n'avoit encore rien veu de
plus grand à Fontainebleau :
ceux qui eſtoient audeſſus de
la caſcade ne pouvoient ſe
laffer d'admirer ce ſpectacle.
Le Lundy 8. il y cut Conſeil
des Depêches , & aprefdinée
Conſeil des Parties . Le
Royalla l'apreſdinée courre le
Cerf accompagné de tous les
Princes ,Princeffes , Seigneurs
&Dames de la Cour. La chafſe
ne fut pasmoins nombreu
ſe , nimoins belle que les pre
:
GALANT. 327
cedentes . M. le Comte de Luface
en estoit : cette chaffe
donna beaucoup de plaiſir à
tous ceux qui en étoient , le
Cerf s'étant fait lancer jufqu'à
10. ou 12. fois : le Roy
n'en revint qu'à ſept heures.
M. & Madame la Maréchale
d'Eltrées donnerent un ſoupé
magnifique à M. le Comte de
Luſace , à M. le Palatin de Li-
-vonic,& à pluſieurs Seigneurs
&Dames de la Cour; il y eut
pendant tout le ſoupé muſique&
ſymphonie.
Le Mardy 9. il y eut Confeil
des Finances. M. I Envoyé
328 MERCURE
de Parme fit part au Roy da
Mariage de la Princeſſe de
Parme avec le Roy d'Eſpagne,
il alla à midy & demi , chez
Madame la Ducheffe deBerry
qui eſtoit à ſa Toilette , il étoit
conduit par le ſieurde Saintor,
le Cercle estoit tres-nombreux
, & tres- brillant chez
cette Princeſſe , Meſdames les
Princeffes de Lambefc , de
Rohan , de Monaco , Mefdames
les Ducheſſes de S. Simon
, de la Ferté , d'Eſtrées ,
en eſtoient,de même que plufieurs
autres Dames , cer Envoyé
alla enſuite chez Madame
GALANT. 329
د
me Madame la Ducheffe
d'Orleans , &c . Ce jour-là
pendant le diné du Roy le
Trompette Anglois qui s'étoit
fait admirer le jour de la
promenade , ſonna dans l'Antichambre
de S. M. tous les
Muſiciens avouent que c'eſt
le premier homme du monde
pour fonner de laTrompette.
Le Roy alla tirer l'apreſdinée.
Le Mercredy 10. il y cut
Conſeil d'Etat. M. le Duc du
Maine alla àla chafle du Cerf,
il n'y eut pas de promenade
Royale à caule du mauvais
temps.
Octobre 1714. Ec
را
330 MERCURE
1
Le Jeudy It. il y eutConſeil
d'Etat , &l'apreſdinée le Roy
alla à la chaſſe du Cerf , accompagné
de tous les Princes,
& Princeffes , M. le Comte
de Luface y allaavec pluſieurs
Seigneurs Etrangers , on prit
deux Cerfs , ce foir là M. le
Duc d'Orleans donna un retour
de chaſſe tres exquis , où
il pria M. le Comte de Luſace,
&les Seigneurs de ſa ſuite ,
Meſſieurs les Ducs de Lauzun,
d'Aumont , de Fronſacq , M.
le Maréchal d'Eftrées , M. le
Marquis de Torcy , & plu
ſieurs autres Seigneurs.
GALANT. 331
Le Vendredy 12. il y eut
Conſeil de Conſcience
Papreſdinéele Roy alla tirer.
Le foir à onze heures leChevalier
Caiſſan , dont je ne
vous ay pas encore parlé
quoiqu'il ait toûjours eſté le
premier àtoutes les chaffes &
promenades Royales avec ſon
inſtrument fans pareil, monté
fur un trapon , parut dans la
court ovale , couvert de papier
marbré monté ſur une bouri.
que couverte auffi de papier
marbré , qui avoit ſur ſa tête
deux bois de Cerfs bien attachez&
le Chevalier avoit fur
Ecij
332 MERCURE
la fienne un artifice qui joüa ,
ſcoſt que le Roy , & les Princes
parurent aux feneftres du
Cabinet de Sa Majeſté; mais
la bourique au bruit des fuſées
s'enfuit , ce qui fit rire
tout le monde quiy eſtoit venu
en foule pour le voir. M. le
Chevalier Caiſſan ayant pris
grand ſoin d'en inſtruire le
public , l'Histoire de ſa vie
eſt imprimée depuis cette année
à Verſailles ou à Paris.
Le Samedy 13. il y eutConſeil
des Finances. M. le Duc ,
M. le Duc du Maine , & M.
GALANT.333
*
le Comte de Toulouſe allerent
à la chaſſe du Cerf. Le ſoir
aprés le ſoupé , pendant que .
S. M. eſtoit dans ſon Cabinet
avectous les: Princes , &i
Princeſſes , le Trompette Anglois
ſonna dans l'Antichambre
les plus beaux airs du
monde , il y avoit un autre
Trompette au- deſſus de la
Salledes Suiſſes quiluy répondoit
; mais qui ne l'égaloit
pas.
Le Dimanche 14. il y cut
Conſeild'Etat , le même jour
àcinqheures& demie Madame
la Ducheffe de Berry le
334 MERCURE
rendit àla Tribune de la Chapelle
pour y entendre le Salut ,
accompagnée de M. l'Abbé
de Rouget fon Aumônier.
Madame s'y rendit auſſi à la
même heure accompagnéede
M. l'Abbé de Magnas fon
premier Aumônier , & le Roy
vint à prés de 6. heures accompagné
de M. le Cardinal
de Rohan , Grand Aumônier ,
& de M. l'Abbé de Maulevrier
Aumônier auffi Sitoft
que S. M. fut arrivée , on
commença le Salut qui ne finit
qu'à 7 heures.
Le Lundy 15. le Roy prit
GALANT. 335 $
medecine. Il y eut Conſeil des..
Parties . M.leDuc &Meffieurs
les Princes allerent à la chaffe
du Sanglier , Male Comte de
Toulouſe en tua un Madame
la Ducheſſe d'Orleans partic
ce jour-là dans la Litiere du
Roy portée par 4 Mulets
pour aller coucher à Bretigny
&de- là à Paris. On avoitdref
ſéun lit dans cette Litiere , où
elle estoit couchée à cauſe de
fa groffeffe.
LeMardy 16. ily eutConfeil
des Finances , chaffe du
Cert aprefdinée où tous les
Princes & Princeſſes allerent ,
1
336 MERCURE
les Equipages n'eſtoient past
moins brillants qu'aux chaffes
precedentes: M. le Duc
menoit fa caléche , de même
que M. le Prince de Soubize
la fienne,
LeMercredy 17. M. l'Arvêque
de Vienne prêta fera
ment de fidelité pendant la
Meſſe du Roy, entre lesmains
de S. M. l'apreſdinée on tint
leConſeildes Dépêches qu'on
n'avoit pas pû tenir-le Lundy,
parce que leRoy prit Medecine
ce jour- là , Meffieurs les
Princes allerent à la chaſſe du
Sanglier , Male Dúc du Mai
де
GALANT. 337
ne alla court le Cerf.
Le Jeudy 18. il y eut Confeil
d'Erat , & l'apreſdinée
chaſſe du Cerf Tous les Princes
& Princeſſes y accompapagnerent
le Roy , de même
que M. le Comte de Luface ,
tous les Seigneurs & Dames
de la Cour , on en prit deux ,
le Roy revint de bonne heure
, ſuivi de pluſieurs caléches
& des Princeffes , & Dames
vêtuës en Amazones ,& a cheval.
Le Vendredy 19 il y eut
Confeil de Conſcience. M.
Buis Ambaſſadeurd'Hollande
Octobre 1714 . Ff
1
338 MERCURE
alla à la Toilettede Madame
la Ducheſſe deBerry qui fut
tres nombreuſe , le Roy qui
devoit aller tirer l'apreſdinée
n'y alla pas àcauſe du mauvais
temps.
Le Samedy 20. il y eut
Conſeil des Finances , M. le
Duc ,&M. le Comte de Toulouze
, allerent à la chaſſe du
Sanglier ,M. le Duc du Maine
alla courir le Cerf. Il y eut une
tres-belle Symphonie au diné
du Roy aprés lequel S. M. alla
tirer , le même jour le Roy
declara Meſſieurs les Princes
de Soubize , & d'Epinoy 2
GALANT. 339
Ducs & Pairs .
Le Dimanche 21. il y eut
Confeil d'Etat , M. le Maréchal
de Teſſé , le Prince d'Epinoy
, M. le Duc de la Feüillade
, Madame l'Ambaſſadrice
d'Hollande , & pluſieurs autres
Seigneurs &Dames , allerent
à la Toilette de Madame
la Ducheſſe de Berry , le Roy
ne fortit pas ce jour- là
LeLundy 22. il y eutConſeil
d'Etat , l'apreſdinée le
Roy alla à la chaſſe du Cerf ,
accompagné de tous les Princes
,& Princeſſes , M. le Com.
te de Luface y alla de même
Ffij
340 MERCURE
accompagné de plusieurs Seigneurs
Etrangers , les Dames
estoient auffi à cheval vêtuës
en Amazones , on courut
trois Cerfs qu'on prit , M. le
Comte de Ribeira Ambaſſadeur
de Portugal arriva ce
même jour.
Le Mardy 2 3. M le Comte
deRibeira fut preſenté à S. M.
M.leComte de Luface partit
de Fontainebleau pour Paris ,
ily eut Conſeil des Finances ,
&l'apreſdinée le Roy alla ſe
promener dans les Jardins accompagné
de tous les Seigneurs
de la Cour , M. le
ALANT 341
Duc& M. le Duc du Maine
allerent à la chaſſe du Cerf ,
on en a pris pendant que la
Cour a reſtée icy plus de 60.
LeMecredy 24. leRoy partic
de Fontainebleau , ayant dans
Con carofle Madame la Ducheſſe
de Berry , Madame ,
Madame la Ducheffe , & Mademoifelle
de Charollois. S.
M. eſtoit eſcortée par lesGardes
du Corps , les Gendarmes ,
les Chevaux Legers , & les
deux Compagnies de Moufquetaires
pour aller coucher
à Petit-Bourg , où toute la
Courfut traitée magnifique-
Ffiiy
342 MERCURE
ment , on partic le 25. pour
aller coucher à Verſailles , où
l'on arriva de bonne heure.
Fête fur feſte , la Scene de
celle-cy eſt au Château d'Emery.
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Résumé : SUITE DU JOURNAL de ce qui s'est passé à Fontainebleau.
Du 20 au 27 septembre 1714, plusieurs événements significatifs eurent lieu à la cour de Fontainebleau. Le 20 septembre, un motet de M. Lalouëtte fut interprété, suivi d'un conseil d'État et d'une chasse au cerf. Le Duc de Mortemar annonça l'attaque de Barcelone et la prise de deux bastions. Le 21 septembre, un autre motet de M. de Lalande fut chanté et acclamé lors de la messe royale. Le 23 septembre, le Marquis de Broglio rapporta la reddition de Barcelone. Le 25 septembre, un Te Deum fut célébré pour commémorer cette victoire, accompagné de feux d'artifice et d'illuminations. Du 28 septembre au 7 octobre, le Comte de Luface, fils du roi de Pologne, fut accueilli à la cour. Des chasses au cerf et des promenades royales furent organisées, notamment le 30 septembre pour fêter la prise de Barcelone. Le 7 octobre, le roi se rendit au canal dans une calèche somptueuse, entouré de nombreux seigneurs et dames. Du 8 au 19 octobre, des conseils et des chasses au cerf se poursuivirent, avec des moments marquants comme l'annonce du mariage de la princesse de Parme avec le roi d'Espagne le 9 octobre. Le 19 octobre, l'ambassadeur de Hollande, M. Buis, participa à un conseil de conscience. Le 24 octobre, le roi quitta Fontainebleau pour passer la nuit à Petit-Bourg, et le 25 octobre, la cour se déplaça à Versailles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 99-130
JOURNAL DE PARIS.
Début :
Mardi 13 Juillet, le sieur Gautier Docteur en Medecine de [...]
Mots clefs :
Docteur en médecine, Altesse royale, Expériences, Eau potable, Eau de mer, Machine, Invention , Marine, Feu, Charbon, Certificats, Sel, Thèses, Discours, Serment, Duc, Jardin, Conférence, Promenade, Conseillers, Nominations, Cardinal, Vaisseaux de guerre, Maréchal, Charges, Régent, Audience, Procession, Élection, Assemblée
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texteReconnaissance textuelle : JOURNAL DE PARIS.
JOURNAL DE PARIS.
MArdi
13 Juillet , le ſieur Gautier
Docteur en Medecine de l'Univerſité
de Nantes, fut préſenté à Son
ALTESSE ROYALE , par Mt le Comte
deToulouſe & parMrle Maréchal d'Efzrées
: Il rendit compte à S. A. R. des
883102
Lij
100 LE MERCURE
Expériences qu'il a faites durant trois
mois, au Port de l'Orient, par fon ordre
& par celui du Conſeil de Marine
, de l'Eau de Mer renduë potable
&dégagée de tout Sel volatile.S. A.R.
en fut très fatisfaite & fit voir ſa pénétration
, en deſſinant ſur le champ
la Machine , ſur le ſeul récit du ſieur
Gautier qu'il chargea de lui en faire
un Modéle de carton. La Machine
eſt très ſimple & a une parfaite imitationde
la Nature;elle n'eſt point embaraſſante
, donne à peu de frais quantité
d'eau , auſſi bonne & auſſi ſalutaire
que cellede Fontaine & même plus
fraiche , comme il paroît par les Procès
verbaux des Gens qui en ont bû
durant deux mois. Comme c'eſt une
des plus utiles & des plus bellesDécouvertes
qui ait été miſe au jour
depuis pluſieurs fiécles , je commencerai
le Journal de Paris par les Procés
verbaux des Expériences qui en
ont été faites ſur les Lieux. Je continuërai
par la ſuite à informer le Publicde
tout ce qui viendra à ma connoiffance
, touchant cette nouvelle
Découverte.
D'AOUST.
101
EXTRAIT DU REGISTRE
Des Procez Verbaux, tenu au Contrôle
de la Marine , au Port de l'Orient .
,
Nous , Medecin du Roy , Chirurgien
Major &Apoticaire de la Marine de
ce Port , Certifions que le premier de ce
mois , nous nous sommes transportez par
ordre de Meſſieurs de Beauregard Commandant
la Marine en ce Port , & de
Clairembault Commiſſaire General
Ordonnateur de la Marine en ce Fort ,
àBord du Vaisseau du Roy le Triton ,
poury examiner l'Eau du ſieur Gautier
Medecin; & que ſur le lien,nous avons
fait mettre devant nous de l'Eau de Mer
dans la Cucurbitte de ſa Machine , pour
être échauffée & élevée en vapeurs ,
par le moyen d'un Tambour placéau def
Sus de l'Ean , qui dans ſon ſein, contenoit
un feu de bois & de charbon ; &
que par le Robinet de la Citerne de la
Machine ,nous en avons vû couler une
Eau claire dont nous avons emporté
environfix pots ; sur laquelle nous avons
fait des Epreuves avec la Noix de
Galle , le Sucre de Saturne , l'Ozeille,
I iij
102 LE MERCURE
le Sel de Tartre , le Sublimé Corrofif,
l'Esprit de Coclearia & le Vinaigre diftillé:
Qu'en même-tems nous avonsfait
pareilles Epreuvesſur la meilleure Eau
de Fontainedu Païs, &que dans la confrontation
que nous avons faite de l'une
&de l'autre Eau, nous n'y avons trouvé
nulle difference , exceptéque celledu
fieur Gautier tire plus fortement la
Teinture : Que nous avons peſépareille
quantité de ces deux Eaux & les
avons trouvées de mêmepoids: Que nous
avons deſſéché pareille quantité de ces
deux Eaux , & qu'aufond du Vaisseau
il est resté un peu de Sel Nitreux de
pareil goût , à l'exception pourtant que
l'Eau de Fontaine en alaiſſsé plus groſſe
quantité , &que le Selde l'Eau duficur
Gautier étoit plus gris que celui de l' Ean
de Fontaine. Nous avons gouté & bû
plusieurs fois de cette Eau que nous trouvons
absolument dépoüilléede SelMarin
& qu'elle est en sont , ſemblable
à l'Ean de Fontaine , à l'exception que
dans celleduficurGautier , nousy avons
remarquéunpetit goût Etranger , que le
fieur Gautier nous a dit provenirde la
Résine qu'il a été obligé d'employer
pourfonder lePlomb desa Machine
7
D'AOUST. 103
cequi peut-être veritable ; puiſque nous
avons rémarqué dans ſon Eau quelques
petits Corpuscules Argentins qui ſurnageoient
fur fon Eau , qu'il dit auſſiprovenir
de la Réſine : Qu'étant à bord
du Vaisseaule Triton , nous en avons
vû boire aux Gardiens de ce Vaisseau
auxJournaliers qui tournent le Tambourde
la Machine , qui nous ont assuré
que dépuis que l'Eau couloit , ils n'en
buvoient point d'autre & n'avoient
réſſenty aucunes altérations , ni incommoditez
. Fait à l'Orient le ſeptiéme
Juin 1717. figné de Villartay , Jarnoien
, Dufay & Cordier.
PROCEZ VERBAL DE L'EAU DE MER,
renduë potable.
Nous, Officiers de Marine & du port,
Souſſignez , Certifions qu'en consequence
des Lettres écrittes de Paris par le Confeil
de Marine , à M. de Bauregard
Capitaine de Vaisseaux du Roy , Commandant
la Marire au Département du
Port - Loüis & l'Orient , & à MrClarrembault
Commiſſaire Général , Or
donnateurde la Marine du 30. Décembre
1716.qui permettent anfieurGan104
LE MERCURE
tier Medecin de Nantes , de faire en
ce port l'épreuve qu'il a proposéeàS.
A. R. Mgr.le Duc d'Orleans , Regent
du Royaume & au Conseil de
Marine,du fécret qu'il a trouvé pour
rendre l'Eau de la Mer potable ; lefieur
Gautier auroit établisa Machine à bord
du Vaisseau de S. M. nommé le Triton
, où nous étant transportés pour être
preſents à l'épreuve & voir agir cette
Machine , afin d'en faire un fidele raport
; nous aurions obſervé cequifuit.
SÇAAVVOOIIR.
Cette Machine occupe l'espace d'environ
8. Tonneaux , dont il yen a 2.
à diminuer pour le Vuide laiſſe par le
bas , pour ne pas toucher au l'est.
Le 20. May1717. Le fieur Gautier
aallumé lefeudans le Réchaud de cette
Machinezil est provenu pendant 24. heures
, depuis midy jusqu'à pareille beure
dutendemain , 9Pieds Cubes d'Eau donce
,faiſans àraison de 36 pintes que contient
la mesuredu pied cube , la quan
tité de 324. pintes , ou une Barrique
42, Pots : Il a été consommé en
sette Opération un pied Cube de charbon
de
L
D'AQUST .
105
I
de Terre & pied Cube de charbon
de Bois mêlez ensemble ; & nous avons
remarqué que la Machine prenoit vent
par plusieurs endroits , ſans quoi la distillation
eût étéplusforte ; ( ce qui n'arriveroit
pas à l'avenir ;) le ſieur Gautier
nous ayant fait connoître qu'il établifſoit
fes Machines Sans ſouder te
Plomb : Ce sera une épargne & les
Machines neSauroient prendre vent.
Le 22. dudit mois , le feu étantralumé
dans la Machine , il est provenu
pendant 12. heures ; dépuis 7. heures du
matin jusqu'à pareille heure du foir ,
4. pieds Cubes d'Eau douce , faifans
144. pintes ou une démie Barrique &
12. Pots. Ila été consommé en cette Opération
un feixiéme de Corde de gros-
Bois.
Le 25. le feu a été rallumé pour faire
de nouvelle Eau , dont on s'eſt ſervi
pour cuire des Viandes , Boeuf , Monton
& Lard , des Féves & poids qui
ont aussi été trés bien cuits , en moins
dedeux heures , avec un feu médiocre.
Le 26. on a pefé de cette Eau avec
un Pese- liqueurs ; elle s'est trouvée
d'égal poids que celle de la meilleure
Fontaine de ce port.
106 LE MERCURE
Le 28. on a Boullangé un pain pétri
de cette Eau & un autre pain de celle
dont on ſe ſert ici ordinairement ;
les deux d'une même Farine, avec égal
lévain & les Eaux chauffées à pareil
degré : Lepain de l'Eau artificielle s'eft
trouvé aussi bon & même un peu plus
frais & léger que l'autre.
,
Cette Eau n'a aucun goût deſel ; elle
est parfaitement bonne , étant réposée
du matin au foir ; elle est meilleure
plus fraîche que celle des Fontaines.
Nous avons remarqué qu'elle devient
meilleure de jour à autre , & que plus
la Machine travaille , plus elle perd
le petit goûtde réſine qu'elle contrartoit
de lasoudure du Plomb , de manilre
qu'il ne luy reste à preſent autant
que nous en pouvons juger, que leſeul
goût d'Eau de pluye : Les Gardiens des
Vaisseaux &les Gens qui travaillene
à sa distillation , nous ont assuré n'avoir
pris d'autres boiffons que cette
Eau,pendantplus d'un mois , mêmefort
Souvent à jeun ; fans avoir reſſenty ancune
incommodité ; qu'au contraire ils
la trouvoient bonne , fraiche &faine :
Ce qui a engagé plusieurs personnes de
confideration à en faire emplir & cm
D'AO UST. 107
porter des cruches dans leurs maisons ,
pour en boire & s'en servir à differens
usages.
EVALUATION
DU CHARBON ET DU BOIS,
Qui ont été conſommés pour les deux
épreuves ci-deſſus , par laquelle on
connoit à peu prés ce que peût couter
la Barrique d'Eau distillée
le Charbon , & celle diſtillée par
le Bois.
par
Ilentre 10 pieds Cubes de Charbon
de Terre ou de Bois , dans la Barrique.
La Barrique de Charbon de Terre
coûte àpréſent ici au Roy 10 livres; ainfi,
lepied Cube qu'on en a consommépour la
distillation , pendant les 24 heures fufdites,
revient à 20fols , cy. 11. o ſod
La Barrique de Charbon de bois conte
30 fols ; ainfile pied cube consommé
pour mêler avec le Charbon de Terre
ci-deſſus,revient à un folfix deniers .
o 1f. 6. d .
..
108 LE MERCURE
Ladite Suivant cette Dépense :
Epreuve ayant produit 324 pintes d'eau
douce , la Barrique d'eau pourroit couter
ici à préſent, étant distillée, deCharbon
de Terre de Charbon de Bois
environ quinze fols onze deniers.
cy
1
15 f. 11 d.
La Cordede bois à bruler de 8 pieds
de long , 4 pieds de haut , & les buches
qui la compoſent , ayant chacune 2 .
pieds de longueur , coute ici apréſent
an Roys livres dixfols. Il en a estécon-
Somme pour la distillation pendant les 12
heuressusdites unfeixiéme de Corde ,
quirevientàfix fols fix deniers.
cy
,
6 f. 6 d.
Ces deux differentes épreuves nous
font connoître que l'Eau diſtillée par
le Bois, couteroit moins que celle dif
tillée par le Charbon ; mais le Bois envolumeroit,&
embaraſſeroit d'avantage
un Navire que le Charbon. Nous
rémarquons que le feu de Boisne produit
pas autant d'Ean que celui de
Charbon , il eſt à préſumer que fi la
foudure
D'AOUST.
109
foudure du Plomb de la Machine ût
été bien faite , elle n'ût pas pris vent
& elle eut donné beaucoup plus d'Eau
douce;ce qui en auroit diminué le prix .
Le ſieur Gautier nous a même affirmé
que par la Réfaction d'une autre pareilleMachine
pas plus grande ny plus
embaraffante , il fourniroit la quantité
d'Eau néceflaire par jour , à un Equipage
de plus de 400 hommes. En foy
de quoy nous avons figné la préſente
à l'Orient , le onzième Juin 1717. figne
, de Beauregard , Clairembault ,
Collationné Chunland de Boiſdiſon ,pour
M. le Controllcur.
Le 23 Juillet , on fit en Sorbonne
l'Ouverture des Théſes appellées
Sorboniques . M. l'Abbé Parquet
Prieur de la Maiſon , prononça fur
la néceſſité & fur l'utilité de lite les
Peres de l'Eglife , un Diſcours éloquent
, & récita une Ode à la loüange
deMgr le Régent .
Le Pere Macé Cordelier , répondit
& démontra par un autre Difcours qui
fut applaudi , l'importance de lire l'Ecriture
Sainte, comme la Source pure
& originále , où les Peres de l'Eglife
avoient puiſé : 11 finit par une Piece
Aouft 1717. K
-
110 LE MERCURE
de Vers de très bon goût. L'Affemblée
fut nombreuſe : M. le Cardinal de
Noailles & pluſieurs Prélats s'y trouvérent
Le 24 , M. le Marquis de Pracontal
Capitaine au Régiment Royal des
Cuiraffiers , fils du Marquis de Pracontal
Lieutenant Général des Armées
du Roy , préta Serment entre
les mains du Roy , pour la Charge de
Lieutenant de S. M. en la Province
de Nivernois vacante par la mort
du Comte de Bulleaux ſon Oncle .
Le 25 de Juillet , le Roy accompagné
deMer le Duc du Maine , de M.
le Maréchal de Villeroy , de M. I'Evêque
de Frejus , de M. le Prince
Charles & de ſa Cour ordinaire ,
partit du Palais des Tuilleries ſur les
4heures& demie du ſoir , pour aller
ſe promener à Bercy qui eſt á une perite
lieuë de Paris. Il alla deſcendre
dans la Maiſon de M. Pajot d'Onzeen-
Bray , laquelle , quoique médiocrement
grande eſt cependant trés
bien entenduë ; elle eſt ſurtout décorée
d'un Cabinet , où le Maître de la
Maiſon a raſſemblé avec beaucoup de
dépenſe & de curioſité, tous les me
د
D'AOUS-T.. III
:
déles de Machines , qui ſont comme
autant de Chefs-d'oeuvre de la Méchanique.
Ces Raretés ſont placées en
différentes Armoires , dont la difpofition
intérieure ſe change d'un moment
à l'autre,pardes refforts ſécrets qu'a inventé
le fameux PereSebastien Carme
de la Place Maubert , quí a travaillé
depuis plus de 20 ans à perfectionner
ce Cabinet deſtiné après la mort du
Poſſeſſeur , à l'Académie des Sciences .
S. M. ſe promena d'abord dans le Jardin
, où on fit joüer les Eaux qui font
trés belles. Elle vit enſuite la Ménagerie
compoſée d'animaux rares ;
aprés quoy elle monta aux Appartemens
: Pendant ce tems là on fit ra.
fraichir ſes Gardes , ſes Pages & les .
Suiſſes de fa Garde. M. Pajot montra
à S. M. un excellent Miroir ardent ,
eſtimé 25000 livres , qui diſſout tou
tes fortes de Métaux. Le Roy ût le
plaisir de voir fondre un Louis d'or
& pluſieurs Morceaux d'acier : 11
voulut voir le Laboratoire , ſuivi de
toure la Cour. S. M. fit attention à ce
qu'il y avoit de plus curieux. Le Roy
deſcendit de là dans le Jardin & fe
promena ſur la Terraffe : Pendant qu'-
Kij
112 LE MERCURE
il faifoit Collation on tira un Feu
d'Artifice qui avoit été préparé ſur
l'Eau. A huit heures , le Roy retourna
au Louvre, fort content de ſa Promenade.
د
Le même jour , on chanta le Te
Deum, pour le rétabliſſement de la
fanté de MADAME , dans l'Eglife
des Quinze-Vingts. Elle continuë de
venir de Saint Cloud à Paris, une fois
la ſemaine. Cette Princeſſe dîna hier
au Palais Royal , comptant d'affifter
à la repreſentation de la Tragédie
d'Heraclius que les Comédiens
François devoient joüer ſur le Théatre
de l'Opera . Madame étoit déja dans
fa Loge , lorſque le ſieur Guerin qui
étoit habillé & prêt à paroître ſur la
Scéne , tomba enApoplexie dans les
Couliffes : Il fut emporté auſſitôt chez
lui. Il eſt leplus ancien Comédien de
la Troupe. Il avoit été Camarade de
Molière dont il avoit épousé la Veuve
. Il excelloit dans les Rôles de vieillard,
furtout pour le Comique ; & on
l'écoutoir avec ſatisfaction dans le
Tragique , où il faiſoit le Rôle de
Confident. Il lui ſera plus facile qu'a
un autre,d'être fidéle à la parole qu'il
D'AO UST.
113
adonnée,de neplus monter ſur leThéatre
; car , il a 82 ans & de plus ſon
Apoplexie s'est tournée en Paralific
fur la langue. Cet Accident imprévû
étonna ſi fort les Acteurs , qu'ils aimérent
mieux rendre l'argent, que de repreſenter
cette Piéce.
Le 25 après midi , il ſe tint une lom
gue Conférence chez M. le Chancelier,
entre les neuf Commiſſaires nom.
més pour l'arrangement des Finances .
On continue d'éxaminer avec beaucoup
d'attention tous les Mémoires
qui ont été préſentés à ce deſſein. La
principale application de ces Mefſieurs
, eſt de pouvoir accorder les
interrêts du Roy avec ceux du Public .
Les Promenades du Cours pendant
la nuit , ſont plus fréquentes que
jamais, à caufe des chaleurs exceffivesdont
on eſt incommodé pendant
la journée :On y reſte juſqu'au jour.
Ces Affemblées nocturnes donnent
lieu à beaucoup de petites Hiftoriettes
qui ſe débitent le lendemain & que
chacun charge,à ſa fantaiſie,de quelque
Circonſtance maligne.
Il ya dans le menu Peuple de Paris,
une eſpèce de Badaux qui ne man-
Küp
14 LE MERCURE
quent/aucune des Exécutions qui ſe
font ici. Ils ont û plein contentement
cette ſemaine; car , il y en a û beaucoup
: Je n'en parlerois point dans ce
Journal , ſans la particularité d'un
Maure , qui s'étant amuſé à voler un
Conſeiller du grand Conſeil , le 22
du paſſe ſur les 9 heures du ſoir , fut
reconnu le lendemain avec le Chapeau
de celui qu'il avoit attaqué. A certe
marque , il fut arrêté & conduit en
Priſon. Comme il n'étoit d'aucune
Religion , on le catéchifa la veille de
fon Jugement ; il fut batiſé le Samedy
matin vingt-quatre & rompu vif à
ſept heures du ſoir , à cauſe de l'énormité
de ſes Crimes. Il a déclaré
22 de ſes Complices Voleurs de nuit ,
dontpluſieurs ont été arrêtés.
M. de Harlai de Beaumont Confeiller
d'Etat Ordinaire , dont nous
avons annoncé la mort dans le Mercure
de Juillet , a fait un Teſtament,
par lequel il laifſe les Mémoires &
les Papiers qu'il avoit afſſemblés touchant
la Charge d'Avocat General , à
M. Chauvelin de Griſenois qui occupe
cette Place ; & au cas que ce dernier
vint à décéder ſans enfans , il lé-
1
1
---
!
D'AOUST.
11F
gue tous ſes Manuscrits à la Biblioteque
des Peres de Sainte Géneviève ,
qui a été fort augmentée par celle de
feu M. l'Archevêque de Reims .
M. d'Armenonville a û le Bureau
de M. de Harlai ,en montant à l'ordinaire
: Il devient par là le 4º Conſeiller
d'Etat par ſon ancienneté d'Intendant
des Finances.
Le29 , Mgt le Duc d'Orleans voulant
éviter les importunités des ſollicitations
qu'on lui fait , auffi-tôt qu'une
Place eſt vaquante dans le Conſeil
d'Etat ; a jugéà propos de donner une
Expectative à celui des Maîtres des
Réquêtes Intendants, felonle rang de
fa Réception : Comme M. de Bernage
s'eſt trouvé plus ancien que M. Ferrand
, il a obtenu par cette Loy l'Expectative
, pour la premiere Place qui
vaquera.
Le 30,onfut informé à laCour que le
Pape tint Confittoire le 11 Juillet. Le
Saint Pere s'étendit fort ſur les grandes
Qualités de M. l'Abbé Alberoni ;
il fit valoir ſurtout , les ſervices qu'il
a rendu au Saint Siege ; aprés quoi ,
il le déclara Cardinal , & en réſerva un
autre in Petto. Par cette Promotion
116
LE MERCURE
onjuge que toutes les Affaires d'Efpa.
gne ſont ajuſtées avec la cour de Rome.
On écrit d'Eſpagne , que ce noun
veau Cardinal n'a en vûë que le bien
de l'Etat. Toutes les Affaires roulent
préſentement ſur lui & lui font prefque
toutes renvoyées : C'eſt par ſes
ſoins que la Flotte d'Eſpagne compofée
de ſeize Vaiſſeaux de Guerre , de fix
Galéres & 36 Vaiſſeaux de tranfport
, a été équipée. Il y avoit longtems
que cette Couronne n'avoit été
en ſituation d'aſſembler une Flotte fi
nombreuſe. Malgré la dépenſe qu'il
a fallu faire pour un pareil Armement
, ce Miniſtre a déclaré qu'il avoit
100000 Piſtoles en réſerve ,destinées
pour l'Expédition qu'il ſe propoſoir.
Il a fait nommer M. Leedes Général
de l'Armement de Mer. Les Troupes
feront commandées par 3 Lieutenans
Généraux , 6 Maréchaux de camp &
autant deBrigadiers. M. le Marquis dé
Patignes qui est bien fourni d'argent ,
a été choisi pour Intendant des Troupesde
cetArmement. Il y a fur cetteE
cadre douze Bataillons (dont deux font
de Gardes Vvalones) 5o Compagnies
de Grenadiers. & 300 Dragons , qui
D'AOUST.
117
font to à 1 mille hommes de débarquement
; un Train d'Artillerie de 40
piéces de Canon & toutes fortes de
Munitions de Guerre & de bouche
pour une longue Expédition. Cette
Flotte a été vûë à la hauteur de Marfeille&
de Toulon , faiſant voile vers
l'Italie , fans qu'on ſcache encore ſa
deſtination.
LISTE DES VAISSEAUX
Armezà Cadix .
TE Prince des Asturies , autrefois
le Cumberland de ... 70 Canons .
Le Saint Philippe & le Saint Charle
:
La Sainte Elifabeth .
Le Saint Louis
Le Saint Ferdinand
Le Saint Pierre
Le Saint Rofaire.
Le Royal .
La Perle.
Le Volant.
La Surpriſe .
La Junon .
..
•
ة •
•
• 60 Canons.
.60.
60.
..
• .60.
60.
•
.60.
60.
•48.
.46.
44.
• 36.
2Brulots , le Saint Philippe &Caſtille.
Le Saint Salvador & l'Hercule , dont
le premier fertde Magazin & l'autre
d'Hôpital .
118 LE MERCURE
M. le Maréchal de Tallard , à quả
Mgt le Duc d'Orleans avoit donné
une Place dans le Conſeilde Régence,
y vint prendre Séance le 31.
د
Lei Août , Mst le Prince de Conty
n'a point paru au Conſeil de Régence
ayant perdu la nuit du 31 Juillet
fon fils unique leComte de la Marche ,
âgé de 2 ans & 4 mois , étant né le
28 Mars 1715.
Le même jour on folemnifa à
la Mercy , la Fête de Nôtre-Dame
de ce Nom. M. le Comte de
Ribeira Ambaſſadeur de Portugal ,
rendit le Pain - Benî qui fut préſenté
par fon Aumônier en Rochet & en
Manteau. Les Timbales , les Trompettes
&Haut-bois précédoient plufieurs
Pains-Benîts portés pardes gens
de ſa livrée. Cette Cérémonie fut
magnifique.
L'aprés midi , enſuite du Sermen du
Pere Candide Chalippe Récolet , la
Proceſſion ſe mit en marche. Pluſieurs
Eſclaves retirez dépuis peu d'Alger &
de Maroc, avec quantité de jeunes enfans
en habits d'Anges , tenans à la
main des Banderoles aux armes de
M. l'Ambaſſadeur , attirérent l'atten-
(
D'AOUST. 119
1
tion du Public & ſurtout celle de
Madame la Ducheſſe de Ventadour ,
qui étoit avec Madame la Princeffe
de Rohan fa fille & autres Perſonnes
de Diftinction , ſur les Balcons de l'Hôtel
de Soubize .
Le méme jour , on trouva aſſaſſiné
un nommé Gerinaın , Officier reçu en
furvivance dans la petite Ecurie :
Quelque recherche qu'on ait faite , on
n'apû en découvrir les Aſſaſſins.
Le 2 , quoiqu'il ût été établi que l'on
ne porteroit point le Deüil des Princes
du Sang , que lorſqu'ils moureroient
au-deſſus de 7 ans ; la Cour n'a point
û d'égard à cette régle , l'ayant pris
pour la mort du Comte de la Marche.
Le 3 , Madame d'Aligre Religieufe
Benedictine de la Ville-l'Evêque,a été
nommée Coadjutrice de Madame ſa
Grande Tante qui eſt Abbeſſe de la
petite Abbaye de Saint Cir.
Le 4 , on ſçûr que M. le Marquis
d'Alincour Villeroy , étant tout à fait
rétabli de fon indiſpoſition , partit le
21 de Juillet de Vienne , pour ſe rendre
au Camp des Impériaux ſous Belgrade.
Les , on reprefenta fur le Theatre
120 LE MERCURE
du Palais Royal la Tragédie d'Heraclius
que les Comédiens n'avoient
point joliće le Jeudi précédent, à cauſe
de l'accident arrivé au ſieur Guerin
qui ſe porte beaucoup mieux . MADAME
aû la bonté d'envoyer tous
les jours ſavoir de ſes nouvelles.
Le 7. le Roy a donné à M. le Duc
d'Albret Pair & Grand Chambelan de
France , la Charge de Gouverneur
& Lieutenant General d'Auvergne, par
la démiſſion de M. le Duc de Bouillon
fon Pere , du 7. Aouſt 1717 .
Idem , le Gouvernement particulier
de la Ville de Cuſſet dans ladite
Province , par la même démiſſion du
7.Aouit 1717.
Idem , un Brevet de retenuë fur
la Charge de Gouverneur d'Auvergne
, de la ſomme de 30000 livres ,
en faveur de M. le Duc d'Albret.
Un Brevet d'affûrance deſdites
Charges , en faveur de M. le Duc de
Boüillon , en cas de prédécéds de M.
le Puc d'Albret.
Ure commiffion à M. le Duc de
Boüillon , pour commander ſa vie durant
& faire les fonctions deſdites
Charges , nonobſtant fa demiffion.
Le
D'AOUST. 124
Le Roy a été un peu incommo lé ;
mais il ſe porte mieux : Il a foupé
aujourd'huy chez Madame la Ducheffe
de Ventadour.
Le 7. S. A. R. Mgt le Regent , alla
préſider pour la premiere fois au Conſeil
du Dédans du Royaume : Il entendit
pendant 4 heures entiéres, avec une
attention toûjours égalle , le raport
d'une Affaire importante qui lui fut
fait par M. l'Abbé Mainguy. Ce Prince
y donna des preuves de ſa péné -
trátion ordinaire & de la facilité qu'il a
pour le maniement des plus grandes
Affaires. Il en fortit auſſi fatisfait de
l'application que l'on donne dans ce
Conſeil , à rendre la Juſtice aux Sujers
duRoy,que de l'habileté duRaporteur.
Le peu de Logement qu'il y
avoit dans l'enceinte du Palais des
Tuilleries , avoit fait juſqu'à préſent
demeurer les Pages & le Manege à
Verſailles : Comme on a bâti depuis
peu des Logemens & des Ecuries , on
a fait venir ici tous les Equipages qui
étoient reſté à la Grande & à la Petite
Ecurie. On a aufli rétabli & approprié
l'ancien Carouſel .
: Le9 , M. de Rocheplatte Major
Agust 1717. L
1
122 LE MERCURE
des Gardes de Mar le Duc d'Orleans ,
ût l'honneurde monter dans le Caroffe
de S. A. R. qui lui permit d'uſer du
droit qu'il en avoir.
Le 10,M. le Comte de Stairs, après
pluſieursconteftations , a enfin,ce matin,
préſenté ſa Lettre de créance au
Roy & a pris Qualité.
On fut fort allarmé à la Cour , de
la chutte que le Roy fit de fon Lit le
foir , enjoiant avec M. le Prince de
Boüillon ; mais hûreuſement , il tomba
légérement ſur les mains & re
ſentit de mal qu'au petit doigt , dont
la douleur pafla promptement. Mr Ma-
'réchal Chirurgien de S. M. le vifita
depuis les pieds juſqu'à la tête , ſans
appercevoir aucun autre mal.
Let , M. le Comte de Ribeira Ambafladeur
Extraordinaire de Portugal,
îût Audiance particuliere du Roy, dans
laquelle il fit part à S.M.delaNaiſſance
d'un 3 Infant dont laReine de Portugal
accoucha les du moispaffe. It donna
une grande Fête pour célébrer la Naifſance
de ce Prince. Sa Maiſon connue
fous le nom de l'Hôtel de Bretonvilliers,
à la Pointe de l'Ifle Saint
Louis , étoit toute illuminée de Cire
blanche.
DAOUST. 123
Ontira unfeu d'Artifice avant le Bal,
pendant lequel on diſtribua avec profufion
aux Maſques , toutes fortes de
rafraichiſſemens .On danſoit dans une
Gallerie qui donne fur la Riviére &
dont la ſituation eſt la plus charmante
de Paris . Cette Fête auſſi galante que
fomptueuſe , a répondu parfaitement
à la haute opinion que cet Ambafladeur
a donnée de ſa Magnificence en
pluſieurs occafions.
Le 12 , S. M. foupa dans le Pavillon
que l'on a élevé au milieu des Tuilleries
, à la place du Boſquet que l'on
appelloit le Théatre. Le Roy a quitté
le Deil qu'il avoit pris pour M. le
Comte de la Marche. Mst le Duc
d'Orleans continuë à le porter de l'Electrice
Doüairiere de Saxe..
MADAME vintà Paris& aſſiſta
pour la deuxième fois à la Repréſentation
d'Heraclius. Elle ût la fatisfa
Etion en arrivant , de faire ſes compli
mens à Mst le Duc de Chartres qui
étoit entré le 4 de ce mois ,dans ſa isa
année. Ce Prince étoit allé le matin
prendre Séance au Parlement , ſans
aucun Cortége. Les fix Gentils-Hommes
fortis depuis peu de Vincennes &
Lij
124 LE MERCURE
د enne rede
laBaſtille , voulans réparer la faute
qu'ils avoient commife
conduifant pas Mst le Duc de Chartres
, le jour qu'il obtint leur grace , fe
trouvérent à la defcente de fon caroffe,
le conduifirent à la Grand Chambre
&ne le quittérent quelorſqu'ilfut deretour
au Palais Royal &qu'il fut rentré
dans fon Cabinet. Je reviens aux honneurs
que leParlemēt rendit à cePrince .
Les Huifliers de la Grand'Chambre
vinrent au devant de lui , jufqu'à
la Porte , de la Grande Sallea
Lorſqu'il ût traverſé le Parquet & pris
fa Place , M. le Premier Préſident lui
adreſſa un Compliment fort éloquent ,
dans lequel , en faifant l'éloge de Mg
le Duc d'Orleans , il y joignit aufli
celui de Msi le Duc de Chartres . IL
fit ſurtout ſentir qu'on avoit tout lieu
d'eſpérer que ce jeune Prince ſe conformeroit
aux exemples que lui donnoir
S. A R.: Mgr le Duc de Chartres
pondit à ce Compliment avec autant
de modeſtie & de juſteſſe dans ſes termes
que de dignité & d'affûrance
dans la maniére de les prononcer. Il
donna enſuite ſon avis dans l'affaire
qui fut jugée à la petite Audiance. l'AD'AOUST".
125
vocat qui plaida à la Grand Chambre ,
fitun éloge trés convenable de Mst le
le Duc de Chartres , qui en ſortant ,
fut reconduit par les Huiffiers juſqu'à
la Porte de la Sainte Chapelle. Il revintenfuite
au Palais Royal recevoir
des complimens qu'il avoit fibien mérité.
Il étoit à cette Cérémonie vétu
deDeüil, avec beaucoup de Pierreries
fur fon Habit. On étoit ſi peu informé
dans Paris du jour que ce Prince prendroit
Séance au Parlement , qu'il ne
s'y trouva que trois Ducs , qui étoient
M. l'Evêque de Beauvais , M. le Duc
d'Antin&M. le Duc deVillars Brancas .
Les Commiffaires nommés pour éxaminer
les Projets propoſés pour le
nouvel arrangement des Finances , y
travaillent avec beaucoup d'affiduite
& de diligence. Mst le Duc d'Orleans
a fi fort à coeur que ce nouveau
Siftéme ait ſon effet , qu'il trouva bon
qu'il n'y ût point Samedydernier, de
Confeil de Régence ; mais , on en
tint un extraordinaire , Mardy , pour
examiner le travail de ces Meffieurs ,
qui en ont rendu compte , encore
plus particulièrement dans les Af
emblées tenues au Palais Royal ,lo
Liij
126 LEMERCURE
11 au foir , ce matin , & l'aprés-midi.
On n'a preſque plus d'attention qu'à
cette affaire qui ſuſpend toutes les
auties.
Le 13 , Mgt le Prince de Conty eft
venu ce matin, annoncer au Roy , que
Madamela Princeſſe de Conty étoit
accouchée hûreuſement d'un Prince.
On a porté aujourd'huy à la Grand'
Chambre , la Lettre de Cachet ordinaire
, pour ordonner au Parlement
de ſe rendre en l'Egliſe de Nôtre-
Dame; afin d'aſſiſter à la Proceffion
qui ſe fait le jour de l'Aſſomption ,
pour l'accompliſſement du voeu de
Louis XIII. Le Roy ajoute dans
cette Lettre , qu'il veut que le Due
d'Orleans y recoive les mêmes
Honneurs que l'on rendroit à S.
Μ.
Mst le Duc Régent travaille trés ſouvent
avec M. le Duc de la Force &
M.Pelletier des Forts, à la réviſion des
Taxes , afin d'accélérer cette affaire .
Poury parvenir, on a éré forcé de mettre
Garniſon chez pluſieurs des Taxés
S. A. R. a cependant û la bonté d'envoyer
à M ' le Premier Preſident , le
Rôle des Conſeillers au Parlement qui
D'AOUST. 17
l'ont été ; afin de les engager à
fatisfaire promptement à leur Impoſition
; faure de quoi , on feroit obligé
de les y contraindre. Il a aſſemblé chez
lui les Doyens & Sous-Doyens de
chaque Chambre , pour prendre des
meſures qui puiſſent contenter Mst le
Duc Régent..
Onaparlé enmêmetems de la Conteſtation
qui s'eſt élévée entrelaGrand'
Chambre & les Enquêtes , au ſujet
des Commiſſaires que l'on nomme
pourexaminer les Edits qui ſont envoyés
au Parlement. Les Conſeillers
des Chambres des Enquêtes prétendans
qu'une partie des Commiſſaires
nommés , doit être choiſie parmi
eux.
Lers , jour de l'Afſomprion de la
Vierge , leRoyſe confeſſa àM. l'Abbé
Fleury ſon Confefleur , avec tout le
recueillement imaginable & donna
des marques d'une Piété exemplaire,
pendant toute la Cérémonie.
La Proceſſion de l'Egliſe de Notre-
Dame qui fe fait tous les ans à pareil
jour , au tour de la Gité , en exécution
du Voeu de Louis XIII , ſe fir avec
beaucoup de Pompe & de Solemnité.
¥28 LEMERCURE
Mstle Duc Régent s'étant rendu ſur les
4heures à l'Eglife Métropolitaine , il
ytrouvalesGardes du Roy qui occupoientle
Chour , rangez en haye , le
Mousqueton ſur l'épaule. Les Cent-
Suiſſes du Roy étoient dans la Nef& fe
mirent en marche avec la Proceffion
S. A. R. marchoit immédiatement
après M. le Cardinal , précédé d'un
Officier des Cent- Suiſſes du Roy &
fuivi de l'Officier des Gardes du Corps.
CePrince avoit à ſa droite Μ. ΙἘνει
quedeVannes ſon premier Aumônier,
M. l'Abbé Maler , M. l'Abbé du Rodetſes
Aumônietsen Rochet; M. l'Abbé
Pajor Maîtrede laChapelle de la
Muſique à ſa gauche. Enſuite , étoit
le Parlement en Robes Rouges , la
Chambre des Comptes , la Cour des
Aydes & la Ville. Il yût un concours
de Peuple infini , attiré par la préſence
de MB le Duc d'Orléans.
Le 16 , Madame la Ducheſſe de
Berry , qui étoit venuë de la Meже ,
entendre les Offices aux Carmelites ,
le jour de la Fête ; tint Toillette au
au Palaisjdu Luxembourg , où ſe trouvěrent
Mesdames les Ducheſſes de
Saint Simon , de Villars , ſes Dames
--
D'AOUST. 129
du Palais, pluſieurs Ducs,Grands Seigneurs
, Marquis & preſque tous les
Ambaſſadeurs & Envoyez. Le 17 , elle
alla à la premiere Répreſentation de
l'Opera de Venus &d'Adonis , qui eſt
goûté;&de là, elle retourna à laMente.
Le même jour , on tint à l'Hôtel
de Ville l'Aſſemblée ordinaire , pour
l'Election de deux nouveaux Echevins.
M. Trudaine Prévôt des Marchands
ouvrit la Séance par un Diſcours ,
dans lequel il fit l'Eloge du Roy , de
Mgt le Régent & de M. Bignon ſon
Prédéceſſeur. Enfuite , les deux anciens
Echevins ſortans , firent chacun
unDiſcours de remercîmens à Mesde la
Ville ; après quoi , M.le Procureur du
Roy fit un difcours ſur les avantages
& l'honneur de la Charge de Prévôt
des Marchands & d'Eſchevin. Il paffa -
enfuite , à l'Eloge du Roy , de Mst le
Duc d'Orleans & deM. Bignon ; après
quoi , on procéda à l'Election en la
maniere accoutumée , par le Scrutin :
Celui qui le portoit , étoit M Nicolaï
le fils , Conſeiller au Parlement & recû
en ſurvivance de la Charge de Premier
Préſident de la Chambre des
Comptesi Parmi les perſonnes
130 LEMERCURE
qui votérent pour l'Election , ſe trouvérent
M.Dagueſſeau de Valjoint frere
de M. le Chancelier , M. de Maupeou
Confeiller au Parlement. Les
Echevins élûs font M. Gachier Notaire
& Conſeiller de Ville , & M.
Maſſon Greffier du Parlement.
MArdi
13 Juillet , le ſieur Gautier
Docteur en Medecine de l'Univerſité
de Nantes, fut préſenté à Son
ALTESSE ROYALE , par Mt le Comte
deToulouſe & parMrle Maréchal d'Efzrées
: Il rendit compte à S. A. R. des
883102
Lij
100 LE MERCURE
Expériences qu'il a faites durant trois
mois, au Port de l'Orient, par fon ordre
& par celui du Conſeil de Marine
, de l'Eau de Mer renduë potable
&dégagée de tout Sel volatile.S. A.R.
en fut très fatisfaite & fit voir ſa pénétration
, en deſſinant ſur le champ
la Machine , ſur le ſeul récit du ſieur
Gautier qu'il chargea de lui en faire
un Modéle de carton. La Machine
eſt très ſimple & a une parfaite imitationde
la Nature;elle n'eſt point embaraſſante
, donne à peu de frais quantité
d'eau , auſſi bonne & auſſi ſalutaire
que cellede Fontaine & même plus
fraiche , comme il paroît par les Procès
verbaux des Gens qui en ont bû
durant deux mois. Comme c'eſt une
des plus utiles & des plus bellesDécouvertes
qui ait été miſe au jour
depuis pluſieurs fiécles , je commencerai
le Journal de Paris par les Procés
verbaux des Expériences qui en
ont été faites ſur les Lieux. Je continuërai
par la ſuite à informer le Publicde
tout ce qui viendra à ma connoiffance
, touchant cette nouvelle
Découverte.
D'AOUST.
101
EXTRAIT DU REGISTRE
Des Procez Verbaux, tenu au Contrôle
de la Marine , au Port de l'Orient .
,
Nous , Medecin du Roy , Chirurgien
Major &Apoticaire de la Marine de
ce Port , Certifions que le premier de ce
mois , nous nous sommes transportez par
ordre de Meſſieurs de Beauregard Commandant
la Marine en ce Port , & de
Clairembault Commiſſaire General
Ordonnateur de la Marine en ce Fort ,
àBord du Vaisseau du Roy le Triton ,
poury examiner l'Eau du ſieur Gautier
Medecin; & que ſur le lien,nous avons
fait mettre devant nous de l'Eau de Mer
dans la Cucurbitte de ſa Machine , pour
être échauffée & élevée en vapeurs ,
par le moyen d'un Tambour placéau def
Sus de l'Ean , qui dans ſon ſein, contenoit
un feu de bois & de charbon ; &
que par le Robinet de la Citerne de la
Machine ,nous en avons vû couler une
Eau claire dont nous avons emporté
environfix pots ; sur laquelle nous avons
fait des Epreuves avec la Noix de
Galle , le Sucre de Saturne , l'Ozeille,
I iij
102 LE MERCURE
le Sel de Tartre , le Sublimé Corrofif,
l'Esprit de Coclearia & le Vinaigre diftillé:
Qu'en même-tems nous avonsfait
pareilles Epreuvesſur la meilleure Eau
de Fontainedu Païs, &que dans la confrontation
que nous avons faite de l'une
&de l'autre Eau, nous n'y avons trouvé
nulle difference , exceptéque celledu
fieur Gautier tire plus fortement la
Teinture : Que nous avons peſépareille
quantité de ces deux Eaux & les
avons trouvées de mêmepoids: Que nous
avons deſſéché pareille quantité de ces
deux Eaux , & qu'aufond du Vaisseau
il est resté un peu de Sel Nitreux de
pareil goût , à l'exception pourtant que
l'Eau de Fontaine en alaiſſsé plus groſſe
quantité , &que le Selde l'Eau duficur
Gautier étoit plus gris que celui de l' Ean
de Fontaine. Nous avons gouté & bû
plusieurs fois de cette Eau que nous trouvons
absolument dépoüilléede SelMarin
& qu'elle est en sont , ſemblable
à l'Ean de Fontaine , à l'exception que
dans celleduficurGautier , nousy avons
remarquéunpetit goût Etranger , que le
fieur Gautier nous a dit provenirde la
Résine qu'il a été obligé d'employer
pourfonder lePlomb desa Machine
7
D'AOUST. 103
cequi peut-être veritable ; puiſque nous
avons rémarqué dans ſon Eau quelques
petits Corpuscules Argentins qui ſurnageoient
fur fon Eau , qu'il dit auſſiprovenir
de la Réſine : Qu'étant à bord
du Vaisseaule Triton , nous en avons
vû boire aux Gardiens de ce Vaisseau
auxJournaliers qui tournent le Tambourde
la Machine , qui nous ont assuré
que dépuis que l'Eau couloit , ils n'en
buvoient point d'autre & n'avoient
réſſenty aucunes altérations , ni incommoditez
. Fait à l'Orient le ſeptiéme
Juin 1717. figné de Villartay , Jarnoien
, Dufay & Cordier.
PROCEZ VERBAL DE L'EAU DE MER,
renduë potable.
Nous, Officiers de Marine & du port,
Souſſignez , Certifions qu'en consequence
des Lettres écrittes de Paris par le Confeil
de Marine , à M. de Bauregard
Capitaine de Vaisseaux du Roy , Commandant
la Marire au Département du
Port - Loüis & l'Orient , & à MrClarrembault
Commiſſaire Général , Or
donnateurde la Marine du 30. Décembre
1716.qui permettent anfieurGan104
LE MERCURE
tier Medecin de Nantes , de faire en
ce port l'épreuve qu'il a proposéeàS.
A. R. Mgr.le Duc d'Orleans , Regent
du Royaume & au Conseil de
Marine,du fécret qu'il a trouvé pour
rendre l'Eau de la Mer potable ; lefieur
Gautier auroit établisa Machine à bord
du Vaisseau de S. M. nommé le Triton
, où nous étant transportés pour être
preſents à l'épreuve & voir agir cette
Machine , afin d'en faire un fidele raport
; nous aurions obſervé cequifuit.
SÇAAVVOOIIR.
Cette Machine occupe l'espace d'environ
8. Tonneaux , dont il yen a 2.
à diminuer pour le Vuide laiſſe par le
bas , pour ne pas toucher au l'est.
Le 20. May1717. Le fieur Gautier
aallumé lefeudans le Réchaud de cette
Machinezil est provenu pendant 24. heures
, depuis midy jusqu'à pareille beure
dutendemain , 9Pieds Cubes d'Eau donce
,faiſans àraison de 36 pintes que contient
la mesuredu pied cube , la quan
tité de 324. pintes , ou une Barrique
42, Pots : Il a été consommé en
sette Opération un pied Cube de charbon
de
L
D'AQUST .
105
I
de Terre & pied Cube de charbon
de Bois mêlez ensemble ; & nous avons
remarqué que la Machine prenoit vent
par plusieurs endroits , ſans quoi la distillation
eût étéplusforte ; ( ce qui n'arriveroit
pas à l'avenir ;) le ſieur Gautier
nous ayant fait connoître qu'il établifſoit
fes Machines Sans ſouder te
Plomb : Ce sera une épargne & les
Machines neSauroient prendre vent.
Le 22. dudit mois , le feu étantralumé
dans la Machine , il est provenu
pendant 12. heures ; dépuis 7. heures du
matin jusqu'à pareille heure du foir ,
4. pieds Cubes d'Eau douce , faifans
144. pintes ou une démie Barrique &
12. Pots. Ila été consommé en cette Opération
un feixiéme de Corde de gros-
Bois.
Le 25. le feu a été rallumé pour faire
de nouvelle Eau , dont on s'eſt ſervi
pour cuire des Viandes , Boeuf , Monton
& Lard , des Féves & poids qui
ont aussi été trés bien cuits , en moins
dedeux heures , avec un feu médiocre.
Le 26. on a pefé de cette Eau avec
un Pese- liqueurs ; elle s'est trouvée
d'égal poids que celle de la meilleure
Fontaine de ce port.
106 LE MERCURE
Le 28. on a Boullangé un pain pétri
de cette Eau & un autre pain de celle
dont on ſe ſert ici ordinairement ;
les deux d'une même Farine, avec égal
lévain & les Eaux chauffées à pareil
degré : Lepain de l'Eau artificielle s'eft
trouvé aussi bon & même un peu plus
frais & léger que l'autre.
,
Cette Eau n'a aucun goût deſel ; elle
est parfaitement bonne , étant réposée
du matin au foir ; elle est meilleure
plus fraîche que celle des Fontaines.
Nous avons remarqué qu'elle devient
meilleure de jour à autre , & que plus
la Machine travaille , plus elle perd
le petit goûtde réſine qu'elle contrartoit
de lasoudure du Plomb , de manilre
qu'il ne luy reste à preſent autant
que nous en pouvons juger, que leſeul
goût d'Eau de pluye : Les Gardiens des
Vaisseaux &les Gens qui travaillene
à sa distillation , nous ont assuré n'avoir
pris d'autres boiffons que cette
Eau,pendantplus d'un mois , mêmefort
Souvent à jeun ; fans avoir reſſenty ancune
incommodité ; qu'au contraire ils
la trouvoient bonne , fraiche &faine :
Ce qui a engagé plusieurs personnes de
confideration à en faire emplir & cm
D'AO UST. 107
porter des cruches dans leurs maisons ,
pour en boire & s'en servir à differens
usages.
EVALUATION
DU CHARBON ET DU BOIS,
Qui ont été conſommés pour les deux
épreuves ci-deſſus , par laquelle on
connoit à peu prés ce que peût couter
la Barrique d'Eau distillée
le Charbon , & celle diſtillée par
le Bois.
par
Ilentre 10 pieds Cubes de Charbon
de Terre ou de Bois , dans la Barrique.
La Barrique de Charbon de Terre
coûte àpréſent ici au Roy 10 livres; ainfi,
lepied Cube qu'on en a consommépour la
distillation , pendant les 24 heures fufdites,
revient à 20fols , cy. 11. o ſod
La Barrique de Charbon de bois conte
30 fols ; ainfile pied cube consommé
pour mêler avec le Charbon de Terre
ci-deſſus,revient à un folfix deniers .
o 1f. 6. d .
..
108 LE MERCURE
Ladite Suivant cette Dépense :
Epreuve ayant produit 324 pintes d'eau
douce , la Barrique d'eau pourroit couter
ici à préſent, étant distillée, deCharbon
de Terre de Charbon de Bois
environ quinze fols onze deniers.
cy
1
15 f. 11 d.
La Cordede bois à bruler de 8 pieds
de long , 4 pieds de haut , & les buches
qui la compoſent , ayant chacune 2 .
pieds de longueur , coute ici apréſent
an Roys livres dixfols. Il en a estécon-
Somme pour la distillation pendant les 12
heuressusdites unfeixiéme de Corde ,
quirevientàfix fols fix deniers.
cy
,
6 f. 6 d.
Ces deux differentes épreuves nous
font connoître que l'Eau diſtillée par
le Bois, couteroit moins que celle dif
tillée par le Charbon ; mais le Bois envolumeroit,&
embaraſſeroit d'avantage
un Navire que le Charbon. Nous
rémarquons que le feu de Boisne produit
pas autant d'Ean que celui de
Charbon , il eſt à préſumer que fi la
foudure
D'AOUST.
109
foudure du Plomb de la Machine ût
été bien faite , elle n'ût pas pris vent
& elle eut donné beaucoup plus d'Eau
douce;ce qui en auroit diminué le prix .
Le ſieur Gautier nous a même affirmé
que par la Réfaction d'une autre pareilleMachine
pas plus grande ny plus
embaraffante , il fourniroit la quantité
d'Eau néceflaire par jour , à un Equipage
de plus de 400 hommes. En foy
de quoy nous avons figné la préſente
à l'Orient , le onzième Juin 1717. figne
, de Beauregard , Clairembault ,
Collationné Chunland de Boiſdiſon ,pour
M. le Controllcur.
Le 23 Juillet , on fit en Sorbonne
l'Ouverture des Théſes appellées
Sorboniques . M. l'Abbé Parquet
Prieur de la Maiſon , prononça fur
la néceſſité & fur l'utilité de lite les
Peres de l'Eglife , un Diſcours éloquent
, & récita une Ode à la loüange
deMgr le Régent .
Le Pere Macé Cordelier , répondit
& démontra par un autre Difcours qui
fut applaudi , l'importance de lire l'Ecriture
Sainte, comme la Source pure
& originále , où les Peres de l'Eglife
avoient puiſé : 11 finit par une Piece
Aouft 1717. K
-
110 LE MERCURE
de Vers de très bon goût. L'Affemblée
fut nombreuſe : M. le Cardinal de
Noailles & pluſieurs Prélats s'y trouvérent
Le 24 , M. le Marquis de Pracontal
Capitaine au Régiment Royal des
Cuiraffiers , fils du Marquis de Pracontal
Lieutenant Général des Armées
du Roy , préta Serment entre
les mains du Roy , pour la Charge de
Lieutenant de S. M. en la Province
de Nivernois vacante par la mort
du Comte de Bulleaux ſon Oncle .
Le 25 de Juillet , le Roy accompagné
deMer le Duc du Maine , de M.
le Maréchal de Villeroy , de M. I'Evêque
de Frejus , de M. le Prince
Charles & de ſa Cour ordinaire ,
partit du Palais des Tuilleries ſur les
4heures& demie du ſoir , pour aller
ſe promener à Bercy qui eſt á une perite
lieuë de Paris. Il alla deſcendre
dans la Maiſon de M. Pajot d'Onzeen-
Bray , laquelle , quoique médiocrement
grande eſt cependant trés
bien entenduë ; elle eſt ſurtout décorée
d'un Cabinet , où le Maître de la
Maiſon a raſſemblé avec beaucoup de
dépenſe & de curioſité, tous les me
د
D'AOUS-T.. III
:
déles de Machines , qui ſont comme
autant de Chefs-d'oeuvre de la Méchanique.
Ces Raretés ſont placées en
différentes Armoires , dont la difpofition
intérieure ſe change d'un moment
à l'autre,pardes refforts ſécrets qu'a inventé
le fameux PereSebastien Carme
de la Place Maubert , quí a travaillé
depuis plus de 20 ans à perfectionner
ce Cabinet deſtiné après la mort du
Poſſeſſeur , à l'Académie des Sciences .
S. M. ſe promena d'abord dans le Jardin
, où on fit joüer les Eaux qui font
trés belles. Elle vit enſuite la Ménagerie
compoſée d'animaux rares ;
aprés quoy elle monta aux Appartemens
: Pendant ce tems là on fit ra.
fraichir ſes Gardes , ſes Pages & les .
Suiſſes de fa Garde. M. Pajot montra
à S. M. un excellent Miroir ardent ,
eſtimé 25000 livres , qui diſſout tou
tes fortes de Métaux. Le Roy ût le
plaisir de voir fondre un Louis d'or
& pluſieurs Morceaux d'acier : 11
voulut voir le Laboratoire , ſuivi de
toure la Cour. S. M. fit attention à ce
qu'il y avoit de plus curieux. Le Roy
deſcendit de là dans le Jardin & fe
promena ſur la Terraffe : Pendant qu'-
Kij
112 LE MERCURE
il faifoit Collation on tira un Feu
d'Artifice qui avoit été préparé ſur
l'Eau. A huit heures , le Roy retourna
au Louvre, fort content de ſa Promenade.
د
Le même jour , on chanta le Te
Deum, pour le rétabliſſement de la
fanté de MADAME , dans l'Eglife
des Quinze-Vingts. Elle continuë de
venir de Saint Cloud à Paris, une fois
la ſemaine. Cette Princeſſe dîna hier
au Palais Royal , comptant d'affifter
à la repreſentation de la Tragédie
d'Heraclius que les Comédiens
François devoient joüer ſur le Théatre
de l'Opera . Madame étoit déja dans
fa Loge , lorſque le ſieur Guerin qui
étoit habillé & prêt à paroître ſur la
Scéne , tomba enApoplexie dans les
Couliffes : Il fut emporté auſſitôt chez
lui. Il eſt leplus ancien Comédien de
la Troupe. Il avoit été Camarade de
Molière dont il avoit épousé la Veuve
. Il excelloit dans les Rôles de vieillard,
furtout pour le Comique ; & on
l'écoutoir avec ſatisfaction dans le
Tragique , où il faiſoit le Rôle de
Confident. Il lui ſera plus facile qu'a
un autre,d'être fidéle à la parole qu'il
D'AO UST.
113
adonnée,de neplus monter ſur leThéatre
; car , il a 82 ans & de plus ſon
Apoplexie s'est tournée en Paralific
fur la langue. Cet Accident imprévû
étonna ſi fort les Acteurs , qu'ils aimérent
mieux rendre l'argent, que de repreſenter
cette Piéce.
Le 25 après midi , il ſe tint une lom
gue Conférence chez M. le Chancelier,
entre les neuf Commiſſaires nom.
més pour l'arrangement des Finances .
On continue d'éxaminer avec beaucoup
d'attention tous les Mémoires
qui ont été préſentés à ce deſſein. La
principale application de ces Mefſieurs
, eſt de pouvoir accorder les
interrêts du Roy avec ceux du Public .
Les Promenades du Cours pendant
la nuit , ſont plus fréquentes que
jamais, à caufe des chaleurs exceffivesdont
on eſt incommodé pendant
la journée :On y reſte juſqu'au jour.
Ces Affemblées nocturnes donnent
lieu à beaucoup de petites Hiftoriettes
qui ſe débitent le lendemain & que
chacun charge,à ſa fantaiſie,de quelque
Circonſtance maligne.
Il ya dans le menu Peuple de Paris,
une eſpèce de Badaux qui ne man-
Küp
14 LE MERCURE
quent/aucune des Exécutions qui ſe
font ici. Ils ont û plein contentement
cette ſemaine; car , il y en a û beaucoup
: Je n'en parlerois point dans ce
Journal , ſans la particularité d'un
Maure , qui s'étant amuſé à voler un
Conſeiller du grand Conſeil , le 22
du paſſe ſur les 9 heures du ſoir , fut
reconnu le lendemain avec le Chapeau
de celui qu'il avoit attaqué. A certe
marque , il fut arrêté & conduit en
Priſon. Comme il n'étoit d'aucune
Religion , on le catéchifa la veille de
fon Jugement ; il fut batiſé le Samedy
matin vingt-quatre & rompu vif à
ſept heures du ſoir , à cauſe de l'énormité
de ſes Crimes. Il a déclaré
22 de ſes Complices Voleurs de nuit ,
dontpluſieurs ont été arrêtés.
M. de Harlai de Beaumont Confeiller
d'Etat Ordinaire , dont nous
avons annoncé la mort dans le Mercure
de Juillet , a fait un Teſtament,
par lequel il laifſe les Mémoires &
les Papiers qu'il avoit afſſemblés touchant
la Charge d'Avocat General , à
M. Chauvelin de Griſenois qui occupe
cette Place ; & au cas que ce dernier
vint à décéder ſans enfans , il lé-
1
1
---
!
D'AOUST.
11F
gue tous ſes Manuscrits à la Biblioteque
des Peres de Sainte Géneviève ,
qui a été fort augmentée par celle de
feu M. l'Archevêque de Reims .
M. d'Armenonville a û le Bureau
de M. de Harlai ,en montant à l'ordinaire
: Il devient par là le 4º Conſeiller
d'Etat par ſon ancienneté d'Intendant
des Finances.
Le29 , Mgt le Duc d'Orleans voulant
éviter les importunités des ſollicitations
qu'on lui fait , auffi-tôt qu'une
Place eſt vaquante dans le Conſeil
d'Etat ; a jugéà propos de donner une
Expectative à celui des Maîtres des
Réquêtes Intendants, felonle rang de
fa Réception : Comme M. de Bernage
s'eſt trouvé plus ancien que M. Ferrand
, il a obtenu par cette Loy l'Expectative
, pour la premiere Place qui
vaquera.
Le 30,onfut informé à laCour que le
Pape tint Confittoire le 11 Juillet. Le
Saint Pere s'étendit fort ſur les grandes
Qualités de M. l'Abbé Alberoni ;
il fit valoir ſurtout , les ſervices qu'il
a rendu au Saint Siege ; aprés quoi ,
il le déclara Cardinal , & en réſerva un
autre in Petto. Par cette Promotion
116
LE MERCURE
onjuge que toutes les Affaires d'Efpa.
gne ſont ajuſtées avec la cour de Rome.
On écrit d'Eſpagne , que ce noun
veau Cardinal n'a en vûë que le bien
de l'Etat. Toutes les Affaires roulent
préſentement ſur lui & lui font prefque
toutes renvoyées : C'eſt par ſes
ſoins que la Flotte d'Eſpagne compofée
de ſeize Vaiſſeaux de Guerre , de fix
Galéres & 36 Vaiſſeaux de tranfport
, a été équipée. Il y avoit longtems
que cette Couronne n'avoit été
en ſituation d'aſſembler une Flotte fi
nombreuſe. Malgré la dépenſe qu'il
a fallu faire pour un pareil Armement
, ce Miniſtre a déclaré qu'il avoit
100000 Piſtoles en réſerve ,destinées
pour l'Expédition qu'il ſe propoſoir.
Il a fait nommer M. Leedes Général
de l'Armement de Mer. Les Troupes
feront commandées par 3 Lieutenans
Généraux , 6 Maréchaux de camp &
autant deBrigadiers. M. le Marquis dé
Patignes qui est bien fourni d'argent ,
a été choisi pour Intendant des Troupesde
cetArmement. Il y a fur cetteE
cadre douze Bataillons (dont deux font
de Gardes Vvalones) 5o Compagnies
de Grenadiers. & 300 Dragons , qui
D'AOUST.
117
font to à 1 mille hommes de débarquement
; un Train d'Artillerie de 40
piéces de Canon & toutes fortes de
Munitions de Guerre & de bouche
pour une longue Expédition. Cette
Flotte a été vûë à la hauteur de Marfeille&
de Toulon , faiſant voile vers
l'Italie , fans qu'on ſcache encore ſa
deſtination.
LISTE DES VAISSEAUX
Armezà Cadix .
TE Prince des Asturies , autrefois
le Cumberland de ... 70 Canons .
Le Saint Philippe & le Saint Charle
:
La Sainte Elifabeth .
Le Saint Louis
Le Saint Ferdinand
Le Saint Pierre
Le Saint Rofaire.
Le Royal .
La Perle.
Le Volant.
La Surpriſe .
La Junon .
..
•
ة •
•
• 60 Canons.
.60.
60.
..
• .60.
60.
•
.60.
60.
•48.
.46.
44.
• 36.
2Brulots , le Saint Philippe &Caſtille.
Le Saint Salvador & l'Hercule , dont
le premier fertde Magazin & l'autre
d'Hôpital .
118 LE MERCURE
M. le Maréchal de Tallard , à quả
Mgt le Duc d'Orleans avoit donné
une Place dans le Conſeilde Régence,
y vint prendre Séance le 31.
د
Lei Août , Mst le Prince de Conty
n'a point paru au Conſeil de Régence
ayant perdu la nuit du 31 Juillet
fon fils unique leComte de la Marche ,
âgé de 2 ans & 4 mois , étant né le
28 Mars 1715.
Le même jour on folemnifa à
la Mercy , la Fête de Nôtre-Dame
de ce Nom. M. le Comte de
Ribeira Ambaſſadeur de Portugal ,
rendit le Pain - Benî qui fut préſenté
par fon Aumônier en Rochet & en
Manteau. Les Timbales , les Trompettes
&Haut-bois précédoient plufieurs
Pains-Benîts portés pardes gens
de ſa livrée. Cette Cérémonie fut
magnifique.
L'aprés midi , enſuite du Sermen du
Pere Candide Chalippe Récolet , la
Proceſſion ſe mit en marche. Pluſieurs
Eſclaves retirez dépuis peu d'Alger &
de Maroc, avec quantité de jeunes enfans
en habits d'Anges , tenans à la
main des Banderoles aux armes de
M. l'Ambaſſadeur , attirérent l'atten-
(
D'AOUST. 119
1
tion du Public & ſurtout celle de
Madame la Ducheſſe de Ventadour ,
qui étoit avec Madame la Princeffe
de Rohan fa fille & autres Perſonnes
de Diftinction , ſur les Balcons de l'Hôtel
de Soubize .
Le méme jour , on trouva aſſaſſiné
un nommé Gerinaın , Officier reçu en
furvivance dans la petite Ecurie :
Quelque recherche qu'on ait faite , on
n'apû en découvrir les Aſſaſſins.
Le 2 , quoiqu'il ût été établi que l'on
ne porteroit point le Deüil des Princes
du Sang , que lorſqu'ils moureroient
au-deſſus de 7 ans ; la Cour n'a point
û d'égard à cette régle , l'ayant pris
pour la mort du Comte de la Marche.
Le 3 , Madame d'Aligre Religieufe
Benedictine de la Ville-l'Evêque,a été
nommée Coadjutrice de Madame ſa
Grande Tante qui eſt Abbeſſe de la
petite Abbaye de Saint Cir.
Le 4 , on ſçûr que M. le Marquis
d'Alincour Villeroy , étant tout à fait
rétabli de fon indiſpoſition , partit le
21 de Juillet de Vienne , pour ſe rendre
au Camp des Impériaux ſous Belgrade.
Les , on reprefenta fur le Theatre
120 LE MERCURE
du Palais Royal la Tragédie d'Heraclius
que les Comédiens n'avoient
point joliće le Jeudi précédent, à cauſe
de l'accident arrivé au ſieur Guerin
qui ſe porte beaucoup mieux . MADAME
aû la bonté d'envoyer tous
les jours ſavoir de ſes nouvelles.
Le 7. le Roy a donné à M. le Duc
d'Albret Pair & Grand Chambelan de
France , la Charge de Gouverneur
& Lieutenant General d'Auvergne, par
la démiſſion de M. le Duc de Bouillon
fon Pere , du 7. Aouſt 1717 .
Idem , le Gouvernement particulier
de la Ville de Cuſſet dans ladite
Province , par la même démiſſion du
7.Aouit 1717.
Idem , un Brevet de retenuë fur
la Charge de Gouverneur d'Auvergne
, de la ſomme de 30000 livres ,
en faveur de M. le Duc d'Albret.
Un Brevet d'affûrance deſdites
Charges , en faveur de M. le Duc de
Boüillon , en cas de prédécéds de M.
le Puc d'Albret.
Ure commiffion à M. le Duc de
Boüillon , pour commander ſa vie durant
& faire les fonctions deſdites
Charges , nonobſtant fa demiffion.
Le
D'AOUST. 124
Le Roy a été un peu incommo lé ;
mais il ſe porte mieux : Il a foupé
aujourd'huy chez Madame la Ducheffe
de Ventadour.
Le 7. S. A. R. Mgt le Regent , alla
préſider pour la premiere fois au Conſeil
du Dédans du Royaume : Il entendit
pendant 4 heures entiéres, avec une
attention toûjours égalle , le raport
d'une Affaire importante qui lui fut
fait par M. l'Abbé Mainguy. Ce Prince
y donna des preuves de ſa péné -
trátion ordinaire & de la facilité qu'il a
pour le maniement des plus grandes
Affaires. Il en fortit auſſi fatisfait de
l'application que l'on donne dans ce
Conſeil , à rendre la Juſtice aux Sujers
duRoy,que de l'habileté duRaporteur.
Le peu de Logement qu'il y
avoit dans l'enceinte du Palais des
Tuilleries , avoit fait juſqu'à préſent
demeurer les Pages & le Manege à
Verſailles : Comme on a bâti depuis
peu des Logemens & des Ecuries , on
a fait venir ici tous les Equipages qui
étoient reſté à la Grande & à la Petite
Ecurie. On a aufli rétabli & approprié
l'ancien Carouſel .
: Le9 , M. de Rocheplatte Major
Agust 1717. L
1
122 LE MERCURE
des Gardes de Mar le Duc d'Orleans ,
ût l'honneurde monter dans le Caroffe
de S. A. R. qui lui permit d'uſer du
droit qu'il en avoir.
Le 10,M. le Comte de Stairs, après
pluſieursconteftations , a enfin,ce matin,
préſenté ſa Lettre de créance au
Roy & a pris Qualité.
On fut fort allarmé à la Cour , de
la chutte que le Roy fit de fon Lit le
foir , enjoiant avec M. le Prince de
Boüillon ; mais hûreuſement , il tomba
légérement ſur les mains & re
ſentit de mal qu'au petit doigt , dont
la douleur pafla promptement. Mr Ma-
'réchal Chirurgien de S. M. le vifita
depuis les pieds juſqu'à la tête , ſans
appercevoir aucun autre mal.
Let , M. le Comte de Ribeira Ambafladeur
Extraordinaire de Portugal,
îût Audiance particuliere du Roy, dans
laquelle il fit part à S.M.delaNaiſſance
d'un 3 Infant dont laReine de Portugal
accoucha les du moispaffe. It donna
une grande Fête pour célébrer la Naifſance
de ce Prince. Sa Maiſon connue
fous le nom de l'Hôtel de Bretonvilliers,
à la Pointe de l'Ifle Saint
Louis , étoit toute illuminée de Cire
blanche.
DAOUST. 123
Ontira unfeu d'Artifice avant le Bal,
pendant lequel on diſtribua avec profufion
aux Maſques , toutes fortes de
rafraichiſſemens .On danſoit dans une
Gallerie qui donne fur la Riviére &
dont la ſituation eſt la plus charmante
de Paris . Cette Fête auſſi galante que
fomptueuſe , a répondu parfaitement
à la haute opinion que cet Ambafladeur
a donnée de ſa Magnificence en
pluſieurs occafions.
Le 12 , S. M. foupa dans le Pavillon
que l'on a élevé au milieu des Tuilleries
, à la place du Boſquet que l'on
appelloit le Théatre. Le Roy a quitté
le Deil qu'il avoit pris pour M. le
Comte de la Marche. Mst le Duc
d'Orleans continuë à le porter de l'Electrice
Doüairiere de Saxe..
MADAME vintà Paris& aſſiſta
pour la deuxième fois à la Repréſentation
d'Heraclius. Elle ût la fatisfa
Etion en arrivant , de faire ſes compli
mens à Mst le Duc de Chartres qui
étoit entré le 4 de ce mois ,dans ſa isa
année. Ce Prince étoit allé le matin
prendre Séance au Parlement , ſans
aucun Cortége. Les fix Gentils-Hommes
fortis depuis peu de Vincennes &
Lij
124 LE MERCURE
د enne rede
laBaſtille , voulans réparer la faute
qu'ils avoient commife
conduifant pas Mst le Duc de Chartres
, le jour qu'il obtint leur grace , fe
trouvérent à la defcente de fon caroffe,
le conduifirent à la Grand Chambre
&ne le quittérent quelorſqu'ilfut deretour
au Palais Royal &qu'il fut rentré
dans fon Cabinet. Je reviens aux honneurs
que leParlemēt rendit à cePrince .
Les Huifliers de la Grand'Chambre
vinrent au devant de lui , jufqu'à
la Porte , de la Grande Sallea
Lorſqu'il ût traverſé le Parquet & pris
fa Place , M. le Premier Préſident lui
adreſſa un Compliment fort éloquent ,
dans lequel , en faifant l'éloge de Mg
le Duc d'Orleans , il y joignit aufli
celui de Msi le Duc de Chartres . IL
fit ſurtout ſentir qu'on avoit tout lieu
d'eſpérer que ce jeune Prince ſe conformeroit
aux exemples que lui donnoir
S. A R.: Mgr le Duc de Chartres
pondit à ce Compliment avec autant
de modeſtie & de juſteſſe dans ſes termes
que de dignité & d'affûrance
dans la maniére de les prononcer. Il
donna enſuite ſon avis dans l'affaire
qui fut jugée à la petite Audiance. l'AD'AOUST".
125
vocat qui plaida à la Grand Chambre ,
fitun éloge trés convenable de Mst le
le Duc de Chartres , qui en ſortant ,
fut reconduit par les Huiffiers juſqu'à
la Porte de la Sainte Chapelle. Il revintenfuite
au Palais Royal recevoir
des complimens qu'il avoit fibien mérité.
Il étoit à cette Cérémonie vétu
deDeüil, avec beaucoup de Pierreries
fur fon Habit. On étoit ſi peu informé
dans Paris du jour que ce Prince prendroit
Séance au Parlement , qu'il ne
s'y trouva que trois Ducs , qui étoient
M. l'Evêque de Beauvais , M. le Duc
d'Antin&M. le Duc deVillars Brancas .
Les Commiffaires nommés pour éxaminer
les Projets propoſés pour le
nouvel arrangement des Finances , y
travaillent avec beaucoup d'affiduite
& de diligence. Mst le Duc d'Orleans
a fi fort à coeur que ce nouveau
Siftéme ait ſon effet , qu'il trouva bon
qu'il n'y ût point Samedydernier, de
Confeil de Régence ; mais , on en
tint un extraordinaire , Mardy , pour
examiner le travail de ces Meffieurs ,
qui en ont rendu compte , encore
plus particulièrement dans les Af
emblées tenues au Palais Royal ,lo
Liij
126 LEMERCURE
11 au foir , ce matin , & l'aprés-midi.
On n'a preſque plus d'attention qu'à
cette affaire qui ſuſpend toutes les
auties.
Le 13 , Mgt le Prince de Conty eft
venu ce matin, annoncer au Roy , que
Madamela Princeſſe de Conty étoit
accouchée hûreuſement d'un Prince.
On a porté aujourd'huy à la Grand'
Chambre , la Lettre de Cachet ordinaire
, pour ordonner au Parlement
de ſe rendre en l'Egliſe de Nôtre-
Dame; afin d'aſſiſter à la Proceffion
qui ſe fait le jour de l'Aſſomption ,
pour l'accompliſſement du voeu de
Louis XIII. Le Roy ajoute dans
cette Lettre , qu'il veut que le Due
d'Orleans y recoive les mêmes
Honneurs que l'on rendroit à S.
Μ.
Mst le Duc Régent travaille trés ſouvent
avec M. le Duc de la Force &
M.Pelletier des Forts, à la réviſion des
Taxes , afin d'accélérer cette affaire .
Poury parvenir, on a éré forcé de mettre
Garniſon chez pluſieurs des Taxés
S. A. R. a cependant û la bonté d'envoyer
à M ' le Premier Preſident , le
Rôle des Conſeillers au Parlement qui
D'AOUST. 17
l'ont été ; afin de les engager à
fatisfaire promptement à leur Impoſition
; faure de quoi , on feroit obligé
de les y contraindre. Il a aſſemblé chez
lui les Doyens & Sous-Doyens de
chaque Chambre , pour prendre des
meſures qui puiſſent contenter Mst le
Duc Régent..
Onaparlé enmêmetems de la Conteſtation
qui s'eſt élévée entrelaGrand'
Chambre & les Enquêtes , au ſujet
des Commiſſaires que l'on nomme
pourexaminer les Edits qui ſont envoyés
au Parlement. Les Conſeillers
des Chambres des Enquêtes prétendans
qu'une partie des Commiſſaires
nommés , doit être choiſie parmi
eux.
Lers , jour de l'Afſomprion de la
Vierge , leRoyſe confeſſa àM. l'Abbé
Fleury ſon Confefleur , avec tout le
recueillement imaginable & donna
des marques d'une Piété exemplaire,
pendant toute la Cérémonie.
La Proceſſion de l'Egliſe de Notre-
Dame qui fe fait tous les ans à pareil
jour , au tour de la Gité , en exécution
du Voeu de Louis XIII , ſe fir avec
beaucoup de Pompe & de Solemnité.
¥28 LEMERCURE
Mstle Duc Régent s'étant rendu ſur les
4heures à l'Eglife Métropolitaine , il
ytrouvalesGardes du Roy qui occupoientle
Chour , rangez en haye , le
Mousqueton ſur l'épaule. Les Cent-
Suiſſes du Roy étoient dans la Nef& fe
mirent en marche avec la Proceffion
S. A. R. marchoit immédiatement
après M. le Cardinal , précédé d'un
Officier des Cent- Suiſſes du Roy &
fuivi de l'Officier des Gardes du Corps.
CePrince avoit à ſa droite Μ. ΙἘνει
quedeVannes ſon premier Aumônier,
M. l'Abbé Maler , M. l'Abbé du Rodetſes
Aumônietsen Rochet; M. l'Abbé
Pajor Maîtrede laChapelle de la
Muſique à ſa gauche. Enſuite , étoit
le Parlement en Robes Rouges , la
Chambre des Comptes , la Cour des
Aydes & la Ville. Il yût un concours
de Peuple infini , attiré par la préſence
de MB le Duc d'Orléans.
Le 16 , Madame la Ducheſſe de
Berry , qui étoit venuë de la Meже ,
entendre les Offices aux Carmelites ,
le jour de la Fête ; tint Toillette au
au Palaisjdu Luxembourg , où ſe trouvěrent
Mesdames les Ducheſſes de
Saint Simon , de Villars , ſes Dames
--
D'AOUST. 129
du Palais, pluſieurs Ducs,Grands Seigneurs
, Marquis & preſque tous les
Ambaſſadeurs & Envoyez. Le 17 , elle
alla à la premiere Répreſentation de
l'Opera de Venus &d'Adonis , qui eſt
goûté;&de là, elle retourna à laMente.
Le même jour , on tint à l'Hôtel
de Ville l'Aſſemblée ordinaire , pour
l'Election de deux nouveaux Echevins.
M. Trudaine Prévôt des Marchands
ouvrit la Séance par un Diſcours ,
dans lequel il fit l'Eloge du Roy , de
Mgt le Régent & de M. Bignon ſon
Prédéceſſeur. Enfuite , les deux anciens
Echevins ſortans , firent chacun
unDiſcours de remercîmens à Mesde la
Ville ; après quoi , M.le Procureur du
Roy fit un difcours ſur les avantages
& l'honneur de la Charge de Prévôt
des Marchands & d'Eſchevin. Il paffa -
enfuite , à l'Eloge du Roy , de Mst le
Duc d'Orleans & deM. Bignon ; après
quoi , on procéda à l'Election en la
maniere accoutumée , par le Scrutin :
Celui qui le portoit , étoit M Nicolaï
le fils , Conſeiller au Parlement & recû
en ſurvivance de la Charge de Premier
Préſident de la Chambre des
Comptesi Parmi les perſonnes
130 LEMERCURE
qui votérent pour l'Election , ſe trouvérent
M.Dagueſſeau de Valjoint frere
de M. le Chancelier , M. de Maupeou
Confeiller au Parlement. Les
Echevins élûs font M. Gachier Notaire
& Conſeiller de Ville , & M.
Maſſon Greffier du Parlement.
Fermer
8
p. 540-542
« JOURNAL LITTERAIRE, année 1730, Tome 16. premiere et seconde Partie. [...] »
Début :
JOURNAL LITTERAIRE, année 1730, Tome 16. premiere et seconde Partie. [...]
Mots clefs :
Journal littéraire, Promenade, Eaux minérales, Livre de Job, Recueil, L'état des morts et des ressuscitants, Nouvelles littéraires
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « JOURNAL LITTERAIRE, année 1730, Tome 16. premiere et seconde Partie. [...] »
JOURNAL LITTERAIRE , année 1730 ,
Tome 16. premiere et seconde Partie. A
la Haye, che Gosse et Neaulme , in 12 .
嘿
Ce Journal , dont il nous est tombé
quelques Volumes entre les mains , se.
soûtient toujours avec la même réputa
tion. Nous donnerons une légere idée de
leur contenu , à mesure qu'il en paroîtra,.
sur tout , pour les titres des ouvrages qui
ne sont guére connus en France.
PROMENADES d'Ariste et de Sophie , ou
Instructions galantes et sérieuses pour
une
MARS. 1732. 341
unejeune Demoiselle qui veut entrer dans
le monde. Par M. L. A Amsterd. chezH.
du Sauzet. 1730. 318 pages in 12.
LA CONNOISSANCE des Eaux Minérales
d'Aix-la- Chapelle , de Chaud-Fontaine et
de Spa , par leurs véritables principes
envoyée à un ami. Par W. Chronet , Docteur en Médecine , seconde édition. A
Liége , chez François- Alexandre Barchon,
an Pui en Gerardrie. 1729. in 8. 96 pag.
LE LIVRE DE JOB , traduit en François,
sur l'Original Hebreu , avec des Notes
Litterales pour éclaircir le Texte. Par
Théodore Crinsoz. A Roterdam , chez
Abraham Acher. 1729. in 4. de 148 pag.
sans l'Avertissement et la Préface.
RECUEIL DE LITTERATURE de Philosophie et d'Histoire. A Amsterd. chez F.
Honnoré. 1730, in 12. de 167 pages , sans
la Table.
TRAITE DE L'ETAT DES MORTS et des
Ressuscitans. Par Th. Burnet , Docteur et
Professeur en Théologie , et Maître de la
Chartreuse de Londres; traduit du Latin.
Par M. Jean Bion , Ministre de l'Eglise
F vj An
542 MERCURE DE FRANCE
Anglicane. A Roterdam , chez Jean Hof
bout, 1731. in 12. de 285 pages.
Les Nouvelles Litteraires de ce xvi* vol.
nous apprennent ( Art. de Vienne ) , que
les Antiquaires de l'Empereur promettent de donner incessamment une Edition
exacte du fameux Cabinet des Médailles
des Chartreux de Rome, acquis par S.M.I.
Les Planches excelleront pour la gravûre
et seront bien au dessus de celles que les
Chartreux avoient déja données dans lesquelles il y avoit des fautes si visibles, que
les moindres connoisseurs , sans voir les
Médailles , pouvoient s'en appercevoir.
L'explication des Figures , dont on a
orné une Edition des œuvres de M. de
Fontenel , faite à la Haye , occupe une
place considérable dans ces Nouvelles , er
mérite l'attention des Lecteurs intelligens.
On imprime à la Rochefoucault, en in 80 , chez
la veuve Débrouée ; Un Traité de l'humilité, aveg
an autre , de la Soumission respectueuse que les
Domestiques doivent avoir pour leurs Maitres , et
du Retour de tendresse des Maîtres à l'égard de
leurs Domestiques. Par M. Roubauld , Abbé de
S. Léonard , près la Ro
Tome 16. premiere et seconde Partie. A
la Haye, che Gosse et Neaulme , in 12 .
嘿
Ce Journal , dont il nous est tombé
quelques Volumes entre les mains , se.
soûtient toujours avec la même réputa
tion. Nous donnerons une légere idée de
leur contenu , à mesure qu'il en paroîtra,.
sur tout , pour les titres des ouvrages qui
ne sont guére connus en France.
PROMENADES d'Ariste et de Sophie , ou
Instructions galantes et sérieuses pour
une
MARS. 1732. 341
unejeune Demoiselle qui veut entrer dans
le monde. Par M. L. A Amsterd. chezH.
du Sauzet. 1730. 318 pages in 12.
LA CONNOISSANCE des Eaux Minérales
d'Aix-la- Chapelle , de Chaud-Fontaine et
de Spa , par leurs véritables principes
envoyée à un ami. Par W. Chronet , Docteur en Médecine , seconde édition. A
Liége , chez François- Alexandre Barchon,
an Pui en Gerardrie. 1729. in 8. 96 pag.
LE LIVRE DE JOB , traduit en François,
sur l'Original Hebreu , avec des Notes
Litterales pour éclaircir le Texte. Par
Théodore Crinsoz. A Roterdam , chez
Abraham Acher. 1729. in 4. de 148 pag.
sans l'Avertissement et la Préface.
RECUEIL DE LITTERATURE de Philosophie et d'Histoire. A Amsterd. chez F.
Honnoré. 1730, in 12. de 167 pages , sans
la Table.
TRAITE DE L'ETAT DES MORTS et des
Ressuscitans. Par Th. Burnet , Docteur et
Professeur en Théologie , et Maître de la
Chartreuse de Londres; traduit du Latin.
Par M. Jean Bion , Ministre de l'Eglise
F vj An
542 MERCURE DE FRANCE
Anglicane. A Roterdam , chez Jean Hof
bout, 1731. in 12. de 285 pages.
Les Nouvelles Litteraires de ce xvi* vol.
nous apprennent ( Art. de Vienne ) , que
les Antiquaires de l'Empereur promettent de donner incessamment une Edition
exacte du fameux Cabinet des Médailles
des Chartreux de Rome, acquis par S.M.I.
Les Planches excelleront pour la gravûre
et seront bien au dessus de celles que les
Chartreux avoient déja données dans lesquelles il y avoit des fautes si visibles, que
les moindres connoisseurs , sans voir les
Médailles , pouvoient s'en appercevoir.
L'explication des Figures , dont on a
orné une Edition des œuvres de M. de
Fontenel , faite à la Haye , occupe une
place considérable dans ces Nouvelles , er
mérite l'attention des Lecteurs intelligens.
On imprime à la Rochefoucault, en in 80 , chez
la veuve Débrouée ; Un Traité de l'humilité, aveg
an autre , de la Soumission respectueuse que les
Domestiques doivent avoir pour leurs Maitres , et
du Retour de tendresse des Maîtres à l'égard de
leurs Domestiques. Par M. Roubauld , Abbé de
S. Léonard , près la Ro
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Résumé : « JOURNAL LITTERAIRE, année 1730, Tome 16. premiere et seconde Partie. [...] »
Le 'Journal Littéraire' de 1730, Tome 16, publié à La Haye par Gosse et Neaulme, présente divers ouvrages récents. Parmi eux, 'Promenades d'Ariste et de Sophie', un guide pour jeunes demoiselles, publié à Amsterdam en 1730. 'La Connaissance des Eaux Minérales' de W. Chronet, une seconde édition sur les eaux thermales, est publiée à Liège en 1729. 'Le Livre de Job' traduit en français par Théodore Crinsoz est publié à Rotterdam en 1729. Un 'Recueil de Littérature de Philosophie et d'Histoire' est publié à Amsterdam en 1730. 'Traité de l'État des Morts et des Ressuscitans' de Th. Burnet, traduit par Jean Bion, est publié à Rotterdam en 1731. Les nouvelles littéraires annoncent une future édition du 'Cabinet des Médailles des Chartreux de Rome' et une explication des figures dans une édition des œuvres de Fontenelle. Enfin, un traité sur l'humilité et la soumission respectueuse des domestiques par l'Abbé Roubauld est en cours d'impression à La Rochefoucault.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
p. 48-64
La Promenade de province. NOUVELLE.
Début :
Un Philosophe cabaliste étoit en commerce depuis fort long-tems avec une [...]
Mots clefs :
Promenade, Promenade de province, Homme, Femme, Paris, Maison, Jardin, Marchand, Médecin
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texteReconnaissance textuelle : La Promenade de province. NOUVELLE.
La Promenade de province.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
NOUVELLE.
UN
Philofophe N Philofophe cabaliſte étoit en commerce
depuis fort long- tems avec une
aimable Silphide qu'il avoit immortaliſée ,
& goûtoit dans cette fociété mille charmes
inconnus au refte des mortels. Une maifon
de campagne , à trois lieues de R ... ville
affez confidérable , étoit le lieu qu'il avoit
choifi pour fe retirer du monde. Cette maifon
fituée fur le penchant d'une coline ,
dominoit une vallée fertile , qui préſentoit
à la vûe la plus agréable variété.
Les appartemens étoient rians , & meublés
avec une fimplicité philofophique.
Une bibliothéque peu nombreufe , mais
curieufe , des caracteres de la cabale , des
eſtampes qui repréfentoient l'empire fouverain
que les Salamandres , les Silphes ,
les Ondins , les Gnomes exercent fur tous
les élémens , les tapiffoient agréablement.
Le jardin qui accompagnoit cette maiſon ,
étoit cultivé par un Gnome intelligent ;
auffi rien de tout ce qui pouvoit flater les
fens n'y manquoit.
Tel étoit le féjour que notre philofophe
avoit choisi pour méditer les plus fublimes
vérités. C'étoit là qu'il paffoit les plus
délicieux
A O UST. 1755i 49
délicieux inftans , tantôt en s'entretenant
avec fa charmante Silphide , tantôt en li-.
fant quelques ouvrages compofés par les
plus éclairés des Salamandres , quelquefois
en admirant la beauté de fes fleurs , en
favourant l'excellence de fes fruits , ou
bien en refpirant le frais dans des allées
fombres au bord d'une fource naiffante.
Tout s'offroit à fes defirs dans ces lieux
enchantés. Vouloit - il fe défaltérer ? un
ruiffeau de lait paroiffoit auffi -tôt . Mille
Gnomes toujours attentifs à lui plaire agitoient
les arbres , & formoient pour le
rafraîchir de gracieux zéphirs. Les uns
s'occupoient àparfumer l'air qu'il refpiroit
des plus délicieufes odeurs : ceux- ci prenoient
le foin d'affembler les oifeaux dans
le boccage qu'il honoroit de fa préfence
pour l'égayer par leur ramage ; & d'autres
enfin baifoient les branches chargées de
fruits pour lui donner la facilité de les
prendre.
Un jour qu'Oromafis , ( c'eft le nom que
notre philofophe avoit pris pour plaire à
fa belle Silphide. ) Un jour , dis-je , qu'il
l'attendoit pour lui communiquer quelques
remarques qu'il avoit faites en décompofant
un rayon de foleil , elle arriva
en riant un peu plus tard qu'à l'ordinaire.
Surpris de ce mouvement de gaieté , le
C
to MERCURE DE FRANCE.
philofophe ne put s'empêcher de lui ent
demander le fujet . J'arrive de Mercure ,
lui dit-elle , cette petite planette proche le
foleil , appellée autrement le féjour de
l'imagination ; j'en ai vû aujourd'hui de
fi ridicules que je ne puis m'empêcher d'en
rire encore : Ce que vous me dites là , eſt
une énigme que vous m'expliquerez quand
il vous plaira , répondit à l'inftant Oromafis
; je vais le faire tout-à- l'heure , reprit-
elle auffi tôt : écoutez. Le foleil eft ,
vous le fçavez , l'habitation ordinaire des
Salamandres , ce font eux qui entretiennent
ce feu continuel , fi néceffaire à la
confervation & à l'accroiffement de toutes
les créatures. Mercure en eft une dépendance
; c'eft dans cette planette qu'ils viennent
fe rafraîchir tour-à-tour , & c'eft là
que viennent fe peindre tous les defirs &
toutes les imaginations des hommes , ces
agréables fonges que l'on fait en veillant ,
ces projets , ces châteaux que l'on bâtit en
Efpagne. Quoi ! dit le philofophe , j'imagine
, par exemple , pour m'amufer , que
je fuis monarque , je donne audience à des
Ambaffadeurs , ou je fuis à la tête de mont
armée , tout cela fera repréfenté foudain
dans Mercure ? Oui , répondit la Silphide ,
votre perfonne telle que la voilà , c'eft- àdire
vivante , marchant , & parlant , ira
A O UST. 1755. St
fe peindre au milieu d'une cour brillante ,
ou bien à la tête d'une armée nombreuſe ,
enfin dans la même pofition que vous imaginerez.
Bien plus , fi vous faites en vousmême
un difcours à vos troupes pour les,
encourager , vous le reciterez dans Mercure
d'une voix intelligible . Si vous imaginez
enfuite être dans un magnifique jardin ,
l'armée s'évanouira , & un jardin prendra
la place. Ceffez - vous d'imaginer , tout
s'efface auffi - tôt , & la place qui vous eft
affignée dans Mercure ( car chacun y a la
fienne ) refte vuide , jufqu'à ce qu'il vous:
plaife de defirer , ou de faire des projets.
Ah ! voilà ce que je voulois fçavoir , dit
alors Oromafis ; fi les defirs fe peignent de
la même façon que lleess pprroojjeettss ou les imaginations
? Sans contrédit , répondit la
Silphide , avec la différence cependant
que vous n'y paroiffez point quand il n'y
a qu'un fimple defir. Par exemple , vous
defirez une maifon de campagne , elle paroît
à l'inftant : Si je l'avois , continuezvous
, j'irois dès le matin m'y promener
avec un livre à la main ; vous paroiffez
vous-même en lifant dans les allées du
jardin qui accompagne cette maifon . Mercure
, tel que vous me le dépeignez , doit
être un féjour fort amufant , reprit Oromafis
; mais fi toutes les imaginations y "
Cij
5 MERCURE DE FRANCE.
font
reçues , il doit y en avoir
de bien
impertinentes
, ajouta
- t-il. Celles
qui choquent
l'honnêteté
n'y font point
admifes
,
répondit
la Silphide
. Tout
eft pur dans un
féjour
que fréquentent
les Salamandres
;
mais il me reste encore
une chose à vous
apprendre
, continua
- t- elle , Mercure
n'eſt
pas feulement
fait pour
recevoir
les diverfes
imaginations
des hommes
, il a encore
une autre
deftination
. Ce pays charmant
eft le paradis
, ou les Champs
élifées
des Poëtes
, des Muficiens
, des Peintres
, des Philofophes
à fyftêmes
, des faifeurs
d'hiftoriettes
& de romans
, des conquerans
, & enfin
des Alchymiftes
. C'eſtlà
que viennent
fe rendre
leurs
ames
après
leur mort . Ce féjour
eft d'autant
plus fateur
pour
elles
qu'il n'eft pas impoffible
d'en fortir
quand
on s'y ennuie
.
Il fe tient
tous les dix ans une affemblée
générale
de Silphes
& de Salamandres
;
toutes
les ames qui regretent
la vie , peuvent
demander
à revenir
dans ce monde
que vous habitez
. Pour
y parvenir
, elles
font
obligées
d'expofer
fidelement
quelles
ont été leurs
inclinations
, leur caractere
, leurs
occupations
, & on leur permet
de revivre
à de certaines
conditions
qu'elles
peuvent
rejetter
ou accepter
. Rien
n'eft
plus curieux
que cette affemblée
, ajouta-
"
AOUS T. 1755 33
*
r-elle , c'eſt un ſpectacle que je veux vous
donner. Très- volontiers , répondit Oromafis
, je fuis toujours prêt à vous fuivre :
mais fe tiendra- t- elle bientôt ? Dans quatre
mois treize jours dix- huit heures cinquante-
fix minutes quarante- quatre fecondes ,
répondit- elle ; mais en attendant cet amufement
je puis vous en procurer d'autres ,
ajouta- t-elle d'un air complaifant. Je viens
de paffer par R ... la beauté de la faiſon
& la fraîcheur du foir a fait fortir tout le
monde pour goûter le plaifir de la promenade
; j'en ai remarqué une fort brillante
fi vous y confentez , nous nous y tranfporterons
tout-à-l'heure. Je vous ferai remarquer
les perfonnages les plus finguliers ,
je vous inftruirai du fujet de leur converfation
, je vous apprendrai même ce qu'ils
penfent , & quel elt leur caractere .
A peine Oromafis eut - il accepté cette
agréable propofition , qu'ils fe trouverent
fur une des plus belles promenades de R ...
On étoit pour lors à la fin du mois de Mai,
il faifoit un temps calme & frais , capable
d'adoucir les efprits les plus faronches
, & de les porter à la gaieté. Le folcil
prêt à quitter l'horifon , s'étoit difcrétement
enveloppé d'un nuage , qu'il fe plaifoit
à varier des plus éclatantes couleurs.
L'or , l'argent , le pourpre , l'azur , l'incar-
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE.
nat , l'amaranthe , étoient prodigués : mais
le fpectacle qu'offroit la promenade , n'étoit
pas moins raviffant. Les étoffes les plus
brillantes recevoient un nouveau luftre
des beautés qui avoient voulu s'en parer ;
enfin il fembloit que le ciel & la terre fe
fuffent fait un défi, & les fpectateurs charmés
n'ofoient décider lequel des deux
l'emportoit.
Arrêtons- nous ici , dit la Silphide , vous
fçavez que je fuis invifible pour tout autre
que pour vous. Commençons nos obfervations
par cet homme cet homme que voilà feul ; c'eft
un fçavant , un efprit profond qui n'eſt
que pour quelques jours dans cette ville où
il a pris naiffance . Ses parens lui avoient
laiffè un bien fuffifant pour mener une
vie tranquille ; mais le démon de la gloire
qui s'eft emparé de lui , l'a conduit à Paris
, l'a livré entre les mains d'un Libraire,
qui lui a fait changer la moitié de fon bien
en une nombreufe bibliothéque. Il a paffé
fix ans à étudier pour fe mettre en état de
faire un livre qui lui a couté en frais d'impreffion
, qu'il n'a pas retirés , la moitié de
ce qui lui reftoit. Il travaille actuellement
à un autre ouvrage qui va le conduire à
l'hôpital. Je ne puis m'empêcher de le
plaindre , dit Oromafis , fa manie eft celle
d'une infinité d'honnêtes gens, Il eſt d'au
A OUST. 1755 55
tant plus malheureux , interrompit la Silphide
, que fes ouvrages font très - bons
dans le fond ; il ne pêche que par le ftyle.
Pour vouloir être concis il eft obfcur ;
voilà fon feul défaut . Ses amis l'en avertiffeut
en vain , il ne lui eft pas poffible de
s'en corriger. En voulez - vous fçavoir la
raifon ? c'eſt que dans une premiere vie il
a habité le corps d'un Avocat qui s'eſt
enrichi à force d'être diffus .
Le jeune homme qui vient de l'aborder ,
eft dans la joie la plus vive ; il fort de fon
cabinet , où il vient de finir par cinq ou
fix épigrammes la feconde fcene du quatriéme
acte d'une tragédie qu'il a entreprife
uniquement pour le produit ; car il
ne fe croit pas encore affez habile pour
amaffer des lauriers : mais il a befoin d'argent
pour aller à Paris apprendre le bon
ton dans les caffés , & devenir homme de
belles Lettres dans toutes les régles . Il s'informe
à ce fçavant comment un jeune auteur
qui veut faire jouer une piece de fa
façon doit s'y prendre avec les Comédiens .
Voyez - vous plus loin ces trois politiques
, occupés fort férieufement à réformer
l'état. L'ún eft un marchand que le
jeu & le luxe de fa femme va bientôt réduite
à la néceffité de faire banqueroute.
L'autre eft un Magiftrat qui vient de ven-
Cij
56 MERCURE DE FRANCE.
dre une fort belle terre pour faire bâtir
une maiſon de campagne : Le troifiéme eſt
pere d'un libertin qui mange d'avance
fa fucceffion .
le
Cet homme brodé qui marche après
eft un riche financier , & l'Eccléfiaftique
avec qui il eft en converſation , eft le Curé
'd'une Paroiffe dont il eft Seigneur. Ce
premier médite depuis dix ans de fe retirer
à la campagne pour penfer à fon falut .
Il y en a plus. de quinze que le Curé fe
promet de jour en jour de fe retirer à la
ville pour fe repofer. Le Seigneur vante
à fon Curé les agrémens de la vie champêtre
, & le Curé exagere les charmes de la
ville.
Voici un peu plus loin deux hommes
bien embarraffés , & qui ne difent pas ce
qu'ils penfent. Le premier de notre côté
eft un jeune homme qui a fait certaines
dépenfes qu'il ne trouve pas à propos que
fa femme fçache ; il voudroit bien trouver
mille écus à emprunter . L'autre eft un vieil
avaricieux qui voudroit placer la même
fomme à l'infçu de fes parens , à qui il
fait entendre qu'il eft dans l'indigence .
Celui- ci a peur de mal placer fon argent ,
& l'autre de n'en pas trouver.
Quel eft celui qui les fuit interrompit
Oromafis , c'eft encore un jeune mari , re
A OUS T. 1755. $7
partit la Silphide. Sa deftinée eft finguliere.
Il vient d'époufer une vieille dévote
qui lui a fait ſa fortune. Les uns l'ont loué
d'avoir pris ce parti , d'autres l'ont blâmé :
mais ces derniers ne fçavent pas qu'il n'eſt
revenu dans ce monde qu'à cette condition
, parce que dans une premiere vie il
a mangé fon bien en époufant une jeune
& aimable Comédienne.
Regardez , je vous prie , ce- Confeiller
qui veut apprendre à ce Marchand de chevaux
à connoître leurs défauts , parce qu'il
a lu ce matin le parfait maréchal .
Voulez - vous voir quatre jeunes gens
dégoûtés du monde ? jettez la vûe là- bas
fous ces arbres : Vous y voilà Le premier
eft un Poëte mécontent du public , qui refufe
abfolument de l'admirer. Le fecond
eft un Auteur qui revient de Paris fans
avoir pu trouver un Imprimeur affez complaifant
, pour fe charger de faire voir le
jour à une petite hiftoriette fort plate de
La compofition.
Le troifiéme eft le fils d'un avare , le
quatriéme un indolent à qui fes parens
veulent faire prendre une profeffion . Ils
projettent de fe retirer à la campagne , &
de donner un ouvrage périodique qui aura
pour titre , Loifir des quatre Philofophes
folitaires. L'Auteur doit fronder l'infolen-
Cv
38 MERCURE DE FRANCE.
ce & l'avarice des Imprimeurs. Le Poëte
veut écrire contre le mauvais goût du fiécle.
Le fils de l'avare fur l'abus du pouvoir
paternel , & l'indolent veut faire l'éloge
de la pareffe .
Voici tout proche d'eux la femme d'un
Médecin très - médifante. Ceux qui marchent
après font dans l'embarras de décider
lequel ils aimeroient mieux de tomber
entre les mains du mari ou de la femme
?
Cet homme habillé de drap de Siléfie
eft un étranger qui cherche en lui - même
les moyens de tromper un marchand de
cette ville afin d'avoir fa fille ; & voilà
plus loin ce marchand qui médite une banqueroute
, afin de pouvoir donner à fa fille
vingt mille écus qu'il a promis verbalement
à ceux qui lui ont parlé de cet étranger
comme d'un parti fort avantageux..
Etes -vous curieux de voir un Alchymifte
qui croit avoir bientôt trouvé la pierre
philofophale Regardez ce grand homme
fec & blême.
› Ce Cavalier qui falue ces deux Dames
en paffant , fait fort bien fa cour à cette
grande brune que voilà à côté de lui . Il
lui fait accroire qu'un Chymifte de fes
amis a trouvé un élixir qui blanchit merveilleufement
la peau.
AOUS T. 1755. 39
Dans la même compagnie eft le fils d'un
riche Commerçant qui vient d'acheter une
charge de Secrétaire du Roi . Il demandoit
hier avant que de louer une piece de vers ,
qu'on venoit de lire , fi l'Auteur étoit Gentilhomme.
Apprenez- moi , je vous prie , demanda
Oromafis , quel eft ce jeune homme que
cette Dame paroît regarder avec complai- ,
fance ? C'eft un Médecin , répondit la Silphide
, qui doit faire une fortune confidérable
dans cette profeffion, parce que dans
une premiere vie il a été Capitaine de Cavalerie
, & s'eſt ruiné à la guerre . A caufe
de quelques vers affez jolis qu'il a faits
dans fes momens de loifir , il a été reçu
dans la planette de Mercure . A l'affemblée
générale il s'eft plaint amerement de
l'injuftice du fort . J'ai défait ma patrie
d'un nombre infini d'ennemis , a - t- il dit
entr'autres chofes , & pour toute récompenfe
je n'ai trouvé à mon retour que la
plus trifte indigence. Le Salamandre qui
préfidoit , voulant rendre le contrafte parfait
, a ordonné qu'il naîtroit pour être
Médecin , & en même tems ,a commis un
Silphe pour travailler à lui faire une haute
réputation. Je ferois affez curieux de fçavoir
, dit alors Oromafis , quels moyens
il employera pour en venir à bout . Bon
Cvj
Go MERCURE DE FRANCE:
"
répondit la Silphide , rien de plus aifé , ce
jeune Médecin eft , comme vous le voyez ,
d'une figure aimable . Une Dame de confidération
qui ne fera gueres malade & qui
croira l'être beancoup, doit bientôt le faire
appeller , il la guérira ; l'obligation qu'elle
croira lui avoir l'intéreffera en fa faveur ,
la bonne mine du jeune Efculape donnera
de la vivacité au zéle de fa malade . De
retour à Paris où elle fait fon féjour ordinaire
, elle le vantera à toutes fes connoiffances
, on le fera venir , il fera goûté . Sa
fortune deviendra pour lors fon affaire ,
le Silphe doit l'abandonner à lui-même.
Ce Salamandre étoit plaifant , continua
la Silphide je ne finirois point fi je
vous rapportois tous les jugemens finguliers,
& fi l'on ofe parler ainň, épigrammatiques
qu'il a portés . Lucullus , ce voluptueux
Romain , ayant entendu vanter la
délicateffe & le raffinement de la cuifine
françoife ,demanda à revenir pour en juger
lui - même. Devinez où il l'envoya ?
fans doute , répondit Oromafis , dans le
corps pefant & matériel de quelque gros
Bénéficier , ou de quelque homme de la
vieille finance; point du tout , reprit- elle ,
mais dans le corps d'un Maître d'Hôtel.
Ménélas dans la même affemblée demanda
à revivre , il le lui permit à condition
AOUST. 1755: 61
qu'il deviendroit amoureux d'une fille
d'Opéra jufques à l'époufer pour le punir
de fa folie d'avoir couru après fa femme
à la tête de toute la Gréce. Hélene qui
avoit été par fa coqueterie la caufe de
tant de maux , fut condamnée à revenir
pour être la fixiéme fille d'un Gentilhomme
, campagnard , qui auroit des fils à
foutenir à la guerre.
Confiderez , continua fur le champ la
Silphide , fans laiffer au Philofophe le
tems de répondre : confiderez cette Demoifelle
, déja furannée , qui regarde les
paffans avec tant d'attention , elle paffe
les nuits à rêver , & le jour à deviner ce
que fes rêves fignifient . Pour fçavoir comment
elle paffera la journée , il faut lui
demander , quels fonges avez - vous fait
cette nuit ? ils décident de fon humeur.
Elle en a fair un , il y a environ huit
jours , qui fignifie , fuivant fon interprétation
, qu'elle fe mariera dans peu , mais
elle ne fçait point à qui , & c'est ce qui
l'embarraſſe.
Ces deux hommes que vous voyez enfemble
après cette rêveuſe , font bien mal
affortis. C'eft un Antiquaire & un Fleurifte
. Celui - ci s'eft emparé du premier
lui détailler les beautés miraculeufes
de fes tulipes & de fes renoncules . L'Anpour
62 MERCURE DE FRANCE.
tiquaire qui a la tête remplie de l'explica
tion d'une médaille du tems de Caracalla ,
pefte contre l'importun , & traite de fadaife
tout ce qu'il lui compte à la gloire
de fes fleurs .
Voici fur ce banc vis- à- vis de nous une
femme qui s'ennuie beaucoup. La converfation
eft pourtant affez animée , répondit
Oromafis , fi l'on en juge par les geftes
que ce petit homme fait en parlant . Il eft
vrai , répartit la Silphide ; mais cette Dame
n'y prend aucune part . C'eft une differtation
fur le plaifir, & felon elle il vaut
bien mieux le fentir que de perdre le tems
à le définir.
Cette jeune perfonne qui rit de fi bon
coeur , eft menacée de vivre & mourir fille.
Pourquoi cela , demanda le Philofophe ,
c'eft , répondit la Silphide , qu'elle ne veut
fe marier qu'à un homme fans fatuité .
Ce grand homme au milieu de ces deux
petits , eft un Avocat qui compte tous les
procès qu'il a fait gagner ; & voilà plus
loin , fon confrere qui compte tous ceux
qu'il a fait perdre.
Confiderez ce garçon habillé de brun ,
qui vient vers nous , c'eft un domeſtique.
Il ne fe doute nullement qu'il eft bon
Gentilhomme. Il a été changé en nourrice
, & paffe pour le fils d'un payfan . Cette
A O UST. 1755. 63
pénitence lui a été impofée , parce que
dans une premiere vie il fe croyoit le fils
d'un homme de confidération , & s'eft
rendu infupportable à tout le monde par
fa fierté , fon arrogance & fes hauteurs.
Il a été bien furpris quand après la mort
on lui a fait connoître qu'il n'étoit que
le fils du valet de chambre de fa mere.
Voilà deux jeunes gens fur le point de
s'époufer , qui ont des idées bien différentes.
Le jeune homme eft abfolu & intéreffé
, il ne fe marie que pour groffir fon
revenu , & compte exercer dans fon ménage
un pouvoir defpotique. La Demoifelle
eft fort haute , elle aime le plaifir &
la dépenfe , & ne fonge en fe mariant qu'à
fe fouftraire à l'autorité d'un pere & d'une
mere économes .
Celui qui vient d'arrêter ces Dames ,
eft un perfonnage fingulier , il fait des dépenfes
confidérables pour fe donner la réputation
de fin connoiffeur , & n'a réuffi
qu'à fe donner un ridicule. Il arrive hier
à une vente , on crioit un tableau à cinq
livres : qu'eft- ce qu'on vend là , s'écria - til
d'un ton de fupériorité infolente ? C'eſt
un tableau , je crois : mais voyons- le donc.
On le lui montre : allons , dit-il en hauffant
les épaules , & fans prefque le regarder
, à dix écus , à dix écus. Perfonne
64 MERCURE DE FRANCE.
comme bien vous penfez , ne s'eft avifé
de mettre fur fon enchere. Je gagne au
moins dix piftoles de ce qu'il n'y a point
ici de connoiffeur , a- t- il ajouté en le recevant.
Va-t- il à quelques ventes de livres ?
ne croyez pas qu'il s'amufe à regarder des
volumes bien reliés ; mais s'il voit quelque
bouquin à moitié mangé des rats ou
des vers , c'eft à celui - là qu'il court .
Je ne vous ai montré jufqu'ici que des
gens affez ridicules , continua la Silphide ,
mais je veux vous en faire voir de raifonnables
. Regardez à droite ces trois perfonnes
qui fe repofent ; le premier eft un Philofophe
très- aimable ; il eft avec fa femme
& un jeune Anglois qui eft fon ami particulier.
Un Silphe de ma connoiffance me
comptoit , il y a quelques jours , leur hiftoire
; elle eft affez intéreffante . Oromafis
ayant fait paroître quelque envie de l'entendre
, la Silphide qui ne demandoit pas
mieux que de lui en faire le récit , commença
par ces mots.
Nous la donnerons le mois prochain.
Fermer
Résumé : La Promenade de province. NOUVELLE.
La nouvelle 'La Promenade de province' relate l'histoire d'un philosophe et cabaliste vivant en retrait dans une maison de campagne, accompagnée d'une aimable Silphide. Cette demeure, située sur une colline, offre une vue agréable sur une vallée fertile et est meublée simplement mais avec goût, incluant une bibliothèque et des estampes représentant les éléments et leurs esprits. Le jardin, cultivé par un Gnome, est propice à la méditation et aux plaisirs sensoriels. Un jour, la Silphide arrive en retard après une visite sur Mercure, la planète des imaginations humaines. Elle explique que Mercure est le lieu où les désirs et les projets des hommes se matérialisent. Les imaginations y prennent forme, et chaque individu y a un espace dédié. Mercure est décrit comme le paradis des artistes, des philosophes et des alchimistes, où les âmes peuvent revenir sur terre après la mort sous certaines conditions. La Silphide propose au philosophe de se promener dans une promenade publique de la ville voisine, R..., où ils observent divers personnages. Parmi eux, un savant ruiné par ses ambitions littéraires, un jeune dramaturge espérant réussir à Paris, des politiques discutant de réformes, un financier et un curé discutant de leurs vies respectives, et plusieurs autres individus avec des histoires variées et des dilemmes personnels. La Silphide révèle les motivations et les secrets de chacun, offrant ainsi une vue détaillée et critique de la société de l'époque. Parmi les scènes et personnages observés, un homme cherche à tromper un marchand pour obtenir sa fille, tandis que le marchand médite une banqueroute pour lui donner une dot. Un alchimiste croit avoir trouvé la pierre philosophale. Un cavalier fait la cour à une dame en lui promettant un élixir pour blanchir la peau. Dans la même compagnie, le fils d'un riche commerçant, nouvellement secrétaire du roi, demande si l'auteur de vers lus est gentilhomme. La Silphide raconte également l'histoire d'un jeune médecin destiné à une grande fortune. Dans une vie antérieure, il était capitaine de cavalerie et s'est ruiné à la guerre. Pour le récompenser de ses services, il est devenu médecin et bénéficiera de la protection d'un Silphe pour acquérir une haute réputation. Le texte mentionne aussi Lucullus, revenu pour juger la cuisine française en tant que maître d'hôtel, et Ménélas, condamné à aimer une fille d'opéra. Une demoiselle surannée interprète ses rêves pour deviner son avenir marital. Un antiquaire et un fleuriste discutent sans s'entendre, tandis qu'une femme s'ennuie lors d'une discussion sur le plaisir. Une jeune fille risque de rester célibataire car elle refuse de se marier avec un homme fat. Deux avocats se vantent de leurs succès respectifs en justice. Un domestique, se croyant gentilhomme, est puni en étant transformé en nourrice. Un couple sur le point de se marier a des attentes contradictoires : l'homme veut augmenter son revenu et exercer un pouvoir despotique, tandis que la femme souhaite se libérer de l'autorité de ses parents. Enfin, un personnage gaspille de l'argent pour se faire passer pour un connaisseur, mais ne fait que se ridiculiser. La Silphide promet de raconter l'histoire d'un philosophe, de sa femme et d'un jeune Anglais le mois suivant.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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10
p. 9-40
LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
Début :
Montvilliers (c'est ainsi que s'appelle le Philosophe que voici) est riche [...]
Mots clefs :
Coeur, Homme, Esprit, Père, Ami, Amitié, Philosophe, Sentiment, Larmes, Âme, Tendresse, Amour, Raison, Réflexions, Naissance, Mère, Lettres, Douceur, Peine, Passion, Promenade, Promenade de province
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
LES CHARMES DU CARACTERE.
HISTOIRE VRAISEMBLABLE.
SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE.
Par Mademoiselle Pliffon , de Chartres.
M
Ontvilliers ( c'eft ainſi que s'appelle
le Philofophe que voici ) eft un riche
Gentilhomme
du voifinage , le plus heureux
& le plus digne de l'être . Un efprit
juſte , cultivé , folide ; une raiſon fupérieure
, éclairée , un coeur noble , généreux
délicat , fenfible ; une humeur douce , bienfaifante
; un extérieur ouvert , font des
qualités naturelles qui le font adorer de
A v
to MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui le connoiffent. Tranquille
poffeffeur d'un bien confidérable , d'une
époufe digne de lui , d'un ami véritable ,
il fent d'autant mieux les agrémens de fa
fituation qu'elle a été précédée des plus
triftes revers.
La perte de fa mere , qui mourut peu
de tems après fa naiffance , a été la premiere
& la fource de toutes fes infortunes
. Son pere , qui fe nommoit Dorneville
, après avoir donné une année à ſa
douleur , ou plutôt à la bienféance , fe
remaria à la fille d'un de fes amis. Elle
étoit aimable , mais peu avantagée de la
fortune. L'unique fruit de ce mariage fut
un fils . Sa naiffance , qui avoit été longtems
défirée , combla de joie les deux époux.
Montvilliers , qui avoit alors quatre à cinq
ans , devint bientôt
indifférent , & peu
après incommode. Il étoit naturellement
doux & timide . Sa belle- mere qui ne cherchoit
qu'à donner à fon pete de l'éloignement
pour lui , fit pailer fa douceur pour
ftupidité. Elle découvroit dans toutes les
actions le germe d'un caractere bas , &
même dangereux. Tantôt elle avoit remarqué
un trait de méchanceté noire, tantôt un
difcours qui prouvoit un mauvais coeur.Elle
avoit un foin particulier de le renvoyer avec
les domeftiques. Un d'eux à qui il fit pitié
NOVEMBRE. 1755 . 11
lui apprit à lire & à écrire affez paffablement.
Mais le pauvre garçon fut chaffé
pour avoir ofé dire que Montvilliers n'étoit
pas fi ftupide qu'on vouloit le faire
croire , & qu'il apprenoit fort bien tout
ce qu'on vouloit lui montrer.
*
Saraifon qui fe développoit , une noble
fierté que la naiffance inſpire , lui rendirent
bientôt infupportables les mépris
des valets qui vouloient plaire à Madame
Dorneville. La maifon paternelle lui
devint odieufe. Il paffoit les jours entiers
dans les bois , livré à la mélancolie & au
découragement. Accoutumé dès fa plust
tendre jeuneffe à fe regarder comme un
objet à charge , il fe haïffoit prefqu'autant
que le faifoit fa belle-mere. Tous fes fouhaits
ſe bornoient au fimple néceffaire . 11
ne défiroit que les moyens de couler une
vie paifible dans quelque lieu folitaire , &
loin du commerce des hommes dont il fe
croyoit incapable.
Ce fut ainfi que ce malheureux jeune
homme pafla les quinze premieres années
de fa vie , lorfqu'un jour , il fut rencontré
dans le bois où il avoit coutume de fe retirer
, par un militaire refpectable , plein de
candeur , de bon fens , & de probité.
Après avoir fervi honorablement fa parrie
pendant vingt-ans , ce digne guerrier s'é
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
toit retiré dans une de fes terres pour vivre.
avec lui -même , & chercher le bonheur ,
qu'il n'avoit pu trouver dans le tumulte
des armes & des paffions. L'étude de fon
propre coeur , la recherche de la fageffe ,
étoient fes occupations ; la phyfique expérimentale
fes amuſemens ; & le foulagement
des misérables fes plaifirs.
M. de Madinville ( c'eft le nom du militaire
devenu philofophe ) après avoir confidéré
quelque tems Montvilliers qui pleuroit
, s'avança vers lui , & le pria avec
beaucoup de douceur de lui apprendre le
fujet de fon affliction , en l'affurant que
s'il pouvoit le foulager , il le feroit de tout
fon coeur.
Le jeune homme qui croyoit être feul
fut effrayé de voir quelqu'un fi près de lui.
Son premier mouvement fut de fuir. Mais
M. de Madinville le retint & le preffa
encore plus fort de l'inftruire de la caufe
de fes larmes. Mes malheurs font fans remede
, répondit enfin Montvilliers : je
fuis un enfant difgracié de la nature ; elle
m'a refufé ce qu'elle accorde à tous les
autres hommes . Eh ! que vous a - t- elle refufé
, reprit l'officier , d'un air plein de bonté
? loin de vous plaindre d'elle , je ne vois
en vous que des fujets de la louer . Quoi ,
Monfieur , repartit le jeune homme avec
NOVEMBRE . 1755. 13
naïveté , ne voyez - vous pas que je manque
abfolument d'efprit ? mon air ... ma
figure , mes façons ... tout en moi ne vous
l'annonce- t- il pas ? Je vous affure , répondit
le Philofophe , que votre figure n'a rien
que de fort agréable . Mais , mon ami , qui
êtes-vous , & comment avez - vous été élevé
? Montvilliers lui fit le récit que je viens
de vous faire. J'ai entendu parler de vous
& de votre prétendue imbécillité , lui dit
alors le militaire , mais vous avez de l'intelligence
, & vous me paroiffez être d'un
fort bon caractere . Je veux cultiver ces qualités
naturelles , vous confoler , en un mot
vous rendre fervice . Je ne demeure qu'à
une lieue d'ici ; fi vous ne connoiffez pas
Madinville , vous n'aurez qu'à le demander,
tout le monde vous l'enfeignera .
Il faut avoir été auffi abandonné que
l'étoit Montvilliers , pour concevoir tout le
plaifir que lui fit cette rencontre. Il fe leva
le lendemain dès que le jour parut , & ne
pouvant commander à fon impatience , il
vole vers le feul homme qu'il eût jamais
trouvé fenfible à fes maux. Il le trouva occupé
à confidérer les beautés d'un parterre
enrichi de fleurs , dont la variété & le parfum
fatisfaifoient également la vue &
l'odorat. M. de Madinville fut charmé de
l'empreffement de Montvilliers , converfa
14 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup avec lui , fut content de fa pénétration
, & de fa docilité , & lui fit promettre
qu'il viendroit dîner chez lui deux
fois la femaine.
::
Je n'entreprendrai point , continua la
Silphide , de vous répéter tous les fages
difcours que notre philofophe tint à ce
jeune homme il lui fit connoître que
pour être heureux , trois chofes font néceffaires
; régler fon imagination , modérer
fes paffions , & cultiver fes goûts. Que
la paix de l'ame & la liberté d'efprit répandent
un vernis agréable fur tous les objets
qui nous environnent. Que la vertu
favorite du véritable philofophe , eft une
bienveillance univerfelle pour fes femblables
, un fentiment de tendreſſe & de compaffion
, qui parle continuellement en leur
faveur , & qui nous preffe de leur faire du
bien. Que cette aimable vertu eft la fource
des vrais plaifirs. Qu'on trouve en l'exerçant
, cette volupté fpirituelle , dont les
coeurs généreux & fenfibles fçavent feuls
connoître le prix . Montvilliers comprit fort
bien toutes ces vérités. Il fit plus , il les aima.
Son efprit femblable à une fleur que les
froids aquilons ont tenu longtems fermée
& qu'un rayon de foleil fait épanouir , fe
développa. Les fentimens vertueux que la
nature avoit mis dans fon coeur généreux ,
NOVEMBRE. 1755 .
promirent une abondante moiffon .
Le changement qui s'étoit fait en lui ,
vint bientôt aux oreilles de fon pere . Il
voulut en juger par lui - même. Accoutumé
à le craindre , Montvilliers répondit à
fes queſtions d'un air timide & embarraſſé.
Sa belle-mere toujours attentive à le deffervir
, fit paffer fon embarras pour aver
fion & M. Dorneville le crut d'autant plus
facilement , qu'il ne lui avoit pas donné
fujet de l'aimer. Il fe contenta de le traiter
avec un peu plus d'égards , mais fans ces
manieres ouvertes que produifent l'amitié
& la confiance . Sa belle- mere changea auffi
de conduite ; elle le combla de politeffes extérieures
, comme fi elle eût voulu réparer
par ces marques de confidération le mépris
qu'elle avoit fait de lui jufqu'alors. Mais,
au fond elle ne pouvoit penfer fans un extrême
chagrin, qu'étant l'aîné, il devoit hériter
de la plus confidérable partie des biens
de M. Dorneville , tandis que fon cher fils,
l'unique objet de fes complaifances , ne
feroit jamais qu'un gentilhomme malaiſé.
Cinq ou fix ans fe pafferent de cette forte.
Montvilliers qui recevoit tous les jours
de nouvelles preuves de la tendreffe de M.
de Madinville , ne mettoit point de bornes
àfa reconnoillance. Ce fentiment accompa
gné de l'amitié est toujours fuivi du plaifir.
Ce jeune homme n'en trouvoit point de
16 MERCURE DE FRANCE.
de plus grand que de donner des marques
fa fenfibilite à fon bienfaicteur.Tranquille
en apparence , il ne l'étoit cependant pas
dans la réalité. Son coeur , exceffivement
fenfible , ne pouvoit être rempli par l'amitié
, il lui falloit un fentiment d'une autre
efpece. Il fentoit depuis quelque tems en
lui - même un defir preffant , un vif befoin
d'aimer , qui n'eft pas la moins pénible de
toutes les fituations. L'amour lui demandoit
fon hommage
; mais trop éclairé fur
fes véritables intérêts pour fe livrer à ce
petit tyran fans réferve , il vouloit faire
fes conditions . Il comprit que les qualités
du coeur & de l'efprit , le rapport d'humeur
& de façon de penfer , étoient abfolument
néceffaires pour contracter un
attachement férieux & durable . Son imagination
vive travaillant fur cette idée
lui eut bientôt fabriqué une maîtreffe
imaginaire , qu'il chercha vainement à
réaliſer. Il étudia avec foin toutes les jeunes
perfonnes de R.... Cette étude ne fervit
qu'à lui faire connoître l'impoffibilité
de trouver une perfonne fi parfaite. Cependant
, le croiriez-vous ? il s'attacha à
cette chimere même en la reconnoiffant
pour telle : fon plus grand plaifir étoit de
s'en occuper ; il quittoit fouvent la lecture-
& les converfations les plus folides , pour
s'entretenir avec elle..
NOVEMBRE. 1755 17
Quelque confiance qu'il eût en M. de
Madinville , il n'avoit pas ofé lui faire
l'aveu de ces nouvelles difpofitions . Il connoiffoit
fa maladie ; mais en même tems il
la chériffoit , il lui trouvoit mille charmes,
& ç'auroit été le defobliger que d'en entreprendre
la guérifon . C'eft ce que fon ami
n'auroit pas manqué de faire. Un jour qu'il
fe promenoit feul , en faisant ces réflexions,
M. de Madinville vint l'aborder. J'ai fur
vous , mon cher Montvilliers , lui dit- il ,
après avoir parlé quelque tems de chofes
indifférentes, des vues que j'efpere que vous
approuverez. Rien n'eft comparable à l'a
mitié que j'ai pour vous , mais je veux que
des liens plus étroits nous uniffent. Je n'ai
qu'une niece ; j'ofe dire qu'elle eft digne
de vous par la folidité de fon efprit , la fupériorité
de fa raifon , la douceur de fon
caractere , enfin mille qualités eftimables
dont vous êtes en état de fentir tout le
A prix.
Montvilliers , qui n'avoit jamais entendu
parler que fon ami eût une niece , &
qui ne lui croyoit pas même ni de frere ni
de foeur , fut un peu furpris de ce difcours .
Sa réponſe cependant fut courte , polie &
fatisfaifante. Il lui demanda pourquoi il
ne lui avoit jamais parlé d'une perfonne
qui devoit fi fort l'intéreffer , les raifons
18
MERCURE DE
FRANCE.
qui m'en ont empêché , lui répondit fon
ami , m'obligent encore de vous cacher fon
nom & fa demeure. Mais avant que d'en
venir à
l'accompliffement de ce projet ,
ajouta-t- il , mon deffein eft de vous envoyer
paffer quelque tems à Paris. Avec
beaucoup de bon fens & d'efprit , il vous
manque une certaine politeffe de manieres,
une façon de vous préfenter qui prévient
en faveur d'un honnête homme . Parlez - en
à votre pere. Je me charge de faire la dépenfe
néceffaire pour ce voyage.
Enchanté de ce
nouveau
témoignage
d'affection & de générofité ,
Montvilliers
remercia dans les termes les plus vifs fon
bienfaicteur . Il n'étoit
pourtant pas abfolument
fatisfait de la premiere partie de fon
difcours. Ce choix qu'il
paroiffoit lui faire
d'une épouſe fans fon aveu , lui fembla
tyrannique. Il ne put fouffrir de fe voir
privé de la liberté de chercher une perfonne
qui approchât de fon idée. Il imaginoit
dans cette
recherche mille plaifirs dont il
falloit fe détacher. Son coeur
murmura de
cette
contrainte ; elle lui parut infupportable
mais la raifon prenant enfin le deffus
, condamna ces
mouvemens . Elle lui
repréſenta
combien il étoit flatteur & avantageux
pour lui d'entrer dans la famille
d'un homme à qui il devoit tout , & le fit
NOVEMBRE. 1755. 19
convenir qu'en jugeant de l'avenir par le
paffé , fon bonheur dépendoit de fa docilité
pour les confeils de fon ami.
Ces réflexions le calmerent. Il ne fongea
plus qu'à s'occuper des préparatifs de
fon voyage ; ils ne furent pas longs . Les
quinze premiers jours de fon arrivée dans
la capitale furent employés à vifiter les édifices
publics , & à voir les perfonnes à qui
il étoit recommandé . Il fut à l'Académie
pour apprendre à monter à cheval & à
faire des armes ; il fe }; fit des connoiffances
de plufieurs jeunes gens de confidération ,
qui étoient fes compagnons d'exercices ,
& s'introduifit par leur moyen dans des
cercles diftingués . Avide de tout connoî
tre , de tout voir , il eut bientôt tout épui
fé. Son efprit folide ne s'accommoda pas
de la frivolité qui regne dans ce qu'on
appelle bonne compagnie, 11 fe contenta
dans fes momens de loifir , de fréquenter
les fpectacles , les promenades , & de cultiver
la connoiffance de quelques gens de
lettres que M. de Madinville lui avoit
procurée.
La diverfité & la nouveauté de tous ces
objets n'avoient pu guérir fon coeur. Il
avoir toujours le même goût pour fa maîtreffe
imaginaire , & les promenades folitaires
étoient fon amuſement favori. Un
20 MERCURE DE FRANCE.
jour qu'il fe promenoit dans les Tuilleries
, fa rêverie ne l'empêcha pas de remar .
quer une jeune demoifelle , dont la phifionomie
étoit un agréable mêlange de
douceur , de franchife , de modeftie , &
de raifon. Quel attrait pour Montvilliers !
il ne pouvoit fe laffer de la confidérer. Sa
préfence faifoit paffer jufqu'au fond de
fon coeur une douceur fecrette & inconnue.
Elle fortit de la promenade , il la
fuivit , & la vit monter dans un carroffe
bourgeois avec toute fa compagnie. Alors
fongeant qu'elle alloit lui échapper , il eut
recours à un de ces officieux meffagers dont
le Pont- neuf fourmille : il lui donna ordre
de fuivre ce carroffe , & de venir lui redire
en quel endroit il fe feroit arrêté. Environ
une demi - heure après , le courrier revint
hors d'haleine , & lui apprit que toute cette
compagnie étoit defcendue à une maiſon
de campagne fituée à B.....
. Montvilliers , qui connoiffoit une perfonne
dans ce lieu , fe promit d'y aller dès
le lendemain , efpérant revoir cette demoifelle
, peut-être venir à bout de lui parler ,
ou du moins apprendre qui elle étoit .
Rempli de ce projet , il alloit l'exécuter ,
quand un jeune homme de fes amis entra
dans fa chambre , & lui propofa de l'accompagner
, pour aller voir une de fes paNOVEMBRE.
1755 .
rentes , chez laquelle il y avoit bonne compagnie.
Il chercha d'abord quelque prétexte
pour le défendre , mais quand il eut
appris que cette parente demeuroit à B....
il ne fit plus difficulté de fuivre fon ami.
Il ne s'en repentit pas ; car la premiere perfonne
qu'il apperçut en entrant dans une
fort beile falle , fut cette jeune demoiſelle
qu'il avoit vu la veille aux Tuilleries.
Cette rencontre qui lui parut être d'un
favorable augure , le mit dans une fitua
tion d'efprit délicieufe. On fervit le dîner,
& Montvilliers fit fi bien qu'il fe trouva
placé auprès de celle qui poffédoit déja
toutes les affections. Il n'épargna ni galanteries
, ni politeffes , ni prévenances pour
lui faire connoître la fatisfaction qu'il en
reffentoit ; & il ne tint qu'à elle de reconnoître
dans fes manieres une vivacité qui
ne va point fans paffion. Auffi ne fut- elle
pas la derniere à s'en appercevoir : elle
avoit remarqué fon attention de la veille ,
& fa figure dès ce moment ne lui avoit
déplu . Elle lui apprit qu'elle étoit alors
chez une dame de fes amies , qu'elle devoit
y refter encore quinze jours , qu'elle demeuroit
ordinairement à Paris avec fon
pas
pere & fa mere , qu'elle aimoit beaucoup
la campagne , & qu'elle étoit charmée de
ce que fon pere venoit d'acquérir une terre
22 MERCURE DE FRANCE.
affez confidérable , proche de R.... où ils
comptoient aller bientôt demeurer . Quoi ,
Mademoiſelle , lui dit- il , feroit- il bien poffible
que nous devinffions voifins ? Comment
vous êtes de R ... lui demanda - t- elle à
fon tour ? Je n'en fuis pas directement
répondit- il , mais la demeure de mon pere,
qui s'appelle Dorneville , n'en eft éloignée
que d'une lieue. Eh bien , reprit- elle ,
notre terre eft entre Dorneville & Madinville
; connoiffez - vous le Seigneur de cette
derniere paroiffe ? Grand Dieu ! Si je le
connois , répondit-il avec vivacité , c'eſt
l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation.
Mademoiſelle d'Arvieux , c'eft ainfi
que s'appelloit cette jeune perfonne , contente
de cette déclaration , ne s'ouvrit
davantage . Cependant le foleil prêt à ſe
coucher , obligea les deux amis de reprendre
la route de Paris . Montvilliers n'avoit
jamais vu de journée paffer avec tant de
rapidité avant que de partir , il demanda
la permiffion de revenir , qu'on lui accorda
fort poliment.
pas
Il ne fut pas plutôt forti d'auprès de
Mlle d'Arvieux , que rentrant en lui - même
, & faiſant réflexion fur tous fes mouvemens
, il fentit qu'il aimoit. Le fouvenir
de ce qu'il avoit promis à fon bienfaicteur
, vint auffi-tôt le troubler . Il fe fit
NOVEMBRE . 1755. 23
des reproches de fon peu de courage ; mais
peut- être je m'allarme mal- à- propos , continua-
t- il en lui -même ; c'eft un caprice ,
un goût paffager que Mlle d'Arvieux m'aidera
elle - même à détruire. Si je pouvois
connoître le fond de fon coeur , fa façon
de penfer , fans doute je cefferois de l'aimer.
Il s'en feroit peut-être dit davantage,
fi fon ami n'avoit interrompu fa revêrie ,
en la lui reprochant. " Tu es furement
» amoureux , lui dit -il d'un ton badin. Je
» t'ai vu un air bien animé auprès de Mlle
» d'Arvieux ; conviens- en de bonne foi.
Il n'eft pas bien difficile d'arracher un fecret
de cette nature. Montvilliers qui connoiffoit
la difcrétion de fon ami , lui
avoua fans beaucoup de peine un fentiment
dont il étoit trop rempli , pour n'avoir
pas befoin d'un confident : mais en
convenant que les charmes de cette Demoifelle
l'avoient touché , il ajouta que
comme il craignoit que le caractere ne répondît
pas aux graces extérieures , il fongeoit
aux moyens de connoître le fond de
fon coeur. Si ce n'eft que cela qui te fait
rêver , lui dit fon ami , il eft aifé de te
fatisfaire . Je connois une perfonne qui eſt
amie particuliere de Mlle d'Arvieux ; je
fçais qu'elles s'écrivent quand elles ne
peuvent le voir , & tu n'ignores pas qu'on
24 MERCURE DE FRANCE.
•
fe peint dans fes lettres fans même le vouloir
& fans croire le faire ; il ne s'agit que
d'avoir celles de Mlle d'Arvieux , & je les
poffede ; c'eſt un larcin que j'ai fait à cette
amie , qui eft auffi la mienne. Les voici ,
je te les confie .
Montvilliers , après avoir remercié fon
ami que fes affaires appelloient ailleurs ,
fe rendit chez lui chargé de ces importan
tes pieces. Il lut plufieurs de ces lettres qui
étoient autant de preuves de la délicateffe
& de la jufteffe d'efprit de Mlle d'Arvieux.
C'étoit un agréable variété de raiſon &
de badinage . Le ftyle en étoit pur , aiſé ,
naturel , fimple , élégant , & toujours convenable
au fujet mais quel plaifir pour
Montvilliers de voir le fentiment regner
dans toutes ces lettres , & de lire dans une
d'elles , qu'un amant pour lui plaire devoit
bien moins chercher à acquerir des
graces que des vertus ; qu'elle lui deman--
doit un fond de droiture inaltérable , un
amour de l'ordre & de l'humanité , une
délicateffe de probité , une folidité du jugement
, une bonté de coeur naturelle , une
élévation de fentimens , un amour éclairé
pour la religion , un humeur douce , indulgente
, bienfaifante.
De pareilles découvertes ne fervirent
point à guérir Montvilliers de fa paflion ..
Toutes
NOVEMBRE . 1755. 23
Toutes les vertus & les qualités que Mlle
d'Arvieux exigeoit d'un amant , étoient directement
les traits qui caracterifoient fa
maîtreffe idéale . Cette conformité d'idée.
l'enchanta. Voilà donc , dit- il avec tranf
port , ce tréfor précieux que je cherchois
fans efpérance de le trouver ; cette perfonne
fi parfaite que je regardois comme une
belle chimere , ouvrage de mon imagination
. Que ne puis - je voler dès ce moment à
Les pieds , lui découvrir mes fentimens , ma
façon de penfer, lui jurer que l'ayant aimée
fans la connoître, je continuerai de l'adorer
toute ma vie avec la plus exacte fidélité .
Huit jours fe pafferent fans que Montvilliers
qui voyoit fouvent fa maîtreffe ,
pût trouver le moyen de l'entretenir en
particulier , quelque défir qu'il en eût :
mais le neuvieme lui fut plus favorable.
Difpenfe - moi , je vous prie , continua la
Silphide , de vous redire les difcours que
ces deux amans fe tinrent ; il vous fuffira
de fçavoir qu'ils furent très - contens l'un
de l'autre , & que cet entretien redoubla
une paffion qui n'étoit déja que trop vive
pour leur repos.
Un jour que Montvilliers conduit par
le plaifir & le fentiment , étoit allé voir .
Mlle d'Arvieux , il fut furpris de trouver
auprès d'elle un homme âgé qu'il ne con- :
B
62: MERCURE DE FRANCE.
noifloit point. Il comprit bientôt aux
difcours qu'on tenoit , que ce vieillard
étoit le pere de fa maîtreffe , & qu'il venoit
dans le deffein de la remmener avec
lui. Ils fe leverent un inftant après pour.
fortir , & notre amant refté feul avec la
maîtreffe du logis , apprit d'elle que M.
d'Arvieux venoit annoncer à fa fille qu'un
jeune homme fort riche , nommé Frien-.
val , l'avoit demandée en mariage ; que ce
parti paroiffoit être du goût du pere.
Montvilliers interdit à cette nouvelle , pria
celle qui la lui apprenoit , de vouloir bien
l'aider de fes confeils. Il faut vous propofer
, lui dit-elle , vous faire connoître.
Hé ! Madame , voudra - t - on m'écouter ,
répondit il? M. d'Arvieux ne m'a jamais
vu ; vous êtes amie de fa femme , rendez-
moi ce fervice . Elle y confentit , &.
lui promit que dès le lendemain elle iroit
demander à dejeûner à Mme d'Arvieux :
Au reste , ajouta- t- elle , vous pouvez être
tranquille du côté de vôtre maîtreffe ;
quand elle feroit capable de vous faire.
une infidélité , ce ne feroit point en faveur
de ce rival , elle le connoît trop bien ;
& pour vous raffurer davantage , je vais
vous rendre fon portrait tel qu'elle me le
faifoit encore hier en nous promenant.
Frienval , continua cette Dame , eft un de
NOVEMBRE 1755. 27
•
ces hommes frivoles dont Paris eft inordé.
Amateur des plaifirs , fans être voluptueux
, efclave de la mode en raillant
ceux qui la fuivent avec trop de régulari
té , il agit au hazard . Ses principes varient
fuivant les occafions , ou plutôt il
n'en a aucun. Auffi fes démarches fontelles
toujours inconféquentes. S'il eft
exempt de vices effentiels , il le doit à fon
tempérament. Futile dans fes goûts , dans
fes recherches , dans fes travaux , fon occupation
journaliere eft de courir les fpectacles
, les caffés , les promenades , & de
fe mêler quelquefois parmi des gens qui
pour mieux trouver le bon ton , ont banni
le bon fens de leurs fociétés . Ses plus
férieufes démarches n'ont d'autre but
qu'un amufement paffager , & fon état
peut s'appeller une enfance continuée . Il
y a fort long- tems qu'il connoît Mlle d'Arvieux
, & qu'il en eft amoureux , comme
tous les gens de fon efpece , c'eft-à- dire
fans fe gêner. Mais loin de le payer d'aucun
retour elle n'a pas daigné faire la
moindre attention à fes galanteries. Trop
occupé pour réfléchir , fa légereté lui a
fauvé mille conféquences peu flateufes ,
qu'il devoit naturellement tirer. Il fe croit
aimé avec la même bonne foi qu'il fe
croit aimable ; fon mérite lui femble une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chofe , démontrée , & qu'on ne peut lut
difputer raisonnablement.
Le lendemain fut un jour heureux pour
Montvilliers. Son Ambaffadrice lui rapporta
qu'on vouloit bien fufpendre la conclufion
du mariage propofé , afin de le
connoître , & qu'on lui permettoit de fe
préfenter. Il ne fe le fit pas dire deux fois:
il courut chez M. d'Arvieux qui le reçut
affez bien pour lui faire efperer de l'être
encore mieux dans la fuite. Sa maîtreffe
lui apprit qu'ils partoient dès le lendemain
pour cette terre dont elle lui avoit
parlé ; il promit qu'il les fuivroit de près :
en effet il prit la route de fa patrie deux
jours après leur départ.
Depuis trois semaines que fa paffion
avoit commencé , il en avoit été fi occupé
qu'il avoit oublié d'écrite à M. de Madinville
. Il étoit déja à moitié chemin qu'il
fe demanda comment il alloit excufer auprès
de lui ce retour précipité. Il comprit
alors qu'il lui avoit manqué effentiellement
de plufieurs façons , & que fa conduite
lui méritoit l'odieux titre d'ingrat.
Mais fi ces réflexions lui firent craindre
le moment d'aborder fon bienfaicteur , des
mouvemens de tendreffe & de reconnoiffance
rien ne pouvoit altérer , lui fique
Fr.rent défirer de l'embraffer. Ces différens
1-
NOVEMBRE. 1755. 29
fentimens lui donnerent un air confus ,
embarraffé , mêlé d'attendriffement.
M. de Madinville qui avoit pour lui
l'affection la plus fincere , n'avoit point
fupporté fon abfence fans beaucoup de
peine & d'ennui . Charmé de fon retour
dont il fut inftruit par une autre voie , s'il
avoit fuivi les mouvemens de fon coeur ,
mille careffes auroient été la punition de
la faute que Montvilliers commettoit en
revenant fans lui demander fon agrément;
mais il voulut éprouver fi l'abfence ne
l'avoit point changé, & fi comblé des bienfaits
de l'amour , il feroit fenfible aux pertes
de l'amitié : il fe propofa donc de le
recevoir avec un air férieux & mécontent.
Montvilliers arrive , defcend de cheval ,
vole à la chambre de fon ami , qui en le
voyant joua fort bien la furpriſe . Quoi !
c'est vous , Montvilliers , lui dit - il , en
reculant quelques pas : oferois je vous demander
la caufe de ce prompt retour , &
pourquoi vous ne m'en avez point averti ?
J'efperois cependant que vous me feriez
cette grace.Montvilliers déconcerté par cet- "
te réception ne put répondre une feule
parole. Mais fes yeux interpretes de fon
ame , exprimoient affez fon trouble. M. de
Madinville fans faire femblant de s'en appercevoir
, ajouta : Au refte , je ne fuis
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pas fâché de vous revoir ; vous avez pré
venu mon deffein ; j'allois vous écrire pour
vous engager à revenir , l'affaire dont je
vous ai parlé avant votre départ eft fort
avancée , il ne manque pour la conclure
que votre confentement. Ma niece fur le
bon témoignage que je lui ai rendu de
votre caractere , vous aime autant & plus
que moi - même. Mais je ne penfe pas ,
continua- t- il , que vous avez beſoin de
repos & de rafraîchiffement ; allez - en
prendre , nous nous expliquerons après.
Pénétré de l'air, froid & fec dont M.
de Madinville l'avoit reçu , qui lui avoit
ôté la liberté de lui témoigner la joie qu'il
avoit de le revoir , Montvilliers avoit befoin
de folitude pour mettre quelque
ordre à fes idées . Il fortit fans trop fçavoir
où il alloit , & s'arrêtant dans ce
bois où il avoit vu fon ami pour la premiere
fois , il fe repréſenta plus vivement
que jamais les obligations qu'il lui avoit.
Son ame , fon coeur , fon efprit , fes qualités
extérieures étoient le fruit de fes
foins ; fon amitié avoit toujours fait les
charmes de fa vie , il falloit y renoncer ,
ou fe réfoudre à ne jamais pofféder Mlle
d'Arvieux quelle cruelle alternative ! Il
falloit pourtant fe décider. Un fort honnête
homme de R .... qu'il avoit vu ſous
NOVEMBRE 1755 . 31
:
vent chez M. de Madinville , interrompit
ces réflexions accablantes . Après les premiers
complimens , il lui demanda ce qui
pouvoit caufer l'agitation où il le voyoit.
Montvilliers ne fit point de difficulté de
lui confier fon embarras . Il lui raconta le
projet de fon ami qu'il lui avoit communiqué
avant fon voyage , la naiffance &
la violence d'une paffion qu'il n'avoit pas
été le maître de ne point prendre , l'impoffibilité
où il fe trouvoit de la vaincre
la crainte exceffive de perdre un ami dont
il connoiffoit tout le prix , & fans lequel
il ne pouvoit efperer d'être heureux .
Ce récit que Montvilliers ne put faire
fans répandre des larmes , attendrit celui
qui l'écoutoit . Votre fituation eft très- embarraffante
; lui dit- il. Pour moi , je nè
vois pas d'autre parti que de déclarer naïvement
à M. de Madinville ce que vous
fouffrez. Il est généreux , il vous aime , &
ne voudra point vous défefperer . Ah !
fongez- vous , répondit- il , que cette déclaration
détruit un projet qui eft devenu
l'objet de fa complaifance ? Faites - vous.
attention qu'il a parlé de moi à fa niece ,
qu'il a fait naître dans fon ame une paffion
innocente ? Non , je n'aurai jamais la
hardieffe de la lui faire moi-même. Hé
bien voulez-vous que je lui en parle ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
demanda fon confident ? Je vais paffer
l'après-midi avec lui ; nous ferons feuls ,
je tâcherai de démêler ce qu'il penſe à votre
fujet .
Montvilliers ayant fait connoître qu'il
lui rendroit un grand fervice , le quitta ,
& prit le chemin qui conduifoit à Dorneville.
Il trouva fon pere en deuil de fa
belle mere ; il le reçut affez bien , & l'engagea
à fouper avec lui , & à occuper fon
ancien appartement.
Son Ambaffadeur eut fa vifite le lendemain
de fort bon matin. Il lui dit qu'il
n'avoit pas tiré de fa commiffion tout le
fruit qu'il en efperoit : que M. de Madinville
lui avoit dit qu'il n'avoit jamais prétendu
contraindre les inclinations de perfonne
au refte , ajouta- t-il , allez- le voir ,
expliquez- vous enfemble.
Montvilliers qui vouloit s'éclaircir à
quelque prix que ce fût , partit auffi -tôt ;
mais plus il approchoit de Madinville &
plus fon courage diminuoit. Il entre cependant
; on lui dit que fon ami étoit à fe
promener. Il va pour le joindre , il l'apperçoit
au bout d'une allée , le falue profondément
, cherche dans fes yeux ce qu'il
doit craindre ou efperer ; mais M. de
Madinville qui le vit , loin de continuer
affecta de , paffer d'un autre côté
NOVEMBRE. 1755. 33
i
pour éviter de le rencontrer.
Ce mouvement étoit plus expreffif
que tous les difcours du monde . Montvilliers
qui comprit ce qu'il vouloit dire ,
fur pénétré de l'affliction la plus vive . Il
fe jetta dans un bofquet voifin où il fe mit
à verfer des larmes ameres. Alors confidérant
ce qu'il avoit perdu , il prit la réfolution
de faire tout fon poffible pour le
recouvrer . M. de Madinville qui fe douta
de l'effet que fon dedain affecté auroit
produit , & qui ne vouloit pas abandonner
long - tems Montvilliers à fon défefpoir ,
vint comme par hafard dans l'endroit où
il étoit pour lui donner occafion de s'expliquer
, & feignit encore de vouloir fe
retirer. Cette nouvelle marque d'indifférence
outrageant la tendreffe de Montvilliers
, il fe leva avec un emportement de
douleur ; arrêtez , Monfieur , lui dit - il
d'une voix altérée : il eft cruel dans l'état
où vous me voyez , de m'accabler par de
nouveaux mépris . Ma préfence vous eft
odieufe ; vous me fuyez avec foin , tandis
que préfé par le fentiment , je vous cherche
pour vous dire que je fuis prêt de tout
facrifier à l'amitié . Oui , ajouta - t- il en
rédoublant fes larmes , difpofez de ma
main , de mes fentimens , de mon coeur ,
& rendez -moi la place que j'occupois dans
le vôtre. By
34 MERCURE DE FRANCE.
M. de Madinville charmé , ceffa de fe
contraindre , & ne craignit plus de laiſſer
voir fa joie & fon attendriffement . Il embraffe
Montvilliers , l'affure qu'il n'a pas
ceffé un inftant de l'aimer ; qu'il étoit
vrai que l'indifférence qu'il fembloit avoir
pour fon alliance , lui avoit fait beaucoup
de peine , parce qu'il la regardoit comme
une marque de la diminution de fon amitié
; que la fienne n'étant point bornée
il vouloit aufli être aimé fans réferve ;
qu'au refte il n'abuferoit point du pouvoir
abfolu qu'il venoit de lui donner fur
fa perfonne ; que la feule chofe qu'il exigeoit
de fa complaifance , étoit de voir
fa niece ; que fi après cette entrevue il
continuoit à penfer de la même façon ,
il pourroit le dire avec franchife , & fuivre
fon penchant.
Il finiffoit à peine de parler , qu'on vint
lui annoncer la vifite de fa niece . Repréfentez
- vous quel fut l'étonnement & la
joie de Montvilliers , lorfqu'entrant dans
une fale où l'on avoit coutume de recevoir
la compagnie , il apperçut Mlle d'Arvieux
qui étoit elle-même la niece de M.
de Madinville.
M. d'Arvieux , frere aîné de cet aimable
Philofophe , étoit un homme haut ,
emporté , violent ; ils avoient eu quelques
NOVEMBRE. 1755 . 35
différends enfemble , & M. de Madinville
fans conferver aucun reffentiment de fes
mauvais procédés , avoit jugé qu'il étoit de
fa prudence d'éviter tout commerce avec
un homme fi peu raifonnable. Comme M.
d'Arvieux étoit forti fort jeune de la province
fans y être revenu depuis , à peine
y connoiffoit - on fon nom ; Montvilliers
n'en avoit jamais entendu parler . Mlle
d'Arvieux avoit eu occafion de voir fon
oncle dans un voyage qu'il avoit fait à Paris
, & depuis ce tems elle entretenoit
avec lui un commerce de lettres à l'infçu
de fon pere. Comme elle fe fentoit du
penchant à aimer Montvilliers , elle fut
bien-aife avant que de s'engager plus avant ,
de demander l'avis de fon oncle , & ce
qu'elle devoit penfer de fon caractere .
L'étude des hommes lui avoit appris combien
il eft difficile de les connoître , & l'étude
d'elle-même combien on doit fe défier
de fes propres lumieres . Elle écrivit
donc dès le même jour , & reçut trois
jours après une réponse qui paffoit fes
efpérances , quoiqu'elles fuffent des plus
Alatteufes. Après lui avoir peint le coeur &
l'efprit de Montvilliers des plus belles couleurs
, M. de Madinville recommanda à
fa niece de continuer à lui faire un myftere
de leur parenté & de leur liaifon , afin
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
de voir comment il fe comporteroit dans
une conjoncture fi délicate .
pe-
Tout le monde fut bientôt d'accord.
On badina fur la fingularité de cette aventure
, & l'on finit par conclure que Montvilliers
demanderoit l'agrément de fon
re. Il y courut auffi- tôt , & l'ayant trouvé
feul dans fon cabinet , il alloit lui déclarer
le fujet de fa vifite : mais M. Dorneville
ne lui en laiſſa pas le loifir. J'ai jugé , lui
dit-il , qu'il étoit tems de vous établir , &
j'ai pour cela jetté les yeux fur Mlle de
F... Vous allez peut- être m'alléguer pour
vous en défendre , ajouta-t - il , je ne ſçais
quelle paffion romanefque que vous avez
prife à Paris pour une certaine perfonne
que je ne connois point . Mais fi vous voulez
que nous vivions bien enſemble , ne
m'en parlez jamais. Ne pourrai -je point ,
Monfieur , dit Montvilliers , fçavoir la
raifon ? .... Je n'ai de compte à rendre
à qui que ce foit , reprit le pere avec emportement
; en un mot , je fçais ce qu'il
vous faut. Mlle d'Arvieux n'eft point votre
fait , & je ne confentirai jamais à cette alliance
faites votre plan là- deffus . Il fortit
en difant ces mots. Montvilliers confterné
refta immobile : il ne pouvoit s'imaginer
pourquoi il paroiffoit avoir tant d'éloignement
pour un mariage convenable , & mêNOVEMBRE.
1755. 37
me avantageux . Sa maîtreffe étoit fille
unique , & M. d'Arvieux du côté de la
fortune & de la nobleffe ne le cédoit point
à M. Dorneville.
Driancourt , frere de Montvilliers , dont
j'ai rapporté la naiffance au commencement
de cette hiftoire , avoit pour lors
dix-huit àdix- neuf ans. Double, artificieux ,
adroit , flateur, il penfoit que le grand art
de vivre dans le monde étoit de faire des
dupes fans jamais le devenir , & de tout
facrifier à fon utilité . Son efprit élevé audeffus
des préjugés vulgaires ne reconnoiffoit
aucunes vertus , & tout ce que les
hommes appellent ainfi n'étoit , felon
lui , que des modifications de l'amourpropre
, qui eft dans le monde moral , ce
qu'eft l'attraction dans le monde phyfique ,
c'eft-à- dire la caufe de tout. Toutes les
actions , difoit - il , font indifférentes ,
puifqu'elles partent du même principe.
Il n'y a pas plus de mal à tromper fon
ami , à nier un dépôt , à inventer une calomnie
, qu'à rendre ſervice à fon voiſin ,
à combattre pour la défenfe de fa patrie ,
à foulager un homme dans fa mifere , ou
à faire toute autre action .
Driancourt avec ce joli fyftême , ne perdoit
point de vue le projet de fe délivrer
de fon frere , dont fa mere lui avoit fait
38 MERCURE DE FRANCE.
le
fentir mille fois la néceffité. Il crut que
moment de l'exécuter étoit arrivé. C'étoit
lui qui avoit inftruit M. Dorneville de la
paffion de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux
, & qui en même tems avoit peint
cette Demoiſelle de couleurs peu avantageufes.
Depuis ce moment il ne ceffa de
rapporter à fon pere , dont il avoit toute la
confiance & la tendreffe , mille difcours
peu refpectueux , accompagnés de menaces
qu'il faifoit tenir à Montvilliers : enfin
il tourna fi bien l'efprit de ce vieillard foi
ble & crédule , qu'il le fit déterminer au
plus étrange parti.
L'on parloit beaucoup dans ce tems là
de ces colonies que l'on envoie en Amérique
, & qui fervent à purger l'Etat . Driancourt
ayant obtenu , non pourtant fans
quelque peine , le confentement de fon
pere , part pour D ..... trouve un vaiffeau
prêt à mettre à la voile chargé de plufieurs
miférables qui , fans être affez coupables
pour mériter la mort l'étoient cependant
affez pour faire fouhaiter à la fofociété
d'en être délivrée . Il parle au Capitaine
qui lui promit de le défaire de fon
frere , pourvu qu'il pût le lui livrer dans
deux jours. Il revint en diligence , & dès
la nuit fuivante , quatre hommes entrent
dans la chambre de Montvilliers, qui avoit
NOVEMBRE. 1755 . 39
continué de coucher chez fon pere depuis
fon retour de Paris , fe faififfent de lui ,
le contraignent de fe lever , le conduifent
à une chaiſe de pofte , l'obligent d'y monter
, d'où ils ne le firent defcendre que
pour le faire entrer dans le vaiffeau qui
partit peu de tems après .
Montvilliers qui avoit pris tout ce qui
venoit de lui arriver pour un rêve , ne
douta plus alors de la vérité . Enchaîné
deavec
plufieurs autres miférables , que
vint-il quand il fe repréfenta l'indignité
& la cruauté de fon pere , ce qu'il perdoit ,
ce qu'il alloit devenir ? Ces idées agirent
avec tant de violence fur fon efprit, qu'el
les y mirent un défordre inconcevable. Il
jugea qu'il n'avoit point d'autre reffource
dans cette extrêmité que la mort , & réfo
lut de fe laiffer mourir de faim. Il avoit
déja paffé deux jours fans prendre aucune
nourriture , mais le jeune Anglois que
voici , qui étoit pour lors compagnon de
fon infortune , comprit à fon extrême abattement
qu'il étoit plus malheureux que
coupable. Il entreprit de le confoler , il
lui préfenta quelque rafraîchiffemens qui
furent d'abord refufés ; il le preffa , il le
pria. Je ne doute pas , lui dit- il , que vous
ne foyez exceffivement à plaindre ; je veux
même croire que vous l'êtes autant que
40 MERCURE DE FRANCE
moi cependant il eft des maux encore
plus rédoutables que tous ceux que nous
éprouvons dans cette vie , & dont on fe
rend digne en entreprenant d'en borner
foi-même le cours . Peut - être le ciel qui ne
veut que vous éprouver pendant que vous
vous révoltez contre fes décrets , vous
prépare des fecours qui vous font inconnus.
Acceptez , je vous en conjure , ces
alimens que vous préfente un homme qui
s'intéreffe à votre vie.
Montvilliers qui n'avoit fait aucune
attention à tout ce qui l'environnoit , examina
celui qui lui parloit ainfi , remarqua
dans fon air quelque chofe de diftingué
& de prévenant ; il trouva quelque
douceur à l'entretenir. Il fe laiffa perfuader
, il lui raconta fon hiftoire ; & quand
il cut fini fon récit , il le preffa d'imiter
fa franchiſe , ce que le jeune Anglois fic
en ces termes :
Lafuite au prochain Mercure.
HISTOIRE VRAISEMBLABLE.
SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE.
Par Mademoiselle Pliffon , de Chartres.
M
Ontvilliers ( c'eft ainſi que s'appelle
le Philofophe que voici ) eft un riche
Gentilhomme
du voifinage , le plus heureux
& le plus digne de l'être . Un efprit
juſte , cultivé , folide ; une raiſon fupérieure
, éclairée , un coeur noble , généreux
délicat , fenfible ; une humeur douce , bienfaifante
; un extérieur ouvert , font des
qualités naturelles qui le font adorer de
A v
to MERCURE DE FRANCE.
tous ceux qui le connoiffent. Tranquille
poffeffeur d'un bien confidérable , d'une
époufe digne de lui , d'un ami véritable ,
il fent d'autant mieux les agrémens de fa
fituation qu'elle a été précédée des plus
triftes revers.
La perte de fa mere , qui mourut peu
de tems après fa naiffance , a été la premiere
& la fource de toutes fes infortunes
. Son pere , qui fe nommoit Dorneville
, après avoir donné une année à ſa
douleur , ou plutôt à la bienféance , fe
remaria à la fille d'un de fes amis. Elle
étoit aimable , mais peu avantagée de la
fortune. L'unique fruit de ce mariage fut
un fils . Sa naiffance , qui avoit été longtems
défirée , combla de joie les deux époux.
Montvilliers , qui avoit alors quatre à cinq
ans , devint bientôt
indifférent , & peu
après incommode. Il étoit naturellement
doux & timide . Sa belle- mere qui ne cherchoit
qu'à donner à fon pete de l'éloignement
pour lui , fit pailer fa douceur pour
ftupidité. Elle découvroit dans toutes les
actions le germe d'un caractere bas , &
même dangereux. Tantôt elle avoit remarqué
un trait de méchanceté noire, tantôt un
difcours qui prouvoit un mauvais coeur.Elle
avoit un foin particulier de le renvoyer avec
les domeftiques. Un d'eux à qui il fit pitié
NOVEMBRE. 1755 . 11
lui apprit à lire & à écrire affez paffablement.
Mais le pauvre garçon fut chaffé
pour avoir ofé dire que Montvilliers n'étoit
pas fi ftupide qu'on vouloit le faire
croire , & qu'il apprenoit fort bien tout
ce qu'on vouloit lui montrer.
*
Saraifon qui fe développoit , une noble
fierté que la naiffance inſpire , lui rendirent
bientôt infupportables les mépris
des valets qui vouloient plaire à Madame
Dorneville. La maifon paternelle lui
devint odieufe. Il paffoit les jours entiers
dans les bois , livré à la mélancolie & au
découragement. Accoutumé dès fa plust
tendre jeuneffe à fe regarder comme un
objet à charge , il fe haïffoit prefqu'autant
que le faifoit fa belle-mere. Tous fes fouhaits
ſe bornoient au fimple néceffaire . 11
ne défiroit que les moyens de couler une
vie paifible dans quelque lieu folitaire , &
loin du commerce des hommes dont il fe
croyoit incapable.
Ce fut ainfi que ce malheureux jeune
homme pafla les quinze premieres années
de fa vie , lorfqu'un jour , il fut rencontré
dans le bois où il avoit coutume de fe retirer
, par un militaire refpectable , plein de
candeur , de bon fens , & de probité.
Après avoir fervi honorablement fa parrie
pendant vingt-ans , ce digne guerrier s'é
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
toit retiré dans une de fes terres pour vivre.
avec lui -même , & chercher le bonheur ,
qu'il n'avoit pu trouver dans le tumulte
des armes & des paffions. L'étude de fon
propre coeur , la recherche de la fageffe ,
étoient fes occupations ; la phyfique expérimentale
fes amuſemens ; & le foulagement
des misérables fes plaifirs.
M. de Madinville ( c'eft le nom du militaire
devenu philofophe ) après avoir confidéré
quelque tems Montvilliers qui pleuroit
, s'avança vers lui , & le pria avec
beaucoup de douceur de lui apprendre le
fujet de fon affliction , en l'affurant que
s'il pouvoit le foulager , il le feroit de tout
fon coeur.
Le jeune homme qui croyoit être feul
fut effrayé de voir quelqu'un fi près de lui.
Son premier mouvement fut de fuir. Mais
M. de Madinville le retint & le preffa
encore plus fort de l'inftruire de la caufe
de fes larmes. Mes malheurs font fans remede
, répondit enfin Montvilliers : je
fuis un enfant difgracié de la nature ; elle
m'a refufé ce qu'elle accorde à tous les
autres hommes . Eh ! que vous a - t- elle refufé
, reprit l'officier , d'un air plein de bonté
? loin de vous plaindre d'elle , je ne vois
en vous que des fujets de la louer . Quoi ,
Monfieur , repartit le jeune homme avec
NOVEMBRE . 1755. 13
naïveté , ne voyez - vous pas que je manque
abfolument d'efprit ? mon air ... ma
figure , mes façons ... tout en moi ne vous
l'annonce- t- il pas ? Je vous affure , répondit
le Philofophe , que votre figure n'a rien
que de fort agréable . Mais , mon ami , qui
êtes-vous , & comment avez - vous été élevé
? Montvilliers lui fit le récit que je viens
de vous faire. J'ai entendu parler de vous
& de votre prétendue imbécillité , lui dit
alors le militaire , mais vous avez de l'intelligence
, & vous me paroiffez être d'un
fort bon caractere . Je veux cultiver ces qualités
naturelles , vous confoler , en un mot
vous rendre fervice . Je ne demeure qu'à
une lieue d'ici ; fi vous ne connoiffez pas
Madinville , vous n'aurez qu'à le demander,
tout le monde vous l'enfeignera .
Il faut avoir été auffi abandonné que
l'étoit Montvilliers , pour concevoir tout le
plaifir que lui fit cette rencontre. Il fe leva
le lendemain dès que le jour parut , & ne
pouvant commander à fon impatience , il
vole vers le feul homme qu'il eût jamais
trouvé fenfible à fes maux. Il le trouva occupé
à confidérer les beautés d'un parterre
enrichi de fleurs , dont la variété & le parfum
fatisfaifoient également la vue &
l'odorat. M. de Madinville fut charmé de
l'empreffement de Montvilliers , converfa
14 MERCURE DE FRANCE.
beaucoup avec lui , fut content de fa pénétration
, & de fa docilité , & lui fit promettre
qu'il viendroit dîner chez lui deux
fois la femaine.
::
Je n'entreprendrai point , continua la
Silphide , de vous répéter tous les fages
difcours que notre philofophe tint à ce
jeune homme il lui fit connoître que
pour être heureux , trois chofes font néceffaires
; régler fon imagination , modérer
fes paffions , & cultiver fes goûts. Que
la paix de l'ame & la liberté d'efprit répandent
un vernis agréable fur tous les objets
qui nous environnent. Que la vertu
favorite du véritable philofophe , eft une
bienveillance univerfelle pour fes femblables
, un fentiment de tendreſſe & de compaffion
, qui parle continuellement en leur
faveur , & qui nous preffe de leur faire du
bien. Que cette aimable vertu eft la fource
des vrais plaifirs. Qu'on trouve en l'exerçant
, cette volupté fpirituelle , dont les
coeurs généreux & fenfibles fçavent feuls
connoître le prix . Montvilliers comprit fort
bien toutes ces vérités. Il fit plus , il les aima.
Son efprit femblable à une fleur que les
froids aquilons ont tenu longtems fermée
& qu'un rayon de foleil fait épanouir , fe
développa. Les fentimens vertueux que la
nature avoit mis dans fon coeur généreux ,
NOVEMBRE. 1755 .
promirent une abondante moiffon .
Le changement qui s'étoit fait en lui ,
vint bientôt aux oreilles de fon pere . Il
voulut en juger par lui - même. Accoutumé
à le craindre , Montvilliers répondit à
fes queſtions d'un air timide & embarraſſé.
Sa belle-mere toujours attentive à le deffervir
, fit paffer fon embarras pour aver
fion & M. Dorneville le crut d'autant plus
facilement , qu'il ne lui avoit pas donné
fujet de l'aimer. Il fe contenta de le traiter
avec un peu plus d'égards , mais fans ces
manieres ouvertes que produifent l'amitié
& la confiance . Sa belle- mere changea auffi
de conduite ; elle le combla de politeffes extérieures
, comme fi elle eût voulu réparer
par ces marques de confidération le mépris
qu'elle avoit fait de lui jufqu'alors. Mais,
au fond elle ne pouvoit penfer fans un extrême
chagrin, qu'étant l'aîné, il devoit hériter
de la plus confidérable partie des biens
de M. Dorneville , tandis que fon cher fils,
l'unique objet de fes complaifances , ne
feroit jamais qu'un gentilhomme malaiſé.
Cinq ou fix ans fe pafferent de cette forte.
Montvilliers qui recevoit tous les jours
de nouvelles preuves de la tendreffe de M.
de Madinville , ne mettoit point de bornes
àfa reconnoillance. Ce fentiment accompa
gné de l'amitié est toujours fuivi du plaifir.
Ce jeune homme n'en trouvoit point de
16 MERCURE DE FRANCE.
de plus grand que de donner des marques
fa fenfibilite à fon bienfaicteur.Tranquille
en apparence , il ne l'étoit cependant pas
dans la réalité. Son coeur , exceffivement
fenfible , ne pouvoit être rempli par l'amitié
, il lui falloit un fentiment d'une autre
efpece. Il fentoit depuis quelque tems en
lui - même un defir preffant , un vif befoin
d'aimer , qui n'eft pas la moins pénible de
toutes les fituations. L'amour lui demandoit
fon hommage
; mais trop éclairé fur
fes véritables intérêts pour fe livrer à ce
petit tyran fans réferve , il vouloit faire
fes conditions . Il comprit que les qualités
du coeur & de l'efprit , le rapport d'humeur
& de façon de penfer , étoient abfolument
néceffaires pour contracter un
attachement férieux & durable . Son imagination
vive travaillant fur cette idée
lui eut bientôt fabriqué une maîtreffe
imaginaire , qu'il chercha vainement à
réaliſer. Il étudia avec foin toutes les jeunes
perfonnes de R.... Cette étude ne fervit
qu'à lui faire connoître l'impoffibilité
de trouver une perfonne fi parfaite. Cependant
, le croiriez-vous ? il s'attacha à
cette chimere même en la reconnoiffant
pour telle : fon plus grand plaifir étoit de
s'en occuper ; il quittoit fouvent la lecture-
& les converfations les plus folides , pour
s'entretenir avec elle..
NOVEMBRE. 1755 17
Quelque confiance qu'il eût en M. de
Madinville , il n'avoit pas ofé lui faire
l'aveu de ces nouvelles difpofitions . Il connoiffoit
fa maladie ; mais en même tems il
la chériffoit , il lui trouvoit mille charmes,
& ç'auroit été le defobliger que d'en entreprendre
la guérifon . C'eft ce que fon ami
n'auroit pas manqué de faire. Un jour qu'il
fe promenoit feul , en faisant ces réflexions,
M. de Madinville vint l'aborder. J'ai fur
vous , mon cher Montvilliers , lui dit- il ,
après avoir parlé quelque tems de chofes
indifférentes, des vues que j'efpere que vous
approuverez. Rien n'eft comparable à l'a
mitié que j'ai pour vous , mais je veux que
des liens plus étroits nous uniffent. Je n'ai
qu'une niece ; j'ofe dire qu'elle eft digne
de vous par la folidité de fon efprit , la fupériorité
de fa raifon , la douceur de fon
caractere , enfin mille qualités eftimables
dont vous êtes en état de fentir tout le
A prix.
Montvilliers , qui n'avoit jamais entendu
parler que fon ami eût une niece , &
qui ne lui croyoit pas même ni de frere ni
de foeur , fut un peu furpris de ce difcours .
Sa réponſe cependant fut courte , polie &
fatisfaifante. Il lui demanda pourquoi il
ne lui avoit jamais parlé d'une perfonne
qui devoit fi fort l'intéreffer , les raifons
18
MERCURE DE
FRANCE.
qui m'en ont empêché , lui répondit fon
ami , m'obligent encore de vous cacher fon
nom & fa demeure. Mais avant que d'en
venir à
l'accompliffement de ce projet ,
ajouta-t- il , mon deffein eft de vous envoyer
paffer quelque tems à Paris. Avec
beaucoup de bon fens & d'efprit , il vous
manque une certaine politeffe de manieres,
une façon de vous préfenter qui prévient
en faveur d'un honnête homme . Parlez - en
à votre pere. Je me charge de faire la dépenfe
néceffaire pour ce voyage.
Enchanté de ce
nouveau
témoignage
d'affection & de générofité ,
Montvilliers
remercia dans les termes les plus vifs fon
bienfaicteur . Il n'étoit
pourtant pas abfolument
fatisfait de la premiere partie de fon
difcours. Ce choix qu'il
paroiffoit lui faire
d'une épouſe fans fon aveu , lui fembla
tyrannique. Il ne put fouffrir de fe voir
privé de la liberté de chercher une perfonne
qui approchât de fon idée. Il imaginoit
dans cette
recherche mille plaifirs dont il
falloit fe détacher. Son coeur
murmura de
cette
contrainte ; elle lui parut infupportable
mais la raifon prenant enfin le deffus
, condamna ces
mouvemens . Elle lui
repréſenta
combien il étoit flatteur & avantageux
pour lui d'entrer dans la famille
d'un homme à qui il devoit tout , & le fit
NOVEMBRE. 1755. 19
convenir qu'en jugeant de l'avenir par le
paffé , fon bonheur dépendoit de fa docilité
pour les confeils de fon ami.
Ces réflexions le calmerent. Il ne fongea
plus qu'à s'occuper des préparatifs de
fon voyage ; ils ne furent pas longs . Les
quinze premiers jours de fon arrivée dans
la capitale furent employés à vifiter les édifices
publics , & à voir les perfonnes à qui
il étoit recommandé . Il fut à l'Académie
pour apprendre à monter à cheval & à
faire des armes ; il fe }; fit des connoiffances
de plufieurs jeunes gens de confidération ,
qui étoient fes compagnons d'exercices ,
& s'introduifit par leur moyen dans des
cercles diftingués . Avide de tout connoî
tre , de tout voir , il eut bientôt tout épui
fé. Son efprit folide ne s'accommoda pas
de la frivolité qui regne dans ce qu'on
appelle bonne compagnie, 11 fe contenta
dans fes momens de loifir , de fréquenter
les fpectacles , les promenades , & de cultiver
la connoiffance de quelques gens de
lettres que M. de Madinville lui avoit
procurée.
La diverfité & la nouveauté de tous ces
objets n'avoient pu guérir fon coeur. Il
avoir toujours le même goût pour fa maîtreffe
imaginaire , & les promenades folitaires
étoient fon amuſement favori. Un
20 MERCURE DE FRANCE.
jour qu'il fe promenoit dans les Tuilleries
, fa rêverie ne l'empêcha pas de remar .
quer une jeune demoifelle , dont la phifionomie
étoit un agréable mêlange de
douceur , de franchife , de modeftie , &
de raifon. Quel attrait pour Montvilliers !
il ne pouvoit fe laffer de la confidérer. Sa
préfence faifoit paffer jufqu'au fond de
fon coeur une douceur fecrette & inconnue.
Elle fortit de la promenade , il la
fuivit , & la vit monter dans un carroffe
bourgeois avec toute fa compagnie. Alors
fongeant qu'elle alloit lui échapper , il eut
recours à un de ces officieux meffagers dont
le Pont- neuf fourmille : il lui donna ordre
de fuivre ce carroffe , & de venir lui redire
en quel endroit il fe feroit arrêté. Environ
une demi - heure après , le courrier revint
hors d'haleine , & lui apprit que toute cette
compagnie étoit defcendue à une maiſon
de campagne fituée à B.....
. Montvilliers , qui connoiffoit une perfonne
dans ce lieu , fe promit d'y aller dès
le lendemain , efpérant revoir cette demoifelle
, peut-être venir à bout de lui parler ,
ou du moins apprendre qui elle étoit .
Rempli de ce projet , il alloit l'exécuter ,
quand un jeune homme de fes amis entra
dans fa chambre , & lui propofa de l'accompagner
, pour aller voir une de fes paNOVEMBRE.
1755 .
rentes , chez laquelle il y avoit bonne compagnie.
Il chercha d'abord quelque prétexte
pour le défendre , mais quand il eut
appris que cette parente demeuroit à B....
il ne fit plus difficulté de fuivre fon ami.
Il ne s'en repentit pas ; car la premiere perfonne
qu'il apperçut en entrant dans une
fort beile falle , fut cette jeune demoiſelle
qu'il avoit vu la veille aux Tuilleries.
Cette rencontre qui lui parut être d'un
favorable augure , le mit dans une fitua
tion d'efprit délicieufe. On fervit le dîner,
& Montvilliers fit fi bien qu'il fe trouva
placé auprès de celle qui poffédoit déja
toutes les affections. Il n'épargna ni galanteries
, ni politeffes , ni prévenances pour
lui faire connoître la fatisfaction qu'il en
reffentoit ; & il ne tint qu'à elle de reconnoître
dans fes manieres une vivacité qui
ne va point fans paffion. Auffi ne fut- elle
pas la derniere à s'en appercevoir : elle
avoit remarqué fon attention de la veille ,
& fa figure dès ce moment ne lui avoit
déplu . Elle lui apprit qu'elle étoit alors
chez une dame de fes amies , qu'elle devoit
y refter encore quinze jours , qu'elle demeuroit
ordinairement à Paris avec fon
pas
pere & fa mere , qu'elle aimoit beaucoup
la campagne , & qu'elle étoit charmée de
ce que fon pere venoit d'acquérir une terre
22 MERCURE DE FRANCE.
affez confidérable , proche de R.... où ils
comptoient aller bientôt demeurer . Quoi ,
Mademoiſelle , lui dit- il , feroit- il bien poffible
que nous devinffions voifins ? Comment
vous êtes de R ... lui demanda - t- elle à
fon tour ? Je n'en fuis pas directement
répondit- il , mais la demeure de mon pere,
qui s'appelle Dorneville , n'en eft éloignée
que d'une lieue. Eh bien , reprit- elle ,
notre terre eft entre Dorneville & Madinville
; connoiffez - vous le Seigneur de cette
derniere paroiffe ? Grand Dieu ! Si je le
connois , répondit-il avec vivacité , c'eſt
l'homme du monde à qui j'ai le plus d'obligation.
Mademoiſelle d'Arvieux , c'eft ainfi
que s'appelloit cette jeune perfonne , contente
de cette déclaration , ne s'ouvrit
davantage . Cependant le foleil prêt à ſe
coucher , obligea les deux amis de reprendre
la route de Paris . Montvilliers n'avoit
jamais vu de journée paffer avec tant de
rapidité avant que de partir , il demanda
la permiffion de revenir , qu'on lui accorda
fort poliment.
pas
Il ne fut pas plutôt forti d'auprès de
Mlle d'Arvieux , que rentrant en lui - même
, & faiſant réflexion fur tous fes mouvemens
, il fentit qu'il aimoit. Le fouvenir
de ce qu'il avoit promis à fon bienfaicteur
, vint auffi-tôt le troubler . Il fe fit
NOVEMBRE . 1755. 23
des reproches de fon peu de courage ; mais
peut- être je m'allarme mal- à- propos , continua-
t- il en lui -même ; c'eft un caprice ,
un goût paffager que Mlle d'Arvieux m'aidera
elle - même à détruire. Si je pouvois
connoître le fond de fon coeur , fa façon
de penfer , fans doute je cefferois de l'aimer.
Il s'en feroit peut-être dit davantage,
fi fon ami n'avoit interrompu fa revêrie ,
en la lui reprochant. " Tu es furement
» amoureux , lui dit -il d'un ton badin. Je
» t'ai vu un air bien animé auprès de Mlle
» d'Arvieux ; conviens- en de bonne foi.
Il n'eft pas bien difficile d'arracher un fecret
de cette nature. Montvilliers qui connoiffoit
la difcrétion de fon ami , lui
avoua fans beaucoup de peine un fentiment
dont il étoit trop rempli , pour n'avoir
pas befoin d'un confident : mais en
convenant que les charmes de cette Demoifelle
l'avoient touché , il ajouta que
comme il craignoit que le caractere ne répondît
pas aux graces extérieures , il fongeoit
aux moyens de connoître le fond de
fon coeur. Si ce n'eft que cela qui te fait
rêver , lui dit fon ami , il eft aifé de te
fatisfaire . Je connois une perfonne qui eſt
amie particuliere de Mlle d'Arvieux ; je
fçais qu'elles s'écrivent quand elles ne
peuvent le voir , & tu n'ignores pas qu'on
24 MERCURE DE FRANCE.
•
fe peint dans fes lettres fans même le vouloir
& fans croire le faire ; il ne s'agit que
d'avoir celles de Mlle d'Arvieux , & je les
poffede ; c'eſt un larcin que j'ai fait à cette
amie , qui eft auffi la mienne. Les voici ,
je te les confie .
Montvilliers , après avoir remercié fon
ami que fes affaires appelloient ailleurs ,
fe rendit chez lui chargé de ces importan
tes pieces. Il lut plufieurs de ces lettres qui
étoient autant de preuves de la délicateffe
& de la jufteffe d'efprit de Mlle d'Arvieux.
C'étoit un agréable variété de raiſon &
de badinage . Le ftyle en étoit pur , aiſé ,
naturel , fimple , élégant , & toujours convenable
au fujet mais quel plaifir pour
Montvilliers de voir le fentiment regner
dans toutes ces lettres , & de lire dans une
d'elles , qu'un amant pour lui plaire devoit
bien moins chercher à acquerir des
graces que des vertus ; qu'elle lui deman--
doit un fond de droiture inaltérable , un
amour de l'ordre & de l'humanité , une
délicateffe de probité , une folidité du jugement
, une bonté de coeur naturelle , une
élévation de fentimens , un amour éclairé
pour la religion , un humeur douce , indulgente
, bienfaifante.
De pareilles découvertes ne fervirent
point à guérir Montvilliers de fa paflion ..
Toutes
NOVEMBRE . 1755. 23
Toutes les vertus & les qualités que Mlle
d'Arvieux exigeoit d'un amant , étoient directement
les traits qui caracterifoient fa
maîtreffe idéale . Cette conformité d'idée.
l'enchanta. Voilà donc , dit- il avec tranf
port , ce tréfor précieux que je cherchois
fans efpérance de le trouver ; cette perfonne
fi parfaite que je regardois comme une
belle chimere , ouvrage de mon imagination
. Que ne puis - je voler dès ce moment à
Les pieds , lui découvrir mes fentimens , ma
façon de penfer, lui jurer que l'ayant aimée
fans la connoître, je continuerai de l'adorer
toute ma vie avec la plus exacte fidélité .
Huit jours fe pafferent fans que Montvilliers
qui voyoit fouvent fa maîtreffe ,
pût trouver le moyen de l'entretenir en
particulier , quelque défir qu'il en eût :
mais le neuvieme lui fut plus favorable.
Difpenfe - moi , je vous prie , continua la
Silphide , de vous redire les difcours que
ces deux amans fe tinrent ; il vous fuffira
de fçavoir qu'ils furent très - contens l'un
de l'autre , & que cet entretien redoubla
une paffion qui n'étoit déja que trop vive
pour leur repos.
Un jour que Montvilliers conduit par
le plaifir & le fentiment , étoit allé voir .
Mlle d'Arvieux , il fut furpris de trouver
auprès d'elle un homme âgé qu'il ne con- :
B
62: MERCURE DE FRANCE.
noifloit point. Il comprit bientôt aux
difcours qu'on tenoit , que ce vieillard
étoit le pere de fa maîtreffe , & qu'il venoit
dans le deffein de la remmener avec
lui. Ils fe leverent un inftant après pour.
fortir , & notre amant refté feul avec la
maîtreffe du logis , apprit d'elle que M.
d'Arvieux venoit annoncer à fa fille qu'un
jeune homme fort riche , nommé Frien-.
val , l'avoit demandée en mariage ; que ce
parti paroiffoit être du goût du pere.
Montvilliers interdit à cette nouvelle , pria
celle qui la lui apprenoit , de vouloir bien
l'aider de fes confeils. Il faut vous propofer
, lui dit-elle , vous faire connoître.
Hé ! Madame , voudra - t - on m'écouter ,
répondit il? M. d'Arvieux ne m'a jamais
vu ; vous êtes amie de fa femme , rendez-
moi ce fervice . Elle y confentit , &.
lui promit que dès le lendemain elle iroit
demander à dejeûner à Mme d'Arvieux :
Au reste , ajouta- t- elle , vous pouvez être
tranquille du côté de vôtre maîtreffe ;
quand elle feroit capable de vous faire.
une infidélité , ce ne feroit point en faveur
de ce rival , elle le connoît trop bien ;
& pour vous raffurer davantage , je vais
vous rendre fon portrait tel qu'elle me le
faifoit encore hier en nous promenant.
Frienval , continua cette Dame , eft un de
NOVEMBRE 1755. 27
•
ces hommes frivoles dont Paris eft inordé.
Amateur des plaifirs , fans être voluptueux
, efclave de la mode en raillant
ceux qui la fuivent avec trop de régulari
té , il agit au hazard . Ses principes varient
fuivant les occafions , ou plutôt il
n'en a aucun. Auffi fes démarches fontelles
toujours inconféquentes. S'il eft
exempt de vices effentiels , il le doit à fon
tempérament. Futile dans fes goûts , dans
fes recherches , dans fes travaux , fon occupation
journaliere eft de courir les fpectacles
, les caffés , les promenades , & de
fe mêler quelquefois parmi des gens qui
pour mieux trouver le bon ton , ont banni
le bon fens de leurs fociétés . Ses plus
férieufes démarches n'ont d'autre but
qu'un amufement paffager , & fon état
peut s'appeller une enfance continuée . Il
y a fort long- tems qu'il connoît Mlle d'Arvieux
, & qu'il en eft amoureux , comme
tous les gens de fon efpece , c'eft-à- dire
fans fe gêner. Mais loin de le payer d'aucun
retour elle n'a pas daigné faire la
moindre attention à fes galanteries. Trop
occupé pour réfléchir , fa légereté lui a
fauvé mille conféquences peu flateufes ,
qu'il devoit naturellement tirer. Il fe croit
aimé avec la même bonne foi qu'il fe
croit aimable ; fon mérite lui femble une
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
chofe , démontrée , & qu'on ne peut lut
difputer raisonnablement.
Le lendemain fut un jour heureux pour
Montvilliers. Son Ambaffadrice lui rapporta
qu'on vouloit bien fufpendre la conclufion
du mariage propofé , afin de le
connoître , & qu'on lui permettoit de fe
préfenter. Il ne fe le fit pas dire deux fois:
il courut chez M. d'Arvieux qui le reçut
affez bien pour lui faire efperer de l'être
encore mieux dans la fuite. Sa maîtreffe
lui apprit qu'ils partoient dès le lendemain
pour cette terre dont elle lui avoit
parlé ; il promit qu'il les fuivroit de près :
en effet il prit la route de fa patrie deux
jours après leur départ.
Depuis trois semaines que fa paffion
avoit commencé , il en avoit été fi occupé
qu'il avoit oublié d'écrite à M. de Madinville
. Il étoit déja à moitié chemin qu'il
fe demanda comment il alloit excufer auprès
de lui ce retour précipité. Il comprit
alors qu'il lui avoit manqué effentiellement
de plufieurs façons , & que fa conduite
lui méritoit l'odieux titre d'ingrat.
Mais fi ces réflexions lui firent craindre
le moment d'aborder fon bienfaicteur , des
mouvemens de tendreffe & de reconnoiffance
rien ne pouvoit altérer , lui fique
Fr.rent défirer de l'embraffer. Ces différens
1-
NOVEMBRE. 1755. 29
fentimens lui donnerent un air confus ,
embarraffé , mêlé d'attendriffement.
M. de Madinville qui avoit pour lui
l'affection la plus fincere , n'avoit point
fupporté fon abfence fans beaucoup de
peine & d'ennui . Charmé de fon retour
dont il fut inftruit par une autre voie , s'il
avoit fuivi les mouvemens de fon coeur ,
mille careffes auroient été la punition de
la faute que Montvilliers commettoit en
revenant fans lui demander fon agrément;
mais il voulut éprouver fi l'abfence ne
l'avoit point changé, & fi comblé des bienfaits
de l'amour , il feroit fenfible aux pertes
de l'amitié : il fe propofa donc de le
recevoir avec un air férieux & mécontent.
Montvilliers arrive , defcend de cheval ,
vole à la chambre de fon ami , qui en le
voyant joua fort bien la furpriſe . Quoi !
c'est vous , Montvilliers , lui dit - il , en
reculant quelques pas : oferois je vous demander
la caufe de ce prompt retour , &
pourquoi vous ne m'en avez point averti ?
J'efperois cependant que vous me feriez
cette grace.Montvilliers déconcerté par cet- "
te réception ne put répondre une feule
parole. Mais fes yeux interpretes de fon
ame , exprimoient affez fon trouble. M. de
Madinville fans faire femblant de s'en appercevoir
, ajouta : Au refte , je ne fuis
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
pas fâché de vous revoir ; vous avez pré
venu mon deffein ; j'allois vous écrire pour
vous engager à revenir , l'affaire dont je
vous ai parlé avant votre départ eft fort
avancée , il ne manque pour la conclure
que votre confentement. Ma niece fur le
bon témoignage que je lui ai rendu de
votre caractere , vous aime autant & plus
que moi - même. Mais je ne penfe pas ,
continua- t- il , que vous avez beſoin de
repos & de rafraîchiffement ; allez - en
prendre , nous nous expliquerons après.
Pénétré de l'air, froid & fec dont M.
de Madinville l'avoit reçu , qui lui avoit
ôté la liberté de lui témoigner la joie qu'il
avoit de le revoir , Montvilliers avoit befoin
de folitude pour mettre quelque
ordre à fes idées . Il fortit fans trop fçavoir
où il alloit , & s'arrêtant dans ce
bois où il avoit vu fon ami pour la premiere
fois , il fe repréſenta plus vivement
que jamais les obligations qu'il lui avoit.
Son ame , fon coeur , fon efprit , fes qualités
extérieures étoient le fruit de fes
foins ; fon amitié avoit toujours fait les
charmes de fa vie , il falloit y renoncer ,
ou fe réfoudre à ne jamais pofféder Mlle
d'Arvieux quelle cruelle alternative ! Il
falloit pourtant fe décider. Un fort honnête
homme de R .... qu'il avoit vu ſous
NOVEMBRE 1755 . 31
:
vent chez M. de Madinville , interrompit
ces réflexions accablantes . Après les premiers
complimens , il lui demanda ce qui
pouvoit caufer l'agitation où il le voyoit.
Montvilliers ne fit point de difficulté de
lui confier fon embarras . Il lui raconta le
projet de fon ami qu'il lui avoit communiqué
avant fon voyage , la naiffance &
la violence d'une paffion qu'il n'avoit pas
été le maître de ne point prendre , l'impoffibilité
où il fe trouvoit de la vaincre
la crainte exceffive de perdre un ami dont
il connoiffoit tout le prix , & fans lequel
il ne pouvoit efperer d'être heureux .
Ce récit que Montvilliers ne put faire
fans répandre des larmes , attendrit celui
qui l'écoutoit . Votre fituation eft très- embarraffante
; lui dit- il. Pour moi , je nè
vois pas d'autre parti que de déclarer naïvement
à M. de Madinville ce que vous
fouffrez. Il est généreux , il vous aime , &
ne voudra point vous défefperer . Ah !
fongez- vous , répondit- il , que cette déclaration
détruit un projet qui eft devenu
l'objet de fa complaifance ? Faites - vous.
attention qu'il a parlé de moi à fa niece ,
qu'il a fait naître dans fon ame une paffion
innocente ? Non , je n'aurai jamais la
hardieffe de la lui faire moi-même. Hé
bien voulez-vous que je lui en parle ,
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
demanda fon confident ? Je vais paffer
l'après-midi avec lui ; nous ferons feuls ,
je tâcherai de démêler ce qu'il penſe à votre
fujet .
Montvilliers ayant fait connoître qu'il
lui rendroit un grand fervice , le quitta ,
& prit le chemin qui conduifoit à Dorneville.
Il trouva fon pere en deuil de fa
belle mere ; il le reçut affez bien , & l'engagea
à fouper avec lui , & à occuper fon
ancien appartement.
Son Ambaffadeur eut fa vifite le lendemain
de fort bon matin. Il lui dit qu'il
n'avoit pas tiré de fa commiffion tout le
fruit qu'il en efperoit : que M. de Madinville
lui avoit dit qu'il n'avoit jamais prétendu
contraindre les inclinations de perfonne
au refte , ajouta- t-il , allez- le voir ,
expliquez- vous enfemble.
Montvilliers qui vouloit s'éclaircir à
quelque prix que ce fût , partit auffi -tôt ;
mais plus il approchoit de Madinville &
plus fon courage diminuoit. Il entre cependant
; on lui dit que fon ami étoit à fe
promener. Il va pour le joindre , il l'apperçoit
au bout d'une allée , le falue profondément
, cherche dans fes yeux ce qu'il
doit craindre ou efperer ; mais M. de
Madinville qui le vit , loin de continuer
affecta de , paffer d'un autre côté
NOVEMBRE. 1755. 33
i
pour éviter de le rencontrer.
Ce mouvement étoit plus expreffif
que tous les difcours du monde . Montvilliers
qui comprit ce qu'il vouloit dire ,
fur pénétré de l'affliction la plus vive . Il
fe jetta dans un bofquet voifin où il fe mit
à verfer des larmes ameres. Alors confidérant
ce qu'il avoit perdu , il prit la réfolution
de faire tout fon poffible pour le
recouvrer . M. de Madinville qui fe douta
de l'effet que fon dedain affecté auroit
produit , & qui ne vouloit pas abandonner
long - tems Montvilliers à fon défefpoir ,
vint comme par hafard dans l'endroit où
il étoit pour lui donner occafion de s'expliquer
, & feignit encore de vouloir fe
retirer. Cette nouvelle marque d'indifférence
outrageant la tendreffe de Montvilliers
, il fe leva avec un emportement de
douleur ; arrêtez , Monfieur , lui dit - il
d'une voix altérée : il eft cruel dans l'état
où vous me voyez , de m'accabler par de
nouveaux mépris . Ma préfence vous eft
odieufe ; vous me fuyez avec foin , tandis
que préfé par le fentiment , je vous cherche
pour vous dire que je fuis prêt de tout
facrifier à l'amitié . Oui , ajouta - t- il en
rédoublant fes larmes , difpofez de ma
main , de mes fentimens , de mon coeur ,
& rendez -moi la place que j'occupois dans
le vôtre. By
34 MERCURE DE FRANCE.
M. de Madinville charmé , ceffa de fe
contraindre , & ne craignit plus de laiſſer
voir fa joie & fon attendriffement . Il embraffe
Montvilliers , l'affure qu'il n'a pas
ceffé un inftant de l'aimer ; qu'il étoit
vrai que l'indifférence qu'il fembloit avoir
pour fon alliance , lui avoit fait beaucoup
de peine , parce qu'il la regardoit comme
une marque de la diminution de fon amitié
; que la fienne n'étant point bornée
il vouloit aufli être aimé fans réferve ;
qu'au refte il n'abuferoit point du pouvoir
abfolu qu'il venoit de lui donner fur
fa perfonne ; que la feule chofe qu'il exigeoit
de fa complaifance , étoit de voir
fa niece ; que fi après cette entrevue il
continuoit à penfer de la même façon ,
il pourroit le dire avec franchife , & fuivre
fon penchant.
Il finiffoit à peine de parler , qu'on vint
lui annoncer la vifite de fa niece . Repréfentez
- vous quel fut l'étonnement & la
joie de Montvilliers , lorfqu'entrant dans
une fale où l'on avoit coutume de recevoir
la compagnie , il apperçut Mlle d'Arvieux
qui étoit elle-même la niece de M.
de Madinville.
M. d'Arvieux , frere aîné de cet aimable
Philofophe , étoit un homme haut ,
emporté , violent ; ils avoient eu quelques
NOVEMBRE. 1755 . 35
différends enfemble , & M. de Madinville
fans conferver aucun reffentiment de fes
mauvais procédés , avoit jugé qu'il étoit de
fa prudence d'éviter tout commerce avec
un homme fi peu raifonnable. Comme M.
d'Arvieux étoit forti fort jeune de la province
fans y être revenu depuis , à peine
y connoiffoit - on fon nom ; Montvilliers
n'en avoit jamais entendu parler . Mlle
d'Arvieux avoit eu occafion de voir fon
oncle dans un voyage qu'il avoit fait à Paris
, & depuis ce tems elle entretenoit
avec lui un commerce de lettres à l'infçu
de fon pere. Comme elle fe fentoit du
penchant à aimer Montvilliers , elle fut
bien-aife avant que de s'engager plus avant ,
de demander l'avis de fon oncle , & ce
qu'elle devoit penfer de fon caractere .
L'étude des hommes lui avoit appris combien
il eft difficile de les connoître , & l'étude
d'elle-même combien on doit fe défier
de fes propres lumieres . Elle écrivit
donc dès le même jour , & reçut trois
jours après une réponse qui paffoit fes
efpérances , quoiqu'elles fuffent des plus
Alatteufes. Après lui avoir peint le coeur &
l'efprit de Montvilliers des plus belles couleurs
, M. de Madinville recommanda à
fa niece de continuer à lui faire un myftere
de leur parenté & de leur liaifon , afin
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
de voir comment il fe comporteroit dans
une conjoncture fi délicate .
pe-
Tout le monde fut bientôt d'accord.
On badina fur la fingularité de cette aventure
, & l'on finit par conclure que Montvilliers
demanderoit l'agrément de fon
re. Il y courut auffi- tôt , & l'ayant trouvé
feul dans fon cabinet , il alloit lui déclarer
le fujet de fa vifite : mais M. Dorneville
ne lui en laiſſa pas le loifir. J'ai jugé , lui
dit-il , qu'il étoit tems de vous établir , &
j'ai pour cela jetté les yeux fur Mlle de
F... Vous allez peut- être m'alléguer pour
vous en défendre , ajouta-t - il , je ne ſçais
quelle paffion romanefque que vous avez
prife à Paris pour une certaine perfonne
que je ne connois point . Mais fi vous voulez
que nous vivions bien enſemble , ne
m'en parlez jamais. Ne pourrai -je point ,
Monfieur , dit Montvilliers , fçavoir la
raifon ? .... Je n'ai de compte à rendre
à qui que ce foit , reprit le pere avec emportement
; en un mot , je fçais ce qu'il
vous faut. Mlle d'Arvieux n'eft point votre
fait , & je ne confentirai jamais à cette alliance
faites votre plan là- deffus . Il fortit
en difant ces mots. Montvilliers confterné
refta immobile : il ne pouvoit s'imaginer
pourquoi il paroiffoit avoir tant d'éloignement
pour un mariage convenable , & mêNOVEMBRE.
1755. 37
me avantageux . Sa maîtreffe étoit fille
unique , & M. d'Arvieux du côté de la
fortune & de la nobleffe ne le cédoit point
à M. Dorneville.
Driancourt , frere de Montvilliers , dont
j'ai rapporté la naiffance au commencement
de cette hiftoire , avoit pour lors
dix-huit àdix- neuf ans. Double, artificieux ,
adroit , flateur, il penfoit que le grand art
de vivre dans le monde étoit de faire des
dupes fans jamais le devenir , & de tout
facrifier à fon utilité . Son efprit élevé audeffus
des préjugés vulgaires ne reconnoiffoit
aucunes vertus , & tout ce que les
hommes appellent ainfi n'étoit , felon
lui , que des modifications de l'amourpropre
, qui eft dans le monde moral , ce
qu'eft l'attraction dans le monde phyfique ,
c'eft-à- dire la caufe de tout. Toutes les
actions , difoit - il , font indifférentes ,
puifqu'elles partent du même principe.
Il n'y a pas plus de mal à tromper fon
ami , à nier un dépôt , à inventer une calomnie
, qu'à rendre ſervice à fon voiſin ,
à combattre pour la défenfe de fa patrie ,
à foulager un homme dans fa mifere , ou
à faire toute autre action .
Driancourt avec ce joli fyftême , ne perdoit
point de vue le projet de fe délivrer
de fon frere , dont fa mere lui avoit fait
38 MERCURE DE FRANCE.
le
fentir mille fois la néceffité. Il crut que
moment de l'exécuter étoit arrivé. C'étoit
lui qui avoit inftruit M. Dorneville de la
paffion de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux
, & qui en même tems avoit peint
cette Demoiſelle de couleurs peu avantageufes.
Depuis ce moment il ne ceffa de
rapporter à fon pere , dont il avoit toute la
confiance & la tendreffe , mille difcours
peu refpectueux , accompagnés de menaces
qu'il faifoit tenir à Montvilliers : enfin
il tourna fi bien l'efprit de ce vieillard foi
ble & crédule , qu'il le fit déterminer au
plus étrange parti.
L'on parloit beaucoup dans ce tems là
de ces colonies que l'on envoie en Amérique
, & qui fervent à purger l'Etat . Driancourt
ayant obtenu , non pourtant fans
quelque peine , le confentement de fon
pere , part pour D ..... trouve un vaiffeau
prêt à mettre à la voile chargé de plufieurs
miférables qui , fans être affez coupables
pour mériter la mort l'étoient cependant
affez pour faire fouhaiter à la fofociété
d'en être délivrée . Il parle au Capitaine
qui lui promit de le défaire de fon
frere , pourvu qu'il pût le lui livrer dans
deux jours. Il revint en diligence , & dès
la nuit fuivante , quatre hommes entrent
dans la chambre de Montvilliers, qui avoit
NOVEMBRE. 1755 . 39
continué de coucher chez fon pere depuis
fon retour de Paris , fe faififfent de lui ,
le contraignent de fe lever , le conduifent
à une chaiſe de pofte , l'obligent d'y monter
, d'où ils ne le firent defcendre que
pour le faire entrer dans le vaiffeau qui
partit peu de tems après .
Montvilliers qui avoit pris tout ce qui
venoit de lui arriver pour un rêve , ne
douta plus alors de la vérité . Enchaîné
deavec
plufieurs autres miférables , que
vint-il quand il fe repréfenta l'indignité
& la cruauté de fon pere , ce qu'il perdoit ,
ce qu'il alloit devenir ? Ces idées agirent
avec tant de violence fur fon efprit, qu'el
les y mirent un défordre inconcevable. Il
jugea qu'il n'avoit point d'autre reffource
dans cette extrêmité que la mort , & réfo
lut de fe laiffer mourir de faim. Il avoit
déja paffé deux jours fans prendre aucune
nourriture , mais le jeune Anglois que
voici , qui étoit pour lors compagnon de
fon infortune , comprit à fon extrême abattement
qu'il étoit plus malheureux que
coupable. Il entreprit de le confoler , il
lui préfenta quelque rafraîchiffemens qui
furent d'abord refufés ; il le preffa , il le
pria. Je ne doute pas , lui dit- il , que vous
ne foyez exceffivement à plaindre ; je veux
même croire que vous l'êtes autant que
40 MERCURE DE FRANCE
moi cependant il eft des maux encore
plus rédoutables que tous ceux que nous
éprouvons dans cette vie , & dont on fe
rend digne en entreprenant d'en borner
foi-même le cours . Peut - être le ciel qui ne
veut que vous éprouver pendant que vous
vous révoltez contre fes décrets , vous
prépare des fecours qui vous font inconnus.
Acceptez , je vous en conjure , ces
alimens que vous préfente un homme qui
s'intéreffe à votre vie.
Montvilliers qui n'avoit fait aucune
attention à tout ce qui l'environnoit , examina
celui qui lui parloit ainfi , remarqua
dans fon air quelque chofe de diftingué
& de prévenant ; il trouva quelque
douceur à l'entretenir. Il fe laiffa perfuader
, il lui raconta fon hiftoire ; & quand
il cut fini fon récit , il le preffa d'imiter
fa franchiſe , ce que le jeune Anglois fic
en ces termes :
Lafuite au prochain Mercure.
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Résumé : LES CHARMES DU CARACTERE. HISTOIRE VRAISEMBLABLE. SUITE DE LA PROMENADE DE PROVINCE. Par Mademoiselle Plisson, de Chartres.
Le texte raconte l'histoire de Montvilliers, un gentilhomme issu d'une famille aisée, connu pour son caractère noble et généreux. Après la perte de sa mère à sa naissance, son père se remarie avec une femme aimable mais peu fortunée. À l'âge de quatre ou cinq ans, Montvilliers devient indifférent et incommodant pour sa belle-mère, qui le traite avec mépris et le considère comme stupide. Il passe ses journées dans les bois, mélancolique et découragé, se sentant comme une charge. À quinze ans, Montvilliers rencontre M. de Madinville, un militaire philosophe qui le prend sous son aile. Impressionné par l'intelligence et le caractère de Montvilliers, Madinville décide de l'aider à cultiver ses qualités naturelles. Montvilliers, touché par cette rencontre, se rend régulièrement chez Madinville, qui lui enseigne les principes de la philosophie et de la vertu. Ce changement attire l'attention de son père, mais sa belle-mère continue de le mépriser secrètement. Montvilliers, malgré son bonheur apparent, ressent un besoin d'amour et d'attachement. Il imagine une maîtresse parfaite mais ne la trouve pas parmi les jeunes femmes de sa connaissance. Un jour, M. de Madinville propose à Montvilliers d'épouser sa nièce, qu'il décrit comme ayant un esprit solide et un caractère doux. Montvilliers, bien que surpris, accepte après réflexion, voyant dans cette union un moyen de renforcer son lien avec son bienfaiteur. Madinville envoie Montvilliers à Paris pour perfectionner ses manières et ses compétences. À Paris, Montvilliers fréquente des cercles distingués et cultive ses intérêts intellectuels, tout en évitant la frivolité de la bonne société. Lors d'une promenade aux Tuileries, Montvilliers remarque une jeune demoiselle, Mlle d'Arvieux, dont la physionomie est un mélange agréable de douceur, de franchise, de modestie et de raison. Intrigué, il la suit et découvre qu'elle se rend dans une maison de campagne à B. Grâce à un ami, Montvilliers se rend également à cette maison et y rencontre Mlle d'Arvieux. Ils passent une journée ensemble, et Montvilliers est charmé par ses qualités. Il apprend qu'elle réside à Paris avec ses parents et qu'ils comptent bientôt s'installer à R., près de sa propre demeure familiale à Dorneville. Montvilliers est troublé par ses sentiments et se remémore sa promesse à M. de Madinville. Un ami lui montre des lettres de Mlle d'Arvieux, révélant ses vertus et ses qualités, qui correspondent à celles de la maîtresse idéale de Montvilliers. Après plusieurs jours, Montvilliers parvient à s'entretenir en privé avec Mlle d'Arvieux, renforçant ainsi sa passion. Cependant, il apprend qu'un certain Frienval, un homme riche et frivole, a demandé la main de Mlle d'Arvieux. Avec l'aide d'une amie de la famille, Montvilliers obtient la permission de se présenter à M. d'Arvieux, le père de Mlle d'Arvieux. Il se rend chez eux et promet de les suivre à R. Montvilliers réalise alors qu'il a négligé d'écrire à M. de Madinville et craint sa réaction. Malgré ses appréhensions, Montvilliers est déterminé à embrasser son bienfaiteur. M. de Madinville, bien que peiné par l'absence de Montvilliers, décide de le recevoir avec un air sérieux et mécontent pour tester sa fidélité. Montvilliers revient chez M. de Madinville, qui lui révèle que son projet d'alliance est avancé et que sa nièce, Mlle d'Arvieux, partage ses sentiments. Cependant, Montvilliers est troublé par la perspective de renoncer à cette alliance ou de perdre l'amitié de M. de Madinville. Il confie ses dilemmes à un honnête homme de R..., qui lui conseille de se confier à M. de Madinville. Montvilliers rencontre ensuite son père, M. Dorneville, qui lui annonce un projet de mariage avec Mlle de F..., ignorant les sentiments de Montvilliers pour Mlle d'Arvieux. Le frère de Montvilliers, Driancourt, jaloux et manipulateur, convainc M. Dorneville d'envoyer Montvilliers en Amérique. Montvilliers est enlevé et embarqué de force. À bord, un jeune Anglais tente de le réconforter, lui rappelant que des maux plus grands existent et que des secours pourraient encore survenir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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11
p. 49-54
LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE, Au sujet du projet d'un nouveau Dictionnaire plus utile que tous les autres, inseré dans le Mercure du mois de Juillet de cette année.
Début :
MONSIEUR, il est bien douloureux pour toute la Nation Françoise qui [...]
Mots clefs :
Dictionnaire, Auteur, Goût, Promenade
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE, Au sujet du projet d'un nouveau Dictionnaire plus utile que tous les autres, inseré dans le Mercure du mois de Juillet de cette année.
LETTRE
A L'AUTEUR DU MERCURE,
Au fujet du projet d'un nouveau Dictionnaire
plus utile que tous les autres , inforé dans le
Mercure du mois de Juillet de cette année.
M
ONSIEUR , il eft bien douloureux
pour toute la Nation Françoife qui
fait à votre livre l'accueil le plus flatteur ,
de voir que vous y infériez journellement
une critique de fes moeurs , de fes goûts ,
de fes ufages , & de fes plaifirs ; la reconnoiffance
devroit au moins agir autant fur
vous , Monfieur , que l'amour de la patrie
le fait fur moi , je vais donc attaquer fans
ménagement l'homme de Province qui s'avife
de donner des projets de nouveaux
dictionnaires , & de s'ériger en Ariftarque
de ce qu'il y a de plus aimable dans Paris .
L'Auteur de la Lettre devroit être regardé
comme perturbateur des amufemens publics
, & comme contraire à la circulation
générale des efpeces , d'où naît l'abondance
dans un Etat.
Un Etranger , qui n'auroit pas de Paris
une idée jufte , croiroit avec raifon qu'il
n'y a pas deux perfonnes du monde en
état de parler bon fens ; il eft à croire ,
C
so MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , que l'Auteur étoit lui - même
un élégant Provincial auquel il ne manquoit
plus que le poli de Paris , & qui étoit
venu pour le prendre dans les cercles des
géns comme il faut, c'est-à- dire , chez ceux ,
qu'il critique avec tant d'animofité .
paru-
Je conviendrai avec lui que notre maniere
de vivre differe en tout de celle de
nos peres , mais j'obferverai que nos peres
vivoient auffi différemment de nos ayeux ;
ces variations font l'ouvrage du tems, les fiécles
à venir en éprouveront de femblables .
Il me paroît tout fimple qu'une jeune
femme s'occupe de fes diamans, de fa
re , d'une partie de campagne , des fpectacles.
Veut- on que depuis 15 jufqu'à25 ans ,
elle foit occupée des affaires de fa maifon
pour fe donner des ridicules , ou qu'elle
paroille aimer fon mari pour le faire montrer
au doigt ? Non ; il faut fuivre le torrent
, l'ufage eft de s'amufer de ponpons ,
il faut le faire ; le bon ton veut qu'elles
aient des amans , elles font très - bien d'en
avoir ; il eft reçu de faire du jour la nuit ,
& de la nuit le jour , en dépit de la fanté ,
il faut encore en paffer par- là .
L'Auteur de la critique veut- il donc
réformer des chofes que l'ufage cimente encore
tous les jours à imagine-t- il qu'après la
lecture de fa lettre , tout va prendre une
NOVEMBRE. 1755. 51
nouvelle forme veut-il , dis-je , qu'un
jeune abbé fe prive des amuſemens d'un
homme de qualité ? croit- il que le jeune
magiftrat réformera une heure de toilette ,
fuira les fpectacles & les promenades ? a-t- il
pu fe perfuader que le jeune feigneur négligera
la tenue de fes chevaux , l'élégance
de fes habits , la gloire d'en avoir un
d'un goût nouveau , & celle d'enlever une
actrice au meilleur de fes amis en apparence?
Non ; c'eft perdre fon tems que de travailler
à la métamorphofe de tous ces Meffieurs.
On pourroit croire que je m'érige moimême
en critique ; il n'en eft rien . Le
goût changeant du François me paroît auffi
naturel que la conftance du Hollandois à
fumer fa pipe & à boire fa bierre . Je ne
trouve pas plus extraordinaire que l'on
coure une parodie , que de voir tout Londres
s'affembler pour un combat de coas ,
ou pour une courfe de chevaux ; j'aime autant
voir un jeune homme , afficher une
femme en la fuivant partout , qu'un Efpa
gnol paffer toutes les nuits , la guittare à la
main , fous les fenêtres de fa maîtreffe , &
je préfere l'humeur docile des maris François
, à la noire jaloufie des Italiens . * Le
goût changeant de la Nation ne trouble en
Les Italiens fe francifent tous les jours fur ce
-point.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
fien la tranquillité de l'Etat ; on ne voit
pas les partifans des culs de finges s'affembler
& recourir à l'autorité fuprême pour
demander le banniffement des cabriolets ;
chacun fe fait voiturer fuivant fon goût.
Le Philofophe préfére la défobligeante à la
diligence pour n'être pas dans la néceffité
de placer un ennuyeux à fes côtés : l'homme
à bonnes fortunes fait ufage du vis - àvis
, la voiture feule le caractériſe .
Pourquoi donc faire un crime à l'induftrie
des jolis riens qu'elle met au jour , s'il
fe trouve des gens de goût pour les payer ?
Eft - on en droit de trouver mauvais qu'un
homme fenfé faffe mettre fur fa voiture
un vernis de Martin , pendant qu'une fimple
peinture fuffiroit pour le voiturer auffi
commodément.
Je fuis convaincu , Monfieur , que l'Auteur
que je fronde , a été payé par les habitans
du Palais Royal , par le Suiffe ou la
Cafferiere des Tuilleries , pour tourner les
partifans du boulevard en ridicule , N'y at-
il pas de l'équité à laiffer jouir ceux qui
ont des maifons & des jardins fur cette
promenade , d'un avantage auffi inattendu?
cette même inconftance de la Nation
ne leur caufe-t- elle pas les plus vives allarmes,
parla certitude où ils font d'être délaiffés
avant peu, puifque la nouvelle place que
NOVEMBRE. 1755. 55
l'on fait aujourd'hui , affure au Cours un
regne plus brillant qu'aucun qu'il ait
déja eu ?
C'eft à tort que l'Auteur attaque le boulevard
fur fon irrégularité ; il s'enfuivroit
donc de-là qu'on ne devroit jamais quitter
les Tuilleries ; l'on voit cependant tous
les jours préférer une promenade champêtre
, qui doit tous fes agrémens à la feule
nature , aux jardins délicieux de Verſailles .
Je pourrois , Monfieur , entreprendre
Papologie des bourgeoifes du Marais , en
difant que l'Auteur les connoît mal , s'il
attribue le reproche qu'il leur fait de refter
jufqu'à la nuit fermée , à la vanité de ne
vouloir pas paroître s'en retourner à pied :
il n'eft pas du tout ridicule en province ,
d'aller à la promenade de cette maniere ,
& d'en revenir de même ; & ce n'eft pas
une néceffité que les habitans du Marais
fuivent les ufages , & fe modelent fur
Paris.
L'Auteur paroît avoir d'affez heureuſes
difpofitions pour être nommé controlleur
des modes & ufages , des habits & coëffures
tant d'hommes que de femmes , des voitures
grandes , petites , & de toute espece
tombereaux , & c. Les fonctions de cette
place ne font pas plus difficiles à remplir ,
que celle du Fâcheux de Moliere qui folli-
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
citoit l'infpection de toutes les enfeignes ,
& le projet de fon nouveau dictionnaire ,
équivaut bien à celui de mettre toutes les
côtes du Royaume en ports de mer.
Je ne crains pas , Monfieur , que vous
refufiez d'inférer cette lettre dans votre
Mercure , c'eſt le moyen de vous diſculper
auprès des gens comme il faut , de faire
connoître la pureté de vos intentions , &
de vous attirer les remerciemens du public
élégant.
Quant à moi , dont la modeftie auroit
trop à fouffrir , fi mon nom étoit connu ,
je veux , en le taifant , m'éviter l'importunité
de la reconnoiffance générale.
J'ai l'honneur d'être , &c.
C. D.
A L'AUTEUR DU MERCURE,
Au fujet du projet d'un nouveau Dictionnaire
plus utile que tous les autres , inforé dans le
Mercure du mois de Juillet de cette année.
M
ONSIEUR , il eft bien douloureux
pour toute la Nation Françoife qui
fait à votre livre l'accueil le plus flatteur ,
de voir que vous y infériez journellement
une critique de fes moeurs , de fes goûts ,
de fes ufages , & de fes plaifirs ; la reconnoiffance
devroit au moins agir autant fur
vous , Monfieur , que l'amour de la patrie
le fait fur moi , je vais donc attaquer fans
ménagement l'homme de Province qui s'avife
de donner des projets de nouveaux
dictionnaires , & de s'ériger en Ariftarque
de ce qu'il y a de plus aimable dans Paris .
L'Auteur de la Lettre devroit être regardé
comme perturbateur des amufemens publics
, & comme contraire à la circulation
générale des efpeces , d'où naît l'abondance
dans un Etat.
Un Etranger , qui n'auroit pas de Paris
une idée jufte , croiroit avec raifon qu'il
n'y a pas deux perfonnes du monde en
état de parler bon fens ; il eft à croire ,
C
so MERCURE DE FRANCE.
Monfieur , que l'Auteur étoit lui - même
un élégant Provincial auquel il ne manquoit
plus que le poli de Paris , & qui étoit
venu pour le prendre dans les cercles des
géns comme il faut, c'est-à- dire , chez ceux ,
qu'il critique avec tant d'animofité .
paru-
Je conviendrai avec lui que notre maniere
de vivre differe en tout de celle de
nos peres , mais j'obferverai que nos peres
vivoient auffi différemment de nos ayeux ;
ces variations font l'ouvrage du tems, les fiécles
à venir en éprouveront de femblables .
Il me paroît tout fimple qu'une jeune
femme s'occupe de fes diamans, de fa
re , d'une partie de campagne , des fpectacles.
Veut- on que depuis 15 jufqu'à25 ans ,
elle foit occupée des affaires de fa maifon
pour fe donner des ridicules , ou qu'elle
paroille aimer fon mari pour le faire montrer
au doigt ? Non ; il faut fuivre le torrent
, l'ufage eft de s'amufer de ponpons ,
il faut le faire ; le bon ton veut qu'elles
aient des amans , elles font très - bien d'en
avoir ; il eft reçu de faire du jour la nuit ,
& de la nuit le jour , en dépit de la fanté ,
il faut encore en paffer par- là .
L'Auteur de la critique veut- il donc
réformer des chofes que l'ufage cimente encore
tous les jours à imagine-t- il qu'après la
lecture de fa lettre , tout va prendre une
NOVEMBRE. 1755. 51
nouvelle forme veut-il , dis-je , qu'un
jeune abbé fe prive des amuſemens d'un
homme de qualité ? croit- il que le jeune
magiftrat réformera une heure de toilette ,
fuira les fpectacles & les promenades ? a-t- il
pu fe perfuader que le jeune feigneur négligera
la tenue de fes chevaux , l'élégance
de fes habits , la gloire d'en avoir un
d'un goût nouveau , & celle d'enlever une
actrice au meilleur de fes amis en apparence?
Non ; c'eft perdre fon tems que de travailler
à la métamorphofe de tous ces Meffieurs.
On pourroit croire que je m'érige moimême
en critique ; il n'en eft rien . Le
goût changeant du François me paroît auffi
naturel que la conftance du Hollandois à
fumer fa pipe & à boire fa bierre . Je ne
trouve pas plus extraordinaire que l'on
coure une parodie , que de voir tout Londres
s'affembler pour un combat de coas ,
ou pour une courfe de chevaux ; j'aime autant
voir un jeune homme , afficher une
femme en la fuivant partout , qu'un Efpa
gnol paffer toutes les nuits , la guittare à la
main , fous les fenêtres de fa maîtreffe , &
je préfere l'humeur docile des maris François
, à la noire jaloufie des Italiens . * Le
goût changeant de la Nation ne trouble en
Les Italiens fe francifent tous les jours fur ce
-point.
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
fien la tranquillité de l'Etat ; on ne voit
pas les partifans des culs de finges s'affembler
& recourir à l'autorité fuprême pour
demander le banniffement des cabriolets ;
chacun fe fait voiturer fuivant fon goût.
Le Philofophe préfére la défobligeante à la
diligence pour n'être pas dans la néceffité
de placer un ennuyeux à fes côtés : l'homme
à bonnes fortunes fait ufage du vis - àvis
, la voiture feule le caractériſe .
Pourquoi donc faire un crime à l'induftrie
des jolis riens qu'elle met au jour , s'il
fe trouve des gens de goût pour les payer ?
Eft - on en droit de trouver mauvais qu'un
homme fenfé faffe mettre fur fa voiture
un vernis de Martin , pendant qu'une fimple
peinture fuffiroit pour le voiturer auffi
commodément.
Je fuis convaincu , Monfieur , que l'Auteur
que je fronde , a été payé par les habitans
du Palais Royal , par le Suiffe ou la
Cafferiere des Tuilleries , pour tourner les
partifans du boulevard en ridicule , N'y at-
il pas de l'équité à laiffer jouir ceux qui
ont des maifons & des jardins fur cette
promenade , d'un avantage auffi inattendu?
cette même inconftance de la Nation
ne leur caufe-t- elle pas les plus vives allarmes,
parla certitude où ils font d'être délaiffés
avant peu, puifque la nouvelle place que
NOVEMBRE. 1755. 55
l'on fait aujourd'hui , affure au Cours un
regne plus brillant qu'aucun qu'il ait
déja eu ?
C'eft à tort que l'Auteur attaque le boulevard
fur fon irrégularité ; il s'enfuivroit
donc de-là qu'on ne devroit jamais quitter
les Tuilleries ; l'on voit cependant tous
les jours préférer une promenade champêtre
, qui doit tous fes agrémens à la feule
nature , aux jardins délicieux de Verſailles .
Je pourrois , Monfieur , entreprendre
Papologie des bourgeoifes du Marais , en
difant que l'Auteur les connoît mal , s'il
attribue le reproche qu'il leur fait de refter
jufqu'à la nuit fermée , à la vanité de ne
vouloir pas paroître s'en retourner à pied :
il n'eft pas du tout ridicule en province ,
d'aller à la promenade de cette maniere ,
& d'en revenir de même ; & ce n'eft pas
une néceffité que les habitans du Marais
fuivent les ufages , & fe modelent fur
Paris.
L'Auteur paroît avoir d'affez heureuſes
difpofitions pour être nommé controlleur
des modes & ufages , des habits & coëffures
tant d'hommes que de femmes , des voitures
grandes , petites , & de toute espece
tombereaux , & c. Les fonctions de cette
place ne font pas plus difficiles à remplir ,
que celle du Fâcheux de Moliere qui folli-
Ciij
34 MERCURE DE FRANCE.
citoit l'infpection de toutes les enfeignes ,
& le projet de fon nouveau dictionnaire ,
équivaut bien à celui de mettre toutes les
côtes du Royaume en ports de mer.
Je ne crains pas , Monfieur , que vous
refufiez d'inférer cette lettre dans votre
Mercure , c'eſt le moyen de vous diſculper
auprès des gens comme il faut , de faire
connoître la pureté de vos intentions , &
de vous attirer les remerciemens du public
élégant.
Quant à moi , dont la modeftie auroit
trop à fouffrir , fi mon nom étoit connu ,
je veux , en le taifant , m'éviter l'importunité
de la reconnoiffance générale.
J'ai l'honneur d'être , &c.
C. D.
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Résumé : LETTRE A L'AUTEUR DU MERCURE, Au sujet du projet d'un nouveau Dictionnaire plus utile que tous les autres, inseré dans le Mercure du mois de Juillet de cette année.
Une lettre critique un projet de nouveau dictionnaire présenté dans le Mercure de juillet. L'auteur de la lettre reproche à ce projet de critiquer les mœurs, goûts, usages et plaisirs de la Nation française, et d'entraver les amusements publics ainsi que la circulation des espèces, cruciale pour l'abondance dans un État. L'auteur de la lettre suggère que le critique pourrait être un élégant provincial installé à Paris pour adopter les manières parisiennes. Il reconnaît l'évolution des modes de vie au fil du temps, mais estime que les jeunes femmes doivent se consacrer à leurs loisirs et suivre les usages en vogue, tels que prendre des amants ou fréquenter les spectacles. Il considère que toute tentative de réformer ces habitudes est vaine, car elles sont solidement ancrées par l'usage. Il compare les goûts changeants des Français à la constance des Hollandais et trouve naturel que chaque nation ait ses propres divertissements. Il défend également l'industrie des 'jolis riens' et l'inconstance de la Nation, affirmant que cela ne perturbe pas la tranquillité de l'État. L'auteur accuse le critique d'avoir été rémunéré par les habitants du Palais Royal ou des Tuileries pour tourner en ridicule les partisans du boulevard. Il espère que sa lettre sera publiée dans le Mercure pour disculper l'auteur du projet et attirer les remerciements du public élégant, tout en restant anonyme pour éviter les importunités liées à la reconnaissance générale.
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12
p. 203-204
« Le Sieur LANGUIGNEUX, Fils, Marchand Tapissier, qui s'est fait annoncer dans les [...] »
Début :
Le Sieur LANGUIGNEUX, Fils, Marchand Tapissier, qui s'est fait annoncer dans les [...]
Mots clefs :
Marchand tapissier, Siège portatif, Inventeur, Vente, Promenade, Amélioration, Tabouret, Chasse, Acier
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Le Sieur LANGUIGNEUX, Fils, Marchand Tapissier, qui s'est fait annoncer dans les [...] »
Le Sieur LANGUIGNEUX , Fils , Marchand
Tapiffier , qui s'eft fait annoncer dans les Papiers
publics au mois de Mars dernier , avec Fermiffion,
pour un Siége portatif dont il eft le premier &
le feul Inventeur , & qu'il continue de vendre , lequel
fert dans les Parterres des Spectacles , fans
craindre les flux & reflux ; l'on ne perd point de fa
hauteur , vû que l'on jouit de plufieurs dégrés , &
au moyen d'une augmentation fimple il devient
commode pour la Promenade. Il a fimplifié fondit
Siége par la fuppreflion d'un Ecrou & par la
légéreré du Strapontin qui fe met dans la Poche &
s'adapte fur une Canne dans fon entier , de groffeur
ordinaire , imitant le Jai ; l'on peut auffi y
placer un parafol .
De plus , avec une nouvelle Permiſſion du 31
Juillet , il fait fçavoir qu'il vient d'imaginer un
nouveau Tabouret portatif, utile pour la Promenade
, la Campagne & autres Lieux , lequel fe
démonte en trois & fe renfermedans un Sac moins
gros que celui d'un Paraíol ; ceTabouret étant trèsléger
, donne la facilité de le porter dans la
Poche , fous le bras ou dans un Sac à Ouvrage ;
les Dames y trouveront une affife commode &
folide.
Il a encore trouvé le moyen de placer un Siége
fur un Fufil , fans l'endommager , ce qui devient
très -utile pour les Perfonnes qui vont à la Chaffe .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera desdits Siéges propres à tous Fufils.
Il vend auffi un Siége en Acier très -folide for--
mant un triangle , qui fe renferme tout entier
dans une Canne, dont le poids eft très- léger les
prix font à la portée de tout le monde , & l'on
trouvera à choifir.
:
Ildemeurechezfon Père , Marchand Tapiffier , rue
de la Harpe , vis à- vis celle des Mathurins , àla
VILLE DE ROME ; qui fait , vend , loue , troque ,
achete & tient Magafin de toutes fortes de Meubles
tant neufs que de rencontre : le tout à juſte prix.
A PARIS.
Tapiffier , qui s'eft fait annoncer dans les Papiers
publics au mois de Mars dernier , avec Fermiffion,
pour un Siége portatif dont il eft le premier &
le feul Inventeur , & qu'il continue de vendre , lequel
fert dans les Parterres des Spectacles , fans
craindre les flux & reflux ; l'on ne perd point de fa
hauteur , vû que l'on jouit de plufieurs dégrés , &
au moyen d'une augmentation fimple il devient
commode pour la Promenade. Il a fimplifié fondit
Siége par la fuppreflion d'un Ecrou & par la
légéreré du Strapontin qui fe met dans la Poche &
s'adapte fur une Canne dans fon entier , de groffeur
ordinaire , imitant le Jai ; l'on peut auffi y
placer un parafol .
De plus , avec une nouvelle Permiſſion du 31
Juillet , il fait fçavoir qu'il vient d'imaginer un
nouveau Tabouret portatif, utile pour la Promenade
, la Campagne & autres Lieux , lequel fe
démonte en trois & fe renfermedans un Sac moins
gros que celui d'un Paraíol ; ceTabouret étant trèsléger
, donne la facilité de le porter dans la
Poche , fous le bras ou dans un Sac à Ouvrage ;
les Dames y trouveront une affife commode &
folide.
Il a encore trouvé le moyen de placer un Siége
fur un Fufil , fans l'endommager , ce qui devient
très -utile pour les Perfonnes qui vont à la Chaffe .
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
On trouvera desdits Siéges propres à tous Fufils.
Il vend auffi un Siége en Acier très -folide for--
mant un triangle , qui fe renferme tout entier
dans une Canne, dont le poids eft très- léger les
prix font à la portée de tout le monde , & l'on
trouvera à choifir.
:
Ildemeurechezfon Père , Marchand Tapiffier , rue
de la Harpe , vis à- vis celle des Mathurins , àla
VILLE DE ROME ; qui fait , vend , loue , troque ,
achete & tient Magafin de toutes fortes de Meubles
tant neufs que de rencontre : le tout à juſte prix.
A PARIS.
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Résumé : « Le Sieur LANGUIGNEUX, Fils, Marchand Tapissier, qui s'est fait annoncer dans les [...] »
Le document décrit les inventions et activités commerciales du Sieur LANGUIGNEUX, Fils, Marchand Tapissier. En mars, il a présenté un siège portatif adapté aux parterres des spectacles, résistant aux mouvements de la foule. Ce siège offre plusieurs niveaux de hauteur et peut être utilisé pour la promenade. Il est simplifié par la suppression d'un écrou et la légèreté du strapontin, qui se range dans une poche et s'adapte sur une canne. Le 31 juillet, LANGUIGNEUX a obtenu une nouvelle permission pour un tabouret portatif démontable en trois parties, se rangeant dans un sac plus petit qu'un parapluie. Ce tabouret est léger et pratique pour les dames, pouvant être porté dans une poche, sous le bras ou dans un sac à ouvrage. Il a également inventé un siège adaptable sur un fusil sans l'endommager, utile pour les chasseurs. De plus, il vend un siège en acier solide formant un triangle, se rangeant dans une canne légère. Les prix de ces sièges sont accessibles à tous. LANGUIGNEUX réside chez son père, également Marchand Tapissier, rue de la Harpe, vis-à-vis de celle des Mathurins, à Rome. Il achète, vend, loue et troque divers meubles, neufs ou d'occasion, à des prix justes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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