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Liste
3201
p. 94-97
OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
Début :
L'Auteur du Discours Académique qui a remporté le Prix à l'Académie de [...]
Mots clefs :
Auteur, Discours académique, Lecteurs, Discours, Observations, Académie des sciences et belles-lettres de Dijon
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
OBSERVATIONS
La
Sur le Difcours qui a été couronné à Dijon.
' Auteur du Difcours Académique qui
a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon , eft invité par des perfonnes qui
prennent intérêt au bon & au vrai qui y
régnent , à publier ce Traité plus ample ,
qu'il avoit projetté & depuis fuprimé.
On efpére que le Lecteur y trouveroit
des éclairciffemens & des modifications à
plufieurs propofitions générales , fufceptibles
d'exceptions & de reftrictions,
Tout cela ne pouvoit entrer dans un Difcours
Académique , limité à un court efpace.
Cette forte de ſtyle non plus n'admet
peut-être pas de pareils détails , & ce
feroit d'ailleurs paroître le défier trop
lumiéres & de l'équité de fes Juges.
des
C'est ce que des perfonnes bien intentionées
ont voulu faire entendre à certains
Lecteurs hériffés de difficultés & peut
. JUIN. 1751.
95
être de mauvaiſe humeur de voir le luxe
trop vivement attaqué . Ils fe font récriés
fur ce que l'Auteur femble , difent- ils
préférer la fituation où étoit l'Europe
avant le renouvellement des fciences ,
état pire que l'ignorance par le faux fçavoir
ou le jargon fcholaftique qui étoit en
régne.
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la
rufticité à la politeffe , & qu'il fait main
baffe fur tous les Sçavans & les Artiftes.
Il auroit du , difent- ils , encore marquer
le point d'où il part pour défigner l'époque
de la décadence , & en remontant à
cette premiere époque , faire comparaiſon
des moeurs de ce tems là avec les nôtres.
Sans cela nous ne voyons point jufqu'où
il-faudroit remonter , à moins que ce ne
foit au tems des Apôtres.
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fçait qu'il doit
être interdit dans les petits Etats , mais que
le cas d'un Royaume tel que
la France
par exemple , eft tout different. Les raifons
en font connues .
Enfin voici ce qu'on objecte . Quelle
conclufion pratique peut -on tirer de la
Théfe que l'Auteur foutient ? Quand on
lui accorderoit tout ce qu'il avance fur
le préjudice du trop grand nombre de
96 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & principalement de Poëtes ;
Peintres & Muficiens , comme au contraire
fur le trop petit nombre de Laboureurs .
C'eft , dis-je , ce qu'on lui accordera fans
peine. Mais quel ufage en tirera -t'on ?
Comment remédier à ce défordre , tant
du côté des Princes que de celui des Particuliers
Ceux là peuvent -ils gêner la liberté
de leurs fujets par rapport aux Profeffions
aufquelles ils fe deftinent? Et quant
aux luxe , les loix fomptuaires qu'ils peuvent
faire n'y remédient jamais à fonds ;
l'Auteur n'ignore pas tout ce qu'il y auroit
à dire là deffus .
Mais ce qui touche de plus près la généralité
des Lecteurs , c'eft de fçavoir
quel parti ils en peuvent tirer eux -mêmes
en qualité de fimples Particuliers , & c'est
en effet le point important , puifque fi l'on
pouvoit venir à bout de faire concourir
volontairement chaque individu particulier
à ce qu'éxige le bien public , ce concours
unanime feroit un total plus complet,
& fans comparaifon plus folide , que tous
les réglemens imaginables que pourroient
faire les Puiffances.
Voila une vafte carriére ouverte au talent
de l'Auteur , & puifque la preffe roule
& roulera vraisemblablement ( quoi qu'il
en puiffe dire ) & toujours plus au fervice
du
JUIN.
1751.
$7
du frivole & de pis encore qu'à celui de
la vérité , n'eſt- il pas jufte que chacun qui
a de
meilleures vûes & le
talent requis ,
concoure de fa part à y mettre tout le contrepoids
dont il eſt capable ?
Il eſt
d'ailleurs des cas où l'on eft plus
comptable au Public d'un fecond écrit
qu'on ne l'étoit du
premier. Il n'y a pas
beaucoup de
Lecteurs à qui l'on puifle ap
pliquer ce Proverbe. A bon entendeur demi
mot On ne
fçauroit mettre dans un trop
grand jour des vérités qui heurtent autant
de front le goût général , & il
importe d'ôter
toute prife à la chicane.
Il eft aufli bien des
Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un ftyle tour uni
que fous cet habit de
cérémonie
qu'éxigent
des
Difcours
Académiques , &
l'Auteur ,
qui paroît
dédaigner toute vaine parure, le
préférera fans doute , libéré qu'il ſera
là d'une forme
toujours
génante .
par
P. S. On apprend qu'un
Académicien
d'une des bonnes Villes de France , prépare
un Difcours en réfutation de celui
de
l'Auteur. Il y fera fans doute entrer un
Article contre la
fuppreffion totale de
l'Imprimerie , que bien des gens ont trouvé
extrémement outré,
La
Sur le Difcours qui a été couronné à Dijon.
' Auteur du Difcours Académique qui
a remporté le Prix à l'Académie de
Dijon , eft invité par des perfonnes qui
prennent intérêt au bon & au vrai qui y
régnent , à publier ce Traité plus ample ,
qu'il avoit projetté & depuis fuprimé.
On efpére que le Lecteur y trouveroit
des éclairciffemens & des modifications à
plufieurs propofitions générales , fufceptibles
d'exceptions & de reftrictions,
Tout cela ne pouvoit entrer dans un Difcours
Académique , limité à un court efpace.
Cette forte de ſtyle non plus n'admet
peut-être pas de pareils détails , & ce
feroit d'ailleurs paroître le défier trop
lumiéres & de l'équité de fes Juges.
des
C'est ce que des perfonnes bien intentionées
ont voulu faire entendre à certains
Lecteurs hériffés de difficultés & peut
. JUIN. 1751.
95
être de mauvaiſe humeur de voir le luxe
trop vivement attaqué . Ils fe font récriés
fur ce que l'Auteur femble , difent- ils
préférer la fituation où étoit l'Europe
avant le renouvellement des fciences ,
état pire que l'ignorance par le faux fçavoir
ou le jargon fcholaftique qui étoit en
régne.
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la
rufticité à la politeffe , & qu'il fait main
baffe fur tous les Sçavans & les Artiftes.
Il auroit du , difent- ils , encore marquer
le point d'où il part pour défigner l'époque
de la décadence , & en remontant à
cette premiere époque , faire comparaiſon
des moeurs de ce tems là avec les nôtres.
Sans cela nous ne voyons point jufqu'où
il-faudroit remonter , à moins que ce ne
foit au tems des Apôtres.
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fçait qu'il doit
être interdit dans les petits Etats , mais que
le cas d'un Royaume tel que
la France
par exemple , eft tout different. Les raifons
en font connues .
Enfin voici ce qu'on objecte . Quelle
conclufion pratique peut -on tirer de la
Théfe que l'Auteur foutient ? Quand on
lui accorderoit tout ce qu'il avance fur
le préjudice du trop grand nombre de
96 MERCURE DE FRANCE.
Sçavans & principalement de Poëtes ;
Peintres & Muficiens , comme au contraire
fur le trop petit nombre de Laboureurs .
C'eft , dis-je , ce qu'on lui accordera fans
peine. Mais quel ufage en tirera -t'on ?
Comment remédier à ce défordre , tant
du côté des Princes que de celui des Particuliers
Ceux là peuvent -ils gêner la liberté
de leurs fujets par rapport aux Profeffions
aufquelles ils fe deftinent? Et quant
aux luxe , les loix fomptuaires qu'ils peuvent
faire n'y remédient jamais à fonds ;
l'Auteur n'ignore pas tout ce qu'il y auroit
à dire là deffus .
Mais ce qui touche de plus près la généralité
des Lecteurs , c'eft de fçavoir
quel parti ils en peuvent tirer eux -mêmes
en qualité de fimples Particuliers , & c'est
en effet le point important , puifque fi l'on
pouvoit venir à bout de faire concourir
volontairement chaque individu particulier
à ce qu'éxige le bien public , ce concours
unanime feroit un total plus complet,
& fans comparaifon plus folide , que tous
les réglemens imaginables que pourroient
faire les Puiffances.
Voila une vafte carriére ouverte au talent
de l'Auteur , & puifque la preffe roule
& roulera vraisemblablement ( quoi qu'il
en puiffe dire ) & toujours plus au fervice
du
JUIN.
1751.
$7
du frivole & de pis encore qu'à celui de
la vérité , n'eſt- il pas jufte que chacun qui
a de
meilleures vûes & le
talent requis ,
concoure de fa part à y mettre tout le contrepoids
dont il eſt capable ?
Il eſt
d'ailleurs des cas où l'on eft plus
comptable au Public d'un fecond écrit
qu'on ne l'étoit du
premier. Il n'y a pas
beaucoup de
Lecteurs à qui l'on puifle ap
pliquer ce Proverbe. A bon entendeur demi
mot On ne
fçauroit mettre dans un trop
grand jour des vérités qui heurtent autant
de front le goût général , & il
importe d'ôter
toute prife à la chicane.
Il eft aufli bien des
Lecteurs qui les
goûteront mieux dans un ftyle tour uni
que fous cet habit de
cérémonie
qu'éxigent
des
Difcours
Académiques , &
l'Auteur ,
qui paroît
dédaigner toute vaine parure, le
préférera fans doute , libéré qu'il ſera
là d'une forme
toujours
génante .
par
P. S. On apprend qu'un
Académicien
d'une des bonnes Villes de France , prépare
un Difcours en réfutation de celui
de
l'Auteur. Il y fera fans doute entrer un
Article contre la
fuppreffion totale de
l'Imprimerie , que bien des gens ont trouvé
extrémement outré,
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Résumé : OBSERVATIONS Sur le Discours qui a été couronné à Dijon.
Le texte traite d'un discours académique récompensé à l'Académie de Dijon, dont l'auteur est encouragé à développer un traité plus approfondi. Ce traité vise à clarifier et à modifier certaines propositions générales du discours initial, contraintes par le format académique. Plusieurs critiques ont été formulées par des lecteurs. Ils reprochent notamment à l'auteur son attaque contre le luxe et sa prétendue préférence pour la rusticité et l'ignorance antérieures au développement des sciences. Les critiques soulignent également l'absence de comparaison entre les mœurs anciennes et actuelles ainsi que l'absence de solutions concrètes aux problèmes abordés. Une objection spécifique concerne l'interdiction du luxe dans les petits États comparée aux grands royaumes comme la France. Le texte aborde également l'influence de la presse, qui tend à privilégier le frivole au détriment de la vérité, et met en avant la nécessité pour chaque individu de contribuer au bien public. Par ailleurs, un académicien prépare une réfutation du discours, incluant un article contre la suppression totale de l'imprimerie, jugée excessive par certains.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3202
p. 98-102
REPONSE Aux Observations précédentes.
Début :
Je dois, Monsieur, des remercîmens à ceux qui vous ont fait passer les observations [...]
Mots clefs :
Auteur, Censeurs, Mots, Ignorance, Moeurs, Question, Vertu, Faux savoir
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texteReconnaissance textuelle : REPONSE Aux Observations précédentes.
REPONSE
Aux Obfervations précédentes.
E dois , Monfieur , des remercîmens à
,
Jceux vous ont its oblet
ceux qui vous ont fait paffer les obfer.
vations que vous avez la bonté de me
communiquer , & je tâcherai d'en faire
mon profit ; je vous avouerai pourtant que
je trouve mes Cenfeurs un peu févéres fur
ma Logique , & je foupçonne qu'ils fe
feroient montrés moins fcrupuleux , fi j'a
vois été de leur avis. Il me femble , au
moins que s'ils avoient eux- mêmes un peu
de cette exactitude rigoureufe qu'ils éxi
gent de moi , je n'aurois aucun befoin des
éclairciffemens que je leur vais demander.
L'Auteur femble , difent- ils , préférer la
fituation où étoit l'Europe avant le renouvel
lement des fciences. Etat pire que l'ignorance
par le faux fçavoir , ou le jargon qui étoit
en régne. L'Auteur de cette obfervation
femble me faire dire que le faux fçavoir ,
ou le jargon ſcholaſtique foit préférable
la Science , & c'eft moi- meme qui ai dit
qu'il étoit pire que l'ignorance ; mais
qu'entend- il par ce mot de fituation ? L'ap
plique-t- il aux lumiéres ou aux moeurs , ou
s'il confond ces chofes que j'ai tant pris
de peine à diftinguer ? Au refte , comme
JUIN. 99 1751.
c'eft ici le fond de la queftion , j'avoüe
qu'il est très mal adroit à moi de n'avoir
fait que fembler prendre parti là- deflus,
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la ruf
ticité à la politeffe. Il eft vrai que l'Auteur
préfére la rufticité à l'orgueilleufe & fauffe
politeffe de notre fiécle , & il en a dit la
railon. Et qu'il fait main baffe fur tous les
Sçavans & les Artistes. Soit , puifqu'on le
veut ainfi je confens de fupprimer
toutes les diftinctions que j'y avois
miles.
>
Il auroit du , difent- ils encore , marquer
le point d'où il part , pour défigner l'époque de
la décadence. J'ai fait plus ; j'ai rendu ma
propofition générale J'ai afligné ce premier
dégré de la décadence des moeurs
au premier moment de la culture des
Lettres dans tous les pays du monde , &
j'ai trouvé le progrès de ces deux chofes
toujours en proportion . Et en remontant
à cette premiere époque , faire comparaifon
des moeurs de ce tems-là avec les nôtres.
C'est ce que j'aurois fait encore plus au
long dans un volume in- quarto.
Sans cela , nous ne voyons point jusqu'où
ilfaudroit remonter , à moins que ce ne foit
au tems des Apôtres. Je ne vois pas , moi ,
l'inconvénient qu'il y auroit à cela , fi le
fait étoit vrai . Mais je demande juftice
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
au Cenfeur : Voudroit- il que j'eufſe dit
que le tems de la plus profonde ignorance
étoit celui des Apôtres ?
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être
interdit dans les petits Etais , mais que le
cas d'un Royaume , tel que la France par exemple
, eft tout different. Les raifons en font
connues. N'ai - je pas ici encore quelque fujet
de me plaindre ? Ces raifons font celles
aufquelles j'ai tâché de répondre . Bien
ou mal , j'ai répondu . Or on ne sçauroit
guéres donner à un Auteur une plus grande
marque de mépris qu'en ne lui répliquant
que par les mêmes argumens qu'il
a réfutés. Mais faut- il leur indiquer la
difficulté qu'ils ont à réfoudre ? Là voici .
Que deviendera la vertu , quand il faudra
s'enrichir à quelque prix que ce foit * ? Voila
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur
demande encore.
Quant aux deux obfervations fuivantes ,
dont la premiere commence par ces mots :
Enfin voici ce qu'on objecte , & l'autre par
ceux- ci , mais ce qui touche de plus près ;
je fupplie le Lecteur de m'épargner la peine
de les tranfcrire. L'Académie m'avoit
demandé fi le rétabliffement des Sciences
& des Arts avoit contribué à épurer les
→ Difc. p. 38.
JUI N. 1751 ror
hours. Telle étoit la queftion que j'avois
à réfoudre cependant voici qu'on me
fait un crime de n'en avoir pas réfolu une
autre . Certainement cette critique est tout
au moins fort finguliere . Cependant j'ai
prefque à demander pardon au Lecteur
de l'avoir prévûe , car c'eft ce qu'il pour
roit croire en lifant les cinq ou fix derniéres
pages de mon difcours .
"
ร
Au refte , fi mes Cenfeurs s'obftinent à
defirer encore des conclufions pratiques
je leur en promets de très clairement:
énoncées dans ma premiere réponfe .
Sur l'inutilité des Loix fomptuaires
pour déraciner le luxe une fois établi , on
dit que l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à'
dire la deffus. Vraiment non . Je n'ignoret
pas que quand un homme eft mort , il ne
faut point appeller de Médecins .
On ne sçauroit mettre dans un trop grand'
jour des vérités qui heurteni autant de front
le goût général , & il importe d'ôter toute
prife à la chicane. Je ne fuis pas tout à fait
de cet avis , & je crois qu'il faut laiffer
des offelets aux enfans .
Il eft auffi bien des Lecteurs qui les goûteront
mieux dans unftyle tout uni , que fous cet™
habit de cérémonie qu'exigent les Difcours
Académiques. Je fuis fort du goût de ces
Lecteurs là . Voici donc un point dans les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE:
quel je puis me conformer au fentiment
de mes Cenfeurs , comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel eft adverfaire dont on
me menace dans le Poftfcriptum. Tel qu'il
puiffe être , je ne fçaurois me réfoudre
à répondre à un ouvrage , avant que de
F'avoir lû , ni à me tenir pour battu , avant
que d'avoir été attaqué.
Au furplus , foit que je réponde aux
critiques qui me font annoncées foit
que je me contente de publier l'ouvrage
augmenté qu'on me demande , j'avertis
mes Cenfeurs qu'ils pourroient bien n'y
pas trouver les modifications qu'ils efperent.
Je prévois que quand il fera queftion
de me défendre , je fuivrai fans fcru
pule toutes les conféquences de mes principes.
Je fçais d'avance avec quels grands mots
on m'attaquera. Lumieres , connoiffances ,
loix , morale , raifon , bienfeance , égards,
douceur , aménité, politeſſe , éducation , &c.
A tout cela je ne répondrai que par deux
autres mots , qui fonnent encore plus fort à
mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrirai -je fans
ceffe ; vérité , vertu ! fi quelqu'un n'apperçoit
là que des mots , je n'ai plus rien
à lui dire.
Aux Obfervations précédentes.
E dois , Monfieur , des remercîmens à
,
Jceux vous ont its oblet
ceux qui vous ont fait paffer les obfer.
vations que vous avez la bonté de me
communiquer , & je tâcherai d'en faire
mon profit ; je vous avouerai pourtant que
je trouve mes Cenfeurs un peu févéres fur
ma Logique , & je foupçonne qu'ils fe
feroient montrés moins fcrupuleux , fi j'a
vois été de leur avis. Il me femble , au
moins que s'ils avoient eux- mêmes un peu
de cette exactitude rigoureufe qu'ils éxi
gent de moi , je n'aurois aucun befoin des
éclairciffemens que je leur vais demander.
L'Auteur femble , difent- ils , préférer la
fituation où étoit l'Europe avant le renouvel
lement des fciences. Etat pire que l'ignorance
par le faux fçavoir , ou le jargon qui étoit
en régne. L'Auteur de cette obfervation
femble me faire dire que le faux fçavoir ,
ou le jargon ſcholaſtique foit préférable
la Science , & c'eft moi- meme qui ai dit
qu'il étoit pire que l'ignorance ; mais
qu'entend- il par ce mot de fituation ? L'ap
plique-t- il aux lumiéres ou aux moeurs , ou
s'il confond ces chofes que j'ai tant pris
de peine à diftinguer ? Au refte , comme
JUIN. 99 1751.
c'eft ici le fond de la queftion , j'avoüe
qu'il est très mal adroit à moi de n'avoir
fait que fembler prendre parti là- deflus,
Ils ajoutent que l'Auteur préfére la ruf
ticité à la politeffe. Il eft vrai que l'Auteur
préfére la rufticité à l'orgueilleufe & fauffe
politeffe de notre fiécle , & il en a dit la
railon. Et qu'il fait main baffe fur tous les
Sçavans & les Artistes. Soit , puifqu'on le
veut ainfi je confens de fupprimer
toutes les diftinctions que j'y avois
miles.
>
Il auroit du , difent- ils encore , marquer
le point d'où il part , pour défigner l'époque de
la décadence. J'ai fait plus ; j'ai rendu ma
propofition générale J'ai afligné ce premier
dégré de la décadence des moeurs
au premier moment de la culture des
Lettres dans tous les pays du monde , &
j'ai trouvé le progrès de ces deux chofes
toujours en proportion . Et en remontant
à cette premiere époque , faire comparaifon
des moeurs de ce tems-là avec les nôtres.
C'est ce que j'aurois fait encore plus au
long dans un volume in- quarto.
Sans cela , nous ne voyons point jusqu'où
ilfaudroit remonter , à moins que ce ne foit
au tems des Apôtres. Je ne vois pas , moi ,
l'inconvénient qu'il y auroit à cela , fi le
fait étoit vrai . Mais je demande juftice
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
au Cenfeur : Voudroit- il que j'eufſe dit
que le tems de la plus profonde ignorance
étoit celui des Apôtres ?
Ils difent de plus , par rapport au luxe ,
qu'en bonne politique on fait qu'il doit être
interdit dans les petits Etais , mais que le
cas d'un Royaume , tel que la France par exemple
, eft tout different. Les raifons en font
connues. N'ai - je pas ici encore quelque fujet
de me plaindre ? Ces raifons font celles
aufquelles j'ai tâché de répondre . Bien
ou mal , j'ai répondu . Or on ne sçauroit
guéres donner à un Auteur une plus grande
marque de mépris qu'en ne lui répliquant
que par les mêmes argumens qu'il
a réfutés. Mais faut- il leur indiquer la
difficulté qu'ils ont à réfoudre ? Là voici .
Que deviendera la vertu , quand il faudra
s'enrichir à quelque prix que ce foit * ? Voila
ce que je leur ai demandé, & ce que je leur
demande encore.
Quant aux deux obfervations fuivantes ,
dont la premiere commence par ces mots :
Enfin voici ce qu'on objecte , & l'autre par
ceux- ci , mais ce qui touche de plus près ;
je fupplie le Lecteur de m'épargner la peine
de les tranfcrire. L'Académie m'avoit
demandé fi le rétabliffement des Sciences
& des Arts avoit contribué à épurer les
→ Difc. p. 38.
JUI N. 1751 ror
hours. Telle étoit la queftion que j'avois
à réfoudre cependant voici qu'on me
fait un crime de n'en avoir pas réfolu une
autre . Certainement cette critique est tout
au moins fort finguliere . Cependant j'ai
prefque à demander pardon au Lecteur
de l'avoir prévûe , car c'eft ce qu'il pour
roit croire en lifant les cinq ou fix derniéres
pages de mon difcours .
"
ร
Au refte , fi mes Cenfeurs s'obftinent à
defirer encore des conclufions pratiques
je leur en promets de très clairement:
énoncées dans ma premiere réponfe .
Sur l'inutilité des Loix fomptuaires
pour déraciner le luxe une fois établi , on
dit que l'Auteur n'ignore pas ce qu'il y a à'
dire la deffus. Vraiment non . Je n'ignoret
pas que quand un homme eft mort , il ne
faut point appeller de Médecins .
On ne sçauroit mettre dans un trop grand'
jour des vérités qui heurteni autant de front
le goût général , & il importe d'ôter toute
prife à la chicane. Je ne fuis pas tout à fait
de cet avis , & je crois qu'il faut laiffer
des offelets aux enfans .
Il eft auffi bien des Lecteurs qui les goûteront
mieux dans unftyle tout uni , que fous cet™
habit de cérémonie qu'exigent les Difcours
Académiques. Je fuis fort du goût de ces
Lecteurs là . Voici donc un point dans les
E iij.
102 MERCURE DE FRANCE:
quel je puis me conformer au fentiment
de mes Cenfeurs , comme je fais dès aujourd'hui.
J'ignore quel eft adverfaire dont on
me menace dans le Poftfcriptum. Tel qu'il
puiffe être , je ne fçaurois me réfoudre
à répondre à un ouvrage , avant que de
F'avoir lû , ni à me tenir pour battu , avant
que d'avoir été attaqué.
Au furplus , foit que je réponde aux
critiques qui me font annoncées foit
que je me contente de publier l'ouvrage
augmenté qu'on me demande , j'avertis
mes Cenfeurs qu'ils pourroient bien n'y
pas trouver les modifications qu'ils efperent.
Je prévois que quand il fera queftion
de me défendre , je fuivrai fans fcru
pule toutes les conféquences de mes principes.
Je fçais d'avance avec quels grands mots
on m'attaquera. Lumieres , connoiffances ,
loix , morale , raifon , bienfeance , égards,
douceur , aménité, politeſſe , éducation , &c.
A tout cela je ne répondrai que par deux
autres mots , qui fonnent encore plus fort à
mon oreille. Vertu , vérité ! m'écrirai -je fans
ceffe ; vérité , vertu ! fi quelqu'un n'apperçoit
là que des mots , je n'ai plus rien
à lui dire.
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Résumé : REPONSE Aux Observations précédentes.
L'auteur exprime sa gratitude pour les observations reçues tout en reconnaissant la sévérité des critiques. Il réfute l'accusation de préférer une époque antérieure au renouvellement des sciences, affirmant que le faux savoir est plus nuisible que l'ignorance. Il note que ses critiques confondent souvent les lumières et les mœurs. L'auteur privilégie la rusticité à une fausse politesse et se défend contre les accusations de partialité. Il situe le début de la décadence des mœurs au moment de la culture des lettres et compare les mœurs anciennes aux modernes. Concernant le luxe, il critique l'absence de réponse à ses arguments et pose la question de la vertu face à l'enrichissement. Il refuse de répondre à des critiques sans avoir lu l'ouvrage et annonce qu'il suivra les conséquences de ses principes dans sa défense. Il oppose les valeurs de vertu et de vérité aux critiques qui utilisent des termes comme lumière, raison et politesse. Le texte explore les valeurs morales et sociales. L'auteur oppose des qualités telles que la bienveillance, les égards, la douceur, l'aménité, la politesse et l'éducation à la vertu et à la vérité, qu'il juge plus fondamentales. Il affirme que si quelqu'un ne reconnaît pas l'importance de la vertu et de la vérité, il n'a plus rien à ajouter. Le message central met en avant la primauté de la vertu et de la vérité par rapport à d'autres qualités sociales.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3203
p. 174-178
LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
Début :
Vous êtes bien aise, Monsieur, vous le Panégyriste & l'ami des Arts, de la tentative de [...]
Mots clefs :
Mode, Dominante, Charles-Henri de Blainville, Tonique, Gamme, Octave, Harmonie, Modes, Quarte, Raisons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
LETTRE
De M. Rouffeau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de
Mufique , inventé par M. Blainville, A
Paris , ce 30 Mai , au fortir du Concert.
V
Ous êtes bien aife , Monfieur , vous le Pané
gyrifte & l'ami des Arts , de la tentative de
M. Blainville pour l'introduction d'un nouveau
JUI N. 17517 175
Mode dans notre Mufique. Pour moi , comme mon
fentiment là-deffus ne fait rien à l'affaire , je pafle
immédiatement au jugement que vous me demandez
fur la découverte même.
Autant que j'ai pû faifir les idées de M. Blainville
durant la rapidité de l'exécution du morceau
que nous venons d'entendre , je trouve que le Mode
qu'il nous propofe n'a que deux cordes principales,
au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes
ufités ; l'une de ces deux cordes eft la tonique ,
l'autre eft la quarte au -deffus de cette tonique , &
cette quarte s'appellera , fi l'on veut , Dominante.
L'Auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raifons
pour préférer ici la quarte à la quinte , & cel .
le de toues ces raifons qui fe préfente la premiere ,
en parcourant fa Gamme , eft le danger de tomber
dans les fauffes relations.
Cette Gamme eft ordonnée de la maniere fuivante
; il monte d'abord d'un femi- ton majeur de
la tonique fur la feconde note , puis d'un ton fur
la troifiéme , & montant encore d'un ton , il arrive à
fa Dominante , fur laquelle il établit le repos , ou ,
s'il m'eft permis de parler ainfi , l'hémiftiche du
Mode. Puis recommençant la marche un ton audeffus
de la Dominante , il monte enfuite d'un femi-
ton majeur , d'un ton , & encore d'un ton ,
l'octave eft parcourue felon cet ordre de notes ;
mi , fa, fol , la : fi , ut , re , mi. Il redefcend de
même fans aucune altération ,
&
Si vous procedez diatoniquement , foit en montant
, foit en defcendant de la Dominante d'un
mode mineur à l'octave de cette Dominante , fans
diefes ni bémols accidentels , vous aurez préciſément
la Gamme de M. Blainville . Par où l'on voit,
1°. que fa marche diatonique eft directement oppofée
à la nôtre , où partant de la tonique , on doit
Hij
176 MERCURE DEFRANCE.
monter d'un ton ou defcendre d'un femi ton. 2°.
Qu'il a fallu fubftituer une autre harmonie à l'ac
cord fenfible ufité dans nos Modes , & qui fe trouve
exclus du fien 3 , Trouver pour cette nouvelle
Gamme des accompagnemens differens de ceux
qu'on employe dans la régle de l'octave . 4° . Et
par conféquent d'autres progreffions de baffe fondamentale
que celles qui font admiſes.
La Gamme de fon Mode eft précisément ſemblable
au diagramme des Grecs , car fi l'on commence
par la corde Hypate , en montant , ou par la
note en defcendant , à parcourir diatoniquement
deux tetracordes disjoints , on aura préciſement la
nouvelle Gamme ; c'est notre ancien Mode Plagal
qui fubfifte encore dans le plein chant ;
c'eft proprement
un Mode mineur , dont le diapazon fe
prendroit , non d'une tonique à ſon octave en
paffant par la Dominante , mais d'une Dominante
à fon octave en paffant par la tonique ; & en effet
la tierce majeure que l'Auteur eft obligé de donner
à fa finale , jointe à la maniere d'y defcendre
par un femi ton , donne à cette tonique tout àfait
l'air d'une Dominante . Ainfi fi l'on pouvoit
de ce côté là difputer à M. Blainville le mérite de
l'invention , on ne pourroit du moins lui difputer
celui d'avoir ofé braver en quelque chofe la bonne
opinion que notre fiecle a de foi même ,& ſon mépris
pour tous les autres âges en matiére de fcience
& de goûr.
Mais ce qui paroît appartenir incontestablement
à M Blainville , c'eſt l'harmonie qu'il affecte à un
Mode inftitué , dans des tems où nous avons tout
lieu de croire qu'on ne connoiffoit point l'harmo
nie , dans le fens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot Perfonne ne lui difputera ni la ſcience qui
lui a fuggeré de nouvelles progreffions fondamenJUI
N.
177
1751 .
tales,ni l'art avec lequel il les a fçû mettre en oeuvre
pour ménager nos oreilles bien plus délicates fur
les chofes nouvelles , que fur les mauvaiſes chofes,
Dès qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir
pas trouvé ce qu'il nous propofe , on lui reprochera
de l'avoir trouvé . On conviendra que fa
découverte eft bonne , s'il veut avouer qu'elle n'eft
pas de lui : s'il prouve qu'elle eft de lui , on lui
foutiendra qu'elle eft mauvaiſe , & il ne fera pas le
premier contre lequel les Artiftes auront argumen
té de la forte. On lui demandera fur quel fondement
il prétend déroger aux loix établies & en- introduire
d'autres de fon autorité. On lui reprochera
de vouloir ramener à l'arbitraire les régles
d'une fcience qu'on a tant fait d'efforts pour réduire
en principes ; d'enfreindre dans fes progref
fions la liaifon harmonique qui eft la loi la
plus générale & l'épreuve la plus fûre de toute
bonne harmonie On lui demandera ce qu'il prétend
fubftituer à l'accord fenfible dont fon Mode
n'eft nullement fufceptible , pour annoncer les
changemens de ton. Enfin on voudra fçavoir encore
pourquoi dans l'effai qu'il a donné au Public,
il a tellement entremêlé fon Mode avec les deux
autres , qu'il n'y a qu'un très- petit nombre de connoiffeurs
, dont l'oreille exercée & attentive ait
démêlé ce qui appartenoit en propre à fon nouveau
lyftême .
Ses réponſes , je crois les prévoir à une près.
Il trouvera aisément en fa faveur des analogies , du
moins auffi bonnes que celles dont nous avons la
bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur
n'aura pas de meilleurs fondemens que le
fien. Il nous foutiendra que l'oreille eft notre premier
Maître d'harmonie , & que pourvû que celuilà
foit content , la raifon doit fe borner à chercher
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourquoi il l'eft, & non à lui prouver qu'il a tort de
l'être.Qu'il ne cherche , ni à introduire dans les cho
fes l'arbitraire qui n'y eft point, ni à diffimuler celui
qu'il y trouve . Or cet arbitraire eft fi conftant ,
que même dans la régle de l'octave , il y a une
faute contre les régies ; remarque qui ne fera pas ,.
fi l'on veut , de M. Blainville , mais que je prends
fur mon compte . Il dira encore que cette liaiſon '
harmonique qu'on lui objecte , n'eft rien moins
qu'indifpenfable dans l'harmonie , & ne fera pas
embarraffé de le prouver. Il s'excufera d'avoir entremêlé
les trois Modes , fur ce que nous fommes
fans ceffe dans le même cas avec les deux nôtres ,'
fans compter que par ce mêlange adroit , il aura
eu le plaifir , diroit Montagne , de faire donner à
nos Modes des nazardes fur le nez du fien . Mais
quoiqu'il faffe , il faudra toujours qu'il ait tort , par
deux raifons fans réplique , l'une , qu'il eft inventeur
, l'autre, qu'il a affaire à des Muficiens .
Je fuis , & c.
De M. Rouffeau de Genève , à M. l'Abbé
Raynal , au fujet du nouveau Mode de
Mufique , inventé par M. Blainville, A
Paris , ce 30 Mai , au fortir du Concert.
V
Ous êtes bien aife , Monfieur , vous le Pané
gyrifte & l'ami des Arts , de la tentative de
M. Blainville pour l'introduction d'un nouveau
JUI N. 17517 175
Mode dans notre Mufique. Pour moi , comme mon
fentiment là-deffus ne fait rien à l'affaire , je pafle
immédiatement au jugement que vous me demandez
fur la découverte même.
Autant que j'ai pû faifir les idées de M. Blainville
durant la rapidité de l'exécution du morceau
que nous venons d'entendre , je trouve que le Mode
qu'il nous propofe n'a que deux cordes principales,
au lieu de trois qu'ont chacun des deux Modes
ufités ; l'une de ces deux cordes eft la tonique ,
l'autre eft la quarte au -deffus de cette tonique , &
cette quarte s'appellera , fi l'on veut , Dominante.
L'Auteur me paroît avoir eu de fort bonnes raifons
pour préférer ici la quarte à la quinte , & cel .
le de toues ces raifons qui fe préfente la premiere ,
en parcourant fa Gamme , eft le danger de tomber
dans les fauffes relations.
Cette Gamme eft ordonnée de la maniere fuivante
; il monte d'abord d'un femi- ton majeur de
la tonique fur la feconde note , puis d'un ton fur
la troifiéme , & montant encore d'un ton , il arrive à
fa Dominante , fur laquelle il établit le repos , ou ,
s'il m'eft permis de parler ainfi , l'hémiftiche du
Mode. Puis recommençant la marche un ton audeffus
de la Dominante , il monte enfuite d'un femi-
ton majeur , d'un ton , & encore d'un ton ,
l'octave eft parcourue felon cet ordre de notes ;
mi , fa, fol , la : fi , ut , re , mi. Il redefcend de
même fans aucune altération ,
&
Si vous procedez diatoniquement , foit en montant
, foit en defcendant de la Dominante d'un
mode mineur à l'octave de cette Dominante , fans
diefes ni bémols accidentels , vous aurez préciſément
la Gamme de M. Blainville . Par où l'on voit,
1°. que fa marche diatonique eft directement oppofée
à la nôtre , où partant de la tonique , on doit
Hij
176 MERCURE DEFRANCE.
monter d'un ton ou defcendre d'un femi ton. 2°.
Qu'il a fallu fubftituer une autre harmonie à l'ac
cord fenfible ufité dans nos Modes , & qui fe trouve
exclus du fien 3 , Trouver pour cette nouvelle
Gamme des accompagnemens differens de ceux
qu'on employe dans la régle de l'octave . 4° . Et
par conféquent d'autres progreffions de baffe fondamentale
que celles qui font admiſes.
La Gamme de fon Mode eft précisément ſemblable
au diagramme des Grecs , car fi l'on commence
par la corde Hypate , en montant , ou par la
note en defcendant , à parcourir diatoniquement
deux tetracordes disjoints , on aura préciſement la
nouvelle Gamme ; c'est notre ancien Mode Plagal
qui fubfifte encore dans le plein chant ;
c'eft proprement
un Mode mineur , dont le diapazon fe
prendroit , non d'une tonique à ſon octave en
paffant par la Dominante , mais d'une Dominante
à fon octave en paffant par la tonique ; & en effet
la tierce majeure que l'Auteur eft obligé de donner
à fa finale , jointe à la maniere d'y defcendre
par un femi ton , donne à cette tonique tout àfait
l'air d'une Dominante . Ainfi fi l'on pouvoit
de ce côté là difputer à M. Blainville le mérite de
l'invention , on ne pourroit du moins lui difputer
celui d'avoir ofé braver en quelque chofe la bonne
opinion que notre fiecle a de foi même ,& ſon mépris
pour tous les autres âges en matiére de fcience
& de goûr.
Mais ce qui paroît appartenir incontestablement
à M Blainville , c'eſt l'harmonie qu'il affecte à un
Mode inftitué , dans des tems où nous avons tout
lieu de croire qu'on ne connoiffoit point l'harmo
nie , dans le fens que nous donnons aujourd'hui à
ce mot Perfonne ne lui difputera ni la ſcience qui
lui a fuggeré de nouvelles progreffions fondamenJUI
N.
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1751 .
tales,ni l'art avec lequel il les a fçû mettre en oeuvre
pour ménager nos oreilles bien plus délicates fur
les chofes nouvelles , que fur les mauvaiſes chofes,
Dès qu'on ne pourra plus lui reprocher de n'avoir
pas trouvé ce qu'il nous propofe , on lui reprochera
de l'avoir trouvé . On conviendra que fa
découverte eft bonne , s'il veut avouer qu'elle n'eft
pas de lui : s'il prouve qu'elle eft de lui , on lui
foutiendra qu'elle eft mauvaiſe , & il ne fera pas le
premier contre lequel les Artiftes auront argumen
té de la forte. On lui demandera fur quel fondement
il prétend déroger aux loix établies & en- introduire
d'autres de fon autorité. On lui reprochera
de vouloir ramener à l'arbitraire les régles
d'une fcience qu'on a tant fait d'efforts pour réduire
en principes ; d'enfreindre dans fes progref
fions la liaifon harmonique qui eft la loi la
plus générale & l'épreuve la plus fûre de toute
bonne harmonie On lui demandera ce qu'il prétend
fubftituer à l'accord fenfible dont fon Mode
n'eft nullement fufceptible , pour annoncer les
changemens de ton. Enfin on voudra fçavoir encore
pourquoi dans l'effai qu'il a donné au Public,
il a tellement entremêlé fon Mode avec les deux
autres , qu'il n'y a qu'un très- petit nombre de connoiffeurs
, dont l'oreille exercée & attentive ait
démêlé ce qui appartenoit en propre à fon nouveau
lyftême .
Ses réponſes , je crois les prévoir à une près.
Il trouvera aisément en fa faveur des analogies , du
moins auffi bonnes que celles dont nous avons la
bonté de nous contenter. Selon lui , le Mode mineur
n'aura pas de meilleurs fondemens que le
fien. Il nous foutiendra que l'oreille eft notre premier
Maître d'harmonie , & que pourvû que celuilà
foit content , la raifon doit fe borner à chercher
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
pourquoi il l'eft, & non à lui prouver qu'il a tort de
l'être.Qu'il ne cherche , ni à introduire dans les cho
fes l'arbitraire qui n'y eft point, ni à diffimuler celui
qu'il y trouve . Or cet arbitraire eft fi conftant ,
que même dans la régle de l'octave , il y a une
faute contre les régies ; remarque qui ne fera pas ,.
fi l'on veut , de M. Blainville , mais que je prends
fur mon compte . Il dira encore que cette liaiſon '
harmonique qu'on lui objecte , n'eft rien moins
qu'indifpenfable dans l'harmonie , & ne fera pas
embarraffé de le prouver. Il s'excufera d'avoir entremêlé
les trois Modes , fur ce que nous fommes
fans ceffe dans le même cas avec les deux nôtres ,'
fans compter que par ce mêlange adroit , il aura
eu le plaifir , diroit Montagne , de faire donner à
nos Modes des nazardes fur le nez du fien . Mais
quoiqu'il faffe , il faudra toujours qu'il ait tort , par
deux raifons fans réplique , l'une , qu'il eft inventeur
, l'autre, qu'il a affaire à des Muficiens .
Je fuis , & c.
Fermer
Résumé : LETTRE De M. Rousseau de Genève, à M. l'Abbé Raynal, au sujet du nouveau Mode de Musique, inventé par M. Blainville. A Paris, ce 30 Mai, au sortir du Concert.
Dans une lettre à l'Abbé Raynal, M. Rouffeau de Genève discute de la tentative de M. Blainville d'introduire un nouveau mode musical. Ce mode repose sur deux cordes principales : la tonique et la quarte, appelée dominante, visant à éviter les fausses relations. La gamme monte d'un demi-ton majeur sur la seconde note, d'un ton sur la troisième, et d'un autre ton pour atteindre la dominante, où elle établit un repos. En descendant, elle suit le même ordre sans altérations. Ce mode est comparé au diagramme des Grecs et au mode plagal ancien du plain-chant, décrit comme un mode mineur où le diapason passe de la dominante à son octave via la tonique. Blainville est reconnu pour cette innovation, bien que son originalité soit discutable. Son harmonie s'adapte à un mode ancien où l'harmonie moderne n'était pas connue. Les critiques soulignent l'absence de progrès fondamentaux, de liaison harmonique, et d'accord sensible pour annoncer les changements de ton. Blainville pourrait répondre en invoquant l'oreille comme maître d'harmonie et en soulignant l'arbitraire des règles musicales. Un débat musical oppose un individu non nommé à M. Blainville. L'auteur critique l'arbitraire et l'inconstance des choix musicaux de son interlocuteur, notamment concernant la règle de l'octave. Il reconnaît que cette critique pourrait ne pas être acceptée par M. Blainville, mais assume la responsabilité de cette remarque. L'auteur affirme que la liaison harmonique n'est pas indispensable en harmonie et se dit prêt à le démontrer. Blainville justifie l'entremêlement des trois modes en comparant cela à la pratique courante avec les deux modes utilisés par l'auteur. Ce dernier rétorque que, malgré les arguments de Blainville, il aura toujours tort car il est l'inventeur de ces idées et doit faire face à des musiciens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3204
p. 63-84
REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Début :
Le Discours du Citoyen de Genéve a de quoi surprendre, & l'on sera [...]
Mots clefs :
Sciences, Esprit, Moeurs, Vertu, Hommes, Temps, Ignorance, Nature, Savants, Religion, Citoyen de Genève, Homme, Vices, Arts, Coeur, Vertueux, Science, Vérité, Vertus, Vrai, Raison, Force, Innocence, Lumières, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
REPONSE
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Au Difcours qui a remporté le Prix de l'A
cadémie de Dijon ,fur cette question : Si le
rétabliffement des Sciences & des Arts S
a contribué à épurer les moeurs . Par um :
Citoyen de Genève.
La
E Difcours du Citoyen de Genéve
a de quoi furprendre , & l'on fera
peut être également furpris de le voir
couronné par une Académie célébre .
Eft ce fon fentiment particulier que
l'Auteur a voulu établir ? N'eft ce qu'un
Paradoxe dont il a voulu amufer le Pa
64 MERCUREDE FRANCE.
blic ? Quoiqu'il en foit , pour réfuter ſon
opinion , il ne faut qu'en examiner les
preuves , remettre l'Anonime vis - à vis des
vérités qu'il a adoptées , & l'oppofer luimême
à lui- même. Puiffai je , en le combat.
tant par fes principes , le vaincre par fes
armes & le faire triompher par fa propre
défaite !
Sa façon de penfer annonce un coeur
vertueux. Sa maniére d'écrire décéle un
efprit cultivé ; mais s'il réunit effectivement
la Science à la Vertu , & que l'une
( comme il s'efforce de le prouver ) foit
incompatible aavveecc ll''aauuttrree ,, comment fa
doctrine n'a- t- elle pas corrompu fa fageffe,
ou comment fa fageffé ne l'a t - elle pas déterminé
à refter dans l'ignorance ? A- t'il
donné à la Vertu la préférence fur la Science
? Pourquoi donc nous étaler avec tant
d'affectation une érudition fi vafte & firecherchée
? A-t'il préféré , au contraire , la
Science à la Vertu ? Pourquoi , donc nous
prêcher avec tant d'éloquence celle - ci au
préjudice de celle - là ? Qu'il commence par
concilier des contradictions fi finguliéres ,
avan: que de combattreles notions communes
, & avant que d'attaquer les autres ,
qu'il s'accorde avec lui - même..
N'auroit- il prétendu qu'exercer fon efprit
& faire briller fon imagination . Ne
{
SEPTEMBRE. 1751 65
Lui envions pas le frivole avantage d'y
avoir réuffi ; mais que conclure en ce cas
de fon Difcours ? Ce qu'on conclut après
la lecture d'un Roman ingénieux ; en vain
un Auteur prête à des fables les couleurs
de la vérité , on voit fort bien qu'il
ne croit pas ce qu'il feint de vouloir
perfuader.
-
Pour moi , qui ne me flatte , ni d'avoir
affez de capacité pour en appréhender
quelque chofe au préjudice de mes moeurs,
ni d'avoir affez de vertu pour pouvoir en
faire beaucoup d'honneur à mon ignorance
, en m'élevant contre une opinion fi peu
foutenable , je n'ai d'autre intérêt que de
foutenir celui de la vérité. L'Auteur trou
vera en moi un Adverfaire impartial ; je
cherche même à me faire un mérite auprès
de lui en l'attaquant , tous mes ef
forts , dans ce combat , n'ayant d'autre
but que de réconcilier fon efprit avec fon
coeur , & de me procurer la fatisfaction
de voir réunies dans fon aine , les Sciences
que j'admire avec les Vertus que j'aime..
PREMIERE PARTIE.
Les Sciences fervent à faire connoître le
vrai , le bon , l'utile en tout genre : Connoiffance
précieuſe , qui en éclairant les:
66 MERCURE DE FRANCE.
efprits , doit naturellement contribuer à
épurer les moeurs ..
La vérité de cette propofition n'a befoin
que d'être préfentée pour être crue.
Auffi ne m'arrêterai- je pas à la prouver ;
je mattache feulement à réfuter les fophifmes
ingénieux de celui qui ofe la combattre.
Dès l'entrée de fon Difcours , l'Auteur
offre à nos yeux le plus beau fpectacle ;
il nous repréfente l'homme aux prifes ,
pour ainfi dire , avec lui -même , fortant
en quelque manière du néant de fonigno .
rance , diffipant par les efforts de fa raifon
les ténébres dans lesquelles la Nature l'avoit
enveloppé , s'élevant par l'efprit jufques
dans les plus hautes fphères des régions
céleftes , afferviffant à fon calcul
les mouvemens des Aftres , & mefurant
de fon compas la vafte étendue de l'Univers
, rentrant enfuite dans le fond de
fon coeur & fe rendant compte à luimême
de la nature de fon ame , de fon
excellence , de fa haute deftination .
9.
Qu'un pareil aveu , arraché à la vérité
, eft honorable aux Sciences ! Qu'il
en montre bien la néceffité & les avantages
! Qu'il en a dû coûter à l'Auteur d'être
forcé à le faire , & encore plus à le
rétracter !
SEPTEMBRE. 1751 . 67
La Nature , dit- il , eft affez belle par
elle - même , elle ne peut que perdre à
être ornée. Heureux les hommes , ajoûtet-
il , qui fçavent profiter de fes dons fans.
les connoître ! C'eft à la fimplicité de leur
efprit qu'ils doivent l'innocence de leurs.
moeurs. La belle morale que nous débite
ici le Cenfeur des Sciences & l'Apologifte
des meurs ! Qui fe feroit attendu
que de pareilles réflexions dûffent:
être la fuite des principes qu'il vient d'établir
!
La Nature d'elle- même eft belle , fans .
doure ; mais n'eft- ce pas à en découvrir
les beautés , à en pénétrer les fecrets , à
en dévoiler les opérations , que les Sçavans
employent leurs recherches ? Pourquoi
un fi vafte champ eft-il offert à nos
regards? L'efprit , fait pour le parcourir ,
& qui acquiert dans cet exercice , fi digne
de fon activité , plus de force & d'étendue
, doit- il fe réduire à quelques perceptions
paffagéres , ou à une ftupide admiration
? Les moeurs feront - elles moins
res , parce que la raifon fera plus éclairée ,
& à mesure que le flambeau qui nous eft:
donné pour nous conduire , augmentera
de lumières , notre route deviendra - t- elle
moins aifée à trouver , & plus difficile à
tenir ? A quoi aboutiroient tous les dons .
pu68
MERCURE DE FRANCE.
que le Créateur a faits à l'homme ? Si borné
aux fonctions organiques de fes fons ,
il ne pouvoit feulement qu'examiner ce
qu'il voit , réfléchir fur ce qu'il entend ,
difcerner par l'odorat les rapports qu'ont
avec lui les objets , fupléer par le ract au
défaut de la vuë , & juger par le goût de
ce qui lui eft avantageux ou nuisible . Sans
la raifon qui nous éclaire & nous dirige ,
confondus avec les bêtes , gouvernés par
l'inftinct , ne deviendrions- nous pas bientôt
auffi femblables à elles par nos actions,
que nous le fommes déja par nos beſoins ?
Ce n'eft que par le fecours de la réflexion
& de l'étude , que nous pouvons parvenir
à régler l'ufage des chofes fenfibles qui
font à notre portée , à corriger les erreurs
de nos fens , à foumettre le corps à l'empire
de l'efprit , à conduire l'ame , cette
fubftance fpirituelle & immortelle , à la
connoiffance de fes devoirs & de fa fin.
Comme c'eft principalement par leurs
effets fur les moeurs , que l'Auteur s'attache
à décrier les Sciences , pour les venger d'une
fi fauffe imputation , je n'aurois qu'à
rapporter ici les avantages que leur doit la
Société mais qui pourroit détailler les
biens fans nombre qu'elles y apportent
& les agrémens infinis qu'elles y répan
dent Plus elles font cultivées dans un
I
SEPTEMBRE. 1751. 69
Etat , plus l'Etat eft floriffant ; tout y languiroit
fans elles .
Que ne leur doit pas P'Artifan
, pour
tout ce qui contribue à la beauté , à la folidité
, à la proportion , à la perfection
de fes ouvrages ? Le Laboureur , pour les
differentes façons de forcer la terre à payer
à fes travaux les tributs qu'il en attend .
Le Médecin , pour découvrir la nature
des maladies , & la propriété des remédes.
Le Jurifconfulte pour difcerner l'efprit
des Loix & la diverfité des devoirs.
Le Juge , pour démêler les artifices de la
cupidité d'avec la fimplicité de l'innocence
, & décider avec équité des biens &
de la vie des hommes. Tout Ciroyen ,
de quelque profeffion , de quelque condition
qu'il foit , a des devoirs à remplir ,
& comment les remplir fans les connoître ?
Sans la connoiffance de l'Hiftoire , de la
Politique , de la Religion , comment ceux
qui font préposés au Gouvernement des
Etats , fauroient - ils y maintenir l'ordre
, la fubordination , la fûreté , l'abondance
?
La curiofité , naturelle à l'homme , lui
infpire l'envie d'apprendre ; fes befoins
lui en font fentir la néceffité , fes emplois
lui en impofent l'obligation , fes progrès
lui en font goûter le plaifir. Ses premiéres
70 MERCURE DE FRANCE.
découvertes augmentent l'avidité qu'il a
de fçavoir ; plus il connoît , plus il fent
qu'il a de connoiffances à acquérir ; &
plus il a de connoiffances acquifes , plus il
a de facilité à bien faire .
Le Citoyen de Genève ne l'auroit- il pas
éprouvé Gardons- nous d'en croire à fa
modeftie ; il prétend qu'on feroit plus
vertueux fi l'on étoit moins fçavant : Ce
font les Sciences , dit- il , qui nous font
connoître le mal . Que de crimes , s'écriet'il
, nous ignorerions fans elles ! Mais
l'ignorance du vice eft elle donc une Vertu
? Eft- ce faire le bien que d'ignorer le
mal ? Et fi s'en abftenir , parce- qu'on ne le
connoît pas , c'eft là ce qu'il appelle être
vertueux , qu'il convienne du moins que ce
n'eft pas l'être avec beaucoup de mérite ;
c'eft s'expofer à ne pas l'être long- tems ;
c'eft ne l'être que jufqu'à ce que quelque
objet vienne folliciter les penchans natu
rels , ou que quelque occafion vienne réveiller
des paffions endormies.Il me femble voir
un faux brave , qui ne fait montre de fa
valeur , que quand il ne fe préfente point
d'ennemis ; un ennemi vient-il à paroî .
tre Faut - il fe mettre en défenſe ? Le
courage manque , & la vertu s'évanouit .
Si les Sciences nous font connoître le mal .
elles nous en font connoître auffi le reméSEPTEMBRE.
1751. 71
de. Un Botaniste habile fçait démêler les
plantes falutaires d'avec les herbes veni .
meufes, tandis que le vulgaire, qui ignore
également la vertu des unes & le poifon
des autres , les foule aux pieds fans diftinction
, ou les cueille fans choix . Un
homme éclairé par les Sciences , diftingue
dans le grand nombre d'objets qui s'offrent
à fes connoiffances , ceux qui méritent
fon averfion , ou fes recherches : il trouve
dans la difformité du vice & dans le trouble
qui le fuit, dans les charmes de la Vertu
, & dans la paix qui l'accompagne ,
de quoi fixer fon eftime & fon goût pour
l'une , fon horreur & fes mépris pour
l'autre , il eft fage par choix , il eft folidedement
vertueux .
Mais , dit- on , il y a des Pays , où fans
Science , fans étude , fans connoître en
détail les principes de la Morale , on la
pratique mieux que dans d'autres où elle
eft plus connue , plus louée , plus hautement
enfeignée. Sans examiner ici , à la
rigueur , ces parallèles qu'on fait fi fouvent
de nos moeurs avec celles des anciens
ou des étrangers : Paralléles
odieux , où il entre moins de zéle & d'équité
que d'envie contre fes Compatriotes,
& d'humeur contre fes Contemporains :
N'est- ce point au climat , au tempéra-
›
72 MERCURE DE FRANCE.
ment , au manque d'occafion , au défaut
d'objet , à l'oeconomie du Gouvernement ,
aux Coûtumes , aux Loix , à toute autre
caufe qu'aux Sciences , qu'on doit attribuer
cette difference qu'on remarque quelquefois
dans les moeurs , en differens
Pays & en differens tems ? Rappeller fans
ceffe cette fimplicité primitive dont on
fait tant d'éloges , fe la repréfenter toujours
comme la compagne inféparable de
l'innocence , n'eft- ce point tracer un portrait
en idée pour ſe faire illufion ? Où vit
on jamais des hommes fans défauts , fans
défirs , fans paffions ? Ne portons- nous pas
en nous-mêmes le germe de tous les vices ?
Et s'il fut des tems , s'il eft encore des climats
où certains crimes foient ignorés ,
n'y voit- on pas d'autres défordres ? N'en
voit-on pas encore de plus monftrueux
chez ces Peuples dont on vante la ftupidité
? Parce que l'or ne tente pas leur cupidité,
parce que les honneurs n'excitent pas
leur ambition , en connoiffent- ils moins
l'orgueil & l'injuftice ? Y font-ils moins
livrés aux baffefles de l'envie , moins emportés
par la fureur de la vengeance ?
Leurs fens groffiers font- ils inacceffibles à
l'attrait des plaifirs ? Et à quels excès ne
fe porte pas une volupté qui n'a point de
régles & qui ne connoît point de frein ?
Mais
SEPTEMBRE. 1751. 73
Mais quand même , dans ces Contrées fauvages,
il y auroit moins de crimes que dans
certains Nations policées , y a- t- il autant
de vertus ? Y voit- on , fourtout, ces vertus
fublimes , cette pureté de moeurs , ce défintéreffement
magnanime , ces actions furnaturelles
qu'enfante la Religion ?
Tant de grands hommes qui l'ont défenduc
par leurs ouvrages , qui l'ont fait admirer
par leurs moeurs , n'avoient- ils pas
puifé dans l'étude ces lumiéres fupérieures
qui ont triomphé des erreurs & des vices?
C'eft le faux bel efprit , c'eft l'ignorance
présomptueufe , qui font éclore les
doutes & les préjugés ; c'eft l'orgueil ,
c'est l'obftination qui produifent les ſchifmes
& les héréfies ; c'eft le Pyrrhoniſme ,
c'eft l'incrédulité qui favorifent l'indépen
dance , la révolte , les paffions , tous les
forfaits. De tels averfaires font honneur
à la Religion . Pour les vaincre , elle n'a
qu'à paroître ; feule , elle a de quoi les
confondre tous ; elle ne craint que de
n'être pas affez connue , elle n'a befoin
que d'être approfondie pour fe faire refpecter
; on l'aime dès qu'on la connoît ;
à mesure qu'on l'approfondit davantage
, on trouve de nouveaux motifs pour
la croire , & de nouveaux moyens pour
la pratiquer. Plus le Chrétien exami
D、
74 MERCURE DE FRANCE .
mine l'authenticité de fes Tîtres , plus il
fe raffure dans la poffeffion de fa croyance ;
plus il étudie la révélation , plus il fe fortifie
dans la foi. C'eft dans les Divines Ecritures
qu'il en découvre l'origine & l'excellence
; c'eft dans les doctes Ecrits des Peres
de l'Eglife qu'il en fuit de fiécle en ſiécle
le développement ; c'eft dans les Livres
de Morale & les Annales faintes qu'il en
voit les exemples , & qu'il s'en fait l'application
.
Quoi ! L'ignorance enlevera à la Religion
& à la vertu des lumiéres fi pures ,
des appuis fi puiffans , & ce fera à elle
qu'un Docteur de Genéve enfeignera hautement
qu'on doit la régularité des moeurs !
On s'étonneroit davantage d'entendre un
fi étrange paradoxe , fi on ne fçavoit que
la fingularité d'un fyftême , quelque dangereux
qu'il foit , n'eft qu'une raifon de
plus pour qui n'a pour régle que l'efprit
particulier. La Religion étudiée eft pour
tous les hommes la régle infaillible des
bonnes moeurs. Je dis plus , l'étude même
de la Nature contribue à élever les fentimens
, à régler la conduite , elle raméne
naturellement à l'admiration , à l'amour
à la reconnoiffance , à la foumiffion , que
toute ame raisonnable fent être dues au
Tout -Puiffant. Dans le cours régulier de
SEPTEMBRE. 1751. 75
·
ces globes immenfes qui roulent fur nos
têtes , l'Aftronome découvre une Puiffance
infinie. Dans la proportion exacte de
toutes les parties qui compofent l'Univers
, le Géometre apperçoit l'effet d'une
intelligence fans bornes. Dans la fucceffion
des tems , l'enchaînement des caufes
aux effets , la végétation des plantes , l'organiſation
des animaux , la conftante uniformité
& la variété étonnante des differens
Phénoménes de la Nature , le Phyficien
n'en peut méconnoître l'Auteur , le Confervateur
, l'Arbitre & le Maître.
De ces réflexions le vrai Philofophe
defcendant à des conféquences pratiques ,
& rentrant en lui-même , après avoir vainement
cherché dans tous les objets qui
l'environnent , ce bonheur parfait après
lequel il foupire fans ceffe , & ne trouvant
rien ici bas qui réponde à l'immenfité de
de fes défirs , fent qu'il eft fair pour quelque
chofe de plus grand que tout ce qui
eft créé ; il ſe retourne naturellement vers
fon premier principe & fa derniére fin :
heureux , fi docile à la Grace , il apprend
à ne chercher la félicité de fon coeur que
dans la poffeffion de fon Dieu !
SECONDE PARTIE.
Ici l'Auteur anonyme donne lui - même
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
l'exemple de l'abus qu'on peut faire de
l'érudition , & de l'afcendant qu'ont fur
l'efprit les préjugés. Il va fouiller dans
les fiécles les plus reculés. Il remonte à la
la plus haute antiquité. Il s'épuiſe en raifonnemens
& en recherches pour trouver
des fuffrages qui accréditent fon opinion.
Il cite des témoins qui attribuent à la culture
des Sciences & des Arts , la décadence
des Royaumes & des Empires. Il impute
aux Sçavans & aux Artiftes le luxe & la
molleffe , fources odinaires des plus étranges
révolutions.
Mais l'Egypte , la Grèce , la République
de Rome , l'Empire de la Chine ,
qu'il ofe appeller en témoignage en faveur
de l'ignorance , au mépris des Sciences &
au préjudice des moeurs , auroient dû rappeller
à fon fouvenir ces Législateurs fameux
, qui ont éclairé par l'étenduë de
leurs lumieres , & réglé par la fageffe de
leurs Loix, ces grandsEtats dont ils avoient
pofé les premiers fondemens : Ces Orateurs
célébres qui les ont foutenus fur le penchant
de leur ruine , par la force victorieufe
de leur fublime éloquence : Ces
Philofophes , ces Sages , qui par leurs doctes
écrits , & leurs vertus morales , ont
illuftré leur Patrie , & immortaliſé leur
nom.
SEPTEMBRE. 17518 77
Quelle foule d'exemples éclatans ne
pourrois- je pas oppofer au petit nombre
d'Auteurs hardis qu'il a cités ? Je n'aurois
qu'à ouvrir les Annales du monde . Par
combien de témoignages inconteftables ,
d'auguftes monumens , d'ouvrages immortels
, l'Hiftoire n'attefte- t- elle pas que
les Sciences ont contribué partout au bonheur
des hommes , à la gloire des Empi
res , au triomphe de la Vertu ?
Non , ce n'eft pas du fond des Sciences
, c'eft du fein des richeffes que font
nés de tout tems la molleffe & le luxe ;
& dans aucun tems les richeſſes n'ont été
l'appanage ordinaire des Sçavans . Pour un
Platon dans l'opulence , un Ariftipe accrédité
à la Cour , combien de Philofophes
réduits au manteau & à la beface , enveloppés
dans leur propre vertu & ignorés
dans leur folitude ! Combien d'Homeres
& de Diogenes , d'Epictetes & d'Elopes
dans l'indigence ! Les Sçavans n'ont ni
le goûr ni le loifir d'amaffer de grands
biens. Ils aiment l'érude ; ils vivent dans
la médiocrité , & une vie laborieufe &
modérée , paffée dans le filence de la retraite
, occupée de la lecture & du travail ,
n'eft pas affurément une vie voluptueufe
& criminelle . Les commodités de la
vie , pour être fouvent le fruit des Arts,
D iij
78 MERCURE DE FRANCE.
n'en font pas davantage le partage des
Artiftes ; il ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui profitent
& abufent des fruits de leur induftrie.
L'effet le plus vanté des Sciences & des
Arts , c'eft , continue l'Auteur , cette
politeffe introduite parmi les hommes ,
qu'il lui plait de confondre avec l'artifice
& l'hypocrifie Politeffe , felon lui , qui
ne fert qu'à cacher les défauts & à masquer
les vices. Voudroit-il donc que le vice
parût à découvert ; que l'indécence fût
jointe au défordre & le fcandale au crime
? Quand , effectivement , cette poli
teffe dans les maniéres ne feroit qu'un raffinement
de l'amour propre , pour voiler
les foibleffes , ne feroit- ce pas encore un
avantage pour la Société , que le vicieux
n'osât s'y montrer tel qu'il eft , & qu'il fût
forcé d'emprunter les livrées de la bienféance
& de la modeftie ? On l'a dit , & il
eft vrai , l'hypocrifie , toute odieufe qu'elle
eft en elle- même , eft pourtant un hommage
que le vice rend à la Vertu ; elle garantit
du moins les ames foibles de la contagion
du mauvais exemple.
Mais c'eft mal connoître les Sçavans , que
de s'en prendre à eux du crédit qu'a dans le
monde cette prétendue politeffe qu'on taxe
de diffimulation ; on peut être poli fans
SEPTEMBRE. 175 I 79
être diffimulé : On peut affurément être
l'un & l'autre fans être bien Sçavant , &
plus communément encore on peut
être
bien fçavant fans être fort poli .
de
L'amour de la folitude , le goût des Livres
, le peu d'envie de paroître dans ce
qu'on appelle le Beau Monde , le peu
difpofition à s'y préfenter avec grace , le
peu d'efpoir d'y plaire , d'y briller , l'ennui
inféparable des converfations frivoles
& prefque infupportables pour des efprits
accoutumés à penfer ; tout concourt à rendre
les belles compagnies auffi étrangeres
pour le Sçavant , qu'il eft lui même étranger
pour elles. Quelle figure feroit- il
dans les Cercles ? Voyez-le avec fon air
rêveur , fes fréquentes diftractions , fon
efprit occupé , les expreffions étudiées ,
fes difcours fententieux , fon ignorance
profonde des modes les plus reçues & des
ufages les plus communs ; bientôt par le
ridicule qu'il y porte & qu'il y trouve ,
par la contrainte qu'il y éprouve & qu'il
y caufe , il ennuye , il eft ennuyé. Il
fort peu fatisfait on eft fort content
>
de le voir fortir. Il cenfure intérieurement
tous ceux qu'il quitte . On raille
hautement celui qui part ; & tandis que
celui- ci gémit fur leurs vices , ceux - là
rient de fes défauts : Mais tous ces dé-
Diiij
80 MERCURE DE FRANCE.
fauts , après tout , font affez indifferens
pour les moeurs , & c'eft à ces défauts que
plus d'un Sçavant , peut - être , a l'obligation
de n'être pas auffi vicieux que ceux
qui le critiquent.
Mais avant le régne des Sciences & des
Arts , on voyoit , ajoûte l'Auteur , des
Empires plus étendus , des Conquêtes plus
rapides , des Guerriers plus fameux . S'il
avoit parlé moins en Orateur & plus en
Philofophe , il auroit dit qu'on voyoit
plus alors de ces hommes audacieux , qui
tranfportés par des paffions violentes &
trainant à leur fuite une foule d'eſclaves ,
alloient attaquer des Nations tranquilles ,
fubjuguoient des Peuples qui ignoroient le
mêtier de la guerre , affujettiffoient des
Pays où les Arts n'avoient élevé aucune
barriére à leurs fubites excurfions ; leur valeur
n'étoit que férocité , leur courage que
cruauré , leurs conquêtes qu'inhumanité ;
c'étoient des torrens impétueux qui faifoient
d'autant plus de ravages , qu'ils rencontroient
moins d'obftacles : Aufli à peine
étoient- ils passés , qu'il ne reftoit fur
leurs traces que celles de leur fureur ; nulle
forme de Gouvernement , nulle Loi , nulle
police , nul lien ne retenoit & n'uniffoit à
eux les peuples vaincus.
Que l'on compare à ces tems d'ignoranSEPTEMBRE.
1751. 81
ce & de barbarie ces fiécles heureux
, où les Sciences ont répandu par
tout l'efprit d'ordre & de Juftice. On voit
de nos jours des guerres moins fréquentes ,
mais plus juftes ; des actions moins étonnantes
, mais plus héroïques ; des victoires
moins fanglantes , mais plus glorieufes; des
conquêtes moins rapides , mais plus affurées
; des Guerriers moins violens , mais
plus redoutés , fçachant vaincre avec modération
, traitant les vaincus avec humanité
; l'honneur eft leur guide , la gloire
leur récompenfe. Cependant , dit l'Auteur,
on remarque dans les combats une grande
difference entre les Nations pauvres ,
& qu'on appelle Barbares , & les Peuples
riches , qu'on appelle policés . Il paroit
bien que le Citoyen de Genève ne s'eft
jamais trouvé à portée de remarquer de
près ce qui fe paffe ordinairement dans les
combats. Eft- il furprenant que des Barbares
fe ménagent moins & s'expofent
davantage ? Qu'ils vainquent ou qu'ils
fcient vaincus , ils ne peuvent que gagner
s'ils furvivent à leurs défaites . Mais ce que
l'efpérance d'un vil intérêt , ou plutôt ce
qu'un défefpoir brutal infpire à ces hom
mes fanguinaires , les fentimens , le devoir
P'excitent dans ces ames généreuses qui fe
dévouent à la Patrie , avec cette difference
82 MERCURE DE FRANCE.
que n'a pu obferver l'Auteur , que la valeur
de ceux ci , plus froide , plus réflechie
, plus modérée , plus fçavamment conduite
, eft par là même toujours plus sûre
du fuccès.
Mais enfin Socrate , le fameux Socrate,
s'eft lui- même récrié contre les Sciences de
fon tems ; faut il s'en étonner ? L'orgueil
indomptable des Stoïciens , la molleffe efféminée
des Epicuriens , les raifonnemens
abfurdes des Pyrrhoniens, le goût de la difpute
, de vaines fubtilités , des erreurs fans
nombre, des vices monftrueux , infectoient
pour lors la Philofophie & deshonoroient
les Philofophes . C'étoit l'abus des Sciences
, non les Sciences elles - mêmes que
condamnoit ce grand homme , & nous le
condamnons après lui ; mais l'abus qu'on
fait d'une chofe fuppofe le bon ufage
qu'on en peut faire . De quoi n'abuſe - t'on
pas ? Er parce qu'un Auteur anonyme , par
exemple , pour défendre une mauvaiſe
cauſe , aura abufé une fois de la fécondité
de fon efprit & de la légereté de fa plume,
faudra-t'il lui en interdire l'ufage en d'autres
occafions & pour d'autres fajets plus
dignes de fon génie ? Pour corriger quelques
excès d'intempérance , faut- il arracher
toutes les vignes ? L'yvreffe de l'efprit
a précipité quelques Sçavans dans d'étranSEPTEMBRE.
1791. 83
ges égaremens ; j'en conviens , j'en gémis.
Par les difcours de quelques- uns , dans les
écrits de quelques autres , la Religion a
dégénéré en hypocrifie , la Piété en fuperf
tition , la Théologie en erreur , la Jurifprudence
en chicanne , l'Aftronomie en Aftrologie
, la Phyfique en athéifine : jouet des
préjugés les plus bizarres , attaché aux opinions
les plus abfurdes , entêté des fyftémes
les plus infenfés , dans quels écarts ne
donne pas l'efprit humain , quand livré à
une curiofité présomptueufe , il veut franchir
les limites que lui a marquées la même
main qui a donné des bornes à la merè
Mais en vain ces Alots mugiffent , fe foulevent
, s'élancent avec fureur fur les côtes
oppofées ; contraints de fe replier bien-tôt
fur eux-mêmes , ils rentrent dans le fein de
l'Océan, & ne laiffent fur les bords qu'une
écume légere qui s'évapore à l'inftant , ou
qu'un fable mouvant qui fuit fous nos pas.
Image naturelle des vains efforts de l'ef
prit , quand échauffé par les faillies d'une
imagination dominante , fe laiffant emporter
à tout venr de doctrine , d'un vol
audacieux il veut s'élever au-delà de fa
fphere , & s'efforce de pénétrer ce qu'il ne
lui eft pas donné de comprendre.
Mais les Sciences , bien loin d'autorifer
de pareils excès , font pleines de maximes
D vi
84 MERCURE DE FRANCE.
qui les réprouvent , & le vrai Sçavant ,
qui ne perd jamais de vûe le flambeau de
la révélation , qui fait toujours le guide
infaillible de l'autorité légitime , procéde
avec sûreté , marche avec confiance , avan .
ce à grands pas dans la carriere des Sciences
,fe rend utile à la fociété , honore fa
Patrie , fournit fa courfe dans l'innocence,
& la termine avec gloire.
On trouvera dans le Mercure prochain un
Difcours fur la même matiere , lu dans la Société
Royale de Nancy , par M. Gantier.
Fermer
Résumé : REPONSE Au Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon, sur cette question : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Par un Citoyen de Genève.
Le texte critique un discours primé par l'Académie de Dijon sur l'impact des sciences et des arts sur les mœurs. L'auteur conteste les arguments du discours, soulignant des contradictions entre la science et la vertu. Il affirme que les sciences permettent de connaître le vrai, le bon et l'utile, et devraient ainsi améliorer les mœurs. Le discours est critiqué pour avoir loué à la fois la raison et la simplicité des hommes ignorants. L'auteur insiste sur l'importance des sciences pour découvrir les beautés de la nature et élargir l'esprit humain. Sans raison et sciences, l'homme serait limité à des fonctions organiques basiques. Les sciences régulent l'usage des choses sensibles, corrigent les erreurs des sens et guident l'âme vers la connaissance de ses devoirs. Elles contribuent à la prospérité de l'État et à l'amélioration des professions telles que l'artisanat, l'agriculture, la médecine, le droit et la gouvernance. Le texte réfute l'idée que l'ignorance soit une vertu, affirmant que connaître le mal permet de mieux le combattre. Il critique ceux qui attribuent les différences de mœurs à l'absence de sciences, préférant expliquer ces différences par le climat, les lois et les coutumes. L'auteur met en garde contre les excès dans les sociétés où les plaisirs ne sont pas régulés. Le texte explore également la relation entre religion, vertu et sciences. La religion, bien comprise, est essentielle pour triompher des erreurs et des vices. L'étude de la nature et des sciences naturelles conduit à l'admiration du Tout-Puissant. L'auteur dénonce l'abus de l'érudition et les préjugés, tout en soulignant que les savants vivent souvent dans la modestie et la retraite. Les arts et les sciences sont souvent exploités par les riches, qui en profitent sans contribuer à leur développement. Les guerres modernes sont moins fréquentes mais plus justes grâce à l'esprit d'ordre et de justice apporté par les sciences.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3205
p. 9-41
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
Début :
L'Etablissement que sa Majesté a procuré pour faciliter le développement [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Moeurs, Jean-Jacques Rousseau, Ignorance, Peuples, Arts, Vertu, Citoyens, Lettres, Nations, Homme, Lois, Vérité, Nature, Vertus, Philosophes, Discours, Histoire, Beaux-arts, Art, Honneur, Vices, Politesse, Probité, Gloire, Raison, Philosophe, Vrai, Luxe, Religion, Prix, Talents, Bonheur, Progrès
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
REFUTATION
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
D'un Difcours qui a remporté le Prix de l' Académie
de Dijon en l'année 1750 , fur
cette Question propofée par la même Académie:
Si le
rétabliffement des Sciences
& des Arts a contribué à épurer les
moeurs. Cere réfutation a été lêve dans une
Séance de la Société Royale de Nancy , par
M. Gautier , Profeffeur de
Mathématique
d'Hiftoire.
L
Etabliffement
que fa Ma efté a procuré
pour
faciliter
le
développement
:
des talens
& du génie , a été
indirectement
attaqué
par un
ouvrage
, où l'on
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
tâche de
prouver que nos ames fe font corrompues
à mesure que nos Sciences & nos
Arts fe font perfectionnés
, & que le même
phénomène s'eft obfervé dans tous les
tems & dans tous les lieux. Ce Difcours
de M. Rouffeau renferme plufieurs autres
propofitions
, dont- il eft très important
de montrer la fauffeté , puifque felon des
fçavans Journalistes
, il paroît capable de
faire une révolution
dans les idées de notre
fiéele. Je conviens qu'il eft écrit avec
une chaleur peu commune , qu'il offre des
tableaux d'une touche mâle & correcte :
Plus la maniére de cet ouvrage eft grande
& hardie , plus il eft propre à en impofer ,
à accréditer des maximes pernicieufes. Il ne
s'agit pas ici de ces paradoxes littéraires ,
qui permettent de foutenir le pour on le
contre , de ces vains fujets d'éloquence où
l'on fait parade de penfées futiles , ingénieufement
contraftées. Je vais , Meffieurs
, plaider une caufe , qui intéreffe
votre bonheur. J'ai prévu qu'en me bornant
à montrer combien la plûpart des raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux
, je tomberois dans la féchereffe du
* Il y auroit de l'injuftice à dire que tous les raifonnemens
de M. Rouffeau font défectueux. Certe
propofition doit être modifiée ; il mérite beaucoup
d'éloges pour s'être élevé avec force contre les
ebus qui le giiffent dans les Arts & dans la République
des Lettres,
OCTOBRE. 1751 II
genre polémique. Cet inconvénient
ne
m'a point arrêté , perfuadé que la folidité
d'une réfutation de cette nature , fait fon
principal mérite.
Si , comme l'Auteur le prétend , les
fciences dépravent lesmoeurs , Staniflas le
bienfaifant fera donc blâmé par la poftérité
d'avoir fait un établiſſement pour les
rendre plus floriffantes , & fon Miniftre d'avoir
encouragé les talens & fait éclater les
fiens ; files fciences dépravent les moeurs ,
vous devez donc détefter l'éducation qu'on
vous a donnée , regretter amérement le
tems que vous avez employé à acquérir des
connoiffances & vous repentir des efforts
que vous avez faits pour vous rendre utiles
à la Patrie. L'Auteur que je combats eft l'apologifte
de l'ignorance , il paroît fouhaiter
qu'on brule les Bibliothéques;il avoue qu'il
heurre de front tout ce qui fait aujourd'hui
l'admiration des hommes & qu'il ne peut
s'attendre qu'à un blâme univerfel ; mais il
compte fur les fuffrages des fiécles à venir ;
il pourra les remporter ,n'en doutons point,
quand l'Europe retombera dans la barba
rie , quand fur les ruines des Beaux - Arts
éplorés , triompheront infolemment l'ignorance
& la rufticité.
Nous avons deux queftions à difcuter
l'une de fait , l'autre de droit. Nous exa-
A v
12 MERCURE DE FRANCE.
minerons dans la premiere partie de ce
Difcours , les Sciences & les Arts ont
contribué à corrompre les moeurs , & dans
la feconde, ce qui peut réfulter du progrès
des Sciences & des Arts confiderés en euxmêmes
: tel eft le plan de l'ouvrage que je
critique.
PREMIERE PARTIE.
Avant , dit M. Rouffeau , que l'Art eût
façonné nos maniéres , & appris à nos palfions
à parler un langage apprêté , nos
moeurs étoient ruftiques , mais naturelles ,
& la différence des procédés marquoit
au premier coup d'oeil celle des caractéres .
La Nature humaine au fond n'étoit pas
meilleure , mais les hommes trouvoient
leur fécurité dans la facilité de fe pénétrer
réciproquement , & cet avantage dont
nous ne fentons plus le prix ,leur épargnoit
bien des vices ; les foupçons, les ombrages,
les craintes , la froideur , la réferve , la
haine , la rrahifon , fe cachent fans ceffe
fous ce voile uniforme & perfide de politeffe
, fous cette urbanité fi vantée que nous
devons aux lumiéres de notre fiécle . Nous
avons les apparences de.e toutes les vertus
fans en avoir aucune .
Je réponds qu'en examinant la fource de
cette politeffe , qui fait tant d'honneur à
notre fiécle , & tant de peine à M.RoufOCTOBRE.
179 11
feau on découvre aifément combien
elle eft eftimable. C'eft le défir de plaire
dans la Société qui en a fait prendre l'efprit.
On a étudié les hommes , leurs humeurs
, leurs caractéres , leurs défirs , leurs
befoins , leur amour propre . L'expérience
a marqué ce qui déplait : On a analyfé les
agrémens , dévoilé leurs caufes , apprécié
le mérite , diftingué fes divers dégrés.
D'une infinité de réflexions fur le beau ,
l'honnête & le décent s'eft formé un Art
précieux , l'Art de vivre avec les hommes ,
de tourner nos befoins en plaifirs , de répandre
des charmes dans la converfation ,
de gagner l'efprit par fes difcours & les
coeurs par fes procédés. Egards , attentions,
complaiffances , prévenances , refpect ,
autant de liens qui nous attachent mutuellement
.Plus la politeffe s'eft perfectionnée ,
plus lafociété a été utile aux hommes ; on
s'eft plié aux bienféances , fouvent plus
puiffantes que les devoirs ; les inclinations
font devenues plus douces , les caractéres
plus lians , les vertus fociales plus communes.
Combien ne changent de difpofitions
que parce qu'ils font contraints de
paroître en changer ! Celui qui a des vices
pour
eft obligé de les déguifer , c'est lui
un avertiffement continuel qu'il n'eft pas
ce qu'il doit être fes moeurs prennent
14 MERCURE DE FRANCE.
infenfiblement la teinte des moeurs reçues.
La néceffité de copier fans ceffe la vertu ,
le rend enfin vertueux ; ou du moins fes
vices ne font pas contagieux , comme ils le
feroient, s'ils le préfentoient de front avec
cette rufticité que regrette mon adversaire .
Il dit que les hommes trouvoient leur
fécurité dans la facilité de fe pénétrer réciproquement
, & que cet avantage leur
épargnoît bien des vices ; il n'a pas confidéré
que la Nature humaine n'étant pas
meilleure alors , comme il l'avouë , la rufticité
n'empêchoit pas le déguifement . On
en a fous les yeux une preuve fans réplique:
On voit des Nations dont les maniéres ne
font pas façonnées , ni le langage apprêté ,
ufer de détours , de diffimulations & d'artifices
, tromper adroitement fans qu'on
puiffe en rendre comptables les Belles -Lettres
, les Sciences & les Arts.
D'ailleurs fi l'Art de fe voiler s'eft perfectionnné
, celui de pénétrer les voiles a
fait les mêmes progrès . On ne juge pas
des
hommes fur de fimples apparences , on
n'attend pas à les éprouver , qu'on foit
dans l'obligation indifpenfable de recourir
à leurs bienfaits. On eit convaincu qu'en
général , il ne faut pas compter fur eux ,
moins qu'on ne leur plaife, ou qu'on ne leur
foit utile , qu'ils n'ayent quelqu'intérêt à
OCTO BR E.
1751 IS
nous rendre fervice On fçait évaluer les of
fres fpécieufes de la politeffe & ramener fes
expreffions à leur fignification reçue . Ce
n'eft pas qu'il n'y ait une infinité d'ames no.
bles,qui en obligeant ne cherchent que le
plaifir même d'obliger. Leur politeffe a un
ton bien fupérieur à tout ce qui n'eft que cérémonial
, leur candeur , un langage qui lui
eft propre,teur mérite eft leur Art de plaire.
Ajoutez que
fuffic pour acquérir cette politeffe dont fe
pique un galant homme ; on n'eft donc
pas
fondé à en faire honneur aux Sciences.
A quoi tendent donc les éloquentes
déclamations de M. Rouffeau ? Qui ne
feroit pas indigné de l'entendre affûrer
que nous avons les apparences de toutes
les vertus fans en avoir aucune. Eh ! pour.
quoi n'a- t-on plus de vertu ? c'eft qu'on
cultive les Belles Lettres , les Sciences &
les Arts ; fi l'on étoit impoli , ruftique ,
ignorant , Goth , Hun ou Vandale , on
feroit digne des éloges de M. Rouffeau .
Ne fe laffera- t- on jamais d'invectiver les
hommes ? Croira- t-on toujours les rendre
plus vertueux , en leur difant qu'il n'ont
point de vertu ? -fous prétexte d'épurer les
moeurs , eft- il permis d'en renverfer les ap .
puis O doux noeuds de la Société
charmes des vrais Philofophes , aimables
le feul commerce du monde
16 MERCURE DE FRANCE.
vertus , c'eſt par vos propres attraits que
Vous regnez dans les coeurs , vous ne devez
votre empire ni à l'âpreté ftoïque ,
ni à des clameurs barbares , ni aux confeils
d'une orgueilleuse rufticité.
M. Rouffeau attribue à notre fiècle des
défauts & des vices qu'il n'a point ou qu'il·
a de commun avec les Nations qui ne font
pas policées, & il en conclud que le fort des
moeurs & de la probité a été réguliérement
affujetti aux progrès des Sciences &:
des Arts. Laiffons ces vagues imputations
& paffons au fait.
Pour montrer que les fciences ont corrompu
les moeurs dans tous les tems , il
dit que plufieurs peuples tomberent fous
le joug , lorsqu'ils étoient les plus renommés
par la culture des fciences . On (çait
bien qu'elles ne rendent point invincibles,
s'enfuit- il qu'elles cotrompent les moeurs ?
Par cette façon finguliére de raifonner ,
on pourroit couclure auffi que l'ignorance
entraîne leur dépravation , puifqu'un grand
nombre de Nations barbares ont été fubjuguées
par des peuples amateurs des
Beaux-Arts. Quand même on pourroit
prouver par des faits que la diffolution des
moeurs a toujours regné avec les Sciences ,
il ne s'enfuivroit pas que le fort de la probité
dépendît de leurs progrès. Lorfqu'une
OCTOBRE . 1751. 17
Nation jouit d'une tranquille abondance ,
elle fe porte ordinairement aux plaifirs &
aux Beaux -Arts . Les richeffes procurent
les moyens de fatisfaire fes paffions , ainfi
ce feroient les richeffes & non pas les
Belles-Lettres qui pourroient faire naître
la corruption dans les coeurs , fans parler
de plufieurs autres caufes qui n'influenc
pas moins que l'abondance fur cette dépravation
, l'extrême pauvreté eft la mere
de bien des crimes, & elle peut être jointe
avec une profonde ignorance . Tous les
faits donc qu'allegue notre adverfaire ne
prouvent point que les Sciences corrom-
Fent les moeurs.
Il prétend montrer par ce qui eft arrivé
en Egypte , en Grèce , à Rome , à Conftantinople
, à la Chine que les Arts énervent
les peuples qui les cultivent. Quoique
cette affertion fur laquelle il infifte principalement
paroiffe étrangere à la queftion
dont il s'agit , il eft à propos d'en montrer
la faufferé . L'Egypte , dit- il , devint
la mere de la Philofophie & des Beaux-
Arts & bientôt après la conquête de Cambife
mais bien des fiécles avant cette
époque , elle avoit été foumife par des
bergers Arabes , fous le regne de Timaus.
Leur domination dura plus de cinq
cens ans. Pourquoi les Egyptiens n'eurent-
:
18 MERCURE DE FRANCE.
ils pas même alors le courage de le défendre
? Etoient - ils énervés par les Beaux- Arts
qu'ils ignoroient ? Sont- ce les Sciences qui
ont efféminé les Afiatiques & rendu lâches
à l'excès tant de Nations barbares de
l'Afrique & de l'Amérique .
Les victoires que les Athéniens remportérent
fur les Perfes & fur les Lacédémoniens
même , font voir que les Arts
peuvent s'affocier avec la vertu militaire.
Leur Gouvernement devenu vénal fous
Périclés , prend une nouvelle face , l'amour
du plaifir étouffe leur bravoure , les fonctions
les plus honorables font avilies, l'im
punité multiplie les mauvais Citoyens
les fonds deftinés à la guerre , font employés
à nourrir la moleffe & l'oifiveté ;
toutes ces caufes de corruption , quel rap
port ont- elles aux ſciences ?
De quelle gloire militaire les Romains
ne fe font- il pas couverts dans le tems
que la Lireérature étoit en honneur à Rome?
Etoient-ils énervés par les Arts ,
lorfque Cicéron difoit à Célar , vous avez
dompté des Nations fauvages & féroces ,
innombrables par leur multitude , répandues
au loin en divers lieux ? Comme un
feul de ces faits fuffit pour détruire les raifoanemens
de mon adverfaire , il feroit
inutile d'infifter davantage fur cet article..
E. 19 OCTOBRE. 1751 .
fen On connoît les caufes des révolutions qui
-Arts arrivent dans les Etats. Les ſciences ne
s qui pourroient contribuer à leur décadence
qu'au cas que ceux qui font diftinés à les
de défendre , s'occuperoient des fciences au
point de négliger leurs fonctions militai❤
emres ; dans cette fuppofition , toute occuédé
pation étrangere à la guerre auroit les mê-
Arts mes fuites.
Lire M. Rouffeau , pour montrer que l'ifous
gnorance préferve les moeurs de la corrupout
tion , paffe en revûe les Scithes , les prenc
miers Perfes , les Germains & les Rom
mains dans les premiers tems de leur Réms
, publique , & il dit que ces peuples ont par
leur vertu , fait leur propre bonheur &
té l'exemple des autres Nations. On avoue
que Juftin a fait un éloge magnifique des
Scithes , mais Hérodote & des Auteurs
as citéspar Strabon , les repréfentent comme
sune Nation des plus féroces. Ils immoloient
au Dieu Mars , la cinquième partie
de leurs prifonniers & crevoient les yeux
Z aux autres. A l'anniverfaire d'un Roi ils
étrangloient cinquante de fes Officiers.
Ceux qui habitoient vers le Pont- Euxin ſe
nourriffoient de la chair des étrangers qui
arrivoient chez eux. L'Hiftoire des diverfes
Nations Scithes , offre par tout des
traits ou qui les deshonorent , ou qui font
>
20 MERCURE DE FRANCE.
par
horreur à la Nature . Les femmes étoient
communes entre les Maffagetes ; les perfonnes
âgées étoient immolées leur
parens , qui fe régaloient de leurs chairs.
Les Agatyrfiens ne vivoient que de pillage
& avoient leurs femmes en commun. Les
Antropophages , au rapport d'Hérodote ,
étoient injuftes & inhumains. Tels furent
les Peuples qu'on propofe pour exemple
aux autres Nations .
A l'égard des anciens Perfes , tout le
monde convient fans doute avec M. Rolin
qu'on ne fçauroit lire fans horreur julqu'où
ils avoient porté l'oubli & le mépris
des Loix les plus communes de la Nature.
Chez eux toutes fortes d'inceſtes étoient
autorifés. Dans la Tribu Sacerdotale , on
conféroit prefque toujours les premieres
dignités à ceux qui étoient nés du mariages
d'un fils avec fa mere. Il falloit qu'ils
fuffent bien cruels pour faire mourir des
enfans dans le feu qu'ils honoroient.
Les couleurs dont Pomponius - Mela
peint les Germains , ne feront pas naître
non plus l'envie de leur reffembler : Peuple
naturellement féroce , fauvage jufqu'à
manger de la chair crue , chez qui
le vol n'eft point une chofe honteufe &
qui ne reconnoît d'autre droit que fa
force.
OCTOBRE.
1751. 21
Que de reproches auroit eu raifon de faire
aux Romains , dans le tems qu'ils n'étoient
point encore familiarifés avec les
Lettres , un Philofophe éclairé de toutes
les lumières de la raifon . Illuftres Barbares
, auroit- il pu leur dire , toute votre
grandeur n'est qu'un grand crime.
Quelle fureur vous anime & vous porte à
ravager l'univers ; tigres altérés du fang
des hommes , comment ofez-vous mettre
votre gloire à être injuftes , à vivre de pillage
, à exercer la plus odieufe tyrannie ?
Qui vous a donné le droit de difpofer
de nos biens & de nos vies , de nous
rendre efclaves &
malheureux , de répandre
par tout la terreur , la défolation
& la mort ? Eft ce la grandeur d'ame dont
Vous vous piquez ? O déteftable grandeur
qui fe repaît de miféres & de calamités
! n'acquerez - vous de prétendues vertus
que pour punir la terre de ce . qu'elles
Vous ont couté ? Eft- ce la force ? Les Loix
de l'humanité n'en ont donc plus ? Sa voix
ne fe fait donc point entendre à vos coeurs ?
Vous méprifez la volonté des Dieux qui
vous ont deſtiné , ainſi que nous , à paffer
tranquilement quelques inftans fur la terre
; mais la peine est toujours à côté du
crime ; vous avez eu le bonheur de paffer
fous lejoug , la douleur de voir vos armées
22 MERCURE DE FRANCE.
par
taillées en piéces , & vous aurez bientôt
celle de voir la République fe déchirer
Les propres forces . Qui vous empêche
de paffer une vie agréable dans le fein de
la paix , des Arts , des Sciences & de la
vertu ? Romains , ceffez d'être injuftes ,
ceffez de porter en tous lieux les horreurs
de la guerre & les crimes qu'elle entraîne.
Mais je veux qu'il y ait eu des Nations
vertueufes dans le fein de l'ignorance , &
je demande fi ce n'eft pas à des loix fages
maintenues avec vigueur , avec prudence ,
& non pas à la privation des Arts qu'elles
ont été redevables de leur bonheur. En
vain prétend- on que Socrate même & Caton
ont décrié les Lettres , il ne furent
jamais les apologistes de l'ignorance. Le
plus fçavant des Athéniens avoit raifon de
dire que la préfomption des hommes d'Etat
, des Poëtes & des Artiftes d'Athénes ,
terniffoit leur fçavoir à fes yeux , & qu'ils
avoient tort de fe croire les plus fages des
hommes ; mais en blâmant leur orgueil &
en décréditant les Sophiftes , il ne faifoit
point l'éloge de l'ignorance , qu'il regar
doit comme le plus grand mal. Il aimoit à
tirer des fons harmonieux de la lyre avec
la main dont il avoit fait les ftatues das
graces. La Rhétorique , la Phyfique , l'Af
E.
OGTOBRE. 1751. 23
bien tronomie furent l'objet de fes études , &
hire felon Diogène de Laerce il travailla aux
ech Tragédiesd'Euripide. Il eft vrai qu'il s'apinpliqua
principalement à faire une fcience
del de la morale & qu'il ne s'imaginoit pas fçates
voir ce qu'il ne fçavoit pas : eft ce là favorifer
l'ignorance ? Doit- elle fe prévaloir
reur
age
Ca
en
en du déchaînement de l'ancien Caton contre
ces difcoureurs artificieux , contre ces
Grecs qui apprenoient aux Romains l'Art
funefte de rendre toutes les vérités douteufes.
Un des Chefs de la troifiéme Académie
, Carnéade montrant en préfence de
lle Caton la néceffité d'une loi naturelle , &
Erenverfant le lendemain ce qu'il avoit établi
le jour précédent , devoit naturellement
prévenir l'efprit de ce Cenfeur contre
la Littérature des Grecs. Cette prévention
à la vérité s'étendit trop loin , il en
Efentit l'injuftice & la répara en apprenant
la langue Grecque, quoiqu'avancé en âge ;
il forma fon ftyle fur celui de Thucydide
& de Demofthéne & enrichit fes ouvrages
des maximes & des faits qu'il en tira. L'Agriculturé
, la Médecine la Médecine , l'Hiftoire &
beaucoup d'autres matiéres exercerent fa
plume. Ces traits font voir que fi Socrate
&Caton cuffent fait l'éloge de l'ignorance ,
ils fe feroient cenfurés eux-mêmes , & M.
Rouffeau , qui a fi heureufement cultivé
es
-
24 MERCURE DE FRANCE.
les Belles Lertres , montre combien elles
font eftimables par la maniere dont il exprime
le mépris qu'il paroît en faire ; je dis
qu'il paroît, parcequ'il n'eft pas vrai-femblable
qu'il faffe peu de cas de fes connoiffances
. Dans tous les tems on a vû des Auteurs
décrier leurs fiécles & louer à l'excès desNa
tions anciennes . On met une forte de gloire
à fe roidir contre les idées communes
de fupériorité , à blâmer ce qui eft loué ,
de grandeur à dégrader ce que les hommes
eftiment le plus.
La meilleure maniére de décider la
queſtion de fait dont il s'agit , eft d'examiner
l'état actuel des moeurs de toutes les
Nations . Or il réfulte de cet examen fait
impartialement , que les peuples policés &
& diftingués par la culture des Lettres &
des Sciences , ont en général moins de vices
que ceux qui ne le font pas. Dans la
Barbarie & dans la plupart des
pays Orientaux
regnent des vicesqu'il ne conviendroit
pas même de nommer. Si vous parcourez
les divers Etats d'Afrique ,vous êtes étonné
de voir tant de peuples fainéans , lâches ,
fourbes , traîtres , cruels , avares , voleurs
& débauchés. Là font établis des ufages
inhumains , ici l'impudicité eft autorilée
par les Loix . Là le brigandage & le meurtres
font érigés en profeffions ; ici on eft
pas
tellemen t
OCTOBRE. 1751 25
ex
dis
bla
20
Va
mes
1.
nes
f∙ILL
les
&L
tellement barbare qu'on fe nourrit de chair
humaine. Dans plufieurs Royaumes les maris
vendent leurs femmes & leurs enfans ;
en d'autres on facrifie des hommes au démon
, on tue quelques perfonnes pour
faire honneur au Roi , lorfqu'il paroît en
public , ou qu'il vient à mourir. L'Afie &
l'Amérique offrent des tableaux femblables.
*
L'ignorance & les moeurs corrompues
des Nations qui habitent ces vaftes Contrées
font voir combien porte à faux cette
réflexion de mon adverfaire : Peuples , (çachez
une fois que la Nature a voulu vous
préferver de la fcience , comme une mere
arrache une arme dangereufe des mains de
fon enfant , que tous les fecrets qu'elle
vous cache font autant de maux dont elle
vous garantir , & que la peine que vous
trouvez à vous inftruire n'eft pas le moindre
de fes bienfaits. J'aimerois autant qu'il
eût dit , peuples , fçachez une fois que
la Nature ne veut pas que vous vous nourriffiez
des productions de la terre. La peine
qu'elle a attachée à fa culture eft un avertiffement
de la laiffer en friche.
pour vous
Il finit la premiere partie de fon Difcours
• * Les bornes étroites que je me fais prefcrites
m'obligent à renvoyer à l'Hiftoire des Voyages
& àl'Hiftoire Générale par M. l'Abbé Lambert.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
par cette réflexion ; Que la probité eft fille
de l'ignorance & que la fcience & la vertu
font incompatibles . Voilà un fentiment
bien contraire à celui de l'Eglife ; elle regarda
comme la plus dangereufe des per
fécutions la défenfe que l'Empereur Julien
fit aux Chrétiens d'enfeigner à leur enfans
, la Rhétorique , la Poëtique & la
Philofophie,
SECONDE PARTIE,
M. Rouffeau entreprend de prouver
dans la feconde partie de fon Difcours que
l'origine des fciences eft vicieuſe , leurs ob.
jets vains & leurs effets pernicieux .C'étoit,
dit- il, une ancienne tradition paffée de l'Egypte
en Grèce , qu'un Dieu ennemi du repos
des hommes étoit l'inventeur des fcien .
ces , d'où il infére que les Egyptiens , chez
qui elles étoient nées , n'en avoient pas
une opinion favorable. Comment accor
der fa conclufion avec ces paroles : Reme
des pour les maladies de l'ame : Infcription
qu'au rapport de Diodore de Sicile on li
feit far le fontifpice de la plus ancienne
des Bibliothéques , de celle d'Ofymandias
Roi d'Egypte.
Il affure que l'Aftronomie eft née de la
fuperftition , l'éloquence de l'ambition ,
de la haine , de la flaterie , du menſonge ;
OCTOBRE. 1751. 27
C
1
la Géométrie de l'avarice , la Phyfique
d'une vaine curiofité; routes & la morale
même de l'orgueil humain , Il fuffit de rapporter
ces belles découvertes pour en faire
connoître toute l'importance. Jufqu'ici on
avoit cru que les Sciences & les Arts devoient
leur naifance à nos befoins , on
l'avoit même fait voir dans plufieurs onvrages.
Vous dites que le défaut de l'origine des
Sciences & des Arts ne nous eft que trop
retracé dans leurs objets. Vous demandez
ce que nous ferions des Arts fans le luxe
qui les nourrit. Tout le monde vous répondra
que les Arts inftructifs & miniftériels
indépendamment du luxe fervent aux
agrémens , ou aux commodités , ou aux
befoins de la vie.
Vous demandez à quoi ferviroit la
Jurifprudence fans les injuftices des hom .
mes. On peut vous répondre qu'aucun
corpspolitique ne pouroit fubfifter fans
loix , ne fût-il compofé que d'hommes juftes.
Vous voulez fçavoir ce que devien
droit l'Hiftoire s'il n'y avoit ni tyrans , ni
guerres , ni confpirateurs. Vous n'ignorez
cependant pas que l'Hhiftoire Univerſelle
contient la defcription des Pays , la religion
, le gouvernement , les moeurs , le
commerce & les coutumes des Peuples , les
Bij
"
28 MERCURE DE FRANCE.
dignités , les Magiftratures , les vies des
Princes pacifiques , des Philofophes & des
Artiftes célébres ; tous ces fujets qu'ont-ils
de commun avec les tyrans , les guerres ,
& les Confpirateurs?
pour
Sommes-nous donc faits , dites vous ,
mourir attachés fur les bords du puits
où la vérité s'eft retirée ; cette fenle vérité
devroit rebuter dès les premiers pas tout
homme qui chercheroit férieufement à
s'inftruire par l'étude de la Philofophie.
Vous fçavez que les fciences dont on occupe
les jeunes Philofophes dans les Univerfités
,
font la Logique , la Métaphyfique , la
morale , la Phyfique , les Mathématiques
élémentaires. Ce font donc là felon vous
de ftériles fpéculations. Les Univerfités
vous ont une grande obligation de leur
avoir appris que la vérité de ces Sciences
s'eft retirée au fond d'un puits. Les grands
Philofophes qui les poffèdent dans un dégré
éminent font fans doute bien furpris
d'apprendre qu'ils ne fçavent rien . Ils ignoreroient
auffi , fans vous , les grands dangers
que l'on rencontre dans l'inveftigation
des Sciences. Vous dites que le faux eft
fufceptible d'une infinité de combinaiſons
& que la vérité n'a qu'une maniere d'être ;
mais n'y a-t-il pas différentes routes , dif
férentes méthodes pour arriver à la vérité .
OCTOBRE. 1751 .
29
Qui eft- ce d'ailleurs , ajoutez- vous , qui
la cherche bien fincérement ? A quelle
marque eft on fur de la reconnoître ? Les
Philofophes vous répondront qu'ils n'ont
appris les Sciences que , pour les fçavoir &
en faire ufage & que l'évidence , c'est- àdire
, la perception du rapport des idéés
eft le caractére diftinctif de la vérité &
qu'on s'en tient à ce qui paroît le plus probable
dans des matiéres qui ne font pas fufceptibles
de démonftration. Voudriezvous
voir renaître les fectes de Pyrrhon
d'Arcéfilas ou de Lacyde ?
Convenez
que
vous auriez
Vous pu dif
penfer de parler de l'origine des Sciences &
leur's que vous n'avez point prouvé que
objets font vains. Comment l'auriez vous
pu faire , puifque tout ce qui nous environne
nous parle en faveur des Sciences &
des Arts habillemens , meubles , bâtimens
, Bibliothéques , ufuines , productions
des Pays Etrangers dues à la Navigation
dirigée par l'Aftronomie . Là les Arts
Méchaniques mettent nos biens en valeur.
Les progrès de l'Anatomie affûrent
ceux de la Chirurgie. La Chymie , la Botanique
nous préparent des remédes , les
Arts libéraux , des plaifirs inftructifs . Ils
s'occupent à tranfmettre à la postérité le
fouvenir des belles actions & immortali-
1
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
fent les grands hommes & notre reconnoiffance
pour les fervices qu'il nous ont
rendus. Ici la Géométrie appuyée de l'Algébre
préfide à la plupart des fciences ;
elle donne des leçons à l'Aftronomie ,
la Navigation , à l'Artillerie , à la Phyfique.
Quoi tous ces objets font vains !
oui , & felon M. Rouffeau , tous ceux qui
s'en occupent font des Citoyens inutiles ,.
& il conclu que tout Citoyen inutile peut
être régardé comme pernicieux . Que disje
, felon lui , nous ne fommes pas même
des Citoyens . Voici fes propres paroles :
Nous avons des Phyficiens , des Géomé ---
tres , des Chymiftes , des Aftronomes ,
des Poëtes , des Muficiens , des Peintres ,
nous n'avons plus de Citoyens , ou s'il
nous en refte encore, difperfés dans nos
Campagnes abandonnées , ils y périffent
indigens & méprifés ; ainti , Meffieurs ,
ceffez donc de vous regarder comme des
Citoyens. Quoique vous confacriez vos
jours au fervice de la fociété , quoique
vous rempliffiez dignement les emplois.
où vos talens vous ont appellés , vous
n'êtes pas dignes d'être nommés Citoyens .
Cette qualité eſt le partage des Payfans, &
il faudra que vous cultiviez tous la terre
pour la mériter. Comment ofe -t- on infulter
ainfi une Nation qui produit taot
2
OCTOBRE . 1751. T
on
ont
Als!
S₁
zat
Na
d'excellens Citoyens dans tous les Etats !
O Louis le Grand ! quel feroit votre
étonnement , fi rendu aux voeux de la
France & à ceux du Monarque qui la gouverne
en marchant fur vos traces glorieufes
, vous appreniez qu'une de nos Acadé
mies a couronné un ouvrage , où l'on fontient
que les Sciences font vaines dans leur
objet , pernicieufes dans leurs effets ,
que ceux qui les cultivent ne font pas
Citoyens Quoi pourriez- vous dire ,
j'aurois imprimé une tache à ma gloire
pour avoir donné un azile aux mafes , établi
des Académies , rendu la vie aux
Beaux Arts , pour avoir envoyé des Aftronomes
dans les Pays les plus éloignés ,
recompenfé les talens & les découvertes
artiré les Sçavans près du Trône ! Quor !
j'aurois terni ma gloire pour avoir fait
naître des Praxitéles & des Syfippes , des
Appelles & des Ariftides , des Amphions
& des Orphées ! que tardez - vous de brifer
ces inftrumens des Arts & des Sciences ,
de brûler ces précieufes dépouilles des
Grecs & des Romains , toutes les Archives
de l'efprit & du génie ? Replongez
vous dans les ténébres épaiffes de la barbarie
, dans les préjugés qu'elle confacre fous
les funeftes aufpices de l'ignorance & de
la fuperftition . Renoncez aux lumiéres de
B iiij
32 MERCURE DE FRANCE.
votre fiécle ; que des abus anciens ufurpent
les droits de l'équité ; rétabliffez des
loix civiles contraires à la loi naturelle ;
que l'innocent qu'accufe l'injuftice foit
obligé pour fe juftifier , à s'expofer à périr
par l'eau ou par le feu ; que des peuples
aillent encore maffacrer d'autres peuples
fous le manteau de la religion ; qu'on faſfe
les plus grands maux avec la mêine tranquilité
de confcience qu'on éprouve à faire
les plus grands biens : telles & plus déplorables
encore feront les faites de cette
ignorance où vous voulez rentrer.
Non , Grand Roi , l'Accadémie de Dijon
n'eft point cenfée adopter tous les fentimens
de l'Auteur qu'elle a couronné.
Elle ne pense point comme lui que les travaux
des plus éclairés de nos Sçavans &
de nos meilleurs Citoyens ne font prefque
d'aucune utilité. Elle ne confond point
comme lui les découvertes véritablement
utiles au genre humain avec celles dont
on n'a pu encore tirer des fervices , faute
de connoître tous leurs rapports & l'enfemble
des parties de la Nature ; mais elle
penfe ainfi que toutes les Académies de
l'Europe, qu'il eft important d'étendre de
toute part les branches de notre fçavoir ,
d'en creufer les Analogies , d'en fuivre
toutes les ramifications. Elle fçait que
OCTOBRE .
30989 es
telle
connoiffance qui
paroît
ftérile pen- 1751.
33
dant un tems peut ceffer de l'être par des
applications dues au génie , à des
recherches
laborieufes , peut-être même au hazard.
Elle fçait que pour élever un édifice
, on
raffemble des
matériaux de
toutes
efpeces , ces piéces
brutes , amas
informe
ont leur
deftination ,
l'Art les
dégroffit
& les
arrange , il en
forme des chefs
d'oeuvre
d'Architecture & de bon goût.
On peut dire qu'il en eft en
quelque
forte de
certaines
vérités
détachées du
de celles dont
l'utilité eft
teconnue ,
corps
comme de ces
glaçons
errans au gré du
hazard fur la
furface
des
Aeuves ; ils fé
réuniffent , ils fe
fortifient
mutuellement
&
fervent à les
traverfer.
Si
l'Auteur a
avancé fans
fondement que
cultiver les
Sciences eft
abuſer du
tems ,
il n'a pas eu
moins de tort
d'attribuer le
luxe aux
Lettres & aux Arts. Le luxe eft:
une
fomptuofité
que font
naître les biens
partagés
inégalement. La
vanité à
l'aide
de
l'abondance
cherche à fe
diftinguer &
procure à
quelques Arts les
moyens de lui
fournir le
fuperflu ; mais ce qui eft
fuper-
Au
par rapport à certains états eft néceffaire
à
d'autres, pour
entretenir
les
diftinctions
qui
caractérisent
les
rangs
divers
de:
la
fociété
. La
religion
même
ne
condamne
:
Βγ
34 MERCURE DE FRANCE.
point les dépenfes, qu'éxige la décence de
chaque condition . Ce qui eft luxe pour
l'artifan peut ne pas l'être pour l'homme
de robe où l'homme d'épée. Dira- t-on quedes
meubles ou des habillements d'un
grand prix dégradent l'honnête homme.
& lui tranfmettent les fentimens de l'hom ,
me vicieux ? Caton le grand , folliciteur
des Loix fomptuaires , fuivant la remarqued'un
politique , nous eft dépeint avare
& intempérant , même ufurier & yvrogne;
au lieu que le fomptueux Lucullus , enco- .
re plus grand Capitaine & auffi jufte que
lui fut toujours libéral & bien- faifant.
Condamnons la fomptuofité de Lucullus.
& de fes imitateurs , mais ne concluons
pas qu'il faille chaffer de nos murs les Sçavans
& les Artiftes. Les paffions peuvent
abufer des Arts , ce font elles qu'il faut
réprimer. Les Arts font le foutien des
Etats ; ils réparent continuellement
l'inégalité
des fortunes & procurent le néceffaire
phyfique à la plupart des Citoyens...
Les terres , la guerre ne peuvent occuper
qu'une partie de la Nation
pourront fubfifter les autres fujets , files
Fiches craignent de dépenfer , fi la circulation
des espéces eft fufpenduepar une économie
fatale à ceux qui ne peuvent vivre
que du travail de leurs mains
comment
E.
OCTOBRE
1731 .
35°
edel
Dour
me
que
d'un
Om
que
are
res
•0-
Tandis , ajoute l'Auteur , que les commodités
de la vie fe multiplient , que les
Arts fe perfectionnent & que le luxe s'étend
, le vrai courage s'énerve , les vertus
militaires s'évanouiffent & c'est encore
me l'ouvrage des Sciences & de tous ces Arts
s'exercent dans l'ombre du cabinet .
Ne diroit-on pas , Meffieurs , que tous
nos foldats font occupés à cultiver les
Sciences & que tous leurs Officiers font des
Maupertuis & des Réaumur ? S'eft on apperçu
fous les regnes de Louis XIV. &
de Louis XV . que les vertus militaires
fe foient évanouies. Si on veut parler des
Sciences qui n'ont aucun rapport à la
re , on ne voit pas ce que les Académies
ont de commun avec les troupes, & s'il s'agit
de fciences militaires , peut - on les porter
à une trop grande perfection ? A l'é
gard de l'abondance , on ne l'a jamais vu
regner davantage dans les armées Françoifes
que durant le cours de leurs victoires ..
Comment peut- on s'imaginer que des foldats
deviendront plus vaillants , parce :
qu'ils feront mal vêtus & mal nourris ?
M. Rouffeau eft-il mieux fondé à fouteu
16
us
s
guernir
que la culture des Sciences eft nuifible :
aux qualités morales : C'eft, dir- il , dès nos
premieres années qu'une éducation infenfée
, orne notre efprit & courrompt no-
B. vj
36 MERCURE DE FRANCE.
tre jugement. Je vois de toutes parts des
établiffemens immenfes , où l'on éleve à
grands frais la jeuneffe pour lui apprendre
toutes chofes , excepté fes devoirs.
Peut- on attaquer de la forte tant de corps
refpectables , uniquement dévoués à l'inftruction
des jeunes gens , à qui ils inculquent
fans ceffe les principes de l'honneur,
de la probité & du Chriftianifme ? La
ſcience , les moeurs , la Religion , voila
les objets que s'eft toujours propofés l'U
niverfité de Paris , conformément aux
réglemens qui lui ont été donnés par les
Rois de Fance. Dans tous . les établiffemens
faits pour l'éducation des jeunes
gens , on employe tous les moyens pofibles
pour leur infpirer l'amour de la
vertu & l'horreur du vice , pour en former
d'excellens Citoyens ; on met continuel
lement fous leurs yeux les . maximes &
les exemples des grands Hommes de
l'antiquité. L'Hiftoire facrée & profane
leur donne des leçons foutenues par les
faits & l'expérience , & forme dans
leur efprit une impreffion qu'on atten
droit en vain de l'aridité des préceptes.
Comment les Sciences pouroient elles nui
re aux qualités morales ? Un de leurs premiers
effets eft de retirer de l'oifiveté &
par confequent. du jeu & de la débauche
E.
37
OCTOBRE
.
1751.
de qui en font les fuites. Sénéque que M.
Rouffeau cite pour appuyer fon fentiment ,
vei
di convient que les Belles - Lettres préparent
à la vertu ( Sénec, Epift. 88. ).
oras
Leut
205 cours ,
Que veulent dire ces traits fatiriques lancés
contre notre fiécle : Que l'effet le plus
cul évident de toutes nos études eft l'aviliffemeut
des vertus ; qu'on ne demande plus
La d'un homme s'il a de la probité , mais s'il a
oldes talens ; que la vertu refte fans honneur;
qu'il y a mille prix pour les beaux Diſ
aucuns pour les belles Actions..
Comment peut-on ignorer qu'un homme
qui paffe pour manquer de probité eſt
méprifé univerfellement ? La punition du
vice n'eft - elle pas déja la premiere récom
penfe de la vertu? L'eftime, l'amitié de fes.
Concitoyens , des diftinctions honorables,
voilà des prix bien fupérieurs à des lau
riers Académiques. D'ailleurs celui qui
fert fes amis , qui foulage de pauvres familles
, ira-t-il publier les bienfaits ? Ce
feroit en anéantir le mérite : rien de plus .
beau que lesactions vertueufes , fice n'eft
le foin même de les cacher.
C
is
M. Rouffeau parle de nos Philofophes
avec mépris, il cite les dangéreufes réveries.
des Hobbes & des Spinofa ,& les met fur une
mêmeligne avec toutes les productions de
Ja Philofophic, Pourquoi confondre ainfa
38
MERCURE DE FRANCE.
avec les ouvrages de nos vrais Philofophes
des fyftemes que nous abhorrons ? Doit- on
rejetter fur l'étude des Belles Lettres les opimions
infenfées de quelques écrivains , tandis
qu'un grand nombre de peuples font infatués
de fyftêmes abfurdes , fruit de leur ignorance
& de leur crédulité ? L'efprit humain
n'a pas befoin d'être cultivé pour enfanter
des opinions monftrueufes. C'eft en s'éle
vant avec tout l'effor dont elle eft capable
que la raifon fe met au deffus des chimères.
La vraie
Philofophie nous apprend à dé
chirer le voile des préjugés & de la fuperf
tition.Parce que quelquesAuteurs ont abufé
de leurs lumiéres , faudra-t-il profcrire
la culture de la raifon ? Eh de quoi ne
peut- on pas abufer ? Pouvoir , loix , Religion
, tout ce qu'il y a de plus utile ,
ne peut- il pas-être détourné à des ufages
nuifibles ? Tel eft celui qu'a fait M. Rouffeau
de fa puiffante éloquence pour inf
pirer le mépris des Sciences , des Lettres
& des
Philofophes. Au Tableau qu'il préfente
de ces hommes Sçavans ,
oppofons
celui du vrai
Philofophe . Je vais le tracer
, Meffieurs , d'après les modéles que
j'ai
l'honneur de
connoître parmi vous.
Qu'est-ce qu'un vrai Philofophe ? C'eſt un
homme très
raifonnable & trèséclairé.
Sous
quelque point de vue qu'on le confidé
7
NCE
39
OCTOBRE
. 1751
.
apabl
ilofopre , on ne peut s'empêcher de lui accorder-
Doit toute fon eftime , & l'on n'eft content de
sleso foi même que lorsqu'on mérite la fienne.
sa ne connoît ni les foupleffes rampantes:
nt i de la flaterie , ni les intrigues artificieuſes ,
rig de la jaloufie , ni la baffeffe d'une haine
huma
un produite par la vanité , ni le malheureux
fante talent d'obfcurcir celui des autres , car l'envie
qui ne pardonne ni les fuccès , ni fes
propres injuftices, eft roujours le partage de
éres l'infériorité. On ne le voir jamais avilir fes
à de maximes en les contredifant par les ac- .
pertions , jamais acceffible à la licence que
abcondamne la Religion qu'elle attaque ,
crit les loix qu'elle élude , la vertu qu'elle fousile
aux pieds. On doute fi fon caractére a
Replus de noblele que de force , plus d'élé- -
Elevation que de vérité. Son efprit eſt toujours
l'organe de fon coeur & fon expreffon
l'image de fes fentimens . La franchife
, qui eft un défaut quand elle n'eft
es un mérite , donne à fes Difcours cet airaimable
de fincérité , qui ne vaur beaucoup
, que lorfqu'il ne coûte rien . Quand
il oblige , vous diriez qu'il fe charge de
la reconnoiffance & qu'il reçoit le bienfait
qu'ilaccorde , & il paroît toujours qu'il
oblige , parce qu'il défire toujours d'obliger.
Il met fa gloire à fervir la Patrie qu'il
honore , à travailler au bonheur des hom-
T.
pas
.
40 MERCURE DE FRANCE.
mes qu'il éclaire. Jamais il ne porta dansi
la fociété cette raifon farouche qui ne
fçait pas fe relâcher de fa fupériorité , cette
inflexibilité de fentiment , qui fous le
nom de fermeté brufque les égards & les .
condeſcendances , cet efprit de contradic-.
tion qui fecouant le joug des bienséances .
fe fait un jeu de heurter les opinions qu'il
n'a pas adoptées , également haïffable.
foit qu'il défende les droits de la vérité
ou les prétentions de fon orgueil. Le vrai
Philofophe s'envelope dans fa modeſtie &
pour faire valoir les qualités des autres ,
il n'hésite pas à cacher l'éclat des fiennes..
D'un commerce auffi fur qu'urile , il ne
cherche dans les fautes que le moyen de
les excufer , & dans la converfation que.
celui d'affocier les autres à fon propre mérite.
Il fçait qu'un des plus folides appuis
de la juftice que nous nous flatons d'obtenir
eft celle que nous rendons au mérite
d'autrui , & quand il l'ignoreroit, il ne montreroit
pas fa conduite far des principes
différens de ceux que nous venons d'expofer
, perfuadé que le coeur fait l'homme ,
l'indulgence les vrais amis , la modeftie des
Citoyens aimables . Je fçais bien , Melfieurs
, que par ces traits je ne rends pas.
tout le mérite du Philofophe & furtout.
du Philofophe Chrétien ; mon deffein a
OCTOBRE. 1751. 41
ans
ne
tte
le
les
icces
ole
été feulement d'en donner une légere efquiffe.
Pour le connoître dans toute fon
étendue , il faut connoître celui du Prince
dont notre amour paye les bienfaits .
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Résumé : REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
M. Gautier, professeur de mathématiques et d'histoire, a contesté le discours de Jean-Jacques Rousseau, qui avait remporté le prix de l'Académie de Dijon en 1750. Rousseau y soutenait que les sciences et les arts corrompent les mœurs. Gautier critique cette idée, affirmant que les sciences et les arts favorisent au contraire le développement des talents et du génie. Il reconnaît la qualité littéraire du discours de Rousseau mais met en garde contre les maximes pernicieuses qu'il pourrait propager. Gautier structure son texte en deux parties. La première examine si les sciences et les arts ont corrompu les mœurs, et la seconde considère les résultats du progrès des sciences et des arts. Il conteste l'idée de Rousseau selon laquelle les mœurs étaient plus naturelles avant l'art, affirmant que la politesse, fruit des lumières, est estimable. Il souligne que la société a appris à plaire et à vivre ensemble, développant ainsi des vertus sociales et des comportements plus doux. L'auteur critique Rousseau pour ses déclarations selon lesquelles les hommes modernes auraient perdu leur vertu en cultivant les lettres, les sciences et les arts. Il conteste l'idée que ces disciplines corrompent les mœurs, affirmant que les richesses et les plaisirs, plutôt que les connaissances, sont souvent à l'origine de la corruption. Il cite des exemples historiques, comme l'Égypte, la Grèce et Rome, pour montrer que les arts et les sciences n'ont pas nécessairement affaibli les peuples. Par exemple, les Athéniens ont remporté des victoires militaires malgré leur culture artistique, et les Romains étaient glorieux militairement pendant une période où la littérature était valorisée. Le texte discute également de la relation entre les arts, les sciences et la décadence des États, soulignant que les sciences peuvent contribuer à la décadence si ceux destinés à défendre l'État se concentrent trop sur elles, négligeant ainsi leurs fonctions militaires. Il réfute l'idée que des figures comme Socrate et Caton aient prôné l'ignorance, soulignant que Socrate, par exemple, valorisait la connaissance et la sagesse. L'Académie de Dijon rejette l'idée que les sciences favorisent le luxe ou affaiblissent le courage militaire. Elle affirme que les établissements éducatifs enseignent l'honneur, la probité et le christianisme, formant ainsi des citoyens exemplaires. Le texte défend les philosophes contre les accusations de Rousseau, affirmant que la véritable philosophie élève l'esprit humain et le libère des préjugés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3205
REFUTATION D'un Discours qui a remporté le Prix de l'Académie de Dijon en l'année 1750, sur cette Question proposée par la même Académie : Si le rétablissement des Sciences & des Arts a contribué à épurer les moeurs. Cette réfutation a été lûe dans une Séance de la Société Royale de Nancy, par M. Gautier, Professeur de Mathématique & d'Histoire.
3206
p. 112
Observation de Jean-Jacques Rousseau, [titre d'après la table]
Début :
OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Geneve, sur la réponse qui a été [...]
Mots clefs :
Observations, Sciences, Arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observation de Jean-Jacques Rousseau, [titre d'après la table]
OBSERVATIONS de Jean- Jacques Rouf
fean , de Geneve, fur la réponse qui a été
faite à fon Difcours couronné à Dijon ,
fur cette question : Si le rétabliſſement des
Sciences & des Arts a contribuè a épurer les
moeurs. On trouve cette brochure chez :
Fiffet , Quai de Conti .
fean , de Geneve, fur la réponse qui a été
faite à fon Difcours couronné à Dijon ,
fur cette question : Si le rétabliſſement des
Sciences & des Arts a contribuè a épurer les
moeurs. On trouve cette brochure chez :
Fiffet , Quai de Conti .
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3207
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
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Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3208
p. 84-96
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
C'est, Monsieur, avec raison qu'on a remarqué que vos Journaux vont [...]
Mots clefs :
Usage, Sciences, Arts, Abus, Esprit, Question, Réponse, Hommes, Moeurs, Vertu, Connaître, Religion, Discours, Nature, Savants
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Une lettre loue un discours publié dans le Mercure de septembre, qui répond au discours couronné par l'Académie de Dijon sur les arts et les sciences. L'auteur de la lettre apprécie la manière polie et bienveillante avec laquelle le discours réfute les idées de Rousseau, tout en reconnaissant que la question de savoir si les sciences ont épuré les mœurs reste indécise. L'académicien observe que les arguments des partisans des sciences reposaient davantage sur le droit que sur les faits, et que les sciences ont adouci les mœurs sans nécessairement rendre les hommes plus vertueux. Le texte met également en avant les avantages des sciences pour diverses professions et la curiosité naturelle de l'homme pour la connaissance. En novembre 1751, un autre texte aborde l'histoire, la morale et les sciences, soulignant que l'ignorance du mal n'est pas une vertu et que l'histoire offre des exemples de remèdes contre les vices. Il compare les peuples et les époques, notant que les nations non policées sont moins cupides mais plus sujettes à des passions violentes. La superstition, l'hérésie, le pyrrhonisme et l'incrédulité sont attribués à des facteurs tels que le faux bel esprit et l'ignorance présomptueuse. Le texte affirme que l'étude de la nature élève les sentiments et régule la conduite, inspirant admiration et reconnaissance envers son auteur. Les savants découvrent des traces de puissance, de sagesse et d'intelligence infinies, les conduisant vers leur principe et leur fin dernière. En réponse aux arguments sur la corruption des mœurs par les arts et les sciences, le texte cite des exemples de législateurs et de sages célèbres, affirmant que le luxe et la mollesse sont le fait des riches oisifs, non des savants. Il distingue le véritable courage des nations policées de la férocité des peuples non cultivés et condamne l'abus des sciences, citant Socrate comme exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3209
p. 148-151
« OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
Début :
OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...]
Mots clefs :
Sciences, Réponse, Discours, Jean-Jacques Rousseau, Examiner, Observations, Religion, Extrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rouf
feau , de Genéve , fur la réponſe qui a été
faite à fon Difcours. On les trouve à Pa
ris , chez Piffot.
L'occafion de cette brochure eft une de
DECEMBRE. 1751. 149
99
ces circonstances rares , dont l'Hiftoire
fournit à peine un exemple : auffi l'Auteur
, n'ayant aucun modéle à fuivre , a - t'il
pris uu ton tour à lui , qui ne fera fûrement
jamais le ton à la mode . Voici ſon début.
» Je devrois un remercîment , plutôt
» qu'une réplique à l'Auteur anonyme ,
qui vient d'honorer mon Difcours d'une
réponſe : mais ce que je dois à la recon-
» noiffance , ne me fera point oublier ce
que je dois à la vérité ; & je n'oublierai
" pas non plus , que toutes les fois qu'il
» eft queftion de raiſon , les hommes rentrent
dans le droit de la Nature , & re-
» prennent leur premiere égalité.
M. Rouffeau ne combat point directement
la réponfe qu'il examine il convient
des grandes vérités qui y font répandues
, & le borne à établir qu'elles ne
font point contradictoires à la Théfe qu'il
a foutenue dans fon Difcours. Il fait voir
que fur les utilités des Sciences , il a penfé
comme l'Auteur de la Réponſe , & que
fur leur abus , l'Auteur de la Réponse a
parlé comme lui .
Cependant la conclufion du Difcours ;
& celle de la Réponſe fe trouvent directement
oppofées » La mienne étoit , dit
M. Rouffeau , que puifque les Sciences
font plus de mal aux moeurs que de
Gii
150 MERCURE DE FRANCE
bien à la focieté , il eût été à delirer
que
"les hommes s'y fuffent livrés avec moins
» d'ardeur. Celle de mon adverfaire eft ,
que , quoique les Sciences faffent beau
" coup de mal , il ne faut pas lailler de les
» cultiver à caufe du bien qu'elles font . Je
m'en rapporte , ajoute- t'il , non, au pu
» blic , mais au petit nombre des vrais
» Philofophes , fur celle qu'il faut préferer
» de ces deux conclufions.
و د
L'Auteur paffe enfuite aux obfervations
de détail , & examine quelques endroits
de la Réponse qui lui paroiffent manquer
un peu de cette jufteffe qu'il admire volontiers
dans les autres , & qui , felon lui ,
ont pu contribuer à l'erreur de la confé
•quence que l'Auteur en a tirée .
La principale de ces obfervations roule
fur une accufation très-grave , au fujet de
laquelle M. Rouffeau a crû devoir entrer
dans une plus longue difcuffion .
Selon l'Auteur de la Réponse , la culture
des Sciences eft tellement utile à la
Religion , que ce feroit la priver d'un ap
pui que de profcrire les Lettres . En effet, il
paroît par le célébre Edit de Julien l'Apol
tat , & par le chagrin qu'en montrerent les
Chrétiens de fon tems , que les uns & les
autres en penfoient ainfi . Mais leur opinion
ne fait rien ici contre les faits , &
DECEMBRE. 1751 .
c'eft par les faits que M. Rouffeau examine
cette grande queftion .
Il expofe en abregé ce que les Sciences
& la Religion ont eu de commun , & prenant
fon Extrait hiftorique dès le commencement
de l'ancienne Loi , il le fuit
jufqu'à notre fiécle , faifant voir que dans
tous les rems , & les Chrétiens & le Peuple
de Dieu , ont toujours été détournés
par leurs Chefs de l'étude des Sciences
humaines , & que toutes les fois que la
Philofophie & les Lettres ont pénétré dans
ce Sanctuaire , ç'a toujours été au préjudice
de la Religion
.
Ce morceau qui paroît avoir été fai
avec foin , étant lui- même un extrait déja
fort ferré , n'eft pas fufceptible d'extrait ;
ainfi nous renvoyons à l'ouvrage même
les Lecteurs qui voudront en juger . Nous
en dirons autant des articles du luxe , de
l'hypocrifie , de la politeffe , de l'ignorance
, & de la néceffité actuelle de cultiver
les Letrres ; a rticles trop longs pour être
tranfcrits , & trop courts pour être abregés.
Nous nous contenterons d'ajouter
qu'on y reconnoît de même que
par tour ,
dans les notes qui y font jointes , la plume
éloquente , & les maximes fingulieres de
l'Auteur du Difcours , qui a donné lieu
à la Réponſe & aux obfervations.
feau , de Genéve , fur la réponſe qui a été
faite à fon Difcours. On les trouve à Pa
ris , chez Piffot.
L'occafion de cette brochure eft une de
DECEMBRE. 1751. 149
99
ces circonstances rares , dont l'Hiftoire
fournit à peine un exemple : auffi l'Auteur
, n'ayant aucun modéle à fuivre , a - t'il
pris uu ton tour à lui , qui ne fera fûrement
jamais le ton à la mode . Voici ſon début.
» Je devrois un remercîment , plutôt
» qu'une réplique à l'Auteur anonyme ,
qui vient d'honorer mon Difcours d'une
réponſe : mais ce que je dois à la recon-
» noiffance , ne me fera point oublier ce
que je dois à la vérité ; & je n'oublierai
" pas non plus , que toutes les fois qu'il
» eft queftion de raiſon , les hommes rentrent
dans le droit de la Nature , & re-
» prennent leur premiere égalité.
M. Rouffeau ne combat point directement
la réponfe qu'il examine il convient
des grandes vérités qui y font répandues
, & le borne à établir qu'elles ne
font point contradictoires à la Théfe qu'il
a foutenue dans fon Difcours. Il fait voir
que fur les utilités des Sciences , il a penfé
comme l'Auteur de la Réponſe , & que
fur leur abus , l'Auteur de la Réponse a
parlé comme lui .
Cependant la conclufion du Difcours ;
& celle de la Réponſe fe trouvent directement
oppofées » La mienne étoit , dit
M. Rouffeau , que puifque les Sciences
font plus de mal aux moeurs que de
Gii
150 MERCURE DE FRANCE
bien à la focieté , il eût été à delirer
que
"les hommes s'y fuffent livrés avec moins
» d'ardeur. Celle de mon adverfaire eft ,
que , quoique les Sciences faffent beau
" coup de mal , il ne faut pas lailler de les
» cultiver à caufe du bien qu'elles font . Je
m'en rapporte , ajoute- t'il , non, au pu
» blic , mais au petit nombre des vrais
» Philofophes , fur celle qu'il faut préferer
» de ces deux conclufions.
و د
L'Auteur paffe enfuite aux obfervations
de détail , & examine quelques endroits
de la Réponse qui lui paroiffent manquer
un peu de cette jufteffe qu'il admire volontiers
dans les autres , & qui , felon lui ,
ont pu contribuer à l'erreur de la confé
•quence que l'Auteur en a tirée .
La principale de ces obfervations roule
fur une accufation très-grave , au fujet de
laquelle M. Rouffeau a crû devoir entrer
dans une plus longue difcuffion .
Selon l'Auteur de la Réponse , la culture
des Sciences eft tellement utile à la
Religion , que ce feroit la priver d'un ap
pui que de profcrire les Lettres . En effet, il
paroît par le célébre Edit de Julien l'Apol
tat , & par le chagrin qu'en montrerent les
Chrétiens de fon tems , que les uns & les
autres en penfoient ainfi . Mais leur opinion
ne fait rien ici contre les faits , &
DECEMBRE. 1751 .
c'eft par les faits que M. Rouffeau examine
cette grande queftion .
Il expofe en abregé ce que les Sciences
& la Religion ont eu de commun , & prenant
fon Extrait hiftorique dès le commencement
de l'ancienne Loi , il le fuit
jufqu'à notre fiécle , faifant voir que dans
tous les rems , & les Chrétiens & le Peuple
de Dieu , ont toujours été détournés
par leurs Chefs de l'étude des Sciences
humaines , & que toutes les fois que la
Philofophie & les Lettres ont pénétré dans
ce Sanctuaire , ç'a toujours été au préjudice
de la Religion
.
Ce morceau qui paroît avoir été fai
avec foin , étant lui- même un extrait déja
fort ferré , n'eft pas fufceptible d'extrait ;
ainfi nous renvoyons à l'ouvrage même
les Lecteurs qui voudront en juger . Nous
en dirons autant des articles du luxe , de
l'hypocrifie , de la politeffe , de l'ignorance
, & de la néceffité actuelle de cultiver
les Letrres ; a rticles trop longs pour être
tranfcrits , & trop courts pour être abregés.
Nous nous contenterons d'ajouter
qu'on y reconnoît de même que
par tour ,
dans les notes qui y font jointes , la plume
éloquente , & les maximes fingulieres de
l'Auteur du Difcours , qui a donné lieu
à la Réponſe & aux obfervations.
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Résumé : « OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
En décembre 1751, Jean-Jacques Rouf publie à Paris chez Piffot des 'Observations' en réponse à une critique anonyme de l'un de ses discours. Rouf admet les grandes vérités de la critique mais affirme qu'elles ne contredisent pas sa thèse initiale. Il reconnaît que les sciences peuvent nuire aux mœurs tout en apportant des bienfaits à la société. Rouf examine plusieurs points de la critique, notamment l'affirmation que la culture des sciences est bénéfique pour la religion. Il conteste cette idée en présentant un aperçu historique montrant que, depuis l'Antiquité, les chefs religieux ont souvent découragé l'étude des sciences humaines, les jugeant préjudiciables à la religion. Le texte aborde également des sujets tels que le luxe, l'hypocrisie, la politesse, l'ignorance et la nécessité de cultiver les lettres, sans en donner les détails. Enfin, Rouf souligne l'éloquence et les maximes singulières de l'auteur du discours original.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3210
p. 152
« LETTRE de J. J. Rousseau, de Genéve, à M. Grimm, sur la réfutation de son Discours, [...] »
Début :
LETTRE de J. J. Rousseau, de Genéve, à M. Grimm, sur la réfutation de son Discours, [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Joseph Gautier, Discours, Réfutation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LETTRE de J. J. Rousseau, de Genéve, à M. Grimm, sur la réfutation de son Discours, [...] »
LETTRE de J. J. Rouffear , de Genéve
à M. Grimm , fur la réfutation de fon Dif
cours , par M. Gautier , Profefleur de Ma
thématique & d'Hiftoire , & Membre de
l'Académie des Belles- Lettres de Nanci ,
Cette brochure fe trouve chez Piffot , Quai
des
Auguftins.
à M. Grimm , fur la réfutation de fon Dif
cours , par M. Gautier , Profefleur de Ma
thématique & d'Hiftoire , & Membre de
l'Académie des Belles- Lettres de Nanci ,
Cette brochure fe trouve chez Piffot , Quai
des
Auguftins.
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3211
p. 6-26
REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
Début :
Quoique la Physique des Anciens ne fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi [...]
Mots clefs :
Fluides, Corps, Théorie, Résistance, Lois, Fluide, Principes, Nature, Particules, Matière, Mouvement, Calcul, Parties, Résistance des fluides, Difficile, Doute, Géométrie, Isaac Newton, Esprit, Académie des sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : REFLEXIONS Sur la théorie de la résistance des fluides, lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie des Sciences. Par M. d'Alembert.
REFLEXIONS
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Sur la théorie de la résistance des fluides,
lûes dans l'Assemblée publique de l'Académie
des Sciences. Par M. d'Alembert.
Quoique la Physique des Anciens ne
fût, ni aussi déraisonnable, ni aussi
bornée que le pensent ou que le disent
quelques Philosophes modernes, il pa-
roît cependant qu'ils n'étoient pas fort
versés dans les Sciences, qu on appelle
Physico-Mathématiques, & qui consistent
dans l'application du calcul aux phenomé-
nes de la Nature. La question de la résis-
tance des fluides, est une de celles qu'ils
paroissent avoir le moins étudiées sous
ce point de vûe. Je dis sous ce point de vus;
cat la connoissance de la résistance des
fluides, étant d'une nécessité absolue pour
la construction des Navires qu'ils avoient
peut-être poussée plus loin que nous, il
est difficile de croire que cette connois-
sance leur ait manqué jusqu'à un certain
point: l'expérience leur avoit sans doute
fourni des régles pour déterminer le choc
& la pression des eaux; mais ces régles,
d'usage seulement & de pratique, & pour
Goo.
3
1752.
JANVIER.
ainsi dire, de pure tradition, ne sont
point parvenues jusqu'à nous.
A l'égard de la théorie de cette résis-
tance, il n est pas surprenant qu'ils l'ayent
ignorée. On doit même, s'il est permis
de patler ainsi, leur tenir compte de leur
ignorance, de n'avoir point voulu attein-
dre à ce qu'il leur étoit impossible de sça-
voit, & de n'avoir point cherché à faire
croite qu'ils y étoient parvenus. C'est à la
plus subtile Géométrie, qu'il est permis
de tenter cette théorie, & la Géométrie
des Anciens, d'ailleurs très-profonde &
très scavanre, ne pouvoit aller jusques-là.
Il est vraisemblable qu'ils l'avoient senti;
car leur méthode de philosopher étoit plus
sage que nous ne l'imaginons communé-
ment. Les Géomêtres modernes ont scu
se procurer à cet égard plus de secours,
non parce qu'ils ont été supérieurs aux
Anciens, mais parce qu'ils sont venus
depuis. L'invention des calculs., diffe-
rentiel & intégral, nous a mis en état de
suivre en quelque maniere le mouve-
ment des corps jusques dans leurs élemens
ou dernieres particules. C'est avec le se-
cours seul de ces calculs qu'il est permis
de pénétrer dans les fluides, & de décou-
vrir le jeu de leurs parties, l'action qu'e-
xercent les uns sur les autres, ces atômes
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
innombrables, dont un fluide est compo-
sé, & qui paroissent tout à la fois unis &
divisés, dépendans & indépendans les uns
des autres. Aussi le méchanisme intérieur
des fluides, si peu analogue à celui des
corps solides que nous touchons, & sujet
à des loix toutes differentes, devroit être
pour les Philosophes un objet particulier
d'admiration, si l'étude de la Nature, des
phenoménes les plus simples, des éle-
mens même de la matiere, ne les avoit
accoutumés à ne s'étonner de rien, ou
plutôt à s'étonner également de tour. Aussi-
peu éclairés que le peuple sur la nature
des objets qu'ils confidérent, ils n ont &
ne peuvent avoir d'avantage que dans sa
combinaison qu'ils font du peu de princi-
pes qui leur sont connus, & des consé-
quences qu'ils en tirent; & c'est dans cet-
te espéce d'analyse que les Mathémati-
ques leur sont utiles Cependant avec ce
secours même la recherche de la résistance
des fluides est encore si difficile, que les
efforts des plus grands hommes se sont
terminés jusqu'ici à nous en donner une
legere ébauche.
Après avoir réflechi long-tems sur une
matiere si importante, avec tonte l'atten-
tion dont je suis capable, il m'a paru que
le peu de progrès qu'on a fait jusqu'à pré-
JANVIER. 1752.
2
sent dans cette question, vient de ce
qu'on na pas encore saisi les vrais princi-
pes, d'après lesquels il faut la résoudre; j'ai
crum devoir mappliquer à chercher ces
principes, & la maniere d'y appliquer le
calcul, s'il est possible; car il ne faut point
confondre ces deux objets, & les Geomé-
tres modernes semblent n avoir pas été as-
sez attentifs sur ce point. C'est souvent le
desir de pouvoir faire usage du calcul qui
les détermine dans le choix des principes,
an lieu qu'ils devroient examiner d'abord
les principes en eux-mêmes, sans penser
d'avance à les plier de force au calcul.
La Géométrie, qui ne doit qu'obéir à la
Physique, quand elle se réunit avec elle,
lui commande quel quefois: s'il arrive que
la question qu'on veut examiner soit trop
compliquée, pour que tous les élemens
puissent entrer dans la comparaison analy-
tique quon veut en faire, on sépare les
plus incommodes, on leur en substitue
d'autres, moins génans, mais aussi moins
réels; & on est etonné d'arriver, malgré
un travail pénible, à un résultat contre-
dit par la Nature; comme si aptès l'avoir
déguisée, tronquée, ou alterée, une com-
binaison purement méchanique pouvoit
nous la rendre.
Je me suis proposé d'éviter cet inconvé-
AV
Dgisterad vodO
10 MERCURE DE FRANCE.
nient dans un ouvrage que je vais pu-
blier sur la résistance des fluides. J'ai cher-
ché les principes de cette résistance comme
sil'analyse ne devoit y entrer pour rien;
& ces principes une fois trouvés, j'ai es-
fayé d'y appliquer l'analyse. Mais avant
que de rendre compte de mon travail, &
du degré auquel je l'ai poussé, il ne sera
pas inutile d'exposer en peu de mots ce qui
a été fait jusqu'à présent sur cette ma-
tiere.
Ne wton, à qui la Physique & la Géomé-
trie sont si redevables, est le premier, que
je sçache, qui ait entrepris de déterminer,
par les principes de la méchanique, la
résistance qu'éprouve un corps mu dans
un fluide, & de confirmer sa théorie par
des expériences. Ce grand Philosophe,
pour arriver plus facilement à la solution
d'une question si épineuse, & peut-être
pour la présenter d'une manière plus géné-
rale, envisage un fluide sous deux points
de vüe differens. Il le regarde d'abord,
comme un amas de corpuscules élastiques,
qui tendent à s'écarter les uns des autres
par une force repulsive, & qui sont dis-
posés librement à des distances égales. Il
suppose outre cela, que cet amas de cor-
puscules, qui compose le milieu resistant,
ait fort peu de densité par rapport à colle
o0
JANVIER. 1752.
11
du corps, ensorte que les parties du fluide
poussées par le corps, puissent se mouvoir
librement, sans communiquer aux parties
voisines le mouvement qu'elles ont reçu;
d'après cette hypothése, M. Newton
trouve & démontre les loix de la résis-
tance d'un tel fluide; loix assez connues
pour que nous nous dispensions de les rap-
porter ici.
Le célebre Jean Bernoulli, dans son
ouviage qui a pour titre: Discours sur les
loix de la communication du mouvement, a
dé terminé dans la même supposition, la
té sistance des fluides; il represente cette
resistance par une formule assez simple,
qui a été démontrée & généraliséc depuis:
mais il faut avouer que cette formule est
insuffisante. Dans tous les fluides que nous
connoissons, les particules sont immédia-
tement contigues par quelques uns deleurs
points, on du moins agissent les uns sur
les autres, à peu près comme si elles l'é-
toient; ainsi tout corps mû dans un fluide
pousse nécessairement à la fois & au men-
me instand un grand nombre de particules
situées dans la même ligne, & dont cha-
cune reçoit une vitesse, & une direction
differente, eu égard à sa situation; il est
donc extrêmement difficile de déterminer
le mouvement communiqué à toutes ces
A vj
o
ed by
12 MERCURE DEFRANCE.
particules, & par conséquent le mouve-
ment que le corps perd à chaque instant.
Ces réflexions n'avoient pas échappé
à M. Newton: il reconnoît que sa théo-
rie de la résistance d'un fluide composé
de globules élastiques clair-semés, s'il est
permis de s'exprimer de la sorte, ne peut
s'appliquer, ni aux fluides denses & con-
tinus, dont les particules se touchent im-
médiatement, tels que l'eau, l'huile,
& le mercure; ni aux fluides, dont l'é-
lasticité vient d'une autre cause que de la
force repulsive de leurs parties, par exem-
ple de la compression & de l'expansion
de ces parties, tel que paroît être l'air
que nous respirons. Une confidération si
nécessaire, a laquelle M. Newton en
ajoute d'autres, non moins importantes,
doit nous faire conclure que cette pre-
miere partie de sa théorie, & celse de
M. Bernoulli, qui nen est proprement
que le commentaire, sont plutôt une re-
cherche de pure curiosité, qu'elles ne sont
applicables à la Nature.
Aussi l'illustre Philosophe Anglois n'a
pas crû devoir s'en tenir-là. Il considére
ies fluides dans l'état de continuité & de
compression où ils sont réellement, com-
posés de particules contignes les unes aux
autres; & c'est le second point de vûe,
soogle
JANVIEK.
1752.
13
fous lequel il les envisage.- La méthode
qu'il employe dans cette nouvelle hypo-
thése, pour résoudre le problême dont
il s'agit, est une espêce d'approximation
& de :âtonnement, dont il seroit difficile
de donner ici l'idée. Nous ne pourrions pas
non plus expliquer clairement dans une
fimple lecture publique la maniere ingé-
nieuse & fine dont M. Newton déduib
de sa théorie la résistance d'un cylindre &
d'un globe, on en général d'un sphéroide
dans un fluide indéfini; nous nous borne-
rons à dire, qu'après assez de combinai-
fons & de caculs, il parvient à cette con-
clusion, que dans un fluide dense & con-
tinu, la valeur absolue de la pistance, &
le rapport de la résistance de deux corps
sont tout autres que dans le fluide à glo-
bules élastiques de la premiere hypo-
théſe.
Mais cette seconde théorie de M.
Newton, quoique plus conforme à la na-
ture des fluides, est sujette encore à beau-
coup de difficultés. Nous ne les exposerons
point ici en détail, elles supposeroient pour
etre entendues qu'on eût une idée fort
présente de certe théorie, idée que nous
navons pu donner ici; mais l'on trou-
vera assez au long dans notre ouvrage, &
Pexpoiition de la théorie Newtonienne,
74 MERCURE DEFRANCE.
& les objections qu'on peut lui faire: c'est
l'objet particuliet d'une introduction qui
doit se trouver à la tête, & dont ces ré-
flexions ne sont qu'un extrait. Il nous suf--
sira d'observer ici que la théorie dont nous
parlons, manque sans doute de l'évi-
dence & de la précision nécessaire pout
convaincre l'esprit, puisqu elle a été atta-
quée plusieurs fois & avec succès par les
plus grands Géomêtres. Il n en faut pas
moins admirer les efforts & la sagacité
de ce grand Philosophe, qui après avoir
trouvé si heureusement la vérité dans un
grand nombre d'autres questions, a osé
entreprendre le premier la solution d'un
problême, que personne avant lui n avoit
tenté. Aussi cette solution, quoique peu
exacte, brille par tout de ce génie inven-
teur, de cet esprit fecond en ressources,
que personne n'a possedé dans un plus haut
degré que lui.
Aidés par les secours que la Géométrie
& la Méchanique nous fournissent aujour-
d'hui en plus grande abondance, est-il
surprenant que nous fassions quelque pas
de plus dans une carrière vaste & difficile
qu'il nous a ouverte? Les erreurs même
des grands hommes sont instructives, non-
seulement par les vûes qu'elles fournissent
pour l'ordinaire, mais par les pas inutiles
JANVIER.
1752.
15
qu'elles nous épargnent. Les méthodes
qui les ont égarés, assez seduisantes pour
les éblouir, nous auroient trompé comme
eux. Il étoit nécessaire qu'ils les tentas-
fent pour que nous en connussions les
écueils. La difficulté est de se frayer une
autre route, mais souvent cette difficulté
consiste plus à bien choisir celle qu'on
fuivra, qu'à la suivre quand elle est bien
choisie. Entre les differentes routes qui me-
nent à une vérité, les unes présentent une
entrée facile, ce sont celles où l'on se
jette d'abord; & si on ne rencontre des
obstacles, qu'après avoir parcouru un cer-
tain themin, alors, comme on ne consent
qu avec peine à avoir fait un travail inu-
tile, on vent du moins paroître avoir sur-
monté ces obstacles, & on ne fait quelque-
fois que les éluder. D'autres routes au
contraire ne présentent d'obstacles qu'à
leut entrée, l'abord en peut être pénible,
mais ces obstacles une fois franchis, le
reste du chemin est facile à parcourir.
Il faui convenir au reste, que les Géo-
mêtres qui ont artaqué M. Newton sur la
résistance des fluides, n'ont guere été plus
heureux que lui; les uns, après avoir
fondé sus le calcul une théorie assez va-
gue, & avoir même crû que l'expérience
acur ctoit favorable, semblent ensuite
26 MERCURE DE FRANCE.
avoir reconnu & l'insuffisance de leurs
expériences même, & le peu de solidité
de leur théorie, pour lui en substituer une
nouvelle aussi peu satisfaisante. Les au-
tres, reconnoissans de bonne foi, que
leur théorie manquoit par ses fondemens,
nous ont donné, au lieu des vrais princi-
pes, beaucoup de calculs.
Ces considérations m'ont engagé à
traiter cette matiere par une méthode en-
tierement nouvelle, & sans rien emprun-
ter de ceux qui m ont précédé dans le mê-
me travail.
La théorie que j'expose dans mon ou-
vrage, ou plutôt dont je donne l'gssai
a, ce me semble, l'avañtage de n'être ap-
puyée sur aucune supposition arbitraire. Je
suppose seulement, ce que personne ne
pent me contester, quun fluide est un
corps composé de particules très petites,
détachées, & capables de se mouvoir li-
brement.
La résistance qu'un corps éprouve
lorsqu'il en choque un autre, n'est à pro-
prement parler que la quantité de mouve-
ment qu'il perd. Lorsque le mouvement
d'un corps est altéré, on peut regarder ce
mouvement comme composé de celui que
le corps aura dans l'instant suivant, &
d'un autre qui est détruit. Il. n'est pas dif-
O
17
JANVIER. 1752.
ficile de conclure de-là, que toutes les
loix de la communication du mouvement
entre les corps, se réduisent aux loix de
l'équilibre. C'est aussi à ce principe que
j'ai réduit la solution de tous les problê-
mes de Dynamique dans le premier ou-
vrage que j ai publié en 1743. J'ai eu fré-
quemment l'occasion d'en montrer la fé-
condité & la simplicité dans les differens
Traités que j'ai mis au jour depuis; peut-
ette même ne seroit-il pas mutise pour
nous éclairer jusqu'à un certain point sur
la Métaphysique très- obscure de la percus-
sion des corps, & sur les loix ausquelles elle
est assujettie. Quoiqu'il en soit, ce princi-
pe s'applique naturellement à la résistan-
ce d'un corps dans un fluide; c'est aussi
aux loix de l'équilibre entre le fluide &
le corps, que je réduis la recherche de
cette résistance. Mais il ne faut pas s'ima-
giner que cette recherche, quoique très-
facilitée par ce moyen, soit aussi simple
que celle de la communication du mou-
ment entre deux corps solides. Supposons
en effet que nous eussions l'avantage dont
nous sommes privés, de connoître la figu-
re & la disposition mutuelle des parti-
cules qui composent les fluides; les loix
de leur résistance & de leur action, se ré-
duitoient sans doute aux loix connues
3009
18 MERCUREDEFRANCE.
du mouvement; car la recherhe du mou-
vement communique par un corps, à un
nombre quelconque de corpuscules qui
l'environnent, n'est qu'un problême de
Dynamique, pour la résolution duquel
on a tous les principes nécessaires. Cepen-
dant plus le nombre de corpuscules seroit
grand, plus le problême deviendroit com-
pliqué, & cette méthode par conséquent
ne seroit guères pratiquable dans la recher-
che de la résistance des fluides. Mais nous
sommes même bien éloignés d'avoir tou-
tes les données nécessaires, pour être à por-
tée de faire usage d'une pareille methode.
Non-seulement nous ignorons la figure
& l'arrangement des parties des fluides,
nous ignorons encore, comment ces par-
ties sont pressées par le corps, & com-
ment elles se meuvent entr elles. Il ya
d'ailleurs une si grande difference enrre
un fluide, & un amas de corpuscules soli-
des, que les loix de la pression & de l'é-
quilibre des solides sont très-differentes
des loix de la pression & de l'équilibre des
fluides; l'expérience seule a pu nous ins-
truire de ces dernieres loix, que la théo-
rie la plus subtile n'eût jamais pû nous
faire soupçonner: & aujourd'hui même
que l'observation nous les a fait connoî-
tre, on n'a pû trouver encore d'hypothése
JANVIER. 1752. 19
fatisfaisante pour les expliquer, & pous
les réduire aux principes connus de la
statique des solides.
Certe ignorance n'a cependant pas em-
peché que l'on n'ait fait de grands progrès
dans l'hydrostatique. Car les Philosophes
ne pouvant déduire immédiatement & di-
rectement de la nature des fluides les loin
de leur équilibre, ils les ont au moins
réduites à un seul principe d'expérience,
l'égalité de pression en tout sens; principe
qu'ils ont regardé (faute de mieux) com-
me la propriété fondamentale des fluides,
& celle dont il falloit déduire toutes les
autres. En effet, condamnés comme nous
se sommes, à ignorer les premieres pro-
priétés, & la contexture intérieure des
corps; la seule reflource qui reste à notre
sagacité, c'est de tâcher au moins, de sai-
fir dans chaque matiere l'analogie des
phenoménes, & de les rappeller tous à un
petit nombre de faits primitifs & fonda-
mentaux. La Nature est une machine im-
mense, dont les ressorts principaux nous
sont cachés: nous ne voyons même cetto
machine qu'à travers un voile qui nous
dérobe le jeu des parties les plus délicates.
Entre les parties les plus frappantes que
ce voile nous laisse appercevoir, il en est
quesques unes, qu'un même ressort met
Hras hO
LO MERCUREDEFRANCE.
en mouvement, & ce méchanisme est ce
que nous devons principaleuient cher-
cher à démeler.
Ne pouvant donc nous flatter de dé-
duire de la nature même des fluides la
théorie de leur résistance & de leurs ac-
tions, bornons-nous à la tirer, s'il est
possible des loix hydrostatiques, qui sont
depuis dong.tems bien constatées. La dé-
couverte purement expérimentale de ces
loix, supplée, en quelque sorte, à celle
de la figure & de la disposition des par-
ties des fluides, & peut-être rend le pro-
blême plus simple, que si pour le résoudra
nous étions bornés à cette derniere con-
noissance: il ne s'agit plus que de déve-
lopper par quel moyen les loix de la résis-
tance des fluides, peuvent se déduire des
loix de l'hydrostatique. Mais ce détail
demande une assez longue suite de propo-
fitions, dont je ne pourrois présenter ici
qu'une esquisse fort imparfaite; le public
verra bientôt mon ouvrage, & sera par
lui-même en état d'en juger. Je me con-
tenterai de dire, que voulant démontrer
tout en rigueur, jai trouvé dans les pro-
positions même les plus simples, plus de
difficultés qu on n auroit dû en soupçon-
ner, & que ce n'a pas été sans peine que
je suis parvenu à demontrer sur cette ma-
JANVIER. 1751.
tiere les vérités le plus généralenent con-
nues, & le moins rigoureusement prou-
vées jusqu'ici. Mais aptès avoir pout
ainsi dire, sacrifié à la sureté des principes
la facilite du calcul, je devois naturelle-
ment m'attendre que l'application dn cal-
cul à ces mêmes principes seroit fort pé-
nible, & c'est aussi ce qui m est arrivé; je
ne voudrois pas même assurer que du
moins en certains cas, la solution du pro-
blême dont il est question, ne se refusat
entierement à l'analyse. C'est aux Sçavans
à prononcer sur ce point; je croirois avoir
tra vaillé fort utilement, si j'étois parvenu
dans une matière si difficile, soit a fixer
moi même; soir à faire trouver à d'autres
jusqu'où peut aller la théorie, & les limi-
tes où elle est forcée de s'arrêter.
Quand je parle ici des bornes que la
théorie doit se prescrire, je ne l'envisage
qu'avec les secours actuels qu'elle peut se
procurer, non avec ceux dont elle pour-
ra s'aider dans la suite, & qui sont encore
à trouver. Car en quelque matiere que
ce soit, ou ne doit pas trop se hâter d'éle-
ver entre la Nature & l'esprit humain un
mur de séparation. Pour avoir appris à
nous mésiet de notre industrie, il ne faux
pai nous en méfier avec excès. Dans l'im,
puissance fréquente que nous éprouvons
igitized by Goc
2A MERCURE DEFRANCE.
de surmonter tant d'obstacles qui se pré-
sentent à nous, nous serions fans doute
trop heureux, si nous pouvions au moins
juger du premier coup d'oeil jusqu où nos
efforts peuvent atteindre. Mais tella est
tout à la fois la force & la foiblesse de no-
tre esprit, qu'il est souvent aussi dange-
reux de prononcer sur ce qu'il ne peut pas
que sur ce qu'il peut. Combien de décou-
vertes modernes, dont les anciens n'a-
voient pas même l'idée? combien de dé-
couvertes perdues, que nous conteste-
rions peut-etre trop legerement? & com-
bien d'autres que nous jugerions impossi-
bles, sont reservées pour notre posté-
rité ?
Voilà les vues qui m'ont guidé, & l'ob-
jet que je me suis proposé dans l'ouvrage
que je vais mettre au jour. Pour rendre mes
principes encore plus dignes de l'attention
des Physiciens & des Géomêtres, j'ai crû
devoit indiquer en peu de mots, comment
ils peuvents appliquer à differentes ques-
tions, qui ont un rapport plus au moins
immédiat à la matière que je traite, telles
que le mouvement d'un fluide qui coule
soit dans un vase, soit dans un canal quel-
conque, les oscillations d'un corps qui
flotte sur un fluide, & d'autres problêmes
de certe espéce.
Dnistres hd
JANVIER. 1752.
23
J'autois desiré pouvoit comparer ma
héorie de la résistance des fluides aux ex-
ériences que plusieurs Physiciens célé-
ires ont faites pour la déterminer. Mais
près avoir examiné ces expériences.
e les ai trouvées si peu d'accord entr'el-
es, qu'il n'y a, ce me semble, encore au-
un fait suffisamment constaté, sut co
oint. Ilnen faut pas davantage pour
nontrer combien ces expériences sont dé-
icates; aussi quelques personnes très- ver-
ées dans cet Art, ayant entrepris depuis
eu de les recommencer, ont presque
bandonné ce projet par les difficultés de
exécution. La multitude des forces, soit
ctives, soit passives, est ici compliquée à
un tel degré, qu'il paroît presque impos-
fible de déterminer sépatement l'effet de
chacune; de distinguer, pat exemple,
celui qui vient de la force d'inertie d'avec
celui qui tésulte de la tenacité, & ceux-
ci d'avec l'effet que peut produire la pé-
santeur & le frottement des particules;
d'ailleurs quand on auroit démelé dans un
seul cas les effets de chacune de ces forces,
& la loi qu'elles suivent, seroit-on bien
fondé à conclure, que dans un cas où les
particules agiroient tout autrement, tant
pat leur nombre, que par leur direction,
leut disposition & leur vitesse, la loi des
24 MERCURE DE FRANCE.
effe:s ne seroit pas toute differente? Cetto
matiere pourtoit bien être du nombre de
celles où les expériences faites en petit,
n ont presque aucune analogie avec les ex-
périences faites en grand, & les contre-
disent même quesquefois? où chaque cas
particulier demande presque une expé-
rience isolée, & où par conséquent les
résultats généraux sont toujours très-fau-
tifs & très-imparfaits.
Enfin, la difficulté fréquente d'appli-
quer le calcul à la theorie, pourra rendre
souvent presque impraticable la compa-
raison de la théorie & de l'expérience; je
me suis donc borné à faire voir l'accord
de mes principes avec les faits les plus con-
nus, & le plus généralement avoués. Sur
tout le reste je laisse encore beaucoup à
faire à ceux qui pourront travailler d'a-
près mes vices & mes calculs. On trou-
vera peut-être ma sincérité fort éloignée
de cet appareil, auquel on ne renonce
pas toujours, en rendant compte de ses
travaux; mais c'est à mon ouvrage seul à
se donner la place qu'il peut avoir. Je ne
me flatte pas d'avoir poussé à sa perfec-
tion une théorie que tant de grands hom-
mes ont à peine commençée. Le titre d'es-
sai que je donne à cet ouvrage, répond
cractement à l'idée que j'en ai: je crois
etre
rasbO
JANVIER. 1752.
2
Etre au moins dans la véritable route, &
sans oser apprécier le chemin que je puis
y avoir fait, j'applaudirai volontiers aux
efforts de ceux qui pourront allet plus
loin que moi, parce que dans la recher-
che de la vérite, le premier devoir est
d'être juste. Je crois au reste pouvoir
donner aux Geométres, qui dans la suite
s'appliqueront à cette matiere, un avis
que je prendrai le premier pour moi-
même; c est de ne pas ériger trop legere-
ment des formules d'algêbre en vérités
ou propositions physiques. L'esprit de cal-
cul qui a chassè l'esprit de systême, regne
pent-être un peu trop à son tour; car il
y a dans chaque siécle un goût de Philo-
sophie dominant. Ce goût entraîne pres-
que toujours quelques préjugés, & la
meilleute Philosophie est celle qui en a
se moins à sa suite. Il seroit mieux, sans
doute, qu elle ne fût jamais assujettie à
aucun ton particulier; les differentes con-
noissances acquises pat les Sçavans en au-
roient plus de facilité pour se rejoindre
& formet un tour. Mais c'est un avan-
tage que l'on ne peut guéres espérer. La
Philosophie prend, pour ainsi dire, la
teinture des esprits où elle se trouve.
Chez un Physicien, elle est ordinairement
toute systematique; chez un Geométre,
B
1. Vol.
26 MERCUREDEFRANCE.
elle est souvent toute de calcul. La mé-
thode du derniec, à patlet en général
est sans doute la plus sûre; mais il ne
faut pas en abuser, & croire que tout s'y
réduise; autrement nous ne ferions de
progrès dans la Geomentrię transcendante
que pour être à proportion plus bornés
sur les vérités de la Physique, & nous res-
semblerions à un homme qui auroit le sens
de la vue contraire à celui du toucher, ou
dans lequel un de ces sens ne se perfec-
tionneroit qu'aux dépens de l'autre. Plus
on peut tirer d'utilité de l'application de
la Geométrie à la Physique, plus on doit
être circonspect dans cette application.
C'est à la simplicité de son objet que la
Geométrie est redevable de sa certitude;
à mesure que l'objet devient plus compo-
sé, la certitude semble s'éloigner, Il faut
donc sçavoir s'arrênter sur ce qu on ignore,
ne pas croire que les mots de théorême &
de corollaire fassent par quelque vertu se-
crette l'essence d'une démonstration, &
qu'en écrivant à la fin d'une proposition
ce qu'il falloit demontrer, on rendra dé-
montré ce qui ne l'est pas.
Fermer
3212
p. 28-38
NOUVELLE LETTRE D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre, à l'Auteur du Mercure, sur l'Histoire des Arts.
Début :
Monsieur, mon ouvrage sur les Arts n'est point ce que vous pensez ; [...]
Mots clefs :
Histoire, Religion, Gouvernement, Moeurs, Anglais, Arts, Ouvrage, Brillant, Rois, Lois, Société royale d'Angleterre, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVELLE LETTRE D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre, à l'Auteur du Mercure, sur l'Histoire des Arts.
NOUVELLE LETTRE
D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre,
à l'Auteur du Mercure, sur
l'Histoire des Arts.
Monsieur, mon ouvrage sur les Arts
n'est point ce que vous pensez ;
vous attendez de moi l'Histoire de leurs
progrès, je l'attendois bien moi- même,
sorsque je m'y mis il y a peut-être qua-
rante ans. Or je n'ai peut-être à donner
O
JANVIER.
29
1752.
que l'Histoire de la décadence & de la dé-
gradation des Arts. Ceux qui me voyent
toucher à divers sujets, tantôt de Geomé-
trie, tantôt de Physique, de Musique,
d'Astronomie, de Morale, d'Histoire, de
Geographie, quelquefois de Théologie,
croyent que je voltige, que j'effleure, &
que je cours par tout après la sleur & le
nouveau.
Encore n'y auroit-il pas de mal d'imiter
l'abeille, qui court de fleur en fleur, si
c'étoit du miel qui dût à la fin en résulter.
Je ne dis pas que cela ne mamule, & ne
puisse amuser le public, utilement même,
si c'est de Science en Science que je vol-
tige. Car c'est du fonds des choses, je le
dis enfin, que je crois toujours parler, &
d'un même principe que je crois tout dé-
river, ce qu'on appelle plusieurs sujets,
n'en est peut-être qu'un pour moi, qui
n'en laisse voir jusqu'ici que les bran-
ches, les sous-divisions, ses fruits ou les
fleurs.
Un certam brillant de style, plus na-
turel peut-être que recherché, n impose
qu'aux esprits, peu soigneux eux-mêmes,
de regarder au fond des choses On re-
connoit mon style; croit-on, dit-on à ce
brillant, à cette legereté, à ce feu volti-
geur, il n'en est rien. Bien des Auteum
Biij
jizes bGOO.
30 MERCUREDEFRANCE.
ont du style, du brillant, du feu, de la-
legereté, du voltigement. Voyez, je
m en rapporte, si ce n'est pas le fonds qui
contraste avec la surface, le sérieux avec le
gay, le massif avecc le leger, le solide
avec le brillant, la Geométrie ave l'imagi-
nation, si vous voulez, qui fait toui ici.
Je dois vous le dite: c est la Geométrie
qui m'a amusé, plutôt, qu'occupél toute
ma vie. Telle quelle est, je puis y avoit
donne trois années, en mettant les mo-
meus de cette étude bout à bout. La Phy-
sique m'a un peu plus arrêté. Elle est
plus vaste, & je puis y avoir donné quin-
ze ou vingt ans. J'en avouerois bien qua-
tinte & quatante-cinq, d'une vie toute-
donnée à l'Histoire. Il fautm entendre, en
mettant les trois daus les vingt, & les vingt
dans les quarante-cinque parce que la Phy-
sique n'a jamais été pout moi qu'une His-
toire de la Nature, & qu'en Geométrie
même, mon premier mot a étè l'Histoite-
des nouveaux calculs, il y a trente ans.
Je de connois tout franc que l'Histoire,
digoc d'occuper & d'amuser un honnête
homme, un Citoyen, un Chrétien. La
Religion même, n est que tévolation,
tradition, histoire. C'est la marche de
l'humanité sur la terre, depuis Adam jus-
qu'à moi, qui m'a toujours intéressé. Cat
dby
1752.
31
JANVIER.
voilà en deux mots le plan ou le fonds de
mon Histoire des Arts: sous le nom
d'Aris, j'embrasse tout, il est vrai. Voila
pourquoi jusqu'à ce qu'on voie le tout en-
semble, on pourra prendre pour un vol-
tigement les morceaux détachés du fonds,
ou dans leur détail immense ils ne for-
ment qu'un morceau, un seus ouvrage au
moins, sous ce titre un peu détaillé: Let-
tres sur iu Religion, le Gouvernement, les
maurs & les Arts.
Je présente quatre objets, grands objets,
mais qui se tiennent, & que je n'ai jamais
pu détacher du quatrième qui les ren-
ferme tous. Car la Religion est l'Art des
Arts, & celui nommément de mener les
hommes de la terre au Ciel, ce qui ren-
ferme tout le détail des Arts spirituels &
corporels, temporels & éternels, sacrés
& profanes, humaius & divins. Le tout,
pour vous dire que mon Histoire des
Arts n'est point un voltigement d'un Art
à l'autre, beaucoup moins d'une machine
à l'autre, fut-ce mon CI... dont l'idée
na jamais empiété chez moi sur aucune
autre idée, & a été même fort constam-
ment le frun, le résultat, le contraste, si
vous voulez, & le brillant, la fleur de
tontes les antres.
Tout dérive d'un principe, ai-je diti,.
Buij.
32 MERCUREDEFRANCE.
principe universel, & par conséquent his-
torique, philosophique, théologique,
moral, physique, métaphysique, ency-
clopédique, si vous voulez, & ce mot-là
même na rien de nouveau de ma part,
puisqu'il y a vingt-deux à vingt-cinq ans
que j'ai donné le développement net &
précis de ce principe appliqué à toutes les
Sciences, à tous les Arts, sans l'avoit, je
crois, copié de Bacon, mais non sans être
entré dans son esprit.
Mon ouvrage actuel sur cela comprend
jusqu'à sept volumes in- 12. ausquels vous
comprenez bien que je puis facileient
en ajouter vingt de mes autres ouvrages
de detail, faits sur les Arts, sur telle
Science en particulier, ne fut-ce qu' un
cours de Physique qu on enseigne depuis
sept à huit ans à Paris & ailleurs, sans
être même encore imprimé, & dans lequel
je crois avoir mis les principes, de tous les
Arts, Physico- Mathématiques au moins.
Des sept volumes en question, les deux
premiers roulent spécialement sur la Re-
ligion, le Gouvernement & les mœurs
le tout appliqué à la France, où je trouve
tout cela parfait, car je suis Citoyen,
laissant aux autres les critiques, le fiel,
s'il y en a, & ne cueillant réellement moi-
même, que les fleurs & le miel dont j'aime
JANVIER.
1752.
31
à me nourrit, & surtour à nourrir mes
concitoyens.
Je fais voit dans cet ouvrage le bien
de notre Gouvernement François, Gau-
lois même, en rapport à la Religion &
aux mœurs, aux Arts mêmes. Depuis
douze cens ans, depuis deux mille même,
je trouve, qu'à tout prendre, notre Na-
tion est la mieux morigenée, la mieux
réglée, la mieux conservée. Je laisse les
petits traits. J'atttibue la durée de notre
existence nationale Franco-Gauloise, à
nos loix spirituelles & temporelles, tout-
à-fait d'accord entr'elles, depuis l'espéce
de concert, mis entr'elles par Clovis,
baptisé & sacré par Saint Remi.
Notre Loi Salique, toute conforme à la-
Hiera rchie Ecclésiastique, nous maintient
à jamais. Toute loi qui appelle les fem-
mes à la succession, appelle les étrangers,
& les loix étrangeres, les moeurs du moins.
Nos Rois sont tous François depuis Clo-
vis N'est-ce rien que cela ? Je crois que-
c est tout.
Depuis l'origine même, les Gaulois &
les Francs neurent nulle peine à ne for-
mer qu'un peuple des deux. C'étoit les
Romains que Clovis vainquit à Soissons.
Les Gaulois pouvoient avoir appellé les-
Etancs. Les Romains. étoient perfecutents.
B.v
34 MERCURE DEFRANCE.
Les Gaulois étoient Chrétiens, les Francs:
étoieni des hommes. Dans la personne de
Clovis, l'homme n'eut nulle peine à de-
venir Chrétien. Dans la personne des,
Gaulois, le Chrétien n'eut nulle peine à
devenir homme, mâle, franc, en un mot.
Tout coule de cette source.
Nos Loix sont uniques, notre Religion
est unique, nos mours sont uniques, nos,
raisons sont uniques. Tous, sans en ex-
cepter un seul, ont été bons Chrétiens,
Catholiques même. Pas un na été persé-
cureur, mécreant, méchant. Le Grand;
Henri seul, parvenu Calviniste à la Cou-
ronne, ne le fut plus. en la prenant. Son,
hérésie n'exclut point son droit salique à
la Couronne. Ce fut la Couronne & la,
Loi Salique qui exclut de fait son Calvi-
nisme. C'est la merveille & le triomphe
de nos loix qui réellement ont toujours,
pat-là triomphé des Anglois, des Espa-
gnols, de l'Europe & de nous mêmes.
Calvin a bien pû naître parmi nous.
Mais son Calvinisme est allé s'établir à.
Genéve, en Suisse, en Allemagne, en
Angleterre, & est toujours proscrit en
France. Proaris & focis, nous avons tou-
jours combattu victorieusement pour nos.
Rois, pour nos Loix, pour nos moeurs,
pour notre Religion. Nous avons extet.
Mosines vOO
IANVIER. 1752:
355
miné de la France, de l'Espagne même,
de l'Italie, de l'Allemagne les Visigois, les-
Bourguignons les Lon bards, les Sarrazins,
les Albigeois, & mille sortes de monstres.
Nous avons volé jusqu'aux extrêmités de
la terre pour la Religion. Nous n'avons
admis les Normands que pout les rendre
Chrétiens, & nos Rois ont toujours fidó-
lement été les sils aînés de l'Eglise pour la-
protéger & la maintenit.
L'Eglise même doit son principal tem-
perel & son établissement, en quelque-
sorte sut le Trone des Césars, à Pepin, à-
Charlemagne, à nos Rois, jusqu'à lui
maintenit un Siége propre à Avignon.
Hous avons été jusqu'à fonder & cimen-
ter le Saint Empite, en Allemagne, pour
la défense spéciale de l'Eglise. Aussi nos-
mours se sentent-elles de tout tems de
cette invariabilité de notre Gouvernement:
& de notre Religion. Elles sont charman-
tes, nos moeurs, & uniques, ai- je dit, plei--
nes de ftanchise, de liberré, de gayeté.
Nos voisins nous reprochent notre mo-
bilité. Elle éclate avec élegance dans nos
tabatieres, nos perruques, nos habits,
nos meubles, nos bijoux, nos modes,.
dont la mobilité a pourtant toujours ga-
gnè ces voisins les plus graves. Mais nos
Loix, uos Rois, nos muruts, notte Reli--
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
gion ont-elles varié chez nous, tandis que
chez nos voisins tout est altéré, changé
dans le Gouvernement le plus spirituel, le
plus temporel.
Depuis plus de deux mille ans que nous
primes Rome, on nous a définis en fait
de guerre, Heros au premier choc, femmes
au second. Nos ennemis ne sont pas faits
pour compter notre Histoire, c est à moi
d'ajouter que nous sommes toujours hom-
mes francs an troisième choc, qui décide
des deux: l'intégrité de notre Royaume,
tel qu'il fut sous Clovis, à peu près, le
démontre. Les Anglois citent Poitiers,
Guinegate, Hosthect, &c. c'est du détail:
nous avons le nôtre sans aller loin, Fonte-
noi, Messe, & c.
En grand je réponds aux Anglois. Pat
droit d'héritage vous avez la Guyenne, la
Normandie, le Poitou, &c. Par droit de
conquête, nous avons tout recouvré sous.
Philippe Auguste. Sous Charles VI. &
VIL. vous teniez Paris mênie, & comine
toute la France par droit de crouble, mais
vous ne teniez pas les Ftançois, les cœeurs,
les moeurs, les esprits qui ont tout recou-
vré. Je ne dis rien de Philippe de Valois,
çe fut bien là que la Loi Salique triompha
des Anglois.
Dans le plus moderne, dans la guerre
JANVIER.
1752.
3
de la succession d'Espagne, ce fut- la aussi-
& surtout que Héros au premier mot, un
peu femmes au second, nous avons fini.
par être hommes à Landreci, Dinan,
Utrecht, & retenant dans l'auguste Maison
de Bourbon, la Monarchie indivisible de
l'Espagne & des Indes, qui étoit le sujet-
de toute la dispute entre l'Eutope entiere
& nous, & je pourrois ajonter C. Q. F. D.
Vous comptenez, Monsicur, qu'un tel
ouvrage est un paralelle assez suivi des
François avec les Anglois. Je ne m'y amu-
se pomnt aux perits traits. Je ne les négli-
ge pas non plus, lorsqu'ils font marcher.
le grand de l'Historre. J'estime infiniment
les Anglois, qui m'ont honoré, & j'en
parle toujours avec honneur & distinction.
Mais je suis François, & j'aime beaucoup
ma Nation. Elle est charmante, vous dis-
je, & d'une gentillesse unique au milieu
de l'Europe; & vous ne me verrez jamais
la contrister, la faire même rougir de rien,
mais seulem ent la rappeller un peu par ci
par-là à la douce suavité de ses mœeurs,
dont il est vrai qu'elle pourroit à la lon-
gue s'écarter par une bizarrerie moderne
de goût étranger, dont le Deisme & la to-
lérance voudroient inutilement nous af-
foler.
Notre seule gayeté, vis, à-vis de la tris-
sitized by C
38. MERCURE DE FRANCE.
tesse des moeurs étrangeres, nous main-
tiendra. Il n'y a tel esprit ni Philosophie
qui tiennent. Tout ce qui aboutit à faire
de nous des songes creux, des humoristes,
des suicides, des Philosophes, des Politi-
ques, désions nous en bien, soyons plu-
tôt des babillards que des raisonneuts po-
litiques. J'ai dit souvent que dés que le
François deviendra Philosophe ou Politi-
que sérieux, adieu le François.
Je suis, &c.
P. S. Nita. Que la Philosophie que-
j'exclus, n est point la Philosophie raison-
nable, telle que celle d'un Descartes,
d'un Gassendi, d'un Rohaut, &c. mais,
comme je l'ai dit nettement, cette Philo-
sophie raisonneuse qui en veut à la Reli-
gion, au Gouvernement & aux moeurs
aux Arts même dont ilime reste à vous
parler.
D'un Membre de la Société Royale d'An[gle]terre,
à l'Auteur du Mercure, sur
l'Histoire des Arts.
Monsieur, mon ouvrage sur les Arts
n'est point ce que vous pensez ;
vous attendez de moi l'Histoire de leurs
progrès, je l'attendois bien moi- même,
sorsque je m'y mis il y a peut-être qua-
rante ans. Or je n'ai peut-être à donner
O
JANVIER.
29
1752.
que l'Histoire de la décadence & de la dé-
gradation des Arts. Ceux qui me voyent
toucher à divers sujets, tantôt de Geomé-
trie, tantôt de Physique, de Musique,
d'Astronomie, de Morale, d'Histoire, de
Geographie, quelquefois de Théologie,
croyent que je voltige, que j'effleure, &
que je cours par tout après la sleur & le
nouveau.
Encore n'y auroit-il pas de mal d'imiter
l'abeille, qui court de fleur en fleur, si
c'étoit du miel qui dût à la fin en résulter.
Je ne dis pas que cela ne mamule, & ne
puisse amuser le public, utilement même,
si c'est de Science en Science que je vol-
tige. Car c'est du fonds des choses, je le
dis enfin, que je crois toujours parler, &
d'un même principe que je crois tout dé-
river, ce qu'on appelle plusieurs sujets,
n'en est peut-être qu'un pour moi, qui
n'en laisse voir jusqu'ici que les bran-
ches, les sous-divisions, ses fruits ou les
fleurs.
Un certam brillant de style, plus na-
turel peut-être que recherché, n impose
qu'aux esprits, peu soigneux eux-mêmes,
de regarder au fond des choses On re-
connoit mon style; croit-on, dit-on à ce
brillant, à cette legereté, à ce feu volti-
geur, il n'en est rien. Bien des Auteum
Biij
jizes bGOO.
30 MERCUREDEFRANCE.
ont du style, du brillant, du feu, de la-
legereté, du voltigement. Voyez, je
m en rapporte, si ce n'est pas le fonds qui
contraste avec la surface, le sérieux avec le
gay, le massif avecc le leger, le solide
avec le brillant, la Geométrie ave l'imagi-
nation, si vous voulez, qui fait toui ici.
Je dois vous le dite: c est la Geométrie
qui m'a amusé, plutôt, qu'occupél toute
ma vie. Telle quelle est, je puis y avoit
donne trois années, en mettant les mo-
meus de cette étude bout à bout. La Phy-
sique m'a un peu plus arrêté. Elle est
plus vaste, & je puis y avoir donné quin-
ze ou vingt ans. J'en avouerois bien qua-
tinte & quatante-cinq, d'une vie toute-
donnée à l'Histoire. Il fautm entendre, en
mettant les trois daus les vingt, & les vingt
dans les quarante-cinque parce que la Phy-
sique n'a jamais été pout moi qu'une His-
toire de la Nature, & qu'en Geométrie
même, mon premier mot a étè l'Histoite-
des nouveaux calculs, il y a trente ans.
Je de connois tout franc que l'Histoire,
digoc d'occuper & d'amuser un honnête
homme, un Citoyen, un Chrétien. La
Religion même, n est que tévolation,
tradition, histoire. C'est la marche de
l'humanité sur la terre, depuis Adam jus-
qu'à moi, qui m'a toujours intéressé. Cat
dby
1752.
31
JANVIER.
voilà en deux mots le plan ou le fonds de
mon Histoire des Arts: sous le nom
d'Aris, j'embrasse tout, il est vrai. Voila
pourquoi jusqu'à ce qu'on voie le tout en-
semble, on pourra prendre pour un vol-
tigement les morceaux détachés du fonds,
ou dans leur détail immense ils ne for-
ment qu'un morceau, un seus ouvrage au
moins, sous ce titre un peu détaillé: Let-
tres sur iu Religion, le Gouvernement, les
maurs & les Arts.
Je présente quatre objets, grands objets,
mais qui se tiennent, & que je n'ai jamais
pu détacher du quatrième qui les ren-
ferme tous. Car la Religion est l'Art des
Arts, & celui nommément de mener les
hommes de la terre au Ciel, ce qui ren-
ferme tout le détail des Arts spirituels &
corporels, temporels & éternels, sacrés
& profanes, humaius & divins. Le tout,
pour vous dire que mon Histoire des
Arts n'est point un voltigement d'un Art
à l'autre, beaucoup moins d'une machine
à l'autre, fut-ce mon CI... dont l'idée
na jamais empiété chez moi sur aucune
autre idée, & a été même fort constam-
ment le frun, le résultat, le contraste, si
vous voulez, & le brillant, la fleur de
tontes les antres.
Tout dérive d'un principe, ai-je diti,.
Buij.
32 MERCUREDEFRANCE.
principe universel, & par conséquent his-
torique, philosophique, théologique,
moral, physique, métaphysique, ency-
clopédique, si vous voulez, & ce mot-là
même na rien de nouveau de ma part,
puisqu'il y a vingt-deux à vingt-cinq ans
que j'ai donné le développement net &
précis de ce principe appliqué à toutes les
Sciences, à tous les Arts, sans l'avoit, je
crois, copié de Bacon, mais non sans être
entré dans son esprit.
Mon ouvrage actuel sur cela comprend
jusqu'à sept volumes in- 12. ausquels vous
comprenez bien que je puis facileient
en ajouter vingt de mes autres ouvrages
de detail, faits sur les Arts, sur telle
Science en particulier, ne fut-ce qu' un
cours de Physique qu on enseigne depuis
sept à huit ans à Paris & ailleurs, sans
être même encore imprimé, & dans lequel
je crois avoir mis les principes, de tous les
Arts, Physico- Mathématiques au moins.
Des sept volumes en question, les deux
premiers roulent spécialement sur la Re-
ligion, le Gouvernement & les mœurs
le tout appliqué à la France, où je trouve
tout cela parfait, car je suis Citoyen,
laissant aux autres les critiques, le fiel,
s'il y en a, & ne cueillant réellement moi-
même, que les fleurs & le miel dont j'aime
JANVIER.
1752.
31
à me nourrit, & surtour à nourrir mes
concitoyens.
Je fais voit dans cet ouvrage le bien
de notre Gouvernement François, Gau-
lois même, en rapport à la Religion &
aux mœurs, aux Arts mêmes. Depuis
douze cens ans, depuis deux mille même,
je trouve, qu'à tout prendre, notre Na-
tion est la mieux morigenée, la mieux
réglée, la mieux conservée. Je laisse les
petits traits. J'atttibue la durée de notre
existence nationale Franco-Gauloise, à
nos loix spirituelles & temporelles, tout-
à-fait d'accord entr'elles, depuis l'espéce
de concert, mis entr'elles par Clovis,
baptisé & sacré par Saint Remi.
Notre Loi Salique, toute conforme à la-
Hiera rchie Ecclésiastique, nous maintient
à jamais. Toute loi qui appelle les fem-
mes à la succession, appelle les étrangers,
& les loix étrangeres, les moeurs du moins.
Nos Rois sont tous François depuis Clo-
vis N'est-ce rien que cela ? Je crois que-
c est tout.
Depuis l'origine même, les Gaulois &
les Francs neurent nulle peine à ne for-
mer qu'un peuple des deux. C'étoit les
Romains que Clovis vainquit à Soissons.
Les Gaulois pouvoient avoir appellé les-
Etancs. Les Romains. étoient perfecutents.
B.v
34 MERCURE DEFRANCE.
Les Gaulois étoient Chrétiens, les Francs:
étoieni des hommes. Dans la personne de
Clovis, l'homme n'eut nulle peine à de-
venir Chrétien. Dans la personne des,
Gaulois, le Chrétien n'eut nulle peine à
devenir homme, mâle, franc, en un mot.
Tout coule de cette source.
Nos Loix sont uniques, notre Religion
est unique, nos mours sont uniques, nos,
raisons sont uniques. Tous, sans en ex-
cepter un seul, ont été bons Chrétiens,
Catholiques même. Pas un na été persé-
cureur, mécreant, méchant. Le Grand;
Henri seul, parvenu Calviniste à la Cou-
ronne, ne le fut plus. en la prenant. Son,
hérésie n'exclut point son droit salique à
la Couronne. Ce fut la Couronne & la,
Loi Salique qui exclut de fait son Calvi-
nisme. C'est la merveille & le triomphe
de nos loix qui réellement ont toujours,
pat-là triomphé des Anglois, des Espa-
gnols, de l'Europe & de nous mêmes.
Calvin a bien pû naître parmi nous.
Mais son Calvinisme est allé s'établir à.
Genéve, en Suisse, en Allemagne, en
Angleterre, & est toujours proscrit en
France. Proaris & focis, nous avons tou-
jours combattu victorieusement pour nos.
Rois, pour nos Loix, pour nos moeurs,
pour notre Religion. Nous avons extet.
Mosines vOO
IANVIER. 1752:
355
miné de la France, de l'Espagne même,
de l'Italie, de l'Allemagne les Visigois, les-
Bourguignons les Lon bards, les Sarrazins,
les Albigeois, & mille sortes de monstres.
Nous avons volé jusqu'aux extrêmités de
la terre pour la Religion. Nous n'avons
admis les Normands que pout les rendre
Chrétiens, & nos Rois ont toujours fidó-
lement été les sils aînés de l'Eglise pour la-
protéger & la maintenit.
L'Eglise même doit son principal tem-
perel & son établissement, en quelque-
sorte sut le Trone des Césars, à Pepin, à-
Charlemagne, à nos Rois, jusqu'à lui
maintenit un Siége propre à Avignon.
Hous avons été jusqu'à fonder & cimen-
ter le Saint Empite, en Allemagne, pour
la défense spéciale de l'Eglise. Aussi nos-
mours se sentent-elles de tout tems de
cette invariabilité de notre Gouvernement:
& de notre Religion. Elles sont charman-
tes, nos moeurs, & uniques, ai- je dit, plei--
nes de ftanchise, de liberré, de gayeté.
Nos voisins nous reprochent notre mo-
bilité. Elle éclate avec élegance dans nos
tabatieres, nos perruques, nos habits,
nos meubles, nos bijoux, nos modes,.
dont la mobilité a pourtant toujours ga-
gnè ces voisins les plus graves. Mais nos
Loix, uos Rois, nos muruts, notte Reli--
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
gion ont-elles varié chez nous, tandis que
chez nos voisins tout est altéré, changé
dans le Gouvernement le plus spirituel, le
plus temporel.
Depuis plus de deux mille ans que nous
primes Rome, on nous a définis en fait
de guerre, Heros au premier choc, femmes
au second. Nos ennemis ne sont pas faits
pour compter notre Histoire, c est à moi
d'ajouter que nous sommes toujours hom-
mes francs an troisième choc, qui décide
des deux: l'intégrité de notre Royaume,
tel qu'il fut sous Clovis, à peu près, le
démontre. Les Anglois citent Poitiers,
Guinegate, Hosthect, &c. c'est du détail:
nous avons le nôtre sans aller loin, Fonte-
noi, Messe, & c.
En grand je réponds aux Anglois. Pat
droit d'héritage vous avez la Guyenne, la
Normandie, le Poitou, &c. Par droit de
conquête, nous avons tout recouvré sous.
Philippe Auguste. Sous Charles VI. &
VIL. vous teniez Paris mênie, & comine
toute la France par droit de crouble, mais
vous ne teniez pas les Ftançois, les cœeurs,
les moeurs, les esprits qui ont tout recou-
vré. Je ne dis rien de Philippe de Valois,
çe fut bien là que la Loi Salique triompha
des Anglois.
Dans le plus moderne, dans la guerre
JANVIER.
1752.
3
de la succession d'Espagne, ce fut- la aussi-
& surtout que Héros au premier mot, un
peu femmes au second, nous avons fini.
par être hommes à Landreci, Dinan,
Utrecht, & retenant dans l'auguste Maison
de Bourbon, la Monarchie indivisible de
l'Espagne & des Indes, qui étoit le sujet-
de toute la dispute entre l'Eutope entiere
& nous, & je pourrois ajonter C. Q. F. D.
Vous comptenez, Monsicur, qu'un tel
ouvrage est un paralelle assez suivi des
François avec les Anglois. Je ne m'y amu-
se pomnt aux perits traits. Je ne les négli-
ge pas non plus, lorsqu'ils font marcher.
le grand de l'Historre. J'estime infiniment
les Anglois, qui m'ont honoré, & j'en
parle toujours avec honneur & distinction.
Mais je suis François, & j'aime beaucoup
ma Nation. Elle est charmante, vous dis-
je, & d'une gentillesse unique au milieu
de l'Europe; & vous ne me verrez jamais
la contrister, la faire même rougir de rien,
mais seulem ent la rappeller un peu par ci
par-là à la douce suavité de ses mœeurs,
dont il est vrai qu'elle pourroit à la lon-
gue s'écarter par une bizarrerie moderne
de goût étranger, dont le Deisme & la to-
lérance voudroient inutilement nous af-
foler.
Notre seule gayeté, vis, à-vis de la tris-
sitized by C
38. MERCURE DE FRANCE.
tesse des moeurs étrangeres, nous main-
tiendra. Il n'y a tel esprit ni Philosophie
qui tiennent. Tout ce qui aboutit à faire
de nous des songes creux, des humoristes,
des suicides, des Philosophes, des Politi-
ques, désions nous en bien, soyons plu-
tôt des babillards que des raisonneuts po-
litiques. J'ai dit souvent que dés que le
François deviendra Philosophe ou Politi-
que sérieux, adieu le François.
Je suis, &c.
P. S. Nita. Que la Philosophie que-
j'exclus, n est point la Philosophie raison-
nable, telle que celle d'un Descartes,
d'un Gassendi, d'un Rohaut, &c. mais,
comme je l'ai dit nettement, cette Philo-
sophie raisonneuse qui en veut à la Reli-
gion, au Gouvernement & aux moeurs
aux Arts même dont ilime reste à vous
parler.
Fermer
3213
p. 38-47
Suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Début :
C'est peine perdue, Monsieur, c'est par préjugé de vouloir retrouver l'origine [...]
Mots clefs :
Arts, Grecs, Temps, Dieu, Histoire, Adam, Villes, Paradis, Déluge, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
C'est peine perdue, Monsieur, c'est
par préjugé de vouloir retrouver l'origine
des Arts chez les Grecs, ils n'en sont ni
les Historiens sidéles, ni les Auteurs.
Les Grecs étoient dans la plus profonde
barbarie, lorsque les Arts florissoient en
vpte, à Tyr, à Sidon, dans la Syrie &
Eg.
Vgitires beOO
JANVIER: 1752
391
dans toute la grande Asie. Les Grecs ne-
connurent les Arts qu'au moment qu'ils.
commençoient à tomber, qu'ils étoient
même à moitié tombés en Asic & en-
Egypre. L'Orient vivoit dans les délices.
& dans le luxe, lorsque Cerès on Trip-
toleme apprit aux Grecs à manger du
pain.
Je crois faire beaueoup d'honneur aux
Grecs, de les reconnoître au plus pour des-
seconds inventeurs, pour des restaura-
teurs des Arts, la Providence les ayant
spécialement destinés à sauver les Arts de
leur entier anéantissement pour les trans-
mettre aux Romains, & à toute l'Europe
pat leur moyen, les Romains devant être
le centre de l'Art des Arts, qui entraîne,
selon moi, tous les autres, à en juger au
moins pat l'Histoire générale de toutes-
choses dont voilà, je crois, la clef du dé-
brouillement.
C'est un fait que, passé les Grecs, on-
ne connoint plus rien à la marche des Arts,
de l'humanité, de l'Histoire, & qu'à l'o-
rigine même des Grecs, leur Histoire ne.
s'enchaîne qu'avec les fables & mille sortes.
de contes puériles qui ne menent à rien,
& empechent menme de remonter à Adam,
au deluge même, & à l'année 2000 avant:
Jesus Christ.
ed by
49 MERCURE DEFRANCE.
C'est l'idolâtrie qui a tout embrouillé,
les Grecs surtout, tant la Religion tient à
l'Histoire des Atts, tant celle-ci. ne peut
être débrouillée que pat celle-là. Encote
les Grecs mêmes, ont-ils eu. avec le tems
de vtais Historiens, des Herodotes, des
Diodores, des Strabons qui ont pû leur
apprendre, que long tems avant eux l'Ar-
chitecture la plus parfaite, la Sculpture,
la Peinture, la Teinture, l'Ecriture, les
Monumens, les Machines, les Canaux, le
Commerce, la Navigation, étoient des
choses en régle eu Asie, en Egypte il y a-
trois à quatre mille ans.
La Religion même, le Sacerdoce le.
plus hierarchique, les Sacrifices, les Prie-
res solemnelles, les Cérémonies étoient
en vigneur & en régle au tems, & sans.
doute avant le tems de Joseph, soit que
ce culte fut dès lors idolâtrique, ou qu'il.
ne le soit devenu que sous les Pharaons.
ennemis du Peuple de Dieu, & tout de
suite de Dieu même.
Les Pyramydes, les Obelisques, les Hie-
rogryphes, les Inscriptions, les porti-
ques superbes, les Colonnades, les Sta-
tues, les Bas-reliefs, les Temples déco-
rés, les Palais magnifiques & assortis, les
Fontaines, les Puits publics, toujours vas-
tes, profonds & grands, les ouvrages en-
as
17
JANVIER.
41
52.
un mot de toutes sortes d'Arts, se voyent
encore en entier en mille endroits de l'E-
gypte.
Rome même, dans sa plus grande splen-
deur sous les Césars & les Augustes, n'a
eu, & n'a même encore de monumens
parfaits en ce genre, que ceux qu elle a-
fait venit à grands frais de cette mine des-
Arts, desesperant de pouvoir les égaler.
Dès aptès le déluge, la Tour de Babel,
& la Ville de Babylone furent le ches-
d'œeuvre des Arts, du luxe & de l'orgueil,
des mêmes Arts, du même luxe, du mê-
me orgueil, dont le dernier période avoit
mérite ce déluge; Dieu ne voulant plus
recommencer celui ci, ne permit pas aux
enfans de Noë de consommer ceux là, se
contentant de confondre leur projet à
demi exécuté.
Je remonte à l'origine de tout, je fran-
chis le déluge, Noé & ses enfans l'a-
voient franchi; ils n'avoient que trop vû-
les Arts & leurs excès qui l'avoient attire.
J'ai droit de citer l'unique Histoire, l'u-
nique Livre qui nous reste de ce tems la.
On y trouve tout simplement que Jubal
inventa la Musique à chant, à cordes & à
vent: Canentium cytharâ & organo. Qu on
en fasse une division plus juste & en moina
de mots, trois mots dilent tout.
Mues
42 MERCURE DEFRANCE.
Tout de suite Tubalcain est dit le Fonda-
teur de tous les Arts de Metallagie: Faber
& Malleator in cuncta opera eris & ferri.
Voilà la forge, la fonte, le cizeau en tout
genre de métaux. Où est la fonte ? dans
ce petit mot aeris. Point de bronze & d'ai-
rain sans alliage & sans fonte & le fer mê-
me n'arrive à la forge & au marteau, qu'a-
près la fonte & au sortit de la mine. Chi-
canera t'on les autres métaux ? l'or, l'ar-
gent? Moyse raisonne ou nous laisse rai-
sonuer à fortiori. Il se contente de mettre
les deux les plus rebelles à la fonte & an
marteau, & nous laisse à penser si ces pre-
miers hommes préferoient l'or & l'argent
au fer & au bronze. Yai des raisons pour
otoire que le bronze antique couteroit
bien autant d'argent que d'étain.
Le même Livre nous dit, que Cain
le pere à tous ces inventeurs par Lamech
inventa les villes, sit une ville qu'il nom-
ma Enochia, du nom de son fils, ayeul de
Lamech. C'est quelque chose dans l'His-
toire des Arts de pouvoir nettement mar-
quer les époques précises des inventions
& dire Enochia fut la premiere ville,
Babylone, la seconde, Ninive, la troi-
sième de l'Univers. J'irois bien jusqu'à la
quatrieme & à la cinquieme Resem &
Cholé.
FANVIER. 1752.
43.
Je m'attends qu'on va dire que ce n'é-
toient que des bicoques, ces villes là. En-
core les fameux Grecs ont-ils marque les-
douze premiers bourgs de l'Attique, par
où Cecrops commença de renaître à l'Uni-
vers, en disant: Vive les Grecs. Ot Moyse
ne s'avilit pas, & en citant les premiers,
il cite les plus grandes Villes de l'Uni,
vers.
Cecrops inventa les bourgs ou les ha-
meaux, deux mille ans aptèe, que l'on eur
inventé les villes. Nons ne voulons pas,
peut- entre ne pouvons-nous pas (Cat ars-
unga, vita brevis depuis ce tems) enten-
dre, que qui dit les premieres villes du-
monde, dit des villes dessinées, quar-
tées, tirées au cordean, allignées, bien
percées avec grandes rues & places, & du
teste grandes 4, 5 & 10, & vingt fois
comme Paris, avec des Nations entieres,
d'Habitans, & toutes sortes de commo-
dités, d'aisances, d'ouvrages, d'embellis-
semens, &c.
Thebes Hecatompyle, c'est à-dire, la
Ville à cem portes, ponvoit en même tems
faire sortir pat chacune de ses portes cent
mille hommes, & cent chariots armés en-
guerre, c'étoit plus d'un million de com-
battans. Or Thebos n'étoit au plus que la
Eyt ou haititme ville du monde, & n'e-
Digiines hiL
44 MERCUREDEFRANCE.
toit sous huit lieues de circuit, en quarré,
que quadruple de Paris, qui en a à peine
quatre d'un circuit polygone, étoilé, it-
régulier. La Thebe des Grecs étoit bien
plus merveilleuse, les piertes s'étoient en-
tassées & arrangées d'elles-mêmes, en
dansant au son de la flûte d'Amphion; &
qui ne croit pas à la premiere, mérite de
croire à celle-ci. Qui Bavium non odit.,
amet, &c.
Il y a du très-bel esprit Grec, à dire que
la Peinture est fille de l'Amour, la Geo-
metrie de l'intérêt, l'Astronomie de l'oi-
fiveté; il n'y a que de l'historique, du vrai,
à dire que les Arts ont été inventés en
grand & en entier, comme tout d'un
coup. Quand un enfant invente la Pein-
ture, il peint bien ou mal, un homme
entier avec un chapeau, une épée, un
tambour, sur un cheval auprès d'un arbre,
& quelquesois un Régiment entier de pa-
reils marmouzets: Dibutadis inventtice
Grecque de la Peinture, ne charbonna
sur un mur que le contour extérieur de la
figure de son amant. Et vivent les Greea
pourtant.
Je remonte encore. Les Arts, je crois,
sont nés avec l'homme dès le Paradis ter-
restre. Il faut un peu de ce Paradis là, &
de l'autre même, pour l'invention des
gitad uO
:e
1
i..
.
32
1
72
3.
3
JANVIER.
1752.
45
Arts. Carmina secessum scribentis & otia
quaerunt. Aussi les Grecs vouloient-ils tou-
jours des Dieux & demi Dieux, des
Cerès, des Orphées pour leurs lyres, &
flutes à une ou deux cordes, à un ou deux
Hous.
Adam avoit assez de génie & de loisir
pour inventer les Arts, ou assez d'inno-
cence pour mériter que Dieu les lui inspi-
rât. Il étoit d'une nature bien fraiche &
bien divine. Et la nature étoit bien frai-
che aussi, bien à ses ordres. L'homme est
sorti parfait, tout fait des mains de Dieu.
Dieu le mit dans le Paradis, non- seulement
pour en jouit, ut custodiat il um, mais
aussi, & surtout ut operaretur illum, pour
l'opérer, réopérer, façonner, entretenir,
varier, einbellit à son gré. La conserva-
tion n'est, dit-on, qu'une recréation;
celle du Paradis n'étoit que recréation
pour Adam.
L'âge d'or n'a jamais été une vie fai-
neante, ni pastorale même, comme nous
l'entendons; l'activité, le travail libre
d'esprit est l'appanage de l'homme; je di-
rois presque de la Divinité. Il n'y a que
les Dieux d'Epicure & les Sauvages, qui
disent: Bella costa farnienie. Ce n'a pas
été précisément au travail que Dieu a con-
damné l'homme pécheur, mais au travail
Digistered voL0O
46 MERCURE DE FRANCE.
forcé, pénible, servile, ingrat: In sudore,
in laboribus, spinas & tribulos, &c. Dien
a mis Adam dans le Paradis: Ut operare-
tur illum. Il l'en a chasse sur la terre mau-
dite: Vt operaretur illam. Concluez.
Dans le Paradis tous les Arts étoient
nobles, spirituels, humains, libres, libe-
raux; au sortir de-I, tout devint fort
méchanique & corporel; & ce furent
alors les Cains, les Jabels, les Jubals, les
Tubalcains, qui sous les yeux & la dictée
sans doute de leur commun pere Adam,
inventerent ces Arts dégradés & relarifs,
désormais aux besoins de toutes les sortes,
c'est- à-dite, qui ajusterent les premiers
Arts d'Adam, à leur état présent, vers
l'âge 2, 3 & 400 du monde.
Comme on vivoit alors neuf cens ans,
qui plus qui moins, & que la nature étort
encore bien fraiche, & qu'on vivoit mê-
me assez en communauté de tamille, de
langage, d'idées, de cœeur même, n'y
ayant point encore de guerre en ce siécle
d'argent, les Arts inventés prenoient
tous les jours des accroissemens; & je
croirois même que fort vite arrivés à leur
perfection, ils la passerent peu à peu, &
dégenererent en luxe, en folies, en at-
tentats, en projets gigantesques, en fu-
reurs d'orgueil, de volupté, d'impiété,
JANAIER. 1752. 4
presque, d'Athéisme. D'où le Déluge,
&c.
Me voilà en train d'aller plus loin: je
marrete pour recommencer demain, si
vous voulez. Adieu, Monsieur.
Je suis, &c.
C'est peine perdue, Monsieur, c'est
par préjugé de vouloir retrouver l'origine
des Arts chez les Grecs, ils n'en sont ni
les Historiens sidéles, ni les Auteurs.
Les Grecs étoient dans la plus profonde
barbarie, lorsque les Arts florissoient en
vpte, à Tyr, à Sidon, dans la Syrie &
Eg.
Vgitires beOO
JANVIER: 1752
391
dans toute la grande Asie. Les Grecs ne-
connurent les Arts qu'au moment qu'ils.
commençoient à tomber, qu'ils étoient
même à moitié tombés en Asic & en-
Egypre. L'Orient vivoit dans les délices.
& dans le luxe, lorsque Cerès on Trip-
toleme apprit aux Grecs à manger du
pain.
Je crois faire beaueoup d'honneur aux
Grecs, de les reconnoître au plus pour des-
seconds inventeurs, pour des restaura-
teurs des Arts, la Providence les ayant
spécialement destinés à sauver les Arts de
leur entier anéantissement pour les trans-
mettre aux Romains, & à toute l'Europe
pat leur moyen, les Romains devant être
le centre de l'Art des Arts, qui entraîne,
selon moi, tous les autres, à en juger au
moins pat l'Histoire générale de toutes-
choses dont voilà, je crois, la clef du dé-
brouillement.
C'est un fait que, passé les Grecs, on-
ne connoint plus rien à la marche des Arts,
de l'humanité, de l'Histoire, & qu'à l'o-
rigine même des Grecs, leur Histoire ne.
s'enchaîne qu'avec les fables & mille sortes.
de contes puériles qui ne menent à rien,
& empechent menme de remonter à Adam,
au deluge même, & à l'année 2000 avant:
Jesus Christ.
ed by
49 MERCURE DEFRANCE.
C'est l'idolâtrie qui a tout embrouillé,
les Grecs surtout, tant la Religion tient à
l'Histoire des Atts, tant celle-ci. ne peut
être débrouillée que pat celle-là. Encote
les Grecs mêmes, ont-ils eu. avec le tems
de vtais Historiens, des Herodotes, des
Diodores, des Strabons qui ont pû leur
apprendre, que long tems avant eux l'Ar-
chitecture la plus parfaite, la Sculpture,
la Peinture, la Teinture, l'Ecriture, les
Monumens, les Machines, les Canaux, le
Commerce, la Navigation, étoient des
choses en régle eu Asie, en Egypte il y a-
trois à quatre mille ans.
La Religion même, le Sacerdoce le.
plus hierarchique, les Sacrifices, les Prie-
res solemnelles, les Cérémonies étoient
en vigneur & en régle au tems, & sans.
doute avant le tems de Joseph, soit que
ce culte fut dès lors idolâtrique, ou qu'il.
ne le soit devenu que sous les Pharaons.
ennemis du Peuple de Dieu, & tout de
suite de Dieu même.
Les Pyramydes, les Obelisques, les Hie-
rogryphes, les Inscriptions, les porti-
ques superbes, les Colonnades, les Sta-
tues, les Bas-reliefs, les Temples déco-
rés, les Palais magnifiques & assortis, les
Fontaines, les Puits publics, toujours vas-
tes, profonds & grands, les ouvrages en-
as
17
JANVIER.
41
52.
un mot de toutes sortes d'Arts, se voyent
encore en entier en mille endroits de l'E-
gypte.
Rome même, dans sa plus grande splen-
deur sous les Césars & les Augustes, n'a
eu, & n'a même encore de monumens
parfaits en ce genre, que ceux qu elle a-
fait venit à grands frais de cette mine des-
Arts, desesperant de pouvoir les égaler.
Dès aptès le déluge, la Tour de Babel,
& la Ville de Babylone furent le ches-
d'œeuvre des Arts, du luxe & de l'orgueil,
des mêmes Arts, du même luxe, du mê-
me orgueil, dont le dernier période avoit
mérite ce déluge; Dieu ne voulant plus
recommencer celui ci, ne permit pas aux
enfans de Noë de consommer ceux là, se
contentant de confondre leur projet à
demi exécuté.
Je remonte à l'origine de tout, je fran-
chis le déluge, Noé & ses enfans l'a-
voient franchi; ils n'avoient que trop vû-
les Arts & leurs excès qui l'avoient attire.
J'ai droit de citer l'unique Histoire, l'u-
nique Livre qui nous reste de ce tems la.
On y trouve tout simplement que Jubal
inventa la Musique à chant, à cordes & à
vent: Canentium cytharâ & organo. Qu on
en fasse une division plus juste & en moina
de mots, trois mots dilent tout.
Mues
42 MERCURE DEFRANCE.
Tout de suite Tubalcain est dit le Fonda-
teur de tous les Arts de Metallagie: Faber
& Malleator in cuncta opera eris & ferri.
Voilà la forge, la fonte, le cizeau en tout
genre de métaux. Où est la fonte ? dans
ce petit mot aeris. Point de bronze & d'ai-
rain sans alliage & sans fonte & le fer mê-
me n'arrive à la forge & au marteau, qu'a-
près la fonte & au sortit de la mine. Chi-
canera t'on les autres métaux ? l'or, l'ar-
gent? Moyse raisonne ou nous laisse rai-
sonuer à fortiori. Il se contente de mettre
les deux les plus rebelles à la fonte & an
marteau, & nous laisse à penser si ces pre-
miers hommes préferoient l'or & l'argent
au fer & au bronze. Yai des raisons pour
otoire que le bronze antique couteroit
bien autant d'argent que d'étain.
Le même Livre nous dit, que Cain
le pere à tous ces inventeurs par Lamech
inventa les villes, sit une ville qu'il nom-
ma Enochia, du nom de son fils, ayeul de
Lamech. C'est quelque chose dans l'His-
toire des Arts de pouvoir nettement mar-
quer les époques précises des inventions
& dire Enochia fut la premiere ville,
Babylone, la seconde, Ninive, la troi-
sième de l'Univers. J'irois bien jusqu'à la
quatrieme & à la cinquieme Resem &
Cholé.
FANVIER. 1752.
43.
Je m'attends qu'on va dire que ce n'é-
toient que des bicoques, ces villes là. En-
core les fameux Grecs ont-ils marque les-
douze premiers bourgs de l'Attique, par
où Cecrops commença de renaître à l'Uni-
vers, en disant: Vive les Grecs. Ot Moyse
ne s'avilit pas, & en citant les premiers,
il cite les plus grandes Villes de l'Uni,
vers.
Cecrops inventa les bourgs ou les ha-
meaux, deux mille ans aptèe, que l'on eur
inventé les villes. Nons ne voulons pas,
peut- entre ne pouvons-nous pas (Cat ars-
unga, vita brevis depuis ce tems) enten-
dre, que qui dit les premieres villes du-
monde, dit des villes dessinées, quar-
tées, tirées au cordean, allignées, bien
percées avec grandes rues & places, & du
teste grandes 4, 5 & 10, & vingt fois
comme Paris, avec des Nations entieres,
d'Habitans, & toutes sortes de commo-
dités, d'aisances, d'ouvrages, d'embellis-
semens, &c.
Thebes Hecatompyle, c'est à-dire, la
Ville à cem portes, ponvoit en même tems
faire sortir pat chacune de ses portes cent
mille hommes, & cent chariots armés en-
guerre, c'étoit plus d'un million de com-
battans. Or Thebos n'étoit au plus que la
Eyt ou haititme ville du monde, & n'e-
Digiines hiL
44 MERCUREDEFRANCE.
toit sous huit lieues de circuit, en quarré,
que quadruple de Paris, qui en a à peine
quatre d'un circuit polygone, étoilé, it-
régulier. La Thebe des Grecs étoit bien
plus merveilleuse, les piertes s'étoient en-
tassées & arrangées d'elles-mêmes, en
dansant au son de la flûte d'Amphion; &
qui ne croit pas à la premiere, mérite de
croire à celle-ci. Qui Bavium non odit.,
amet, &c.
Il y a du très-bel esprit Grec, à dire que
la Peinture est fille de l'Amour, la Geo-
metrie de l'intérêt, l'Astronomie de l'oi-
fiveté; il n'y a que de l'historique, du vrai,
à dire que les Arts ont été inventés en
grand & en entier, comme tout d'un
coup. Quand un enfant invente la Pein-
ture, il peint bien ou mal, un homme
entier avec un chapeau, une épée, un
tambour, sur un cheval auprès d'un arbre,
& quelquesois un Régiment entier de pa-
reils marmouzets: Dibutadis inventtice
Grecque de la Peinture, ne charbonna
sur un mur que le contour extérieur de la
figure de son amant. Et vivent les Greea
pourtant.
Je remonte encore. Les Arts, je crois,
sont nés avec l'homme dès le Paradis ter-
restre. Il faut un peu de ce Paradis là, &
de l'autre même, pour l'invention des
gitad uO
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1
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72
3.
3
JANVIER.
1752.
45
Arts. Carmina secessum scribentis & otia
quaerunt. Aussi les Grecs vouloient-ils tou-
jours des Dieux & demi Dieux, des
Cerès, des Orphées pour leurs lyres, &
flutes à une ou deux cordes, à un ou deux
Hous.
Adam avoit assez de génie & de loisir
pour inventer les Arts, ou assez d'inno-
cence pour mériter que Dieu les lui inspi-
rât. Il étoit d'une nature bien fraiche &
bien divine. Et la nature étoit bien frai-
che aussi, bien à ses ordres. L'homme est
sorti parfait, tout fait des mains de Dieu.
Dieu le mit dans le Paradis, non- seulement
pour en jouit, ut custodiat il um, mais
aussi, & surtout ut operaretur illum, pour
l'opérer, réopérer, façonner, entretenir,
varier, einbellit à son gré. La conserva-
tion n'est, dit-on, qu'une recréation;
celle du Paradis n'étoit que recréation
pour Adam.
L'âge d'or n'a jamais été une vie fai-
neante, ni pastorale même, comme nous
l'entendons; l'activité, le travail libre
d'esprit est l'appanage de l'homme; je di-
rois presque de la Divinité. Il n'y a que
les Dieux d'Epicure & les Sauvages, qui
disent: Bella costa farnienie. Ce n'a pas
été précisément au travail que Dieu a con-
damné l'homme pécheur, mais au travail
Digistered voL0O
46 MERCURE DE FRANCE.
forcé, pénible, servile, ingrat: In sudore,
in laboribus, spinas & tribulos, &c. Dien
a mis Adam dans le Paradis: Ut operare-
tur illum. Il l'en a chasse sur la terre mau-
dite: Vt operaretur illam. Concluez.
Dans le Paradis tous les Arts étoient
nobles, spirituels, humains, libres, libe-
raux; au sortir de-I, tout devint fort
méchanique & corporel; & ce furent
alors les Cains, les Jabels, les Jubals, les
Tubalcains, qui sous les yeux & la dictée
sans doute de leur commun pere Adam,
inventerent ces Arts dégradés & relarifs,
désormais aux besoins de toutes les sortes,
c'est- à-dite, qui ajusterent les premiers
Arts d'Adam, à leur état présent, vers
l'âge 2, 3 & 400 du monde.
Comme on vivoit alors neuf cens ans,
qui plus qui moins, & que la nature étort
encore bien fraiche, & qu'on vivoit mê-
me assez en communauté de tamille, de
langage, d'idées, de cœeur même, n'y
ayant point encore de guerre en ce siécle
d'argent, les Arts inventés prenoient
tous les jours des accroissemens; & je
croirois même que fort vite arrivés à leur
perfection, ils la passerent peu à peu, &
dégenererent en luxe, en folies, en at-
tentats, en projets gigantesques, en fu-
reurs d'orgueil, de volupté, d'impiété,
JANAIER. 1752. 4
presque, d'Athéisme. D'où le Déluge,
&c.
Me voilà en train d'aller plus loin: je
marrete pour recommencer demain, si
vous voulez. Adieu, Monsieur.
Je suis, &c.
Fermer
3214
p. 47-55
Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Début :
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que ces premiers hommes antediluviens vivoient [...]
Mots clefs :
Arts, Esprit, Sciences, Grecs, Temps, Moïse, Pères, Vrai, Dégradation, Juifs, Humanité, Histoire des arts
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire des Arts.
Seconde suite de la Lettre sur l'Histoire
des Arts.
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que
ces premiers hommes antediluviens vivoient
des neuf cens ans? C'étoient les
Pattiarches de l'humanité, des Fondateurs
des Nations, les Peres des Arts. Moyse
n'étoit pas Grec, & ne se piquoit pas d'un
beau discours oratoire, historique, bril-
lant, fleuri, il ne se piquoit que de vérité,
& par conséquent de la simple propriété
des termes clairs & précis. Car quoiqu'il
dût devenit un objet de foi pat le cœeut,
il vouloit, je crois, être aussi un objet
d'intelligence par l'esprit, tant la raison
peut s'accorder facilement avec la foi,
dans ceux en qui le cœur s'accorde volon-
tiers avec l'esprit.
Moyse donc, en parlant des premiers
Inventeurs des Aris, les appelle commu-
nément Peres de ces Arts. Jabel fuit Pater
habitantium in tentatoriis atque Pastorum.
En passant, je ne vois pas pourquoi je
48 MERCUREDE FRANCE.
chercherois chez les Grecs ni ailleurs, l'In-
venteur de la vie campante & militaire,
& celui de la vie Pastorale & champêtre.
Dissertez à l'infini, & vous trouverez que
la moitié de la terre est couverte, depuis
le commencement, de tentes & de cam-
peurs, comme les Scyrhes, Sarmates, Tar-
tares, Mongoux, Manteheoux, &c, &
l'autre moitie, de villes & de villages,
avec des habitans civils, ou agrestes, ou
bergers. Moyse dans la noble simplicité,
entend les divisions, sous divisions, défi-
nitionis & énumerations des choses, des
Arts mêmes. Cain invente des villes, Ja-
bel la vie de la campagne, cela est clait &
précis dans l'Histoire des Arts.
De même Jubal fuit Pater canentium cy-
thara & organo. Ces premiers peres des Arts
devoient a eux tous régler, mettre en
regle toute la marche de l'humanité sur la
terre, quant au temporel & au spirituel.
Aussi Enos est il marqué comme l'Inven-
teur du culte religieux & public du Sci-
gneur. Iste caepit invocare nomen Domini.
Moyse n est esclave d'aucune expression.
Il na pas pu vouloir dire que Enos pria
Dieu le premier; son pere Seth, qui étoit
si juste, si saiut, & même son grand-pere
Adam, l'ayant fait avant lui, selon tous
les Saints Peres, & selon Moyse même :
JANVIER. 1752.
49
& le mot invocare, selon tout le monde
exprime une priere à haute voix, publi-
que, & en régle, en chant même, puis-
que Jubal chantoit alors, & jouoit même
de toutes sortes d'instrumens, des orgues
même si vous voulez, tant je prends avec
simplicité ce que Moyse dit avec simpli-
cué. De quoi s'agit- il, si ce n'est du vrai ?
Est ce que nous ne voulons pas sortir
de l'ignorance ou des fables Grecques? est-
ce que nous ne voulons pas lire, étudier.
citer le livre seul qui dit tout cela? & qui
nous l'apprend avec une certitude qui
vaut, je crois, celle de la Géometrie,
avec une précision même & une netteté
d'expression, qui ne nous donne la peine
que d'en pénétret ou même simplement
saisit les termes, simples & sans ambi-
guité.
Qu'y a- t'il donc la de si difficile à saisir,
à pénétrer pour des hommes? quand on
leur dit que l'homme est né tout fait,
tout orna des qualités & des arts, d'esprit,
de coeui, de corps, & que si depuis ce
tems là on trouve des Barbates, des Sau-
vages, des Monstres, des Avortons d'hu-
manité, c'est par dégradation qu'ils en
sont venus là, & que les arts, par les guer-
res, les transmigrations, les miséres
l'abrégement de la vie, &c. se sont dégra-
I. Vol.
jitized by Goc
50 MERCUREDEFRANCE.
des réellement partout, un peu & beau-
coup, & plus ou moins ici & la, en ve-
nant de là jusquici.
Avec cette clef toute simple, & non-
seulement toute vraye, mais toute vrais-
semblable, on peut marquer nettement
toutes les époques de cette dégradation
des arts & de l'humanité. La sortie du Pa-
radis Terrestre est la premiere époque, le
déluge la seconde. Les Juifs fortant de
l'Egypte sont peut-être la troisiéme. L'Em-
pire des Perses, non à Cyrus, mais à son
fils Cambyse, peut faire la quatriéme,
Alexandre la cinquiéme.
Là cependant les arts commencent à re-
monter par les Grecs mêmes, pour arriver
aux Romains aptès lesquels ils tombent,
ils remontent, ils retombent, &c. Il y a
bien des choses à dire sur cette derniere
époque, qui fut en effet la derniere pour
l'Orient, d'où les arts passerent en Occi-
dent pour subir toutes ces alternatives de
chûtes & de rechûtes, qui ne legselevent
jamais au pair de l'Orient, & les préci-
pitent toujours de plus bas en plus bas,
même en Occident.
J'excepte l'art des arts, la Réligion qui
qui ne fut parfaite qu'à J. C. centte & prin-
cipe de celle qui avoit été auparavant de-
puis Adam, par Seth, Enos, Enoch, Noë,
Dustues vO
.
JANVIER. 1752.
51
Sem, Abraham & les Juifs, & de celle
qui est venue jusqu'à nous par l'Eglise Ro-
maine, incapable de dégradation en elle-
même, mais sujette à bien des altérations
chez les divers Peuples, qui la protestent
au gré de leurs variations d'esprit, de
coeur, & de leurs aris profanes & souvent
criminels.
Les Grecs avoient leurs fables & leur.
idolattie qui embrouilloient furieusement
l'histoire des arts. Notre Réligion, la Bi-
ble seule débrouille assez bien ce cahos
antérieur à J. C. Mais nous avons aussi
nos idolatries, soit d'erreurs, soit d'amour
propre, qui forment bien une autre espéce
de cahos plus difficile, je vous l'avoue,
à debrouiller; pour moi au moins, je me
contente de vous insinuer ici une nou-
velle clef de tout cela, surtout depuis les
Grecs.
Car je veux pourtant faire ma cour aux
Sçavans, & aux beaux esprits qui pren-
nent le dessus des Sçavans mêmes. Peut-
etre me melai je d'être un peu l'un & l'au-
tre par le brillant du stile & par le fonds
du discours.
Quand je parle des arts, je ne parle que
des arts & non des sciences. Ce ne sont
pas les sciences qui se dégradent, ni à
plus forte raison le bel esprit. Ces deux
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
especes au contraire renaissent depuis les
Grecs, comme des cendres des arts. Je
me reconcilie avec les Grecs. Ils sont les
vrais & propres inventeurs des sciences,
un peu de concert avec les Arabes, qui
peuvent leur en disputer plusieurs, en
genre même de bel esprit.
Voici le fait. Ars longa, vita brevis.
Les arts sont trop longs a apprendre par
voye de pratique, & notre vie est trop
courte depuis les Grecs, ou plutôt depuis
les premiers hommes postdiluviens, tant
Egyptiens qu'Asiatiques. C'est dans les
premiers tems après le déluge, que les
Sems, les Japhets, les Chams surtout,
vivant encore des deux, ou trois, ou qua-
tre cens ans, fonderent eux ou leurs en-
fans immédiats, les arts à Babylone, à
Ninive, à Tyr, à Sidon, & surtout en
Egypte.
Ils en dresserent toutes sortes d'atteliers
& de monumens, jusqu'à Sesostris, en
Egypte, ou aux Pharaons persécuteurs des
Juifs, & jusqu'à Nabuchodonosor, & à
Cyrus en Chaldée, en Assyrie, en Syrie,
en Perse, en Médie, jusqu'à la dispersion
mème des Juifs qui avoient hérissé les arts
profanes des Egyptiens, jusqu'à Salomon
au moins
Dans ce tems-là ou jusqu'à ce tems-là,
17521
JANVIER.
les arts alloient comme tous seuls au gré
des Artistes & des Princes qui les faisoient
aller, la vie s'étoit abregée, les passions
& les guerres, & les invasions détruisi-
rent tout. Les miséres & les nécessités de la
vie prirent le dessus. On n'eut plus le tems
de pratiquer les arts ou même de les ap-
prendre en les pratiquant. Il fallut avoit
recours à des voyes abregées, à la Théo-
rie.
Fabricando fit faber, dit on pourtant
toujours. Mais cen est plus cela. Il a fallu
compendier les arts, les rédiger en Doc-
trine, en régles, en principes, en Méta-
physique, en bel esprit. On les apprend
plus vite par là, si toutes fois on les ap-
prend, ou si même on ne les oublie d'au-
tant. Enfin il est vrai qu'au défaut des
atts, nous avons les sciences, comme au
défaut des sciences nous aurons tôt ou tard
le simple bel esprit; derniere ressource de
lhumanité qui pourra cependant se vanter
que son dernier soupir fut un soupire illus-
tre.
Comptez que je suis l'historique de tout.
On na plus même trop le tems d'étudier
les sciences, & c'est un gout d'économie
qu'on ne sçauroit trop encouraget, que de
rout couper & découper en articses déta-
chés, en Tables, en Dictionnaires. L'hu-
Ciij
jitized by Goo
—.—
54 MERCURE DE FRANCE.
manité n'a presque plus le tems. Les cours
d'étude s'abrégent naturellement dans les
Colléges, dans les Universités. On y met
les enfans dès la bavette, on les en retire
dès la premiere lueur de raison, malgré
les passions qui arrivent en ce moment.
Ce goût meme de Géométrie, d'Algébre
qui nous gagne, est encore une affaire d'é-
conomie très politique, très humaine du
moins, pour parer à l'entière dégradation
des arts. C'est une grande perfection d'a-
voir réduit les arts en science & les scien-
ces en bel esprit. On est plutôt bel esprit
qu autre chose. Les Dictionnaires qui dé-
coupent tout, & mettent tout à la main
arts, sciences & bel esprit, à l'aide des
simples 24 lettres de l'alfabeth, A,B,
C, D, &c. forment un second ou un troi-
sième perfectionnement, pour me servir du
terme commode de mon ami feu l'Abbé de
St. Pierre.
L'Algébre perfectionne le perfection-
nement même, & est la quintessence de
toutes les perfections des sciences, des
arts, ou bel esprit, des Dictionnaires mê-
mes, que par son moyen on pourra tout
à l'heure resserrer beaucoup, car elle a le
secret de réduire vingt arts à une Science,
vingt sciences à un livre, vingt livres à un
chapitre, vingt chapitres à un article, vinge
Itized by Goog
JANVIER.
1752.
31
articles à une ligne, vingt lignes à un mot,
vingt mots à une syllable, vingt syllables à
une lettre, vingt lettres à rien, a zero.
Mais tout le monde n entend pas cela,
& bien des gens peuvent croire que j'exa-
gere, ou ce qui seroit pis, que je ne parlepas
sérieusement. Je parle très-sérieusement,
& je crois dire vrai. Le goût inême des Al-
manachs, très petits livrets, où l'on rédige
l'histoite, & déja même les Mathémati-
ques, & dont même la premiere partie du
Calendrier rédige l'Astronomie, & est
toute en chiffres & en symboles Algébri-
ques, me fait espérer que vous convien-
drez que le Fabricando fu faber n est plus
de saison, & que le Ars longa, vita brevis
est le vrai proverbe du jour désormais.
Je suis, &c.
des Arts.
Pourquoi croyez-vous, Monsieur, que
ces premiers hommes antediluviens vivoient
des neuf cens ans? C'étoient les
Pattiarches de l'humanité, des Fondateurs
des Nations, les Peres des Arts. Moyse
n'étoit pas Grec, & ne se piquoit pas d'un
beau discours oratoire, historique, bril-
lant, fleuri, il ne se piquoit que de vérité,
& par conséquent de la simple propriété
des termes clairs & précis. Car quoiqu'il
dût devenit un objet de foi pat le cœeut,
il vouloit, je crois, être aussi un objet
d'intelligence par l'esprit, tant la raison
peut s'accorder facilement avec la foi,
dans ceux en qui le cœur s'accorde volon-
tiers avec l'esprit.
Moyse donc, en parlant des premiers
Inventeurs des Aris, les appelle commu-
nément Peres de ces Arts. Jabel fuit Pater
habitantium in tentatoriis atque Pastorum.
En passant, je ne vois pas pourquoi je
48 MERCUREDE FRANCE.
chercherois chez les Grecs ni ailleurs, l'In-
venteur de la vie campante & militaire,
& celui de la vie Pastorale & champêtre.
Dissertez à l'infini, & vous trouverez que
la moitié de la terre est couverte, depuis
le commencement, de tentes & de cam-
peurs, comme les Scyrhes, Sarmates, Tar-
tares, Mongoux, Manteheoux, &c, &
l'autre moitie, de villes & de villages,
avec des habitans civils, ou agrestes, ou
bergers. Moyse dans la noble simplicité,
entend les divisions, sous divisions, défi-
nitionis & énumerations des choses, des
Arts mêmes. Cain invente des villes, Ja-
bel la vie de la campagne, cela est clait &
précis dans l'Histoire des Arts.
De même Jubal fuit Pater canentium cy-
thara & organo. Ces premiers peres des Arts
devoient a eux tous régler, mettre en
regle toute la marche de l'humanité sur la
terre, quant au temporel & au spirituel.
Aussi Enos est il marqué comme l'Inven-
teur du culte religieux & public du Sci-
gneur. Iste caepit invocare nomen Domini.
Moyse n est esclave d'aucune expression.
Il na pas pu vouloir dire que Enos pria
Dieu le premier; son pere Seth, qui étoit
si juste, si saiut, & même son grand-pere
Adam, l'ayant fait avant lui, selon tous
les Saints Peres, & selon Moyse même :
JANVIER. 1752.
49
& le mot invocare, selon tout le monde
exprime une priere à haute voix, publi-
que, & en régle, en chant même, puis-
que Jubal chantoit alors, & jouoit même
de toutes sortes d'instrumens, des orgues
même si vous voulez, tant je prends avec
simplicité ce que Moyse dit avec simpli-
cué. De quoi s'agit- il, si ce n'est du vrai ?
Est ce que nous ne voulons pas sortir
de l'ignorance ou des fables Grecques? est-
ce que nous ne voulons pas lire, étudier.
citer le livre seul qui dit tout cela? & qui
nous l'apprend avec une certitude qui
vaut, je crois, celle de la Géometrie,
avec une précision même & une netteté
d'expression, qui ne nous donne la peine
que d'en pénétret ou même simplement
saisit les termes, simples & sans ambi-
guité.
Qu'y a- t'il donc la de si difficile à saisir,
à pénétrer pour des hommes? quand on
leur dit que l'homme est né tout fait,
tout orna des qualités & des arts, d'esprit,
de coeui, de corps, & que si depuis ce
tems là on trouve des Barbates, des Sau-
vages, des Monstres, des Avortons d'hu-
manité, c'est par dégradation qu'ils en
sont venus là, & que les arts, par les guer-
res, les transmigrations, les miséres
l'abrégement de la vie, &c. se sont dégra-
I. Vol.
jitized by Goc
50 MERCUREDEFRANCE.
des réellement partout, un peu & beau-
coup, & plus ou moins ici & la, en ve-
nant de là jusquici.
Avec cette clef toute simple, & non-
seulement toute vraye, mais toute vrais-
semblable, on peut marquer nettement
toutes les époques de cette dégradation
des arts & de l'humanité. La sortie du Pa-
radis Terrestre est la premiere époque, le
déluge la seconde. Les Juifs fortant de
l'Egypte sont peut-être la troisiéme. L'Em-
pire des Perses, non à Cyrus, mais à son
fils Cambyse, peut faire la quatriéme,
Alexandre la cinquiéme.
Là cependant les arts commencent à re-
monter par les Grecs mêmes, pour arriver
aux Romains aptès lesquels ils tombent,
ils remontent, ils retombent, &c. Il y a
bien des choses à dire sur cette derniere
époque, qui fut en effet la derniere pour
l'Orient, d'où les arts passerent en Occi-
dent pour subir toutes ces alternatives de
chûtes & de rechûtes, qui ne legselevent
jamais au pair de l'Orient, & les préci-
pitent toujours de plus bas en plus bas,
même en Occident.
J'excepte l'art des arts, la Réligion qui
qui ne fut parfaite qu'à J. C. centte & prin-
cipe de celle qui avoit été auparavant de-
puis Adam, par Seth, Enos, Enoch, Noë,
Dustues vO
.
JANVIER. 1752.
51
Sem, Abraham & les Juifs, & de celle
qui est venue jusqu'à nous par l'Eglise Ro-
maine, incapable de dégradation en elle-
même, mais sujette à bien des altérations
chez les divers Peuples, qui la protestent
au gré de leurs variations d'esprit, de
coeur, & de leurs aris profanes & souvent
criminels.
Les Grecs avoient leurs fables & leur.
idolattie qui embrouilloient furieusement
l'histoire des arts. Notre Réligion, la Bi-
ble seule débrouille assez bien ce cahos
antérieur à J. C. Mais nous avons aussi
nos idolatries, soit d'erreurs, soit d'amour
propre, qui forment bien une autre espéce
de cahos plus difficile, je vous l'avoue,
à debrouiller; pour moi au moins, je me
contente de vous insinuer ici une nou-
velle clef de tout cela, surtout depuis les
Grecs.
Car je veux pourtant faire ma cour aux
Sçavans, & aux beaux esprits qui pren-
nent le dessus des Sçavans mêmes. Peut-
etre me melai je d'être un peu l'un & l'au-
tre par le brillant du stile & par le fonds
du discours.
Quand je parle des arts, je ne parle que
des arts & non des sciences. Ce ne sont
pas les sciences qui se dégradent, ni à
plus forte raison le bel esprit. Ces deux
Cij
52 MERCUREDE FRANCE.
especes au contraire renaissent depuis les
Grecs, comme des cendres des arts. Je
me reconcilie avec les Grecs. Ils sont les
vrais & propres inventeurs des sciences,
un peu de concert avec les Arabes, qui
peuvent leur en disputer plusieurs, en
genre même de bel esprit.
Voici le fait. Ars longa, vita brevis.
Les arts sont trop longs a apprendre par
voye de pratique, & notre vie est trop
courte depuis les Grecs, ou plutôt depuis
les premiers hommes postdiluviens, tant
Egyptiens qu'Asiatiques. C'est dans les
premiers tems après le déluge, que les
Sems, les Japhets, les Chams surtout,
vivant encore des deux, ou trois, ou qua-
tre cens ans, fonderent eux ou leurs en-
fans immédiats, les arts à Babylone, à
Ninive, à Tyr, à Sidon, & surtout en
Egypte.
Ils en dresserent toutes sortes d'atteliers
& de monumens, jusqu'à Sesostris, en
Egypte, ou aux Pharaons persécuteurs des
Juifs, & jusqu'à Nabuchodonosor, & à
Cyrus en Chaldée, en Assyrie, en Syrie,
en Perse, en Médie, jusqu'à la dispersion
mème des Juifs qui avoient hérissé les arts
profanes des Egyptiens, jusqu'à Salomon
au moins
Dans ce tems-là ou jusqu'à ce tems-là,
17521
JANVIER.
les arts alloient comme tous seuls au gré
des Artistes & des Princes qui les faisoient
aller, la vie s'étoit abregée, les passions
& les guerres, & les invasions détruisi-
rent tout. Les miséres & les nécessités de la
vie prirent le dessus. On n'eut plus le tems
de pratiquer les arts ou même de les ap-
prendre en les pratiquant. Il fallut avoit
recours à des voyes abregées, à la Théo-
rie.
Fabricando fit faber, dit on pourtant
toujours. Mais cen est plus cela. Il a fallu
compendier les arts, les rédiger en Doc-
trine, en régles, en principes, en Méta-
physique, en bel esprit. On les apprend
plus vite par là, si toutes fois on les ap-
prend, ou si même on ne les oublie d'au-
tant. Enfin il est vrai qu'au défaut des
atts, nous avons les sciences, comme au
défaut des sciences nous aurons tôt ou tard
le simple bel esprit; derniere ressource de
lhumanité qui pourra cependant se vanter
que son dernier soupir fut un soupire illus-
tre.
Comptez que je suis l'historique de tout.
On na plus même trop le tems d'étudier
les sciences, & c'est un gout d'économie
qu'on ne sçauroit trop encouraget, que de
rout couper & découper en articses déta-
chés, en Tables, en Dictionnaires. L'hu-
Ciij
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—.—
54 MERCURE DE FRANCE.
manité n'a presque plus le tems. Les cours
d'étude s'abrégent naturellement dans les
Colléges, dans les Universités. On y met
les enfans dès la bavette, on les en retire
dès la premiere lueur de raison, malgré
les passions qui arrivent en ce moment.
Ce goût meme de Géométrie, d'Algébre
qui nous gagne, est encore une affaire d'é-
conomie très politique, très humaine du
moins, pour parer à l'entière dégradation
des arts. C'est une grande perfection d'a-
voir réduit les arts en science & les scien-
ces en bel esprit. On est plutôt bel esprit
qu autre chose. Les Dictionnaires qui dé-
coupent tout, & mettent tout à la main
arts, sciences & bel esprit, à l'aide des
simples 24 lettres de l'alfabeth, A,B,
C, D, &c. forment un second ou un troi-
sième perfectionnement, pour me servir du
terme commode de mon ami feu l'Abbé de
St. Pierre.
L'Algébre perfectionne le perfection-
nement même, & est la quintessence de
toutes les perfections des sciences, des
arts, ou bel esprit, des Dictionnaires mê-
mes, que par son moyen on pourra tout
à l'heure resserrer beaucoup, car elle a le
secret de réduire vingt arts à une Science,
vingt sciences à un livre, vingt livres à un
chapitre, vingt chapitres à un article, vinge
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JANVIER.
1752.
31
articles à une ligne, vingt lignes à un mot,
vingt mots à une syllable, vingt syllables à
une lettre, vingt lettres à rien, a zero.
Mais tout le monde n entend pas cela,
& bien des gens peuvent croire que j'exa-
gere, ou ce qui seroit pis, que je ne parlepas
sérieusement. Je parle très-sérieusement,
& je crois dire vrai. Le goût inême des Al-
manachs, très petits livrets, où l'on rédige
l'histoite, & déja même les Mathémati-
ques, & dont même la premiere partie du
Calendrier rédige l'Astronomie, & est
toute en chiffres & en symboles Algébri-
ques, me fait espérer que vous convien-
drez que le Fabricando fu faber n est plus
de saison, & que le Ars longa, vita brevis
est le vrai proverbe du jour désormais.
Je suis, &c.
Fermer
3215
p. 75-79
EXAMEN D'une question proposée dans le Mercure.
Début :
On propose dans le Mercure, premier volume du mois de Décembre [...]
Mots clefs :
Amour, Hippolyte, Père, Phèdre, Question, Intérêt, Personnages, Coeur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXAMEN D'une question proposée dans le Mercure.
EXAMEN
D'une question proposée dans le Mercure.
On propose dans le Mercure, premier
volume du mois de Décembre
1750, quel est le personnage intéressant
de Phédre, & quel genre d'intérêt il
mspire?
Si je ne consultois que ma raison, elle
me dicterou assez de ne pas prendre parti,
& d'abandonner cet amusement à des per-
Di
zed by Goo
76 MERCURE DE FRANCE.
sonnes, qui mieux que moi sentent ce
mérite des differens personnages qui com-
posent l'ensemble admirable de ce Poëme
dramatique; dut-t'il en coûter à mon
amour-propre, je veux essayer de satisfaire
à la question.
A la lecture de la piéce, quoique l'es-
prit charmé par les beautés variées, & con-
tinues qui s'y trouvent, semble irtésolu,
& flotte entre deux ou trois des princi-
paux personnages, le coeur, ce me semble,
fait pencher la balance.
Sans m'écarter de la question, je vais
tâcher de développer ce qui me rend le
personnage d'Hyppolite d'un intérêt sa-
périeur à tous autres.
Ce seroit peu de prendre à l'ouverture
de la Piéce, un préjugé favorable des qua-
lités de son cœeur: convenons que ses crain-
tes, ses appréhensions pour un pere, dont
la destinée est incertaine, annoncent son
amour, perfection infiniment à estimer,
aujourd'hui trop pen sentie des hommes.
Déja avantageusemant prévenu pour ce
jeune Prince: ma curiosités intéresse; j'aime
à le suivre. Je m'instruis qu'il brûle pour
Aricie, d'un feu secret qu'il cherche à
étouffet; une prevention judicieuse me
donne une haute idée de son inclination.
se le rencontre avec Aurie: qu'il a pour
JANVIER. 1752.
17
elle d'amour! que ses senrimens sont fins!
qu'ils sont délicats! j'en suis ému, tout
me semble puisé dans la nature. Je re-
connois que l'amour enchaîne dans tous
ces états, qu'il subjugue également, &
le héros, & l'homme ordinaire, mais qu'il
nexcite aux vices que ceux qui d'ailleurs
y sont disposés.
La bienséance, la retenue trop géné-
reuse, qu'Hyppolite conserve avec Phé-
dre, sa belle mere, a les droits les mieux
affermis sur nos éloges. Peut-on la trop
estimer ? L'infortunée Phédre, éprise éper-
duement pour son fils, lui fait déclara-
tion de toute la force de son amour; elle
excite en lui un sentiment d'horreur; ce-
pendant il. sçait assez se contraindre. Il
n'est point sufsisamment malheureux d'a-
voir a combattre dans sa belle mere une
passion infâme: la fourbe Enone l'accuse
d'un forfait, affreux; c'est mertre ce jeu-
ne Prince à de terribles épreuves, mais
les grandes ames ne brillent jamais mieux,
que dans ces occasions qui feroient le,
naufrage du reste des hommes. Muni des
résolutions les plus courageuses, il pré-
fere de s'exposer à toute la colere d'un-
pere fortement irritó, & d'entendre pro-
noncer contre lui la priere effrayante.
qu'il adresse aux Dieux dans les premites
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mouvemens de son emportement, à fai-
re rougir le front, d'un pere qui lui est
cher, par l'aveu toujours humiliant des
passions criminelles qui rongent le coeur
de son épouse; aveu toutefois qui autoit.
dérourné l'orage, & eût lavé des imputa-
tions calommeuses de sa perside nourrice.
Quelle discrétion, qu'elle est noble! &
tout ensemble, quel respect pour l'Auteur
de ses jours!
Où trouve- t'on des personnages, dont
le mérite soit plus frappant, qui séduisent
davantage, & fassent de plus fortes im-
pressions à l'ame ? Sera-ce les fureuts de
Phédre, ou la passion involontaire qui la
domine I La délicatesse, ou les inquiétu-
des d'Aticie? les traverses, ou le passage
successif de la colére au repentit dans
Thesée? toutes ces agitations ne produi-
fent point des effets, ou de la nature de
ceux qui font naître dans Hyppolite les
fentimens désintéresses, & toujours con-
ciliés avec l'honneur & la décence pour
une amante aimable, la candeur & la mo-
destie vis à vis d'une belle-mere, qui
s'efforce de le seduire à dessein de satis-
farre ses penchans honteux, & entr'autres.
Pamour constant, la soumission respec-
tueuse pour un pere dont la trop facile
credulité, & la colête trop ptécipitée le
JANVIER. 1751.
79
fait périr du genre de mort le plus tou-
chant.
Qui, concluons qu'Hyppolite est celui
de tous, qui inspire se plus grand intérêt,
le plus tendre & le plus pressant, qu'il ne
cesse d'émouvoit notre coeur, qui se sent
porté à suivre avec avidité les incidem
malheureux de son Histoire.
Le Danois.
D'une question proposée dans le Mercure.
On propose dans le Mercure, premier
volume du mois de Décembre
1750, quel est le personnage intéressant
de Phédre, & quel genre d'intérêt il
mspire?
Si je ne consultois que ma raison, elle
me dicterou assez de ne pas prendre parti,
& d'abandonner cet amusement à des per-
Di
zed by Goo
76 MERCURE DE FRANCE.
sonnes, qui mieux que moi sentent ce
mérite des differens personnages qui com-
posent l'ensemble admirable de ce Poëme
dramatique; dut-t'il en coûter à mon
amour-propre, je veux essayer de satisfaire
à la question.
A la lecture de la piéce, quoique l'es-
prit charmé par les beautés variées, & con-
tinues qui s'y trouvent, semble irtésolu,
& flotte entre deux ou trois des princi-
paux personnages, le coeur, ce me semble,
fait pencher la balance.
Sans m'écarter de la question, je vais
tâcher de développer ce qui me rend le
personnage d'Hyppolite d'un intérêt sa-
périeur à tous autres.
Ce seroit peu de prendre à l'ouverture
de la Piéce, un préjugé favorable des qua-
lités de son cœeur: convenons que ses crain-
tes, ses appréhensions pour un pere, dont
la destinée est incertaine, annoncent son
amour, perfection infiniment à estimer,
aujourd'hui trop pen sentie des hommes.
Déja avantageusemant prévenu pour ce
jeune Prince: ma curiosités intéresse; j'aime
à le suivre. Je m'instruis qu'il brûle pour
Aricie, d'un feu secret qu'il cherche à
étouffet; une prevention judicieuse me
donne une haute idée de son inclination.
se le rencontre avec Aurie: qu'il a pour
JANVIER. 1752.
17
elle d'amour! que ses senrimens sont fins!
qu'ils sont délicats! j'en suis ému, tout
me semble puisé dans la nature. Je re-
connois que l'amour enchaîne dans tous
ces états, qu'il subjugue également, &
le héros, & l'homme ordinaire, mais qu'il
nexcite aux vices que ceux qui d'ailleurs
y sont disposés.
La bienséance, la retenue trop géné-
reuse, qu'Hyppolite conserve avec Phé-
dre, sa belle mere, a les droits les mieux
affermis sur nos éloges. Peut-on la trop
estimer ? L'infortunée Phédre, éprise éper-
duement pour son fils, lui fait déclara-
tion de toute la force de son amour; elle
excite en lui un sentiment d'horreur; ce-
pendant il. sçait assez se contraindre. Il
n'est point sufsisamment malheureux d'a-
voir a combattre dans sa belle mere une
passion infâme: la fourbe Enone l'accuse
d'un forfait, affreux; c'est mertre ce jeu-
ne Prince à de terribles épreuves, mais
les grandes ames ne brillent jamais mieux,
que dans ces occasions qui feroient le,
naufrage du reste des hommes. Muni des
résolutions les plus courageuses, il pré-
fere de s'exposer à toute la colere d'un-
pere fortement irritó, & d'entendre pro-
noncer contre lui la priere effrayante.
qu'il adresse aux Dieux dans les premites
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
mouvemens de son emportement, à fai-
re rougir le front, d'un pere qui lui est
cher, par l'aveu toujours humiliant des
passions criminelles qui rongent le coeur
de son épouse; aveu toutefois qui autoit.
dérourné l'orage, & eût lavé des imputa-
tions calommeuses de sa perside nourrice.
Quelle discrétion, qu'elle est noble! &
tout ensemble, quel respect pour l'Auteur
de ses jours!
Où trouve- t'on des personnages, dont
le mérite soit plus frappant, qui séduisent
davantage, & fassent de plus fortes im-
pressions à l'ame ? Sera-ce les fureuts de
Phédre, ou la passion involontaire qui la
domine I La délicatesse, ou les inquiétu-
des d'Aticie? les traverses, ou le passage
successif de la colére au repentit dans
Thesée? toutes ces agitations ne produi-
fent point des effets, ou de la nature de
ceux qui font naître dans Hyppolite les
fentimens désintéresses, & toujours con-
ciliés avec l'honneur & la décence pour
une amante aimable, la candeur & la mo-
destie vis à vis d'une belle-mere, qui
s'efforce de le seduire à dessein de satis-
farre ses penchans honteux, & entr'autres.
Pamour constant, la soumission respec-
tueuse pour un pere dont la trop facile
credulité, & la colête trop ptécipitée le
JANVIER. 1751.
79
fait périr du genre de mort le plus tou-
chant.
Qui, concluons qu'Hyppolite est celui
de tous, qui inspire se plus grand intérêt,
le plus tendre & le plus pressant, qu'il ne
cesse d'émouvoit notre coeur, qui se sent
porté à suivre avec avidité les incidem
malheureux de son Histoire.
Le Danois.
Fermer
3216
p. 82-89
LETTRE Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
Début :
Vous êtes bien plaisans, Messieurs les Hommes, de croire que vos têtes [...]
Mots clefs :
Hommes, Couleurs, Cheveux, Couleur, Plaisir, Idées, Femmes, Poudre, Agréments
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
LETTRE
Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
Vous êtes bien plaisans, Messieurs les
Hommes, de croire que vos têtes
sont faites pour la Philosophie & les nô-
tres pour les vetilles. Vous vous imaginez
que nous sommes incapables de faire de
grandes découvertes; détrompez-vous:
nous en faisons qui sont plus utiles que
que les vôtres. Une de nos fantaisies est
quelquefois plus avantageuses à l'Etat que
tous vos grands livres remplis d'A, B, C,
& que toutes les figures de vos grimoires.
Nous ne faisons pas grand cas de vos scien-
ces, mais vous en faites beaucoup des nô-
tres. Vous êtes bienheureux que nous
vous apprenions l'Art de plaire, pauvres
hommes, où en seriez-vous, si nous nous
avitions de renoncer à nos agrémens pour
monter comme vous nos idées sur un ton
froidement Philosophique; avouez de
bonne grace que notre conversation a des
charmes bien plus piquans que vos ouvra-
ges les plus travaillés; vous n'êtes natu-
rels qu'à force d'Art, votre imagination
JANVIER.
1752.
83
n'est pas à l'unisson de vos sentimens;
chez nous c'est le sentiment qui remue l'i-
magination & l'aide à mettre en oeuvre
ses fleurs & ses gentillesses. L'expression
ne nous coûte rien, parce que les objets
font sur nous une vive impression: ce
qu'on sent bien, on l'exprime de même.
Vous vous plaignez de ce que nous ne
tarissons point lorsque nous venons à par-
ler de nos ajustemens, de nos modes, ou
de nous mêmes, car vous avez l'injusti-
ce de nous confondre avec elles; mais
scavez-vous bien que vos reproches no
vous font pas honneur. Si vous aviez l'es-
prit plus pénétrant, vous appercevriez
mille différences qui vous échapent &
que nous saisissons. Vous êtes étonnés de
ce que nous parlons tant, & nous le som-
mes de ce que souvent vous parlez trop
même en parlant peu; vous faites apper-
cevoir une disette d'idées, une imagina-
tion stérile qui ne s'ébranle que par les
grandes secousses. Nous parlerions moins,
ti nous voyions moins. Est-ce notre fau-
te si vous n'êtes pas aussi inventifs que
nous? allea, il y a plus de délicatesse,
plus de finesse, plus de neuf, plus de
profondeur dans ce que vous appellez nos
misérables propos que dans la vaine Philo-
sophie dont vous prétendez décoret votte
Dvj
84 MERCUREDE FRANCE.
esprit; le génie se déploye aussi. bien dans
les petites choses que dans les grandes.
Vous blâmez l'inconstance de nos goûts,
sans prendre garde aux avantages qu'en
retire le commerce, au plaisir que nous
vous procurons par la nouveauté. Nous
meitons les Arts en mouvement, & les
Matchands en pratique. Je puis assurer en
conscience que la seule chose que nous
avons à nous reprocher par rapport aux
modes, c'est que nous ne les varions pas
afsez; jugez si vous êtes coupables vous
autres hommes, avec votre ennuyeuse
uniformité.
J'at à vous communiquer une décou-
verte qui pourra contribuer à vous rendre
plus beaux & le bled plus commun, à au-
gmenter les branches du commerce & par-
conséquent les richesses de la Nation.
Dites après cela que les femmes ne sont
pas capables. de s'élever à de grands objets.
Venons au fait. Je suis bien lasse de vous
voir avec vos cheveux blanchis: toujours
la même couleur, toujours du blanc,
quoi de plus ennuyeux; ne mettra-t'on
jamais sur mes cheveux que de la poudre
blanche? C'est votre faute, Messieurs les
Hommes: si vous en aviez inventé de dif-
térentes couleurs, nous nous en servi-
tions, comme nous mettons les divers
JANVIER.
1752.
89
rubans que vous fabriquez pour nous. Je
me suis déja poudrée en couleur de roze,
& mon miroir m'a dit que j'étois au
mieux. Ah ! si vous maviez vue! j'ai es-
fayé le bleu céleste & j'étois à manger;
j'ai souffle des couleurs dont j'ai assorti
les nuances, elles ont produit un effet
admirable, au moyen d'une boëre platte
de fer blane sans fonds & sans couvercle,
que j'appliquois sut ma frisure, de maniere
que la poudre ne pouvoit voler de côté ni
d'autre; je me suis poudrée en ondes de
différentes couleurs, à l'aide d'une hoëte
ondée; le succès a surpassé mes espé-
rances: enfin je suis patvenue à faire un
parterre de mes cheveux. Ah ! que cette
décou verte m'a causé de joye. Celles de
Descartes & de Newton ne purent leur
en procurer une semblable. Représentez-
vous une jeune Dame qui aspire à la gloire
de faire une révolution dans l'empire des
agrémens & qui trouve le moyen de les
varier, de les multiplier, de changer
toutes les têtes de l'Europe. Mon plaisir
fut si grand qu'il brouilla mes idées sut
tout oc qui navoit pas de rapport à mon
entreprise; ce jour là j'oubliai de mettre
une de mes mouches; une autre fut placée
sans intelligence; je mis des épingles
qui faisoient l'effet le plus maussade du
& MERCURE DE FRANCE.
monde. Pleine de mes idées, j'étois en-
traînée par leur courant; je mourois d'en-
vie de faire voir à tout le monde la nou-
velle pature que j'avois inventée; j'ai-
pourtant été assez maîtresse de moi-même
pour me contenter du suffrage de ma fem-
me de chambre & de celui d'un aimable
Poëte dont je vais rapporter les vers & la
réponse que j'y ai faite. Y auroit-il de la
vanité à faire connoître des louanges.
qu on me donne, non, car on ne sçait pas-
qui je suis.
Ges fleurs que vorre main peignit sut vos che,
veux,
Ne vous donnent point d'avantage.
Iris, votre beauté fait tort à votre ouvtage
Et votre esprit à tous les deux.
De vos attraits ornée abdiquez la parure,
Laissez à nos Chlocs les pompons & le fard,
On ne doit rien devoir à l'Art
Quand on doit tout à la Nature.
Réponse.
Embellir la Nature est le talent suprême,
Ne blâmez point un Att que l'amour a dicté:
En se parant pour l'objet que l'on aime,
Ce qu'on ajoute à sa beauté
Elatte autant que la beauté même.
JANNTER, 1752.
8y.
Une mode née en Province ne pren-
droit pas à Paris. J'attends donc que-
la Cour ait donné le ton pour le sui-
vre avec oetie supériorité que les inven-
teurs ont sur ceux qui copient: Soit qu'on-
teigne la poudre ordinaire, ou qu'on em-
ploye d'autres matières, les Dames doi-
vent faire des réfléxions sérieuses sur les-
couleurs qui s'assortissent à leur tein; les
brunes feront bien de choisir le petit
jaune & le bleu céleste, les blanches & les
brunes clatres, la couleur de roze, le
verd pomme; les blondes, la couleur de
seu, le bleu turque, le gros verd, l'o-
rangé, le violet & plusieurs autres couleurs.
foncées.
On est curieux sans doute de sçavoir
comment je suis venue à bout de peindre-
des fleurs sur mes cheveux. Après avoir
donné une foible couleur de roze pour-
fervir de fond au tableau, je fis appliquet
fur ma friznte un carton qui en avoit la
forme; il étoit couvert de fleurs évidées,
on ne lassoit à découvert que l'endroit où
l'on souffloit la poudre coiorée; le feuil-
lage des fleurs étoit d'un beau verd; il ne
s'agit plus que de trouver le secret d'aller
aussi loin par cetrę méthode que par la
peinture à l'huile ou en détrempe. Ne
pourroit on pas faire une application de
BGOOg
8S. MERCURE DEFRANCE.
l'Art des tableaux imprimés dont on a
tant parlé. Quoiqu'il en soit, voilà un
Art au berceau. Il est de l'intérêt des hom-
mes de travailler avec les femmes à le
porter au plus grand point de perfec-
tion. Les hommes qui portent perruque.
auront beaucoup plus de facilitéàs embellit
que ceux qui ont des cheveux. Il est facile.
de teindre des cheveux en toutes sortes de
couleurs & de faire sur les perruques des
desseins de différens goûts, en satin, en
rocailles, en guirlandes, en mosaîque,,
en ondes, en marqueterie, en camayen;
on verra bien- tôt des perruques marbrées,
monchetées, en points de Hongrie, en arc-
en-ciel, en fleurs, &c.
Je goûte d'avance le plaisir que mes yeux
auront à parcourir dans une nombreuse.
assemblée des têtes ornées de mille façons
différentes. Nous autres Dames surtout nous
n'épargnerons rien pour avoir les couleurs-
les plus brillantes; fans cesse occupées à
inventer de nouveaux desseins, nous pas-
serons toute la matinée à les faire exécuter.
Oh que nos femmes de chambre vont pel-
ter!n importe, il appartient bien à ces
pécores de trouver à redire à nos amuse-
mens. Après tout que faire quand on n'est
pas occupé à sa toilette; pour moi j'aurai
toujours une vraie obligation à ceux qui
JANVIER. 1752.
89
m'apprendront les moyens de la faire du-
rer long-tems d'une maniere qui m'amuse.
N' est-ce pas beaucoup d'être occupée do
soi-même? Plus on est jolie, plus on est
belle, plus on trouve de plaisir à se parer.
Avant que de recevoit des louanges, on
goute l'avantage d'en mériter.
J'espere que les hommes & les femmes
me sçauront gré de leur avoir ouvert une
source d'agrémens qu'on ne pourta épui-
ser. J'ai oui dire qu'on avoit découvert
dans les tons de couleur, une sorte d'har-
monie visible, qui fait un vrai plaisir à
ceux qui. sont versés dans la musique de
la vûe. Je prie le Jesuite qui a inventé le
clavecin oculaire de nous apprendre à noun
poudrer mélodieusement.
Aux Hommes, par une Dame de Nancy.
Vous êtes bien plaisans, Messieurs les
Hommes, de croire que vos têtes
sont faites pour la Philosophie & les nô-
tres pour les vetilles. Vous vous imaginez
que nous sommes incapables de faire de
grandes découvertes; détrompez-vous:
nous en faisons qui sont plus utiles que
que les vôtres. Une de nos fantaisies est
quelquefois plus avantageuses à l'Etat que
tous vos grands livres remplis d'A, B, C,
& que toutes les figures de vos grimoires.
Nous ne faisons pas grand cas de vos scien-
ces, mais vous en faites beaucoup des nô-
tres. Vous êtes bienheureux que nous
vous apprenions l'Art de plaire, pauvres
hommes, où en seriez-vous, si nous nous
avitions de renoncer à nos agrémens pour
monter comme vous nos idées sur un ton
froidement Philosophique; avouez de
bonne grace que notre conversation a des
charmes bien plus piquans que vos ouvra-
ges les plus travaillés; vous n'êtes natu-
rels qu'à force d'Art, votre imagination
JANVIER.
1752.
83
n'est pas à l'unisson de vos sentimens;
chez nous c'est le sentiment qui remue l'i-
magination & l'aide à mettre en oeuvre
ses fleurs & ses gentillesses. L'expression
ne nous coûte rien, parce que les objets
font sur nous une vive impression: ce
qu'on sent bien, on l'exprime de même.
Vous vous plaignez de ce que nous ne
tarissons point lorsque nous venons à par-
ler de nos ajustemens, de nos modes, ou
de nous mêmes, car vous avez l'injusti-
ce de nous confondre avec elles; mais
scavez-vous bien que vos reproches no
vous font pas honneur. Si vous aviez l'es-
prit plus pénétrant, vous appercevriez
mille différences qui vous échapent &
que nous saisissons. Vous êtes étonnés de
ce que nous parlons tant, & nous le som-
mes de ce que souvent vous parlez trop
même en parlant peu; vous faites apper-
cevoir une disette d'idées, une imagina-
tion stérile qui ne s'ébranle que par les
grandes secousses. Nous parlerions moins,
ti nous voyions moins. Est-ce notre fau-
te si vous n'êtes pas aussi inventifs que
nous? allea, il y a plus de délicatesse,
plus de finesse, plus de neuf, plus de
profondeur dans ce que vous appellez nos
misérables propos que dans la vaine Philo-
sophie dont vous prétendez décoret votte
Dvj
84 MERCUREDE FRANCE.
esprit; le génie se déploye aussi. bien dans
les petites choses que dans les grandes.
Vous blâmez l'inconstance de nos goûts,
sans prendre garde aux avantages qu'en
retire le commerce, au plaisir que nous
vous procurons par la nouveauté. Nous
meitons les Arts en mouvement, & les
Matchands en pratique. Je puis assurer en
conscience que la seule chose que nous
avons à nous reprocher par rapport aux
modes, c'est que nous ne les varions pas
afsez; jugez si vous êtes coupables vous
autres hommes, avec votre ennuyeuse
uniformité.
J'at à vous communiquer une décou-
verte qui pourra contribuer à vous rendre
plus beaux & le bled plus commun, à au-
gmenter les branches du commerce & par-
conséquent les richesses de la Nation.
Dites après cela que les femmes ne sont
pas capables. de s'élever à de grands objets.
Venons au fait. Je suis bien lasse de vous
voir avec vos cheveux blanchis: toujours
la même couleur, toujours du blanc,
quoi de plus ennuyeux; ne mettra-t'on
jamais sur mes cheveux que de la poudre
blanche? C'est votre faute, Messieurs les
Hommes: si vous en aviez inventé de dif-
térentes couleurs, nous nous en servi-
tions, comme nous mettons les divers
JANVIER.
1752.
89
rubans que vous fabriquez pour nous. Je
me suis déja poudrée en couleur de roze,
& mon miroir m'a dit que j'étois au
mieux. Ah ! si vous maviez vue! j'ai es-
fayé le bleu céleste & j'étois à manger;
j'ai souffle des couleurs dont j'ai assorti
les nuances, elles ont produit un effet
admirable, au moyen d'une boëre platte
de fer blane sans fonds & sans couvercle,
que j'appliquois sut ma frisure, de maniere
que la poudre ne pouvoit voler de côté ni
d'autre; je me suis poudrée en ondes de
différentes couleurs, à l'aide d'une hoëte
ondée; le succès a surpassé mes espé-
rances: enfin je suis patvenue à faire un
parterre de mes cheveux. Ah ! que cette
décou verte m'a causé de joye. Celles de
Descartes & de Newton ne purent leur
en procurer une semblable. Représentez-
vous une jeune Dame qui aspire à la gloire
de faire une révolution dans l'empire des
agrémens & qui trouve le moyen de les
varier, de les multiplier, de changer
toutes les têtes de l'Europe. Mon plaisir
fut si grand qu'il brouilla mes idées sut
tout oc qui navoit pas de rapport à mon
entreprise; ce jour là j'oubliai de mettre
une de mes mouches; une autre fut placée
sans intelligence; je mis des épingles
qui faisoient l'effet le plus maussade du
& MERCURE DE FRANCE.
monde. Pleine de mes idées, j'étois en-
traînée par leur courant; je mourois d'en-
vie de faire voir à tout le monde la nou-
velle pature que j'avois inventée; j'ai-
pourtant été assez maîtresse de moi-même
pour me contenter du suffrage de ma fem-
me de chambre & de celui d'un aimable
Poëte dont je vais rapporter les vers & la
réponse que j'y ai faite. Y auroit-il de la
vanité à faire connoître des louanges.
qu on me donne, non, car on ne sçait pas-
qui je suis.
Ges fleurs que vorre main peignit sut vos che,
veux,
Ne vous donnent point d'avantage.
Iris, votre beauté fait tort à votre ouvtage
Et votre esprit à tous les deux.
De vos attraits ornée abdiquez la parure,
Laissez à nos Chlocs les pompons & le fard,
On ne doit rien devoir à l'Art
Quand on doit tout à la Nature.
Réponse.
Embellir la Nature est le talent suprême,
Ne blâmez point un Att que l'amour a dicté:
En se parant pour l'objet que l'on aime,
Ce qu'on ajoute à sa beauté
Elatte autant que la beauté même.
JANNTER, 1752.
8y.
Une mode née en Province ne pren-
droit pas à Paris. J'attends donc que-
la Cour ait donné le ton pour le sui-
vre avec oetie supériorité que les inven-
teurs ont sur ceux qui copient: Soit qu'on-
teigne la poudre ordinaire, ou qu'on em-
ploye d'autres matières, les Dames doi-
vent faire des réfléxions sérieuses sur les-
couleurs qui s'assortissent à leur tein; les
brunes feront bien de choisir le petit
jaune & le bleu céleste, les blanches & les
brunes clatres, la couleur de roze, le
verd pomme; les blondes, la couleur de
seu, le bleu turque, le gros verd, l'o-
rangé, le violet & plusieurs autres couleurs.
foncées.
On est curieux sans doute de sçavoir
comment je suis venue à bout de peindre-
des fleurs sur mes cheveux. Après avoir
donné une foible couleur de roze pour-
fervir de fond au tableau, je fis appliquet
fur ma friznte un carton qui en avoit la
forme; il étoit couvert de fleurs évidées,
on ne lassoit à découvert que l'endroit où
l'on souffloit la poudre coiorée; le feuil-
lage des fleurs étoit d'un beau verd; il ne
s'agit plus que de trouver le secret d'aller
aussi loin par cetrę méthode que par la
peinture à l'huile ou en détrempe. Ne
pourroit on pas faire une application de
BGOOg
8S. MERCURE DEFRANCE.
l'Art des tableaux imprimés dont on a
tant parlé. Quoiqu'il en soit, voilà un
Art au berceau. Il est de l'intérêt des hom-
mes de travailler avec les femmes à le
porter au plus grand point de perfec-
tion. Les hommes qui portent perruque.
auront beaucoup plus de facilitéàs embellit
que ceux qui ont des cheveux. Il est facile.
de teindre des cheveux en toutes sortes de
couleurs & de faire sur les perruques des
desseins de différens goûts, en satin, en
rocailles, en guirlandes, en mosaîque,,
en ondes, en marqueterie, en camayen;
on verra bien- tôt des perruques marbrées,
monchetées, en points de Hongrie, en arc-
en-ciel, en fleurs, &c.
Je goûte d'avance le plaisir que mes yeux
auront à parcourir dans une nombreuse.
assemblée des têtes ornées de mille façons
différentes. Nous autres Dames surtout nous
n'épargnerons rien pour avoir les couleurs-
les plus brillantes; fans cesse occupées à
inventer de nouveaux desseins, nous pas-
serons toute la matinée à les faire exécuter.
Oh que nos femmes de chambre vont pel-
ter!n importe, il appartient bien à ces
pécores de trouver à redire à nos amuse-
mens. Après tout que faire quand on n'est
pas occupé à sa toilette; pour moi j'aurai
toujours une vraie obligation à ceux qui
JANVIER. 1752.
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m'apprendront les moyens de la faire du-
rer long-tems d'une maniere qui m'amuse.
N' est-ce pas beaucoup d'être occupée do
soi-même? Plus on est jolie, plus on est
belle, plus on trouve de plaisir à se parer.
Avant que de recevoit des louanges, on
goute l'avantage d'en mériter.
J'espere que les hommes & les femmes
me sçauront gré de leur avoir ouvert une
source d'agrémens qu'on ne pourta épui-
ser. J'ai oui dire qu'on avoit découvert
dans les tons de couleur, une sorte d'har-
monie visible, qui fait un vrai plaisir à
ceux qui. sont versés dans la musique de
la vûe. Je prie le Jesuite qui a inventé le
clavecin oculaire de nous apprendre à noun
poudrer mélodieusement.
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3217
p. 94-101
LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
Début :
Puisque les éloges que vous avez entendu faire partout de Madame la [...]
Mots clefs :
Marie-Madeleine-Angélique de La Brousse de Verteillac, Vertillac, Mérite, Esprit, Amis, Comtesse, Vie, Femme, Périgord, Gouverneur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, sur Madame la Comtesse de Vertillac.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
A l'Auteur du Mercure, sur Madame la
Comtesse de Vertillac.
Puisque les éloges que vous avez entendu
faire partout de Madame la
Comtesse de Vertillac, vous donnent la
curiosité de la connoître encore davan-
tage, j'ai l'honneur de vous en voyer cette
légere exquisse de ses vertus: il m'en
coutera des larmes pour vous satisfaire;
mais le souvenit du merite éminent de
ceux que l'on a aimé & respecté pendant
leur vie, est une espece de consolation
qui nous reste après leur mort. Je n'ai à
craindre qu'une chose, que ce que je vous
dirai ne soit fort au-dessous de l'idée,
qu'ont, de Madame de Vertillac, ceux qui
ont eu le bonheur de vivre dans la societé
de cette femme admirable, qui, de l'aveu
de tous ceux qui l'ont connue, réunissoit
un esprit élevé avec les qualités propres à
inspirer l'estime & la vénération.
Elle étoit née à Paris, mais elle étoit
originaire de Perigord, d'une ancienne &
illustre noblesse (a), alliée à tout ce qu'il y
(a) Voyez la vie du Bienheureux Theodore de
Celles, & l'Epstre Dédicatoire aux très-illus-
JANVIER. 1752.
93
a de meilleur dans la Province; elle étoit
sille umque de Messire Nicolas de la Brous-
se, Comie de Vertiliac, Maréchal des Campt
& Armées du Rri, Lieutenant dans sa Pro-
vince de Perigord, & Gouverneur de Mons
& du Hain.ini; lequel après avoir mis en fui-
ie les ennemis à la journee de Bossu, sous Val-
couri, y fut frappé de plusieurs coups mor-
tels (a).
L'éloge qu'un grand Roi, qui connois-
soit le mérite & qui sçavoit le récompen-
ser, sit de cet excellent Officier, est un
sûr garant, que s'il n'eût pas été enle vé de
ce monde à la fleur de son âge, il pouvoit
de flatter de parvenir aux plus grands hon-
neurs de la guerre. Louis XIV. dit à sa
veuve (b) qu il avoit perdu dans le Comte
de Vertillac, le meilleur Officier d'Infan-
terie qu'il cût aeu depuis le Maréchal de
Turonne.
Mademoiselle de Vertillac, orpheline
crès-joune, resta entre les mains d'une
mere d'un mérite distingué, qui lui don-
na la meilleure éducation; elle avoit reçum
tres & puissans Seigneurs Mossiours d'Athis & de
Vertillac.
(a) Ce sont les propres termes de l'Epitaphe de
de M. le Comte de Vertillac, telle qu'elle est dans
l'Eglise des Jesuites de Mons.
(6) Vie du Comte de Vertillac, imprimée à
Avignon en 1725 page 20.
00
ed by
96 MERCUREDE FRANCE.
de si heureuses dispositions de la nature,
qu'il fut fort aisé a ceux qui l'éleverent
d en faire quelque chose de surprenant.
Née avec un fond de curiosité inépuisable,
une netteté d'esprit & une profondeur
singuliere, elle crut que la connoissance
de toutes les sciences & de tous les arts
étoient du ressort de ceux qui se propo-
soient de cultiver leur esprit, aussi y avoit-
il peu de choses dont elle n'eût des idées
tres- exactes. Elle chercha toute sa vie à
faire connoissance avec les Artistes cele-
bres & les scavans illustres, & elle leur
donna plus d'une fois de l'étonnement de
l'étendue de ses connoissances. On en a vû
souvent convenir qu'elle leur avoit appris
des détails sur leur profession qu'ils avoient
ignorés jusqu'alors: plusieurs gens de Let-
tres lui ont lû leurs ouvrages avant que de
les donner au Public, & ont avoué qu'on
ne pouvoit pas faire des remarques plus
judicieuses. Mademoiselle Lheritier, con-
nue par plusieurs Livres, lui en a dédié
deux, les Caprices du destin en 1719, &
la traduction en vers François des Epstres
Héroiques d'Ovide en 1732. Les Epitres
dédicatoires de cette Fille scavante &
vertueuse nous apprennent que Madame
de Vertillac étoit son Héroine.
Aimable
zed by Goo
JANVIER.
1752.
97
Aimable Fille d'un Guerrier
Dont le frent fût cent fois couronné de laurier,
Si daus le champ de Mars il courut à la gloire,
Vous irez, pas les dons des Filles de mémoire.
Ou voit briller en vous avec tant d'agrément
La justesse d'esprit, l'heureux discernement;
Vous possedez si bien & la Fable & l'Histoire,
Vous pensez, vous parlez toujours si noblement
Et vous jugez si finement,
Qu'on ne voit point pour un Ouvrage
Un plus glorieux avantage
Que celui d'attirer votre applaudissement.
On ne sçait qui charme le plus
Ou vos sûres clartés, ou vos rares vertus.
Eh 1 quelle noble modestie,
A ce touchant mérite est encore assortie
Tant de charmes divers, qu'en vous le calme
a mis,
Vous donneront tonjours les plus parfaits amis
C'est ainsi qu'en 1719. parloit une per-
sonne illustre (a) connue pour avoit tou-
jours respecté la vérité & aimé la vertu:
elle ne sexprimoit pas avec moins d'ad-
mitation en 1732.
Aimable & sc. vante Comtesse,
Que vous auriez brillé dans Rome & dans la Grece,
Par ce godt sin & ce rate sçavoit
Qu'en tous les tems vous faites voir.
(a) Epitre dédicatoire das Capricos du Destin,
1. Vol.
Digsiras b 300
98 MERCUREDEFRANCE.
Athènes ni la Cour d'Auguste
N'ont jamais vs d'esprit plus éclaité, plus jucte
Et tous ces hommes excellens
Dont elles admuirroient les sublimes talens;
Eussent été chamés si vos doctes sussrages
Eussent couronné leurs Ouvrages (a)
Le célebre Marquis Maffei, la gloire de
Verone & un des principaux ornemens de
l'Italie, avec qui elle avoit fait une gran-
de liaison il y a 20 ans, lorsqu'il vint à Paris,
lui a dédic la belle édition de sa Mérope(6);
il a toûjours conservé pour Mme de Vertil-
lac, la plus parfaite estime; on lui a souvent
entendu dire que dans l'Italie entiere, où
il y a beaucoup de femmes de mérite, il
ny en avoit pas une qui pût être comparée
cette femme illustre.
Elle écrivoit avec la plus grande élégan-
ce; on en peut juger par cette lettre ingé-
nieuse que M. Remond de S. Mard a fait
imprimer, dans laquelle on voit qu'elle
avoit fait les réflexions les plus fines & les
plus délicates sur les nuances qui peuvent
le plus contribuer à l'agrément du stile.
Le Public seroit plus à portée de connoître
son mérite littéraire, si sa modestie n'eût
pas été supérieure même à ses talens.
Ja) Préface des Epitres héroiques
6) La Merope, imprimée à Verone l'an 1745
JANVIER. 1752.
99
Quelques uns de ses amis ont scû qu'elle
faisoit par occasion de très-jolis vers, mais
elle ne permetroit pas qu'on en prît des
copies, elle faisoit même tout ce qui dé-
pendoit d'elle, sans blesser ouvertement
la vérité, pour laister croire que ce n'é-
toit pas elle qui les avoit faits. On sçait
qu'elle a composé plusieurs petits Ouvra-
ges, écrits avec autant de solidité que d'a-
grément; mais elle ne les a fait voir qu'à
un très-petit nombre d'amis, & toujours
à condition que ce seroit un mystere pour
le Public. Son coeur n'étoit pas moins ad-
mirable que son esprit; on n'a jamais por-
té plus loin le désir d'obliger; elle n'étoit
occupée qu'à diminuer le mérite de la re-
connoissance, &, par cette raison même,
elle l'augmenton: elle regardoit le mon-
de entiet comme une societé de freres qui
ne devoient être occupés qu'à se rendre
service mutuellement, & elle agissoit en
consequence; jamais elle n'a differé une
occasion d'être utile, & l'on peut dire
d'elle, avec vérité, qu'elle n'a jamais per-
du un jour de sa vic. On ne pouvoit la
voir sans désirer d'avoir part à son amitié
aussi acqueroit. elle tous les jours de nou-
veaux amis; & ce qu'il y a de rate, ce n'é-
toit jamais aux dépens des anciennes ami-
tiés, que ces acquisitions se faisoient. Il
Eij
100 MERCURE DEFRANCE.
est surptenant combien, par ses avis &
par ses leçons les plus efficaces, elle a fa-
vorisé des talens naissans que sans elle l'in-
digence auroit étouffée; mais elle avoit
grand soin de prendre les plus grandes
précautions pour que ses bonnes actions
fussent ignorées: sa modestie a souvent été
trahie innocemment par la reconnoissance
de quelques uns qui ont mieux aimé être
indiscrets qu'ingrats.
Une égalité constante que l'on peut re-
garder comme le propre caractere de la
sagesse, rendoit sa société délicieuse; tou-
tes les fois que ses amis la revoyoient, elle
sentoit & leur communiquoit cette joie
douce & charmante qui auroit réchauffé
leurs sentimens, s'ils en eussent eu besoin,
ce n'étoit jamais qu'avec peine qu'on se
séparoit d'elle; on ne s'en consoloit que
dans l'espérance de la revoir avec un nou-
veau plaisir, parce qu'on étoit toujours
sût de trouver chez elle l'esprit uni avec
la vertu.
Une si digne femme devoit être pleurée
amerement de tous ses amis, aussi il n'en
est point qui n'ait dit du fond de son
cœeiis;
*
Quis desiderio sit pudor aus modus,
Tam rari capitis.
Quando ullum invenient parem. Horace.
JANVIER. 1752. 101
Une fièvre quarte, suivie d'une fiévre
maligne, la mit au tombeau à Dourdan
le 21 Octobre 1751 âgée d'environ soi-
xante ans.
Elle avoit épousé en 1727 M. le Comte
de Vertillac, Gouverneur & Grand Sene-
chal de Perigord, & Gouverneur de Dour-
dan, son cousin germain; elle en a eu un
fils, actuellement Gouverneur & Grand
Sénéchal de Perigord & Capitaine de Ca-
valerie dans le Régiment de Penthiévre.
Quoique j'aie été lié bien des années
avant vous, Monsieur, avec Madame la
Comtesse de Vertillac, vous l'avez assez
connue pour sçavoir qu'il n'y a rien d'exa-
géré dans le portrait que j'en ai fait. Je
me serois fait un scrupule d'emploier la
flatierie, & n'ême l'art, lorsqu'il est
question de vous parler d'une femme il-
lustre, dont la modestie faisoit un des
principaux ornemens, & qui aimoit la
vérité plus que toutes choses.
J'ai l'honneur, &c.
A Paris, ce premier Decembre 1751.
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3218
p. 107-109
« L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...] »
Début :
L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...]
Mots clefs :
Globes célestes, Description, Livre, Sphères, Usage, Monde, Univers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es, & des spheres, suivant les differens [...] »
L'USAGE des Globes célestes & terrest[r]es,
& des spheres, suivant les differens
systêmes du monde, précedé d'un
Traité de Cosmographie, ou est expliqué
avec ordre tout ce qu'il y a de plus curieux
dans la description de l'univers, suivant
les Mémoires & les observations des plus
habiles Astronomes & Géographes, ac-
compagné des figures nécessaires, dédié
au Roi. Sixiéme édition, revûe & corri-
gée par M. Bion, Ingénieur du Roi pour
les instrumens de Mathématiques. Sur le
Quai de l'Horloge du Palais, où l'on
trouve des sphéres & des globes de tou-
tes façons. A Paris, chez Jacques Guerin
& Nyon, fils, 1751.
Cet ouvrage, dont l'usage est devenu
avec raison si génétal, & qui passe pour
le meilleur de ce genre, est distribué en
trois Livres. On explique dans le premier,
tout ce qui appartient aux corps célestes,
leur nombre, leur disposition, leur figu-
re, leut mouvement, leur distance de la
terre, leur grosseur, & généralement tou-
tes leurs propriétés, suivant les diffe-
rens systêmes. Celui de Copernic est plus
EvI
Dustnes vd
108 MERCURE DE FRANCE.
développé, comme le plus généralement
reçu. Le premier Livre est terminé pa l'ex-
plication des principaux phenomènes de la
Nature, comme le flux & reflux de la mer,
les metéores, &c. & quelques autres ques-
tions qui sortent un peu du sujet.
Le second Livre contient tout ce qui
peut appartenir à la description de la ter-
re & de l'eau, par rapport à la Géogra-
phie. On y trouve de plus plusieurs me-
thodes curieuses, pour parvenit à la con-
noissance des longitudes des Villes, & à
scavoir mesurer la circonference de la ter-
re. Ce Livre finit par une description his-
torique, courte, & pourtant suffisante
des Etats un peu considérables qui parta-
gent l'univers.
On trouve dans le troisiéme & dernier
Livre, la maniere de tracer les fuseaux
pour la construction, des globes célestes &
terrestres, & les Cartes de Géographie
générales & particulieres. On y rapporte
plus de cent usages differens, les plus
beaux & les plus utiles qni puissents ap-
pliquer aux spheres & aux globes célestes
& terrestres, &c.
M. Bion, le fils, qui donne l'édition
que nous annonçons, a suivi exactement
la cinquieme qui avoit été publiée par
l'Auteur; il a eu seulement l'attention de
zed by Goc
109
JANVIER. 1752.
téformer ce qui regarde le Baromêtre &
le Thermomêtre, qui ont été portés de-
puis quelque tems à un grand degré de
perfection; & de faire à la description
géographique & historique des quatre
parties du monde, les changemens que
les tems, l'ambition & les évenemens Y
ont fait.
& des spheres, suivant les differens
systêmes du monde, précedé d'un
Traité de Cosmographie, ou est expliqué
avec ordre tout ce qu'il y a de plus curieux
dans la description de l'univers, suivant
les Mémoires & les observations des plus
habiles Astronomes & Géographes, ac-
compagné des figures nécessaires, dédié
au Roi. Sixiéme édition, revûe & corri-
gée par M. Bion, Ingénieur du Roi pour
les instrumens de Mathématiques. Sur le
Quai de l'Horloge du Palais, où l'on
trouve des sphéres & des globes de tou-
tes façons. A Paris, chez Jacques Guerin
& Nyon, fils, 1751.
Cet ouvrage, dont l'usage est devenu
avec raison si génétal, & qui passe pour
le meilleur de ce genre, est distribué en
trois Livres. On explique dans le premier,
tout ce qui appartient aux corps célestes,
leur nombre, leur disposition, leur figu-
re, leut mouvement, leur distance de la
terre, leur grosseur, & généralement tou-
tes leurs propriétés, suivant les diffe-
rens systêmes. Celui de Copernic est plus
EvI
Dustnes vd
108 MERCURE DE FRANCE.
développé, comme le plus généralement
reçu. Le premier Livre est terminé pa l'ex-
plication des principaux phenomènes de la
Nature, comme le flux & reflux de la mer,
les metéores, &c. & quelques autres ques-
tions qui sortent un peu du sujet.
Le second Livre contient tout ce qui
peut appartenir à la description de la ter-
re & de l'eau, par rapport à la Géogra-
phie. On y trouve de plus plusieurs me-
thodes curieuses, pour parvenit à la con-
noissance des longitudes des Villes, & à
scavoir mesurer la circonference de la ter-
re. Ce Livre finit par une description his-
torique, courte, & pourtant suffisante
des Etats un peu considérables qui parta-
gent l'univers.
On trouve dans le troisiéme & dernier
Livre, la maniere de tracer les fuseaux
pour la construction, des globes célestes &
terrestres, & les Cartes de Géographie
générales & particulieres. On y rapporte
plus de cent usages differens, les plus
beaux & les plus utiles qni puissents ap-
pliquer aux spheres & aux globes célestes
& terrestres, &c.
M. Bion, le fils, qui donne l'édition
que nous annonçons, a suivi exactement
la cinquieme qui avoit été publiée par
l'Auteur; il a eu seulement l'attention de
zed by Goc
109
JANVIER. 1752.
téformer ce qui regarde le Baromêtre &
le Thermomêtre, qui ont été portés de-
puis quelque tems à un grand degré de
perfection; & de faire à la description
géographique & historique des quatre
parties du monde, les changemens que
les tems, l'ambition & les évenemens Y
ont fait.
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3219
p. 109
« DE l'origine des Germains, & de leurs anciennes migrations avec ce qui leur est [...] »
Début :
DE l'origine des Germains, & de leurs anciennes migrations avec ce qui leur est [...]
Mots clefs :
Germains, Migrations
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DE l'origine des Germains, & de leurs anciennes migrations avec ce qui leur est [...] »
DE l'origine des Germains, & de leurs
anciennes migrations avec ce qui leur est
arrivé de plus remarquable; deux Livres
par Jean-George Eccard, & publiés par
M. Scheidius. A Gottingen, 1750. Un vo-
lume in 4°. en Latin.
Cee ouvrage plein de recherches & de
conjectures, & dans lequel il s'est glissé
quelques erreurs, ne va que jusqu'à l'Em-
pereur Commode, inclusivement. L'Edi-
teur promet une continuation jusqu'à
Charlemagne; il pourroit la pousser plus
loin, sans craindre de se livrer à un tra-
vail inutile.
anciennes migrations avec ce qui leur est
arrivé de plus remarquable; deux Livres
par Jean-George Eccard, & publiés par
M. Scheidius. A Gottingen, 1750. Un vo-
lume in 4°. en Latin.
Cee ouvrage plein de recherches & de
conjectures, & dans lequel il s'est glissé
quelques erreurs, ne va que jusqu'à l'Em-
pereur Commode, inclusivement. L'Edi-
teur promet une continuation jusqu'à
Charlemagne; il pourroit la pousser plus
loin, sans craindre de se livrer à un tra-
vail inutile.
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3220
p. 109-110
« PREMIERE Lettre critique sur les Hymnes attribuées à Homere, & sur Hésiode [...] »
Début :
PREMIERE Lettre critique sur les Hymnes attribuées à Homere, & sur Hésiode [...]
Mots clefs :
Hymnes, Homère, Hésiode
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texteReconnaissance textuelle : « PREMIERE Lettre critique sur les Hymnes attribuées à Homere, & sur Hésiode [...] »
PREMIERE Lettre critique sur les Hymnes
attribuées à Homere, & sur Hésiode
adressée à M. Valckenard. Par M. David
Rubnken, en Latin. A Leyde, chez Cor-
neille de Perker.
Il y a deux siécles que cette brochure
auroit fait la réputation de son Auteur. Il
tized by Goc
110 MERCUREDEFRANCE.
a toute la sagacité des meilleurs Scholias
tes. Son travail se réduit à des corrections
de passages, & à quelques observations
sur le texte des Hymnes, attribuées à
Homere, & sut les Poësies d'Hesiode,
intitulées: les Travaux & les Jours, & la
Theogonie.
attribuées à Homere, & sur Hésiode
adressée à M. Valckenard. Par M. David
Rubnken, en Latin. A Leyde, chez Cor-
neille de Perker.
Il y a deux siécles que cette brochure
auroit fait la réputation de son Auteur. Il
tized by Goc
110 MERCUREDEFRANCE.
a toute la sagacité des meilleurs Scholias
tes. Son travail se réduit à des corrections
de passages, & à quelques observations
sur le texte des Hymnes, attribuées à
Homere, & sut les Poësies d'Hesiode,
intitulées: les Travaux & les Jours, & la
Theogonie.
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3221
p. 110
« HERCULIS quies & expiatio in eximio Farnesiano marmore expressa Florentiae, in-folio, [...] »
Début :
HERCULIS quies & expiatio in eximio Farnesiano marmore expressa Florentiae, in-folio, [...]
Mots clefs :
Hercule, Marbre, Inscriptions grecques
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texteReconnaissance textuelle : « HERCULIS quies & expiatio in eximio Farnesiano marmore expressa Florentiae, in-folio, [...] »
HERCULIS quies & expiatio in eximio
Farnesiano marmore expressa Florentiae, in-folio,
1751. C'est l'explication du mar-
bre si justement célébre, où sont gravées
plusieurs inscriptions Grecques sur les tra-
vaux d'Hercu e, dont on ne pouvoit dis-
tinguer les! caractères effacés par l'injure
des tems. Le fameux Pere Corsini en est
l'Auteur.
Farnesiano marmore expressa Florentiae, in-folio,
1751. C'est l'explication du mar-
bre si justement célébre, où sont gravées
plusieurs inscriptions Grecques sur les tra-
vaux d'Hercu e, dont on ne pouvoit dis-
tinguer les! caractères effacés par l'injure
des tems. Le fameux Pere Corsini en est
l'Auteur.
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3222
p. 110
« DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes, in-8o. 1751, quatriéme édition. [...] »
Début :
DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes, in-8o. 1751, quatriéme édition. [...]
Mots clefs :
Fleurs, Plantes
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texteReconnaissance textuelle : « DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes, in-8o. 1751, quatriéme édition. [...] »
DICTIONNAIRE des Fleurs & des Plantes,
in-8o. 1751, quatriéme édition.
Cet ouvrage qui est écrit en Allemand,
méri:eroit bien d'être traduit. On y trou-
ve dans chaque article, les noms, le gen-
re, l'espéce, la forme, la propriété &
l'usage de chaque plante pour la Méde-
cine.
in-8o. 1751, quatriéme édition.
Cet ouvrage qui est écrit en Allemand,
méri:eroit bien d'être traduit. On y trou-
ve dans chaque article, les noms, le gen-
re, l'espéce, la forme, la propriété &
l'usage de chaque plante pour la Méde-
cine.
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3223
p. 110-111
« NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre & des Pays étrangers, qu'on employe [...] »
Début :
NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre & des Pays étrangers, qu'on employe [...]
Mots clefs :
Végétaux d'Angleterre, Vaisseau, Électricité, Métallurgie
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texteReconnaissance textuelle : « NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre & des Pays étrangers, qu'on employe [...] »
NOUVEAU Traité sur les végétaux d'Angleterre
& des Pays étrangers, qu'on employe
dans la pratique de la Médecint,
itized by Goc
JANVIER.
1752.
111
en Anglois, 1751. Chez Davitt, Un vo-
lume in. 8°.
INTERFRETE naval, ou explication des
mots & termes, concernant les parties,
les qualités, la construction, les agrets,
la fourniture, & l'équipement d'un Vais-
seau pour la mer, avec toutes les espéces
de provisions, reçues dans les magazins
& leur emploi; les titres de tous les bas
Officiers d'un Vaisseau, & leurs fonctions
respectives. Par Thomas Biley Blankley,
en Anglois. A Londres, in-fol. 1751.
EXDERIENCES & observations sur l'Elec-
tricité, fuites à Philadelphie, en Anglois.
Par M. Benjamin Frantliu. A Londres,
chez Cæve, 1751.e
LA Métallurgie, on l'Art de tirer & de
purifier les métaux, avec les Dissertations
les plus rares pour les mines & les opéra-
tions métalliques. A la Haye, 1751.
Deux volumes in- 12.
& des Pays étrangers, qu'on employe
dans la pratique de la Médecint,
itized by Goc
JANVIER.
1752.
111
en Anglois, 1751. Chez Davitt, Un vo-
lume in. 8°.
INTERFRETE naval, ou explication des
mots & termes, concernant les parties,
les qualités, la construction, les agrets,
la fourniture, & l'équipement d'un Vais-
seau pour la mer, avec toutes les espéces
de provisions, reçues dans les magazins
& leur emploi; les titres de tous les bas
Officiers d'un Vaisseau, & leurs fonctions
respectives. Par Thomas Biley Blankley,
en Anglois. A Londres, in-fol. 1751.
EXDERIENCES & observations sur l'Elec-
tricité, fuites à Philadelphie, en Anglois.
Par M. Benjamin Frantliu. A Londres,
chez Cæve, 1751.e
LA Métallurgie, on l'Art de tirer & de
purifier les métaux, avec les Dissertations
les plus rares pour les mines & les opéra-
tions métalliques. A la Haye, 1751.
Deux volumes in- 12.
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3224
p. 111-121
« REFLEXIONS décisives sur le Judaisme. A Paris, chez Quillau, pere, rue Galande, [...] »
Début :
REFLEXIONS décisives sur le Judaisme. A Paris, chez Quillau, pere, rue Galande, [...]
Mots clefs :
Dieu, Vérité, Religion, Juifs, Nations, Condamner, Mort, Abraham, Homme, Siècles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « REFLEXIONS décisives sur le Judaisme. A Paris, chez Quillau, pere, rue Galande, [...] »
REFLEXIONS décisives sur le Judaisme.
A Paris, chez Quillau, pere, rue Galande,
1751. Brochure de 44 pages.
Les Juifs ont été pendant long. tems le
leul peuple de l'univers qui ait connu le
Dgsiras ye0
II2MERCUREDE FRANCE.
vrai Dieu, aujourd'hui presque toutes les
Nations le connoissent. Comment fut
opéré ce grand changement? par la pré-
dication & le culte d'un homme qu'ils
ont condamné, & mis à mort comme
séducteur; de manière qu'au nom d'un
homme condamné, & mis à mort par les
Juifs, les Nations ont été converties, &
amenées à la connoissance du Dieu des
Juifs. Ce qu'il y a encore d'étrange dans
cet évenement, c'est que l'a conversion
opérée au nom de l'homme condamné
& mis à mort, est précisement l'époque
des disgraces du peuple qui la condamné.
Ces disgraces durent encore après dix-
sept siécles, & avec ce caractére singu-
lier, que ce peuple disgracié & opprimé sur-
vit tonjours à ses oppresseurs, & patoît com
me indestructible. Cet état est trop éloigné
du cours ordinaire pour qu'on puisse y
méconnoitre la main toure-puissante du
Dieu d'Abraham; cela est clair pour les
moins clairvoyans: ce même état, qui
fait l'humiliation des. Juifs, fait par op-
position le triomphe des Chrétiens. D'où.
il résulte que ce triomphe des Chrétiens
& l'humiliation des Juifs, sont deux ef-
fets de l'ordre de Dieu sur les deux socié-
tés Chrétienne & Judaique. Quelles sont
les suites de cet ordre? C'est de faire par
JANVIER. 1752.
113
provision succomber la société Judaique,
& de faire an contraire prévaloir la so-
ciété Chrétienne. Sur quoi l'Aureur des
Réflexions propose les deux problêmes
suivans. Premiet problême: Si le parti
Judaique est celui de la véritè, Dieu a i'il
permis qu'il ait succombé? Second problê-
me : Si le parti du Christianisme ast celui de
l'erreur; Dicu a-i'il pu permeitre qu'il ait
prévalu? Après une discussion nette, for-
te, élegante même des deux problêmes
& un résultat conforme à la Religion &
à la raison, l'Auteur dit aux Juifs
Il y a dix-sept siécles que vous attendez
le Messie qui vous délivrera du joug des
Nations, & que vous combattez celui
que les Nations adorent, sans avoit en-
core pû obtenit ce que vous attendez, ni
vaincre ce que vous combattez.
Inutilement représentez- vous à Dieu
que votre cause est la fienne propre, &
que vos disgraces, en fournissant des ar-
mes à vos adversaires, tiennent la vérité
captive, & font prévaloir le mensonge &
l'impiété ? Le Ciel autresois propice à vos
voeux, jusqu'à les prévenir, est devenu
d'airain pour vons, & autrefois jaloux de
sa gloire, jusqu'à en venger les droits par
les prodiges les plus éclatans, l'a aban-
donné depuis dix-sept siécles, jusqu'à lui
tized by C
114 MERCURE DEFRANCE.
tefuser les attentions d'une providence
ordinaire. Inutilement aussi voulez-vous
faire entendre aux Nations que le Messie
qu'elles adorent n est qu'un imposteur,
& que rien n est plus injuste que le pré-
jugé odieux qui s'est établi contre vous ?
Séduits dans tous les tems par des systê-
mes de Religion bien plus grossiers que
le vôtre, qui est néanmoins le seul qui nait
pû les séduire, & d'autre part disposés
à s'humaniser avec des peuples bien moins
sociables que vous; vous etes néanmoins
le seul peuple, vis à-vis duquel elles
ayent soutenu leur fierté: quelle étrange
& universel renversement de tous les prin-
cipes de conduite, & du côté de Dieu,
& du côté des hommes?
Or si le Ciel & la terre, concourent ainsi
à opprimer le Judaisme, & à élever le
Christianisuue; qui êtes- vous pour vouloir
soutenit ce qui est opprimé, pour vou-
loir détruire ce qui est protégé par ces
deux puissances?
Vous êtes choqués, dites vous, de
voir un homme que vous avez crucihié,
& mis à mort comme séducteur, jouit
impunément des honneurs divins; mais
avez-vous premietement plus d'intérêt
dans cette cause, ou plus de zéle & de
pouvoir pour la défendre que Dien même?
JANVIER. 1752,
119
Et si Dieu qui est la vérité même, la puis-
sance même, souffre néanmoins depuis
dix-sept siècles que le monde l'invoque
pat le Crucifié, l'adore indivisiblement
avec le Crucifié, quelle mission avez- vous
pour réclamer contre ce que Dieu auto-
tise? quelle vertu pour vaincre ce qui au-
toit prévalu sur Dieu même?
Secondement, croyez-vous, de bonne
foi, avoir aussi plus de lumieres que le
monde entier? & si hors les Nations ido-
latres, dont le jugement est sans consé-
quence en matiere de Religion, le mon-
de entier Chrétien, on Mahométan, ado-
te comme Messie, ou revêre comme Pro-
phete celui que vous avez condamné com-
me séducteur, comment persistez vous à
tenit pour justement condamné, celui que
se monde entier justifie & revêre, malgré
votre condamnation?
Oovrez donc enfin les yeux à la lumiere,
& les oreilles aux sons de la vérité, & ne
soyez pas toujours comme les idoles, qui
in des yeux, & ne voyent point; des oreilles,
Gn'entendent point.
Voyex, comme lu pierre qui a étè rejetteo
par les Architectes, est devenue la pirrre
& l'angle. Voyez comme les Gentils étran-
gers dans la Maison d'Abraham, & que
Jesus-Christ avoit dit, qu'il étoit moins
114 MERCURE DEFRANCE.
tefuser les attentions d'une providence
ordinaire. Inutilement aussi voulez-vous
faire entendre aux Nations que le Messie
qu'elles adorent n est qu'un imposteur,
& que rien n'est plus injuste que le pré-
jugé odieux qui s'est établi contre vous ?
Séduits dans tous les tems par des systê-
mes de Religion bien plus grossiers que
le vontre, qui est néanmoins le seul qui nait
pû les séduire, & d'autre part disposés
à s'humaniser avec des peuples bien moins
sociables que vous; vous êtes néanmoins
le seul peuple, vis à-vis duquel elles
ayent sourenu leur fierté: quelle étrange
& universel renversement de tous les prin-
cipes de conduite, & du côté de Dieu,
& du côté des hommes?
Or si le Ciel & la terre, concourent ainsi
à opprimer le Judaisme, & à élever le
Christianisue; qui êtes- vous pour vouloir
soutenit ce qui est opprimé, pour vou-
loit détruire ce qui est protégé par ces
deux puissances?
Vous êtes choqués, dites vous, de
voir un homme que vous avez crucihé,
& mis à mort comme séducteur, jouit
impunément des honneurs divins; mais
avez-vous premierement plus d'intérêt
dans cetre cause, ou plus de zéle & de
pouvoit pour la défendre que Dien même?
e
JANVIER. 1752,
119
Et si Dieu qui est la vérité même, la puis-
since même, souffre néanmoins depuis
dix-sept siècles que le monde l'invoque
pat le Crucifié, l'adore indivisiblement
avec le Crucifié, quelle mission avez-vous
pour réclamer contre ce que Dicu auto-
tise? quelle vertu pour vaincre ce qui au-
toit prévalu sur Dieu même?
Secondement, croyez-vous, de bonne
foi, avoir aussi plus de lumieres que le
monde entier? & si hors les Nations ido-
latres, dont le jugement est sans consé-
quence en matiere de Religion, le mon-
de entier Chrétien, on Mahométan, ado-
te comme Messie, ou revêre comme Pro-
phete celui que vous avez condamné com-
me séducteur, comment persistez vous à
tenit pour justement condamné, celui que
se monde entier justifie & revére, malgré
votre condamnation ?
Ouvrez donc enfin les yeux à la lumiere,
& les oreilles aux sons de la vérité, & ne
soyez pas toujours comme les idoles, qui
in des yeux, & ne voyent point; des oreilles,
n'entendent point.
Voyez, comme lu pierre qui a étè rejettéo
par les Architectes, est devenue la piorre
& l'angle. Voyez comme les Gentils étran-
gers dans la Maison d'Abraham, & que
Jesus-Christ avoit dit, qu'il étoit moins
Digires vOO
116 MERCUREDE FRANCE.
envoyé pout eux, que pour la Malson
d'Israël; & encore en parlant à la Cana-
néenne, qu'il ne falloit pas oter le pain aux
enfans pour le donner aux chiens, sont néan-
moins entrés dans les droits & les privi-
leges de la filiation, en renonçant aux Ido-
les, & en adorant comme vous un Etre
spirituel, infini, Créateur de toutes cho-
ses, en un mot, le Dieu d'Abraham,
d'Isaac & de Jacob.
Voyez encore comme ces Gentils ont
mis la main sur le dêpôt sacré de vos Li-
vres, & comment, sans recourit à vous
ils ont développé le sens, expliqué les
difficultés, dévoilé les mystéres, jusqu'à
se croire en état d'en faire leçon à vos
plus grands Maîtres.
Voyez d'un autre côté, combien le
Christianisme a formé d'illustres person-
nages! combien de Martyrs qui ont con-
fessé comme vos Machabées; combien
de grands Pontifes, comme votre Osias,
que l'impiété même a été forcée de res-
pecter! combien enfin de personnes de
tout âge, de tout sexe, de toute condi-
tion, qui ont honoré la Religion du vrai
Dieu par des vertus les moins equivoques,
probité exacte, désintéressement, patien-
ce dans les afflictions, amour des ennemis,
mépris des honneurs, des richesses, des
plaisirs & de la vie même.
JANVIER.
1712.
117
Enfin, voyez comme l'Eglise des Gen-
uls s'avance avec majesté vers son terme
qui est l'éternité, & comment sans d'au-
ues armes que son humilité & sa patience,
elle a combattu & terrassé l'Idolâtrie,
triomphé des persécutions, foudroyé les
hérésies, élevé des Temples au vrai Dieu,
afert un meme sacrifice de l'Orieni à l'Occi-
ant; en un mot, honoré le Dieu d'Abra-
lum par un culte uniforme, dont la ma-
jestueuse simplicité a effacé la pompe des
Rois, & donné la plus haute idée du sou-
verain Etre.
Jusqu'à quand serez-vous donc simples
spectateurs de tant de merveilles, & sous-
frrez- vous que les étrangers fassent les
honneurs d'une Religion, dont vous êtes
les dépositaires primitifs ? Quand on est
tombé, disoit autrefois le Seigneur à vos
peres pat la bouche de Jeremie, ne se re-
leve t'on pas ? Et si les Gentils, qui ne
sont entrés, pour ainsi dire, qu'accessoi-
rement dans les desseins de miséricorde
du Dien d'Abraham, ont néanmoins trou-
rè grace devant lui; combien plus trouve-
ront grace les enfans d'Abraham eux-
menmes?
Elevez plus haut vos regards, si ces
rrêmes Gentils, aggregés seulement par
adoption à la famille d'Abraham, ont fait
aed by Goc
1:8 MERCUREDEFRANCE.
de si grandes choses, que ne doit-on pas
attendre des propres enfans naturels,
quand une fois ils seront rentrés dans l'or-
dre de la filiation.
Il est certain, que si on en juge par les
écrits de Saint Paul, on ne peut s'attendre
qu'à des choses admirables, cat voici
comme s'en explique cet Apôtre dans son
Epitre aux Romains: Si la chute des Juifs a
été le salut des Gentils, quelles graces ne ver-
rons-nous pas reluire au tems de leur retour?
Ce serae une resurrection de mort à vie.
Ot prenez garde que quoique cette au-
torité n'ait pas droit de vous affecter com
me Juifs, elle vous presente cependant le
motif le plus pressant d'embrasser le Chri
stianisme.
Car, ou la prédiction renfermée dan
ces paroles s'accomplira, ou elle ne s'ac
complira pas. Si la prédiction s'accomplit
& que votre conversion ait cet éclat, &
procure cette abondance de graces &
benedictions qu'on puisse regarder comm
une résurection de mort à vie, vous êtes fos
cés par avance de reconnoître F'œeuvre d
Dieu dans votre conversion au Christianis
me, & par conséquent l'œeuvre de Did
dans le Christianisme. Si au contraire
prédiction ne s'accomplit pas, & que vo
tre conversion ne marque point dans
ieres hOO
JANVIER. 1752.
119
Chrétienneté cette grande révolution
qui doit la faire changer de face aux termes
de la Prophétie, dès-lors quittes & déga-
gés envers une Religion que vous n'aurez
embrassée que sur la foi de ses Oracles, &
dont l'Oracle le plus important, désavoué
pat l'esprit de Dicu, se trouvera par l'é-
venement faux aux yeux de tout l'Univers,
non-seulement vous retournerez avec gloi-
re au Judaisme, mais vous l'annoncerez
avec gloire à toute la Terre, comme la
Religion qui aura finalement triomphé
de toutes les autres Religions, ce qui la
rendra infailliblement dominante.
Ce n est pas tout encore. Comme par
votre conversion au Christianisme, la
Gentilité aura perdu le seul titre, en vertu
duquel elle prétend pouvoit vous tenir
dans la sujetion, en même tems que vous
serez victorieux dans l'ordre de la Reli-
gion, vous vous trouverez aussi affranchis
dans l'ordre politique du joug qui vous
fait gémir depuis tant de siécles.
Ainsi il est par avance démontré que
votre accession au Christianisme, que
d'ailleurs toutes les régles du bon sens jus-
tifient après une attente si vaine & si mal-
heureuse, ne peut être que le triomphe de
la vérité & de l'époque du rétablissement
de votre nation dans les droits de sa glo-
rieuse primogéniture.
iluss h
120 MERCURE DEFRANCE.
Mais indépendament de tous ces mo-
tifs, si vous voulez réfléchir de bonne-foi
sur le tems, les causes, & les caractéres
de votre dispersion, vous comprendrez
aisément que comme la croix a été le prin-
cipe supérieur & invincible qui vous a
bani de la terre de vos Peres; il n'est aussi
que la croix qui puisse vous y rétablir: &
que comme il ny eut de salut pour vos
peres, mordus par le Serpent dans le desert
qu'en regardant la sigure des mêmes Ser-
pens élevés au milieu d'Israel; il n'y a de
même de salut pour vous, après l'anathê-
me terrible que votre Dieu lança contre
vous lorsqu'il vit son Christ attaché par
vous à la Croix, qu'en regardant avec
douleur, & en esprit de réparation la figu-
re du même Christ élevée au milieu de
l'Eglise Chrétienne, ce qui est peut-être
le regard dont a entendu parler Zacharie,
quand il dit, Que vous avez. regardè celui
que vous avet, transperee.
Enfin quand vous pourriez résister à
tous les motifs sans nombre que vous
fournit la Théologie Historique & Dog-
matique des livres Saints, vous êtes obli-
gez de vous rendre à ce principe invaria-
ble de la Théologie naturelle, que comme
la Justice, la bonté & la vérité souveraine
ne peuvent jamais se démentir, ce que
Dicu
JANVIER. 1752.
121
Dieu ne paroit point condamner, lotsque
sa justice, sa souveraine vérité seroient in-
teressées à le condamnern est point en effet
condamnable, & ce que Dieu ne paroît
pas justifier, lorsque sa bonté & sa souve-
raine vérité seroient inéressées à le justi-
fier, & sans esperance de l'être, principo
dont tout homme sensé & de bonne foi
tirera la consequence, que le Christianis-
me est sanc erreur, & le Judaisme sans ef-
pérance.
A Paris, chez Quillau, pere, rue Galande,
1751. Brochure de 44 pages.
Les Juifs ont été pendant long. tems le
leul peuple de l'univers qui ait connu le
Dgsiras ye0
II2MERCUREDE FRANCE.
vrai Dieu, aujourd'hui presque toutes les
Nations le connoissent. Comment fut
opéré ce grand changement? par la pré-
dication & le culte d'un homme qu'ils
ont condamné, & mis à mort comme
séducteur; de manière qu'au nom d'un
homme condamné, & mis à mort par les
Juifs, les Nations ont été converties, &
amenées à la connoissance du Dieu des
Juifs. Ce qu'il y a encore d'étrange dans
cet évenement, c'est que l'a conversion
opérée au nom de l'homme condamné
& mis à mort, est précisement l'époque
des disgraces du peuple qui la condamné.
Ces disgraces durent encore après dix-
sept siécles, & avec ce caractére singu-
lier, que ce peuple disgracié & opprimé sur-
vit tonjours à ses oppresseurs, & patoît com
me indestructible. Cet état est trop éloigné
du cours ordinaire pour qu'on puisse y
méconnoitre la main toure-puissante du
Dieu d'Abraham; cela est clair pour les
moins clairvoyans: ce même état, qui
fait l'humiliation des. Juifs, fait par op-
position le triomphe des Chrétiens. D'où.
il résulte que ce triomphe des Chrétiens
& l'humiliation des Juifs, sont deux ef-
fets de l'ordre de Dieu sur les deux socié-
tés Chrétienne & Judaique. Quelles sont
les suites de cet ordre? C'est de faire par
JANVIER. 1752.
113
provision succomber la société Judaique,
& de faire an contraire prévaloir la so-
ciété Chrétienne. Sur quoi l'Aureur des
Réflexions propose les deux problêmes
suivans. Premiet problême: Si le parti
Judaique est celui de la véritè, Dieu a i'il
permis qu'il ait succombé? Second problê-
me : Si le parti du Christianisme ast celui de
l'erreur; Dicu a-i'il pu permeitre qu'il ait
prévalu? Après une discussion nette, for-
te, élegante même des deux problêmes
& un résultat conforme à la Religion &
à la raison, l'Auteur dit aux Juifs
Il y a dix-sept siécles que vous attendez
le Messie qui vous délivrera du joug des
Nations, & que vous combattez celui
que les Nations adorent, sans avoit en-
core pû obtenit ce que vous attendez, ni
vaincre ce que vous combattez.
Inutilement représentez- vous à Dieu
que votre cause est la fienne propre, &
que vos disgraces, en fournissant des ar-
mes à vos adversaires, tiennent la vérité
captive, & font prévaloir le mensonge &
l'impiété ? Le Ciel autresois propice à vos
voeux, jusqu'à les prévenir, est devenu
d'airain pour vons, & autrefois jaloux de
sa gloire, jusqu'à en venger les droits par
les prodiges les plus éclatans, l'a aban-
donné depuis dix-sept siécles, jusqu'à lui
tized by C
114 MERCURE DEFRANCE.
tefuser les attentions d'une providence
ordinaire. Inutilement aussi voulez-vous
faire entendre aux Nations que le Messie
qu'elles adorent n est qu'un imposteur,
& que rien n est plus injuste que le pré-
jugé odieux qui s'est établi contre vous ?
Séduits dans tous les tems par des systê-
mes de Religion bien plus grossiers que
le vôtre, qui est néanmoins le seul qui nait
pû les séduire, & d'autre part disposés
à s'humaniser avec des peuples bien moins
sociables que vous; vous etes néanmoins
le seul peuple, vis à-vis duquel elles
ayent soutenu leur fierté: quelle étrange
& universel renversement de tous les prin-
cipes de conduite, & du côté de Dieu,
& du côté des hommes?
Or si le Ciel & la terre, concourent ainsi
à opprimer le Judaisme, & à élever le
Christianisuue; qui êtes- vous pour vouloir
soutenit ce qui est opprimé, pour vou-
loir détruire ce qui est protégé par ces
deux puissances?
Vous êtes choqués, dites vous, de
voir un homme que vous avez crucihié,
& mis à mort comme séducteur, jouit
impunément des honneurs divins; mais
avez-vous premietement plus d'intérêt
dans cette cause, ou plus de zéle & de
pouvoir pour la défendre que Dien même?
JANVIER. 1752,
119
Et si Dieu qui est la vérité même, la puis-
sance même, souffre néanmoins depuis
dix-sept siècles que le monde l'invoque
pat le Crucifié, l'adore indivisiblement
avec le Crucifié, quelle mission avez- vous
pour réclamer contre ce que Dieu auto-
tise? quelle vertu pour vaincre ce qui au-
toit prévalu sur Dieu même?
Secondement, croyez-vous, de bonne
foi, avoir aussi plus de lumieres que le
monde entier? & si hors les Nations ido-
latres, dont le jugement est sans consé-
quence en matiere de Religion, le mon-
de entier Chrétien, on Mahométan, ado-
te comme Messie, ou revêre comme Pro-
phete celui que vous avez condamné com-
me séducteur, comment persistez vous à
tenit pour justement condamné, celui que
se monde entier justifie & revêre, malgré
votre condamnation?
Oovrez donc enfin les yeux à la lumiere,
& les oreilles aux sons de la vérité, & ne
soyez pas toujours comme les idoles, qui
in des yeux, & ne voyent point; des oreilles,
Gn'entendent point.
Voyex, comme lu pierre qui a étè rejetteo
par les Architectes, est devenue la pirrre
& l'angle. Voyez comme les Gentils étran-
gers dans la Maison d'Abraham, & que
Jesus-Christ avoit dit, qu'il étoit moins
114 MERCURE DEFRANCE.
tefuser les attentions d'une providence
ordinaire. Inutilement aussi voulez-vous
faire entendre aux Nations que le Messie
qu'elles adorent n est qu'un imposteur,
& que rien n'est plus injuste que le pré-
jugé odieux qui s'est établi contre vous ?
Séduits dans tous les tems par des systê-
mes de Religion bien plus grossiers que
le vontre, qui est néanmoins le seul qui nait
pû les séduire, & d'autre part disposés
à s'humaniser avec des peuples bien moins
sociables que vous; vous êtes néanmoins
le seul peuple, vis à-vis duquel elles
ayent sourenu leur fierté: quelle étrange
& universel renversement de tous les prin-
cipes de conduite, & du côté de Dieu,
& du côté des hommes?
Or si le Ciel & la terre, concourent ainsi
à opprimer le Judaisme, & à élever le
Christianisue; qui êtes- vous pour vouloir
soutenit ce qui est opprimé, pour vou-
loit détruire ce qui est protégé par ces
deux puissances?
Vous êtes choqués, dites vous, de
voir un homme que vous avez crucihé,
& mis à mort comme séducteur, jouit
impunément des honneurs divins; mais
avez-vous premierement plus d'intérêt
dans cetre cause, ou plus de zéle & de
pouvoit pour la défendre que Dien même?
e
JANVIER. 1752,
119
Et si Dieu qui est la vérité même, la puis-
since même, souffre néanmoins depuis
dix-sept siècles que le monde l'invoque
pat le Crucifié, l'adore indivisiblement
avec le Crucifié, quelle mission avez-vous
pour réclamer contre ce que Dicu auto-
tise? quelle vertu pour vaincre ce qui au-
toit prévalu sur Dieu même?
Secondement, croyez-vous, de bonne
foi, avoir aussi plus de lumieres que le
monde entier? & si hors les Nations ido-
latres, dont le jugement est sans consé-
quence en matiere de Religion, le mon-
de entier Chrétien, on Mahométan, ado-
te comme Messie, ou revêre comme Pro-
phete celui que vous avez condamné com-
me séducteur, comment persistez vous à
tenit pour justement condamné, celui que
se monde entier justifie & revére, malgré
votre condamnation ?
Ouvrez donc enfin les yeux à la lumiere,
& les oreilles aux sons de la vérité, & ne
soyez pas toujours comme les idoles, qui
in des yeux, & ne voyent point; des oreilles,
n'entendent point.
Voyez, comme lu pierre qui a étè rejettéo
par les Architectes, est devenue la piorre
& l'angle. Voyez comme les Gentils étran-
gers dans la Maison d'Abraham, & que
Jesus-Christ avoit dit, qu'il étoit moins
Digires vOO
116 MERCUREDE FRANCE.
envoyé pout eux, que pour la Malson
d'Israël; & encore en parlant à la Cana-
néenne, qu'il ne falloit pas oter le pain aux
enfans pour le donner aux chiens, sont néan-
moins entrés dans les droits & les privi-
leges de la filiation, en renonçant aux Ido-
les, & en adorant comme vous un Etre
spirituel, infini, Créateur de toutes cho-
ses, en un mot, le Dieu d'Abraham,
d'Isaac & de Jacob.
Voyez encore comme ces Gentils ont
mis la main sur le dêpôt sacré de vos Li-
vres, & comment, sans recourit à vous
ils ont développé le sens, expliqué les
difficultés, dévoilé les mystéres, jusqu'à
se croire en état d'en faire leçon à vos
plus grands Maîtres.
Voyez d'un autre côté, combien le
Christianisme a formé d'illustres person-
nages! combien de Martyrs qui ont con-
fessé comme vos Machabées; combien
de grands Pontifes, comme votre Osias,
que l'impiété même a été forcée de res-
pecter! combien enfin de personnes de
tout âge, de tout sexe, de toute condi-
tion, qui ont honoré la Religion du vrai
Dieu par des vertus les moins equivoques,
probité exacte, désintéressement, patien-
ce dans les afflictions, amour des ennemis,
mépris des honneurs, des richesses, des
plaisirs & de la vie même.
JANVIER.
1712.
117
Enfin, voyez comme l'Eglise des Gen-
uls s'avance avec majesté vers son terme
qui est l'éternité, & comment sans d'au-
ues armes que son humilité & sa patience,
elle a combattu & terrassé l'Idolâtrie,
triomphé des persécutions, foudroyé les
hérésies, élevé des Temples au vrai Dieu,
afert un meme sacrifice de l'Orieni à l'Occi-
ant; en un mot, honoré le Dieu d'Abra-
lum par un culte uniforme, dont la ma-
jestueuse simplicité a effacé la pompe des
Rois, & donné la plus haute idée du sou-
verain Etre.
Jusqu'à quand serez-vous donc simples
spectateurs de tant de merveilles, & sous-
frrez- vous que les étrangers fassent les
honneurs d'une Religion, dont vous êtes
les dépositaires primitifs ? Quand on est
tombé, disoit autrefois le Seigneur à vos
peres pat la bouche de Jeremie, ne se re-
leve t'on pas ? Et si les Gentils, qui ne
sont entrés, pour ainsi dire, qu'accessoi-
rement dans les desseins de miséricorde
du Dien d'Abraham, ont néanmoins trou-
rè grace devant lui; combien plus trouve-
ront grace les enfans d'Abraham eux-
menmes?
Elevez plus haut vos regards, si ces
rrêmes Gentils, aggregés seulement par
adoption à la famille d'Abraham, ont fait
aed by Goc
1:8 MERCUREDEFRANCE.
de si grandes choses, que ne doit-on pas
attendre des propres enfans naturels,
quand une fois ils seront rentrés dans l'or-
dre de la filiation.
Il est certain, que si on en juge par les
écrits de Saint Paul, on ne peut s'attendre
qu'à des choses admirables, cat voici
comme s'en explique cet Apôtre dans son
Epitre aux Romains: Si la chute des Juifs a
été le salut des Gentils, quelles graces ne ver-
rons-nous pas reluire au tems de leur retour?
Ce serae une resurrection de mort à vie.
Ot prenez garde que quoique cette au-
torité n'ait pas droit de vous affecter com
me Juifs, elle vous presente cependant le
motif le plus pressant d'embrasser le Chri
stianisme.
Car, ou la prédiction renfermée dan
ces paroles s'accomplira, ou elle ne s'ac
complira pas. Si la prédiction s'accomplit
& que votre conversion ait cet éclat, &
procure cette abondance de graces &
benedictions qu'on puisse regarder comm
une résurection de mort à vie, vous êtes fos
cés par avance de reconnoître F'œeuvre d
Dieu dans votre conversion au Christianis
me, & par conséquent l'œeuvre de Did
dans le Christianisme. Si au contraire
prédiction ne s'accomplit pas, & que vo
tre conversion ne marque point dans
ieres hOO
JANVIER. 1752.
119
Chrétienneté cette grande révolution
qui doit la faire changer de face aux termes
de la Prophétie, dès-lors quittes & déga-
gés envers une Religion que vous n'aurez
embrassée que sur la foi de ses Oracles, &
dont l'Oracle le plus important, désavoué
pat l'esprit de Dicu, se trouvera par l'é-
venement faux aux yeux de tout l'Univers,
non-seulement vous retournerez avec gloi-
re au Judaisme, mais vous l'annoncerez
avec gloire à toute la Terre, comme la
Religion qui aura finalement triomphé
de toutes les autres Religions, ce qui la
rendra infailliblement dominante.
Ce n est pas tout encore. Comme par
votre conversion au Christianisme, la
Gentilité aura perdu le seul titre, en vertu
duquel elle prétend pouvoit vous tenir
dans la sujetion, en même tems que vous
serez victorieux dans l'ordre de la Reli-
gion, vous vous trouverez aussi affranchis
dans l'ordre politique du joug qui vous
fait gémir depuis tant de siécles.
Ainsi il est par avance démontré que
votre accession au Christianisme, que
d'ailleurs toutes les régles du bon sens jus-
tifient après une attente si vaine & si mal-
heureuse, ne peut être que le triomphe de
la vérité & de l'époque du rétablissement
de votre nation dans les droits de sa glo-
rieuse primogéniture.
iluss h
120 MERCURE DEFRANCE.
Mais indépendament de tous ces mo-
tifs, si vous voulez réfléchir de bonne-foi
sur le tems, les causes, & les caractéres
de votre dispersion, vous comprendrez
aisément que comme la croix a été le prin-
cipe supérieur & invincible qui vous a
bani de la terre de vos Peres; il n'est aussi
que la croix qui puisse vous y rétablir: &
que comme il ny eut de salut pour vos
peres, mordus par le Serpent dans le desert
qu'en regardant la sigure des mêmes Ser-
pens élevés au milieu d'Israel; il n'y a de
même de salut pour vous, après l'anathê-
me terrible que votre Dieu lança contre
vous lorsqu'il vit son Christ attaché par
vous à la Croix, qu'en regardant avec
douleur, & en esprit de réparation la figu-
re du même Christ élevée au milieu de
l'Eglise Chrétienne, ce qui est peut-être
le regard dont a entendu parler Zacharie,
quand il dit, Que vous avez. regardè celui
que vous avet, transperee.
Enfin quand vous pourriez résister à
tous les motifs sans nombre que vous
fournit la Théologie Historique & Dog-
matique des livres Saints, vous êtes obli-
gez de vous rendre à ce principe invaria-
ble de la Théologie naturelle, que comme
la Justice, la bonté & la vérité souveraine
ne peuvent jamais se démentir, ce que
Dicu
JANVIER. 1752.
121
Dieu ne paroit point condamner, lotsque
sa justice, sa souveraine vérité seroient in-
teressées à le condamnern est point en effet
condamnable, & ce que Dieu ne paroît
pas justifier, lorsque sa bonté & sa souve-
raine vérité seroient inéressées à le justi-
fier, & sans esperance de l'être, principo
dont tout homme sensé & de bonne foi
tirera la consequence, que le Christianis-
me est sanc erreur, & le Judaisme sans ef-
pérance.
Fermer
3225
p. 121-126
« DISPUTE des Armes d'Achille, tirée du treiziéme Livre des Métamorphoses [...] »
Début :
DISPUTE des Armes d'Achille, tirée du treiziéme Livre des Métamorphoses [...]
Mots clefs :
Ajax, Palais, Ulysse, Traduction, Nuit, Bras, Dispute, Armes, Métamorphoses d'Ovide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « DISPUTE des Armes d'Achille, tirée du treiziéme Livre des Métamorphoses [...] »
DISPUTE des Armes d'Achille, tirée
du treiziéme Livre des Métamorphoses
d'Ovide. Traduction en vers par M. le
Chevalier de Cogolin. A aris chez Pierre-
Alexandte Leprieur, rue S. Jacques. 1751.
in. 12. Brochure de 56 pages.
L'Auteur de la Traduction que nous
annonçons est heureux dans le choix des
morceaux de l'antiquité qu'il nous donne
en notre langue. Lan derniet il traduisit
l'Episode d'Aristée, & cette année, il a
choisi la dispute des Armes d'Achille. On
va voir pat les endroits que nous allons
transcrire que M. de Cogolin ne défigure
pas les anciens en les traduisant. Voici
comment il fait parler Ajax:
I. Vol.
Digsitres vOO
122 MERCUREDEFRANCE.
Quoi, devant ces vaisleaux, sauvés par ma vail-
lance
Ulysse ose d'Ajax briguer la técompense !
Ulysse qu'on a vû fuit loin de ces vaisseaux
Lors qu'Hector les venoit embraser sur les eaux,
Et qu'Ajax des Troyens repoussant la furie,
Mettoit en fuite Hector & sauvoit sa patrie.
Mon Rival plus prudent, trouve moins de danger
A haranguer les Grecs, qu'Ajax à les venger.
Mais si de l'éloquence Ulysse a l'avantage,
Je lui cede en discours, qu'il me cede en courage.
A quoi bon rappellet les perils, les exploits
Où mon zéle pour vous m'engagea tant de sois:
C'est à vos yeux qu'Ajix remporta la victoire.
Ulysse, la nuit seule est témoin de ta gloire.
Je l'avouray; le prix que je demande est grand:
Mais ce prix s'avillit par un tel concurrant.
Toute noble qu'elle est, la palme est moins bril-
lante
Dès que de la cueillir il a couçu l'attente;
Et quand la Grece à moi l'auroit vû comparé,
Ulisse en me cedant sera trop honoré.
Voici ce que répond Ulisse:
Tu signales ton bras, Ajax, au chimp de Mars:
Moi, je regis ta fougue au milieu des hazards.
Ta valeureuse ardeur ignore la prudence.
Tu sçais combattre, & moi j'use de prévoyance,
C'est Atride avec moi qui regions le combat,
Mon esprit qui préside & ton coipi qui combat.
JANVIER. 1752.
123
Autant qu'un Nautonnier, rompli d'expérience
Du grossier Matelot sui passe la science:
Autant qu'à ses soldats le Chef doit commander;
A mes vertus autant, Ajax, tu dois céder.
Car la noble vigueur du beau feu qui m'enflame
S'annonce par mes coups, & brille dans mon ame.
C'est l'amour, dout ion cœur pour la Grece est
épris
Cet amour vigilant, qui mérite le prix.
Courennez de ce don les soins de tant d'années;
C'en est fait j'ay forcé les fières destinées:
Eh, n'est-ce pas avoir tiiomphé des Troyens
Qu'avoir de leur d'éfaite afsuré les moyens:
Par cette Déité, de son temple enlevée,
Pour le bonheur des Grecs, à mon bras réservée
Recompensez Ulysse; il n'est point de danger,
Où son zele pour vous ne puisse l'engager.
Mais, si je n'obtiens pas la gloire qui m'est due,
Qu'on l'accorde à Pallas, dont voici la statue.
La traduction de la dispute des Armes
d'Achillle, est suivie de celle de la des-
cription du Palais de la Renommée.
Il est un lieu fameux, vers le centre du monde,
Entre le Ciel, la Tetre & l'Empite de l'Onde,
Où chaque évenement de ce vaste Univers
De l'oreille & des yeux frappe les sens divers.
Au faite d'une tour qui se perd dans les nuës,
Od mille portes vont répondre à mille issues,
Fij
009
124 MERCUREDEFRANCE.
La Déesse aux cent voix a fixé son séjour,
Sans relâche elle y veille, & la nuit, & le jour
Son Palais est d'airain, dont la voûte sonnante
Fait retentir le bruit, le répete, & l'augmente»
Et le frémissement de ses murs ébranlés
A l'aide des échos, rend les sons redoublés.
En ces lieux point de paix, de repos de silence,
Ce n'est pas toutesois de grands cris qu'on y lances
C'est un bruit sourd, confus, & tel que quelque-
fois
On l'entend se former d'un murmure de voix:
Ainsi lorsque la Mer jusqu'aux Cieux est portéej
Parvient au loin le choc de la vague agitée;
Ou si soudain l'orage a crevé dans les airs,
Le tonnerre affoibli, meurt avec les éclaits.
La Cour de ce Palais sans relâche obsedée
Fourmille de l'essain dont elle est innondée,
Qui de vaines terreurs composant ses discours,
Fait du vrai, joint au faux, un bisarre concours.
Les uns font à eeux-ci des récits peu croyables,
Pour des faits avérés, d'autres donnent leurs fables
Et leur mensonge orné de cent fausses couleurs,
Se grossit en marchant, d'une foule d'erreurs,
L'aveugle confiance, & les craintes mortelles,
Sont de ses volontés les Ministres fidéles
L'Espor, la fausse Joye, au rire concerté,
Et le Meurtre, levant son bras ensanglanté.
La Renommée enfin d'un œeil que tout embrasse,
De la mer à son gré voit & parcourt la face;
JANVIER 1752.
125
Et portant ses regards sur la terre & les Cieux,
Pénetre les secrets des hommes & des Dieux.
La brochure finit par la description du
Palais du Sommeil. La traduction de ce
morceau qui fait la quinzième Fable des
Métamorphoses est remplie comme les
autres de bons vers.
Parmi d'affreux rochers, sur les bords de l'averne,
Est le goustre profond d'une antique caverne
Où le Dieu du Sommeil, entouré de pavots,
Paroit enseveli dans les bras du repos;
Jamais l'astre biillant qui répand la lumiere
D'aucuns de ses ravons n'efleura sa paupiere,
La sombre obscurité regne dans ce séjour
Et seul dans l'Univers, il est privé du jour.
Atravers des brouillards, la voûte ténébreuse
Laisse à peine percer une clarté douteuse
Lont la pale lueur que chaque instant détruit
N'est que l'avant- coureur des ombres de la nuit.
Cet oiscau vigilant, dont le chant nous réveille
De ce Dicu n'a jamais épouvanté l'oreille;
Et le dogue bruyant qui garde nos Palais,
Des éclats de sa voix ne le troubla jamais.
Au fond de ces deserts, nul être ne respire,
Le calme est éternel, & le plus doux Zephire
D'un sousse n'oseroit agiter ces forêts
Que le tems a peuplé de funebres Cyprès.
Le Silence y préside, & penché sur son Urne,
Fiij
3O
126 MERCURE DEFRANCE.
Le Lethé voit couler son onde taciturne,
Qui roulant mollement sur un terrain mousseux.,
Assoupit au bruit lent de se flots poresseux.
Auptes de l'antre, on voit des pavors innombra.
bles
Et les plantes comme eux au repos favorables,
Dont la nuit exprimant la vertu dans les airs
Forme ce doux sommeil, charme de l'Univets.
Ce Palais escarpé, l'horreur de la Nature,
N'a ni gardes, ni murs, ni portes, ni ferrure;
De crainte que les gonde, s'ils venoient à gémir
En reveillant le Dieu, ne le fissent frémir.
Du plus tendre duvet, au sein de la molesse;
La vo'upté forma sa couche enchanteresse;
En foule on voit errer les songes à l'entour:
Ministres assidus de sa paisible Cour.
Qui pour plaire à leur Roi, sous d'aimables figures
Font à ses sens trompés, de douces impostures,
Et leur nombre est égal aux feuilles des Forêts,
Au sable du rivage; aux épics de Cérès.
du treiziéme Livre des Métamorphoses
d'Ovide. Traduction en vers par M. le
Chevalier de Cogolin. A aris chez Pierre-
Alexandte Leprieur, rue S. Jacques. 1751.
in. 12. Brochure de 56 pages.
L'Auteur de la Traduction que nous
annonçons est heureux dans le choix des
morceaux de l'antiquité qu'il nous donne
en notre langue. Lan derniet il traduisit
l'Episode d'Aristée, & cette année, il a
choisi la dispute des Armes d'Achille. On
va voir pat les endroits que nous allons
transcrire que M. de Cogolin ne défigure
pas les anciens en les traduisant. Voici
comment il fait parler Ajax:
I. Vol.
Digsitres vOO
122 MERCUREDEFRANCE.
Quoi, devant ces vaisleaux, sauvés par ma vail-
lance
Ulysse ose d'Ajax briguer la técompense !
Ulysse qu'on a vû fuit loin de ces vaisseaux
Lors qu'Hector les venoit embraser sur les eaux,
Et qu'Ajax des Troyens repoussant la furie,
Mettoit en fuite Hector & sauvoit sa patrie.
Mon Rival plus prudent, trouve moins de danger
A haranguer les Grecs, qu'Ajax à les venger.
Mais si de l'éloquence Ulysse a l'avantage,
Je lui cede en discours, qu'il me cede en courage.
A quoi bon rappellet les perils, les exploits
Où mon zéle pour vous m'engagea tant de sois:
C'est à vos yeux qu'Ajix remporta la victoire.
Ulysse, la nuit seule est témoin de ta gloire.
Je l'avouray; le prix que je demande est grand:
Mais ce prix s'avillit par un tel concurrant.
Toute noble qu'elle est, la palme est moins bril-
lante
Dès que de la cueillir il a couçu l'attente;
Et quand la Grece à moi l'auroit vû comparé,
Ulisse en me cedant sera trop honoré.
Voici ce que répond Ulisse:
Tu signales ton bras, Ajax, au chimp de Mars:
Moi, je regis ta fougue au milieu des hazards.
Ta valeureuse ardeur ignore la prudence.
Tu sçais combattre, & moi j'use de prévoyance,
C'est Atride avec moi qui regions le combat,
Mon esprit qui préside & ton coipi qui combat.
JANVIER. 1752.
123
Autant qu'un Nautonnier, rompli d'expérience
Du grossier Matelot sui passe la science:
Autant qu'à ses soldats le Chef doit commander;
A mes vertus autant, Ajax, tu dois céder.
Car la noble vigueur du beau feu qui m'enflame
S'annonce par mes coups, & brille dans mon ame.
C'est l'amour, dout ion cœur pour la Grece est
épris
Cet amour vigilant, qui mérite le prix.
Courennez de ce don les soins de tant d'années;
C'en est fait j'ay forcé les fières destinées:
Eh, n'est-ce pas avoir tiiomphé des Troyens
Qu'avoir de leur d'éfaite afsuré les moyens:
Par cette Déité, de son temple enlevée,
Pour le bonheur des Grecs, à mon bras réservée
Recompensez Ulysse; il n'est point de danger,
Où son zele pour vous ne puisse l'engager.
Mais, si je n'obtiens pas la gloire qui m'est due,
Qu'on l'accorde à Pallas, dont voici la statue.
La traduction de la dispute des Armes
d'Achillle, est suivie de celle de la des-
cription du Palais de la Renommée.
Il est un lieu fameux, vers le centre du monde,
Entre le Ciel, la Tetre & l'Empite de l'Onde,
Où chaque évenement de ce vaste Univers
De l'oreille & des yeux frappe les sens divers.
Au faite d'une tour qui se perd dans les nuës,
Od mille portes vont répondre à mille issues,
Fij
009
124 MERCUREDEFRANCE.
La Déesse aux cent voix a fixé son séjour,
Sans relâche elle y veille, & la nuit, & le jour
Son Palais est d'airain, dont la voûte sonnante
Fait retentir le bruit, le répete, & l'augmente»
Et le frémissement de ses murs ébranlés
A l'aide des échos, rend les sons redoublés.
En ces lieux point de paix, de repos de silence,
Ce n'est pas toutesois de grands cris qu'on y lances
C'est un bruit sourd, confus, & tel que quelque-
fois
On l'entend se former d'un murmure de voix:
Ainsi lorsque la Mer jusqu'aux Cieux est portéej
Parvient au loin le choc de la vague agitée;
Ou si soudain l'orage a crevé dans les airs,
Le tonnerre affoibli, meurt avec les éclaits.
La Cour de ce Palais sans relâche obsedée
Fourmille de l'essain dont elle est innondée,
Qui de vaines terreurs composant ses discours,
Fait du vrai, joint au faux, un bisarre concours.
Les uns font à eeux-ci des récits peu croyables,
Pour des faits avérés, d'autres donnent leurs fables
Et leur mensonge orné de cent fausses couleurs,
Se grossit en marchant, d'une foule d'erreurs,
L'aveugle confiance, & les craintes mortelles,
Sont de ses volontés les Ministres fidéles
L'Espor, la fausse Joye, au rire concerté,
Et le Meurtre, levant son bras ensanglanté.
La Renommée enfin d'un œeil que tout embrasse,
De la mer à son gré voit & parcourt la face;
JANVIER 1752.
125
Et portant ses regards sur la terre & les Cieux,
Pénetre les secrets des hommes & des Dieux.
La brochure finit par la description du
Palais du Sommeil. La traduction de ce
morceau qui fait la quinzième Fable des
Métamorphoses est remplie comme les
autres de bons vers.
Parmi d'affreux rochers, sur les bords de l'averne,
Est le goustre profond d'une antique caverne
Où le Dieu du Sommeil, entouré de pavots,
Paroit enseveli dans les bras du repos;
Jamais l'astre biillant qui répand la lumiere
D'aucuns de ses ravons n'efleura sa paupiere,
La sombre obscurité regne dans ce séjour
Et seul dans l'Univers, il est privé du jour.
Atravers des brouillards, la voûte ténébreuse
Laisse à peine percer une clarté douteuse
Lont la pale lueur que chaque instant détruit
N'est que l'avant- coureur des ombres de la nuit.
Cet oiscau vigilant, dont le chant nous réveille
De ce Dicu n'a jamais épouvanté l'oreille;
Et le dogue bruyant qui garde nos Palais,
Des éclats de sa voix ne le troubla jamais.
Au fond de ces deserts, nul être ne respire,
Le calme est éternel, & le plus doux Zephire
D'un sousse n'oseroit agiter ces forêts
Que le tems a peuplé de funebres Cyprès.
Le Silence y préside, & penché sur son Urne,
Fiij
3O
126 MERCURE DEFRANCE.
Le Lethé voit couler son onde taciturne,
Qui roulant mollement sur un terrain mousseux.,
Assoupit au bruit lent de se flots poresseux.
Auptes de l'antre, on voit des pavors innombra.
bles
Et les plantes comme eux au repos favorables,
Dont la nuit exprimant la vertu dans les airs
Forme ce doux sommeil, charme de l'Univets.
Ce Palais escarpé, l'horreur de la Nature,
N'a ni gardes, ni murs, ni portes, ni ferrure;
De crainte que les gonde, s'ils venoient à gémir
En reveillant le Dieu, ne le fissent frémir.
Du plus tendre duvet, au sein de la molesse;
La vo'upté forma sa couche enchanteresse;
En foule on voit errer les songes à l'entour:
Ministres assidus de sa paisible Cour.
Qui pour plaire à leur Roi, sous d'aimables figures
Font à ses sens trompés, de douces impostures,
Et leur nombre est égal aux feuilles des Forêts,
Au sable du rivage; aux épics de Cérès.
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3226
p. 126-129
« LETTRES traduites d'un Anglois. A Londres, 1751. Un volume in-12. On attribue [...] »
Début :
LETTRES traduites d'un Anglois. A Londres, 1751. Un volume in-12. On attribue [...]
Mots clefs :
Plaisirs, Sens, Éprouver, Âme, Secours, Tendresse, Amour, Horatio
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LETTRES traduites d'un Anglois. A Londres, 1751. Un volume in-12. On attribue [...] »
LETTRES traduites d'un Anglois. A
Londres, 1751. Un volume in-12. On attribue
cet Ouvrage qui ne nous paroît
point une traduction, à un homme aima-
ble, qui a de l'esprit & des connoissances.
La plupart des Lettres roulent sur des ma-
tieres de galanterie; comme la jalousie, la
tendresse, les tacommodemens, l'insensi-
res O
JANVIER.
1752.
127
bilité, la discretion, &c. Pour donnet une
idée du ton qui regne dans cette produc-
tion, & du stile de l'Auteur, nons allons
transcrire la lettre qui traite des plaisirs
de l'amour conjugal.
ISMENAA HORATIO.
Dans cette absence à laquelle vous m'a-
vez condamnée, mon cher Horatio, vous
me dites que je jouis d'un vrai bonheur,
par la certitude dans laquelle je suis que
vous êtes à présent à moi, & que la con-
noissance exacte des fentimens de votre
cœeur, doit me faire compter sur vous:
Helas! que nous pensons differemment,
& que je sens qu'il est impossible de rendre
ce qui est au-dessus de l'expression! quelle
satisfaction d'être occupé d'un autre soi-
même, qui partage nos peines, nos plai-
sirs, qui en éprouve la plus grande partie;
l'assurance que ce n'est pas pour un jout
sculement, que ce n'est point par un ca-
price que l'on aime, cette allurance rem-
plit l'ame des idées les plus délicates & les
plus voluptueuses: on ne trouveroit point
de termes assez forts pour les exprimer.
Une amitié tendre entre des personnes de
même sexe, a de tels plaisirs, de tels char-
mes que les plus grands hommes n'ont crû
faite rien de trop pour l'obtenir; les genies
Fii
OO
12S MERCIREDEFRANCE.
les plus brillans en ont fait les éloges; mais
que de délices n'éprouve t-on point quand
aux charmes effectifs, à la solidité de l'a-
mitié, on joint les transports de l'amour !
cette passion s'augmente tous les jours,
elle releve & donne le prix à chaque trans-
port, quand tous les sens la partagent, &
que l'ame & le corps semblent se prêter
un mutuel secours pour rendre ces plaisirs
parfaits. Ah! le mariage fait le bonheur
de la vie; il a en lui tous les biens qu'on
peut attendre du Ciel, quand les person-
nes qui se trouvent unies par ce lien, n'ont
qu une volonté pour les diriger l'un &
l'autre, n ont quun mouvement pour les
déterminer, & ne s'occupent que d'un
seul & même intérêt; le devoir n est plus
une gêne; ils font leurs études de se plaire
mutuellement; ce n est pas l'idée seule de
ce devoir qui les détermine, mais ils y
trouvent un plaisir véritable: ainsi que
les facultés de l'ame se trouvent satisfaites
en se prêtant mutuellement des secours
de même le mari tendre, empressé, teçoit-
il de sa femme reconnoissante le prix de
son attachement; tout ce qui se fait dans
l'Univers est indifferent à ce couple heu-
reux. Comme ils trouvent en eux-mêmes
tout ce qu'ils pourroient désirer, ils n'ont
aucun besoin de porter leurs vûes sur les
ized by Goo
JANVIER. 1752. 129
objets étrangers, pour mettre de la variété
dans leurs plaisirs; sans ce secours, leurs
entretiens sont également vifs, également
agreables; & si quelquefois l'un d'eux est
obligé de s'occuper seul de quelque chose
dont il ne puisse partager les soins avec l'au-
tre, cette distraction forcée ne fait que don-
ner un nouvel interet, dégré de vivacité de
plus à leur conversation, lorsqu'ils se font
part avec sincerité de ce qu'ils ont fait: Ainsi
que l'esprit se replie sur lui-même, & ré-
fléchit sur les objets differens dont les sens
lui transmettent l'image, de même quand
le mari & la femme se trouvent réunis,
soccupent-ils avec réflexion des choses
qu'ils ont observées en particulier. C'est
ainsi, mon cher Horatio, que nous avons
vecu depuis le moment que les cérémonies
du mariage, & notre penchant, ont formé
notre union. Lorsque la tendresse est fon-
dée sur la convenance des caracteres,
quand elle est confirmee par la raison, &
que le tems & l'habitude lui ont donné
des forces, on éprouve, en s'y livrant,
des plaisirs véritables, & qu'il m'est im-
possible d'exprimer: comme ce sont sur ces
motifs qu'est fondée notre union, je suis
assurée d'être toujours l'objet passionné-
ment aimé d'Horatio.
Londres, 1751. Un volume in-12. On attribue
cet Ouvrage qui ne nous paroît
point une traduction, à un homme aima-
ble, qui a de l'esprit & des connoissances.
La plupart des Lettres roulent sur des ma-
tieres de galanterie; comme la jalousie, la
tendresse, les tacommodemens, l'insensi-
res O
JANVIER.
1752.
127
bilité, la discretion, &c. Pour donnet une
idée du ton qui regne dans cette produc-
tion, & du stile de l'Auteur, nons allons
transcrire la lettre qui traite des plaisirs
de l'amour conjugal.
ISMENAA HORATIO.
Dans cette absence à laquelle vous m'a-
vez condamnée, mon cher Horatio, vous
me dites que je jouis d'un vrai bonheur,
par la certitude dans laquelle je suis que
vous êtes à présent à moi, & que la con-
noissance exacte des fentimens de votre
cœeur, doit me faire compter sur vous:
Helas! que nous pensons differemment,
& que je sens qu'il est impossible de rendre
ce qui est au-dessus de l'expression! quelle
satisfaction d'être occupé d'un autre soi-
même, qui partage nos peines, nos plai-
sirs, qui en éprouve la plus grande partie;
l'assurance que ce n'est pas pour un jout
sculement, que ce n'est point par un ca-
price que l'on aime, cette allurance rem-
plit l'ame des idées les plus délicates & les
plus voluptueuses: on ne trouveroit point
de termes assez forts pour les exprimer.
Une amitié tendre entre des personnes de
même sexe, a de tels plaisirs, de tels char-
mes que les plus grands hommes n'ont crû
faite rien de trop pour l'obtenir; les genies
Fii
OO
12S MERCIREDEFRANCE.
les plus brillans en ont fait les éloges; mais
que de délices n'éprouve t-on point quand
aux charmes effectifs, à la solidité de l'a-
mitié, on joint les transports de l'amour !
cette passion s'augmente tous les jours,
elle releve & donne le prix à chaque trans-
port, quand tous les sens la partagent, &
que l'ame & le corps semblent se prêter
un mutuel secours pour rendre ces plaisirs
parfaits. Ah! le mariage fait le bonheur
de la vie; il a en lui tous les biens qu'on
peut attendre du Ciel, quand les person-
nes qui se trouvent unies par ce lien, n'ont
qu une volonté pour les diriger l'un &
l'autre, n ont quun mouvement pour les
déterminer, & ne s'occupent que d'un
seul & même intérêt; le devoir n est plus
une gêne; ils font leurs études de se plaire
mutuellement; ce n est pas l'idée seule de
ce devoir qui les détermine, mais ils y
trouvent un plaisir véritable: ainsi que
les facultés de l'ame se trouvent satisfaites
en se prêtant mutuellement des secours
de même le mari tendre, empressé, teçoit-
il de sa femme reconnoissante le prix de
son attachement; tout ce qui se fait dans
l'Univers est indifferent à ce couple heu-
reux. Comme ils trouvent en eux-mêmes
tout ce qu'ils pourroient désirer, ils n'ont
aucun besoin de porter leurs vûes sur les
ized by Goo
JANVIER. 1752. 129
objets étrangers, pour mettre de la variété
dans leurs plaisirs; sans ce secours, leurs
entretiens sont également vifs, également
agreables; & si quelquefois l'un d'eux est
obligé de s'occuper seul de quelque chose
dont il ne puisse partager les soins avec l'au-
tre, cette distraction forcée ne fait que don-
ner un nouvel interet, dégré de vivacité de
plus à leur conversation, lorsqu'ils se font
part avec sincerité de ce qu'ils ont fait: Ainsi
que l'esprit se replie sur lui-même, & ré-
fléchit sur les objets differens dont les sens
lui transmettent l'image, de même quand
le mari & la femme se trouvent réunis,
soccupent-ils avec réflexion des choses
qu'ils ont observées en particulier. C'est
ainsi, mon cher Horatio, que nous avons
vecu depuis le moment que les cérémonies
du mariage, & notre penchant, ont formé
notre union. Lorsque la tendresse est fon-
dée sur la convenance des caracteres,
quand elle est confirmee par la raison, &
que le tems & l'habitude lui ont donné
des forces, on éprouve, en s'y livrant,
des plaisirs véritables, & qu'il m'est im-
possible d'exprimer: comme ce sont sur ces
motifs qu'est fondée notre union, je suis
assurée d'être toujours l'objet passionné-
ment aimé d'Horatio.
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3227
p. 130-143
« ABREGÉ Chronologique de l'Histoire Ecclésiastique, contenant l'Hlistoire des [...] »
Début :
ABREGÉ Chronologique de l'Histoire Ecclésiastique, contenant l'Hlistoire des [...]
Mots clefs :
Abrégé chronologique, Paris, Dieu, Roi, Édit, Pape, Père, Assemblée, Clergé, Ecclésiastique, Innocent XII, M. Arnaud, Thèses, Évêque, Décret
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « ABREGÉ Chronologique de l'Histoire Ecclésiastique, contenant l'Hlistoire des [...] »
ABREGÉ Chronologique de l'Histoire
Ecclésiastique, contenant l'Hlistoire des
Eglises d'Orient & d'Occident; les Con-
ciles généraux & particuliers; les Auteurs
Ecclésiastiques; les schismes, les hérésies,
les institutions des Ordres monastiques,
& c. depuis l'an 33 de l'Ere Chrétienne,
jusqu'à l'année 1700. Deux gros volumes
in 8°. A Paris, chez Jean-Thomas Heris-
sant, rue Saint Jacques, 1751.
Il n est pas possible de faire un extrait
de cet utile & commode ouvrage. Nous
avons voulu faire connoître dans le Mer-
cure de Décembre la maniere de disser-
ter de l'Auteur; pour mettre nos lec-
teurs à portée de juger de sa maniere de
narrer, nous choisirons les dix dernieres
années de son ouvrage, parceque les faits
ny sont pas en grand nombre. On verra
que l'Auteur n en présente que d'intéres-
sans, & qu'il en choisit très-bien les cir-
constances.
1690.
Alexandre VIII. proscrit par un déctet
du 14 Août, l'erreur du péché philoso-
phique; on appelleroit péché philosophi-
que, ou pé hé mora, une action qui of-
fenseroit la raison, sans offenser Dieu;
parce que celui qui la feroit, ou ignore-
tized
JANVIER. 1752.
131
roit Dieu absolument, ou ne penseroit.
point à Dieu dans le moment ou il le fe-
roit. C'est cette opinion que le Pape
proscrivit. Le Pere Meunier, Jesuite, Pro-
fesseur à Dijon, avoit fait soutenir en
1686 une Thése, qui paroissoit exprimer
cette erreur; elle étoit conçue en ces ter-
mes: Le péché philosophique commis sans
aucune connorssance de Dieu, ou sans aucune
aitention à lui, n'est point une offense de Dieu,
ni un péché mortel. Cette Thése méritoit
d'être reprise, cependant elle ne fut atta-
quée que trois ans après qu' elle fut soute-
nue, & le Jesuite, pour se justifier, dit qu'il
avoit roujours parlé du péché philosophi-
que, & de l'ignorance absolue de Dieu,
conditionnellement, & comme d'une
chose moralement impossible; plusieurs rai-
sonnemens qu on lui attribuoit, étoient
refutés dans ses cahiers.
1691.
Mort d'Alexandre VIII. le premier Fé-
vrier. Le Cardinal Antoine Pignatelli lui
succéde, le 12 Juillet, & prend le nom
d'Innocent XII.
Affaire du faux Arnaud. C'étoit un
stratagême imaginé, pour découvrir des
personnes qu'on soupçonnoit d'être atta-
che es aux sentimens de Jansénius. Un
FV
Mes
132 MERCURE DEFRANCE.
quidam prit le nom de M. Arnaud; &
sçachant que ce Docteur étoit en relation
avec les Docteurs de Douai, il saisit une
occasion qui se piésenta pour entrer avec
cux par Lettres, dans un commerce parti-
culier sur differens points de Théologie
& sur des Theses qu'il leur envoya à exa-
miner & à signer. Ces Théologiens,
croyant avoir à faire au véritable Arnaud,
lui écrivirent sur ces Théses qu'ils trou-
voient captieuses, & après bien des Let-
tres de part & d'autre, ils les signerent,
en y ajoutant des explications en forme
de jugement; mais se faux Arnaud ayant
souhaité avoir une signature pure & simple
de ses Théses, ils la lui envoyerent. Cette
intrigne étant venue à un certain point
de maturité, celui qui conduisoit la
manœuvre, fit paroître les Théses sans ex-
plication. L'affaire fit grand bruit. Ces
Docteurs furent bientôt connus, & ensui-
te exilés, comme convaincus d'avoir re-
nouvellé l'erreur des cinq propositions.
M. Arnaud s'inscrivit en faux, se plaignit
hautement de la supercherie, & ne me-
nagea pas l'Auteur, qui en effet étoit
re préhensible, d'avoir manqué si ouverte-
ment à la bonne foi.
Calinique, Patriarche de Constantino-
ple, approuve dans un Acte Synodal la
JANVIER. 1752.
133
Confession de Parthenius, & condamne
les écrits de Jean Carysophile Logotheve,
qui sous prétexte de former quelques diffi-
cultés sur le mot de Transsubstant:ation, sem-
bloit établir des erreurs conformes à cel-
les de Cyrille Lucar sur l'Eucharistie.
1692.
Les Jesuites de Pekin, Ville Capitale
de la Chine, obtinrent un Arrêt du Tri-
bunal des Rites, qui autorisoit la prédi-
cation de la Religion Chrétienne, dans
toute l'étendue de ce vaste Empire. La fa-
veur, dont ces Missionnaires jouissoient
à la Cour de l'Empereur, leut donna le
crédit d'obtenir cet Edit, dans un tems où
plusieurs Mandarins, Gouverneurs de Pro-
vinces, persécutoient ouvertement les
Chrétiens, en vertu des anciennes Loix
du Pays, qui défendoient l'exercice de la
Religion des Européens.
1693.
Le 26 Mars, Mandement de M. Mai.
grot, Prêtre du Seminaire des Missions
Etrangeres, Vicaire Apostolique dans la
Province de Fokien, à la Chine, & de-
puis Evêque de Conon, pour défendre
d'employer, en parlant de Dieu, d'autre
nom que celui de Tien-chu, au lieu de
SO
134 MERCUREDEFRANCE.
ceux de Tien & Chami, dont on se ser-
voit auparavant, & que les Missionnaires
Jesuites avoient adoptés. Ce Mande-
ment donna licu à un procès, qui a été
terminé par des Réglemens de Police &
de discipline. C'est tout ce que les souve-
rains Pontifes pouvoient faire; le fond
des articles contestés étant de nature à ne
pouvoit être jugé que sur les lieux, & par
des gens qui entendroient parfaitement la
Langue Chinoise.
Fin du differend d'entre la Cour de
Rome & celle de France. Le Roi s'étoit
relâché volontairement d'une partie des
droits des franchises, & le Pape donna
des Bulles aux Evêques nommés, après
que ceux d'entre eux qui avoient assisté
à l'assemblée de 1682, lui eurent écrit
une Lettre de soumission, & il ne contesta
plus avec le Roi pour le droit de Régale.
La Lettre que les Evêques nommés écrivi-
rent au Pape, a été regardée par les
Etrangers, comme une révocation de ce
qui s'étoit fait en 1682; & il est vrai, dit
le Pere d'Avrigny, que les termes dans les-
quels elle étoit conçue, poutroient le faire
croire, si on ne sçavoit d'ailleurs que le
Clergé en corps ne fit nulle démarche en
cette occasion, & que même les Evêques
nommés écrivirent separément à Innocent
JANVIER.
1752.
135
XII. quoique ce fût précisément dans les
mêmes termes. Le Parlement de Paris a
toufours aussi agi sur le fondement que les
quatre articles étoient si essenriels à nos
libertés qu'on ne pouvoit s'en écarter.
Enfin depuis ce tems-là, les quatre articles
ont été soûtenus en differentes occasions
& dans les Livres & daus les Théses, du
vivant de Louis XIV. preuve qu'il na pas
prétendu y renoncer.
1694.
Les disputes, touchant la signature du
Formulaire, se renouvellent en Flandres,
à l'occasion d'un décret d'Innocent XII.
en datte du 18 Janvier, par lequel Sa
Sainteté ordonne de signer le Formulaire
dans le sens qui vient à tout le mon-
de, & que les termes présentent d'eux-
mêmes à l'esprit: In snsu obvio quem ipsius
verba exhibent. Les Disciples de Jansénius
interprêterent en public ce décret à leur
avantage, de même que les deux Brefs que
le Pape fit expédier sur le même sujet, le 6
Février suivant; mais au fond ils en étoient
mal sarisfaits, c'est ce qu'ils témoignoient
dans les Lertres particulieres qu'ils s'écri-
voient réciproquement.
M. Arnauld, qui depuis la mort de
l'Abbé de Saint Cytan étoit regardé com-
jitized by Goc
136 MERCURE DEFRANCE.
me le chef des partisans de Jansénius,
meurt en Flandre le 8 Août; depuis lui
ce fut le Pere Quenel, son Disciple.
1695.
Edit célébre de Louis XIV. sur la Juris-
diction Ecelésiastique, donné au mois
d'Avril, & enregistré au Parlement de
Paris le 14 Mai suivant; tous les autres
Parlemens, excepté celui de Flandre, l'ont
vérifié dans la suite. M. le Chancelier
Boucherat, & M. le Premier Président de
Harlay avoient eu ordre du Roi, de tra-
vailler de concert à rédiger les articles de
cet Edit, qui a pour objet principal de
regler la Jurisdiction contentieuse des
gens d'Eglise; ce u est que par accident
qu'il parle de leur Jurisdiction gracieuse.
Il entre dans un grand détail sur tous les
points qui regardent la police & la disci-
pline Ecclésiastique, la correction des
mœeurs. Il établit la forme, dans laquelle
on peut faire l'instruction des procès aux
Clercs dans la Jurisdiction Seculiere &
Ecclésiastique. Il statue sur les droits,
prérogatives & honneurs dûs aux Supé-
tieurs Ecclésiastiques; enfin il prescrit des
régles sur la distinction des cas, dont les
Juges Laics & Ecclésiastiques ont droit de
drendre connoissance, chacun en particu-
JANVIER. 1752.
137
lier, ou en commun. Depuis l'établisse-
ment des appels comme d'abus dans tous
les Parlemens du Royaume, les Ecclésias-
tiques ne cessoient de faire des représen-
tations au Prince pour qu'il en arrêtât le
trop grand nombre, en décidant des cas
où ils pourroient être reçus. Il fut arrêté
dans l'assemblée de 1690, que l'on feroit
sur ce sujet de nouvelles représentations
au Roi; on le fit, & cet Edit en fut le
fruit. Voici comme l'assemblée générale
de cette année, tenue à Saint Germain-
en-Laye, en parle par la bouche de M.
de Harlay, Archevêque de Paris, & Pré-
sident de ladire assemblée, a que pour re-
„médier à la confusion qui s'étoit glissée
»depuis long. tems entre la Jurisdiction
»Séculiere & Ecclésiastique, le Clergé
»n'avoit rien négligé pour obtenir un
»Réglement qui le remît dans la jouis-
„sance de ses droits naturels & légitimes:
„qu'il avoit fait à Sa Majesté diverses re-
„montrances, sut lesquelles on avoit eu
» louvent des réponses favorables, mais
„qui faute d'enrégistrement étoient jus-
»qu'ici demeurées sans exécution :
»qu'enfin le Roi animé du zéle qu'il a
»pout l'Eglise, tout occupé qu'il étoit
ndes soins les plus pressans de son Etat,
»avoit bien voulu la veille de son départ
138 MERCURE DE FRANCE.
„pour Compiègne, examiner le projet
»de l'Edit, artiule par article, & juger
„par lui-même des raisons qu'all guoit le
» Clergé, & de celles qu on pouvoit lui
nopposer; qu'ayant fait dresser l'Edit
„dans la forme où il est, pour prévenit
„les demandes & les desirs au Clergé, Sa
»Majesté l'avoit fait publier, & enre-
»gistrer au Parlement de Paris, avant
»Pouverture de l'assemblée; que cet Edit
» étoit si favorable, qu'il y avoit lieu
„ d'en attendre des suites avantageuses
»pour le Clergé, qu'il le voit les difficul-
„tés qui arrêtoient si souvent les Evêques
»dans l'exercice de leur Jurisdiction, &
„leur ouvroit les moyens de rétablir le
»bon ordre & la discipline. Procès-ver-
bal ae l'assemblée generale au Clergé dle 1695,
du Jeudi 26 Mai.
Le Pape fait mettre à l'Index, par dé-
cret du 27 Septembre, le Livre de la de-
votion à la Sainte Vierge, & du culie qui
lui est du, par M. Baillet; & l'Année Chrè-
tienne de M. Le Tourneux. On reprochoit
à M. Baillet de s'expliquer dans son Livre
d'une maniere qui ne paroissoit pas assez
conforme aux sentimens reçus dans l'Egli-
se sur la dévotion de la Sainte Vierge,
& sur les tittes & les prérogatives qui
sont attribués à cette sainte mere de Dieu.
JANVIER. 1752. 139
1696.
Au contraire, le Pere Grasset, Reco-
let, crut rendre à la France un service im-
portant, en donniant une nouvelle Tra-
duction de la vie de la Sainte Vierge,
écrite en Espagnol par Marie de Jesus,
Abbesse du Couvent de l'Immaculée Con-
ception de la Ville d'Agreda; mais ce
Livre plein de fables & de reveries, qu'on
y débitoit comme autant de révélations,
parut plus propre à exposer la Religion
Chrétienne aux mépris des impies & des
hérétiques, qu'à faire honneur a la Sainte
Vierge; c'est le jugement que la Faculté
de Théologie de Paris en porta dans sa
Censure du 17 Septembre, & celle ci
ajosita une protestation d'honorer la Sain-
te Vierge comme mere de Dicu, de se
tenir au sentiment de ses Peres, touchant
la Conception immaculée, & de croire
son Assomption au Ciel en corps & en
ame.
1697.
Déclaration du Roi Très-Chrétien, le
11 Décembre, qui défend aux Protestans,
sous peine de la vie, d'aller s'établir dans
la Principauté d'Orange, qui venoit d'ê-
tre renduc au Roi Guillaume par la Paix
140 MERCUREDEFRANCE.
de Riswick; par une autre Déclaration
du 13 Décembre de l'année suivante,
Louis XIV. ordonna l'exécution de l'Edit
de révocation de celui de Nantes, & ôta
par-là aux Calvinistes toutes les esperan-
ces qu'ils avoient conçues à l'occasion de
la guerre que Sa Majesté avoit soutenue
contre la plus grande partie des Puissan-
ces de l'Europe.
1698.
Oa vit paroître vers la fin de cette an-
née, le fameux Problême Ecclésiastique,
qui portoit pour titre: Problême Ecclesiasti-
que propose aM. l'Abbè Boilean de l'Arcbe-
veché; à qui l'on doit croire, on à M. Loitis-
Anioine de Noailles, Evêque de Chalons en
1695, ou à M. Louis-Anioine de Noailles,
Arch: venque de Paris en 1695. M. de Noail-
les, n'étant encore qu'Evêque de Châlons
approuva par un Mandement du 13 Juin
1695, les Réflexions Morales sur le Nou-
veau Testament, que le Pere Quesnel lui
avoit dédiées. Ce Prélat transferé peu
après au Siège Archiepiscopal de Paris,
condamna l'Exposition de la Foi, touchant
la grace & la prédestination, par son Or-
donnance du 20 Août 1696, qui donna
lieu au Problême. L'Auteur y fait un pa-
tallele des réflexions morales & de l'expo-
JANVIER. 1752. 141
sition, & prétend qu'il n est pas possible
d'accorder ensemble l'Evêque & 1Arche-
vêque, parce que les deux ouvrages sont
si semblables, qu'on ne peut censurer ou
approuver l'un, que la censure ou l'ap-
probation ne torbe sur l'autre. Ce libelle
fut brulé le 15 Janvier 1699, en vertu
d'un Arrêt du Parlement de Paris, rendu
le 10, sur les Conclusions de M. Dagues-
seau, Avocat Général, depuis Procureur
Général, & ensuite Chancelier de France.
Le Problême ne fut pas plus heureux à
Rome; il y fut proscrit par un décret du
Saint Office le 2 Juillet 1700.
1699.
Une autre affaire d'éclat partageoit l'at-
tention du Public; c'étoit une dispute en-
tre M. Bossuet, Evêque de Meaux, & M.
de Fenelon, Archevêque de Cambrai,
au sujet de l'Explication des Maximes des
Sainis sur la vie intérieure, publiée par ce
dernier en 1697. M. Bossuet regardoit
cet ouvrage, comme un renouvellement
du Molinosisme; il le défera au Tribunal
du Public, par des Ecrits réitérés; & enfin
l'affaire ayant été portée jusqu'à Rome,
Innocent XII. prononça pat son décret.
du 12 Mars, sur le Livre en général & en
particulier, sur vingt- trois propositions
siues
142 MERCUREDE FRANCE.
qui paroissoient tendre pour la plupart,
à établir la réalité d'un état où l'on aime
Dieu ici-bas pour lui uniquement, qui
exclut les motifs de crainte & d'esperan-
ce, & le desir de la récompense & de la
béatitude. Le Roi ordonna aux Metropo-
litains d'assembler leurs Suffragans pour
l'acceptation du décret, & en consequen-
ce de tous ces Synodes, il donna le qua-
triême Août ses Letrres Patentes pour son
entiere exécution. Ainsi l'on peut dire que
le triomphe de M. Bossuet fut complet.
Mais si rien n est plus glorieux que de
triompher de soi même, celui de M. de
Fenelon le fut aussi. Car ce pieux & sça-
vant Prélat ne se contenta pas de se sou-
mettre au jugemeut du Saint Siége; il fut
le premier à conclure dans son propre
Synode, que le Roi seroit supplié d'or-
donner par ses Lettres Patentes, que ses
ouvrages faits pour défendre l'explication
des maximes des Saints seroient suppri-
més.
1700.
Mort d'Innocent XII. le 12 Juillet, le
Cardinal Jean François Albani lui succéde
le 23 Novembre, & prend le nom de Clé-
ment XI. Ce Pape a donné en 1713 la
Bulle Vnigenitus, qui condamne cent une
OO.
JANVIER. 1752.
143
proposition tirées du livre des Réfléxions
du Pere Quesnel.
Ecclésiastique, contenant l'Hlistoire des
Eglises d'Orient & d'Occident; les Con-
ciles généraux & particuliers; les Auteurs
Ecclésiastiques; les schismes, les hérésies,
les institutions des Ordres monastiques,
& c. depuis l'an 33 de l'Ere Chrétienne,
jusqu'à l'année 1700. Deux gros volumes
in 8°. A Paris, chez Jean-Thomas Heris-
sant, rue Saint Jacques, 1751.
Il n est pas possible de faire un extrait
de cet utile & commode ouvrage. Nous
avons voulu faire connoître dans le Mer-
cure de Décembre la maniere de disser-
ter de l'Auteur; pour mettre nos lec-
teurs à portée de juger de sa maniere de
narrer, nous choisirons les dix dernieres
années de son ouvrage, parceque les faits
ny sont pas en grand nombre. On verra
que l'Auteur n en présente que d'intéres-
sans, & qu'il en choisit très-bien les cir-
constances.
1690.
Alexandre VIII. proscrit par un déctet
du 14 Août, l'erreur du péché philoso-
phique; on appelleroit péché philosophi-
que, ou pé hé mora, une action qui of-
fenseroit la raison, sans offenser Dieu;
parce que celui qui la feroit, ou ignore-
tized
JANVIER. 1752.
131
roit Dieu absolument, ou ne penseroit.
point à Dieu dans le moment ou il le fe-
roit. C'est cette opinion que le Pape
proscrivit. Le Pere Meunier, Jesuite, Pro-
fesseur à Dijon, avoit fait soutenir en
1686 une Thése, qui paroissoit exprimer
cette erreur; elle étoit conçue en ces ter-
mes: Le péché philosophique commis sans
aucune connorssance de Dieu, ou sans aucune
aitention à lui, n'est point une offense de Dieu,
ni un péché mortel. Cette Thése méritoit
d'être reprise, cependant elle ne fut atta-
quée que trois ans après qu' elle fut soute-
nue, & le Jesuite, pour se justifier, dit qu'il
avoit roujours parlé du péché philosophi-
que, & de l'ignorance absolue de Dieu,
conditionnellement, & comme d'une
chose moralement impossible; plusieurs rai-
sonnemens qu on lui attribuoit, étoient
refutés dans ses cahiers.
1691.
Mort d'Alexandre VIII. le premier Fé-
vrier. Le Cardinal Antoine Pignatelli lui
succéde, le 12 Juillet, & prend le nom
d'Innocent XII.
Affaire du faux Arnaud. C'étoit un
stratagême imaginé, pour découvrir des
personnes qu'on soupçonnoit d'être atta-
che es aux sentimens de Jansénius. Un
FV
Mes
132 MERCURE DEFRANCE.
quidam prit le nom de M. Arnaud; &
sçachant que ce Docteur étoit en relation
avec les Docteurs de Douai, il saisit une
occasion qui se piésenta pour entrer avec
cux par Lettres, dans un commerce parti-
culier sur differens points de Théologie
& sur des Theses qu'il leur envoya à exa-
miner & à signer. Ces Théologiens,
croyant avoir à faire au véritable Arnaud,
lui écrivirent sur ces Théses qu'ils trou-
voient captieuses, & après bien des Let-
tres de part & d'autre, ils les signerent,
en y ajoutant des explications en forme
de jugement; mais se faux Arnaud ayant
souhaité avoir une signature pure & simple
de ses Théses, ils la lui envoyerent. Cette
intrigne étant venue à un certain point
de maturité, celui qui conduisoit la
manœuvre, fit paroître les Théses sans ex-
plication. L'affaire fit grand bruit. Ces
Docteurs furent bientôt connus, & ensui-
te exilés, comme convaincus d'avoir re-
nouvellé l'erreur des cinq propositions.
M. Arnaud s'inscrivit en faux, se plaignit
hautement de la supercherie, & ne me-
nagea pas l'Auteur, qui en effet étoit
re préhensible, d'avoir manqué si ouverte-
ment à la bonne foi.
Calinique, Patriarche de Constantino-
ple, approuve dans un Acte Synodal la
JANVIER. 1752.
133
Confession de Parthenius, & condamne
les écrits de Jean Carysophile Logotheve,
qui sous prétexte de former quelques diffi-
cultés sur le mot de Transsubstant:ation, sem-
bloit établir des erreurs conformes à cel-
les de Cyrille Lucar sur l'Eucharistie.
1692.
Les Jesuites de Pekin, Ville Capitale
de la Chine, obtinrent un Arrêt du Tri-
bunal des Rites, qui autorisoit la prédi-
cation de la Religion Chrétienne, dans
toute l'étendue de ce vaste Empire. La fa-
veur, dont ces Missionnaires jouissoient
à la Cour de l'Empereur, leut donna le
crédit d'obtenir cet Edit, dans un tems où
plusieurs Mandarins, Gouverneurs de Pro-
vinces, persécutoient ouvertement les
Chrétiens, en vertu des anciennes Loix
du Pays, qui défendoient l'exercice de la
Religion des Européens.
1693.
Le 26 Mars, Mandement de M. Mai.
grot, Prêtre du Seminaire des Missions
Etrangeres, Vicaire Apostolique dans la
Province de Fokien, à la Chine, & de-
puis Evêque de Conon, pour défendre
d'employer, en parlant de Dieu, d'autre
nom que celui de Tien-chu, au lieu de
SO
134 MERCUREDEFRANCE.
ceux de Tien & Chami, dont on se ser-
voit auparavant, & que les Missionnaires
Jesuites avoient adoptés. Ce Mande-
ment donna licu à un procès, qui a été
terminé par des Réglemens de Police &
de discipline. C'est tout ce que les souve-
rains Pontifes pouvoient faire; le fond
des articles contestés étant de nature à ne
pouvoit être jugé que sur les lieux, & par
des gens qui entendroient parfaitement la
Langue Chinoise.
Fin du differend d'entre la Cour de
Rome & celle de France. Le Roi s'étoit
relâché volontairement d'une partie des
droits des franchises, & le Pape donna
des Bulles aux Evêques nommés, après
que ceux d'entre eux qui avoient assisté
à l'assemblée de 1682, lui eurent écrit
une Lettre de soumission, & il ne contesta
plus avec le Roi pour le droit de Régale.
La Lettre que les Evêques nommés écrivi-
rent au Pape, a été regardée par les
Etrangers, comme une révocation de ce
qui s'étoit fait en 1682; & il est vrai, dit
le Pere d'Avrigny, que les termes dans les-
quels elle étoit conçue, poutroient le faire
croire, si on ne sçavoit d'ailleurs que le
Clergé en corps ne fit nulle démarche en
cette occasion, & que même les Evêques
nommés écrivirent separément à Innocent
JANVIER.
1752.
135
XII. quoique ce fût précisément dans les
mêmes termes. Le Parlement de Paris a
toufours aussi agi sur le fondement que les
quatre articles étoient si essenriels à nos
libertés qu'on ne pouvoit s'en écarter.
Enfin depuis ce tems-là, les quatre articles
ont été soûtenus en differentes occasions
& dans les Livres & daus les Théses, du
vivant de Louis XIV. preuve qu'il na pas
prétendu y renoncer.
1694.
Les disputes, touchant la signature du
Formulaire, se renouvellent en Flandres,
à l'occasion d'un décret d'Innocent XII.
en datte du 18 Janvier, par lequel Sa
Sainteté ordonne de signer le Formulaire
dans le sens qui vient à tout le mon-
de, & que les termes présentent d'eux-
mêmes à l'esprit: In snsu obvio quem ipsius
verba exhibent. Les Disciples de Jansénius
interprêterent en public ce décret à leur
avantage, de même que les deux Brefs que
le Pape fit expédier sur le même sujet, le 6
Février suivant; mais au fond ils en étoient
mal sarisfaits, c'est ce qu'ils témoignoient
dans les Lertres particulieres qu'ils s'écri-
voient réciproquement.
M. Arnauld, qui depuis la mort de
l'Abbé de Saint Cytan étoit regardé com-
jitized by Goc
136 MERCURE DEFRANCE.
me le chef des partisans de Jansénius,
meurt en Flandre le 8 Août; depuis lui
ce fut le Pere Quenel, son Disciple.
1695.
Edit célébre de Louis XIV. sur la Juris-
diction Ecelésiastique, donné au mois
d'Avril, & enregistré au Parlement de
Paris le 14 Mai suivant; tous les autres
Parlemens, excepté celui de Flandre, l'ont
vérifié dans la suite. M. le Chancelier
Boucherat, & M. le Premier Président de
Harlay avoient eu ordre du Roi, de tra-
vailler de concert à rédiger les articles de
cet Edit, qui a pour objet principal de
regler la Jurisdiction contentieuse des
gens d'Eglise; ce u est que par accident
qu'il parle de leur Jurisdiction gracieuse.
Il entre dans un grand détail sur tous les
points qui regardent la police & la disci-
pline Ecclésiastique, la correction des
mœeurs. Il établit la forme, dans laquelle
on peut faire l'instruction des procès aux
Clercs dans la Jurisdiction Seculiere &
Ecclésiastique. Il statue sur les droits,
prérogatives & honneurs dûs aux Supé-
tieurs Ecclésiastiques; enfin il prescrit des
régles sur la distinction des cas, dont les
Juges Laics & Ecclésiastiques ont droit de
drendre connoissance, chacun en particu-
JANVIER. 1752.
137
lier, ou en commun. Depuis l'établisse-
ment des appels comme d'abus dans tous
les Parlemens du Royaume, les Ecclésias-
tiques ne cessoient de faire des représen-
tations au Prince pour qu'il en arrêtât le
trop grand nombre, en décidant des cas
où ils pourroient être reçus. Il fut arrêté
dans l'assemblée de 1690, que l'on feroit
sur ce sujet de nouvelles représentations
au Roi; on le fit, & cet Edit en fut le
fruit. Voici comme l'assemblée générale
de cette année, tenue à Saint Germain-
en-Laye, en parle par la bouche de M.
de Harlay, Archevêque de Paris, & Pré-
sident de ladire assemblée, a que pour re-
„médier à la confusion qui s'étoit glissée
»depuis long. tems entre la Jurisdiction
»Séculiere & Ecclésiastique, le Clergé
»n'avoit rien négligé pour obtenir un
»Réglement qui le remît dans la jouis-
„sance de ses droits naturels & légitimes:
„qu'il avoit fait à Sa Majesté diverses re-
„montrances, sut lesquelles on avoit eu
» louvent des réponses favorables, mais
„qui faute d'enrégistrement étoient jus-
»qu'ici demeurées sans exécution :
»qu'enfin le Roi animé du zéle qu'il a
»pout l'Eglise, tout occupé qu'il étoit
ndes soins les plus pressans de son Etat,
»avoit bien voulu la veille de son départ
138 MERCURE DE FRANCE.
„pour Compiègne, examiner le projet
»de l'Edit, artiule par article, & juger
„par lui-même des raisons qu'all guoit le
» Clergé, & de celles qu on pouvoit lui
nopposer; qu'ayant fait dresser l'Edit
„dans la forme où il est, pour prévenit
„les demandes & les desirs au Clergé, Sa
»Majesté l'avoit fait publier, & enre-
»gistrer au Parlement de Paris, avant
»Pouverture de l'assemblée; que cet Edit
» étoit si favorable, qu'il y avoit lieu
„ d'en attendre des suites avantageuses
»pour le Clergé, qu'il le voit les difficul-
„tés qui arrêtoient si souvent les Evêques
»dans l'exercice de leur Jurisdiction, &
„leur ouvroit les moyens de rétablir le
»bon ordre & la discipline. Procès-ver-
bal ae l'assemblée generale au Clergé dle 1695,
du Jeudi 26 Mai.
Le Pape fait mettre à l'Index, par dé-
cret du 27 Septembre, le Livre de la de-
votion à la Sainte Vierge, & du culie qui
lui est du, par M. Baillet; & l'Année Chrè-
tienne de M. Le Tourneux. On reprochoit
à M. Baillet de s'expliquer dans son Livre
d'une maniere qui ne paroissoit pas assez
conforme aux sentimens reçus dans l'Egli-
se sur la dévotion de la Sainte Vierge,
& sur les tittes & les prérogatives qui
sont attribués à cette sainte mere de Dieu.
JANVIER. 1752. 139
1696.
Au contraire, le Pere Grasset, Reco-
let, crut rendre à la France un service im-
portant, en donniant une nouvelle Tra-
duction de la vie de la Sainte Vierge,
écrite en Espagnol par Marie de Jesus,
Abbesse du Couvent de l'Immaculée Con-
ception de la Ville d'Agreda; mais ce
Livre plein de fables & de reveries, qu'on
y débitoit comme autant de révélations,
parut plus propre à exposer la Religion
Chrétienne aux mépris des impies & des
hérétiques, qu'à faire honneur a la Sainte
Vierge; c'est le jugement que la Faculté
de Théologie de Paris en porta dans sa
Censure du 17 Septembre, & celle ci
ajosita une protestation d'honorer la Sain-
te Vierge comme mere de Dicu, de se
tenir au sentiment de ses Peres, touchant
la Conception immaculée, & de croire
son Assomption au Ciel en corps & en
ame.
1697.
Déclaration du Roi Très-Chrétien, le
11 Décembre, qui défend aux Protestans,
sous peine de la vie, d'aller s'établir dans
la Principauté d'Orange, qui venoit d'ê-
tre renduc au Roi Guillaume par la Paix
140 MERCUREDEFRANCE.
de Riswick; par une autre Déclaration
du 13 Décembre de l'année suivante,
Louis XIV. ordonna l'exécution de l'Edit
de révocation de celui de Nantes, & ôta
par-là aux Calvinistes toutes les esperan-
ces qu'ils avoient conçues à l'occasion de
la guerre que Sa Majesté avoit soutenue
contre la plus grande partie des Puissan-
ces de l'Europe.
1698.
Oa vit paroître vers la fin de cette an-
née, le fameux Problême Ecclésiastique,
qui portoit pour titre: Problême Ecclesiasti-
que propose aM. l'Abbè Boilean de l'Arcbe-
veché; à qui l'on doit croire, on à M. Loitis-
Anioine de Noailles, Evêque de Chalons en
1695, ou à M. Louis-Anioine de Noailles,
Arch: venque de Paris en 1695. M. de Noail-
les, n'étant encore qu'Evêque de Châlons
approuva par un Mandement du 13 Juin
1695, les Réflexions Morales sur le Nou-
veau Testament, que le Pere Quesnel lui
avoit dédiées. Ce Prélat transferé peu
après au Siège Archiepiscopal de Paris,
condamna l'Exposition de la Foi, touchant
la grace & la prédestination, par son Or-
donnance du 20 Août 1696, qui donna
lieu au Problême. L'Auteur y fait un pa-
tallele des réflexions morales & de l'expo-
JANVIER. 1752. 141
sition, & prétend qu'il n est pas possible
d'accorder ensemble l'Evêque & 1Arche-
vêque, parce que les deux ouvrages sont
si semblables, qu'on ne peut censurer ou
approuver l'un, que la censure ou l'ap-
probation ne torbe sur l'autre. Ce libelle
fut brulé le 15 Janvier 1699, en vertu
d'un Arrêt du Parlement de Paris, rendu
le 10, sur les Conclusions de M. Dagues-
seau, Avocat Général, depuis Procureur
Général, & ensuite Chancelier de France.
Le Problême ne fut pas plus heureux à
Rome; il y fut proscrit par un décret du
Saint Office le 2 Juillet 1700.
1699.
Une autre affaire d'éclat partageoit l'at-
tention du Public; c'étoit une dispute en-
tre M. Bossuet, Evêque de Meaux, & M.
de Fenelon, Archevêque de Cambrai,
au sujet de l'Explication des Maximes des
Sainis sur la vie intérieure, publiée par ce
dernier en 1697. M. Bossuet regardoit
cet ouvrage, comme un renouvellement
du Molinosisme; il le défera au Tribunal
du Public, par des Ecrits réitérés; & enfin
l'affaire ayant été portée jusqu'à Rome,
Innocent XII. prononça pat son décret.
du 12 Mars, sur le Livre en général & en
particulier, sur vingt- trois propositions
siues
142 MERCUREDE FRANCE.
qui paroissoient tendre pour la plupart,
à établir la réalité d'un état où l'on aime
Dieu ici-bas pour lui uniquement, qui
exclut les motifs de crainte & d'esperan-
ce, & le desir de la récompense & de la
béatitude. Le Roi ordonna aux Metropo-
litains d'assembler leurs Suffragans pour
l'acceptation du décret, & en consequen-
ce de tous ces Synodes, il donna le qua-
triême Août ses Letrres Patentes pour son
entiere exécution. Ainsi l'on peut dire que
le triomphe de M. Bossuet fut complet.
Mais si rien n est plus glorieux que de
triompher de soi même, celui de M. de
Fenelon le fut aussi. Car ce pieux & sça-
vant Prélat ne se contenta pas de se sou-
mettre au jugemeut du Saint Siége; il fut
le premier à conclure dans son propre
Synode, que le Roi seroit supplié d'or-
donner par ses Lettres Patentes, que ses
ouvrages faits pour défendre l'explication
des maximes des Saints seroient suppri-
més.
1700.
Mort d'Innocent XII. le 12 Juillet, le
Cardinal Jean François Albani lui succéde
le 23 Novembre, & prend le nom de Clé-
ment XI. Ce Pape a donné en 1713 la
Bulle Vnigenitus, qui condamne cent une
OO.
JANVIER. 1752.
143
proposition tirées du livre des Réfléxions
du Pere Quesnel.
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3228
p. 143
« LES vrais principes de l'Art d'écrire, ou les vérités de cet Art rendues faciles par [...] »
Début :
LES vrais principes de l'Art d'écrire, ou les vérités de cet Art rendues faciles par [...]
Mots clefs :
Art d'écrire, Principes, Paris
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LES vrais principes de l'Art d'écrire, ou les vérités de cet Art rendues faciles par [...] »
LES vrais principes de l'Art d'écrire, ou
les vérités de cet Art rendues faciles par
demandes & par réponses, par le sieur
Royllet Expert Juré Ecrivain, à Paris rue
de la Verrerie, au Livre d'Or. Volume in-4
qui se vend 2 livtes 10 sols broché, &
3 livres 10 sols relié, nouvelle édition.
On ne peut rien voir de plus clair, de
plus sage & de plus méthodique que le
livre que nous annonçons; il seroit à sou-
haiter qu'il fût entre les mains de tous les
jeunes gens, & qu on en adop: ât généra-
lement les principes. M. Royllet joint à
une connoissance fort rare de son Art, un
zéle digne des plus grands éloges; sa ca-
pacité & sa réputation ayant fait souhaiter
aux jeunes Maîtres à écrire de Paris &: de
Province, de pouvoir montrer suivant ses
principes, il leur donne des démonstrations
gratuites tous les soirs depuis six jusqu'à
huit heures. Toutes ces operations se font
rélativement à la méthode que M. Royllet
a imaginée pour l'Ecole Militaire.
les vérités de cet Art rendues faciles par
demandes & par réponses, par le sieur
Royllet Expert Juré Ecrivain, à Paris rue
de la Verrerie, au Livre d'Or. Volume in-4
qui se vend 2 livtes 10 sols broché, &
3 livres 10 sols relié, nouvelle édition.
On ne peut rien voir de plus clair, de
plus sage & de plus méthodique que le
livre que nous annonçons; il seroit à sou-
haiter qu'il fût entre les mains de tous les
jeunes gens, & qu on en adop: ât généra-
lement les principes. M. Royllet joint à
une connoissance fort rare de son Art, un
zéle digne des plus grands éloges; sa ca-
pacité & sa réputation ayant fait souhaiter
aux jeunes Maîtres à écrire de Paris &: de
Province, de pouvoir montrer suivant ses
principes, il leur donne des démonstrations
gratuites tous les soirs depuis six jusqu'à
huit heures. Toutes ces operations se font
rélativement à la méthode que M. Royllet
a imaginée pour l'Ecole Militaire.
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3229
p. 143-144
« ALMANACH de Normandie pour l'année 1752. A Rouen chez Besongne fils. [...] »
Début :
ALMANACH de Normandie pour l'année 1752. A Rouen chez Besongne fils. [...]
Mots clefs :
Almanach, Normandie, Rouen
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texteReconnaissance textuelle : « ALMANACH de Normandie pour l'année 1752. A Rouen chez Besongne fils. [...] »
ALMANACH de Normandie pour
l'année 1752. A Rouen chez Besongne fils.
Cet Almanach devient tous les jours plus
curieux; outre les choses communes à
144 MERCUREDE FRANCE.
presque tous les Almanachs, on trouve
dans celui que nous annonçons, une
infinité de particulatités utiles & intéres-
santes pour la Province à laquelle il est
destiné; comme la listedes Abbayes & Prieu-
rés, la demeure des Membres du Parle-
ment de Rouen, de la Chambre des
Comptes & les foires, les jours de poste,
les carosses & messageries, & mille au-
tres choses d'un usage très fréquent.
l'année 1752. A Rouen chez Besongne fils.
Cet Almanach devient tous les jours plus
curieux; outre les choses communes à
144 MERCUREDE FRANCE.
presque tous les Almanachs, on trouve
dans celui que nous annonçons, une
infinité de particulatités utiles & intéres-
santes pour la Province à laquelle il est
destiné; comme la listedes Abbayes & Prieu-
rés, la demeure des Membres du Parle-
ment de Rouen, de la Chambre des
Comptes & les foires, les jours de poste,
les carosses & messageries, & mille au-
tres choses d'un usage très fréquent.
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3230
p. 144
« TARIF des glaces de la Manufacture Royale. A Paris chez C. P. Gueffier, Parvis [...] »
Début :
TARIF des glaces de la Manufacture Royale. A Paris chez C. P. Gueffier, Parvis [...]
Mots clefs :
Tarif, Manufacture royale des glaces
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « TARIF des glaces de la Manufacture Royale. A Paris chez C. P. Gueffier, Parvis [...] »
TARIF des glaces de la Manufacture
Royale. A Paris chez C. P. Gueffier, Parvis
Notre-Dame. 1752.
Depuis l'établissement de la Manufactu-
re Royale des glaces en 1666, il a paru
plusieurs tarifs en chiffres rangés par colon-
nes, qui indiquent le prix de chaque gla-
ce, mais sans enseigner la maniere de sen
servir. L'Auteur du nouveau Tarif a sup-
pléé à ce qui avoit échappé aux autres.
Royale. A Paris chez C. P. Gueffier, Parvis
Notre-Dame. 1752.
Depuis l'établissement de la Manufactu-
re Royale des glaces en 1666, il a paru
plusieurs tarifs en chiffres rangés par colon-
nes, qui indiquent le prix de chaque gla-
ce, mais sans enseigner la maniere de sen
servir. L'Auteur du nouveau Tarif a sup-
pléé à ce qui avoit échappé aux autres.
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3231
p. 144-145
« LES parties de plaisirs de la Bourgeoisie, Almanach pour l'année 1752, dedié aux [...] »
Début :
LES parties de plaisirs de la Bourgeoisie, Almanach pour l'année 1752, dedié aux [...]
Mots clefs :
Almanach, Bourgeoisie
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texteReconnaissance textuelle : « LES parties de plaisirs de la Bourgeoisie, Almanach pour l'année 1752, dedié aux [...] »
LES parties de plaisirs de la Bourgeoisie,
Almanach pour l'année 1752, dedié aux
nouveaux mariés. A Paris chez Guyllain
Quai des Augustins, au lis d'or.
Cet Almanach contient 1°. les noms des
Acteurs & Actrices de l'Opera & des Co-
médies Italienne & Françoise, & la liste
des ouvrages les plus célêbres qu'on y re-
présente.
JANVIER.
1752.
145
présente. 2. une indicarion des choses
dignes d'être remarquées dans les Maisons
Royales, & des quartiers de Paris affec-
tés à certaines marchandises, ce qui est
commode pour les étrangers & les gens
de Province nouvellement arrivés à Pa-
ris. 3. Des Chansons sur des airs fort con-
nus dans les lieux où la Bourgeoisie fait
ordinairement ses parties de plaisit.
Almanach pour l'année 1752, dedié aux
nouveaux mariés. A Paris chez Guyllain
Quai des Augustins, au lis d'or.
Cet Almanach contient 1°. les noms des
Acteurs & Actrices de l'Opera & des Co-
médies Italienne & Françoise, & la liste
des ouvrages les plus célêbres qu'on y re-
présente.
JANVIER.
1752.
145
présente. 2. une indicarion des choses
dignes d'être remarquées dans les Maisons
Royales, & des quartiers de Paris affec-
tés à certaines marchandises, ce qui est
commode pour les étrangers & les gens
de Province nouvellement arrivés à Pa-
ris. 3. Des Chansons sur des airs fort con-
nus dans les lieux où la Bourgeoisie fait
ordinairement ses parties de plaisit.
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3232
p. 145
« LA VIE & les avantures du petit Pompée, histoire critique, traduite de l'Anglois [...] »
Début :
LA VIE & les avantures du petit Pompée, histoire critique, traduite de l'Anglois [...]
Mots clefs :
Pompée, Plaisanterie, Empire, Arabes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LA VIE & les avantures du petit Pompée, histoire critique, traduite de l'Anglois [...] »
LA VIE & les avantures du petit Pompée,
histoire critique, traduite de l'Anglois
par M. Toussaint in- 12. 2 volumes. A
Londres, & se trouve à Paris chez David
jeune.
C'est une plaisanterie, mais c'est la plai-
santerie d'un Philosophe dont nous ren-
drons compte le mois prochain, aussi bien
que du livre qui suit.
Histoire des révolutions de l'Empire des
Arabes, par M. l'Abbé de Marigny, to-
me troisième & quatrième. A Paris chez
Gissey, Bordelet & Ganean. 1751.
histoire critique, traduite de l'Anglois
par M. Toussaint in- 12. 2 volumes. A
Londres, & se trouve à Paris chez David
jeune.
C'est une plaisanterie, mais c'est la plai-
santerie d'un Philosophe dont nous ren-
drons compte le mois prochain, aussi bien
que du livre qui suit.
Histoire des révolutions de l'Empire des
Arabes, par M. l'Abbé de Marigny, to-
me troisième & quatrième. A Paris chez
Gissey, Bordelet & Ganean. 1751.
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3233
p. 145-153
« LETTRES de M. l'Abbé de *** à ses éleves, pour servir d'introduction à [...] »
Début :
LETTRES de M. l'Abbé de *** à ses éleves, pour servir d'introduction à [...]
Mots clefs :
Sens littéral, Écritures saintes, Double sens, Église, Verbe, Jésus-Christ, Prophétie, Prophéties, Corps, Termes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « LETTRES de M. l'Abbé de *** à ses éleves, pour servir d'introduction à [...] »
LETTRES de M. l'Abbé de *** à
ses éleves, pour servir d'introduction à
l'intelligence des divines écritures, &
principalement des livtes prophetiques,
rélativement à la langue originale. Tom
premier, à Paris chez Colombat. 1751.
Un ouvrage qui n'a d'autre objet que
I.Vol.
gitized by GoC
146 MERCURE DEFRANCE.
celui de réveiller l'étude & l'amour des di-
vines écritures, doit être bien reçu.
L'Auteur, M. Villefroy, Abbé de l'Ab-
baye de Blasimont, Censeur Royal &
Sécretaire de S. A. S. M. le Duc d'Or-
léans, a commencé par donner des princi-
pes à ses élèves, & il leur coumunique
maintenant ses connoissances.
Dix Lettres écrites dans un style sim-
ple, mais qui n exclut ni le grand, ni le
sublime; lorsqu'ils sont nécessaires, for-
ment le Volume que nous annonçons.
La premiere Lettre peu susceptible
d'extrait, parce que tout y est essentiel,
contient les raisons qui ont occasioné
cet ouvrage; la route que l'Auteur s'est
frayée pour acquérir les connoissances qu'il
a communiquées à ses élèves; le nombre
des I.ivres Sacrés qu'ils ont traduit sous ses
yeux & le nom des langues Orientales aus-
quelles ils se sont appliqués.
Ensuite M. l'Abbé Villefroy leur fait
envisager les dissicultés, qu'ils ont à sur-
monter pour parvenir à l'intelligence du
texte original de l'Ecriture Sainte & pour
donner des versions sur l'Hébreu, plus intel.
ligibles & plus suivies que celles de plu-
sieurs modernes, qui n'ont pas rendu tou-
te cette admirable harmonie, qui fair une
partie du sublime des Livres Divins, &
JANVIER.
1752.
147
qui se rrouve dans l'original.
L'Auteur parle ensuite du double sem
litréral, il croit le trouver dans tontes les
prophéties qui regardent le corps de l'E-
glise avant l'incarnation du Verbe; il in-
sinue en meme-tems que tont ce qui s'est
passé concernant le Peuple de Dicu, de-
puis la publication des Oracles des Pro-
phetes, jusqu'à la naissance de Jesus-Christ,
est une prophétie de ce qui s'est passé réla-
tivement au corps entier de l'Eglise chré-
tienne, jusqu'à nos jours.
Aptès ce point de vuë, on apperçoit les
titres des 10 Lettres qui composent le
premier volume, & des 6 qui forme-
ront le deuxième, si le premier est bien
reçu.
Cette Lettre finit par un grand éloge du
sçavoir & de la sagacité de Saint Jérôme.
Les II, III, IV & V, Lettres sont
un précis de la conduite de Dieu sur les
hommes, en matiere de religion. On
voit dans l'étendue de 127 pages, un ta-
bleau qui représente une alternative con-
tinuelle de la justice & de la miféricorde
du Verbe sur les hommes: alternative
néanmoins où la clémence l'emporte fur la
sevérité; ce précis est vif & instructif. Il faut
lire, & même méditer la IV. I ettre; l'his-
toire qu'elle contiem sert de base au sem
Gij
148 MERCUREDEFRANCE.
littéral, accompli depuis la publication
des Propheties, jusqu'à la naissance du
Verbe incarné; pendant que la cinquiéme
Lettre renferme les faits sur lesquels por-
te un deuxième sens littéral & historique
accompli dans Jesus-Christ, & dans le
corps entier de sou Eglise.
La sixiéme Lettre, propre seulement à
ceux qui cherchent la vraie ptononciation
des Lettres Hebraiques, contient les carac-
téres de cette langue, dont le son & la
valeur sont exprimés, non selon l'opinion
des Rabbins, mais d'après Origêne qui
nous a laissé le premier chapitre Hébreu
de la Genèse, transcrit en caractéres Gręcs.
L'Auteur s'appuie aussi sur les noms propres
rendus par le Grec, la Vulgate & quelques
Versions Orientales. Cette Lettre finit par
les régles que l'Auteur donne à ses Eleves,
pour transcrire l'Hébreu en caractéres Fran-
çois, de maniere à ne rien perdre de la
prononciation & du son que les consou-
nes & les points voyelles ont dans l'origi-
nal. Ressource assez utile pour des trans-
criptions de longue haleine.
La septième Lettre est employée toute en-
tiere à établit le double sens littéral dont
nous venons de parler.
L'Auteur commence par déclarer après
S. Thomas, que le sens littéral n'est autre
JANVIER. 1752.
149
que le sens historique, & il le distingne
exactement du sens spirituel, que ce S.
Docteur divise en tropologique ou mo-
ral, allégorique ou figuré, & anogo-
gique, ou sens qui regarde l'éternité.
L'Auteur donne des idées nettes de ces
trois sortes de sens spirituels, afin qu'on
ne les confonde pas avec le sens littéral,
qui est le seul dont on puisse tirer un argu-
ment. Ex quo solo, dit Saint Thomas, po-
test trahi argumenium.
Le mélange de ces sens avec le sens lit-
téral, fait un mauvais effet dans les com-
mentaires, puisqu'en expliquant quelques
versets dans le sens littéral, & les suivans
dans le sens spirituel, on rompt l'harmo-
nie qui se trouve dans les écrits des Pro-
phetes: or quand cette harmonie est rom-
pue, comment suivre le fil, je ne dis pas
seulement du double sens littéral, mais.
même du premier sens historique? On peut
lire à ce sujet ce qui est marqué depuis
le milieu de la page 220, jusqu'à la page
223.
Au milieu de la page 223, l'Auteur ap-
porte la raison qui lui fait admettre un dou-
ble sens littéral dans toutes les prophéties
qui regardent le corps entier de l'Eglise
avant la naissance du Messie. Cette raison
est fondée sur la conduite du Verbe en
G iij
150 MERCURE DEFRANCE.
matiere de religion, qui est la même dans
l'Eglise chrétienne, que celle qu'il a te-
nue dans l'Eglise qui précéda l'incarnation.
L'Auteur fait ensuite un parallele de cette
double conduite, auquel nous croyons
qu'il est difficile de se refuser.
De là il passe à l'utilité qui résulte de ce-
double sens littéral.
Le premiet avantage qu'on en retire est
de défendre l'Ecritute, & surtout les li-
vtes prophétiques, des reproches & des
insultes des Déistes, qui faute d'entendre
le sens de la Vulgate, d'après l'original
Hébreu, ne trouvent aucune harmonie
de discours dans les livres saints. On peut
lire les objections de ces incrédules & la
réponse qu'on y fait. Elles commencent à
la page 235 & finissent à la page 241.
L'Auteur se promet un deuxième avan-
tage dans la découvetre du double sens
littéral. En effet, dès que l'on fera voir à
un Juif raisonnable, que le Messie, rejetté
& crucifié par ses Peres, est prédit avec
son Eglise, par le même texte & par les
mêmes expressions qui caractérisent l'E-
glise du Verbe avant son incarnation,
que peut répondre alors cet ennemi du
Christianisme? ne verra t'il pas que ces
termes peignent également l'étât de l'E-
glise avant Jesus-Christ & celui de l'Eglise
Chrétienne?
JANVIER. 1752.
151
Les huitième & neuvième Lettres sont
employées à faire voir que le double sens
littéral se trouve dans la prophétie con-
tenue dans les Chapitres 58 & 59 d'Isaie.
On peut voir à la lecture de cette version
& des notes Françoises qui la suivent,
que la découverte du double sens littéral,
n est pas si difficile, que l'on pense, pout
un homme qui sçait manier la langue Ori-
ginale & qui connoit tonte la valeur des
termes énigmatiques. Qui croiroit que
ces deux Chapitres d'Isaie, que Vatable
a pris pour une piéce de morale, for-
ment depuis le commencement jusqu'à la
fin une Prophétie des plus intéressantes,
où le fil du double sens littéral est suivi
partout sans la plus légere interruption ?
On remarque une faute considérable d'im-
pression dans la version de cette prophétie
page 283 ligne 12, au lieu de celui que, il
fant lire, celui-ci qui.
VI. La dixième Lettre finit ce volu-
me; son objet est de prouver que si l'Au-
teur admet un double sens littéral dans
beaucoup de prophéties, il ne s'ensuit
pas quil prétende le trouver par tout;
puisqu'il y a des Oracles où Jesus- Christ
est l'unique point de vuë du Prophéte.
C'est donc pour démontrer cette vérité,
qu'il a choisi le Pscaume huirième dont
G uii
a
152 MERCUREDE FRANCE.
il attribue le sens littéral à Jesus-Christ,
exclusivement à tout autre objet. Les com-
mentateurs ne voyent, dans ce Pleaume,
que les versets 3 & 6 qui conviennent à
Jesus-Christ; mais l'Auteur soutient que
tous les versets & toutes ies expressions de
cette Poësie, appartiennent au Verbe in-
carné, quoiqu'on ait imaginé que le corps
du Pseaume regarde l'homme en géné-
ral.
La version soit Latine, soit Françoise
de cette prophétie, est précédée de cinqe
observations, la premiere tend à prouver
que le raisonnement fait par Saint Paul
Hibr. II. 56, &c. ne permet pas de
reconnoitre dans cette Poësie sacréc, d'au-
tre objet que J. C.
La deuxième observation examine co
Pseaume selon les régles de la Grammaire,
suivant lesquelles on essaye de rendre sen-
sible la liaison qui se trouve entre tous les
versers qui composent cette prophetie.
Dans la troisième on examine la signifi-
cation donnée par l'Ancien Testament aux
termes énigmatiques, Cieur, Lune, Etoi-
les.
La quatrième explique en quel sens
les prophéties ont pris les termes énigma-
tiques de Brebis, de Beuf, Anmaux
des champs, Oiseavx du ciel, Poissous &
Mers.
tized by Goo-
JANVIER. 1752.
153
La cinquième justifie les significations
des termes précédens, par l'autorité du
Nouveau Testament, qui, sur leur va-
leur, est parfaitement d'accord avec l'An-
cien.
Ces observations sont suivies d'une tra-
duction Latine, & Françoise, & accompa-
gnees de petites notes qui renvoient aux
marques qui précédent. On verra dans ce
Ps. une harmonie & une noblesse d'expres-
sion bien rare dans les versions de cette
espéce.
Ces Lettres sont le fruit d'une longue
étude; on y trouve des réfléxions très
solides & des vues dignes d'être approfon-
dies. Le style en est clair & naturel; tout
est neuf dans ce grand travail & rien ce-
pendant n'y respire la nouveauté.
ses éleves, pour servir d'introduction à
l'intelligence des divines écritures, &
principalement des livtes prophetiques,
rélativement à la langue originale. Tom
premier, à Paris chez Colombat. 1751.
Un ouvrage qui n'a d'autre objet que
I.Vol.
gitized by GoC
146 MERCURE DEFRANCE.
celui de réveiller l'étude & l'amour des di-
vines écritures, doit être bien reçu.
L'Auteur, M. Villefroy, Abbé de l'Ab-
baye de Blasimont, Censeur Royal &
Sécretaire de S. A. S. M. le Duc d'Or-
léans, a commencé par donner des princi-
pes à ses élèves, & il leur coumunique
maintenant ses connoissances.
Dix Lettres écrites dans un style sim-
ple, mais qui n exclut ni le grand, ni le
sublime; lorsqu'ils sont nécessaires, for-
ment le Volume que nous annonçons.
La premiere Lettre peu susceptible
d'extrait, parce que tout y est essentiel,
contient les raisons qui ont occasioné
cet ouvrage; la route que l'Auteur s'est
frayée pour acquérir les connoissances qu'il
a communiquées à ses élèves; le nombre
des I.ivres Sacrés qu'ils ont traduit sous ses
yeux & le nom des langues Orientales aus-
quelles ils se sont appliqués.
Ensuite M. l'Abbé Villefroy leur fait
envisager les dissicultés, qu'ils ont à sur-
monter pour parvenir à l'intelligence du
texte original de l'Ecriture Sainte & pour
donner des versions sur l'Hébreu, plus intel.
ligibles & plus suivies que celles de plu-
sieurs modernes, qui n'ont pas rendu tou-
te cette admirable harmonie, qui fair une
partie du sublime des Livres Divins, &
JANVIER.
1752.
147
qui se rrouve dans l'original.
L'Auteur parle ensuite du double sem
litréral, il croit le trouver dans tontes les
prophéties qui regardent le corps de l'E-
glise avant l'incarnation du Verbe; il in-
sinue en meme-tems que tont ce qui s'est
passé concernant le Peuple de Dicu, de-
puis la publication des Oracles des Pro-
phetes, jusqu'à la naissance de Jesus-Christ,
est une prophétie de ce qui s'est passé réla-
tivement au corps entier de l'Eglise chré-
tienne, jusqu'à nos jours.
Aptès ce point de vuë, on apperçoit les
titres des 10 Lettres qui composent le
premier volume, & des 6 qui forme-
ront le deuxième, si le premier est bien
reçu.
Cette Lettre finit par un grand éloge du
sçavoir & de la sagacité de Saint Jérôme.
Les II, III, IV & V, Lettres sont
un précis de la conduite de Dieu sur les
hommes, en matiere de religion. On
voit dans l'étendue de 127 pages, un ta-
bleau qui représente une alternative con-
tinuelle de la justice & de la miféricorde
du Verbe sur les hommes: alternative
néanmoins où la clémence l'emporte fur la
sevérité; ce précis est vif & instructif. Il faut
lire, & même méditer la IV. I ettre; l'his-
toire qu'elle contiem sert de base au sem
Gij
148 MERCUREDEFRANCE.
littéral, accompli depuis la publication
des Propheties, jusqu'à la naissance du
Verbe incarné; pendant que la cinquiéme
Lettre renferme les faits sur lesquels por-
te un deuxième sens littéral & historique
accompli dans Jesus-Christ, & dans le
corps entier de sou Eglise.
La sixiéme Lettre, propre seulement à
ceux qui cherchent la vraie ptononciation
des Lettres Hebraiques, contient les carac-
téres de cette langue, dont le son & la
valeur sont exprimés, non selon l'opinion
des Rabbins, mais d'après Origêne qui
nous a laissé le premier chapitre Hébreu
de la Genèse, transcrit en caractéres Gręcs.
L'Auteur s'appuie aussi sur les noms propres
rendus par le Grec, la Vulgate & quelques
Versions Orientales. Cette Lettre finit par
les régles que l'Auteur donne à ses Eleves,
pour transcrire l'Hébreu en caractéres Fran-
çois, de maniere à ne rien perdre de la
prononciation & du son que les consou-
nes & les points voyelles ont dans l'origi-
nal. Ressource assez utile pour des trans-
criptions de longue haleine.
La septième Lettre est employée toute en-
tiere à établit le double sens littéral dont
nous venons de parler.
L'Auteur commence par déclarer après
S. Thomas, que le sens littéral n'est autre
JANVIER. 1752.
149
que le sens historique, & il le distingne
exactement du sens spirituel, que ce S.
Docteur divise en tropologique ou mo-
ral, allégorique ou figuré, & anogo-
gique, ou sens qui regarde l'éternité.
L'Auteur donne des idées nettes de ces
trois sortes de sens spirituels, afin qu'on
ne les confonde pas avec le sens littéral,
qui est le seul dont on puisse tirer un argu-
ment. Ex quo solo, dit Saint Thomas, po-
test trahi argumenium.
Le mélange de ces sens avec le sens lit-
téral, fait un mauvais effet dans les com-
mentaires, puisqu'en expliquant quelques
versets dans le sens littéral, & les suivans
dans le sens spirituel, on rompt l'harmo-
nie qui se trouve dans les écrits des Pro-
phetes: or quand cette harmonie est rom-
pue, comment suivre le fil, je ne dis pas
seulement du double sens littéral, mais.
même du premier sens historique? On peut
lire à ce sujet ce qui est marqué depuis
le milieu de la page 220, jusqu'à la page
223.
Au milieu de la page 223, l'Auteur ap-
porte la raison qui lui fait admettre un dou-
ble sens littéral dans toutes les prophéties
qui regardent le corps entier de l'Eglise
avant la naissance du Messie. Cette raison
est fondée sur la conduite du Verbe en
G iij
150 MERCURE DEFRANCE.
matiere de religion, qui est la même dans
l'Eglise chrétienne, que celle qu'il a te-
nue dans l'Eglise qui précéda l'incarnation.
L'Auteur fait ensuite un parallele de cette
double conduite, auquel nous croyons
qu'il est difficile de se refuser.
De là il passe à l'utilité qui résulte de ce-
double sens littéral.
Le premiet avantage qu'on en retire est
de défendre l'Ecritute, & surtout les li-
vtes prophétiques, des reproches & des
insultes des Déistes, qui faute d'entendre
le sens de la Vulgate, d'après l'original
Hébreu, ne trouvent aucune harmonie
de discours dans les livres saints. On peut
lire les objections de ces incrédules & la
réponse qu'on y fait. Elles commencent à
la page 235 & finissent à la page 241.
L'Auteur se promet un deuxième avan-
tage dans la découvetre du double sens
littéral. En effet, dès que l'on fera voir à
un Juif raisonnable, que le Messie, rejetté
& crucifié par ses Peres, est prédit avec
son Eglise, par le même texte & par les
mêmes expressions qui caractérisent l'E-
glise du Verbe avant son incarnation,
que peut répondre alors cet ennemi du
Christianisme? ne verra t'il pas que ces
termes peignent également l'étât de l'E-
glise avant Jesus-Christ & celui de l'Eglise
Chrétienne?
JANVIER. 1752.
151
Les huitième & neuvième Lettres sont
employées à faire voir que le double sens
littéral se trouve dans la prophétie con-
tenue dans les Chapitres 58 & 59 d'Isaie.
On peut voir à la lecture de cette version
& des notes Françoises qui la suivent,
que la découverte du double sens littéral,
n est pas si difficile, que l'on pense, pout
un homme qui sçait manier la langue Ori-
ginale & qui connoit tonte la valeur des
termes énigmatiques. Qui croiroit que
ces deux Chapitres d'Isaie, que Vatable
a pris pour une piéce de morale, for-
ment depuis le commencement jusqu'à la
fin une Prophétie des plus intéressantes,
où le fil du double sens littéral est suivi
partout sans la plus légere interruption ?
On remarque une faute considérable d'im-
pression dans la version de cette prophétie
page 283 ligne 12, au lieu de celui que, il
fant lire, celui-ci qui.
VI. La dixième Lettre finit ce volu-
me; son objet est de prouver que si l'Au-
teur admet un double sens littéral dans
beaucoup de prophéties, il ne s'ensuit
pas quil prétende le trouver par tout;
puisqu'il y a des Oracles où Jesus- Christ
est l'unique point de vuë du Prophéte.
C'est donc pour démontrer cette vérité,
qu'il a choisi le Pscaume huirième dont
G uii
a
152 MERCUREDE FRANCE.
il attribue le sens littéral à Jesus-Christ,
exclusivement à tout autre objet. Les com-
mentateurs ne voyent, dans ce Pleaume,
que les versets 3 & 6 qui conviennent à
Jesus-Christ; mais l'Auteur soutient que
tous les versets & toutes ies expressions de
cette Poësie, appartiennent au Verbe in-
carné, quoiqu'on ait imaginé que le corps
du Pseaume regarde l'homme en géné-
ral.
La version soit Latine, soit Françoise
de cette prophétie, est précédée de cinqe
observations, la premiere tend à prouver
que le raisonnement fait par Saint Paul
Hibr. II. 56, &c. ne permet pas de
reconnoitre dans cette Poësie sacréc, d'au-
tre objet que J. C.
La deuxième observation examine co
Pseaume selon les régles de la Grammaire,
suivant lesquelles on essaye de rendre sen-
sible la liaison qui se trouve entre tous les
versers qui composent cette prophetie.
Dans la troisième on examine la signifi-
cation donnée par l'Ancien Testament aux
termes énigmatiques, Cieur, Lune, Etoi-
les.
La quatrième explique en quel sens
les prophéties ont pris les termes énigma-
tiques de Brebis, de Beuf, Anmaux
des champs, Oiseavx du ciel, Poissous &
Mers.
tized by Goo-
JANVIER. 1752.
153
La cinquième justifie les significations
des termes précédens, par l'autorité du
Nouveau Testament, qui, sur leur va-
leur, est parfaitement d'accord avec l'An-
cien.
Ces observations sont suivies d'une tra-
duction Latine, & Françoise, & accompa-
gnees de petites notes qui renvoient aux
marques qui précédent. On verra dans ce
Ps. une harmonie & une noblesse d'expres-
sion bien rare dans les versions de cette
espéce.
Ces Lettres sont le fruit d'une longue
étude; on y trouve des réfléxions très
solides & des vues dignes d'être approfon-
dies. Le style en est clair & naturel; tout
est neuf dans ce grand travail & rien ce-
pendant n'y respire la nouveauté.
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3234
p. 154-155
ECLAIRCISSEMENT Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait se trouve dans le deuxiéme Mercure de Décembre.
Début :
Il semble qu'on a voulu jetter des doutes sur la longitude du Cap de Bonne-Espérance, [...]
Mots clefs :
Éclipse, Lune, Marseille, Nuages, Maraldi
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texteReconnaissance textuelle : ECLAIRCISSEMENT Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait se trouve dans le deuxiéme Mercure de Décembre.
ECLAIRCISSEMENT
Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait
se trouve dans le deuxiéme Mercure
de Décembre.
Il semble qu'on a voulu jetter des doutes
sur la longitude du Cap de Bonne-Espérance,
déterminée par le moyen de
l'éclipse de lune du 9 Juin au matin de
Pannée derniere 1751, observée au Cap
par M. l'Abbé de la Caille, & comparée
aux observations qui en ont été faites à
Marseille & à Turin, puisqu'on a avancé
dans le premier tome du Mercure du mois
de Décembre derniet, qu'il y a près de 4
minutes de difference dans le commencement de
l'é. lipse observe (en reduisant au méridien de
Paris) à Marseille & à Turin. Mais où a
t'on pris le commencement de cet te éclip-
se observée à Marseille? M. Maraldi qui
s'est servi de l'observation faite à Mat seille
par le Pere Pezenas Jésuite, n'en connoit
pas d'autre, & assure que ce Pere n'a pas
observé le commencement de cette éclipse,
parce que le Ciel étoit couyert de nuages,
il est en état de le prouver pat la relation
de cette observation envoyée à M. de l'Iste
by God
JANVIER. 1752.
155
& communiquée à l'Académie des Scien-
ces avant les vacances, & par une copie du
Journal des observations du Pere Pezenas,
écrite de sa main, & envoyée à M. Rou-
lier, Ministre & Secrétaite d'Etat. Voici
ce qu'on lit dans ce Journal.
8 Juin. Le soir, nuages.
9 Juin éclipse de lune. Elle ne paroissoit
pas commencée à 12 heures 26.
On voyoit cependant une espece
de pénombre, que l'on ne pouvoit
pas distinguer des nuages.
A I heure 16 minutes, plus de la moi-
tié de la lune parut éclipsée.
Sur le Mémoire de M. Maraldi, dont l'extrait
se trouve dans le deuxiéme Mercure
de Décembre.
Il semble qu'on a voulu jetter des doutes
sur la longitude du Cap de Bonne-Espérance,
déterminée par le moyen de
l'éclipse de lune du 9 Juin au matin de
Pannée derniere 1751, observée au Cap
par M. l'Abbé de la Caille, & comparée
aux observations qui en ont été faites à
Marseille & à Turin, puisqu'on a avancé
dans le premier tome du Mercure du mois
de Décembre derniet, qu'il y a près de 4
minutes de difference dans le commencement de
l'é. lipse observe (en reduisant au méridien de
Paris) à Marseille & à Turin. Mais où a
t'on pris le commencement de cet te éclip-
se observée à Marseille? M. Maraldi qui
s'est servi de l'observation faite à Mat seille
par le Pere Pezenas Jésuite, n'en connoit
pas d'autre, & assure que ce Pere n'a pas
observé le commencement de cette éclipse,
parce que le Ciel étoit couyert de nuages,
il est en état de le prouver pat la relation
de cette observation envoyée à M. de l'Iste
by God
JANVIER. 1752.
155
& communiquée à l'Académie des Scien-
ces avant les vacances, & par une copie du
Journal des observations du Pere Pezenas,
écrite de sa main, & envoyée à M. Rou-
lier, Ministre & Secrétaite d'Etat. Voici
ce qu'on lit dans ce Journal.
8 Juin. Le soir, nuages.
9 Juin éclipse de lune. Elle ne paroissoit
pas commencée à 12 heures 26.
On voyoit cependant une espece
de pénombre, que l'on ne pouvoit
pas distinguer des nuages.
A I heure 16 minutes, plus de la moi-
tié de la lune parut éclipsée.
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3235
p. 156
« DICTIONNAIRE apostolique à l'usage de Messieurs les Curés des Villes & [...] »
Début :
DICTIONNAIRE apostolique à l'usage de Messieurs les Curés des Villes & [...]
Mots clefs :
Dictionnaire apostolique, Curés, Prêcher
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texteReconnaissance textuelle : « DICTIONNAIRE apostolique à l'usage de Messieurs les Curés des Villes & [...] »
DICTIONNAIRE apostolique à l'usage
de Messieurs les Curés des Villes &
de la campagne, & de tous ceux qui se
destinent à la chaire. Par le Pere Hyacinthe
de Montargon, Augustin de la Place des
Victoires, Prédicateur du Roi, Aumonier
du Roi de Pologne, Duc de Loraine &
de Bar. APris chez la veuve Littin &
Butard, & ch. z l'Auteur, 1751, tome pre-
mier; gros in 89.
Nous rendrons compte le mois pro-
chain de cette entreprise utile à tous ceux
qui prêchent, & nécessaire à la plupart.
de Messieurs les Curés des Villes &
de la campagne, & de tous ceux qui se
destinent à la chaire. Par le Pere Hyacinthe
de Montargon, Augustin de la Place des
Victoires, Prédicateur du Roi, Aumonier
du Roi de Pologne, Duc de Loraine &
de Bar. APris chez la veuve Littin &
Butard, & ch. z l'Auteur, 1751, tome pre-
mier; gros in 89.
Nous rendrons compte le mois pro-
chain de cette entreprise utile à tous ceux
qui prêchent, & nécessaire à la plupart.
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3236
p. 156-157
« EPHEMERIDES cosmographiques, où le cours aparent & réel du soleil & des [...] »
Début :
EPHEMERIDES cosmographiques, où le cours aparent & réel du soleil & des [...]
Mots clefs :
Éphémérides, Astronomie physique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « EPHEMERIDES cosmographiques, où le cours aparent & réel du soleil & des [...] »
EPHEMERIDES cosmographiques,
où le cours aparent & réel du soleil & des
planeres est représenté par des planches
d'après les calculs & régles astronomiques
pour l'année 1752. avec d'importantes ob-
servations sur la Cosmographie, l'Astro-
nomie Phisique, & l'Histoire naturelle qui
forment une suite à celles des Ephéméri-
des en tables & en figures de 1750 &
1751.
Le titre de l'ouvrage en fait connoître
le but & l'utilité: c'est le fruit du travail
& des réflexions d'un homme de qualité
qui fait servir ses études à l'honneur de la
religion, & aux progrès de l'Astronomie
JANVIER. 1752.
157
& de la Phisique. Nous invitons nos Lec-
teurs à voir sur tout dans le livre que
nous annonçons, deux chapitres fort cu-
rieux; le premier traite de l'antorité des
vérités révélées en Phisique, & le deuxié-
me, de la liaison de la Philosophie mo-
der ne avec la Théologie.
où le cours aparent & réel du soleil & des
planeres est représenté par des planches
d'après les calculs & régles astronomiques
pour l'année 1752. avec d'importantes ob-
servations sur la Cosmographie, l'Astro-
nomie Phisique, & l'Histoire naturelle qui
forment une suite à celles des Ephéméri-
des en tables & en figures de 1750 &
1751.
Le titre de l'ouvrage en fait connoître
le but & l'utilité: c'est le fruit du travail
& des réflexions d'un homme de qualité
qui fait servir ses études à l'honneur de la
religion, & aux progrès de l'Astronomie
JANVIER. 1752.
157
& de la Phisique. Nous invitons nos Lec-
teurs à voir sur tout dans le livre que
nous annonçons, deux chapitres fort cu-
rieux; le premier traite de l'antorité des
vérités révélées en Phisique, & le deuxié-
me, de la liaison de la Philosophie mo-
der ne avec la Théologie.
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3237
p. 157-158
Livres nouvellement arrivés chez Briasson, Libraire rue Saint Jacques à Paris.
Début :
CONSTANTINI Porphyrogeneti, Imp. C. P. de Ceremoniis aulae Bysantinae, prodeunt [...]
Mots clefs :
Byzantine, Templiers, Politique, Tranquilliser
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Livres nouvellement arrivés chez Briasson, Libraire rue Saint Jacques à Paris.
Livres nouvellement arrivés chez Briasson,
Libraire rue Saint Jacques à Paris.
CONSTANTINI Porphyrogeneti,
Imp. C. P. de Ceremoniis aulae Bysantinae,
prodeunt nunc primum, fol. G.,
& c. Lat. Cum notis, Lipsiæ 1751.
Ce livre important est une suite néces-
saire au bean recueil des Historiens qu on
nomme laBysantine. Il est imprimé avec un
très-grand soin & sur du très beau papier.
Histoire de l'Ordre des Templiers, par
Dupuy, nouvelle édition avec les preu-
ves, & des notes, in 4. fig. Bruss. 1751.
La réimpression de cet ouvrage qui est
aujourd'hui cher & rare, doic faire un
vrai plaisir aux amateurs de l'Histoire.
Ludwig. (Gott.) terrae musaei regii & ter-
rarum sigillarum fige. fol. fig. Lypsiæ. 748.
Sendelii (nath.) Historia succinorum
corpora aliena involventium fol. fig. Lip-
siæe 1742.
138 MERCURE DEFRANCE
La véritable politique des Gens de qua-
lité in- 12 Ital. & fr. Strasbourg. 1752.
Mémoires de l'Accadémie Royale des
Sciences de Berlin, année 1740. in 4° fig.
Berlin 1751.
L'Art de se tranquiliser dans tous les
événemens de la vie, trad. du Latin de
Sarraza. in-8°. Strasbourg 1752.
Libraire rue Saint Jacques à Paris.
CONSTANTINI Porphyrogeneti,
Imp. C. P. de Ceremoniis aulae Bysantinae,
prodeunt nunc primum, fol. G.,
& c. Lat. Cum notis, Lipsiæ 1751.
Ce livre important est une suite néces-
saire au bean recueil des Historiens qu on
nomme laBysantine. Il est imprimé avec un
très-grand soin & sur du très beau papier.
Histoire de l'Ordre des Templiers, par
Dupuy, nouvelle édition avec les preu-
ves, & des notes, in 4. fig. Bruss. 1751.
La réimpression de cet ouvrage qui est
aujourd'hui cher & rare, doic faire un
vrai plaisir aux amateurs de l'Histoire.
Ludwig. (Gott.) terrae musaei regii & ter-
rarum sigillarum fige. fol. fig. Lypsiæ. 748.
Sendelii (nath.) Historia succinorum
corpora aliena involventium fol. fig. Lip-
siæe 1742.
138 MERCURE DEFRANCE
La véritable politique des Gens de qua-
lité in- 12 Ital. & fr. Strasbourg. 1752.
Mémoires de l'Accadémie Royale des
Sciences de Berlin, année 1740. in 4° fig.
Berlin 1751.
L'Art de se tranquiliser dans tous les
événemens de la vie, trad. du Latin de
Sarraza. in-8°. Strasbourg 1752.
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3238
p. 158-160
PRIX Proposé par l'Académie Royale de Chirurgie, pour l'année 1753.
Début :
L'Académie Royale de Chirurgie, désirant contribuer au progrès de cet [...]
Mots clefs :
Académie royale de chirurgie, Prix, Médaille, Mémoire, Marque distinctive
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PRIX Proposé par l'Académie Royale de Chirurgie, pour l'année 1753.
PRIX
Proposé par l'Académie Royale de Chirurgie,
pour l'année 1753.
L'Académie Royale de Chirurgie, désirant
contribuer au progrès de cet
Art & à l'utilité publique, propose pour
le Prix de l'Année 1753. la Question sui-
vante:
Le Feu ou Cautere actuel n'a-t' il pas été
trop employé par les Anciens, & trop négligé
par les Modernes? En quels cas ce moyen doit-
il être preferé aux autres pour la Cure des
Maladies Chirurgicales, & quelles sont les
raisons de préférence?
Ceux qui travailleront sur ce sujet au-
JANVIER. 1752. 159
ront soin d'appuyer leur doctrine sur l'ex-
périence & sur l'Observation, & de com-
muniquer le Manuel particulier qu'ils au-
xont suivi.
Ils sont priés d'écrite en François, ou
en Latin; & d'avoir attention que leurs
Ecrits soient fort lisibles.
Ils mettront à leurs Memoires une
marque distinctive, comme Sentence,
Devise, Paraphe ou Signature; & cette
marque sera couverte d'un papier collé,
ou cacheté, qui ne fera levé qu' en cas que
la Piéce ait remporté le Prix.
Ils adresseront leurs Ouvrages, francs
de port, à M. Morand, Sécrétaire perpé-
tuel de l'Açadémie Royale de Chirurgie,
à Paris; ou les lui feront remettre entre
les mains.
Toutes personnes de quelque qualité
& pays qu elles soient, pourtont aspirer
au Prix; on n'excepte que les Membres
de l'Académie.
Le prix est une Médaille d'or de la va-
leur de cinq cens livres, fondé par Mon-
hieut de LAPERONIB, qui sera donnée à
celui qui, au jugement de l'Académie,
aura fait le meilleur Mémoire sur le sujet
proposé.
La Médaille sera délivrée à l'Auteur
même qui se fera connoîitre, ou au Por-
Iitzed by Goo
160 MERCUREDEFRANCE.
teur d'une procuration de sa part; l'un ou
l'autre représentant la marque distinctive,
& une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages seront reçus jusqu'au der-
nier jour de Janvier 1753. inclusivement,
& l'Académie, à son Assemblée publique
qui se tiendra le jeudi d'après la quinzaine
de Pâques, proclamera la piéce qui aura
remporté le Prix.
Proposé par l'Académie Royale de Chirurgie,
pour l'année 1753.
L'Académie Royale de Chirurgie, désirant
contribuer au progrès de cet
Art & à l'utilité publique, propose pour
le Prix de l'Année 1753. la Question sui-
vante:
Le Feu ou Cautere actuel n'a-t' il pas été
trop employé par les Anciens, & trop négligé
par les Modernes? En quels cas ce moyen doit-
il être preferé aux autres pour la Cure des
Maladies Chirurgicales, & quelles sont les
raisons de préférence?
Ceux qui travailleront sur ce sujet au-
JANVIER. 1752. 159
ront soin d'appuyer leur doctrine sur l'ex-
périence & sur l'Observation, & de com-
muniquer le Manuel particulier qu'ils au-
xont suivi.
Ils sont priés d'écrite en François, ou
en Latin; & d'avoir attention que leurs
Ecrits soient fort lisibles.
Ils mettront à leurs Memoires une
marque distinctive, comme Sentence,
Devise, Paraphe ou Signature; & cette
marque sera couverte d'un papier collé,
ou cacheté, qui ne fera levé qu' en cas que
la Piéce ait remporté le Prix.
Ils adresseront leurs Ouvrages, francs
de port, à M. Morand, Sécrétaire perpé-
tuel de l'Açadémie Royale de Chirurgie,
à Paris; ou les lui feront remettre entre
les mains.
Toutes personnes de quelque qualité
& pays qu elles soient, pourtont aspirer
au Prix; on n'excepte que les Membres
de l'Académie.
Le prix est une Médaille d'or de la va-
leur de cinq cens livres, fondé par Mon-
hieut de LAPERONIB, qui sera donnée à
celui qui, au jugement de l'Académie,
aura fait le meilleur Mémoire sur le sujet
proposé.
La Médaille sera délivrée à l'Auteur
même qui se fera connoîitre, ou au Por-
Iitzed by Goo
160 MERCUREDEFRANCE.
teur d'une procuration de sa part; l'un ou
l'autre représentant la marque distinctive,
& une copie nette du Mémoire.
Les Ouvrages seront reçus jusqu'au der-
nier jour de Janvier 1753. inclusivement,
& l'Académie, à son Assemblée publique
qui se tiendra le jeudi d'après la quinzaine
de Pâques, proclamera la piéce qui aura
remporté le Prix.
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3239
p. 160-173
Réflexions sur la supposition d'un troisiéme mode en Musique, pour servir de réponse à l'observation de M. de Blainville, insérée dans le Mercure du mois de Novembre dernier. Par M. Serre, Peintre en Mignature & en émail de LL. MM. Imp.
Début :
Je renonce au nom de Philaetius, qui pour être Grec ne m'en a pas moins [...]
Mots clefs :
Mode, Harmonie, Mélodie, Troisième mode, Sons, Accord, Sens, Idées, Supposition, Charles-Henri de Blainville, Musique, Rapport, Gamme, Mode, Peintre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Réflexions sur la supposition d'un troisiéme mode en Musique, pour servir de réponse à l'observation de M. de Blainville, insérée dans le Mercure du mois de Novembre dernier. Par M. Serre, Peintre en Mignature & en émail de LL. MM. Imp.
Réflexions sur la supposition d'un troisiéme
mode en Musique, pour servir de réponse
à l'observation de M. de Blainville, insérée
dans le Mercure du mois de Novembre
dernier. Par M. Serre, Peintre en Mignature
& en émail de LL. MM. Imp.
Je renonce au nom de Philaetius, qui
pour être Grec ne m'en a pas moins
rendu un mauvais office dans l'esprit de
M. B. Je voulois m'annoncer pour un
homme qui aime à connoître les causes
des choses, & en particulier celles du plai-
sir musical: malheureusement ce mot si-
gnifie aussi un ami de la chicane: M. B.
la entendu en ce dernier sens, l'a pris
pour un nom de guerre, & m'a suppose
JANVIER. 1752. . 161
en conséquence l'odieux dessein de nuire
: la fortune du troisième mode. Il est vrai
que la découverte d'un nouveau mode,
distinct du majeur & du mineur ma paru
sujette à quelques difficultés, que j'ai crû
pouvoir proposer sans desobliger M. de
Blainville. Quand on cherche la vérité,
on aime les objections raisonnables bien
plus qu'on ne les craint; j'ai crû que les
miennes étoient de ce genre. M. B. pen-
soit-il qu'on ne devoit parler du nouveau
mode que pour le felicitet de sa décou-
verte? Mais je dois avertir pour éviret
toute équivoque, que par M. B. je n'en-
tends pas tout-à- fait M. de Blainville; on
m assure que le style de l'observation ne res-
semble pas assez à celui dont elle porte le
nom, & quon n'y reconnoît pas toute sa
douceur, ni toute sa politesse; M. B. ne
doit donc passer ici pour M. de Blainvil-
le, qu'autant que celui ci ressemble à
l'Auteur de cet Ecrit.
Ce qui me fâche, c'est que M. B. me
met dans la nécessité d'attaquer quelques
idées, qui sont certainement de M. de
Blainville, dont j'estime le mérite & les
talens; je puis même l'assurer que j'ai en-
tendu sa symphonie avec des dispositions
aussi favorables, & peut-être avec autant
de plaisir qu aucun de ses amis.
gitized by Goo
262 MERCUREDE FRANCE.
A l'égard du mode d'é-si mi naturel,
ou pour mieux dire d'é-la-mi, puisque la
quarte y domine plus que la quinte, je
lui voulois tout le bien possible, comme
ayant beaucoup de rapport à mes idées;
& j'eusse été charmé que M. B. eût réussi
à lever les difficultés que je concevois
dans la supposition d'un troisième mode:
mais par malheur ces difficultés subsistent
encore, malgré la publication de l'Essai
sur un troisième mode, & malgrè l'observa-
tion à laquelle, je réponds, moins pour la
refuter que pour développer ce qu'il y a
de vrai dans les idées de M. B. & le dé-
gager du nebuleux, dont l'inexactitude de
sa dialectique me paroît l'obscurcir.
Il est aisé de s'assurer quę des divers
sons qui sont contenus dans les deux mo-
des naturels d'ut & de la, ut & mi sont
ceux qui ont le plus de rapport harmoni-
que avec les autres, ut dans le mode ma-
jeur, & mi dans le miueur: on peut donc
dire avec vérité, que dans ce mode-ci ce
n'est pas la tonique la, mais la quinte mi
qui en est comme l'ame ou le centre har-
monique, surtout si les fa & sol diezes
sont compris dans le nombre des sons de
ce mode auquel ils sont nécessaires, s'ils ne
lui sont pas essentiels. Le son mi est donc
dans un sens vrai le principal son du mode
yG
JANVIER. 1751. 163
mineut, comme ut l'est dans le majeur:
or la disposition la plus naturelle d'une
gamme, c'est d'en atranger les sons dia-
toniquement, en commençant par le princi-
pal son, pat celui qui est le plus relatif aux
autres, dont il doit faciliter l'intonation:
il suit de-là que les deux gammes les plus
naturelles, sont d'un côté ut, re, mi, fa,
sol, la, si, ut; & de l'autre mi, fa, sol,
la, si, ut, re, mi.
Ces deux échelles diatoniques sont
exactement inverses l'une de l'autre dans
le sens indiqué pat Philærius. Selon M. B.
il seroit plus naturel de penser que ces
deux gammes ne different, que parce que
l'une commence par la troisième note de
l'autre: mais il seroit aisé de prouver le
peu d'exactitude de cette pensée, & de
démontrer que le re de la seconde gamme
n'est point à l'unisson du re de la premie-
re, qu'il est essentiellement plus bas d'un
comma. Si dans la théorie de M. B. les
commas sont des minuties, ils ne passent
pas pour tels dans la mienne: je fuis trop
convaincu qu'en fait de succession har-
monique, le sentiment de l'oreille ne céde
en finesse à aucun calcul, quelque puisse
être l'indulgence de ce merveilleux or-
gane à l'égard de la précision de l'exécu-
tion. On pardonne au Sculpteur & au
264 MERCUREDE FRANCE:
Peintre de prendre une artére. pour une
veine, mais non pas à l'Anatomiste. Quoi-
qu'il en soit de l'importanee de certe dis-
tinction, M. B. peut s'appercevoir que je
sens aussi-bien que lui tout le mérite de
mi & de sa gamme; je pense même que les
Grecs, qui faute de connoître l'harmonie
proprement dite, rapportoient tout à la
mélodie, ont pû, & même dû regarder
cette gamme, comme la plus naturelle &
la plus susceptible du chromatique qui
dérive des differens emplois que l'harmo-
nic assigne à la nota mi, plus qu'à toute
autre: se conçois donc, que si nous étions
encore aussi novices en fait d'harmonie
que l'étoient les Grecs, l'idée des modes
seroit uniquement relarive à la mélodie
& nous serions en droit de regatder le
mode d'é-la mi, comme un mode aussi
légirime que celui d'ut & de la; mais avec
cette difference qu'il y auroit entre le mo-
de de mi, & celui de la un rapport inti-
mne, &. qu'ils seroient dans le cas de ne
differer que par le choix de son initial,
qui dans un cas setoit mi, & dans l'autre
la.
Ces considérations peuvent sussire pour
engager M. B. à présumer que j'ai fait
quelques reflexions sur la mélodie en gé-
néral, & sur celle des Grecs en particu-
JANVIER. 1751.
165
lier; quoique je sois bien éloigné d'être
parvenu à cette theorie suivie & exacte du
chant Gtec qu il annonce comme digne
de notre attention.
Mais si mes idées s'accordent en gros
assez bien avec ce que nous connoissons
de la pratique des Anciens; si ma théorie
découvre ce qu'il y a de vrai dans celle de
M. B. & qui lui est suggéré par une oteille
qui sent toute l'énergie des chænts; elle ne
s'accorde malheureusement pas si bien avec
les flatteuses conséquences qu'en tire sa
Logique.
Quelque considérable que soit le rôle
de mi dans l'harmonie aussi-bien que dans
la mélodie, je ne puis en conclure que
cette note doive passer pour la tonique
d'un nouveau mode, d'un mode distinct
du majeut & du mineur. On reconnoît un
mode à ses cordes essentielles. C'est à M.
B. à nous indiquer celles du troisième mo-
de, s'il veut nous aider à en faire la dis-
tinction: qest aussi sans doute ce qu'il fait
lorsqu'il nous dit, que ce mode passe de læ
ionique à sa quatrieme, dela à la sixiemme &
à son octave: d'où il est aisé de conclure
que les cordes essentielles du nouveau mo-
de doivent être ces quatre, ou plutôt ces
trois notes mi, la, ut, mi; c'est-à-dire,
ginasbO
166 MER CURE DEFRANCE.
precisément les mêmes que celles du mode
mineur d'a-mi-la.
Il étoit naturel d'ouvrir la Symphonie
dans le nouveau mode par l'accord propre
& caracteristique du mode mi, la, ut, mi
mais cette méthode trop naturelle ne fai-
soit pas le compte de l'inventeur d'un
troisiéme mode; l'idenuité fâcheuse de cer
accord avec celui du mode mineur, des
deux modes n'en eût fait qu'un. M. B. en
homme prudent fait taire un accord aussi
indiscret, il a recours à un des deux expé-
diens conjecturez par Philetius, & prend
le parti de débuter par un accord mutilé
& ambigu qu'il emprunte de l'harmonie
voisine; c est à l'aide de cette substitution,
de cette économie harmonique que M. B.
nous introduit dans le prétendu nouveau
mode en nous faisant passer par la porte
entr'ouverte d'un vieux mode attenant.
Quelque mérite qu'il y ait eu à-imagi-
ner un expédient dont la musique de nos
ancêtres, fournit assez d'exemples, il ny
a rien dans ce tour d'harmonie & encore
moins dans le reste de la simphonie qui
indique un nouveau mode. Si M. B. qui
entend si bien les termes de l'art, eût
exactement défini les mots de mode & de
modulation, il auroit pu comprendre que
yGoo
JANVIER. 1752.
167.
tout ce qu'il allégue pour établir la réalite
d'un troisième mode ne prouve que celle
d'une modulation équivoque plus ancien-
ne que nouvelle, & la possibilité de com-
poser une agréable simpnonie en s'écartant
à quelques égards de la regularité de la
pratique inoderne. Il en est de la compo-
sition musicale comme de la composition
dramatique ou pittoresque; on peut y
réussit sans en observer scrpuleusement
toutes les regles: les unes sont des loix,
les autres ne sont que des conseils.
Le génie excuse l'irrégularité, mais ne
la consacre pas. La même theorie qui de-
montre les privileges de mi, surtout dans
le mode mineut, prouve aussi qu en fait
d'harmonie cette note porte toujours sur
ut ou sur la, qui en sont la base naturelle
& sondamentale, & qu'elle n'a jamais elle-
même cette qualité que dans les modes
transposez. Que la mélodie dicte un chant,
un sujet qui cominence & finisse par mi;
c'est ce qu'elle est bien en droit de faire
mais c'est à l'harmonie, & nullement à la
melodie d'en prescrire la vraie base. M.
B. est fort raisonnable là dessus, il recon-
noit ingénument que l'harmonie n est
point favorable à la supposition d'un troi-
iême mode; aussi ce mode a-t. il la pru-
dence de la récuser pour Juge, il ne vent
O
168 MERCURE DEFRANCE.
etre decide que par la melodie, dit M. B.
c'est à lui à prouver que le nouvęau mode
a droit d'en appeller du tribunal de l'har-
monie à celui de la mélodie, d'un tribu-
nal supérieur à un tribunal inférieur; M.
B. fait bien mieux, il nie cette superiorité,
la melodie, dit-il, a bien plus de force sur
l'oreille que l'harmonie. Foible ressource
s'il est vrai que la force de la mélodie soit
dérivée de celle de l'harmonie; les sons
musicaux sont en quelque sorte les fruiis
de l'harmonie; la mélodie ne fait que
cueillir ceux qui se trouvent à sa bienséan-
ce, & comme sous sa main, mais elle no
les produit pas.
A suivre la méthode de M. B. toute no-
te qui peut commencer & terminer un
chant, aura droit de s'ériger en note to-
nique d'un mode mélodique; le mode
majeur d'ut nous en procurera trois de ce
genre, ut, mi, sol, & le mineut de la,
tout autant la, ut, mi; puisque ces six
sons suivent chacun une route mélodique
particuliere plus ou moins differente de
celle des autres; il ne s'agira que de se-
couer le joug de l'harmonie, qui prétend
les enchaîner & les renfermer dans les
deux seuls modes qu'elle reconnoît.
M. B. me reproche, avec quelque rai-
son, d'avoir donné au nouveau mode
ane
ues OO
JANVIER. 1752.
169
une dénomination qui lui paroît louche,
celle de semi-mineur, semi, en terme de l'Art,
c'est M. B. qui parle, veut dire moindre de
moitié, on dit semiton, &c. Il fait tout de
suite les conjectures les plus agréables sur
ce que j'ai pu prétendre par cette épithé-
te, comme si je n'en eusse pas dit le mot.
Pour profiter des leçons de M. B. sur les
termes de l'Art, je dois lui dire qu'il n'a
fait qu'une semi-lecture de l'endroit qu'il
critique, je l'y renvoye. Je le prie aussi
de corriger Brossard, qui dans son Dic-
tionnaire explique les anciens mots tech-
niques semidiapason, semidiapente, de façon
à faire croire qu'il n entend pas mieux que
moi le vrai sens du mot semi.
A propos de louche, si le troisième mo-
de l'etoit lui- même, ce setoit bien pis:
l'épithéte de mixte, que j'approuve fort,
pourroit avec raison paroitre contradic-
toire à celle du troisiéine, & les antago-
nistes du nouveau mode pourroient bien
s'en prévaloir au préjudice de sa nou-
veaute.
J'ai dit que le mode semi-mineur d'e-
la-mi, n'étoit que le mode majeur exacte-
ment renversé. Quelle idée ! s'écrie M. B.
Je vois bien qu'il ne donne pas dans le
Conte des Antipodes. Il n'a point com-
ptis le renversement exact du mode ma-
H
1. Vol.
gines
170 MERCURE DEFRANCE.
jeur, & moins encore l'idée de le pren-
dre pour principe; c'est donc une chimére
indigne de sa Critique. Il nappartient
qu'à un Don Quichotte de s'armer contre
des phantômes; mais ce Héros burlesque
étoit aussi un intrépide défenseur de la
gloire de sa chére Dulcinée, Princesse
équivoque pour laquelle beaucoup d'hon-
nêtes gens n'avoient pas tous les égards
dûs à sa Principauté. Dans ce monde cha-
cun a sa marotte; je serai redevable à M.
B. & à tout autre honnête homme qui
m'éclairera sur la mienne. Je suis fâché de
ne pouvoir entrer présentement dans l'ex-
plication des idées que Philætius a proposé
un peu laconiquement dans sa Lettre; je
tâcherai de le faire dans une occasion plus
favorable. Il est vrai que je ne pensois
pas que ce qu'il en dit, dut être une énigme
aussi obscure pour un Musicien Théoriste;
je n'imaginois pas qu'on pût être bien
scavant en Musique, si l'on ignoroit la
place des tons majeurs & mineurs, & si
Ton supposoit par exemple, que la se-
conde note du mode mineur est d'un ten
mineur; cette supposition de M. B. se
trouve à la vérité très conforme à ce que
nous enscigne l'Essai sur un troisième mode
de l'origine des gammes; mais elle nen
est pas plus juste. M. B. aura remarqué
JANVIER. 1752.
171
sans doute, pour revenir à une comparai-
son dont il m'a occasionné l'idée, que
le Sculpteur & le Peintre doivent être un
peu Anatomistes, & scavoir beaucoup
d'Osteologie & de Myologie, mais qu'on
les dispense du reste, c'est-à-dire, de tout
ce que l'Anatomie & la Physiologie ne
découvrent dans le corps humain qu'à
l'aide du scalpel, du miscroscope & du
raisonnement: mais je ne sçai s'il a assez
senti la difference qu'il y a entre la prati-
que de la composition musicale & la théo-
rie de cet Art: je doute qu'il ait compris
quelle dose de Geométrie, de Physique
& de Métaphysique doit accompagner la
connoissance de la pratique pour en par-
ler en Théoriste; je doute qu'il ait une
juste idée de cet esprit de recherche, d'ana-
lyse & de combinaison que la Philoso-
phie donne à peine à ses partisans, si la
Nature n en a fait les premiers frais, &
sans lequel cependant les connoissances
que je viens de nommer ne menent pas
bien loin dans le merveilleux labyrinte de
l'oreille. Il ne s'agit cependant pour s'a-
rienter dans tous les tours & detours de
ce labyrinte acoustique, que de faisir le
vrai fil de l'harmonie, que de découvrit
la véritable route de la succession fonda-
mentale. Cette route doit être à mon sens
Hij
EOO
172 MERCURE DE FRANCE.
si naturelle & si analogue à ce que nous
connoissons de la nature & du rapport
des sons, qu'il sera également impossible
aux Théoristes & aux Praticiens de la mé-
connoître, dès qu'on la leur indiquera
clairement: en attendant je les invite à
réflechir sur la proposition suivante.
L'accord parfait porte seul sur un seul
son fondamental, mais tout accord dis-
sonnant s'appuye sur un double fonde-
ment, sur deux sons fondamentaux.
Ce principe bien enteudu conduit à un
systême fort simple de base ou de succes-
sion fondamentale, & par ce moyen
fraye le chemin à une théorie de l'harmo-
nie qui céponde toujours également au
sentiment de l'oreille & à la précision du
calcul. C'est ce que je tâcherai de démon-
trer lorsqu'il en sera question.
Une théorie astronomique, qui sous
prétexte d'une plus grande simplicité ne
reconnoîtroit dans la terre qu'un mouve-
ment, le mouvement diurne par exem-
ple, seroit très défectueuse & très-infé-
rieure à la théorie qui en admet deux, le
mouvement diurne, & le mouvement an-
nuel.
On tâcheroit vainement d'expliquer le
flux & reflux de la mer par la seule action
de la Luve, à l'exclusion de celle du Soleil.
JANVIER. 1752. 173
Il me paroît également difficile de
donner une théorie exacte de l'harmonie,
en ne reconnoissant qu'un seul son fonda-
mental pour chaque accord dissonant.
Envain prétendroit-on renchérir sur la
simplicité de la nature. Ce n' est pas l'unité
ou le très petit nombre de principes, c'est
la certitude & la juste application de ceux
qui existent réellement, qui forment les
bonnes théories. C'est à l'inobservation
de cette maxime qu'on doit, ce me sem-
ble, attribuer l'imperfection & l'obscurité
des systêmes théoriques de musique qui
ont patu jusqu' à présent, malgré les efforts
louables des grands hommes qui ont tra-
vaillé en ce genre.
mode en Musique, pour servir de réponse
à l'observation de M. de Blainville, insérée
dans le Mercure du mois de Novembre
dernier. Par M. Serre, Peintre en Mignature
& en émail de LL. MM. Imp.
Je renonce au nom de Philaetius, qui
pour être Grec ne m'en a pas moins
rendu un mauvais office dans l'esprit de
M. B. Je voulois m'annoncer pour un
homme qui aime à connoître les causes
des choses, & en particulier celles du plai-
sir musical: malheureusement ce mot si-
gnifie aussi un ami de la chicane: M. B.
la entendu en ce dernier sens, l'a pris
pour un nom de guerre, & m'a suppose
JANVIER. 1752. . 161
en conséquence l'odieux dessein de nuire
: la fortune du troisième mode. Il est vrai
que la découverte d'un nouveau mode,
distinct du majeur & du mineur ma paru
sujette à quelques difficultés, que j'ai crû
pouvoir proposer sans desobliger M. de
Blainville. Quand on cherche la vérité,
on aime les objections raisonnables bien
plus qu'on ne les craint; j'ai crû que les
miennes étoient de ce genre. M. B. pen-
soit-il qu'on ne devoit parler du nouveau
mode que pour le felicitet de sa décou-
verte? Mais je dois avertir pour éviret
toute équivoque, que par M. B. je n'en-
tends pas tout-à- fait M. de Blainville; on
m assure que le style de l'observation ne res-
semble pas assez à celui dont elle porte le
nom, & quon n'y reconnoît pas toute sa
douceur, ni toute sa politesse; M. B. ne
doit donc passer ici pour M. de Blainvil-
le, qu'autant que celui ci ressemble à
l'Auteur de cet Ecrit.
Ce qui me fâche, c'est que M. B. me
met dans la nécessité d'attaquer quelques
idées, qui sont certainement de M. de
Blainville, dont j'estime le mérite & les
talens; je puis même l'assurer que j'ai en-
tendu sa symphonie avec des dispositions
aussi favorables, & peut-être avec autant
de plaisir qu aucun de ses amis.
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262 MERCUREDE FRANCE.
A l'égard du mode d'é-si mi naturel,
ou pour mieux dire d'é-la-mi, puisque la
quarte y domine plus que la quinte, je
lui voulois tout le bien possible, comme
ayant beaucoup de rapport à mes idées;
& j'eusse été charmé que M. B. eût réussi
à lever les difficultés que je concevois
dans la supposition d'un troisième mode:
mais par malheur ces difficultés subsistent
encore, malgré la publication de l'Essai
sur un troisième mode, & malgrè l'observa-
tion à laquelle, je réponds, moins pour la
refuter que pour développer ce qu'il y a
de vrai dans les idées de M. B. & le dé-
gager du nebuleux, dont l'inexactitude de
sa dialectique me paroît l'obscurcir.
Il est aisé de s'assurer quę des divers
sons qui sont contenus dans les deux mo-
des naturels d'ut & de la, ut & mi sont
ceux qui ont le plus de rapport harmoni-
que avec les autres, ut dans le mode ma-
jeur, & mi dans le miueur: on peut donc
dire avec vérité, que dans ce mode-ci ce
n'est pas la tonique la, mais la quinte mi
qui en est comme l'ame ou le centre har-
monique, surtout si les fa & sol diezes
sont compris dans le nombre des sons de
ce mode auquel ils sont nécessaires, s'ils ne
lui sont pas essentiels. Le son mi est donc
dans un sens vrai le principal son du mode
yG
JANVIER. 1751. 163
mineut, comme ut l'est dans le majeur:
or la disposition la plus naturelle d'une
gamme, c'est d'en atranger les sons dia-
toniquement, en commençant par le princi-
pal son, pat celui qui est le plus relatif aux
autres, dont il doit faciliter l'intonation:
il suit de-là que les deux gammes les plus
naturelles, sont d'un côté ut, re, mi, fa,
sol, la, si, ut; & de l'autre mi, fa, sol,
la, si, ut, re, mi.
Ces deux échelles diatoniques sont
exactement inverses l'une de l'autre dans
le sens indiqué pat Philærius. Selon M. B.
il seroit plus naturel de penser que ces
deux gammes ne different, que parce que
l'une commence par la troisième note de
l'autre: mais il seroit aisé de prouver le
peu d'exactitude de cette pensée, & de
démontrer que le re de la seconde gamme
n'est point à l'unisson du re de la premie-
re, qu'il est essentiellement plus bas d'un
comma. Si dans la théorie de M. B. les
commas sont des minuties, ils ne passent
pas pour tels dans la mienne: je fuis trop
convaincu qu'en fait de succession har-
monique, le sentiment de l'oreille ne céde
en finesse à aucun calcul, quelque puisse
être l'indulgence de ce merveilleux or-
gane à l'égard de la précision de l'exécu-
tion. On pardonne au Sculpteur & au
264 MERCUREDE FRANCE:
Peintre de prendre une artére. pour une
veine, mais non pas à l'Anatomiste. Quoi-
qu'il en soit de l'importanee de certe dis-
tinction, M. B. peut s'appercevoir que je
sens aussi-bien que lui tout le mérite de
mi & de sa gamme; je pense même que les
Grecs, qui faute de connoître l'harmonie
proprement dite, rapportoient tout à la
mélodie, ont pû, & même dû regarder
cette gamme, comme la plus naturelle &
la plus susceptible du chromatique qui
dérive des differens emplois que l'harmo-
nic assigne à la nota mi, plus qu'à toute
autre: se conçois donc, que si nous étions
encore aussi novices en fait d'harmonie
que l'étoient les Grecs, l'idée des modes
seroit uniquement relarive à la mélodie
& nous serions en droit de regatder le
mode d'é-la mi, comme un mode aussi
légirime que celui d'ut & de la; mais avec
cette difference qu'il y auroit entre le mo-
de de mi, & celui de la un rapport inti-
mne, &. qu'ils seroient dans le cas de ne
differer que par le choix de son initial,
qui dans un cas setoit mi, & dans l'autre
la.
Ces considérations peuvent sussire pour
engager M. B. à présumer que j'ai fait
quelques reflexions sur la mélodie en gé-
néral, & sur celle des Grecs en particu-
JANVIER. 1751.
165
lier; quoique je sois bien éloigné d'être
parvenu à cette theorie suivie & exacte du
chant Gtec qu il annonce comme digne
de notre attention.
Mais si mes idées s'accordent en gros
assez bien avec ce que nous connoissons
de la pratique des Anciens; si ma théorie
découvre ce qu'il y a de vrai dans celle de
M. B. & qui lui est suggéré par une oteille
qui sent toute l'énergie des chænts; elle ne
s'accorde malheureusement pas si bien avec
les flatteuses conséquences qu'en tire sa
Logique.
Quelque considérable que soit le rôle
de mi dans l'harmonie aussi-bien que dans
la mélodie, je ne puis en conclure que
cette note doive passer pour la tonique
d'un nouveau mode, d'un mode distinct
du majeut & du mineur. On reconnoît un
mode à ses cordes essentielles. C'est à M.
B. à nous indiquer celles du troisième mo-
de, s'il veut nous aider à en faire la dis-
tinction: qest aussi sans doute ce qu'il fait
lorsqu'il nous dit, que ce mode passe de læ
ionique à sa quatrieme, dela à la sixiemme &
à son octave: d'où il est aisé de conclure
que les cordes essentielles du nouveau mo-
de doivent être ces quatre, ou plutôt ces
trois notes mi, la, ut, mi; c'est-à-dire,
ginasbO
166 MER CURE DEFRANCE.
precisément les mêmes que celles du mode
mineur d'a-mi-la.
Il étoit naturel d'ouvrir la Symphonie
dans le nouveau mode par l'accord propre
& caracteristique du mode mi, la, ut, mi
mais cette méthode trop naturelle ne fai-
soit pas le compte de l'inventeur d'un
troisiéme mode; l'idenuité fâcheuse de cer
accord avec celui du mode mineur, des
deux modes n'en eût fait qu'un. M. B. en
homme prudent fait taire un accord aussi
indiscret, il a recours à un des deux expé-
diens conjecturez par Philetius, & prend
le parti de débuter par un accord mutilé
& ambigu qu'il emprunte de l'harmonie
voisine; c est à l'aide de cette substitution,
de cette économie harmonique que M. B.
nous introduit dans le prétendu nouveau
mode en nous faisant passer par la porte
entr'ouverte d'un vieux mode attenant.
Quelque mérite qu'il y ait eu à-imagi-
ner un expédient dont la musique de nos
ancêtres, fournit assez d'exemples, il ny
a rien dans ce tour d'harmonie & encore
moins dans le reste de la simphonie qui
indique un nouveau mode. Si M. B. qui
entend si bien les termes de l'art, eût
exactement défini les mots de mode & de
modulation, il auroit pu comprendre que
yGoo
JANVIER. 1752.
167.
tout ce qu'il allégue pour établir la réalite
d'un troisième mode ne prouve que celle
d'une modulation équivoque plus ancien-
ne que nouvelle, & la possibilité de com-
poser une agréable simpnonie en s'écartant
à quelques égards de la regularité de la
pratique inoderne. Il en est de la compo-
sition musicale comme de la composition
dramatique ou pittoresque; on peut y
réussit sans en observer scrpuleusement
toutes les regles: les unes sont des loix,
les autres ne sont que des conseils.
Le génie excuse l'irrégularité, mais ne
la consacre pas. La même theorie qui de-
montre les privileges de mi, surtout dans
le mode mineut, prouve aussi qu en fait
d'harmonie cette note porte toujours sur
ut ou sur la, qui en sont la base naturelle
& sondamentale, & qu'elle n'a jamais elle-
même cette qualité que dans les modes
transposez. Que la mélodie dicte un chant,
un sujet qui cominence & finisse par mi;
c'est ce qu'elle est bien en droit de faire
mais c'est à l'harmonie, & nullement à la
melodie d'en prescrire la vraie base. M.
B. est fort raisonnable là dessus, il recon-
noit ingénument que l'harmonie n est
point favorable à la supposition d'un troi-
iême mode; aussi ce mode a-t. il la pru-
dence de la récuser pour Juge, il ne vent
O
168 MERCURE DEFRANCE.
etre decide que par la melodie, dit M. B.
c'est à lui à prouver que le nouvęau mode
a droit d'en appeller du tribunal de l'har-
monie à celui de la mélodie, d'un tribu-
nal supérieur à un tribunal inférieur; M.
B. fait bien mieux, il nie cette superiorité,
la melodie, dit-il, a bien plus de force sur
l'oreille que l'harmonie. Foible ressource
s'il est vrai que la force de la mélodie soit
dérivée de celle de l'harmonie; les sons
musicaux sont en quelque sorte les fruiis
de l'harmonie; la mélodie ne fait que
cueillir ceux qui se trouvent à sa bienséan-
ce, & comme sous sa main, mais elle no
les produit pas.
A suivre la méthode de M. B. toute no-
te qui peut commencer & terminer un
chant, aura droit de s'ériger en note to-
nique d'un mode mélodique; le mode
majeur d'ut nous en procurera trois de ce
genre, ut, mi, sol, & le mineut de la,
tout autant la, ut, mi; puisque ces six
sons suivent chacun une route mélodique
particuliere plus ou moins differente de
celle des autres; il ne s'agira que de se-
couer le joug de l'harmonie, qui prétend
les enchaîner & les renfermer dans les
deux seuls modes qu'elle reconnoît.
M. B. me reproche, avec quelque rai-
son, d'avoir donné au nouveau mode
ane
ues OO
JANVIER. 1752.
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une dénomination qui lui paroît louche,
celle de semi-mineur, semi, en terme de l'Art,
c'est M. B. qui parle, veut dire moindre de
moitié, on dit semiton, &c. Il fait tout de
suite les conjectures les plus agréables sur
ce que j'ai pu prétendre par cette épithé-
te, comme si je n'en eusse pas dit le mot.
Pour profiter des leçons de M. B. sur les
termes de l'Art, je dois lui dire qu'il n'a
fait qu'une semi-lecture de l'endroit qu'il
critique, je l'y renvoye. Je le prie aussi
de corriger Brossard, qui dans son Dic-
tionnaire explique les anciens mots tech-
niques semidiapason, semidiapente, de façon
à faire croire qu'il n entend pas mieux que
moi le vrai sens du mot semi.
A propos de louche, si le troisième mo-
de l'etoit lui- même, ce setoit bien pis:
l'épithéte de mixte, que j'approuve fort,
pourroit avec raison paroitre contradic-
toire à celle du troisiéine, & les antago-
nistes du nouveau mode pourroient bien
s'en prévaloir au préjudice de sa nou-
veaute.
J'ai dit que le mode semi-mineur d'e-
la-mi, n'étoit que le mode majeur exacte-
ment renversé. Quelle idée ! s'écrie M. B.
Je vois bien qu'il ne donne pas dans le
Conte des Antipodes. Il n'a point com-
ptis le renversement exact du mode ma-
H
1. Vol.
gines
170 MERCURE DEFRANCE.
jeur, & moins encore l'idée de le pren-
dre pour principe; c'est donc une chimére
indigne de sa Critique. Il nappartient
qu'à un Don Quichotte de s'armer contre
des phantômes; mais ce Héros burlesque
étoit aussi un intrépide défenseur de la
gloire de sa chére Dulcinée, Princesse
équivoque pour laquelle beaucoup d'hon-
nêtes gens n'avoient pas tous les égards
dûs à sa Principauté. Dans ce monde cha-
cun a sa marotte; je serai redevable à M.
B. & à tout autre honnête homme qui
m'éclairera sur la mienne. Je suis fâché de
ne pouvoir entrer présentement dans l'ex-
plication des idées que Philætius a proposé
un peu laconiquement dans sa Lettre; je
tâcherai de le faire dans une occasion plus
favorable. Il est vrai que je ne pensois
pas que ce qu'il en dit, dut être une énigme
aussi obscure pour un Musicien Théoriste;
je n'imaginois pas qu'on pût être bien
scavant en Musique, si l'on ignoroit la
place des tons majeurs & mineurs, & si
Ton supposoit par exemple, que la se-
conde note du mode mineur est d'un ten
mineur; cette supposition de M. B. se
trouve à la vérité très conforme à ce que
nous enscigne l'Essai sur un troisième mode
de l'origine des gammes; mais elle nen
est pas plus juste. M. B. aura remarqué
JANVIER. 1752.
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sans doute, pour revenir à une comparai-
son dont il m'a occasionné l'idée, que
le Sculpteur & le Peintre doivent être un
peu Anatomistes, & scavoir beaucoup
d'Osteologie & de Myologie, mais qu'on
les dispense du reste, c'est-à-dire, de tout
ce que l'Anatomie & la Physiologie ne
découvrent dans le corps humain qu'à
l'aide du scalpel, du miscroscope & du
raisonnement: mais je ne sçai s'il a assez
senti la difference qu'il y a entre la prati-
que de la composition musicale & la théo-
rie de cet Art: je doute qu'il ait compris
quelle dose de Geométrie, de Physique
& de Métaphysique doit accompagner la
connoissance de la pratique pour en par-
ler en Théoriste; je doute qu'il ait une
juste idée de cet esprit de recherche, d'ana-
lyse & de combinaison que la Philoso-
phie donne à peine à ses partisans, si la
Nature n en a fait les premiers frais, &
sans lequel cependant les connoissances
que je viens de nommer ne menent pas
bien loin dans le merveilleux labyrinte de
l'oreille. Il ne s'agit cependant pour s'a-
rienter dans tous les tours & detours de
ce labyrinte acoustique, que de faisir le
vrai fil de l'harmonie, que de découvrit
la véritable route de la succession fonda-
mentale. Cette route doit être à mon sens
Hij
EOO
172 MERCURE DE FRANCE.
si naturelle & si analogue à ce que nous
connoissons de la nature & du rapport
des sons, qu'il sera également impossible
aux Théoristes & aux Praticiens de la mé-
connoître, dès qu'on la leur indiquera
clairement: en attendant je les invite à
réflechir sur la proposition suivante.
L'accord parfait porte seul sur un seul
son fondamental, mais tout accord dis-
sonnant s'appuye sur un double fonde-
ment, sur deux sons fondamentaux.
Ce principe bien enteudu conduit à un
systême fort simple de base ou de succes-
sion fondamentale, & par ce moyen
fraye le chemin à une théorie de l'harmo-
nie qui céponde toujours également au
sentiment de l'oreille & à la précision du
calcul. C'est ce que je tâcherai de démon-
trer lorsqu'il en sera question.
Une théorie astronomique, qui sous
prétexte d'une plus grande simplicité ne
reconnoîtroit dans la terre qu'un mouve-
ment, le mouvement diurne par exem-
ple, seroit très défectueuse & très-infé-
rieure à la théorie qui en admet deux, le
mouvement diurne, & le mouvement an-
nuel.
On tâcheroit vainement d'expliquer le
flux & reflux de la mer par la seule action
de la Luve, à l'exclusion de celle du Soleil.
JANVIER. 1752. 173
Il me paroît également difficile de
donner une théorie exacte de l'harmonie,
en ne reconnoissant qu'un seul son fonda-
mental pour chaque accord dissonant.
Envain prétendroit-on renchérir sur la
simplicité de la nature. Ce n' est pas l'unité
ou le très petit nombre de principes, c'est
la certitude & la juste application de ceux
qui existent réellement, qui forment les
bonnes théories. C'est à l'inobservation
de cette maxime qu'on doit, ce me sem-
ble, attribuer l'imperfection & l'obscurité
des systêmes théoriques de musique qui
ont patu jusqu' à présent, malgré les efforts
louables des grands hommes qui ont tra-
vaillé en ce genre.
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3240
p. 173-174
« Il paroît depuis peu une Estampe, gravée à l'occasion des mariages que la Ville [...] »
Début :
Il paroît depuis peu une Estampe, gravée à l'occasion des mariages que la Ville [...]
Mots clefs :
Estampe, Coeurs, Symbole, Naissance du duc de Bourgogne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Il paroît depuis peu une Estampe, gravée à l'occasion des mariages que la Ville [...] »
Il paroît depuis peu une Estampe, gravée
à l'occasion des mariages que la Ville
de Paris a dottés pour célébrer l'heureuse
Naissance de Monseigneur le Duc de Bour-
gogne: en voici l'idée. Cette Estampe
représente, sous un pavillon fleurdelisé,
une estrade couverte d'un rapis pareil, sur
lequel est le Duc de Bourgogne avec son
Cordon bleu, & sa Croix de l'Ordre du
Saint Esprit. Il y est en maillot (ayant
néanmoins les mains libres (assis sur des
oreillers, & environné de lys & de ra-
meaux d'olivier, qui forment au dessus de
Huj
es
174 MERCUREDEFRANCE.
sa tête une espêce de berceau. On l'y voit
occupé à unir des cœeurs, symbole des al-
liances, dont sa naissance est l'heureuse
époque. A ses côtés sont deux Anges qui
lui présentent les cœeurs à mesure quon
les unit. Devant lui deux petits Anges
tiennent un linge où sont trois couples de
coeurs déja unis, tandis que d'autres sont
occupés à en apporter au Prince. Au-des-
sus sur des nuages sont quelques têntes de
Cherubins, qui peuvent exvrimer avec
les autres Anges qui ornent le sujet, que
les Esprits célestes président à ces maria-
ges, & ratifient dans le Ciel les alliances
que la piété du Roi à fait contracter parmi
ses Sujets. Au dessus des têtes de Cheru-
bins est cette devise Latine; Regius infans
Regi, patri, sibi, Civitati aeternos parat
amicos. Le fond de l'Estampe est un Soleil
levant dans l'horison, symbole de la nais-
sance du Prince, qui continuera, comme
ses illustres ayeux, à faire le bonheur de
ses peuples.
Le dessein de cette Estampe est de M.
Cochin, fils, le premier Artiste de l'Europe
en son genre. Elle a été fort agréablement
rendue par M. J. Tardieu, dont le talent
est fort connu. Ces deux Graveurs sont de
l'Académie.
à l'occasion des mariages que la Ville
de Paris a dottés pour célébrer l'heureuse
Naissance de Monseigneur le Duc de Bour-
gogne: en voici l'idée. Cette Estampe
représente, sous un pavillon fleurdelisé,
une estrade couverte d'un rapis pareil, sur
lequel est le Duc de Bourgogne avec son
Cordon bleu, & sa Croix de l'Ordre du
Saint Esprit. Il y est en maillot (ayant
néanmoins les mains libres (assis sur des
oreillers, & environné de lys & de ra-
meaux d'olivier, qui forment au dessus de
Huj
es
174 MERCUREDEFRANCE.
sa tête une espêce de berceau. On l'y voit
occupé à unir des cœeurs, symbole des al-
liances, dont sa naissance est l'heureuse
époque. A ses côtés sont deux Anges qui
lui présentent les cœeurs à mesure quon
les unit. Devant lui deux petits Anges
tiennent un linge où sont trois couples de
coeurs déja unis, tandis que d'autres sont
occupés à en apporter au Prince. Au-des-
sus sur des nuages sont quelques têntes de
Cherubins, qui peuvent exvrimer avec
les autres Anges qui ornent le sujet, que
les Esprits célestes président à ces maria-
ges, & ratifient dans le Ciel les alliances
que la piété du Roi à fait contracter parmi
ses Sujets. Au dessus des têtes de Cheru-
bins est cette devise Latine; Regius infans
Regi, patri, sibi, Civitati aeternos parat
amicos. Le fond de l'Estampe est un Soleil
levant dans l'horison, symbole de la nais-
sance du Prince, qui continuera, comme
ses illustres ayeux, à faire le bonheur de
ses peuples.
Le dessein de cette Estampe est de M.
Cochin, fils, le premier Artiste de l'Europe
en son genre. Elle a été fort agréablement
rendue par M. J. Tardieu, dont le talent
est fort connu. Ces deux Graveurs sont de
l'Académie.
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3241
p. 175
« La Demoiselle de Mars qui na pas encore atteint sa quinziéme année, vient [...] »
Début :
La Demoiselle de Mars qui na pas encore atteint sa quinziéme année, vient [...]
Mots clefs :
Mademoiselle de Mars, Hélène-Louise Demars, Cantatilles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « La Demoiselle de Mars qui na pas encore atteint sa quinziéme année, vient [...] »
La Demoiselle de Mars qui na pas encore
atteint sa quinziéme année, vient
de faire graver deux Cantatilles pour un
dessus & une basse de taille; les heureux
talens de cette jeune personne pour le
elavecin & pour la composition, font ef-
pérer qu'elle fuccedera à la réputation du
Sieur de Mars, son pere, si connu par son
habileté à toncher l'orgue & le clavecin.
Si ces cantatilles ont le bonheur de
plaire au public, la Demoifelle de Mars
en a quatre autres qu'elle fera graver in-
cessament.
atteint sa quinziéme année, vient
de faire graver deux Cantatilles pour un
dessus & une basse de taille; les heureux
talens de cette jeune personne pour le
elavecin & pour la composition, font ef-
pérer qu'elle fuccedera à la réputation du
Sieur de Mars, son pere, si connu par son
habileté à toncher l'orgue & le clavecin.
Si ces cantatilles ont le bonheur de
plaire au public, la Demoifelle de Mars
en a quatre autres qu'elle fera graver in-
cessament.
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3242
p. 175-176
LETTRE A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
Début :
Plusieurs personnes m'ayant demandé, Monsieur, une description de ma [...]
Mots clefs :
Description, Pendule
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
LETTRE
A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
Plusieurs personnes m'ayant demandé,
Monsieur, une description de ma
nouvelle pendale à une rouë, que j'eus
l'honneur de présenter au Roi à Belle vue
le 20 d'Avril dernier; j'ai cru ne pouvoit
mieux les satisfaire, en attendant que le
traité que j'en ai fait, paroisse, * qu'en
vous priant d'insérer dans votre Journal;
*Dans ce traité j'expliquerai les avantages de
cette construction & les chongemens & additions
que j'ai cru y devoir faite pour la porter à la plus
grande perfection.
H iiij
276 MERCUREDEFRANCE.
la description de cet Ouvrage, telle que
je l'ai faite pour donner communication
au Sieur le Paute de ma découverte, &
telle qu'elle se trouve à la tête de l'acte
que je fis avec lui, & par lequel en conse-
quence de nos arrangemens, il se chargea
de les exécuter sous mes yeux. Le zéle
que vous témoignez, Monsieur, pour
tout ce qui peut intéresser les Arts, me
fait espérer que vous voudrez bien me ren-
dre ce service.
A l'Auteur du Mercure, du 20 Décembre.
Plusieurs personnes m'ayant demandé,
Monsieur, une description de ma
nouvelle pendale à une rouë, que j'eus
l'honneur de présenter au Roi à Belle vue
le 20 d'Avril dernier; j'ai cru ne pouvoit
mieux les satisfaire, en attendant que le
traité que j'en ai fait, paroisse, * qu'en
vous priant d'insérer dans votre Journal;
*Dans ce traité j'expliquerai les avantages de
cette construction & les chongemens & additions
que j'ai cru y devoir faite pour la porter à la plus
grande perfection.
H iiij
276 MERCUREDEFRANCE.
la description de cet Ouvrage, telle que
je l'ai faite pour donner communication
au Sieur le Paute de ma découverte, &
telle qu'elle se trouve à la tête de l'acte
que je fis avec lui, & par lequel en conse-
quence de nos arrangemens, il se chargea
de les exécuter sous mes yeux. Le zéle
que vous témoignez, Monsieur, pour
tout ce qui peut intéresser les Arts, me
fait espérer que vous voudrez bien me ren-
dre ce service.
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3243
p. 176-177
DESCRIPTION D'une nouvelle pendule inventée par Monsieur le Roi, l'aîné des fils de Monsieur Julien le Roy, Horloger du Roi.
Début :
Le mouvement de cette pendule n'a point de pignons, la Cage y est supprimée, il est [...]
Mots clefs :
Pendule, Mouvement, Roue, Moyen, Rateau, Oscillation, Frottements
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DESCRIPTION D'une nouvelle pendule inventée par Monsieur le Roi, l'aîné des fils de Monsieur Julien le Roy, Horloger du Roi.
DESCRIPTION
D'une nouvelle pendule inventée par Monsieur
le Roi, l'aîné des fils de Monsieur Julien
le Roy, Horloger du Roi.
Le mouvement de cette pendule n'a point de
pignons, la Cage y est supprimée, il est
composé,
1°. D'une seule rouë de trente dents posées de
champ.
2. D'un échappement au moyen duquel cette
rouë pousse alternativement de dioite à gauche &
de gauche à droite, un rateau de 16 dents, fixé
sur la tige qui porte l'aiguille des secondes.
3°. De quatre espéces d'échelons fixés sur l'es-
fieu du Perdule, parallelement à ce même essieu,
lesquels lorsque le Pendule est en vibration, se
mouvant autour de son centre de mouvement,
JANVIER. 1752.
177
servent à susprendre le mouvement circulaire da
rateau, au moyen de quoi il ne s'en échappe qu'u-
te demi dent à la fois, c'est- à-dire, pour chaque
oscillation du Pendule.
Enfin de deux palettes attachées à ce Pendult,
par le moyen desquelles la roue restitue le mouve-
ment que le Pendule a pu perdre dans une minute,
effet qui s'opere lorsque la derniere dent du ra-
teau, parvenuë d'un côté, ou de l'autre au der-
nier échelon, échappée, & laisse par la la liberté
à la rouem de tourner en echappant de dessus les pa-
lettes de cet échapement. Il suit de là que le princi-
pal caractere de cette construction, est que la
roue ne restituë au Pendule, le mouvement qu'il
perd par les frottemens, & la résistapce de l'air
qu'après un, grand nombre de vibrations, au lien
que dans les constructions ordinaires, cette resti-
tution a licu à chaque vibration, d'où naît cet
avantage, qu'outre la grande liberté du régula-
teur par le peu d'action du rateau sur les échelona
on peut par cette construction diminuer considéra-
blement les êtres, les frottemens, & mille au-
tres inconvéniens qui en résultent, le moteur qui
dans les autres descend où se détend à chaque
oscillation, ne le faisant ici qu'après que le régu-
lateur en a fait un grand nombre.
D'une nouvelle pendule inventée par Monsieur
le Roi, l'aîné des fils de Monsieur Julien
le Roy, Horloger du Roi.
Le mouvement de cette pendule n'a point de
pignons, la Cage y est supprimée, il est
composé,
1°. D'une seule rouë de trente dents posées de
champ.
2. D'un échappement au moyen duquel cette
rouë pousse alternativement de dioite à gauche &
de gauche à droite, un rateau de 16 dents, fixé
sur la tige qui porte l'aiguille des secondes.
3°. De quatre espéces d'échelons fixés sur l'es-
fieu du Perdule, parallelement à ce même essieu,
lesquels lorsque le Pendule est en vibration, se
mouvant autour de son centre de mouvement,
JANVIER. 1752.
177
servent à susprendre le mouvement circulaire da
rateau, au moyen de quoi il ne s'en échappe qu'u-
te demi dent à la fois, c'est- à-dire, pour chaque
oscillation du Pendule.
Enfin de deux palettes attachées à ce Pendult,
par le moyen desquelles la roue restitue le mouve-
ment que le Pendule a pu perdre dans une minute,
effet qui s'opere lorsque la derniere dent du ra-
teau, parvenuë d'un côté, ou de l'autre au der-
nier échelon, échappée, & laisse par la la liberté
à la rouem de tourner en echappant de dessus les pa-
lettes de cet échapement. Il suit de là que le princi-
pal caractere de cette construction, est que la
roue ne restituë au Pendule, le mouvement qu'il
perd par les frottemens, & la résistapce de l'air
qu'après un, grand nombre de vibrations, au lien
que dans les constructions ordinaires, cette resti-
tution a licu à chaque vibration, d'où naît cet
avantage, qu'outre la grande liberté du régula-
teur par le peu d'action du rateau sur les échelona
on peut par cette construction diminuer considéra-
blement les êtres, les frottemens, & mille au-
tres inconvéniens qui en résultent, le moteur qui
dans les autres descend où se détend à chaque
oscillation, ne le faisant ici qu'après que le régu-
lateur en a fait un grand nombre.
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3244
p. 182-183
« L'Académie Royale de Musique continue les Dimanches, & les Vendredis les réprésentations [...] »
Début :
L'Académie Royale de Musique continue les Dimanches, & les Vendredis les réprésentations [...]
Mots clefs :
Comédiens-Français, Comédiens-Italiens, Gouverneur, Notaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'Académie Royale de Musique continue les Dimanches, & les Vendredis les réprésentations [...] »
L'Académie Royale de Musique continue les
Dimanches, & les Vendredis les réprésentations
d'Acante & Cephise, & les Mardis & les Jeu-
dis, de l'Acte de la Vûe, d'Eglé & de Pigmalion.
Les Comédiens François ont donné Lundi 20
Décembre la premiere réprésentation d'une Tra-
gédie nouvelle intitulée Vorron. Cette piéce réussit
be aucoup par un grand intérêt de curiosité, & des-
situations très-théatrales.
Les Comédiens Italiens ont donné Jeudi neuf
Décembre une piéce nourelse en trois actes &
en prose, intitulée le Gouverneur. Cette nou-
veauté, qui est de M. le Chevalier de la Morliere
a été jouee six fois.
Les mêmes Comédiens avoient donné le pre-
mier du mois un ballet nouveau de M. Dehesse,
intitulé, les nôces Bergamasques, dont voici l'idée.
Deux familles dans chacune desquelles il y a six
garçons & six filles, & dont l'une a pour chef un
vieux Atlequin; & l'autre une vieille Scapine,
cherchent a s'unir ensemble Le projet est d'abord
de ne marier que les deux aînés; mais les autres
monrrent tant de goût pour le mariage qu'on les
méne tous chez le Notaire, où on les unit; & de
là tout le monde se rend à la guinguerte: Après
que le Notaire a danse seul avec la joie que lui
inspirent naturellement tous ces mariages, le théâ-
tre qui representoit un village, change & offre une
tertasse ornée de tables couvortes de differens
JANVIER.
1752.
183
mets Après qu'un nombre prodigieux de gens st
sont placés dans des ballustrades, les uns comme
Spectateurs & les autres comme Musiciens, les
nouveaux mariés paroissent autour de la table
principale dans differentes attitudes. Les Arlequins,
& les Arlequines descendent de la terrasse, &
viennent former entr'eux un ballet od l'on dé-
couvre plusieurs grouppos daus des attitudes ca-
racteristiques. Les Scapins & les Scapines se joi-
gnent au ballet. Après une entrée generale M. La-
riviere en Arlequin, & Mlle Camille en Arlequine
executent un pas de deun. La contredanse part en-
suite, & tout le monde remonte sur la terrasse
pour y piller ce qui reste sur la table. Le divertisse-
ment finit par l'air du Vaudeville dont les paroles-
sont: Allez vous en gens de la nonce, Allez. vous en
chatun chez veus.
Dimanches, & les Vendredis les réprésentations
d'Acante & Cephise, & les Mardis & les Jeu-
dis, de l'Acte de la Vûe, d'Eglé & de Pigmalion.
Les Comédiens François ont donné Lundi 20
Décembre la premiere réprésentation d'une Tra-
gédie nouvelle intitulée Vorron. Cette piéce réussit
be aucoup par un grand intérêt de curiosité, & des-
situations très-théatrales.
Les Comédiens Italiens ont donné Jeudi neuf
Décembre une piéce nourelse en trois actes &
en prose, intitulée le Gouverneur. Cette nou-
veauté, qui est de M. le Chevalier de la Morliere
a été jouee six fois.
Les mêmes Comédiens avoient donné le pre-
mier du mois un ballet nouveau de M. Dehesse,
intitulé, les nôces Bergamasques, dont voici l'idée.
Deux familles dans chacune desquelles il y a six
garçons & six filles, & dont l'une a pour chef un
vieux Atlequin; & l'autre une vieille Scapine,
cherchent a s'unir ensemble Le projet est d'abord
de ne marier que les deux aînés; mais les autres
monrrent tant de goût pour le mariage qu'on les
méne tous chez le Notaire, où on les unit; & de
là tout le monde se rend à la guinguerte: Après
que le Notaire a danse seul avec la joie que lui
inspirent naturellement tous ces mariages, le théâ-
tre qui representoit un village, change & offre une
tertasse ornée de tables couvortes de differens
JANVIER.
1752.
183
mets Après qu'un nombre prodigieux de gens st
sont placés dans des ballustrades, les uns comme
Spectateurs & les autres comme Musiciens, les
nouveaux mariés paroissent autour de la table
principale dans differentes attitudes. Les Arlequins,
& les Arlequines descendent de la terrasse, &
viennent former entr'eux un ballet od l'on dé-
couvre plusieurs grouppos daus des attitudes ca-
racteristiques. Les Scapins & les Scapines se joi-
gnent au ballet. Après une entrée generale M. La-
riviere en Arlequin, & Mlle Camille en Arlequine
executent un pas de deun. La contredanse part en-
suite, & tout le monde remonte sur la terrasse
pour y piller ce qui reste sur la table. Le divertisse-
ment finit par l'air du Vaudeville dont les paroles-
sont: Allez vous en gens de la nonce, Allez. vous en
chatun chez veus.
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3245
p. 182-183
Représentations faites à la Cour, par les Comediens François.
Début :
Le Mardi 23 Novembre, La surprise de l'Amour, & l'Avocat patelin. [...]
Mots clefs :
Crispin, Valet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Représentations faites à la Cour, par les Comediens François.
Représentations faites à la Cour, par les
Comediens Erançois.
Le Mardi 23 Novembre, La surprise de l'Amour,
& l'Avocat patelin.
Le Jeudi 23. Phedre & Hippolyte, & Crispin-
rival de son maître.
Le seudi 2 Décembre, Andromaque, & le
dédit.
Le mardi 7. Le Valet, maltre & valet, & les
Padeurs.
Le Jeudi 9 Britannicus, & le triple mariage.
Le Mardi 14. Le préjugé à la mode, & Crispin
bel Esprit
Le Jeudi 16. Polieucte, & la nouveauté.
Le Jendi 23. Pytthus, & Julie.
Comediens Erançois.
Le Mardi 23 Novembre, La surprise de l'Amour,
& l'Avocat patelin.
Le Jeudi 23. Phedre & Hippolyte, & Crispin-
rival de son maître.
Le seudi 2 Décembre, Andromaque, & le
dédit.
Le mardi 7. Le Valet, maltre & valet, & les
Padeurs.
Le Jeudi 9 Britannicus, & le triple mariage.
Le Mardi 14. Le préjugé à la mode, & Crispin
bel Esprit
Le Jeudi 16. Polieucte, & la nouveauté.
Le Jendi 23. Pytthus, & Julie.
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3246
p. 184
Représentations faites à la Cour par les Comediens Italiens.
Début :
Le 24 Novembre, Arlequin cru Prince, Comédie Italienne en cinq actes. [...]
Mots clefs :
Comédie italienne, Comédiens-Italiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Représentations faites à la Cour par les Comediens Italiens.
Représentations faites à la Cour par les
Comediens Italiens.
Le 24 Novembre, Arlequin cru Prince, Comédie
Italienne en cinq actes.
Le premier Décembre, La précaution inutile,
Comédie Italienne en cinq actes,
Le 15. Arlequin persecute pat la Dame invisi-
ble.
Le 22. Arlequin Enfant, Statue & Perroquet.
Comediens Italiens.
Le 24 Novembre, Arlequin cru Prince, Comédie
Italienne en cinq actes.
Le premier Décembre, La précaution inutile,
Comédie Italienne en cinq actes,
Le 15. Arlequin persecute pat la Dame invisi-
ble.
Le 22. Arlequin Enfant, Statue & Perroquet.
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3247
p. 184
CONCERT SPIRITUEL.
Début :
Le 8 Novembre, jour de la Conception, le Concert fut très-brillant, il commença par une [...]
Mots clefs :
Concert, Conception, Motet
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CONCERT SPIRITUEL.
CONCERT SPIRITUEL.
Le 8 Novembre, jour de la Conception, le
Concert fut très-brillant, il commença par une
belle simphonie dont nous ignorons l'Auteur. Le
Motet de M. Davesue Deus misereatur nostri, dont
nous avons parlé fort au long dans un des derniers
Mercures vint ensuite & sit plaisit. MM. Pla
fteres, Musiciens Espagnols, jouerent un Concerto
de Hautbois de leur composition: La premiete
sois qu'on les entendit on fut très content de leur
jeu : Le jour de la Conception on a été également
enchanté de la musique & de l'exécution: Le Di-
ligam te Domine, de M. Gilles est trop connu pout
que nous en parlions. M. Gavinies joua seul & très-
bien: Mlle Bourgeois, qui paroissoit pour la pre-
miere fois, chanta Usquequo Domine, petit Motet
de M. Mouret: on lui trouva du timbre, du volume
& du pathétique dans la voix, elle fut reçue avee
enthousiasme. Le Concert finit par Bonum est, Mo-
tet à grand Chœur de M. Mondonville. Tout Paris
a vû souvent, & reverra souvent encore ce grand
& sublime ouvrage.
Le 8 Novembre, jour de la Conception, le
Concert fut très-brillant, il commença par une
belle simphonie dont nous ignorons l'Auteur. Le
Motet de M. Davesue Deus misereatur nostri, dont
nous avons parlé fort au long dans un des derniers
Mercures vint ensuite & sit plaisit. MM. Pla
fteres, Musiciens Espagnols, jouerent un Concerto
de Hautbois de leur composition: La premiete
sois qu'on les entendit on fut très content de leur
jeu : Le jour de la Conception on a été également
enchanté de la musique & de l'exécution: Le Di-
ligam te Domine, de M. Gilles est trop connu pout
que nous en parlions. M. Gavinies joua seul & très-
bien: Mlle Bourgeois, qui paroissoit pour la pre-
miere fois, chanta Usquequo Domine, petit Motet
de M. Mouret: on lui trouva du timbre, du volume
& du pathétique dans la voix, elle fut reçue avee
enthousiasme. Le Concert finit par Bonum est, Mo-
tet à grand Chœur de M. Mondonville. Tout Paris
a vû souvent, & reverra souvent encore ce grand
& sublime ouvrage.
Fermer
3248
p. *185-185
Concerts à la Cour.
Début :
Le 11, 13 & 18, Décembre on chanta les Fêtes Grecques & Romaines, Musique de M. de Blasmont, [...]
Mots clefs :
Cour, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Concerts à la Cour.
Concerts à la Cour.
Le 11, 13 & 18, Décembre on chanta les Fêtes
Grecques & Romaines, Musique de M. de Blasmont,
Chevalier de S. Michel, & Sur-Intendant
de la Musique de la Chambre du Roi, Paroles de
M. Fuselier.
Mlles Lalande, de Selles, Canavas, Chevalier,
& Sainte Reuse, MM. Benoît, Joguet, Besche,
Poirier & Chassé en ont chanté les 16les.
Le 11, 13 & 18, Décembre on chanta les Fêtes
Grecques & Romaines, Musique de M. de Blasmont,
Chevalier de S. Michel, & Sur-Intendant
de la Musique de la Chambre du Roi, Paroles de
M. Fuselier.
Mlles Lalande, de Selles, Canavas, Chevalier,
& Sainte Reuse, MM. Benoît, Joguet, Besche,
Poirier & Chassé en ont chanté les 16les.
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3249
p. 207-209
AVIS Touchant l'Histoire Romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à la bataille d'Actium ; commencée par M. Rollin, & continuée par M. Crevier, huit volumes, in-4 o. proposée par souscription. A Paris, chez la veuve Etienne & fils, rue Saint Jacques, & Desaint & Saillant, rue Saint Jean de Beauvais.
Début :
Au mois de Mars 1751, les Libraires, ci-dessus nommés, ont proposé par souscription [...]
Mots clefs :
Histoire romaine, Volumes, Conditions, Souscription
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texteReconnaissance textuelle : AVIS Touchant l'Histoire Romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à la bataille d'Actium ; commencée par M. Rollin, & continuée par M. Crevier, huit volumes, in-4 o. proposée par souscription. A Paris, chez la veuve Etienne & fils, rue Saint Jacques, & Desaint & Saillant, rue Saint Jean de Beauvais.
AVIS
Touchant l'Histoire Romaine, depuis la fondation
de Rome jusqu'à la bataille d'Actium ;
commencée par M. Rollin, &
continuée par M. Crevier, huit volumes,
in-4o. proposée par souscription. A Paris,
chez la veuve Etienne & fils, rue Saint
Jacques, & Desaint & Saillant, rue Saint
Jean de Beauvais.
Au mois de Mars 1751, les Libraires, ci-dessus
nommés, ont proposé par souscription
l'édition in-4. de l'Histoire Romaine de M. Rol-
lin, aux conditions d'en fournir les deux premiers
voluines dans le couraut de Novembre 1751; &
les autres tomes dans les tems indiqués.
La distribution devoit se faire chez la veuve
Etienne, & fils seulement, ainsi que le portent
les reconnoissances de souscription; & les deux
premiers volumes étant imprimés, la veuve Es-
tienne & fils avoient commencé à en délivrer
trois exemplaires le 22 Novembre 1751, & ils
devoient continuer, lorsqu'un incendie, survenu
dans leur magasin le 23 au matin a consumé, ou-
tre beaucoup d'autres Livres, l'édition entiere de
ces deux preiiers volumes, tant en grand qu'en
petit papier, & plus de la moitié du tome troi-
sième.
Ce funeste évenement remettant les Libraires
dans la même position où ils étoieût, lorsqu'ils
out commencé cette édition in-4°. au mois de
ed by Goog
208 MERCURE DE FRANCE.
Mars dernier, ils esperent que l'on ne trouvera
pas mauvais qu'ils prolongent jusqu'au premier
Juillet 1751, l'ouverture des souscriptions de
l'Histoire Romaine. Les conditions seront tou-
jours les mêmes, il n'y aura de changement que
par rapport aux termes qu'ils avoient fixés pour
remplir leurs engagemens. On va répéter ici ces
conditions, & désigner les tems ausquels on sera
en état de délivrer l'ouvrage proposé.
CONDITIONS.
L'Histoire Romaine, comme nous l'avions an-
noncée, sera imprimée en huit volumes in-4.
dont le prix en feuilles sera pour les Souscripteurs
de 48 liv. en petit papier, & 80 liv. en grand pa-
pier
En souscrivant, on payera pour le petit papier
18 liv. & pour le graud papier 30 liv.
En recevant les tomes I. & II. au premier Juil-
let 1752, 10 l. 20 l.
En recevant les tomes III. & IV. au premier
Novembre 1752. 10 l. 15. l.
En recevant les tomes V. & VI. au premier
Avril 1753. 10 l. 15. l.
En recevant les tomes VII. & VIII. au premier
Août 1753.
48 liv. 80 liv.
Les Souscripteurs sont priés de retiter les volu-
mes à mesure qu'ils paroîtront: & ils sont avertis,
que faute par eux de n'avoir pas retiré la totalité de
l'ouvrage dans le cours de l'année qui suivra la
livraison des deux derniers volumes, ils ne seront
plus admis à répétet les avances qu'ils auront fai-
tes. C'est une clause expreise des conditions pto-
pofées,
JANVIER. 1752.
209
Le prix en feuilles de cette Histoire, pour ceux
qui n'auront pas souscrit, sera de 68 liv. en petit
papiet, & de 120liv. en grand papier.
Touchant l'Histoire Romaine, depuis la fondation
de Rome jusqu'à la bataille d'Actium ;
commencée par M. Rollin, &
continuée par M. Crevier, huit volumes,
in-4o. proposée par souscription. A Paris,
chez la veuve Etienne & fils, rue Saint
Jacques, & Desaint & Saillant, rue Saint
Jean de Beauvais.
Au mois de Mars 1751, les Libraires, ci-dessus
nommés, ont proposé par souscription
l'édition in-4. de l'Histoire Romaine de M. Rol-
lin, aux conditions d'en fournir les deux premiers
voluines dans le couraut de Novembre 1751; &
les autres tomes dans les tems indiqués.
La distribution devoit se faire chez la veuve
Etienne, & fils seulement, ainsi que le portent
les reconnoissances de souscription; & les deux
premiers volumes étant imprimés, la veuve Es-
tienne & fils avoient commencé à en délivrer
trois exemplaires le 22 Novembre 1751, & ils
devoient continuer, lorsqu'un incendie, survenu
dans leur magasin le 23 au matin a consumé, ou-
tre beaucoup d'autres Livres, l'édition entiere de
ces deux preiiers volumes, tant en grand qu'en
petit papier, & plus de la moitié du tome troi-
sième.
Ce funeste évenement remettant les Libraires
dans la même position où ils étoieût, lorsqu'ils
out commencé cette édition in-4°. au mois de
ed by Goog
208 MERCURE DE FRANCE.
Mars dernier, ils esperent que l'on ne trouvera
pas mauvais qu'ils prolongent jusqu'au premier
Juillet 1751, l'ouverture des souscriptions de
l'Histoire Romaine. Les conditions seront tou-
jours les mêmes, il n'y aura de changement que
par rapport aux termes qu'ils avoient fixés pour
remplir leurs engagemens. On va répéter ici ces
conditions, & désigner les tems ausquels on sera
en état de délivrer l'ouvrage proposé.
CONDITIONS.
L'Histoire Romaine, comme nous l'avions an-
noncée, sera imprimée en huit volumes in-4.
dont le prix en feuilles sera pour les Souscripteurs
de 48 liv. en petit papier, & 80 liv. en grand pa-
pier
En souscrivant, on payera pour le petit papier
18 liv. & pour le graud papier 30 liv.
En recevant les tomes I. & II. au premier Juil-
let 1752, 10 l. 20 l.
En recevant les tomes III. & IV. au premier
Novembre 1752. 10 l. 15. l.
En recevant les tomes V. & VI. au premier
Avril 1753. 10 l. 15. l.
En recevant les tomes VII. & VIII. au premier
Août 1753.
48 liv. 80 liv.
Les Souscripteurs sont priés de retiter les volu-
mes à mesure qu'ils paroîtront: & ils sont avertis,
que faute par eux de n'avoir pas retiré la totalité de
l'ouvrage dans le cours de l'année qui suivra la
livraison des deux derniers volumes, ils ne seront
plus admis à répétet les avances qu'ils auront fai-
tes. C'est une clause expreise des conditions pto-
pofées,
JANVIER. 1752.
209
Le prix en feuilles de cette Histoire, pour ceux
qui n'auront pas souscrit, sera de 68 liv. en petit
papiet, & de 120liv. en grand papier.
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AVIS Touchant l'Histoire Romaine, depuis la fondation de Rome jusqu'à la bataille d'Actium ; commencée par M. Rollin, & continuée par M. Crevier, huit volumes, in-4 o. proposée par souscription. A Paris, chez la veuve Etienne & fils, rue Saint Jacques, & Desaint & Saillant, rue Saint Jean de Beauvais.
3250
p. 209
Souscription pour l'Histoire des Empereurs, in-4.
Début :
Desaint & Saillant, continuent l'impression in-4 o . de l'Histoire des Empereurs, de M. Crevier, à [...]
Mots clefs :
Histoire des empereurs
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texteReconnaissance textuelle : Souscription pour l'Histoire des Empereurs, in-4.
Souscription pour l'Histoire des Empereurs,
in-4.
Desaint & Saillant, continuent l'impression in-4o.
de l'Histoire des Empereurs, de M. Crevier, à
mesure que les in- 12. sont achevés. Les deux pre-
miers volumes paroissent; & le troifième se déli-
vrera au premier Avril 1752. Ceux qui voudront
profiter du bénéfice de la iouscription, seront en-
core reçus à souscrire jusqu'au premier juiiier
1752. Ils payeront chaque volume in-4. en feuil-
les, six livres; & en retirant les deux premiers
volumes ils payeront le troisième d'avance, &
ainsi les volumes suivans, ensorte qu'il ne restera
rien à payer pour le dernier.
in-4.
Desaint & Saillant, continuent l'impression in-4o.
de l'Histoire des Empereurs, de M. Crevier, à
mesure que les in- 12. sont achevés. Les deux pre-
miers volumes paroissent; & le troifième se déli-
vrera au premier Avril 1752. Ceux qui voudront
profiter du bénéfice de la iouscription, seront en-
core reçus à souscrire jusqu'au premier juiiier
1752. Ils payeront chaque volume in-4. en feuil-
les, six livres; & en retirant les deux premiers
volumes ils payeront le troisième d'avance, &
ainsi les volumes suivans, ensorte qu'il ne restera
rien à payer pour le dernier.
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