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1
p. 238-279
Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Début :
Le Royaume de Siam a plus de trois cens lieües de [...]
Mots clefs :
Roi de Siam, Grands seigneurs, Siamois, Talapoins, Siam, Porte, Peuple, Idoles, Fruits, Terre, Corps, Hommes, Prince, Dieux, Ville, Mer, Maisons, Moeurs, Éléphants, Étrangers, Figure, Fruit, Habits, Officiers, Royaume, Orient, Rivière, Eaux, Chair, Écorce
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texteReconnaissance textuelle : Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Le Royaume de Siama
plus de trois cens lieues de
longueur, du Septentrion au
Midy , & eft plus étroit de
F'Orient à l'Occident. Ila le
Pégu pour bornes au SeptenGALANT
239
trion ; la Mer du Gange au
Midy , le petit Etat de Malaca
au Couchant , & du
cofté d'Orient la Mer d'u
ne part , & de l'autre , les
Montagnes qui le féparent
de Camboye & de Laros ..
Ce Royaume qui s'étend
i jufque fous le dix - huitiéme
degré de latitude Septentrionale
, fe trouve comme
entre deux Mers , qui
luy ouvrent paffage à tous
les Pais voifins & cela
rend fa fituation fort avantagcuſe
, à cauſe de la grande
étendue de fes Coftes,
auli
240 MERCURE
-
#
des
qui ont cinq à fix cens
lieues de tour. Il eft partagé
en onze Provinces, auf
quelles le Roy
Gouverneurs , qu'il deftitue
comme il luy plaift . Siam
eft la principale , & donne
fon nom à tout le Royau
me , aufli-bien qu'à la Ville
Capitale , qui eft fituée furt
la belle & grande Riviere
de Menan. Elle vient du
fameux Lac de Chiamay ,
& porte les Vaiffeaux tous !
chargez jufqu'aux Portes de:
Siam , quoy que cette Ville
foit éloignée de la Mer de
plus
SGALANT. 241
plus de foixante lieuës . Elle
a de bonnes Murailles , &
trente mille Maifons ou environ
, avec un Château bien ,
fortifié. Elle eft d'ailleurs affcz
forte d'elle mefme eftant
bâtie fur les eaux con comme
2
Veniſe. Il en eſt peu dans
tout l'Orient où l'on voye
plus de Nations diférentes
affemblées. On y parle jufqu'à
vingt fortes de Langues.
Tout le Pais eft fertile ; &
ce qui contribue fort à cette
fertilité , ce font les inondations
des Rivieres , caufées
par des pluyes qui durent
·
Octobre 1684.
X
242 MERCURE
trois ou quatre mois , & qui
tiennent les Campagnes toutes
noyées. Plus l'inondation
eft grande , plus la recolte
eft heureuſe. Le Ris , qui eft
le Froment des Siamois, n'eft
jamais affez arrofé . Il croift
au milieu de l'eau , & les
Campagnes qui en font femées
, reffemblent plûtoſt à
des Marais , qu'à des Terres
cultivées avec la Charüe. Le
Ris a cette force , que quoy
qu'il y ait fix ou fept pieds
d'eau fur luy , il pouffe toûjours
fa tige au deffus , & le
tuyau qui la porte s'éleve &
GALANT. 243
G
croift à proportion de la hauteur
de l'eau qui couvre fon
Champ . Malgré la fertilité
dont je vous parle , il y a
beaucoup de terres négligées
faute d'Habitans , & mefme
par la pareffe des Siamois ,
qui n'aiment pas le travail .
Ces Plaines in cultes & les
épaiffes Forefts que l'on voit
fur les Montagnes , fervent
de retraite aux Eléphans , aux
Tygres , aux Boeufs & Vaches
fauvages , aux Rinocérots
, & autres Beftcs . Le
Pais eft fort abondant en
Fruits, dont les meilleurs font
X ij
244MERCURE
le Durion , qui a la figure d'un
Melon ordinaire , & la peau
fort dure & raboteufe, & dans
Po
ouver
lequel , quand on
ОРГА
(190
(ce qu'il faut faire avec force )
on trouve des morceaux d'une
chair tres-blanche & délicate
, enfermée dans de petites
cellules , & dont le gouſt
paffe tour ce que nous avons
de meilleur en Europe ; les
Jacques, qui eftant gros.comme
nos Citrouilles , renferment
dans leur écorce une
chair jaunâtre & ferme , d'un
gouft aigre-doux fort agreable
; les Mangonftans, qui dans
GALANT. 245
une écorce toute unie , d'un
rouge enfoncé par le dehors,
mais plus clair par le dedans,
renferment une liqueur &
une chair femblable à celle
de l'Orange , dont elles ont
la groffeur , mais qui plaiſt
beaucoup davantage au goût,
la Manque, qui eft de la groffeur
dune Poire de Bon Chrérien
, & dont la couleur eft
jaune par le dehors , & rouge
parle dedans, & enfin l'Areca.
Ce dernier Fruit eft de la .
figure d'une groffe Prune.
Son écorce . renferme plu
fieurs filets, où fe trouve une
20
X iij
246 MERCURE
Noix affez dure , qui reffem?
ble à celle d'une Mufcade
Le gouſt en eft acre , mais
elle fortifie
l'eftomac.Les Siamois
, & les autres Peuples du
mefme Climat, ufent preſque
à toute heure de cet Areca ,
qu'ils eftimét fouverain pour
la fanté , à caufe qu'il aide la
digeftion
, & corrige l'humidité
de leurs alimens ordinaires
, qui font le Risle
Poiffon , les Fruits , & l'eau
toute pure pour leur boiſſon.
Les Riches comme les Pau
vres font occupez tout le jour
à mâcher ce Fruit ; & quand
14 X
GALANT. 247
1
ils fe rencontrent , le premier
acte de civilité eft de fe préfenter
l'un à l'autre l'Areca,
& de lle mâcher auffi - toft.
Les Siamois font olivâtres , &
non pas noirs , quoy qu'ils
foient fous la Zone torride.
Ils ont le nez court , &
font la plupart affezubien
faits. Leur naturel eft fort
doux , & affable aux Etrangers
. rs. Leur grande maxime
eft le repos , ils n'employent
au travail que leurs Efclaves ,
& une pauvreté tranquille
leur plaift beaucoup plus.
qu'une abondance de biens
X iiij.
248 MERCURE
accompagnée d'inquiétude.
Auffi leurs Habits , leurs .
Meubles , leurs Maiſons , &
leur
nourriture marquent
cette pauvreté. Ils vont toû
jours pieds & teftes nuës.
Les Grands, & les plus aifez ,
vont par terre fur des Elé
phans , & par eau dans des
Barques qui font fort comniodes
. Leurs Habits ne
confiftent qu'en une Etofe
deliée , toute
blanche , ou
marquée de Fleurs vives de
diférentes couleurs . Ils s'en
envelopent tout le corps ,
& lors qu'ils vont par la Ville,
GALANT 249
ils fe couvrent les épaules
d'une Cafaque de toile légere
, & stranſparente , qui
defcendo jufqu'au genouil.
Les Manches en font cour
tes , mais larges. Les Femmes
font prefque veftües comme
les Hommes . Ils fe rafent les
cheveux , s'arrachent la barbe
, & fe lavent fort fouvent
avec des eaux parfumées . Ils
font parez d'Etofes de foye
en broderie d'or , dans les
Affemblées de cerémonie .
Les Maifons du commun ,
deleulement
de bois
&
de feuilles , avec des murail
250 MERCURE
les de Cannes jointes enfemble
, font pofées fur des Piliers
élevez , qui les garantif
fent des inondations ordinaires
du Pais . Les Perfonj
nes riches ont des Baftimens
alug
de brique , & couverts de
tuiles . Tous leurs Meubles
ne confiftent qu'en quelques
Tapis & des Couffins.
Sieges , Tables, Lits , Tapif
feries , Cabinets , Peintures,
tout cela n'eft point de leur
ufage. Quoy que le Ris &
les Fruits foient leur nourri
ture, ils ne manquent ny de
Poules, ny de Boeufs, ny de
GALANT 251
pas fi fuper
Gibier ; mais eftant perfua
dez que c'eft faire mal que
d'ofter la vie aux Animaux,
ils n'en mangent point pour
l'ordinaire . Si d'autres les
tüent , ils font relevez de
leurs fcrupules , & croyent
en pouvoir manger fans crime.
Ils ne font
ftitieux pour le Poiffon, parce
qu'eftant, tiré des Filets , il
meurtcomme de luy mefme.
Les Siamois n'ont aucuns
exercices pour la Dance ,pour
les Armes , ny pour monter
à Cheval. Ils ne fçavent ce
que c'eft que Philofophie, au
252 MERCURE
Mathématiques. Leur Theo
logie confifte en quelques
Fables , & toute leur feience
eft à bien écrite , & àfçavoir
les Loix du Gouvernement
,
& de la Juftice. L'expérience
de divers Remedes pour les
maladies communes
, fait
toute leur Medecine
quand ces Remedes manquent
d'opérer , ils ont recours
à la Magie , fe fervant
de Pactes , de Billets , & de
Figures. Ils écrivent comme
nous de la gauche à la droite
, mais feulement avec du
crayon. Leur Papier eftant
: ར་
&
бы GALANT 253
trop foible , on le colle à une
ou deux autres feuilles pour
le foûtenir. Un grand Livre
n'eft fouvent qu'une feule
feuille de Papier de plufieurs
aunes de long , qu'on plie &
replie à la maniere de nos
Paravents . Tout l'Etat eft
Monarchique , & le Gouver
nement affez bien reglé. Le
Roy eft fort abfolu . Dans
les occafions les plus importantes
, il fait part de fes def
feins à quelques- uns des plus
grands Seigneurs , qu'on ap-
Felle Mandarins . Ceux - cy
aflemblent d'autres Officiers
254 MERCURE
leurs inférieurs , aufquels ils
communiquent ce qu'il leur
a propofé , & tous enfemble
concertent leur réponſe ou
remontrance. Il y a tel égard
qu'il veut , & diftribuant les
Charges felon le mérite , &
non felon la naiffance , il les
oſte ſur la moindre faute que
ceux qui en font pourveus
commettent. Il ne fe montre
prefque jamais au Peuple.
Les grands Seigneurs
mefme le voyent rarement.
Ils luy parlent à genoux les
mains jointes élevées fur
leurs teftes, & tous courbez
GALANT. 255
contre terre , fans ofer l'envifager.
Ils le qualifient
Roy
des Roys , Seigneur
des Seigneurs
, le Maiftre des Eaux,
le Tout-puiffant de la Terre,
le Dominateur
de la Mer,
l'Arbitre
du bonheur
& de
l'infortune
de fes Sujets. Son
Train eft fort magnifique
, &
fa Garde compofée
de trois
cens Hommes
.
Reyne , il a un grand nombre
de Concubines
qu'on
choifit entre les plus belles
Filles du Pais. Il fe laiffe voir
ordinairement
deux fois l'année
, l'une fur terré , & l'autre
Outre la
256 MERCURE
fur l'eau. Quand il va fe promener
fur la Riviere , la Galere
qui le porte eſt éclatante
de l'or le plus fin. On
y éleve un Trône fuperbe,
où ce Prince paroift revestu
d'Habits précieux, ayant une
Couronne toute d'or , garnie
de fins Diamans . A cette
Couronne pendent deux Aîles
d'or , qui luy batent les
épaules. Tous les Seigneurs
& les Officiers le fuivent,
chacun dans une Galere , parée
à proportion de ſes Biens
& de la Charge . Ces Galeres,
dorées par dedans & par deGALANT
257
hors , font le plus fouvent au
nombre de quatre cens , &
portent chacune trente ou
quarante Rameurs , dont
quelques - uns ont les bras
& les épaules dorées . Les
Rivages font bordez des Peuples
qui accourent en foule,,
& qui font retentir l'air de
cris d'allégreffe . Lors qu'il
fe montre par terre , deux
cens Eléphans paroiffent d'a--
bord. Ils portent chacun
-trois Hommes armez , &
font fuivis de Joueurs d'Inf--
trumens , de Trompetes , &
-de mille Soldats à pied . Les
Octobre 16844- Y
258 MERCURE
grands . Seigneurs du Païs
viennent apres, & il y en a
quelques uns qui ont 80; ou
1oo . Hommes à leur fuire. En
fuite on voit deux cens Soldats
du Japon , qui préce
dent ceux dont ifa Garde eft
compofée , puis fes Chevaux
de main , & fes Eléphans , &
apres les Officiers de fa Cour,
portant tous des Fruits , ou
quelqu'autre chofe que l'on
préfente aux Idoles . Derriere
eux marchent encore quelques
grands Seigneurs avec
des Couronnes fur leurs tef
tes. L'un dieux porte LE
for micro
GALANT 2591
tendard du Roy , & l'autre
une Epée qui repréfente la
JufticemoCePrince paroift
apres eux, porté fur un Elé
phant dans une Tour toute
éclatante de Pierreries . Cer:
Eléphant eft environné de
Gens qui luy portent des Pa
rafols, & fuivy du Prince qui
doit fucceder. Les Femmes :
du Roy fuivent auffi fur des
Eléphans, mais dans de petits ;
Cabinets fermez , qui ne les
Jaiffent point voir. Six cens
Soldats ferment ce Cortége,,
qui cft ordinairement de
quinze ou feize mille Hom-
C.
Yij
260 MERCURE
mes. Le fruit qu'on remporte
de ces Ceremonies, eft
de maintenir le Peuple dans.
la vonération de la Majefté
Royale . Quand le Roy eſt
mort , le plus âgé de fes Freres
luy fuccede, & les autres.
apres luy. S'il n'a point de
Freres, c'eft l'aîné des Fils, &
jamais les Filles . L'accés eft
facile aux Etrangers dans.
tout ce Royaume , foit pour
4
s'y établir , foit pour y faire
trafic. On ne les gefne en
aucune chofe, pourveu qu'ils.
ne faffent rien contre l'Etat.
Pour prévenir les deførdres
HGALANT 261
qu'ils pourroient caufer , on
donne à chaque Nation un.
peu confidérable , une Chef
qui en eft, & qui doit répondre
de tous ceux de fon Païs,.
avec un Seigneur de la Cour,
2 ou un Officier du Roy , qui
eft commele Protecteur particulier
de la Nation . C'eft à
ce Seigneur, ou Officier, que
doit s'adreffer ce Chef , foit:
pour les Requeftes qu'il veut
présenter au Prince, foit pour
les Affaires du Commerce..
D'ailleurs , les Canaux que
forme la Riviere , partageant
La Ville en plufieurs. Illes,
262 MERCURE
on a foin de placer chaque
Nation en quelque Iſle ou
Quartier féparé , ce qui empelche
les diférens qu'excite
fouvent le mélange des Nations
qui ont des antipaties
naturelles . On oblige encore
tous les Etrangers qui s'établiffent
à Siam , de renouveller
tous les ans le Serment
de fidelité qu'ils jurent au
Roy. Le jour de cette cerémonie
cft folemnel . Tous les
Officiers de la Couronne y
affiftent.LeRoy montéfur un
Trône reçoit ce Serment,que
chacun luy prefte felon for
GALANT. 263
mng , aprés quoy on leur donne
à boire d'une Eau qu'ils
nomment Eau de jurément.
Ils l'eftiment Sainte . Les Sa-
- crificateurs
des Idoles qui la
préparent avec des cerémonies
remplies de fuperftition
,
tiennent la pointe d'une Epée
dans cette Eau , & lancent
plufieurs imprécations
contre
les Parjures, dans la croyace
que s'ils ne promettent
pas fidelité avec un coeur fincere
, ils en feront fuffoquez
dés le mefme inftant.
Il n'y a point de Païs où
L'exercice de toutes fortes de
264 MERCURE
Religiós foit plus permis qu'à
Siam. Cette liberté attire un
grand nombre d'Etrangers,.
dont le fejour eft
avantageux
aux Siamois pour le commerce
. D'ailleurs ils tiennent que
toute Religion eft bonne , &
Iainfi ils ne fe montrent con
traires à aucune , pourvû qu'
elle puiffe fubfifter avec les
Loix du Gouvernement. Ils
difent que le Ciel'eft comme
- un grand Palais , où pluſieurs
chemins vont aboutir, & qu'il
feroit difficile de déterminer
quel eft le meilleur. Comme
ils croyent la pluralité des
Dieux
GALANT 265
Dieux , ils ajoûtent qu'eftant
tous de grands Seigneurs , ils
exigent divers cultes , & veulent
eftre honorez en plufieurs
manieres. Cette indiférence
eſt cauſe qu'il eft
malaifé de les convertir. En
avouant que la Religion des
Chrétiens eft bonne , ils prétendent
que c'eſt eſtre témeraire
, que de rejetter les au
tres , & que puis qu'elles ont
toutes pour but d'honorer les
Dieux , il y a fujet de croire
qu'ils s'en contentent. Ils
ont des Idoles en grand
nombre , & leur figure ne
Octobre 1684. Z
266 MERCURE
furprend pas moins que leur
grandeur. Il y en a fur un
mefme Autel jufqu'à cinquante
ou foixante, de plus de
quarante pieds de haut. Elles
font faites de Brique & de
Pierre , & dorées par le dehors
. Dans les Maifons des
Sacrificateurs font des Galeries
, où l'on en voit trois &
quatre cens de diférentes figures
, toutes dorées , & d'un
grand éclat. Les Temples
qu'ils bâtiffent à ces Idoles,
font trés -fomptueux , folides
& à peu prés comme nos ‘Eglifes.
Les Portes en font doGALANT.
267
rées , le dedans eit peint , &
la lumiere y entre par des Feneftres
étroites & longues,
prifes dans l'épaiffeur du mur.
Les Idoles font fur l'Autel ,
qui eft dans le lieu le plus éloigné
de la Porte , & auquel
on monte par plufieurs degrez
en Amphitheatre . Prés
de ces Temples font les Convens
des Sacrificateurs , qui
ont leurs Dortoirs & leurs
Cellules , & qui vivent en
.commun. Ils ont auffi leurs
Cloiſtres , au milieu defquels
eft une Pyramide extrémement
haute, & toute brillante
Z ij
268 MERCURE
d'or. La coûtume eft de ren
fermer fous ces Pyramides
les cendres des grands Seigneurs.
Les Portugais ront
donné le nom de Talapoins
à ces Sacrificateurs ou Reli
gieux , qui font bien au nom .
bre de trente mille dans tout
le Pais. Leurs habits qui
font d'une toile jaune toute
fimple , ne diférent sen rien
de ceux du Peuple pour la fi
gure, finon qu'au lieu de Ca
faque ils portent comme un
Baudrier de toile rouge , qui
va de l'épaulé gauche cou
vrant l'eftomac jufqu'au câ
2
GALANT 269
leur
ré droit. Ils marchent pieds,
nus & tefte nue , & quoy
qu'ilshareçoivent
quantité
d'aumônes , & que les préfens
qu'on fait aux Idoles,
d'Erofes , de Ris & de Fruits,
appartiennent , ils ne
font qu'un repas par jour , &
il ne leur eft permis de manger
le foir qu'un peu de Fruit.
Ils prefchent le Peuple , l'in
ftruifent , & font des offrandes
& des facrifices à leurs
Dieux. Ces Sacrifices font
accompagnez
de Torches ,
de Fleurs , & de feux d'Artifice.
Entre ces Talapoins , il!
Z
iij
270 MERCURE
y en a qui font feulement
pour vivre en particulier.
Quelques - uns ont des fon
ctions qui regardent le Pu
blic ; & d'autres qu'on nomme
Sancrats , ont foin des .
Temples , & de faire obfer
ver les cerémonies. Ces der
niers qui font les plus réverez
de tous , font fous la Jurifdiction
d'un Sancrat , qui
eft toûjours un grand Perfonnage.
C'eft luy qui préfide
au Pagode du Roy , qui
eft à deux lieues de Siam.
Non feulement il eft respecté
du Prince , mais il a l'honneur
GALANT. 271
de s'affeoir auprés de luy
quand il luy parle , & fe contente
de luy faire une médiocre
inclination de tefte. Ces
Preftres font obligez de garder
la continence , mais comme
il leur eft permis de quitrer
la vie Religieufe quand ils
veulent , ils n'ont qu'à fe défaire
de leurs veftemens de
couleur jaune pour ſe marier.
Il y a auffi proche des principaux
Teples, des Maifons de
Religieufes, où font de vicilles
Filles rafées, & vcftuës de
blanc. Elles paffent les jours
a prier , & quand la retraite
Z
iiij
272
MERCURE
r
les ennuye, elles quittent l'habit
blanc . Les Siamois croyét
que l'ame furvit le corps .Cela
les oblige à fonger de leur
vivant aux befoins de l'autre
vie. Ils amaffent pour cela
tout ce qu'ils peuvent épar
gner d'argent , le cachent en
quelque lieu retiré, & comme
c'eft parmy eux un grand
facrilege que de dérober l'ar
gent des Morts , il fe perd
par là des fommes immenfes
qu'on n'ofe chercher. Cette
folle opinion n'eft pas fou
lement parmy le Peuple ; lesc
grands Seigneurs & les Prin
<
GALANT.27 3
ces fe pourvoyent auffi pour
l'avenir , mais fans cacher
leurs Tréfors . Ils font élever
des Pyramides , au pied defquelles
ils enfouiffent l'ar
gent qu'ils fe refervent , & les
Talapoins veillent à la garde
de ces Pyramides . Les Siamois
font fort magnifiques.
dans leurs Funérailles, & emer
ployent quelquefois une an
née entière à en faire les préparatifs
. Les Sépulchres font.
environnez de plufieurs
Tours quarrées , faites de
bois de Cyprez , & reveſtuës;
de Cartes de gros Papier de
274MERCURE
diférentes couleurs . Ils met
tent quantité de feux d'arti
fice au deffus des Tours , &
tout estant preft , une partie
des Talapoins fe rend au lieu
des Funérailles , tandis que
l'autre va querir le Corps , On
Eenferme dans une Biere ou
Quaiffe dorée , fur laquelle
s'éleve une Pyramide , ornée
de divers Ouvrages de menuiferie
auffi dorée . Quand le
Corps eft arrivé , on le tire de
la Quaiffe. On le met fur le
bucher , autour duquel les
Talapoins font plufieurs
tours , & pendant que les flâ
GALANT. 275
mes le confument on fait
jouer des feux d'artifice au
fon de quatité d'Inftrumens.
Le corps eftant brûlé , on en
ramaffe les cendres , & on:
les met repofer fous la Pyramide.
7
Les mariages entre les
Perfonnes riches fe font avec
beaucoup de magnificence,
mais fans qu'il y entre aucune
cerémonie de Religion :
Les Mariez mettent en commun
une fomme de deniers,
& ont toûjours la liberté de
fe féparer en partageant leurs .
Enfans. Ileft permis au Ma276
MERCURE
ry de prendre autant de Con
cubines qu'il veut , &zelles
doivent obeiffance
à la prev
miere Femme , dont les En
fans font feuls héritiers du
bien du Pere, ceux des Concubines
n'ayant prefque rien.
Les biens des Gens de con
dition font féparez en trois
parties aprés leur mort. Les
Talapoins en ont une, le Roy
Fautre , & la troifiéme eft
pour les Enfans . La Coûtu
me eft diférente parmy le
Peuple. Les Hommes acheg
tent leurs Femmes par quel
que préfent qu'ils font aux
GALANT 277
Peres. Ils ont mefine liberté
de les quitter , mais les divorces
ne fe font pas fans de
grandes cauſes. Les Enfans
partagent entr'eux également
le bien de leur Pere,
laiffant pourtant ordinairement
quelque chofe de plus
àl'Aîné. Onles met dans leur
bas âge auprés des Preftres &
Docteurs , pour apprendre à
lite & à écrire , & quand
leurs études font achevées, il
en demeure toûjours un
grand nombre dans la Communauté
de ces Talapoins.
Il y a beaucoup d'argent à
278 MERCURE
Siam. Celuy de la principale
Monnoye dont on s'y fert , &
qu'on appelle Ticals , eft fort
fin , & d'une figure preſque,
ronde , marquée au coin d
Prince. Les Ticals valent
trente- fept fols de noftre
Monnoye .Un Mayonvaut la
moitié d'un Tical.Un Foüan,
la moitié d'un Mayon , &
un Sampaya la moitié d'un
Foüan. Ils font ordinairement
leurs comptes par Cattis
d'argent. Chaque Cattis
vaut vingt Tayls , ou cent
quarante quatre livres , le
Tayl valant quelque chofe
GALANT. 279
de plus que fept francs.
plus de trois cens lieues de
longueur, du Septentrion au
Midy , & eft plus étroit de
F'Orient à l'Occident. Ila le
Pégu pour bornes au SeptenGALANT
239
trion ; la Mer du Gange au
Midy , le petit Etat de Malaca
au Couchant , & du
cofté d'Orient la Mer d'u
ne part , & de l'autre , les
Montagnes qui le féparent
de Camboye & de Laros ..
Ce Royaume qui s'étend
i jufque fous le dix - huitiéme
degré de latitude Septentrionale
, fe trouve comme
entre deux Mers , qui
luy ouvrent paffage à tous
les Pais voifins & cela
rend fa fituation fort avantagcuſe
, à cauſe de la grande
étendue de fes Coftes,
auli
240 MERCURE
-
#
des
qui ont cinq à fix cens
lieues de tour. Il eft partagé
en onze Provinces, auf
quelles le Roy
Gouverneurs , qu'il deftitue
comme il luy plaift . Siam
eft la principale , & donne
fon nom à tout le Royau
me , aufli-bien qu'à la Ville
Capitale , qui eft fituée furt
la belle & grande Riviere
de Menan. Elle vient du
fameux Lac de Chiamay ,
& porte les Vaiffeaux tous !
chargez jufqu'aux Portes de:
Siam , quoy que cette Ville
foit éloignée de la Mer de
plus
SGALANT. 241
plus de foixante lieuës . Elle
a de bonnes Murailles , &
trente mille Maifons ou environ
, avec un Château bien ,
fortifié. Elle eft d'ailleurs affcz
forte d'elle mefme eftant
bâtie fur les eaux con comme
2
Veniſe. Il en eſt peu dans
tout l'Orient où l'on voye
plus de Nations diférentes
affemblées. On y parle jufqu'à
vingt fortes de Langues.
Tout le Pais eft fertile ; &
ce qui contribue fort à cette
fertilité , ce font les inondations
des Rivieres , caufées
par des pluyes qui durent
·
Octobre 1684.
X
242 MERCURE
trois ou quatre mois , & qui
tiennent les Campagnes toutes
noyées. Plus l'inondation
eft grande , plus la recolte
eft heureuſe. Le Ris , qui eft
le Froment des Siamois, n'eft
jamais affez arrofé . Il croift
au milieu de l'eau , & les
Campagnes qui en font femées
, reffemblent plûtoſt à
des Marais , qu'à des Terres
cultivées avec la Charüe. Le
Ris a cette force , que quoy
qu'il y ait fix ou fept pieds
d'eau fur luy , il pouffe toûjours
fa tige au deffus , & le
tuyau qui la porte s'éleve &
GALANT. 243
G
croift à proportion de la hauteur
de l'eau qui couvre fon
Champ . Malgré la fertilité
dont je vous parle , il y a
beaucoup de terres négligées
faute d'Habitans , & mefme
par la pareffe des Siamois ,
qui n'aiment pas le travail .
Ces Plaines in cultes & les
épaiffes Forefts que l'on voit
fur les Montagnes , fervent
de retraite aux Eléphans , aux
Tygres , aux Boeufs & Vaches
fauvages , aux Rinocérots
, & autres Beftcs . Le
Pais eft fort abondant en
Fruits, dont les meilleurs font
X ij
244MERCURE
le Durion , qui a la figure d'un
Melon ordinaire , & la peau
fort dure & raboteufe, & dans
Po
ouver
lequel , quand on
ОРГА
(190
(ce qu'il faut faire avec force )
on trouve des morceaux d'une
chair tres-blanche & délicate
, enfermée dans de petites
cellules , & dont le gouſt
paffe tour ce que nous avons
de meilleur en Europe ; les
Jacques, qui eftant gros.comme
nos Citrouilles , renferment
dans leur écorce une
chair jaunâtre & ferme , d'un
gouft aigre-doux fort agreable
; les Mangonftans, qui dans
GALANT. 245
une écorce toute unie , d'un
rouge enfoncé par le dehors,
mais plus clair par le dedans,
renferment une liqueur &
une chair femblable à celle
de l'Orange , dont elles ont
la groffeur , mais qui plaiſt
beaucoup davantage au goût,
la Manque, qui eft de la groffeur
dune Poire de Bon Chrérien
, & dont la couleur eft
jaune par le dehors , & rouge
parle dedans, & enfin l'Areca.
Ce dernier Fruit eft de la .
figure d'une groffe Prune.
Son écorce . renferme plu
fieurs filets, où fe trouve une
20
X iij
246 MERCURE
Noix affez dure , qui reffem?
ble à celle d'une Mufcade
Le gouſt en eft acre , mais
elle fortifie
l'eftomac.Les Siamois
, & les autres Peuples du
mefme Climat, ufent preſque
à toute heure de cet Areca ,
qu'ils eftimét fouverain pour
la fanté , à caufe qu'il aide la
digeftion
, & corrige l'humidité
de leurs alimens ordinaires
, qui font le Risle
Poiffon , les Fruits , & l'eau
toute pure pour leur boiſſon.
Les Riches comme les Pau
vres font occupez tout le jour
à mâcher ce Fruit ; & quand
14 X
GALANT. 247
1
ils fe rencontrent , le premier
acte de civilité eft de fe préfenter
l'un à l'autre l'Areca,
& de lle mâcher auffi - toft.
Les Siamois font olivâtres , &
non pas noirs , quoy qu'ils
foient fous la Zone torride.
Ils ont le nez court , &
font la plupart affezubien
faits. Leur naturel eft fort
doux , & affable aux Etrangers
. rs. Leur grande maxime
eft le repos , ils n'employent
au travail que leurs Efclaves ,
& une pauvreté tranquille
leur plaift beaucoup plus.
qu'une abondance de biens
X iiij.
248 MERCURE
accompagnée d'inquiétude.
Auffi leurs Habits , leurs .
Meubles , leurs Maiſons , &
leur
nourriture marquent
cette pauvreté. Ils vont toû
jours pieds & teftes nuës.
Les Grands, & les plus aifez ,
vont par terre fur des Elé
phans , & par eau dans des
Barques qui font fort comniodes
. Leurs Habits ne
confiftent qu'en une Etofe
deliée , toute
blanche , ou
marquée de Fleurs vives de
diférentes couleurs . Ils s'en
envelopent tout le corps ,
& lors qu'ils vont par la Ville,
GALANT 249
ils fe couvrent les épaules
d'une Cafaque de toile légere
, & stranſparente , qui
defcendo jufqu'au genouil.
Les Manches en font cour
tes , mais larges. Les Femmes
font prefque veftües comme
les Hommes . Ils fe rafent les
cheveux , s'arrachent la barbe
, & fe lavent fort fouvent
avec des eaux parfumées . Ils
font parez d'Etofes de foye
en broderie d'or , dans les
Affemblées de cerémonie .
Les Maifons du commun ,
deleulement
de bois
&
de feuilles , avec des murail
250 MERCURE
les de Cannes jointes enfemble
, font pofées fur des Piliers
élevez , qui les garantif
fent des inondations ordinaires
du Pais . Les Perfonj
nes riches ont des Baftimens
alug
de brique , & couverts de
tuiles . Tous leurs Meubles
ne confiftent qu'en quelques
Tapis & des Couffins.
Sieges , Tables, Lits , Tapif
feries , Cabinets , Peintures,
tout cela n'eft point de leur
ufage. Quoy que le Ris &
les Fruits foient leur nourri
ture, ils ne manquent ny de
Poules, ny de Boeufs, ny de
GALANT 251
pas fi fuper
Gibier ; mais eftant perfua
dez que c'eft faire mal que
d'ofter la vie aux Animaux,
ils n'en mangent point pour
l'ordinaire . Si d'autres les
tüent , ils font relevez de
leurs fcrupules , & croyent
en pouvoir manger fans crime.
Ils ne font
ftitieux pour le Poiffon, parce
qu'eftant, tiré des Filets , il
meurtcomme de luy mefme.
Les Siamois n'ont aucuns
exercices pour la Dance ,pour
les Armes , ny pour monter
à Cheval. Ils ne fçavent ce
que c'eft que Philofophie, au
252 MERCURE
Mathématiques. Leur Theo
logie confifte en quelques
Fables , & toute leur feience
eft à bien écrite , & àfçavoir
les Loix du Gouvernement
,
& de la Juftice. L'expérience
de divers Remedes pour les
maladies communes
, fait
toute leur Medecine
quand ces Remedes manquent
d'opérer , ils ont recours
à la Magie , fe fervant
de Pactes , de Billets , & de
Figures. Ils écrivent comme
nous de la gauche à la droite
, mais feulement avec du
crayon. Leur Papier eftant
: ར་
&
бы GALANT 253
trop foible , on le colle à une
ou deux autres feuilles pour
le foûtenir. Un grand Livre
n'eft fouvent qu'une feule
feuille de Papier de plufieurs
aunes de long , qu'on plie &
replie à la maniere de nos
Paravents . Tout l'Etat eft
Monarchique , & le Gouver
nement affez bien reglé. Le
Roy eft fort abfolu . Dans
les occafions les plus importantes
, il fait part de fes def
feins à quelques- uns des plus
grands Seigneurs , qu'on ap-
Felle Mandarins . Ceux - cy
aflemblent d'autres Officiers
254 MERCURE
leurs inférieurs , aufquels ils
communiquent ce qu'il leur
a propofé , & tous enfemble
concertent leur réponſe ou
remontrance. Il y a tel égard
qu'il veut , & diftribuant les
Charges felon le mérite , &
non felon la naiffance , il les
oſte ſur la moindre faute que
ceux qui en font pourveus
commettent. Il ne fe montre
prefque jamais au Peuple.
Les grands Seigneurs
mefme le voyent rarement.
Ils luy parlent à genoux les
mains jointes élevées fur
leurs teftes, & tous courbez
GALANT. 255
contre terre , fans ofer l'envifager.
Ils le qualifient
Roy
des Roys , Seigneur
des Seigneurs
, le Maiftre des Eaux,
le Tout-puiffant de la Terre,
le Dominateur
de la Mer,
l'Arbitre
du bonheur
& de
l'infortune
de fes Sujets. Son
Train eft fort magnifique
, &
fa Garde compofée
de trois
cens Hommes
.
Reyne , il a un grand nombre
de Concubines
qu'on
choifit entre les plus belles
Filles du Pais. Il fe laiffe voir
ordinairement
deux fois l'année
, l'une fur terré , & l'autre
Outre la
256 MERCURE
fur l'eau. Quand il va fe promener
fur la Riviere , la Galere
qui le porte eſt éclatante
de l'or le plus fin. On
y éleve un Trône fuperbe,
où ce Prince paroift revestu
d'Habits précieux, ayant une
Couronne toute d'or , garnie
de fins Diamans . A cette
Couronne pendent deux Aîles
d'or , qui luy batent les
épaules. Tous les Seigneurs
& les Officiers le fuivent,
chacun dans une Galere , parée
à proportion de ſes Biens
& de la Charge . Ces Galeres,
dorées par dedans & par deGALANT
257
hors , font le plus fouvent au
nombre de quatre cens , &
portent chacune trente ou
quarante Rameurs , dont
quelques - uns ont les bras
& les épaules dorées . Les
Rivages font bordez des Peuples
qui accourent en foule,,
& qui font retentir l'air de
cris d'allégreffe . Lors qu'il
fe montre par terre , deux
cens Eléphans paroiffent d'a--
bord. Ils portent chacun
-trois Hommes armez , &
font fuivis de Joueurs d'Inf--
trumens , de Trompetes , &
-de mille Soldats à pied . Les
Octobre 16844- Y
258 MERCURE
grands . Seigneurs du Païs
viennent apres, & il y en a
quelques uns qui ont 80; ou
1oo . Hommes à leur fuire. En
fuite on voit deux cens Soldats
du Japon , qui préce
dent ceux dont ifa Garde eft
compofée , puis fes Chevaux
de main , & fes Eléphans , &
apres les Officiers de fa Cour,
portant tous des Fruits , ou
quelqu'autre chofe que l'on
préfente aux Idoles . Derriere
eux marchent encore quelques
grands Seigneurs avec
des Couronnes fur leurs tef
tes. L'un dieux porte LE
for micro
GALANT 2591
tendard du Roy , & l'autre
une Epée qui repréfente la
JufticemoCePrince paroift
apres eux, porté fur un Elé
phant dans une Tour toute
éclatante de Pierreries . Cer:
Eléphant eft environné de
Gens qui luy portent des Pa
rafols, & fuivy du Prince qui
doit fucceder. Les Femmes :
du Roy fuivent auffi fur des
Eléphans, mais dans de petits ;
Cabinets fermez , qui ne les
Jaiffent point voir. Six cens
Soldats ferment ce Cortége,,
qui cft ordinairement de
quinze ou feize mille Hom-
C.
Yij
260 MERCURE
mes. Le fruit qu'on remporte
de ces Ceremonies, eft
de maintenir le Peuple dans.
la vonération de la Majefté
Royale . Quand le Roy eſt
mort , le plus âgé de fes Freres
luy fuccede, & les autres.
apres luy. S'il n'a point de
Freres, c'eft l'aîné des Fils, &
jamais les Filles . L'accés eft
facile aux Etrangers dans.
tout ce Royaume , foit pour
4
s'y établir , foit pour y faire
trafic. On ne les gefne en
aucune chofe, pourveu qu'ils.
ne faffent rien contre l'Etat.
Pour prévenir les deførdres
HGALANT 261
qu'ils pourroient caufer , on
donne à chaque Nation un.
peu confidérable , une Chef
qui en eft, & qui doit répondre
de tous ceux de fon Païs,.
avec un Seigneur de la Cour,
2 ou un Officier du Roy , qui
eft commele Protecteur particulier
de la Nation . C'eft à
ce Seigneur, ou Officier, que
doit s'adreffer ce Chef , foit:
pour les Requeftes qu'il veut
présenter au Prince, foit pour
les Affaires du Commerce..
D'ailleurs , les Canaux que
forme la Riviere , partageant
La Ville en plufieurs. Illes,
262 MERCURE
on a foin de placer chaque
Nation en quelque Iſle ou
Quartier féparé , ce qui empelche
les diférens qu'excite
fouvent le mélange des Nations
qui ont des antipaties
naturelles . On oblige encore
tous les Etrangers qui s'établiffent
à Siam , de renouveller
tous les ans le Serment
de fidelité qu'ils jurent au
Roy. Le jour de cette cerémonie
cft folemnel . Tous les
Officiers de la Couronne y
affiftent.LeRoy montéfur un
Trône reçoit ce Serment,que
chacun luy prefte felon for
GALANT. 263
mng , aprés quoy on leur donne
à boire d'une Eau qu'ils
nomment Eau de jurément.
Ils l'eftiment Sainte . Les Sa-
- crificateurs
des Idoles qui la
préparent avec des cerémonies
remplies de fuperftition
,
tiennent la pointe d'une Epée
dans cette Eau , & lancent
plufieurs imprécations
contre
les Parjures, dans la croyace
que s'ils ne promettent
pas fidelité avec un coeur fincere
, ils en feront fuffoquez
dés le mefme inftant.
Il n'y a point de Païs où
L'exercice de toutes fortes de
264 MERCURE
Religiós foit plus permis qu'à
Siam. Cette liberté attire un
grand nombre d'Etrangers,.
dont le fejour eft
avantageux
aux Siamois pour le commerce
. D'ailleurs ils tiennent que
toute Religion eft bonne , &
Iainfi ils ne fe montrent con
traires à aucune , pourvû qu'
elle puiffe fubfifter avec les
Loix du Gouvernement. Ils
difent que le Ciel'eft comme
- un grand Palais , où pluſieurs
chemins vont aboutir, & qu'il
feroit difficile de déterminer
quel eft le meilleur. Comme
ils croyent la pluralité des
Dieux
GALANT 265
Dieux , ils ajoûtent qu'eftant
tous de grands Seigneurs , ils
exigent divers cultes , & veulent
eftre honorez en plufieurs
manieres. Cette indiférence
eſt cauſe qu'il eft
malaifé de les convertir. En
avouant que la Religion des
Chrétiens eft bonne , ils prétendent
que c'eſt eſtre témeraire
, que de rejetter les au
tres , & que puis qu'elles ont
toutes pour but d'honorer les
Dieux , il y a fujet de croire
qu'ils s'en contentent. Ils
ont des Idoles en grand
nombre , & leur figure ne
Octobre 1684. Z
266 MERCURE
furprend pas moins que leur
grandeur. Il y en a fur un
mefme Autel jufqu'à cinquante
ou foixante, de plus de
quarante pieds de haut. Elles
font faites de Brique & de
Pierre , & dorées par le dehors
. Dans les Maifons des
Sacrificateurs font des Galeries
, où l'on en voit trois &
quatre cens de diférentes figures
, toutes dorées , & d'un
grand éclat. Les Temples
qu'ils bâtiffent à ces Idoles,
font trés -fomptueux , folides
& à peu prés comme nos ‘Eglifes.
Les Portes en font doGALANT.
267
rées , le dedans eit peint , &
la lumiere y entre par des Feneftres
étroites & longues,
prifes dans l'épaiffeur du mur.
Les Idoles font fur l'Autel ,
qui eft dans le lieu le plus éloigné
de la Porte , & auquel
on monte par plufieurs degrez
en Amphitheatre . Prés
de ces Temples font les Convens
des Sacrificateurs , qui
ont leurs Dortoirs & leurs
Cellules , & qui vivent en
.commun. Ils ont auffi leurs
Cloiſtres , au milieu defquels
eft une Pyramide extrémement
haute, & toute brillante
Z ij
268 MERCURE
d'or. La coûtume eft de ren
fermer fous ces Pyramides
les cendres des grands Seigneurs.
Les Portugais ront
donné le nom de Talapoins
à ces Sacrificateurs ou Reli
gieux , qui font bien au nom .
bre de trente mille dans tout
le Pais. Leurs habits qui
font d'une toile jaune toute
fimple , ne diférent sen rien
de ceux du Peuple pour la fi
gure, finon qu'au lieu de Ca
faque ils portent comme un
Baudrier de toile rouge , qui
va de l'épaulé gauche cou
vrant l'eftomac jufqu'au câ
2
GALANT 269
leur
ré droit. Ils marchent pieds,
nus & tefte nue , & quoy
qu'ilshareçoivent
quantité
d'aumônes , & que les préfens
qu'on fait aux Idoles,
d'Erofes , de Ris & de Fruits,
appartiennent , ils ne
font qu'un repas par jour , &
il ne leur eft permis de manger
le foir qu'un peu de Fruit.
Ils prefchent le Peuple , l'in
ftruifent , & font des offrandes
& des facrifices à leurs
Dieux. Ces Sacrifices font
accompagnez
de Torches ,
de Fleurs , & de feux d'Artifice.
Entre ces Talapoins , il!
Z
iij
270 MERCURE
y en a qui font feulement
pour vivre en particulier.
Quelques - uns ont des fon
ctions qui regardent le Pu
blic ; & d'autres qu'on nomme
Sancrats , ont foin des .
Temples , & de faire obfer
ver les cerémonies. Ces der
niers qui font les plus réverez
de tous , font fous la Jurifdiction
d'un Sancrat , qui
eft toûjours un grand Perfonnage.
C'eft luy qui préfide
au Pagode du Roy , qui
eft à deux lieues de Siam.
Non feulement il eft respecté
du Prince , mais il a l'honneur
GALANT. 271
de s'affeoir auprés de luy
quand il luy parle , & fe contente
de luy faire une médiocre
inclination de tefte. Ces
Preftres font obligez de garder
la continence , mais comme
il leur eft permis de quitrer
la vie Religieufe quand ils
veulent , ils n'ont qu'à fe défaire
de leurs veftemens de
couleur jaune pour ſe marier.
Il y a auffi proche des principaux
Teples, des Maifons de
Religieufes, où font de vicilles
Filles rafées, & vcftuës de
blanc. Elles paffent les jours
a prier , & quand la retraite
Z
iiij
272
MERCURE
r
les ennuye, elles quittent l'habit
blanc . Les Siamois croyét
que l'ame furvit le corps .Cela
les oblige à fonger de leur
vivant aux befoins de l'autre
vie. Ils amaffent pour cela
tout ce qu'ils peuvent épar
gner d'argent , le cachent en
quelque lieu retiré, & comme
c'eft parmy eux un grand
facrilege que de dérober l'ar
gent des Morts , il fe perd
par là des fommes immenfes
qu'on n'ofe chercher. Cette
folle opinion n'eft pas fou
lement parmy le Peuple ; lesc
grands Seigneurs & les Prin
<
GALANT.27 3
ces fe pourvoyent auffi pour
l'avenir , mais fans cacher
leurs Tréfors . Ils font élever
des Pyramides , au pied defquelles
ils enfouiffent l'ar
gent qu'ils fe refervent , & les
Talapoins veillent à la garde
de ces Pyramides . Les Siamois
font fort magnifiques.
dans leurs Funérailles, & emer
ployent quelquefois une an
née entière à en faire les préparatifs
. Les Sépulchres font.
environnez de plufieurs
Tours quarrées , faites de
bois de Cyprez , & reveſtuës;
de Cartes de gros Papier de
274MERCURE
diférentes couleurs . Ils met
tent quantité de feux d'arti
fice au deffus des Tours , &
tout estant preft , une partie
des Talapoins fe rend au lieu
des Funérailles , tandis que
l'autre va querir le Corps , On
Eenferme dans une Biere ou
Quaiffe dorée , fur laquelle
s'éleve une Pyramide , ornée
de divers Ouvrages de menuiferie
auffi dorée . Quand le
Corps eft arrivé , on le tire de
la Quaiffe. On le met fur le
bucher , autour duquel les
Talapoins font plufieurs
tours , & pendant que les flâ
GALANT. 275
mes le confument on fait
jouer des feux d'artifice au
fon de quatité d'Inftrumens.
Le corps eftant brûlé , on en
ramaffe les cendres , & on:
les met repofer fous la Pyramide.
7
Les mariages entre les
Perfonnes riches fe font avec
beaucoup de magnificence,
mais fans qu'il y entre aucune
cerémonie de Religion :
Les Mariez mettent en commun
une fomme de deniers,
& ont toûjours la liberté de
fe féparer en partageant leurs .
Enfans. Ileft permis au Ma276
MERCURE
ry de prendre autant de Con
cubines qu'il veut , &zelles
doivent obeiffance
à la prev
miere Femme , dont les En
fans font feuls héritiers du
bien du Pere, ceux des Concubines
n'ayant prefque rien.
Les biens des Gens de con
dition font féparez en trois
parties aprés leur mort. Les
Talapoins en ont une, le Roy
Fautre , & la troifiéme eft
pour les Enfans . La Coûtu
me eft diférente parmy le
Peuple. Les Hommes acheg
tent leurs Femmes par quel
que préfent qu'ils font aux
GALANT 277
Peres. Ils ont mefine liberté
de les quitter , mais les divorces
ne fe font pas fans de
grandes cauſes. Les Enfans
partagent entr'eux également
le bien de leur Pere,
laiffant pourtant ordinairement
quelque chofe de plus
àl'Aîné. Onles met dans leur
bas âge auprés des Preftres &
Docteurs , pour apprendre à
lite & à écrire , & quand
leurs études font achevées, il
en demeure toûjours un
grand nombre dans la Communauté
de ces Talapoins.
Il y a beaucoup d'argent à
278 MERCURE
Siam. Celuy de la principale
Monnoye dont on s'y fert , &
qu'on appelle Ticals , eft fort
fin , & d'une figure preſque,
ronde , marquée au coin d
Prince. Les Ticals valent
trente- fept fols de noftre
Monnoye .Un Mayonvaut la
moitié d'un Tical.Un Foüan,
la moitié d'un Mayon , &
un Sampaya la moitié d'un
Foüan. Ils font ordinairement
leurs comptes par Cattis
d'argent. Chaque Cattis
vaut vingt Tayls , ou cent
quarante quatre livres , le
Tayl valant quelque chofe
GALANT. 279
de plus que fept francs.
Fermer
Résumé : Description du Royaume & de la Cour de Siam, avec les moeurs des Habitans de ce grand Etat, [titre d'après la table]
Le Royaume de Siama s'étend sur plus de trois cents lieues du nord au sud et est bordé par le Pégu au nord, la mer du Gange au sud, le petit État de Malaca à l'ouest, et les montagnes à l'est, qui le séparent de la Camboye et de Laros. Situé jusqu'au dix-huitième degré de latitude septentrionale, le royaume est avantageusement situé entre deux mers, facilitant les échanges avec les pays voisins grâce à l'étendue de ses côtes, qui mesurent cinq à six cents lieues de tour. Le royaume est divisé en onze provinces gouvernées par des gouverneurs nommés par le roi. La province de Siam est la principale et donne son nom au royaume ainsi qu'à la ville capitale, située sur la rivière de Menan, qui provient du lac de Chiamay et permet aux vaisseaux de naviguer jusqu'aux portes de Siam, malgré la distance de plus de soixante lieues de la mer. La capitale est bien fortifiée et construite sur l'eau, semblable à Venise, et abrite une grande diversité de nations parlant jusqu'à vingt langues différentes. Le pays est fertile grâce aux inondations causées par les pluies durables de trois à quatre mois, qui noient les campagnes et favorisent la culture du riz, le principal aliment des Siamois. Malgré cette fertilité, de nombreuses terres restent incultes faute de main-d'œuvre ou par la paresse des habitants. Les plaines et forêts servent de refuge à divers animaux sauvages. Le royaume est riche en fruits, notamment le durion, les jacquiers, les mangoustans, la manque et l'areca, ce dernier étant utilisé pour ses propriétés digestives et socialement important dans les échanges de civilité. Les Siamois sont de peau olivâtre, ont un nez court et un naturel doux et affable. Ils valorisent le repos et délèguent le travail à leurs esclaves. Leur mode de vie est marqué par une pauvreté tranquille, et ils se vêtent simplement, souvent pieds nus. Les maisons sont construites sur pilotis pour se protéger des inondations. La nourriture principale est le riz et les fruits, bien que la viande soit consommée occasionnellement. Les Siamois n'ont pas d'exercices physiques ou intellectuels spécifiques et leur médecine repose sur des remèdes traditionnels et la magie. Le gouvernement est monarchique et bien régulé, avec un roi absolu qui consulte parfois les grands seigneurs pour les décisions importantes. Le roi se montre rarement au peuple et est entouré d'une garde de trois cents hommes. Il a de nombreuses concubines et se déplace de manière majestueuse, soit par terre avec des éléphants, soit par eau avec des galères ornées. Les cérémonies royales visent à maintenir la vénération du peuple pour la majesté royale. À la mort du roi, son frère aîné ou son fils aîné lui succède, jamais une fille. Le royaume est ouvert aux étrangers, qui peuvent s'y établir ou commercer librement, à condition de respecter l'État. Chaque nation étrangère a un chef et un protecteur particulier pour prévenir les désordres. Les étrangers doivent renouveler annuellement leur serment de fidélité au roi lors d'une cérémonie solennelle. Le royaume permet la pratique de toutes les religions, attirant ainsi de nombreux étrangers dont la présence est bénéfique pour le commerce. Les Siamois croient en une pluralité de dieux et estiment que chaque divinité exige des cultes différents. Cette diversité rend difficile leur conversion à d'autres religions. Ils reconnaissent la validité de la religion chrétienne mais refusent de rejeter les autres croyances, estimant que toutes honorent les dieux. Les Siamois possèdent de nombreuses idoles de grande taille, souvent dorées et placées dans des temples somptueux et solides, similaires aux églises. Ces temples comportent des galeries avec des idoles de diverses figures et des portes dorées. Les sacrifices aux dieux sont accompagnés de torches, de fleurs et de feux d'artifice. Les Talapoins, ou sacrificateurs, sont nombreux et portent des habits jaunes distinctifs. Ils vivent en communauté, jeûnent souvent et se consacrent à la prière et aux offrandes. Les femmes religieuses, vêtues de blanc, peuvent quitter leur vie monastique à leur convenance. Les Siamois croient en la survie de l'âme après la mort et amassent des trésors pour l'au-delà. Les funérailles sont magnifiques et durent parfois une année entière, avec des cérémonies élaborées et des feux d'artifice. Les mariages parmi les riches sont somptueux mais sans cérémonies religieuses. Les biens sont partagés entre les Talapoins, le roi et les enfants après la mort du propriétaire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 287-316
Ils retournerent deux jours aprés à Versailles, pour leur Audiance de congé. Ils en eurent dix-sept le même jour. Tout ce qui s'est passé à ces Audiances avec toutes les Harangues. [titre d'après la table]
Début :
Ils retournerent à Versailles deux jours aprés pour prendre leur [...]
Mots clefs :
Versailles, Roi, Ambassadeurs, Audience de congé, Audiences, Harangues, Prince, Maître, Duc, France, Majesté, Qualités, Duc, Congé, Apprendre, Admiration, Honneur, Audience, Vertus, Amitié, Ordres, Orient, Roi de Siam, Ciel, Retour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Ils retournerent deux jours aprés à Versailles, pour leur Audiance de congé. Ils en eurent dix-sept le même jour. Tout ce qui s'est passé à ces Audiances avec toutes les Harangues. [titre d'après la table]
Ils retournerent àVerſailles
deux jours aprés pour prendre
leur Audience de congé
dn Roy. L'Ambaſſadeur &
M le Duc de la Feuillade eurent
une converſation fort
288 IV.P.duVoyage
vive fur les Figures debronze
qui font en France ,&fur celles
de divers metaux , qu'on
dit qui font à Siam , & ce Duc
fit connoître que perſonne ne
luy peut rien apprendre fur
ce qui regarde la fonte des
metaux. La converſation
ayant changé de ſujet , l'Am
baſſadeur dit que toutes les fors
qu'il avoit esté à Versailles , il
avoit eu le coeur plein de joye
en pensant qu'il alloit voir te
Roy ,qu'à fon retour il eſtoit
chagrin , & que fa tristeſſe ſe
diffipoit, dans la pensée qu'il re-
Derroit encore Sa Majesté, mais
que
des Amb. de Siam. 283
que lors qu'il faisoit reflexion que
cet eſpoir ne luy seroit plus permis
, il eſtoit dans un abatement
inconcevable , qu'il falloit
qu'il mist toute ſa confolation
dans le plaifirqu'il auroit bientoft
de raconter au Roy de Siam
les magnificences , les bontés,&
les vertus du Roy , &que fi
aprés cela , on le renvoyoit en
France , ily viendroit volontiers
luy &toute fa famille , poury
paſſer autant d'années qu'ilplai
roit au Roy ſon Maistre.
** Je ne vous repete point les
Ceremonies qui ont eſté obſervées
à cette Audience de
Bb
29 IV.P. du Voyage
2
1
11
congé , puiſqu'elles ont eſté
les meſmes que celles de la
premiere Audience , & que le
Roy l'a donnée dans le même
lieu, ſur le même Trône , &
accompagné des mêmes perfonnes.
Apres que l'Ambaſſadeur
eûtfair fon compliment
en Siamois , Me l'Abbé de
Lionne l'expliqua ainfiennôtre
Langue.
GRAND ROY,
NOVS venons icy pour
demander à vôtre Majesté ta
permiffion de nous en retourner
da
des Amb. de Siam. 297
est
vers leRoy nôtre Maître. L'im
patience où nous ſcavons qu'il
d'apprendre le ſuccés de nôtre
Ambaſſade , les merveilles
que nous avons à luy racconter,
les gages precieux que nous luy
portons de l'estime finguliere
que vôtre Majesté a pour luy ,
fur tout , l'affeurance que
nous luy devons donner de la
Royale amitié qu'Elle contracte
pourjamais avec luy ; tout cela
beaucoup plus encore que les Vents
de la ſaiſon , nous invite enfin
àpartir, pendant que les bons
traitemens que nous recevons icy
de toutes parts par les ordres de
Bb ij
292 IV. P. du Voyage
vôtre Majesté, seroient capables
de nousfaire oublier notrePatrie,
si nous l'ofons dire, les ordres
mesme de notre Prince ; mais
fur le point de nous éloigner
de vostre Perſonne Royale , nous
n'avons point de paroles qui
puiffent exprimer les ſentimens
de respect, d'admiration & de
reconnoiſſance , dont nous fommes
penetrez. Nous nous estions
bien attendus à trouver dans
voſtreMajesté des grandeurs &
des qualitez extraordinaires ;
L'effety a pleinement répondu ,
a même ſurpaffé de beaucoup
noftre attente , mais nous
des Amb. de Siam. 193
fommes obligezde l'avoüer, nous
n'avions pas crú y trouver l'accés
, la douceur, l'affabilité que
nousy avons rencontrée ; nous
ne jugions pas mêmes que des
qualitezqui paroiſſent ſi opposées
, puffent compatir dans une
même personne , & qu'on pust
accorder enſemble tant deMajesté
&tant de bonté. Nous nefommesplusfurpris
que vos Peuples,
trop heureux de vivre fous vôtre
Empire, faffent paroiftre par
tout l'amour & la tendreſſe
qu'ils ont pour vostre RoyalePer-
Sonne. Pour nous , grand Roy,
comblezde vos biens faits, char
Bb iij
294 IV.P.du Voyage
mez de vos vertus , touchez
jusqu'aufonddu coeur de vos bon
tez , ſaiſis d'étonnement à la
veuë de vôtre haute fageffe , &
de tous les miracles de vostre
Régne ; noſtre vie nous paroist
trop courte , & le monde entier
trop petit , pour publier ce que
nous en penfons : Noftre memoire
auroit peine à retenir tant de
chofes ; c'est ce qui nous a fait
recueillirdans des Regiſtres fidelles
tout ceque nous avons pûramaſſer,
&nous le terminerons
par une protestation fincere, que
quoyque nous en diſions beaucoup,
il nous en a encore plus échapé
desAmb. de Siam. 295
Ces Memoires feront confacrez
à la poſterité, & mis en dépost
entre les monumens les plus rares
& les plus precieux de l'Etat.
LeRoy noftre Maistre les
envoyera pourprefens aux Prin
cesſes Alliez, &par la l'Orient
Sçaura bien- toft, &tous les Siecles
à venir apprendront les
vertus incomprehenſibles de Loüis
leGrand. Nous porterons enfin
l'heureuſe nouvelle de la ſanté
parfaite de vostre Majesté ,
lefoin que le Ciel apris de continüer
le cours d'une vie qui ne
devroit jamais finir.
Bb iiij
296 IV. P. du Voyage
CetteHarangue receut de
fi grands applaudiſſemens ,
que des perſonnes à qui l'on
ne peut rien refuſer, en ayant
demandé des copies , il s'en
fit un fort grand nombre, de
forte que la Cour en fut remplie
dés ce même jour. En
vous marquant que tout s'eſt
paſſé dans cette Audience de
congé, avec les meſmes ceremonies
que dans la premiere,
je dois vous dire que Me le
Marquisde laSalleMaîtrede la
Garderobe, eſtoit ſur le Trône
derriere le Roy, avecMi le
des Amb de Siam. 297
Grand Maître de la Garderobe
, & les perſonnes que
je vous ay déja nommez , à
qui leurs Charges donnent
cét honneur. Les Ambaſladeurs
eurent ſeize autres Audiences
le meſme jour , à
commencer par celle de Monſeigneur.
Voicy le compli
ment qu'ils luy firent.
TRES-GRAND PRINCE ,
Les ordres du Roy nôtre Maile
temps propre à la Navigation
, nous obligent enfin à
tre ,
1
venir prendre congé de vous.
ف
298 IV. P. du Voyage
Nous compterons éternellement
entre les avantages extraordinaires
que nous avons trouvez
en cette Ambaſſade , l'honneur
que nous avons eu de connoître
par nous-mêmes , & de pouvoir
faire connoîtreà tout l'Orient un
Prince fi accompli , fi genereux ,
fi bien-faiſant , si propre àfe ga
gner tous les coeurs , fi digne enfin
d'estre le Fils de LOVIS
LE GRAND. Que de joye
nous allons donner au Roy nôtre
Maître,quand nous luy apprendrons
plus à fond quelle est
voſtre grandeur d'ame , quelle est
L'étendue de vostre genie : en un
desAmb. de Siam. 299
mot tout ce que vous estes , &
quels font les Enfants que le
Dieu du Ciel vous a donnez,
qui font autant de precieux gages
, que l'amitié que nous fommes
venus contracter avec la
Francefubfistera durant tous les
Siècles.
Ils parlerent ainſi àMadame
laDauphine.
TRES-GRANDE PRINCESSE ,
Il est temps que nous portions
à la Princeſſe Reine , qui nous
avoit fait l'honneur de nous chargerdefes
ordres auprés de vous ,
300 IV. P du oyage
les nouvelles qu'elle defire fans
doute avec ardeur. Celles que
nous avons à luy apprendre, luy
feront fi agreables, que nous confeffons
, qu'il nousferoit difficile
de nepas reſſentirquelque empres
fement de les luy porter. Nous
n'oublirons pas de luy marquer
les nouvelles faveurs que le Ciel
prendplaisir àrépandrefur voftre
Auguste Alliance avec le
Fils unique de LOVIS LE
GRAND. Nous en avons
eſté témoins , &nous en avons
reffenty les premiers une joye extréme.
Mais nous rempliransfon
eſprit & toute la Cour de Siam
des Amb. de Siam. 301
d'admiration , quand nous raconterons
les merveilleuses qualitez
que toute l'Europe admire
en vous , & que vous foûtenez
par un air de Majesté , qui decouvre
d'abord à ceux- meſmes
qui ne vous connoistroient pas
encore , tout ce que vous estes.
Cefera pour la Princeffe Reyne
nne fatisfaction que nous ne
pouvons exprimer , d'apprendre
qu'elle est dans l'estime
l'amitié d'une Princeffefi élevée
fi accomplie.
dans
* Je vous envoye les autres
Harangues dans l'ordre qu'
elles furent faites.
1
302 IV. P. du Voyage
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE
GRAND PRINCE quifes
rez un jour la gloire
Fornement de tout l'Univers,
Nous allons préparer dans l'Orient
les voyes à la Renommée,
qui y portera dans peu d'années
le recit de vos Victoires de
vos grandes Actions. Si nous
vivons encore alors , le témoi
gnage que nous rendions de ce
que nous avons découvert en
vous , fera croire tout ce qui
des Amb. de Siam. 303
dans vos exploits, poura paroître
incroyable. Nous l'avons vû ,
dirons nous , ce Prince encore
Enfant, & dés ce temps là toute
fon Ame paroiffant fur fon
front & dansses yeux , nous le
jugions capable de faire un jour
tout ce qu'il fait aujourd'huy.
Ce qui comblera de joye leRoy
noftre Maitre,fera l'affeurance
que nous luy donnerons , que le
Royaume de Siam trouvera en
vous un ferme appuy de l'amitié
que nous sommes venus contrac
ter avec la France.
304 IV. P. du Voyage
A MONSEIGNEUR
LE DUC D'ANJOU.
GRANDPRINCE, qui ferez
éprouver un jour aux
Ennemis de la France , la force
de vostre bras , & la grandeur
de vostre courage , ce que nous
dirons au Roy noſtre Maître,des
grandes efperances que vous donnez,
& des marques d'efprit,
de generofité de grandeur, qui
brillent en vous au travers des
nuages de l'Enfance , luy fera
ſouhaiterd'entendre bien-toſtparler
de vos glorieux exploits.
des Amb. de Siam. 305
Nous ferons ravis plus que tout
le reste des hommes de les apprendre
, parceque nous nous
fouviendrons de l'honneur que
nous avons eu de vous faluer
de la part du Roy nostre Maistre,
&de vous prefenter par nous
meſmes nos profonds reſpects.
A MONSEIGNEUR ,
LE DUC DE BERRY .
GRAND PRINCE à qui
le Ciel referve des Victoires
& des Conquêtes , Nous aurons
l'avantage de porter au Roy
Cc
306 IV. P. du Voyage
VOUS
noftre Maître la premiere nouvelle
qu'il ait jamais receüe de
& nous le remplirons
de joge en luy marquant le bonheur
que nous avons eu de
vous voir naître ,& l'heureux
préfageque l'on a tiréde cetteAmbaſſade
pour vostre Grandeurfuture.
Noussouhaitons que vostre
reputation nous ſuive de prés ,
paffe bien-toſt les Mers aprés
nous , pour répandre l'allegreſſe
dans une Cour & dans
Royaume , où vousferezparfaitement
honoré.
un
;
des Amb. de Siam. 307
১
A MONSIEUR ,
TRES-GRAND PRINCE .
Nous diſpoſant à retourner
vers le Roy noftre Maistre , nous
venons vous afſurer que nous
remportons avec nous une profonde
reconnoiffance pour les bontez
que vous nous avez fait
P'honneur de nous témoigner,
une idée la plus haute& laplus
excellente qu'on puiſſe avoir de
toutes les qualitez heroïques qui
brillent en vostre personne ,
qui vous font admirer dans l'VCcij
308 IV . P. du Voyage
nivers. Nous nous estimonsheureux
de ce que nous allons contribuer
à augmenter cette admiration
, non-feulement à la Cours
& dans le Royaume de Siam ,
mais encore dans toutes les Cours,
dans tous les Royaumes de
L'Orient , où le bruit de cetteAmbaſſade
s'est déja ſans doute répandu
, & ou le recit que nous
feronsde tout cequi s'y eft paffé,
& de tout ce que nous avsns
vû , ne manquera pas auſſi deſe
répandre . Vostre Illustre Nom
occupera dans nos Relations la
place qui luy est deüe , comme il
L'occupe dés-a-preſent dans nos
des Amb. de Siam. 309
efprits & dans nos coeurs par la
respect & la veneration que nous
conſerverons éternellement pour
vostre Auguste Personne.
A MADAME.
GRANDE PRINCESSE.
د
LeSéjourque nous avonsfait
en France nous a donné lieu
d'augmenter la haute effime, dont
nous estions déja prevenus pour
toutes les grandes qualitez qu'on
admire en vous . Ce n'estpas un
petit ſujet de conſolation pour
nous , que le long voyage que
310 IV. P. du Voyage
nous avons entrepris en Europe,
er que nôtre retour dans l'Afie
puiffent estre utiles à votre
gloire , en nous fourniſſant l'occafion
de repandre de plus enplus
vôtre nom juſques dans les
Royaumes les plus éloignez.
Nous publironsfur tout dans le
ce que nous connoiſſons
de vos grandeurs , & du merite
éclatant qui vous distingue ,
bien-tôt vous tiendrezle mesme
rang dans l'estime du Roy notre
Maître , &de la Princeffe
Reyne , que vous tenez icy dans
l'esprit & dans le coeur de
LOVIS LE GRAND.
nôtre
2
des Amb. de Siam. zit
A MONSIEUR
LE DUC 1
DE CHARTRES.
GRAND PRINCE,
Rien ne pouvoit estre plus
agreable pour nous dans notre
retour aupres du Roy nostre
Maître , que d'avoir à luy
dire , en luy rendant compte
du floriſſant estat , ou nous
le
, que
avons trouvé la Maison Royanous
avons admire
en vous des qualitez beaucoup
au - deffus de vostre âge ,
beaucoup au - dessus des bom312
IV. P. du Voyage
mes , & qu'on ne peut voir
fans étonnement la vivacité de
vôtre esprit , la nobleffe de vos
Sentimens , l'élevation de vostre
courage , & toutes les marques
que vous donnez d'une
grande ame. Nous lui ferons
connoître que c'est avec justice
que la France a déja concen de
vous de tres -hautes efperances ,
qu'il peut s'aſſurer de trouver
un jour en voſtre perfonne,
un amy auffi genercux que tout
I'Univers y trouvera un Prince
Grand & Magnanime.
desAmb. de Siam. 313
1
A MADEMOISELLE .
GRANDE PRINCESSE ,
Vos vertus & vos rares
qualitez qui croiffent de jour
en jour , ont auffi fait croître
dans nos efprits , le respect
l'admiration que nous avons
conceue dés la premiere fois
que nous avons eu l'honneurde
vous rendre nos devoirs. C'est
dans cesſentimens que nouspar
tons & que nous allons vous
faire connoître en tous lieux,
principalemet àlaCour de Siam
Dd
314 IV . P. du Voyage
où vousserez regardée désor
mais comme l'exemple & le
modelle de toutes lesjeunesPrinceffes
.
Ils firent auſſi compliment
le meſme jour à Mademoiſelle
d'Orleans , à Madame la
Princeffe, à Monfieur le Duc,
à Madame la Princeſſe de
Conty& à Monfieur lePrince
de Conty. Il vous eft aisé
de connoiſtre par les Complimens
que vous venez de
lire , ceux qui ont eſté faits
aux Princes & Princeſſes que
je viens de vous nommer.
des Amb de Siam. 315
Toutes les réponſes faites aux
uns&aux autres, ont eſté fur
des marques d'affection pour
le Roy de Siam , & d'eſtime
pour les Ambaſſadeurs. Ils
allerent le mefme jour pren
dre congé de Me de Crouffy,
& ce Miniſtre continüa de
leur parler en faveur de la
Religion Chreftienne , comme
il avoit déja fait dans
pluſieurs autres Audiences,
d'une maniere ſi éloquente
&fi perfuafive, qu'il s'eſt toûjours
attiré l'admiration de
tous ceux qui s'y font trouvé
prefens. Ils allerent auſſi
Ddij
316 IV. P. du Voyage
chezM. de Seignelay,& lors
qu'ils commençoient à luy
faire compliment, il leur en
fit un luy-meſme,fur lareputation
qu'ils remportoient
de France ; aprés quoy ils
parlerent d'affaires.
deux jours aprés pour prendre
leur Audience de congé
dn Roy. L'Ambaſſadeur &
M le Duc de la Feuillade eurent
une converſation fort
288 IV.P.duVoyage
vive fur les Figures debronze
qui font en France ,&fur celles
de divers metaux , qu'on
dit qui font à Siam , & ce Duc
fit connoître que perſonne ne
luy peut rien apprendre fur
ce qui regarde la fonte des
metaux. La converſation
ayant changé de ſujet , l'Am
baſſadeur dit que toutes les fors
qu'il avoit esté à Versailles , il
avoit eu le coeur plein de joye
en pensant qu'il alloit voir te
Roy ,qu'à fon retour il eſtoit
chagrin , & que fa tristeſſe ſe
diffipoit, dans la pensée qu'il re-
Derroit encore Sa Majesté, mais
que
des Amb. de Siam. 283
que lors qu'il faisoit reflexion que
cet eſpoir ne luy seroit plus permis
, il eſtoit dans un abatement
inconcevable , qu'il falloit
qu'il mist toute ſa confolation
dans le plaifirqu'il auroit bientoft
de raconter au Roy de Siam
les magnificences , les bontés,&
les vertus du Roy , &que fi
aprés cela , on le renvoyoit en
France , ily viendroit volontiers
luy &toute fa famille , poury
paſſer autant d'années qu'ilplai
roit au Roy ſon Maistre.
** Je ne vous repete point les
Ceremonies qui ont eſté obſervées
à cette Audience de
Bb
29 IV.P. du Voyage
2
1
11
congé , puiſqu'elles ont eſté
les meſmes que celles de la
premiere Audience , & que le
Roy l'a donnée dans le même
lieu, ſur le même Trône , &
accompagné des mêmes perfonnes.
Apres que l'Ambaſſadeur
eûtfair fon compliment
en Siamois , Me l'Abbé de
Lionne l'expliqua ainfiennôtre
Langue.
GRAND ROY,
NOVS venons icy pour
demander à vôtre Majesté ta
permiffion de nous en retourner
da
des Amb. de Siam. 297
est
vers leRoy nôtre Maître. L'im
patience où nous ſcavons qu'il
d'apprendre le ſuccés de nôtre
Ambaſſade , les merveilles
que nous avons à luy racconter,
les gages precieux que nous luy
portons de l'estime finguliere
que vôtre Majesté a pour luy ,
fur tout , l'affeurance que
nous luy devons donner de la
Royale amitié qu'Elle contracte
pourjamais avec luy ; tout cela
beaucoup plus encore que les Vents
de la ſaiſon , nous invite enfin
àpartir, pendant que les bons
traitemens que nous recevons icy
de toutes parts par les ordres de
Bb ij
292 IV. P. du Voyage
vôtre Majesté, seroient capables
de nousfaire oublier notrePatrie,
si nous l'ofons dire, les ordres
mesme de notre Prince ; mais
fur le point de nous éloigner
de vostre Perſonne Royale , nous
n'avons point de paroles qui
puiffent exprimer les ſentimens
de respect, d'admiration & de
reconnoiſſance , dont nous fommes
penetrez. Nous nous estions
bien attendus à trouver dans
voſtreMajesté des grandeurs &
des qualitez extraordinaires ;
L'effety a pleinement répondu ,
a même ſurpaffé de beaucoup
noftre attente , mais nous
des Amb. de Siam. 193
fommes obligezde l'avoüer, nous
n'avions pas crú y trouver l'accés
, la douceur, l'affabilité que
nousy avons rencontrée ; nous
ne jugions pas mêmes que des
qualitezqui paroiſſent ſi opposées
, puffent compatir dans une
même personne , & qu'on pust
accorder enſemble tant deMajesté
&tant de bonté. Nous nefommesplusfurpris
que vos Peuples,
trop heureux de vivre fous vôtre
Empire, faffent paroiftre par
tout l'amour & la tendreſſe
qu'ils ont pour vostre RoyalePer-
Sonne. Pour nous , grand Roy,
comblezde vos biens faits, char
Bb iij
294 IV.P.du Voyage
mez de vos vertus , touchez
jusqu'aufonddu coeur de vos bon
tez , ſaiſis d'étonnement à la
veuë de vôtre haute fageffe , &
de tous les miracles de vostre
Régne ; noſtre vie nous paroist
trop courte , & le monde entier
trop petit , pour publier ce que
nous en penfons : Noftre memoire
auroit peine à retenir tant de
chofes ; c'est ce qui nous a fait
recueillirdans des Regiſtres fidelles
tout ceque nous avons pûramaſſer,
&nous le terminerons
par une protestation fincere, que
quoyque nous en diſions beaucoup,
il nous en a encore plus échapé
desAmb. de Siam. 295
Ces Memoires feront confacrez
à la poſterité, & mis en dépost
entre les monumens les plus rares
& les plus precieux de l'Etat.
LeRoy noftre Maistre les
envoyera pourprefens aux Prin
cesſes Alliez, &par la l'Orient
Sçaura bien- toft, &tous les Siecles
à venir apprendront les
vertus incomprehenſibles de Loüis
leGrand. Nous porterons enfin
l'heureuſe nouvelle de la ſanté
parfaite de vostre Majesté ,
lefoin que le Ciel apris de continüer
le cours d'une vie qui ne
devroit jamais finir.
Bb iiij
296 IV. P. du Voyage
CetteHarangue receut de
fi grands applaudiſſemens ,
que des perſonnes à qui l'on
ne peut rien refuſer, en ayant
demandé des copies , il s'en
fit un fort grand nombre, de
forte que la Cour en fut remplie
dés ce même jour. En
vous marquant que tout s'eſt
paſſé dans cette Audience de
congé, avec les meſmes ceremonies
que dans la premiere,
je dois vous dire que Me le
Marquisde laSalleMaîtrede la
Garderobe, eſtoit ſur le Trône
derriere le Roy, avecMi le
des Amb de Siam. 297
Grand Maître de la Garderobe
, & les perſonnes que
je vous ay déja nommez , à
qui leurs Charges donnent
cét honneur. Les Ambaſladeurs
eurent ſeize autres Audiences
le meſme jour , à
commencer par celle de Monſeigneur.
Voicy le compli
ment qu'ils luy firent.
TRES-GRAND PRINCE ,
Les ordres du Roy nôtre Maile
temps propre à la Navigation
, nous obligent enfin à
tre ,
1
venir prendre congé de vous.
ف
298 IV. P. du Voyage
Nous compterons éternellement
entre les avantages extraordinaires
que nous avons trouvez
en cette Ambaſſade , l'honneur
que nous avons eu de connoître
par nous-mêmes , & de pouvoir
faire connoîtreà tout l'Orient un
Prince fi accompli , fi genereux ,
fi bien-faiſant , si propre àfe ga
gner tous les coeurs , fi digne enfin
d'estre le Fils de LOVIS
LE GRAND. Que de joye
nous allons donner au Roy nôtre
Maître,quand nous luy apprendrons
plus à fond quelle est
voſtre grandeur d'ame , quelle est
L'étendue de vostre genie : en un
desAmb. de Siam. 299
mot tout ce que vous estes , &
quels font les Enfants que le
Dieu du Ciel vous a donnez,
qui font autant de precieux gages
, que l'amitié que nous fommes
venus contracter avec la
Francefubfistera durant tous les
Siècles.
Ils parlerent ainſi àMadame
laDauphine.
TRES-GRANDE PRINCESSE ,
Il est temps que nous portions
à la Princeſſe Reine , qui nous
avoit fait l'honneur de nous chargerdefes
ordres auprés de vous ,
300 IV. P du oyage
les nouvelles qu'elle defire fans
doute avec ardeur. Celles que
nous avons à luy apprendre, luy
feront fi agreables, que nous confeffons
, qu'il nousferoit difficile
de nepas reſſentirquelque empres
fement de les luy porter. Nous
n'oublirons pas de luy marquer
les nouvelles faveurs que le Ciel
prendplaisir àrépandrefur voftre
Auguste Alliance avec le
Fils unique de LOVIS LE
GRAND. Nous en avons
eſté témoins , &nous en avons
reffenty les premiers une joye extréme.
Mais nous rempliransfon
eſprit & toute la Cour de Siam
des Amb. de Siam. 301
d'admiration , quand nous raconterons
les merveilleuses qualitez
que toute l'Europe admire
en vous , & que vous foûtenez
par un air de Majesté , qui decouvre
d'abord à ceux- meſmes
qui ne vous connoistroient pas
encore , tout ce que vous estes.
Cefera pour la Princeffe Reyne
nne fatisfaction que nous ne
pouvons exprimer , d'apprendre
qu'elle est dans l'estime
l'amitié d'une Princeffefi élevée
fi accomplie.
dans
* Je vous envoye les autres
Harangues dans l'ordre qu'
elles furent faites.
1
302 IV. P. du Voyage
A MONSEIGNEUR
LE DUC
DE BOURGOGNE
GRAND PRINCE quifes
rez un jour la gloire
Fornement de tout l'Univers,
Nous allons préparer dans l'Orient
les voyes à la Renommée,
qui y portera dans peu d'années
le recit de vos Victoires de
vos grandes Actions. Si nous
vivons encore alors , le témoi
gnage que nous rendions de ce
que nous avons découvert en
vous , fera croire tout ce qui
des Amb. de Siam. 303
dans vos exploits, poura paroître
incroyable. Nous l'avons vû ,
dirons nous , ce Prince encore
Enfant, & dés ce temps là toute
fon Ame paroiffant fur fon
front & dansses yeux , nous le
jugions capable de faire un jour
tout ce qu'il fait aujourd'huy.
Ce qui comblera de joye leRoy
noftre Maitre,fera l'affeurance
que nous luy donnerons , que le
Royaume de Siam trouvera en
vous un ferme appuy de l'amitié
que nous sommes venus contrac
ter avec la France.
304 IV. P. du Voyage
A MONSEIGNEUR
LE DUC D'ANJOU.
GRANDPRINCE, qui ferez
éprouver un jour aux
Ennemis de la France , la force
de vostre bras , & la grandeur
de vostre courage , ce que nous
dirons au Roy noſtre Maître,des
grandes efperances que vous donnez,
& des marques d'efprit,
de generofité de grandeur, qui
brillent en vous au travers des
nuages de l'Enfance , luy fera
ſouhaiterd'entendre bien-toſtparler
de vos glorieux exploits.
des Amb. de Siam. 305
Nous ferons ravis plus que tout
le reste des hommes de les apprendre
, parceque nous nous
fouviendrons de l'honneur que
nous avons eu de vous faluer
de la part du Roy nostre Maistre,
&de vous prefenter par nous
meſmes nos profonds reſpects.
A MONSEIGNEUR ,
LE DUC DE BERRY .
GRAND PRINCE à qui
le Ciel referve des Victoires
& des Conquêtes , Nous aurons
l'avantage de porter au Roy
Cc
306 IV. P. du Voyage
VOUS
noftre Maître la premiere nouvelle
qu'il ait jamais receüe de
& nous le remplirons
de joge en luy marquant le bonheur
que nous avons eu de
vous voir naître ,& l'heureux
préfageque l'on a tiréde cetteAmbaſſade
pour vostre Grandeurfuture.
Noussouhaitons que vostre
reputation nous ſuive de prés ,
paffe bien-toſt les Mers aprés
nous , pour répandre l'allegreſſe
dans une Cour & dans
Royaume , où vousferezparfaitement
honoré.
un
;
des Amb. de Siam. 307
১
A MONSIEUR ,
TRES-GRAND PRINCE .
Nous diſpoſant à retourner
vers le Roy noftre Maistre , nous
venons vous afſurer que nous
remportons avec nous une profonde
reconnoiffance pour les bontez
que vous nous avez fait
P'honneur de nous témoigner,
une idée la plus haute& laplus
excellente qu'on puiſſe avoir de
toutes les qualitez heroïques qui
brillent en vostre personne ,
qui vous font admirer dans l'VCcij
308 IV . P. du Voyage
nivers. Nous nous estimonsheureux
de ce que nous allons contribuer
à augmenter cette admiration
, non-feulement à la Cours
& dans le Royaume de Siam ,
mais encore dans toutes les Cours,
dans tous les Royaumes de
L'Orient , où le bruit de cetteAmbaſſade
s'est déja ſans doute répandu
, & ou le recit que nous
feronsde tout cequi s'y eft paffé,
& de tout ce que nous avsns
vû , ne manquera pas auſſi deſe
répandre . Vostre Illustre Nom
occupera dans nos Relations la
place qui luy est deüe , comme il
L'occupe dés-a-preſent dans nos
des Amb. de Siam. 309
efprits & dans nos coeurs par la
respect & la veneration que nous
conſerverons éternellement pour
vostre Auguste Personne.
A MADAME.
GRANDE PRINCESSE.
د
LeSéjourque nous avonsfait
en France nous a donné lieu
d'augmenter la haute effime, dont
nous estions déja prevenus pour
toutes les grandes qualitez qu'on
admire en vous . Ce n'estpas un
petit ſujet de conſolation pour
nous , que le long voyage que
310 IV. P. du Voyage
nous avons entrepris en Europe,
er que nôtre retour dans l'Afie
puiffent estre utiles à votre
gloire , en nous fourniſſant l'occafion
de repandre de plus enplus
vôtre nom juſques dans les
Royaumes les plus éloignez.
Nous publironsfur tout dans le
ce que nous connoiſſons
de vos grandeurs , & du merite
éclatant qui vous distingue ,
bien-tôt vous tiendrezle mesme
rang dans l'estime du Roy notre
Maître , &de la Princeffe
Reyne , que vous tenez icy dans
l'esprit & dans le coeur de
LOVIS LE GRAND.
nôtre
2
des Amb. de Siam. zit
A MONSIEUR
LE DUC 1
DE CHARTRES.
GRAND PRINCE,
Rien ne pouvoit estre plus
agreable pour nous dans notre
retour aupres du Roy nostre
Maître , que d'avoir à luy
dire , en luy rendant compte
du floriſſant estat , ou nous
le
, que
avons trouvé la Maison Royanous
avons admire
en vous des qualitez beaucoup
au - deffus de vostre âge ,
beaucoup au - dessus des bom312
IV. P. du Voyage
mes , & qu'on ne peut voir
fans étonnement la vivacité de
vôtre esprit , la nobleffe de vos
Sentimens , l'élevation de vostre
courage , & toutes les marques
que vous donnez d'une
grande ame. Nous lui ferons
connoître que c'est avec justice
que la France a déja concen de
vous de tres -hautes efperances ,
qu'il peut s'aſſurer de trouver
un jour en voſtre perfonne,
un amy auffi genercux que tout
I'Univers y trouvera un Prince
Grand & Magnanime.
desAmb. de Siam. 313
1
A MADEMOISELLE .
GRANDE PRINCESSE ,
Vos vertus & vos rares
qualitez qui croiffent de jour
en jour , ont auffi fait croître
dans nos efprits , le respect
l'admiration que nous avons
conceue dés la premiere fois
que nous avons eu l'honneurde
vous rendre nos devoirs. C'est
dans cesſentimens que nouspar
tons & que nous allons vous
faire connoître en tous lieux,
principalemet àlaCour de Siam
Dd
314 IV . P. du Voyage
où vousserez regardée désor
mais comme l'exemple & le
modelle de toutes lesjeunesPrinceffes
.
Ils firent auſſi compliment
le meſme jour à Mademoiſelle
d'Orleans , à Madame la
Princeffe, à Monfieur le Duc,
à Madame la Princeſſe de
Conty& à Monfieur lePrince
de Conty. Il vous eft aisé
de connoiſtre par les Complimens
que vous venez de
lire , ceux qui ont eſté faits
aux Princes & Princeſſes que
je viens de vous nommer.
des Amb de Siam. 315
Toutes les réponſes faites aux
uns&aux autres, ont eſté fur
des marques d'affection pour
le Roy de Siam , & d'eſtime
pour les Ambaſſadeurs. Ils
allerent le mefme jour pren
dre congé de Me de Crouffy,
& ce Miniſtre continüa de
leur parler en faveur de la
Religion Chreftienne , comme
il avoit déja fait dans
pluſieurs autres Audiences,
d'une maniere ſi éloquente
&fi perfuafive, qu'il s'eſt toûjours
attiré l'admiration de
tous ceux qui s'y font trouvé
prefens. Ils allerent auſſi
Ddij
316 IV. P. du Voyage
chezM. de Seignelay,& lors
qu'ils commençoient à luy
faire compliment, il leur en
fit un luy-meſme,fur lareputation
qu'ils remportoient
de France ; aprés quoy ils
parlerent d'affaires.
Fermer
Résumé : Ils retournerent deux jours aprés à Versailles, pour leur Audiance de congé. Ils en eurent dix-sept le même jour. Tout ce qui s'est passé à ces Audiances avec toutes les Harangues. [titre d'après la table]
Les ambassadeurs de Siam retournèrent à Versailles deux jours après leur première audience pour prendre congé du roi. Lors de cette audience, l'ambassadeur et le duc de la Feuillade discutèrent des figures de bronze en France et des métaux utilisés à Siam. Le duc affirma sa maîtrise en fonte des métaux. La conversation porta ensuite sur les émotions de l'ambassadeur, qui exprima sa joie à l'idée de voir le roi et sa tristesse à l'idée de partir, mais aussi sa détermination à raconter les magnificences et les vertus du roi de France au roi de Siam. L'audience de congé se déroula avec les mêmes cérémonies que la première audience. L'ambassadeur fit un compliment en siamois, traduit par l'abbé de Lionne. Il demanda la permission de retourner auprès de leur roi, exprimant l'impatience de ce dernier d'apprendre le succès de l'ambassade et les merveilles à raconter. Les ambassadeurs soulignèrent les qualités extraordinaires du roi de France, sa majesté, sa douceur et son affabilité, et exprimèrent leur admiration et leur reconnaissance. Après cette harangue, qui reçut de grands applaudissements, les ambassadeurs eurent seize autres audiences le même jour, commençant par celle de Monseigneur. Ils adressèrent des compliments à divers membres de la famille royale, louant leurs qualités et exprimant leur admiration. Ils promirent de rapporter ces compliments et ces admiractions à leur roi et de publier les vertus du roi de France dans l'Orient. Les ambassadeurs rencontrèrent également Mademoiselle d'Orléans, Madame la Princesse, Monsieur le Duc, Madame la Princesse de Conti et Monsieur le Prince de Conti. Les compliments échangés reflétaient l'affection pour le roi de Siam et l'estime pour les ambassadeurs. Le même jour, ils prirent congé de Monsieur de Croissy, qui parla de la religion chrétienne de manière éloquente et persuasive, suscitant l'admiration des présents. Ils se rendirent également chez Monsieur de Seignelay, qui les complimenta sur la réputation qu'ils emportaient de France avant de discuter d'affaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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3
p. 13-24
A MADAME L'ABBESSE DE FONTEVRAUT.
Début :
Il y a long-temps qu'on a fait parler les Animaux, mais [...]
Mots clefs :
Siam, Fontevraud, Levraut, Siamois, Doux, Animaux, Transmigration des âmes, Orient
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A MADAME L'ABBESSE DE FONTEVRAUT.
Il y a long-temps qu'on a
fait parler les Animaux, mais
peut-eſtre n'y en a- t-il jamais
cu aucun qui meritaſt tant
d'eſtre écouté qu'un Levraut
que l'ona donné vivant àMadame
l'Abeſſe de Fontevraut ,
afin d'en faire une eſpece de
Chaſſe pour le divertiſſement
de Mademoiselle de
Blois , qui eſt depuis quelque
temps à Fontevraut. Il eſt
vray que ce Levrauta eſté inſtruit
par un fort habilehom
14 MERCURE
me. M² l'Abbé Geneſt , qui
eſtauprés de cettejeune Princeffe,
a pris ſoin de luy apprendreà
conter ſes avantures
d'une maniere agreable.
Tout ce qu'il luy fait dire
roule fur l'opinion des Siamois
touchant la tranfmi
gration des ames , & voicy
comment le Levraut Avanturier
s'en explique à cette
Abbeffe.
GALANT: 15
522555522-52525525
A MADAME L'ABBESSE
I
DE FONTEVRAUT.
Evais, en vousparlant ,paroiſtre
témeraire, :
Mais s'il vous plaiſt de m'écouter,
Madame , vous verrez que je puis
mevanter
De n'estre pas une Befte ordinaire.
A beau mentir qui vient de loin .
Le prouverois bien - toft , s'il en estoit
besoin,
Que l'Orient centfois m'a veu naifire&
renaistre.
Si mon air ne fuffit pour lefaire connoistre
A Siam , d'où je fuis , un grand
Peuple est témoin
16 MERCURE
Que l'on m'y vit Guerrier , Poëte,
Talapoin.
Ie revenois ſouvent à laforme de
Beste ,
Carje vous conte tout d'un esprit ingenu.
A la fin j'estois revenu.
Sous uneformehumaine encore affeze
bonneste ,
Quandde pompeux Ambassadeurs
Vinrent de vostre Prince étaler les
grandeurs
Sur les bords que lejourenſe levant
colore ;
Des rayons defagloire on vint nous
éclairer,
Et montrer à ces Rois que l'orient
adore
Qu'il est ailleurs un Roy qu'ils doivent
adorer.
S
GALANT. 17
Plein du defir de voir la France &
Son Monarque ,
Avec nos Siamois tout ravy je m'em
barque ;
Mais,helas ! unfort inhumain
Me fit expirer en chemin .
En cettefuneste avanture
I'eus l'Ocean pourſepulture ,
Ou d'un affiz joly garçon,
Madame ,je devins un gros vilain
poiſſon.
En ce nouvel estat la mesme ardeur
m'inspire ;
Iefuivois en nageant les traces du
Navire ,
Iefis de terribles efforts ,
Et je touchois déja les Armoriques
bords ,
Prest à me gliſſer dans la Loire,
Quand d'un Pescheur le Filet rigoureux
Aouſt 1687. B
18 MERCURE
Me jette fur lefable , &ce moment
affreux
Devoit apparemment terminer mon
Histoire ;
Mais parmy des roſeaux prés de là
par hazard
Vne CanardeSanvage
Cowvoit ses oeufs ; moy promt &
Sage ,
I'entre en l'un deses oeufs ,&je
devinsCCaannaarrdd.
८
Me fentant un peu fortje coftayay
lefleuve ,
Et j'avançois toûjours pays ;
Mais voicy de monfort laplus cruelle
épreuve,
Parun plomb enflâmé tous mesvoeux
Sont trabis ;
Ie tombe en l'eau l'aile caßée;
Mais le traiſtre Chaffeur ne me put
attraper;
GALANT: 19
N'ayant point de Barbet , il me vit
échaper
Au danger dont ma vie alorsfut me
nacée.
S
F'ay vêcu triſtement autourde Mont-
Soreau ,
Toûjours mal affurésur la terre , on
dans l'ean ,
Et lors que je cedois à ma langueur
mortelle ,
Fay repris une vie,une vigueur nour
velle
Dans le corps d'un jeune Levraut.
Errant depuis un mois dans lesplaimes
voisines,
Jen'ay pas ignoré les qualitez divines
De Madame de Fontevraut.
Des échos, les oiseaux, l'eau parson
doux murmure ,
Bij
20 MERCURE
Toutparloit à l'envy d'un merite fi
haut.
Ie mesuis approché de la fainte clo-
Sture
Qui renferme tant de vertus,
Où luit modeftement la gloire la plus
pure
A qui de l'Univers les hommages
Soient dûs.
On me cherchoit pour vous ,je me
donne, on m'emmeine ;
Surpris à voſtre nom d'un aimable
transport ,
Destiné pour vos fers ,j'en ay beny
le fort ,
L'aySenty de vos loix la forcefouveraine.
Aussi vous m'allez voirsoumis , apprivoisé,
Signaler pour vous plaire un coeur
tout embrase ;
GALANT. 21
Etfi de mon estat chaque metamorphose
Voussemble un contesupposé ,
Etquedes Siamois l'esprit est abuſé, -
En croyant la Metempsicose ,
Par mon exemple au moins vous ne
pourreznier
Que tous les Animaux aujourd'huy
raisonnables ,
Font revenir pour vous à cet estat
premier
Où le monde naiſſant les vit doux&
traitables .
S
Dans un sejourdelicieux
Ils reveroient l'impreffion desCieux
Sur le front éclatant des nobles creatures,
(precieux
QueDieu venoit d'orner de ces dons
Et qui regnant en paix dans ces aiz
mables lieux
22 MERCURE
Sans leurs superbes forfaitures
Auroient toûjours gardé ce Sceptre
gloricux.
De vos premiers parens le pouvoir
fans mesure
Commandoit hautement à toute la
Nature,
Toutrespectoit leurpresence &leur
voix
Tout obeiffoit à leursloix.
Si par un orgueil facrilege
Ns ontperdu , Madame , un si grand
privilege ,
Vous en qui nous voyons la fainte
piété,
Atous les dons des Cieux mêler khumilité
,
Kous rentrezdans ce droit , vous le
faites revivre ,
Tout doit vous obeir , vous reverer
vousfaivre.
GALANT. 23
Pour moy , c'est aujourd'huy mon
plus preffant defir ,
Ie fais de ce devoir mon unique plaifor
Expirerſous vos loix est ce que je
demande ,
Quand je devrois ne renaiſtre
jamais ,
Cette mort est pour moy toute pleine
d'attraits;
Ainsi quelque fort qui m'attende,
Madame, vous pouvezdés ce mesme
moment
Me donner , me livrer au divertiſſement
De ces adorables personnes ,
Dont l'amitté vous cherche en ceDefert
charmant
Qui reçoit de leur veue un nouvel
ornement.
24 MERCURE
Lancezsur moy soudain & Bichons
&Bichonnes ,
LaRoyale , Lion , Petitfrère , &
Thisbé ;
Quand à vos pieds vous me verrez
tombé ,
Ie diray , bien loin de me
plaindre,
C'eſtoit le deſtin le plus doux
Où je puſſe jamais pretendre,
Demourir à vos yeux, & de mourir
pour vous
J
4
Eh! qui de cette mort ne feroitpas
jaloux ?
fait parler les Animaux, mais
peut-eſtre n'y en a- t-il jamais
cu aucun qui meritaſt tant
d'eſtre écouté qu'un Levraut
que l'ona donné vivant àMadame
l'Abeſſe de Fontevraut ,
afin d'en faire une eſpece de
Chaſſe pour le divertiſſement
de Mademoiselle de
Blois , qui eſt depuis quelque
temps à Fontevraut. Il eſt
vray que ce Levrauta eſté inſtruit
par un fort habilehom
14 MERCURE
me. M² l'Abbé Geneſt , qui
eſtauprés de cettejeune Princeffe,
a pris ſoin de luy apprendreà
conter ſes avantures
d'une maniere agreable.
Tout ce qu'il luy fait dire
roule fur l'opinion des Siamois
touchant la tranfmi
gration des ames , & voicy
comment le Levraut Avanturier
s'en explique à cette
Abbeffe.
GALANT: 15
522555522-52525525
A MADAME L'ABBESSE
I
DE FONTEVRAUT.
Evais, en vousparlant ,paroiſtre
témeraire, :
Mais s'il vous plaiſt de m'écouter,
Madame , vous verrez que je puis
mevanter
De n'estre pas une Befte ordinaire.
A beau mentir qui vient de loin .
Le prouverois bien - toft , s'il en estoit
besoin,
Que l'Orient centfois m'a veu naifire&
renaistre.
Si mon air ne fuffit pour lefaire connoistre
A Siam , d'où je fuis , un grand
Peuple est témoin
16 MERCURE
Que l'on m'y vit Guerrier , Poëte,
Talapoin.
Ie revenois ſouvent à laforme de
Beste ,
Carje vous conte tout d'un esprit ingenu.
A la fin j'estois revenu.
Sous uneformehumaine encore affeze
bonneste ,
Quandde pompeux Ambassadeurs
Vinrent de vostre Prince étaler les
grandeurs
Sur les bords que lejourenſe levant
colore ;
Des rayons defagloire on vint nous
éclairer,
Et montrer à ces Rois que l'orient
adore
Qu'il est ailleurs un Roy qu'ils doivent
adorer.
S
GALANT. 17
Plein du defir de voir la France &
Son Monarque ,
Avec nos Siamois tout ravy je m'em
barque ;
Mais,helas ! unfort inhumain
Me fit expirer en chemin .
En cettefuneste avanture
I'eus l'Ocean pourſepulture ,
Ou d'un affiz joly garçon,
Madame ,je devins un gros vilain
poiſſon.
En ce nouvel estat la mesme ardeur
m'inspire ;
Iefuivois en nageant les traces du
Navire ,
Iefis de terribles efforts ,
Et je touchois déja les Armoriques
bords ,
Prest à me gliſſer dans la Loire,
Quand d'un Pescheur le Filet rigoureux
Aouſt 1687. B
18 MERCURE
Me jette fur lefable , &ce moment
affreux
Devoit apparemment terminer mon
Histoire ;
Mais parmy des roſeaux prés de là
par hazard
Vne CanardeSanvage
Cowvoit ses oeufs ; moy promt &
Sage ,
I'entre en l'un deses oeufs ,&je
devinsCCaannaarrdd.
८
Me fentant un peu fortje coftayay
lefleuve ,
Et j'avançois toûjours pays ;
Mais voicy de monfort laplus cruelle
épreuve,
Parun plomb enflâmé tous mesvoeux
Sont trabis ;
Ie tombe en l'eau l'aile caßée;
Mais le traiſtre Chaffeur ne me put
attraper;
GALANT: 19
N'ayant point de Barbet , il me vit
échaper
Au danger dont ma vie alorsfut me
nacée.
S
F'ay vêcu triſtement autourde Mont-
Soreau ,
Toûjours mal affurésur la terre , on
dans l'ean ,
Et lors que je cedois à ma langueur
mortelle ,
Fay repris une vie,une vigueur nour
velle
Dans le corps d'un jeune Levraut.
Errant depuis un mois dans lesplaimes
voisines,
Jen'ay pas ignoré les qualitez divines
De Madame de Fontevraut.
Des échos, les oiseaux, l'eau parson
doux murmure ,
Bij
20 MERCURE
Toutparloit à l'envy d'un merite fi
haut.
Ie mesuis approché de la fainte clo-
Sture
Qui renferme tant de vertus,
Où luit modeftement la gloire la plus
pure
A qui de l'Univers les hommages
Soient dûs.
On me cherchoit pour vous ,je me
donne, on m'emmeine ;
Surpris à voſtre nom d'un aimable
transport ,
Destiné pour vos fers ,j'en ay beny
le fort ,
L'aySenty de vos loix la forcefouveraine.
Aussi vous m'allez voirsoumis , apprivoisé,
Signaler pour vous plaire un coeur
tout embrase ;
GALANT. 21
Etfi de mon estat chaque metamorphose
Voussemble un contesupposé ,
Etquedes Siamois l'esprit est abuſé, -
En croyant la Metempsicose ,
Par mon exemple au moins vous ne
pourreznier
Que tous les Animaux aujourd'huy
raisonnables ,
Font revenir pour vous à cet estat
premier
Où le monde naiſſant les vit doux&
traitables .
S
Dans un sejourdelicieux
Ils reveroient l'impreffion desCieux
Sur le front éclatant des nobles creatures,
(precieux
QueDieu venoit d'orner de ces dons
Et qui regnant en paix dans ces aiz
mables lieux
22 MERCURE
Sans leurs superbes forfaitures
Auroient toûjours gardé ce Sceptre
gloricux.
De vos premiers parens le pouvoir
fans mesure
Commandoit hautement à toute la
Nature,
Toutrespectoit leurpresence &leur
voix
Tout obeiffoit à leursloix.
Si par un orgueil facrilege
Ns ontperdu , Madame , un si grand
privilege ,
Vous en qui nous voyons la fainte
piété,
Atous les dons des Cieux mêler khumilité
,
Kous rentrezdans ce droit , vous le
faites revivre ,
Tout doit vous obeir , vous reverer
vousfaivre.
GALANT. 23
Pour moy , c'est aujourd'huy mon
plus preffant defir ,
Ie fais de ce devoir mon unique plaifor
Expirerſous vos loix est ce que je
demande ,
Quand je devrois ne renaiſtre
jamais ,
Cette mort est pour moy toute pleine
d'attraits;
Ainsi quelque fort qui m'attende,
Madame, vous pouvezdés ce mesme
moment
Me donner , me livrer au divertiſſement
De ces adorables personnes ,
Dont l'amitté vous cherche en ceDefert
charmant
Qui reçoit de leur veue un nouvel
ornement.
24 MERCURE
Lancezsur moy soudain & Bichons
&Bichonnes ,
LaRoyale , Lion , Petitfrère , &
Thisbé ;
Quand à vos pieds vous me verrez
tombé ,
Ie diray , bien loin de me
plaindre,
C'eſtoit le deſtin le plus doux
Où je puſſe jamais pretendre,
Demourir à vos yeux, & de mourir
pour vous
J
4
Eh! qui de cette mort ne feroitpas
jaloux ?
Fermer
Résumé : A MADAME L'ABBESSE DE FONTEVRAUT.
Le texte narre l'histoire d'un levraut offert à Madame l'Abesse de Fontevraud afin de divertir Mademoiselle de Blois. Cet animal a été formé par l'abbé Genest pour relater ses aventures, centrées sur la métempsycose, soit la transmigration des âmes selon les croyances siamoises. Le levraut affirme avoir vécu plusieurs existences, incluant celles de guerrier, de poète et de talapoin (moine bouddhiste) en Siam. Il décrit ensuite ses diverses transformations : d'abord en poisson, puis en canard, avant de redevenir levraut. Le levraut exprime son désir de servir et de plaire à Madame l'Abesse, affirmant que tous les animaux raisonnables reviendraient à un état primitif de douceur et de traitabilité pour elle. Il conclut en exprimant son souhait de mourir sous ses lois, considérant cela comme le plus grand honneur.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 122-130
Harangue faite au Pape par les Envoyez. [titre d'après la table]
Début :
Le Pape qui voulut luy faire honneur, le fit lever, & ce / Tres-saint Pere, Les Benedictions tres-particulieres que la Providence [...]
Mots clefs :
Pape, Hérétiques, Rois de l'Orient, Missionnaires, Évangile, Orient, Roi de Siam, Boîte, Mandarins, Harangue
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Harangue faite au Pape par les Envoyez. [titre d'après la table]
fidelledesonDiscours. | TRes-saint Pere*
Les Benedictions tres-parti
culieres que la Providence divne
répand sur son Eglise
avec
tant de prefusion
, ne nous péri
mettent pas de douter que Dic
n'aît CIJOifiVostre Saintetédari
ves derniers siecles, pour rfü/lir.
tout l'Univers dans son bercail.
Nousvoyons sous cefaint Pontificat
les Heretiqueslesplus
opiniâtreschassez ou convertis ;
les Royaumes qui s'estoient selarc%
avec tant de scandale ,
réunis à rEglifi, &soumis à
ron autorité; les Ennemis les plus
redoutables du nom Chrestien,
presque tous ou exterminez, ou si
tjfoiblis
,
qu'ils n'attendent que
le dernier coup pour achever leur
ruine; mais ce qui estde plus
extraordinaire, & sans exem- le,etquiestoit reservé comme
w.n Irivilege dû à Vostre Saintete>
c'est quun des plus grands
Rois de l'Orient, encore Payen,
prévenu et extraordinairement
touchéet non pas tant de l'éclat de
sa dignité et de sa prééminence,
que de la saintetédesavie,et de
la grandeur de ses vertuspersonnelles,
ce grand Roy
,
dis-je,m'a
chargé de venirdesa partdemanderà
Vostre Saintetéson amitié,
lassurer de ses respects, & luy
offrir sa protection royale poui
tous les Predicateurs de l'Evan~\
C~ pour tous les Fidelles
avec dessentimens qu'on trouv
à peine dans la Cour des Princes
Chrestiens.Ce puissant Roy commence
déja à se faireinstruire.
Il dresse des Autels&des Eglises
au vray Dieu; il demande des
Missionnairessçavans et zjlfzj
il leur fait bastir des Maisons
et des Collèges magnifiques; il
Inous donne tres-souvent des tlUdiences
secretes et très-longues,
i£<7* nous fait mesme rendre des
honneurs quifont de lajalousie
aux principaux Ministresdesa
Secte, pour qui il avoit autrefois
une vénération superstitieuse. Si
Dieu écoute nos voeux, ou plûtofl
s'il exauce les larmes CM les
prières de Vostre Sainteté, car ce
fera sans doute par une si puis
sante intercession que silacheverx
cegrand miracle, je veux dire
la conversion de ce Monarque
que de Rois ,
de Prince, di
de Peuples, ou soumis à sor
Empire, ou qui admirent safedegesse
, &se gouvernent parse
conseils
,
suivront un si grane
exemple!Certes,Tres-saintPere
jamais l'Evangile n aeu de
jrriïndëfOuverturespour/érablïi
solidement,&je répandre dans
cette partie de l'Orient laplus
vajle et la plus peuplée. Pou
moy je regarde déjà cette Let
tre Royalequejevienspresente
à Vostre Sainteté de la part d:'
Roy de Stam, ces pressens qu'il
luy a destinez, et ces Mandarins
ausquels il a ordonné de
se presenter à ses pieds, non
seulement comme des témoignages
sinceres de la reconnoissance
CjT* du profondrespect de ce
Prince , mais encore comme des
engagemens de sa soummission,et
si je l'ose dire
, comme des premices
deseshommages et de son
obci(fiance.
1.
Le Pere Tachard ayant
achevé ,voulut se remettre à
genoux pour entendre la réponse.
de Sa Sainteté, mais le
S. Pere l'obligea de se relever,
& fit voir par là l'estime qu'Il.,
faisoit du Roy de Siam. Les
Mandarinsfirent aussi leurs,
civilitez.Tous les trois estant
entrez ensembleimmediate.
ment a prés le Pere Tachard,
& ayantmis leurs presens sur
une petite ta ble,commc je
l'ay déja dit
;
les deux derniers
commencerent à lever
leurs mains jointes au front
& ayant incliné la telle) ils,
se mirent à genoux, & baisserent
ensuite leur visage contre
terre,ce qu'ils reitererent
trois fois. Pendantcetemps:
le premier Mandarin estoit
debout, tenant la Lettre du
Roy son Maistre fous un
bandege d'un precieux vernis
du Japon. Cette Lettre estoit
gravée sur une feülle d'or
longue d'un pied & demy ,
qu'attachoit un ruban bleu,
enrichy de fleurs d'or & d'argent,
le tout dans une boëte
d'or encilindre, excepté le
couvercle qui estoit en piramide,
orné de fleurs émaillées
de plusieurs couleurs.
Les Mandarins avancerent
jusqu'au milieu de la Salle,
où ilsfirent les mesmes reverences,
& enfin une troisiéme
lors qu'ils furent aux,
pieds de Sa Sainteté. Alors le
premier d'entre-eux mit la
boëte entre les mains du Perc
Tachard, fit ses genuflexions
avec tous les autres, premierement
à la Lettre qu'il quittoit,
& ensuite à Sa Sainteté,
& s'approchant l'un aprés;
l'autre,ils se prosternerentà
ses pieds, en forte que le bout
de leurs bonnets touchoit sa
robe.
Les Benedictions tres-parti
culieres que la Providence divne
répand sur son Eglise
avec
tant de prefusion
, ne nous péri
mettent pas de douter que Dic
n'aît CIJOifiVostre Saintetédari
ves derniers siecles, pour rfü/lir.
tout l'Univers dans son bercail.
Nousvoyons sous cefaint Pontificat
les Heretiqueslesplus
opiniâtreschassez ou convertis ;
les Royaumes qui s'estoient selarc%
avec tant de scandale ,
réunis à rEglifi, &soumis à
ron autorité; les Ennemis les plus
redoutables du nom Chrestien,
presque tous ou exterminez, ou si
tjfoiblis
,
qu'ils n'attendent que
le dernier coup pour achever leur
ruine; mais ce qui estde plus
extraordinaire, & sans exem- le,etquiestoit reservé comme
w.n Irivilege dû à Vostre Saintete>
c'est quun des plus grands
Rois de l'Orient, encore Payen,
prévenu et extraordinairement
touchéet non pas tant de l'éclat de
sa dignité et de sa prééminence,
que de la saintetédesavie,et de
la grandeur de ses vertuspersonnelles,
ce grand Roy
,
dis-je,m'a
chargé de venirdesa partdemanderà
Vostre Saintetéson amitié,
lassurer de ses respects, & luy
offrir sa protection royale poui
tous les Predicateurs de l'Evan~\
C~ pour tous les Fidelles
avec dessentimens qu'on trouv
à peine dans la Cour des Princes
Chrestiens.Ce puissant Roy commence
déja à se faireinstruire.
Il dresse des Autels&des Eglises
au vray Dieu; il demande des
Missionnairessçavans et zjlfzj
il leur fait bastir des Maisons
et des Collèges magnifiques; il
Inous donne tres-souvent des tlUdiences
secretes et très-longues,
i£<7* nous fait mesme rendre des
honneurs quifont de lajalousie
aux principaux Ministresdesa
Secte, pour qui il avoit autrefois
une vénération superstitieuse. Si
Dieu écoute nos voeux, ou plûtofl
s'il exauce les larmes CM les
prières de Vostre Sainteté, car ce
fera sans doute par une si puis
sante intercession que silacheverx
cegrand miracle, je veux dire
la conversion de ce Monarque
que de Rois ,
de Prince, di
de Peuples, ou soumis à sor
Empire, ou qui admirent safedegesse
, &se gouvernent parse
conseils
,
suivront un si grane
exemple!Certes,Tres-saintPere
jamais l'Evangile n aeu de
jrriïndëfOuverturespour/érablïi
solidement,&je répandre dans
cette partie de l'Orient laplus
vajle et la plus peuplée. Pou
moy je regarde déjà cette Let
tre Royalequejevienspresente
à Vostre Sainteté de la part d:'
Roy de Stam, ces pressens qu'il
luy a destinez, et ces Mandarins
ausquels il a ordonné de
se presenter à ses pieds, non
seulement comme des témoignages
sinceres de la reconnoissance
CjT* du profondrespect de ce
Prince , mais encore comme des
engagemens de sa soummission,et
si je l'ose dire
, comme des premices
deseshommages et de son
obci(fiance.
1.
Le Pere Tachard ayant
achevé ,voulut se remettre à
genoux pour entendre la réponse.
de Sa Sainteté, mais le
S. Pere l'obligea de se relever,
& fit voir par là l'estime qu'Il.,
faisoit du Roy de Siam. Les
Mandarinsfirent aussi leurs,
civilitez.Tous les trois estant
entrez ensembleimmediate.
ment a prés le Pere Tachard,
& ayantmis leurs presens sur
une petite ta ble,commc je
l'ay déja dit
;
les deux derniers
commencerent à lever
leurs mains jointes au front
& ayant incliné la telle) ils,
se mirent à genoux, & baisserent
ensuite leur visage contre
terre,ce qu'ils reitererent
trois fois. Pendantcetemps:
le premier Mandarin estoit
debout, tenant la Lettre du
Roy son Maistre fous un
bandege d'un precieux vernis
du Japon. Cette Lettre estoit
gravée sur une feülle d'or
longue d'un pied & demy ,
qu'attachoit un ruban bleu,
enrichy de fleurs d'or & d'argent,
le tout dans une boëte
d'or encilindre, excepté le
couvercle qui estoit en piramide,
orné de fleurs émaillées
de plusieurs couleurs.
Les Mandarins avancerent
jusqu'au milieu de la Salle,
où ilsfirent les mesmes reverences,
& enfin une troisiéme
lors qu'ils furent aux,
pieds de Sa Sainteté. Alors le
premier d'entre-eux mit la
boëte entre les mains du Perc
Tachard, fit ses genuflexions
avec tous les autres, premierement
à la Lettre qu'il quittoit,
& ensuite à Sa Sainteté,
& s'approchant l'un aprés;
l'autre,ils se prosternerentà
ses pieds, en forte que le bout
de leurs bonnets touchoit sa
robe.
Fermer
Résumé : Harangue faite au Pape par les Envoyez. [titre d'après la table]
Le discours relate les succès du pontificat du pape, soulignant la conversion ou la répression des hérétiques, la réunification des royaumes avec l'Église, et la soumission des ennemis du christianisme. Un événement notable est la démarche d'un grand roi païen d'Orient, impressionné par la sainteté et les vertus personnelles du pape. Ce roi sollicite son amitié et offre sa protection aux prédicateurs de l'Évangile. Il commence également à construire des autels et des églises, demande des missionnaires et leur accorde des honneurs. Le Père Tachard présente une lettre royale du roi de Siam au pape, accompagnée de présents et de mandarins, témoignant de la reconnaissance et du respect du roi. La cérémonie inclut des gestes de révérence et de soumission des mandarins envers le pape.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 130-147
Traduction de la Lettre du Roy de Siam au Pape. [titre d'après la table]
Début :
Le Pere Tachard ouvrit la boëte, & en ayant tiré la [...]
Mots clefs :
Sa Sainteté, Père Tachard, Roi de Siam, Présents, Mandarins, Siam, Pape, Lettre, Présent, Ministre, Audience, Cardinaux, Rome, Gardes, Genoux, Tonkinois, Orient, Chrétiens, Église
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Traduction de la Lettre du Roy de Siam au Pape. [titre d'après la table]
de Siatn, illa
presentaauPape,qui la reccut
avec une assez grande marque
de joye. Elle commençoit
par ces paroles, qui font les
qualitez de ce Prince, sans
pourtant que l'on y puisse
donner aucune explication.
Som Dei pra Tchau Si a jou
Thia Puiai.
Au tres-Saint Pere Inno
cent XI.
Cette Lettre a esté trad uite
littéralement , & contenoit
ce qui fuit. DEs nostre avnement à
cette Couronne, le premier
foin que noUl eusmes, jnt
de connoistre les plus grands
Princes de l'Europe, & d'entretenir
avec eux de mutuelles
correspondances
,
afin d'en tiret
la connoissance & les lumieres
necessaires à nostre conduite.
Vostre Saintetéprevint ~& remplit
nos defin parsonBrefPontifical,
qui nousfutpresentepar
DomfranciscoPallud
,
Brefque
d'Heliopolis
) avec un present
digne del'augustepersonne
qui nous l'envoyoit
, que nous
reçûmes aussi avec une joye
touteparticuliere de nostre coeur„
Nous envoyamee quelque-temps
aprés nos Ambassadeurs pour al~
lersalüer Vostre Sainteté, luy
porter nostre Lettre Royale avec
quelques presens, dr établir
entre nous une amitié aussi unie ,
que l'est une feüille d'or bien
polie; mais comme depuis leur
départ on n'en a receu aucune
nouvelle
, nous nous trouvons
obliei, de renvoyer le Pere
Tachard yjefuite
, en qualité de
nostre Envoyé Extraordinaire
auprés de Vostre Sainteté, pour
établir entre Elle Nous cette
bonnecorrespondance que nos
premiers Ambassadeurs estoient
chargez de nous ménager
, (jp
\n-ow rapporter incessamment des
nouvelles de l'heureusesanté de
VostreSainteté. Ce Pereprendra
la liberté de l'asseurer de nostre
part n que nous donnerons une
entiere protection à tous ces
Peres, ~& à tous les ChreBiens,
soit qu'ils soient nos Sujets 3ou
qu'ils demeurent dans nos Etats,
ou mesme qu'ils resident en quelque
autre Pays que ce soit de
cet Orient, les secourant conformement
à leurs besoins quand
ilsnousferontsçavoir leurs necrjJite"{
, ou qu'ils en feront
naistre l'occasion. Ainsi Vostre
Sainteté beut estre en repos de
ce cofîé~li ,puis que nous vou~
tons bien nous charger de ces
soins.Cemesme Pere Tachard
aura l[''hhoonnnneeuurr df'oinrmorwecrrVVoojsltrree
Saintetédes autres moyens qui
conviennent à cette finselon les
ordres que nous luy en avons donnez.
Nous la prions de donner
à ce Religieux une entiere
creance sur ce qu'il luy representera.
~& de recevoir les presens
qu'illuy portera, comme des
gages de nostre sincere amitié,
laquelle durera jusques à PiFter,
nité. Dieu, Createur de toutes
choses, conserve Vostre Sainteté
pour la défense de son Eglise
,
en sorte qu'Elle ptiijje voircette
mesme Eglise augmenter 3&Je
répandre avec une heureusefertilité
dans toutes lesparties de
l'Univers. C'estleveritable desir
de celuy qui efl, j Tres-SaintPere, '* DeVOSTRESAINTETE,
Le tres-cher ~& bon Amy.
- Au bas de cette Lettre il y
avoit à costé pour toute (Signature,
Phaul Kon. C'estun
des noms de Mr Confiance,
qui signe les Lettres du Roy,
comme font icy les Secrétaires
d'Estat. Aprés qu'elle eut
esté donnée à Sa Sainteté, les
Mandarins se leverent
, &
allerent tous trois à reculons
prendre les Presens. Le Premier
prit le Coffret de Philigrane
d'or, qui estoit celuy
du Roy,& setint toûjours
debout tant qu'il l'eut entre
les mains. Les deux autres
prirent le Present de Mr
Constance,Ministre de Sa
Majesté Siamoise
,
& chacun
les ayant donnez au Pere
Tachard
,
qui les presenta à
Sa Sainteté; ilsfirent
leurs
soumissions,& demeurerent
en fuite à genoux pendant
toute l'audience qui dura prés
d'unecheure. Le..,:PJpe fitplusieurs
questions à ce Pere sur
l'estat du Royaume de Siam,
& témoigna estre fort touché
de la bonté du Roy, & du
zele de son Ministre pour la
Propagation dela Foy , aprés
quoy ayant o-Ré son Etolle,
il se retira pour considerer à
loisir les Prefcns qu'il venoit
derecevoir. Le Pere Tachard
& les Mandarins demeurerent
avec les Cardinaux qui
lesentretinrent assez longtemps
, & aprés cela ils allerent
voir. Mr le Cardinal
Cibo
>
premier Ministre de
Sa Sainteté. On lesremena à
leur logis avec les mesmes
ceremonies. Le 24. sur les six
heures du [air) on les mena
voir une Feste qu'on faisoit
aux Cardinaux ,dont seize
assisterent à une Musique
qu'on leur fit entendre. Ils
virent eusuiteunetabletoute
couverte de Triomphes faits
de sucre, c'est à dire des
Chars
,
des Vaisseaux,des
Animaux, & autres Figures.
Onenvoye cela à tous les
Cardinaux 4, aprés qu'ils ont
fait là une legere collation
que le premier MiirfiVrcJeu:
donne. Lejourde Noël )Üs
visiterentles plus belles Eglises
de Rome
,
& le 27. les
Tonquinois curent audience.
On y observa les mesmes
choses qu'à celle des Mandadarins.
lls trouverent le Pape
seul , & aprés que le Pcrc
Tachard eut fait sa Harangue,
ils allerent l'un après l'autre
bâiser les pieds de Sa Sainteté.
Les autres jours furent employez
à voir le Vatican
, &
les Palais des Princes, qui
sont magnifiques par les
Tableaux & par les Antiques
que l'on y voit en grand
nombre. Le 5. de Janvier ils
allerent tous ensemble prendre
congé de Sa Sainteté. On
les y conduisit dans trois Carrosses
, & on leur fit les mesjnes
honneurs qu'ils avoient
reçus la premiere fois. Le
Pape estoitseul dans saChambre.
Les Mandarins
,
aprés y
avoir demeuré, une demyheure
à genoux, lassez de
cette posture,commencerent
à se mettre sur les coudes,
& Sa Sainteté, qui en voulut
çavoirla raison ,l'ayant apprise
du Pere Tachard
,
les
congedia en leur donnant à
chacunsixMédaillésde son
:Portrait, trois dorôc-trois
d'argent. Ensuite on fit approcher
les Tonquinois,ausquels
Elle donna sa benediction
avec un Chapelet &
une Médaille d'or à chacun.
Le28. ils allerent visiter les
[cpr Eglises dans un Carrosse
à six chevaux de Mr le Cardinal
d'Estrées
,
& à leur retour
ils trouverent plusieurs
gran des cassettes
, couverte
de brocard àfleurs or & argent
,
garnies de galons, too
Ães remplies de consitures
deux autres plus petires de
boisd'ébene,ornées de Fleux
rapportées de pluficurs couleurs,
pleines d'essence ; un
autre petit coffre où estoit le
Corps de Saint Modeste, avec
quantité d'autres Reliques;
une cassette remplied' .Dei, & un coffret de cristal
>où il n'y avoir que des Cordiaux.
C'estoit le present du
Pape au Pere Tachard. Sa
Sainteté luy donna aussi son
Portraitenrichy de Pierreries,
& une Lunette de vingt pieds
pour porter au Roy de Siam.
Elle y ajoûta un Chapelet de
Lapisgarny d'or
, avec une
Medaille pour MtConstance,
la mesmechose pourMadame
Confiance sa Femme,& quantité
d'Indulgences. Le 7. Janvier
les Mandarins & IesToll-"
quinois partirent de Rome
dansdcs Caleches pour se rendre
à Cività-Vecchia où deux
Vaisseaux Maloüins les attendoient.
Le Pere Tachard ne
parrit que le 9. &le jour prrocedent,
lIntendant de la Mai,
son duPape luy apporta le
Brdfde Sa Sainte té, qui estois
Ittr.idu parchemin dans un
boëte d'or quarrée, avec sed
Armes dessus & son nom deE
sous. Ils s'embarqueient
it **0
CivitàCività
Vecchia,aprés y avoir.
:eceu de grands honneurs,
& trouverent dans leurs Vaifiaùx
toutes sortes de prosisionsqu'on
y avoit apport
éesde la partdu Pape.
Lors qu'ils furent de reour
,
ils eurent audience de
SaMajesté,nel'ayant paseuë
vant leur départ de Paris
pour Rome,parce que le Roy
stoità Fontainebleau , ôJ
Monseigneur le Dauphin en
Allemagne. Comme le Roy
de Siam souhaiteavoir une
Compagnie de François pour
Gardes duCorps,on en a levé
cent icy, & ils feront conW
mandez par Mr d'Eragny
,
que Sa Majesté a nommé,&
qui a esié autrefoisCapitaine
au Regiment des. Gardes. Ils,
sontvestus de rougeavec un.
gros galon d'or, & bien armez.
Le Royde Siam leur
fournirades chevaux qu'il
entretiendra, en sorte que:
sans en avoir aucun soin, ilse
n'auront qu'à les prendre à
l'Ecurie lors qu'ils devront
monter à cheval. Ces cen
Gardes font partis avec Ice
Envoyez, & plusieurs Vais
seaux de la Compagnie,qui
oeft fort satisfaite de son comanerce
»s'en retournent avec
'eux. Monsieur,quiavoitreceu
quantité de presens du
RoydeSiam,en a renvoyé
de fort beaux) & en grand
:nombre.
presentaauPape,qui la reccut
avec une assez grande marque
de joye. Elle commençoit
par ces paroles, qui font les
qualitez de ce Prince, sans
pourtant que l'on y puisse
donner aucune explication.
Som Dei pra Tchau Si a jou
Thia Puiai.
Au tres-Saint Pere Inno
cent XI.
Cette Lettre a esté trad uite
littéralement , & contenoit
ce qui fuit. DEs nostre avnement à
cette Couronne, le premier
foin que noUl eusmes, jnt
de connoistre les plus grands
Princes de l'Europe, & d'entretenir
avec eux de mutuelles
correspondances
,
afin d'en tiret
la connoissance & les lumieres
necessaires à nostre conduite.
Vostre Saintetéprevint ~& remplit
nos defin parsonBrefPontifical,
qui nousfutpresentepar
DomfranciscoPallud
,
Brefque
d'Heliopolis
) avec un present
digne del'augustepersonne
qui nous l'envoyoit
, que nous
reçûmes aussi avec une joye
touteparticuliere de nostre coeur„
Nous envoyamee quelque-temps
aprés nos Ambassadeurs pour al~
lersalüer Vostre Sainteté, luy
porter nostre Lettre Royale avec
quelques presens, dr établir
entre nous une amitié aussi unie ,
que l'est une feüille d'or bien
polie; mais comme depuis leur
départ on n'en a receu aucune
nouvelle
, nous nous trouvons
obliei, de renvoyer le Pere
Tachard yjefuite
, en qualité de
nostre Envoyé Extraordinaire
auprés de Vostre Sainteté, pour
établir entre Elle Nous cette
bonnecorrespondance que nos
premiers Ambassadeurs estoient
chargez de nous ménager
, (jp
\n-ow rapporter incessamment des
nouvelles de l'heureusesanté de
VostreSainteté. Ce Pereprendra
la liberté de l'asseurer de nostre
part n que nous donnerons une
entiere protection à tous ces
Peres, ~& à tous les ChreBiens,
soit qu'ils soient nos Sujets 3ou
qu'ils demeurent dans nos Etats,
ou mesme qu'ils resident en quelque
autre Pays que ce soit de
cet Orient, les secourant conformement
à leurs besoins quand
ilsnousferontsçavoir leurs necrjJite"{
, ou qu'ils en feront
naistre l'occasion. Ainsi Vostre
Sainteté beut estre en repos de
ce cofîé~li ,puis que nous vou~
tons bien nous charger de ces
soins.Cemesme Pere Tachard
aura l[''hhoonnnneeuurr df'oinrmorwecrrVVoojsltrree
Saintetédes autres moyens qui
conviennent à cette finselon les
ordres que nous luy en avons donnez.
Nous la prions de donner
à ce Religieux une entiere
creance sur ce qu'il luy representera.
~& de recevoir les presens
qu'illuy portera, comme des
gages de nostre sincere amitié,
laquelle durera jusques à PiFter,
nité. Dieu, Createur de toutes
choses, conserve Vostre Sainteté
pour la défense de son Eglise
,
en sorte qu'Elle ptiijje voircette
mesme Eglise augmenter 3&Je
répandre avec une heureusefertilité
dans toutes lesparties de
l'Univers. C'estleveritable desir
de celuy qui efl, j Tres-SaintPere, '* DeVOSTRESAINTETE,
Le tres-cher ~& bon Amy.
- Au bas de cette Lettre il y
avoit à costé pour toute (Signature,
Phaul Kon. C'estun
des noms de Mr Confiance,
qui signe les Lettres du Roy,
comme font icy les Secrétaires
d'Estat. Aprés qu'elle eut
esté donnée à Sa Sainteté, les
Mandarins se leverent
, &
allerent tous trois à reculons
prendre les Presens. Le Premier
prit le Coffret de Philigrane
d'or, qui estoit celuy
du Roy,& setint toûjours
debout tant qu'il l'eut entre
les mains. Les deux autres
prirent le Present de Mr
Constance,Ministre de Sa
Majesté Siamoise
,
& chacun
les ayant donnez au Pere
Tachard
,
qui les presenta à
Sa Sainteté; ilsfirent
leurs
soumissions,& demeurerent
en fuite à genoux pendant
toute l'audience qui dura prés
d'unecheure. Le..,:PJpe fitplusieurs
questions à ce Pere sur
l'estat du Royaume de Siam,
& témoigna estre fort touché
de la bonté du Roy, & du
zele de son Ministre pour la
Propagation dela Foy , aprés
quoy ayant o-Ré son Etolle,
il se retira pour considerer à
loisir les Prefcns qu'il venoit
derecevoir. Le Pere Tachard
& les Mandarins demeurerent
avec les Cardinaux qui
lesentretinrent assez longtemps
, & aprés cela ils allerent
voir. Mr le Cardinal
Cibo
>
premier Ministre de
Sa Sainteté. On lesremena à
leur logis avec les mesmes
ceremonies. Le 24. sur les six
heures du [air) on les mena
voir une Feste qu'on faisoit
aux Cardinaux ,dont seize
assisterent à une Musique
qu'on leur fit entendre. Ils
virent eusuiteunetabletoute
couverte de Triomphes faits
de sucre, c'est à dire des
Chars
,
des Vaisseaux,des
Animaux, & autres Figures.
Onenvoye cela à tous les
Cardinaux 4, aprés qu'ils ont
fait là une legere collation
que le premier MiirfiVrcJeu:
donne. Lejourde Noël )Üs
visiterentles plus belles Eglises
de Rome
,
& le 27. les
Tonquinois curent audience.
On y observa les mesmes
choses qu'à celle des Mandadarins.
lls trouverent le Pape
seul , & aprés que le Pcrc
Tachard eut fait sa Harangue,
ils allerent l'un après l'autre
bâiser les pieds de Sa Sainteté.
Les autres jours furent employez
à voir le Vatican
, &
les Palais des Princes, qui
sont magnifiques par les
Tableaux & par les Antiques
que l'on y voit en grand
nombre. Le 5. de Janvier ils
allerent tous ensemble prendre
congé de Sa Sainteté. On
les y conduisit dans trois Carrosses
, & on leur fit les mesjnes
honneurs qu'ils avoient
reçus la premiere fois. Le
Pape estoitseul dans saChambre.
Les Mandarins
,
aprés y
avoir demeuré, une demyheure
à genoux, lassez de
cette posture,commencerent
à se mettre sur les coudes,
& Sa Sainteté, qui en voulut
çavoirla raison ,l'ayant apprise
du Pere Tachard
,
les
congedia en leur donnant à
chacunsixMédaillésde son
:Portrait, trois dorôc-trois
d'argent. Ensuite on fit approcher
les Tonquinois,ausquels
Elle donna sa benediction
avec un Chapelet &
une Médaille d'or à chacun.
Le28. ils allerent visiter les
[cpr Eglises dans un Carrosse
à six chevaux de Mr le Cardinal
d'Estrées
,
& à leur retour
ils trouverent plusieurs
gran des cassettes
, couverte
de brocard àfleurs or & argent
,
garnies de galons, too
Ães remplies de consitures
deux autres plus petires de
boisd'ébene,ornées de Fleux
rapportées de pluficurs couleurs,
pleines d'essence ; un
autre petit coffre où estoit le
Corps de Saint Modeste, avec
quantité d'autres Reliques;
une cassette remplied' .Dei, & un coffret de cristal
>où il n'y avoir que des Cordiaux.
C'estoit le present du
Pape au Pere Tachard. Sa
Sainteté luy donna aussi son
Portraitenrichy de Pierreries,
& une Lunette de vingt pieds
pour porter au Roy de Siam.
Elle y ajoûta un Chapelet de
Lapisgarny d'or
, avec une
Medaille pour MtConstance,
la mesmechose pourMadame
Confiance sa Femme,& quantité
d'Indulgences. Le 7. Janvier
les Mandarins & IesToll-"
quinois partirent de Rome
dansdcs Caleches pour se rendre
à Cività-Vecchia où deux
Vaisseaux Maloüins les attendoient.
Le Pere Tachard ne
parrit que le 9. &le jour prrocedent,
lIntendant de la Mai,
son duPape luy apporta le
Brdfde Sa Sainte té, qui estois
Ittr.idu parchemin dans un
boëte d'or quarrée, avec sed
Armes dessus & son nom deE
sous. Ils s'embarqueient
it **0
CivitàCività
Vecchia,aprés y avoir.
:eceu de grands honneurs,
& trouverent dans leurs Vaifiaùx
toutes sortes de prosisionsqu'on
y avoit apport
éesde la partdu Pape.
Lors qu'ils furent de reour
,
ils eurent audience de
SaMajesté,nel'ayant paseuë
vant leur départ de Paris
pour Rome,parce que le Roy
stoità Fontainebleau , ôJ
Monseigneur le Dauphin en
Allemagne. Comme le Roy
de Siam souhaiteavoir une
Compagnie de François pour
Gardes duCorps,on en a levé
cent icy, & ils feront conW
mandez par Mr d'Eragny
,
que Sa Majesté a nommé,&
qui a esié autrefoisCapitaine
au Regiment des. Gardes. Ils,
sontvestus de rougeavec un.
gros galon d'or, & bien armez.
Le Royde Siam leur
fournirades chevaux qu'il
entretiendra, en sorte que:
sans en avoir aucun soin, ilse
n'auront qu'à les prendre à
l'Ecurie lors qu'ils devront
monter à cheval. Ces cen
Gardes font partis avec Ice
Envoyez, & plusieurs Vais
seaux de la Compagnie,qui
oeft fort satisfaite de son comanerce
»s'en retournent avec
'eux. Monsieur,quiavoitreceu
quantité de presens du
RoydeSiam,en a renvoyé
de fort beaux) & en grand
:nombre.
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Résumé : Traduction de la Lettre du Roy de Siam au Pape. [titre d'après la table]
Le texte décrit des échanges diplomatiques entre le roi de Siam et le pape Innocent XI. Le roi de Siam, via le père Tachard, souhaite maintenir des relations amicales avec les princes européens. Il mentionne avoir reçu un bref pontifical et un présent du pape, ainsi que l'envoi d'ambassadeurs pour renforcer ces liens. En l'absence de nouvelles de ces ambassadeurs, le roi envoie le père Tachard comme envoyé extraordinaire pour rétablir la communication et protéger les chrétiens dans ses États. Lors de l'audience papale, les mandarins siamais offrent des présents au pape, qui les accepte et s'informe sur le royaume de Siam. Diverses cérémonies et visites suivent, incluant une fête aux cardinaux et des visites des églises et palais de Rome. Le pape accorde une audience finale où il offre des médailles et des bénédictions. Les visiteurs explorent ensuite les aspects culturels et religieux de Rome avant de prendre congé. Le texte mentionne également le retour d'une délégation française de Rome, portant des présents pour le roi de Siam, tels que des chevaux, des confitures, des essences, des reliques saintes, et des cordiaux. Le pape offre au père Tachard divers objets précieux et indulgences. Le 7 janvier, les mandarins et les Toll-quinois quittent Rome pour Civitavecchia. Le père Tachard part le 9 janvier avec un bref papal scellé dans une boîte d'or. De retour en France, la délégation est reçue par le roi, qui forme une compagnie de cent gardes pour le roi de Siam, commandée par M. d'Éragny. La Compagnie des Indes, satisfaite de son commerce, rentre également avec la délégation. Monsieur renvoie de nombreux présents au roi de Siam.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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6
p. 118-120
Recherches sur l'Empire des Assyriens, [titre d'après la table]
Début :
Monsieur Sevin a donné la premiere partie de ses Recherches [...]
Mots clefs :
Empire assyrien, Orient
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Recherches sur l'Empire des Assyriens, [titre d'après la table]
Monsieur Sevin a donné
la premiere. partie de
sesRecherches sur l'Empire
des Assyriens, Dans
le dessein de développer
l'histoire de cette ancienne
Monarchie
3
il commencé
par examiner quelle en a
esté l'origine. Quoy qu'eni
dirent la pluspart des au- j theurs modernes,il fouftient
qu'Assur en doit estre
regardé comme le premier
Fondateur, chassé du pays
de Babylone par Nemrod,
il se retira au delà du
• Tigre dans les Provinces
qu'arrosent le Lyc & le
Caper. Ce futl'an 190. ou
environ après le Deluge
que les fondements de cet
Empirefurentjettez. Ilparoist
par ce qu'en dit l'Ecriture,
que dèsses commencements
il fut assez considerable
; ses Roys néanmoins
pendant plus de six
siecles
) ne firent aucune
figure dans l'Orient. Belus
fut le premier qui entreprit
de faire des con-'
1
questes
,
& ce Prince n'à
vescu que deux cens vingt
deux ans avant la fameuse
guerre de Troye. C'estce
queMr Sevin prouve par
les resmoignages de Thallus,
d'Herodore, de Denys
d'Halicarnasse, d'Appien,
de Porphyre & de Macrobe
: il fait voirenfuite
comment ce Prince s'empara
de la Province de Baby
lone. Voilà en peu de
mots le filjet de tout le
Discours de Mr Sevin.
la premiere. partie de
sesRecherches sur l'Empire
des Assyriens, Dans
le dessein de développer
l'histoire de cette ancienne
Monarchie
3
il commencé
par examiner quelle en a
esté l'origine. Quoy qu'eni
dirent la pluspart des au- j theurs modernes,il fouftient
qu'Assur en doit estre
regardé comme le premier
Fondateur, chassé du pays
de Babylone par Nemrod,
il se retira au delà du
• Tigre dans les Provinces
qu'arrosent le Lyc & le
Caper. Ce futl'an 190. ou
environ après le Deluge
que les fondements de cet
Empirefurentjettez. Ilparoist
par ce qu'en dit l'Ecriture,
que dèsses commencements
il fut assez considerable
; ses Roys néanmoins
pendant plus de six
siecles
) ne firent aucune
figure dans l'Orient. Belus
fut le premier qui entreprit
de faire des con-'
1
questes
,
& ce Prince n'à
vescu que deux cens vingt
deux ans avant la fameuse
guerre de Troye. C'estce
queMr Sevin prouve par
les resmoignages de Thallus,
d'Herodore, de Denys
d'Halicarnasse, d'Appien,
de Porphyre & de Macrobe
: il fait voirenfuite
comment ce Prince s'empara
de la Province de Baby
lone. Voilà en peu de
mots le filjet de tout le
Discours de Mr Sevin.
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Résumé : Recherches sur l'Empire des Assyriens, [titre d'après la table]
Monsieur Sevin a présenté la première partie de ses 'Recherches sur l'Empire des Assyriens', visant à développer l'histoire de cette ancienne monarchie. Il soutient qu'Assur, chassé du pays de Babylone par Nemrod, est le premier fondateur de l'empire. Assur se retira au-delà du Tigre, dans les provinces arrosées par le Lyc et le Caper, environ 190 ans après le Déluge. Selon l'Écriture, cet empire fut dès ses débuts assez considérable, mais ses rois ne firent aucune figure dans l'Orient pendant plus de six siècles. Belus, vivant 222 ans avant la guerre de Troie, fut le premier à entreprendre des conquêtes. Sevin appuie cette chronologie sur les témoignages de Thallus, Hérodote, Denys d'Halicarnasse, Appien, Porphyre et Macrobe, et explique comment Belus s'empara de la province de Babylone.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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7
p. 212-242
HISTOIRE de Zaczer & de Bouladabas.
Début :
Zaczer fils de Sam Prince Persan, ayant fait une partie [...]
Mots clefs :
Zaczer, Bouladabas, Chasse, Kaboul, Prince, Amants, Princesse, Perse, Fête galante, Orient, Mariage
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texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE de Zaczer & de Bouladabas.
HISTOIRE
de Zaczer & de
Bouladabas.
ZAczer fils de Sam
Prince Perſan , ayant fait If
une partie de chaffe , c'eſtà- dire un petit voyage de
quelques femaines , pour
chaffer dans le Kalleſtan,
qui eft la Province de Kabul aux Indes , qui confine avec la Perfe du cofé du Nord. Mecherab
Gouverneur de cette Pro-
GALANT 213
vince alla au devant du
fils de Sam pour luy faire honneur , & fut tellement charmé des belles
& grandes qualitez de ce
jeunePrince , que retournant dans fa famille il ne
pouvoit ceffer d'en parler , & fur ce recit une
de fes filles nommée Bouladabas en devint amou-,
reufe ; elle envoya quel-
-unes de fes filles
ſous prétexte de cueillir
des fleurs autour d'une
ques
214 MERCURE
fontaine où elle fceut que
Zaczer alloit fe rafraif
chir pendantla chaffe.
Zaczer ayant apperceu
ces filles , ne manqua pas
de les aborder , de s'informer qui elles eftoient.
Elles prirent occaſion de
luy dire tant de bien de
leur jeune maiſtreſſe ,
qu'il conceut dès ce jourlà beaucoup d'eftime
pour elle , & fut impatient de retourner le lendemain pour voir files
GALANT. 215
cueilleufes de fleurs ne
reviendroient point à la
fontaine : elles ne manquerent pas d'y revenir ,
& Zaczel paffa avec elles
tout le temps de la chaſſe,
& devint amoureux de
Bouladabas fur l'idée que
ces filles luy en donnerent , comme elle eftoit
devenue amoureufe de
luy fur les recits que fon
pere en faifoit tous les
jours.
Il faut remarquer que
216 MERCURE
Zaczer avoit une de ces
phifionomies qui ne plaifent pas d'abord , mais
qui fe font aimer dans la
fuite par l'efprit & par les
fentiments qui les animent; cependant les filles
de Bouladabas luy en
avoient fait un Adonis ;
& d'un autre coſté en
faifant à Zaczer le por
trait de leur maiftreffe ,
chacune d'elles y adjouſ
toit tousjours quelque
trait de beauté pour éncherir
GALANT. 217
3
cherir fur fa compagne ,
& cela formoit dans l'imagination de Zaczer
une beauté , finon plus
grande au moins toute
differente de celle de Bouladabas. Ces deux Amants furent quelque
temps fans pouvoir trouyer les moyens de ſe voir,
& ne pouvant appuyer
leur amour que fur l'idée
qu'ils s'eſtoient formée
l'un del'autre, ils auroient
juré que ce qu'ils aiOctobre. 1712. T
218 MERCURE
moient reffembloit parfaitement à l'image où
leur amour les avoit accouſtumeż. ‹ Un jour
Bouladabas ayant trouvé moyen de fe dérober
aux foins de ceux qui la
gardoient , vintà la fontaine , & y arriva quelques heures avant Zaczer. Pendant que fes filles l'entretenoient àa l'ordinaire des charmes de
celuy qu'elle alloit voir ,
elle fut long - temps ré-
GALANT. 219
veuſe , & rompit enfuite
le filence pour leur dire
qu'elle craignoit deux
chofes dans cette entre
veuë : la premiere de ne
pas paroistre auxyeux de
Zaczer digne du portrait
qu'elles luy avoient fait
d'elle; & la feconde, de ne
pas trouver Zaczer fi aimable qu'elle fe l'eftoit
imaginé : Etfi l'un de ces
deux malheurs m'arrive,
leur difoit- eller, que deviendray- je après toutes
Tij
220 MERCURE
ces avances que nous nous
fommes faites indifcretement fans nous efire veus.
Une de fes filles luy dit
qu'en effet il eftoit fouvent dangereux de prévenir trop avantageufement, & que c'eſtoit mefmeunepolitique des fem- .
mes jaloufes de profner
exceffivement les beautez qu'onannonçoit dans
le monde , afin qu'on les
trouvaſt moins belles : je
ne crains point cela pour
GALANT. 221
vous , Madame , continua - elle , moy je le
crains , interrompt Bouladabas , mais , Madame , reprit la fille qui eftoit vive &
ingenieuſe ,
faites une chofe , je nefuis
point encore venue à la
fontaine avec mes compagnes, ainfi Zaczer ne m'a
point encore veuë , je fuis
"brune comme vous , &je
puis reffembler àpeu près
en laid auportrait qu'on
luy a fait , je vais me
Tiij
222 MERCURE
parerde vospierreries , &
faire icy vofire perfonnage , cela produira plufleurs bons effets. Premierement ma vene détruira
dans fon imagination ce
phantofme de beauté qu'il
s'est fait ,
craignez la comparaifon ,
ce ne fera plus qu'à moy
dont vous
qu'il vous comparera
quand vous vous ferez
connoiftre à luy dans la
fuite , commejefuis infiniment moins belle que
. GALANT. 223
vous , &que l'idée qu'il
s'eft faite , cette premiere
furprife le difpofera à une
feconde tres- avantageuſe
pour vous.
Une autre raifon encore que cette fille réprefenta à Bouladabas , fut
que cette fuppofition lụy
donneroit lieu d'exaininer incognito & à loifir , fi
Zaczer eftoit digne de
l'idée qu'elle avoit de luy
Bouladabas accepta le
parti pour une troifiéme
Tiiij
224 MERCURE
raifon encore : j'éprouveraypar là , dit- elle , s'il
m'auroit aimée naturellement fans la prévention.
>
qu'on luy a donnée pour
moy , ma delicateſſe fe-·
roit bien plus touchée de cet
amour & s'il venoit à
t'aimerparhazardje n'en
ferois point jaloufe , cela
me prouveroit que nous
n'eftions pas deftinez l'un
pour l'autre. A peine
cette converfation fut- elle
finié , qu'on entendit de
GALANT. 225
loin le bruit de la chaffe ,
la fauffe Bouladabas eut
à peine le temps de ſe parer , que Zaczer parut
feul , percer le bois avec
impatience pour venir
joindre les filles. Elles
coururent toutes au devant de luy , & la fauſſe
Bouladabas reſta ſur un
fiege de verdure & de
fleurs , accompagnée de
la veritable , qu'on annonça à Zaczer comme
une parente de Boulada-
226 MERCURE
bas dont elle s'eftoit fait
accompagner. La fauffe
Bouladabas fe leva à l'arrivée de Zaczer , qui tout
plein de fa beauté divine
&imaginaire , accouroit
avec ardeur ; mais cette
ardeur fut bien rallentie
quand il vit une perfonne
qui n'eftoit en effet que
mediocrement belle , &
qui luy parut encore fort
au deffous de ce qu'elle
eftoit ; il refta immobile
&prefque muet, l'amour
GALANT. 227
de Bouladabas fut encore
plus refroidi que le fien ,
car Zaczer , comme nous
avons dit. ,
n'avoit pas
pour luy le premier abord ; toutes les graces
qui euffent pûanimer fon
vilage eftoient effacées
par la froideur & la furprife dont il avoit eſté
frappé : en un mot Bouladabas , bien loin de le
trouver aimable , ne fongea qu'à abbreger l'entreveue, & fit fouvenir la
228 MERCURE
fauſſe Bouladabas qu'il
falloit retourner au plus
viſte , de peur qu'on ne
s'apperceuſt au Palais de
fon Pere qu'elle en eſtoit
fortie ; on parla de ſe ſeparer , & Zaczer ne s'en
plaignit que par politeſſe.
Dansce moment les filles
de Bouladabas connurent
le tort qu'ils avoient eu
de prévenir ces Amants
trop
P'un
avantageuſement
pour l'autre ; car felon toutes les apparences
GALANT. 229
fi Zaczer avoit veu Bouladabas naturellement
d'abord en Princeſſe, leur
amour ſe fuſt peut - eſtre
efteint tout-à- fait , au
lieu que comme vous allez voir , la froideur de
cette premiere entreveuë
ne fervit qu'à rallumer
plus vivement un fond
d'amour qu'ils avoient
réellement pour le merite
l'un de l'autre.
Dans le temps que les
compliments de ſepara-
230 MERCURE
tion fe faifoient , Zaczer
qui avoit eu preſque tousjours les yeux baiffez ,
les jetta fur Bouladabas ;
& fon imagination n'eſtant plus occupée d'aucune fauffe image , la
beautéde Bouladabas s'en
empara , le premier coup
d'oeil le frappa fi vive
ment, que fa phifionomie
en fut ranimée , & Bou
ladabas qui s'apperçut
qu'elle plaifoit , commença à le trouver moins
GALANT 231 4
1
choquant , elle cuft bien
voulu refter encore , mais
Zaczer partit bruſquement,"& Bouladabas s'en
retourna avec fes filles.
La raiſon qui fit partir
Zaczer fi brufquement ,
fut une raifon de delicateffe & de conftance.
orientale , il craignit que
celle qu'il ne croyoit qu'
une parente de Bouladabas , ne luy pluſt trop ,
& ne s'eftant pas encore
apperceu qu'il l'aimoit
232 MERCURE
désja , il vouloit conferver l'amour qui luy ref
toit pour le merite de
Bouladabas , dont il ne
pouvoit douter , parce
qu'il eftoit conneu dans
toute la Perfe , & ce
>
jeune Prince qui s'eſtoit
dévoué hautement à cette Princeffe , avant que
de l'avoir veuë , voulant
fouftenir par honneur
le party qu'il avoit prit
revint le lendemain à
la fontaine , où la Princeffe
GALANT. 233
ceffe devoit revenir , il
s'imaginoit craindre d'y
retrouver fa parente
mais dans le fond du
cœur il n'y venoit que
pour elle , & il eut une
joye fecrette , lorſque
Bouladabas fous le nom
de parente parut fans
la Princeffe , qui l'avoit
chargée luy difoit- elle de:
venir luy témoigner la
douleur qu'elle avoit de
n'avoir pu s'y trouver
ce jour- là , Zaczer luy
Octobre. 1712 Y
234 MERCURE
répondit d'un air tres
content , qu'il en eftoit
fafché , & elle luy dit
que Bouladabas l'avoit
chargée de venir luy
parler d'elle le plus
long- temps qu'elle pourroit cette converfation
fut longue , & Zaczer
ne la pouvoit finir ; elle
roula toutefur la conftance , & Bouladabas le
mettoit exprés fur ce fujet , pour connoître s'il
en eftoit capable. Zac-
GALANT. 235
zer eut, tant de pouvoir,
fur luy- mefme dans cette
entreveuë , que jamais il
ne luy eſchapa aucun
mot qui luy marquaft fon
amour , au contraire , il
juroit qu'il feroit toufjours fidelle à Bouladabas , mais en jurant fidelité à celle qu'il croyoit ne
pas voir, il foupiroit pour
celle qu'il voyoit : quel
plaifir pour Bouladabas
de fe voir ainfi doublement aimée. Celjeu
L3
V ij
236 MERCURE
continua quelques jours ,
& la Princeffe ne paroiffant point , Bouladabas
pouffa l'épreuve de la conftance de Zaczer jufqu'à
luy declarer qu'elle l'aimoit ; & qu'eftant auffi
grande Princeffe que fa
parente, &beaucoup plus
riche , il auroit dû penſer
à l'époufer. Que ne ſouffrit point Zaczer dans cet
te épreuve , il alloit peut-
}
eftre fuccomber : mais
Bouladabas craignant de
"
GALANT. 237
pour tousle voir infidelle, le prévint
par un dépit & un adieu
qu'elle luy dit
jours ; & fans luy donner
le temps de luy répondre,
elle luy dit ſeulement que
Bouladabas viendroit elle- mefme le lendemain
pour le recompenfer defa
conſtance.
Zaczerrefta au mefme
endroit où on l'avoit laiffé , fans avoir la force ni
de parler ni de ſe ſouſtenir , & fe laiffa tomber
238 MERCURE
fur un gazon où il feroit
refté long-temps , fi fes
gens ne fuſſent venus le
joindre : il fe trouva mal
& on l'emporta chez luy,
où il paſſa la nuit dans un
eftat fi violent qu'il prit
le party de ne fe jamais
marier , ne voulant pas
3
donner à Bouladabas un
coeur fi rempli d'amour
pour une autre , ni épou¬
fer cette autre en manquant de fidelité à Boula
dabas min 51 38
GALANT. 239
Le lendemain , Zaczer.
feur de trouver Boulada--
bas au rendez- vous , y retourna à deffein de luy
avoüer de bonne foy les
raifon's qu'il avoit de ne
jamais voir ni elle ni fa
parente. Quel fpectacles
pourluy ! lorfque le lendomain la Princeffe parut
de loin magnifiquement
parée, avec plufieurs Maures qui la portoient ſur un
Palanquin de fleurs , entourée d'un grand nom
240 MERCURE
bre de filles tenant des
guirlandes , & de quantité de petits enfants repreſentants les Amours ;
en un mot avec tout l'appareil d'uneFeſte galante,
qui a pourbutle mariage.
Plufieurs Cavaliers parez
comme pour un Tournoy fe détacherent de la
Troupe; &le pere deBouladabas à leur tefte vint
offrir fa fille à Zaczer , qui
eftoit preſt à la refuſer &
àfuir. Lorfquevoyant de
plus
GALANT. 241
plus près la Princeffe qui
s'avançoit , il vit à ſa place celle dont il eftoit fi
amoureux. Quelle fut fa
furpriſe je croy qu'une
peinture de tout ce quife
paſſa en ce moment , ne
feroit qu'affoiblir celle
que chacun s'en peut faire. Bouladabas dit à Zaccer quefon pere avoit eſté
touché de fa conſtance ,
& avoit voulu venir la
couronner luy - meſme ,
les noces fe celebrerent
Octobre.
1712. X
242 MERCURE
peu après , & au bout
de neuf mois fortit de ce
mariage le fameux Roftam furnommé Oaſtam
le plus vaillant guerrier
que les Perfans ayent jamais eu , & qui fert encore aujourd'huy de modelle à tous les grands
hommes de l'Orient
de Zaczer & de
Bouladabas.
ZAczer fils de Sam
Prince Perſan , ayant fait If
une partie de chaffe , c'eſtà- dire un petit voyage de
quelques femaines , pour
chaffer dans le Kalleſtan,
qui eft la Province de Kabul aux Indes , qui confine avec la Perfe du cofé du Nord. Mecherab
Gouverneur de cette Pro-
GALANT 213
vince alla au devant du
fils de Sam pour luy faire honneur , & fut tellement charmé des belles
& grandes qualitez de ce
jeunePrince , que retournant dans fa famille il ne
pouvoit ceffer d'en parler , & fur ce recit une
de fes filles nommée Bouladabas en devint amou-,
reufe ; elle envoya quel-
-unes de fes filles
ſous prétexte de cueillir
des fleurs autour d'une
ques
214 MERCURE
fontaine où elle fceut que
Zaczer alloit fe rafraif
chir pendantla chaffe.
Zaczer ayant apperceu
ces filles , ne manqua pas
de les aborder , de s'informer qui elles eftoient.
Elles prirent occaſion de
luy dire tant de bien de
leur jeune maiſtreſſe ,
qu'il conceut dès ce jourlà beaucoup d'eftime
pour elle , & fut impatient de retourner le lendemain pour voir files
GALANT. 215
cueilleufes de fleurs ne
reviendroient point à la
fontaine : elles ne manquerent pas d'y revenir ,
& Zaczel paffa avec elles
tout le temps de la chaſſe,
& devint amoureux de
Bouladabas fur l'idée que
ces filles luy en donnerent , comme elle eftoit
devenue amoureufe de
luy fur les recits que fon
pere en faifoit tous les
jours.
Il faut remarquer que
216 MERCURE
Zaczer avoit une de ces
phifionomies qui ne plaifent pas d'abord , mais
qui fe font aimer dans la
fuite par l'efprit & par les
fentiments qui les animent; cependant les filles
de Bouladabas luy en
avoient fait un Adonis ;
& d'un autre coſté en
faifant à Zaczer le por
trait de leur maiftreffe ,
chacune d'elles y adjouſ
toit tousjours quelque
trait de beauté pour éncherir
GALANT. 217
3
cherir fur fa compagne ,
& cela formoit dans l'imagination de Zaczer
une beauté , finon plus
grande au moins toute
differente de celle de Bouladabas. Ces deux Amants furent quelque
temps fans pouvoir trouyer les moyens de ſe voir,
& ne pouvant appuyer
leur amour que fur l'idée
qu'ils s'eſtoient formée
l'un del'autre, ils auroient
juré que ce qu'ils aiOctobre. 1712. T
218 MERCURE
moient reffembloit parfaitement à l'image où
leur amour les avoit accouſtumeż. ‹ Un jour
Bouladabas ayant trouvé moyen de fe dérober
aux foins de ceux qui la
gardoient , vintà la fontaine , & y arriva quelques heures avant Zaczer. Pendant que fes filles l'entretenoient àa l'ordinaire des charmes de
celuy qu'elle alloit voir ,
elle fut long - temps ré-
GALANT. 219
veuſe , & rompit enfuite
le filence pour leur dire
qu'elle craignoit deux
chofes dans cette entre
veuë : la premiere de ne
pas paroistre auxyeux de
Zaczer digne du portrait
qu'elles luy avoient fait
d'elle; & la feconde, de ne
pas trouver Zaczer fi aimable qu'elle fe l'eftoit
imaginé : Etfi l'un de ces
deux malheurs m'arrive,
leur difoit- eller, que deviendray- je après toutes
Tij
220 MERCURE
ces avances que nous nous
fommes faites indifcretement fans nous efire veus.
Une de fes filles luy dit
qu'en effet il eftoit fouvent dangereux de prévenir trop avantageufement, & que c'eſtoit mefmeunepolitique des fem- .
mes jaloufes de profner
exceffivement les beautez qu'onannonçoit dans
le monde , afin qu'on les
trouvaſt moins belles : je
ne crains point cela pour
GALANT. 221
vous , Madame , continua - elle , moy je le
crains , interrompt Bouladabas , mais , Madame , reprit la fille qui eftoit vive &
ingenieuſe ,
faites une chofe , je nefuis
point encore venue à la
fontaine avec mes compagnes, ainfi Zaczer ne m'a
point encore veuë , je fuis
"brune comme vous , &je
puis reffembler àpeu près
en laid auportrait qu'on
luy a fait , je vais me
Tiij
222 MERCURE
parerde vospierreries , &
faire icy vofire perfonnage , cela produira plufleurs bons effets. Premierement ma vene détruira
dans fon imagination ce
phantofme de beauté qu'il
s'est fait ,
craignez la comparaifon ,
ce ne fera plus qu'à moy
dont vous
qu'il vous comparera
quand vous vous ferez
connoiftre à luy dans la
fuite , commejefuis infiniment moins belle que
. GALANT. 223
vous , &que l'idée qu'il
s'eft faite , cette premiere
furprife le difpofera à une
feconde tres- avantageuſe
pour vous.
Une autre raifon encore que cette fille réprefenta à Bouladabas , fut
que cette fuppofition lụy
donneroit lieu d'exaininer incognito & à loifir , fi
Zaczer eftoit digne de
l'idée qu'elle avoit de luy
Bouladabas accepta le
parti pour une troifiéme
Tiiij
224 MERCURE
raifon encore : j'éprouveraypar là , dit- elle , s'il
m'auroit aimée naturellement fans la prévention.
>
qu'on luy a donnée pour
moy , ma delicateſſe fe-·
roit bien plus touchée de cet
amour & s'il venoit à
t'aimerparhazardje n'en
ferois point jaloufe , cela
me prouveroit que nous
n'eftions pas deftinez l'un
pour l'autre. A peine
cette converfation fut- elle
finié , qu'on entendit de
GALANT. 225
loin le bruit de la chaffe ,
la fauffe Bouladabas eut
à peine le temps de ſe parer , que Zaczer parut
feul , percer le bois avec
impatience pour venir
joindre les filles. Elles
coururent toutes au devant de luy , & la fauſſe
Bouladabas reſta ſur un
fiege de verdure & de
fleurs , accompagnée de
la veritable , qu'on annonça à Zaczer comme
une parente de Boulada-
226 MERCURE
bas dont elle s'eftoit fait
accompagner. La fauffe
Bouladabas fe leva à l'arrivée de Zaczer , qui tout
plein de fa beauté divine
&imaginaire , accouroit
avec ardeur ; mais cette
ardeur fut bien rallentie
quand il vit une perfonne
qui n'eftoit en effet que
mediocrement belle , &
qui luy parut encore fort
au deffous de ce qu'elle
eftoit ; il refta immobile
&prefque muet, l'amour
GALANT. 227
de Bouladabas fut encore
plus refroidi que le fien ,
car Zaczer , comme nous
avons dit. ,
n'avoit pas
pour luy le premier abord ; toutes les graces
qui euffent pûanimer fon
vilage eftoient effacées
par la froideur & la furprife dont il avoit eſté
frappé : en un mot Bouladabas , bien loin de le
trouver aimable , ne fongea qu'à abbreger l'entreveue, & fit fouvenir la
228 MERCURE
fauſſe Bouladabas qu'il
falloit retourner au plus
viſte , de peur qu'on ne
s'apperceuſt au Palais de
fon Pere qu'elle en eſtoit
fortie ; on parla de ſe ſeparer , & Zaczer ne s'en
plaignit que par politeſſe.
Dansce moment les filles
de Bouladabas connurent
le tort qu'ils avoient eu
de prévenir ces Amants
trop
P'un
avantageuſement
pour l'autre ; car felon toutes les apparences
GALANT. 229
fi Zaczer avoit veu Bouladabas naturellement
d'abord en Princeſſe, leur
amour ſe fuſt peut - eſtre
efteint tout-à- fait , au
lieu que comme vous allez voir , la froideur de
cette premiere entreveuë
ne fervit qu'à rallumer
plus vivement un fond
d'amour qu'ils avoient
réellement pour le merite
l'un de l'autre.
Dans le temps que les
compliments de ſepara-
230 MERCURE
tion fe faifoient , Zaczer
qui avoit eu preſque tousjours les yeux baiffez ,
les jetta fur Bouladabas ;
& fon imagination n'eſtant plus occupée d'aucune fauffe image , la
beautéde Bouladabas s'en
empara , le premier coup
d'oeil le frappa fi vive
ment, que fa phifionomie
en fut ranimée , & Bou
ladabas qui s'apperçut
qu'elle plaifoit , commença à le trouver moins
GALANT 231 4
1
choquant , elle cuft bien
voulu refter encore , mais
Zaczer partit bruſquement,"& Bouladabas s'en
retourna avec fes filles.
La raiſon qui fit partir
Zaczer fi brufquement ,
fut une raifon de delicateffe & de conftance.
orientale , il craignit que
celle qu'il ne croyoit qu'
une parente de Bouladabas , ne luy pluſt trop ,
& ne s'eftant pas encore
apperceu qu'il l'aimoit
232 MERCURE
désja , il vouloit conferver l'amour qui luy ref
toit pour le merite de
Bouladabas , dont il ne
pouvoit douter , parce
qu'il eftoit conneu dans
toute la Perfe , & ce
>
jeune Prince qui s'eſtoit
dévoué hautement à cette Princeffe , avant que
de l'avoir veuë , voulant
fouftenir par honneur
le party qu'il avoit prit
revint le lendemain à
la fontaine , où la Princeffe
GALANT. 233
ceffe devoit revenir , il
s'imaginoit craindre d'y
retrouver fa parente
mais dans le fond du
cœur il n'y venoit que
pour elle , & il eut une
joye fecrette , lorſque
Bouladabas fous le nom
de parente parut fans
la Princeffe , qui l'avoit
chargée luy difoit- elle de:
venir luy témoigner la
douleur qu'elle avoit de
n'avoir pu s'y trouver
ce jour- là , Zaczer luy
Octobre. 1712 Y
234 MERCURE
répondit d'un air tres
content , qu'il en eftoit
fafché , & elle luy dit
que Bouladabas l'avoit
chargée de venir luy
parler d'elle le plus
long- temps qu'elle pourroit cette converfation
fut longue , & Zaczer
ne la pouvoit finir ; elle
roula toutefur la conftance , & Bouladabas le
mettoit exprés fur ce fujet , pour connoître s'il
en eftoit capable. Zac-
GALANT. 235
zer eut, tant de pouvoir,
fur luy- mefme dans cette
entreveuë , que jamais il
ne luy eſchapa aucun
mot qui luy marquaft fon
amour , au contraire , il
juroit qu'il feroit toufjours fidelle à Bouladabas , mais en jurant fidelité à celle qu'il croyoit ne
pas voir, il foupiroit pour
celle qu'il voyoit : quel
plaifir pour Bouladabas
de fe voir ainfi doublement aimée. Celjeu
L3
V ij
236 MERCURE
continua quelques jours ,
& la Princeffe ne paroiffant point , Bouladabas
pouffa l'épreuve de la conftance de Zaczer jufqu'à
luy declarer qu'elle l'aimoit ; & qu'eftant auffi
grande Princeffe que fa
parente, &beaucoup plus
riche , il auroit dû penſer
à l'époufer. Que ne ſouffrit point Zaczer dans cet
te épreuve , il alloit peut-
}
eftre fuccomber : mais
Bouladabas craignant de
"
GALANT. 237
pour tousle voir infidelle, le prévint
par un dépit & un adieu
qu'elle luy dit
jours ; & fans luy donner
le temps de luy répondre,
elle luy dit ſeulement que
Bouladabas viendroit elle- mefme le lendemain
pour le recompenfer defa
conſtance.
Zaczerrefta au mefme
endroit où on l'avoit laiffé , fans avoir la force ni
de parler ni de ſe ſouſtenir , & fe laiffa tomber
238 MERCURE
fur un gazon où il feroit
refté long-temps , fi fes
gens ne fuſſent venus le
joindre : il fe trouva mal
& on l'emporta chez luy,
où il paſſa la nuit dans un
eftat fi violent qu'il prit
le party de ne fe jamais
marier , ne voulant pas
3
donner à Bouladabas un
coeur fi rempli d'amour
pour une autre , ni épou¬
fer cette autre en manquant de fidelité à Boula
dabas min 51 38
GALANT. 239
Le lendemain , Zaczer.
feur de trouver Boulada--
bas au rendez- vous , y retourna à deffein de luy
avoüer de bonne foy les
raifon's qu'il avoit de ne
jamais voir ni elle ni fa
parente. Quel fpectacles
pourluy ! lorfque le lendomain la Princeffe parut
de loin magnifiquement
parée, avec plufieurs Maures qui la portoient ſur un
Palanquin de fleurs , entourée d'un grand nom
240 MERCURE
bre de filles tenant des
guirlandes , & de quantité de petits enfants repreſentants les Amours ;
en un mot avec tout l'appareil d'uneFeſte galante,
qui a pourbutle mariage.
Plufieurs Cavaliers parez
comme pour un Tournoy fe détacherent de la
Troupe; &le pere deBouladabas à leur tefte vint
offrir fa fille à Zaczer , qui
eftoit preſt à la refuſer &
àfuir. Lorfquevoyant de
plus
GALANT. 241
plus près la Princeffe qui
s'avançoit , il vit à ſa place celle dont il eftoit fi
amoureux. Quelle fut fa
furpriſe je croy qu'une
peinture de tout ce quife
paſſa en ce moment , ne
feroit qu'affoiblir celle
que chacun s'en peut faire. Bouladabas dit à Zaccer quefon pere avoit eſté
touché de fa conſtance ,
& avoit voulu venir la
couronner luy - meſme ,
les noces fe celebrerent
Octobre.
1712. X
242 MERCURE
peu après , & au bout
de neuf mois fortit de ce
mariage le fameux Roftam furnommé Oaſtam
le plus vaillant guerrier
que les Perfans ayent jamais eu , & qui fert encore aujourd'huy de modelle à tous les grands
hommes de l'Orient
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Résumé : HISTOIRE de Zaczer & de Bouladabas.
L'histoire narre les amours entre Zaccher, fils du prince persan Sam, et Bouladabas, fille du gouverneur Mecherab du Kallestan. Zaccher, de retour d'une chasse, est captivé par les qualités de Bouladabas, dont il entend parler par son gouverneur. Les servantes de Bouladabas, envoyées cueillir des fleurs, rencontrent Zaccher et lui vantent les mérites de leur maîtresse, éveillant ainsi son intérêt. Les deux amants, sans se connaître, développent une passion basée sur des descriptions idéalisées. Bouladabas, craignant de ne pas correspondre à l'image que Zaccher s'est faite d'elle, envoie une de ses servantes se faire passer pour elle lors de leur première rencontre. Cette ruse échoue, car Zaccher est déçu par la fausse Bouladabas. Cependant, lors d'une seconde rencontre, Zaccher découvre la véritable Bouladabas et en tombe amoureux. Bouladabas, de son côté, apprécie Zaccher après avoir observé sa constance. Leur amour est mis à l'épreuve par des séparations et des malentendus. Malgré ces obstacles, ils finissent par se marier. Leur union donne naissance à Rostam, un célèbre guerrier persan.
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8
p. 234-240
« A propos d'Enigmes, il m'est tombé entre les [...] »
Début :
A propos d'Enigmes, il m'est tombé entre les [...]
Mots clefs :
Inventeur des énigmes, Alkalid, Orient, Exercice, Vers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « A propos d'Enigmes, il m'est tombé entre les [...] »
A propos d'Enigmes, il
m'est tombé entre les mains
un Fragment de traduction
Arabe, qui dit que l'inventeur des Enigmes en Orient,
futAlkalid ne l'an 100. de
J'Egire
,
& more à Botra
l'an 170. par la connoissance de la Poësie & des nombres
,
il inventa plusieurs
regles de la versification
, & de la mesure des vers.
Il en forma les parties en
5
cercles. dont il tira 15
especes de vers. Il scandoit
continuellement ces vers,
& son fils l'estant venu voir
un jour, & l'ayant surpris
en cette exercice, dit en
sortant queson pere estoit
fou. Cela futrapporte à Alkalid qui répondit comme
si son fils eurt elle present:
si tuscavois mon fils ce que
tu dis, tu m'excuserois, tu
m'a blamé parce que tu es
ignorant, jet'excuse parce
que tu es ignorant. Alkalid
,
amoureux d'une fervante la poursuivoit, elle
se sauva dans un Temple.
Il la suivit jusques dans ce
Temple encomposantces
vers sur elle.
*-
Taj arrangé des nombres qui
par leur harmonie, devoient mener une servante à l'amour
du grand chanteur de l'amour.
Occupé de cette pensée &
ne prenant pas garde à
ce
qui estoit devant ses yeux,
il se cassa la teste contre un
pillier
,
& en mourut. Il
expira en scandant les vers
qu'il avoit fait contre la
servante. On se persuadera
mal aisément que tant de
Poësie pust habiter dans le
mesme cerveau avec tant
de sagesse. Cependant AlKalid estoit un parfait Poë-
te, & un parfait Philosophe. Soliman Gouverneur
de la Perse, qui luy faisoit
une pension
,
luy écrivit
un jour de le venir trouver.
Alkalid luy. répondit en
Tfyy Soliman croit que jesuis
riche & dans l'abondance par
ses biensfaits mais je n'ay
point d'argent. Je vis ainsipour
conserver mon ame dégagé des
affections du monde parce que
je ne vois aucun riche dans le
mesme état. Que Soliman neanmoins ne me croye pas pauvre
,
puisque la pauvreté & les richesses sont dans l'ame. &
nondansl'argent. Soliman
qui n'entendoit point ce
-
sublime langage, & qui
vouloitun -courriran.) ÔC
non pas un Poëte, luy retrancha sa pension. Alka.
lid répondit la dessus:»Ce
» que Soliman m'a oste-n'a-
»joute rien à ses richesses
'»& n'augmente point ma
je
pauvreté. Soliman honteux de ce qu'il avoit fait,
rétablit la pension d'Alicalid
,
qui luy écrivit après
J
le malheur vient des étoiles mais l'admirationvient
de Soliman.
Dagbal fameux Poëte latyrique
,
avoit coutume de
dire il y a 50.ans que je
porte une potence sur les
épaules; j'ay tourné de tous
costez afin qu'on m'y pende, & je ne trouve personne qui le veuille faire.Ayant
fait une Satire sanglante
contre le Prince Ibraim
,
parent duKalite Almamo.
cen, qui commence par ces
vers cc
Ibraim a paru dans
l'Heraque, & tous les
et
gueux & les fous acconr«
rent àluy de tous cost zrIbraim alla demander julli-
ceauKalife,de l'insolence
de Dagbal. Almamocen
sans s'émouvoir luy demanda, qu'a-t- il dit contre vous?
Ibraïin ayant recité au Kalife les vers les plus insolens
de la Satyre, écoutés
,
lui
ditAlmamocen,les vers que
voicy il recica une douzaine de vers sanglans que
Dagbal avoit fait contre
luy,&aprés les avoir recitez,
ildit, Dieu maudisseDagbal,& punisse l'insolence
qu'il a eu d'attaquer aulIi
celuy qui eil: né dans le
Saint Kalifat
m'est tombé entre les mains
un Fragment de traduction
Arabe, qui dit que l'inventeur des Enigmes en Orient,
futAlkalid ne l'an 100. de
J'Egire
,
& more à Botra
l'an 170. par la connoissance de la Poësie & des nombres
,
il inventa plusieurs
regles de la versification
, & de la mesure des vers.
Il en forma les parties en
5
cercles. dont il tira 15
especes de vers. Il scandoit
continuellement ces vers,
& son fils l'estant venu voir
un jour, & l'ayant surpris
en cette exercice, dit en
sortant queson pere estoit
fou. Cela futrapporte à Alkalid qui répondit comme
si son fils eurt elle present:
si tuscavois mon fils ce que
tu dis, tu m'excuserois, tu
m'a blamé parce que tu es
ignorant, jet'excuse parce
que tu es ignorant. Alkalid
,
amoureux d'une fervante la poursuivoit, elle
se sauva dans un Temple.
Il la suivit jusques dans ce
Temple encomposantces
vers sur elle.
*-
Taj arrangé des nombres qui
par leur harmonie, devoient mener une servante à l'amour
du grand chanteur de l'amour.
Occupé de cette pensée &
ne prenant pas garde à
ce
qui estoit devant ses yeux,
il se cassa la teste contre un
pillier
,
& en mourut. Il
expira en scandant les vers
qu'il avoit fait contre la
servante. On se persuadera
mal aisément que tant de
Poësie pust habiter dans le
mesme cerveau avec tant
de sagesse. Cependant AlKalid estoit un parfait Poë-
te, & un parfait Philosophe. Soliman Gouverneur
de la Perse, qui luy faisoit
une pension
,
luy écrivit
un jour de le venir trouver.
Alkalid luy. répondit en
Tfyy Soliman croit que jesuis
riche & dans l'abondance par
ses biensfaits mais je n'ay
point d'argent. Je vis ainsipour
conserver mon ame dégagé des
affections du monde parce que
je ne vois aucun riche dans le
mesme état. Que Soliman neanmoins ne me croye pas pauvre
,
puisque la pauvreté & les richesses sont dans l'ame. &
nondansl'argent. Soliman
qui n'entendoit point ce
-
sublime langage, & qui
vouloitun -courriran.) ÔC
non pas un Poëte, luy retrancha sa pension. Alka.
lid répondit la dessus:»Ce
» que Soliman m'a oste-n'a-
»joute rien à ses richesses
'»& n'augmente point ma
je
pauvreté. Soliman honteux de ce qu'il avoit fait,
rétablit la pension d'Alicalid
,
qui luy écrivit après
J
le malheur vient des étoiles mais l'admirationvient
de Soliman.
Dagbal fameux Poëte latyrique
,
avoit coutume de
dire il y a 50.ans que je
porte une potence sur les
épaules; j'ay tourné de tous
costez afin qu'on m'y pende, & je ne trouve personne qui le veuille faire.Ayant
fait une Satire sanglante
contre le Prince Ibraim
,
parent duKalite Almamo.
cen, qui commence par ces
vers cc
Ibraim a paru dans
l'Heraque, & tous les
et
gueux & les fous acconr«
rent àluy de tous cost zrIbraim alla demander julli-
ceauKalife,de l'insolence
de Dagbal. Almamocen
sans s'émouvoir luy demanda, qu'a-t- il dit contre vous?
Ibraïin ayant recité au Kalife les vers les plus insolens
de la Satyre, écoutés
,
lui
ditAlmamocen,les vers que
voicy il recica une douzaine de vers sanglans que
Dagbal avoit fait contre
luy,&aprés les avoir recitez,
ildit, Dieu maudisseDagbal,& punisse l'insolence
qu'il a eu d'attaquer aulIi
celuy qui eil: né dans le
Saint Kalifat
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Résumé : « A propos d'Enigmes, il m'est tombé entre les [...] »
Le texte présente deux figures historiques, Alkalid et Dagbal, toutes deux associées à la poésie et aux énigmes. Alkalid, né en l'an 100 de l'Hégire et mort à Botra en l'an 170, est considéré comme l'inventeur des énigmes en Orient. Il a développé des règles de versification et de mesure des vers, organisées en cinq cercles pour créer quinze espèces de vers. Alkalid était également philosophe et poète. Il refusait les richesses matérielles pour garder son âme dégagée des affections du monde, ce qui lui valut une pension du gouverneur de la Perse, Soliman. Dagbal, un poète lyrique, portait une 'potence' sur ses épaules depuis cinquante ans, attendant quelqu'un pour le pendre. Il écrivit une satire sanglante contre le prince Ibraim, parent du calife Almamocen. Bien que Ibraim ait demandé la punition de Dagbal, Almamocen récita des vers insultants qu'il avait lui-même subis de Dagbal et maudit le poète pour son insolence.
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9
p. 171-220
Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
Début :
Pour moy, Messieurs, je ne pretends, que vous donner / Je ne trouve point, dit-il, (ce qui est remarquable) que les [...]
Mots clefs :
Vincent Voiture, Gilles Ménage, Sonnets, La belle matineuse, Quintus Catulus, Pétrarque, Sonnet, Soleil, Yeux, Aurore, Vers, Cieux, Nuit, Fleurs, Beauté, Lumière, Dissertation, Nymphe, Orient, Feux, Imitation, Flambeau, Poètes italiens, Poètes français, Épigramme, Poètes, Épigramme, Amour, Aurora, Sonetto, Terre, Annibal Caro, Claude-Gaspard Bachet de Méziriac, Tristan L'Hermite, Jacques Testu de Belval, Olivier de Magny, Daniel de Rampalle
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
Pour moy , Meffieurs , je
ne pretends ,que vous donner
un abregé hiſtorique d'une
Differtation ſçavante queM.
deMenage écrit à M. Courar
ſon amy , fur l'origine des
Sonnets pour la belle Matineuſe
: &àla fin de cet extrait,
les derniers Sonnets qui ont
eſté faits ſur le même ſujet,
Pij
172 MERCURE
FeTe ne trouve point , dit- il ,
(ce qui est remarquable ) que les
PoëtesGrecs ayentcomparél'Aurore
, ou le Soleil , à une belle
perſonne que l'on rencontre à la
pointe du jour. Le premier des
autres Poëtes qui s'eſtſervy de
cette comparaison , je veux dire
lepremier de ceux qui font venusàma
connoissance, est un certa
n Quintus Catulus Et comme
il vivoit ſur la fin de la République
Romaine , c'est-à- dire dans
le fiecle d'or de la Latinité , il a
trés-noblement exprimé cette penſée
dans les beaux vers qu'ilfit
pour le Comedien Rofcius ,&
ةم
GALANT: 173
que Ciceron nous a confervédans
Jon Livre de la Nature des
Dieux.
Conſtiteram exorientem
Auroram forte ſalutans ,
Cum fubito à Læva Rof-
1 cius exoritur.
Pace mihi liceat , cooeleftes,
dicere veſtra ,
Mortalis viſus eſt pulchrior
effe Dea.
Jenesçaurois me refoudre à
vous expliquer ce Latin , je suis
trop difcret , & trop pareffeux ,
pour lefaire. Aprés ce Quintus
Piij
174 MERCURE
Catulus , un autre Poëte Latin
dont lenom nous est inconnu , a
heureusement employé la même
pensée dansſes Vers.
Occurris cum manemihi,
ni purior ipsâ
Luce novâ exoreris , lux
mea , diſpeream.
Quod fi nocte venis, ( jam
vero ignoſcite Divi )
Talis ab occiduis heſperus
exit aquis.
1
Ceux qui voudront prendre
la peine de lire la Differtation de
M.de Menage ,y verrontfon
GALANT. 175
Sentiment sur ces quatre Vers
qu'on trouvera parfaitement traduits
dans les deux Tercets du
premier Sonnet de M. de Malleville.
LesPoetes Italiens ont traduit
enfuite en leur Languel'Epigramme
de Catulus. Petrarque
qui tient le premier rang parmy
eux, la traduite de laforte.
SONETTO .
Il Cantar novo , él pianger
degli Augelli
In s'ul di fanno riſentir le
valli ,
Piiij
176 MERCURE
E'l mormorar dé liquidi
Criſtalli
Giuper lucidi, freſchi rivi,
e Snelli.
Quella ch' a neve il volto ,
oro i Capelli ;
Nel cui amor non fur mai
Inganni , nè falli ;
Deſtami al ſuon degli amo
roſi balli ,
Pertinando al ſuo Vecchio
i bianchi velli.
Coſi mi ſueglio a falutar
l'Aurora ,
E'l ſol ch' e ſeco : e più
GALANT. 177
l'altro , ond' io fui
Neprimi anni abbagliato ,
e ſono ancora.
I Gli ò veduti alcun giorno
ambedui
Levarſi inſieme : e'n un
punto , e'n u'n ora :
Quel far le Stelle , e queſto
ſparir lui.
Annibal Caro fi celebre par
ſes Lettres , que Montagne prefere
àtoutes les Italiennes , &
que M. Chapelain compare à
celles des anciens Latins, en afait
ceSonnet.
178 MERCURE
SONETTO.
Eran l'aer tranquillo , c
l'onde chiare :
Soſpirava favonio , e fuggia
Clori :
L'alma Ciprigna inanzi a i
primi albori
Ridendo empia d'amor la
terra él mare.
La ruggiadoſa Aurora in
Ciel più rare
Facea le Stelle : e di più
bei colori
GALANT. 179
Sparſe le Nubi , eimonti :
Uſcia già fuori
Febo , qual più lucente in
Delfo appare.
Quando altra Aurora un
più vezzoſo oſtello
Aperſe ; e lampeggiò ſereno
e puro
Il ſol , che fol m'abbaglia
e mi diſace.
Volfimi : e'n contro a lei
mi parue ofcuro
( Santi lumi del Ciel con
voſtra pace )
L'oriente , che dinanzi era
fibello.
180 MERCURE
Fose affeurer aprés M. de
Menage, que ce Sonnet eft admirable
pour la beauté des Vers ,
& je ſuis , comme luy , fort de
l'avis du Caporaly qui le trouve
le plus beau de tous ceux du
Caro.
Antonio Francesco Raïnério ,
Gentilhomme Milanois , Secretaire
du Cardinal Verulano ,
depuis de Pierre- Loüis Farnése ,
voulut àl'imitation du Caro dont
il eſtoit contemporain , & amy
particulier , s'égayer ſur la même
matiere. Il fit ce Sonnet qui ne
laif:f pas d'estre fort beau ,quoi-'
qu'il le ſoit moins que celuy dis
GALANT. 181
SONETTO.
Era tranquillo il mar : le
ſelve e i prati
Scoprian le pompe ſue ,
fior , frondi , al Cielo .
E la Notte s'en gia ſquarciando
il velo ,
Eſpronando icavai foſchi
& alati .
Scvotea l'Aurora da capegli
aurati
Perle d'un vivo traſparente
gielo : :
182 MERCURE
E già rotava il Dio che
nacque inDelo
Raggi da i Liti Eoi ricchi
odorati.
Quando eccod'occidente
un più bel fole
Spunto gli incontro , ferenando
il giorno ,
Et impallidio l'Orientale
Imago.
Velociffime luci eterne e
fole ,
(Con voſtra pace ) il mio
bel viſo adorno
Parve ancor più di voilucente
e vago.
GALANT. 183
,
Marcello Giovanetti a fait
auffi deux Madrigaux fur la
pensée de Catulus ; mais je renvoye
àla differtation deMonfieur
Menage ceux qui seront curieux
de les live , nonfeulement parce
que voila déja affez d'Italien
mais parce qu'ils ne sont pas
comparables au Sonnet du Caro ,
ny à ceux du Raïnerio.
Les Poëtes François ont auſſi
traduit l'Epigramme de Catulus
à l'exemple des Poëtes Italiens ;
le premier qui l'a traduit , fut
Olivier de Magny , qui vivoit
fousHenry 11. &ſous Charles
IX. Voicyfa traduction.
+
184 MERCURE
1
SONNΕΤ.
J'étois tout preſt à faluër
l'Aurore
Que je voyois de l'Orient
fortir
Et de ſes fleurs largement
départir
Aux Prez , aux Champs ,
aux Montagnes encore:
Quant tout à coup la
beauté que j'adore ,
Vint de ſes rays , ces clartez
amortir ,
Et moy craintif en glace
convertir ,
GALANY. 185
convertir ,
Puis auſſi-toſt en feu qui
me devore.
Pardonnez-moy , divin
flambeau des Cieux ,
Si par mes Vers j'oſe dire
en ces lieux
La verité d'un fait qui
vous importe.
4
Un corps mortel , bien
qu'il vienned'en haut ,
Nous a ſemblé plus relui
fant , & chaut ,
Que n'a de vous la lu
miere plus forte.
Decembre 1714
186 MERCURE
Aprés Olivier de Magny
Monfieurde Meziriac , qui éton
un des plus Sçavans hommes de
l'autre fiecle, un des plus dignes
Sujets de l'Academie Françoise ,
imita de la forte l'Epigramme de
Catu'us, ou le Sonnet du Caro ,
ou tous les deux enſemble.
SONNET.
Vous levant ſi matin ,
vous troublez tout le
monde ,
Vous faites que le jour
chaſſe trop-tôt la nuit ,
GALANT. 187 1
Et que d'un pas hâté chaque
Etoile s'enfuit
Penfant que le Soleil forte
déja de l'onde.
Auſſi voyant l'éclat de
cette treffe blonde ,
Et la vive clarté que ce
bel oeil produit ,
Qui ne diroit foudain ,
c'eſt le Soleil qui luit ,
Et va recommencer ſa
courſe vaggaabboonnddee..
L'Aurore qui venoit
d'un viſage riant
En volonté d'ouvrir les
Qij
188 MERCURE
portes d'Orient ,
Dans le lit de Tithon eſt
preſque retournée.
Voyez comme de honte
elle a le teint vermeil
,
Et change de couleur ,
tant elle eſt étonnée ,
Croyant de ſe lever plus
tard que le Soleil.
Depuis , Monfieur de Balzac
ayant lû le Sonnet du Caro avec
plaisir , &souhaitant de le voir
en noftre langue, pria Monfieur
de Voiture de le traduire.
GALANT . 189
Monfieur de Voiture s'en excufa
d'abordfurfapareffe ; mais
enfin sa pareffe ceda àla paſſion
qu'il avoit de plaire àMonſicur
de Balzac , &il luy envoya ce
Sonnet.
Desportes dumatin l'Amante
de Cephale
Ses rófes épandoit dans le
milieu des airs ,
Et jettoit fur les Cieux
nouvellement ouverts
Ces traits d'or & d'azur
qu'en naiſſant elle étale :
Quand la Nymphe divi
1,0 MERCURE
ne à mon repos fatale
Apparut , &brilla de tant
d'attraits divers ,
Qu'il ſembloit qu'elle ſeule
éclairoit l'Univers ,
Et rempliſſoit de feux la
rive Orientale.
Le Soleil ſe hâtant pour
la gloire des Cieux ,
Vint oppoſer ſa flamine à
l'éclat de fes yeux ,
Etprit tous les rayons dont
l'Olympe ſe dore.
L'onde , la terre ,& l'air
s'allumoient à l'entour ;
GALANT. 191
Mais auprés de Philis on le
prit pour l'Aurore ,
Et l'on crût que Philis étoit
l'aſtre du jour.
Ce Sonnet eftfi beau que M.
de Malleville jaloux defa beauté
voulut auſſi imiter celuy du
Caro : Et comme il avoit l'efpritfécond,
au lieu d'un Sonnet,
il en fit trois , & tous trois fi
bons ,que le moins bon ſemble
meilleur que les deux Italiens enfemble.
Les voicy tous trois.
192 MERCURE
SONNET.
Le filence regnoit ſur la
terre , & fur l'onde ,
L'air devenoit ferain , &
l'Olympe vermeil :
Et l'amoureux Zephir af-
✓ franchy du ſommeil
Reffuſcitoit les fleurs d'une
haleine feconde.
L'Aurore déployoit l'or
de ſa trefle blonde ,
Et ſemoit de rubis le chemin
du Soleil.
Enfin
GALANT . 193
Enfin ce Dieu venoit au
plusgrand appareil
Qu'il ſoit jamais venu pour
éclairer le monde.
Quand la jeune Philis au
viſage riant ,
Sortant de ſon Palais plus
clair que l'Orient
Fit voir une lumiere &
plus vive , & plus
belle.
Sacré flambeau du jour
n'en ſoyez point jaloux ,
Vous parûtes alors auſſi
peu devant elle
Decembre 1714. R
194 MERCURE
Que les feux de la nuit
avoient fait devant vous .
AUTRE.
La nuit ſe retiroit dans ſa
grotte profonde:
Ies oyſeaux commençoient
leur ramage
charmant :
Zephire ſe levoit , & les
fleurs ranimant
Parfumoit d'un douxair la
Campagne feconde.
L'Aurore en cheveux d'or
GALANT. 195 ےھک
ſe faiſoit voir au monde ,
Belle , comme elle eſtoit ,
aux yeux de ſon amant :
Et d'un feu tout nouveau
le ſoleil s'animant
Dans un char de rubis fortoit
du ſein de l'onde .
Mais lorſqu'en cettepompe
il montoit dans les
Cieux ,
Amarante parut , & du
feu de ſes yeux
Fit de l'Olympe ardent
étinceler la voute.
L'air fut tout embrazé
Rij
196 MERCURE
de ſes rayons divers ;
Et voyant tant d'éclat, on
ne fut plus en doute
Qui du ſoleil , ou d'elle ,
éclairoit l'Univers,
AUTRE.
L'Etoile de Venus fi
brillante , & fi belle
Annonçoit à nos yeux la
naiſſance du jour.
Zephire embraſſoit Flore ,
& foupirant d'amour ,
Baiſoit de fon beau ſein la
:
GALANT . 197
fraîcheur éternelle .
I'Aurore alloit chaffant
les ombres devant elle
Et peignoit d'incarnat le
celeſte ſéjour.
Et l'aſtre ſouverain revenant
à fon tour.
Jettoit un nouveau feu
dans ſa courſe nouvelle.
Quand Philis ſe levant
avecque le ſoleil
Dépoüilla l'Orient de tout
cet appareil ,
Et de clair qu'il eſtoit , le
fit devenir ſombre.
Riij
198 MERCURE
Pardon , ſacré flambeau
de la terre , & des
Cieux,
Sitoſt qu'elle parut, ta clarté
fut une ombre ,
Et l'on ne connut plus de
ſoleil que ſes yeux.
Ces trois Sonnets font fort
beaux , ily a cependant beaucoup
de chofes àdire contre les Vers.
Aprés M. de Voiture , &
M. deMalleville , M. Tristan
& pluſieurs autres en firent à
l'envy ſur le mêmesujet. Voicy
celuy deM. Tristan.
GALANT. 129
SONNET
REQUE DEC
LYON
ILLE
*1893*
L'Amante de Cephale
entre- ouvroit la barriere
Par où le Dieu du jour
monte ſur l'horifon ,
Et pour illuminer la plus
belle ſaiſon ,
Déja ce clair flambeau
commençoit ſa carriere.
Quand la Nymphe qui
tient mon ame priſonniere
,
Et de qui les appas font
Rinj
200 MERCURE
fans comparaiſon ,
En un pompeux habit fortant
de faſa maiſon ,
A cet aftre brillantoppoſa
ſa lumiere.
Le ſoleil s'arreſtant devant
cette beauté
Se trouva tout confus de
voir que ſa clarté
Cedoit au viféclat de l'objet
que j'adore.
Et tandis que de honte il
eſtoit tout vermeil ,
En verſant quelques pleurs
il paſſa pour l'Aurore ,
GALANT. 20
Et Philis en riant paff.
pour le Soleil .
En voicy un autre dont l'Auteur
est inconnu.
Au point qu'en treſſes
d'or l'Aurore échevelée
Venoit d'un front ferein
nous annoncer le jour ,
Et qu'aux yeux des humains
, joyeux de fon
retour
Elle avoit ſa richeſſe , & fa
pompe étalée :
Une Nymphe , en beau
202 MERCURE
té de nulle autre égalée ,
Ou pluſtoſt qu'une Nymphe
, un jeune aftre
d'amour
,
Se levant éclairât tous les
lieuxd'alentour ,
Par la fraîcheur de l'air
dans les champs ap-
: pellée.
L'Aurore qui venoit de
poindre dans les Cieux ,
Sur ce brillant objet ayant
jetté les yeux ,
Pallit d'étonnement d'une
fi belle montre.
GALANT . 203
Et le trouble effaçant
fon viſage riant,
Penſa que le ſoleil venoit
à ſa rencontre ,
Et crût avoir failly la route
d'Orient .
Il s'en faut beaucoup que ce
Sonnet ne soit parfait ; mais je
n'ay pas deBein, ny nefuis obligéd'enfaire
la critique.
Avant ceux de M. de Voiture
, & de M. de Malleville ,
M. de Rampalle avoit fait ce
Madrigalfur le mêmeſujet.
204 MERCURE
:
MADRIG AL.
L'Aurore en ſes plus
beaux habits
Ouvroit d'une clef de rubis
Le portail d'où le jour
commence ſa carriere ,
Et la terre admiroit le
Soleil qui la fuit ,
Triomphant des feux de
la nuit ,
Monté ſur un Char de
lumiere :
*
GALANT. 205
Quand Philis parut à
fon tour
Plus belle que l'Aſtre du
jour ,
Devant qui la nuit ſombre
avoit plié ſes voiles.
Et ſes yeux qui brilloient
d'un éclat non pareil,
Firent même affront au
Soleil
Qu'il venoit de faire aux
Etoiles.
Ce Madrigal n'est pas bon.
206 MERCURE
1
M. de Voiture , quelque
temps avant que d'avoirfaitfon
Sonnetpour cette belle qui au levé
du Soleil fut priſe pour le
Soleil , en avoit fait un autre
pour une autre belle , qui ayant
parudans unFardin , alors que le
Soleil ſe couchoit ,fut priſe pour
l'Aurore. Ce Sonnet est aussi une
efpece d'imitation de celuy dis
Caro.
SONNET.
Sous un habit de fleurs
la Nymphe que j'adore ,
GALANT 207
L'autre foir apparut fi
brillante en ces lieux ,
Qu'à l'éclat de ſon teint ,
&celuy de fes yeux
Tout le monde la prit pour
la naiſſante Aurore.
La terre en la voyant fit
mille fleurs éclore !
L'air fut par-tout remplis
de chants melodieux ,
Et les feux de la nuit pallirent
dans les Cieux ,
Et crurent que le jour recommençoit
encore.
Le Soleil qui tomboit
208 MERCURE
dans le ſein de Thetis ,
Rallumant tout à coup fes
rayons amortis
Fit tourner ſes chevaux
pour alleraprés elle .
Et l'Empire des flots ne
l'eut ſçû retenir :
Mais la regardant mieux ,
& la voyant fi belle ,
Il ſe cacha ſous l'onde , &
n'oſa revenir.
-Long- temps auparavantBernardino
Rota avoit fait un Sonnetfur
le même ſujetpour PorzsiaCapecéfafemme
: Ceux qui
voudront
GALANT . 209
.
voudront le voir , le trouveront
dans la Differtation de M. de
Menage.
A l'imitation de ce dernier
Sonnet de M. de Voiture , plufieurs
perſonnes en firent d'autres
ſur la même pensée. En voicy
un de M. Triftant.
SONNET.
Sur la fin de fon cours
le Soleil ſommeilloit :
Et déja ſes courſiers abor
doient la marine ,
QuandEliſe paſſa dans un
Decembre 1714. S
210 MERCURE
Char qui brilloit
De la ſeule ſplendeur de
ſa beauté divine .
Mille appas éclatans qui
font un nouveau jour ,
Et qui ſont couronnez
d'unegrace immortelle ,
Les rayons de la gloire ,
&les feux de l'amour
Ebloüiſſoient les yeux , &
brûloient avec elle.
Je regardois coucher le
bel aftre des Cieux ,
Lorſque cegrand éclat me
vint frappet les yeux ,
GALANT. 211
Etde cet accident ma raifon
fut ſurpriſe.
Mondefordre fut grand,
je ne le cele pas ,
Voyant baiſſer le jour , &
rencontrant Elife ,
Je crus que le ſoleil revenoit
ſur ſes pas.
En voicy un autre de M.
l'Abbé Testu.
SONNET.
1
Le belaſtre du jour ſe
retiroit ſous l'onde ,
Sij
212 MERCURE
Traîné pompeuſement fur
un Char de faphirs.
Et déja l'on ſentoit
mille petits Zephirs ,
Qui venoient moderer
fon ardeur ſans ſeconde.
En vain pour arrêter ſa
courſe vagabonde ,
Nouspouffions vers leCiel
mille & mille foupirs.
Par l'ordre des deſtins
malgré tous nos deſirs ,
Nous allions voir finir le
plus beau jour du
monde,
GALANT. 213
Quand l'aimable Philis
vint paroiſtre en ces
lieux ,
Et jetta tant de traits , tant
d'éclats de ſes yeux ,
Que l'Univers brilla d'une
flamme nouvelle .
On vit fans le Soleil
recommencer le jour ,
Et la terre luiſit d'une
clarté ſi belle ,
Qu'on ne fit plus de voeux
pour hater fon retour.
Vous venezde lire, Meffieurs ,
preſque tous les Sonnets qui ont
214 MERCURE
estéfaits pour la belleMatineuse;
jugezmaintenantfi lesModernes
les effacent , & fi le Caffé du
Mont Parnaffe, où trente beaux
eſprits ont contribué à la compofition
des deux Sonnets de M.
D*** n'ont pas fait au moins
pour l'honneur de noftre Siecle,
ce que Meffieurs de Voiture &
de Malleville ont fait pour la
gloire du leur.
6
1
SONNET.
Le Pere des Saiſons ſur
un Char de lumiere ,
GALANT. 215
Raſſemblant tout l'éclat
de l'immortelle Cour ,
Fourniſſoit dans les Cieux
ſa brillante carriere ,
Ses courſiers hanniſſants
fouffloient au loin le jour :
Quand tout à coup des
mois l'inégale courriere
Veut obfcurcir ſa gloire ,
& regner à fon tour ;
Entre Phoebus& nous fe
plaçant tout entiere ,
Elle couvre d'horreur le
terreſtre ſéjour.
Les Enfers ne font pas
216 MERCURE
plus affreux ny plus
fombres ,
Les mortels étonnez ſe parurent
des ombres ,
Le voile de la nuit ſe déploya
dans l'air.
Alors pour diſſiper ces
funeſtes allarmes ,
Iris de fes beaux yeux étala
tous les charmes :
Qui croira le prodige ! On
n'en vit pas plus clair.
Vous comprenez bien Meffieurs,
dans quel eſprit ce Sonnet
a estéfait , &vous m'avoüerez
que
GALANT. 217
que l'Iris de M. D *** auroit
eû bien de l'avantagefurlaPhilis
deMde Voiture , ſi ſes beaux
yeux avoient effacél'Aurore,fait
palirle Soleil,&diſſipé l'éclipse ;
mais cette belle Matineuse eût
beau étaler tous ses charmes ,
pour rendre la lumiere au monde,
on n'en vit pas plus clair.
ر
Parmiles Sonnets que j'aytiré
de la Dißertation de M. de
Menage, ily en a deux de M.
de Voiture un pour une belle,
qui , au levé du Soleil fut priſe
pour le Soleil , er l'autre , qui ,
le foir fut priſe pour l'Aurore.
Ces deux Sonnets furent égale-
Decembre 1714. T
218 MERCURE
ment faits à l'imitation de celuy
duCaro.En voicy encore un moderne,
dans le goût du dernier
deM. Voiture; mais ilſemble
avoir efté pluſtoſt fait à limitation
des quatres Vers Latins de
Quintus Catulus , qu'à l'imi
tation du Caro.
SONNET.
Sur de riches Côteaux
où la jeune Pomone
Du a Conquerant de l'Inde
aime à flater l'eſpoir ,
Bacchus .
GALANT. 219
Quand les heures fermoient
les barrieres du
foir ,
Et qu'au ſein de Thetis
dormoit bl'amant d'Oenone
.
Le cChaſſeur de l'Athmos
eft enchanté de voir
La d tenebreuſe Soeur du
beau Fils de Latone ,
Qui ſur ſon Char d'argent
d'Etoiles ſe couronne ,
Phoebus Endimion. d Diane
Tij
220 MERCURE
Du e Frere de la Mort ſecondant
le pouvoir...
Le filence couvroit la
terre de ſes aîles ,
Les Amans ſe livroient
aux fonges infideles ,
D'aſſoupiſſans pavots regnoient
furtous les yeux.
Diane à fon Berger vint
marquer ſa tendreffe ,
La Déeffe en ſes bras devint
plus que Déeſſe ,
Et le mortel heureux crût
eſtre au rang des Dieux.
ne pretends ,que vous donner
un abregé hiſtorique d'une
Differtation ſçavante queM.
deMenage écrit à M. Courar
ſon amy , fur l'origine des
Sonnets pour la belle Matineuſe
: &àla fin de cet extrait,
les derniers Sonnets qui ont
eſté faits ſur le même ſujet,
Pij
172 MERCURE
FeTe ne trouve point , dit- il ,
(ce qui est remarquable ) que les
PoëtesGrecs ayentcomparél'Aurore
, ou le Soleil , à une belle
perſonne que l'on rencontre à la
pointe du jour. Le premier des
autres Poëtes qui s'eſtſervy de
cette comparaison , je veux dire
lepremier de ceux qui font venusàma
connoissance, est un certa
n Quintus Catulus Et comme
il vivoit ſur la fin de la République
Romaine , c'est-à- dire dans
le fiecle d'or de la Latinité , il a
trés-noblement exprimé cette penſée
dans les beaux vers qu'ilfit
pour le Comedien Rofcius ,&
ةم
GALANT: 173
que Ciceron nous a confervédans
Jon Livre de la Nature des
Dieux.
Conſtiteram exorientem
Auroram forte ſalutans ,
Cum fubito à Læva Rof-
1 cius exoritur.
Pace mihi liceat , cooeleftes,
dicere veſtra ,
Mortalis viſus eſt pulchrior
effe Dea.
Jenesçaurois me refoudre à
vous expliquer ce Latin , je suis
trop difcret , & trop pareffeux ,
pour lefaire. Aprés ce Quintus
Piij
174 MERCURE
Catulus , un autre Poëte Latin
dont lenom nous est inconnu , a
heureusement employé la même
pensée dansſes Vers.
Occurris cum manemihi,
ni purior ipsâ
Luce novâ exoreris , lux
mea , diſpeream.
Quod fi nocte venis, ( jam
vero ignoſcite Divi )
Talis ab occiduis heſperus
exit aquis.
1
Ceux qui voudront prendre
la peine de lire la Differtation de
M.de Menage ,y verrontfon
GALANT. 175
Sentiment sur ces quatre Vers
qu'on trouvera parfaitement traduits
dans les deux Tercets du
premier Sonnet de M. de Malleville.
LesPoetes Italiens ont traduit
enfuite en leur Languel'Epigramme
de Catulus. Petrarque
qui tient le premier rang parmy
eux, la traduite de laforte.
SONETTO .
Il Cantar novo , él pianger
degli Augelli
In s'ul di fanno riſentir le
valli ,
Piiij
176 MERCURE
E'l mormorar dé liquidi
Criſtalli
Giuper lucidi, freſchi rivi,
e Snelli.
Quella ch' a neve il volto ,
oro i Capelli ;
Nel cui amor non fur mai
Inganni , nè falli ;
Deſtami al ſuon degli amo
roſi balli ,
Pertinando al ſuo Vecchio
i bianchi velli.
Coſi mi ſueglio a falutar
l'Aurora ,
E'l ſol ch' e ſeco : e più
GALANT. 177
l'altro , ond' io fui
Neprimi anni abbagliato ,
e ſono ancora.
I Gli ò veduti alcun giorno
ambedui
Levarſi inſieme : e'n un
punto , e'n u'n ora :
Quel far le Stelle , e queſto
ſparir lui.
Annibal Caro fi celebre par
ſes Lettres , que Montagne prefere
àtoutes les Italiennes , &
que M. Chapelain compare à
celles des anciens Latins, en afait
ceSonnet.
178 MERCURE
SONETTO.
Eran l'aer tranquillo , c
l'onde chiare :
Soſpirava favonio , e fuggia
Clori :
L'alma Ciprigna inanzi a i
primi albori
Ridendo empia d'amor la
terra él mare.
La ruggiadoſa Aurora in
Ciel più rare
Facea le Stelle : e di più
bei colori
GALANT. 179
Sparſe le Nubi , eimonti :
Uſcia già fuori
Febo , qual più lucente in
Delfo appare.
Quando altra Aurora un
più vezzoſo oſtello
Aperſe ; e lampeggiò ſereno
e puro
Il ſol , che fol m'abbaglia
e mi diſace.
Volfimi : e'n contro a lei
mi parue ofcuro
( Santi lumi del Ciel con
voſtra pace )
L'oriente , che dinanzi era
fibello.
180 MERCURE
Fose affeurer aprés M. de
Menage, que ce Sonnet eft admirable
pour la beauté des Vers ,
& je ſuis , comme luy , fort de
l'avis du Caporaly qui le trouve
le plus beau de tous ceux du
Caro.
Antonio Francesco Raïnério ,
Gentilhomme Milanois , Secretaire
du Cardinal Verulano ,
depuis de Pierre- Loüis Farnése ,
voulut àl'imitation du Caro dont
il eſtoit contemporain , & amy
particulier , s'égayer ſur la même
matiere. Il fit ce Sonnet qui ne
laif:f pas d'estre fort beau ,quoi-'
qu'il le ſoit moins que celuy dis
GALANT. 181
SONETTO.
Era tranquillo il mar : le
ſelve e i prati
Scoprian le pompe ſue ,
fior , frondi , al Cielo .
E la Notte s'en gia ſquarciando
il velo ,
Eſpronando icavai foſchi
& alati .
Scvotea l'Aurora da capegli
aurati
Perle d'un vivo traſparente
gielo : :
182 MERCURE
E già rotava il Dio che
nacque inDelo
Raggi da i Liti Eoi ricchi
odorati.
Quando eccod'occidente
un più bel fole
Spunto gli incontro , ferenando
il giorno ,
Et impallidio l'Orientale
Imago.
Velociffime luci eterne e
fole ,
(Con voſtra pace ) il mio
bel viſo adorno
Parve ancor più di voilucente
e vago.
GALANT. 183
,
Marcello Giovanetti a fait
auffi deux Madrigaux fur la
pensée de Catulus ; mais je renvoye
àla differtation deMonfieur
Menage ceux qui seront curieux
de les live , nonfeulement parce
que voila déja affez d'Italien
mais parce qu'ils ne sont pas
comparables au Sonnet du Caro ,
ny à ceux du Raïnerio.
Les Poëtes François ont auſſi
traduit l'Epigramme de Catulus
à l'exemple des Poëtes Italiens ;
le premier qui l'a traduit , fut
Olivier de Magny , qui vivoit
fousHenry 11. &ſous Charles
IX. Voicyfa traduction.
+
184 MERCURE
1
SONNΕΤ.
J'étois tout preſt à faluër
l'Aurore
Que je voyois de l'Orient
fortir
Et de ſes fleurs largement
départir
Aux Prez , aux Champs ,
aux Montagnes encore:
Quant tout à coup la
beauté que j'adore ,
Vint de ſes rays , ces clartez
amortir ,
Et moy craintif en glace
convertir ,
GALANY. 185
convertir ,
Puis auſſi-toſt en feu qui
me devore.
Pardonnez-moy , divin
flambeau des Cieux ,
Si par mes Vers j'oſe dire
en ces lieux
La verité d'un fait qui
vous importe.
4
Un corps mortel , bien
qu'il vienned'en haut ,
Nous a ſemblé plus relui
fant , & chaut ,
Que n'a de vous la lu
miere plus forte.
Decembre 1714
186 MERCURE
Aprés Olivier de Magny
Monfieurde Meziriac , qui éton
un des plus Sçavans hommes de
l'autre fiecle, un des plus dignes
Sujets de l'Academie Françoise ,
imita de la forte l'Epigramme de
Catu'us, ou le Sonnet du Caro ,
ou tous les deux enſemble.
SONNET.
Vous levant ſi matin ,
vous troublez tout le
monde ,
Vous faites que le jour
chaſſe trop-tôt la nuit ,
GALANT. 187 1
Et que d'un pas hâté chaque
Etoile s'enfuit
Penfant que le Soleil forte
déja de l'onde.
Auſſi voyant l'éclat de
cette treffe blonde ,
Et la vive clarté que ce
bel oeil produit ,
Qui ne diroit foudain ,
c'eſt le Soleil qui luit ,
Et va recommencer ſa
courſe vaggaabboonnddee..
L'Aurore qui venoit
d'un viſage riant
En volonté d'ouvrir les
Qij
188 MERCURE
portes d'Orient ,
Dans le lit de Tithon eſt
preſque retournée.
Voyez comme de honte
elle a le teint vermeil
,
Et change de couleur ,
tant elle eſt étonnée ,
Croyant de ſe lever plus
tard que le Soleil.
Depuis , Monfieur de Balzac
ayant lû le Sonnet du Caro avec
plaisir , &souhaitant de le voir
en noftre langue, pria Monfieur
de Voiture de le traduire.
GALANT . 189
Monfieur de Voiture s'en excufa
d'abordfurfapareffe ; mais
enfin sa pareffe ceda àla paſſion
qu'il avoit de plaire àMonſicur
de Balzac , &il luy envoya ce
Sonnet.
Desportes dumatin l'Amante
de Cephale
Ses rófes épandoit dans le
milieu des airs ,
Et jettoit fur les Cieux
nouvellement ouverts
Ces traits d'or & d'azur
qu'en naiſſant elle étale :
Quand la Nymphe divi
1,0 MERCURE
ne à mon repos fatale
Apparut , &brilla de tant
d'attraits divers ,
Qu'il ſembloit qu'elle ſeule
éclairoit l'Univers ,
Et rempliſſoit de feux la
rive Orientale.
Le Soleil ſe hâtant pour
la gloire des Cieux ,
Vint oppoſer ſa flamine à
l'éclat de fes yeux ,
Etprit tous les rayons dont
l'Olympe ſe dore.
L'onde , la terre ,& l'air
s'allumoient à l'entour ;
GALANT. 191
Mais auprés de Philis on le
prit pour l'Aurore ,
Et l'on crût que Philis étoit
l'aſtre du jour.
Ce Sonnet eftfi beau que M.
de Malleville jaloux defa beauté
voulut auſſi imiter celuy du
Caro : Et comme il avoit l'efpritfécond,
au lieu d'un Sonnet,
il en fit trois , & tous trois fi
bons ,que le moins bon ſemble
meilleur que les deux Italiens enfemble.
Les voicy tous trois.
192 MERCURE
SONNET.
Le filence regnoit ſur la
terre , & fur l'onde ,
L'air devenoit ferain , &
l'Olympe vermeil :
Et l'amoureux Zephir af-
✓ franchy du ſommeil
Reffuſcitoit les fleurs d'une
haleine feconde.
L'Aurore déployoit l'or
de ſa trefle blonde ,
Et ſemoit de rubis le chemin
du Soleil.
Enfin
GALANT . 193
Enfin ce Dieu venoit au
plusgrand appareil
Qu'il ſoit jamais venu pour
éclairer le monde.
Quand la jeune Philis au
viſage riant ,
Sortant de ſon Palais plus
clair que l'Orient
Fit voir une lumiere &
plus vive , & plus
belle.
Sacré flambeau du jour
n'en ſoyez point jaloux ,
Vous parûtes alors auſſi
peu devant elle
Decembre 1714. R
194 MERCURE
Que les feux de la nuit
avoient fait devant vous .
AUTRE.
La nuit ſe retiroit dans ſa
grotte profonde:
Ies oyſeaux commençoient
leur ramage
charmant :
Zephire ſe levoit , & les
fleurs ranimant
Parfumoit d'un douxair la
Campagne feconde.
L'Aurore en cheveux d'or
GALANT. 195 ےھک
ſe faiſoit voir au monde ,
Belle , comme elle eſtoit ,
aux yeux de ſon amant :
Et d'un feu tout nouveau
le ſoleil s'animant
Dans un char de rubis fortoit
du ſein de l'onde .
Mais lorſqu'en cettepompe
il montoit dans les
Cieux ,
Amarante parut , & du
feu de ſes yeux
Fit de l'Olympe ardent
étinceler la voute.
L'air fut tout embrazé
Rij
196 MERCURE
de ſes rayons divers ;
Et voyant tant d'éclat, on
ne fut plus en doute
Qui du ſoleil , ou d'elle ,
éclairoit l'Univers,
AUTRE.
L'Etoile de Venus fi
brillante , & fi belle
Annonçoit à nos yeux la
naiſſance du jour.
Zephire embraſſoit Flore ,
& foupirant d'amour ,
Baiſoit de fon beau ſein la
:
GALANT . 197
fraîcheur éternelle .
I'Aurore alloit chaffant
les ombres devant elle
Et peignoit d'incarnat le
celeſte ſéjour.
Et l'aſtre ſouverain revenant
à fon tour.
Jettoit un nouveau feu
dans ſa courſe nouvelle.
Quand Philis ſe levant
avecque le ſoleil
Dépoüilla l'Orient de tout
cet appareil ,
Et de clair qu'il eſtoit , le
fit devenir ſombre.
Riij
198 MERCURE
Pardon , ſacré flambeau
de la terre , & des
Cieux,
Sitoſt qu'elle parut, ta clarté
fut une ombre ,
Et l'on ne connut plus de
ſoleil que ſes yeux.
Ces trois Sonnets font fort
beaux , ily a cependant beaucoup
de chofes àdire contre les Vers.
Aprés M. de Voiture , &
M. deMalleville , M. Tristan
& pluſieurs autres en firent à
l'envy ſur le mêmesujet. Voicy
celuy deM. Tristan.
GALANT. 129
SONNET
REQUE DEC
LYON
ILLE
*1893*
L'Amante de Cephale
entre- ouvroit la barriere
Par où le Dieu du jour
monte ſur l'horifon ,
Et pour illuminer la plus
belle ſaiſon ,
Déja ce clair flambeau
commençoit ſa carriere.
Quand la Nymphe qui
tient mon ame priſonniere
,
Et de qui les appas font
Rinj
200 MERCURE
fans comparaiſon ,
En un pompeux habit fortant
de faſa maiſon ,
A cet aftre brillantoppoſa
ſa lumiere.
Le ſoleil s'arreſtant devant
cette beauté
Se trouva tout confus de
voir que ſa clarté
Cedoit au viféclat de l'objet
que j'adore.
Et tandis que de honte il
eſtoit tout vermeil ,
En verſant quelques pleurs
il paſſa pour l'Aurore ,
GALANT. 20
Et Philis en riant paff.
pour le Soleil .
En voicy un autre dont l'Auteur
est inconnu.
Au point qu'en treſſes
d'or l'Aurore échevelée
Venoit d'un front ferein
nous annoncer le jour ,
Et qu'aux yeux des humains
, joyeux de fon
retour
Elle avoit ſa richeſſe , & fa
pompe étalée :
Une Nymphe , en beau
202 MERCURE
té de nulle autre égalée ,
Ou pluſtoſt qu'une Nymphe
, un jeune aftre
d'amour
,
Se levant éclairât tous les
lieuxd'alentour ,
Par la fraîcheur de l'air
dans les champs ap-
: pellée.
L'Aurore qui venoit de
poindre dans les Cieux ,
Sur ce brillant objet ayant
jetté les yeux ,
Pallit d'étonnement d'une
fi belle montre.
GALANT . 203
Et le trouble effaçant
fon viſage riant,
Penſa que le ſoleil venoit
à ſa rencontre ,
Et crût avoir failly la route
d'Orient .
Il s'en faut beaucoup que ce
Sonnet ne soit parfait ; mais je
n'ay pas deBein, ny nefuis obligéd'enfaire
la critique.
Avant ceux de M. de Voiture
, & de M. de Malleville ,
M. de Rampalle avoit fait ce
Madrigalfur le mêmeſujet.
204 MERCURE
:
MADRIG AL.
L'Aurore en ſes plus
beaux habits
Ouvroit d'une clef de rubis
Le portail d'où le jour
commence ſa carriere ,
Et la terre admiroit le
Soleil qui la fuit ,
Triomphant des feux de
la nuit ,
Monté ſur un Char de
lumiere :
*
GALANT. 205
Quand Philis parut à
fon tour
Plus belle que l'Aſtre du
jour ,
Devant qui la nuit ſombre
avoit plié ſes voiles.
Et ſes yeux qui brilloient
d'un éclat non pareil,
Firent même affront au
Soleil
Qu'il venoit de faire aux
Etoiles.
Ce Madrigal n'est pas bon.
206 MERCURE
1
M. de Voiture , quelque
temps avant que d'avoirfaitfon
Sonnetpour cette belle qui au levé
du Soleil fut priſe pour le
Soleil , en avoit fait un autre
pour une autre belle , qui ayant
parudans unFardin , alors que le
Soleil ſe couchoit ,fut priſe pour
l'Aurore. Ce Sonnet est aussi une
efpece d'imitation de celuy dis
Caro.
SONNET.
Sous un habit de fleurs
la Nymphe que j'adore ,
GALANT 207
L'autre foir apparut fi
brillante en ces lieux ,
Qu'à l'éclat de ſon teint ,
&celuy de fes yeux
Tout le monde la prit pour
la naiſſante Aurore.
La terre en la voyant fit
mille fleurs éclore !
L'air fut par-tout remplis
de chants melodieux ,
Et les feux de la nuit pallirent
dans les Cieux ,
Et crurent que le jour recommençoit
encore.
Le Soleil qui tomboit
208 MERCURE
dans le ſein de Thetis ,
Rallumant tout à coup fes
rayons amortis
Fit tourner ſes chevaux
pour alleraprés elle .
Et l'Empire des flots ne
l'eut ſçû retenir :
Mais la regardant mieux ,
& la voyant fi belle ,
Il ſe cacha ſous l'onde , &
n'oſa revenir.
-Long- temps auparavantBernardino
Rota avoit fait un Sonnetfur
le même ſujetpour PorzsiaCapecéfafemme
: Ceux qui
voudront
GALANT . 209
.
voudront le voir , le trouveront
dans la Differtation de M. de
Menage.
A l'imitation de ce dernier
Sonnet de M. de Voiture , plufieurs
perſonnes en firent d'autres
ſur la même pensée. En voicy
un de M. Triftant.
SONNET.
Sur la fin de fon cours
le Soleil ſommeilloit :
Et déja ſes courſiers abor
doient la marine ,
QuandEliſe paſſa dans un
Decembre 1714. S
210 MERCURE
Char qui brilloit
De la ſeule ſplendeur de
ſa beauté divine .
Mille appas éclatans qui
font un nouveau jour ,
Et qui ſont couronnez
d'unegrace immortelle ,
Les rayons de la gloire ,
&les feux de l'amour
Ebloüiſſoient les yeux , &
brûloient avec elle.
Je regardois coucher le
bel aftre des Cieux ,
Lorſque cegrand éclat me
vint frappet les yeux ,
GALANT. 211
Etde cet accident ma raifon
fut ſurpriſe.
Mondefordre fut grand,
je ne le cele pas ,
Voyant baiſſer le jour , &
rencontrant Elife ,
Je crus que le ſoleil revenoit
ſur ſes pas.
En voicy un autre de M.
l'Abbé Testu.
SONNET.
1
Le belaſtre du jour ſe
retiroit ſous l'onde ,
Sij
212 MERCURE
Traîné pompeuſement fur
un Char de faphirs.
Et déja l'on ſentoit
mille petits Zephirs ,
Qui venoient moderer
fon ardeur ſans ſeconde.
En vain pour arrêter ſa
courſe vagabonde ,
Nouspouffions vers leCiel
mille & mille foupirs.
Par l'ordre des deſtins
malgré tous nos deſirs ,
Nous allions voir finir le
plus beau jour du
monde,
GALANT. 213
Quand l'aimable Philis
vint paroiſtre en ces
lieux ,
Et jetta tant de traits , tant
d'éclats de ſes yeux ,
Que l'Univers brilla d'une
flamme nouvelle .
On vit fans le Soleil
recommencer le jour ,
Et la terre luiſit d'une
clarté ſi belle ,
Qu'on ne fit plus de voeux
pour hater fon retour.
Vous venezde lire, Meffieurs ,
preſque tous les Sonnets qui ont
214 MERCURE
estéfaits pour la belleMatineuse;
jugezmaintenantfi lesModernes
les effacent , & fi le Caffé du
Mont Parnaffe, où trente beaux
eſprits ont contribué à la compofition
des deux Sonnets de M.
D*** n'ont pas fait au moins
pour l'honneur de noftre Siecle,
ce que Meffieurs de Voiture &
de Malleville ont fait pour la
gloire du leur.
6
1
SONNET.
Le Pere des Saiſons ſur
un Char de lumiere ,
GALANT. 215
Raſſemblant tout l'éclat
de l'immortelle Cour ,
Fourniſſoit dans les Cieux
ſa brillante carriere ,
Ses courſiers hanniſſants
fouffloient au loin le jour :
Quand tout à coup des
mois l'inégale courriere
Veut obfcurcir ſa gloire ,
& regner à fon tour ;
Entre Phoebus& nous fe
plaçant tout entiere ,
Elle couvre d'horreur le
terreſtre ſéjour.
Les Enfers ne font pas
216 MERCURE
plus affreux ny plus
fombres ,
Les mortels étonnez ſe parurent
des ombres ,
Le voile de la nuit ſe déploya
dans l'air.
Alors pour diſſiper ces
funeſtes allarmes ,
Iris de fes beaux yeux étala
tous les charmes :
Qui croira le prodige ! On
n'en vit pas plus clair.
Vous comprenez bien Meffieurs,
dans quel eſprit ce Sonnet
a estéfait , &vous m'avoüerez
que
GALANT. 217
que l'Iris de M. D *** auroit
eû bien de l'avantagefurlaPhilis
deMde Voiture , ſi ſes beaux
yeux avoient effacél'Aurore,fait
palirle Soleil,&diſſipé l'éclipse ;
mais cette belle Matineuse eût
beau étaler tous ses charmes ,
pour rendre la lumiere au monde,
on n'en vit pas plus clair.
ر
Parmiles Sonnets que j'aytiré
de la Dißertation de M. de
Menage, ily en a deux de M.
de Voiture un pour une belle,
qui , au levé du Soleil fut priſe
pour le Soleil , er l'autre , qui ,
le foir fut priſe pour l'Aurore.
Ces deux Sonnets furent égale-
Decembre 1714. T
218 MERCURE
ment faits à l'imitation de celuy
duCaro.En voicy encore un moderne,
dans le goût du dernier
deM. Voiture; mais ilſemble
avoir efté pluſtoſt fait à limitation
des quatres Vers Latins de
Quintus Catulus , qu'à l'imi
tation du Caro.
SONNET.
Sur de riches Côteaux
où la jeune Pomone
Du a Conquerant de l'Inde
aime à flater l'eſpoir ,
Bacchus .
GALANT. 219
Quand les heures fermoient
les barrieres du
foir ,
Et qu'au ſein de Thetis
dormoit bl'amant d'Oenone
.
Le cChaſſeur de l'Athmos
eft enchanté de voir
La d tenebreuſe Soeur du
beau Fils de Latone ,
Qui ſur ſon Char d'argent
d'Etoiles ſe couronne ,
Phoebus Endimion. d Diane
Tij
220 MERCURE
Du e Frere de la Mort ſecondant
le pouvoir...
Le filence couvroit la
terre de ſes aîles ,
Les Amans ſe livroient
aux fonges infideles ,
D'aſſoupiſſans pavots regnoient
furtous les yeux.
Diane à fon Berger vint
marquer ſa tendreffe ,
La Déeffe en ſes bras devint
plus que Déeſſe ,
Et le mortel heureux crût
eſtre au rang des Dieux.
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Résumé : Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
Le texte présente un abrégé historique d'une dissertation de M. de Menage sur l'origine des sonnets dédiés à la belle Matineuse. Les poètes grecs n'ont jamais comparé l'Aurore ou le Soleil à une belle personne rencontrée au lever du jour. Cette comparaison apparaît d'abord chez Quintus Catulus, poète romain de la fin de la République, dont les vers sont conservés par Cicéron. Un autre poète latin anonyme a également utilisé cette comparaison. En Italie, Pétrarque et Annibal Caro ont traduit l'épigramme de Catulus. Caro est particulièrement connu pour son sonnet sur ce thème. Antonio Francesco Rainério et Marcello Giovanetti ont également écrit des œuvres inspirées de Catulus, bien que jugées inférieures à celles de Caro et Rainério. En France, Olivier de Magny et M. de Meziriac ont traduit l'épigramme de Catulus en sonnets. De Magny vivait sous les règnes d'Henri II et Charles IX, tandis que M. de Meziriac, savant et académicien, a imité soit l'épigramme de Catulus, soit le sonnet de Caro, ou les deux. Plusieurs sonnets français s'inspirent de l'épigramme de Catulus ou du sonnet de Caro, centrés sur la beauté féminine comparée à celle du soleil ou de l'aurore. Monsieur de Balzac demanda à Monsieur de Voiture de traduire un sonnet, ce qu'il fit malgré ses réticences initiales. Desportes, Monsieur de Malleville, Monsieur Tristan et l'Abbé Testu ont également écrit des sonnets sur ce thème. Le texte mentionne aussi des œuvres littéraires et des descriptions poétiques de scènes mythologiques, comme celles impliquant Bacchus, Pomone, Diane et Endymion. Il conclut en comparant les œuvres modernes à celles des auteurs classiques, notant que les premières n'ont pas atteint le même niveau de gloire.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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9
Extrait historique d'une Dissertation de M. de Menage sur les Sonnets pour la belle matineuse. / Sonnet de Petrarque / Sonnet d'Annibal Caro. / Sonnet de Raïnerio. / Sonnet d'Olivier de Magny. / Sonnet de M. de Meziriac. / Sonnet de Voiture. / Trois Sonnets de M. de Malleville. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet d'un Inconnu. / Madrigal de M. de Rampalle. / Autre Sonnet de M. de Voiture. / Sonnet de M. Tristan. / Sonnet de. M. l'Abbé Testu. / Sonnet moderne de M. D. C. / Autre du même Auteur. [titre d'après la table]
10
p. 133-154
L'INTERPRETE GALANT. Nouvelle.
Début :
Il est des filoux qu'on ne peut haïr ; on doit même sçavoir [...]
Mots clefs :
Interprète, Excellence, Lettre, Ambassadeur, Plaisir, Héros, Honneur, Roi de Perse, Ambassadeur du roi de Perse, Dames, Orient, Talents
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texteReconnaissance textuelle : L'INTERPRETE GALANT. Nouvelle.
L'INTERPRETE GALANT ,
Nouvelle.
Il eſt des filoux qu'on ne
peut hair ; on doit même ſça134
MERCURE
voir bongré à celuy qui cherche
depuis deux mois àmeri
ter l'altime de Mademoiselle
Lheritier connue ſous le nom
de Thelefille , & par les jolies
choſes qu'ellea donnéesau pu
blic. Les AcademiesdePadoüc
& de Toulouſe luy ont envoyé
avec diſtinction des Let
tresd'Academiciene , quiren
dent ſon fortglorieux. Un inconnu
ſous le nom de M. de
Courpuis qui a voyagé pandant
plus de dix ans dans l'Aſie
, luy a écrit depuis fix femaines
deux Lettres accompagnéesde
petits preſens qu'-
GALANT. 135
elle a reçus comme envoyez
de la partde l'Ambaſſadeur du
Roy de Perſe , & certifiez du
feing contrefait de M. de
Courpuis , Interprete& Secre
taire de ſon Excellence ,&ancien
amy de Mademoiselle
Lheritier , qui feroit fort aife
de ſçavoir à qui elle a l'obli
gation&des Preſents ,&des
Lettres galantes que le faux de
CCoouurrppuuiiss lluuyy a écrites de la
part du Seigneur Ochus. La
premiere Lettre commencée
en ſtile Perfan eft datée du fix
Fevrier. Voicy ce qu'elle con
tient.
136 MERCURE
MADEMOISELLE,
Que la prunellede mesyeux
foit le centierde vos pieds . &
que vôtre renommée brille &augmente
de jour en jour , ainsi que
fait tous les ans le Soleil dansſa
course.
Le grand Sophi , monfouverain
Seigneur&Maistre, ayant
entendu de toutes parts de magnifiques
recits de Loüis leGrand vôtre
Roy , m'a envoyé l'enfeliciter
, &luy rendre les témoignages
d'eftime que meriteſon long
glorieux Regne , &luy en
Souhaiter
GALANT. 157
fouhaiter une longue continuation.
Il m'a chargé de plus de faire
choifir les meilleurs Peintres de
Paris pour avoir les Portraits de
toutes les Dames qui s'ysignalent
par les talens de leur efprit ; il a
déja les Portraitsde feu Meſdames
de la Suſe ,de Villedieu ,des
Houtieres ,&de Mademoiselle
de Scudery , & il attend avec
impatience le vôtre ,Mademoifelle,
&ceux de Mesdames Da
cier , Barbier , &de Mademoifelle
des Houlieres ; ces Tableaux
feront honorez de fiecle en fiecle
dans la Galerie des Sophis , dont
Mars 1715 .
M
138 MERCURE
les fujets naiſſent toûjours avec
une eſtime infinie pourlesMuses.
Lefucre &le caffé étant en
usage chez les Européens comme
chez les Perfans ,j'ay efperé que
vous voudriez bien , Mademoi
felle, en accepter de la part du
plus humble du plus obéiffant
de tous vos ferviteurs ,
Ochus ,Ambaffadeur
duRoy dePerfe.
Par Monseigneur Ochus , de
Courpuis , Interprete
tairedefon Excellence.
Secre-
Mademoiselle Lheritier qui
ne manque à rien , remercia
par lePoëme qui fuit: leCour
GALANT. 139
rier de M.de Courpuis s'engagea
à repaſſer dés le lendemain
chez elle ſur les dix heures
du matin , parce que fon
Maiſtre tres occupé aux dépêches
de Monseigneur Ochus,
ne pourroit pas venir luy même
apprendre le ſort de laLettre
de fon Excellence.
AU ROY DE PERSE.
Augustesouverain des climats
que l'Aurore
Seme defes premiers rubis ,
Lorsquefousfes pompeux habits,
De mille feux divers Phorifon
elte dore
Mij
140 MERCURE
Succeffeur du vaillant Cirus ,
Honneur de l'Orient ; ô Ciel le
puis -je croire?
Quoy mes foibles talens , grand
Roy,voussont connus ;
Du Trône où vous brillez environné
de gloire
Dois-je meflatterpuißant Roy ,
Que vous daignez penseràmoy.
Ilest vray que l'amour que j'ay
pour la Science
Qu'à tout autre plaisir mon coeur
Sçait preferer ,
Peut me permettre d'esperer
La glorieuse bienveillance ,
Dont voſtre ame fublime a daigné
m'honoreri
GALANT. 141
Cettegrande ame encoreafçu confiderer-
Le zele vif , ardent , plein de
tendreffe
Qui m'anime fans cefße
Pour ce Roy modele des Rois ,
Dont nos heureux climats fuivent
les douces loix ;
Heros par fes exploits , comme
par sa fageffe ,
Etqui lefrontornédes couronnes
de Mars
د
1
- Fait triompherla Paix ,les Misſes,&
les Arts ;
Je meflatte donc que le zele,
Que pour un tel Heros mon coeur
fit toûjours voir,
142 MERCURE
Et l'amour ardent &fidele
me fait en tous lieux honorer Quime
le fçavoir ,
Seuls ontformépour moyquelque
bruitpropre àplaire
AuRoy leplusfameuxque l'Orient
reveres
Ces deux justes penchants que
j'ayrecen desCieux
Uniſſent monnomàvosyeux ,
Avecceux deces Heroines ,
Dont les Vers font fi gracieux ,
Dont les lumieres ſont divines .
Daignant ainſi m'unir aux Saphos,
auxCorinnes,
Grand Roy, que vous rendez
mon deftin glorieux
GALANT. 143
Vous, illuftres Dacier, Barbier,
erdes Houlieres, 1
Pour vos doctes pinceaux quelles
riches matieres,
Parun rare avantage on verra
nos portaits
Dansle magnifiquePalai.
D'unRoy de qui leDiademe
Eclate dans tout l'Univers :
Mon eſprit enchantéde cethonneurSuprême
,
6 Vafaire mille efforts divers
Pour s'éleverfans ceffeau-dessus
de luy-même
Et tracerparde brillans traits
De ce Roy genereux l'auguste
bienveillance
:
144 MERCURE
Etla magnificence.
Oüy digne poffeffeur du Trône de
Cirus,
Quand vostre Ambaßadeur ,
tres galant Ochus ,
le
M'enaauurrooiitt uunnppeeuuffaaiirt accroire,
Ma Lyre avec éclat racontant
voſtre Histoire
Fera voiraux mortels parde nobles
accens ,
Que dans le divin art des Filles de
Memoire,
Onaugmentebienſes talens ,
Alors qu'on a cuëilly les doux
fruits de laGloire.
Le faux de Courpuis informé
que fon jeu n'avoit pas
déplû
GALANT. 145
déplû à Mademoiselle Lheritier
, s'en eſt attiré un Remerciment
par les vers qu'elle fir ,
aprés avoir receu de fa partun
ſecond Preſent avec la Lettre
ſuivante datée du deuxiémo
MarsDS
MADEMOISELLE
Il est bien juste quefon Excellencefoit
des premiers à vous affurer
qu'on trouve mille beautez
dans lePoëme que vous avezfait
pour le Roy de Perfe ; il s'écria
dés queje luy en eut rendu leſens
en Perfan. O Kaia verras miris
Mars 1715 . N
146 MERCURE
fordhain Brux gonce , Klos
triſnil hinius s'Rein di Perſas ,
paroles qui veulent dire : O fille
vertueuſe& ſcavantequi connoiſſez
comme moy , la puif.
fance& les belles qualitez du
Monarque qui gouverne le
vaſte Empire des Perſes: Il me
commanda dans le même inftant
de le traduire à la lettre en
Perfan, diſantqu'il n'auroit rien
manqué au plaisir que vous luy
avezfait , si vous euffiez bien
voulu le traduire vous-même ,
vous dont la connoissance pour
toutes les Langues est telleque les
Académies étrangeresſeſontfait
GALANT. 147
honneur de vous donner le premier
rang entre ceux qu'ony reçoit
; c'estfans doute dans vostre
bel ouvrage , Mademoiselle, que
fonExcellence a trouvé des lumieres
& des inſtructions pour
complimenter Loüis le Grand; car
dés qu'il vit ce Heros , il le reconnut
aux traits dont vous l'avez
deſigné dans vostre Poëme,
ſaiſi d'admiration àſa vûë ,
il s'humilia devant luy , en couurantfes
yeux ébloüis de l'éclat
qui l'environnoit : il finit fon
Compliment en difant que l'heritier
du Roy de Perſe luy envieroit
le plaifir &l'honneur qu'ilavoit
Nij
48 MERCURE
d'avoir été nommé Ambafſſadeur
auprés d'un Prince qui ſurpaße
tout ce que nos peres ont vû de
plus grand deplus magnifique.
Ce Compliment , que la verité
foûtient , a plû àtoute la Cour ,
&eft au gré de toutes les perfonnes
qui en ont connoiffance. Son
Excellence, Mademoiselle, vous
prie de vouloir bien accepter la
caßette qui vousferapreſentée de
Sapart par l'Envoyé que vous
depute,MADEMOISELLE,
Vostre tres-humble & tresobéiſſant
ferviteur de Cour-
-puis , Interprete& Secretaire
de Monseigneur Ochus.
GALANT. 149
On ne doute pas que MademoiselleLheritier
deſabusée
de tout ce que le faux Interprete
luy a voulu faire croire ,
& du Roy de Perſe , &de ſon
Ambaſſadeur , n'ait fait malgré
les innocentes ſupercheries
du faux de Courpuisl, o
Poëme qui fuit en fa faveur ,
affectant neanmoins toûjours
la même credulité , & pour
joüer juſqu'à la fin le même
rôlle , elle l'a donné ſous le
nom de l'Ambaſladeur duRoy
de Perfe.
Niij
150 MERCURE
A L'AMBASSADEUR
OCHUS .
Ambaſſadeur du Roy leplus
puiffant d'Afie
Habile &genereux Ochus
Malgré tout le plaisir dont mon
ame estfaifie
Fay l'esprit interdit ,confus:
Etje nepuis qu'à peine exprimer
maſurpriſes
Neferois-je point de mépriſe
Si j'allois aujourd'huy croire de
bonne foy ,
Que le fameux Sopbi ſucceſſeur
deCambife
GALANT. 131
Si gratieusement s'aviſe
De penser quelquefois à moy :
Quoy donc le Souverain de vostre
vafte Empire ,
Sçauroit que dansParis Thelefile
respire ,
Aimant l'Histoire&lePlan
De Perfepolis, d'Ispahan :
Maispour ſçavoir enfin ce qu'il
faut quej'enpense ,
DaignezbientoftSeigneurOchus,
Par l'honneurde vostre prefence ,
Eclaircir monfort là deſſus ;
Et de grace daignez de plus
Montrer vos Lettres de creance ;
Vous écrivez d'un tourſi rempli
d'éloquence ,
Niiij
152 MERCURE
Que vous féduiriez aiſement
Uncoeur lemien remmoins
que le
pli de défiances
Mais enfin ce tour fi charmant ,
Soi qu'iill vienne d'Ochus , ou
d'une amic illuftre ,
Del'Orient a tout le fre
O vousdonc qui joignez à defi
doux encens
Encor de gratieux preſens ,
Paroiffezànos yeux , calmez la
Faloufie
Ou de l'Europe , ou de l'Afie ;
Ab que l'une des d'ux enviera
vos talens.
La Cafferte que le faux de
Courpuis avoit envoyée avec
1
GALANT. 153
fa ſeconde Lettre fut annoncée
dés le même jour aux meilleures
amies de Mademoiselle
Lheritier , &toutes furent invitées
de venir dés le lende
main partager avec elle les
choſes rares qu'elle pouvoit
contenir ; chacune à ſon gre
s'y deſtina un bijoux , ou en
bague , ou en Croix ; les rubis
&les perles étoient leurs moindres
eſperances , & Mademoifelle
Lheritier qui affura àtou
tes les Dames qui entroient
chez elle , qu'elle avoit une
caffette tres lourde à partager
avec elles ; leur fit enfin ſervir
154 MERCURE
un bon ambigu , oùla caffette
devenuë pâté de canards d'Amiens
, étoit en beau point de
vûë , ſur un ſurtout , au milieu
de la table ; on avoit faim , &
tous dirent d'une voix queM.
de Courpuis faifoit fes preſents
tres à propos ; les Dames
opinerent , & affurerent
toutes que le faux de Courpuis
étoit preſent; celuyqu'elles
nommerent ne s'en défendit
point trop ; on bût à fa
ſanté , on le remercia , & on
l'aſſura fort que pareilles fupercheries
Leroient toujours
bien receuës.
Nouvelle.
Il eſt des filoux qu'on ne
peut hair ; on doit même ſça134
MERCURE
voir bongré à celuy qui cherche
depuis deux mois àmeri
ter l'altime de Mademoiselle
Lheritier connue ſous le nom
de Thelefille , & par les jolies
choſes qu'ellea donnéesau pu
blic. Les AcademiesdePadoüc
& de Toulouſe luy ont envoyé
avec diſtinction des Let
tresd'Academiciene , quiren
dent ſon fortglorieux. Un inconnu
ſous le nom de M. de
Courpuis qui a voyagé pandant
plus de dix ans dans l'Aſie
, luy a écrit depuis fix femaines
deux Lettres accompagnéesde
petits preſens qu'-
GALANT. 135
elle a reçus comme envoyez
de la partde l'Ambaſſadeur du
Roy de Perſe , & certifiez du
feing contrefait de M. de
Courpuis , Interprete& Secre
taire de ſon Excellence ,&ancien
amy de Mademoiselle
Lheritier , qui feroit fort aife
de ſçavoir à qui elle a l'obli
gation&des Preſents ,&des
Lettres galantes que le faux de
CCoouurrppuuiiss lluuyy a écrites de la
part du Seigneur Ochus. La
premiere Lettre commencée
en ſtile Perfan eft datée du fix
Fevrier. Voicy ce qu'elle con
tient.
136 MERCURE
MADEMOISELLE,
Que la prunellede mesyeux
foit le centierde vos pieds . &
que vôtre renommée brille &augmente
de jour en jour , ainsi que
fait tous les ans le Soleil dansſa
course.
Le grand Sophi , monfouverain
Seigneur&Maistre, ayant
entendu de toutes parts de magnifiques
recits de Loüis leGrand vôtre
Roy , m'a envoyé l'enfeliciter
, &luy rendre les témoignages
d'eftime que meriteſon long
glorieux Regne , &luy en
Souhaiter
GALANT. 157
fouhaiter une longue continuation.
Il m'a chargé de plus de faire
choifir les meilleurs Peintres de
Paris pour avoir les Portraits de
toutes les Dames qui s'ysignalent
par les talens de leur efprit ; il a
déja les Portraitsde feu Meſdames
de la Suſe ,de Villedieu ,des
Houtieres ,&de Mademoiselle
de Scudery , & il attend avec
impatience le vôtre ,Mademoifelle,
&ceux de Mesdames Da
cier , Barbier , &de Mademoifelle
des Houlieres ; ces Tableaux
feront honorez de fiecle en fiecle
dans la Galerie des Sophis , dont
Mars 1715 .
M
138 MERCURE
les fujets naiſſent toûjours avec
une eſtime infinie pourlesMuses.
Lefucre &le caffé étant en
usage chez les Européens comme
chez les Perfans ,j'ay efperé que
vous voudriez bien , Mademoi
felle, en accepter de la part du
plus humble du plus obéiffant
de tous vos ferviteurs ,
Ochus ,Ambaffadeur
duRoy dePerfe.
Par Monseigneur Ochus , de
Courpuis , Interprete
tairedefon Excellence.
Secre-
Mademoiselle Lheritier qui
ne manque à rien , remercia
par lePoëme qui fuit: leCour
GALANT. 139
rier de M.de Courpuis s'engagea
à repaſſer dés le lendemain
chez elle ſur les dix heures
du matin , parce que fon
Maiſtre tres occupé aux dépêches
de Monseigneur Ochus,
ne pourroit pas venir luy même
apprendre le ſort de laLettre
de fon Excellence.
AU ROY DE PERSE.
Augustesouverain des climats
que l'Aurore
Seme defes premiers rubis ,
Lorsquefousfes pompeux habits,
De mille feux divers Phorifon
elte dore
Mij
140 MERCURE
Succeffeur du vaillant Cirus ,
Honneur de l'Orient ; ô Ciel le
puis -je croire?
Quoy mes foibles talens , grand
Roy,voussont connus ;
Du Trône où vous brillez environné
de gloire
Dois-je meflatterpuißant Roy ,
Que vous daignez penseràmoy.
Ilest vray que l'amour que j'ay
pour la Science
Qu'à tout autre plaisir mon coeur
Sçait preferer ,
Peut me permettre d'esperer
La glorieuse bienveillance ,
Dont voſtre ame fublime a daigné
m'honoreri
GALANT. 141
Cettegrande ame encoreafçu confiderer-
Le zele vif , ardent , plein de
tendreffe
Qui m'anime fans cefße
Pour ce Roy modele des Rois ,
Dont nos heureux climats fuivent
les douces loix ;
Heros par fes exploits , comme
par sa fageffe ,
Etqui lefrontornédes couronnes
de Mars
د
1
- Fait triompherla Paix ,les Misſes,&
les Arts ;
Je meflatte donc que le zele,
Que pour un tel Heros mon coeur
fit toûjours voir,
142 MERCURE
Et l'amour ardent &fidele
me fait en tous lieux honorer Quime
le fçavoir ,
Seuls ontformépour moyquelque
bruitpropre àplaire
AuRoy leplusfameuxque l'Orient
reveres
Ces deux justes penchants que
j'ayrecen desCieux
Uniſſent monnomàvosyeux ,
Avecceux deces Heroines ,
Dont les Vers font fi gracieux ,
Dont les lumieres ſont divines .
Daignant ainſi m'unir aux Saphos,
auxCorinnes,
Grand Roy, que vous rendez
mon deftin glorieux
GALANT. 143
Vous, illuftres Dacier, Barbier,
erdes Houlieres, 1
Pour vos doctes pinceaux quelles
riches matieres,
Parun rare avantage on verra
nos portaits
Dansle magnifiquePalai.
D'unRoy de qui leDiademe
Eclate dans tout l'Univers :
Mon eſprit enchantéde cethonneurSuprême
,
6 Vafaire mille efforts divers
Pour s'éleverfans ceffeau-dessus
de luy-même
Et tracerparde brillans traits
De ce Roy genereux l'auguste
bienveillance
:
144 MERCURE
Etla magnificence.
Oüy digne poffeffeur du Trône de
Cirus,
Quand vostre Ambaßadeur ,
tres galant Ochus ,
le
M'enaauurrooiitt uunnppeeuuffaaiirt accroire,
Ma Lyre avec éclat racontant
voſtre Histoire
Fera voiraux mortels parde nobles
accens ,
Que dans le divin art des Filles de
Memoire,
Onaugmentebienſes talens ,
Alors qu'on a cuëilly les doux
fruits de laGloire.
Le faux de Courpuis informé
que fon jeu n'avoit pas
déplû
GALANT. 145
déplû à Mademoiselle Lheritier
, s'en eſt attiré un Remerciment
par les vers qu'elle fir ,
aprés avoir receu de fa partun
ſecond Preſent avec la Lettre
ſuivante datée du deuxiémo
MarsDS
MADEMOISELLE
Il est bien juste quefon Excellencefoit
des premiers à vous affurer
qu'on trouve mille beautez
dans lePoëme que vous avezfait
pour le Roy de Perfe ; il s'écria
dés queje luy en eut rendu leſens
en Perfan. O Kaia verras miris
Mars 1715 . N
146 MERCURE
fordhain Brux gonce , Klos
triſnil hinius s'Rein di Perſas ,
paroles qui veulent dire : O fille
vertueuſe& ſcavantequi connoiſſez
comme moy , la puif.
fance& les belles qualitez du
Monarque qui gouverne le
vaſte Empire des Perſes: Il me
commanda dans le même inftant
de le traduire à la lettre en
Perfan, diſantqu'il n'auroit rien
manqué au plaisir que vous luy
avezfait , si vous euffiez bien
voulu le traduire vous-même ,
vous dont la connoissance pour
toutes les Langues est telleque les
Académies étrangeresſeſontfait
GALANT. 147
honneur de vous donner le premier
rang entre ceux qu'ony reçoit
; c'estfans doute dans vostre
bel ouvrage , Mademoiselle, que
fonExcellence a trouvé des lumieres
& des inſtructions pour
complimenter Loüis le Grand; car
dés qu'il vit ce Heros , il le reconnut
aux traits dont vous l'avez
deſigné dans vostre Poëme,
ſaiſi d'admiration àſa vûë ,
il s'humilia devant luy , en couurantfes
yeux ébloüis de l'éclat
qui l'environnoit : il finit fon
Compliment en difant que l'heritier
du Roy de Perſe luy envieroit
le plaifir &l'honneur qu'ilavoit
Nij
48 MERCURE
d'avoir été nommé Ambafſſadeur
auprés d'un Prince qui ſurpaße
tout ce que nos peres ont vû de
plus grand deplus magnifique.
Ce Compliment , que la verité
foûtient , a plû àtoute la Cour ,
&eft au gré de toutes les perfonnes
qui en ont connoiffance. Son
Excellence, Mademoiselle, vous
prie de vouloir bien accepter la
caßette qui vousferapreſentée de
Sapart par l'Envoyé que vous
depute,MADEMOISELLE,
Vostre tres-humble & tresobéiſſant
ferviteur de Cour-
-puis , Interprete& Secretaire
de Monseigneur Ochus.
GALANT. 149
On ne doute pas que MademoiselleLheritier
deſabusée
de tout ce que le faux Interprete
luy a voulu faire croire ,
& du Roy de Perſe , &de ſon
Ambaſſadeur , n'ait fait malgré
les innocentes ſupercheries
du faux de Courpuisl, o
Poëme qui fuit en fa faveur ,
affectant neanmoins toûjours
la même credulité , & pour
joüer juſqu'à la fin le même
rôlle , elle l'a donné ſous le
nom de l'Ambaſladeur duRoy
de Perfe.
Niij
150 MERCURE
A L'AMBASSADEUR
OCHUS .
Ambaſſadeur du Roy leplus
puiffant d'Afie
Habile &genereux Ochus
Malgré tout le plaisir dont mon
ame estfaifie
Fay l'esprit interdit ,confus:
Etje nepuis qu'à peine exprimer
maſurpriſes
Neferois-je point de mépriſe
Si j'allois aujourd'huy croire de
bonne foy ,
Que le fameux Sopbi ſucceſſeur
deCambife
GALANT. 131
Si gratieusement s'aviſe
De penser quelquefois à moy :
Quoy donc le Souverain de vostre
vafte Empire ,
Sçauroit que dansParis Thelefile
respire ,
Aimant l'Histoire&lePlan
De Perfepolis, d'Ispahan :
Maispour ſçavoir enfin ce qu'il
faut quej'enpense ,
DaignezbientoftSeigneurOchus,
Par l'honneurde vostre prefence ,
Eclaircir monfort là deſſus ;
Et de grace daignez de plus
Montrer vos Lettres de creance ;
Vous écrivez d'un tourſi rempli
d'éloquence ,
Niiij
152 MERCURE
Que vous féduiriez aiſement
Uncoeur lemien remmoins
que le
pli de défiances
Mais enfin ce tour fi charmant ,
Soi qu'iill vienne d'Ochus , ou
d'une amic illuftre ,
Del'Orient a tout le fre
O vousdonc qui joignez à defi
doux encens
Encor de gratieux preſens ,
Paroiffezànos yeux , calmez la
Faloufie
Ou de l'Europe , ou de l'Afie ;
Ab que l'une des d'ux enviera
vos talens.
La Cafferte que le faux de
Courpuis avoit envoyée avec
1
GALANT. 153
fa ſeconde Lettre fut annoncée
dés le même jour aux meilleures
amies de Mademoiselle
Lheritier , &toutes furent invitées
de venir dés le lende
main partager avec elle les
choſes rares qu'elle pouvoit
contenir ; chacune à ſon gre
s'y deſtina un bijoux , ou en
bague , ou en Croix ; les rubis
&les perles étoient leurs moindres
eſperances , & Mademoifelle
Lheritier qui affura àtou
tes les Dames qui entroient
chez elle , qu'elle avoit une
caffette tres lourde à partager
avec elles ; leur fit enfin ſervir
154 MERCURE
un bon ambigu , oùla caffette
devenuë pâté de canards d'Amiens
, étoit en beau point de
vûë , ſur un ſurtout , au milieu
de la table ; on avoit faim , &
tous dirent d'une voix queM.
de Courpuis faifoit fes preſents
tres à propos ; les Dames
opinerent , & affurerent
toutes que le faux de Courpuis
étoit preſent; celuyqu'elles
nommerent ne s'en défendit
point trop ; on bût à fa
ſanté , on le remercia , & on
l'aſſura fort que pareilles fupercheries
Leroient toujours
bien receuës.
Fermer
11
p. 10-11
LETTRE Ecrite à M. de Beauregard Commandant la Marine à l'Orient.
Début :
Le Conseil vous envoye, M. la copie d'une Lettre d'un Medecin [...]
Mots clefs :
Secret, Succès, Eau potable, Navigation, Orient, Conseil, Officiers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE Ecrite à M. de Beauregard Commandant la Marine à l'Orient.
LETTRE
Ecrite à M. de Beauregard Commandant
la Marine à l'Orient..
E Confeil vous envoye , M. la copie
tes , qui prétend avoir trouvé un fecret
pour défaller l'Eau de la Mer , & qui
propofe d'en faire l'épreuve . Comme
le fuccés d'une pareille découverte feroit
utile à la Navigation , le Confeil.
écrit à M. de Lufançay de dire à ce
Médecin de fe rendre à l'Orient , pour
faire cette épreuve en vôtre préfence :
& en celle de M. Clairambault , à qui
le Confeil mande de faire donner à cet
Homme , les facilitez qu'il demandera :
D'OCTOBRE. TI
Vous aurez attention que cette épreuve
foit faite avec toute l'exactitude poffible
Sile Sieur Gautier veut confentir
qu'il y foit appellé des Officiers du
Corps, pour goûter cette Eau,vous aurez
agréable d'en avertir d'y venir. Il faut
qu'il foit dreffé un Procés verbal figné
par tous ceux qui y auront affifté , de ce
qu'ils auront reconnu. Le Confeil fera
même fort aife d'en avoir un demi- feptier
dans une bouteille , pour la goûter
ici . Signés ,Louis -Alexandre de Bourbon
& le Maréchal d'Eftrées. Pour Copie
Chunlaud de Bois- Dizon Secretaire de
M. de Beauregard Commandant..
Ecrite à M. de Beauregard Commandant
la Marine à l'Orient..
E Confeil vous envoye , M. la copie
tes , qui prétend avoir trouvé un fecret
pour défaller l'Eau de la Mer , & qui
propofe d'en faire l'épreuve . Comme
le fuccés d'une pareille découverte feroit
utile à la Navigation , le Confeil.
écrit à M. de Lufançay de dire à ce
Médecin de fe rendre à l'Orient , pour
faire cette épreuve en vôtre préfence :
& en celle de M. Clairambault , à qui
le Confeil mande de faire donner à cet
Homme , les facilitez qu'il demandera :
D'OCTOBRE. TI
Vous aurez attention que cette épreuve
foit faite avec toute l'exactitude poffible
Sile Sieur Gautier veut confentir
qu'il y foit appellé des Officiers du
Corps, pour goûter cette Eau,vous aurez
agréable d'en avertir d'y venir. Il faut
qu'il foit dreffé un Procés verbal figné
par tous ceux qui y auront affifté , de ce
qu'ils auront reconnu. Le Confeil fera
même fort aife d'en avoir un demi- feptier
dans une bouteille , pour la goûter
ici . Signés ,Louis -Alexandre de Bourbon
& le Maréchal d'Eftrées. Pour Copie
Chunlaud de Bois- Dizon Secretaire de
M. de Beauregard Commandant..
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12
p. 1516-1531
LETTRE de M. Laloüat de Soulaines, écrite à M. L. B. C. D. au sujet de l'Akousmate d'Ansacq, et d'un autre pareil dont il a été le témoin.
Début :
Je ne suis pas surpris, Monsieur, que la Rélation de M. le Curé d'Ansacq [...]
Mots clefs :
Colline, Vallons, Ruelles, Jardins, Occident, Orient, Enquête , Pièce juridique, Acousmate d'Ansacq
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Laloüat de Soulaines, écrite à M. L. B. C. D. au sujet de l'Akousmate d'Ansacq, et d'un autre pareil dont il a été le témoin.
LETTRE de M. Laloüat de Soulaines ,
écrite à M. L. B. C. D. au sujet de
l'Akousmate d'Ansacq , et d'un autre
pareil dont il a été le témoin.
1
E ne suis pas surpris , Monsieur , que
la Rélation de M. le Curé d'Ansacq
ne passe chez vous que pour un Conte
de Fées , puisqu'il vous faut des temoi
gnages ex visu et auditu , et que cette
Rélation ne se soutient que sur l'un de
ces sens : je la trouverois fort avanturée ,
si elle ne devoit passer qu'entre les mains
de personnes de votre secte . Pour moy ,
puisque vous êtes curieux de sçavoir ce
que j'en pense , je vous avoüerai que je
la traite plus favorablement. A cet aveu
je crois vous entendre rire et feliciter
l'Auteur de ce qu'il est assés heureux pour
trouver des
personnes comme moy , qui
veulent bien croire fermement que c'est
un jeu d'esprit , et vous me demandés
II. Vola déja
JUIN. 1731. 1517
'déja d'un ton railleur , si je n'ai pas quel
que expérience personnelle pour forti
fier la diablerie d'Ansacq ; oui , M. et
en dépit de vôtre pyrrhonisme , je vais
vous donner la Rélation d'un autre
Akousmate ; et dûssiés - vous bâiller cent
fois , j'i joindrai quelques observations
en faveur de celui d'Ansacq. J'y gagne
ray du moins d'y vanger cet agréable
Historien de vôtre incrédulité.
Sezanne , petite Ville de la Brie , est si
tuée au pied d'une Colline qui la cot
toye ( par intervalles néanmoins ) du
Sud- Ouest au Nord , je dis
par inter
valles , c'est-à-dire , que cette Colline est
interrompue et coupée en differens en
droits par des Vallons ou ruelles trés pro
fondes , ( pour parler le langage du Pays )
qui conduisent de ces Côtés- là à la Ville.
Le plus doux de la pente de cette Colli
ne est planté de vignes , le sommet trop
escarpé est inculte , et au dessus on trou
ve des Bruyeres qui se terminent à dif
ferentes pieces de bois , les unes taillis .
les autres de haute futaye , qui font une
Forêt de quelques lieues de long , dans
laquelle il y a trois ou quatre grands:
Etangs.
Au Sud , à quelques lieües de la Ville ,
on trouve de dangereux Marais , qu'on
11. Vol. E v
appelle
1518 MERCURE DE FRANCE
appelle les Marais de S. Gond , lesquels
s'étendent jusqu'au Sud- Ouest.
De l'autre côté de la Ville regne une
Plaine à perte de vie , et qui n'est bor
née d'aucune Montagne , presque jusqu'à
Troye en Champagne . La Ville est ceinte
de murailles , et entourrée de fossés de
tous côtés. En sortant de la Ville à son
midy , il se forme une espece de fer à
Cheval , dont chaque branche fait un
Fauxbourg , l'un au Sud - Est , l'autre
au Sud- Ouest ; le milieu du fer à Che
val , est une Place trés spacieuse , et plan
té d'Arbres , qui sert de promenade aux
Habitans.
Comme ces deux branches sont hors
de la Ville , les maisons ont un terrain
assés étendu , et même il n'y en a point
qui n'ait sur son derriere un Jardin assés
spacieux. Les Jardins surtout de la bran
che qui s'allonge au Sud- Ouest sont si
longs , qu'on auroit peine à distinguer
un homme d'un bout à l'autre ; les pi
gnons de derriere de chique maison leur
serv nt de clôture d'un bout , à l'autre
bout ils sont fermés par un mur com
mun à tous , qui est par consequent
fort
long , et qui n'est separé du pied de la
Colline et des vignes dont je viens de
parler , que par un chemin on ruelle de
11. Vola dix
JUIN. Ì731 . 1519
dix ou douze pieds de large.
Je me promenois dans un de ces Jar
dins au commencement d'Octobre 1724.
environ sur les quatre heures du soir , je
fus interrompu dans une lecture que je fai
sois , par un bruit affreux formé par
une multitude de voix humaines de tou
tes especes , de cris d'Oiseaux et d'Ani
maux. Je vous confesserai , sans en faire
le fin , qu'il m'effraya , et que je pris la
fuite ; mais m'appercevant que ce bruit
' sembloit me suivre , et voyant d'ailleurs
du monde à l'autre bout du Jardin , je
me rassurai ; et picqué d'un peu de hon
te d'avoir eu peur en si grand jour , je
levai la tête , et je vis un nuage fort noir
qui sembloit naître de la pointe de la Col
line , qui s'élevoit au dessus de ma tête
et qui se poussoit sans aucun vent , et
néanmoins avec la derniere impetuosité
de l'Occident à l'Orient ; à mesure que
le nuage s'éloignoit , cette multitude de
voix et de cris se confondoient davan
tage , bientôt je n'entendis plus qu'um
bruit semblable à celui d'un torrent qui
tombe d'une Montagne dans des Ravi
nes , ou d'un Fleuve qui se décharge
dans un autre; et pour vous donner en
core quelque chose de plus sensible ,
persuadez-vous que vous êtes au Pertuis
II. Vol. E vj
de
1520 MERCURE DE FRANCE
de Regeanes ( a ) si terrible à nos Mari
niers ; ce que je veux vous faire conce
voir , étoit encore plus rapide et plus
épouvantable. Enfin le nuage se dissipa
avec tout le tintamarre , je ne vis ni en
tendis plus rien , et nous en fûmes quitte
pour un brouillard trés-épais et trés- puant
qui s'eleva fort peu de tems aprés , et
qui nous incommoda plusieurs jours.
Voilà , M. l'Akousmate dont j'avois
à vous faire le recit , il approche fort ,
comme vous voyez , de celui d'Ansacq ,
à l'exception cependant que les voix
que j'entendis se firent entendre tout
à la fois , au lieu qu'à Ansacq , une seule,
à laquelle une autre ayant répondu d'as
sés loin , commença le charivary , et que
je n'y distinguai aucun son d'instrument.
vous ne manquerês pas de conclure de
là qu'en supposant la verité de cette Réla
tion , elle ne peut pas confirmer celle
d'Ansacq. Il est vray , M. et j'accorderai
sans peine à vôtre prévention , qu'il y a
trop de merveilleux dans celle d'Ansacq ,
et qu'il faudroit trop d'hypothèses pour
y donner une explication un peu proba
ble ; explication par consequent trop
composée , et dès-là trop éloignée de
(a) Lien dangereux de la Riviere d'Yonne ,
à deux lieües d'Auxerre,
1
II. Fola
la
JUIN. 7521 1731.
¿
la nature , qui agit toujours par
les plus simples.
les
voyes
Aussi sans m'arrêter à chaque fait , en
particulier , je me contenterai de croire
en faveur de M. le Curé d'Ansacq , que le
fond de la piece est vray , et que les en
jolivemens peuvent êtte de lui ; mais je
ne suis pas moins persuadé que ce qui a
été entendu à Ansacq est à peu près la
même chose que ce que j'entendis moi
même en 1724.
Voilà cependant une Enquête en bon
ne forme, me direz-vous , faite à Ansacq ;
il faut la recevoir ou la rejetter toute
entiere ; à cela je vous reponds , M. que
quand le Curé d'Ansacq a donné sa Ré
lation au Public , il l'a soumise à toute
la severité de son jugement , et n'a pas as
surément prétendu faire passer son En
quête pour une Piece Juridique ; d'ail
leurs il n'est pas toujours vray qu'on
doive rejetter ou recevoir une Enquête
toute entiere , du grand nombre de té
moignages dont une Enquête est com
posée , il s'en trouve à modifier , ou à
rejetter absolument et d'autres qui font
foy.
Mais en considerant celle- ci comme
juridique , combattons-la juridiquement.
Je fais , je le repete , profession de croi
II. Vala IG
1522 MERCURE DE FRANCE
>
re qu'un bruit extraordinaire entendu à
Ansacq , tel à peu-près que celui que j'ai
entendu à Sezanne est la matiere de
la Rélation de M. le Curé d'Ansacq :
je ne conteste que sur les accessoires
tels que sont ces deux voix qui se répon
doient l'une à l'autre en un lieu fixe,
ces éclats de rire , ces mélanges d'instru
ments , je trouve que ces differens pro
diges se ressentent trop des Sabbats et
des Esprits que je n'admets point.
y
>
Les deux premiers témoins qui seuls
attestent les deux premiers faits , nous
font envisager ce bruit comme renfermé
et immobile entre l'endroit où ils ont
entendu la premiere voix , et celui d'où
a répondu la deuxième , et tous les autres
témoins qui déclarent avoir entendu ce
bruit trés distinctement , le font passer
par dessus les maisons et s'éloigner
comme mon nuage s'éloigna . Aucun de
ceux -là ne dépose des éclats de rire , les
deux personnes qui alloient à Beauvais
ne disent rien ni de ces ris ni de ces deux
voix préliminaires , un seul dépose du
partage du sabat en deux bandes ; on
conviendra qu'une foule de personnes
dont les unes sortant dès le matin pour
aller en Campagne , les autres tranquil.
les , ou dans leur lit ou dans leur cham
II. Vol. "
bre
JUIN. 1731. 1523
bre , doivent faire infiniment plus de
foy , que le témoignage de deux person
nes qui varient même dans des faits essen
tiels , et qui probablement ne se seront
pas mis en chemin si tard à jeun ; on
sçait trop que des gens de Campagne sor
tent toujours d'une Ville , d'un marché ou
d'une Foire , plus gays qu'ils n'y entrent.
-
.
En justice bien réglée , on infereroit
donc de ce grand nombre de dépositions
rassemblées par le Curé d'Ansacq , que cet
te nuit-là il se fit entendre en l'air un grand
bruit formé pat une multitude de voix
humaines et de cris , qui passoit le long
du Village du Sud-Ouest au Nord - Est ,
et qui s'évanouit en s'éloignant ; et st
nous lisons quelque chose de plus dans
la Rélation , il faut nous persuader que
M. le Curé la présenta d'abord à M. la
Princesse de Conti , à dessein de divertir
cette Princesse et le Prince son fils , et
d'attirer en même tems leur admiration :
or le fait narré dans sa simplicité a bien
quelque chose de surprenant , mais il ne
divertit pas comme fait la Musique et
les éclats de rire ; il s'en faut de beaucoup
qu'il soit aussi merveilleux qu'unConcert
aërien ; il faloit donc necessairement que
M. le Curé pour parvenir à son but re
touchât la Piece, et qu'il enrichit ce tinta
II. Vol. marre
524 MERCURE DE FRANCE
·
*
*
marre d'éclats de rire , et d'une sympho
nie , à laquelle il a fallu , sélon les règles
de la Musique , donner un prélude.
Ou bien , si vous voulez , disons à la
décharge du Curé , qu'il avoit affaire à
des gens de campagne
, trés- susceptibles
de prévention , qui dans le cahos et la
confusion qu'a pû faire naître ce grand
nombre de diffetens cris , ou sons aigus ,
auront crû entendre tous les Ménétriers
.
ou tous les Bergers du Pays rassemblés
avec leurs instruments . Vous n'ignorés
pas que les Bergers passent pour bien te
nir leur partie au sabbat.
Ajoutons que les Paysans dans ces sor
tes de récits manquent ordinairement de
bonne foy. Combien de fois des Domes
tiques et d'autres semblables gens ne
m'ont-ils pas fait des récits épouvanta
bles de sabbats , d'esprit , de Loups-ga
rous et de mille autres visions noctur
nes , dans lesquelles ils prétendoient mê
me avoir été maltraités , que j'ai forcé
en les suivant de prés et en les interro
geant avec exactitude , de m'avouer ou
que c'étoit leur Pere ou leur Grand
mere qui leur avoient transmis ces His
toires , ou que tous ces sabbats terribles
se terminoient à un bruit entendu dans
la nuit qui avoient pû être causé
par des
chats assemblés & c.
>
Nous
.
JUIN. 1737. 1925
Nous avons donc dans la Rélation
d'Ansacq , deux écueils dangereux à évi
ter : le . est le dessein formé de M. le
Guré de divertir un Prince et une Prin
cesse , et de les faire admirer ; le 2. l'ima
gination frappée et trés foible , unie à
la mauvaise foy , qui se rencontre ordi
nairement dans ces personnes , sur le té
moignage desquelles on nous donne
certe Rélation. Ces inconveniens nous
doivent faire tenir sur nos gardes , et me
font réduire ce prodige à peu prés au
bruit que j'ai entendu moi-même à Se
zanne. Cela posé , je soutiens , M. que
tout le merveilleux qu'on y trouve peut
n'être qu'un effet très naturel , qui n'a
de surprenant que sa rareté. Et j'ajoute
ce raisonnement :
1º. On ne peut nier qu'un air , ou , si
vous voulez , pour éviter toute ambi
guité , une matiere aërienne trop coin
primée dans un espace fermé , ou pous
sée avec trop de violence contre un corps
qui peut lui résister par le penchant na
turel qu'a cette matiere à s'éloigner de
son centre , ou pour continuer le mou
vement qui lui a été imprimé par un corps
étranger , ne fasse tous ses efforts ou
pour s'échapper ou pour pénetrer son
obstacle ; ensorte que si elle trouve une
.
II. Vol. issue
1426 MERCURE DE FRANCE
issue , ou si elle peut parvenir à s'en faire
une , l'impetuosité avec laquelle elle le
fait , et le choc qu'elle reçoit de l'autre
matiere qui veut entrer , ou qui est op
posée à son mouvement , ébranle violem
ment les colonnes voisines qui transmet
tent cette secousse aux autres colonnes
des environs jusqu'à une certaine étenduë,
plus ou moins grande , selon que les se
Cousses qu'elles reçoivent sont plus ou
moins violentes.
Vous avez , sans doute , fait quelque
fois des ricochets , et vous avez re
marqué que l'agitation des parties frap
pées par une pierre , se communique en
un instant aux environs , et que ce mou
vement forme differens tourbillons sur
l'eau , plus ou moins grands , selon que
votre pierre a été plus ou moins grosse ,
et qu'elle a frappé plus ou moins violem
ment sur l'eau.
Considerons l'Univers comme un
grand Etang extrémement rempli et sans
aucun vuide d'une matiere infiniment
plus fluide et plus facile à émouvoir que
l'eau ; que chaque choc que reçoit cette
matiere dans son mouvement reglé , fait
un ricochet dont les tourbillons sont in
finiment plus étendus que ceux qu'une
pierre pourroit produire dans l'eau , et que
II. Vol. tous
E
JUIN
. 1731.
1427
tous les corps qui sont enveloppez dans
le cercle que décrit ce tourbillon , se res
sentent de ce choc, pour peu qu'ils soient
susceptibles d'impression .
12.
Si ce sont quelques parties émanées
d'un corps qui se soient mêlées avec les par
ties de cette matiere fluide,et qui puissent
frapper nos organes , sur le champ elles
excitent en nous quelques sensations ; de
01 là les odeurs que nous sentons ; de- là
même les couleurs que nous voyons , si
les parties de ce corps lui ont résisté.
Enfin si c'est un corps étranger qui a frap
pé cette matiere fluide et que les secous
ses qu'elle a reçûës , ayent pû assez l'é
branler pour qu'elle les communique jus
qu'à mon oreille ; voilà un son qui sera
reglé par la qualité des secousses et des vi
brations qu'aura causées ce corps étfanger.
Ces principes sont prouvez par un
nombre infini d'expériences qui se pre
sentent tous les jours. Qu'on souffle dans
une flute dont on ait bouché tous les
troux , il ne s'y formera aucun son ; n'est
il
V
pas évident que ce n'est que parce que
l'air ne peut en sortir et ébranler les co
lomnes d'air qui sont au - dehors , et qui
puissent refléchir cette secousse jusqu'aux
oreilles Celui qui souffle fatiguera mê
me , parce que l'air trop comprimé trou
II. Vol vant
1428 MERCURE DE FRANCE
vant de tous côtez un obstacle invinci
ble se refléchira à la bouche de celui qui
souffle ; mais qu'on débouche tout à coup
un trou et que l'on mette la main au- dessus
on sentira l'effort de l'air qui sort et l'on
entendra un son très- aigu . Enfin le son
que rendra cette flute sera doux et aigu ,
selon que l'on souflera plus ou moins fort,
grave ou délicat , selon que les trous se
ront plus ou moins larges.
Le vent dans ces Plaines de Champa
gne où il n'y a arbre ni buissonne
fait point du tout , ou très - peu de bruit,
souffle- t'il dans une cheminée , dans des
Croisées qui ayent quelque petite ouver
tures , il siffle d'une maniere très -sensible.
Dernierement j'entrai dans une Chambre,
je fus frappé de deux sons qui imitoient
parfaitement le bourdon d'une Vielle ou
d'une Cornemuse , qui augmentoient et
s'abbaissoient par reprise quelquefois ces
sons étoient aigus , quelquefois doux . Cette
Musique champêtre venoit de deux car
reaux de vître , dont l'un étoit un peu
échancré , et l'autre n'étoit pas joint exac
tement avec le Chassis ; c'étoit le vent qui
faisoit varier les sons que j'entendois ;
c'est qu'il étoit plus ou moins violent.
Le son n'est donc produit que par les
secousses d'une matiere aërienne et très
II. Vol. fluide
JUIN. 1731 1429
fluide ; secousses occasionnées ou par le
choc d'un corps étranger avec cette ma
tiere fluide , ou parce que cette matiere
chassée avec trop de violence contre un
corps qui lui résiste , ou concentrée dans
un espace trop étroit , trouve ou se fait
des passages par où elle s'échappe avec
impétuosité et ébranle en fuyant les co
lomnes d'air voisines . La varieté des sons
est causée par la varieté du choc ou des
passages , qui , pouvant être modifiez à
l'infini , peuvent produire une varieté
infinie de sons.
2º. On ne peut raisonnablement dou
ter que , dans les airs comme dans le sein
de la terre , ces principes des sons ne
puissent s'y rencontrer. Dans le sein de
la terre les Experiences en sont, il est vrai,
plus rares , mais il n'est pas moins vrai
qu'il y en ait. On s'en convaincra par la
facilité qu'il y a de concevoir dans le sein
de la terre des matieres trop resserrées ,
er qui tendent à s'échapper ; si elles ne
le peuvent qu'en dilatant tous les obsta
cles , et que le corps terrestre qui les en
vironne ne puisse se dilater que par un
grand effort , il est constant que si ces
matieres se font une fois jour , ce ne
pourra jamais être sans un grand fracas.
En raisonnant par les experiences , on
II. Vol.
n'en
530 MERCURE DE FRANCE
T
n'en peut plus douter ; les brouillards.
qu'on voit sortir à vûë d'oeil des Marais ,
les tremblemens de terre , tout ce qu'on
nous raconte du Mont Etna et du Mont
Vesuve , nous persuade que dans le sein
de la terre il s'y trouve une matiere très
legere , qui peut ébranler pour sortir de
l'espace qui la contient , tous les obsta
cles qui se présentent à sa sortie , et qui
fait plus ou moins de désordre et de bruit ,
selon qu'elle a plus ou moins de peine
à s'évader , ou que l'espace qui la con
tient en est plus ou moins rempli , ou
qu'elle-même est plus ou moins active.
Les Mines que l'Art de la guerre a in
ventées , sont autant d'experiences qui
rendent mon raisonnement sensible . Et
un Quartier de Paris en fit une triste épreu
ve il y a quelques mois. Le feu ayant pris
à un Magazin de Poudre , la matiere ignée
remplit toute la voute, et ne pouvant plus
s'y contenir , la fit sauter en l'air , ainsi
que les Maisons et tout ce qui se trouva
au- dessus , avec un bruit si épouventable
que les Maisons des environs ,je veux dire,
à quelques rues même d'éloignement , en
furent ébranlés et les habitans effrayez.
Mais je m'apperçois , Monsieur , que
je commence d'exceder les bornes d'une
Lettre, et que je pourrois bien abuser de
II. Vol. Votre
JUIN. 1731. 1531
votre patience. Je prens donc le parti de
m'arrêter ici et de renvoyer à une autre
fois ce qui me reste à vous dire sur ce
sujet. Je suis , &c.
A Paris , ce 15. Juin 1731 .
écrite à M. L. B. C. D. au sujet de
l'Akousmate d'Ansacq , et d'un autre
pareil dont il a été le témoin.
1
E ne suis pas surpris , Monsieur , que
la Rélation de M. le Curé d'Ansacq
ne passe chez vous que pour un Conte
de Fées , puisqu'il vous faut des temoi
gnages ex visu et auditu , et que cette
Rélation ne se soutient que sur l'un de
ces sens : je la trouverois fort avanturée ,
si elle ne devoit passer qu'entre les mains
de personnes de votre secte . Pour moy ,
puisque vous êtes curieux de sçavoir ce
que j'en pense , je vous avoüerai que je
la traite plus favorablement. A cet aveu
je crois vous entendre rire et feliciter
l'Auteur de ce qu'il est assés heureux pour
trouver des
personnes comme moy , qui
veulent bien croire fermement que c'est
un jeu d'esprit , et vous me demandés
II. Vola déja
JUIN. 1731. 1517
'déja d'un ton railleur , si je n'ai pas quel
que expérience personnelle pour forti
fier la diablerie d'Ansacq ; oui , M. et
en dépit de vôtre pyrrhonisme , je vais
vous donner la Rélation d'un autre
Akousmate ; et dûssiés - vous bâiller cent
fois , j'i joindrai quelques observations
en faveur de celui d'Ansacq. J'y gagne
ray du moins d'y vanger cet agréable
Historien de vôtre incrédulité.
Sezanne , petite Ville de la Brie , est si
tuée au pied d'une Colline qui la cot
toye ( par intervalles néanmoins ) du
Sud- Ouest au Nord , je dis
par inter
valles , c'est-à-dire , que cette Colline est
interrompue et coupée en differens en
droits par des Vallons ou ruelles trés pro
fondes , ( pour parler le langage du Pays )
qui conduisent de ces Côtés- là à la Ville.
Le plus doux de la pente de cette Colli
ne est planté de vignes , le sommet trop
escarpé est inculte , et au dessus on trou
ve des Bruyeres qui se terminent à dif
ferentes pieces de bois , les unes taillis .
les autres de haute futaye , qui font une
Forêt de quelques lieues de long , dans
laquelle il y a trois ou quatre grands:
Etangs.
Au Sud , à quelques lieües de la Ville ,
on trouve de dangereux Marais , qu'on
11. Vol. E v
appelle
1518 MERCURE DE FRANCE
appelle les Marais de S. Gond , lesquels
s'étendent jusqu'au Sud- Ouest.
De l'autre côté de la Ville regne une
Plaine à perte de vie , et qui n'est bor
née d'aucune Montagne , presque jusqu'à
Troye en Champagne . La Ville est ceinte
de murailles , et entourrée de fossés de
tous côtés. En sortant de la Ville à son
midy , il se forme une espece de fer à
Cheval , dont chaque branche fait un
Fauxbourg , l'un au Sud - Est , l'autre
au Sud- Ouest ; le milieu du fer à Che
val , est une Place trés spacieuse , et plan
té d'Arbres , qui sert de promenade aux
Habitans.
Comme ces deux branches sont hors
de la Ville , les maisons ont un terrain
assés étendu , et même il n'y en a point
qui n'ait sur son derriere un Jardin assés
spacieux. Les Jardins surtout de la bran
che qui s'allonge au Sud- Ouest sont si
longs , qu'on auroit peine à distinguer
un homme d'un bout à l'autre ; les pi
gnons de derriere de chique maison leur
serv nt de clôture d'un bout , à l'autre
bout ils sont fermés par un mur com
mun à tous , qui est par consequent
fort
long , et qui n'est separé du pied de la
Colline et des vignes dont je viens de
parler , que par un chemin on ruelle de
11. Vola dix
JUIN. Ì731 . 1519
dix ou douze pieds de large.
Je me promenois dans un de ces Jar
dins au commencement d'Octobre 1724.
environ sur les quatre heures du soir , je
fus interrompu dans une lecture que je fai
sois , par un bruit affreux formé par
une multitude de voix humaines de tou
tes especes , de cris d'Oiseaux et d'Ani
maux. Je vous confesserai , sans en faire
le fin , qu'il m'effraya , et que je pris la
fuite ; mais m'appercevant que ce bruit
' sembloit me suivre , et voyant d'ailleurs
du monde à l'autre bout du Jardin , je
me rassurai ; et picqué d'un peu de hon
te d'avoir eu peur en si grand jour , je
levai la tête , et je vis un nuage fort noir
qui sembloit naître de la pointe de la Col
line , qui s'élevoit au dessus de ma tête
et qui se poussoit sans aucun vent , et
néanmoins avec la derniere impetuosité
de l'Occident à l'Orient ; à mesure que
le nuage s'éloignoit , cette multitude de
voix et de cris se confondoient davan
tage , bientôt je n'entendis plus qu'um
bruit semblable à celui d'un torrent qui
tombe d'une Montagne dans des Ravi
nes , ou d'un Fleuve qui se décharge
dans un autre; et pour vous donner en
core quelque chose de plus sensible ,
persuadez-vous que vous êtes au Pertuis
II. Vol. E vj
de
1520 MERCURE DE FRANCE
de Regeanes ( a ) si terrible à nos Mari
niers ; ce que je veux vous faire conce
voir , étoit encore plus rapide et plus
épouvantable. Enfin le nuage se dissipa
avec tout le tintamarre , je ne vis ni en
tendis plus rien , et nous en fûmes quitte
pour un brouillard trés-épais et trés- puant
qui s'eleva fort peu de tems aprés , et
qui nous incommoda plusieurs jours.
Voilà , M. l'Akousmate dont j'avois
à vous faire le recit , il approche fort ,
comme vous voyez , de celui d'Ansacq ,
à l'exception cependant que les voix
que j'entendis se firent entendre tout
à la fois , au lieu qu'à Ansacq , une seule,
à laquelle une autre ayant répondu d'as
sés loin , commença le charivary , et que
je n'y distinguai aucun son d'instrument.
vous ne manquerês pas de conclure de
là qu'en supposant la verité de cette Réla
tion , elle ne peut pas confirmer celle
d'Ansacq. Il est vray , M. et j'accorderai
sans peine à vôtre prévention , qu'il y a
trop de merveilleux dans celle d'Ansacq ,
et qu'il faudroit trop d'hypothèses pour
y donner une explication un peu proba
ble ; explication par consequent trop
composée , et dès-là trop éloignée de
(a) Lien dangereux de la Riviere d'Yonne ,
à deux lieües d'Auxerre,
1
II. Fola
la
JUIN. 7521 1731.
¿
la nature , qui agit toujours par
les plus simples.
les
voyes
Aussi sans m'arrêter à chaque fait , en
particulier , je me contenterai de croire
en faveur de M. le Curé d'Ansacq , que le
fond de la piece est vray , et que les en
jolivemens peuvent êtte de lui ; mais je
ne suis pas moins persuadé que ce qui a
été entendu à Ansacq est à peu près la
même chose que ce que j'entendis moi
même en 1724.
Voilà cependant une Enquête en bon
ne forme, me direz-vous , faite à Ansacq ;
il faut la recevoir ou la rejetter toute
entiere ; à cela je vous reponds , M. que
quand le Curé d'Ansacq a donné sa Ré
lation au Public , il l'a soumise à toute
la severité de son jugement , et n'a pas as
surément prétendu faire passer son En
quête pour une Piece Juridique ; d'ail
leurs il n'est pas toujours vray qu'on
doive rejetter ou recevoir une Enquête
toute entiere , du grand nombre de té
moignages dont une Enquête est com
posée , il s'en trouve à modifier , ou à
rejetter absolument et d'autres qui font
foy.
Mais en considerant celle- ci comme
juridique , combattons-la juridiquement.
Je fais , je le repete , profession de croi
II. Vala IG
1522 MERCURE DE FRANCE
>
re qu'un bruit extraordinaire entendu à
Ansacq , tel à peu-près que celui que j'ai
entendu à Sezanne est la matiere de
la Rélation de M. le Curé d'Ansacq :
je ne conteste que sur les accessoires
tels que sont ces deux voix qui se répon
doient l'une à l'autre en un lieu fixe,
ces éclats de rire , ces mélanges d'instru
ments , je trouve que ces differens pro
diges se ressentent trop des Sabbats et
des Esprits que je n'admets point.
y
>
Les deux premiers témoins qui seuls
attestent les deux premiers faits , nous
font envisager ce bruit comme renfermé
et immobile entre l'endroit où ils ont
entendu la premiere voix , et celui d'où
a répondu la deuxième , et tous les autres
témoins qui déclarent avoir entendu ce
bruit trés distinctement , le font passer
par dessus les maisons et s'éloigner
comme mon nuage s'éloigna . Aucun de
ceux -là ne dépose des éclats de rire , les
deux personnes qui alloient à Beauvais
ne disent rien ni de ces ris ni de ces deux
voix préliminaires , un seul dépose du
partage du sabat en deux bandes ; on
conviendra qu'une foule de personnes
dont les unes sortant dès le matin pour
aller en Campagne , les autres tranquil.
les , ou dans leur lit ou dans leur cham
II. Vol. "
bre
JUIN. 1731. 1523
bre , doivent faire infiniment plus de
foy , que le témoignage de deux person
nes qui varient même dans des faits essen
tiels , et qui probablement ne se seront
pas mis en chemin si tard à jeun ; on
sçait trop que des gens de Campagne sor
tent toujours d'une Ville , d'un marché ou
d'une Foire , plus gays qu'ils n'y entrent.
-
.
En justice bien réglée , on infereroit
donc de ce grand nombre de dépositions
rassemblées par le Curé d'Ansacq , que cet
te nuit-là il se fit entendre en l'air un grand
bruit formé pat une multitude de voix
humaines et de cris , qui passoit le long
du Village du Sud-Ouest au Nord - Est ,
et qui s'évanouit en s'éloignant ; et st
nous lisons quelque chose de plus dans
la Rélation , il faut nous persuader que
M. le Curé la présenta d'abord à M. la
Princesse de Conti , à dessein de divertir
cette Princesse et le Prince son fils , et
d'attirer en même tems leur admiration :
or le fait narré dans sa simplicité a bien
quelque chose de surprenant , mais il ne
divertit pas comme fait la Musique et
les éclats de rire ; il s'en faut de beaucoup
qu'il soit aussi merveilleux qu'unConcert
aërien ; il faloit donc necessairement que
M. le Curé pour parvenir à son but re
touchât la Piece, et qu'il enrichit ce tinta
II. Vol. marre
524 MERCURE DE FRANCE
·
*
*
marre d'éclats de rire , et d'une sympho
nie , à laquelle il a fallu , sélon les règles
de la Musique , donner un prélude.
Ou bien , si vous voulez , disons à la
décharge du Curé , qu'il avoit affaire à
des gens de campagne
, trés- susceptibles
de prévention , qui dans le cahos et la
confusion qu'a pû faire naître ce grand
nombre de diffetens cris , ou sons aigus ,
auront crû entendre tous les Ménétriers
.
ou tous les Bergers du Pays rassemblés
avec leurs instruments . Vous n'ignorés
pas que les Bergers passent pour bien te
nir leur partie au sabbat.
Ajoutons que les Paysans dans ces sor
tes de récits manquent ordinairement de
bonne foy. Combien de fois des Domes
tiques et d'autres semblables gens ne
m'ont-ils pas fait des récits épouvanta
bles de sabbats , d'esprit , de Loups-ga
rous et de mille autres visions noctur
nes , dans lesquelles ils prétendoient mê
me avoir été maltraités , que j'ai forcé
en les suivant de prés et en les interro
geant avec exactitude , de m'avouer ou
que c'étoit leur Pere ou leur Grand
mere qui leur avoient transmis ces His
toires , ou que tous ces sabbats terribles
se terminoient à un bruit entendu dans
la nuit qui avoient pû être causé
par des
chats assemblés & c.
>
Nous
.
JUIN. 1737. 1925
Nous avons donc dans la Rélation
d'Ansacq , deux écueils dangereux à évi
ter : le . est le dessein formé de M. le
Guré de divertir un Prince et une Prin
cesse , et de les faire admirer ; le 2. l'ima
gination frappée et trés foible , unie à
la mauvaise foy , qui se rencontre ordi
nairement dans ces personnes , sur le té
moignage desquelles on nous donne
certe Rélation. Ces inconveniens nous
doivent faire tenir sur nos gardes , et me
font réduire ce prodige à peu prés au
bruit que j'ai entendu moi-même à Se
zanne. Cela posé , je soutiens , M. que
tout le merveilleux qu'on y trouve peut
n'être qu'un effet très naturel , qui n'a
de surprenant que sa rareté. Et j'ajoute
ce raisonnement :
1º. On ne peut nier qu'un air , ou , si
vous voulez , pour éviter toute ambi
guité , une matiere aërienne trop coin
primée dans un espace fermé , ou pous
sée avec trop de violence contre un corps
qui peut lui résister par le penchant na
turel qu'a cette matiere à s'éloigner de
son centre , ou pour continuer le mou
vement qui lui a été imprimé par un corps
étranger , ne fasse tous ses efforts ou
pour s'échapper ou pour pénetrer son
obstacle ; ensorte que si elle trouve une
.
II. Vol. issue
1426 MERCURE DE FRANCE
issue , ou si elle peut parvenir à s'en faire
une , l'impetuosité avec laquelle elle le
fait , et le choc qu'elle reçoit de l'autre
matiere qui veut entrer , ou qui est op
posée à son mouvement , ébranle violem
ment les colonnes voisines qui transmet
tent cette secousse aux autres colonnes
des environs jusqu'à une certaine étenduë,
plus ou moins grande , selon que les se
Cousses qu'elles reçoivent sont plus ou
moins violentes.
Vous avez , sans doute , fait quelque
fois des ricochets , et vous avez re
marqué que l'agitation des parties frap
pées par une pierre , se communique en
un instant aux environs , et que ce mou
vement forme differens tourbillons sur
l'eau , plus ou moins grands , selon que
votre pierre a été plus ou moins grosse ,
et qu'elle a frappé plus ou moins violem
ment sur l'eau.
Considerons l'Univers comme un
grand Etang extrémement rempli et sans
aucun vuide d'une matiere infiniment
plus fluide et plus facile à émouvoir que
l'eau ; que chaque choc que reçoit cette
matiere dans son mouvement reglé , fait
un ricochet dont les tourbillons sont in
finiment plus étendus que ceux qu'une
pierre pourroit produire dans l'eau , et que
II. Vol. tous
E
JUIN
. 1731.
1427
tous les corps qui sont enveloppez dans
le cercle que décrit ce tourbillon , se res
sentent de ce choc, pour peu qu'ils soient
susceptibles d'impression .
12.
Si ce sont quelques parties émanées
d'un corps qui se soient mêlées avec les par
ties de cette matiere fluide,et qui puissent
frapper nos organes , sur le champ elles
excitent en nous quelques sensations ; de
01 là les odeurs que nous sentons ; de- là
même les couleurs que nous voyons , si
les parties de ce corps lui ont résisté.
Enfin si c'est un corps étranger qui a frap
pé cette matiere fluide et que les secous
ses qu'elle a reçûës , ayent pû assez l'é
branler pour qu'elle les communique jus
qu'à mon oreille ; voilà un son qui sera
reglé par la qualité des secousses et des vi
brations qu'aura causées ce corps étfanger.
Ces principes sont prouvez par un
nombre infini d'expériences qui se pre
sentent tous les jours. Qu'on souffle dans
une flute dont on ait bouché tous les
troux , il ne s'y formera aucun son ; n'est
il
V
pas évident que ce n'est que parce que
l'air ne peut en sortir et ébranler les co
lomnes d'air qui sont au - dehors , et qui
puissent refléchir cette secousse jusqu'aux
oreilles Celui qui souffle fatiguera mê
me , parce que l'air trop comprimé trou
II. Vol vant
1428 MERCURE DE FRANCE
vant de tous côtez un obstacle invinci
ble se refléchira à la bouche de celui qui
souffle ; mais qu'on débouche tout à coup
un trou et que l'on mette la main au- dessus
on sentira l'effort de l'air qui sort et l'on
entendra un son très- aigu . Enfin le son
que rendra cette flute sera doux et aigu ,
selon que l'on souflera plus ou moins fort,
grave ou délicat , selon que les trous se
ront plus ou moins larges.
Le vent dans ces Plaines de Champa
gne où il n'y a arbre ni buissonne
fait point du tout , ou très - peu de bruit,
souffle- t'il dans une cheminée , dans des
Croisées qui ayent quelque petite ouver
tures , il siffle d'une maniere très -sensible.
Dernierement j'entrai dans une Chambre,
je fus frappé de deux sons qui imitoient
parfaitement le bourdon d'une Vielle ou
d'une Cornemuse , qui augmentoient et
s'abbaissoient par reprise quelquefois ces
sons étoient aigus , quelquefois doux . Cette
Musique champêtre venoit de deux car
reaux de vître , dont l'un étoit un peu
échancré , et l'autre n'étoit pas joint exac
tement avec le Chassis ; c'étoit le vent qui
faisoit varier les sons que j'entendois ;
c'est qu'il étoit plus ou moins violent.
Le son n'est donc produit que par les
secousses d'une matiere aërienne et très
II. Vol. fluide
JUIN. 1731 1429
fluide ; secousses occasionnées ou par le
choc d'un corps étranger avec cette ma
tiere fluide , ou parce que cette matiere
chassée avec trop de violence contre un
corps qui lui résiste , ou concentrée dans
un espace trop étroit , trouve ou se fait
des passages par où elle s'échappe avec
impétuosité et ébranle en fuyant les co
lomnes d'air voisines . La varieté des sons
est causée par la varieté du choc ou des
passages , qui , pouvant être modifiez à
l'infini , peuvent produire une varieté
infinie de sons.
2º. On ne peut raisonnablement dou
ter que , dans les airs comme dans le sein
de la terre , ces principes des sons ne
puissent s'y rencontrer. Dans le sein de
la terre les Experiences en sont, il est vrai,
plus rares , mais il n'est pas moins vrai
qu'il y en ait. On s'en convaincra par la
facilité qu'il y a de concevoir dans le sein
de la terre des matieres trop resserrées ,
er qui tendent à s'échapper ; si elles ne
le peuvent qu'en dilatant tous les obsta
cles , et que le corps terrestre qui les en
vironne ne puisse se dilater que par un
grand effort , il est constant que si ces
matieres se font une fois jour , ce ne
pourra jamais être sans un grand fracas.
En raisonnant par les experiences , on
II. Vol.
n'en
530 MERCURE DE FRANCE
T
n'en peut plus douter ; les brouillards.
qu'on voit sortir à vûë d'oeil des Marais ,
les tremblemens de terre , tout ce qu'on
nous raconte du Mont Etna et du Mont
Vesuve , nous persuade que dans le sein
de la terre il s'y trouve une matiere très
legere , qui peut ébranler pour sortir de
l'espace qui la contient , tous les obsta
cles qui se présentent à sa sortie , et qui
fait plus ou moins de désordre et de bruit ,
selon qu'elle a plus ou moins de peine
à s'évader , ou que l'espace qui la con
tient en est plus ou moins rempli , ou
qu'elle-même est plus ou moins active.
Les Mines que l'Art de la guerre a in
ventées , sont autant d'experiences qui
rendent mon raisonnement sensible . Et
un Quartier de Paris en fit une triste épreu
ve il y a quelques mois. Le feu ayant pris
à un Magazin de Poudre , la matiere ignée
remplit toute la voute, et ne pouvant plus
s'y contenir , la fit sauter en l'air , ainsi
que les Maisons et tout ce qui se trouva
au- dessus , avec un bruit si épouventable
que les Maisons des environs ,je veux dire,
à quelques rues même d'éloignement , en
furent ébranlés et les habitans effrayez.
Mais je m'apperçois , Monsieur , que
je commence d'exceder les bornes d'une
Lettre, et que je pourrois bien abuser de
II. Vol. Votre
JUIN. 1731. 1531
votre patience. Je prens donc le parti de
m'arrêter ici et de renvoyer à une autre
fois ce qui me reste à vous dire sur ce
sujet. Je suis , &c.
A Paris , ce 15. Juin 1731 .
Fermer
Résumé : LETTRE de M. Laloüat de Soulaines, écrite à M. L. B. C. D. au sujet de l'Akousmate d'Ansacq, et d'un autre pareil dont il a été le témoin.
La lettre de M. Laloüat de Soulaines, adressée à M. L. B. C. D., traite de l'Akousmate d'Ansacq et d'un événement similaire vécu par l'auteur. L'auteur n'est pas étonné que le récit du curé d'Ansacq soit perçu comme un conte de fées, car il repose sur un seul témoignage sensoriel. Il affirme croire fermement à ce récit, contrairement à l'incrédulité de son destinataire. L'auteur décrit un événement survenu à Sezanne en octobre 1724, où il a entendu un bruit affreux composé de voix humaines, de cris d'oiseaux et d'animaux. Ce bruit semblait le suivre et se dissipa en laissant un brouillard épais et puant. Il compare cet événement à celui d'Ansacq, bien que les détails diffèrent légèrement. L'auteur reconnaît le caractère merveilleux du récit d'Ansacq mais suggère que le fond de l'histoire est vrai, les ornements étant ajoutés par le curé. Il critique les témoignages variés et les embellissements du récit d'Ansacq, proposant une explication naturelle basée sur la propagation des sons et des mouvements dans l'air. Il conclut que le phénomène observé à Ansacq pourrait être similaire à celui qu'il a vécu à Sezanne, sans les éléments surnaturels. Par ailleurs, un texte daté de juin 1731 explore les principes de la production des sons à travers divers phénomènes physiques. Il explique que les sons sont générés par les secousses d'une matière aérienne fluide, causées soit par le choc d'un corps étranger, soit par la matière fluide chassée avec violence contre un obstacle ou concentrée dans un espace restreint. La variété des sons dépend de la variété des chocs ou des passages que cette matière fluide emprunte. Des exemples illustrent ces principes : souffler dans une flûte bouchée ne produit pas de son car l'air ne peut s'échapper, mais déboucher un trou permet de créer un son aigu. Le vent dans des environnements ouverts ne fait pas de bruit, mais il siffle lorsqu'il passe par des ouvertures comme des cheminées ou des fenêtres. Le texte étend ces principes à la terre, suggérant que des matières resserrées cherchant à s'échapper peuvent provoquer des tremblements et des bruits, comme ceux observés dans les marais, les volcans ou lors d'explosions de poudre. Les expériences avec des mines et des explosions confirment ces observations. Le texte se conclut par une mention de l'impact d'une explosion de poudre à Paris, qui a ébranlé les maisons environnantes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
13
p. 1933-1940
EXTRAIT d'une Lettre écrite par M. D. L. R. à M*** sur la Litterature des Mahometans, et sur celle des Turcs en particulier.
Début :
L'Orient a toûjours eu et a encore aujourd'hui des Gens de Lettres de Profession [...]
Mots clefs :
Orient, Mahométisme, Érudition, Alcoran, Science, Histoire orientale, Savant, Auteurs orientaux, Sultan Bajazet Kan
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite par M. D. L. R. à M*** sur la Litterature des Mahometans, et sur celle des Turcs en particulier.
EXTRAIT d'une Lettre écrite par
M.D. L. R. à M*** sur la Litterature
des Mahometans , et sur celle des Turcs
en particulier.
'Orient a
toûjous eu et a encore auLo Lettres
fession ; on y cultive les Sciences et les
Beaux-Arts la plupart des Européens
sont là-dessus dans une étrange préjugé,
croyant que le Mahometisme a absolument détruit, dans son Empire tout ce
qui s'appelle bon goût et érudition. Je
sortirois trop du sujet principal de ma
Lettre , si j'entreprenois de combattre ce
préjugé , avec quelque étendue , et je ne
dirois rien qui ne vous fût en quelque
façon connu. Je me contenterai de faire.
ici quelques Remarques pour prouver ce
que je viens d'avancer.
Premierement , dans l'Alcoran même,
la Science en general est fort exaltée et
recommandée aux Musulmans ,
jusquesfà qu'un des plus anciens Docteurs Mahométans , disoit que celui qui s'exerce
dans les bonnes œuvres sans la Science ,
est semblable àl'âne d'un Moulin qui tourC no
1934 MERCURE DE FRANCE
"
ne toujours sans avancer chemin. Le
Monde , dit une des Traditions Mahometanes , ne subsiste que par quatre choses ; par la science des Docteurs , par la
justice des Princes , par les prieres des
gens de bien , et par la valeur des Braves.
Enfin un des plus grands Personnages de
cette Secte , étant au lit de la mort ,
disoit à ses Enfans , apprenez toutes les
Sciences , si vous pouvez , à l'exception
de trois , qui sont l'Astrologie judiciaire,
la Chimie , qui n'a pour but que la Pierre
Philosophale , et la Controverse ; car la
premiere ne sert qu'à augmenter les chagrins de la vie ; la seconde , à consumer
son bien , et la troisième , qu'à causer des
doutes , qui font enfin perdre la Religion.
Depuis l'établissement des Califes , successeurs de Mahomet , et la fondation
de leur Monarchie , plus vaste que celle
des Romains , il y a toujours eu parr i
les Arabes une infinité de gens qui s
sont appliquez à l'étude des Sciences
des Arts ; ils ont traduit en leur Langu
l'une des plus anciennes , les meilleu
Livres Grecs , Hebreux , &c. qu'ils or
pû trouver. Plusieurs même de ces C
lifes ont été sçavans et ont aimé et pro
regé les Gens de Lettre ; ils ont fon
des Colleges , établi des Académies
SC
SEPTEMBRE. 1732: 1935
sont celebres dans l'Histoire Orientale.
Il faut avouer , dit le Pere Rapin dans
ses Refléxions sur l'Histoire , que les
Arabes , par la qualité de leur esprit et
par le loisir que la prosperité de leurs
Armes et l'abondance leur procurerent ,
s'appliquerent tellement à l'étude de la
Philosophie et des Mathématiques , qu'ils
devinrent les premiers Sçavans du Monde.
Les autres Princes Mahométans contemporains ou successeurs des Califes
sur tout les Princes Asiatiques , se sont
piquez de science , et de faire fleurir les
Lettres dans leurs Etats. L'Histoire Orientale parle d'un Sultan si studieux , qu'il
faisoit porter à l'armée et dans tous ses
voyages , une Bibliotheque , qui faisoit
seule la charge de 400. Chameaux. Le
Grand Visir Kupruli , tué à la Bataille
de Salamkemen , a fait la même chose
de nos jours.
J'ajoûterai l'exemple de deux autres
Sultans amateurs des Sciences ; le preier est Kedder Kan , qui regnoit dans
a Transoxane , ou le Turquestan , dans
te Ve Siecle de l'Hegire. C'étoit un Prince
- puissant , sçavant et des plus magnifiques
de son temps. Il avoit formé une Acaémie qui s'assembloit en sa présence
nt assis sur une Estrade élevée , au
Cij pied
1936 MERCURE DE FRANCE
pied de laquelle étoient quatre grands
bassins remplis d'or et d'argent , qu'il
distribuoit aux Académiciens , suivant le
prix et le mérite de leurs Ouvrages. Ce
Prince avoit toûjours à sa Cour une centaine de Sçavans d'élite , qui l'accompagnoient partout, et auxquels il donnoit
de grosses pensions.
L'autre Prince est Atsiz , Sultan de Karisme , qui se distinguoit par sa liberalité
envers les Gens de Lettres. Il assembloit
souvent au milieu de sa Cour une Académie pour conferer sur les Sciences et
sur les Belles Lettres , et il récompensoit
les Sçavans suivant leur mérite et celui
de leurs productions. Ce Prince vivoit
vers le milieu du VI. siecle de l'Hegire
le XII. de J. C.
On dira peut- être , Monsieur , que ces
traits recueillis des Auteurs Orientaux ,
regardent des temps fort éloignez du
nôtre , et que depuis les conquêtes des
Turcs dans le Levant , sur tout depuis la
prise de Constantinople , cette Nation ,
qu'on suppose toujours ennemie des Lettres et des études , a aboli toute espece
de science et d'érudition en ce Pays- là.
On le dira , si on veut , mais on le dira
sans autorité et sans fondement. Il est
rai que cette Nation a fait dès le com
mencement
SEPTEMBRE. 1732. 1937
mencement une profession particuliers
des armes , mais il est vrai, aussi qu'elle n'a
jamais méprisé l'étude des Lettres , qu'elle
s'est polie dans la suite , qu'elle a eu pour
Maîtres dans les Sciences , ces mêmes Arabes dont elle a détruit l'Empire , qu'elle
les a même surpassez en plusieurs choses';
et qu'enfin les Turcs ont traduit en leur
Langue les plus beaux Ouvrages des Arabes et des Persans. Mahomet II. les deux
Bajazets , Selim I. et le grand Soliman ,
dont nous avons des Lettres écrites à
François I. étoient des Princes curieux et
sçavans. Les Lettres de Soliman se trouvent dans la Bibliotheque du Roy , dans
celle du Chancelier Seguier , aujourd'hui
de M. l'Evêque de Metz , Duc de Coislin,
et dans des Cabinets particuliers. J'en
possede deux , dont l'une est l'original
Turc, lesquelles ne se trouvent point ailleurs. J'ajoûterai à cette occasion qu'à la
fin du premier volume de la nouvelle
Edition de Gallia Christiana on trouve
la Traduction Latine d'une Lettre assez
singuliere de Bajazet II. écrite au Pape
Alexandre VI. pour le prier de faire CardinalNicolas Cibo , Archevêque d'Arles,
Cette Lettre n'est pas dattée à la maniere
des Musulmans , par l'Hegite , mais par
la Naissance du Messie , ce qui ne peutC iij ërre
1938 MERCURE DE FRANCE
de être regardé que comme une espece
politesse de la part de Bajazet , écrivant
au Souverain Pontife des Chrétiens.
Nous voyons enfin dans la Bibliotheque Orientale de Hagi Kalfah , Turc
moderne de Constantinople , qui contient un ample Recueil alphabetique de
tous les Auteurs Orientaux , et de leurs
Ouvrages , depuis l'origine du Mohometisme jusqu'à son temps ; nous voyons ,
dis-je , par ce Recueil , que les Turcs ont
écrit sur toute sorte de matieres , et qu'ils
ont une très- bonne part dans cette Bibliotheque , laquelle contient une Encyclopedie de toutes les Sciences et des Arts.
Ce Hagi Kalfah , natif, comme je l'ai dit,
de Constantinople , étoit fils du premier
Secretaire du Divan ; il fut premier Commis du Secretaire d'Etat en Chef de la
Cour Ottomane , et il a passé pour un
des plus habiles hommes de son temps.
Sa Bibliographie est dans la Bibliotheque
du Roy et dans celle de M. Colbert ,
M. Petis de la Croix , mort en 1713. en
a laissé une Traduction en notre Langue,
qui contient plusieurs volumes in folio s
il avoit dessein de la publier.
Je finis en disant que ceux qui ont fait
le voyage du Levant avec les dispositions
necessaires pour en profiter , sçavent que dans
SEPTEMBR E. 1732. 1939
dans la Capitale et dans les principales
Villes de l'Empire Turc , il y a des Professeurs publics , des Maîtres particuliers
et des Livres en toute sorte de Sciences
et sur les Beaux Arts , et que les Empereurs Ottomans n'ont jamais fait bâtir
de Mosquées sans y joindre un College
magnifiquement fondé et entretenu. Il y
en a plusieurs de cette espece à Constantinople. Il y en a aussi au Grand Caire , à
Damas , à Alep , &c. Je suis , Monsieur , &c.
>
Comme vous n'êtes pas à portée de
voir dans le nouveau Gallia Christiana
la Lettre dont je viens de parler , j'ai
crû que vous ne seriez pas fâché de la
trouver ici telle que le R. P. de SainteMarthe l'a rapportée , T. I. page 103.
N°. 32. parmi les titres qui regardent la
Métropole d'Arles.
SULTAN BAJAZET KAN , Dei Gratia
Rex Maximus et Imperator utriusque Continentis Asia et Europe ; Christianorum
excellenti, Patri et DD. Alexandro, divinâ
Providentia Romana Ecclesia Pontifici dignissimo. Post convenientem et justam Sa
iutationem ; notum sit tuo supremo Pontificio , quemadmodum Reverendus Dominus
Nicolaus Cybo , Archiepiscopus Arelatensis
est dignus et fidelis homo ipsius et à temCij pore
1940 MERCURE DE FRANCE
pore precedentis Papa Supremi Pontificis
Domini Innocentii usque in hodiernum diem
in tempus sue Magnitudinis, continuè adpacem et amicitiamfestinat, semperque animò et^
corpore in fidelissimâ fide duabus Partibus
servivit et adhuc servit. Hujus rei causâ
justum est et vobis decet majori in ordine
ipsum esse debere ; et rogavimus Supremum Pontificem ut faceret illum Cardinalem , et assensus est nostre petitioni , adeò
ut litteris nobis significaverit quod petitum est
daturum fuisse ipsi. Verùm quia non erat
tempus, Idibus Septembris mensis non sedet
in ordine suo , et ut requirit consuetudo. Intereà verò jussu Dei dedit Pontifex commune debitum , et sic ipse remansit. Ea igitur
de causâ scribimus et rogamus tuam Magnitudinem propter amicitiam et pacem quam
inter nos habuimus , et propter mutuum cor ,
ut ad impleat ipsi tuum Pontificium , videlicet , ut faciat ipsum perfectum Cardinalem , habebimus et nos id in magnâ gratiâ.
·Datum in Aulâ nostra Sultania Auctoritatis in Constantinopoli , M. ccccxcrv.
Anno à Jesu Propheta Nativitate VIII.
Septembris
M.D. L. R. à M*** sur la Litterature
des Mahometans , et sur celle des Turcs
en particulier.
'Orient a
toûjous eu et a encore auLo Lettres
fession ; on y cultive les Sciences et les
Beaux-Arts la plupart des Européens
sont là-dessus dans une étrange préjugé,
croyant que le Mahometisme a absolument détruit, dans son Empire tout ce
qui s'appelle bon goût et érudition. Je
sortirois trop du sujet principal de ma
Lettre , si j'entreprenois de combattre ce
préjugé , avec quelque étendue , et je ne
dirois rien qui ne vous fût en quelque
façon connu. Je me contenterai de faire.
ici quelques Remarques pour prouver ce
que je viens d'avancer.
Premierement , dans l'Alcoran même,
la Science en general est fort exaltée et
recommandée aux Musulmans ,
jusquesfà qu'un des plus anciens Docteurs Mahométans , disoit que celui qui s'exerce
dans les bonnes œuvres sans la Science ,
est semblable àl'âne d'un Moulin qui tourC no
1934 MERCURE DE FRANCE
"
ne toujours sans avancer chemin. Le
Monde , dit une des Traditions Mahometanes , ne subsiste que par quatre choses ; par la science des Docteurs , par la
justice des Princes , par les prieres des
gens de bien , et par la valeur des Braves.
Enfin un des plus grands Personnages de
cette Secte , étant au lit de la mort ,
disoit à ses Enfans , apprenez toutes les
Sciences , si vous pouvez , à l'exception
de trois , qui sont l'Astrologie judiciaire,
la Chimie , qui n'a pour but que la Pierre
Philosophale , et la Controverse ; car la
premiere ne sert qu'à augmenter les chagrins de la vie ; la seconde , à consumer
son bien , et la troisième , qu'à causer des
doutes , qui font enfin perdre la Religion.
Depuis l'établissement des Califes , successeurs de Mahomet , et la fondation
de leur Monarchie , plus vaste que celle
des Romains , il y a toujours eu parr i
les Arabes une infinité de gens qui s
sont appliquez à l'étude des Sciences
des Arts ; ils ont traduit en leur Langu
l'une des plus anciennes , les meilleu
Livres Grecs , Hebreux , &c. qu'ils or
pû trouver. Plusieurs même de ces C
lifes ont été sçavans et ont aimé et pro
regé les Gens de Lettre ; ils ont fon
des Colleges , établi des Académies
SC
SEPTEMBRE. 1732: 1935
sont celebres dans l'Histoire Orientale.
Il faut avouer , dit le Pere Rapin dans
ses Refléxions sur l'Histoire , que les
Arabes , par la qualité de leur esprit et
par le loisir que la prosperité de leurs
Armes et l'abondance leur procurerent ,
s'appliquerent tellement à l'étude de la
Philosophie et des Mathématiques , qu'ils
devinrent les premiers Sçavans du Monde.
Les autres Princes Mahométans contemporains ou successeurs des Califes
sur tout les Princes Asiatiques , se sont
piquez de science , et de faire fleurir les
Lettres dans leurs Etats. L'Histoire Orientale parle d'un Sultan si studieux , qu'il
faisoit porter à l'armée et dans tous ses
voyages , une Bibliotheque , qui faisoit
seule la charge de 400. Chameaux. Le
Grand Visir Kupruli , tué à la Bataille
de Salamkemen , a fait la même chose
de nos jours.
J'ajoûterai l'exemple de deux autres
Sultans amateurs des Sciences ; le preier est Kedder Kan , qui regnoit dans
a Transoxane , ou le Turquestan , dans
te Ve Siecle de l'Hegire. C'étoit un Prince
- puissant , sçavant et des plus magnifiques
de son temps. Il avoit formé une Acaémie qui s'assembloit en sa présence
nt assis sur une Estrade élevée , au
Cij pied
1936 MERCURE DE FRANCE
pied de laquelle étoient quatre grands
bassins remplis d'or et d'argent , qu'il
distribuoit aux Académiciens , suivant le
prix et le mérite de leurs Ouvrages. Ce
Prince avoit toûjours à sa Cour une centaine de Sçavans d'élite , qui l'accompagnoient partout, et auxquels il donnoit
de grosses pensions.
L'autre Prince est Atsiz , Sultan de Karisme , qui se distinguoit par sa liberalité
envers les Gens de Lettres. Il assembloit
souvent au milieu de sa Cour une Académie pour conferer sur les Sciences et
sur les Belles Lettres , et il récompensoit
les Sçavans suivant leur mérite et celui
de leurs productions. Ce Prince vivoit
vers le milieu du VI. siecle de l'Hegire
le XII. de J. C.
On dira peut- être , Monsieur , que ces
traits recueillis des Auteurs Orientaux ,
regardent des temps fort éloignez du
nôtre , et que depuis les conquêtes des
Turcs dans le Levant , sur tout depuis la
prise de Constantinople , cette Nation ,
qu'on suppose toujours ennemie des Lettres et des études , a aboli toute espece
de science et d'érudition en ce Pays- là.
On le dira , si on veut , mais on le dira
sans autorité et sans fondement. Il est
rai que cette Nation a fait dès le com
mencement
SEPTEMBRE. 1732. 1937
mencement une profession particuliers
des armes , mais il est vrai, aussi qu'elle n'a
jamais méprisé l'étude des Lettres , qu'elle
s'est polie dans la suite , qu'elle a eu pour
Maîtres dans les Sciences , ces mêmes Arabes dont elle a détruit l'Empire , qu'elle
les a même surpassez en plusieurs choses';
et qu'enfin les Turcs ont traduit en leur
Langue les plus beaux Ouvrages des Arabes et des Persans. Mahomet II. les deux
Bajazets , Selim I. et le grand Soliman ,
dont nous avons des Lettres écrites à
François I. étoient des Princes curieux et
sçavans. Les Lettres de Soliman se trouvent dans la Bibliotheque du Roy , dans
celle du Chancelier Seguier , aujourd'hui
de M. l'Evêque de Metz , Duc de Coislin,
et dans des Cabinets particuliers. J'en
possede deux , dont l'une est l'original
Turc, lesquelles ne se trouvent point ailleurs. J'ajoûterai à cette occasion qu'à la
fin du premier volume de la nouvelle
Edition de Gallia Christiana on trouve
la Traduction Latine d'une Lettre assez
singuliere de Bajazet II. écrite au Pape
Alexandre VI. pour le prier de faire CardinalNicolas Cibo , Archevêque d'Arles,
Cette Lettre n'est pas dattée à la maniere
des Musulmans , par l'Hegite , mais par
la Naissance du Messie , ce qui ne peutC iij ërre
1938 MERCURE DE FRANCE
de être regardé que comme une espece
politesse de la part de Bajazet , écrivant
au Souverain Pontife des Chrétiens.
Nous voyons enfin dans la Bibliotheque Orientale de Hagi Kalfah , Turc
moderne de Constantinople , qui contient un ample Recueil alphabetique de
tous les Auteurs Orientaux , et de leurs
Ouvrages , depuis l'origine du Mohometisme jusqu'à son temps ; nous voyons ,
dis-je , par ce Recueil , que les Turcs ont
écrit sur toute sorte de matieres , et qu'ils
ont une très- bonne part dans cette Bibliotheque , laquelle contient une Encyclopedie de toutes les Sciences et des Arts.
Ce Hagi Kalfah , natif, comme je l'ai dit,
de Constantinople , étoit fils du premier
Secretaire du Divan ; il fut premier Commis du Secretaire d'Etat en Chef de la
Cour Ottomane , et il a passé pour un
des plus habiles hommes de son temps.
Sa Bibliographie est dans la Bibliotheque
du Roy et dans celle de M. Colbert ,
M. Petis de la Croix , mort en 1713. en
a laissé une Traduction en notre Langue,
qui contient plusieurs volumes in folio s
il avoit dessein de la publier.
Je finis en disant que ceux qui ont fait
le voyage du Levant avec les dispositions
necessaires pour en profiter , sçavent que dans
SEPTEMBR E. 1732. 1939
dans la Capitale et dans les principales
Villes de l'Empire Turc , il y a des Professeurs publics , des Maîtres particuliers
et des Livres en toute sorte de Sciences
et sur les Beaux Arts , et que les Empereurs Ottomans n'ont jamais fait bâtir
de Mosquées sans y joindre un College
magnifiquement fondé et entretenu. Il y
en a plusieurs de cette espece à Constantinople. Il y en a aussi au Grand Caire , à
Damas , à Alep , &c. Je suis , Monsieur , &c.
>
Comme vous n'êtes pas à portée de
voir dans le nouveau Gallia Christiana
la Lettre dont je viens de parler , j'ai
crû que vous ne seriez pas fâché de la
trouver ici telle que le R. P. de SainteMarthe l'a rapportée , T. I. page 103.
N°. 32. parmi les titres qui regardent la
Métropole d'Arles.
SULTAN BAJAZET KAN , Dei Gratia
Rex Maximus et Imperator utriusque Continentis Asia et Europe ; Christianorum
excellenti, Patri et DD. Alexandro, divinâ
Providentia Romana Ecclesia Pontifici dignissimo. Post convenientem et justam Sa
iutationem ; notum sit tuo supremo Pontificio , quemadmodum Reverendus Dominus
Nicolaus Cybo , Archiepiscopus Arelatensis
est dignus et fidelis homo ipsius et à temCij pore
1940 MERCURE DE FRANCE
pore precedentis Papa Supremi Pontificis
Domini Innocentii usque in hodiernum diem
in tempus sue Magnitudinis, continuè adpacem et amicitiamfestinat, semperque animò et^
corpore in fidelissimâ fide duabus Partibus
servivit et adhuc servit. Hujus rei causâ
justum est et vobis decet majori in ordine
ipsum esse debere ; et rogavimus Supremum Pontificem ut faceret illum Cardinalem , et assensus est nostre petitioni , adeò
ut litteris nobis significaverit quod petitum est
daturum fuisse ipsi. Verùm quia non erat
tempus, Idibus Septembris mensis non sedet
in ordine suo , et ut requirit consuetudo. Intereà verò jussu Dei dedit Pontifex commune debitum , et sic ipse remansit. Ea igitur
de causâ scribimus et rogamus tuam Magnitudinem propter amicitiam et pacem quam
inter nos habuimus , et propter mutuum cor ,
ut ad impleat ipsi tuum Pontificium , videlicet , ut faciat ipsum perfectum Cardinalem , habebimus et nos id in magnâ gratiâ.
·Datum in Aulâ nostra Sultania Auctoritatis in Constantinopoli , M. ccccxcrv.
Anno à Jesu Propheta Nativitate VIII.
Septembris
Fermer
Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite par M. D. L. R. à M*** sur la Litterature des Mahometans, et sur celle des Turcs en particulier.
L'auteur de la lettre conteste le préjugé européen selon lequel l'islam aurait détruit le bon goût et l'érudition dans l'Empire ottoman. Il souligne que l'Alcoran valorise la science et que les musulmans la considèrent essentielle. Plusieurs traditions islamiques mettent en avant l'importance de la science, de la justice, des prières et du courage. Les califes et autres princes musulmans ont encouragé les sciences et les arts en traduisant des œuvres grecques et hébraïques et en fondant des académies. Les Arabes sont devenus des savants éminents en philosophie et en mathématiques. Des sultans comme Kedder Kan et Atsiz ont soutenu les lettres et les sciences, formant des académies et récompensant les savants. Les Turcs, bien que connus pour leurs conquêtes militaires, n'ont jamais méprisé les lettres. Ils ont traduit des œuvres arabes et persanes et ont eu des sultans savants comme Mahomet II, Bajazet II, Selim I et Soliman le Magnifique. La Bibliothèque Orientale de Hagi Kalfah témoigne de la contribution des Turcs à diverses sciences et arts. Les villes de l'Empire ottoman, comme Constantinople, Le Caire, Damas et Alep, possèdent des collèges et des professeurs publics. L'auteur conclut en affirmant que les empereurs ottomans ont toujours soutenu l'éducation et les lettres.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
14
p. 2720-2724
LETTRE de M... écrite à un de ses amis au sujet des Curiositez qui se trouvent dans le Cabinet de M. Paul Lucas, à Paris.
Début :
J'ai été, Monsieur, rendre visite à M. Paul Lucas, recommandable par [...]
Mots clefs :
Cabinet, Curiosités, Paul Lucas, Pierres, Orient
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M... écrite à un de ses amis au sujet des Curiositez qui se trouvent dans le Cabinet de M. Paul Lucas, à Paris.
LETTRE de M... écrite à un de ses
J
amis au sujet des Curiositez qui se trouvent dans le Cabinet de M. Paul Lucas,
à Paris.
"Ai été , Monsieur , rendre visite à
M. Paul Lucas , recommandable par.
tous les Voyages qu'il a faits dans le Levant. Ce sont , comme vous sçavez , les .
plus belles Régions du Monde , où les
Faits historiques de la premiere Antiquité
se sont passez , et où les Sciences et les
Arts ont pris leur origine.
M. P. Lucas a trouvé dans ces agréables Contrées de quoy satisfaire la curiosité des Sçavans en beaucoup de genres. Il m'a fait l'amitié de me montrer
son fameux Cabinet. On y voit un grand
nombre de toutes les raretez que l'on
peut rapporter de l'Orient.
$
Vous m'avez témoigné , Monsieur , que
je vous ferois plaisir de vous en faire le
détail. Une premiere visite ne m'a pas .
permis d'éxaminer à fond tout ce que.
j'ai pû y remarquer , mais je vais cependant vous satisfaire , autant que je le
pourrai.
Je commence par vous dire que je ne
connois point à Paris de Cabinet qui mé1. Vol. rite
DECEMBRE. 1732 2721
quatite plus d'attention . Ce que j'ai d'abord
regardé comme la picce la plus remarquable est la figure de la Déesse Cerés , qu'il
a apportée d'Athenes , il y a plus de
rante ans. Elle a deux pieds quelques
pouces de hauteur. Elle est assise sur un
siege fort singulier, de beau Jaspe floride ·
Oriental. Toutes les extremitez de la Figure sont de Bronze , comme la tête , les
mains , les pieds et les attributs qu'elle
tient ; sçavoir , un flambeau de paille
de la main droite , et une corne de Bouf
de la gauche. La base est de pierre de
Parangon , pierre de touche. Son habillement est d'Albâtre blanc.
On voit de plus un grand nombre d'autres curiositez qui sont uniques ; car ce
Cabinet est rempli d'une grande quan-'
tité de Bronzes d'Egypte et de tous les
autres Païs du Levant , de la Grece et
de la Macedoine. Il y a entre autres
deux Bronzes qui sont uniques en Europe. Ce sont deux Gimnosophistes qu'il ·
a 4apportez de Perse.
On y voit une grande quantité de Lares ou Dieux Penates des Payens. Le nombre qu'il en a ne pourroit pas être acquis
en plusieurs années.
J'y ai aussi remarqué un Buste antique de Scipion l'Africain , un autre de
I. Vels I vj Man-
2722 MERCURE DE FRANCE
Manlius , un d'Atis et un de Maximin.
Ces deux derniers sont revétus d'Albâ
tre Oriental.
Il a six Cabinets remplis de Médailles antiques et modernes ; beaucoup de
Pierres gravées en creux et en relief de differentes especes , comme Agates ,
Cornalines , Sardoines , Jaspes et autres.
Il m'a de plus fait voir son Herbier, composé d'environ trois mille Plantes differentes,toutesapportées d'Orient, dontil a écrit
les vertus et les proprietez. Son Droguier est des plus curieux ; il est composé de plusieurs sortes de Drogues inconnues en Europe , comme la Corne du
pied de la Giraffe , la Gomme Caradeny
le Corail noir et une infinité d'autres Drogues , dont les qualitez et les effets sont
surprenants.
د
Je ne vous parlerai point d'un assemblage de Coquilles tout- à-fait extraordinaire , mais je n'ai pû m'empêcher d'admirer les beaux morceaux de Pierres
Orientales , dont il a plusieurs Blocs ,
comme Sardoines , Jaspes , Cornalines et
Jades. Il en a un entre autres qui pese
environ deux cent livres.
De tout ce que j'ai vû dans ce Cabinet,
rien ne me feroit plus de plaisir que d'ayoir une de ces Pierres qui y sont en
1. Vol.
quang
DECEMBRE. 1732. 2723.
quantité et dont notre Voyageur n'a
point encore donné de connoissance
jusqu'à présent ; ces Pierres sont dures
comme l'Agathe. Elles sont marbrées de
rouge et de blanc , transparentes et d'un
beau poli ; on leur attribuë de grandes
vertus.
On prétend , par exemple , qu'une
personne qui porte une certaine de ces
Pierres sur soi , ne peut être attaquée de
pleurésie. On l'enchasse dans une Bague
à jour, ensorte que la Pierre touche la
chair , et il faut que toute la monture
soit d'argent. Elle soulage dans l'instant
une personne attaquée de cette dangereuse maladie et la guérit , dit- on , en
peu de temps. Elle a encore une autre
proprieté , c'est d'empêcher que les mauvaises humeurs ne se mêlent avec le
sang. Presque tous les Orientaux portent
sur eux de ces Pierres qui sont nommées
en Turc Doste Kandan , c'est- à- dire
l'Ami du sang. La connaissance de toutes ces Pierres en general , peut fournir
aux Sçavans une belle matiere de philosopher.
>
J'aurois à vous parler encore de plusieurs especes d'animaux qui ne sont
point connus en Europe , et de diff rentes Armes des Pays Etrangers , dont ce
I. Vol Cabinet
2724 MERCURE DE FRANCE
Cabinet est orné. J'espere vous ene
faire part dans ma premiere Lettre , en
vous envoyant un détail exact de ce que
j'observerai de plus curieux en visitant
de nouveau ce beau Cabinet , et je suis
persuadé que vous ne regretterez pas le
temps que vous employerez à lire mes
Lettres , dans lesquelles je m'attacherai
toûjours à contenter votre curiosité . Je
suis , Monsieur , &c.
A Paris le 8. Décembre 1732.
J
amis au sujet des Curiositez qui se trouvent dans le Cabinet de M. Paul Lucas,
à Paris.
"Ai été , Monsieur , rendre visite à
M. Paul Lucas , recommandable par.
tous les Voyages qu'il a faits dans le Levant. Ce sont , comme vous sçavez , les .
plus belles Régions du Monde , où les
Faits historiques de la premiere Antiquité
se sont passez , et où les Sciences et les
Arts ont pris leur origine.
M. P. Lucas a trouvé dans ces agréables Contrées de quoy satisfaire la curiosité des Sçavans en beaucoup de genres. Il m'a fait l'amitié de me montrer
son fameux Cabinet. On y voit un grand
nombre de toutes les raretez que l'on
peut rapporter de l'Orient.
$
Vous m'avez témoigné , Monsieur , que
je vous ferois plaisir de vous en faire le
détail. Une premiere visite ne m'a pas .
permis d'éxaminer à fond tout ce que.
j'ai pû y remarquer , mais je vais cependant vous satisfaire , autant que je le
pourrai.
Je commence par vous dire que je ne
connois point à Paris de Cabinet qui mé1. Vol. rite
DECEMBRE. 1732 2721
quatite plus d'attention . Ce que j'ai d'abord
regardé comme la picce la plus remarquable est la figure de la Déesse Cerés , qu'il
a apportée d'Athenes , il y a plus de
rante ans. Elle a deux pieds quelques
pouces de hauteur. Elle est assise sur un
siege fort singulier, de beau Jaspe floride ·
Oriental. Toutes les extremitez de la Figure sont de Bronze , comme la tête , les
mains , les pieds et les attributs qu'elle
tient ; sçavoir , un flambeau de paille
de la main droite , et une corne de Bouf
de la gauche. La base est de pierre de
Parangon , pierre de touche. Son habillement est d'Albâtre blanc.
On voit de plus un grand nombre d'autres curiositez qui sont uniques ; car ce
Cabinet est rempli d'une grande quan-'
tité de Bronzes d'Egypte et de tous les
autres Païs du Levant , de la Grece et
de la Macedoine. Il y a entre autres
deux Bronzes qui sont uniques en Europe. Ce sont deux Gimnosophistes qu'il ·
a 4apportez de Perse.
On y voit une grande quantité de Lares ou Dieux Penates des Payens. Le nombre qu'il en a ne pourroit pas être acquis
en plusieurs années.
J'y ai aussi remarqué un Buste antique de Scipion l'Africain , un autre de
I. Vels I vj Man-
2722 MERCURE DE FRANCE
Manlius , un d'Atis et un de Maximin.
Ces deux derniers sont revétus d'Albâ
tre Oriental.
Il a six Cabinets remplis de Médailles antiques et modernes ; beaucoup de
Pierres gravées en creux et en relief de differentes especes , comme Agates ,
Cornalines , Sardoines , Jaspes et autres.
Il m'a de plus fait voir son Herbier, composé d'environ trois mille Plantes differentes,toutesapportées d'Orient, dontil a écrit
les vertus et les proprietez. Son Droguier est des plus curieux ; il est composé de plusieurs sortes de Drogues inconnues en Europe , comme la Corne du
pied de la Giraffe , la Gomme Caradeny
le Corail noir et une infinité d'autres Drogues , dont les qualitez et les effets sont
surprenants.
د
Je ne vous parlerai point d'un assemblage de Coquilles tout- à-fait extraordinaire , mais je n'ai pû m'empêcher d'admirer les beaux morceaux de Pierres
Orientales , dont il a plusieurs Blocs ,
comme Sardoines , Jaspes , Cornalines et
Jades. Il en a un entre autres qui pese
environ deux cent livres.
De tout ce que j'ai vû dans ce Cabinet,
rien ne me feroit plus de plaisir que d'ayoir une de ces Pierres qui y sont en
1. Vol.
quang
DECEMBRE. 1732. 2723.
quantité et dont notre Voyageur n'a
point encore donné de connoissance
jusqu'à présent ; ces Pierres sont dures
comme l'Agathe. Elles sont marbrées de
rouge et de blanc , transparentes et d'un
beau poli ; on leur attribuë de grandes
vertus.
On prétend , par exemple , qu'une
personne qui porte une certaine de ces
Pierres sur soi , ne peut être attaquée de
pleurésie. On l'enchasse dans une Bague
à jour, ensorte que la Pierre touche la
chair , et il faut que toute la monture
soit d'argent. Elle soulage dans l'instant
une personne attaquée de cette dangereuse maladie et la guérit , dit- on , en
peu de temps. Elle a encore une autre
proprieté , c'est d'empêcher que les mauvaises humeurs ne se mêlent avec le
sang. Presque tous les Orientaux portent
sur eux de ces Pierres qui sont nommées
en Turc Doste Kandan , c'est- à- dire
l'Ami du sang. La connaissance de toutes ces Pierres en general , peut fournir
aux Sçavans une belle matiere de philosopher.
>
J'aurois à vous parler encore de plusieurs especes d'animaux qui ne sont
point connus en Europe , et de diff rentes Armes des Pays Etrangers , dont ce
I. Vol Cabinet
2724 MERCURE DE FRANCE
Cabinet est orné. J'espere vous ene
faire part dans ma premiere Lettre , en
vous envoyant un détail exact de ce que
j'observerai de plus curieux en visitant
de nouveau ce beau Cabinet , et je suis
persuadé que vous ne regretterez pas le
temps que vous employerez à lire mes
Lettres , dans lesquelles je m'attacherai
toûjours à contenter votre curiosité . Je
suis , Monsieur , &c.
A Paris le 8. Décembre 1732.
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Résumé : LETTRE de M... écrite à un de ses amis au sujet des Curiositez qui se trouvent dans le Cabinet de M. Paul Lucas, à Paris.
La lettre relate une visite au cabinet de curiosités de M. Paul Lucas à Paris. L'auteur, M., salue les nombreux voyages de Lucas dans le Levant, une région notable pour ses faits historiques et ses contributions aux sciences et aux arts. Le cabinet abrite une vaste collection de rarités orientales. Parmi les pièces les plus remarquables, on trouve une statue de la déesse Cérès en bronze et en albâtre, rapportée d'Athènes il y a plus de quarante ans. La collection comprend également des bronzes d'Égypte, de Grèce et de Macédoine, ainsi que des bustes antiques de personnages célèbres tels que Scipion l'Africain et Manlius. On y trouve aussi des médailles et des pierres gravées. Lucas possède un herbier de trois mille plantes orientales et un droguier contenant des substances rares comme la corne de girafe et le corail noir. La collection inclut également des coquilles extraordinaires et des pierres orientales aux propriétés supposées thérapeutiques, telles que la prévention de la pleurésie. L'auteur mentionne également la présence d'animaux inconnus en Europe et d'armes étrangères. Il promet de fournir plus de détails dans une prochaine lettre.
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