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651
p. 39
A son ALTESSE SÉRÉNISSIME Mgr le Prince DE CONDÉ.
Début :
ILLUSTRE rejetton du sang le plus auguste, [...]
Mots clefs :
Vainqueur, Amour, Gloire, France
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texteReconnaissance textuelle : A son ALTESSE SÉRÉNISSIME Mgr le Prince DE CONDÉ.
A fon ALTESSE SÉRÉNISSIME
Mgr le Prince DE CONDÉ.
ILLUSTRE rejetton du ſang le plus auguſte ;
Jeune CONDÉ , Veux- tu fçavoir au juſte
La meſure d'amour que la France a pour toi ?
Ton coeur a tout le feu du vainqueur de Rocroi ;
Tu n'as cherché que la Victoire :
Eh bien la France t'aime autant , que toi la
gloire.
Par la MUSE LIMONADIERE.
Mgr le Prince DE CONDÉ.
ILLUSTRE rejetton du ſang le plus auguſte ;
Jeune CONDÉ , Veux- tu fçavoir au juſte
La meſure d'amour que la France a pour toi ?
Ton coeur a tout le feu du vainqueur de Rocroi ;
Tu n'as cherché que la Victoire :
Eh bien la France t'aime autant , que toi la
gloire.
Par la MUSE LIMONADIERE.
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652
p. 57-58
PORTRAIT de Madame.
Début :
UN esprit formé pour plaire, [...]
Mots clefs :
Séducteur, Naïf, Plaire, Amitié, Amour
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texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT de Madame.
PORTRAIT de Madame, b
UN efprit formé pour plaire ,
Uir langage féducteur, ✅ " shitill un??
Un ton naif enchanteur
Et le plus beau caractère.
12. a
Un coeur ou regnent encor
Les vertus de l'Age d'or ;
Où l'amitié fimple & pure
Sans ornement & fans fard
Fait honneur à la Nature a
Sans rien emprunter de l'art.
Un vifage GE ou l'on voit l'âme
Brillante de milfe attraits
21
Des yeux pleins de cette fâme
Où l'Amour forge les traits.
Une bouche où l'innocence
Sourit avec agrément
I
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Au baifer que la décence
N'accorde qu'au fentiment ;
1. Un fein dont l'éclat efface 11.
Et les Rofes & les Lys ;
La taille & l'air d'une Grâce
Et fon charmant coloris ;
Tel eft le portrait d'Iris.
UN efprit formé pour plaire ,
Uir langage féducteur, ✅ " shitill un??
Un ton naif enchanteur
Et le plus beau caractère.
12. a
Un coeur ou regnent encor
Les vertus de l'Age d'or ;
Où l'amitié fimple & pure
Sans ornement & fans fard
Fait honneur à la Nature a
Sans rien emprunter de l'art.
Un vifage GE ou l'on voit l'âme
Brillante de milfe attraits
21
Des yeux pleins de cette fâme
Où l'Amour forge les traits.
Une bouche où l'innocence
Sourit avec agrément
I
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
Au baifer que la décence
N'accorde qu'au fentiment ;
1. Un fein dont l'éclat efface 11.
Et les Rofes & les Lys ;
La taille & l'air d'une Grâce
Et fon charmant coloris ;
Tel eft le portrait d'Iris.
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Résumé : PORTRAIT de Madame.
Le texte décrit Madame, une femme au langage séduisant et au caractère agréable. Son visage reflète son âme, ses yeux brillent d'amour, et son sourire est innocent. Elle incarne l'amitié pure et son apparence éclipse les roses et les lys. Son allure est gracieuse. Ce portrait est celui d'Iris.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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653
p. 58-59
COUPLETS à Mlle *** à l'accasion d'un Narcisse qu'elle avoit donné la veille à l'Auteur.
Début :
Quand ta main, jeune Clarice, [...]
Mots clefs :
Tige, Douleur, Amour
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texteReconnaissance textuelle : COUPLETS à Mlle *** à l'accasion d'un Narcisse qu'elle avoit donné la veille à l'Auteur.
COUPLETS à Mlle *** à l'accafion
d'un Narciffe qu'elle avoit donné la
veille à l'Auteur.
2
Sur l'air de la Romance : On ne s'ayifejamais
Q
t
depotout.a noi nu
Sábana ussd aria of
UAND ta main , jeune Clarice ,
1009 1er get to 1222 AU
A mon chapeau , fans deffein
Vient attacher ce Narciffe
Dont tu
116352 parois ton beau fein
De fa feuille qui voltige ,
Vois-tu flétrir la couleur ?
JIET SA
"
Vois-tu s'incliner fa tige
L
Pour te peindre fa douleur?
233
Dans le clair d'une onde vive
Le beau Narciffe un beau jour
#dored snU
Pour fon ombre fugitive
Se fentit bruler d'amour ;
70
JANVIER. 1763.
59
En cent façons à foi-même ,
Cent fois il cherche à s'unir :
Touchés de la peine extrême
Les Dieux fçurent la finir.
Plus heureux quand je me mire
Dans le criſtal de tes yeux ,
Mon coeur tranſporté t'admire ,
Je crois lire dans les Cieux ;
Mais de mes tourmens , Clarice,
Loin de vouloir me guérir ,
Plus jaune , hélas ! qu'un Narciffe
Voudrois- tu me voir périr?
d'un Narciffe qu'elle avoit donné la
veille à l'Auteur.
2
Sur l'air de la Romance : On ne s'ayifejamais
Q
t
depotout.a noi nu
Sábana ussd aria of
UAND ta main , jeune Clarice ,
1009 1er get to 1222 AU
A mon chapeau , fans deffein
Vient attacher ce Narciffe
Dont tu
116352 parois ton beau fein
De fa feuille qui voltige ,
Vois-tu flétrir la couleur ?
JIET SA
"
Vois-tu s'incliner fa tige
L
Pour te peindre fa douleur?
233
Dans le clair d'une onde vive
Le beau Narciffe un beau jour
#dored snU
Pour fon ombre fugitive
Se fentit bruler d'amour ;
70
JANVIER. 1763.
59
En cent façons à foi-même ,
Cent fois il cherche à s'unir :
Touchés de la peine extrême
Les Dieux fçurent la finir.
Plus heureux quand je me mire
Dans le criſtal de tes yeux ,
Mon coeur tranſporté t'admire ,
Je crois lire dans les Cieux ;
Mais de mes tourmens , Clarice,
Loin de vouloir me guérir ,
Plus jaune , hélas ! qu'un Narciffe
Voudrois- tu me voir périr?
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Résumé : COUPLETS à Mlle *** à l'accasion d'un Narcisse qu'elle avoit donné la veille à l'Auteur.
Le poème 'COUPLETS à Mlle *** à l'accafion d'un Narciffe' est adressé à Clarice. L'auteur admire un narcisse qu'elle porte et compare sa douleur à la fleur flétrie. Il évoque l'amour non réciproque du narcisse pour son reflet et souhaite se mirer dans les yeux de Clarice, craignant qu'elle ne voie ses tourments. Le poème est daté de janvier 1763.
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654
p. 26-27
LA LOTTERIE DE L'AMOUR.
Début :
De l'Amour l'inconstance extrême [...]
Mots clefs :
Inconstance, Amour, Satire, Galanterie
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texteReconnaissance textuelle : LA LOTTERIE DE L'AMOUR.
LA LOTTERIE DE L'AMOUR.
De l'Amour l'inconſtance extrême
A tel point fut portée un jour
Que las , exédé de lui-même ,
Il s'ennuya d'être l'Amour.
Je vois , dit-il , pâlir mes flâmes ;
Je vois tous mes dards s'émoufler;
L'or devient le tyran des âmes ;
Allons , il faut en amaffer.
Il fit donc une loterie
De fes joyaux , meubles , effets ;
Et tous les Dieux avec furie
S'en arracherent les billets.
Chacun en fecret couche en joue
Son lot chéri qu'il croit gagner :
Et s'imagine que la rouë ,
Comme la tête , va tourner.
Junon , trop clairvoyante épouſe ,
Defiroit encor le flambeau ;
Et Jupiter à la jalouſe
' Tour bas fouhaitoit le bandeau .
Des forêts la prude veſtale
>
Lorgnoit ces dards qui vont au coeur :
La tendre amante de Céphale
Les convoitoit pour fon chaffeur.
FEVRIER. 1763 . 27
1
L'arc plaifoit fort à la fatyre ;
Les Gens avoient été rompus
Par ces traits pefans que l'on tire
Depuis que Defpréaux n'eft plus.
L'Hymen , Dieu fans galanterie ;
Et toujonts lent à dépenser ,
Ne mit point à la loterie ,
Quoique l'amour l'en vînt preffer.
Non , non , dit-il , ces bagatelles
Ne m'offrent rien d'intéreffant :
Ami , fais un lot de tes aîles ;
Pour un billet j'en prendrai cent..
De l'Amour l'inconſtance extrême
A tel point fut portée un jour
Que las , exédé de lui-même ,
Il s'ennuya d'être l'Amour.
Je vois , dit-il , pâlir mes flâmes ;
Je vois tous mes dards s'émoufler;
L'or devient le tyran des âmes ;
Allons , il faut en amaffer.
Il fit donc une loterie
De fes joyaux , meubles , effets ;
Et tous les Dieux avec furie
S'en arracherent les billets.
Chacun en fecret couche en joue
Son lot chéri qu'il croit gagner :
Et s'imagine que la rouë ,
Comme la tête , va tourner.
Junon , trop clairvoyante épouſe ,
Defiroit encor le flambeau ;
Et Jupiter à la jalouſe
' Tour bas fouhaitoit le bandeau .
Des forêts la prude veſtale
>
Lorgnoit ces dards qui vont au coeur :
La tendre amante de Céphale
Les convoitoit pour fon chaffeur.
FEVRIER. 1763 . 27
1
L'arc plaifoit fort à la fatyre ;
Les Gens avoient été rompus
Par ces traits pefans que l'on tire
Depuis que Defpréaux n'eft plus.
L'Hymen , Dieu fans galanterie ;
Et toujonts lent à dépenser ,
Ne mit point à la loterie ,
Quoique l'amour l'en vînt preffer.
Non , non , dit-il , ces bagatelles
Ne m'offrent rien d'intéreffant :
Ami , fais un lot de tes aîles ;
Pour un billet j'en prendrai cent..
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Résumé : LA LOTTERIE DE L'AMOUR.
Le poème 'La Lotterie de l'Amour' explore l'inconstance de l'Amour, qui organise une loterie avec ses joyaux, meubles et effets pour se distraire. Tous les dieux, avides, se disputent les billets, chacun espérant gagner le lot désiré. Junon veut éteindre le flambeau de la vérité, tandis que Jupiter souhaite voiler la jalousie. La vestale prude observe les traits qui blessent le cœur, et l'amante de Céphale les désire pour leur pouvoir de réchauffer. En février 1763, les femmes, blessées par les traits perfides depuis la mort de Despréaux, apprécient l'arc. L'Hymen, dieu sans galanterie et avare, refuse de participer, trouvant les lots sans intérêt, et propose de loter les ailes de l'Ami pour obtenir cent billets.
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655
p. 29-30
A une Demoiselle qui avoit promis un baiser à celui qui feroit de meilleurs vers le jour de fa Fête.
Début :
QUOI pour le prix des vers accorder aux Vainqueurs [...]
Mots clefs :
Vainqueurs, Tendresse, Amour
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texteReconnaissance textuelle : A une Demoiselle qui avoit promis un baiser à celui qui feroit de meilleurs vers le jour de fa Fête.
A une Demoiselle qui avoit promis un
baiſer à celui qui feroit de meilleurs
vers le jour de fa Fête.
QUOIpour
le prix des vers accorder aux Vainqueurs
D'an baiſer la douce carefle !
Céphife , quelle eft votre erreur ?
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Vous donnez à l'efprit ce qui n'eft dû qu'au coeur •
Un bailerfut toujours le prix de la tendreſſe ,
Et c'eft à l'Amour feul qu'en appartient le don :
Les Habitans du Pinde en leur plus grande ivreſſe
N'ont jamais eſpéré qu'un laurier d'Apollon.
Des vers à mes rivaux je cede l'avantage ;
Ils riment mieux que moi , mais je fçais mieux
aimer.
Que le laurier foit leur partage ,
Et le mien fera le baiſer.
baiſer à celui qui feroit de meilleurs
vers le jour de fa Fête.
QUOIpour
le prix des vers accorder aux Vainqueurs
D'an baiſer la douce carefle !
Céphife , quelle eft votre erreur ?
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
Vous donnez à l'efprit ce qui n'eft dû qu'au coeur •
Un bailerfut toujours le prix de la tendreſſe ,
Et c'eft à l'Amour feul qu'en appartient le don :
Les Habitans du Pinde en leur plus grande ivreſſe
N'ont jamais eſpéré qu'un laurier d'Apollon.
Des vers à mes rivaux je cede l'avantage ;
Ils riment mieux que moi , mais je fçais mieux
aimer.
Que le laurier foit leur partage ,
Et le mien fera le baiſer.
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Résumé : A une Demoiselle qui avoit promis un baiser à celui qui feroit de meilleurs vers le jour de fa Fête.
Céphise, dans une lettre poétique, regrette d'avoir promis un baiser comme prix des vers. Il estime que le baiser doit être réservé à l'amour. Les poètes, symbolisés par les habitants du mont Pinde, aspirent à une récompense poétique. Céphise concède que ses rivaux riment mieux, mais affirme aimer davantage. Il souhaite que le laurier revienne à ses rivaux et le baiser à lui-même.
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656
p. 30-31
A URANIE.
Début :
QU'UN autre vous enseigne, ô ma chère Uranie, [...]
Mots clefs :
Amour, Yeux, Pays
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texteReconnaissance textuelle : A URANIE.
A URANI E.
U'UN autre vous enfeigne , ô ma chère Uranie,
A meſurer la terre , à lire dans les cieux ,
Et foumettre à votre génie
Ce que l'amour foumet au pouvoir de vos yeux.
Pour moi , fans diſputer ni du plein ni du vuide ,
Ce que j'aime eſt mon Univers ;
Mon fyftême eft celui d'Ovide ,
Et l'amour le ſujet & l'âme de mes vers :
Ecoutez les leçons : du pays des chimeres
Souffrez qu'il vous conduiſe au pays des defirs :
Je vous apprendrai fes myſtères :.
Heureux , fi vous vouliez m'apprendre fes plaifirs !
Des Grâces vous avez la figure légère ,
D'une Mufe l'efprit , le coeur d'une Bergère ,
Un vifage charmant , où fans être empruntés ,
On voit briller les dons de Flore ,
FEVRIER. 1763 . 31
Que le doigt de l'amour marque des deux côtés ,
Quand par un doux fouris il s'embellit encore.
Mais que vous fervent tant d'appas ?
Quoi ! de fi belles mains pour tenir un compas
Ou pour pointer une lunette ?
Quoi ! des yeux fi charmans pour obferver le cours
Ou lee taches d'une Planette ?
Non , la main de Vénus eft faite
Pour toucher le lut des Amours ;
1
Et deux beaux yeux doivent eux- mêmes
Eire nos aftres ici - bas.
Laiffez donc là tous ces fyftèmes ,
Sources d'erreurs & de débats ;
Et choififfant l'Amour pour maître ,
Jouiffez au lieu de connaître.
U'UN autre vous enfeigne , ô ma chère Uranie,
A meſurer la terre , à lire dans les cieux ,
Et foumettre à votre génie
Ce que l'amour foumet au pouvoir de vos yeux.
Pour moi , fans diſputer ni du plein ni du vuide ,
Ce que j'aime eſt mon Univers ;
Mon fyftême eft celui d'Ovide ,
Et l'amour le ſujet & l'âme de mes vers :
Ecoutez les leçons : du pays des chimeres
Souffrez qu'il vous conduiſe au pays des defirs :
Je vous apprendrai fes myſtères :.
Heureux , fi vous vouliez m'apprendre fes plaifirs !
Des Grâces vous avez la figure légère ,
D'une Mufe l'efprit , le coeur d'une Bergère ,
Un vifage charmant , où fans être empruntés ,
On voit briller les dons de Flore ,
FEVRIER. 1763 . 31
Que le doigt de l'amour marque des deux côtés ,
Quand par un doux fouris il s'embellit encore.
Mais que vous fervent tant d'appas ?
Quoi ! de fi belles mains pour tenir un compas
Ou pour pointer une lunette ?
Quoi ! des yeux fi charmans pour obferver le cours
Ou lee taches d'une Planette ?
Non , la main de Vénus eft faite
Pour toucher le lut des Amours ;
1
Et deux beaux yeux doivent eux- mêmes
Eire nos aftres ici - bas.
Laiffez donc là tous ces fyftèmes ,
Sources d'erreurs & de débats ;
Et choififfant l'Amour pour maître ,
Jouiffez au lieu de connaître.
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Résumé : A URANIE.
L'auteur adresse une lettre poétique à Uranie, personnification de l'astronomie et de la géographie, exprimant son admiration et son désir de la guider vers les plaisirs de l'amour. Il affirme que son univers est gouverné par l'amour, à l'instar des écrits d'Ovide, et souhaite lui enseigner les mystères de l'amour. L'auteur loue la beauté et les qualités d'Uranie, comparant sa figure aux Grâces, son esprit à celui d'une muse et son cœur à celui d'une bergère. Il admire également son visage charmant, marqué par les dons de Flore. Critiquant l'utilisation des mains et des yeux d'Uranie pour des instruments scientifiques, il estime qu'ils sont mieux adaptés aux plaisirs de l'amour. Il invite Uranie à abandonner les systèmes scientifiques, sources d'erreurs et de débats, pour se consacrer à l'amour et au plaisir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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657
p. 32-42
MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
Début :
PREMIER CHANT. TOUS les Dieux , favorables au vœu de l'Amour [...]
Mots clefs :
Amour, Beauté, Palais, Hymen, Pudeur, Volupté, Grâces
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
MAL- A - PROPOS ,
OU L'EXIL DE LA PUDEUR,
Traduction libre d'un petit Poëme
trouvé dans les ruines de la Grèce.
PREMIER CHAN T.
TOUS ous les Dieux , favorables au voeu
de l'Amour , avoient calmé la jalouſẹ
colere de Vénus. Dès que le Deſtin
eut prononcé le bonheur de Psyché
l'Amour lança fur la terre un regard
enflâmé ; & plus rapidement que la
vapeur légère eft attirée vers le foleil ,
FEVRIER. 1763.
33
auffitôt Psyché fut élevée à la plus
haute Région des airs. A la voix de ce
Dieu , les Portes dorées de l'Olympe
s'ouvrirent , pour recevoir la Beauté
qui alloit l'embellir d'un nouvel éclat.
Quelles Portes ont jamais reſiſté à l'Amour
? Il tend à fon Amante une main
bienfaictrice , & de l'autre il éffuye les
derniers pleurs échappés de fes beaux
yeux ; lui-même la conduit au trône
de Jupiter. Le Maître de l'Univers
devoit trop à l'Amour pour ne pas fe
hâter de remplir fes defirs. Il appelle le
Dieu d'Hymen , & la main qui lance
le tonnerre allume les flambeaux d'Hymenée.
Il fait avancer les deux Epoux ,
on les couronne de fleurs immortelles.
LAmour approcha fes lévres divines
des lévres de Pfyché , & de la
cîme impénétrable de l'Olympe , le
Deftin cria Pfyché eft immortelle.
Toute la Cour célefte étoit affemblée ;
la jeune Pfyché y parut comme ces
aftres nouveaux que le Firmament momtre
quelquefois à la terre. La Reine
des Cieux , la fuperbe Junon , jettoit
un coup d'oeil de côté fur Vénus
& Junon fe croyoit vengée de l'outrage
de Paris ; mais Vénus dont
l'ame molle & tendre ne peut receler
ا و
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
des haines éternelles , comme les autres
Divinités , Vénus voyoit alors avec complaifance
dans la belle Pfyché l'époufe
de fon fils. En la conſidérant, la Déeffe
imaginoit ne voir qu'elle-même dans
cette Beauté ; Pfyché regarda l'Amour ;
Vénus crut voir encore mieux qu'ellemême.
Tandis que le Ciel retentiffoit de
l'Hymne facrée , dont la Reprife étoit ,
La Beauté pour jamais eft unie à l'Amour
: l'Amour a rendu la Beauté immortelle
; la jeune Epoufe prenoit l'ambrofie
des mains de Comus , & de celles
d'Hébé elle recevoit la coupe du nectar.
Je crois connoître , dit Pfyché en
fouriant à la Jeuneffe , oui je connois
déja cette éffence de la Divinité , je l'ai
goûtée fur les lévres de l'Amour.
Après ectte célébration de l'Hymenée ,
Vénus demanda aux Dieux qu'il s'achevât
fur la terre . Je veux que mà
nouvelle fille foit reconnue dans mon
empire ; je veux qu'elle tienne ma pla→
ce fur mes autels. La nouveauté rallumera
l'encens de mes fujets ; & l'encens
qui brulera pour la nouvelle Déeffe
ne fera pour moi qu'un hommage de
plus qui affermira mon culte. Il faut
que toute ma Cour accompagne l'éFEVRIER.
1763. 35
poufe de mon fils ; la Cour de Vénus
eft celle de la Beauté. Elle dit , & tournant
fa tête enchantereffe , pour appeller
les Grâces , les boucles d'or de fa
chevelure vinrent toucher un côté dé
fon fein d'ivoire . Si un feul mouvement
des yeux de Jupiter fait trembler l'Olympe
; à ce tour de tête de Vénus ;
l'Olympe éprouve toujours un doux frémiffement
& les Immortels ont en
cet inftant un fentiment plus intime
de la divinité de leur être.
Un coup d'oeil dé Vénus a bientôt
raffemblé les Grâces autour d'elle. La
Déeffe remit Pfyché entre leurs mains ,
& les chargea du foin de fa parure .
La vénérable Pudeur , préfentée par
' Hymen à qui elle faifoit affidument
la cour , fut donnée à la jeune Époufe
pour premiere compagne. ( a ) Ainfi
tout difpofé , il fut arrêté que le cortége
de cette nôce célefte fe rendroit
fur la terre. Paphos , où la volupté
avec les jeux & les plaifirs , étoit déja
arrivée , fut le lieu défigné par Vénus
pour achever les nôces de l'Amour &
pour en célébrer les fêtes .
( a ) Ce qui , dans nos moeurs & dans no
langage fignifieroit. Dame d'Honneur.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
DEUXIEME CHANT.
Tout Paphos attendoit la nouvelle
Déïté. La Renommée, fi prompte à fervir
l'Amour fouvent même fans attendre fes
ordres , la Renommée avoit été chargée .
de l'annoncer. Les Prêtreffes avoient orné
le Temple ; auparavant elles s'étoient
parées de tout ce qu'elles avoient de
plus brillant. L'encens fumoit fur les
autels ; l'encens de Paphos eft d'un
parfum plus exquis que celui qui brûle
dans les autres Temples. En s'élevant
par de longs tourbillons à la hauteur
des nues , il fe joignoit aux divins parfums
, dont fillonnoit les airs la céleſte
troupe fur fon paffage. Le fpectacle de
cette marche étoit invifible aux prophanes
mortels ; mais l'odeur délicieufe
des parfums portoit au loin la volupté
dans les ames. Les Voyageurs , navigans
fur ces Côtes , étoient faifis d'une
myftique yvreffe , dont ils ignoroient
la caufe , qui faifoit abandonner au
Pilote le foin de fa manoeuvre , & détefter
au Paffager la rapidité des flots
qui l'écartoient de ce rivage.
Les Peuples heureux de l'Empire de
Vénus , accourus en foule autour de
fon autel , apperçurent bientôt une coFEVRIER.
1763. 37
lonne lumineufe , d'un feu doux &
pur , qui defcendoit par l'ouverture de
la coupole , fur le piedeſtal facré , d'où
la Déeffe dicte ordinairement fes loix
& fes oracles. La colonne fe diffipe
& découvre à tous les yeux la nouvelle
Immortelle ; à fes côtés font
Hymen & l'Amour qui l'éclairent chacun
de leur flambeau. Mais le reflet
de celui de l'Amour est le plus fenfible
fur cette jeune Beauté. A fa vue
rout eft faifi d'un faint & tendre refpect
. Tel eft le pouvoir de la Beauté ,
que dès qu'elle paroît , tous les Peuples
Fadorent. Vénus, du haut des Cieux jouit
de la ferveur qu'elle-même elle infpire.
C'est alors fon ouvrage , elle n'en eft
plus irritée. Chaque amante , dans Paphos
, tremble en fecret que fon amant
ne devienne , quoique fans efpoir , le
rival de l'Amour. Dans les accès d'un
nouveau zéle les jeunes habitans de
Paphos volent aux pieds de Pfyché ,
porter en offrande les tendres dons que
d'imprudentes Beautés leur ont faits
foit en parures , foit en bracelets de
cheveux
, beaucoup plus chers à la
tendreffe que les plus riches ornemens.
Après avoir reçu l'adoration des mortels
, l'Amour conduifit fa nouvelle
?
38 MERCURE DE FRANCE .
époufe dans le Palais qui joint le Temple.
Les arts à l'envi ont décoré ce voluptueux
& brillant féjour. La Troupe
nuptiale parcourt quelques momens les
principales Piéces de ce Palais , d'où
l'on paffe bientôt dans les Jardins. C'eft
ici que les Mufes n'ont point de crayons
pour peindre ce que ces lieux renferment
de délices. Quel oil peut pénétrer
dans les bofquets de Paphos ! Tout
y refpire , tout y foufle l'efprit ineffable
des myftères de la Divinité qui les habite.
C'est tout ce qu'il eft permis à un
Mortel d'en décrire ; c'eft tout ce qu'il
eft permis aux prophanes d'en fçavoir.
Entre ces bofquets enchantés , s'élévent
, affez près l'un de l'autre , deux
Palais inférieurs au Palais principal
où la feule galanterie a fuivi les ordres
de la volupté . L'un de ces Palais appartient
plus particulierement à l'Amour.
C'eſt le Dieu même qui en a donne les
plans , c'eft lui qui en a dirigé la diftribution.
Comme en ce lieu tout parloit
à Pfyché de fon amant , foit par
un fouvenir de fes peines paffées , foit
par un fentiment de fon bonheur préfent
, elle fentit en y entrant une fecrete
émotion. L'Hymen, qui ne connoit que
trop ce lieu féducteur , en fouffioit im
>
FEVRIER. 1763 . 39
patiemment le féjour ; & la Pudeur toujours
attentive à lui complaire , cherchoit
à en faire éloigner la jeune Époufe:
l'Amours'en apperçût ; un regard de dépit
fit fentir à la vénérable Compagne
qu'il n'aimoit pas les contradictions :
mais l'Hymen méritoit des égards ( au
moins dans ces premiers jours )
, ,
Pfyché ne fut arrêtée dans ce Palais
qu'autant qu'il falloit pour lui donner
une idée de fes charmes. L'Amour la
promena dans les parterres qui environnent
fes cabinets. Là naiffent & fe
renouvellent en toutes faifons les
plus agréables fleurs du Printemps. La
tendre Pfyché y remarqua des rofes
admirables qui fe tournoient d'ellesmêmes
vers l'Amour & qui en prenoient
une fraicheur nouvelle . L'Amour,
dit- elle , eft l'Aftre qui fait éclore les
Rofes ; c'eſt fon influence qui conferve
leur beauté.
TROISIEME CHANT .
On communique par les parterres
du Palais fecret de l'Amour , à celui
où Venus vient fouvent étudier ce qui
peut faire fentir aux Mortels quelque
nouvel effet de fon pouvoir. Ce lieu
eft agréablement magique . LaCoquet40
MERCURE DE FRANCE .
,
terie y travaille fans ceffe à mille fe
crets au-deffus de l'imagination humaine.
Ce que l'induftrieufe abeille
fait pour l'utilité des hommes une
troupe d'enfans aîlés , par un art furnaturel
, l'exécute pour la toilette de leur
Souveraine. Lorſque l'aurore annonce
le Dieu de la lumière , & lorfqu'il rentre
dans les Palais de Thétis , ces enfans
voltigent autour des plantes & des
fleurs ; ils en tirent tout ce qui eft
propre à leur galante chymie . On dépofe
la précieufe récolte dans des corbeilles
d'or ; à travers les tiffus plus ou
moins ferrés de ce métal , on fépare , on
diftingue ce qui convient à chaque opération.
Ici , par l'agitation de leurs
aîles , ils éxcitent , à divers degrés , le
feu de leurs flambeaux , pour échauffer
des vafes , dans lefquels la fermentation
produit d'un côté des Beaumes & des
Effences ; de l'autre , des eaux limpides ,
chargées néanmoins de particules les
plus odoriférantes . Là par d'autres
moyens , de fucs épaiffis , paîtris avec
l'émail des perles , ils compofent des
pomades , qui donnent à la peau un
éclat dont la Nature même envieroit le
fecret. Dans un autre endroit des mains
fubtiles préparent des poudres d'un
FEVRIER . 1763. 41
S
S
C
parfum exquis , tandis que dans un
lieu plus réſervé on broye la matière
qui donne aux rofes leur incarnat , &
qui fert fi bien à réparer celui dont
brille la Beauté. Jufqu'aux infectes entrent
dans leurs magiques compofitions.
On extrait leur fombre couleur ;
on l'applique fur des tiffus de foie découpés
; on les feme comme des taches
fur un beau tein , dont ce contrafte fait
valoir la blancheur. Pardonne , ô Vénus
fi je viens de mettre au jour quelques
foibles notions des mystères que tu m'as
révélés ; nos jeunes Grecques ne pourront
en concevoir ni l'ufage ni le ſecret.
Des Prêtreffes , d'un ordre particulier,
ont la garde & la direction de ce Palais.
Elles vinrent au-devant des nouveaux
Epoux avec des parfums & des
guirlandes de fleurs . La fuite de l'Hymen
& celle de l'Amour y entrerent avec
eux. On invita la belle Pfyché à uſer
des bains que les Amours avoient préparés
de concert avec les Prêtreffes . La
Volupté , ordonnatrice de ces nôces ,
n'avoit pas négligé cette partie. Sous
des berceaux de myrthes & de jaſmins ,
inacceffibles à la chaleur du jour , des
baffins d'un criſtal auffi pur que le dia42
MERCURE DE FRANCE .
mant contiennent une onde auffi brillante
que les baffins mêmes, Des paliffades
de rofes & d'orangers en forment
les lambris . On fit entrer d'abord Pfyché
dans des cabinets prochains , que
la lumière ne pénetre pas , où la pudeur
elle- même difputa aux Prêtreffes l'honneur
de deshabiller la jeune Epoufe..
Quand il fut queftion de l'introduire
dans le lieu où l'onde devoit baigner
fon corps immortel , les Prêtreffes , un
peu jaloufes de l'air impérieux de
la Pudeur & du fervice qu'elle venoit
de leur enlever , parlerent de
lui interdire l'entrée du Bain : mais Pfyché
ne voulut point en être féparée ; elle
pria les Graces de lui donner la main .
La Pudeur rougit légérement ; les Gráces
lui fourirent , & toutes quatre réunies
dépoferent dans l'eau leur nouvelle
Maîtreffe.
Dans des Bains non moins délicieux
une troupe riante & légere avoit conduit
l'Amour. L'Hymen y accompagnoit
fon frère , tandis que les Plaifirs , difperfés
de toutes parts dans ces beaux
lieux , fe difpofoient aux fêtes qui devoient
remplir la foirée d'un fi grand
jour.
La fuite au Mercure prochain.
OU L'EXIL DE LA PUDEUR,
Traduction libre d'un petit Poëme
trouvé dans les ruines de la Grèce.
PREMIER CHAN T.
TOUS ous les Dieux , favorables au voeu
de l'Amour , avoient calmé la jalouſẹ
colere de Vénus. Dès que le Deſtin
eut prononcé le bonheur de Psyché
l'Amour lança fur la terre un regard
enflâmé ; & plus rapidement que la
vapeur légère eft attirée vers le foleil ,
FEVRIER. 1763.
33
auffitôt Psyché fut élevée à la plus
haute Région des airs. A la voix de ce
Dieu , les Portes dorées de l'Olympe
s'ouvrirent , pour recevoir la Beauté
qui alloit l'embellir d'un nouvel éclat.
Quelles Portes ont jamais reſiſté à l'Amour
? Il tend à fon Amante une main
bienfaictrice , & de l'autre il éffuye les
derniers pleurs échappés de fes beaux
yeux ; lui-même la conduit au trône
de Jupiter. Le Maître de l'Univers
devoit trop à l'Amour pour ne pas fe
hâter de remplir fes defirs. Il appelle le
Dieu d'Hymen , & la main qui lance
le tonnerre allume les flambeaux d'Hymenée.
Il fait avancer les deux Epoux ,
on les couronne de fleurs immortelles.
LAmour approcha fes lévres divines
des lévres de Pfyché , & de la
cîme impénétrable de l'Olympe , le
Deftin cria Pfyché eft immortelle.
Toute la Cour célefte étoit affemblée ;
la jeune Pfyché y parut comme ces
aftres nouveaux que le Firmament momtre
quelquefois à la terre. La Reine
des Cieux , la fuperbe Junon , jettoit
un coup d'oeil de côté fur Vénus
& Junon fe croyoit vengée de l'outrage
de Paris ; mais Vénus dont
l'ame molle & tendre ne peut receler
ا و
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
des haines éternelles , comme les autres
Divinités , Vénus voyoit alors avec complaifance
dans la belle Pfyché l'époufe
de fon fils. En la conſidérant, la Déeffe
imaginoit ne voir qu'elle-même dans
cette Beauté ; Pfyché regarda l'Amour ;
Vénus crut voir encore mieux qu'ellemême.
Tandis que le Ciel retentiffoit de
l'Hymne facrée , dont la Reprife étoit ,
La Beauté pour jamais eft unie à l'Amour
: l'Amour a rendu la Beauté immortelle
; la jeune Epoufe prenoit l'ambrofie
des mains de Comus , & de celles
d'Hébé elle recevoit la coupe du nectar.
Je crois connoître , dit Pfyché en
fouriant à la Jeuneffe , oui je connois
déja cette éffence de la Divinité , je l'ai
goûtée fur les lévres de l'Amour.
Après ectte célébration de l'Hymenée ,
Vénus demanda aux Dieux qu'il s'achevât
fur la terre . Je veux que mà
nouvelle fille foit reconnue dans mon
empire ; je veux qu'elle tienne ma pla→
ce fur mes autels. La nouveauté rallumera
l'encens de mes fujets ; & l'encens
qui brulera pour la nouvelle Déeffe
ne fera pour moi qu'un hommage de
plus qui affermira mon culte. Il faut
que toute ma Cour accompagne l'éFEVRIER.
1763. 35
poufe de mon fils ; la Cour de Vénus
eft celle de la Beauté. Elle dit , & tournant
fa tête enchantereffe , pour appeller
les Grâces , les boucles d'or de fa
chevelure vinrent toucher un côté dé
fon fein d'ivoire . Si un feul mouvement
des yeux de Jupiter fait trembler l'Olympe
; à ce tour de tête de Vénus ;
l'Olympe éprouve toujours un doux frémiffement
& les Immortels ont en
cet inftant un fentiment plus intime
de la divinité de leur être.
Un coup d'oeil dé Vénus a bientôt
raffemblé les Grâces autour d'elle. La
Déeffe remit Pfyché entre leurs mains ,
& les chargea du foin de fa parure .
La vénérable Pudeur , préfentée par
' Hymen à qui elle faifoit affidument
la cour , fut donnée à la jeune Époufe
pour premiere compagne. ( a ) Ainfi
tout difpofé , il fut arrêté que le cortége
de cette nôce célefte fe rendroit
fur la terre. Paphos , où la volupté
avec les jeux & les plaifirs , étoit déja
arrivée , fut le lieu défigné par Vénus
pour achever les nôces de l'Amour &
pour en célébrer les fêtes .
( a ) Ce qui , dans nos moeurs & dans no
langage fignifieroit. Dame d'Honneur.
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
DEUXIEME CHANT.
Tout Paphos attendoit la nouvelle
Déïté. La Renommée, fi prompte à fervir
l'Amour fouvent même fans attendre fes
ordres , la Renommée avoit été chargée .
de l'annoncer. Les Prêtreffes avoient orné
le Temple ; auparavant elles s'étoient
parées de tout ce qu'elles avoient de
plus brillant. L'encens fumoit fur les
autels ; l'encens de Paphos eft d'un
parfum plus exquis que celui qui brûle
dans les autres Temples. En s'élevant
par de longs tourbillons à la hauteur
des nues , il fe joignoit aux divins parfums
, dont fillonnoit les airs la céleſte
troupe fur fon paffage. Le fpectacle de
cette marche étoit invifible aux prophanes
mortels ; mais l'odeur délicieufe
des parfums portoit au loin la volupté
dans les ames. Les Voyageurs , navigans
fur ces Côtes , étoient faifis d'une
myftique yvreffe , dont ils ignoroient
la caufe , qui faifoit abandonner au
Pilote le foin de fa manoeuvre , & détefter
au Paffager la rapidité des flots
qui l'écartoient de ce rivage.
Les Peuples heureux de l'Empire de
Vénus , accourus en foule autour de
fon autel , apperçurent bientôt une coFEVRIER.
1763. 37
lonne lumineufe , d'un feu doux &
pur , qui defcendoit par l'ouverture de
la coupole , fur le piedeſtal facré , d'où
la Déeffe dicte ordinairement fes loix
& fes oracles. La colonne fe diffipe
& découvre à tous les yeux la nouvelle
Immortelle ; à fes côtés font
Hymen & l'Amour qui l'éclairent chacun
de leur flambeau. Mais le reflet
de celui de l'Amour est le plus fenfible
fur cette jeune Beauté. A fa vue
rout eft faifi d'un faint & tendre refpect
. Tel eft le pouvoir de la Beauté ,
que dès qu'elle paroît , tous les Peuples
Fadorent. Vénus, du haut des Cieux jouit
de la ferveur qu'elle-même elle infpire.
C'est alors fon ouvrage , elle n'en eft
plus irritée. Chaque amante , dans Paphos
, tremble en fecret que fon amant
ne devienne , quoique fans efpoir , le
rival de l'Amour. Dans les accès d'un
nouveau zéle les jeunes habitans de
Paphos volent aux pieds de Pfyché ,
porter en offrande les tendres dons que
d'imprudentes Beautés leur ont faits
foit en parures , foit en bracelets de
cheveux
, beaucoup plus chers à la
tendreffe que les plus riches ornemens.
Après avoir reçu l'adoration des mortels
, l'Amour conduifit fa nouvelle
?
38 MERCURE DE FRANCE .
époufe dans le Palais qui joint le Temple.
Les arts à l'envi ont décoré ce voluptueux
& brillant féjour. La Troupe
nuptiale parcourt quelques momens les
principales Piéces de ce Palais , d'où
l'on paffe bientôt dans les Jardins. C'eft
ici que les Mufes n'ont point de crayons
pour peindre ce que ces lieux renferment
de délices. Quel oil peut pénétrer
dans les bofquets de Paphos ! Tout
y refpire , tout y foufle l'efprit ineffable
des myftères de la Divinité qui les habite.
C'est tout ce qu'il eft permis à un
Mortel d'en décrire ; c'eft tout ce qu'il
eft permis aux prophanes d'en fçavoir.
Entre ces bofquets enchantés , s'élévent
, affez près l'un de l'autre , deux
Palais inférieurs au Palais principal
où la feule galanterie a fuivi les ordres
de la volupté . L'un de ces Palais appartient
plus particulierement à l'Amour.
C'eſt le Dieu même qui en a donne les
plans , c'eft lui qui en a dirigé la diftribution.
Comme en ce lieu tout parloit
à Pfyché de fon amant , foit par
un fouvenir de fes peines paffées , foit
par un fentiment de fon bonheur préfent
, elle fentit en y entrant une fecrete
émotion. L'Hymen, qui ne connoit que
trop ce lieu féducteur , en fouffioit im
>
FEVRIER. 1763 . 39
patiemment le féjour ; & la Pudeur toujours
attentive à lui complaire , cherchoit
à en faire éloigner la jeune Époufe:
l'Amours'en apperçût ; un regard de dépit
fit fentir à la vénérable Compagne
qu'il n'aimoit pas les contradictions :
mais l'Hymen méritoit des égards ( au
moins dans ces premiers jours )
, ,
Pfyché ne fut arrêtée dans ce Palais
qu'autant qu'il falloit pour lui donner
une idée de fes charmes. L'Amour la
promena dans les parterres qui environnent
fes cabinets. Là naiffent & fe
renouvellent en toutes faifons les
plus agréables fleurs du Printemps. La
tendre Pfyché y remarqua des rofes
admirables qui fe tournoient d'ellesmêmes
vers l'Amour & qui en prenoient
une fraicheur nouvelle . L'Amour,
dit- elle , eft l'Aftre qui fait éclore les
Rofes ; c'eſt fon influence qui conferve
leur beauté.
TROISIEME CHANT .
On communique par les parterres
du Palais fecret de l'Amour , à celui
où Venus vient fouvent étudier ce qui
peut faire fentir aux Mortels quelque
nouvel effet de fon pouvoir. Ce lieu
eft agréablement magique . LaCoquet40
MERCURE DE FRANCE .
,
terie y travaille fans ceffe à mille fe
crets au-deffus de l'imagination humaine.
Ce que l'induftrieufe abeille
fait pour l'utilité des hommes une
troupe d'enfans aîlés , par un art furnaturel
, l'exécute pour la toilette de leur
Souveraine. Lorſque l'aurore annonce
le Dieu de la lumière , & lorfqu'il rentre
dans les Palais de Thétis , ces enfans
voltigent autour des plantes & des
fleurs ; ils en tirent tout ce qui eft
propre à leur galante chymie . On dépofe
la précieufe récolte dans des corbeilles
d'or ; à travers les tiffus plus ou
moins ferrés de ce métal , on fépare , on
diftingue ce qui convient à chaque opération.
Ici , par l'agitation de leurs
aîles , ils éxcitent , à divers degrés , le
feu de leurs flambeaux , pour échauffer
des vafes , dans lefquels la fermentation
produit d'un côté des Beaumes & des
Effences ; de l'autre , des eaux limpides ,
chargées néanmoins de particules les
plus odoriférantes . Là par d'autres
moyens , de fucs épaiffis , paîtris avec
l'émail des perles , ils compofent des
pomades , qui donnent à la peau un
éclat dont la Nature même envieroit le
fecret. Dans un autre endroit des mains
fubtiles préparent des poudres d'un
FEVRIER . 1763. 41
S
S
C
parfum exquis , tandis que dans un
lieu plus réſervé on broye la matière
qui donne aux rofes leur incarnat , &
qui fert fi bien à réparer celui dont
brille la Beauté. Jufqu'aux infectes entrent
dans leurs magiques compofitions.
On extrait leur fombre couleur ;
on l'applique fur des tiffus de foie découpés
; on les feme comme des taches
fur un beau tein , dont ce contrafte fait
valoir la blancheur. Pardonne , ô Vénus
fi je viens de mettre au jour quelques
foibles notions des mystères que tu m'as
révélés ; nos jeunes Grecques ne pourront
en concevoir ni l'ufage ni le ſecret.
Des Prêtreffes , d'un ordre particulier,
ont la garde & la direction de ce Palais.
Elles vinrent au-devant des nouveaux
Epoux avec des parfums & des
guirlandes de fleurs . La fuite de l'Hymen
& celle de l'Amour y entrerent avec
eux. On invita la belle Pfyché à uſer
des bains que les Amours avoient préparés
de concert avec les Prêtreffes . La
Volupté , ordonnatrice de ces nôces ,
n'avoit pas négligé cette partie. Sous
des berceaux de myrthes & de jaſmins ,
inacceffibles à la chaleur du jour , des
baffins d'un criſtal auffi pur que le dia42
MERCURE DE FRANCE .
mant contiennent une onde auffi brillante
que les baffins mêmes, Des paliffades
de rofes & d'orangers en forment
les lambris . On fit entrer d'abord Pfyché
dans des cabinets prochains , que
la lumière ne pénetre pas , où la pudeur
elle- même difputa aux Prêtreffes l'honneur
de deshabiller la jeune Epoufe..
Quand il fut queftion de l'introduire
dans le lieu où l'onde devoit baigner
fon corps immortel , les Prêtreffes , un
peu jaloufes de l'air impérieux de
la Pudeur & du fervice qu'elle venoit
de leur enlever , parlerent de
lui interdire l'entrée du Bain : mais Pfyché
ne voulut point en être féparée ; elle
pria les Graces de lui donner la main .
La Pudeur rougit légérement ; les Gráces
lui fourirent , & toutes quatre réunies
dépoferent dans l'eau leur nouvelle
Maîtreffe.
Dans des Bains non moins délicieux
une troupe riante & légere avoit conduit
l'Amour. L'Hymen y accompagnoit
fon frère , tandis que les Plaifirs , difperfés
de toutes parts dans ces beaux
lieux , fe difpofoient aux fêtes qui devoient
remplir la foirée d'un fi grand
jour.
La fuite au Mercure prochain.
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Résumé : MAL-A-PROPOS, OU L'EXIL DE LA PUDEUR, Traduction libre d'un petit Poëme trouvé dans les ruines de la Grèce.
Le poème 'Mal à propos, ou l'exil de la pudeur' raconte l'union de Psyché et de l'Amour, favorisée par les dieux après que la jalousie de Vénus ait été apaisée. L'Amour élève Psyché dans les airs et la conduit au trône de Jupiter, où ils sont mariés en présence de toute la cour céleste. Psyché est acclamée comme une nouvelle divinité et Vénus, malgré ses anciennes rancœurs, reconnaît en Psyché une beauté qui lui rappelle la sienne, la considérant comme l'épouse de son fils. Après la célébration, Vénus demande que Psyché soit reconnue sur terre et qu'elle tienne sa place dans son empire. La cour de Vénus, accompagnée des Grâces, prépare Psyché pour son voyage sur terre. La Pudeur est désignée comme sa première compagne. Le cortège se rend à Paphos, où les noces doivent être achevées. À Paphos, la Renommée annonce l'arrivée de la nouvelle déité. Les prêtres et le peuple se préparent pour l'accueillir. Psyché descend sous forme d'une colonne lumineuse, accompagnée de l'Amour et d'Hymen. Elle est adorée par les habitants, qui lui offrent des présents. L'Amour conduit ensuite Psyché dans un palais décoré par les arts, où ils parcourent les jardins enchantés. Le poème décrit également les mystères et les secrets de la coquetterie et de la beauté, gardés par des prêtresses. Psyché et l'Amour prennent des bains préparés par les Amours et les prêtresses, sous des berceaux de myrtes et de jasmins. La Pudeur, malgré les tentatives des prêtresses de l'exclure, accompagne Psyché dans le bain.
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658
p. 48-50
CHANSON SUR le mariage de Mlle d'ALLENCOURT avec M. le Marquis DE NOAILLES. Par M. TANEVOT. Sur l'air : Il n'eft rien dans tout l'Univers, &c.
Début :
AVONS-nous changé de séjour ? [...]
Mots clefs :
Amour, Plaisirs, Victoire, Olive
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON SUR le mariage de Mlle d'ALLENCOURT avec M. le Marquis DE NOAILLES. Par M. TANEVOT. Sur l'air : Il n'eft rien dans tout l'Univers, &c.
CHANSON
SUR le mariage de Mlle d'ALLENCOURT
avec M. le Marquis DE
NOAILLES . Par M. TA NEVOT.
Sur l'air : Il n'eft rien dans tout l'Univers , &c.
AVONS- Not VONS- nous changé de féjour?
Sommes-nous à Cythère ?
Eft-ce ici la charmante Cour
D'Amour , & de fa Mère ?
Quel Dieu , propice à nos déſirs ,
Nous luit & nous enflâme ?
Durables feux , chaftes plaifirs ,
Vous embrâfez notre âme.
Couple adoré , jeunes Epoux ,
Tel eft votre partage ,
Au fein des tranſports les plus doux ,
Recevez notre hommage.
Vous rappellez en ce moment ,
Le brillant hyménée
Qui de Pfyché , de fon amant ,
Fixa la deftinée.
On célébra des plus grands Dieux
La majefté fuprême. ,
Des
FEVRIER. 1763. 49
Des Héros s'offrent à nos yeux
Que nous chantons de même ;
Mais leurs exploits qu'ont fçu former
Et Mars , & la Victoire ,
Jamais du Dieu qui fait aimer ,
N'égaleront la gloire.
Vous répandez dans tous ces lieux
Une vive lumière :
Ainfi l'aftre éclatant des cieux
Commence fa carrière ;
Ses rayons font naître les fleurs ,
Charme de la Nature.
La vertu nourrit dans vos coeurs ,
Une flâme auffi pure.
e
Sous les aufpices de la Paix
Ces noeuds ont pris naiſſance ;
Ainfi le Ciel par ſes bienfaits ,
Signale fa puiffance :
Mufes , répondez à nos voix ,
Tout ici vous attire ;
L'Olive & le Myrthe à la fois ,
Sont faits pour votre Empire.
Vos Eléves , vos favoris
Fondent notre allégreffe :
Venez ceindre leurs fronts chéris
Des lauriers du Permeſſe :
C
50 MERCURE DE FRANCE .
1
Ils ont moiffonné les talens
Qu'on trouve fur vos traces ,
Et fous des guides vigilants ,
Joint la fageffe aux grâces.
Les tendres enfans de Cypris¸
Animent cette fête ;
Mais l'Hymen remporte le prix
Par fa belle conquête ;
Lucine , unjour du haut des cieux
On te verra defcendre ;
Car la poftérité des Dieux
Ne le fait point attendre.
SUR le mariage de Mlle d'ALLENCOURT
avec M. le Marquis DE
NOAILLES . Par M. TA NEVOT.
Sur l'air : Il n'eft rien dans tout l'Univers , &c.
AVONS- Not VONS- nous changé de féjour?
Sommes-nous à Cythère ?
Eft-ce ici la charmante Cour
D'Amour , & de fa Mère ?
Quel Dieu , propice à nos déſirs ,
Nous luit & nous enflâme ?
Durables feux , chaftes plaifirs ,
Vous embrâfez notre âme.
Couple adoré , jeunes Epoux ,
Tel eft votre partage ,
Au fein des tranſports les plus doux ,
Recevez notre hommage.
Vous rappellez en ce moment ,
Le brillant hyménée
Qui de Pfyché , de fon amant ,
Fixa la deftinée.
On célébra des plus grands Dieux
La majefté fuprême. ,
Des
FEVRIER. 1763. 49
Des Héros s'offrent à nos yeux
Que nous chantons de même ;
Mais leurs exploits qu'ont fçu former
Et Mars , & la Victoire ,
Jamais du Dieu qui fait aimer ,
N'égaleront la gloire.
Vous répandez dans tous ces lieux
Une vive lumière :
Ainfi l'aftre éclatant des cieux
Commence fa carrière ;
Ses rayons font naître les fleurs ,
Charme de la Nature.
La vertu nourrit dans vos coeurs ,
Une flâme auffi pure.
e
Sous les aufpices de la Paix
Ces noeuds ont pris naiſſance ;
Ainfi le Ciel par ſes bienfaits ,
Signale fa puiffance :
Mufes , répondez à nos voix ,
Tout ici vous attire ;
L'Olive & le Myrthe à la fois ,
Sont faits pour votre Empire.
Vos Eléves , vos favoris
Fondent notre allégreffe :
Venez ceindre leurs fronts chéris
Des lauriers du Permeſſe :
C
50 MERCURE DE FRANCE .
1
Ils ont moiffonné les talens
Qu'on trouve fur vos traces ,
Et fous des guides vigilants ,
Joint la fageffe aux grâces.
Les tendres enfans de Cypris¸
Animent cette fête ;
Mais l'Hymen remporte le prix
Par fa belle conquête ;
Lucine , unjour du haut des cieux
On te verra defcendre ;
Car la poftérité des Dieux
Ne le fait point attendre.
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Résumé : CHANSON SUR le mariage de Mlle d'ALLENCOURT avec M. le Marquis DE NOAILLES. Par M. TANEVOT. Sur l'air : Il n'eft rien dans tout l'Univers, &c.
La chanson célèbre le mariage de Mlle d'Allencourt avec le Marquis de Noailles. Elle s'interroge sur le lieu et la divinité propice à cette union, évoquant des feux durables et des plaisirs chastes. Le couple est comparé à Psyché et son amant, et leur union est célébrée par les dieux. La lumière et la vertu des jeunes époux sont mises en avant, comparées à l'astre du jour. Le mariage est placé sous les auspices de la paix, et les Muses sont invitées à célébrer cet événement. Les talents et la sagesse des élèves des époux sont également loués. La fête est animée par les enfants de Cypris, mais Hymen remporte le prix par sa belle conquête. Enfin, la postérité des dieux est attendue.
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659
p. 57
Aux Dlles de la Belouze & de Grenam, leurs filles.
Début :
POUR deux jeunes beautés, par le fang bien moins sœurs, [...]
Mots clefs :
Beautés, Sœurs, Amour, Vertu
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Aux Dlles de la Belouze & de Grenam, leurs filles.
Aux Dlles de la Belouze & de Grenam ,
leurs filles..
POUR deux jeunes beautés , par le fang bien
moins foeurs ,
Que par l'attachement , l'intime confiance ,
Les procédés , les foins prév enans & flattears ,
Quels voeux puis- je former Le Ciel , dès leur
nailfance ,
Se plut à les combler de toutes fes faveurs.
Plutus , fur leur berceau verfa fon opulence ;
La fageffe elle-même éclaira leur enfance ;
L'Amour forma leurs traits , & la Verta, leurs
coeurs .
Par un Curé du Nivernois.
leurs filles..
POUR deux jeunes beautés , par le fang bien
moins foeurs ,
Que par l'attachement , l'intime confiance ,
Les procédés , les foins prév enans & flattears ,
Quels voeux puis- je former Le Ciel , dès leur
nailfance ,
Se plut à les combler de toutes fes faveurs.
Plutus , fur leur berceau verfa fon opulence ;
La fageffe elle-même éclaira leur enfance ;
L'Amour forma leurs traits , & la Verta, leurs
coeurs .
Par un Curé du Nivernois.
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660
p. 146-147
MADRIGAL A MADAME ***
Début :
Un jour près de ces bords fleuris, [...]
Mots clefs :
Seine, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MADRIGAL A MADAME ***
MADRIGAL
A MADAME ***·
Un jour près de ces bords fleuris ,
Où la Seine fe mire au criſtal de ſes glaces ,
M... raffembloit les graces
Avec la fageffe & les Ris.
La plus jeune des trois , rivale de le MAURE
FEVRIER. 1763 .
147
De fon gofier brillant cadençoit les beaux fons :
L'Amour répétoit fes chanfons :
Aglaé chantoit mieux encore.
Des Bergers & des Rois le fuperbe vainqueur ,
Honteux d'être vaincu par la jeune Mortelle ,
Echappé de les yeux fe cache dans mon coeur :
Mais il y retrouvá les traits de cette Belle.
Par le même.
A MADAME ***·
Un jour près de ces bords fleuris ,
Où la Seine fe mire au criſtal de ſes glaces ,
M... raffembloit les graces
Avec la fageffe & les Ris.
La plus jeune des trois , rivale de le MAURE
FEVRIER. 1763 .
147
De fon gofier brillant cadençoit les beaux fons :
L'Amour répétoit fes chanfons :
Aglaé chantoit mieux encore.
Des Bergers & des Rois le fuperbe vainqueur ,
Honteux d'être vaincu par la jeune Mortelle ,
Echappé de les yeux fe cache dans mon coeur :
Mais il y retrouvá les traits de cette Belle.
Par le même.
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Résumé : MADRIGAL A MADAME ***
Le madrigal de février 1763 célèbre Aglaé, une jeune chanteuse talentueuse rencontrée près de la Seine. L'Amour, impressionné par sa beauté, se cache dans le cœur du poète. Ce dernier admire la grâce et le charme d'Aglaé, soulignant l'impact profond qu'elle a sur lui.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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661
p. 156-176
OPERA. EXTRAIT DE POLIXENE, Tragédie de M. JOLIVEAU, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Musique, mise en Musique par M. DAUVERGNE, Maître de Musique de la Chambre du ROI.
Début :
PERSONNAGES. ACTEURS. PIRRHUS, fils d'Achille, M. Gelin. TELEPHE, prince des Mysiens. [...]
Mots clefs :
Pirrhus, Polixene, Hecube, Amour, Dieux, Cœur, Fureur, Reproche
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texteReconnaissance textuelle : OPERA. EXTRAIT DE POLIXENE, Tragédie de M. JOLIVEAU, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Musique, mise en Musique par M. DAUVERGNE, Maître de Musique de la Chambre du ROI.
OPERA.
EXTRAIT DE POLIXENE ,
Tragédie de M. JOLIVEAU , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale
de Mufique , mife en Mufique par
M. DAUVERGNE , Maître de Mufique
de la Chambre du Ro1.
PERSONNAGES.
PIRRHUS , fils d'Achille ,
TELEPHE , Prince des Myfiens.
HECUBE , Veuve de PRIAM ,
POLIXENE , fille d'HECUBE &
de PRIAM ,
JUNON
ACTEURS.
M. Geline
M. Pillot
Mlle Chevalier.
Mile Arnoud
THETIS , Mlle Rozet
LA GRANDE- PRESTRESSE DE
JUNON , Mlle Riviere,
LE GRAND-PRESTRE D'ACHILLE , M. Joli.
UN THESSALIEN ,
L'OMBRE D'ACHILLE ,
UNE TROYENNE ,
UNE THESSALIENNE ,
M. Durand.
LA JALOUSIE ,
LE DESESPOIR ,
LA
FUREUR ,
MlleBernard.
M. Larrivée.
M. Joli.
M. Muguet
FEVRIER. 1763. 157
Au premier Acte , la Scène eft dans
une Place publique de la Ville de LARRISSE
, ornée pour le triomphe de
PIRRHUS.
TELEPHE , en interrogeant PIRRHUS
fur ce qui peut troubler fon coeur ,
lorfque tout concourt à le faire jouir
d'un deftin heureux apprend qu'il
aime POLIXENE , & qu'il eft fon rival.
C'eft dans l'horreur de la deftruction
de Troye que PIRRHUS a conçu
cette funefte paffion. Il amenoit Po-
LIXENE dans fes Etats ; mais un orage
a féparé fes vaiffeaux de ceux qui la
conduifoient. TELEPHE , fans découvrir
fes feux s'efforce en vain de
combattre la paffion de PIRRHUS . La
cérémonie du triomphe de ce dernier interrompt
leur dialogue . Les Peuples &
les Guerriers. Theffaliens conduisent des
Captifs Troyens enchaînés ; ils chantent
les louanges de PIRRHUS. Ce Roi fait
ôter les fers aux Troyens , en diſant
»De ces Captifs qu'on détache les chaînes ;
» lls en ont trop fenti le poids:
>
» Que leurs coeurs connoiffent mes loir
Par les bienfaits & non pas par les peines.
Auffi-tôt , pour prix de leur liberté
158 MERCURE DE FRANCE.
ces Captifs témoignent leur reconnoiffance
en danfant , & fe joignent aux
Sujets de PIRRHUS pour célébrer fa
bonté. La Paix & l'Amour ont leur
part des éloges. On entend un bruit
finiftre ; c'eft JUNON qui du haut des
airs reproche à PIRRHUS un amour qui
l'offenfe. Elle menace les TROYENS ,
qu'elle pourfuit, & PIRRHUS lui- même,
des plus terribles traits de fa vengeance .
PIRRHUS qui n'envifage qu'un
avenir funefte , prie TELEPHE de ne
le pas abandonner. PIRRHUS fe plaint
qu'il éprouve feul la févérité des Dieux ;
il fait l'énumération des autres Héros
de la Gréce que l'on laiffe paiſiblement
emmener leurs Captives & en ufer
à leur volonté. Sur quoi l'intrépide
TÉLÉPHE l'encourage en ces termes.
,
» Eh bien , il faut braver l'orage :
» C'eft dans les grands revers que brille un grand
›› courage .
L'un & l'autre s'excitent à braver la
colère de JUNON.
Dans le deuxiéme A&te , la Scéne
eft au bord de la mer près des murs de
LARRISSE.
FEVRIER . 1763. 159
PIRRHUS vient prier la Mer de l'engloutir
, puifqu'il eft féparé de POLIXENE.
Soit par un accident naturel , foit
pour répondre à l'apoftrophe de PIRRHUS
, la Mer qui étoit calme commence
à s'agiter : PIRRRUS , par des
vers qui coupent la fymphonie , remarque
toutes les gradations de la
tempête qu'elle peint. Il craint que Po-
LIXENE n'en foit la victime. Sa crainte
redouble en appercevant des Vaiffeaux
prêts à périr. Il invoque THETIS : &
THETIS paroît ; tout eft bientôt calmé.
Elle fait une légére reprimande à fon
fils fur l'indifcrétion de fes feux. En lui
promettant de lui rendre fa Maîtreffe ,
elle l'avertit néanmoins de défarmer la
fureur de JUNON , parce que fon pou
voir limité ne pourroit le défendre contre
cette Déeffe .
PIRRHUS , qui n'eft occupé que de
fa paffion , exprime ainfi les premiers
mouvemens de fa joie , en quittant la
Scène :
» Je vais donc revoir POLIXENB ,
> Courons au- devant de ſes pas.
>> Si mon amour triomphe de ſa haine ,
>> Le courroux de Junon ne m'épouvante pas.
Des MATELOTS Theffaliens , échap
160 MERCURE DE FRANCE.
pés du naufrage forment un Divertiffement.
POLIXENE les fuivoit, elle arrive
à la fin de cette Scène. Les MATELOTS
& furtout les MATELOTES chantent
les douceurs de l'Amour. POLIXENE
dont cela aigrit la fituation , les fait écar
ter. Reftée feule , elle s'avoue & fe reproche
amérement le penchant qu'elle
éprouve pour PIRRHUS ; elle craint
qu'il ne life fa foibleffe à travers de fes
pleurs. Elle s'arme fi bien contre cette
foibleffe que dans la Scène qui fuit entre
elle & PIRRHUS , elle l'accable de
duretés , & finit par le prier de la laiffer
feule . HECUBE , échappée du même
naufrage , apparemment dans un autre
vaiffeau que celui qui portoit fa fille
furvient en ce moment. POLIXENE
vole dans fes bras. HECUBE apperçoit
PIRRHUS , le deftructeur de toute
fa Famille ; elle en frémit.
PIRRHUS à HECUBE.
» Ah ! voyez en PIRRHUS un Prince moins cou-
» pable.
HECUBE
» Je ne puis voir qu'un Vainqueur implacable ,
Dont l'afpect. eft pour moi plus cruel que la
» mort,
» O Dieux , pourquoi ce même orage,
» Qui m'a fait échouer ſur ce fatal rivage
» N'a t-il pas terminé mon fort?
FEVRIER. 1763.
161
POLIXENE veut la calmer , & en même
temps l'Amour , ingénieux à faifir
tous les pretexte , fe cache en elle fous le
motif de la piété filiale , pour implorer
PIRRHUS ; maisHECUBE s'en irrite.Ainfi
eftétabli dans cette Scène le caractère
altier de cette femme dont les Poëtes
ont toujours peint le défefpoir avec
les traits de la fureur. PIRRHUS néanmoins
ne répond à tant d'injures que
par ces vers adreffés à HECUBE.
>> Adoucir vos deftins , c'eft mon premier devoir:
» Oui , mon coeur n'en connoît plus d'autre.
» Ordonnez dans ces lieux , foumis à mon pou-
>> voir ;
» Tout mon bonheur dépend du vôtre.
HECUBE eft peu touchée d'une
proteftation auffi obligeante. POLIXENE
l'invite à goûter les douceurs de
l'efpoir elles joignent leurs voix pour
invoquer les Dieux.
Le troifiéme A&te commence dans
le Veftibule d'un Temple de Junon.
La Mufique peint un tremblement
de Terre. TELEPHE , feul alors fur la
Scène , annonce qu'à ce fléau fe joint
celui de la contagion.
162 MERCURE DE FRANCE.
» Un fouffe empoifonné , miniftre du trépas ,
» Moiffonne , à chaque inſtant , de nouvelles vic-
» times , &c .
Il craint que POLIXENE ne fuccombe
à ce danger ; il court pour la chercher
& pour l'en préferver. Il eft arrêté
par HECUBE qui connoît & approuve
fes feux . Elle lui préfente PIRRHUS
comme l'objet qui attire la colère
des Dieux ; elle veut engager cet
ami à l'immoler. Il en frémit. Sur quoi
HECUBE lui dit :
"
" · • ·
Il peut vous en punir.
S'il pénétre vos voeux ,
TELEPHE..
» Non , il eft magnanime.
HECUBE.
L'Amour jaloux eft toujours furieux.
TELEPH E.
Pirrhus eft un héros , il détefte le crime.
HECUBE lui rappelle en vain les
maux que PIRRHUS a faits à fa Patrie
à fa famille , & la mort que
PRIAM a reçue de fa main . TELEPHE ,
FEVRIER. 1763. 163
conftant dans fes principes , perfifte
dans fa réfiftance.
» La Victoire , ( dit-il , ) fouvent peut rendre
impitoyable ;
JJ
» Mais jamais d'un forfait je ne ferai coupable.
>
HECUBE , dans fa fureur , accufe
TELEPHE de lâcheté , elle trouvera
dit -elle, un autre bras pour la venger.
TELEPHE eft allarmé du danger où elle
va s'expofer ; mais cette femme violente
ne peut être détournée de fon
projet.
TELEPHE rend compte à POLIXENE
qui furvient , de la propofition barbare
que fa mère lui a faite. POLIXENE
en eft éffrayée pour PIRRHUS . Elle
ne peut diffimuler combien elle craint
l'effet du complot qu'HECUBE a formé.
Quoiqu'elle marque toute fa terreur
fur le danger qui menace fa mère
l'Amour jaloux éclaire TELEPHE fur
l'intérêt le plus fenfible pour POLIXENE.
Il lui déclare ouvertement fes foupçons.
Vous tremblez pour PIRRHUS , plus que pour
>>une mère .
164 MERCURE DE FRANCE.
POLIXENE veut s'en défendre ; mais
ce Prince , qui foutient toujours fon
caractère , calme ainfi les allarmes de
POLIXÉNE.
» Non , non , ( lui dit-i! ) ne craignez rien de
» mon amour extrême ;
>> Fe cours vous fatisfaire aux dépens de moi-
›› même :
Oui , je vais vous prouver que ce coeur ver-
>> tueux
Peut-être méritoit un fort moins malheureux.
POLIXENE, à elle- même , fe reproche
de n'avoir pu cacher des feux qu'elle
n'auroit jamais dû reffentir. Dans ce
moment les portes du Temple s'ouvrent,
& tout fe difpofe pour le facrifice qu'on
doit offrir à JUNON. Après les invocations
& les danfes religieufes des Prêtreffes
, interrompues par les cris doufoureux
des Peuples frappés de la contagion
, PIRRHUS vient lui-même invoquer
pour fes Peuples infortunés . La
Grande-Prêtreffe veut y joindre fes prières
; mais elle eft tout-à - coup faifie
d'un enthoufiafme prophétique , dont
les derniers vers contiennent l'Arrêt de
POLIXENE.
FEVRIER . 1763. 165
» Si vous voulez fléchir fa haine ,
Sur le tombeau d'ACHILLE immolez Po-
» LIXENE.
Les Prêtreffes rentrent. PIRRHUS
eft accablé de ce fatal oracle : les Peuples
généreux de LARISSE , tout fouffrans
qu'ils font , en murmurent . PIRRHUS
termine l'Acte en proteſtant qu'il
ne fouffrira pas que POLIXENE fubiffe
un fort auffi rigoureux.
Le quatrième Acte fe paffe dans le
Palais de PIRRHUS.
HECUBE n'a pû engager perfonne à
fervir fes deffeins
fanguinaires : elle en
eft furieuſe ; elle fe confole un moment
par un fentiment de courage.
» Ceſſons de vains regrets , je me reſte à moi-
» même.
Elle continue cependant à s'exciter à
la vengeance : elle fe promet de faire
du Palais un lieu d'horreur & de larmes
, fans s'expliquer fur les moyens .
POLIXENE vient apprendre en tremblant
à fa mère ce que l'Oracle a prononcé.
HECUBE dont la fureur fe
,
"
166 MERCURE DE FRANCE.
,
tourne alors contre JUNON. après
quelques imprécations contre les Dieux ,
promet à fa fille qu'elle ne périra pas.
TELEPHE peut , dit- elle , fauver fes
jours ; il a des Vaiffeaux & des Soldats
au rivage : elle va implorer fon
fecours.
POLIXENE , dans la fituation alors
de la fille de JEPHTE , n'eft pas d'abord
réfignée auffi modeftement : elle
ofe demander aux Dieux de quoi elle
eft coupable ? Mais bientôt elle fe reprend
.
ود
•
Je me plains du courroux du Ciel ,
» Quand je nourris un feu trop condamnable ! ..
Une réflexion tendre fuit ce repentir.
» Ah ! qui peut efpérer un fort plus favorable ,
» Si l'amour feul rend un coeur criminel ?
Les Peuples de Larriffe , moins généreux
par réfléxion , que dans le moment
qu'ils ont entendu prononcer la
mort de POLIXENE , demandent avec
rébellion que le facrifice s'achève .
PIRRHUS vient l'annoncerà POLIXENE;
celle-ci les plaint & les excufe : mais PIRRHUS
, dont le courage opiniâtre , ainfi
FEVRIER. 1763. 167
eſt
que l'acier , fe durcit fous les coups ,
PIRRHUS menace fes Peuples & JUNON
elle-même qu'il préviendra leur fureur.
Le moyen fur lequel il fe fonde
un paffage inconnu par lequel il peut la
faire échapper la nuit , conduite par fa
garde & par un Officier fidéle. POLIXENE
ne veut pas fuir fans fa mère .
PIRRHUS l'avoit prévu , tout eft difpofé
pour qu'elles partent enfemble.
POLIXENE qui n'a plus rien à ménager
, ne peut retenir une légère éffuion
de fa tendreffe pour PIRRHUS
dans le remerciment qu'elle lui fait .
POLIXENE à PIRRHUS.
» Plus vous vous montrez généreux ,
« Et plus je crains pour vous la colère des Dieux.
PIRRHUS.
» Quand POLIXENE à mon fort s'intéreſſe ,
» Pirrhus eft trop heureux.
» Le péril croît , craignez un Peuple furieux .
POLIXENE , àpart , en s'en allant.
» Qu'il en coûte à mon coeur pour cacher fa
> tendreſſe !
PIRRHUS s'applaudiffant déja du
fuccès de fon ftratagême , eft arrêté
168 MERCURE DE FRANCE.
par une main invifible . Il voit fortir de
Terre la JALOUSIE le DESESPOIR ,
la FUREUR & toute leur Suite . C'eſt ce
qui forme le Ballet dont nous avons
rendu compte dans le précédent Mercure
en parlant de la repréſentation de
cet Opéra.
PIRRHUS eft perfécuté par les flambeaux
de cette Troupe infernale ; le
poifon paffe dans fon coeur , il eft menacé
d'éprouver tous les tourmens qui
peuvent déchirer une âme , & la JALOUSIE
, laffe enfin de fa perfécution ,
finit la Scène avec lui comme ZORAÏ-
DE avec NINUS dans Pirame & Thibé.
ככ
LA JALOUSIE , à Pirrhus.
Téléphe adore Polixène ;
» Il eft prêt à te la ravir .
PIRRHUS fe difpofe à exhaler toute
la violence de la funefte paffion
qu'on vient de lui infpirer. TELEPHE
paroît , il fupporte d'abord les reproches
de fon ami ; TELEPHE a les forces
& la fermeté de la vertu ; il en accable
PIRRHUS à fon tour ; & celuici
, malgré les efforts de la JALOUSIE,
fecondée de la rage & du DÉSESPOIR,
céde auffitôt à ce pouvoir , & finit par
confier
FEVRIER . 1763. 169
confier fa maîtreffe à cet ami pour af
furer fa fuite , quoiqu'il le connoiffe
alors pour fon rival.
Dans le cinquième Acte le Théâtre
repréfente un Monument élevé aux Mánes
d'Achille. Un Autel eftfur le devant.
PIRRHUS eft feul , il s'applaudit d'avoir
pu triompher de lui-même ; il ne
fent pas moins ce qu'il lui en coûte. Il
termine fon Monologue par cette invocation
aux Mânes d'Achille.
» Mânes facrés , Ombre que je révére ,
» Et vous , Dieux tout-puiffans ! calmez votre
» colère ,
» Si l'Amour fit mon crime , hélas ! ce même
» Amour
» Met le comble à mes maux , & vous venge en
›› ce jour.
HECUBE vient apprendre à PIRRHUS
la mort de TELEPHE. Elle infulte
aux regrets fincères de ce Prince ,
en lui imputant la fin tragique de fon
ami. Elle prétend que c'eft lui -même
qui a guidé les affaffins dans les fentiers
obfcurs qui conduifoient au rivage.
PIRHUS , indigné , reprend en ce
moment la noble fierté d'où l'Amour
H
170 MERCURE DE FRANCE .
l'avoit fait defcendre dans tout le
cours de l'action , & répond à HECUBE.
>> Dieux , quelle horreur! qui , moi , quand , pour
>>fauver vos jours ,
» J'immolois jufqu'à ma tendreſſe !
» Quand , bravant de Junon la haine vengereffe ,
» Des maux de mes Sujets j'éternifois le cours !
HECUBE ne fe rend point ; elle perfifte
dans fes reproches injurieux . PIRRHUS
, dont la patience eft épuisée ,
lui dit enfin :
» C'en eft trop, je voulois aux dépens de ma vie ,
» Arracher votre fille à la mort :
» Mais , qu'elle vive ....ou qu'on la faerifie ....
» PIRRHUS l'abandonne à fon fort.
;
HECUBE , alors change de ton &
devient fuppliante , pour engager PIRRHUS
à fauver les jours de fa fille
mais c'eft en vain , PIRRHUS eft devenu
inexorable : la furieuſe HECUBE
apperçoit en ce moment POLIXENE ,
entre les mains des Sacrificateurs . &
ornée des funeftes guirlandes dont on
paroit les victimes . Elle ne fe contient
plus : elle tire un poignard de deffous fon
vêtement & le léve fur PIRRHUS . POFEVRIER.
1763. 171
LIXENE s'élance entre - deux & arrache
le poignard des mains d'HECUBE
en difant :
» Je frémis :
HECUBE.
» C'eft POLIXENT
» Qui vient défarmer ma fureur. "
POLIXEN E.
>>J'ai laiffé voir le fecret de mon coeur ;
» Si je mérite votre haine ,
» Bientôt ma mort ....
PIRRHUS .
Non plutôt qu'en ce jour
» Et la flamme & le fer dévaſtent ce féjour.
Le Grand- Prêtre reclame contre cet
irréligieux attentat de PIRHHUS, Ce
Prince animé par la déclaration de Po-
LIXENE , s'opiniâtre davantage contre
l'ordre des Dieux . Loin d'en être puni ,
le Monument s'ouvre . L'Ombre d'Achille
paroît , pour annoncer à PIRRHUS
le fort le plus flatteur.
»Pirrhus , au deftin le plus doux ,
»Le Ciel vous permet de prétendre :
» THÉTIS a de JUNON défarmé le courroux.
PIRRHUS remercie ; l'Ombre porte
fa bienfaifante attention jufqu'à or-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
donner elle-même la fête de ce grand
jour,
PIRRHUS demande l'aveu de Po-
LIXENE , qui à fon tour follicite celui
de fa mère. La cruelle HECUBE s'adoucit.
Les Guerriers & les Peuples
viennent célébrer l'hymen de PIRRHUS
& de POLIXENE,
OBSERVATIONS fur le Poëme
de POLIXENE.
Le Sujet que l'Auteur a choifi pour le premier
effai de fa Muſe avoit été traité plufieurs fois au
Théâtre Lyrique , mais toujours fans fuccès.
On ne peut refuſer à ce nouveau Poëme une
conduite raiſonnée , une action bien liée & des
Scènes affez réguliérement filées. Cependant il a
été l'objet de quelques cenfures , tant verbales ,
qu'imprimées dans des Ecrits publics . Nous altons
chercher à les réfumer & à les difcuter
par une critique impartiale , moins en faveur de
l'Auteur , qui fans doute le défendroit mieux luimême
, que pour l'intérêt de l'art dramatique
qui ne peut que gagner à ces fortes de difcuffions
, attendu qu'il n'y a pas encore de Poëtique
bien arrêtée pour ce genre de Poëmes.
En convenant que la fable de ce Drame eft
bien foutenue , on reproche d'abord qu'elle eft
contraire à ce que nous fçavons tous fur PIRRHUS
&fur POLIXENE. A cet égard le reproche
tombe de lui - même , fi cela a fervi à traiter
plus heureufement ce Sujet qu'il ne l'avoit été
auparavant, Il feroit dangereux néanmoins que
FEVRIER. 1763. 173
ces exemples fe multipliaffent , & qu'on y fût encouragé
par des fuccès ; car il eft des bornes aux
licences les plus étendues dans les Arts. On permet
au Peintre d'Hiftoire d'orner ſes ſujets , de
les modifier même à fon avantage ; mais on
ne lui pardonneroit pas de nous repréſenter les
grands traits hiſtoriques ou poëtiques d'une manière
trop oppofée à la connoiffance générale des
faits. On ne doit pas s'arrêter davantage aux inimitiés
des Pères de PIRRHUS & de TELEPHE
ni au paffage de ce dernier , de la Troade en Europe
pour retourner en Myfie. Il n'eft pas hors
du cours naturel des événemens & fur-tour
entre les héros , de voir une amitié très-étroite
entre les enfans d'ennemis irréconciliables. Quant
au voyage de TELEPHE , on ne voit pas quel eft
l'inconvénient de faire prendre le plus long à un
héros d'Opéra , lorsque cela peut être utile à la
conftitution d'un bon Poëme.
>
Il eft des queſtions plus importantes fur les
caractères des perfonnages & fur quelques parties
de la conduite de ce Poëme . 1º . Sur les caractères.
Le perfonnage fubordonné ( TELEPHE )
paroît , dit-on , fait pour être le plus intéreffant ,
parce qu'il eft le plus eftimable. En effet , ce caractère
, qui eft très- bien foutenu , a tous les avantages
de la vertu & du véritable courage , fans
en avoir le fafte , & il ſe manifefte dans tout le
drame , non par un vain étalage des maximes ,
mais par des actions dignes de toucher tous les
coeurs honnêtes. Cependant c'eſt le feul des perfonnages
véritablement malheureux dans le cours
de l'action , & le feul qui périffe à fon dénoûment.
A cela nous croyons que l'Auteur pourroit
répondre , qu'on eft obligé fouvent de mettre
le principal mobile de l'action dans les perfonf
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
nages fubordonnés , plutôt que dans les perfor
wages principaux. Que fi quelquefois la fcélérarelle
de ces feconds perfonnages eſt néceffaire au
mouvement de l'action & à l'intérêt des perſon ·
nagesprincipaux , lorfqu'ils font vertueux; d'autres
fois , par des moyens contraires , c'eſt la vertu de
ces perfonnages fubfidiaires qui fert à mettre dans
des fituations plus intéreffantes des caractères
mêlés de vices & de foibleffes , lefquels ne font
pas les moins propres à l'intérêt théâtral , &
prèfque toujours plus que les caractères entiérement
vertueux. De la première eſpéce font ici
les caractéres de PIRRHUS & de POLIXENÉ .
L'Auteur a donc dû les conftituer ainfi pour
remplir fon objet. Mais à l'égard de POLIXENE ,
fi l'on demande comment a-t- elle pû fe prendre
d'un penchant fi tendre & fi invincible pour un
Prince dont le premier aſpect ne lui a offert qu'un
vainqueur implacable , le fer & le feu à la main ,
ravageant fa Patrie , maflacrant tous les fiens
& particuliérement fon père , ce qui eſt ſpécialement
énoncé dans le Drame? Comment , malgré
la clémence de l'Ombre d'ACHILLE , cet
autre ennemi furieux de fa famille , comment ,
dit-on encore , peut- elle conſentir à recevoir une
main encore fumante d'un fang fi cher & fi refpectable
pour elle ? A cela nous convenons que
fi l'on ne confultoit que les moeurs & la nature
pour ces fortes de Poëmes , il feroit peut- être affez
difficile de répondre.
Quant à la conduite , il nous paroît que le
reproche qu'on fait à PIRRHUS de faire refter
TELEPHE avec lui , lorſqu'il eſt menacé par Ju-
NON n'eft pas auffi bien fondé que les autres.
Non feulement on fent bien que l'Auteur
avoit befoin de TELEPHE pour le fil de fon
FEVRIER . 1763. 175
fût
pas
action mais il a trouvé par - là , le moyen
de préfenter une vérité morale , bien importante
, contre les prétendus efprits-forts ,
qui cherchent toujours à affocier autant qu'ils
peuvent des complices contre le Ciel , & qui
femblent ne réunir leurs forces contre fes décrets
que pour mieux laiffer voir leur foibleſſe.
Il est peut- être vrai , comme on l'a remar
qué , que la colere des Dieux vengeurs n'y eft
pas peinte fous des couleurs bien redoutables.
Mais indépendamment du befoin qu'il y avoit
pour la marche de l'action que PIRRHUS ne
arrêté par un pouvoir irréfiftible dans la
paffion ; d'autre part , les Dieux font-ils moins
véritablement repréſentés par la rigueur des
châtimens que par les effets de leur clémence ?
Ce qui femble un peu plus difficile à concilier
eft l'appareil terrible & tous les efforts de la ALOUSIE
en perfonne avec la RAGE , le DESESPOIR
& tout l'Enfer déchaîné , pour verfer leur
fatal poifon dans le coeur de PIRRHUS , avec le
peu d'effet que cela produir fur lui , par la facilité
que TELEPHE trouve l'inftant d'après à le
calmer , & le confentement qu'il apporte à lui
remettre fa Maitreffe entre les mains. Paffant
aux détails , nous répondrons à ceux qui demanderoient
dans ce Poëme plus de Madrigaux
, plus de ces phrafes qui développent lesfentimens
du coeur ou les fentimens de l'efprit , que
le courage d'avoir fçû fe paffer de ces brillans
Lecours , en mérite d'autant plus d'éloges dans
un temps où l'on fait de ces frivoles Beautés
un abus , que les mêmes Critiques , qui les régrettent
davantage en cette occafion , condamnent
avec austérité dans tous les ouvrages modernes.
Peut-être eft- ce par un même motif , que
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur a dédaigné les négligences de ftyle , les
enjambemens de vers , & les répétitions des confonnes
dures dans un même vers , & qui fonnent mal
à l'oreille. La facilité d'éviter ce que la critique
reproche à cette égard , doit laiffer croire que
l'Auteur a facrifié volontiers cette molle & facile
délicateffe à l'énergie du fens & à l'éxactitude
du Dialogue lorfqu'il à crû qu'elle auroit
pû y mettre obftack .
On continue cet Opéra trois jours
de la femaine . N'étant pas informés ,
lorfque nous avons rendu compte de
la premiere repréſentation , que le Ballet
de la Jaloufie au quatriéme Acte
étoit de la compofition de M. de LAVAL
, nous avons obmis alors de faire
mention de cette circonftance .
Le Jeudi 20 Janvier on a remis les
Fêtes Grecques & Romaines , Ballet ,
pour le continuer les Jeudis fuivans . Le
Public a paru très-fatisfait de revoir cet
Opéra.
EXTRAIT DE POLIXENE ,
Tragédie de M. JOLIVEAU , Secrétaire
perpétuel de l'Académie Royale
de Mufique , mife en Mufique par
M. DAUVERGNE , Maître de Mufique
de la Chambre du Ro1.
PERSONNAGES.
PIRRHUS , fils d'Achille ,
TELEPHE , Prince des Myfiens.
HECUBE , Veuve de PRIAM ,
POLIXENE , fille d'HECUBE &
de PRIAM ,
JUNON
ACTEURS.
M. Geline
M. Pillot
Mlle Chevalier.
Mile Arnoud
THETIS , Mlle Rozet
LA GRANDE- PRESTRESSE DE
JUNON , Mlle Riviere,
LE GRAND-PRESTRE D'ACHILLE , M. Joli.
UN THESSALIEN ,
L'OMBRE D'ACHILLE ,
UNE TROYENNE ,
UNE THESSALIENNE ,
M. Durand.
LA JALOUSIE ,
LE DESESPOIR ,
LA
FUREUR ,
MlleBernard.
M. Larrivée.
M. Joli.
M. Muguet
FEVRIER. 1763. 157
Au premier Acte , la Scène eft dans
une Place publique de la Ville de LARRISSE
, ornée pour le triomphe de
PIRRHUS.
TELEPHE , en interrogeant PIRRHUS
fur ce qui peut troubler fon coeur ,
lorfque tout concourt à le faire jouir
d'un deftin heureux apprend qu'il
aime POLIXENE , & qu'il eft fon rival.
C'eft dans l'horreur de la deftruction
de Troye que PIRRHUS a conçu
cette funefte paffion. Il amenoit Po-
LIXENE dans fes Etats ; mais un orage
a féparé fes vaiffeaux de ceux qui la
conduifoient. TELEPHE , fans découvrir
fes feux s'efforce en vain de
combattre la paffion de PIRRHUS . La
cérémonie du triomphe de ce dernier interrompt
leur dialogue . Les Peuples &
les Guerriers. Theffaliens conduisent des
Captifs Troyens enchaînés ; ils chantent
les louanges de PIRRHUS. Ce Roi fait
ôter les fers aux Troyens , en diſant
»De ces Captifs qu'on détache les chaînes ;
» lls en ont trop fenti le poids:
>
» Que leurs coeurs connoiffent mes loir
Par les bienfaits & non pas par les peines.
Auffi-tôt , pour prix de leur liberté
158 MERCURE DE FRANCE.
ces Captifs témoignent leur reconnoiffance
en danfant , & fe joignent aux
Sujets de PIRRHUS pour célébrer fa
bonté. La Paix & l'Amour ont leur
part des éloges. On entend un bruit
finiftre ; c'eft JUNON qui du haut des
airs reproche à PIRRHUS un amour qui
l'offenfe. Elle menace les TROYENS ,
qu'elle pourfuit, & PIRRHUS lui- même,
des plus terribles traits de fa vengeance .
PIRRHUS qui n'envifage qu'un
avenir funefte , prie TELEPHE de ne
le pas abandonner. PIRRHUS fe plaint
qu'il éprouve feul la févérité des Dieux ;
il fait l'énumération des autres Héros
de la Gréce que l'on laiffe paiſiblement
emmener leurs Captives & en ufer
à leur volonté. Sur quoi l'intrépide
TÉLÉPHE l'encourage en ces termes.
,
» Eh bien , il faut braver l'orage :
» C'eft dans les grands revers que brille un grand
›› courage .
L'un & l'autre s'excitent à braver la
colère de JUNON.
Dans le deuxiéme A&te , la Scéne
eft au bord de la mer près des murs de
LARRISSE.
FEVRIER . 1763. 159
PIRRHUS vient prier la Mer de l'engloutir
, puifqu'il eft féparé de POLIXENE.
Soit par un accident naturel , foit
pour répondre à l'apoftrophe de PIRRHUS
, la Mer qui étoit calme commence
à s'agiter : PIRRRUS , par des
vers qui coupent la fymphonie , remarque
toutes les gradations de la
tempête qu'elle peint. Il craint que Po-
LIXENE n'en foit la victime. Sa crainte
redouble en appercevant des Vaiffeaux
prêts à périr. Il invoque THETIS : &
THETIS paroît ; tout eft bientôt calmé.
Elle fait une légére reprimande à fon
fils fur l'indifcrétion de fes feux. En lui
promettant de lui rendre fa Maîtreffe ,
elle l'avertit néanmoins de défarmer la
fureur de JUNON , parce que fon pou
voir limité ne pourroit le défendre contre
cette Déeffe .
PIRRHUS , qui n'eft occupé que de
fa paffion , exprime ainfi les premiers
mouvemens de fa joie , en quittant la
Scène :
» Je vais donc revoir POLIXENB ,
> Courons au- devant de ſes pas.
>> Si mon amour triomphe de ſa haine ,
>> Le courroux de Junon ne m'épouvante pas.
Des MATELOTS Theffaliens , échap
160 MERCURE DE FRANCE.
pés du naufrage forment un Divertiffement.
POLIXENE les fuivoit, elle arrive
à la fin de cette Scène. Les MATELOTS
& furtout les MATELOTES chantent
les douceurs de l'Amour. POLIXENE
dont cela aigrit la fituation , les fait écar
ter. Reftée feule , elle s'avoue & fe reproche
amérement le penchant qu'elle
éprouve pour PIRRHUS ; elle craint
qu'il ne life fa foibleffe à travers de fes
pleurs. Elle s'arme fi bien contre cette
foibleffe que dans la Scène qui fuit entre
elle & PIRRHUS , elle l'accable de
duretés , & finit par le prier de la laiffer
feule . HECUBE , échappée du même
naufrage , apparemment dans un autre
vaiffeau que celui qui portoit fa fille
furvient en ce moment. POLIXENE
vole dans fes bras. HECUBE apperçoit
PIRRHUS , le deftructeur de toute
fa Famille ; elle en frémit.
PIRRHUS à HECUBE.
» Ah ! voyez en PIRRHUS un Prince moins cou-
» pable.
HECUBE
» Je ne puis voir qu'un Vainqueur implacable ,
Dont l'afpect. eft pour moi plus cruel que la
» mort,
» O Dieux , pourquoi ce même orage,
» Qui m'a fait échouer ſur ce fatal rivage
» N'a t-il pas terminé mon fort?
FEVRIER. 1763.
161
POLIXENE veut la calmer , & en même
temps l'Amour , ingénieux à faifir
tous les pretexte , fe cache en elle fous le
motif de la piété filiale , pour implorer
PIRRHUS ; maisHECUBE s'en irrite.Ainfi
eftétabli dans cette Scène le caractère
altier de cette femme dont les Poëtes
ont toujours peint le défefpoir avec
les traits de la fureur. PIRRHUS néanmoins
ne répond à tant d'injures que
par ces vers adreffés à HECUBE.
>> Adoucir vos deftins , c'eft mon premier devoir:
» Oui , mon coeur n'en connoît plus d'autre.
» Ordonnez dans ces lieux , foumis à mon pou-
>> voir ;
» Tout mon bonheur dépend du vôtre.
HECUBE eft peu touchée d'une
proteftation auffi obligeante. POLIXENE
l'invite à goûter les douceurs de
l'efpoir elles joignent leurs voix pour
invoquer les Dieux.
Le troifiéme A&te commence dans
le Veftibule d'un Temple de Junon.
La Mufique peint un tremblement
de Terre. TELEPHE , feul alors fur la
Scène , annonce qu'à ce fléau fe joint
celui de la contagion.
162 MERCURE DE FRANCE.
» Un fouffe empoifonné , miniftre du trépas ,
» Moiffonne , à chaque inſtant , de nouvelles vic-
» times , &c .
Il craint que POLIXENE ne fuccombe
à ce danger ; il court pour la chercher
& pour l'en préferver. Il eft arrêté
par HECUBE qui connoît & approuve
fes feux . Elle lui préfente PIRRHUS
comme l'objet qui attire la colère
des Dieux ; elle veut engager cet
ami à l'immoler. Il en frémit. Sur quoi
HECUBE lui dit :
"
" · • ·
Il peut vous en punir.
S'il pénétre vos voeux ,
TELEPHE..
» Non , il eft magnanime.
HECUBE.
L'Amour jaloux eft toujours furieux.
TELEPH E.
Pirrhus eft un héros , il détefte le crime.
HECUBE lui rappelle en vain les
maux que PIRRHUS a faits à fa Patrie
à fa famille , & la mort que
PRIAM a reçue de fa main . TELEPHE ,
FEVRIER. 1763. 163
conftant dans fes principes , perfifte
dans fa réfiftance.
» La Victoire , ( dit-il , ) fouvent peut rendre
impitoyable ;
JJ
» Mais jamais d'un forfait je ne ferai coupable.
>
HECUBE , dans fa fureur , accufe
TELEPHE de lâcheté , elle trouvera
dit -elle, un autre bras pour la venger.
TELEPHE eft allarmé du danger où elle
va s'expofer ; mais cette femme violente
ne peut être détournée de fon
projet.
TELEPHE rend compte à POLIXENE
qui furvient , de la propofition barbare
que fa mère lui a faite. POLIXENE
en eft éffrayée pour PIRRHUS . Elle
ne peut diffimuler combien elle craint
l'effet du complot qu'HECUBE a formé.
Quoiqu'elle marque toute fa terreur
fur le danger qui menace fa mère
l'Amour jaloux éclaire TELEPHE fur
l'intérêt le plus fenfible pour POLIXENE.
Il lui déclare ouvertement fes foupçons.
Vous tremblez pour PIRRHUS , plus que pour
>>une mère .
164 MERCURE DE FRANCE.
POLIXENE veut s'en défendre ; mais
ce Prince , qui foutient toujours fon
caractère , calme ainfi les allarmes de
POLIXÉNE.
» Non , non , ( lui dit-i! ) ne craignez rien de
» mon amour extrême ;
>> Fe cours vous fatisfaire aux dépens de moi-
›› même :
Oui , je vais vous prouver que ce coeur ver-
>> tueux
Peut-être méritoit un fort moins malheureux.
POLIXENE, à elle- même , fe reproche
de n'avoir pu cacher des feux qu'elle
n'auroit jamais dû reffentir. Dans ce
moment les portes du Temple s'ouvrent,
& tout fe difpofe pour le facrifice qu'on
doit offrir à JUNON. Après les invocations
& les danfes religieufes des Prêtreffes
, interrompues par les cris doufoureux
des Peuples frappés de la contagion
, PIRRHUS vient lui-même invoquer
pour fes Peuples infortunés . La
Grande-Prêtreffe veut y joindre fes prières
; mais elle eft tout-à - coup faifie
d'un enthoufiafme prophétique , dont
les derniers vers contiennent l'Arrêt de
POLIXENE.
FEVRIER . 1763. 165
» Si vous voulez fléchir fa haine ,
Sur le tombeau d'ACHILLE immolez Po-
» LIXENE.
Les Prêtreffes rentrent. PIRRHUS
eft accablé de ce fatal oracle : les Peuples
généreux de LARISSE , tout fouffrans
qu'ils font , en murmurent . PIRRHUS
termine l'Acte en proteſtant qu'il
ne fouffrira pas que POLIXENE fubiffe
un fort auffi rigoureux.
Le quatrième Acte fe paffe dans le
Palais de PIRRHUS.
HECUBE n'a pû engager perfonne à
fervir fes deffeins
fanguinaires : elle en
eft furieuſe ; elle fe confole un moment
par un fentiment de courage.
» Ceſſons de vains regrets , je me reſte à moi-
» même.
Elle continue cependant à s'exciter à
la vengeance : elle fe promet de faire
du Palais un lieu d'horreur & de larmes
, fans s'expliquer fur les moyens .
POLIXENE vient apprendre en tremblant
à fa mère ce que l'Oracle a prononcé.
HECUBE dont la fureur fe
,
"
166 MERCURE DE FRANCE.
,
tourne alors contre JUNON. après
quelques imprécations contre les Dieux ,
promet à fa fille qu'elle ne périra pas.
TELEPHE peut , dit- elle , fauver fes
jours ; il a des Vaiffeaux & des Soldats
au rivage : elle va implorer fon
fecours.
POLIXENE , dans la fituation alors
de la fille de JEPHTE , n'eft pas d'abord
réfignée auffi modeftement : elle
ofe demander aux Dieux de quoi elle
eft coupable ? Mais bientôt elle fe reprend
.
ود
•
Je me plains du courroux du Ciel ,
» Quand je nourris un feu trop condamnable ! ..
Une réflexion tendre fuit ce repentir.
» Ah ! qui peut efpérer un fort plus favorable ,
» Si l'amour feul rend un coeur criminel ?
Les Peuples de Larriffe , moins généreux
par réfléxion , que dans le moment
qu'ils ont entendu prononcer la
mort de POLIXENE , demandent avec
rébellion que le facrifice s'achève .
PIRRHUS vient l'annoncerà POLIXENE;
celle-ci les plaint & les excufe : mais PIRRHUS
, dont le courage opiniâtre , ainfi
FEVRIER. 1763. 167
eſt
que l'acier , fe durcit fous les coups ,
PIRRHUS menace fes Peuples & JUNON
elle-même qu'il préviendra leur fureur.
Le moyen fur lequel il fe fonde
un paffage inconnu par lequel il peut la
faire échapper la nuit , conduite par fa
garde & par un Officier fidéle. POLIXENE
ne veut pas fuir fans fa mère .
PIRRHUS l'avoit prévu , tout eft difpofé
pour qu'elles partent enfemble.
POLIXENE qui n'a plus rien à ménager
, ne peut retenir une légère éffuion
de fa tendreffe pour PIRRHUS
dans le remerciment qu'elle lui fait .
POLIXENE à PIRRHUS.
» Plus vous vous montrez généreux ,
« Et plus je crains pour vous la colère des Dieux.
PIRRHUS.
» Quand POLIXENE à mon fort s'intéreſſe ,
» Pirrhus eft trop heureux.
» Le péril croît , craignez un Peuple furieux .
POLIXENE , àpart , en s'en allant.
» Qu'il en coûte à mon coeur pour cacher fa
> tendreſſe !
PIRRHUS s'applaudiffant déja du
fuccès de fon ftratagême , eft arrêté
168 MERCURE DE FRANCE.
par une main invifible . Il voit fortir de
Terre la JALOUSIE le DESESPOIR ,
la FUREUR & toute leur Suite . C'eſt ce
qui forme le Ballet dont nous avons
rendu compte dans le précédent Mercure
en parlant de la repréſentation de
cet Opéra.
PIRRHUS eft perfécuté par les flambeaux
de cette Troupe infernale ; le
poifon paffe dans fon coeur , il eft menacé
d'éprouver tous les tourmens qui
peuvent déchirer une âme , & la JALOUSIE
, laffe enfin de fa perfécution ,
finit la Scène avec lui comme ZORAÏ-
DE avec NINUS dans Pirame & Thibé.
ככ
LA JALOUSIE , à Pirrhus.
Téléphe adore Polixène ;
» Il eft prêt à te la ravir .
PIRRHUS fe difpofe à exhaler toute
la violence de la funefte paffion
qu'on vient de lui infpirer. TELEPHE
paroît , il fupporte d'abord les reproches
de fon ami ; TELEPHE a les forces
& la fermeté de la vertu ; il en accable
PIRRHUS à fon tour ; & celuici
, malgré les efforts de la JALOUSIE,
fecondée de la rage & du DÉSESPOIR,
céde auffitôt à ce pouvoir , & finit par
confier
FEVRIER . 1763. 169
confier fa maîtreffe à cet ami pour af
furer fa fuite , quoiqu'il le connoiffe
alors pour fon rival.
Dans le cinquième Acte le Théâtre
repréfente un Monument élevé aux Mánes
d'Achille. Un Autel eftfur le devant.
PIRRHUS eft feul , il s'applaudit d'avoir
pu triompher de lui-même ; il ne
fent pas moins ce qu'il lui en coûte. Il
termine fon Monologue par cette invocation
aux Mânes d'Achille.
» Mânes facrés , Ombre que je révére ,
» Et vous , Dieux tout-puiffans ! calmez votre
» colère ,
» Si l'Amour fit mon crime , hélas ! ce même
» Amour
» Met le comble à mes maux , & vous venge en
›› ce jour.
HECUBE vient apprendre à PIRRHUS
la mort de TELEPHE. Elle infulte
aux regrets fincères de ce Prince ,
en lui imputant la fin tragique de fon
ami. Elle prétend que c'eft lui -même
qui a guidé les affaffins dans les fentiers
obfcurs qui conduifoient au rivage.
PIRHUS , indigné , reprend en ce
moment la noble fierté d'où l'Amour
H
170 MERCURE DE FRANCE .
l'avoit fait defcendre dans tout le
cours de l'action , & répond à HECUBE.
>> Dieux , quelle horreur! qui , moi , quand , pour
>>fauver vos jours ,
» J'immolois jufqu'à ma tendreſſe !
» Quand , bravant de Junon la haine vengereffe ,
» Des maux de mes Sujets j'éternifois le cours !
HECUBE ne fe rend point ; elle perfifte
dans fes reproches injurieux . PIRRHUS
, dont la patience eft épuisée ,
lui dit enfin :
» C'en eft trop, je voulois aux dépens de ma vie ,
» Arracher votre fille à la mort :
» Mais , qu'elle vive ....ou qu'on la faerifie ....
» PIRRHUS l'abandonne à fon fort.
;
HECUBE , alors change de ton &
devient fuppliante , pour engager PIRRHUS
à fauver les jours de fa fille
mais c'eft en vain , PIRRHUS eft devenu
inexorable : la furieuſe HECUBE
apperçoit en ce moment POLIXENE ,
entre les mains des Sacrificateurs . &
ornée des funeftes guirlandes dont on
paroit les victimes . Elle ne fe contient
plus : elle tire un poignard de deffous fon
vêtement & le léve fur PIRRHUS . POFEVRIER.
1763. 171
LIXENE s'élance entre - deux & arrache
le poignard des mains d'HECUBE
en difant :
» Je frémis :
HECUBE.
» C'eft POLIXENT
» Qui vient défarmer ma fureur. "
POLIXEN E.
>>J'ai laiffé voir le fecret de mon coeur ;
» Si je mérite votre haine ,
» Bientôt ma mort ....
PIRRHUS .
Non plutôt qu'en ce jour
» Et la flamme & le fer dévaſtent ce féjour.
Le Grand- Prêtre reclame contre cet
irréligieux attentat de PIRHHUS, Ce
Prince animé par la déclaration de Po-
LIXENE , s'opiniâtre davantage contre
l'ordre des Dieux . Loin d'en être puni ,
le Monument s'ouvre . L'Ombre d'Achille
paroît , pour annoncer à PIRRHUS
le fort le plus flatteur.
»Pirrhus , au deftin le plus doux ,
»Le Ciel vous permet de prétendre :
» THÉTIS a de JUNON défarmé le courroux.
PIRRHUS remercie ; l'Ombre porte
fa bienfaifante attention jufqu'à or-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE
donner elle-même la fête de ce grand
jour,
PIRRHUS demande l'aveu de Po-
LIXENE , qui à fon tour follicite celui
de fa mère. La cruelle HECUBE s'adoucit.
Les Guerriers & les Peuples
viennent célébrer l'hymen de PIRRHUS
& de POLIXENE,
OBSERVATIONS fur le Poëme
de POLIXENE.
Le Sujet que l'Auteur a choifi pour le premier
effai de fa Muſe avoit été traité plufieurs fois au
Théâtre Lyrique , mais toujours fans fuccès.
On ne peut refuſer à ce nouveau Poëme une
conduite raiſonnée , une action bien liée & des
Scènes affez réguliérement filées. Cependant il a
été l'objet de quelques cenfures , tant verbales ,
qu'imprimées dans des Ecrits publics . Nous altons
chercher à les réfumer & à les difcuter
par une critique impartiale , moins en faveur de
l'Auteur , qui fans doute le défendroit mieux luimême
, que pour l'intérêt de l'art dramatique
qui ne peut que gagner à ces fortes de difcuffions
, attendu qu'il n'y a pas encore de Poëtique
bien arrêtée pour ce genre de Poëmes.
En convenant que la fable de ce Drame eft
bien foutenue , on reproche d'abord qu'elle eft
contraire à ce que nous fçavons tous fur PIRRHUS
&fur POLIXENE. A cet égard le reproche
tombe de lui - même , fi cela a fervi à traiter
plus heureufement ce Sujet qu'il ne l'avoit été
auparavant, Il feroit dangereux néanmoins que
FEVRIER. 1763. 173
ces exemples fe multipliaffent , & qu'on y fût encouragé
par des fuccès ; car il eft des bornes aux
licences les plus étendues dans les Arts. On permet
au Peintre d'Hiftoire d'orner ſes ſujets , de
les modifier même à fon avantage ; mais on
ne lui pardonneroit pas de nous repréſenter les
grands traits hiſtoriques ou poëtiques d'une manière
trop oppofée à la connoiffance générale des
faits. On ne doit pas s'arrêter davantage aux inimitiés
des Pères de PIRRHUS & de TELEPHE
ni au paffage de ce dernier , de la Troade en Europe
pour retourner en Myfie. Il n'eft pas hors
du cours naturel des événemens & fur-tour
entre les héros , de voir une amitié très-étroite
entre les enfans d'ennemis irréconciliables. Quant
au voyage de TELEPHE , on ne voit pas quel eft
l'inconvénient de faire prendre le plus long à un
héros d'Opéra , lorsque cela peut être utile à la
conftitution d'un bon Poëme.
>
Il eft des queſtions plus importantes fur les
caractères des perfonnages & fur quelques parties
de la conduite de ce Poëme . 1º . Sur les caractères.
Le perfonnage fubordonné ( TELEPHE )
paroît , dit-on , fait pour être le plus intéreffant ,
parce qu'il eft le plus eftimable. En effet , ce caractère
, qui eft très- bien foutenu , a tous les avantages
de la vertu & du véritable courage , fans
en avoir le fafte , & il ſe manifefte dans tout le
drame , non par un vain étalage des maximes ,
mais par des actions dignes de toucher tous les
coeurs honnêtes. Cependant c'eſt le feul des perfonnages
véritablement malheureux dans le cours
de l'action , & le feul qui périffe à fon dénoûment.
A cela nous croyons que l'Auteur pourroit
répondre , qu'on eft obligé fouvent de mettre
le principal mobile de l'action dans les perfonf
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
nages fubordonnés , plutôt que dans les perfor
wages principaux. Que fi quelquefois la fcélérarelle
de ces feconds perfonnages eſt néceffaire au
mouvement de l'action & à l'intérêt des perſon ·
nagesprincipaux , lorfqu'ils font vertueux; d'autres
fois , par des moyens contraires , c'eſt la vertu de
ces perfonnages fubfidiaires qui fert à mettre dans
des fituations plus intéreffantes des caractères
mêlés de vices & de foibleffes , lefquels ne font
pas les moins propres à l'intérêt théâtral , &
prèfque toujours plus que les caractères entiérement
vertueux. De la première eſpéce font ici
les caractéres de PIRRHUS & de POLIXENÉ .
L'Auteur a donc dû les conftituer ainfi pour
remplir fon objet. Mais à l'égard de POLIXENE ,
fi l'on demande comment a-t- elle pû fe prendre
d'un penchant fi tendre & fi invincible pour un
Prince dont le premier aſpect ne lui a offert qu'un
vainqueur implacable , le fer & le feu à la main ,
ravageant fa Patrie , maflacrant tous les fiens
& particuliérement fon père , ce qui eſt ſpécialement
énoncé dans le Drame? Comment , malgré
la clémence de l'Ombre d'ACHILLE , cet
autre ennemi furieux de fa famille , comment ,
dit-on encore , peut- elle conſentir à recevoir une
main encore fumante d'un fang fi cher & fi refpectable
pour elle ? A cela nous convenons que
fi l'on ne confultoit que les moeurs & la nature
pour ces fortes de Poëmes , il feroit peut- être affez
difficile de répondre.
Quant à la conduite , il nous paroît que le
reproche qu'on fait à PIRRHUS de faire refter
TELEPHE avec lui , lorſqu'il eſt menacé par Ju-
NON n'eft pas auffi bien fondé que les autres.
Non feulement on fent bien que l'Auteur
avoit befoin de TELEPHE pour le fil de fon
FEVRIER . 1763. 175
fût
pas
action mais il a trouvé par - là , le moyen
de préfenter une vérité morale , bien importante
, contre les prétendus efprits-forts ,
qui cherchent toujours à affocier autant qu'ils
peuvent des complices contre le Ciel , & qui
femblent ne réunir leurs forces contre fes décrets
que pour mieux laiffer voir leur foibleſſe.
Il est peut- être vrai , comme on l'a remar
qué , que la colere des Dieux vengeurs n'y eft
pas peinte fous des couleurs bien redoutables.
Mais indépendamment du befoin qu'il y avoit
pour la marche de l'action que PIRRHUS ne
arrêté par un pouvoir irréfiftible dans la
paffion ; d'autre part , les Dieux font-ils moins
véritablement repréſentés par la rigueur des
châtimens que par les effets de leur clémence ?
Ce qui femble un peu plus difficile à concilier
eft l'appareil terrible & tous les efforts de la ALOUSIE
en perfonne avec la RAGE , le DESESPOIR
& tout l'Enfer déchaîné , pour verfer leur
fatal poifon dans le coeur de PIRRHUS , avec le
peu d'effet que cela produir fur lui , par la facilité
que TELEPHE trouve l'inftant d'après à le
calmer , & le confentement qu'il apporte à lui
remettre fa Maitreffe entre les mains. Paffant
aux détails , nous répondrons à ceux qui demanderoient
dans ce Poëme plus de Madrigaux
, plus de ces phrafes qui développent lesfentimens
du coeur ou les fentimens de l'efprit , que
le courage d'avoir fçû fe paffer de ces brillans
Lecours , en mérite d'autant plus d'éloges dans
un temps où l'on fait de ces frivoles Beautés
un abus , que les mêmes Critiques , qui les régrettent
davantage en cette occafion , condamnent
avec austérité dans tous les ouvrages modernes.
Peut-être eft- ce par un même motif , que
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
l'Auteur a dédaigné les négligences de ftyle , les
enjambemens de vers , & les répétitions des confonnes
dures dans un même vers , & qui fonnent mal
à l'oreille. La facilité d'éviter ce que la critique
reproche à cette égard , doit laiffer croire que
l'Auteur a facrifié volontiers cette molle & facile
délicateffe à l'énergie du fens & à l'éxactitude
du Dialogue lorfqu'il à crû qu'elle auroit
pû y mettre obftack .
On continue cet Opéra trois jours
de la femaine . N'étant pas informés ,
lorfque nous avons rendu compte de
la premiere repréſentation , que le Ballet
de la Jaloufie au quatriéme Acte
étoit de la compofition de M. de LAVAL
, nous avons obmis alors de faire
mention de cette circonftance .
Le Jeudi 20 Janvier on a remis les
Fêtes Grecques & Romaines , Ballet ,
pour le continuer les Jeudis fuivans . Le
Public a paru très-fatisfait de revoir cet
Opéra.
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Résumé : OPERA. EXTRAIT DE POLIXENE, Tragédie de M. JOLIVEAU, Secrétaire perpétuel de l'Académie Royale de Musique, mise en Musique par M. DAUVERGNE, Maître de Musique de la Chambre du ROI.
L'opéra 'Polixène' est une tragédie écrite par M. Joliveau et mise en musique par M. Dauvergne. L'action se déroule à Larisse et implique plusieurs personnages, dont Pirrhus, fils d'Achille, Télèphe, prince des Myciens, Hécube, veuve de Priam, et Polixène, fille d'Hécube et de Priam. Au premier acte, Pirrhus révèle à Télèphe son amour pour Polixène et son intention de l'emmener dans ses États. Un orage sépare leurs vaisseaux, et Télèphe tente sans succès de combattre la passion de Pirrhus. Lors du triomphe de Pirrhus, les captifs troyens sont libérés et célèbrent sa bonté. Junon apparaît et menace Pirrhus et les Troyens de sa vengeance. Au deuxième acte, Pirrhus prie la mer de l'engloutir après avoir été séparé de Polixène. Thétis apparaît, calme la tempête et promet de rendre Polixène à Pirrhus tout en l'avertissant de la colère de Junon. Polixène arrive et avoue son amour pour Pirrhus, mais elle le repousse. Hécube accuse Pirrhus de la destruction de sa famille, mais Pirrhus exprime son désir de les protéger. Au troisième acte, Télèphe apprend qu'une contagion frappe Larisse et craint pour la vie de Polixène. Hécube tente de le convaincre de tuer Pirrhus, mais Télèphe refuse. Polixène découvre le complot d'Hécube et exprime sa peur pour Pirrhus. Un oracle annonce que Polixène doit être sacrifiée sur le tombeau d'Achille pour apaiser Junon, mais Pirrhus refuse de la sacrifier. Au quatrième acte, Hécube décide de sauver Polixène en implorant l'aide de Télèphe. Pirrhus annonce à Polixène qu'il la fera échapper. La Jalousie, le Désespoir et la Fureur tourmentent Pirrhus, mais Télèphe accepte de l'aider à fuir malgré sa passion pour Polixène. Au cinquième acte, Pirrhus se réjouit d'avoir triomphé de ses passions et invoque les mânes d'Achille. Hécube annonce la mort de Télèphe, mais les détails de cette mort ne sont pas précisés. Pirrhus et Polixène se marient malgré les objections initiales d'Hécube. L'ombre d'Achille apparaît pour annoncer un destin favorable à Pirrhus. Le poème est critiqué pour ses divergences avec les faits historiques connus sur Pirrhus et Polixène, mais il est loué pour sa conduite raisonnée et ses scènes bien structurées. Les critiques soulignent également la complexité des caractères et la nécessité des actions des personnages subordonnés pour le développement de l'action.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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662
p. 22
COUPLETS, à l'occasion d'un Ballet des ELÉMENS, à une Salamandre. AIR: Quoi, vous partez.
Début :
UN feu léger éblouit & s'échappe, [...]
Mots clefs :
Feu, Amour
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texteReconnaissance textuelle : COUPLETS, à l'occasion d'un Ballet des ELÉMENS, à une Salamandre. AIR: Quoi, vous partez.
COUPLETS , à l'occafion d'un Ballet
des ELEMENS , à une Salamandre.
UN
AIR: Quoi , vous partez.
N feu léger éblouit & s'échappe ,
Un feu brulant détruit ce qu'il atteint;
Un feu plus doux en vous voyant nous frape,
L'Amour l'allume & jamais ne l'éteint.
Même on prétend que le fripon , ſous cape
Rit comme vous de celui qui s'en plaint,
des ELEMENS , à une Salamandre.
UN
AIR: Quoi , vous partez.
N feu léger éblouit & s'échappe ,
Un feu brulant détruit ce qu'il atteint;
Un feu plus doux en vous voyant nous frape,
L'Amour l'allume & jamais ne l'éteint.
Même on prétend que le fripon , ſous cape
Rit comme vous de celui qui s'en plaint,
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663
p. 22-23
A une autre Salamandre, sur tous les Élémens. AIR: Partout où régne le chagrin.
Début :
L'Amour, ce Roi de l'Univers, [...]
Mots clefs :
Amour, Vénus, Élément
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A une autre Salamandre, sur tous les Élémens. AIR: Partout où régne le chagrin.
A une autre Salamandre , fur tous
les Élémens.
A1R: Partout où régne le chagrin.
L'Amour , ce Roi de l'Univers ,
Ce Dieu dont vous êtes l'image ,
De tous les Elémeus divers
Reçoit le tribut & l'hommage.
De Vénus l'élément natal ,
Les eaux à l'Amour font bien chères ;
Auffi de leur brillant criftal
Il fit le miroir des Bergères.
Quand il vole comme un éclair
14
MARS.
23 :
Sur les pas fugitifs des Belles ,
La main des habitans de l'air
Soutient & parfume fes aîles .
La Tèrre fleurit fous fes pas ,
Et lui prépare au fein des fêtes
Des lits de fleurs pour les combats
De jennes coeurs pour les conquêtes.
Mais immortel comme les Dieux ,
Il doit cette gloire à ſa flamme.
L'Elément qui brille à vos yeux ,
Eft de l'Amour la vie & l'âme.
les Élémens.
A1R: Partout où régne le chagrin.
L'Amour , ce Roi de l'Univers ,
Ce Dieu dont vous êtes l'image ,
De tous les Elémeus divers
Reçoit le tribut & l'hommage.
De Vénus l'élément natal ,
Les eaux à l'Amour font bien chères ;
Auffi de leur brillant criftal
Il fit le miroir des Bergères.
Quand il vole comme un éclair
14
MARS.
23 :
Sur les pas fugitifs des Belles ,
La main des habitans de l'air
Soutient & parfume fes aîles .
La Tèrre fleurit fous fes pas ,
Et lui prépare au fein des fêtes
Des lits de fleurs pour les combats
De jennes coeurs pour les conquêtes.
Mais immortel comme les Dieux ,
Il doit cette gloire à ſa flamme.
L'Elément qui brille à vos yeux ,
Eft de l'Amour la vie & l'âme.
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Résumé : A une autre Salamandre, sur tous les Élémens. AIR: Partout où régne le chagrin.
L'Amour est décrit comme un roi universel et un dieu, adoré par tous les éléments naturels. Les eaux, liées à Vénus, reflètent les bergères. L'Amour se déplace vite, soutenu par les habitants de l'air. La terre fleurit sous ses pas, préparant des lits de fleurs pour les jeunes cœurs. Immortel, il doit sa gloire à sa flamme. La vie et l'âme de l'Amour brillent dans les yeux.
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664
p. 26-35
L'AMOUR ET L'HYMEN RÉCONCILIÉS, CONTE EPITHALAMIQUE.
Début :
L'AMOUR ET L'HYMEN RÉCONCILIÉS, CONTE EPITHALAMIQUE. [...]
Mots clefs :
Amour, Hymen, Cœur, Sentiments, Hommes, Plaisirs, Tendresse
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMOUR ET L'HYMEN RÉCONCILIÉS, CONTE EPITHALAMIQUE.
L'AMOUR ET L'HYMEN
RÉCONCILIÉS ,
L
CONTE EPITHALAMIQUE.
E Dieu de la tendreffe perdoit infenfiblementfon
empire fur les humains .
Il ne les conduifoit plus aux Autels de
l'Hymen. Depuis longtemps ils ne le
confultoient plus , pour former ces rapides
engagemens , que fouvent un même
jour voit naître & finir,
L'Amour s'en confoloit.. Il régnoit tou
jours fur les coeurs fans éxpérience. Quand
de la premiere jeuneffe on paffe à l'âge
des defirs , on aime à fe livrer aux douces
inquiétudes du Dieu des coeurs , On
ne voit , on n'entend que par lui . On
n'exprime que ce qu'il infpire ; & ce
qu'il infpire eft le fentiment de la Volupté
même.
Le goût des frivolités lui arracha ce
refte de puiffance : Azor , l'aimable
Azor , dont le coeur étoit fait pour toutes
les vertus , ofa former des defirs ;
& ils n'étoient pas ceux de l'Amour . IĮ
dit à toutes les jolies femmes qui s'ofMARS.
1763. 27
frirent à fes regards , qu'il les adoroit ;
& il le leur juroit,fans reffentir aucune
des émotions de l'Amour. D'où provient
donc cet égarement , s'écria -t-il ?
Vangeons-nous , ou ramenons Azor ,
ou puniffons les coupables. Leur nombre
l'effraya. Ces ufages qui l'outrageoient
étoient devenus ceux de tous
les hommes du bon ton . Azor eût cru
fe perdre de réputation parmi fes pareils,
s'il eût tenté d'afficher le fentiment.
Le fils de Vénus défefpéré de ne pou
voir ni corriger Azor , ni punir les coupables
, prit le parti de les abandonner
à leur délire , & de dérober fa honte
aux Dieux même s'il le pouvoit. Dans
cette vue il parcouroit des deferts immenfes,
& partout il proféroit les plaintes
les plus touchantes. Les volages oifeaux
interrompoient leurs chants mélodieux
, pour l'entendre. Les timides
hôtes des bois oublioient leurs frayeurs
pour foupirer avec lui. Les tigres & les
lions fufpendoient leur férocité , pour
s'adoucir à fes accens. Les fiers Aquilons
calmoient leur indomptable fu-.
reur , pour s'attendrir à fa voix. Tel
eft fon pouvoir. La Nature & tous les
Etres qu'elle produit , ſe plaiſent à céder.
aux impreffions de ce Dieu. Mortels in-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
grats , fe difoit-il , vous êtes donc les
feuls qui réfiftez à mes loix? Je vous déteſte
! C'étoit ainfi qu'il exhaloit fon
courroux .
Un jour qu'il s'étoit prèſqu'épuisé de
fatigue , il apperçut un bois dans un
vallon fort éloigné. Il s'y rendit. Il fut
furpris de voir que ce féjour étoit embelli
de tous les ornemens de l'Art.Quel
être intelligent, s'écria - til , a fçu fe préparer
cette riante folitude ? Il fe dérobe
aux Mortels ? Ah ! c'eſt un Sage . Cherchons-
le , je brûle de me l'attacher,& de
le combler de mes dons, s'il en eft digne.
Il pénétra dans ce bois . A l'afpect
d'une multitude de promenades artiſtement
variées , fon étonnement redoubloit.
Bientôt il arrive dans un bofquet
charmant. Des branches galament
entrelaffées en interdifoient l'entrée aux
rayons d'un foleil, brulant. Les fleurs les
plus rares & les plus vives y répandoient
un parfum enchanteur. L'Amant
de Flore y entretenoit une fraîcheur
délicieufe , par le fouffle de fon haleine .
Un gazon élevé par les Grâces faifoit
l'enfoncement de ce bofquet.
L'Amour entrevit fur ce gazon un
Etre pour lequel il s'intéreffa . Négligemment
étendu fur ce tapis émailMARS.
1763. 20
lé , il paroiffoit plongé dans les rê
veries d'un fommeil inquiet ; fes. paupiéres
entr'ouvertes laiffoient coulet
quelques larmes ; il parloit même.
» Mortels infenfés , fe difoit- il , vous
» avez méconnu mes bienfaits ; je de-
» vrois vous haïr. Ne puis- je du moins
» vous oublier ? C'eſt toi , charmante
» Félime , qui les retraces à mon fou-
» venir. Ciel ! c'eſt l'hymen , s'écria l'Amour
avec une extrême vivacité. Il fe
plaint donc auffi de l'aveuglement des
hommes ?
ود
Qui es- tu , toi , reprit l'Hymen en
» fe réveillant ? Que cherches - tu dans
» ces afyles inhabités ? Pourquoi trou-
» bles-tu mon repos ? Mais.... Que
» vois - je ? C'eſt l'Amour! .. Cruel ennemi
, qu'attens-tu de moi ? .... Fuyons.
Arrête , cher frère ! As-tu pu croire
que j'étois ton ennemi ? Quelle erreur
! Expliquons- nous ; je t'en conjure.
Je me flatte de te faire fentir l'injuſtice
de tes reproches. Mais depuis
quel temps habites- tu ces fòrets ? je te
croiois toujours occupé du fort des
humains.
» Tu le croíois , perfide ? ne font- ce
pas tes caprices qui m'ont ravi ce
» foin. N'as-tu pas ceffé d'enflammer
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
les coeurs que j'uniffois ? N'as - tu
» pas même employé toutes les féductions
pour traverfer la tranquille innocence
que je leur procurois , en
» les précipitant dans des liens contrai-
» re aux miens ? apprens donc les fuites
» funeftes de cette méfintelligence , fi
» tu les ignores.
» Dès que tu m'eus quitté , le fu-
» perbe Plutus s'appropria le droit de
» dicter mes loix. Je lui abandonnai
» les ames viles , & capables de fe laiffer
féduire par fon opulence . Je me
» contentois de difpofer de quelques
» coeurs fufceptibles de délicateffe .
» Félime, entr'autres, Félime , me parut
digne de toute mon attention. La
» connois-tu? Quels traits , Quel coeur ,
» Quelles beautés , Quelle âme ! Mille
» fois le jour, je me rappelle le moment
» qui l'offrit à mes regards. Elle étoit
» dans un cercle de douze jolies fem-
» mes. La moins belle de ces femmes
» eût effacé ta Mere : Félime les effaçoit
toutes. Parée des feules grâces
» que donne la Nature , elle obfcurcif-
» foit toutes celles que peut donner
» l'Art. Cher frère ! qu'elle étoit belle
» & touchante ! Les Dieux , tu le fçais,
» fe plaifent à faire le bonheur des
MARS. 1763. 31
» mortels qui font leurs images . De
» cet inftant , je me propofai de ne rien
» négliger , pour rendre celui de Fé-
» lime durable & parfait. J'avois pour
» cela befoin , non de ton art ; il
» fiéroit mal à des coeurs foumis à mes
» loix , mais de tes feux ; mais de tes
» tranſports toujours féduifans , lorſque
» le fentiment les fait naître. Je te cher-
» chai dans tous les lieux où on te foup-
» connoit. Inhumain ! tu me fuyois
» fans doute. Furieux de ne pouvoir
» te rencontrer , je te maudis mille
» fois. Je quittai le féjour des humains ;
» & depuis ce temps , je m'éfforce de
» vous oublier.
"
Tes plaintes , chere frère , font légitimes.
Les hommes font des ingrats. Ils
nous ont outragés. Je les fuis depuis
long-temps , parce que je les croiois
foumis de ton confentement , au Dieu
des richeffes. Puniffons les. Mais que ce
foit en les rendant témoins de la félicité
fuprême , dont peuvent jouir deux
coeurs unis par l'Hymen & l'Amour.
Cette vengeance digne de nous , doit
nous réunir. Je connois Félime. Qu'elle
foit le gage de notre réconciliation .
Seule elle peut me rendre fur le coeur
d'Azor, des droits qui m'ont été ufur-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pés par les frivoles ufages de ce fiécle.
Vois le trait que je leur prépare à l'un
& à l'autre.
" Quel eft cet Azor ? Mérite - t - il un
>> coeur tel que celui de Félime ? Oui ,
cher frère , j'en jure par le Styx. Si le
plus puiffant des Dieux vouloit plaire
fi moi-même je fuccombois à ce defir
j'emprunterois la figure , le coeur & l'efprit
d'Azor. Sa figure eft noble & intéreffante.
Elle féduit lorfqu'on le voit
pour la premiere fois. Lorfqu'on le revoit
, elle féduit encore plus. Son coeur
eft digne de cette figure. Il eft tendre ,
vif & compâtiffant. Les plaifirs d'Azor
feroient des vertus parmi les Immortels.
Ils confiftent à foulager des peines
, à prévenir des beſoins , à faire des
heureux . S'il ne faifit pas toujours les
occafions de goûter ces plaifirs , c'eft
que cela ne fe peut pas ; c'eft que les
devoirs de fon état s'y oppofent ; c'eſt
que le Deftin lui- même tenteroit vainement
de fatisfaire tous les hommes.
Ce coeur dont je te parle eût été fans
défauts
, s'il eût pu devenir fenfible .
Azor a de l'efprit , de la fcience , du jugement
, de la raifon , & il n'en rougit
point ; & il n'en eft pas plus avantageux.
Que ne puis-je te le faire confiMARS.
1763. 33
dérer dans les diverfes occupations de
fa vie ? Tu le verrois s'élever avec la
rapidité de l'Aigle du Dieu du Tonnèrre
, lorfqu'il s'agit de manifefter les volentés
de fon augufte Souverain. Eſtil
question de prévenir une difette , tu
le prendrois pour le Dieu du Nil , fertilifant
les vaftes campagnes de l'Egypte.
Tente-t- il d'encourager les Sciences &
les Arts , tu dirois , c'eft Apollon préfidant
à l'affemblée des chaftes Soeurs ; &
dans toutes ces fonctions , tu diftinguerois
le fentiment qui le dirige . C'eſt`
l'amour de l'humanité.
Tel eſt le Mortel que je deftine à
Félime. Rallume ton flambeau cher
frère , pour unir leurs coeurs .
>
Avant que de rien promettre ,l'Hymen
tant de fois trompé par les promeffes
de l'Amour , voulut connoître Azor.
Il partit pour aller l'examiner . Félime
& lui foupoient chez Alcandre leur
ami. Les Dieux s'y tranfportérent. Hymen
fut enchanté. » Azor & Félime
» dit- il à l'Amour , font faits l'un pour
» l'autre ; lance le trait qui doit les en-
» flammer ; mon flambeau, fera le refte.
Alcandre adreffoit alors cet impromptu
à Félime.
Du tendre Amour écoute le langage,
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
Belle Félime , il en veut à ton coeur.
Lequel de nous obtiendra l'avantage
De voir enfin couronner fon ardeur ?
Tu t'attendris , Félime ! quel préſage !
Le tendre Amour te prépare un vainqueur.
A ces mots , Azor foupira. Un regard
de Félime acheva de triompher de fon
indifférence . Sur le champ il en fit l'aveu
dans ces termes :
Certaine de notre conftance ,
Tu dois faire un de nous heureux.
Si tu donnes la préférence
A celui qui t'aime le mieux ;
Aimable Félime , j'eſpére ,
Et j'ai des droits .
Droits charmans ! ah ! je les préfére
Au rang des Rois.
Félime ne put entendre cet aveu fans
trouble ; & fes yeux , les plus beaux
yeux que la Nature ait formés , ne purent
dérober ce trouble au trop heureux
Azor. Que dirai- je de plus ? ils
furent unis par l'Hymen & l'Amour.
Azor eft l'Amant & l'Epoux de Félime.
Il l'adore ; elle l'aime ; & ils fe fuffifent. e ;
Puiffent leurs plaifirs renouveller chaMARS.
1763. 35
que jour leur tendreffe ! Puiffe leur tendreffe
éternifer leurs plaifirs !
Préfenté le 5 de Fevrier à Paris à
M. & Mde de ...... le lendemain de
leur mariage !
RÉCONCILIÉS ,
L
CONTE EPITHALAMIQUE.
E Dieu de la tendreffe perdoit infenfiblementfon
empire fur les humains .
Il ne les conduifoit plus aux Autels de
l'Hymen. Depuis longtemps ils ne le
confultoient plus , pour former ces rapides
engagemens , que fouvent un même
jour voit naître & finir,
L'Amour s'en confoloit.. Il régnoit tou
jours fur les coeurs fans éxpérience. Quand
de la premiere jeuneffe on paffe à l'âge
des defirs , on aime à fe livrer aux douces
inquiétudes du Dieu des coeurs , On
ne voit , on n'entend que par lui . On
n'exprime que ce qu'il infpire ; & ce
qu'il infpire eft le fentiment de la Volupté
même.
Le goût des frivolités lui arracha ce
refte de puiffance : Azor , l'aimable
Azor , dont le coeur étoit fait pour toutes
les vertus , ofa former des defirs ;
& ils n'étoient pas ceux de l'Amour . IĮ
dit à toutes les jolies femmes qui s'ofMARS.
1763. 27
frirent à fes regards , qu'il les adoroit ;
& il le leur juroit,fans reffentir aucune
des émotions de l'Amour. D'où provient
donc cet égarement , s'écria -t-il ?
Vangeons-nous , ou ramenons Azor ,
ou puniffons les coupables. Leur nombre
l'effraya. Ces ufages qui l'outrageoient
étoient devenus ceux de tous
les hommes du bon ton . Azor eût cru
fe perdre de réputation parmi fes pareils,
s'il eût tenté d'afficher le fentiment.
Le fils de Vénus défefpéré de ne pou
voir ni corriger Azor , ni punir les coupables
, prit le parti de les abandonner
à leur délire , & de dérober fa honte
aux Dieux même s'il le pouvoit. Dans
cette vue il parcouroit des deferts immenfes,
& partout il proféroit les plaintes
les plus touchantes. Les volages oifeaux
interrompoient leurs chants mélodieux
, pour l'entendre. Les timides
hôtes des bois oublioient leurs frayeurs
pour foupirer avec lui. Les tigres & les
lions fufpendoient leur férocité , pour
s'adoucir à fes accens. Les fiers Aquilons
calmoient leur indomptable fu-.
reur , pour s'attendrir à fa voix. Tel
eft fon pouvoir. La Nature & tous les
Etres qu'elle produit , ſe plaiſent à céder.
aux impreffions de ce Dieu. Mortels in-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
grats , fe difoit-il , vous êtes donc les
feuls qui réfiftez à mes loix? Je vous déteſte
! C'étoit ainfi qu'il exhaloit fon
courroux .
Un jour qu'il s'étoit prèſqu'épuisé de
fatigue , il apperçut un bois dans un
vallon fort éloigné. Il s'y rendit. Il fut
furpris de voir que ce féjour étoit embelli
de tous les ornemens de l'Art.Quel
être intelligent, s'écria - til , a fçu fe préparer
cette riante folitude ? Il fe dérobe
aux Mortels ? Ah ! c'eſt un Sage . Cherchons-
le , je brûle de me l'attacher,& de
le combler de mes dons, s'il en eft digne.
Il pénétra dans ce bois . A l'afpect
d'une multitude de promenades artiſtement
variées , fon étonnement redoubloit.
Bientôt il arrive dans un bofquet
charmant. Des branches galament
entrelaffées en interdifoient l'entrée aux
rayons d'un foleil, brulant. Les fleurs les
plus rares & les plus vives y répandoient
un parfum enchanteur. L'Amant
de Flore y entretenoit une fraîcheur
délicieufe , par le fouffle de fon haleine .
Un gazon élevé par les Grâces faifoit
l'enfoncement de ce bofquet.
L'Amour entrevit fur ce gazon un
Etre pour lequel il s'intéreffa . Négligemment
étendu fur ce tapis émailMARS.
1763. 20
lé , il paroiffoit plongé dans les rê
veries d'un fommeil inquiet ; fes. paupiéres
entr'ouvertes laiffoient coulet
quelques larmes ; il parloit même.
» Mortels infenfés , fe difoit- il , vous
» avez méconnu mes bienfaits ; je de-
» vrois vous haïr. Ne puis- je du moins
» vous oublier ? C'eſt toi , charmante
» Félime , qui les retraces à mon fou-
» venir. Ciel ! c'eſt l'hymen , s'écria l'Amour
avec une extrême vivacité. Il fe
plaint donc auffi de l'aveuglement des
hommes ?
ود
Qui es- tu , toi , reprit l'Hymen en
» fe réveillant ? Que cherches - tu dans
» ces afyles inhabités ? Pourquoi trou-
» bles-tu mon repos ? Mais.... Que
» vois - je ? C'eſt l'Amour! .. Cruel ennemi
, qu'attens-tu de moi ? .... Fuyons.
Arrête , cher frère ! As-tu pu croire
que j'étois ton ennemi ? Quelle erreur
! Expliquons- nous ; je t'en conjure.
Je me flatte de te faire fentir l'injuſtice
de tes reproches. Mais depuis
quel temps habites- tu ces fòrets ? je te
croiois toujours occupé du fort des
humains.
» Tu le croíois , perfide ? ne font- ce
pas tes caprices qui m'ont ravi ce
» foin. N'as-tu pas ceffé d'enflammer
Biij
30 MERCURE DE FRANCE .
les coeurs que j'uniffois ? N'as - tu
» pas même employé toutes les féductions
pour traverfer la tranquille innocence
que je leur procurois , en
» les précipitant dans des liens contrai-
» re aux miens ? apprens donc les fuites
» funeftes de cette méfintelligence , fi
» tu les ignores.
» Dès que tu m'eus quitté , le fu-
» perbe Plutus s'appropria le droit de
» dicter mes loix. Je lui abandonnai
» les ames viles , & capables de fe laiffer
féduire par fon opulence . Je me
» contentois de difpofer de quelques
» coeurs fufceptibles de délicateffe .
» Félime, entr'autres, Félime , me parut
digne de toute mon attention. La
» connois-tu? Quels traits , Quel coeur ,
» Quelles beautés , Quelle âme ! Mille
» fois le jour, je me rappelle le moment
» qui l'offrit à mes regards. Elle étoit
» dans un cercle de douze jolies fem-
» mes. La moins belle de ces femmes
» eût effacé ta Mere : Félime les effaçoit
toutes. Parée des feules grâces
» que donne la Nature , elle obfcurcif-
» foit toutes celles que peut donner
» l'Art. Cher frère ! qu'elle étoit belle
» & touchante ! Les Dieux , tu le fçais,
» fe plaifent à faire le bonheur des
MARS. 1763. 31
» mortels qui font leurs images . De
» cet inftant , je me propofai de ne rien
» négliger , pour rendre celui de Fé-
» lime durable & parfait. J'avois pour
» cela befoin , non de ton art ; il
» fiéroit mal à des coeurs foumis à mes
» loix , mais de tes feux ; mais de tes
» tranſports toujours féduifans , lorſque
» le fentiment les fait naître. Je te cher-
» chai dans tous les lieux où on te foup-
» connoit. Inhumain ! tu me fuyois
» fans doute. Furieux de ne pouvoir
» te rencontrer , je te maudis mille
» fois. Je quittai le féjour des humains ;
» & depuis ce temps , je m'éfforce de
» vous oublier.
"
Tes plaintes , chere frère , font légitimes.
Les hommes font des ingrats. Ils
nous ont outragés. Je les fuis depuis
long-temps , parce que je les croiois
foumis de ton confentement , au Dieu
des richeffes. Puniffons les. Mais que ce
foit en les rendant témoins de la félicité
fuprême , dont peuvent jouir deux
coeurs unis par l'Hymen & l'Amour.
Cette vengeance digne de nous , doit
nous réunir. Je connois Félime. Qu'elle
foit le gage de notre réconciliation .
Seule elle peut me rendre fur le coeur
d'Azor, des droits qui m'ont été ufur-
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
pés par les frivoles ufages de ce fiécle.
Vois le trait que je leur prépare à l'un
& à l'autre.
" Quel eft cet Azor ? Mérite - t - il un
>> coeur tel que celui de Félime ? Oui ,
cher frère , j'en jure par le Styx. Si le
plus puiffant des Dieux vouloit plaire
fi moi-même je fuccombois à ce defir
j'emprunterois la figure , le coeur & l'efprit
d'Azor. Sa figure eft noble & intéreffante.
Elle féduit lorfqu'on le voit
pour la premiere fois. Lorfqu'on le revoit
, elle féduit encore plus. Son coeur
eft digne de cette figure. Il eft tendre ,
vif & compâtiffant. Les plaifirs d'Azor
feroient des vertus parmi les Immortels.
Ils confiftent à foulager des peines
, à prévenir des beſoins , à faire des
heureux . S'il ne faifit pas toujours les
occafions de goûter ces plaifirs , c'eft
que cela ne fe peut pas ; c'eft que les
devoirs de fon état s'y oppofent ; c'eſt
que le Deftin lui- même tenteroit vainement
de fatisfaire tous les hommes.
Ce coeur dont je te parle eût été fans
défauts
, s'il eût pu devenir fenfible .
Azor a de l'efprit , de la fcience , du jugement
, de la raifon , & il n'en rougit
point ; & il n'en eft pas plus avantageux.
Que ne puis-je te le faire confiMARS.
1763. 33
dérer dans les diverfes occupations de
fa vie ? Tu le verrois s'élever avec la
rapidité de l'Aigle du Dieu du Tonnèrre
, lorfqu'il s'agit de manifefter les volentés
de fon augufte Souverain. Eſtil
question de prévenir une difette , tu
le prendrois pour le Dieu du Nil , fertilifant
les vaftes campagnes de l'Egypte.
Tente-t- il d'encourager les Sciences &
les Arts , tu dirois , c'eft Apollon préfidant
à l'affemblée des chaftes Soeurs ; &
dans toutes ces fonctions , tu diftinguerois
le fentiment qui le dirige . C'eſt`
l'amour de l'humanité.
Tel eſt le Mortel que je deftine à
Félime. Rallume ton flambeau cher
frère , pour unir leurs coeurs .
>
Avant que de rien promettre ,l'Hymen
tant de fois trompé par les promeffes
de l'Amour , voulut connoître Azor.
Il partit pour aller l'examiner . Félime
& lui foupoient chez Alcandre leur
ami. Les Dieux s'y tranfportérent. Hymen
fut enchanté. » Azor & Félime
» dit- il à l'Amour , font faits l'un pour
» l'autre ; lance le trait qui doit les en-
» flammer ; mon flambeau, fera le refte.
Alcandre adreffoit alors cet impromptu
à Félime.
Du tendre Amour écoute le langage,
B v
34 MERCURE DE FRANCE .
Belle Félime , il en veut à ton coeur.
Lequel de nous obtiendra l'avantage
De voir enfin couronner fon ardeur ?
Tu t'attendris , Félime ! quel préſage !
Le tendre Amour te prépare un vainqueur.
A ces mots , Azor foupira. Un regard
de Félime acheva de triompher de fon
indifférence . Sur le champ il en fit l'aveu
dans ces termes :
Certaine de notre conftance ,
Tu dois faire un de nous heureux.
Si tu donnes la préférence
A celui qui t'aime le mieux ;
Aimable Félime , j'eſpére ,
Et j'ai des droits .
Droits charmans ! ah ! je les préfére
Au rang des Rois.
Félime ne put entendre cet aveu fans
trouble ; & fes yeux , les plus beaux
yeux que la Nature ait formés , ne purent
dérober ce trouble au trop heureux
Azor. Que dirai- je de plus ? ils
furent unis par l'Hymen & l'Amour.
Azor eft l'Amant & l'Epoux de Félime.
Il l'adore ; elle l'aime ; & ils fe fuffifent. e ;
Puiffent leurs plaifirs renouveller chaMARS.
1763. 35
que jour leur tendreffe ! Puiffe leur tendreffe
éternifer leurs plaifirs !
Préfenté le 5 de Fevrier à Paris à
M. & Mde de ...... le lendemain de
leur mariage !
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Résumé : L'AMOUR ET L'HYMEN RÉCONCILIÉS, CONTE EPITHALAMIQUE.
Le texte 'L'Amour et l'Hymen réconciliés' est un conte épithalamique qui explore la relation entre l'Amour et l'Hymen. Initialement, l'Amour dominait les cœurs humains, mais son influence a décliné face à la frivolité et aux désirs superficiels des hommes. Azor, un jeune homme vertueux, illustre cette tendance en exprimant des sentiments sans véritable émotion amoureuse. Désespéré par cette situation, l'Amour se retire dans des déserts, exprimant sa douleur. Dans un bois enchanté, l'Amour rencontre l'Hymen, qui se plaint également de l'ingratitude des mortels. L'Hymen explique qu'il a été contraint de céder sa place à Plutus, le dieu de la richesse, et qu'il s'est retiré pour oublier les hommes. Il mentionne Félime, une jeune femme qu'il souhaite unir à Azor, un homme noble et vertueux. L'Amour et l'Hymen décident de se réconcilier et de punir les hommes en leur montrant la félicité suprême des cœurs unis par l'Hymen et l'Amour. Ils choisissent Félime et Azor pour symboliser cette réconciliation. L'Hymen examine Azor et le trouve digne de Félime. Lors d'une réunion chez Alcandre, un ami, Azor et Félime confessent leur amour mutuel et sont unis par l'Hymen et l'Amour. Leur union est célébrée, et ils vivent heureux ensemble, se suffisant l'un à l'autre.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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665
p. 35
VERS sur le Tableau du ROI, représenté par les VERTUS.
Début :
PAR l'ingénieux artifice [...]
Mots clefs :
Louis, Pinceau, Optique, Amour, Français
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur le Tableau du ROI, représenté par les VERTUS.
VERS fur le Tableau du ROI , repréfenté
par
PA
les VERTUS .
AR l'ingénieux artifice
Et de l'optique & du pinceau ,
Les Vertus , & furtout la Bonté , la Juftice ;
De Louis offrent le tableau.
Si dans un autre perſpective ,
On peignoit les coeurs des François ;
De ces coeurs réunis la peinture native
De l'Amour offriroit les traits.
Par M. l'Abbé AUBERT .
par
PA
les VERTUS .
AR l'ingénieux artifice
Et de l'optique & du pinceau ,
Les Vertus , & furtout la Bonté , la Juftice ;
De Louis offrent le tableau.
Si dans un autre perſpective ,
On peignoit les coeurs des François ;
De ces coeurs réunis la peinture native
De l'Amour offriroit les traits.
Par M. l'Abbé AUBERT .
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666
p. 39-40
ODE ACREONTIQUE.
Début :
AMOUR , laisse-là ma lyre ; [...]
Mots clefs :
Lyre, Amour, Automne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE ACREONTIQUE.
ODE AN ACREONTIQUE.
AMOUR , laiffe -là ma lyre ;
Tu fûs mon maître autrefois :
Mais j'ai quitté ton empire ;
On fouffre trop fous tes Loix
J'ai dit adieu le bel âge ,
J'ai di adieu les Amours ;
40 MERCURE DE FRANCE,
Il eft bien temps d'être fage
Dans l'Autonne de ſes jours.
Connois l'erreur qui t'égare ,
M'a dit cet enfant vainqueur
Ce beau nom dont on fe pare
Couvre le néant du coeur.
Trifte fou qui te crois fage ,
Ne crains point de t'enflammer:
On ne plaît point à ton âge ;
Mais n'eft-ce rien que d'aimer?
Regarde Aminte & l'adore ;
Tout Cythère eft dans les yeux..
Son âme plus belle encore
Eft un rare don des Cieux .
Son efprit jamais ne laffe ,
Son air eft toujours nouveau.
La voit- on c'eft une Grâce 3
Parle- t- elle ? c'elt Sapho.
AMOUR , laiffe -là ma lyre ;
Tu fûs mon maître autrefois :
Mais j'ai quitté ton empire ;
On fouffre trop fous tes Loix
J'ai dit adieu le bel âge ,
J'ai di adieu les Amours ;
40 MERCURE DE FRANCE,
Il eft bien temps d'être fage
Dans l'Autonne de ſes jours.
Connois l'erreur qui t'égare ,
M'a dit cet enfant vainqueur
Ce beau nom dont on fe pare
Couvre le néant du coeur.
Trifte fou qui te crois fage ,
Ne crains point de t'enflammer:
On ne plaît point à ton âge ;
Mais n'eft-ce rien que d'aimer?
Regarde Aminte & l'adore ;
Tout Cythère eft dans les yeux..
Son âme plus belle encore
Eft un rare don des Cieux .
Son efprit jamais ne laffe ,
Son air eft toujours nouveau.
La voit- on c'eft une Grâce 3
Parle- t- elle ? c'elt Sapho.
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Résumé : ODE ACREONTIQUE.
Le poème 'Ode anacreontique' traite de l'amour et de la sagesse. Le poète, las des souffrances de l'amour, aspire à la sagesse dans sa vieillesse. Un enfant lui montre l'erreur de sa voie, soulignant que l'amour reste précieux. Le poète vante ensuite Aminte, dont la grâce et l'esprit rappellent Cythère et Sapho.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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667
p. 60
AUTRES.
Début :
JE connois trop l'amour, pour m'en trop occuper : [...]
Mots clefs :
Amitié, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRES.
AUTRE S.
JE connois trop l'amour , pour m'en trop occupertama
tudi zwayMerlinob povin
A l'amitié (´je crains de me tromper 3d zuig æði
L'intérêt ou la politique
Rendent ce neend problématique ,
Et les plus fins s'y laiffent attrapper."
Le Ciel l'a donc voulu scaril eût pu màrqueti
Le véritable ami par un figne phyfique. O
" ion
lov
Par Madame B.
JE connois trop l'amour , pour m'en trop occupertama
tudi zwayMerlinob povin
A l'amitié (´je crains de me tromper 3d zuig æði
L'intérêt ou la politique
Rendent ce neend problématique ,
Et les plus fins s'y laiffent attrapper."
Le Ciel l'a donc voulu scaril eût pu màrqueti
Le véritable ami par un figne phyfique. O
" ion
lov
Par Madame B.
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668
p. 149-173
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
Début :
LA nuit, si chère à l'Amour & que ce Dieu embellit souvent de ses charmes [...]
Mots clefs :
Amour, Pudeur, Hymen, Volupté, Sirènes, Époux, Muses
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces
fugitives.
SUITE de la Traduction de MAL-APROPOS
, ou L'EXIL DE LA Py-
DEUR , Poëme Grec.
QUATRIEME CHANT.
LAA nuit , fi chère à l'Amour & que
ce Dieu embellit fouvent de fes chat-
Gij
150 MERCURE (DE FRANCE.
.
mes , impatiente de fe rendre à Pa
phos , avoit preffé le Soleil de lui faire
place. Non qu'elle eût violé les loix
immuables de fon cours ; mais elle
avoit étendu les bords de fon voile
de telle forte , qu'à peine Phabus touchoit
à l'humide empire , que fes
derniers rayons avoient été abforbés.
Une quantité prodigieufe de flambeaux
avoient fait un jour nouveau ;
& ce jour est le vrai jour de Paphos.
A la lueur de ces Aftres factices , on
vit reparoître les Immortels Époux ; &
chacun deux fe rendit dans des cabinets
différens. Leur cour fe partagea
pour affifter à leur toilette. L'Hymen
vifita alternativement l'une & l'autre
lui-même avoit appellé la Galanterie ;
il l'introduifit , à celle de l'Amour , &
les Grâces fe déroboient tour-à-tour
pour y paffer quelques inftans . La
toilette , de l'Amour n'eft pas longue ;
il vola à celle de fa Pfyche , dans l'infant
que par les mains de la Pudeur
elle achevoit de prendre une feconde
robe nuptiale d'un tiffu d'argent le plus
éclatant , que les Arts avoient parfemé
des tréfors de l'Orient. Les Grâces
émpreffées autour d'elle , fe difpu
toient le prix du goût ; & chacune en
MARS. 1763. ISL
particulier s'applaudiffoit des ornemens
la Beauté rend fi faciles à placer
& auxquels elle prête tant d'agréque
ment .
Les toilettes étant finies , & les époux
encore plus parés de leurs charmes ,
que des ornemens qu'on y avoit ajoutés ,
au milieu des lumières cachées dans
les feuilles & dans les fleurs , de manière
que les unes & les autres paroiffoient
produire la clarté ; cette troupe
charmante traverfa les jardins pour
retourner au Palais principal. Au -devant
, étoit dreffé un trône de brillans ,
plus éclatans que le Soleil , fous un
Pavillon de la plus riche pourpre de
Tyr , rayonnée d'or & de diamans . Des
guirlandes de fleurs artificiellement
imitées par les pierres les plus précieuſes
, en renouoient les pentes , &
étoient foutenues par de jeunes zéphirs ,
dont les aîles tranfparentes & orientées
, s'accordoient harmonieuſement
avec les couleurs du Pavillon . C'eftlà
, que l'Amour & Pfyché fe placerent
pour voir la troupe agile des Plaiſirs &
des Amours fe jouer alternativement ,
fur un canal de l'onde , & du feu
que Vulcain avoit préparé pour le ter-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
rible Dieu de la Guèrre. Tantôt l'air
embrafé offroit un fpectacle dont la vue.
avoit peine à foutenir l'éclat & à fuivre
la variété des fcènes. Tantôt , par
des machines que les Arts avoient fournies
, l'Onde pouffée en jets à perte
de vue , étoit recueillie en l'air dans des
vâfes portés par les enfans aîlés qui ,
en la réverfant , lui donnoient mille
formes différentes ; la lumière étoit
telle dans ces fêtes , qu'elle prêtoit
aux eaux l'apparence du criftal en fufion.
A ces jeux en fuccédoient d'autres
qui préfentoient l'image paffagère &
paifible des ravages & des embraſemens
qui , trop fouvent parmi les
Mortels ne font qu'un jeu du Maître
charmant , qu'on amufoit alors ,
tour -à - tour le Tyran & le Dieu du
monde. Quelquefois on appercevoit
des traits de flâme , pénétrer , fans s'éteindre
, la profondeur des Ondes &
en faire fortir les froides Déïtés fur des
Conques galantes. Les Amours , qui
avoient lancé ces traits ,, menoient en
triomphe ces Dieux des eaux enchaînés .
Tout ce que les armes de l'Amour avoient
fait de conquêtes remarquables dans
l'Empire de Neptune étoit rappellé
par des répréſentations animées. Chaque
,
,
MAR S. 1763. 153
partie de ces jeux , fi l'on vouloit les
bien peindre , fuffiroit à un Poëme
entier.
Plus puiffant au Parnaffe que le Dieu
même qui y régne , l'Amour avoit appellé
les Mufes , & les Mufes s'étoient
empreffées à fignaler leur zéle ,, par les
plus agréables effets de leurs talens . C'eft
à leurs foins qu'on devoit les preftiges
qui avoient figuré dejà les amours de
quelques Déités des eaux. Mais leur
chef- d'oeuvre en ce genre étoit préparé
dans l'intérieur du Palais ; on s'y
rendit donc , pour jouir d'un nouveau
fpectacle qui ne cédoit a aucun de
ceux qu'on venoit de voir , mais dont
mon foible ftyle (a) ne pourra donner
qu'un trait aride & fans coloris.
CINQUI É ME CHANT.
Dans une des Salles les plus vaſtes
du Palais , étoit difpofé un Théâtre
d'un genre & d'une forme dont notre
Grèce ne fourniroit que d'imparfaits
modéles toute la Cour de Paphos fe
raffembla dans ce lieu .
La Scéne n'étoit pas vifible aux Spec-
(a) On fait que les Anciens nommoient ainf
le poinçon avec lequel ils écrivoient fur les Tablettes
enduites de cire.
G v
$4 MERCURE DE FRANCE.
ateurs , lorfqu'ils entrerent pour fe
placer ; on auroit eu peine à la foupconner;
on n'y voyoit qu'un fuperbeAm
phitéâtre. Mais à peine les deux Fpoux.
y furent entrés , que la partie qui féparoit
la fcène difparut. On apperçut alors
un nouvel univers renfermé dans l'enceinte
de ce lieu ; des cieux , des mers ,
des campagnes , le terrible féjour des
enfers , & des Palais céleftes. La Nature
& l'Art magique , par leurs efforts réunis
, auroient peine à produire les prodiges
qu'offroit cette merveilleufe Scène.
Les Mufes s'étoient métamorphofées
fous diverfes formes , pour repréfenter
elles-mêmes les perfonnages d'un Drame
, dicté par Apollon , & qui retraçoit
en action les amours , les tourmens
& la félicité fuprême de la tendre Pfyché.
Cette repréſentation , qui n'étoit
point l'effet des Mafques groffiers en
ufage fur nos Théâtres ( b ) , étoit fi
fidéle , que Pfyché fut étonnée
fuite un peu inquiette de la Mufe qui
la repréfentoit : elle furprit les yeux de
l'Amour fouvent prêts à s'y méprendre
tant étoit parfaite l'illufion de la métaen-
(b) Sur les théâtres des Anciens les Acteurs
fe fervoient de mafques pour repréſenter les per
fonnages de leur Rôle.
MARS. 1763. 155
morphofe. Plus puiffante encore étoit
celle des accens qui renouvelloient
dans l'âme de Pfyché les fentimens
qu'elle avoit éprouvés . Ces accens
étoient dans un mode , & les vers dans
une mefure qui nous font encore inconnus.
Les chants , mariés à l'harmonie
de l'Orchestre , étoient apparemment
le langage même des Dieux pour
lefquels ce Spectacle étoit préparé. L'Amour
fourit à la vue de la Mufe qui
avoit emprunté fa figure ; il fe tourna
vers Pfyché pour confulter fon impreffion
; mais celle-ci , en portant fes
beaux yeux fur les fiens , lui dit , je
croirois voir l'Amour fur cette fcène
phantaftique , fi l'Amour n'étoit à mes
côtés ; mais on ne peut jamais fe méprendre
à la fiction , que quand il ne
daigne pas fe montrer lui-même.
A l'endroit du Drame qui rappelloit
les tourmens de la jeune Pfyché ; au
terrible afpect des enfers , repréfentés
très-vivement , & fur- tout à l'impitoyable
menace de lui ravir la beauté ; cette
tendre amante , par un mouvement involontaire
, fe précipita dans les bras .
de fon époux. Il en fut allarmé ; il
favoit mauvais gré aux Mufes du choix
de ces images douloureuſes , pour une
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fete confacrée aux plus doux plaifirs.
Eh ! non , non , s'écria Pfyché , que
ne puis -je , tous les inftans de ma vie
immortelle , avoir un fouvenir auſſi vif
des maux que j'ai foufferts pour vous.
On ne jouit bien des délices de l'amour
que par la mémoire des peines qu'elles
ont coutées. L'Amour cependant fit
dire aux Mufes par le Dieu du goût que
l'on fixoit trop long- temps l'attention
fur de fi funeftes tableaux . Auffi-tôt on
en vit fuccéder de plus riants : la clémence
de Vénus & la félicité des deux
amans en étoient l'objet. C'est alors que
Terpficore , par des danfes voluptueufes
& gayes , vint effacer l'impreffion pathétique
que fes foeurs avoient procurée .
SIXIÈME CHANT .
Un autre Sujet tout différent occupa le
théâtre . La fatyre s'en étoit emparé. La
Scène ne repréfentoit plus qu'une vaſte
mer. On vit fur fa furface s'élever plufieurs
Syrenes , dont les figures féduiſantes
étoient auffi variées que leurs enchantemens
. Sans quitter l'humide fein de l'onde,
où plonge toujours la partie de leurs
corps , qui ne tient plus à l'humaine ſtruc-
&ture, elles formoient par des entrelacemens&
des bondiffemens fur les flots, des
efpèces de danfes , au fon de leurs chants
MARS. 1763. 157
,
mélodieux. Le tout refpiroit une volupté
fi dangereufe , que la plupart
des fpectateurs mêmes malgré la
force de leur divine exiftence en
étoient prèfque entraînés ; mais la plaifanterie
du Spectacle , qui furvint , fit
bientôt diſtraction à ce léger penchant
On apperçut des Barques fur cet
océan elles étoient , la plûpart , galamment
ornées , & paroiffoient chargées
de perfonnages qui repréfentoient
les principaux états de l'humanité. Ces
Barques n'avançoient pas toutes enfemble
on les voyoit d'abord dans le
lointain ; on remarquoit les mouvemens
oppofés qui fe paffoient entre des Nautoniers
expérimentés & des Paffagers
imprudens , qui les contraignoient à fe
détourner de leur route. Quelques Syrènes
fe détachoient pour aller au-devant
des Barques & fe faire voir de plus
près. Dès que les Barques en approchoient
, les artificieufes Syrènes , fe
replongeant dans l'onde , en reffortoient
à des diſtances éloignées. C'eſt ainfi
qu'elles attiroient , par ces feintes refuites
, les Paffagers jufques dans certains
efpaces , où étoient cachés fous les
flots des filets plus déliés que les cheveux
de leurs blondes treffes , mais plus
158 MERCURE DE FRANCE.
infrangibles que l'acier de LEMNOS.On
diftinguoit dans ces diverfes Barques de
fuperbes Archontes , de graves Aréopagites
, des héros de Mars , des difciples
de la Philofophie , enfin tous les
Ördres de la République , jufqu'à
d'auftères Sacrificateurs : chacun d'eux
difputoit avec foi-même quelques momens
; mais chacun d'eux veilloit l'inf
tant où les patrons des barques détournoient
la vue , afin de fauter plus librement
dans ces flots empoifonnés , à
l'aide des mains perfides que leurs tendoient
les Syrènes . D'autres fembloient
s'y laiffer gliffer mollement , & comme
par diftraction , croyant apparemment
par-là fe dérober leur propre foibleffe
& s'épargner le reproche de leur chûte.A
peine ces divers perfonnages tomboient
en la puiffance des Monftres charmans
qui les avoient furpris , qu'ils étoient
enchaînés de fleurs. Les Syrènes en
avoient qui étoient enchantées pour chaquefens
en particulier ; de forte que ces
victimes fe trouvoient arrêtées dans toutes
les parties de leur être. Ainfi que
certains animaux carnaciers fe jouent
quelque temps de leur proie avant que
de la dévorer telles ces femmes infidieufes
, faifoient en cent façons des
MARS. 1763. 159
jouets de leurs Captifs ; & par les formes
les plus ridicules qu'elles leur faifoient
prendre , elles les expofoient au
rire des Spectateurs , avant que de les
précipiter dans les abîmes de cet océan,
Les jeunes étourdis de notre Grèce nefurent
pas les moins amufans des per
fonnages de cette comique Pantomime..
Les Syrènes les faifoient tourner avec
une rapidité incroyable autour d'elles :
elles avoient pour cela des fouets de
toutes les paffions , qui leur donnoient
à chaque inftant des impulfions contraires.
Elles changeoient enfuite ces
Etres en différentes efpèces d'animaux ;
elles s'amufoient de leur babillage en
perroquets ; elles leur faifoient répéter
à-peu-près ce qu'ils auroient dit fous
leur forme naturelle ; elles les faifoient.
voler , comme des Etourneaux &
retomber dans la mer , où ils difparoiffoient
pour quelques momens. Enfuite ,
fous la forme de petits chiens , elles les
dreffoient fur le champ à plufieurs exercices
plus comiques les uns que les autres
; puis elles finiffoient par les tranfformér
en dogues furieux , dont les
rauques aboyemens étoient fuivis de
combats dévorans , qui fe terminoient
au gré du caprice de leurs cruelles maîtreffes
.
,
160 MERCURE DE FRANCE.
De toutes ces Pantomimes , dont
Momus avoit concerté les fcènes , il n'y
en eut point de plus piquante que la
dernière. On vit approcher une Barque
plus confidérable que les précédentes ;
les flammes ou banderoles étoient de
pourpre de Tyr & de tiffus de l'or le
plus pur. A mefure que ce bâtiment ,
chargé d'un nombreux cortége , approchoit
des fpectateurs , on y découvroit
de nouveaux ornemens. Le Chef fe
diftinguoit fur tous les autres par l'éclat
des plus riches étoffes & des pierreries
dont il étoit couvert. On voyait,
au mouvement perpétuel de fes mains ,
qu'il répandoit avec profufion toutes
fortes de richeffes aux Syrènes du fecond
ordre qui bondiffoient autour de
fa Barque , mais dont les charmes n'étoient
pas affez puiffans pour arrêter un
Dieu , car c'étoit le Dieu Plutus que
repréſentoit ce phantaftique perfonnage.
Il étoit alors en querelle avec l'Amour ,
& n'avoit point été appellé à ces fêtes.
Les Mufes , fouvent piquées des avances
humiliantes qu'elles font à ce Dieu
& du dédain dont il les reçoit ,
avoient faifi cette occafion de vengeance.
On reconnoiffoit Plutus nonfeulement
à fa fplendeur , mais à une
MARS. 1763.
161
certaine pâleur livide , qu'il porte luimême
fur le vifage , & qu'il communique
à fes favoris , abforbés dans le
foin d'accumuler & de conferver les
tréfors qu'il leur confie. Trois des principales
Syrènes attendoient cette précieufe
proie avec une nonchalance affectée
, qui leur en afſuroit davantage
la conquête . Elles formerent alors des
concerts fi touchans ; elles prirent des
attitudes fi enchantereffes , que l'âme
d'aucun Mortel n'eût pu foutenir , fi
l'on ofoit le dire , le poids délicieux
de cette volupté. L'âme du Dieu des
Richeffes ne fut pas inacceffible. Les
Syrènes avoient ajouté à leurs enchantemens
ordinaires le charme d'un parfum
plus fort que celui qu'on offre aux
autres Dieux , & dont l'yvreffe eft inévitable.
Plutus reçut en apparence
l'hommage des trois Syrènes , qui ne
faifoient que prêter à fa vanité un léger
tribut dont il alloit les dédommager
par celui de toutes fes poffeffions . Les
Syrènes éleverent les bras vers lui ; il
s'inclina pour recevoir leurs embraffemens.
Bientôt elles l'eurent enlevé de
fon bord , & la Barque avec tout le
cortége difparut au milieu de la troupe
des autres Syrènes. Les principales Ac
162 MERCURE DE FRANCE ,
au moien
trices de ce jeu foutinrent quelque
temps Plutus fur leurs bras , puis , par
un badinage enjoué , elles le plongerent
dans les eaux enchantées. C'eft alors
qu'on ne peut compter toutes les tranfformations
burleſques par lefquelles on
le fit paffer. La dernière amufa particu→
liérement la Cour du Dieu de Paphos .
On vit reparoître la tête de Plutus
fur la fuperficie de l'eau . Les trois
Syrènes , alternativement
d'un petit foufflet dont elles lui avoient
pofé le tuyau dans la bouche , gonflé
rent cette tête au point que toute fa
forme difparut , pour faire place à un
globe que l'air feul rempliffoit. Les Syrènes
alors s'écartérent ; & fe rejettant
en l'air l'une à l'autre ce globe de vent ,
elles donnerent le Spectacle riant d'un
exercice très-agréable jufqu'à ce que
ces jeux ayant affez duré , les Syrènes
fe plongerent avec leur proie au fond
de l'Océan. La Scène fe referma fubitement
telle qu'elle avoit été avant le
Spectacle , & toute la cour des deux
époux les fuivit à la Salle du Banquet .
SEPTIE ME CHANT.
Je ne décrirai point le lieu délicieux
& brillant deftiné au Banquet des DiMARS.
1763.
163
·
vinités de Paphos. Je ne ferai point
l'énumération des mets exquis dont
Comus avoit dirigé la compofition &
l'ordre des fervices. Lorfque les Dieux
habitent la Tèrre , ils fe plaifent à ufer
de la nourriture des Mortels , ainfi que
des autres plaifirs que leur bonté fouveraine
a attachés à chacun de nos
fens. Ce qui eft plus important à mon
Sujet ce font les rangs des principaux
convives ; l'Hymen avoit de droit le
premier il étoit placé entre les deux
Epoux. Ce fut lui qui pofa fur leurs
têtes les couronnes en ufage dans les
feftins.
Chaque affemblée , chaque événe
ment tant foit peu folemnef, fait naître
dans les cours fublunaires une multitude
de conteftations. Les Cours Céleftes
n'en font pas plus exemptes. Cependant
celle de l'Amour dans fes fêtes
particulières eft très-facile fur l'étiquette
; mais l'Hymen préfidoit à celleci
& l'Hymen , ( Tyran jufques dans
les Plaifirs , ) eft le premier qui ait introduit
les graves minucies du cérémonial.
Plus cérémonienfe que toute autre
& plus délicate fur les frivoles honla
Pudeur reclama en cette occafion
la place que la Volupté vouloit
neurs ,
1
#
164 MERCURE DE FRANCE.
occuper auprès de Pfyché. Toujours
fière par humeur autant que par étar ,
fouvent querelleufe par orgueil pour
des prérogatives qu'elle céderoit par
goût , cette majeftueufe Pudeur implora
l'autorité de l'Hymen , & l'Hymen
prononça en fa faveur. Pour confoler
la Volupté , l'Amour la fit mertre à fes
côtés. L'Amour déféroit encore aux
droits des premiers jours de l'Hymen,
O Hymen de combien d'années d'outrages
& d'affronts tu payes fouvent
les vaines déférences que tu éxiges
dans tes jours de Fêtes folemnelles ! La
place de Bacchus étoit marquée à la
droite de l'Amour, Ainfi la Volupté ne
fe crut point déplacée d'être entre eux.
Comus de l'autre côté fe rencontroit
près de la Pudeur. La vénérable Matrone
vit cet arrangement avec quelque
complaifance ; car de tous les Dieux
qui compofoient cette Cour , le délectable
Comus étoit celui avec lequel elle
fe permet un peu plus de familiarité.
Les Mufes étoient à la même table , &
Momus avec elles. Les Grâces avoient
refufé galamment de prendre place
pour fe réferver le plaifir de fervir les
nouveaux Époux. Des Bacchantes choifies
environnoient le lit de Bacchus.
MARS. 1763. 165
Chaque convive avoit un des demi-
Dieux de cette Cour, attaché au foin de
prévenir fes moindres defirs. Quelques
jeunes filles & quelques jeunes garçons
de Paphos , confacrés au temple , étoient
admis au même office.
D'autres tables raffembloient le refte
de la Cour , & la Gayeté , voltigeoit
alternativement des unes aux autres ;
tandis que dans l'intervalle des fervices ,
les Mufes faifoient entendre leurs concerts.
Bacchus ne contribuoit pas peu à
l'agrément de ce Banquet. Après les
premières coupes du nectar céleste , il
propofa le nectar de la Tèrre ; on en
avoit apporté de toutes les régions du
Monde. Ce fut la première fois que
dans une Ile de la Gréce on goûta
d'un vin recueilli dans les climats barbares
des Gaules. Bacchus l'avoit fait
réferver pour cette fête ; il voulut que
la Gayeté fe chargeât feule de le verfer.
Cette liqueur petillante comme elle , en
étoit l'image. Il en fit préfenter par
l'Amour à la belle Pfyché , dans une
coupe du plus pur criftal ; la févère
Pudeur crut qu'il étoit des fonctions de
fa charge d'examiner ce breuvage inconnu
, & voulut arrêter la main de la
jeune Epoufe prête à porter la coupe
166 MERCURE DE FRANCE.
té
par
fur fes lévres : mais celle-ci , en regar
dant avec une douce ingénuité la févère
Matrône , but la coupe fans héfiter ;
puis s'adreffant à elle , lui dit : O ! refpectable
Pudeur ; ce qui m'eft préfenl'Amour
ne peut m'être fufpect
& ne doit pas vous allarmer , puifque
l'Hymen ne s'y oppofe pas. L'Amour
paya du regard le plus tendre ce que
venoit de dire Pfyché , & l'Hymen luimême
ne put refufer d'y foufcrire, Bacchus
fit alors un figne à Comus , &
tous deux de concert engagerent la
Pudeur à vuider plufieurs coupes de la
même liqueur , à l'ombre de fon voile
qu'elle avoit rabaiffé, La Gayeté derrière
elle ,, en éclatoit de rire , & Momus
avec les Mufes préparoit déja des chanfons
à ce fujet. Mais ce filtre n'eut qu'un
effet momentané. La Pudeur en devint
un peu moins trifte , fans oublier les
entrepriſes que projettoit fon indifcret
orgueil , au milieu de la galanterie de
ces Fêtes.
HUITIEME CHANT.
la
Malgré l'impatience de l'A
joie & le plaifir prolongerent le feſtin
jufques affez avant dans la nuit . Enfuite
les époux pafferent chacun dans leurs
appartemens particuliers , où ils furent
MARS. 1763. 167
conduits en pompe , au fon de divers
inftrumens , & au bruit des acclamations
univerfelles ; après quoi on les
laiffa en liberté. La chambre dans laquelle
devoient fe réunir les deux époux
avoit à - peu - près la forme d'un tem,
ple. Sous une rotonde , la Volupté
y avoit fait préparer le lit nuptial. Il
étoit fermé d'une double enceinte de
baluftres , fur laquelle bruloient des
parfums céleftes , dans des caffolettes
d'or. Un double pavillon couvroit les
deux Enceintes. La lampe fatale , qui
avoit tant caufé de larmes à Pfyché ,
& qui fut cependant la fource de fa
félicité , avoit été fufpendue par la Volupté
au ciel du pavillon intérieur , avec
un tel artifice , que fans en apperce→
voir la flamme , fa lumière réfléchie
éclairoit le lit d'un jour fi doux & fi
voluptueux , que cet aftre nouveau du
myftère faifoit craindre le retour de
l'aftre brillant qui anime & féconde
l'univers.
L'Amour paffa le premier dans cette
chambre : il étoit précédé d'une troupe
d'enfans ailés , portans devant lui leurs
flambeaux allumés. Le fien étoit entre
les mains de la Volupté. Elle entra feule
avec l'Amour dans l'enceinte intérieu168
MERCURE DE FRANCE
re. La troupe badine des enfans de Cythère
fe difperfa dans les avenues . Pfyche
, pour fe rendre en ce lieu myſtéétoit
foutenue par l'Hymen
d'une main , & de l'autre par la Pudeur.
rieux ,
Il paroiffoit que tout alloit fe paffer
dans l'ordre antique & confacré par
l'ufage , fuivant lequel la Pudeur conduifoit
l'Epoufe jufques à la chambre
nuptiale , retiroit les voiles qui la couvroient
, l'attendoit le lendemain pour
les lui rendre & ne la pas quitter pendant
le refte du jour. On avança donc
jufques à la première enceinte fous le
grand pavillon extérieur. Le Mystère ,
éxact & fidele , gardoit l'entrée du fecend
, dont il tenoit les rideaux fermés.
Les Graces attendoient que la Pudeur
enlevât les voiles qui enveloppoient la
belle Pfyché , pour la porter dans leurs
bras fur le lit nuptial. La Pudeur au
contraire s'avança impérieufement pour
pénétrer dans la dernière enceinte
malgré les efforts du Myftère , qui en
défendoit l'entrée. L'Amour reclama
avec impétuofité contre la violence
qu'on éxerçoit dans l'aſyle facré de ſon
fanctuaire. L'Hymen dont la main
pefante brife fouvent l'édifice dont il
>
veut
MARS. 1763. 169
eut pofer les fondemens , l'Hymen
prétendit que ce fanctuaire étoit le fien ,
& que lui feul devant y donner des
loix , il vouloit que la Pudeur y préfidât.
Il menaçoit de fufpendre la fin de l'hymenée
, & de remener fur le champ
-Pfyché dans l'Olympe , attendre la décifion
des Dieux affemblés. Ce n'étoit pas
la première fois que l'Hymen avoit commencé
par intimider l'Amour : ce n'étoit
pas la première fois que ce dernier avoit
fini par s'en venger cruellement. Il fe
réferva cette reffource , & feignit encore
de céder pour cette fois. La Pudeur
encouragée par ce premier triomphe
porta fes prétentions jufqu'à vouloir
paffer la nuit dans la dernière enceinte ,
où la Volupté feule avoit le droit de
veiller. La Volupté , affez douce naturellement
, devint furieufe & fe récria
contre cette entreprife. Il fut réglé que
la Pudeur veilleroit dans la première
'enceinte , affez près néanmoins pourque
la nouvelle Epoufe put toujours entendre
fa voix. La cruelle gouvernante
en abufa tellement , qu'elle ne ceffoit
de l'appeller & de lui répéter des leçons
déplacées , fur lefquelles ni les reproches
impatiens de l'Amour , ni les cris de la
Volupté , ne pouvoient impofer filence.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Grâces craintives s'étoient difper
fées au premier bruit de la querelle ,
& les ordres de l'Amour même auroient
eu peine à les rappeller.
'Enfin cette nuit de trouble & d'allarmes
fit place au jour. L'opiniâtre Matrone
reconduifit Pfyché à fon appartement.
Trop nouvelle Déeffe pour connoître
toutes les prérogatives de fon
état , Pfyché flottoit entre la foumiffion
que la févère Pudeur exigeoit
d'elle , & la douleur amère d'affliger
L'Amour. De nouvelles fêtes embellirent
cette feconde journée : ce qui l'embellit
encore plus , fut la préfence de Vénus,
qui vint vifiter les époux. Son fils fe
plaignit à elle de la tyrannie que l'Hymen
& la Pudeur entreprenoient d'exercer
fur lui-même , jufques au centre de
fon empire & de celui de fa mère. La
Déeffe , fenfible aux plaintes de fon
fils , lui promit que dès que les fêtes
préparées par Terpficore , pour l'entrée
de la nuit fuivante , auroient pris fin ,
elle remonteroit à la cour célefte faire
parler leurs communs droits , contre les
ennemis fecrets qu'ils avoient appellés
eux-mêmes dans leurs états . Diffimulez
, dit- elle , mon fils , paroiffez toujours
obéir , c'eft le plus für moyen que
摆
MAR S. 1763. 171
'Amour & la Volupté puiffent prendre
pour détruire le pouvoir de l'Hymen
& de la Pudeur.
La feconde foirée fut plus prolongée
encore que la première. Les amuſemens
de Therpficore ayant occupé long-temps
une cour charmante , qui fe livroit au
plaifir dans l'ignorance des fecrets chagrins
qui en agitoient les chefs. Vénus
en retournant à l'Olympe , feignit de
quitter PAPHOS pour quelque temps.
La pudique Matrone en conçut l'espoir
d'un nouveau triomphe ; car la préfence
de Vénus étoit contraire à fes projets.
Dès la nuit fuivante , après le cérémonial
de la veille , elle avoit repris fa
place ordinaire ; mais n'ayant pû fe
défendre d'un léger fommeil , qu'avoit
peut-être occafionné l'exercice , quoiqu'affez
froid , de quelques danfes qu'elle
s'étoit permife , elle fe réveilla tout-àcoup
; & dans le dépit de la négligence
qu'elle fe reprochoit , elle voulut la réparer
avec éclat. Elle ouvrit , ou plutôt
déchira les rideaux de l'enceinte facrée.
Le Mystère alla chercher fa retraite dans
ceux du lit des Epoux , & la Volupté
indignée quitta la place. L'Amour en
ce moment ufa de cette perfide douceur
qu'il fait fi bien employer quelque-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fois , & ne fit à fon ennemie que de
tendres plaintes qui encouragerent
encore fa fermeté.
,
Cependant la Volupté éplorée avoit
répandu l'allarme dans l'intérieur du Palais
: elle gémiffoit avec les Grâces du
fort de leur maître , lorfqu'une lumière
céleste annonça le retour de Vénus.
Elles rentrerent avec elle dans la chambre
de l'Amour. A fon afpe&t , la Pudeur
troublée voulut fe retirer. Arrêtez.
, dit Vénus
, arrêtez
, imprudente
maîtreffe
, pour écouter
l'ordre
fuprême
des
Dieux
. Si je vous euffe trouvé
dans les
bornes
prefcrites
à votre
emploi
, mon
pouvoir
étoit
limité
, j'étois
contrainte
à foutenir
le vôtre
jufques
dans mon
propre
empire
mais vous
avez
paffé
ces bornes
immuables
, votre
injufte
ufurpation
vous
foumet
à mon fils & à
moi , c'eft à lui que les Dieux
ont déféré
le droit de prononcer
. La Pudeur
,
rougiffant
de colère
& de confufion
, fe
retira
pour
aller attendre
fon arrêt : il
ne fut pas différé
. Après
avoir confulté
un moment
avec
fa mère
, l'Amour
fit
déclarer
à la vénérable
Pudeur
, par la
bouche
même
de fon ennemie
( la Volupté
) , qu'elle
eût à quitter
fon empire
pour n'y jamais
reparoître
: c'étoit
l'exiMARS.
1763. 173
ler de la terre. Quelle région habitée
n'eft pas l'empire de l'Amour ?
Ainfi , pour avoir voulu MAL-APROPOS
ufurper des droits que l'Amour
ne devoit pas céder , la Pudeur en perdit
que l'Hymen même ne put lui rendre :
& l'Amour de fon côté perdit l'avantage
flatteur de la victoire , dans prèfque
toutes fes conquêtes. Perfonne n'y gagna
; la Volupté elle - même s'ennuya
bientôt de fes triomphes , & fe trouva
fatiguée de l'exercice d'un pouvoir fans
bornes & jamais contredit .
Depuis cette fatale époque , quelques
foins qu'ayent pris les Dieux pour réconcilier
la Pudeur avec l'Amour , il
veut toujours l'exiler des lieux où il
donne des loix , & la Pudeur ne fait
prèfque jamais lui céder ou fe défendre
que MAL- A- PROPOS.
» Toi feule , fage & tendre Delphire!
> toi feule as pû donner afyle à ces deux
» ennemis dans une paix inaltérable .
» C'eſt ce bienfait des Dieux qu'a voulu
» confacrer ma Mufe. Plus cette faveur
deviendra rare dans les fiécles futurs
plus on admirera ta gloire & le
bonheur de ton amant.
Par M. D L. G.
fugitives.
SUITE de la Traduction de MAL-APROPOS
, ou L'EXIL DE LA Py-
DEUR , Poëme Grec.
QUATRIEME CHANT.
LAA nuit , fi chère à l'Amour & que
ce Dieu embellit fouvent de fes chat-
Gij
150 MERCURE (DE FRANCE.
.
mes , impatiente de fe rendre à Pa
phos , avoit preffé le Soleil de lui faire
place. Non qu'elle eût violé les loix
immuables de fon cours ; mais elle
avoit étendu les bords de fon voile
de telle forte , qu'à peine Phabus touchoit
à l'humide empire , que fes
derniers rayons avoient été abforbés.
Une quantité prodigieufe de flambeaux
avoient fait un jour nouveau ;
& ce jour est le vrai jour de Paphos.
A la lueur de ces Aftres factices , on
vit reparoître les Immortels Époux ; &
chacun deux fe rendit dans des cabinets
différens. Leur cour fe partagea
pour affifter à leur toilette. L'Hymen
vifita alternativement l'une & l'autre
lui-même avoit appellé la Galanterie ;
il l'introduifit , à celle de l'Amour , &
les Grâces fe déroboient tour-à-tour
pour y paffer quelques inftans . La
toilette , de l'Amour n'eft pas longue ;
il vola à celle de fa Pfyche , dans l'infant
que par les mains de la Pudeur
elle achevoit de prendre une feconde
robe nuptiale d'un tiffu d'argent le plus
éclatant , que les Arts avoient parfemé
des tréfors de l'Orient. Les Grâces
émpreffées autour d'elle , fe difpu
toient le prix du goût ; & chacune en
MARS. 1763. ISL
particulier s'applaudiffoit des ornemens
la Beauté rend fi faciles à placer
& auxquels elle prête tant d'agréque
ment .
Les toilettes étant finies , & les époux
encore plus parés de leurs charmes ,
que des ornemens qu'on y avoit ajoutés ,
au milieu des lumières cachées dans
les feuilles & dans les fleurs , de manière
que les unes & les autres paroiffoient
produire la clarté ; cette troupe
charmante traverfa les jardins pour
retourner au Palais principal. Au -devant
, étoit dreffé un trône de brillans ,
plus éclatans que le Soleil , fous un
Pavillon de la plus riche pourpre de
Tyr , rayonnée d'or & de diamans . Des
guirlandes de fleurs artificiellement
imitées par les pierres les plus précieuſes
, en renouoient les pentes , &
étoient foutenues par de jeunes zéphirs ,
dont les aîles tranfparentes & orientées
, s'accordoient harmonieuſement
avec les couleurs du Pavillon . C'eftlà
, que l'Amour & Pfyché fe placerent
pour voir la troupe agile des Plaiſirs &
des Amours fe jouer alternativement ,
fur un canal de l'onde , & du feu
que Vulcain avoit préparé pour le ter-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
rible Dieu de la Guèrre. Tantôt l'air
embrafé offroit un fpectacle dont la vue.
avoit peine à foutenir l'éclat & à fuivre
la variété des fcènes. Tantôt , par
des machines que les Arts avoient fournies
, l'Onde pouffée en jets à perte
de vue , étoit recueillie en l'air dans des
vâfes portés par les enfans aîlés qui ,
en la réverfant , lui donnoient mille
formes différentes ; la lumière étoit
telle dans ces fêtes , qu'elle prêtoit
aux eaux l'apparence du criftal en fufion.
A ces jeux en fuccédoient d'autres
qui préfentoient l'image paffagère &
paifible des ravages & des embraſemens
qui , trop fouvent parmi les
Mortels ne font qu'un jeu du Maître
charmant , qu'on amufoit alors ,
tour -à - tour le Tyran & le Dieu du
monde. Quelquefois on appercevoit
des traits de flâme , pénétrer , fans s'éteindre
, la profondeur des Ondes &
en faire fortir les froides Déïtés fur des
Conques galantes. Les Amours , qui
avoient lancé ces traits ,, menoient en
triomphe ces Dieux des eaux enchaînés .
Tout ce que les armes de l'Amour avoient
fait de conquêtes remarquables dans
l'Empire de Neptune étoit rappellé
par des répréſentations animées. Chaque
,
,
MAR S. 1763. 153
partie de ces jeux , fi l'on vouloit les
bien peindre , fuffiroit à un Poëme
entier.
Plus puiffant au Parnaffe que le Dieu
même qui y régne , l'Amour avoit appellé
les Mufes , & les Mufes s'étoient
empreffées à fignaler leur zéle ,, par les
plus agréables effets de leurs talens . C'eft
à leurs foins qu'on devoit les preftiges
qui avoient figuré dejà les amours de
quelques Déités des eaux. Mais leur
chef- d'oeuvre en ce genre étoit préparé
dans l'intérieur du Palais ; on s'y
rendit donc , pour jouir d'un nouveau
fpectacle qui ne cédoit a aucun de
ceux qu'on venoit de voir , mais dont
mon foible ftyle (a) ne pourra donner
qu'un trait aride & fans coloris.
CINQUI É ME CHANT.
Dans une des Salles les plus vaſtes
du Palais , étoit difpofé un Théâtre
d'un genre & d'une forme dont notre
Grèce ne fourniroit que d'imparfaits
modéles toute la Cour de Paphos fe
raffembla dans ce lieu .
La Scéne n'étoit pas vifible aux Spec-
(a) On fait que les Anciens nommoient ainf
le poinçon avec lequel ils écrivoient fur les Tablettes
enduites de cire.
G v
$4 MERCURE DE FRANCE.
ateurs , lorfqu'ils entrerent pour fe
placer ; on auroit eu peine à la foupconner;
on n'y voyoit qu'un fuperbeAm
phitéâtre. Mais à peine les deux Fpoux.
y furent entrés , que la partie qui féparoit
la fcène difparut. On apperçut alors
un nouvel univers renfermé dans l'enceinte
de ce lieu ; des cieux , des mers ,
des campagnes , le terrible féjour des
enfers , & des Palais céleftes. La Nature
& l'Art magique , par leurs efforts réunis
, auroient peine à produire les prodiges
qu'offroit cette merveilleufe Scène.
Les Mufes s'étoient métamorphofées
fous diverfes formes , pour repréfenter
elles-mêmes les perfonnages d'un Drame
, dicté par Apollon , & qui retraçoit
en action les amours , les tourmens
& la félicité fuprême de la tendre Pfyché.
Cette repréſentation , qui n'étoit
point l'effet des Mafques groffiers en
ufage fur nos Théâtres ( b ) , étoit fi
fidéle , que Pfyché fut étonnée
fuite un peu inquiette de la Mufe qui
la repréfentoit : elle furprit les yeux de
l'Amour fouvent prêts à s'y méprendre
tant étoit parfaite l'illufion de la métaen-
(b) Sur les théâtres des Anciens les Acteurs
fe fervoient de mafques pour repréſenter les per
fonnages de leur Rôle.
MARS. 1763. 155
morphofe. Plus puiffante encore étoit
celle des accens qui renouvelloient
dans l'âme de Pfyché les fentimens
qu'elle avoit éprouvés . Ces accens
étoient dans un mode , & les vers dans
une mefure qui nous font encore inconnus.
Les chants , mariés à l'harmonie
de l'Orchestre , étoient apparemment
le langage même des Dieux pour
lefquels ce Spectacle étoit préparé. L'Amour
fourit à la vue de la Mufe qui
avoit emprunté fa figure ; il fe tourna
vers Pfyché pour confulter fon impreffion
; mais celle-ci , en portant fes
beaux yeux fur les fiens , lui dit , je
croirois voir l'Amour fur cette fcène
phantaftique , fi l'Amour n'étoit à mes
côtés ; mais on ne peut jamais fe méprendre
à la fiction , que quand il ne
daigne pas fe montrer lui-même.
A l'endroit du Drame qui rappelloit
les tourmens de la jeune Pfyché ; au
terrible afpect des enfers , repréfentés
très-vivement , & fur- tout à l'impitoyable
menace de lui ravir la beauté ; cette
tendre amante , par un mouvement involontaire
, fe précipita dans les bras .
de fon époux. Il en fut allarmé ; il
favoit mauvais gré aux Mufes du choix
de ces images douloureuſes , pour une
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
fete confacrée aux plus doux plaifirs.
Eh ! non , non , s'écria Pfyché , que
ne puis -je , tous les inftans de ma vie
immortelle , avoir un fouvenir auſſi vif
des maux que j'ai foufferts pour vous.
On ne jouit bien des délices de l'amour
que par la mémoire des peines qu'elles
ont coutées. L'Amour cependant fit
dire aux Mufes par le Dieu du goût que
l'on fixoit trop long- temps l'attention
fur de fi funeftes tableaux . Auffi-tôt on
en vit fuccéder de plus riants : la clémence
de Vénus & la félicité des deux
amans en étoient l'objet. C'est alors que
Terpficore , par des danfes voluptueufes
& gayes , vint effacer l'impreffion pathétique
que fes foeurs avoient procurée .
SIXIÈME CHANT .
Un autre Sujet tout différent occupa le
théâtre . La fatyre s'en étoit emparé. La
Scène ne repréfentoit plus qu'une vaſte
mer. On vit fur fa furface s'élever plufieurs
Syrenes , dont les figures féduiſantes
étoient auffi variées que leurs enchantemens
. Sans quitter l'humide fein de l'onde,
où plonge toujours la partie de leurs
corps , qui ne tient plus à l'humaine ſtruc-
&ture, elles formoient par des entrelacemens&
des bondiffemens fur les flots, des
efpèces de danfes , au fon de leurs chants
MARS. 1763. 157
,
mélodieux. Le tout refpiroit une volupté
fi dangereufe , que la plupart
des fpectateurs mêmes malgré la
force de leur divine exiftence en
étoient prèfque entraînés ; mais la plaifanterie
du Spectacle , qui furvint , fit
bientôt diſtraction à ce léger penchant
On apperçut des Barques fur cet
océan elles étoient , la plûpart , galamment
ornées , & paroiffoient chargées
de perfonnages qui repréfentoient
les principaux états de l'humanité. Ces
Barques n'avançoient pas toutes enfemble
on les voyoit d'abord dans le
lointain ; on remarquoit les mouvemens
oppofés qui fe paffoient entre des Nautoniers
expérimentés & des Paffagers
imprudens , qui les contraignoient à fe
détourner de leur route. Quelques Syrènes
fe détachoient pour aller au-devant
des Barques & fe faire voir de plus
près. Dès que les Barques en approchoient
, les artificieufes Syrènes , fe
replongeant dans l'onde , en reffortoient
à des diſtances éloignées. C'eſt ainfi
qu'elles attiroient , par ces feintes refuites
, les Paffagers jufques dans certains
efpaces , où étoient cachés fous les
flots des filets plus déliés que les cheveux
de leurs blondes treffes , mais plus
158 MERCURE DE FRANCE.
infrangibles que l'acier de LEMNOS.On
diftinguoit dans ces diverfes Barques de
fuperbes Archontes , de graves Aréopagites
, des héros de Mars , des difciples
de la Philofophie , enfin tous les
Ördres de la République , jufqu'à
d'auftères Sacrificateurs : chacun d'eux
difputoit avec foi-même quelques momens
; mais chacun d'eux veilloit l'inf
tant où les patrons des barques détournoient
la vue , afin de fauter plus librement
dans ces flots empoifonnés , à
l'aide des mains perfides que leurs tendoient
les Syrènes . D'autres fembloient
s'y laiffer gliffer mollement , & comme
par diftraction , croyant apparemment
par-là fe dérober leur propre foibleffe
& s'épargner le reproche de leur chûte.A
peine ces divers perfonnages tomboient
en la puiffance des Monftres charmans
qui les avoient furpris , qu'ils étoient
enchaînés de fleurs. Les Syrènes en
avoient qui étoient enchantées pour chaquefens
en particulier ; de forte que ces
victimes fe trouvoient arrêtées dans toutes
les parties de leur être. Ainfi que
certains animaux carnaciers fe jouent
quelque temps de leur proie avant que
de la dévorer telles ces femmes infidieufes
, faifoient en cent façons des
MARS. 1763. 159
jouets de leurs Captifs ; & par les formes
les plus ridicules qu'elles leur faifoient
prendre , elles les expofoient au
rire des Spectateurs , avant que de les
précipiter dans les abîmes de cet océan,
Les jeunes étourdis de notre Grèce nefurent
pas les moins amufans des per
fonnages de cette comique Pantomime..
Les Syrènes les faifoient tourner avec
une rapidité incroyable autour d'elles :
elles avoient pour cela des fouets de
toutes les paffions , qui leur donnoient
à chaque inftant des impulfions contraires.
Elles changeoient enfuite ces
Etres en différentes efpèces d'animaux ;
elles s'amufoient de leur babillage en
perroquets ; elles leur faifoient répéter
à-peu-près ce qu'ils auroient dit fous
leur forme naturelle ; elles les faifoient.
voler , comme des Etourneaux &
retomber dans la mer , où ils difparoiffoient
pour quelques momens. Enfuite ,
fous la forme de petits chiens , elles les
dreffoient fur le champ à plufieurs exercices
plus comiques les uns que les autres
; puis elles finiffoient par les tranfformér
en dogues furieux , dont les
rauques aboyemens étoient fuivis de
combats dévorans , qui fe terminoient
au gré du caprice de leurs cruelles maîtreffes
.
,
160 MERCURE DE FRANCE.
De toutes ces Pantomimes , dont
Momus avoit concerté les fcènes , il n'y
en eut point de plus piquante que la
dernière. On vit approcher une Barque
plus confidérable que les précédentes ;
les flammes ou banderoles étoient de
pourpre de Tyr & de tiffus de l'or le
plus pur. A mefure que ce bâtiment ,
chargé d'un nombreux cortége , approchoit
des fpectateurs , on y découvroit
de nouveaux ornemens. Le Chef fe
diftinguoit fur tous les autres par l'éclat
des plus riches étoffes & des pierreries
dont il étoit couvert. On voyait,
au mouvement perpétuel de fes mains ,
qu'il répandoit avec profufion toutes
fortes de richeffes aux Syrènes du fecond
ordre qui bondiffoient autour de
fa Barque , mais dont les charmes n'étoient
pas affez puiffans pour arrêter un
Dieu , car c'étoit le Dieu Plutus que
repréſentoit ce phantaftique perfonnage.
Il étoit alors en querelle avec l'Amour ,
& n'avoit point été appellé à ces fêtes.
Les Mufes , fouvent piquées des avances
humiliantes qu'elles font à ce Dieu
& du dédain dont il les reçoit ,
avoient faifi cette occafion de vengeance.
On reconnoiffoit Plutus nonfeulement
à fa fplendeur , mais à une
MARS. 1763.
161
certaine pâleur livide , qu'il porte luimême
fur le vifage , & qu'il communique
à fes favoris , abforbés dans le
foin d'accumuler & de conferver les
tréfors qu'il leur confie. Trois des principales
Syrènes attendoient cette précieufe
proie avec une nonchalance affectée
, qui leur en afſuroit davantage
la conquête . Elles formerent alors des
concerts fi touchans ; elles prirent des
attitudes fi enchantereffes , que l'âme
d'aucun Mortel n'eût pu foutenir , fi
l'on ofoit le dire , le poids délicieux
de cette volupté. L'âme du Dieu des
Richeffes ne fut pas inacceffible. Les
Syrènes avoient ajouté à leurs enchantemens
ordinaires le charme d'un parfum
plus fort que celui qu'on offre aux
autres Dieux , & dont l'yvreffe eft inévitable.
Plutus reçut en apparence
l'hommage des trois Syrènes , qui ne
faifoient que prêter à fa vanité un léger
tribut dont il alloit les dédommager
par celui de toutes fes poffeffions . Les
Syrènes éleverent les bras vers lui ; il
s'inclina pour recevoir leurs embraffemens.
Bientôt elles l'eurent enlevé de
fon bord , & la Barque avec tout le
cortége difparut au milieu de la troupe
des autres Syrènes. Les principales Ac
162 MERCURE DE FRANCE ,
au moien
trices de ce jeu foutinrent quelque
temps Plutus fur leurs bras , puis , par
un badinage enjoué , elles le plongerent
dans les eaux enchantées. C'eft alors
qu'on ne peut compter toutes les tranfformations
burleſques par lefquelles on
le fit paffer. La dernière amufa particu→
liérement la Cour du Dieu de Paphos .
On vit reparoître la tête de Plutus
fur la fuperficie de l'eau . Les trois
Syrènes , alternativement
d'un petit foufflet dont elles lui avoient
pofé le tuyau dans la bouche , gonflé
rent cette tête au point que toute fa
forme difparut , pour faire place à un
globe que l'air feul rempliffoit. Les Syrènes
alors s'écartérent ; & fe rejettant
en l'air l'une à l'autre ce globe de vent ,
elles donnerent le Spectacle riant d'un
exercice très-agréable jufqu'à ce que
ces jeux ayant affez duré , les Syrènes
fe plongerent avec leur proie au fond
de l'Océan. La Scène fe referma fubitement
telle qu'elle avoit été avant le
Spectacle , & toute la cour des deux
époux les fuivit à la Salle du Banquet .
SEPTIE ME CHANT.
Je ne décrirai point le lieu délicieux
& brillant deftiné au Banquet des DiMARS.
1763.
163
·
vinités de Paphos. Je ne ferai point
l'énumération des mets exquis dont
Comus avoit dirigé la compofition &
l'ordre des fervices. Lorfque les Dieux
habitent la Tèrre , ils fe plaifent à ufer
de la nourriture des Mortels , ainfi que
des autres plaifirs que leur bonté fouveraine
a attachés à chacun de nos
fens. Ce qui eft plus important à mon
Sujet ce font les rangs des principaux
convives ; l'Hymen avoit de droit le
premier il étoit placé entre les deux
Epoux. Ce fut lui qui pofa fur leurs
têtes les couronnes en ufage dans les
feftins.
Chaque affemblée , chaque événe
ment tant foit peu folemnef, fait naître
dans les cours fublunaires une multitude
de conteftations. Les Cours Céleftes
n'en font pas plus exemptes. Cependant
celle de l'Amour dans fes fêtes
particulières eft très-facile fur l'étiquette
; mais l'Hymen préfidoit à celleci
& l'Hymen , ( Tyran jufques dans
les Plaifirs , ) eft le premier qui ait introduit
les graves minucies du cérémonial.
Plus cérémonienfe que toute autre
& plus délicate fur les frivoles honla
Pudeur reclama en cette occafion
la place que la Volupté vouloit
neurs ,
1
#
164 MERCURE DE FRANCE.
occuper auprès de Pfyché. Toujours
fière par humeur autant que par étar ,
fouvent querelleufe par orgueil pour
des prérogatives qu'elle céderoit par
goût , cette majeftueufe Pudeur implora
l'autorité de l'Hymen , & l'Hymen
prononça en fa faveur. Pour confoler
la Volupté , l'Amour la fit mertre à fes
côtés. L'Amour déféroit encore aux
droits des premiers jours de l'Hymen,
O Hymen de combien d'années d'outrages
& d'affronts tu payes fouvent
les vaines déférences que tu éxiges
dans tes jours de Fêtes folemnelles ! La
place de Bacchus étoit marquée à la
droite de l'Amour, Ainfi la Volupté ne
fe crut point déplacée d'être entre eux.
Comus de l'autre côté fe rencontroit
près de la Pudeur. La vénérable Matrone
vit cet arrangement avec quelque
complaifance ; car de tous les Dieux
qui compofoient cette Cour , le délectable
Comus étoit celui avec lequel elle
fe permet un peu plus de familiarité.
Les Mufes étoient à la même table , &
Momus avec elles. Les Grâces avoient
refufé galamment de prendre place
pour fe réferver le plaifir de fervir les
nouveaux Époux. Des Bacchantes choifies
environnoient le lit de Bacchus.
MARS. 1763. 165
Chaque convive avoit un des demi-
Dieux de cette Cour, attaché au foin de
prévenir fes moindres defirs. Quelques
jeunes filles & quelques jeunes garçons
de Paphos , confacrés au temple , étoient
admis au même office.
D'autres tables raffembloient le refte
de la Cour , & la Gayeté , voltigeoit
alternativement des unes aux autres ;
tandis que dans l'intervalle des fervices ,
les Mufes faifoient entendre leurs concerts.
Bacchus ne contribuoit pas peu à
l'agrément de ce Banquet. Après les
premières coupes du nectar céleste , il
propofa le nectar de la Tèrre ; on en
avoit apporté de toutes les régions du
Monde. Ce fut la première fois que
dans une Ile de la Gréce on goûta
d'un vin recueilli dans les climats barbares
des Gaules. Bacchus l'avoit fait
réferver pour cette fête ; il voulut que
la Gayeté fe chargeât feule de le verfer.
Cette liqueur petillante comme elle , en
étoit l'image. Il en fit préfenter par
l'Amour à la belle Pfyché , dans une
coupe du plus pur criftal ; la févère
Pudeur crut qu'il étoit des fonctions de
fa charge d'examiner ce breuvage inconnu
, & voulut arrêter la main de la
jeune Epoufe prête à porter la coupe
166 MERCURE DE FRANCE.
té
par
fur fes lévres : mais celle-ci , en regar
dant avec une douce ingénuité la févère
Matrône , but la coupe fans héfiter ;
puis s'adreffant à elle , lui dit : O ! refpectable
Pudeur ; ce qui m'eft préfenl'Amour
ne peut m'être fufpect
& ne doit pas vous allarmer , puifque
l'Hymen ne s'y oppofe pas. L'Amour
paya du regard le plus tendre ce que
venoit de dire Pfyché , & l'Hymen luimême
ne put refufer d'y foufcrire, Bacchus
fit alors un figne à Comus , &
tous deux de concert engagerent la
Pudeur à vuider plufieurs coupes de la
même liqueur , à l'ombre de fon voile
qu'elle avoit rabaiffé, La Gayeté derrière
elle ,, en éclatoit de rire , & Momus
avec les Mufes préparoit déja des chanfons
à ce fujet. Mais ce filtre n'eut qu'un
effet momentané. La Pudeur en devint
un peu moins trifte , fans oublier les
entrepriſes que projettoit fon indifcret
orgueil , au milieu de la galanterie de
ces Fêtes.
HUITIEME CHANT.
la
Malgré l'impatience de l'A
joie & le plaifir prolongerent le feſtin
jufques affez avant dans la nuit . Enfuite
les époux pafferent chacun dans leurs
appartemens particuliers , où ils furent
MARS. 1763. 167
conduits en pompe , au fon de divers
inftrumens , & au bruit des acclamations
univerfelles ; après quoi on les
laiffa en liberté. La chambre dans laquelle
devoient fe réunir les deux époux
avoit à - peu - près la forme d'un tem,
ple. Sous une rotonde , la Volupté
y avoit fait préparer le lit nuptial. Il
étoit fermé d'une double enceinte de
baluftres , fur laquelle bruloient des
parfums céleftes , dans des caffolettes
d'or. Un double pavillon couvroit les
deux Enceintes. La lampe fatale , qui
avoit tant caufé de larmes à Pfyché ,
& qui fut cependant la fource de fa
félicité , avoit été fufpendue par la Volupté
au ciel du pavillon intérieur , avec
un tel artifice , que fans en apperce→
voir la flamme , fa lumière réfléchie
éclairoit le lit d'un jour fi doux & fi
voluptueux , que cet aftre nouveau du
myftère faifoit craindre le retour de
l'aftre brillant qui anime & féconde
l'univers.
L'Amour paffa le premier dans cette
chambre : il étoit précédé d'une troupe
d'enfans ailés , portans devant lui leurs
flambeaux allumés. Le fien étoit entre
les mains de la Volupté. Elle entra feule
avec l'Amour dans l'enceinte intérieu168
MERCURE DE FRANCE
re. La troupe badine des enfans de Cythère
fe difperfa dans les avenues . Pfyche
, pour fe rendre en ce lieu myſtéétoit
foutenue par l'Hymen
d'une main , & de l'autre par la Pudeur.
rieux ,
Il paroiffoit que tout alloit fe paffer
dans l'ordre antique & confacré par
l'ufage , fuivant lequel la Pudeur conduifoit
l'Epoufe jufques à la chambre
nuptiale , retiroit les voiles qui la couvroient
, l'attendoit le lendemain pour
les lui rendre & ne la pas quitter pendant
le refte du jour. On avança donc
jufques à la première enceinte fous le
grand pavillon extérieur. Le Mystère ,
éxact & fidele , gardoit l'entrée du fecend
, dont il tenoit les rideaux fermés.
Les Graces attendoient que la Pudeur
enlevât les voiles qui enveloppoient la
belle Pfyché , pour la porter dans leurs
bras fur le lit nuptial. La Pudeur au
contraire s'avança impérieufement pour
pénétrer dans la dernière enceinte
malgré les efforts du Myftère , qui en
défendoit l'entrée. L'Amour reclama
avec impétuofité contre la violence
qu'on éxerçoit dans l'aſyle facré de ſon
fanctuaire. L'Hymen dont la main
pefante brife fouvent l'édifice dont il
>
veut
MARS. 1763. 169
eut pofer les fondemens , l'Hymen
prétendit que ce fanctuaire étoit le fien ,
& que lui feul devant y donner des
loix , il vouloit que la Pudeur y préfidât.
Il menaçoit de fufpendre la fin de l'hymenée
, & de remener fur le champ
-Pfyché dans l'Olympe , attendre la décifion
des Dieux affemblés. Ce n'étoit pas
la première fois que l'Hymen avoit commencé
par intimider l'Amour : ce n'étoit
pas la première fois que ce dernier avoit
fini par s'en venger cruellement. Il fe
réferva cette reffource , & feignit encore
de céder pour cette fois. La Pudeur
encouragée par ce premier triomphe
porta fes prétentions jufqu'à vouloir
paffer la nuit dans la dernière enceinte ,
où la Volupté feule avoit le droit de
veiller. La Volupté , affez douce naturellement
, devint furieufe & fe récria
contre cette entreprife. Il fut réglé que
la Pudeur veilleroit dans la première
'enceinte , affez près néanmoins pourque
la nouvelle Epoufe put toujours entendre
fa voix. La cruelle gouvernante
en abufa tellement , qu'elle ne ceffoit
de l'appeller & de lui répéter des leçons
déplacées , fur lefquelles ni les reproches
impatiens de l'Amour , ni les cris de la
Volupté , ne pouvoient impofer filence.
H
170 MERCURE DE FRANCE.
Les Grâces craintives s'étoient difper
fées au premier bruit de la querelle ,
& les ordres de l'Amour même auroient
eu peine à les rappeller.
'Enfin cette nuit de trouble & d'allarmes
fit place au jour. L'opiniâtre Matrone
reconduifit Pfyché à fon appartement.
Trop nouvelle Déeffe pour connoître
toutes les prérogatives de fon
état , Pfyché flottoit entre la foumiffion
que la févère Pudeur exigeoit
d'elle , & la douleur amère d'affliger
L'Amour. De nouvelles fêtes embellirent
cette feconde journée : ce qui l'embellit
encore plus , fut la préfence de Vénus,
qui vint vifiter les époux. Son fils fe
plaignit à elle de la tyrannie que l'Hymen
& la Pudeur entreprenoient d'exercer
fur lui-même , jufques au centre de
fon empire & de celui de fa mère. La
Déeffe , fenfible aux plaintes de fon
fils , lui promit que dès que les fêtes
préparées par Terpficore , pour l'entrée
de la nuit fuivante , auroient pris fin ,
elle remonteroit à la cour célefte faire
parler leurs communs droits , contre les
ennemis fecrets qu'ils avoient appellés
eux-mêmes dans leurs états . Diffimulez
, dit- elle , mon fils , paroiffez toujours
obéir , c'eft le plus für moyen que
摆
MAR S. 1763. 171
'Amour & la Volupté puiffent prendre
pour détruire le pouvoir de l'Hymen
& de la Pudeur.
La feconde foirée fut plus prolongée
encore que la première. Les amuſemens
de Therpficore ayant occupé long-temps
une cour charmante , qui fe livroit au
plaifir dans l'ignorance des fecrets chagrins
qui en agitoient les chefs. Vénus
en retournant à l'Olympe , feignit de
quitter PAPHOS pour quelque temps.
La pudique Matrone en conçut l'espoir
d'un nouveau triomphe ; car la préfence
de Vénus étoit contraire à fes projets.
Dès la nuit fuivante , après le cérémonial
de la veille , elle avoit repris fa
place ordinaire ; mais n'ayant pû fe
défendre d'un léger fommeil , qu'avoit
peut-être occafionné l'exercice , quoiqu'affez
froid , de quelques danfes qu'elle
s'étoit permife , elle fe réveilla tout-àcoup
; & dans le dépit de la négligence
qu'elle fe reprochoit , elle voulut la réparer
avec éclat. Elle ouvrit , ou plutôt
déchira les rideaux de l'enceinte facrée.
Le Mystère alla chercher fa retraite dans
ceux du lit des Epoux , & la Volupté
indignée quitta la place. L'Amour en
ce moment ufa de cette perfide douceur
qu'il fait fi bien employer quelque-
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
fois , & ne fit à fon ennemie que de
tendres plaintes qui encouragerent
encore fa fermeté.
,
Cependant la Volupté éplorée avoit
répandu l'allarme dans l'intérieur du Palais
: elle gémiffoit avec les Grâces du
fort de leur maître , lorfqu'une lumière
céleste annonça le retour de Vénus.
Elles rentrerent avec elle dans la chambre
de l'Amour. A fon afpe&t , la Pudeur
troublée voulut fe retirer. Arrêtez.
, dit Vénus
, arrêtez
, imprudente
maîtreffe
, pour écouter
l'ordre
fuprême
des
Dieux
. Si je vous euffe trouvé
dans les
bornes
prefcrites
à votre
emploi
, mon
pouvoir
étoit
limité
, j'étois
contrainte
à foutenir
le vôtre
jufques
dans mon
propre
empire
mais vous
avez
paffé
ces bornes
immuables
, votre
injufte
ufurpation
vous
foumet
à mon fils & à
moi , c'eft à lui que les Dieux
ont déféré
le droit de prononcer
. La Pudeur
,
rougiffant
de colère
& de confufion
, fe
retira
pour
aller attendre
fon arrêt : il
ne fut pas différé
. Après
avoir confulté
un moment
avec
fa mère
, l'Amour
fit
déclarer
à la vénérable
Pudeur
, par la
bouche
même
de fon ennemie
( la Volupté
) , qu'elle
eût à quitter
fon empire
pour n'y jamais
reparoître
: c'étoit
l'exiMARS.
1763. 173
ler de la terre. Quelle région habitée
n'eft pas l'empire de l'Amour ?
Ainfi , pour avoir voulu MAL-APROPOS
ufurper des droits que l'Amour
ne devoit pas céder , la Pudeur en perdit
que l'Hymen même ne put lui rendre :
& l'Amour de fon côté perdit l'avantage
flatteur de la victoire , dans prèfque
toutes fes conquêtes. Perfonne n'y gagna
; la Volupté elle - même s'ennuya
bientôt de fes triomphes , & fe trouva
fatiguée de l'exercice d'un pouvoir fans
bornes & jamais contredit .
Depuis cette fatale époque , quelques
foins qu'ayent pris les Dieux pour réconcilier
la Pudeur avec l'Amour , il
veut toujours l'exiler des lieux où il
donne des loix , & la Pudeur ne fait
prèfque jamais lui céder ou fe défendre
que MAL- A- PROPOS.
» Toi feule , fage & tendre Delphire!
> toi feule as pû donner afyle à ces deux
» ennemis dans une paix inaltérable .
» C'eſt ce bienfait des Dieux qu'a voulu
» confacrer ma Mufe. Plus cette faveur
deviendra rare dans les fiécles futurs
plus on admirera ta gloire & le
bonheur de ton amant.
Par M. D L. G.
Fermer
Résumé : SUPPLÉMENT à l'Article des Piéces fugitives. SUITE de la Traduction de MAL-A-PROPOS, ou L'EXIL DE LA PUDEUR, Poëme Grec. QUATRIEME CHANT.
Le texte est un supplément à un article du Mercure de France, présentant la suite de la traduction du poème grec 'Mal-Apropos, ou L'Exil de la Pydéur'. Le quatrième chant décrit une nuit à Paphos où la nuit a été prolongée artificiellement pour permettre aux Immortels Époux, l'Amour et Psyché, de se préparer. Leur toilette est assistée par l'Hymen, la Galanterie, et les Grâces. Une fois prêts, ils se rendent dans les jardins illuminés pour assister à des spectacles offerts par les Plaisirs et les Amours. Ces spectacles incluent des jeux d'eau et de feu, et des représentations des conquêtes de l'Amour. Les Muses, appelées par l'Amour, ont préparé des prestiges et des représentations animées. Dans une salle du palais, un théâtre magique montre un nouvel univers avec des cieux, des mers, et des enfers. Les Muses, métamorphosées, jouent un drame dicté par Apollon, retraçant les amours, les tourments et la félicité suprême de Psyché. Psyché est émue par la représentation et se jette dans les bras de l'Amour. Les Muses changent ensuite de scène pour montrer la clémence de Vénus et la félicité des amants, avec des danses voluptueuses de Terpsichore. Le sixième chant introduit une scène maritime avec des Sirènes qui dansent et chantent, tentant les spectateurs. Des barques représentant différents états de l'humanité naviguent sur la mer, attirées par les Sirènes. Les Sirènes capturent les passagers avec des filets et les transforment en animaux pour se divertir. La dernière pantomime montre le Dieu Plutus en querelle avec l'Amour, représenté dans une barque richement ornée. Les Muses se vengent de Plutus en le mettant en scène malgré son absence des fêtes. Le texte décrit ensuite une scène où Plutus est capturé par trois Sirènes. Ces dernières l'enlèvent et le plongent dans des eaux enchantées, où elles le transforment en un globe de vent. Après divers jeux, elles disparaissent avec leur proie au fond de l'Océan. La scène se referme, et toute la cour des époux divins suit les Sirènes vers la salle du banquet. Le banquet des divinités de Paphos est ensuite décrit. L'Hymen, placé entre les deux époux, pose des couronnes sur leurs têtes. Les convives principaux incluent l'Hymen, la Pudeur, la Volupté, l'Amour, Bacchus, et Comus. Les Grâces servent les nouveaux époux, et des Bacchantes entourent le lit de Bacchus. Bacchus propose un vin des Gaules, que Psyché boit malgré les objections de la Pudeur. Après le banquet, les époux se retirent dans leurs appartements. La chambre nuptiale est préparée avec soin, et la lampe fatale éclaire doucement le lit. La Pudeur et l'Hymen accompagnent Psyché, mais un conflit éclate entre la Pudeur et la Volupté. La Pudeur veut veiller près de Psyché, mais la Volupté s'y oppose. Finalement, la Pudeur veille dans la première enceinte, perturbant la nuit par ses leçons déplacées. Le lendemain, Vénus visite les époux et promet de soutenir l'Amour contre l'Hymen et la Pudeur. La nuit suivante, la Pudeur, après s'être endormie, ouvre les rideaux de l'enceinte sacrée, provoquant la fuite du Mystère et la colère de la Volupté. L'Amour utilise une douceur trompeuse pour apaiser la Pudeur. Le texte relate un conflit mythologique entre Vénus, la Pudeur, l'Amour et la Volupté. L'alerte est donnée au Palais lorsque Vénus revient, accompagnée des Grâces. La Pudeur, troublée, tente de se retirer, mais Vénus l'arrête pour annoncer un ordre divin. Vénus explique que la Pudeur a dépassé ses limites et doit donc être jugée par son fils, l'Amour. La Pudeur, confuse et en colère, se retire pour attendre son verdict. L'Amour, après consultation avec Vénus, déclare par l'intermédiaire de la Volupté que la Pudeur doit quitter son empire et ne jamais y revenir. Cette décision affecte tous les protagonistes : la Pudeur perd ses droits, l'Amour ne tire pas avantage de sa victoire, et même la Volupté se lasse de ses triomphes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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669
p. 183-200
EXTRAIT DE DUPUIS ET DES RONAIS, Comédie en trois Actes en vers libres ; par M. COLLÉ, Lecteur de Monseigneur le Duc d'Orléans.
Début :
PERSONNAGES. M. DUPUIS, homme de Finance, père de MARIANE, ACTEURS. M. Brisard. MARIANE [...]
Mots clefs :
Amour, Cœur, Mariage, Tendresse, Hymen, Sentiment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT DE DUPUIS ET DES RONAIS, Comédie en trois Actes en vers libres ; par M. COLLÉ, Lecteur de Monseigneur le Duc d'Orléans.
EXTRAIT
DE DUPUIS ET DES RONAIS,
Comédie en trois Actes en vers libres ;
par M. COLLÉ , Lecteur de Monfeigneur
le Duc d'Orléans.
PERSONNAGES.
M. DUPUIS , homme de Finance ,
père de MARIANE ,
MARIANE , fa fille , amoureuſe
de DES RONAIS ,
DES RONAIS , auffi Financier
ACTEURS.
M. Brifard.
Mlle Gauffin.
amoureux de MARIANE , M. Mollé.
CLÉNARD , ci - devant Précepteur du
feu neveu de DUPUIS ,
GASPARD , Notaire ,
M. Dubois.
M. d'Auberyal.
LAVIOLETTE , Valet de Chambre.
La Scène eft à Paris , dans le Salon de M. Dupuis.
LEE vieux Dupuis a deſtiné fa fille à
Des Ronais . Les deux Amans , qui s'aï
ment avec une égale tendreffe , n'afpirent
qu'après le jour de leur union ,
& fe flattent que cet hymen n'eſt pas
éloigné. Mariane a vingt - cinq ans ;
184 MERCURE DE FRANCE.
Dupuis approuve leur amour & defire
ce mariage ; il a engagé Des Ronais
qu'il aime , à venir demeurer dans fa
maifon il fe dépouille en fa faveur
d'une Charge de Finance qu'il a occupée
l'espace de trente - deux ans: il a fait venir
un Notaire ; Des Ronais & Mariane
ont ordre de fe rendre dans fon appartement
; tout cela femble annoncer un
mariage prochain , & ce mariage néanmoins
paroît devoir être encore différé;
en voici la raifon .
DUPUIS.
A cet hymen fije donnois les mains ,
Abandonné dans ma vieilleſſe ,
Réduit à cet état dont j'ai cent fois frémi ,
Je vivrois feul & mourrois de triſteſſe ,
De perdre en même temps ma fille & mon ami.
C'eft cette jufte défiance
Que je renferme dans mon ſein ,
Dont j'épargne à leur coeur la trifte connoiſſance,
Qui ne feroit qu'augmenter leur chagrin :
Et pour donner en apparence
Quelque motif à mes délais ,
Sur les exploits galans j'attaque Des Ronais.
Ce n'eft qu'un voile adroit pour couvrir le myf
tère
Que de mon ſecret je leur fais.
C'est dans ces quatorze vers qu'et.
MARS. 1763. 185
renfermé tout le fujet de cette Comédie..
Dupuis , pour juſtifier ſes délais , dont
il vient d'expofer le motif, attribue à
Des Ronais des intrigues galantes qui
pourroient faire le malheur de fa fille
fi elle devenoit fon époufe. Cette galanterie
de Des Ronais n'eft pas une
pure fuppofition ; & les bruits qui s'en
répandent ne font point fans fondement.
On fait qu'une Comteffe lui a fait
des avances , auxquelles il a paru répondre
; & le hazard veut qu'une Lettre
de cette femme à Des Ronais tombe
entre les mains du vieux Dupuis , qui
triomphe d'avoir cette piéce à oppofer
aux inftances des deux Amans . La Scène
où il leur fait part de cette Lettre , a
paru un chef-d'oeuvre. Nous en rapporterons
quelques traits qui pourront en
donner une idée .
DUPUIS à Mariane.
། Ecoute
Le billet qu'on écrit à cet homme galant :
Tu verras que tantôt j'avois raiſon fans doure.
Pour l'époufer fi vîte il eft trop fémillant.
( il veut lire. )
Ce Lundi.....
la
DESRONAIS , l'interrompant , & le tirant par
manche , en fe cachant de Mariane ; & voulant
l'empêcher de lire.">
186 MERCURE DE FRANCE .
Eh ! par grace ! ...
DUPUIS ,fecouant la tête.
Oh ! non pas. Sans votre façon dure ,
Vos reproches amers fur ma mauvaiſe foi ,
Ce n'eût été qu'entre vous ſeul & moi ,
Que j'cuffe fait cette lecture.
Mais , pour me difculper de tous mes torts , je voi
Qu'à ma fille , à préfent , malgré moi je la doi .
› ( Se retournant vers fa fille:)
Lifons donc , pour cela , la lettre de la Dame.
( Il lit. )
Ce lundi.
Comment donc ! depuis plus d'un mois , vous
tournez la tête à votre Comteffe ; & il y a huit
grands jours qu'elle n'a entendu parler de vous.
Voilà une bonne folie ! ceci auroit tout l'air d'une
rupture , fi je voulois y entendre ; furtout depuis la
dernière lettre que j'ai reçue de vous , & qui étoit
fi gauche. Mais finiffons ceci ; les ruptures m'excédent
; tout cela m'ennuie ; & je vous pardonne.
Au fond , pourtant , c'eſt une bonne femme !
Quelle clémence ! la belle âme !
( Il continue de lire. )
C'eftjeudi lejour de ma loge à l'Opéra ; venezy.
Je reviens exprès de la Campagne , ce jour-là ,
pour fouper avec vous ; je vous menerai & vous ramenerai
. A jeudi , donc ; je le veux ; entendez-
·vous queje le veux ? Tâchez de quitter vos Dupuis
debonne heure.. S'interrompant , vOS DUPUIS ? ·
Je vous défends , furtout , de me parler de cette
MARS. 1763. 187
&
petite fille , ( Il ôte fon chapeau à Mariane ) ,
de m'en dite tant de merveilles . Il y a dequoi en
périr d'ennui ; ou , ce qui feroit cent fois pis encore
, il faudroit en devenirjaloufe. A jeudi , mon
cher Des Ronais . Rancune tenanté , au moins.
( Il les regarde,& ils reftent tous un moment fans
parler. )
Qu'est-ce ? Eh bien ! ... ...
pétrifiés !
Vous voilà tous deux
Ma fille , vous voyez , fans que je le prononce ,
Tous mes délais juftifiés.
( A Des Ronais , en lui remettant la lettre de la
Comtete. )
Comme un homme poli , vous vous devez
réponſe
"
Ace billet galant , vif & des plus inftans ;
Er pour la faire , moi , je vous donne du temps :
Mais , mais , beaucoup ;.... un temps confidé
rable.
MARIANE ,
du ton dufentiment .
Quoi ; vous me trompiez ? Vous ! Quoi ! vous ,
Des Ronais , vous ! .
DUPUIS , d'un ton de gaîté . '
Eh vraiment , il nous trompoit tous !
DES RONAIS , d'un air modefte & afflige.
Eh ! Monfieur ! eft- ce à vous de me trouver coupable
? ...
J'aurois bien des moyens pour me juſtifier :
Si je n'avois en vous un Juge qui m'accable ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Et qui ne veut que me facrifier.
MARIAN E.
avec un peu de dédain,
Vous vous juftifiriez !
On peut l'en défier .
DUPUIS , d'un air triomphant.
DES RONAIS , vivement.
Non , vis-à-vis de vous , divine Mariane ,
Je fuis un criminel qui tombe à
Je mérite votre courroux ;
VOS genoux;
Et moi-même je me condamne
Je m'abhorre. Qui ? moi !... J'ai pu bleſſer l'amour! ..
L'amour que j'ai pour vous ! par un juſte retour
Puniffez-moi , foyez impitoyable ;
De votre colère équitable
Faites-moi fentir tous les coups ,
Je ne m'en plaindrai pas. Mais vous , Monfieur,
mais vous !
Si vous ne cherchiez pas des prétextes plaufibles ,
Pour pallier vos réfus éternels ,
Tous mes torts , à vos yeux , feroient moins
criminels ,
Ils feroient moins irrémiſſibles.
DUPUIS.
DESRONAIS.
Vous le
croyez ?
Oui , fans cela , Monfieur ,
Nous ne me feriez pas un crime d'une erreur,
Que l'on pardonne à l'âge , & qu'il m'a fait come
mettre.
MARS. 1763. 189
Vous me juſtifîriez vous - même , & par la lettre,
Dont ici , contre moi , vous venez d'abuſer.
Dupuis marquefa furprife .
Rien n'eſt plus vrai , vous avez trop d'uſage ,
D'habitude du monde , & vous êtes trop fage,
Pour que ce vain écrit , qui fert à m'accufer ,
Ne pût , fi vous vouliez , tourner à m'excuſer.
Èxaminons- le , & voyons ce qu'il prouve ,
Voici d'abord ce que j'y trouve : ;
( Il lit. )
Comment donc ! depuis plus d'un mois , vous
tournez la tête à votre Comteffe.
Depuis un mois. Ce fut au Bal de l'Opéra.
Que s'engagea cette fotte aventure ...
Voyez ... Mais , pefez donc fur le temps qu'elle
dure.
(Il lit. )
Et il y a huit grands jours qu'elle n'a entendu
parler de vous... ( Plus bas. ) Ceci auroit tout l'air
d'une rupture ... Oui ! L'air d'une rupture ;
C'en eſt une , bien une , une qui durera ,
Une bien complette , bien fure ,
Ou jamais femme n'y croira.
MARIANE ,
en foupirant & fans le regarder.
Comment vous croire , vous ?
DES RONAIS.
Que vous m'affligeriez
Si vous penfiez qu'en cette aventure fatale ,
190 MERCURE DE FRANCE.
Elle ait , un feul inftant , été votre rivale;
Ne l'imaginez pas . Vous vous dégraderiez.
DUPUIS.
Qu'il connoît bien le coeur des femmes !
Il eft vif, éloquent. Je ne fuis plus ſurpris ,
S'il fait tourrner la tête à de fort grandes Dames
MARIAN E.
Infidéle ! eh ! voilà le prix ...
DUPUIS.
Voilà comme l'amour échauffant fes efprits ;
Et lui prêtant fon éloquente ivreſſe ,
Il enflâma cette Comteſſe ,
Dont il étoit; & dont il eft encore épris.
DES RONAIS.
Moi ! de l'amour pour elle ! Eft-ce ainſi qu'on
profane
Le nom d'amour : Le plus profond mépris
Eft le feul fentiment ; oui , le feul , Mariane ,
Qu'elle ait excité dans mon coenr.
Je le prouve encor , par fa lettre :
Surtoutje vous défends de me parler de Mariane...
DUPUIS , l'interrompant.
Ah ! tout beau ! daignez me permettre ;
Lifez comme on a mis
mettre.
Cette petite Fille.
>
comme on a voulu
DES RONAIS.
Eh bien ! foit. Oui , Monfieur.
( ILIA. 5
MARS. 1763.
Surtout je vous défends de me parler de cette
petite Fille. ( Il mâchonne les derniers mots à
» Mariane . ) Et de m'en dire tant de merveilles .
>
Pendant le peu de temps qu'a duré mon erreur
Je n'étois plein que de vous- même ;
Je ne lui parlois que de vous ;
De votre coeur , de mon amour extrême ,
De nos fentimens les plus doux ;
Du defir vif , & du bonheur fuprême
De me voir un jour votre Epoux ....
Son orgueil ; non , fon coeur meparoiffoit jalous
De ces objets toujours préfens à ma pensée ,
Mais fans ceffe mon coeur les lui préfentoit tous !
Et quoiqu'au fond de l'âme , elle enfût offenſée , ]
Elle- même , elle étoit forcée
De ne me parler que de vous.
Pendant le couplet précédent , Mariane s'atten
drit par degrés , & prépare le foupir qui doit lui
échapper à la fin de ce même couplet.
Hélas !
MARIANÉ.
DUPUIS , du ton du dépit.
Tu t'attendris
Quelle foibleffe extrême !
MARIANE , pleurant prèfque.
Moi ! je m'attendris , moi !
DUPUIS.
Eh ! mais , fans doute. Eh ! parbleu ! je le voi.
93. MERCURE DE FRANCE.
Pauvre dupe ! .... crois-tu que fans partage il
aime?
MARIAN E.
Mon Père! Eh , Je ne crois rien , moi.
DESRONAIS , à Marianne.
Ah! croyez que vous feule & toujours adorée ,
Vous regnates toujours fur ce coeur emporté ,
Par une folle ardeur de fi peu de durée ....
( S'adreffant à Dupuis . )
Et pour vous pénétrer de cette vérité ,
Regardez Mariane ... Et voyez , d'un côté ,
La décence & l'honnêteté ,
Le fentiment ; une ame .... Eh ! quelle âme adorable
!
Sa tendreffe pour moi ; .... mais que j'ai mérité
De perdre , en me rendant coupable ...
Et voyez de l'autre côté .....
DUPUIS..
Phoebus , que tout cela !
MARIANE ,
Mais non. En vérité ,
Je fuis bien loin , ici , de prendre fa défenſe ;
Ni même , dans l'aveu de fon extravagance ,
De vous faire obſerver , au moins , ſa bonne foi.
Non , la légèreté m'offenſe ;
Je fuis fenfible ; je ia voi ;
vous mon Père , hélas ! pourquoi
En
MARS. 1763. 193
Èn montrez - vous encor plus de courroux que
(
moi ?
Malgré toute la complaiſance ,
Et le refpect que je vous doi ,
Voulez-vous enfin que je penfe! ...
DUPUIS.
Quoi donc ! Que penfes-tu ? ( à part. ) J'enrage.
MARIANE.
Mais je croi ,
Sans m'éloigner trop de la vraisemblance
Que les torts , ( trop réels ) de Monfieur Dès Røg
nais ,
Vous fervent bien dans les projets ,
Que vous vous étiez faits d'avance.
DUPUIS.
Quels projets ! Ma conduite eft toute fimple. Eh !
mais ,
C'eſt le fait feul qui parle , & que je te préfente ;
Des Ronais aime ailleurs.
MARIAN E.
Aimer ! c'eft bientôt dit.
Aimer ! Que votre âme eft contente
D'appuyer fur ce mot , ( à part. ) que mon coeur
contredit !
DUPUIS.
Eh ! Oui , flatte-toi donc que cette grande Dame
N'a plus aucuns droits fur fon âme ,
Et ne lui fera pas négliger les Dupuis.
Et la petite Fille ?
I
194 MERCURE DE FRANCE.
1
DES RONAIS.
Ah ! Monfieur , je ne puis
Tenir à ce reproche horrible.
MARIANE , à part.
Eh ! Son projet eft bien viſible !
DES RONAIS.
Mariane , de mille coups ,
Je percerois ce coeur, s'il eût été fenfible ,
Un feul inftant , pour un autre que vous.
DUPUIS.
Bon ! bon ! difcours d'amans . Ils fe reffemblent
tous.
MARIANE.
Non , ceux-là font fentis.
DES RONAIS.
Sans doute , & c'est mon âme ,
Qui parle , qui vous peint , qui veut, en traits de
flâme ,
Dans votre coeur graver mon repentir,
Dans le mien le remords s'eft déja fait ſentir ;
Ce n'eft pas d'aujourd'hui , que mon amour réclame
Contre l'erreur qui l'a furpris.
Si vous fçaviez tout le mépris
Que , dès cet inſtant- là , j'ai conçu pour moimême,
Pour ma fatuité , pour ma foibleffe extrême ;
Qui , Mariane , ici , je le jure à vos pieds
MARS. 1763.
195
Malgré votre courroux , malgré vos juftes
plaintes ,
Si vous aviez pu voir mes remords & mescraintes;
Vous-même vous me plaindriez.
Sena MARIANE.C
Ecoutez , Des Ronais : je veux votre parole
De ne revoir jamais la Comteffe ...
DES RONAIS.
Ah !l'honneur
L'amour font le ferment ! Et fi je le viole ,
Que je perde à la fois la vie & votre coeur.
MARIAN E.
^ Je le reçois , & vous pardonne.
DES RONAIS , voulant fe jetter aux pieds
to ban stunde Marianers.
Trop généreufe Amante!
MLA D´UPUIS.
Eh ! comment donc ! comment !:
C'eſt au moment où je vous donne
Une preuve invincible.
MARIANE.
Oui , c'eſt dans ce moment ,
Mon Pere , ou dans l'aveu naïf de ſa foiblefſe ,
Je vois moins fon aveuglement
Que fes remords & fa tendreſſe :
Où , de ce même égarement ,.
Je crois voir & trouver la caufe , ou in
Et l'excufe de vos délais.
I йj
196 MERCURE DE FRANCE .
DUPUIS.>
Parbleu ! ceci n'eft pas mauvais ,
Et c'eft fort bien prendre la choſe !
D'après cet éclairciffement ,
Qui contre moi tourne directement ,
Vous verrez que c'eſt moi qui fuis coupable. Enforte
...
MARIANE...
Men pere , pardonnez ! je fens que je m'emporte
;
Mais vous m'aimez ; vous voulez mon bon
heur ;
Moi -même à nous unir fouffrez que je vous
porte ;
•
L'hymen m'affurera de fa conftante ardeur.
Des Ronais eſt rempli d'honneur ;
Mon pardon généreux fur l'âme de Monfieur
Doit faire une impreffion forte ;
Et je vous réponds de fon coeur.
DUPUIS.
Quelle eſt'ta caution ? L'amour qui te tranſporte ?
C'eſt une déraison qui me met en fureur .
Non , non , ce n'eft qu'après les plus longues
épreuves
Que je ferai de Monfieur Des Ronais ,
Qu'il fera ton époux. Je veux qu'il le foit. Mais ,
De fa bonne conduite , il me faut d'autres
preuves.
MARS. 1763. 197
Bien perfuadés que les galanteries de
des Ronais ne font qu'un faux prétexte
pour différer leur mariage , les deux
Amans font auprès de Dupuis les plus
vives inftances pour l'obliger à s'expliquer
fur le véritable motif de fes délais,
DUPUIS , après avoir réfifté quelque temps .
Il vient d'un fentiment que vous croirez biſarre ,
( Quoique très-vrai pourtant ) & qui n'eſt point ſi
Mais
rare ;
que dans la jeuneffe , on n'a point , mon .
ami :
C'eft la défiance des hommes
Qu'en moi l'expérience a trop bien affermi ,
Surtout dans le fiécle où nous fommes.
C'eſt en partant d'après ce principe ennemi ,
Que j'entends, que je veux que votre mariage
Que vous preſſez tous deux fi fort ,
Ne fe falle qu'après ma mort.
Nous regrettons de ne pouvoir rapporter
toute la Scène qui fuit cette explication
; elle eft à la fois vive , noble,
ingénieufe & attendriffante. M. Dupuis
entreprend d'abord de juſtifier ſa façon
de penfer , & dit aux deux Amans :
Quand vous , Des Ronais , vous , ma fille
Vous ferez occupés d'abord de votre amour ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Qu'après cela viendront les foins d'une famille ;
Qu'aux devoirs les plaifirs fuccédant tour-àtour
,
Vous recevrez chez vous & la Ville & la Cour
Que pour fuffire à ce brillant commerce
1
Tous vos momens feront comptés ;
Qu'enfuite enfin des deux côtés
Les paffions viendront à la traverfe ;
Je dois beaucoup compter fur vos bontés.
L'amitié des enfans paffe alors comme un fonge.
C'eſt dans le tourbillon où le monde les plonge ;
Hélas ! c'eft dans ces temps de travers & d'écart,
Qu'à peine la jeuneffe fonge
A l'existence d'un vieillard.
Ma fille , on ne voit dans le monde
Que des pères abandonnés
A leur folitude profonde ,
Pardes enfans... fouvent qui les ont ruinés.
Mais en voit -on d'affez bien nés ,
Pour ofer en public , faire leur compagnie
De ces Vieillards infortunés ??
Ils leur feront , & par cérémonie ,
Une vifite ou deux par mois ;
Seront diftraits , rêveurs , immobiles & roids ;
Dans un fauteuil viendront s'étendre ;
Parleront peu , ne diront rien de tendre ,
Et s'en iront après avoir bâillé vingt fois.
" ! 2 ། " C
1
MARS. 1763. 199
Encore font-ce les plus honnètès ;
Qui , commandés par l'abfolu pouvoir
Que fur ces Meffieurs- là peuvent encore avoir
Des bienséances méchaniques ,
Viennent ainfi fe rendre en mauvais politiques ,
A ce qu'ils nomment leur devoir ;
Nous donner , en fuivant des ufages antiques ,
Par décence , & bien moins pour nous que pour
autrui ,
De ces preuves périodiques
De leur ingratitude & de leur froid ennui.
Des Ronais ne croit pas devoir combattre
les idées de ce vieillard ; il connoît
la bonté de fon coeur , & c'eft
par le fentiment & la tendreffe qu'il effaye
de vaincre fa réſiſtance.
Non , vous n'êtes point infenfible..
Ne vous dérobez point aux tendres mouvemens ,
Très-refpectable ami , qu'il eſt prèſque impof
fible
Que vous n'éprouviez pas dans d'auffi doux momens.
Que l'amour paternel , notre commune flâme ,
Qu'une fille , un fils , deux amans ,
Que l'amitié , l'amour , la nature en votre â me ,
Par la réunion de tous ces fentimens ,
En l'embrafant du feu qui nous enflamme ,
Y fallent tout céder à leurs tranfports charmans
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt votre coeur lui ſeul , lai feul que je reclame:
Vous vous vous attendriffez. Mon père , à vos
genoux ,
Je lis dans vos regards que j'obtiendrai de vous
Ce doux confentement où je force votre âme.
Dupuis ne fe rend point encore ; &
cette réfiftance qui met l'impétueux
Des Ronais hors de lui-même , ne lui
permet plus de fe contenir. La douceur
de Mariane , & tout ce qu'elle montre
de tendreffe , d'attachement & de foumiffion
pour fon père , triomphe enfin
de l'obſtination du vieillard qui lui dit :
Le
Je ne veux point laiſſer à ma raiſon fidèle
temps de refroidir ma fenfibilité.
Qu'aujourd'hui votre hymen fe falſe ;
Aujourd'hui donne lui la main ...
Je ne répondrois pas demain
De t'accorder la même grace.
Ainfi finit cette Piéce intéreffante .
DE DUPUIS ET DES RONAIS,
Comédie en trois Actes en vers libres ;
par M. COLLÉ , Lecteur de Monfeigneur
le Duc d'Orléans.
PERSONNAGES.
M. DUPUIS , homme de Finance ,
père de MARIANE ,
MARIANE , fa fille , amoureuſe
de DES RONAIS ,
DES RONAIS , auffi Financier
ACTEURS.
M. Brifard.
Mlle Gauffin.
amoureux de MARIANE , M. Mollé.
CLÉNARD , ci - devant Précepteur du
feu neveu de DUPUIS ,
GASPARD , Notaire ,
M. Dubois.
M. d'Auberyal.
LAVIOLETTE , Valet de Chambre.
La Scène eft à Paris , dans le Salon de M. Dupuis.
LEE vieux Dupuis a deſtiné fa fille à
Des Ronais . Les deux Amans , qui s'aï
ment avec une égale tendreffe , n'afpirent
qu'après le jour de leur union ,
& fe flattent que cet hymen n'eſt pas
éloigné. Mariane a vingt - cinq ans ;
184 MERCURE DE FRANCE.
Dupuis approuve leur amour & defire
ce mariage ; il a engagé Des Ronais
qu'il aime , à venir demeurer dans fa
maifon il fe dépouille en fa faveur
d'une Charge de Finance qu'il a occupée
l'espace de trente - deux ans: il a fait venir
un Notaire ; Des Ronais & Mariane
ont ordre de fe rendre dans fon appartement
; tout cela femble annoncer un
mariage prochain , & ce mariage néanmoins
paroît devoir être encore différé;
en voici la raifon .
DUPUIS.
A cet hymen fije donnois les mains ,
Abandonné dans ma vieilleſſe ,
Réduit à cet état dont j'ai cent fois frémi ,
Je vivrois feul & mourrois de triſteſſe ,
De perdre en même temps ma fille & mon ami.
C'eft cette jufte défiance
Que je renferme dans mon ſein ,
Dont j'épargne à leur coeur la trifte connoiſſance,
Qui ne feroit qu'augmenter leur chagrin :
Et pour donner en apparence
Quelque motif à mes délais ,
Sur les exploits galans j'attaque Des Ronais.
Ce n'eft qu'un voile adroit pour couvrir le myf
tère
Que de mon ſecret je leur fais.
C'est dans ces quatorze vers qu'et.
MARS. 1763. 185
renfermé tout le fujet de cette Comédie..
Dupuis , pour juſtifier ſes délais , dont
il vient d'expofer le motif, attribue à
Des Ronais des intrigues galantes qui
pourroient faire le malheur de fa fille
fi elle devenoit fon époufe. Cette galanterie
de Des Ronais n'eft pas une
pure fuppofition ; & les bruits qui s'en
répandent ne font point fans fondement.
On fait qu'une Comteffe lui a fait
des avances , auxquelles il a paru répondre
; & le hazard veut qu'une Lettre
de cette femme à Des Ronais tombe
entre les mains du vieux Dupuis , qui
triomphe d'avoir cette piéce à oppofer
aux inftances des deux Amans . La Scène
où il leur fait part de cette Lettre , a
paru un chef-d'oeuvre. Nous en rapporterons
quelques traits qui pourront en
donner une idée .
DUPUIS à Mariane.
། Ecoute
Le billet qu'on écrit à cet homme galant :
Tu verras que tantôt j'avois raiſon fans doure.
Pour l'époufer fi vîte il eft trop fémillant.
( il veut lire. )
Ce Lundi.....
la
DESRONAIS , l'interrompant , & le tirant par
manche , en fe cachant de Mariane ; & voulant
l'empêcher de lire.">
186 MERCURE DE FRANCE .
Eh ! par grace ! ...
DUPUIS ,fecouant la tête.
Oh ! non pas. Sans votre façon dure ,
Vos reproches amers fur ma mauvaiſe foi ,
Ce n'eût été qu'entre vous ſeul & moi ,
Que j'cuffe fait cette lecture.
Mais , pour me difculper de tous mes torts , je voi
Qu'à ma fille , à préfent , malgré moi je la doi .
› ( Se retournant vers fa fille:)
Lifons donc , pour cela , la lettre de la Dame.
( Il lit. )
Ce lundi.
Comment donc ! depuis plus d'un mois , vous
tournez la tête à votre Comteffe ; & il y a huit
grands jours qu'elle n'a entendu parler de vous.
Voilà une bonne folie ! ceci auroit tout l'air d'une
rupture , fi je voulois y entendre ; furtout depuis la
dernière lettre que j'ai reçue de vous , & qui étoit
fi gauche. Mais finiffons ceci ; les ruptures m'excédent
; tout cela m'ennuie ; & je vous pardonne.
Au fond , pourtant , c'eſt une bonne femme !
Quelle clémence ! la belle âme !
( Il continue de lire. )
C'eftjeudi lejour de ma loge à l'Opéra ; venezy.
Je reviens exprès de la Campagne , ce jour-là ,
pour fouper avec vous ; je vous menerai & vous ramenerai
. A jeudi , donc ; je le veux ; entendez-
·vous queje le veux ? Tâchez de quitter vos Dupuis
debonne heure.. S'interrompant , vOS DUPUIS ? ·
Je vous défends , furtout , de me parler de cette
MARS. 1763. 187
&
petite fille , ( Il ôte fon chapeau à Mariane ) ,
de m'en dite tant de merveilles . Il y a dequoi en
périr d'ennui ; ou , ce qui feroit cent fois pis encore
, il faudroit en devenirjaloufe. A jeudi , mon
cher Des Ronais . Rancune tenanté , au moins.
( Il les regarde,& ils reftent tous un moment fans
parler. )
Qu'est-ce ? Eh bien ! ... ...
pétrifiés !
Vous voilà tous deux
Ma fille , vous voyez , fans que je le prononce ,
Tous mes délais juftifiés.
( A Des Ronais , en lui remettant la lettre de la
Comtete. )
Comme un homme poli , vous vous devez
réponſe
"
Ace billet galant , vif & des plus inftans ;
Er pour la faire , moi , je vous donne du temps :
Mais , mais , beaucoup ;.... un temps confidé
rable.
MARIANE ,
du ton dufentiment .
Quoi ; vous me trompiez ? Vous ! Quoi ! vous ,
Des Ronais , vous ! .
DUPUIS , d'un ton de gaîté . '
Eh vraiment , il nous trompoit tous !
DES RONAIS , d'un air modefte & afflige.
Eh ! Monfieur ! eft- ce à vous de me trouver coupable
? ...
J'aurois bien des moyens pour me juſtifier :
Si je n'avois en vous un Juge qui m'accable ,
188 MERCURE DE FRANCE.
Et qui ne veut que me facrifier.
MARIAN E.
avec un peu de dédain,
Vous vous juftifiriez !
On peut l'en défier .
DUPUIS , d'un air triomphant.
DES RONAIS , vivement.
Non , vis-à-vis de vous , divine Mariane ,
Je fuis un criminel qui tombe à
Je mérite votre courroux ;
VOS genoux;
Et moi-même je me condamne
Je m'abhorre. Qui ? moi !... J'ai pu bleſſer l'amour! ..
L'amour que j'ai pour vous ! par un juſte retour
Puniffez-moi , foyez impitoyable ;
De votre colère équitable
Faites-moi fentir tous les coups ,
Je ne m'en plaindrai pas. Mais vous , Monfieur,
mais vous !
Si vous ne cherchiez pas des prétextes plaufibles ,
Pour pallier vos réfus éternels ,
Tous mes torts , à vos yeux , feroient moins
criminels ,
Ils feroient moins irrémiſſibles.
DUPUIS.
DESRONAIS.
Vous le
croyez ?
Oui , fans cela , Monfieur ,
Nous ne me feriez pas un crime d'une erreur,
Que l'on pardonne à l'âge , & qu'il m'a fait come
mettre.
MARS. 1763. 189
Vous me juſtifîriez vous - même , & par la lettre,
Dont ici , contre moi , vous venez d'abuſer.
Dupuis marquefa furprife .
Rien n'eſt plus vrai , vous avez trop d'uſage ,
D'habitude du monde , & vous êtes trop fage,
Pour que ce vain écrit , qui fert à m'accufer ,
Ne pût , fi vous vouliez , tourner à m'excuſer.
Èxaminons- le , & voyons ce qu'il prouve ,
Voici d'abord ce que j'y trouve : ;
( Il lit. )
Comment donc ! depuis plus d'un mois , vous
tournez la tête à votre Comteffe.
Depuis un mois. Ce fut au Bal de l'Opéra.
Que s'engagea cette fotte aventure ...
Voyez ... Mais , pefez donc fur le temps qu'elle
dure.
(Il lit. )
Et il y a huit grands jours qu'elle n'a entendu
parler de vous... ( Plus bas. ) Ceci auroit tout l'air
d'une rupture ... Oui ! L'air d'une rupture ;
C'en eſt une , bien une , une qui durera ,
Une bien complette , bien fure ,
Ou jamais femme n'y croira.
MARIANE ,
en foupirant & fans le regarder.
Comment vous croire , vous ?
DES RONAIS.
Que vous m'affligeriez
Si vous penfiez qu'en cette aventure fatale ,
190 MERCURE DE FRANCE.
Elle ait , un feul inftant , été votre rivale;
Ne l'imaginez pas . Vous vous dégraderiez.
DUPUIS.
Qu'il connoît bien le coeur des femmes !
Il eft vif, éloquent. Je ne fuis plus ſurpris ,
S'il fait tourrner la tête à de fort grandes Dames
MARIAN E.
Infidéle ! eh ! voilà le prix ...
DUPUIS.
Voilà comme l'amour échauffant fes efprits ;
Et lui prêtant fon éloquente ivreſſe ,
Il enflâma cette Comteſſe ,
Dont il étoit; & dont il eft encore épris.
DES RONAIS.
Moi ! de l'amour pour elle ! Eft-ce ainſi qu'on
profane
Le nom d'amour : Le plus profond mépris
Eft le feul fentiment ; oui , le feul , Mariane ,
Qu'elle ait excité dans mon coenr.
Je le prouve encor , par fa lettre :
Surtoutje vous défends de me parler de Mariane...
DUPUIS , l'interrompant.
Ah ! tout beau ! daignez me permettre ;
Lifez comme on a mis
mettre.
Cette petite Fille.
>
comme on a voulu
DES RONAIS.
Eh bien ! foit. Oui , Monfieur.
( ILIA. 5
MARS. 1763.
Surtout je vous défends de me parler de cette
petite Fille. ( Il mâchonne les derniers mots à
» Mariane . ) Et de m'en dire tant de merveilles .
>
Pendant le peu de temps qu'a duré mon erreur
Je n'étois plein que de vous- même ;
Je ne lui parlois que de vous ;
De votre coeur , de mon amour extrême ,
De nos fentimens les plus doux ;
Du defir vif , & du bonheur fuprême
De me voir un jour votre Epoux ....
Son orgueil ; non , fon coeur meparoiffoit jalous
De ces objets toujours préfens à ma pensée ,
Mais fans ceffe mon coeur les lui préfentoit tous !
Et quoiqu'au fond de l'âme , elle enfût offenſée , ]
Elle- même , elle étoit forcée
De ne me parler que de vous.
Pendant le couplet précédent , Mariane s'atten
drit par degrés , & prépare le foupir qui doit lui
échapper à la fin de ce même couplet.
Hélas !
MARIANÉ.
DUPUIS , du ton du dépit.
Tu t'attendris
Quelle foibleffe extrême !
MARIANE , pleurant prèfque.
Moi ! je m'attendris , moi !
DUPUIS.
Eh ! mais , fans doute. Eh ! parbleu ! je le voi.
93. MERCURE DE FRANCE.
Pauvre dupe ! .... crois-tu que fans partage il
aime?
MARIAN E.
Mon Père! Eh , Je ne crois rien , moi.
DESRONAIS , à Marianne.
Ah! croyez que vous feule & toujours adorée ,
Vous regnates toujours fur ce coeur emporté ,
Par une folle ardeur de fi peu de durée ....
( S'adreffant à Dupuis . )
Et pour vous pénétrer de cette vérité ,
Regardez Mariane ... Et voyez , d'un côté ,
La décence & l'honnêteté ,
Le fentiment ; une ame .... Eh ! quelle âme adorable
!
Sa tendreffe pour moi ; .... mais que j'ai mérité
De perdre , en me rendant coupable ...
Et voyez de l'autre côté .....
DUPUIS..
Phoebus , que tout cela !
MARIANE ,
Mais non. En vérité ,
Je fuis bien loin , ici , de prendre fa défenſe ;
Ni même , dans l'aveu de fon extravagance ,
De vous faire obſerver , au moins , ſa bonne foi.
Non , la légèreté m'offenſe ;
Je fuis fenfible ; je ia voi ;
vous mon Père , hélas ! pourquoi
En
MARS. 1763. 193
Èn montrez - vous encor plus de courroux que
(
moi ?
Malgré toute la complaiſance ,
Et le refpect que je vous doi ,
Voulez-vous enfin que je penfe! ...
DUPUIS.
Quoi donc ! Que penfes-tu ? ( à part. ) J'enrage.
MARIANE.
Mais je croi ,
Sans m'éloigner trop de la vraisemblance
Que les torts , ( trop réels ) de Monfieur Dès Røg
nais ,
Vous fervent bien dans les projets ,
Que vous vous étiez faits d'avance.
DUPUIS.
Quels projets ! Ma conduite eft toute fimple. Eh !
mais ,
C'eſt le fait feul qui parle , & que je te préfente ;
Des Ronais aime ailleurs.
MARIAN E.
Aimer ! c'eft bientôt dit.
Aimer ! Que votre âme eft contente
D'appuyer fur ce mot , ( à part. ) que mon coeur
contredit !
DUPUIS.
Eh ! Oui , flatte-toi donc que cette grande Dame
N'a plus aucuns droits fur fon âme ,
Et ne lui fera pas négliger les Dupuis.
Et la petite Fille ?
I
194 MERCURE DE FRANCE.
1
DES RONAIS.
Ah ! Monfieur , je ne puis
Tenir à ce reproche horrible.
MARIANE , à part.
Eh ! Son projet eft bien viſible !
DES RONAIS.
Mariane , de mille coups ,
Je percerois ce coeur, s'il eût été fenfible ,
Un feul inftant , pour un autre que vous.
DUPUIS.
Bon ! bon ! difcours d'amans . Ils fe reffemblent
tous.
MARIANE.
Non , ceux-là font fentis.
DES RONAIS.
Sans doute , & c'est mon âme ,
Qui parle , qui vous peint , qui veut, en traits de
flâme ,
Dans votre coeur graver mon repentir,
Dans le mien le remords s'eft déja fait ſentir ;
Ce n'eft pas d'aujourd'hui , que mon amour réclame
Contre l'erreur qui l'a furpris.
Si vous fçaviez tout le mépris
Que , dès cet inſtant- là , j'ai conçu pour moimême,
Pour ma fatuité , pour ma foibleffe extrême ;
Qui , Mariane , ici , je le jure à vos pieds
MARS. 1763.
195
Malgré votre courroux , malgré vos juftes
plaintes ,
Si vous aviez pu voir mes remords & mescraintes;
Vous-même vous me plaindriez.
Sena MARIANE.C
Ecoutez , Des Ronais : je veux votre parole
De ne revoir jamais la Comteffe ...
DES RONAIS.
Ah !l'honneur
L'amour font le ferment ! Et fi je le viole ,
Que je perde à la fois la vie & votre coeur.
MARIAN E.
^ Je le reçois , & vous pardonne.
DES RONAIS , voulant fe jetter aux pieds
to ban stunde Marianers.
Trop généreufe Amante!
MLA D´UPUIS.
Eh ! comment donc ! comment !:
C'eſt au moment où je vous donne
Une preuve invincible.
MARIANE.
Oui , c'eſt dans ce moment ,
Mon Pere , ou dans l'aveu naïf de ſa foiblefſe ,
Je vois moins fon aveuglement
Que fes remords & fa tendreſſe :
Où , de ce même égarement ,.
Je crois voir & trouver la caufe , ou in
Et l'excufe de vos délais.
I йj
196 MERCURE DE FRANCE .
DUPUIS.>
Parbleu ! ceci n'eft pas mauvais ,
Et c'eft fort bien prendre la choſe !
D'après cet éclairciffement ,
Qui contre moi tourne directement ,
Vous verrez que c'eſt moi qui fuis coupable. Enforte
...
MARIANE...
Men pere , pardonnez ! je fens que je m'emporte
;
Mais vous m'aimez ; vous voulez mon bon
heur ;
Moi -même à nous unir fouffrez que je vous
porte ;
•
L'hymen m'affurera de fa conftante ardeur.
Des Ronais eſt rempli d'honneur ;
Mon pardon généreux fur l'âme de Monfieur
Doit faire une impreffion forte ;
Et je vous réponds de fon coeur.
DUPUIS.
Quelle eſt'ta caution ? L'amour qui te tranſporte ?
C'eſt une déraison qui me met en fureur .
Non , non , ce n'eft qu'après les plus longues
épreuves
Que je ferai de Monfieur Des Ronais ,
Qu'il fera ton époux. Je veux qu'il le foit. Mais ,
De fa bonne conduite , il me faut d'autres
preuves.
MARS. 1763. 197
Bien perfuadés que les galanteries de
des Ronais ne font qu'un faux prétexte
pour différer leur mariage , les deux
Amans font auprès de Dupuis les plus
vives inftances pour l'obliger à s'expliquer
fur le véritable motif de fes délais,
DUPUIS , après avoir réfifté quelque temps .
Il vient d'un fentiment que vous croirez biſarre ,
( Quoique très-vrai pourtant ) & qui n'eſt point ſi
Mais
rare ;
que dans la jeuneffe , on n'a point , mon .
ami :
C'eft la défiance des hommes
Qu'en moi l'expérience a trop bien affermi ,
Surtout dans le fiécle où nous fommes.
C'eſt en partant d'après ce principe ennemi ,
Que j'entends, que je veux que votre mariage
Que vous preſſez tous deux fi fort ,
Ne fe falle qu'après ma mort.
Nous regrettons de ne pouvoir rapporter
toute la Scène qui fuit cette explication
; elle eft à la fois vive , noble,
ingénieufe & attendriffante. M. Dupuis
entreprend d'abord de juſtifier ſa façon
de penfer , & dit aux deux Amans :
Quand vous , Des Ronais , vous , ma fille
Vous ferez occupés d'abord de votre amour ,
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
Qu'après cela viendront les foins d'une famille ;
Qu'aux devoirs les plaifirs fuccédant tour-àtour
,
Vous recevrez chez vous & la Ville & la Cour
Que pour fuffire à ce brillant commerce
1
Tous vos momens feront comptés ;
Qu'enfuite enfin des deux côtés
Les paffions viendront à la traverfe ;
Je dois beaucoup compter fur vos bontés.
L'amitié des enfans paffe alors comme un fonge.
C'eſt dans le tourbillon où le monde les plonge ;
Hélas ! c'eft dans ces temps de travers & d'écart,
Qu'à peine la jeuneffe fonge
A l'existence d'un vieillard.
Ma fille , on ne voit dans le monde
Que des pères abandonnés
A leur folitude profonde ,
Pardes enfans... fouvent qui les ont ruinés.
Mais en voit -on d'affez bien nés ,
Pour ofer en public , faire leur compagnie
De ces Vieillards infortunés ??
Ils leur feront , & par cérémonie ,
Une vifite ou deux par mois ;
Seront diftraits , rêveurs , immobiles & roids ;
Dans un fauteuil viendront s'étendre ;
Parleront peu , ne diront rien de tendre ,
Et s'en iront après avoir bâillé vingt fois.
" ! 2 ། " C
1
MARS. 1763. 199
Encore font-ce les plus honnètès ;
Qui , commandés par l'abfolu pouvoir
Que fur ces Meffieurs- là peuvent encore avoir
Des bienséances méchaniques ,
Viennent ainfi fe rendre en mauvais politiques ,
A ce qu'ils nomment leur devoir ;
Nous donner , en fuivant des ufages antiques ,
Par décence , & bien moins pour nous que pour
autrui ,
De ces preuves périodiques
De leur ingratitude & de leur froid ennui.
Des Ronais ne croit pas devoir combattre
les idées de ce vieillard ; il connoît
la bonté de fon coeur , & c'eft
par le fentiment & la tendreffe qu'il effaye
de vaincre fa réſiſtance.
Non , vous n'êtes point infenfible..
Ne vous dérobez point aux tendres mouvemens ,
Très-refpectable ami , qu'il eſt prèſque impof
fible
Que vous n'éprouviez pas dans d'auffi doux momens.
Que l'amour paternel , notre commune flâme ,
Qu'une fille , un fils , deux amans ,
Que l'amitié , l'amour , la nature en votre â me ,
Par la réunion de tous ces fentimens ,
En l'embrafant du feu qui nous enflamme ,
Y fallent tout céder à leurs tranfports charmans
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
C'eſt votre coeur lui ſeul , lai feul que je reclame:
Vous vous vous attendriffez. Mon père , à vos
genoux ,
Je lis dans vos regards que j'obtiendrai de vous
Ce doux confentement où je force votre âme.
Dupuis ne fe rend point encore ; &
cette réfiftance qui met l'impétueux
Des Ronais hors de lui-même , ne lui
permet plus de fe contenir. La douceur
de Mariane , & tout ce qu'elle montre
de tendreffe , d'attachement & de foumiffion
pour fon père , triomphe enfin
de l'obſtination du vieillard qui lui dit :
Le
Je ne veux point laiſſer à ma raiſon fidèle
temps de refroidir ma fenfibilité.
Qu'aujourd'hui votre hymen fe falſe ;
Aujourd'hui donne lui la main ...
Je ne répondrois pas demain
De t'accorder la même grace.
Ainfi finit cette Piéce intéreffante .
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Résumé : EXTRAIT DE DUPUIS ET DES RONAIS, Comédie en trois Actes en vers libres ; par M. COLLÉ, Lecteur de Monseigneur le Duc d'Orléans.
La pièce 'De Dupuis et des Ronais' est une comédie en trois actes en vers libres écrite par M. Collé. Elle met en scène M. Dupuis, un homme de finance, sa fille Mariane, et Des Ronais, un autre financier. Mariane et Des Ronais sont amoureux et s'attendent à se marier prochainement. Dupuis, bien que favorable à cette union, retarde le mariage en prétextant des intrigues galantes de Des Ronais. Dupuis découvre une lettre compromettante adressée à Des Ronais par une comtesse, ce qui le conforte dans sa méfiance. Lors d'une scène clé, Dupuis lit cette lettre en présence de Mariane et Des Ronais, révélant ainsi les avances de la comtesse. Des Ronais, bien que troublé, explique que cette relation est terminée et que son cœur appartient uniquement à Mariane. Mariane, émue, finit par pardonner à Des Ronais après avoir obtenu sa promesse de ne plus revoir la comtesse. Dupuis, convaincu par les remords et la sincérité de Des Ronais, reconnaît finalement ses propres torts et accepte le mariage. La pièce se conclut par la réconciliation des personnages et la préparation du mariage entre Mariane et Des Ronais. Cependant, Dupuis exprime ses craintes concernant l'ingratitude des enfants envers leurs parents. Il refuse de consentir au mariage avant sa mort, redoutant que les jeunes époux, occupés par leurs devoirs et plaisirs, finissent par négliger leur vieillard de père. Des Ronais et Mariane insistent, mais Dupuis résiste, évoquant l'abandon des pères par leurs enfants dans la société. Finalement, ému par la tendresse et la soumission de Mariane, Dupuis consent au mariage, mais à condition qu'il se fasse immédiatement, sans garantie pour le lendemain.
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670
s. p.
ODE SUR LA STATUE ÉQUESTRE DU ROI.
Début :
CIEL ! quel Colosse admirable [...]
Mots clefs :
Amour, déité, Lyre, Immortalité, Art, Éloquence
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texteReconnaissance textuelle : ODE SUR LA STATUE ÉQUESTRE DU ROI.
ODE
SUR LA STATUE ÉQUESTRE
CIBLI
DU ROI.
L ! quel Coloffe admirable
S'offre aux yeux des Citoyens ?
Une Déité femblable
Au Soleil des Rhodiens.
D'amour , de reconnoiffance
?
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Je fens mon coeur enflammé ;
Je vois l'Aftre de la France :
C'eft LOUIS LE BIEN - AI MÉ.
Erato , daigne paroître !
Viens !J'implore ton fecours !
Je veux célébrer mon Maître
Sur la Lyre dès Amours.
Paris ! jufques dans les nues ,
Éléve ce Grand BOURBON ;
Tu lui dois plus de Statues
Que Cecropie à Solon.
( a ) Fils célébre de Philippe !
Ton fuffrage fi vanté ,
A Praxitelle , à Lifippe
Donna l'Immortalité.
Sur les traces de leur gloire
S'avancent d'un pas égal ,
Vers le Temple de Mémoire ,
( b ) Goor , Bouchardon & Pigal.
15
(a ) Alexandre le Grand ordonna que fes Portraits
feroient peints par le feul Apelle ; les Statues
fculptées par Praxitelle , & jettées en fonte
par Lifippe , à caufe de l'excellence de ces deux
Artiſtes.
( b ) La Statue du Roi eft du travail du fieur
Goor, fur les deffeins du fieur Bouchardon , qui
dans fon Teſtament , fait fix mois avant la mort,
defira que le fieur Pigal fût fon Succeffeur dans
cet Ouvrage
.
1
AVRIL. 1763. 7
(c ) Une charmante, Bergère ,
Que le Dieu des coeurs guidoit ,
Defina d'une main chère ,
Un Amant qu'elle adoroit;
Ainfije te vois , France !
Retracer dans ce grand jour ,
La parfaite reflemblance
De l'objet de ton amour.
Des Arts , l'Amour eft le maître ,
Par eux il peut nous charmer ;
Si l'efprit leur donna l'être
L'Amour fçut les animer .
Nous lui devons la Sculpture ,
L'Eloquence , les Concerts ,
Le Pinceau , l'Architecture ,
l'Art d'Uranie & les Vers.
Louis ! leur troupe timide
Vole autour de ta Grandeur ;
Sois leur afyle , leur guide ,
Leur ami , leur défenfeur.
Les Rois qui les protégerent
Sont encor chers aux mortels ;
C'eſt par là qu'ils mériterent
Des Monumens éternels.
( c ) Une Bergère , dit Pline , inventa le Def
feing en traçant fur un mur , avec du charbon ,
les contours de l'ombre de fon amant
A iv
& MERCURE DE FRANCE.
Clio , ta plume Içavántės do on ( 0)
A confacré leurs exploits !
La jeune Erato nous vante
L'aménité de leurs Loit. pusma f
Sur les Bronzes d'Italie, dov sebua
Les Céfars nous font préfens. DISK
C'est ainsi que le Génies lion sticking ol
Brave l'injure des temps. blad
( d ) HENRY ! fur ta Face augufte
Je contemple ta Bonté.
I
A tes traits , LouÍS LE JUSTE
Je reconnois l'Équité.
LOUIS LE GRAND , ta nobleffe
21192
Nous annonce tes hauts faits .
ROI BIEN- AIME ! la Sageffe
Sur ton Front grava fés traits .
Vous , dont la Mufe fertile
Fait revivre les Heros !
Chantres du terrible Achille ,
Sans vos pénibles travaux ,
Aux bords de la Mer Égée ,
Son nom voilé par l'oubli ,
Dans les tombeaux de Sigée
Refteroit enſeveli.
1
(d ) Cette Strophe eft adreffé e aux quatre Sta
Lues Equeftres des Rois BOURBON <STRONG
AVRIL. 1763.¨¨
Troupe aveugle de Barbares !
Dont les flambeaux deftructeurs
Confumoient les OEuvres rares
De tant d'efprits créateurs :
Les Préjugés , l'Ignorance ,
L'Esclavage , le Mépris ,
Sont la jufte récompenſe
De vos forfaits inouis.
Nations ! Villes célèbres !
Les Ouvrages de vos mains
Ont diffipé les ténébres ,
Si fatales aux humains.
Memphis , Athènes , Palmire ,
Rome , Florence , Paris !
Vos noms illuftrent l'Empire
Que Pallas vous a remis.
( e) Grand Préfet ! (f) Sages Édiles ,
D'un Roi , Père des Français ,
Dans la Reine de nos Villes ,
Eternifez les bienfaits.
g) Marigni ! que de merveilles
Vont éclore fous tes yeux !
Tu protéges , tu réveilles
Les mortels ingénieux .
( c ) M. le Prévôt des Marchands.
(f MM. les Echevins.
(g M. le Marquis de Marigni , Surintendant
des Bâtimens , &c. A. v
10 MERCURE DE FRANCE .
Dieu des rives du Méandre ,
Sur mon coeur régle ma. voir !
Jeune encor , daigne m'apprendre
A chanter nos dignes Rois !
L'amour feul de la Patrie
Soutient mon foible talent :
Prête-moi ton harmonie ,
Pour l'unir au Sentiment .
Par le Chevalier DE VIGUIER , Mousquetair
du Roi dans la premiere Compagnie .
SUR LA STATUE ÉQUESTRE
CIBLI
DU ROI.
L ! quel Coloffe admirable
S'offre aux yeux des Citoyens ?
Une Déité femblable
Au Soleil des Rhodiens.
D'amour , de reconnoiffance
?
I. Vol. A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Je fens mon coeur enflammé ;
Je vois l'Aftre de la France :
C'eft LOUIS LE BIEN - AI MÉ.
Erato , daigne paroître !
Viens !J'implore ton fecours !
Je veux célébrer mon Maître
Sur la Lyre dès Amours.
Paris ! jufques dans les nues ,
Éléve ce Grand BOURBON ;
Tu lui dois plus de Statues
Que Cecropie à Solon.
( a ) Fils célébre de Philippe !
Ton fuffrage fi vanté ,
A Praxitelle , à Lifippe
Donna l'Immortalité.
Sur les traces de leur gloire
S'avancent d'un pas égal ,
Vers le Temple de Mémoire ,
( b ) Goor , Bouchardon & Pigal.
15
(a ) Alexandre le Grand ordonna que fes Portraits
feroient peints par le feul Apelle ; les Statues
fculptées par Praxitelle , & jettées en fonte
par Lifippe , à caufe de l'excellence de ces deux
Artiſtes.
( b ) La Statue du Roi eft du travail du fieur
Goor, fur les deffeins du fieur Bouchardon , qui
dans fon Teſtament , fait fix mois avant la mort,
defira que le fieur Pigal fût fon Succeffeur dans
cet Ouvrage
.
1
AVRIL. 1763. 7
(c ) Une charmante, Bergère ,
Que le Dieu des coeurs guidoit ,
Defina d'une main chère ,
Un Amant qu'elle adoroit;
Ainfije te vois , France !
Retracer dans ce grand jour ,
La parfaite reflemblance
De l'objet de ton amour.
Des Arts , l'Amour eft le maître ,
Par eux il peut nous charmer ;
Si l'efprit leur donna l'être
L'Amour fçut les animer .
Nous lui devons la Sculpture ,
L'Eloquence , les Concerts ,
Le Pinceau , l'Architecture ,
l'Art d'Uranie & les Vers.
Louis ! leur troupe timide
Vole autour de ta Grandeur ;
Sois leur afyle , leur guide ,
Leur ami , leur défenfeur.
Les Rois qui les protégerent
Sont encor chers aux mortels ;
C'eſt par là qu'ils mériterent
Des Monumens éternels.
( c ) Une Bergère , dit Pline , inventa le Def
feing en traçant fur un mur , avec du charbon ,
les contours de l'ombre de fon amant
A iv
& MERCURE DE FRANCE.
Clio , ta plume Içavántės do on ( 0)
A confacré leurs exploits !
La jeune Erato nous vante
L'aménité de leurs Loit. pusma f
Sur les Bronzes d'Italie, dov sebua
Les Céfars nous font préfens. DISK
C'est ainsi que le Génies lion sticking ol
Brave l'injure des temps. blad
( d ) HENRY ! fur ta Face augufte
Je contemple ta Bonté.
I
A tes traits , LouÍS LE JUSTE
Je reconnois l'Équité.
LOUIS LE GRAND , ta nobleffe
21192
Nous annonce tes hauts faits .
ROI BIEN- AIME ! la Sageffe
Sur ton Front grava fés traits .
Vous , dont la Mufe fertile
Fait revivre les Heros !
Chantres du terrible Achille ,
Sans vos pénibles travaux ,
Aux bords de la Mer Égée ,
Son nom voilé par l'oubli ,
Dans les tombeaux de Sigée
Refteroit enſeveli.
1
(d ) Cette Strophe eft adreffé e aux quatre Sta
Lues Equeftres des Rois BOURBON <STRONG
AVRIL. 1763.¨¨
Troupe aveugle de Barbares !
Dont les flambeaux deftructeurs
Confumoient les OEuvres rares
De tant d'efprits créateurs :
Les Préjugés , l'Ignorance ,
L'Esclavage , le Mépris ,
Sont la jufte récompenſe
De vos forfaits inouis.
Nations ! Villes célèbres !
Les Ouvrages de vos mains
Ont diffipé les ténébres ,
Si fatales aux humains.
Memphis , Athènes , Palmire ,
Rome , Florence , Paris !
Vos noms illuftrent l'Empire
Que Pallas vous a remis.
( e) Grand Préfet ! (f) Sages Édiles ,
D'un Roi , Père des Français ,
Dans la Reine de nos Villes ,
Eternifez les bienfaits.
g) Marigni ! que de merveilles
Vont éclore fous tes yeux !
Tu protéges , tu réveilles
Les mortels ingénieux .
( c ) M. le Prévôt des Marchands.
(f MM. les Echevins.
(g M. le Marquis de Marigni , Surintendant
des Bâtimens , &c. A. v
10 MERCURE DE FRANCE .
Dieu des rives du Méandre ,
Sur mon coeur régle ma. voir !
Jeune encor , daigne m'apprendre
A chanter nos dignes Rois !
L'amour feul de la Patrie
Soutient mon foible talent :
Prête-moi ton harmonie ,
Pour l'unir au Sentiment .
Par le Chevalier DE VIGUIER , Mousquetair
du Roi dans la premiere Compagnie .
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Résumé : ODE SUR LA STATUE ÉQUESTRE DU ROI.
Le poème 'ODE SUR LA STATUE ÉQUESTRE DU ROI' a été publié en avril 1763. Il célèbre la statue équestre du roi Louis XV, comparée à une divinité et au soleil des Rhodiens. L'auteur exprime son admiration et sa reconnaissance envers le roi, qu'il nomme 'LOUIS LE BIEN-AIMÉ'. Le poème met en avant les artistes Goor, Bouchardon et Pigalle, impliqués dans la création de la statue. Il souligne l'importance des arts, inspirés par l'amour, et leur rôle dans la célébration des rois protecteurs des arts. Des figures historiques comme Alexandre le Grand et Pline sont mentionnées, soulignant l'impact durable des œuvres d'art. Le texte critique les barbares destructeurs et loue les villes célèbres pour leurs contributions culturelles. Le poème est dédié aux autorités de Paris, notamment le Prévôt des Marchands, les Échevins et le Marquis de Marigni, et exprime le désir de célébrer dignement les rois de France.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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671
p. 10
LOUIS XV.
Début :
Son règne à jamais mémorable [...]
Mots clefs :
Règne, Amour, Monument, Louis XV
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOUIS XV.
LOUIS. X V.
Son règne à jamais mémorable
Des fiècles à venir fera l'étonnement.
L'Amour de fes Sujets pofa ce Monument ,
Attendant que l'hiftoire en fonde un plus durable.
PIRON.
Son règne à jamais mémorable
Des fiècles à venir fera l'étonnement.
L'Amour de fes Sujets pofa ce Monument ,
Attendant que l'hiftoire en fonde un plus durable.
PIRON.
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672
p. 49-50
A M. G.
Début :
En lisant les Vers [...]
Mots clefs :
Vers, Larmes, Destin, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. G.
E PITREN
EN
A M. G.
A M.
N lifant les Vers
12
Si remplis de charmes
Que tu m'as offerts ,
J'ai verfé des larmes.
Quoi ! faut-il , hélas !
Qu'un deftin barbare
Jufques au trépas
Tous deux nous fépare !
J'ai vu de nos jours
. Vol.
T
50 MERCURE DE FRANCE
i
S'éclipfer l'aurore
Les Ris , les Amours
Nous fuivent encore.
Enchaînons de fleurs
Leur troupe volage :
Les foucis , les pleurs
Sont-ils de notre âge ?
On tend au bonheur
Par des foins extrêmes :
Quelle aveugle erreur !
Il eſt en nous-mêmes.
Un Lys , un Jaſmin
Vaut une Couronne
Lorfque par ta main
Amour me le donne.
Au cours de nos ans
Quand l'amour préſide ,
Il fixe du temps 1
L'aîle trop rapide.
Le coeur eft preffant ;
Entends fon langage :
Jouir du préfent ,
Eft le lot du Sage.
Par M. B..
EN
A M. G.
A M.
N lifant les Vers
12
Si remplis de charmes
Que tu m'as offerts ,
J'ai verfé des larmes.
Quoi ! faut-il , hélas !
Qu'un deftin barbare
Jufques au trépas
Tous deux nous fépare !
J'ai vu de nos jours
. Vol.
T
50 MERCURE DE FRANCE
i
S'éclipfer l'aurore
Les Ris , les Amours
Nous fuivent encore.
Enchaînons de fleurs
Leur troupe volage :
Les foucis , les pleurs
Sont-ils de notre âge ?
On tend au bonheur
Par des foins extrêmes :
Quelle aveugle erreur !
Il eſt en nous-mêmes.
Un Lys , un Jaſmin
Vaut une Couronne
Lorfque par ta main
Amour me le donne.
Au cours de nos ans
Quand l'amour préſide ,
Il fixe du temps 1
L'aîle trop rapide.
Le coeur eft preffant ;
Entends fon langage :
Jouir du préfent ,
Eft le lot du Sage.
Par M. B..
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Résumé : A M. G.
Le poème de M. B. s'adresse à M. G. et M. A. Il exprime le regret de la séparation imminente et la cruauté du destin. L'auteur valorise les petits plaisirs offerts par amour et critique ceux qui cherchent le bonheur par des moyens extrêmes. Il prône la jouissance du présent comme sagesse.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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673
p. 12-13
L'AMANT RÉVOLTÉ CONVERTI.
Début :
LE Tout-Puissant Dieu de l'Amour, [...]
Mots clefs :
Amour, Dieu, Haine, Satire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'AMANT RÉVOLTÉ CONVERTI.
L'ÀMANT RÉVOLTÉ CONVERTI.
LA Tout-Puiffant Dieu de l'Amour ,
Avoit un jour bleſſé mon âme,
AVRIL. 1763 : 13
Moi, je voulois le bleffer à mon tour ,
Et j'aiguifois les traits d'une Epigramme ;
Quand ce Dieu , pour guérir mon mal ,
Vint me trouver avec Thémire .
Adieu ma haine & ma fatyre ,
Je ne fis plus qu'un Madrigal……… . }
Par M. B. P. D. GRA..... de Lyan.
LA Tout-Puiffant Dieu de l'Amour ,
Avoit un jour bleſſé mon âme,
AVRIL. 1763 : 13
Moi, je voulois le bleffer à mon tour ,
Et j'aiguifois les traits d'une Epigramme ;
Quand ce Dieu , pour guérir mon mal ,
Vint me trouver avec Thémire .
Adieu ma haine & ma fatyre ,
Je ne fis plus qu'un Madrigal……… . }
Par M. B. P. D. GRA..... de Lyan.
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674
p. 13-14
AIR : Je te revois, charmante Lise. JUSTIFICATION. A une Amie.
Début :
J'AI senti rechauffer ma cendre, [...]
Mots clefs :
Amie, Cœur, Amour, Amant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AIR : Je te revois, charmante Lise. JUSTIFICATION. A une Amie.
AIR : Je te revois , charmante Life.
JUSTIFICATION.
A'une Amie.
J'A fenti rechauffer ma cendre ,
J'ai cru reconnoître l'ardeur
A qui ma jeuneffe trop tendre
14 MERCURE . DE FRANCE.
Dut la moitié de fon bonheur.
Eglé , votre voix me rappelle ;
Pour un coeur trifte & malheureux ,
L'Amour n'a plus qu'une étincelle
Et l'Amitié feule a des feux.
Gardez mon coeur , je vous le laiſſe,
Soutenez fa fragilité,
Et des piéges de ma foibleffe
Sauvez encor ma liberté.
Il eft für que toute la vie
Je vous aimerai tendrement ;
Et fi vous êtes mon Amie ,
De qui pourrai -je être l'Amant ?
JUSTIFICATION.
A'une Amie.
J'A fenti rechauffer ma cendre ,
J'ai cru reconnoître l'ardeur
A qui ma jeuneffe trop tendre
14 MERCURE . DE FRANCE.
Dut la moitié de fon bonheur.
Eglé , votre voix me rappelle ;
Pour un coeur trifte & malheureux ,
L'Amour n'a plus qu'une étincelle
Et l'Amitié feule a des feux.
Gardez mon coeur , je vous le laiſſe,
Soutenez fa fragilité,
Et des piéges de ma foibleffe
Sauvez encor ma liberté.
Il eft für que toute la vie
Je vous aimerai tendrement ;
Et fi vous êtes mon Amie ,
De qui pourrai -je être l'Amant ?
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Résumé : AIR : Je te revois, charmante Lise. JUSTIFICATION. A une Amie.
L'auteur exprime son émotion en revoyant une personne chère, qualifiée de 'charmante Life'. Il évoque la reconnaissance d'une ardeur qui a marqué sa jeunesse et lui a apporté du bonheur. La voix de son amie Eglé lui rappelle des souvenirs et lui apporte du réconfort. Il demande à son amie de garder son cœur et de le soutenir, afin de le protéger des pièges de sa faiblesse et de préserver sa liberté. Il affirme qu'il l'aimera tendrement toute sa vie.
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675
p. 38-39
PORTRAIT ALLEGORIQUE A Mademoiselle A * * *.
Début :
SÇAVANTE Minerve, [...]
Mots clefs :
Minerve, Verve, Amour, Volupté
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texteReconnaissance textuelle : PORTRAIT ALLEGORIQUE A Mademoiselle A * * *.
PORTRAIT ALLEGORIQUE
*
A Mademoiſelle A * * *
SÇAVANTE Minerve,
Pour peindre Clio ,
Inſpire à ma verve
Les vers de Sapho !
Puiffant Amour ! guide
Mon foible pinceau :
Que ne fuis - je Ovide
Pour faire un tableau !
La fimple Nature ,
Les ris & les jeux
Ornent la figure;
D'un air gracieur ,
La Volupté pure
Brille dans fes yeux.
Vénus & les Graces ,
Marchent fur ſes traces ;
Son port eft divin :
Rivale de Flore ,
La rofe colore
L'éclat de fon tein.
Sa bouche vermeille
Nous peint le corail ;
Sa gorge naifante
AVRIL. 1763. 39
D'albâtre éclatante
Efface l'émail.
Son tendre fourire
Pénetre le coeur ;
Lorſqu'elle foupire
On fent la fraîcheur
Qu'exhale Zéphire.
Ses doigts raviffans
Forment fur la lyre
Mille accords touchants
Qui jettent les fens
Dans un doux delire.
Le Docte Apollon
Defcend du vallon ,
Pour prêter l'oreille
A l'amoureux fon
De fa voix pareille
Aux chants d'Amphion.
Par M. P. L. M *** de Montpellier.
*
A Mademoiſelle A * * *
SÇAVANTE Minerve,
Pour peindre Clio ,
Inſpire à ma verve
Les vers de Sapho !
Puiffant Amour ! guide
Mon foible pinceau :
Que ne fuis - je Ovide
Pour faire un tableau !
La fimple Nature ,
Les ris & les jeux
Ornent la figure;
D'un air gracieur ,
La Volupté pure
Brille dans fes yeux.
Vénus & les Graces ,
Marchent fur ſes traces ;
Son port eft divin :
Rivale de Flore ,
La rofe colore
L'éclat de fon tein.
Sa bouche vermeille
Nous peint le corail ;
Sa gorge naifante
AVRIL. 1763. 39
D'albâtre éclatante
Efface l'émail.
Son tendre fourire
Pénetre le coeur ;
Lorſqu'elle foupire
On fent la fraîcheur
Qu'exhale Zéphire.
Ses doigts raviffans
Forment fur la lyre
Mille accords touchants
Qui jettent les fens
Dans un doux delire.
Le Docte Apollon
Defcend du vallon ,
Pour prêter l'oreille
A l'amoureux fon
De fa voix pareille
Aux chants d'Amphion.
Par M. P. L. M *** de Montpellier.
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Résumé : PORTRAIT ALLEGORIQUE A Mademoiselle A * * *.
Le poème 'Portrait allégorique' dédié à Mademoiselle A*** décrit une jeune femme comparée à diverses figures mythologiques. Inspirée par Minerve et Sapho, elle est naturelle, gracieuse et pure. Vénus et les Grâces la suivent, et elle est comparée à Flore. Sa beauté est soulignée par sa bouche en corail et sa gorge en albâtre. Elle joue de la lyre, attirant Apollon par ses chants. L'auteur, M. P. L. M *** de Montpellier, date le poème d'avril 1763.
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676
p. 39-43
ÉPITRE Adressée à une jeune personne qui, au sortir de l'Abbaye de S. CYR, avoit demandé à l'Auteur ce que c'étoit l'Amour ?
Début :
O vous, jeune Eglé, dont le cœur [...]
Mots clefs :
Amour, Dieu, Tendre, Repentir
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texteReconnaissance textuelle : ÉPITRE Adressée à une jeune personne qui, au sortir de l'Abbaye de S. CYR, avoit demandé à l'Auteur ce que c'étoit l'Amour ?
ÉPITRE
Adreffée à une jeune perfonne qui , au
fortir de l'Abbaye de S. CYR , avoit
demandé à l'Auteur ce que c'étoit
l'Amour?
vous , jeune Eglé , dont le coeur
que
40 MERCURE DE FRANCE.
Content de fon indifférence ,
Ne connoît point ce Dieu vainqueur ,
Ce Dieu que tout le monde encenſe :
Ah ! puiffiez -vous ainfi toujours
Ignorer que ce Traître aimable
Peut obfcurcir vos plus beaux jours !
C'eſt un Dieu qui n'eſt redoutable
Que parce que les Ris , les Jeux ,
Sont fes plus ordinaires armes ,
Et qu'il ne paroît à nos yeux
Que revêtu de tous fes charmes.
Quoique ce Dieu jamais n'émouffe
Les traits dont il perce nos coeurs ;
S'il frappe , la bleflure eft douce :
On chérit jufqu'à fes fureurs.
Belle Eglé , puiſque dans votre âme
L'Amour encore eſt inconnu ,
Craignez d'y voir naître une flâme
Dont gémiroit votre vertu.
Veillez fans ceffe fur vous- même ;
Défiez-vous de vos appas ;
Surtout avec un foin extrême
Voyez qui s'offre fur vos pas.
Peut-être du Dieu de Cythère
Eprouverez-vous la noirceur ;
11 fçait toujours le contrefaire
Quand il veut entrer dans un coeır.
Souvent pour tromper l'Innocence
AVRIL. 1763. 41
Et Aétrir toute fa beauté ,
L'Amour de la naïve enfance
Emprunte l'Ingénuité.
Son air intéreffant & rendre
N'épouvante plus la Padeur ;
Alors à peine on peut le prendre
Pour cet Amour fi féducteur.
Son abord n'elt plus redoutable ;
Son flambeau , fon arc , & fes traits ,
Ne font plus dans fa main coupable :
On ne voit plus que fes attraits.
Eglés que vous devez le craindre
S'il vient fous ce déguiſement s
Car l'Impofteur fçaura tout feindre
Pour vous tromper plas aifèment.
Séduite par fa douceur feinte ,
Et plus encor par vos defirs ,
Vous vous livrerez fans contrainte
A l'eſpoir flatteur des Plaiſirs,
Mais de la trifte Expérience
Tôt ou tard le flambeau laira ;
A votre aveugle confiance
Le Repentir fuccédera .
Sonmile enfin à fon empire ,
Vous croirez trouver le repos ;
Mais ce ne fera qu'un délire ,
Trop fenfible image des Bots.
Tout pour vous changera de face ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Les chagrins , les foins , les foucis
De la Gaîté prendront la place :
Vos yeux par les pleurs obfcurcis
Perdront lear tendreffe , leurs charmes;
Et victime de vos defirs ,
Vous languirez dans les allarmes
Qu'entraîne l'abus des plaifirs..
Hélas ! tendre Eglé , dans votre âme
En vain vous chercherez la paix !
Vous n'y trouverez que la flâme
Qui l'en a chaffée à jamais .
En vain , en vain triſte & plaintive ,
Vous chercherez la liberté ;
L'amour vous retiendra captive
Par l'attrait de la Volupté.
Telle la tendre tourterelle
A l'ombre d'un feuillage épais ,
Pleure fa compagne fidelle
Qu'elle ne reverra jamais.
!
Jeune Eglé , dont la tendre Aurore
A le vif éclat de ces fleurs
Qu'au matin le Soleil décore
Des plus agréables couleurs ;
Ah ! quelle perte ! quel dommage
Si tant d'appas en vous unis
Etoient au printemps de votre âge.
Par les triftes chagr ins flétris....
Mais trop crédule un jour peut-être
AVRIL. 1763 . 43
Sous les traits chéris d'un Amant
Ne voudrez- vous plus reconnoître
Le Dieu que j'ai peint foiblement !
Séduite par votre tendreffe ,
Vous fuivrez un penchant trop doux ,
Sans voir dans cette aveugle ivreffe
Que c'eft l'amour qui s'offre à
Sous un aſpect fi favorable,
Eglé , que ne fera -t-il pas ?
vous.
Vous croirez dans un trouble aimable
Voir naître des fleurs fous les pas.
Mais hélas ! ce feront des roſes
Dont la beauté s'éclipfera
Sitôt qu'elles feront éclofes :
L'épine feule reftera.
Par M. le Dr ... de B .. : 3
Adreffée à une jeune perfonne qui , au
fortir de l'Abbaye de S. CYR , avoit
demandé à l'Auteur ce que c'étoit
l'Amour?
vous , jeune Eglé , dont le coeur
que
40 MERCURE DE FRANCE.
Content de fon indifférence ,
Ne connoît point ce Dieu vainqueur ,
Ce Dieu que tout le monde encenſe :
Ah ! puiffiez -vous ainfi toujours
Ignorer que ce Traître aimable
Peut obfcurcir vos plus beaux jours !
C'eſt un Dieu qui n'eſt redoutable
Que parce que les Ris , les Jeux ,
Sont fes plus ordinaires armes ,
Et qu'il ne paroît à nos yeux
Que revêtu de tous fes charmes.
Quoique ce Dieu jamais n'émouffe
Les traits dont il perce nos coeurs ;
S'il frappe , la bleflure eft douce :
On chérit jufqu'à fes fureurs.
Belle Eglé , puiſque dans votre âme
L'Amour encore eſt inconnu ,
Craignez d'y voir naître une flâme
Dont gémiroit votre vertu.
Veillez fans ceffe fur vous- même ;
Défiez-vous de vos appas ;
Surtout avec un foin extrême
Voyez qui s'offre fur vos pas.
Peut-être du Dieu de Cythère
Eprouverez-vous la noirceur ;
11 fçait toujours le contrefaire
Quand il veut entrer dans un coeır.
Souvent pour tromper l'Innocence
AVRIL. 1763. 41
Et Aétrir toute fa beauté ,
L'Amour de la naïve enfance
Emprunte l'Ingénuité.
Son air intéreffant & rendre
N'épouvante plus la Padeur ;
Alors à peine on peut le prendre
Pour cet Amour fi féducteur.
Son abord n'elt plus redoutable ;
Son flambeau , fon arc , & fes traits ,
Ne font plus dans fa main coupable :
On ne voit plus que fes attraits.
Eglés que vous devez le craindre
S'il vient fous ce déguiſement s
Car l'Impofteur fçaura tout feindre
Pour vous tromper plas aifèment.
Séduite par fa douceur feinte ,
Et plus encor par vos defirs ,
Vous vous livrerez fans contrainte
A l'eſpoir flatteur des Plaiſirs,
Mais de la trifte Expérience
Tôt ou tard le flambeau laira ;
A votre aveugle confiance
Le Repentir fuccédera .
Sonmile enfin à fon empire ,
Vous croirez trouver le repos ;
Mais ce ne fera qu'un délire ,
Trop fenfible image des Bots.
Tout pour vous changera de face ;
42 MERCURE DE FRANCE.
Les chagrins , les foins , les foucis
De la Gaîté prendront la place :
Vos yeux par les pleurs obfcurcis
Perdront lear tendreffe , leurs charmes;
Et victime de vos defirs ,
Vous languirez dans les allarmes
Qu'entraîne l'abus des plaifirs..
Hélas ! tendre Eglé , dans votre âme
En vain vous chercherez la paix !
Vous n'y trouverez que la flâme
Qui l'en a chaffée à jamais .
En vain , en vain triſte & plaintive ,
Vous chercherez la liberté ;
L'amour vous retiendra captive
Par l'attrait de la Volupté.
Telle la tendre tourterelle
A l'ombre d'un feuillage épais ,
Pleure fa compagne fidelle
Qu'elle ne reverra jamais.
!
Jeune Eglé , dont la tendre Aurore
A le vif éclat de ces fleurs
Qu'au matin le Soleil décore
Des plus agréables couleurs ;
Ah ! quelle perte ! quel dommage
Si tant d'appas en vous unis
Etoient au printemps de votre âge.
Par les triftes chagr ins flétris....
Mais trop crédule un jour peut-être
AVRIL. 1763 . 43
Sous les traits chéris d'un Amant
Ne voudrez- vous plus reconnoître
Le Dieu que j'ai peint foiblement !
Séduite par votre tendreffe ,
Vous fuivrez un penchant trop doux ,
Sans voir dans cette aveugle ivreffe
Que c'eft l'amour qui s'offre à
Sous un aſpect fi favorable,
Eglé , que ne fera -t-il pas ?
vous.
Vous croirez dans un trouble aimable
Voir naître des fleurs fous les pas.
Mais hélas ! ce feront des roſes
Dont la beauté s'éclipfera
Sitôt qu'elles feront éclofes :
L'épine feule reftera.
Par M. le Dr ... de B .. : 3
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Résumé : ÉPITRE Adressée à une jeune personne qui, au sortir de l'Abbaye de S. CYR, avoit demandé à l'Auteur ce que c'étoit l'Amour ?
L'épître est adressée à Églé, une jeune femme qui a interrogé l'auteur sur la nature de l'amour. L'auteur, conscient de son innocence, la met en garde contre les dangers de l'amour, qu'il décrit comme un dieu trompeur et séduisant. Il explique que l'amour utilise les rires et les jeux comme armes, et bien que ses blessures soient douces, elles peuvent obscurcir les plus beaux jours. L'auteur conseille à Églé de se méfier de ses attraits, car l'amour peut se déguiser pour tromper l'innocence. Il prévient qu'Églé pourrait être séduite par la douceur feinte de l'amour et ses désirs, mais que l'expérience amère viendra plus tard. L'amour transformera alors sa vie en chagrin et en soucis, la laissant captive de la volupté. L'auteur compare cette situation à une tourterelle pleurant sa compagne perdue. Il exprime son inquiétude que, malgré ses avertissements, Églé puisse un jour être séduite par l'amour sous un aspect favorable, ne voyant pas le danger derrière cette apparence trompeuse.
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677
p. 61-62
A M. l'Abbé DE VOISENON, de l'Académie Françoise.
Début :
DOCTEUR charmant dans l'art de plaire, [...]
Mots clefs :
Amour, Docteur, Académie française, Arts
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texteReconnaissance textuelle : A M. l'Abbé DE VOISENON, de l'Académie Françoise.
'A M. l'Abbé DE VOISENON ,
de l'Académie Françoife.
DOCTEUR charmant dans l'art de plaire ,
Aimable éléve de l'Amour
Et le favori de ſa mère ,
Le Dieu des Arts vient en ce jour .
De vous ouvrir fon fanctuaire :
Sur vos pas au facré vallon
Ónt marché les Grâces légères;
Vous fuccédez à Crébillon
Quoique différens dans leur ton
Chez nous tous les talens font frères.
On l'a vu fous des traits nouveaux
Rendre fon luftre à Melpomène ,
Suivre les maîtres fur la fcène
Et comme eux refter fans égaux.
Le rideau s'ouvre , on voit la Haine
Secouer les fombres flambeaux ;
Les mânes quittent leur tombeaux ,
Et les Dieux leur féjour fuprême.
Le Spectateur pleure & frémir ;
Tout tremble , la critique même
Ferme les yeux , & l'applaudit.
Sous une plus riante image.
Vous nous préfentez le Plaifir :
L'Amour rit au fond d'un boccage ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Les Ris , les Jeux & le zéphir
Folâtrent fous le verd feuillage ;.
Climène écoute vos chanfons ;
L'Amour dans vos vers l'intéreffe ;
Souvent elle interrompt vos fons
Pour fe livrer à fon ivreffe.
Crébillon plaît en éffrayant 3
Vous nous charmez par l'agréable :
Je ne fçais pas s'il eft plus grand ,
Mais je fçais qu'il eft moins aimable .
Par M. L. M. de V....
de l'Académie Françoife.
DOCTEUR charmant dans l'art de plaire ,
Aimable éléve de l'Amour
Et le favori de ſa mère ,
Le Dieu des Arts vient en ce jour .
De vous ouvrir fon fanctuaire :
Sur vos pas au facré vallon
Ónt marché les Grâces légères;
Vous fuccédez à Crébillon
Quoique différens dans leur ton
Chez nous tous les talens font frères.
On l'a vu fous des traits nouveaux
Rendre fon luftre à Melpomène ,
Suivre les maîtres fur la fcène
Et comme eux refter fans égaux.
Le rideau s'ouvre , on voit la Haine
Secouer les fombres flambeaux ;
Les mânes quittent leur tombeaux ,
Et les Dieux leur féjour fuprême.
Le Spectateur pleure & frémir ;
Tout tremble , la critique même
Ferme les yeux , & l'applaudit.
Sous une plus riante image.
Vous nous préfentez le Plaifir :
L'Amour rit au fond d'un boccage ;
62 MERCURE DE FRANCE.
Les Ris , les Jeux & le zéphir
Folâtrent fous le verd feuillage ;.
Climène écoute vos chanfons ;
L'Amour dans vos vers l'intéreffe ;
Souvent elle interrompt vos fons
Pour fe livrer à fon ivreffe.
Crébillon plaît en éffrayant 3
Vous nous charmez par l'agréable :
Je ne fçais pas s'il eft plus grand ,
Mais je fçais qu'il eft moins aimable .
Par M. L. M. de V....
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Résumé : A M. l'Abbé DE VOISENON, de l'Académie Françoise.
L'auteur adresse une lettre à l'Abbé de Voisenon, membre de l'Académie Française, pour le féliciter de ses talents littéraires. Il compare Voisenon à Crébillon, soulignant que leurs styles diffèrent mais que tous les talents sont frères. Voisenon est décrit comme un maître charmant dans l'art de plaire, un élève aimable de l'Amour et le favori de sa mère, le Dieu des Arts. Il a renouvelé l'art dramatique en rendant son lustre à Melpomène, la muse de la tragédie, et en suivant les maîtres sur scène sans jamais les égaler. Voisenon est loué pour sa capacité à représenter la Haine et les Dieux de manière poignante, faisant pleurer et frémir le spectateur, même la critique fermant les yeux pour l'applaudir. En contraste, il présente également le Plaisir, avec l'Amour riant dans un bocage, les Rires, les Jeux et le Zéphyr folâtrant sous le feuillage vert. Climène écoute ses chants, l'Amour l'intéressant souvent au point qu'elle interrompt ses sons pour se livrer à son ivresse. Le texte conclut en affirmant que Crébillon plaît en effrayant, tandis que Voisenon charme par l'agréable, sans juger lequel est plus grand, mais notant que Crébillon est moins aimable.
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678
p. 62
VERS faits pour une Estampe du Médaillon de Mgr le Prince DE CONDÉ, envoyée chez plusieurs Dames.
Début :
SOIT qu'il combatte ou qu'il soupire, [...]
Mots clefs :
Médaillon, Estampe, Dames, Sort, Plaisir, Gloire, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS faits pour une Estampe du Médaillon de Mgr le Prince DE CONDÉ, envoyée chez plusieurs Dames.
VERS faits pour une Eftampe du
Médaillon de Mgr le Prince DE
CONDÉ , envoyée chez plufieurs
Dames.
Soir qu'il combatte on qu'il ſoupire ,
Il eſt également heureux :
Le Sort s'empreffe à lui fourire ,
Le Plaifir à combler fes voeux.
1
Sa voix foumet les plus cruelles ,
La Gloire fuit fes étendarts :
Il est l'Amour auprès des Belles ,
Dans fon camp il eft le Dieu Mars.
Par l'Auteur des Versprécédens.
Médaillon de Mgr le Prince DE
CONDÉ , envoyée chez plufieurs
Dames.
Soir qu'il combatte on qu'il ſoupire ,
Il eſt également heureux :
Le Sort s'empreffe à lui fourire ,
Le Plaifir à combler fes voeux.
1
Sa voix foumet les plus cruelles ,
La Gloire fuit fes étendarts :
Il est l'Amour auprès des Belles ,
Dans fon camp il eft le Dieu Mars.
Par l'Auteur des Versprécédens.
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679
p. 70-72
COUPLETS A mettre en chant.
Début :
Dans ces bois où le sort m'amène, [...]
Mots clefs :
Chant, Douceur, Appas, Amour, Maîtresse, Bergère
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COUPLETS A mettre en chant.
COUPLETS
DANS
A mettre en chant.
ANS ces bois où le fort m'amène ,
Sous ces ombrages frais ,
Tout me parle de l'inhumaine
Dont la beauté m'enchaîne ,
Tout m'en offre les traits.
Ce matin , en voyant éclore
Les rayons du Soleil ,
Je difois : ô riante Aurore ,
AVRIL. 1763. 71
De celle que j'adore
Tu me peins le réveil !
Tu charmes en vain ce boccage,
Roffignol enchanteur ;
Tu ne fçaurois dans ton ramage,
Dé fon brillant langage
Egaler lá douceur.
Il fort de fa bouche vermeille
Un miel plus précieux
Que ne l'eft celui de l'abeille ;
Elle charme l'oreille
Auffi bien que les
yeux.
Son efprit , fa raiſon égale
Ses appas féducteurs.
Outre la beauté qu'elle étale ,
Ainfi la rofe exhale
Les plus douces odeurs.
Hélas ! que cette fleur cruelle
Dont on craint d'approcher ,
Nous peint fidélement ma belle !
On foupire pour elle,
Et l'on n'ofe y toucher.
Viens fléchir fon coeur intraitable ,
Amour puis- je eſpérer :
72 MERCURE DE FRANCE.
Que tu la rende un jour capable
Du fentiment aimable
Qu'elle fçait inſpirer ?
Près de fa compagne charmante
Un jeune Tourtereau ,
(
Brulé du feu qui me tourmente ,
De fa voix gémiffante
Attriftoit ce coteau.
J'ai vu la farouche maîtreſſe
Méprifer les foupirs.
Touchée enfin de fa tendreffe
Voilà qu'elle s'empreſſe
De combler fes defirs.
Par cette agréable avanture
Mon fort femble éclairci.
Faut- il en accepter l'augure ?
Et les maux que j'endure
Finiront-ils ainfi ?
Oui , je fléchirai ma Bergère ;
Mes maux n'auront qu'un temps.
Quand l'hyver nous a fait la guerre,
Il laiffe en paix la Tèrre ,
Et fait place au Printemps.
Par M. GERMAIN DE CRAIN.
DANS
A mettre en chant.
ANS ces bois où le fort m'amène ,
Sous ces ombrages frais ,
Tout me parle de l'inhumaine
Dont la beauté m'enchaîne ,
Tout m'en offre les traits.
Ce matin , en voyant éclore
Les rayons du Soleil ,
Je difois : ô riante Aurore ,
AVRIL. 1763. 71
De celle que j'adore
Tu me peins le réveil !
Tu charmes en vain ce boccage,
Roffignol enchanteur ;
Tu ne fçaurois dans ton ramage,
Dé fon brillant langage
Egaler lá douceur.
Il fort de fa bouche vermeille
Un miel plus précieux
Que ne l'eft celui de l'abeille ;
Elle charme l'oreille
Auffi bien que les
yeux.
Son efprit , fa raiſon égale
Ses appas féducteurs.
Outre la beauté qu'elle étale ,
Ainfi la rofe exhale
Les plus douces odeurs.
Hélas ! que cette fleur cruelle
Dont on craint d'approcher ,
Nous peint fidélement ma belle !
On foupire pour elle,
Et l'on n'ofe y toucher.
Viens fléchir fon coeur intraitable ,
Amour puis- je eſpérer :
72 MERCURE DE FRANCE.
Que tu la rende un jour capable
Du fentiment aimable
Qu'elle fçait inſpirer ?
Près de fa compagne charmante
Un jeune Tourtereau ,
(
Brulé du feu qui me tourmente ,
De fa voix gémiffante
Attriftoit ce coteau.
J'ai vu la farouche maîtreſſe
Méprifer les foupirs.
Touchée enfin de fa tendreffe
Voilà qu'elle s'empreſſe
De combler fes defirs.
Par cette agréable avanture
Mon fort femble éclairci.
Faut- il en accepter l'augure ?
Et les maux que j'endure
Finiront-ils ainfi ?
Oui , je fléchirai ma Bergère ;
Mes maux n'auront qu'un temps.
Quand l'hyver nous a fait la guerre,
Il laiffe en paix la Tèrre ,
Et fait place au Printemps.
Par M. GERMAIN DE CRAIN.
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Résumé : COUPLETS A mettre en chant.
Le poème 'Couplets' de M. Germain de Crain, écrit en avril 1763, relate une promenade dans un bois où le narrateur observe des signes de la beauté d'une femme aimée. Il compare cette beauté à celle de l'aube et à la douceur du chant des oiseaux. Le narrateur admire l'esprit, la raison et la beauté de cette femme, mais la compare également à une fleur cruelle dont on craint de s'approcher. Il exprime son désir de voir son amour réciproque et raconte l'histoire d'un jeune tourtereau méprisé qui finit par voir sa maîtresse céder à ses avances. Le narrateur espère que son propre sort s'éclaircira de la même manière, que ses maux prendront fin, comme l'hiver laisse place au printemps.
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680
s. p.
EPITRE d'un Curé du N.. à Madame la Marquise de S. R. à Paris.
Début :
DE votre voix l'attrait persuasif [...]
Mots clefs :
Église, Cœur, Gloire, Amour, Voix
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE d'un Curé du N.. à Madame la Marquise de S. R. à Paris.
EPITRE d'un Curé du N.. à Madame
la Marquife de S. R. à Paris.
D.E votre voix l'attrait perſuaſif
Sçut m'arracher jadis , fage Marquife ,
D'un lieu de peine * , où les loix de l'Eglife
Depuis un an me retenoient captif.
Avec encor plus de force & d'empire ,
*Le Séminaire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
La même voix me réveille & me tire
D'un froid repos dont , loin de l'hélicon
Le défeſpoir de grimper à fa cime ,
Et de cueillir le laurier de la rime ,
Avoit fajfi mon timide Apollon."
Oui , dans la douce & charmante carrière ,
Où , dès l'abord , mes premières chanfons
Avoient eu l'art ou le bonheur de plaire ,
Je fommeillois couché fous la barrière.
Avois-je tort ? Ecoutez mes raiſons .
Un bon Poëte , ainſi que tout grand-homme ,
Tout bien compté , Madame, n'eft en lomme,
Que l'effet feul de quelque paffion ,
Rapide , ardente , & pleine d'action ,
Dont le feu vif faifit , pénétre , enflamme ,
Brule fon coeur des plus hardis tranſports :
Ainfi que l'âme eſt le reffort du corps ,
Les Paffions font le reffort de l'âme.
La gloire , l'or , l'amour , l'ambition ;
Tel eft l'inftinct des actions fublimes ,
Des grands talens , des vertus & des crimes.
Qui n'eft piqué de ce vif aiguillon ,
Foible jouet d'efforts pufillanimes ,
Au champ de Mars n'eft jamais qu'un poltron ,
Au double- mont qu'un Raccolleur de rimes .
Les Paffions font la divinité
Que , fous le nom de Démon , de Génie ,
De Muſe , enfin de Dieux de l'harmonie ,
Chanta jadis la docte antiquité.
M A I. 1763. 7
Or appliquons cette maxime fûre.
D'un pauvre hère , à qui , pour fon malheur ,
L'ordre du Sort confia la pâture
Et le falut du troupeau du Seigneur ;
D'un Preſtolet , vrai Pâtre évangélique ,
Fait pour trotter , fans repos & fans fin ,
Sur tous les pas d'un animal ruſtique ,
A mille écarts par fa malice enclin :
Si quelquefois , las de courir en vain ,
Affis le foir au bord d'une prairie ,
Au lieu d'aller irriter fon chagrin ,
Par quelque trifte & fotte rêverie ,
Sur des pipeaux affemblés de fa main ,
Pour le diftraire , il lui prend fantaiſie
De frédonner quelqu'air vif & badin ,
Quelle fera fa-muſe , ſon génie !
L'ambition ? Mais la fienne eft remplie
Quand les amis , ou fon heureux deftin
.8.30 °
1
Ont pu le mettre à l'abri de la * faim.( a )
1001
La foif de l'or ? Eh ! comment pourroit naître
Če fol defir au coeur étroit d'un être ,
F
Qui quelquefois n'a pas fon faoul de pain ? ( b )
L'amour O ciel , d'une telle foibleffe
201 I
Daigne à jamais fauver fon chafte coeur :
D'un triple acier défends- en la froideur
t
Voyez la fin de la Piéce , où l'on a renvoyé
les Notes pour la commodité de ceux qui ne voú,
dront pas les lire,
A iv .
8 MERCURE DE FRANCE.
Contre les feux d'une oeillade traîtreffe ;
Tour , jufqu'à l'air du Dieu de la tendreffe
Doir pour un Prêtre être un objet d'horreur.
La gloire Hélas ! des Pafteurs de l'Eglife ,
Depuis longtemps le mondain orgireilletix.c
Borne la gloire au foin religieux.
De bien remplir des devoirs qu'il mépriſe.
Etrange état que l'état clérical !
Aux yeur d'un fiècle où la licence regne ,
Un Prêtre eft-il modefte ? on le délaigne :
Dail
C'est un cagot , un Sage machinal il
Eft-il doué d'un efprit vif, aimable ;
Par fois au jeu , dans les cercles , à table ,
Léger ,badin , fémillant , jovial ?
Tout eft perdu : fa gaîté fcandalife
Tout à la fois & le monde , & l'Eglife.
Eft-if néé doux ? C'eſt un bon animal ,
en fr for permettre .
Devant lequel on fçait tout le
Entit zélé , fermé ? C'est un brutal
Un orgueilleux qui voudroit tout foumettre
Aujoug facré du bâton Paftoral.
As Rock the rodette
Enfin , qui fcait , fur cette mer
stileb ich 90
obliqué ,
Guider la nef , d'un cours toujours égal
Entre l'amour & l'eftime publique
Sans donner onc en nul écueil fatal ,
N'eft pas un Sot ; & , dans ce temps critique,
-Malgré les flors , les vents , & les Anglois
Des bords Bretons jufqu'à la Märtinique.,
M.A 1. 1763.
Pourroit paller vingt Régimens François.
Mais rev enons. Du Lyrique rivage
Mainte raiſons m'interdifant l'accès ,
J'avois fait vou, clos dans mon hermitage,
D'en oublier pour toujours le langage,
Et rachetant par un filence fage
Le temps perdu de mes foibles éſſais ,
De confacrer tous mes foins déformais
Aux feuls devoirs où mon état m'engage.
De ce deffein qu'encore affermiffoir
Certain penchant à la fainéantiſe ,
Vice qu'on fçait fi cher aux gens d'Eglife ,
Et que mon coeur idolâtre en fecret ,
Par vos diſcours, éloquente Marquise ,
Vous m'excitez à rompre le projet.
Vos volontés font des loix que j'adore.
Sans oppofer nulle vaine raifon
A des defirs dont le motif m'honore ,
Je céde , & vais , pour quelques jours encore
Porter mes pas dans le facré vallon .
Si pour monter juſqu'aux lieux deſirables ,
Où les neuf Soeurs , loin des vulgaires yeux ,
Ont établi leur ſéjour radieux ,
Et révélé tant de fecrets aimables
Aux Arrquets , aux Rouffeaus , aux Chaulieux ,
J'avois befoin des aîles fecourables
De quelqu'inting plein de nerf & d'ardeur ,
Le fouvenir profond qu'en traits de flamme
Ont imprimé vos bienfaits en mon âme ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE . ,
Sera mon guide & mon introducteur.
"
A. D. d. P. le .... 1762 .
la Marquife de S. R. à Paris.
D.E votre voix l'attrait perſuaſif
Sçut m'arracher jadis , fage Marquife ,
D'un lieu de peine * , où les loix de l'Eglife
Depuis un an me retenoient captif.
Avec encor plus de force & d'empire ,
*Le Séminaire.
A iij
6 MERCURE DE FRANCE .
La même voix me réveille & me tire
D'un froid repos dont , loin de l'hélicon
Le défeſpoir de grimper à fa cime ,
Et de cueillir le laurier de la rime ,
Avoit fajfi mon timide Apollon."
Oui , dans la douce & charmante carrière ,
Où , dès l'abord , mes premières chanfons
Avoient eu l'art ou le bonheur de plaire ,
Je fommeillois couché fous la barrière.
Avois-je tort ? Ecoutez mes raiſons .
Un bon Poëte , ainſi que tout grand-homme ,
Tout bien compté , Madame, n'eft en lomme,
Que l'effet feul de quelque paffion ,
Rapide , ardente , & pleine d'action ,
Dont le feu vif faifit , pénétre , enflamme ,
Brule fon coeur des plus hardis tranſports :
Ainfi que l'âme eſt le reffort du corps ,
Les Paffions font le reffort de l'âme.
La gloire , l'or , l'amour , l'ambition ;
Tel eft l'inftinct des actions fublimes ,
Des grands talens , des vertus & des crimes.
Qui n'eft piqué de ce vif aiguillon ,
Foible jouet d'efforts pufillanimes ,
Au champ de Mars n'eft jamais qu'un poltron ,
Au double- mont qu'un Raccolleur de rimes .
Les Paffions font la divinité
Que , fous le nom de Démon , de Génie ,
De Muſe , enfin de Dieux de l'harmonie ,
Chanta jadis la docte antiquité.
M A I. 1763. 7
Or appliquons cette maxime fûre.
D'un pauvre hère , à qui , pour fon malheur ,
L'ordre du Sort confia la pâture
Et le falut du troupeau du Seigneur ;
D'un Preſtolet , vrai Pâtre évangélique ,
Fait pour trotter , fans repos & fans fin ,
Sur tous les pas d'un animal ruſtique ,
A mille écarts par fa malice enclin :
Si quelquefois , las de courir en vain ,
Affis le foir au bord d'une prairie ,
Au lieu d'aller irriter fon chagrin ,
Par quelque trifte & fotte rêverie ,
Sur des pipeaux affemblés de fa main ,
Pour le diftraire , il lui prend fantaiſie
De frédonner quelqu'air vif & badin ,
Quelle fera fa-muſe , ſon génie !
L'ambition ? Mais la fienne eft remplie
Quand les amis , ou fon heureux deftin
.8.30 °
1
Ont pu le mettre à l'abri de la * faim.( a )
1001
La foif de l'or ? Eh ! comment pourroit naître
Če fol defir au coeur étroit d'un être ,
F
Qui quelquefois n'a pas fon faoul de pain ? ( b )
L'amour O ciel , d'une telle foibleffe
201 I
Daigne à jamais fauver fon chafte coeur :
D'un triple acier défends- en la froideur
t
Voyez la fin de la Piéce , où l'on a renvoyé
les Notes pour la commodité de ceux qui ne voú,
dront pas les lire,
A iv .
8 MERCURE DE FRANCE.
Contre les feux d'une oeillade traîtreffe ;
Tour , jufqu'à l'air du Dieu de la tendreffe
Doir pour un Prêtre être un objet d'horreur.
La gloire Hélas ! des Pafteurs de l'Eglife ,
Depuis longtemps le mondain orgireilletix.c
Borne la gloire au foin religieux.
De bien remplir des devoirs qu'il mépriſe.
Etrange état que l'état clérical !
Aux yeur d'un fiècle où la licence regne ,
Un Prêtre eft-il modefte ? on le délaigne :
Dail
C'est un cagot , un Sage machinal il
Eft-il doué d'un efprit vif, aimable ;
Par fois au jeu , dans les cercles , à table ,
Léger ,badin , fémillant , jovial ?
Tout eft perdu : fa gaîté fcandalife
Tout à la fois & le monde , & l'Eglife.
Eft-if néé doux ? C'eſt un bon animal ,
en fr for permettre .
Devant lequel on fçait tout le
Entit zélé , fermé ? C'est un brutal
Un orgueilleux qui voudroit tout foumettre
Aujoug facré du bâton Paftoral.
As Rock the rodette
Enfin , qui fcait , fur cette mer
stileb ich 90
obliqué ,
Guider la nef , d'un cours toujours égal
Entre l'amour & l'eftime publique
Sans donner onc en nul écueil fatal ,
N'eft pas un Sot ; & , dans ce temps critique,
-Malgré les flors , les vents , & les Anglois
Des bords Bretons jufqu'à la Märtinique.,
M.A 1. 1763.
Pourroit paller vingt Régimens François.
Mais rev enons. Du Lyrique rivage
Mainte raiſons m'interdifant l'accès ,
J'avois fait vou, clos dans mon hermitage,
D'en oublier pour toujours le langage,
Et rachetant par un filence fage
Le temps perdu de mes foibles éſſais ,
De confacrer tous mes foins déformais
Aux feuls devoirs où mon état m'engage.
De ce deffein qu'encore affermiffoir
Certain penchant à la fainéantiſe ,
Vice qu'on fçait fi cher aux gens d'Eglife ,
Et que mon coeur idolâtre en fecret ,
Par vos diſcours, éloquente Marquise ,
Vous m'excitez à rompre le projet.
Vos volontés font des loix que j'adore.
Sans oppofer nulle vaine raifon
A des defirs dont le motif m'honore ,
Je céde , & vais , pour quelques jours encore
Porter mes pas dans le facré vallon .
Si pour monter juſqu'aux lieux deſirables ,
Où les neuf Soeurs , loin des vulgaires yeux ,
Ont établi leur ſéjour radieux ,
Et révélé tant de fecrets aimables
Aux Arrquets , aux Rouffeaus , aux Chaulieux ,
J'avois befoin des aîles fecourables
De quelqu'inting plein de nerf & d'ardeur ,
Le fouvenir profond qu'en traits de flamme
Ont imprimé vos bienfaits en mon âme ,
A v
10 MERCURE DE FRANCE . ,
Sera mon guide & mon introducteur.
"
A. D. d. P. le .... 1762 .
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Résumé : EPITRE d'un Curé du N.. à Madame la Marquise de S. R. à Paris.
Dans une épître, un curé adresse un message à la marquise de S. R. à Paris. Il exprime sa gratitude envers la marquise, dont la voix persuasive l'a incité à quitter un lieu de peine, probablement le séminaire, et à sortir d'un état de désespoir littéraire. Le curé justifie son abandon temporaire de la poésie en affirmant que les passions sont essentielles pour créer des œuvres sublimes. Il décrit les passions comme le moteur des actions humaines, qu'elles soient nobles ou criminelles. Le curé se compare à un pasteur évangélique, chargé de la pâture et du salut du troupeau du Seigneur. Il se trouve confronté à des contraintes qui limitent ses aspirations poétiques. Il évoque l'ambition, la soif de l'or et l'amour comme des passions inaccessibles à un prêtre. Il déplore l'état clérical, où la modestie est délaissée et la gaieté devient scandaleuse. Il exprime la difficulté de naviguer entre les attentes du monde et celles de l'Église. Le curé révèle qu'il avait fait vœu d'oublier la poésie, mais les discours de la marquise l'incitent à revenir à cette passion. Il accepte de se rendre de nouveau dans le 'sacré vallon' pour quelques jours, guidé par le souvenir des bienfaits de la marquise.
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681
p. 16
VERS pour mettre au bas du Portrait de Madame GUIBERT.
Début :
APOLLON & l'Amour, jaloux de leurs succès, [...]
Mots clefs :
Amour, Traits, Lyre, Jaloux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS pour mettre au bas du Portrait de Madame GUIBERT.
VERS pour mettre au bas du Portrait
de Madame GUIBERT .
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs fuccès ,
Noulurent la fixer tous deux fous leur empire:
Celui- ci lui donna fes traits ,
Et l'autre lui remit fa lyre.
Par M. D..…….
de Madame GUIBERT .
APOLLON & l'Amour , jaloux de leurs fuccès ,
Noulurent la fixer tous deux fous leur empire:
Celui- ci lui donna fes traits ,
Et l'autre lui remit fa lyre.
Par M. D..…….
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682
p. 69-71
COUPLETS à Madame ***. Sur l'AIR : Que ne suis-je la fougère.
Début :
QUOI d'abjurer ton Empire, [...]
Mots clefs :
Amour, Cœur, Aurore, Tendre, Éclat
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : COUPLETS à Madame ***. Sur l'AIR : Que ne suis-je la fougère.
COUPLETS à Madame *** .
Sur l'AIR : Que ne fuis-je la fougère a
Qu
1
Uo1 d'abjurer ton Empire ,
Amour , ta m'ôres l'efpoir.
Rien de tout ce qui refpire
Ne peut donc fuir ton pouvoir ?
J'avois dans l indifférence
Sauvé mon coeur de tes traits ;
Lifette par la présence
L'en a percé pour jamais.
Le matin dans la prairie ,
Comme on voit s'épanouir
Une fleur tendre & chérie
70 MERCURE DE FRANCE:
Sous les aîles du zéphir ;
Sous les doigts de la Nature
Lifette voit chaque jour ,
Eclore pour fa parure
Tous les trésors de l'Amour.
L'éclat dont brille l'Aurore
Céde à l'éclat de fon teint .
La roſe ne ſe colore
Que pour mourir fur fon fein.
En vain le Printemps étale
Mille beautés fur les pas ;
Parmi nos champs rien n'égale
La fraîcheur de les appas.
Dans fa bouche eſt l'innocence ,
Dans les yeux eft la candeur ;
Son maintien eft la décence
Son efprit eft la douceur.
>
Heureux celui dont la flâme
Allumera les defirs ,
Qui porteront dans ſon âme
Le fentiment des plaifirs !
Si la fatale puiffance
D'un fort armé de rigueurs ,
Me fait loin de fa préſence
Languir au fein des douleurs ;
Son image retracće
M A I. 1763. 74
Par le pinceau des amours ,
Occupera ma penſée
Jufqu'au dernier de mes jours.
Lorfque pour toute ma vie ,
Amour , je fuis fous ta Loi ;
>
Pour ma liberté ravie
J'attens un gage de toi.
Fais qu'un regard de Lifette ,
Soit l'aurore du bonheur
Que ta gloire fatisfaite
Promit à mon tendre coeur.
Par M. D....
Sur l'AIR : Que ne fuis-je la fougère a
Qu
1
Uo1 d'abjurer ton Empire ,
Amour , ta m'ôres l'efpoir.
Rien de tout ce qui refpire
Ne peut donc fuir ton pouvoir ?
J'avois dans l indifférence
Sauvé mon coeur de tes traits ;
Lifette par la présence
L'en a percé pour jamais.
Le matin dans la prairie ,
Comme on voit s'épanouir
Une fleur tendre & chérie
70 MERCURE DE FRANCE:
Sous les aîles du zéphir ;
Sous les doigts de la Nature
Lifette voit chaque jour ,
Eclore pour fa parure
Tous les trésors de l'Amour.
L'éclat dont brille l'Aurore
Céde à l'éclat de fon teint .
La roſe ne ſe colore
Que pour mourir fur fon fein.
En vain le Printemps étale
Mille beautés fur les pas ;
Parmi nos champs rien n'égale
La fraîcheur de les appas.
Dans fa bouche eſt l'innocence ,
Dans les yeux eft la candeur ;
Son maintien eft la décence
Son efprit eft la douceur.
>
Heureux celui dont la flâme
Allumera les defirs ,
Qui porteront dans ſon âme
Le fentiment des plaifirs !
Si la fatale puiffance
D'un fort armé de rigueurs ,
Me fait loin de fa préſence
Languir au fein des douleurs ;
Son image retracće
M A I. 1763. 74
Par le pinceau des amours ,
Occupera ma penſée
Jufqu'au dernier de mes jours.
Lorfque pour toute ma vie ,
Amour , je fuis fous ta Loi ;
>
Pour ma liberté ravie
J'attens un gage de toi.
Fais qu'un regard de Lifette ,
Soit l'aurore du bonheur
Que ta gloire fatisfaite
Promit à mon tendre coeur.
Par M. D....
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Résumé : COUPLETS à Madame ***. Sur l'AIR : Que ne suis-je la fougère.
Le poème, adressé à une dame anonyme et composé sur l'air 'Que ne fuis-je la fougère', exprime l'impuissance du poète face à l'amour qui a conquis son cœur malgré son indifférence initiale. Il compare la beauté de la dame à celle de la nature, soulignant sa fraîcheur et sa grâce. Le poète vante ses qualités morales, telles que l'innocence, la candeur, la décence et la douceur. Il se déclare heureux pour celui qui pourra éveiller les désirs et les plaisirs dans l'âme de la dame. Le poète exprime sa souffrance d'être éloigné d'elle, mais affirme que son image restera gravée en lui pour toujours. Il demande à l'amour de lui offrir un regard de la dame comme gage de bonheur et de gloire. Le poème est signé par M. D.... et daté de mai 1763.
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683
s. p.
EPITRE. A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH DE SCHOUVALOW, Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies.
Début :
AINSI donc au printemps de l'âge [...]
Mots clefs :
Plaisirs, Sage, Orgueil, Saison des amours, Printemps de l'âge, Arts, Bienfaisant, Amour, Mérite, Dignité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE. A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH DE SCHOUVALOW, Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies.
EPITRE
A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH
DE SCHOUVALOW ,
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice
de toutes les Ruffies.
AINSI donc au printemps de l'âge
Et dans la ſaiſon des amours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tout- a-coup un ſombre nuage,
Cher Comte, obſeurcit vos beaux jours.
Cette aimable & vive Déeffe ,
Que ſuivent les Ris & les Jeux ,
Qui fe plaît avec la jeuneſſe ,
Sans laquelle on n'eſt point heureux ,
La Gaité par ſa douce flamme
Hélas ! n'anime plus vos ſens ,
Et ne verſe plus dans votre âme
Ses plaiſirs toujours renaiſſans.
- Dans une retraite profonde,
Trop Philoſophe en vérité ,
Vous fuyez la Cour& le Monde,
Pour méditer en liberté.
Avec Nollet , de la nature
Vous interrogez les ſecrets ,
Et d'une main adroite & fûre ,
Vous en démontrez les effets .
Et la Muſique & la Peinture-
Tour-à-tour fervent vos loiſirs ;
D'une morale auſtère & pure
Les Loix dirigent vos defirs.
Tous ces goûts , ces dons d'Uranie
Sont bien dignes de vous charmer.
Qu'il eſt beau du feu du Génie ,
A votre âge de s'enflammer !
Mais il faut auffinde l'étude
Modérer lanyimacité ;
Le triſte ennui , la folitude
!
JUIN. 1763. 7
0
Des moeurs flétrit l'aménité.
L'eſprit eſt un feu qui dévore ,
Il a beſoin d'un aliment ;
Mais il a plus beſoin encore
De repos & d'amuſement.
De ce Miſantrope fublime
Retiré dans l'ombre des bois ,
A qui tout paroît vice ou crime ,
Gardez-vous d'écouter la voix.
Laiffez ce Sage atrabilaire
De noires vapeurs tourmenté ,
Déclamer avec dureté
Contre undéſorde néceſſaire,
Et faire injuſtement la guerre
Aux Arts , à la Société.
De les moeurs & de ſon ſyſtème
L'orgueil en ſecret eſt l'appui ,
Et ſa fingularité même
Le trahit toujours malgré lui .
Le Sage à ſes devoirs fidèle ,
Humain,bienfaiſant , généreux ,
Pratique la vertu pour elle ,
Sans étalage faſtueux.
Aux défauts , à quelque foibleſſe
Indulgent il ſçait pardonner :
Il ne va point fronder ſans ceſſe
Maint abus , mainte periteſſe ,
Qu'en lui-même il peut condamner.
Toujours utile à la Patrie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
১
Il lui conſacre ſes talens ;
Et croit que la Philofophie ,
Parla grandeur plus annoblie ,
Peut s'exercer dans tous les rangs..
Aux plaiſirs quelquefois ſenſible ,
S'il goûte ſes tendres douceurs ,
Toujours libre & toujours paiſible
De l'Amour il plaint les erreurs ;
Et ce Dieu ſi ſouvent terrible
Ne l'enchaîne qu'avec des fleurs .
Loin de la ſtupide moleſſe ,
De la ſotte fatuité ,
Sans arrogance & fans baſſeſſe ,
Aux vertus il joint la nobleſſe,
Le mérite à la dignité.
L'éclat d'un brillant équipage ,
D'un Palais les lambris dorés
Ne tiennent point dans l'eſclavage
Ses ſens dans l'ivreſſe égarés.
Des biens il embellit l'uſage ,
Et par des ſecours généreux ,
Sa main ſçait réparer l'outrage
Qu'un injuſte & cruel partage ,
A fais à tant de malheureux.
Ainſi tant qu'il voit la lumière ,
Chéri, de la nature entière ,
Tous ſes jours coulent dans la Paix ;
Et quand la Parque meurtrière,
Terminant enfin ſa carriére
JUIN. 1763 . 9
2
L'enléve malgré nos regrets ,
Son nom furvit à la pouſſière ,
Et fa vertn ne meurt jamais.
Cher Comte , voilà le vrai Sage
Que j'offre à vos yeux fatisfaits.
Un jour on verra ſon image
Briller en vous des mêmes traits .
A préſent fixez ſur vos traces
L'éſſain folâtre des Amours.
Des plaiſirs reprenez le cours ;
Et que Minerve avec les Grâces
Préſide au bonheur de vos jours.
100% G
:
RAOUL.
A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH
DE SCHOUVALOW ,
Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice
de toutes les Ruffies.
AINSI donc au printemps de l'âge
Et dans la ſaiſon des amours ,
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
Tout- a-coup un ſombre nuage,
Cher Comte, obſeurcit vos beaux jours.
Cette aimable & vive Déeffe ,
Que ſuivent les Ris & les Jeux ,
Qui fe plaît avec la jeuneſſe ,
Sans laquelle on n'eſt point heureux ,
La Gaité par ſa douce flamme
Hélas ! n'anime plus vos ſens ,
Et ne verſe plus dans votre âme
Ses plaiſirs toujours renaiſſans.
- Dans une retraite profonde,
Trop Philoſophe en vérité ,
Vous fuyez la Cour& le Monde,
Pour méditer en liberté.
Avec Nollet , de la nature
Vous interrogez les ſecrets ,
Et d'une main adroite & fûre ,
Vous en démontrez les effets .
Et la Muſique & la Peinture-
Tour-à-tour fervent vos loiſirs ;
D'une morale auſtère & pure
Les Loix dirigent vos defirs.
Tous ces goûts , ces dons d'Uranie
Sont bien dignes de vous charmer.
Qu'il eſt beau du feu du Génie ,
A votre âge de s'enflammer !
Mais il faut auffinde l'étude
Modérer lanyimacité ;
Le triſte ennui , la folitude
!
JUIN. 1763. 7
0
Des moeurs flétrit l'aménité.
L'eſprit eſt un feu qui dévore ,
Il a beſoin d'un aliment ;
Mais il a plus beſoin encore
De repos & d'amuſement.
De ce Miſantrope fublime
Retiré dans l'ombre des bois ,
A qui tout paroît vice ou crime ,
Gardez-vous d'écouter la voix.
Laiffez ce Sage atrabilaire
De noires vapeurs tourmenté ,
Déclamer avec dureté
Contre undéſorde néceſſaire,
Et faire injuſtement la guerre
Aux Arts , à la Société.
De les moeurs & de ſon ſyſtème
L'orgueil en ſecret eſt l'appui ,
Et ſa fingularité même
Le trahit toujours malgré lui .
Le Sage à ſes devoirs fidèle ,
Humain,bienfaiſant , généreux ,
Pratique la vertu pour elle ,
Sans étalage faſtueux.
Aux défauts , à quelque foibleſſe
Indulgent il ſçait pardonner :
Il ne va point fronder ſans ceſſe
Maint abus , mainte periteſſe ,
Qu'en lui-même il peut condamner.
Toujours utile à la Patrie ,
Aiv
8 MERCURE DE FRANCE.
১
Il lui conſacre ſes talens ;
Et croit que la Philofophie ,
Parla grandeur plus annoblie ,
Peut s'exercer dans tous les rangs..
Aux plaiſirs quelquefois ſenſible ,
S'il goûte ſes tendres douceurs ,
Toujours libre & toujours paiſible
De l'Amour il plaint les erreurs ;
Et ce Dieu ſi ſouvent terrible
Ne l'enchaîne qu'avec des fleurs .
Loin de la ſtupide moleſſe ,
De la ſotte fatuité ,
Sans arrogance & fans baſſeſſe ,
Aux vertus il joint la nobleſſe,
Le mérite à la dignité.
L'éclat d'un brillant équipage ,
D'un Palais les lambris dorés
Ne tiennent point dans l'eſclavage
Ses ſens dans l'ivreſſe égarés.
Des biens il embellit l'uſage ,
Et par des ſecours généreux ,
Sa main ſçait réparer l'outrage
Qu'un injuſte & cruel partage ,
A fais à tant de malheureux.
Ainſi tant qu'il voit la lumière ,
Chéri, de la nature entière ,
Tous ſes jours coulent dans la Paix ;
Et quand la Parque meurtrière,
Terminant enfin ſa carriére
JUIN. 1763 . 9
2
L'enléve malgré nos regrets ,
Son nom furvit à la pouſſière ,
Et fa vertn ne meurt jamais.
Cher Comte , voilà le vrai Sage
Que j'offre à vos yeux fatisfaits.
Un jour on verra ſon image
Briller en vous des mêmes traits .
A préſent fixez ſur vos traces
L'éſſain folâtre des Amours.
Des plaiſirs reprenez le cours ;
Et que Minerve avec les Grâces
Préſide au bonheur de vos jours.
100% G
:
RAOUL.
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Résumé : EPITRE. A M. le Comte ANDRÉ PETROVITSCH DE SCHOUVALOW, Chambellan de Sa Majesté l'Impératrice de toutes les Russies.
L'épître est destinée à M. le Comte André Petrovitch de Schouvalow, chambellan de l'Impératrice de toutes les Russies. L'auteur s'inquiète de la mélancolie du comte, qui a succédé à sa gaieté juvénile. Le comte se retire pour méditer et étudier la nature avec Nollet, tout en pratiquant la musique et la peinture. Cependant, l'auteur avertit contre l'excès d'étude et l'ennui, préconisant un équilibre entre travail et repos. Le texte critique le misanthrope qui voit des vices partout et dénigre les arts et la société. Il prône une sagesse humaine, bienfaisante et généreuse, pratiquant la vertu sans ostentation et pardonnant les faiblesses. Le sage véritable est utile à la patrie, sensible aux plaisirs sans en être esclave, et utilise ses biens pour aider les malheureux. L'auteur espère que le comte adoptera cette sagesse pour retrouver le bonheur et la paix.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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684
p. 9
TRADUCTION.
Début :
POURQUOI sur un métal que l'âge va détruire, [...]
Mots clefs :
Traduction, Métal, Détruire, Graver, Amour, Sujets, Temps, Nuire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TRADUCTION.
TRADUCTION.
1
POURQUOI ſur un méral que l'âge va detruire,
Graver , Louis , l'image de tes traits ?
L'Amour t'éléve au coeur de tes Sujets 2
Unmonumentauquel le Temps he pourra nuire.
poo 2011 Par le même.
1
POURQUOI ſur un méral que l'âge va detruire,
Graver , Louis , l'image de tes traits ?
L'Amour t'éléve au coeur de tes Sujets 2
Unmonumentauquel le Temps he pourra nuire.
poo 2011 Par le même.
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685
p. 12-13
A M. DE *** qui demandoit à l'Auteur, sa généalogie.
Début :
AMI, je reçois à l'instant [...]
Mots clefs :
Amour, Rangs, Sage, Prétendre, Naissance, Jouissance, Amour-propre
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texteReconnaissance textuelle : A M. DE *** qui demandoit à l'Auteur, sa généalogie.
A M. DE *** qui demandoit à l'Auteur
,fa généalogie.
AMI , je reçois à l'inſtant
Votre Epître aimable & légère ;
J'y vois avec raviſſement
Le pinceau du Dieu de Cythère ,
Et la gaîté de ſa Maman.
Vous folâtrez avec les Grâces.
Embellis par le Sentiment
Les Plaiſirs marchent ſur vos traces.
Pour moi plus grave en ce moment
Je viens de ſuſpendre ma lyre ,
Et laiſſant Laure & fon Amant ,
L'amour & les feux qu'il inſpire.,
En baillant je m'occupe à lire
Le Nobiliaire Normand. ) ,
Les rangs. ſont égaux au Parnaſſe,
LesArts en frères s'aiment tous ;
Auguste n'est pas plus qu'Horace
Il n'en eſt pas ainſi chez nous.
Cet ordre des rangs , cet uſage ,
Ou comme on voudra le nommer,
JUI N. 1763 . 13
Peut être le mépris du Sage ,
Le Sage doit s'y conformer .
A ce vain hazard de naiſſance
-On attache quelque valeur :
C'eſt partout un titre d'honneur ,
Il l'eſt du moins par convenance.
Sans prétendre y placer le mien ,
F'en veux auſſi la jouiſſance ;
Ce n'eſt que prétendre à mon bien.
Dans cette nouvelle carrière
L'amour-propre ne me ſuit pas ;
La ſageſſe qui nous éclaire ,
Eſt la grandeur dont je fais cas ,
Le ſeul titre que je révére.
Et cet antique parchemin ,
Garant des honneurs de mes pères,
Toutes ces brillantes misères ,
Ne. rendent pas mon coeur plus vain ,
En jouiſſant , pouvant le faire ,
Exempt d'orgueil&de dédain ,
Je n'y vois qu'une ombre légère ,
Un brillant ſuperficiel ,
Un pompeux rien , mais qui peut plaire,
Et cherchant à me fatisfaire ,
Mon axiome eſt toujours tel :
Le plaiſir eſt un bien réel ,
Et la nobleſſe une chimère.
,fa généalogie.
AMI , je reçois à l'inſtant
Votre Epître aimable & légère ;
J'y vois avec raviſſement
Le pinceau du Dieu de Cythère ,
Et la gaîté de ſa Maman.
Vous folâtrez avec les Grâces.
Embellis par le Sentiment
Les Plaiſirs marchent ſur vos traces.
Pour moi plus grave en ce moment
Je viens de ſuſpendre ma lyre ,
Et laiſſant Laure & fon Amant ,
L'amour & les feux qu'il inſpire.,
En baillant je m'occupe à lire
Le Nobiliaire Normand. ) ,
Les rangs. ſont égaux au Parnaſſe,
LesArts en frères s'aiment tous ;
Auguste n'est pas plus qu'Horace
Il n'en eſt pas ainſi chez nous.
Cet ordre des rangs , cet uſage ,
Ou comme on voudra le nommer,
JUI N. 1763 . 13
Peut être le mépris du Sage ,
Le Sage doit s'y conformer .
A ce vain hazard de naiſſance
-On attache quelque valeur :
C'eſt partout un titre d'honneur ,
Il l'eſt du moins par convenance.
Sans prétendre y placer le mien ,
F'en veux auſſi la jouiſſance ;
Ce n'eſt que prétendre à mon bien.
Dans cette nouvelle carrière
L'amour-propre ne me ſuit pas ;
La ſageſſe qui nous éclaire ,
Eſt la grandeur dont je fais cas ,
Le ſeul titre que je révére.
Et cet antique parchemin ,
Garant des honneurs de mes pères,
Toutes ces brillantes misères ,
Ne. rendent pas mon coeur plus vain ,
En jouiſſant , pouvant le faire ,
Exempt d'orgueil&de dédain ,
Je n'y vois qu'une ombre légère ,
Un brillant ſuperficiel ,
Un pompeux rien , mais qui peut plaire,
Et cherchant à me fatisfaire ,
Mon axiome eſt toujours tel :
Le plaiſir eſt un bien réel ,
Et la nobleſſe une chimère.
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Résumé : A M. DE *** qui demandoit à l'Auteur, sa généalogie.
L'auteur d'une lettre poétique répond à une demande sur sa généalogie. Il admire la légèreté et la gaieté de l'épître reçue, contrastant avec son intérêt actuel pour le 'Nobiliaire Normand'. Il note que, contrairement aux arts, la société valorise les distinctions de naissance. Bien qu'il reconnaisse la valeur sociale de la noblesse, il affirme qu'elle ne le rend pas orgueilleux. Pour lui, la véritable grandeur réside dans la sagesse et le plaisir, considérant la noblesse comme une chimère.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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686
p. 34
VERS adressés à Mlle DUBOIS, de la Comédie Françoise.
Début :
TENDRE Dubois, que tu me charmes, [...]
Mots clefs :
Voix, Plaisir, Art, Effort, Immoler, Époux, Amour
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texteReconnaissance textuelle : VERS adressés à Mlle DUBOIS, de la Comédie Françoise.
VERS adressés à Mlle DUBOIS , de
la Comédie Françoife.
TENDRE Dubois ,que tu me charmes ,
Par le ſon touchant de ta voix !
Qu'il eſt doux avec toi de répandre des larmes ;
- Qu'avec plaiſir mon coeur partage les allarmes ,
Et les douleurs que tu conçois !
Ton oeil attendriſſant que l'Amour même anime ,
De ton maintien l'élégante action
De ton jeu naturel la vive expreſſion ,
Tout en toi me ravit ; & de cet Art fublime
Tu ſoutiens la perfection ,
Soit que Rivale de Zulime ,
Par le plus généreux effort
,
Tu veuilles à l'Amant immoler l'Amour même ;
Soit que pour un époux qui t'aime ,
Tu braves ton Père & la mort.
Partout ta voix plaintive également me touche ;
Partout d'un doux tranſport je ſuis le mouvement.
Tu reſpires le ſentiment ;
Et l'Amour parle par ta bouche.
Par M. ***
la Comédie Françoife.
TENDRE Dubois ,que tu me charmes ,
Par le ſon touchant de ta voix !
Qu'il eſt doux avec toi de répandre des larmes ;
- Qu'avec plaiſir mon coeur partage les allarmes ,
Et les douleurs que tu conçois !
Ton oeil attendriſſant que l'Amour même anime ,
De ton maintien l'élégante action
De ton jeu naturel la vive expreſſion ,
Tout en toi me ravit ; & de cet Art fublime
Tu ſoutiens la perfection ,
Soit que Rivale de Zulime ,
Par le plus généreux effort
,
Tu veuilles à l'Amant immoler l'Amour même ;
Soit que pour un époux qui t'aime ,
Tu braves ton Père & la mort.
Partout ta voix plaintive également me touche ;
Partout d'un doux tranſport je ſuis le mouvement.
Tu reſpires le ſentiment ;
Et l'Amour parle par ta bouche.
Par M. ***
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Résumé : VERS adressés à Mlle DUBOIS, de la Comédie Françoise.
L'auteur admire Mlle Dubois, actrice de la Comédie-Française, pour sa voix belle et émotive. Il loue son jeu naturel et expressif, ainsi que sa capacité à incarner divers rôles, tels que Zulime ou une épouse courageuse. Sa performance touche toujours le public, et sa voix semble parler au nom de l'amour.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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687
p. 36-46
LETTRE de Madame la Marquise de ** à une de ses amies., sur l'Amour & l'Amitié.
Début :
VOUS me demandez, Madame, le compte exact d'une dispute que j'eus il [...]
Mots clefs :
Dispute, Amour, Amitié, Fidélité, Hypocrites, Masque, Bonheur, Tromper, Inconstance, Légèreté
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de Madame la Marquise de ** à une de ses amies., sur l'Amour & l'Amitié.
LETTRE de Madame la Marquise de **
à une de ses amies. , fur l'Amour&
l'Amitié.
VOUS me demandez , Madame , le
*compte exact d'une difpute que j'eus il
y a peu de jours , fur laquelle pluſieurs
perfonnes me jugerent affez durement.
Il s'agiſſoit de la fidélité en amour ; & il
yavoit dans la compagnie,de francshyJUI
N. 1763 . 37
pocrites des deux ſexes , qui jouoient
cette vertu , parce qu'ils avoient intérêt
de ſe tromper mutuellement. Le maf
quedont ils ſe couvroient,ne m'empêcha
pas de m'engager dans une façon de penfer
affez hardie , &j'eus le courage de la
foutenir. Mes Adverfaires m'étoient connus
, & j'étois bien fûre que l'hommage
qu'ils rendoient à la fidélité , étoit le premier
qu'elle eût reçu d'eux. Ils ne m'entendirent
donc pas , ou du moins ils le
feignirent : voici le fait.
,
On diſoit beaucoup de mal dans la
compagnie d'un de mes amis qui avoit
rompu bruſquement avec une affez jolie
femme , qu'il avoit vue avec exactitude
pendant fix mois. Je crus le défendre
en diſant ſimplement qu'il n'y avoit rien
que d'ordinaire dans cette rupture ; &
que les perſonnes dont il s'agifſſoit , n'étoient
point faites pour une liaiſon particulière
, parce que la femme n'avoit que
des ridicules & peu d'eſprit. On me répondit
, & on décida que celui dont on
parloit l'avoit aimée , & qu'il ne l'avoit
quittée que par inconſtance. Cela m'impatienta
d'autant plus que c'étoit ſes prétendus
amis qui l'accabloient de tous les
torts du monde. Il est vrai qu'ils commencerent
par établir que c'étoit le plus
38 MERCURE DE FRANCE.
honnête homme du fiécle & le plus aimable.
Mais on lui fit payer bientôt cet
éloge très-cher ; car infenfiblement &
fans y penſer , on ne lui laiſſa ni vertus ,
ni eſprits , ni agrémens. Sa figure fut
traveſtie , fon eſprit ridiculifé , ſes talens
anéantis. Cela me donna de l'humeur
; on continua , elle augmenta : enfin
, croyant finir la difcuffion , j'avançai
que la fidélité , dont on parloit , étoit
un être de raiſon , & que je n'y croyois
pas plus qu'aux revenans.
On ne me tint pas quitte pour la propoſition
, on me preſſa de prouver ; &
je dis avec afſurance qu'il y avoit bien
moins d'inconftance qu'il ne paroiſſoit
y en avoir , parce qu'il y avoit bien moins
d'engagemens dans le monde que l'onne
croioit.Que leplus granddéfaut de l'humanité
n'étoit pas la laffitude du même objet;
qu'il confiftoit dans la légéreté qui lui
eft naturelle , & le peu de temps & de
précautions quel'on prenoit pour ſelivrer.
J'allai plus loin , & ce que j'avois
dit de l'amour , je l'appliquai à l'amitié
, ſentiment divin que j'affurai devoir
ne finir qu'avec la vie , quand on avoit
eu le bonheur de l'éprouver ; mais j'ajoutai
que l'on prodiguoit ces noms
qu'on en abuſoit, & que l'on appel
JUIN. 1763 . 39
loit fentiment ce qui n'étoit que liaiſon
frivole , fondée ſur la fantaiſie & fur des
convenances réciproques de l'inſtant.
Que cette inclination calme & vive qui
doit commencer l'amitié, demande l'éxamen
le plus long , pour connoître à fond
l'objet que l'on veut aimer ; l'uniformi
té de ſes goûts avec les nôtres , la franchiſe
la plus entière , une prudence à
toute épreuve , relativement aux intérêts
& aux besoins des amis ; qu'enfin
pour être digne d'en trouver un qui put
remplir le coeur d'un honnête homme ,
il falloit prèſque être parfait , rencontrer
un être qui fût de même , & être entraînés
tous deux par la force & l'attrait de
la ſympathie. Que le même état , le
même âge , les mêmes goûts paroiffoient
néceffaires dans l'amitié ; qu'il ne l'étoit
pas à la vérité , que les caractères fuffent
ſemblables , mais que les moeurs le devoient
être. Je conclus de là qu'il n'y
avoit rien de fi rare que la véritable amitié
ainſi que le véritable amour.
Je pourſuivis, en diſant que malgré la
rareté des qualités de l'amour & de l'amitié
, rien n'étoit fi commun que les
gens qui voulant aimer , commencent
par efpérer & par croire avoir trouvé ce
que leur coeur cherche. Quelque grâce
40 MERCURE DE FRANCE.
extérieure , la coquetterie du moment ,
l'attrait du plaifir , tout féduit une âme
accoutumée à vouloir aimer , & à infpirer
le même ſentiment.
,
devient fon amie.
Une jeune perſonne vive , étourdie &
novice , eſt encore plus aifée à abuſer.
Sans expérience , perfuadée que les Roinans
& l'Opera ne mentent jamais , la
première femme , dont elle a beſoin
pour confidente
Heureuſe encore , fi elle n'a pas la douleur
& la honte de la voir s'emparer du
bonheur qu'elle croyoit obtenir par fon
fecours , ainſi que de tous les avantages
qu'elle fe flatoit d'en retirer ! Nous connoiffons
l'eſprit de ces commodes intriguantes
qui ne manquent jamais d'éxécuter
cette ſcène , lorſqu'elle leur eſt
utile. L'art de tromper également la maîtreffe
& l'amant , d'enlever l'un , de jouer
l'autre , de s'en débarraſſer enfin , leur
eft familier.
Maisfi ces femmes viles & méprifables
, toujours prêtes & habiles à tout
feindre & à tout ofer , toujours incapables
& indignes de la nobleffe , de
l'amour& de l'amitié , n'ont point d'intérêt
de troublerle commerce d'une femme
crédule , il ceſſe bientôt par la feule
foibleſſe de ſes fondemens . La pauvre
JUI N. 1763 . 41
,
dupe eſt étonnée alors fon amant
l'ayant quittée , de voir qu'elle n'aime
plus , qu'elle n'eſtime plus celle pour
qui elle ſe croyoit une inclination déciddéeee.
Sa crédulité dans le choix d'un
amant eſt encore plus grande ; le premier
homme aimable eſt regardé par
elle comme un héros fidéle & incapable
de pouvoir tromper .
Victime de cet éffai , il arrive à cette
miférable délaiffée ce qui arrive à beaucoupde
femmes: ſemblables aux joueurs,
elles commencent par être dupes & finiffent
par être friponnes.
Pour les homines , ils paſſent leur vie
à ſe tromper mutuellement. Ala Cour ,
dans le Clergé , au Palais , dans la Finance
, on ne fait que ce métier.
S'ils ſe donnent des paroles entr'eux ,
lorſqu'ils font en concurrence , ce n'eſt
que pour les violer ; & convaincus qu'ils
doivent vivre enſemble , ſcachant que
celui qui trompe le mieux&le plus adroitement
, eſt l'eſprit ſupérieur du jour ,
ils s'y attachent au lieu de s'en détacher ,
quoiqu'il les ait trompés auffi toutes les
fois qu'il a eu beſoin de le faire.
Je le répéte donc , en exceptant les
monſtres noircis de tous les crimes , &
furtout de celui de l'inhumanité , les
42 MERCURE DE FRANCE.
autres hommes , même les plus méprifables
, ont plus de légéreté que de vices.
C'eſt de ce défaut, très-grand &
médiocre aux yeux du vulgaire de toutes
les conditions , que partent les actions
inconféquentes qui nous forcent
à les méprifer.
Revenons à notre ſujet , l'inconſtance
que je défends & que je déteſte , voici
ce que j'en penſfe , en me foumettant
à votre jugement & prête à me condamner
, fi vous ne penſez pas de même.
Il m'a toujours paru certain que l'homme
occupé uniquement de fon bonheur ,
& convaincu qu'il ne peut ſe le procurer
que par l'amour ou l'amitié , veut abfolument
aimer , & à quelque prix que
ce puiffe être . Trop preffé des befcins
de fon coeur , il n'a pas le loiſir d'examiner
les convenances des objets. Il
apperçoit une jolie perſonne ; un ſon de
voix agréable , de la gentilleſſe , de la
gaîté, un fouris flatteur , un joli langage
, voilà ce qui forme les premiers
noeuds des grandes paffions. Ceux qui
s'y livrent ſur la foi de ces dehors ne défendentpas
un inſtantleurs coeurs , perſuadés
que l'objet qui les charme eſt l'affemblage
de toutes les perfections. Ils ne
ſe les détaillent pas , mais ils en conçoivent
l'idée.
JUIN . 1763 . 43
Ce moment de raviſſement dure encore
quelquefois au-delà du terme auquel
ils afpirent : mais lorſque raſſaſfié
des tranſports du triomphe , on veut
jouir d'une fociété délicieuſe , que l'âme
&l'efprit ſe flattent à leur tour des plaifirs
que promet l'ivreſſe des ſens ; voilà
précisément où se trouve le mécompte ,
& il y a tout à dire de l'idée à la réalité.
Le caprice dans l'humeur , la fauffeté
dans le jugement , peu de principe dans
le coeur , beaucoup de préjugés dans l'efprit
, un orgueil groffier , peu de connoiffances
, nulle converſation ſuivie
des plaifanteries fades , aigres ou ufées ,
une jalouſie tyrannique , une coquetterie
encore plus odieuſe ; tous ces défauts
que l'on n'apperçoit que ſucceſſivement
font naître de l'un des deux côtés un
commencement de dégoût , les reproches
l'augmentent , des querelles . l'aigriffent
, des bouderies qui accoutument
à ſe paſſer l'un de l'autre lui donnent
une nouvelle force. Enfin après bien
des raccommodemens,délicieux d'abord,
mais à charge à celui qui les obtient , on
ſe ſépare .
,
C'eſt de là que je pars pour avancer
que l'on ne s'eſt jamais aimé , & qu'on
n'a feulement pas fongé à examiner fi
44 MERCURE DE FRANCE.
l'on devoit donner ou refuſer ſon coeur ;
mais que chacun des amans s'eſt jetté à
la tête l'un de l'autre.
Une femme de votre connoiſſance qui
a eu beaucoup d'avantures , & par conféquent
de peu de durée , demandoit à
un de ſes amis , fi un de ſes anciens
amans avoit beaucoup d'eſprit ? cet
homme la regarda en riant , & lui dit :
n'est- ce pas à moi à vous faire cette queftion
? ... Hélas , dit- elle , a-t-on le temps
de fe connoître ?
Ce mot eſt l'hiſtoire de toutes les femmes
légères & des gens du bel-air. Et
vous vous étonnerez , Madame , que des
goûts conduits avec auffi peu de temps
& de connoiffance , finiſſent bruſquement
? & vous nommerez inconſtant un
homme qui vous ayant paru amoureux
à la folie , ceſſera de l'être promptement?
Voilà ce qui me fait foutenir que la légéreté
des engagemens eft prèſque toujours
la cauſe de leur peu de durée.
Mais parlons de l'amour véritable. II
en eſt peu ; mais il s'en trouve que le
temps ne sçauroit affoiblir , qui ne finit
que par la mort ou par des événemens
imprévus , & des difficultés infurmontables.
Cet amour fondé ſur des convenances
abfolues ,fur des beſoins toujours
JUIN. 1763. 45
nouveaux du coeur & de l'eſprit qui font
véritablement à l'uniſſon , qui aiment &
qui haïffent les mêmes chofes , qui ne
font bien que lorſqu'ils reſpirent le même
air , dont la confiance eſt ſans bornes
, qui ont mis tout leur amour-propre
à être honorés & aimés de l'objet de leur
amour , quine rougiſſent ni l'un ni l'autre
de leurs défauts; qui ont plus de plaifir
à avouer une faute , en prouvant l'excès
de leur confiance , qu'ils ne fentent
de regret de l'avoir commife : il me paroît
für que lorſque la réunion de ces
qualités fait rencontrer dans un amant
toutes les eſpéces de bonheur que le coeur
humain peut defirer , nulle inconſtance
r'eſt à craindre , nulle fatiété a redouter.
Le fentiment a bien plus d'étendue que
les ſens ; ſes ſources font infinies ; il
mille manières de
jouit de cent
ce qu'il
aime ; & fa délicateffe connoît mille
plaiſirs inconnus aux âmes ordinaires .
ma..
Que le bonheur que je viens d'éſſayer
de peindre eſt rare ! Si nous l'avons goûté
& qu'il nous foit échappé , ne fongeons
plus à le retrouver , & bornons -nous à
l'amitié encore plus difficile à former &
à remplacer avec ſageſſe.
Je finis par ces vers de la Fontaine que
vous aimez tant.
46 MERCURE DE FRANCE .
Amans, heureux amans , voulez-vous voyager ?
Que ce ſoit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l'unà l'autre un monde toujoursbeau ,
Toujours divers , toujours nouveau.
Tenez-vous lieu de tout , comptez pour rien le
reſte.
J'ai quelquefois aimé , je n'aurois pas alors
ContreleLouvre & ſes tréſors ,
Contre le firmament & la voûte céleſte ,
Changé lesbois , changé les lieux
Honorés par les pas , éclairés par les yeux
Del'aimable &jeune Bergère ,
Pour qui ſous les loix de Cythère
Je m'étois engagé par mes premiers ſermens.
Hélas ! quand reviendront de ſemblables momens
?
Faut-il que tant d'objets ſi doux & fi charmeas
Me laiſſent vivre au gréde mon âme inquiette.
Ah! fi mon coeur oſoit encor ſe renflammer ,
Ne ſentirai-je Jus decharme qui m'arrête ?
Ai-jepafféle temps d'aimer ?
LA FONTAINE, Fab. 2. du Liv. g.
à une de ses amies. , fur l'Amour&
l'Amitié.
VOUS me demandez , Madame , le
*compte exact d'une difpute que j'eus il
y a peu de jours , fur laquelle pluſieurs
perfonnes me jugerent affez durement.
Il s'agiſſoit de la fidélité en amour ; & il
yavoit dans la compagnie,de francshyJUI
N. 1763 . 37
pocrites des deux ſexes , qui jouoient
cette vertu , parce qu'ils avoient intérêt
de ſe tromper mutuellement. Le maf
quedont ils ſe couvroient,ne m'empêcha
pas de m'engager dans une façon de penfer
affez hardie , &j'eus le courage de la
foutenir. Mes Adverfaires m'étoient connus
, & j'étois bien fûre que l'hommage
qu'ils rendoient à la fidélité , étoit le premier
qu'elle eût reçu d'eux. Ils ne m'entendirent
donc pas , ou du moins ils le
feignirent : voici le fait.
,
On diſoit beaucoup de mal dans la
compagnie d'un de mes amis qui avoit
rompu bruſquement avec une affez jolie
femme , qu'il avoit vue avec exactitude
pendant fix mois. Je crus le défendre
en diſant ſimplement qu'il n'y avoit rien
que d'ordinaire dans cette rupture ; &
que les perſonnes dont il s'agifſſoit , n'étoient
point faites pour une liaiſon particulière
, parce que la femme n'avoit que
des ridicules & peu d'eſprit. On me répondit
, & on décida que celui dont on
parloit l'avoit aimée , & qu'il ne l'avoit
quittée que par inconſtance. Cela m'impatienta
d'autant plus que c'étoit ſes prétendus
amis qui l'accabloient de tous les
torts du monde. Il est vrai qu'ils commencerent
par établir que c'étoit le plus
38 MERCURE DE FRANCE.
honnête homme du fiécle & le plus aimable.
Mais on lui fit payer bientôt cet
éloge très-cher ; car infenfiblement &
fans y penſer , on ne lui laiſſa ni vertus ,
ni eſprits , ni agrémens. Sa figure fut
traveſtie , fon eſprit ridiculifé , ſes talens
anéantis. Cela me donna de l'humeur
; on continua , elle augmenta : enfin
, croyant finir la difcuffion , j'avançai
que la fidélité , dont on parloit , étoit
un être de raiſon , & que je n'y croyois
pas plus qu'aux revenans.
On ne me tint pas quitte pour la propoſition
, on me preſſa de prouver ; &
je dis avec afſurance qu'il y avoit bien
moins d'inconftance qu'il ne paroiſſoit
y en avoir , parce qu'il y avoit bien moins
d'engagemens dans le monde que l'onne
croioit.Que leplus granddéfaut de l'humanité
n'étoit pas la laffitude du même objet;
qu'il confiftoit dans la légéreté qui lui
eft naturelle , & le peu de temps & de
précautions quel'on prenoit pour ſelivrer.
J'allai plus loin , & ce que j'avois
dit de l'amour , je l'appliquai à l'amitié
, ſentiment divin que j'affurai devoir
ne finir qu'avec la vie , quand on avoit
eu le bonheur de l'éprouver ; mais j'ajoutai
que l'on prodiguoit ces noms
qu'on en abuſoit, & que l'on appel
JUIN. 1763 . 39
loit fentiment ce qui n'étoit que liaiſon
frivole , fondée ſur la fantaiſie & fur des
convenances réciproques de l'inſtant.
Que cette inclination calme & vive qui
doit commencer l'amitié, demande l'éxamen
le plus long , pour connoître à fond
l'objet que l'on veut aimer ; l'uniformi
té de ſes goûts avec les nôtres , la franchiſe
la plus entière , une prudence à
toute épreuve , relativement aux intérêts
& aux besoins des amis ; qu'enfin
pour être digne d'en trouver un qui put
remplir le coeur d'un honnête homme ,
il falloit prèſque être parfait , rencontrer
un être qui fût de même , & être entraînés
tous deux par la force & l'attrait de
la ſympathie. Que le même état , le
même âge , les mêmes goûts paroiffoient
néceffaires dans l'amitié ; qu'il ne l'étoit
pas à la vérité , que les caractères fuffent
ſemblables , mais que les moeurs le devoient
être. Je conclus de là qu'il n'y
avoit rien de fi rare que la véritable amitié
ainſi que le véritable amour.
Je pourſuivis, en diſant que malgré la
rareté des qualités de l'amour & de l'amitié
, rien n'étoit fi commun que les
gens qui voulant aimer , commencent
par efpérer & par croire avoir trouvé ce
que leur coeur cherche. Quelque grâce
40 MERCURE DE FRANCE.
extérieure , la coquetterie du moment ,
l'attrait du plaifir , tout féduit une âme
accoutumée à vouloir aimer , & à infpirer
le même ſentiment.
,
devient fon amie.
Une jeune perſonne vive , étourdie &
novice , eſt encore plus aifée à abuſer.
Sans expérience , perfuadée que les Roinans
& l'Opera ne mentent jamais , la
première femme , dont elle a beſoin
pour confidente
Heureuſe encore , fi elle n'a pas la douleur
& la honte de la voir s'emparer du
bonheur qu'elle croyoit obtenir par fon
fecours , ainſi que de tous les avantages
qu'elle fe flatoit d'en retirer ! Nous connoiffons
l'eſprit de ces commodes intriguantes
qui ne manquent jamais d'éxécuter
cette ſcène , lorſqu'elle leur eſt
utile. L'art de tromper également la maîtreffe
& l'amant , d'enlever l'un , de jouer
l'autre , de s'en débarraſſer enfin , leur
eft familier.
Maisfi ces femmes viles & méprifables
, toujours prêtes & habiles à tout
feindre & à tout ofer , toujours incapables
& indignes de la nobleffe , de
l'amour& de l'amitié , n'ont point d'intérêt
de troublerle commerce d'une femme
crédule , il ceſſe bientôt par la feule
foibleſſe de ſes fondemens . La pauvre
JUI N. 1763 . 41
,
dupe eſt étonnée alors fon amant
l'ayant quittée , de voir qu'elle n'aime
plus , qu'elle n'eſtime plus celle pour
qui elle ſe croyoit une inclination déciddéeee.
Sa crédulité dans le choix d'un
amant eſt encore plus grande ; le premier
homme aimable eſt regardé par
elle comme un héros fidéle & incapable
de pouvoir tromper .
Victime de cet éffai , il arrive à cette
miférable délaiffée ce qui arrive à beaucoupde
femmes: ſemblables aux joueurs,
elles commencent par être dupes & finiffent
par être friponnes.
Pour les homines , ils paſſent leur vie
à ſe tromper mutuellement. Ala Cour ,
dans le Clergé , au Palais , dans la Finance
, on ne fait que ce métier.
S'ils ſe donnent des paroles entr'eux ,
lorſqu'ils font en concurrence , ce n'eſt
que pour les violer ; & convaincus qu'ils
doivent vivre enſemble , ſcachant que
celui qui trompe le mieux&le plus adroitement
, eſt l'eſprit ſupérieur du jour ,
ils s'y attachent au lieu de s'en détacher ,
quoiqu'il les ait trompés auffi toutes les
fois qu'il a eu beſoin de le faire.
Je le répéte donc , en exceptant les
monſtres noircis de tous les crimes , &
furtout de celui de l'inhumanité , les
42 MERCURE DE FRANCE.
autres hommes , même les plus méprifables
, ont plus de légéreté que de vices.
C'eſt de ce défaut, très-grand &
médiocre aux yeux du vulgaire de toutes
les conditions , que partent les actions
inconféquentes qui nous forcent
à les méprifer.
Revenons à notre ſujet , l'inconſtance
que je défends & que je déteſte , voici
ce que j'en penſfe , en me foumettant
à votre jugement & prête à me condamner
, fi vous ne penſez pas de même.
Il m'a toujours paru certain que l'homme
occupé uniquement de fon bonheur ,
& convaincu qu'il ne peut ſe le procurer
que par l'amour ou l'amitié , veut abfolument
aimer , & à quelque prix que
ce puiffe être . Trop preffé des befcins
de fon coeur , il n'a pas le loiſir d'examiner
les convenances des objets. Il
apperçoit une jolie perſonne ; un ſon de
voix agréable , de la gentilleſſe , de la
gaîté, un fouris flatteur , un joli langage
, voilà ce qui forme les premiers
noeuds des grandes paffions. Ceux qui
s'y livrent ſur la foi de ces dehors ne défendentpas
un inſtantleurs coeurs , perſuadés
que l'objet qui les charme eſt l'affemblage
de toutes les perfections. Ils ne
ſe les détaillent pas , mais ils en conçoivent
l'idée.
JUIN . 1763 . 43
Ce moment de raviſſement dure encore
quelquefois au-delà du terme auquel
ils afpirent : mais lorſque raſſaſfié
des tranſports du triomphe , on veut
jouir d'une fociété délicieuſe , que l'âme
&l'efprit ſe flattent à leur tour des plaifirs
que promet l'ivreſſe des ſens ; voilà
précisément où se trouve le mécompte ,
& il y a tout à dire de l'idée à la réalité.
Le caprice dans l'humeur , la fauffeté
dans le jugement , peu de principe dans
le coeur , beaucoup de préjugés dans l'efprit
, un orgueil groffier , peu de connoiffances
, nulle converſation ſuivie
des plaifanteries fades , aigres ou ufées ,
une jalouſie tyrannique , une coquetterie
encore plus odieuſe ; tous ces défauts
que l'on n'apperçoit que ſucceſſivement
font naître de l'un des deux côtés un
commencement de dégoût , les reproches
l'augmentent , des querelles . l'aigriffent
, des bouderies qui accoutument
à ſe paſſer l'un de l'autre lui donnent
une nouvelle force. Enfin après bien
des raccommodemens,délicieux d'abord,
mais à charge à celui qui les obtient , on
ſe ſépare .
,
C'eſt de là que je pars pour avancer
que l'on ne s'eſt jamais aimé , & qu'on
n'a feulement pas fongé à examiner fi
44 MERCURE DE FRANCE.
l'on devoit donner ou refuſer ſon coeur ;
mais que chacun des amans s'eſt jetté à
la tête l'un de l'autre.
Une femme de votre connoiſſance qui
a eu beaucoup d'avantures , & par conféquent
de peu de durée , demandoit à
un de ſes amis , fi un de ſes anciens
amans avoit beaucoup d'eſprit ? cet
homme la regarda en riant , & lui dit :
n'est- ce pas à moi à vous faire cette queftion
? ... Hélas , dit- elle , a-t-on le temps
de fe connoître ?
Ce mot eſt l'hiſtoire de toutes les femmes
légères & des gens du bel-air. Et
vous vous étonnerez , Madame , que des
goûts conduits avec auffi peu de temps
& de connoiffance , finiſſent bruſquement
? & vous nommerez inconſtant un
homme qui vous ayant paru amoureux
à la folie , ceſſera de l'être promptement?
Voilà ce qui me fait foutenir que la légéreté
des engagemens eft prèſque toujours
la cauſe de leur peu de durée.
Mais parlons de l'amour véritable. II
en eſt peu ; mais il s'en trouve que le
temps ne sçauroit affoiblir , qui ne finit
que par la mort ou par des événemens
imprévus , & des difficultés infurmontables.
Cet amour fondé ſur des convenances
abfolues ,fur des beſoins toujours
JUIN. 1763. 45
nouveaux du coeur & de l'eſprit qui font
véritablement à l'uniſſon , qui aiment &
qui haïffent les mêmes chofes , qui ne
font bien que lorſqu'ils reſpirent le même
air , dont la confiance eſt ſans bornes
, qui ont mis tout leur amour-propre
à être honorés & aimés de l'objet de leur
amour , quine rougiſſent ni l'un ni l'autre
de leurs défauts; qui ont plus de plaifir
à avouer une faute , en prouvant l'excès
de leur confiance , qu'ils ne fentent
de regret de l'avoir commife : il me paroît
für que lorſque la réunion de ces
qualités fait rencontrer dans un amant
toutes les eſpéces de bonheur que le coeur
humain peut defirer , nulle inconſtance
r'eſt à craindre , nulle fatiété a redouter.
Le fentiment a bien plus d'étendue que
les ſens ; ſes ſources font infinies ; il
mille manières de
jouit de cent
ce qu'il
aime ; & fa délicateffe connoît mille
plaiſirs inconnus aux âmes ordinaires .
ma..
Que le bonheur que je viens d'éſſayer
de peindre eſt rare ! Si nous l'avons goûté
& qu'il nous foit échappé , ne fongeons
plus à le retrouver , & bornons -nous à
l'amitié encore plus difficile à former &
à remplacer avec ſageſſe.
Je finis par ces vers de la Fontaine que
vous aimez tant.
46 MERCURE DE FRANCE .
Amans, heureux amans , voulez-vous voyager ?
Que ce ſoit aux rives prochaines ;
Soyez-vous l'unà l'autre un monde toujoursbeau ,
Toujours divers , toujours nouveau.
Tenez-vous lieu de tout , comptez pour rien le
reſte.
J'ai quelquefois aimé , je n'aurois pas alors
ContreleLouvre & ſes tréſors ,
Contre le firmament & la voûte céleſte ,
Changé lesbois , changé les lieux
Honorés par les pas , éclairés par les yeux
Del'aimable &jeune Bergère ,
Pour qui ſous les loix de Cythère
Je m'étois engagé par mes premiers ſermens.
Hélas ! quand reviendront de ſemblables momens
?
Faut-il que tant d'objets ſi doux & fi charmeas
Me laiſſent vivre au gréde mon âme inquiette.
Ah! fi mon coeur oſoit encor ſe renflammer ,
Ne ſentirai-je Jus decharme qui m'arrête ?
Ai-jepafféle temps d'aimer ?
LA FONTAINE, Fab. 2. du Liv. g.
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Résumé : LETTRE de Madame la Marquise de ** à une de ses amies., sur l'Amour & l'Amitié.
La Marquise de ** répond à une amie au sujet d'une dispute sur la fidélité en amour. Elle considère la fidélité comme un concept idéalisé et rare, souvent feint par intérêt mutuel. Lors de la dispute, elle a pris la défense d'un ami accusé d'inconstance, justifiant la rupture par les défauts de son ancienne compagne. La Marquise affirme que la fidélité est un 'être de raison' auquel elle ne croit pas plus qu'aux revenants. Elle estime que l'inconstance est moins fréquente qu'on ne le pense, car les engagements sincères sont rares. Cette réflexion s'étend à l'amitié, soulignant que les vraies amitiés sont rares et nécessitent des qualités exceptionnelles. Elle conclut que les gens se trompent souvent en croyant aimer ou être amis, séduits par des apparences ou des convenances temporaires. Le texte aborde également l'inconstance humaine dans le domaine financier, où les individus trahissent leurs engagements pour tromper les autres. Même les personnes méprisables agissent souvent par légèreté plutôt que par vice. Dans les relations amoureuses, les gens se laissent séduire par les apparences sans examiner les véritables qualités de l'autre, menant souvent à des désillusions et des séparations. L'auteur distingue l'amour véritable, rare mais durable, fondé sur des convenances absolues et une profonde compréhension mutuelle. Cet amour, basé sur la confiance et le partage des mêmes valeurs, ne connaît ni l'inconstance ni la fatigue. Si ce bonheur est perdu, l'auteur recommande de se contenter de l'amitié. Un extrait poétique exprime des sentiments de regret et de nostalgie. Le locuteur évoque des moments passés qu'il souhaite revivre mais craint de ne plus jamais retrouver. Il déplore la perte des objets et des charmes qui lui procuraient du bonheur et une certaine tranquillité. Il se demande s'il oserait encore s'enflammer pour l'amour et s'il a encore le temps d'aimer. Le poème reflète une introspection sur les émotions passées et les incertitudes futures concernant l'amour et la passion.
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688
p. 47-48
VERS à Mlle MAISONNEUVE Actrice nouvelle, qui a été formée par Mlle GAUSSIN, & qui débute dans ses Rôles.
Début :
DIGNE Elève de Gaussin, [...]
Mots clefs :
Actrice, Amour, Charmes, Sens, Tendresse, Auditoire, Spectateur
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texteReconnaissance textuelle : VERS à Mlle MAISONNEUVE Actrice nouvelle, qui a été formée par Mlle GAUSSIN, & qui débute dans ses Rôles.
VERS à Mlle MAISONNEUVE
Actrice nouvelle , qui a été formée par
Mlle GAUSSIN , & qui débute dans
fes Roles .
DIGN'B Eléve de Gaulfin ,
L'Amour en battant d'une aîle
Fuyoit avec ton modèle.
Il expiroit ſur ſon ſein ,
Et vouloit mourir fidèle ,
Trop content de ſon deſtin.
De la pâleur de ſon tein
Gauffin eſt toute attendrie ;
Et pour lui rendre la vie
Un jour le voyant dormir ,
Sans bruit elle le détache
>
De ſon coeur& puis l'attache
Autien avec un ſoupir.
Soudain ſon tein ſe colore :
L'Amour plus brillant que Flore ,
S'éveille près du deſir ;
Et du feu qui le dévore
Il t'échauffe en s'éveillant.
Mais ton coeur timide encore
Ne l'écoute qu'en tremblant ,
Et l'attire & le repoutle
Parl'agitation douce
48 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il donne aux charmes naiſſans
Qui déja fixent nos ſens.
Rends tendreſſe pour tendreſſe ,
Maisonneuve , à ce vainqueur ;
C'eſt Gauffin quand il te preſſe ,
Que penſe preſſer ſon coeur.
Il dormoit & dans un ſonge
Il crut la voir rajeunir ;
Ce n'étoit pas un menſonge
Que le réveil dût finir.
Il la voit dans toi renaître ,
Et dans tes yeux à l'inſtant
Pour revivre auſſi conſtant
Il reprend un nouvel Etre ;
Puis ce Dieu reconnoiſſant
Rentre au Temple languiſſant
De la triſte Mélpoméne :
Il te montre tendrement ;
Et déja le Sentiment
Vient de réchauffer la Scène.
Aux Drames qui d'un amant
Peignent la délicateſſe ,
Les plaiſirs & le tourment ,
L'Auditoire s'intéreſſe ,
Soupire ainſi que l'Acteur ,
Eſpére & tremble de même.
Il n'eſt , en jurant qu'il t'aime ,
Quel'écho du Spectateur.
Actrice nouvelle , qui a été formée par
Mlle GAUSSIN , & qui débute dans
fes Roles .
DIGN'B Eléve de Gaulfin ,
L'Amour en battant d'une aîle
Fuyoit avec ton modèle.
Il expiroit ſur ſon ſein ,
Et vouloit mourir fidèle ,
Trop content de ſon deſtin.
De la pâleur de ſon tein
Gauffin eſt toute attendrie ;
Et pour lui rendre la vie
Un jour le voyant dormir ,
Sans bruit elle le détache
>
De ſon coeur& puis l'attache
Autien avec un ſoupir.
Soudain ſon tein ſe colore :
L'Amour plus brillant que Flore ,
S'éveille près du deſir ;
Et du feu qui le dévore
Il t'échauffe en s'éveillant.
Mais ton coeur timide encore
Ne l'écoute qu'en tremblant ,
Et l'attire & le repoutle
Parl'agitation douce
48 MERCURE DE FRANCE.
Qu'il donne aux charmes naiſſans
Qui déja fixent nos ſens.
Rends tendreſſe pour tendreſſe ,
Maisonneuve , à ce vainqueur ;
C'eſt Gauffin quand il te preſſe ,
Que penſe preſſer ſon coeur.
Il dormoit & dans un ſonge
Il crut la voir rajeunir ;
Ce n'étoit pas un menſonge
Que le réveil dût finir.
Il la voit dans toi renaître ,
Et dans tes yeux à l'inſtant
Pour revivre auſſi conſtant
Il reprend un nouvel Etre ;
Puis ce Dieu reconnoiſſant
Rentre au Temple languiſſant
De la triſte Mélpoméne :
Il te montre tendrement ;
Et déja le Sentiment
Vient de réchauffer la Scène.
Aux Drames qui d'un amant
Peignent la délicateſſe ,
Les plaiſirs & le tourment ,
L'Auditoire s'intéreſſe ,
Soupire ainſi que l'Acteur ,
Eſpére & tremble de même.
Il n'eſt , en jurant qu'il t'aime ,
Quel'écho du Spectateur.
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Résumé : VERS à Mlle MAISONNEUVE Actrice nouvelle, qui a été formée par Mlle GAUSSIN, & qui débute dans ses Rôles.
Le poème est dédié à Mlle Maisonneuve, une jeune actrice formée par Mlle Gauffin. L'Amour, d'abord fugitif, se fixe finalement sur Mlle Maisonneuve après avoir quitté le cœur de Mlle Gauffin. Émue par la pâleur de son élève, Mlle Gauffin ravive l'Amour en le rattachant à son propre cœur, ce qui colore le teint de Mlle Maisonneuve et éveille ses désirs. Cependant, le cœur de Mlle Maisonneuve reste timide face à cette nouvelle passion. Mlle Gauffin l'encourage à répondre à l'amour avec tendresse, affirmant être elle-même touchée par cet amour. En songe, Mlle Gauffin voit Mlle Maisonneuve rajeunir, une vision qui se réalise lorsque celle-ci renaît à travers elle. L'Amour revient alors au théâtre, réchauffant les représentations. Le public, ému par les drames qui montrent la délicatesse, les plaisirs et les tourments d'un amant, s'intéresse profondément aux performances et partage les émotions des acteurs.
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689
p. 21-24
EPITRE A Mademoiselle D ...
Début :
Vous dont les traits chaque jour embellis [...]
Mots clefs :
Amour, Myrte, Aiglon, Couronne, Envie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITRE A Mademoiselle D ...
EPITRE
A Mademoiselle D ...
ous dont les traits chaque jour embellis
De mille Amans , vous attirent l'hommage ;
Lifez des Vers que l'Amour a polis ,
Souvent fon Temple eft dans le coeur d'un
Sage :
22. MERCURE DE FRANCE.
Long-temps ce Dieu fut celui de mes chants,
Et j'aime encore à parer fon image.
Vous me l'offrez : vous avez fon bel âge ,
Ses yeux fi doux , fes organes touchans:
Ainfi que lui vous ferez du ravage.
Il eſt orné des Rofes du Printemps ,
Il a pour lui la grace & la fineffe ;
Mais pardeſſus vous avez les talens :
Vous régnerez encor par la fageffe.
OD ....! Bientôt la Volupté
Viendra femer dés Rofes fur vos traces :
En les cueillant , fongez que la beauté
N'eft pas un titre à l'immortalité ;-
Les talens feuls éternifent les graces.
Laiffez le myrthe aux Enfans de l'Amour:
Des Arts brillans , méritez la Couronne ;
Et prenez- la des mains de P......
Elle la porte , & fa faveur la donne..
Déja Paris vous voit prendre l'eſſor ,
Et du Public foutenir l'oeil févère :
Tel un Aiglon élancé de fon aire ,
Pour éffayer fon vol timide encor
Fixe déja l'Aftre qui nous éclaire.
Dites- moi donc , par quel enchantement
Vous favez peindre avec tant d'énergie ,
De naturel , de force & de magie ,
Ce qu'à votre âge on a fi rarement ?
Ah ! que Nanine étoit touchante & belle !
JUILLET. 1763 . 23.
Pour pofféder & fon coeur & fa main ,
Da préjugé qui n'eût briſé le frein ?
Tout le Public étoit d'Olbans pour elle
J'ai vu Clairon , la Reine du Théâtre ,
De fa Couronne arracher quelques fleurs ,
Pour embellir de leurs vives couleurs-
Ce front riant que l'amour idolâtre.
De les beaux yeux j'ai vû couler des pleurs
Le vrai talent ne connoît point l'ènvie ;
La laideur feule outrage la beauté ;
Et par Tef.. , Br .... eft applaudie ::
Un Sot infulte aux hommes de génie :
Par Diderot , Voltaire eſt reſpecté.
Avez- vous vâ deux Courfiers d'Angleterre
Lever un front noble & majestueux ,
Et fiérement du pied frapper la Terre?™
Bouillans , légers , ardens , impétueux,
Ils font formés pour les jeux & la guerre :
Tous deux brillans , ils ne font point rivaux.-
Mais auprès d'eux peſant , lâche , indocile ,
L'âne fuivant la nature imbécile ,
Meurt du regret de les trouver fi beaux.
Ainfi , marchant parmi des routes fûres
Dans la carrière où s'illuftra Gauffin
Vous éclipfez vos rivales obfcures,
Telle l'on voit l'étoile du matin,
Ou du Soleil la blonde Avantcourière
24 MERCURE DE FRANCE.
Chaffer la nuit , ramener la lumière ,
Et rendre au monde un jour pur & ferem.
Par M. LEGIER.
A Mademoiselle D ...
ous dont les traits chaque jour embellis
De mille Amans , vous attirent l'hommage ;
Lifez des Vers que l'Amour a polis ,
Souvent fon Temple eft dans le coeur d'un
Sage :
22. MERCURE DE FRANCE.
Long-temps ce Dieu fut celui de mes chants,
Et j'aime encore à parer fon image.
Vous me l'offrez : vous avez fon bel âge ,
Ses yeux fi doux , fes organes touchans:
Ainfi que lui vous ferez du ravage.
Il eſt orné des Rofes du Printemps ,
Il a pour lui la grace & la fineffe ;
Mais pardeſſus vous avez les talens :
Vous régnerez encor par la fageffe.
OD ....! Bientôt la Volupté
Viendra femer dés Rofes fur vos traces :
En les cueillant , fongez que la beauté
N'eft pas un titre à l'immortalité ;-
Les talens feuls éternifent les graces.
Laiffez le myrthe aux Enfans de l'Amour:
Des Arts brillans , méritez la Couronne ;
Et prenez- la des mains de P......
Elle la porte , & fa faveur la donne..
Déja Paris vous voit prendre l'eſſor ,
Et du Public foutenir l'oeil févère :
Tel un Aiglon élancé de fon aire ,
Pour éffayer fon vol timide encor
Fixe déja l'Aftre qui nous éclaire.
Dites- moi donc , par quel enchantement
Vous favez peindre avec tant d'énergie ,
De naturel , de force & de magie ,
Ce qu'à votre âge on a fi rarement ?
Ah ! que Nanine étoit touchante & belle !
JUILLET. 1763 . 23.
Pour pofféder & fon coeur & fa main ,
Da préjugé qui n'eût briſé le frein ?
Tout le Public étoit d'Olbans pour elle
J'ai vu Clairon , la Reine du Théâtre ,
De fa Couronne arracher quelques fleurs ,
Pour embellir de leurs vives couleurs-
Ce front riant que l'amour idolâtre.
De les beaux yeux j'ai vû couler des pleurs
Le vrai talent ne connoît point l'ènvie ;
La laideur feule outrage la beauté ;
Et par Tef.. , Br .... eft applaudie ::
Un Sot infulte aux hommes de génie :
Par Diderot , Voltaire eſt reſpecté.
Avez- vous vâ deux Courfiers d'Angleterre
Lever un front noble & majestueux ,
Et fiérement du pied frapper la Terre?™
Bouillans , légers , ardens , impétueux,
Ils font formés pour les jeux & la guerre :
Tous deux brillans , ils ne font point rivaux.-
Mais auprès d'eux peſant , lâche , indocile ,
L'âne fuivant la nature imbécile ,
Meurt du regret de les trouver fi beaux.
Ainfi , marchant parmi des routes fûres
Dans la carrière où s'illuftra Gauffin
Vous éclipfez vos rivales obfcures,
Telle l'on voit l'étoile du matin,
Ou du Soleil la blonde Avantcourière
24 MERCURE DE FRANCE.
Chaffer la nuit , ramener la lumière ,
Et rendre au monde un jour pur & ferem.
Par M. LEGIER.
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Résumé : EPITRE A Mademoiselle D ...
L'épître est destinée à une jeune femme renommée pour sa beauté, qui attire de nombreux admirateurs. Le poète loue ses qualités, les comparant à celles du dieu Mercure, et souligne que ses talents dépassent sa seule beauté. Il l'encourage à se démarquer par ses compétences plutôt que par son apparence éphémère. Le texte cite des actrices célèbres comme Nanine et Clairon, admirées pour leur talent. Le poète admire aussi deux coursiers anglais, symboles de noblesse et de force, opposés à la faiblesse d'un âne. La jeune femme est comparée à une étoile brillante, éclipsant ses rivales. Le poème se termine par une référence à la carrière illustre de Gaudin, soulignant la supériorité de la destinataire sur ses concurrentes.
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690
p. 24-26
STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
Début :
IL est temps M*** de couronner tes feux ; [...]
Mots clefs :
Ans, Temps, Amour, Hymen, Époux
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texteReconnaissance textuelle : STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
STANCES IRRÉGULIÈRES ,
Adreffées par Madame P .... agée de
70 ans , au Chevalier de M*** fon.
ami qui en avoit 80 ..
IL eft temps M*** de couronner res feux ; ::
Uniffons nos deftins , l'Amour nous y convie
Puiffe de fon flambeau la lumière cherie
Eclairer dans Paris un hymen vertueux,
Erde l'Automne de ma vie ,
Faire un Printemps délicieux !
D'un moment ou d'un jour , mon choix n'eft pas
l'ouvrage
ATAR
Je fuis dans l'heureufe faifon >
Où le coeur plus libre & plus fage ,
Ne fe livre que par raiſon ,
Erne craint point , lorsqu'il s'engage,
Ni changement , ni trahifon .
D
Sous la neige des cheveux blancs V
Il refte de l'amour encor quelqu'étincelle
A foixante & dix ans rarement on eit belle;
Mais
JUILLET. 1763. 24
Mais on peut aimer à cent ans.
Philemon adoroit dans une paix profonde
Les charmes furannés de la tendre Baucis ;
Et la mère des Dieux, plus vieille que le monde,
Soupiroit encor pour Atis.
Plus tendre que Baucis , moins vieille que Cibelej
Ancien & cher amant , je t'engage ma foi :
Tu feras le bonheur d'une époufe fidelle ;
Et fi le tien dépend de moi ,
Jamais l'époux d'une immortelle
Ne fera plus heureux que toi.
On ne me verra point inconftante ou perfide ,
De tes jeunes rivaux écouter les foupirs ;
La pâle jaloufie au regard homicide ,
Jamais ne troublera ma paix , ni tes plaifirs.
De ta fidélité ton épouſe aſſurée
Bannira les foupçons & les lâches foucis ,
Sans craindre de ta part les fureurs de Teric ,
Ni le trait malheureux de l'amant de Procis,
Ainfi filés d'or & de foie ,
Puiffent couler nos jours dans le fein du repos ;
Puiffions-nous de l'hymen ne goûter que la joie ,
Sans éprouver jamais les dégouts & fes maux.
Et dans cette heureuſe contrée ,
Puiffe notre union faire revivre encor
I. Vol B
7
26 MERCURE DE FRANCE .
Et les amans du temps d'Aftrée ,
Et les époux de l'âge d'or ?
Adreffées par Madame P .... agée de
70 ans , au Chevalier de M*** fon.
ami qui en avoit 80 ..
IL eft temps M*** de couronner res feux ; ::
Uniffons nos deftins , l'Amour nous y convie
Puiffe de fon flambeau la lumière cherie
Eclairer dans Paris un hymen vertueux,
Erde l'Automne de ma vie ,
Faire un Printemps délicieux !
D'un moment ou d'un jour , mon choix n'eft pas
l'ouvrage
ATAR
Je fuis dans l'heureufe faifon >
Où le coeur plus libre & plus fage ,
Ne fe livre que par raiſon ,
Erne craint point , lorsqu'il s'engage,
Ni changement , ni trahifon .
D
Sous la neige des cheveux blancs V
Il refte de l'amour encor quelqu'étincelle
A foixante & dix ans rarement on eit belle;
Mais
JUILLET. 1763. 24
Mais on peut aimer à cent ans.
Philemon adoroit dans une paix profonde
Les charmes furannés de la tendre Baucis ;
Et la mère des Dieux, plus vieille que le monde,
Soupiroit encor pour Atis.
Plus tendre que Baucis , moins vieille que Cibelej
Ancien & cher amant , je t'engage ma foi :
Tu feras le bonheur d'une époufe fidelle ;
Et fi le tien dépend de moi ,
Jamais l'époux d'une immortelle
Ne fera plus heureux que toi.
On ne me verra point inconftante ou perfide ,
De tes jeunes rivaux écouter les foupirs ;
La pâle jaloufie au regard homicide ,
Jamais ne troublera ma paix , ni tes plaifirs.
De ta fidélité ton épouſe aſſurée
Bannira les foupçons & les lâches foucis ,
Sans craindre de ta part les fureurs de Teric ,
Ni le trait malheureux de l'amant de Procis,
Ainfi filés d'or & de foie ,
Puiffent couler nos jours dans le fein du repos ;
Puiffions-nous de l'hymen ne goûter que la joie ,
Sans éprouver jamais les dégouts & fes maux.
Et dans cette heureuſe contrée ,
Puiffe notre union faire revivre encor
I. Vol B
7
26 MERCURE DE FRANCE .
Et les amans du temps d'Aftrée ,
Et les époux de l'âge d'or ?
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Résumé : STANCES IRRÉGULIÈRES, Adressées par Madame P .... agée de 70 ans, au Chevalier de M*** son ami qui en avoit 80.
Madame P., âgée de 70 ans, adresse des stances au Chevalier de M***, âgé de 80 ans, pour proposer une union amoureuse. Elle souhaite que leur relation illumine leur vie malgré leur âge avancé, comparant leur amour à un printemps délicieux en automne. Madame P. assure que sa décision est réfléchie et rationnelle, excluant toute crainte de trahison. Elle cite les exemples mythologiques de Philemon et Baucis, ainsi que Cybèle et Attis, pour illustrer que l'amour est possible à tout âge. Elle promet fidélité et absence de jalousie. Madame P. espère que leur union sera joyeuse et sereine, évoquant les amours du temps d'Astrée et les époux de l'âge d'or.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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691
p. 47-48
VERS sur la convalescence de Madame la Comtesse de BRIONNE.
Début :
L'AMOUR se plaignoit l'autre jour, [...]
Mots clefs :
Convalescence, Amour, Princesse, Peuple
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : VERS sur la convalescence de Madame la Comtesse de BRIONNE.
VERS fur la convalefcence de Madame
la Comteffe de BRIONNE.
L'AMOUR fe plaignoit l'autre jour ,
Il trembloit , dit -on , pour ſa mère.
Les ris , les graces à leur tour
Avoient déja drapé Cythère :
Le deuil régnoit en ce féjour.
La crainte qui les déſeſpére ,
Ne partoit que du Sentiment ;
Et la douleur la plus amére
Annonçoit leur difcernement.
Une illuftre & jeune Princeffe ,
MERCURE DE FRANCE.
Objet de leurs juftes regrets ,
Par les vertus , par fes bienfaits ,
De tous les coeurs captivoit la tendreſſe.
Déja l'infléxible Atropos
Sur elle ofoit lever fes criminels ciſeaux....
Arrête , cruelle ! s'écrie
Un Dieu qui commande à la mort :
Garde-toi de trancher une fi belle vie ;
C'eſt au Ciel à régler ſon ſort,
De fon fiécle qu'elle décore
Refpecte l'amour & l'honneur ;
Qu'elle le foit longtemps encore.
Rentre aux Enfers , & calme la terreur
D'un Peuple entier qui pour elle m'implore
#
Par M. M. ci-devant Officier au Régiment
Etranger de Dunkerque .
la Comteffe de BRIONNE.
L'AMOUR fe plaignoit l'autre jour ,
Il trembloit , dit -on , pour ſa mère.
Les ris , les graces à leur tour
Avoient déja drapé Cythère :
Le deuil régnoit en ce féjour.
La crainte qui les déſeſpére ,
Ne partoit que du Sentiment ;
Et la douleur la plus amére
Annonçoit leur difcernement.
Une illuftre & jeune Princeffe ,
MERCURE DE FRANCE.
Objet de leurs juftes regrets ,
Par les vertus , par fes bienfaits ,
De tous les coeurs captivoit la tendreſſe.
Déja l'infléxible Atropos
Sur elle ofoit lever fes criminels ciſeaux....
Arrête , cruelle ! s'écrie
Un Dieu qui commande à la mort :
Garde-toi de trancher une fi belle vie ;
C'eſt au Ciel à régler ſon ſort,
De fon fiécle qu'elle décore
Refpecte l'amour & l'honneur ;
Qu'elle le foit longtemps encore.
Rentre aux Enfers , & calme la terreur
D'un Peuple entier qui pour elle m'implore
#
Par M. M. ci-devant Officier au Régiment
Etranger de Dunkerque .
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Résumé : VERS sur la convalescence de Madame la Comtesse de BRIONNE.
Le poème célèbre la convalescence de la comtesse de Brionne, dont la santé suscite l'inquiétude de ses proches. Une jeune princesse, admirée pour ses vertus, voit sa vie menacée par la mort personnifiée par Atropos. Un dieu intervient pour sauver la princesse, apaisant ainsi la terreur du peuple. L'auteur est un ancien officier du Régiment Étranger de Dunkerque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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692
p. 167-184
ANALYSE d'ISMENE & d'ISMÉNIAS, Opéra.
Début :
PERSONNAGES. ACTEURS. (a) AZARIS, Roi d'Euricome, le Sr Gelin. ISMÉNIAS, Envoyé des Dieux, le Sr Jéliote. THÉMISTHÉE, Père d'Isménias [...]
Mots clefs :
Amour, Temple, Cour, Dieux, Zèle
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texteReconnaissance textuelle : ANALYSE d'ISMENE & d'ISMÉNIAS, Opéra.
ANALYSE d'IS MENE &
d'ISMENIAS , Opéra.
PERSONNAGES.
(a ) AZARIS , Roi d'Euricome ,
ACTEURS.
le Sr Gelin.
ISMÉNIAS , Envoyé des Dieux , le Sr Jéliote.
THEMISTHÉE , Père d'Ifménias
& grand Sacrificateur , le Sr Larrivée.
ISMENE , Princeffe d'Euricome, la Dlle Arnoud.
La PRETRESSE du Temple
de l'Indifférence ,
L'AMOUR ,
UN BERGER ,
}
la Dlle Dubois L.
Le Sr Dubut.
CHOEURS de divers Peuples , de Sacrificateurs ,
de Prêtres , de Prêtreffes , de Nymphes , ' de
Plaifirs , d'Ombres , &c .
Dans le premier Acte le Théâtre repréfente
le Palais des Miniftres de Jupiter
à Euricome.
•
(a )Pour refferrer l'action dans les bornes de la
Fête de Jupiter & mettre Ifménias dans la néceffité
de perdre Ifméne ou de lui faire ſon aveu
l'Auteur lui a donné ce Roi pour rival , quoiqu'il
n'en foit pas mention dans le Roman. Il a
penfé auffi devoir fubftituer au Perfonnage de
Crathiftène ami d'Ifménias celui de fon Père
Themifthée , comme plus intérellé à veiller fur
la gloire de fon fils & pluséclairé fur les périls.
168 MERCURE DE FRANCE.
SMÉNIAS promet à Thémifthée fon
père , qui le félicite fur les honneurs.
qu'il va recevòir , d'être fidéle à fes
fermens & de triompher quoiqu'en gémiffant,
des efforts de l'amour. Themifthée
apprend à fon fils qu'Azaris , Roi d'Euricome
, va nommer une Reine , &
que cette cérémonie l'appelle au Temple.
Ifménias refté feul , fe rappelle
l'amour qu'Ifmène lui avoit infpiré ; il
fent que fon retour rallume en lui des
feux que l'abfence , plutôt que le devoir
, avoit affoupis . Il attend Ifmène ,
il s'excite à retenir au moins dans le
fecret de fon coeur un amour que les
circonftances rendroient criminel. Ifmène
vient à la tête de la jeuneffe d'Euricome
rendre hommage à Ifménias .
La fuite d'Ifmène étant retirée , vous,
femblez, dit - elle alors à Ifménias , peu
fenfible aux honneurs que vous rend un
Peuple qui vous aime. Ifménias commence
à s'expliquer ainfi fur fa fituation
avec Ifmène.
» Rien n'eft égal à ma gloire fuprême :
›› Couronné dans ce jour des mains de la Beauté ,
» L'excès de ma félicité
» Séduiroit Jupiter lui-même.
» Mais
JUILLET. 1763 .
169
» Mais quand il faut toujours longer
A ſe garder , à fe défendre
Du plaifir trop fateur que le coeur peut y
» prendre ,
» La gloire cft bien près du danger.
Ifmène feint de croire que l'amour
voudroit en vain foumettre Ifménias ,
celui-ci craignant de la laiffer dans cette
erreur , & craignant en même -temps
de fe trop déclarer , répond :
Epris d'un zéle téméraire ,
Je jurai d'échapper à fon enchantement.
>> Le croiriez-vous ? chaque moment m'éclairè
» Sur l'imprudence du ferment.
7
Cette Scène eft interrompue par les
Peuples qui viennent annoncer à Ifmène
qu'elle eft choifie pour Reine. Elle fe
défend de répondre à d'autres qu'au Roi
fur cette proclamation , & pendant cette
fête , plongée dans une profonde rêverie
ainfi qu'Ifménias , l'un & l'autre
s'obfervent mutuellement. Azaris ( le
Roi ) arrive. Lui-même invite fes Peuples
à reconnoître Ifmène pour leur Souveraine
, en faisant l'éloge de la Beauté
qu'il termine par ces jolis vers.
I.
Voi
H
170 MERCURE DE FRANCE.
» De l'Univers quand on fit le partage
» L'Amour n'eut point d'Empire limité
» Il ne voulut pour appanage
» Que la Beauté .
Ifmène rejette modeftement l'offre
du Trône & demande qu'il lui foit permis
de fe confacrer à l'Indifférence .Azaris
la fuit en fe promettant de perfifter
dans fes tendres projets. Ifménias inquiet
, interroge fon père fur le fuccès
de cet événement ; la gloire de préfider
à l'union du Roi avec Ifmène loin de
flater fon coeur le déchire,& lui arrache
l'aveu de fon amour c'eft-à-dire en
ce moment , d'un crime que lui-même
regarde avec éffroi. Il implore la fagefle
& les confeils de fon père , qui de fon
côté fait tous fes éfforts pour ranimer
fon courage. Ce qui donne lieu à des
Duo croifés qui terminent cet A&te.
Au 2 Ace , le Théâtre repréſente
des bois confaerés à Diane fous le titre
de Déeffe de l'Indifférence . On voit
dans le fond le Temple de cette Déeffe .
Les Prêtreffes chantent les avantages
de l'Indifférence. Ifmène vient pour
entrer dans ce Temple , la grande Prêtreffe
l'exhorte à mériter par un prompt
facrifice les . faveurs , de la Déeffe &
JUILLET. 1763. 171
l'introduit dans le Temple. Ifménias
vient auffi de fon côté chercher la paix
du coeur dans cet afyle. Le Temple
s'ouvre & lui laiffe voir Ifmène prête à
y prononcer fes voeux , au milieu des
Prêtreffes qui tiennent le voile qu'elles
lui deftinent . Ifménias & elle font troublés.
La Prêtreffe cherche à raffurer
Ifmène fur le fecours que celle - ci n'efpére
& même ne defire déja plus . Elle
évoque les ombres des Amans malheureux
pour retracer les images des maux
que produit l'Amour ; ce qui donne
lieu à un très-beau Ballet figuré , pour
lequel le Théâtre change & repréfente
une Place publique de la Ville de Corinthe.
Ce Ballet peint la cataſtrophe
tragique des nôces de l'infortunée Créi
fe avec Jafon ; la Jaloufie , le Défefpoir
& la Vengeance y font perfonifiés
& conduifent toute l'action par laquelle
Médée empoifonne le don fatal qui doit
donner la mort à Créife ; après quoi
elle vient fur fon char jouir de fa vengeance
, & pour la combler , jette à Jafon
le poignard dont elle vient d'égorger
fes enfans. Le Défefpoir s'empare de
ce malheureux Prince , tandis que les
Miniftres infernaux des fureurs de Médée
enflamment & détruifent le Palais
de Créon. Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
Dans ce Ballet , qui doit être regardé
comme une épiſode Pantomime liée au
Sujet , Médée étoit repréſentée par la
Dlle LYONOIS ; Jafon par le fieur
VESTRIS ; Créüfe par la Dlle VEStris ;
la Jaloufie par la Dlle ALLAR D ; la
Vengeance par- la Dlle PESLIN ; le Défefpoir
par le Sr LAVAL . Les autres
Perfonnages des Entrées générales par
les Danfeurs & Danfeufes du Corps de
Ballets du Roi & de l'Académie Royale
de Mufique. Après que le Choeur des
Ombres malheureufes a exhorté les mortels
à brifer les chaînes de l'Amour ,
tous ces objets funeftes difparoiffent ,
& l'on fe retrouve devant le Temple de
Diane , dont la Prêtreffe , infpirée, rend
un double Oracle qui met Ifmène &
Ifménias dans une fituation encore plus
embarraffante qu'auparavant. S'adreffant
à Ifménias.
•
- Ifménias , à l'amour le plus tendre
» Vainement dans ces lieux on voudroit t'arra-
>> cher ;
» Ifmène feule peut te rendre , .
» Le calme heureux que tú viens y chercher.
à Ifmène.
»De ce coeur agité combattez la tendreſſe ;
JUILLET. 1763. 173
Peignez-lui lestourmens de l'empire amoureux,
» C'eft l'épreuve que la Déeſſe
»Attend pour recevoir vos voeux.
Après cet Oracle prononcé , la Prêtreffe
fe retire dans le Temple. Ifméne
& Ifménias étonnés de cet Oracle en fe
confultant l'un l'autre , fe déclarent involontairement
leurs feux.-
"
>>Qui croiroit ( dit Ifménias à Ifmène ) que le Ciel
→ yous choiſit en ce jour ,
» Pour m'inſpirer de l'indifférence !
Eh qui choifiroit-il pour fervir fa puiſſance
» S'il vouloit m'inſpirer l'amour !
Cet aveu entraîne celui d'Ifmène ;
mais Ifménias apprend d'elle en mêmetemps
, que preffée par les pourfuites
du Roi, Ifmene va fe confacrer à Diane ;
& pour arrêter fes progrès dangereux
& faire rentrer Ifménias dans le devoir
en lui ôtant tout efpoir , elle commence
le ferment.
›› Je jure. …………
>
Elle eft interrompue par l'arrivée du
Roi qui , par les invitations les plus ten-
H üj
174 MERCURE DE FRANCE.
dres cherche à l'arracher des Autels
de Diane. Ifmene n'en paroît que plus
affermie dans fa réfolution . Ifménias annonce
au Roi que dans ce moment les
Prétreffes vont déclarer fi Diane veut
recevoir les voeux d'Ifmène . Azaris jure
de s'immoler fur l'Autel où fe confacreroir
Ifmene. Le Temple s'ouvre. La
Prêtreffe en écarte les Prophanes , & s'adreffant
à Ifmène lui dit de la part de
la Déeffe .
» Et toi , dont l'amour eſt vainqueur ,
» Porte loin de ces lieux ton ardeur criminelle ,
» Cours au Temple où l'hymen t'appelle ;
» Dans les noeuds que tu fais va chercher ton
» bonheur.
Le Roi , trompé par cet Oracle dont
il s'applique le fens , croit être l'objet
de cet amour fecret d'Ifmène . Sans
lui donner le temps de s'expliquer il
la preffe de venir aux Autels célébrer
l'hymen qu'il propofe , & charge Ifménias
d'en recevoir le ferment. Ifménias
termine cet Acte par la prière qu'il
adreffe à Jupiter.
Epargne-moi , Maître des Immortels ,
La foudre gronde fur ma tête.
JUILLET 1763.
175
Le troifiéme A&te fe paffe dans le Temple
de Jupiter. Ifmène y vient déplorer le
fort qui menace Ifménias & l'horreur
de leur mutuelle fituation . Themiftée
veut en vain faire croire à Ifménias que
la Princeffe le facrifie volontairement à
l'éclat du Thrône , il eft perfuadé qu'elle
ne fe facrifie qu'à la confervation de fes
jours , mais fa tendreffe s'en irrite ...
"
>> C'eft une barbarie ( dit-il )
» Que de vouloir me fecourir.
>> Par une telle perfidie ,
Il falloit oublier les dangers de ma vie ,
M'aimer, me leprouver en me laiffant mourir.
Tout le Peuple fe raffemble pour la
fête ; Azaris & Ifméne y paroiffent , chacun
préfente fes offrandes & fes voeux
aux Autels de Jupiter ; c'eft Ifmènias
qui préfide à cette religieufe cérémonie ;
c'eſt lui qui invite à chanter ce Dieu ,
relativement aux divers fujets repréfentés
dans de grands tableaux dont le
Temple eft orné. Après les hommages
& les prières adreffées au Dieu , le Roi
preffe Ifmène de venir ferrer les noeuds
de l'union dont il fait fon bonheur.
Ifmène , fans ofer lever les yeux fur
Ifménias , le prie d'implorer pour elle
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
les bontés du Ciel. Les Peuples lui demandent
en choeur d'achever la cérémonie
: mais Ifmène interdite , n'ofe
approcher de l'Autel ; elle y eft prefqu'entraînée
par le Roi. Dans l'inftant
qu'avec lui elle dit » fur ces Autels je
jure Ifménias ne pouvant achever
& tombant dans les bras de Thémistée
interrompt le ferment par ces vers.
» Ofez -vous bien , cruelle
» Pour former ces coupables noeuds ;
» Choifir l'Amant le plus fidéle ?
Azaris , Themifthée & Ifmène s'écrient
chacun en même-temps.
Qu'entends- je , ô Ciel !
Ifménias ne ménage plus rien , &
répond dans fon défeſpoir.
» L'aveu d'une ardeur criminelle .
ISMENEà Ifménias.
» Cruel , tu veux mourir !
ISMÉNIAS.
» Et pour une infidelle.
ISMEN E vivement.
» Je ne l'étois fauver ces jours.
que pour
AZARISà Ifmène.
» Perfide , vous ofez répondre à fes amours ?
C'est l'arrêt de fa mort.
1
JUILLET. 1763. 177
ISMENE en l'arrêtant.
» C'eſt l'arrêt de la mienne.
Malgré les inftances d'Ifmène , malgré
les prieres de Themiftée , des Sacrificateurs
enchaînent Ifménias à l'Autel ;
mais au moment qu'ils vont l'immoler
l'Amour paroît dans un nuage qui s'entrouve
& arrête la fureur des Peuples &
de's Sacrificateurs. Jupiter n'eft armé ,
leur dit- il , que pour venger l'outrage
qu'on fait à l'Amour...
.
Servir l'Amour , c'eft imiter les Dieux.
Ce Dieu unit lui - même Ifmène &
Ifménias ; & pour ne pas laiffer Azaris
malheureux , il éteint dans fon coeur la
flâme dont il brûloit , & le rend tout
entier à la gloire . Azaris invite fes Peuples
à rendre hommage à l'Amour par
leurs plaifirs. Ainfi naît la fête qui termine
cet Opéra d'une façon auffi brillante
qu'agréable.
REMARQUES.
Le Poëme eft da Sr Laujon , Secrétaire des
Commandemens de S. A. S. Mgr. le Comte de
Clermont. Nous prions cet Auteur de pardonner
à la néceffité de nous reftreindre , le tort que nous
luja faifons en fupprimant beaucoup de détails
1
་
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
heureux , répandus dans cet Ouvrage & qui
foutiennent avantageufement la réputation qu'il
s'eft déja acquife dans ce genre.
La Mufique eft d'un Anonyme , qui avoit prouvé
déja par d'autres Ouvrages qu'il eft poffible
d'atteindre à des fuccès flateurs dans un Art qu'on
n'exerce que par goût & pour fon amuſement.
Dans la mufique de cet Opéra , remplie de chofes
fçavantes & agréables , l'Auteur a fait entendre
ce que peut ajoûter au talent naturel le defir de
plaire à un Maître pour lequel le zéle redouble
à mesure qu'on a l'honneur de le fervir de plus
près.
Nous avons nommé les principaux Danfeurs qui
éxécutoient le Ballet du zme Acte , Pantomime
du grand genre , de la plus belle compoſition &
peint avec toute la vérité & l'énergie dont l'art
eft capable. Dans les autres Actes les pas diftingués
étoient éxécutés par les mêmes Danfeurs
& par les Srs Lani , Gardel , & la Dlle Guimard,
Le
lendemain 14 , les Comédiens
François repréſenterent
fur le même
Theatre le Tartuffe , Comédie en cinq
Actes & enVers de MOLIERE
. Les rôles
étoient diftribués comme elle avoit été
donnée à Paris quelques jours auparavant.
(a ) Le fieur Laujon eft Auteur de plufieur Poëmes
lyriques qui ont été repréſentés devant le
Roi, en diverfes occafions & toujours avec fuccès .
JUILLET. 1763. T 179
PERSONNAGES.
ORGON ,
DAMIS ,
ACTEURS. [
le fieur Bonneval.
le fieur Molé.
CLEANTHE , Beau-frère
d'Orgon ,
-VALERE ,
TARTUFFE ,
L'EXEMPT
LOYAL Sergent .
Le St Blainville.
Le St Bellecour,
… ་
Le Sr Auger ( alors débutant
à la Cour.
Mde PERNELLE , mèreosc
d'Orgón ,
ELMIRE , femme d'Orgon ,
MARIANE , fille d'Orgon ,
DORINE , Soubrette ,
Les Srs Dauberval &
Bouret.
La Dlle Drouin.
La Dile Préville.
La Dile Boligni,
( débutante à la
Cour.
La Dlle Luzzi, débutante.
CETTE Piécè, fut
généralement trèsbien
jouée. On ne rifque point d'éxagérer
en donnant entr'autres les plus grands
éloges à la maniere dont le rôle d'Elmire
fut rendu par la Demoifelle PREVILLE.
On connoît l'extrême délicateffe
dont eft ce rôle , furtout dans le
moment critique où le mari eft fous le
tapis. Il eft impoffible d'imaginer l'ac-
H vj
480 MERCURE DE FRANCE.
cord que cette A&trice conferve entre
la décence la plus régulière , & tout ce
qui rend cette fituation piquante à l'imagination
du Spectateur. Un naturel vrai
& toujours conforme au fens des rôles
eft à préfent le caractère diftinctif du jeu
de la Demoifelle PRÉVILLE . Dans
tout ce qu'elle repréfente , la Comédienne
s'éclipfe totalement , dn ne
voit , on n'entend plus que le perfonnage
même.
La Demoiſelle DROUIN , qui n'avoit
pas eu encore occafion de paroître à la
Cour dans des rôles importans de caractères
, a reçu des témoignages très- flateurs
fur celui de Madame Pernelle ,
qu'elle vient d'y jouer.
Le fieur AUGER , déja admis à l'effai
avec appointemens , a été aggrégé entierement
au , nombre des Comédiens
ordinafres du Roi , après fon début à
Ja Cour. Les talens & les difpofitions de
la Demoiſelle LUZZI y ont été fort goûtés
, & elle a été reçue aux appointemens
de 2000 liv. Nous aurons occafion
de parler plus amplement , dans l'ar
ticle des Spectacles de Paris , de ce qui
concerne cette jeune Débutante .
Le Tartuffe fut fuivi d'une repréfentation
de l'Oracle , Comédie en un A&te
JUILLET. 1763. 181
& en Profe du fieur SAINT- FOIX . Cette
Piéce fi connue & toujours fi juftement
applaudie fit un très- grand plaifir , & le
fuccès de la Demoifelle DOLIGNI y fut
au moins égal à celui qu'elle avoit eu
dans fon début à Paris. Nous en avons
rendu compte dans le Mercure précédent
; qu'il nous foit permis d'y renvoyer
nos Lecteurs , & de nous applaudir en
même tems des éloges que nous avons
donnés à ce jeune Sujet , puifque nous
avons eu la fatisfaction de les voir confirmer
par toute la Cour , avec autant
d'étendue qu'ils l'avoient déja été par le
Public de la Ville. Dans cette feconde
Piéce le rôle d'Alcindor ou Charmant
étoit joué par le fieur Molé , &
celui de la Fée par la Dlle DROUIN.
Le lendemain 15 , on repréſenta
Manco Tragédie , par le fieur le
.Blanc , dont la premiere repréſentation
venoit d'être donnée à Paris deux
jours auparavant. Les Acteurs qui repréfenterent
dans cette Tragédie , étoient
les fieurs BRISART , leKAIN , MOLÉ ,
BELCOUR , BLAINVILLE , PAULIN
D'AUBERVAL , DU BOIS , les Demoifelles
DU BOIS & D'ESPINAY . On
parlera de cette Piéce dans l'Article de
2
Paris.
182 MERCURE DE FRANCE .
Après la Tragédie , on donna l'Anglois
à Bordeaux , Comédie en un
Acte , en Vers libres , du fieur FAVART.
Piéce compofée à l'occafion de
la Paix , dont on avoit donné quelques
repréſentations à Paris au mois de
Mars dernier (a). Les mêmes Acteurs , y
compris la Demoiſelle Dangeville , retirée
de la Comédie , jouoient dans cette
Piéce les rôles qu'ils avoient remplis
lors de fa premiere repréſentation . Ils
ont été tous admirablement éxécutés .
Il eft inutile de dire les graces , le naturel
& la fineffe que la Demoifelle DANGEVILLE
met dans celui de la Comteffe
, & le plaifir qu'elle a fait à la Cour ,
ainfi que le fieur PREVILLE , qui fembloit
avoir encore ajouté de nouveaux
agrémens au talent avec lequel on l'avoit
vu rendre le rôle de Sud-mer à Paris.
Cette Comédie a fait autant d'honneur
à fon Auteur par les fuffrages unanimes
de la Cour , & le plaifir qu'elle y
a procuré , que par les applaudiffemens
( a ) Voyez l'Extrait de cette Piéce dans le ze
volume d'Avril & le compte que l'on y rend des
applaudiffemens avec lefquels elle fut reçue.
L'Edition de l'Anglois à Bordeaux , dédiée à
M. le Duc de Praflin , le trouve à Paris chez Duchefne
, rue S. Jacques.
JUILLET. 1763. 183
•
& l'affluence qu'elle attire au Théâtre
de Paris.
Rien ne doit auffi contribuer davantage
à l'encouragement du Théâtre
François , que la bonté avec laquelle le
Roi a daigné s'expliquer , pendant ce
voyage , fur les talens de fes Comédiens
actuels & fur la fatisfaction qu'ils
avoient eu l'honneur de lui procurer.
,
Le Jeudi 16 , il devoit y avoir une
feconde repréſentation de l'Opéra d'Ifmène
& d'Ifménias , qui avoit été redemandé
; mais l'indifpofition de la Demoiſelle
ARNOULD qui y chantoit le
principal rôle , mit obftacle à fon éxécution.
On choifit pour fuppléer à ce Spectacle
l'Acte de Vertumne & de Pomone
& celui du Devin du Village , qui
avoient été donnés cet hyver à la Cour
fur le Théâtre de Verfailles . le Ballet
Pantomime de Médée & Jafon ( b ) du
fecond Acte d'Ifmène & Ifménias fut
danfé entre ces deux Actes ; & l'on
ajouta l'Ariette du troifiéme Acte de
cet Opéra au divertiffement du Devin
du Village.
( b ) Ce Ballet ( ainfi que tous ceux des Opéra
qui s'exécutent à la Cour , eft de la compofition
des Srs Laval , père & fils , Maîtres des Ballets
de S. M.
184 MERCURE DE FRANCE.
Le zéle de chacun des Sujets qui compofoient
ce Spectacle , & qui concouroient
à toutes les parties de fon éxécution
, fuppléa au peu de temps qu'on
avoit eu pour le préparer ; & cette éxécution
, qui fut très- belle, parut fatisfaire
tous les fpectateurs .
M. le Dauphin , Madame la Dauphine,
ainfi que Meſdames de France , étoient
à Choify.
Dans l'Acte de Vertumne & Pomone ,
le fieur JELIOTE éxécutoit le rôle de
Vertumne , le fieur GELIN celui de
Pan , & la Demoiſelle le MIERRE
(épouse dufieur Larrivée ) celui de Pòmone..
Tous ces Spectacles ont été donnés
( ainfi que tous ceux de la Cour ) fous
les ordres de M. le Duc de DURAS ,
premier Gentilhomme de la Chambre
en éxercice , & conduits par M. Papillon
de la Ferté , Intendant des menus ,
plaifirs & affaires de la Chambre , & c.
L'éxécution de tout ce qui concerne
la Mufique dirigée par le fieur Rebel ,
Surintendant de la Mufique du Roi
de femeftre .
N. B. La Salle du Théâtre de Choify
a été dorée depuis l'année derniere , &
eft actuellement décorée- avec autant de
goût que de magnificence.
d'ISMENIAS , Opéra.
PERSONNAGES.
(a ) AZARIS , Roi d'Euricome ,
ACTEURS.
le Sr Gelin.
ISMÉNIAS , Envoyé des Dieux , le Sr Jéliote.
THEMISTHÉE , Père d'Ifménias
& grand Sacrificateur , le Sr Larrivée.
ISMENE , Princeffe d'Euricome, la Dlle Arnoud.
La PRETRESSE du Temple
de l'Indifférence ,
L'AMOUR ,
UN BERGER ,
}
la Dlle Dubois L.
Le Sr Dubut.
CHOEURS de divers Peuples , de Sacrificateurs ,
de Prêtres , de Prêtreffes , de Nymphes , ' de
Plaifirs , d'Ombres , &c .
Dans le premier Acte le Théâtre repréfente
le Palais des Miniftres de Jupiter
à Euricome.
•
(a )Pour refferrer l'action dans les bornes de la
Fête de Jupiter & mettre Ifménias dans la néceffité
de perdre Ifméne ou de lui faire ſon aveu
l'Auteur lui a donné ce Roi pour rival , quoiqu'il
n'en foit pas mention dans le Roman. Il a
penfé auffi devoir fubftituer au Perfonnage de
Crathiftène ami d'Ifménias celui de fon Père
Themifthée , comme plus intérellé à veiller fur
la gloire de fon fils & pluséclairé fur les périls.
168 MERCURE DE FRANCE.
SMÉNIAS promet à Thémifthée fon
père , qui le félicite fur les honneurs.
qu'il va recevòir , d'être fidéle à fes
fermens & de triompher quoiqu'en gémiffant,
des efforts de l'amour. Themifthée
apprend à fon fils qu'Azaris , Roi d'Euricome
, va nommer une Reine , &
que cette cérémonie l'appelle au Temple.
Ifménias refté feul , fe rappelle
l'amour qu'Ifmène lui avoit infpiré ; il
fent que fon retour rallume en lui des
feux que l'abfence , plutôt que le devoir
, avoit affoupis . Il attend Ifmène ,
il s'excite à retenir au moins dans le
fecret de fon coeur un amour que les
circonftances rendroient criminel. Ifmène
vient à la tête de la jeuneffe d'Euricome
rendre hommage à Ifménias .
La fuite d'Ifmène étant retirée , vous,
femblez, dit - elle alors à Ifménias , peu
fenfible aux honneurs que vous rend un
Peuple qui vous aime. Ifménias commence
à s'expliquer ainfi fur fa fituation
avec Ifmène.
» Rien n'eft égal à ma gloire fuprême :
›› Couronné dans ce jour des mains de la Beauté ,
» L'excès de ma félicité
» Séduiroit Jupiter lui-même.
» Mais
JUILLET. 1763 .
169
» Mais quand il faut toujours longer
A ſe garder , à fe défendre
Du plaifir trop fateur que le coeur peut y
» prendre ,
» La gloire cft bien près du danger.
Ifmène feint de croire que l'amour
voudroit en vain foumettre Ifménias ,
celui-ci craignant de la laiffer dans cette
erreur , & craignant en même -temps
de fe trop déclarer , répond :
Epris d'un zéle téméraire ,
Je jurai d'échapper à fon enchantement.
>> Le croiriez-vous ? chaque moment m'éclairè
» Sur l'imprudence du ferment.
7
Cette Scène eft interrompue par les
Peuples qui viennent annoncer à Ifmène
qu'elle eft choifie pour Reine. Elle fe
défend de répondre à d'autres qu'au Roi
fur cette proclamation , & pendant cette
fête , plongée dans une profonde rêverie
ainfi qu'Ifménias , l'un & l'autre
s'obfervent mutuellement. Azaris ( le
Roi ) arrive. Lui-même invite fes Peuples
à reconnoître Ifmène pour leur Souveraine
, en faisant l'éloge de la Beauté
qu'il termine par ces jolis vers.
I.
Voi
H
170 MERCURE DE FRANCE.
» De l'Univers quand on fit le partage
» L'Amour n'eut point d'Empire limité
» Il ne voulut pour appanage
» Que la Beauté .
Ifmène rejette modeftement l'offre
du Trône & demande qu'il lui foit permis
de fe confacrer à l'Indifférence .Azaris
la fuit en fe promettant de perfifter
dans fes tendres projets. Ifménias inquiet
, interroge fon père fur le fuccès
de cet événement ; la gloire de préfider
à l'union du Roi avec Ifmène loin de
flater fon coeur le déchire,& lui arrache
l'aveu de fon amour c'eft-à-dire en
ce moment , d'un crime que lui-même
regarde avec éffroi. Il implore la fagefle
& les confeils de fon père , qui de fon
côté fait tous fes éfforts pour ranimer
fon courage. Ce qui donne lieu à des
Duo croifés qui terminent cet A&te.
Au 2 Ace , le Théâtre repréſente
des bois confaerés à Diane fous le titre
de Déeffe de l'Indifférence . On voit
dans le fond le Temple de cette Déeffe .
Les Prêtreffes chantent les avantages
de l'Indifférence. Ifmène vient pour
entrer dans ce Temple , la grande Prêtreffe
l'exhorte à mériter par un prompt
facrifice les . faveurs , de la Déeffe &
JUILLET. 1763. 171
l'introduit dans le Temple. Ifménias
vient auffi de fon côté chercher la paix
du coeur dans cet afyle. Le Temple
s'ouvre & lui laiffe voir Ifmène prête à
y prononcer fes voeux , au milieu des
Prêtreffes qui tiennent le voile qu'elles
lui deftinent . Ifménias & elle font troublés.
La Prêtreffe cherche à raffurer
Ifmène fur le fecours que celle - ci n'efpére
& même ne defire déja plus . Elle
évoque les ombres des Amans malheureux
pour retracer les images des maux
que produit l'Amour ; ce qui donne
lieu à un très-beau Ballet figuré , pour
lequel le Théâtre change & repréfente
une Place publique de la Ville de Corinthe.
Ce Ballet peint la cataſtrophe
tragique des nôces de l'infortunée Créi
fe avec Jafon ; la Jaloufie , le Défefpoir
& la Vengeance y font perfonifiés
& conduifent toute l'action par laquelle
Médée empoifonne le don fatal qui doit
donner la mort à Créife ; après quoi
elle vient fur fon char jouir de fa vengeance
, & pour la combler , jette à Jafon
le poignard dont elle vient d'égorger
fes enfans. Le Défefpoir s'empare de
ce malheureux Prince , tandis que les
Miniftres infernaux des fureurs de Médée
enflamment & détruifent le Palais
de Créon. Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
Dans ce Ballet , qui doit être regardé
comme une épiſode Pantomime liée au
Sujet , Médée étoit repréſentée par la
Dlle LYONOIS ; Jafon par le fieur
VESTRIS ; Créüfe par la Dlle VEStris ;
la Jaloufie par la Dlle ALLAR D ; la
Vengeance par- la Dlle PESLIN ; le Défefpoir
par le Sr LAVAL . Les autres
Perfonnages des Entrées générales par
les Danfeurs & Danfeufes du Corps de
Ballets du Roi & de l'Académie Royale
de Mufique. Après que le Choeur des
Ombres malheureufes a exhorté les mortels
à brifer les chaînes de l'Amour ,
tous ces objets funeftes difparoiffent ,
& l'on fe retrouve devant le Temple de
Diane , dont la Prêtreffe , infpirée, rend
un double Oracle qui met Ifmène &
Ifménias dans une fituation encore plus
embarraffante qu'auparavant. S'adreffant
à Ifménias.
•
- Ifménias , à l'amour le plus tendre
» Vainement dans ces lieux on voudroit t'arra-
>> cher ;
» Ifmène feule peut te rendre , .
» Le calme heureux que tú viens y chercher.
à Ifmène.
»De ce coeur agité combattez la tendreſſe ;
JUILLET. 1763. 173
Peignez-lui lestourmens de l'empire amoureux,
» C'eft l'épreuve que la Déeſſe
»Attend pour recevoir vos voeux.
Après cet Oracle prononcé , la Prêtreffe
fe retire dans le Temple. Ifméne
& Ifménias étonnés de cet Oracle en fe
confultant l'un l'autre , fe déclarent involontairement
leurs feux.-
"
>>Qui croiroit ( dit Ifménias à Ifmène ) que le Ciel
→ yous choiſit en ce jour ,
» Pour m'inſpirer de l'indifférence !
Eh qui choifiroit-il pour fervir fa puiſſance
» S'il vouloit m'inſpirer l'amour !
Cet aveu entraîne celui d'Ifmène ;
mais Ifménias apprend d'elle en mêmetemps
, que preffée par les pourfuites
du Roi, Ifmene va fe confacrer à Diane ;
& pour arrêter fes progrès dangereux
& faire rentrer Ifménias dans le devoir
en lui ôtant tout efpoir , elle commence
le ferment.
›› Je jure. …………
>
Elle eft interrompue par l'arrivée du
Roi qui , par les invitations les plus ten-
H üj
174 MERCURE DE FRANCE.
dres cherche à l'arracher des Autels
de Diane. Ifmene n'en paroît que plus
affermie dans fa réfolution . Ifménias annonce
au Roi que dans ce moment les
Prétreffes vont déclarer fi Diane veut
recevoir les voeux d'Ifmène . Azaris jure
de s'immoler fur l'Autel où fe confacreroir
Ifmene. Le Temple s'ouvre. La
Prêtreffe en écarte les Prophanes , & s'adreffant
à Ifmène lui dit de la part de
la Déeffe .
» Et toi , dont l'amour eſt vainqueur ,
» Porte loin de ces lieux ton ardeur criminelle ,
» Cours au Temple où l'hymen t'appelle ;
» Dans les noeuds que tu fais va chercher ton
» bonheur.
Le Roi , trompé par cet Oracle dont
il s'applique le fens , croit être l'objet
de cet amour fecret d'Ifmène . Sans
lui donner le temps de s'expliquer il
la preffe de venir aux Autels célébrer
l'hymen qu'il propofe , & charge Ifménias
d'en recevoir le ferment. Ifménias
termine cet Acte par la prière qu'il
adreffe à Jupiter.
Epargne-moi , Maître des Immortels ,
La foudre gronde fur ma tête.
JUILLET 1763.
175
Le troifiéme A&te fe paffe dans le Temple
de Jupiter. Ifmène y vient déplorer le
fort qui menace Ifménias & l'horreur
de leur mutuelle fituation . Themiftée
veut en vain faire croire à Ifménias que
la Princeffe le facrifie volontairement à
l'éclat du Thrône , il eft perfuadé qu'elle
ne fe facrifie qu'à la confervation de fes
jours , mais fa tendreffe s'en irrite ...
"
>> C'eft une barbarie ( dit-il )
» Que de vouloir me fecourir.
>> Par une telle perfidie ,
Il falloit oublier les dangers de ma vie ,
M'aimer, me leprouver en me laiffant mourir.
Tout le Peuple fe raffemble pour la
fête ; Azaris & Ifméne y paroiffent , chacun
préfente fes offrandes & fes voeux
aux Autels de Jupiter ; c'eft Ifmènias
qui préfide à cette religieufe cérémonie ;
c'eſt lui qui invite à chanter ce Dieu ,
relativement aux divers fujets repréfentés
dans de grands tableaux dont le
Temple eft orné. Après les hommages
& les prières adreffées au Dieu , le Roi
preffe Ifmène de venir ferrer les noeuds
de l'union dont il fait fon bonheur.
Ifmène , fans ofer lever les yeux fur
Ifménias , le prie d'implorer pour elle
Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
les bontés du Ciel. Les Peuples lui demandent
en choeur d'achever la cérémonie
: mais Ifmène interdite , n'ofe
approcher de l'Autel ; elle y eft prefqu'entraînée
par le Roi. Dans l'inftant
qu'avec lui elle dit » fur ces Autels je
jure Ifménias ne pouvant achever
& tombant dans les bras de Thémistée
interrompt le ferment par ces vers.
» Ofez -vous bien , cruelle
» Pour former ces coupables noeuds ;
» Choifir l'Amant le plus fidéle ?
Azaris , Themifthée & Ifmène s'écrient
chacun en même-temps.
Qu'entends- je , ô Ciel !
Ifménias ne ménage plus rien , &
répond dans fon défeſpoir.
» L'aveu d'une ardeur criminelle .
ISMENEà Ifménias.
» Cruel , tu veux mourir !
ISMÉNIAS.
» Et pour une infidelle.
ISMEN E vivement.
» Je ne l'étois fauver ces jours.
que pour
AZARISà Ifmène.
» Perfide , vous ofez répondre à fes amours ?
C'est l'arrêt de fa mort.
1
JUILLET. 1763. 177
ISMENE en l'arrêtant.
» C'eſt l'arrêt de la mienne.
Malgré les inftances d'Ifmène , malgré
les prieres de Themiftée , des Sacrificateurs
enchaînent Ifménias à l'Autel ;
mais au moment qu'ils vont l'immoler
l'Amour paroît dans un nuage qui s'entrouve
& arrête la fureur des Peuples &
de's Sacrificateurs. Jupiter n'eft armé ,
leur dit- il , que pour venger l'outrage
qu'on fait à l'Amour...
.
Servir l'Amour , c'eft imiter les Dieux.
Ce Dieu unit lui - même Ifmène &
Ifménias ; & pour ne pas laiffer Azaris
malheureux , il éteint dans fon coeur la
flâme dont il brûloit , & le rend tout
entier à la gloire . Azaris invite fes Peuples
à rendre hommage à l'Amour par
leurs plaifirs. Ainfi naît la fête qui termine
cet Opéra d'une façon auffi brillante
qu'agréable.
REMARQUES.
Le Poëme eft da Sr Laujon , Secrétaire des
Commandemens de S. A. S. Mgr. le Comte de
Clermont. Nous prions cet Auteur de pardonner
à la néceffité de nous reftreindre , le tort que nous
luja faifons en fupprimant beaucoup de détails
1
་
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
heureux , répandus dans cet Ouvrage & qui
foutiennent avantageufement la réputation qu'il
s'eft déja acquife dans ce genre.
La Mufique eft d'un Anonyme , qui avoit prouvé
déja par d'autres Ouvrages qu'il eft poffible
d'atteindre à des fuccès flateurs dans un Art qu'on
n'exerce que par goût & pour fon amuſement.
Dans la mufique de cet Opéra , remplie de chofes
fçavantes & agréables , l'Auteur a fait entendre
ce que peut ajoûter au talent naturel le defir de
plaire à un Maître pour lequel le zéle redouble
à mesure qu'on a l'honneur de le fervir de plus
près.
Nous avons nommé les principaux Danfeurs qui
éxécutoient le Ballet du zme Acte , Pantomime
du grand genre , de la plus belle compoſition &
peint avec toute la vérité & l'énergie dont l'art
eft capable. Dans les autres Actes les pas diftingués
étoient éxécutés par les mêmes Danfeurs
& par les Srs Lani , Gardel , & la Dlle Guimard,
Le
lendemain 14 , les Comédiens
François repréſenterent
fur le même
Theatre le Tartuffe , Comédie en cinq
Actes & enVers de MOLIERE
. Les rôles
étoient diftribués comme elle avoit été
donnée à Paris quelques jours auparavant.
(a ) Le fieur Laujon eft Auteur de plufieur Poëmes
lyriques qui ont été repréſentés devant le
Roi, en diverfes occafions & toujours avec fuccès .
JUILLET. 1763. T 179
PERSONNAGES.
ORGON ,
DAMIS ,
ACTEURS. [
le fieur Bonneval.
le fieur Molé.
CLEANTHE , Beau-frère
d'Orgon ,
-VALERE ,
TARTUFFE ,
L'EXEMPT
LOYAL Sergent .
Le St Blainville.
Le St Bellecour,
… ་
Le Sr Auger ( alors débutant
à la Cour.
Mde PERNELLE , mèreosc
d'Orgón ,
ELMIRE , femme d'Orgon ,
MARIANE , fille d'Orgon ,
DORINE , Soubrette ,
Les Srs Dauberval &
Bouret.
La Dlle Drouin.
La Dile Préville.
La Dile Boligni,
( débutante à la
Cour.
La Dlle Luzzi, débutante.
CETTE Piécè, fut
généralement trèsbien
jouée. On ne rifque point d'éxagérer
en donnant entr'autres les plus grands
éloges à la maniere dont le rôle d'Elmire
fut rendu par la Demoifelle PREVILLE.
On connoît l'extrême délicateffe
dont eft ce rôle , furtout dans le
moment critique où le mari eft fous le
tapis. Il eft impoffible d'imaginer l'ac-
H vj
480 MERCURE DE FRANCE.
cord que cette A&trice conferve entre
la décence la plus régulière , & tout ce
qui rend cette fituation piquante à l'imagination
du Spectateur. Un naturel vrai
& toujours conforme au fens des rôles
eft à préfent le caractère diftinctif du jeu
de la Demoifelle PRÉVILLE . Dans
tout ce qu'elle repréfente , la Comédienne
s'éclipfe totalement , dn ne
voit , on n'entend plus que le perfonnage
même.
La Demoiſelle DROUIN , qui n'avoit
pas eu encore occafion de paroître à la
Cour dans des rôles importans de caractères
, a reçu des témoignages très- flateurs
fur celui de Madame Pernelle ,
qu'elle vient d'y jouer.
Le fieur AUGER , déja admis à l'effai
avec appointemens , a été aggrégé entierement
au , nombre des Comédiens
ordinafres du Roi , après fon début à
Ja Cour. Les talens & les difpofitions de
la Demoiſelle LUZZI y ont été fort goûtés
, & elle a été reçue aux appointemens
de 2000 liv. Nous aurons occafion
de parler plus amplement , dans l'ar
ticle des Spectacles de Paris , de ce qui
concerne cette jeune Débutante .
Le Tartuffe fut fuivi d'une repréfentation
de l'Oracle , Comédie en un A&te
JUILLET. 1763. 181
& en Profe du fieur SAINT- FOIX . Cette
Piéce fi connue & toujours fi juftement
applaudie fit un très- grand plaifir , & le
fuccès de la Demoifelle DOLIGNI y fut
au moins égal à celui qu'elle avoit eu
dans fon début à Paris. Nous en avons
rendu compte dans le Mercure précédent
; qu'il nous foit permis d'y renvoyer
nos Lecteurs , & de nous applaudir en
même tems des éloges que nous avons
donnés à ce jeune Sujet , puifque nous
avons eu la fatisfaction de les voir confirmer
par toute la Cour , avec autant
d'étendue qu'ils l'avoient déja été par le
Public de la Ville. Dans cette feconde
Piéce le rôle d'Alcindor ou Charmant
étoit joué par le fieur Molé , &
celui de la Fée par la Dlle DROUIN.
Le lendemain 15 , on repréſenta
Manco Tragédie , par le fieur le
.Blanc , dont la premiere repréſentation
venoit d'être donnée à Paris deux
jours auparavant. Les Acteurs qui repréfenterent
dans cette Tragédie , étoient
les fieurs BRISART , leKAIN , MOLÉ ,
BELCOUR , BLAINVILLE , PAULIN
D'AUBERVAL , DU BOIS , les Demoifelles
DU BOIS & D'ESPINAY . On
parlera de cette Piéce dans l'Article de
2
Paris.
182 MERCURE DE FRANCE .
Après la Tragédie , on donna l'Anglois
à Bordeaux , Comédie en un
Acte , en Vers libres , du fieur FAVART.
Piéce compofée à l'occafion de
la Paix , dont on avoit donné quelques
repréſentations à Paris au mois de
Mars dernier (a). Les mêmes Acteurs , y
compris la Demoiſelle Dangeville , retirée
de la Comédie , jouoient dans cette
Piéce les rôles qu'ils avoient remplis
lors de fa premiere repréſentation . Ils
ont été tous admirablement éxécutés .
Il eft inutile de dire les graces , le naturel
& la fineffe que la Demoifelle DANGEVILLE
met dans celui de la Comteffe
, & le plaifir qu'elle a fait à la Cour ,
ainfi que le fieur PREVILLE , qui fembloit
avoir encore ajouté de nouveaux
agrémens au talent avec lequel on l'avoit
vu rendre le rôle de Sud-mer à Paris.
Cette Comédie a fait autant d'honneur
à fon Auteur par les fuffrages unanimes
de la Cour , & le plaifir qu'elle y
a procuré , que par les applaudiffemens
( a ) Voyez l'Extrait de cette Piéce dans le ze
volume d'Avril & le compte que l'on y rend des
applaudiffemens avec lefquels elle fut reçue.
L'Edition de l'Anglois à Bordeaux , dédiée à
M. le Duc de Praflin , le trouve à Paris chez Duchefne
, rue S. Jacques.
JUILLET. 1763. 183
•
& l'affluence qu'elle attire au Théâtre
de Paris.
Rien ne doit auffi contribuer davantage
à l'encouragement du Théâtre
François , que la bonté avec laquelle le
Roi a daigné s'expliquer , pendant ce
voyage , fur les talens de fes Comédiens
actuels & fur la fatisfaction qu'ils
avoient eu l'honneur de lui procurer.
,
Le Jeudi 16 , il devoit y avoir une
feconde repréſentation de l'Opéra d'Ifmène
& d'Ifménias , qui avoit été redemandé
; mais l'indifpofition de la Demoiſelle
ARNOULD qui y chantoit le
principal rôle , mit obftacle à fon éxécution.
On choifit pour fuppléer à ce Spectacle
l'Acte de Vertumne & de Pomone
& celui du Devin du Village , qui
avoient été donnés cet hyver à la Cour
fur le Théâtre de Verfailles . le Ballet
Pantomime de Médée & Jafon ( b ) du
fecond Acte d'Ifmène & Ifménias fut
danfé entre ces deux Actes ; & l'on
ajouta l'Ariette du troifiéme Acte de
cet Opéra au divertiffement du Devin
du Village.
( b ) Ce Ballet ( ainfi que tous ceux des Opéra
qui s'exécutent à la Cour , eft de la compofition
des Srs Laval , père & fils , Maîtres des Ballets
de S. M.
184 MERCURE DE FRANCE.
Le zéle de chacun des Sujets qui compofoient
ce Spectacle , & qui concouroient
à toutes les parties de fon éxécution
, fuppléa au peu de temps qu'on
avoit eu pour le préparer ; & cette éxécution
, qui fut très- belle, parut fatisfaire
tous les fpectateurs .
M. le Dauphin , Madame la Dauphine,
ainfi que Meſdames de France , étoient
à Choify.
Dans l'Acte de Vertumne & Pomone ,
le fieur JELIOTE éxécutoit le rôle de
Vertumne , le fieur GELIN celui de
Pan , & la Demoiſelle le MIERRE
(épouse dufieur Larrivée ) celui de Pòmone..
Tous ces Spectacles ont été donnés
( ainfi que tous ceux de la Cour ) fous
les ordres de M. le Duc de DURAS ,
premier Gentilhomme de la Chambre
en éxercice , & conduits par M. Papillon
de la Ferté , Intendant des menus ,
plaifirs & affaires de la Chambre , & c.
L'éxécution de tout ce qui concerne
la Mufique dirigée par le fieur Rebel ,
Surintendant de la Mufique du Roi
de femeftre .
N. B. La Salle du Théâtre de Choify
a été dorée depuis l'année derniere , &
eft actuellement décorée- avec autant de
goût que de magnificence.
Fermer
Résumé : ANALYSE d'ISMENE & d'ISMÉNIAS, Opéra.
L'opéra 'Isménias' se déroule dans le royaume d'Euricome et présente plusieurs personnages clés : Azaris, roi d'Euricome, Isménias, envoyé des dieux, Thémistée, père d'Isménias et grand sacrificateur, et Ismène, princesse d'Euricome. Dans le premier acte, Isménias promet fidélité à ses serments malgré les tentations amoureuses. Thémistée révèle qu'Azaris va nommer une reine, et Isménias se souvient de son amour secret pour Ismène. Ismène refuse le trône et souhaite se consacrer à l'Indifférence. Dans le deuxième acte, Ismène se rend au temple de Diane pour cette consécration. Isménias avoue son amour à Ismène, qui doit se consacrer à Diane pour éviter les poursuites du roi. Azaris tente de convaincre Ismène de l'épouser, mais elle reste déterminée. Un oracle ordonne à Ismène de partir pour un hymen, interprété par Azaris comme un mariage avec lui. Lors de la cérémonie au Temple de Jupiter, Ismène refuse de prononcer ses vœux et Isménias révèle leur amour secret. Jaloux, Azaris condamne Isménias à mort, mais l'Amour apparaît et unit Ismène et Isménias. Azaris est apaisé et la fête se termine joyeusement. En juillet 1763, plusieurs représentations théâtrales ont eu lieu. Le 14 juillet, les comédiens français ont joué 'Le Tartuffe' de Molière, avec une distribution similaire à celle de Paris. La pièce a été bien accueillie, notamment grâce aux interprétations d'Émilie Préville et de la demoiselle Drouin. Le débutant Auger a été intégré aux comédiens ordinaires du Roi, et les talents de la demoiselle Luzzi ont été reconnus. 'Le Tartuffe' a été suivi par 'L'Oracle' de Saint-Foix et la tragédie 'Manco' de Le Blanc. Le roi a exprimé sa satisfaction envers les talents des comédiens. Le 16 juillet, une représentation de l'opéra 'Iphigénie et Iphigenie' a été annulée en raison de l'indisposition de Mademoiselle Arnould. À la place, des extraits de 'Vertumne et Pomone' et du 'Devin du Village', ainsi qu'un ballet pantomime de 'Médée et Jason', ont été présentés. Tous les spectacles étaient organisés sous les ordres du duc de Duras et dirigés par M. Papillon de la Ferté.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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693
p. 14-15
BOUQUET. A Mlle .... en lui envoyant des Immortelles.
Début :
BELLE Iris, un Amant heureux [...]
Mots clefs :
Bouquet, Immortelles , Fleurs, Amour
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : BOUQUET. A Mlle .... en lui envoyant des Immortelles.
BOUQUET.
A Mlle .... en lui envoyant des
Immortelles.
BELLB Iris , un Amant heureux
Pour Bouquet donne à ſa Maîtreſſe
Des Fleurs qui peignent la tendreſſe
Et le bonheur qui couronne les feux :
Elles refpirent l'allégreffe ,
Et fon Amour ingénieux ,
Dans leur tiffu voluptueux ,
Scait aux tranſports de fon ivreffe ,
JUILLET. 1763.
Unir la fateufe promeffe
D'être toujours plus amoureux !
Pour moi , dont la flâme fidelle
Ne peut obtenir de retour ,
Ma douleur me permettroit- elle
Ces riantes fleurs en ce jour ?
Non , elle en offre de moins belles ;
Mais du moins , belle Iris , elles font immortelles
Comme le fera mon amour.
P. B. T. D. L. C. de Parise
Ce 7 Juin 1763.
A Mlle .... en lui envoyant des
Immortelles.
BELLB Iris , un Amant heureux
Pour Bouquet donne à ſa Maîtreſſe
Des Fleurs qui peignent la tendreſſe
Et le bonheur qui couronne les feux :
Elles refpirent l'allégreffe ,
Et fon Amour ingénieux ,
Dans leur tiffu voluptueux ,
Scait aux tranſports de fon ivreffe ,
JUILLET. 1763.
Unir la fateufe promeffe
D'être toujours plus amoureux !
Pour moi , dont la flâme fidelle
Ne peut obtenir de retour ,
Ma douleur me permettroit- elle
Ces riantes fleurs en ce jour ?
Non , elle en offre de moins belles ;
Mais du moins , belle Iris , elles font immortelles
Comme le fera mon amour.
P. B. T. D. L. C. de Parise
Ce 7 Juin 1763.
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Résumé : BOUQUET. A Mlle .... en lui envoyant des Immortelles.
Le poème 'BOUQUET' est dédié à une demoiselle anonyme et se divise en deux parties. La première, signée 'BELLB', célèbre un amour heureux à travers des fleurs symbolisant allégresse et volupté. La seconde, datée du 7 juin 1763 et signée 'P. B. T. D. L. C. de Parise', exprime une douleur due à un amour non réciproque et offre des immortelles, symbole d'un amour éternel.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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694
p. 48-62
SECOND CARACTÈRE DU VRAI PHILOSOPHE. L'HOMME VERTUEUX.
Début :
LES charmes de la vertu seront toujours de vives impressions sur le cœur [...]
Mots clefs :
Cœur, Vertu, Amour, Religion, Reconnaissance, Talents, Devoirs, Sentiments, Univers
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SECOND CARACTÈRE DU VRAI PHILOSOPHE. L'HOMME VERTUEUX.
SECOND CARACTÈRE DU VRAI
PHILOSOPHE. "
*
L'HOMME VERTUEUX.
LESES charmes de la vertu feront toujours
de vives impreffions fur le coeur
du vrai Philofophe , parce que la vertu
feule peut le rendre véritablement heureux.
C'eft dans le coeur de l'honnête
homme qu'elle fixe fon féjour , qu'elle
régne en Souveraine. Les affections
de l'homme font les fujets qu'elle prend
plaifir à gouverner. Les loix qu'elle
prefcrit , les bornes qu'elle oppofe aux
faillies des paffous , à l'impétuofité des
defirs , ne préfentent rien de trop pénible
à l'homme vertueux ; c'eft un
joug doux & bienfaisant , auquel il ſe
foumet fans contrainte : ce font des liens
auxquels il fe livre & s'abandonne par
choix , par goût & par inclination.
Liens refpectables ! qui bien loin de
peindre à l'efprit l'image rebutante &
toujours défagréable d'un efclavage hon-
* Nous avons donné le premier Caractére dans
le Mercure du mois de Mars dernier.
teux ,
JUILLET. 1763 . 4.9
teux , de préfenter des fers , des entraves
cruelles & préjudiciables à la liberté
, ne fervent au contraire qu'à nous
faire triompher de nos préjugés , qu'à
nous arracher à nos penchans vicieux ,
qu'à déraciner nos habitudes criminelles
, qu'à entretenir enfin une fage oeconomie
dans toutes les facultés de notre
âme. Perſpective heureufe pour le fage !
quels motifs de confolation & de joie !
que de principes sûrs & infaillibles pour
régler & motiver notre conduite , tourner
toutes nos idées du côté du bien ,
éclairer , décider nos fentimens & notre
volonté ! quelle fource féconde de plaifirs
purs & inaltérables Les chaînes
qui nous lient à la vertu , font des guirlandes
de fleurs qui environnent délicieuſement
le coeur de l'homme , tandis
que le vice le tient dans une oppreffion
pénible & douloureufe .
O vertu ! fi l'homme eft ton efclave ,
c'eft un esclave heureux & chéri ; ou
plutôt il eft libre dès qu'il te fert. Les
chaînes précieufes qui l'attachent à toi
ne peuvent le dégrader par une crainte
fervile , ni l'avilir par un fordide intérêt.
Des motifs fi humilians font indignes
de lui : l'éclat de tes bienfaits et le
digne prix que tu propofes à fa conftan-
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
te fidélité. Jouiffance heureuſe ! qui excite
& comble tout à la fois la foif de
nos defirs. Vertu ! âme de notre âme ,
Reffort heureux de nos fentimens !
Amour du Sage ! bonheur folide de
l'homme vertueux ! viens échauffer mon
efprit & mon coeur. Prête-moi ce langage
noble & fublime pour peindre
avec des traits.de feu ces traits fi
pro
pres à te caractérifer . Sois l'âme & la ,
vie de mes expreffions ! Je fçais qu'il ,
faut être vertueux foi- même pour faire
avec fuccès ton apologie ; car on n'eft
jamais plus vrai, plus éloquent que lorfque
le coeur nous infpire ; mais
du
moins , ô vertu reçois le foible éffai
de mes talens , comme l'hommage fincere
d'un coeur qui brûle de t'appar
tenir.
Si la jouiffance du vrai bonheur ne
fe trouve que dans la pratique de la
vertu , la vertu nous fournit elle-même
les moyens de jouir & d'être heureux .
Je n'entreprendrai point ici de décou
vrir tous les obftacles que notre corruption
oppofe à notre felicité. L'Analyfe
du coeur de l'homme , le tableau
de fes paffions ouvrent à l'efprit une
carrière trop vafte & trop étendue :
c'est une fource inépuifable de réflexions.
JUILLET. 1763. SI
utiles ; c'eſt un ouvrage immenfe bien
capable d'inftruire , d'éclairer & d'occu
per la raifon de l'homme fpéculatif : les
moindres détails en font intéreffans , &
la vie du Philofophe eft trop courte
pour en faifir toutes les nuances , quoiqu'il
en faffe l'objet de fes méditations
profondes & journalieres.
Quels font donc les moyens qui conduifent
à la vertu ? Qu'est- ce qui caractérife
l'homme vertueux ?
L'honnête homme a des devoirs à
remplir , devoirs fi effentiels qu'il ne
peut les enfreindre fans fe rendre malheureux.
Une Religion à pratiquer ; ce
devoir eft un jufte tribut de reconnoiffance
qu'il ne peut réfufer fans la plus
noire ingratitude à l'Etre fuprême , le
plus tendre de tous les pères , & fon
premier bienfaiteur. C'eft le premier cri
du coeur ; c'eft un devoir prefcrit par la
Loi naturelle ; c'eft une voix intérieure
qui fe fait entendre malgré le bruit
confus des paffions les plus tumultueufes.
Elle lui crie avec force , cette voix
puiffante , qu'il y a un Dieu , que ce
Dieu demande un culte , que ce culte
confifte dans un amour de préférence &
fans bornes , dans la pratique de toutes
les vertus morales & chrétiennes ; que
Cij
52 : MERCURE DE FRANCE.
le vrai bonheur n'eft attaché qu'à fa
fidélité & à fa perfévérance dans le bien.
Tout lui annonce l'existence d'un Être
infiniment grand & infiniment aimable.
à Foibles Mortels ouvrez les yeux
la lumière. Quel fpectacle de merveilles
ce vafte Univers ne vous offre-t-il
pas ? Le Soleil qui par fon éclat découvre
à l'oeil furpris les richeffes immen
fes de la nature ; cet Aftre bienfaiſant
qui échauffe , féconde & vivifie la terre,
& lui fait enfanter dans le temps , des
productions fi utiles & fi néceffaires. La
nuit , qui par fes fombres voiles , arrête
l'homme dans le cours de fes travaux ,
& l'invite à goûter les douceurs du fommeil
. La Lune & les Etoiles, qui par une
lumière plus douce , femblent ménager
& economifer , pour ainfi dire , la vue
de l'homme , cet organe fi délicat & fi
précieux. La terre couverte d'une abondante
moiffon' : les arbres furchargés &
comme affaiffés fous le poids de leurs
fruits. Ces brillans tapis de verdure
émaillés de fleurs qui parent le Printemps
: tous les animaux fubordonnés à
l'homme comme à leur fouverain , deftiés
à fon fervice & à fa nourriture. Le
Lamage des Oifeaux , qui par l'agréable
1
JUILLET. 1763. 53
" variété de leurs concerts réveillent
l'homme de fon affoupiffement ; font renaître
dans fon coeur de nouveaux fentimens
de plaifir & de joie. La lumière
fuccéde aux ténebres , le jour à la nuit ;
l'homme s'arrache des bras du fommeil ,
paffe du fein du repos à l'ardeur du travail.
Les forces réparées préparent à de
nouvelles fatigues , & l'homme dans les
différens états fe livre au genre de travail
que fon génie & fes talens lui ont
fait embraffer . L'Univers alors eft un
tableau mouvant dont l'agréable variété
fixe l'attention & l'admiration. Le monde
eft un vafte Théâtre , où chacun fe
difpofe à jouer un rôle plus ou moins
intéreffant : tout fe réunit enfin dans la
Nature ; c'eft le çri univerfel : tout le
porte & l'invite à la reconnoiffance. :
Philofophes du temps ! en vain vous
ufurpez le titre de Sages ; en vain vous
cherchez à vous diftinguer du commun
des hommes par une manière de penfer
particulière qui révolte la Raifon, par
une certaine affectation de fupériorité
de génie , qui n'eft qu'un rafinement
fubtil de vanité & d'orgueil , dont tout
le fruit eft d'humilier & d'indifpofer le
refte des humains : vous ne juftifiez que
trop leurs juftes reproches. En vain
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
ferez -vous retentir à nos oreilles vos fyftêmes
d'incrédulité , vos maximes impies
: nous frémirons de vos blafphêmes ;
mais nous n'en croirons point votre
bouche impure , que le coeur fera toujours
forcé de démentir malgré vous :
nous plaindrons votre aveuglement &
nous gémirons fur vos erreurs .
L'exiſtence d'un Être fuprême exige
la néceffité d'un culte & d'une Religion.
La Providence qui fe fignale tous
les jours par de continuels bienfaits ; un
Dieu de qui nous tenons la vie , qui
nous fournit libéralement & abondamment
les moyens d'en jouir, qui ne ceffe
de prévenir nos befoins , qui n'ouvre
Les mains généreufes que pour répandre
fes trésors avec profufion , qui diffimule
nos injures & nos offenfes , & ne
paroît fe fouvenir que de fa qualité de
Père & que nous fommes fes enfans :
Toujours prêt à nous recevoir , malgré
nos infidélités , il nous ouvre fon fein
paternel pour y puifer toutes fortes de
confolations. Quel homme fur la terre ,
quel Héros fameux feroit capable d'une
telle générofité ? Oppofer des bienfaits
à des ingratitudes , des graces à des forfaits
, le pardon à l'injure , la tendreffe
à l'infenfibilité , quelle patience ! quelle
JUILLET. 1763. 55
L
t
grandeur ! ........ Dieu feul poffédé
Péminence & le comble des vertus.
Le coeur de l'homme fera- t- il donc
formé à la reconnoiffance ? Se dégradera-
t-il par l'ingratitude la plus monftrueufe
, en oubliant ce qu'il doit à fon
bienfaiteur? Ou plutôt fera- t-il affez infenfé
, affez ennemi de lui- même , pour
ne pas faifir les vrais moyens d'être heureux
? Dieu n'exige rien qui foit trop
au-deffus des forces de l'homme , qu'il
ne ceffe de foutenir. Il ne demande point
des facrifices qui coûtent trop à la
nature : lorfqu'on a contracté l'heureufe
habitude de la vertu , dès les premiers
jours de la jeuneffe , je ne doute
pas qu'il n'en coûte à l'homme bien né
pour fortir du chemin de la vertu , ou
pour déraciner en lui l'habitude du vice
lorfqu'il a eu le malheur de s'y engager.
Homme ! j'en appelle à ta propre
expérience .
Quel est donc le facrifice que Dieu
exige de nous ? celui de notre coeur ,
c'eſt -à -dire , toutes nos affections , tout
notre amour. Le coeur eft fait pour aimer
, & tout eft poffible à un coeur
qui aime véritablement. Ubi amatur ,
non laboratur. Les régles que Dieu nous
prefcrit n'offrent rien de dur ni de ty-
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
rannique . Sa Loi eft une Loi de douceur
& de charité , ce font des vertus à
pratiquer , & ces vertus font l'appanage
effentiel de l'honnête homme . Voilà en
deux mots la Religion , nos devoirs ,
notre culte.
La fidélité à fon Roi eft moins un
devoir prefcrit par la Religion , qu'une
Religion elle-même, fi intimement unie
à la premiere , qu'on ne peut violer l'une
, fans devenir prévaricateur de l'autre
. Il n'y a point de prétexte confenti
par la Raifon , qui puiffe fouftraire des
Sujets à l'obéiffance & à l'amour qu'ils
doivent à leur Souverain , après ce que
l'on doit à Dieu. La premiere vertu
d'un coeur François eft d'aimer fon Roi,
& de lui être inviolablement attaché.
Les devoirs relatifs au prochain ouvrent
à l'homme de bien une vafte
carrière à parcourir , d'autant plus glorieufe
pour lui , qu'on peut compter fes
vertus par fes démarches.
L'homme * fe doit à l'homme , en tout rang
à tout âge ,
Sur le riche orgueilleux , l'indigent a des droits ;
Le foible fur le fort , l'imprudent fur le fage
Les Sujets fur les Rois .
* Vers de M. Thomas.
JUILLET. 1763 . 57
Ta dors, & les mortels autour de toi gémiffent:
La terre enfanglantée eſt en proie au malheur :
Tu dors , & nous pleurons ; & partout retentiſſent
Les cris de la douleur.
Ces antiques héros , ces fages qu'on renomme :
Servoient le genre humain & ne l'eftimoient pas ,
* Plutôt que de manquer à fervir un feul homme ,
Rens heureux mille ingrats !
Qu'importe les tributs de la reconnoiffance ?
~ N'as-tu pas Dieu pour toi , les vertus & ton coeur ,
Ta gloire en eft plus pure ; & l'ingrat qui t'offenfe ,
ajoute à ta grandeur.
L'homme par les forfaits irritant le tonnerre ,
Du Dieu qui l'a créé fem ble infulter l'amour :
Et Dieu prodigue à l'homme , & les fruits de la
terre
Et les rayons du jour.
L'humanité préfente un tableau infini
par la multiplicité des objets qui y font
tracés . La générofité , cette vertu des
belles,âmes , eft feule capable de par
courir ces objets & de les faifir avec
fuccès. Ici des malheureux , victimes de
l'opprefkon , gémiffent dans les fers ,,
fans appui , fans protection , prêts à être
immoles à l'ambition & à la fureur'd'enpemis
cruels & fanguinaires. En vain
CN
< 8 MERCURE DE FRANCE.
font - ils retentir de leurs cris douloureux
, de leurs gémiffemens pitoyables ,
l'affreufe obfcurité de leurs cachots . Là,
ce font des miférables ; foibles , languiffans
, prêts à fuccomber fous le poids
de l'indigence la plus extrême , qui n'ont
plus d'autre reffource que leurs larmes
& leurs cris . Ici , des enfans expirans fur
le fein livide & defféché de leurs meres,
qui détournent en mourant leurs triftes
regards , pour épargner à la nature les
horreurs de la mort , qui environnent
déja ces tendres fruits de leur
Quel fpectacle. pour
amour. ·
4
un coeur vertueux ! Là , le mérite indigent
gémit dans le fonds de fa retraite.
Sa mifére lui étouffe la voix pour reclamer
la protection des Grands ; fes talens
, qui feroient peut - être autant de
traits de lumiere , pour éclairer & inftruire
fon fiécle , demeurent ensevelis
dans la nuit du filence.
Rapellerai - je enfin ces généreux défenfeurs
de la patrie , qui après avoir
facrifié leur vie & leur fortune , pour
le falut de l'Etat , manquent de tout fecours
, & languiffent fans récompenfe.
L'honneur toujours délicat fur les procédés
, n'eft que trop fouvent bleffé par
le refus outrageant des grands : eux ,
JUILLET. 1763. 59
qui par état , devroient être leur plus
ferme appui , expofer leurs befoins
folliciter une récompenfe fi légitimement
due à ces braves mais malheureux
guerriers qui n'ont plus d'autres
richeffes que leur honneur & leur vertu .
L'homme vertueux qui connoit toute
l'étendue de fes obligations envers le
prochain , gémit fur les maux de fes
femblables ; fon coeur s'émeut dé compaffion
; fa pitié n'eft point ftérile ; il
confacre fes talens & fon pouvoir à fervir
, à protéger , à foulager & à réparer
par fes largeffes les malheurs de l'humanité
: Il produit au grand jour tout
l'éclat des vertus néceffaires aux befoins
des hommes. L'amour-propre fe tait , il
n'eft occupé que du bien qu'il veut faire ;
fa modeftie veille à l'entrée de fon coeur
aux intérêts de fa vertu ; fon bonheur
eft de faire des heureux . Vrai fage , ami
de l'humanité , homme vertueux ! notre
jufte reconnoiffance eft la plus digne
apologie que nous puiffions faire de
vos vertus.
LAVERTU , SOURCE DU VRAI
BONHEUR.
NON ON poffidentem multa vocaveris
Rectè beatum ; rectius ocupat
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Nomen beati , qui deorum
Muneribus fapienter uti ,
Duramque callet pauperiem pati,
Pejufque letho flagitium timet.
* Folle féduction ! tes difcours enchanteurs
Horar
Tendent à renverſer dans nos âmes timides ,
Des trésors de vertu , & de nos foibles coeurs
Empoifonnent la paix par des douceurs perfides ?
Monftre, difparoiffez , ne fouillez point mes vers.
Infâme volupté ! tes plaiſirs font des crimes :
Mufe ! faifons briller aux yeux de l'univers ,
De l'aimable vertu les loix & les maximes.
C'en eft fait , je vous laiffe , inutiles grandeurs ,'
Chimériques plaifirs , foibleffe criminelle;
Fayez profane amour , fource de nos malheurs:
Feu divin , pur amour , viens animer monzèle ?
Que la feule vertu prođuiſe més accens :
Obéir à fes loix eft mon unique envie :
Qui fçait régler les moeurs & réprimer fes fens
Forme l'heureux tiflu des beaux jours de fa vie.
Mortels ambitieux ! connoiffez votre erreur :
Où courez -vous après un phantôme de gloire? }
Ah ! plutôt defcendez au fond de votre coeur :
G'eſt là que vous attend 'honneur de la victoire,
Vil efclave des fens , homme voluptueux !
De toncoeur corrompu , tu fuis la folle yvreſſes
Après la jouiffance encor plus malheureux ,
JUILLET. 1763. bi
Le remords fuit de près ton indigne foibleffe .
Pour qui tous ces tréfors avec foin entaffés ?
Et qui peut concevoir une aveugle tendreſſe ,
Pour un vil intérêt , pour des biens amaffés ,
Qui ne laiſſent en nous qu'une affreuſe triſteſſe ?
L'amour-propre nous flatte, on chérit fon erreur,
Et de fa paffion on encenfe l'idole ;
.L'homme eft ingénieux à déguifer fon coeur ;
Le caprice eft fon maître, il en fait la bouffole.
L'orgueilleux infenfé , fur un nom faſtueux ,
Etablit fa grandeur , fande toute fa gloire ;
Du refte des mortels il détourne les yeux ;
Ses ancêtres , fon rang occupent fa mémoire.
Lefage plus modefte & moins, présomptueux ,
Puifedans fes vertus fes titres de nobleſſe :
Il eſt l'ami de l'homme , & l'homme malheureux ,
Par fes foins bienfaiſans , voit finir la détrelle.
L'envie eft l'éguillon de toutes les verrus :
Le mérite fouvent s'endort dans la carrière ;
>Les traits de l'envieux ne font point fuperflus 3.
Ils réveillent l'honneur , l'honneur fonge à mieux
faire.
La réputation , ce tréſor précieux ,
Dont nous fommes jaloux , eft ſouvent la victime
D'unhommefans pudeur, d'un homme dangereux
Déchirer fon femblable eft le comble du crime.
Fermez , fermez l'oreille à fes cruels difcours ;
¿ Par un profond mépris puniffez l'infolence
62 MERCURE DE FRANCE.
De l'indifcrétion : un fourbe à des détours :
Le plus lage eft féduit,il eft fans défiance.
Fauffe dévotion , mafque de la verta !
De la religion image menſongère !
De ce dehors trompeur l'orgueil eft revêtu ;
L'éclat qui l'environne eft une erreur groffière.
Religion fans fard , fublime vérité !
Tu puifes ton éclat dans le fein de Dieu même s
Fille de l'Éternel , immuable Beauté ,
Heureux qui te connoît , qui te fert & qui t'aime !
Trop fougueule jeuneffe ! impétueux defirs !
Vous étouffez en nous la voix de la fageffe.
L'homme aveugle s'endort dans le fein des plaiſirs ;
La mort vient l'arracher des bras de la moleffe.
DAGUES DE CLAIR-FONTAINE ,
PHILOSOPHE. "
*
L'HOMME VERTUEUX.
LESES charmes de la vertu feront toujours
de vives impreffions fur le coeur
du vrai Philofophe , parce que la vertu
feule peut le rendre véritablement heureux.
C'eft dans le coeur de l'honnête
homme qu'elle fixe fon féjour , qu'elle
régne en Souveraine. Les affections
de l'homme font les fujets qu'elle prend
plaifir à gouverner. Les loix qu'elle
prefcrit , les bornes qu'elle oppofe aux
faillies des paffous , à l'impétuofité des
defirs , ne préfentent rien de trop pénible
à l'homme vertueux ; c'eft un
joug doux & bienfaisant , auquel il ſe
foumet fans contrainte : ce font des liens
auxquels il fe livre & s'abandonne par
choix , par goût & par inclination.
Liens refpectables ! qui bien loin de
peindre à l'efprit l'image rebutante &
toujours défagréable d'un efclavage hon-
* Nous avons donné le premier Caractére dans
le Mercure du mois de Mars dernier.
teux ,
JUILLET. 1763 . 4.9
teux , de préfenter des fers , des entraves
cruelles & préjudiciables à la liberté
, ne fervent au contraire qu'à nous
faire triompher de nos préjugés , qu'à
nous arracher à nos penchans vicieux ,
qu'à déraciner nos habitudes criminelles
, qu'à entretenir enfin une fage oeconomie
dans toutes les facultés de notre
âme. Perſpective heureufe pour le fage !
quels motifs de confolation & de joie !
que de principes sûrs & infaillibles pour
régler & motiver notre conduite , tourner
toutes nos idées du côté du bien ,
éclairer , décider nos fentimens & notre
volonté ! quelle fource féconde de plaifirs
purs & inaltérables Les chaînes
qui nous lient à la vertu , font des guirlandes
de fleurs qui environnent délicieuſement
le coeur de l'homme , tandis
que le vice le tient dans une oppreffion
pénible & douloureufe .
O vertu ! fi l'homme eft ton efclave ,
c'eft un esclave heureux & chéri ; ou
plutôt il eft libre dès qu'il te fert. Les
chaînes précieufes qui l'attachent à toi
ne peuvent le dégrader par une crainte
fervile , ni l'avilir par un fordide intérêt.
Des motifs fi humilians font indignes
de lui : l'éclat de tes bienfaits et le
digne prix que tu propofes à fa conftan-
II. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
te fidélité. Jouiffance heureuſe ! qui excite
& comble tout à la fois la foif de
nos defirs. Vertu ! âme de notre âme ,
Reffort heureux de nos fentimens !
Amour du Sage ! bonheur folide de
l'homme vertueux ! viens échauffer mon
efprit & mon coeur. Prête-moi ce langage
noble & fublime pour peindre
avec des traits.de feu ces traits fi
pro
pres à te caractérifer . Sois l'âme & la ,
vie de mes expreffions ! Je fçais qu'il ,
faut être vertueux foi- même pour faire
avec fuccès ton apologie ; car on n'eft
jamais plus vrai, plus éloquent que lorfque
le coeur nous infpire ; mais
du
moins , ô vertu reçois le foible éffai
de mes talens , comme l'hommage fincere
d'un coeur qui brûle de t'appar
tenir.
Si la jouiffance du vrai bonheur ne
fe trouve que dans la pratique de la
vertu , la vertu nous fournit elle-même
les moyens de jouir & d'être heureux .
Je n'entreprendrai point ici de décou
vrir tous les obftacles que notre corruption
oppofe à notre felicité. L'Analyfe
du coeur de l'homme , le tableau
de fes paffions ouvrent à l'efprit une
carrière trop vafte & trop étendue :
c'est une fource inépuifable de réflexions.
JUILLET. 1763. SI
utiles ; c'eſt un ouvrage immenfe bien
capable d'inftruire , d'éclairer & d'occu
per la raifon de l'homme fpéculatif : les
moindres détails en font intéreffans , &
la vie du Philofophe eft trop courte
pour en faifir toutes les nuances , quoiqu'il
en faffe l'objet de fes méditations
profondes & journalieres.
Quels font donc les moyens qui conduifent
à la vertu ? Qu'est- ce qui caractérife
l'homme vertueux ?
L'honnête homme a des devoirs à
remplir , devoirs fi effentiels qu'il ne
peut les enfreindre fans fe rendre malheureux.
Une Religion à pratiquer ; ce
devoir eft un jufte tribut de reconnoiffance
qu'il ne peut réfufer fans la plus
noire ingratitude à l'Etre fuprême , le
plus tendre de tous les pères , & fon
premier bienfaiteur. C'eft le premier cri
du coeur ; c'eft un devoir prefcrit par la
Loi naturelle ; c'eft une voix intérieure
qui fe fait entendre malgré le bruit
confus des paffions les plus tumultueufes.
Elle lui crie avec force , cette voix
puiffante , qu'il y a un Dieu , que ce
Dieu demande un culte , que ce culte
confifte dans un amour de préférence &
fans bornes , dans la pratique de toutes
les vertus morales & chrétiennes ; que
Cij
52 : MERCURE DE FRANCE.
le vrai bonheur n'eft attaché qu'à fa
fidélité & à fa perfévérance dans le bien.
Tout lui annonce l'existence d'un Être
infiniment grand & infiniment aimable.
à Foibles Mortels ouvrez les yeux
la lumière. Quel fpectacle de merveilles
ce vafte Univers ne vous offre-t-il
pas ? Le Soleil qui par fon éclat découvre
à l'oeil furpris les richeffes immen
fes de la nature ; cet Aftre bienfaiſant
qui échauffe , féconde & vivifie la terre,
& lui fait enfanter dans le temps , des
productions fi utiles & fi néceffaires. La
nuit , qui par fes fombres voiles , arrête
l'homme dans le cours de fes travaux ,
& l'invite à goûter les douceurs du fommeil
. La Lune & les Etoiles, qui par une
lumière plus douce , femblent ménager
& economifer , pour ainfi dire , la vue
de l'homme , cet organe fi délicat & fi
précieux. La terre couverte d'une abondante
moiffon' : les arbres furchargés &
comme affaiffés fous le poids de leurs
fruits. Ces brillans tapis de verdure
émaillés de fleurs qui parent le Printemps
: tous les animaux fubordonnés à
l'homme comme à leur fouverain , deftiés
à fon fervice & à fa nourriture. Le
Lamage des Oifeaux , qui par l'agréable
1
JUILLET. 1763. 53
" variété de leurs concerts réveillent
l'homme de fon affoupiffement ; font renaître
dans fon coeur de nouveaux fentimens
de plaifir & de joie. La lumière
fuccéde aux ténebres , le jour à la nuit ;
l'homme s'arrache des bras du fommeil ,
paffe du fein du repos à l'ardeur du travail.
Les forces réparées préparent à de
nouvelles fatigues , & l'homme dans les
différens états fe livre au genre de travail
que fon génie & fes talens lui ont
fait embraffer . L'Univers alors eft un
tableau mouvant dont l'agréable variété
fixe l'attention & l'admiration. Le monde
eft un vafte Théâtre , où chacun fe
difpofe à jouer un rôle plus ou moins
intéreffant : tout fe réunit enfin dans la
Nature ; c'eft le çri univerfel : tout le
porte & l'invite à la reconnoiffance. :
Philofophes du temps ! en vain vous
ufurpez le titre de Sages ; en vain vous
cherchez à vous diftinguer du commun
des hommes par une manière de penfer
particulière qui révolte la Raifon, par
une certaine affectation de fupériorité
de génie , qui n'eft qu'un rafinement
fubtil de vanité & d'orgueil , dont tout
le fruit eft d'humilier & d'indifpofer le
refte des humains : vous ne juftifiez que
trop leurs juftes reproches. En vain
Ciij
54 MERCURE DE FRANCE .
ferez -vous retentir à nos oreilles vos fyftêmes
d'incrédulité , vos maximes impies
: nous frémirons de vos blafphêmes ;
mais nous n'en croirons point votre
bouche impure , que le coeur fera toujours
forcé de démentir malgré vous :
nous plaindrons votre aveuglement &
nous gémirons fur vos erreurs .
L'exiſtence d'un Être fuprême exige
la néceffité d'un culte & d'une Religion.
La Providence qui fe fignale tous
les jours par de continuels bienfaits ; un
Dieu de qui nous tenons la vie , qui
nous fournit libéralement & abondamment
les moyens d'en jouir, qui ne ceffe
de prévenir nos befoins , qui n'ouvre
Les mains généreufes que pour répandre
fes trésors avec profufion , qui diffimule
nos injures & nos offenfes , & ne
paroît fe fouvenir que de fa qualité de
Père & que nous fommes fes enfans :
Toujours prêt à nous recevoir , malgré
nos infidélités , il nous ouvre fon fein
paternel pour y puifer toutes fortes de
confolations. Quel homme fur la terre ,
quel Héros fameux feroit capable d'une
telle générofité ? Oppofer des bienfaits
à des ingratitudes , des graces à des forfaits
, le pardon à l'injure , la tendreffe
à l'infenfibilité , quelle patience ! quelle
JUILLET. 1763. 55
L
t
grandeur ! ........ Dieu feul poffédé
Péminence & le comble des vertus.
Le coeur de l'homme fera- t- il donc
formé à la reconnoiffance ? Se dégradera-
t-il par l'ingratitude la plus monftrueufe
, en oubliant ce qu'il doit à fon
bienfaiteur? Ou plutôt fera- t-il affez infenfé
, affez ennemi de lui- même , pour
ne pas faifir les vrais moyens d'être heureux
? Dieu n'exige rien qui foit trop
au-deffus des forces de l'homme , qu'il
ne ceffe de foutenir. Il ne demande point
des facrifices qui coûtent trop à la
nature : lorfqu'on a contracté l'heureufe
habitude de la vertu , dès les premiers
jours de la jeuneffe , je ne doute
pas qu'il n'en coûte à l'homme bien né
pour fortir du chemin de la vertu , ou
pour déraciner en lui l'habitude du vice
lorfqu'il a eu le malheur de s'y engager.
Homme ! j'en appelle à ta propre
expérience .
Quel est donc le facrifice que Dieu
exige de nous ? celui de notre coeur ,
c'eſt -à -dire , toutes nos affections , tout
notre amour. Le coeur eft fait pour aimer
, & tout eft poffible à un coeur
qui aime véritablement. Ubi amatur ,
non laboratur. Les régles que Dieu nous
prefcrit n'offrent rien de dur ni de ty-
Civ
36 MERCURE DE FRANCE.
rannique . Sa Loi eft une Loi de douceur
& de charité , ce font des vertus à
pratiquer , & ces vertus font l'appanage
effentiel de l'honnête homme . Voilà en
deux mots la Religion , nos devoirs ,
notre culte.
La fidélité à fon Roi eft moins un
devoir prefcrit par la Religion , qu'une
Religion elle-même, fi intimement unie
à la premiere , qu'on ne peut violer l'une
, fans devenir prévaricateur de l'autre
. Il n'y a point de prétexte confenti
par la Raifon , qui puiffe fouftraire des
Sujets à l'obéiffance & à l'amour qu'ils
doivent à leur Souverain , après ce que
l'on doit à Dieu. La premiere vertu
d'un coeur François eft d'aimer fon Roi,
& de lui être inviolablement attaché.
Les devoirs relatifs au prochain ouvrent
à l'homme de bien une vafte
carrière à parcourir , d'autant plus glorieufe
pour lui , qu'on peut compter fes
vertus par fes démarches.
L'homme * fe doit à l'homme , en tout rang
à tout âge ,
Sur le riche orgueilleux , l'indigent a des droits ;
Le foible fur le fort , l'imprudent fur le fage
Les Sujets fur les Rois .
* Vers de M. Thomas.
JUILLET. 1763 . 57
Ta dors, & les mortels autour de toi gémiffent:
La terre enfanglantée eſt en proie au malheur :
Tu dors , & nous pleurons ; & partout retentiſſent
Les cris de la douleur.
Ces antiques héros , ces fages qu'on renomme :
Servoient le genre humain & ne l'eftimoient pas ,
* Plutôt que de manquer à fervir un feul homme ,
Rens heureux mille ingrats !
Qu'importe les tributs de la reconnoiffance ?
~ N'as-tu pas Dieu pour toi , les vertus & ton coeur ,
Ta gloire en eft plus pure ; & l'ingrat qui t'offenfe ,
ajoute à ta grandeur.
L'homme par les forfaits irritant le tonnerre ,
Du Dieu qui l'a créé fem ble infulter l'amour :
Et Dieu prodigue à l'homme , & les fruits de la
terre
Et les rayons du jour.
L'humanité préfente un tableau infini
par la multiplicité des objets qui y font
tracés . La générofité , cette vertu des
belles,âmes , eft feule capable de par
courir ces objets & de les faifir avec
fuccès. Ici des malheureux , victimes de
l'opprefkon , gémiffent dans les fers ,,
fans appui , fans protection , prêts à être
immoles à l'ambition & à la fureur'd'enpemis
cruels & fanguinaires. En vain
CN
< 8 MERCURE DE FRANCE.
font - ils retentir de leurs cris douloureux
, de leurs gémiffemens pitoyables ,
l'affreufe obfcurité de leurs cachots . Là,
ce font des miférables ; foibles , languiffans
, prêts à fuccomber fous le poids
de l'indigence la plus extrême , qui n'ont
plus d'autre reffource que leurs larmes
& leurs cris . Ici , des enfans expirans fur
le fein livide & defféché de leurs meres,
qui détournent en mourant leurs triftes
regards , pour épargner à la nature les
horreurs de la mort , qui environnent
déja ces tendres fruits de leur
Quel fpectacle. pour
amour. ·
4
un coeur vertueux ! Là , le mérite indigent
gémit dans le fonds de fa retraite.
Sa mifére lui étouffe la voix pour reclamer
la protection des Grands ; fes talens
, qui feroient peut - être autant de
traits de lumiere , pour éclairer & inftruire
fon fiécle , demeurent ensevelis
dans la nuit du filence.
Rapellerai - je enfin ces généreux défenfeurs
de la patrie , qui après avoir
facrifié leur vie & leur fortune , pour
le falut de l'Etat , manquent de tout fecours
, & languiffent fans récompenfe.
L'honneur toujours délicat fur les procédés
, n'eft que trop fouvent bleffé par
le refus outrageant des grands : eux ,
JUILLET. 1763. 59
qui par état , devroient être leur plus
ferme appui , expofer leurs befoins
folliciter une récompenfe fi légitimement
due à ces braves mais malheureux
guerriers qui n'ont plus d'autres
richeffes que leur honneur & leur vertu .
L'homme vertueux qui connoit toute
l'étendue de fes obligations envers le
prochain , gémit fur les maux de fes
femblables ; fon coeur s'émeut dé compaffion
; fa pitié n'eft point ftérile ; il
confacre fes talens & fon pouvoir à fervir
, à protéger , à foulager & à réparer
par fes largeffes les malheurs de l'humanité
: Il produit au grand jour tout
l'éclat des vertus néceffaires aux befoins
des hommes. L'amour-propre fe tait , il
n'eft occupé que du bien qu'il veut faire ;
fa modeftie veille à l'entrée de fon coeur
aux intérêts de fa vertu ; fon bonheur
eft de faire des heureux . Vrai fage , ami
de l'humanité , homme vertueux ! notre
jufte reconnoiffance eft la plus digne
apologie que nous puiffions faire de
vos vertus.
LAVERTU , SOURCE DU VRAI
BONHEUR.
NON ON poffidentem multa vocaveris
Rectè beatum ; rectius ocupat
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
Nomen beati , qui deorum
Muneribus fapienter uti ,
Duramque callet pauperiem pati,
Pejufque letho flagitium timet.
* Folle féduction ! tes difcours enchanteurs
Horar
Tendent à renverſer dans nos âmes timides ,
Des trésors de vertu , & de nos foibles coeurs
Empoifonnent la paix par des douceurs perfides ?
Monftre, difparoiffez , ne fouillez point mes vers.
Infâme volupté ! tes plaiſirs font des crimes :
Mufe ! faifons briller aux yeux de l'univers ,
De l'aimable vertu les loix & les maximes.
C'en eft fait , je vous laiffe , inutiles grandeurs ,'
Chimériques plaifirs , foibleffe criminelle;
Fayez profane amour , fource de nos malheurs:
Feu divin , pur amour , viens animer monzèle ?
Que la feule vertu prođuiſe més accens :
Obéir à fes loix eft mon unique envie :
Qui fçait régler les moeurs & réprimer fes fens
Forme l'heureux tiflu des beaux jours de fa vie.
Mortels ambitieux ! connoiffez votre erreur :
Où courez -vous après un phantôme de gloire? }
Ah ! plutôt defcendez au fond de votre coeur :
G'eſt là que vous attend 'honneur de la victoire,
Vil efclave des fens , homme voluptueux !
De toncoeur corrompu , tu fuis la folle yvreſſes
Après la jouiffance encor plus malheureux ,
JUILLET. 1763. bi
Le remords fuit de près ton indigne foibleffe .
Pour qui tous ces tréfors avec foin entaffés ?
Et qui peut concevoir une aveugle tendreſſe ,
Pour un vil intérêt , pour des biens amaffés ,
Qui ne laiſſent en nous qu'une affreuſe triſteſſe ?
L'amour-propre nous flatte, on chérit fon erreur,
Et de fa paffion on encenfe l'idole ;
.L'homme eft ingénieux à déguifer fon coeur ;
Le caprice eft fon maître, il en fait la bouffole.
L'orgueilleux infenfé , fur un nom faſtueux ,
Etablit fa grandeur , fande toute fa gloire ;
Du refte des mortels il détourne les yeux ;
Ses ancêtres , fon rang occupent fa mémoire.
Lefage plus modefte & moins, présomptueux ,
Puifedans fes vertus fes titres de nobleſſe :
Il eſt l'ami de l'homme , & l'homme malheureux ,
Par fes foins bienfaiſans , voit finir la détrelle.
L'envie eft l'éguillon de toutes les verrus :
Le mérite fouvent s'endort dans la carrière ;
>Les traits de l'envieux ne font point fuperflus 3.
Ils réveillent l'honneur , l'honneur fonge à mieux
faire.
La réputation , ce tréſor précieux ,
Dont nous fommes jaloux , eft ſouvent la victime
D'unhommefans pudeur, d'un homme dangereux
Déchirer fon femblable eft le comble du crime.
Fermez , fermez l'oreille à fes cruels difcours ;
¿ Par un profond mépris puniffez l'infolence
62 MERCURE DE FRANCE.
De l'indifcrétion : un fourbe à des détours :
Le plus lage eft féduit,il eft fans défiance.
Fauffe dévotion , mafque de la verta !
De la religion image menſongère !
De ce dehors trompeur l'orgueil eft revêtu ;
L'éclat qui l'environne eft une erreur groffière.
Religion fans fard , fublime vérité !
Tu puifes ton éclat dans le fein de Dieu même s
Fille de l'Éternel , immuable Beauté ,
Heureux qui te connoît , qui te fert & qui t'aime !
Trop fougueule jeuneffe ! impétueux defirs !
Vous étouffez en nous la voix de la fageffe.
L'homme aveugle s'endort dans le fein des plaiſirs ;
La mort vient l'arracher des bras de la moleffe.
DAGUES DE CLAIR-FONTAINE ,
Fermer
695
p. 5-10
SUR LA STATUE EQUESTRE DU ROI.
Début :
AINSI trois Monarques chéris, [...]
Mots clefs :
Amour, Statue, Héros, Gloire, Héritier, Monument, Coursier, Talent, Libérateur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUR LA STATUE EQUESTRE DU ROI.
SUR LA STATUE EQUESTRE
DU ROI.
AINST trois Monarques chéris ,
Ont illuftré l'Airain, & décoré Paris ;
La gloire qui les environne,
Comme un Soleil dans fon azur ,
Répand fon éclat toujours pur ,
Sur l'Héritier de leur Couronne ,
De leurs Vertus , de leurs Exploits.
Son Image , l'éffor d'une divine flâme ,
Nous offre ici , tout à la fois ,
A iij
6 MERCURE
DE FRANCE :
Son efprit , fon coeur , & ſon âme
Dans les traits , quelle vérité !
Que de grandeur , de majeſté !
A nos j uftes defirs il n'eft donc plus d'obſtacle
Jouiffons d'un fi doux ſpectacle ,
Et contemplons dans tout fon jour ,
LI MONUMENT DU ZELE ET DE L'AMOUR,
Noble Courfier , tu nous rappelles
Ceux que pour répandre l'effroi ,
Ont monté le Vainqueur d'Arbelles ,
Et le Héros de Fontenoi.
Qu'infpiré par les Grâces mêmes ,
Le Talent fe fignale , enrichi de leur Don ;
VERTUS , vos attributs fuprêmes ,
Nous peindront mieux LOUIS que ne fait
Bouchardon.
Toi , dont la Parque ennemie ,
Trop-tôt , hélas ! a terminé la vie ;
De ton cifeau , fiprécieux pour nous,
Un Artifte fameux auroit été jaloux .
Mais parmi les Héros , la Grèce entiere eût- elle
Offert à Phidias, un fi parfait modèle
Rien de mortel n'eft en ce lieu.
Tel cet Apollon ** qu'on renomme ,
* Le voile levé , qui couvroit la Statue .
** L'Apollon du Varican . L'Auteur a oui dire
plufieurs fois à un de fes amis , Recteur de l'AcaAOUST.
1763.
Eft moins la figure d'un homme
Que la reffemblance d'un Dieu.
Siécles futurs, qui luirez fur la France ,
Quels Deftins nous vous annonçons !
Vous aurez part à la douce influence
De l'Aftre dont nous jouiffons.
De fon Peuple qui le contemple ,
LOUIS reçoit les tendres voeux .
Quel Modèle pour nos Neveux !
Pour leurs Souverains , quel Exemple !
Defcends du célefte Lambris ,
Defcends , Déeffe * bienfaiſante ,
Viens couronner de ta main triomphante ,
Le plus cher de tes Favoris ;
Dans le fein des combats , c'eſt à toi qu'il afpire ,
Il t'a voué fon coeur , ton regne eſt ſon Empire ;
Les Arts , long-tems captifs fous un Dieu deſtructeur
,
Béniffent leur Libérateur ;
Et pour le célébrer par d'infignes merveilles ,
démie Royale de Peinture , qui avoit été longtems
à Rome , que cette Statue étoit d'une fi grande
beauté qu'elle fembloit avoir quelque chofe de
divin , & il ajoutoit dans une forte d'enthoufiame ,
qu'elle rendoit en quelque façon excufable l'aveuglement
des Payens dans leur culte à fon égard.
D'où l'on peut conclure , en paffant , que l'habileté
des anciens Statuaires n'a pas peu
perpétuer l'Idolâtrie.
La Paix.
contribué à
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prodiguent à l'envi , leur génie & leursveilles.
Phébus , fixant fur lui , fes regards pleins de feur ,
En deviendra plus lumineux ;
La Nuit , en déployant fes voiles ,
Ceindra fon front de mille étoiles ,
Tandis que Diane , à fon tour,
Succédant au Char de fon frère ,
Pour voir plus à loiſir , l'objet de ſon amour ,
Parcourera lentement l'Hémiſphère
Dans ce calme reſpectueux ,
Qu'accroîtra du Héros l'aſpect majeſtueux.
Ainfi le Ciel nous fert d'exemple ,
It adopte ce Monument ,
Ainfi, Grand Roi , le Firmament
Sera la voûte de ton Temple ,
De ce Temple où naîtront les plus faintes ardeurs
Et dont les Autels font nos coeurs.
A l'immortalité, quel droit plus légitime ,
Que de ces mêmes coeurs le fuffrage unanime !
Et quel gage plus sûr , qu'un encens précieux ,
Qui fortant de nos mains , s'éleve jufqu'aux Cieux .
Du Couchant à l'Aurore on verra d'âge en âge ,
On verra du Midi , juſques à l'Aquilon ,
Les Peuples accourir , fur le bruit de ton nom ,
Pour te connoître au moins , dans ton auguſte
Image.
A O UST. 1763. 9
Que du plus fameuxdes Romains ,
Qu'Amour foumit à fon Empire ,
La tendre , l'élégante Lyre
N'a - t- elle paffé dans mes mains !
J'aurois avec cette énergie
Dont il célébra l'éffigie
D'un Empereur , qui toutefois ,.
Flétrit les roles de la vie
Du fidèle Amant de Julie ,
J'aurois d'une éclatante voix ,
091
& Deod
Chanté l' Augufte des François ;
F'aurois ....mais fur la double cime ,
(Hé! pourquoi le diffimuler ) :
Malgré le zèle qui m'anime ,
Hélas ! je ne puis plus volers
Je n'aurois voulu de fa flâme ,
Qu'une étincelle feulement ,.
Pour exprimer en ce moment ,
Ce que je reflens dans mon âme:
Vain elpoir , inutile effort ! o
hig
Ce n'eft qu'aux Nourriçons des Filles de Mémoire ,
Ce n'est qu'à leur jeune transport , U
Source de talens & deglaire b
Qu'il appartient de chanter dignement , i
DU ZELE ET DE L'AMOUR , L'ÉTERNEL MÓNU 贊
MENTɑ to
Fe l'ai fenti , j'ai trop écouté mon courage ,
Mon empreffement & ma foi
molub angiol),cien mit n
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais j'efpérois encor , plein d'ardeur pour mon
Roi,
Voir fondre la glace de l'âge.
TANEY OT,
DU ROI.
AINST trois Monarques chéris ,
Ont illuftré l'Airain, & décoré Paris ;
La gloire qui les environne,
Comme un Soleil dans fon azur ,
Répand fon éclat toujours pur ,
Sur l'Héritier de leur Couronne ,
De leurs Vertus , de leurs Exploits.
Son Image , l'éffor d'une divine flâme ,
Nous offre ici , tout à la fois ,
A iij
6 MERCURE
DE FRANCE :
Son efprit , fon coeur , & ſon âme
Dans les traits , quelle vérité !
Que de grandeur , de majeſté !
A nos j uftes defirs il n'eft donc plus d'obſtacle
Jouiffons d'un fi doux ſpectacle ,
Et contemplons dans tout fon jour ,
LI MONUMENT DU ZELE ET DE L'AMOUR,
Noble Courfier , tu nous rappelles
Ceux que pour répandre l'effroi ,
Ont monté le Vainqueur d'Arbelles ,
Et le Héros de Fontenoi.
Qu'infpiré par les Grâces mêmes ,
Le Talent fe fignale , enrichi de leur Don ;
VERTUS , vos attributs fuprêmes ,
Nous peindront mieux LOUIS que ne fait
Bouchardon.
Toi , dont la Parque ennemie ,
Trop-tôt , hélas ! a terminé la vie ;
De ton cifeau , fiprécieux pour nous,
Un Artifte fameux auroit été jaloux .
Mais parmi les Héros , la Grèce entiere eût- elle
Offert à Phidias, un fi parfait modèle
Rien de mortel n'eft en ce lieu.
Tel cet Apollon ** qu'on renomme ,
* Le voile levé , qui couvroit la Statue .
** L'Apollon du Varican . L'Auteur a oui dire
plufieurs fois à un de fes amis , Recteur de l'AcaAOUST.
1763.
Eft moins la figure d'un homme
Que la reffemblance d'un Dieu.
Siécles futurs, qui luirez fur la France ,
Quels Deftins nous vous annonçons !
Vous aurez part à la douce influence
De l'Aftre dont nous jouiffons.
De fon Peuple qui le contemple ,
LOUIS reçoit les tendres voeux .
Quel Modèle pour nos Neveux !
Pour leurs Souverains , quel Exemple !
Defcends du célefte Lambris ,
Defcends , Déeffe * bienfaiſante ,
Viens couronner de ta main triomphante ,
Le plus cher de tes Favoris ;
Dans le fein des combats , c'eſt à toi qu'il afpire ,
Il t'a voué fon coeur , ton regne eſt ſon Empire ;
Les Arts , long-tems captifs fous un Dieu deſtructeur
,
Béniffent leur Libérateur ;
Et pour le célébrer par d'infignes merveilles ,
démie Royale de Peinture , qui avoit été longtems
à Rome , que cette Statue étoit d'une fi grande
beauté qu'elle fembloit avoir quelque chofe de
divin , & il ajoutoit dans une forte d'enthoufiame ,
qu'elle rendoit en quelque façon excufable l'aveuglement
des Payens dans leur culte à fon égard.
D'où l'on peut conclure , en paffant , que l'habileté
des anciens Statuaires n'a pas peu
perpétuer l'Idolâtrie.
La Paix.
contribué à
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Prodiguent à l'envi , leur génie & leursveilles.
Phébus , fixant fur lui , fes regards pleins de feur ,
En deviendra plus lumineux ;
La Nuit , en déployant fes voiles ,
Ceindra fon front de mille étoiles ,
Tandis que Diane , à fon tour,
Succédant au Char de fon frère ,
Pour voir plus à loiſir , l'objet de ſon amour ,
Parcourera lentement l'Hémiſphère
Dans ce calme reſpectueux ,
Qu'accroîtra du Héros l'aſpect majeſtueux.
Ainfi le Ciel nous fert d'exemple ,
It adopte ce Monument ,
Ainfi, Grand Roi , le Firmament
Sera la voûte de ton Temple ,
De ce Temple où naîtront les plus faintes ardeurs
Et dont les Autels font nos coeurs.
A l'immortalité, quel droit plus légitime ,
Que de ces mêmes coeurs le fuffrage unanime !
Et quel gage plus sûr , qu'un encens précieux ,
Qui fortant de nos mains , s'éleve jufqu'aux Cieux .
Du Couchant à l'Aurore on verra d'âge en âge ,
On verra du Midi , juſques à l'Aquilon ,
Les Peuples accourir , fur le bruit de ton nom ,
Pour te connoître au moins , dans ton auguſte
Image.
A O UST. 1763. 9
Que du plus fameuxdes Romains ,
Qu'Amour foumit à fon Empire ,
La tendre , l'élégante Lyre
N'a - t- elle paffé dans mes mains !
J'aurois avec cette énergie
Dont il célébra l'éffigie
D'un Empereur , qui toutefois ,.
Flétrit les roles de la vie
Du fidèle Amant de Julie ,
J'aurois d'une éclatante voix ,
091
& Deod
Chanté l' Augufte des François ;
F'aurois ....mais fur la double cime ,
(Hé! pourquoi le diffimuler ) :
Malgré le zèle qui m'anime ,
Hélas ! je ne puis plus volers
Je n'aurois voulu de fa flâme ,
Qu'une étincelle feulement ,.
Pour exprimer en ce moment ,
Ce que je reflens dans mon âme:
Vain elpoir , inutile effort ! o
hig
Ce n'eft qu'aux Nourriçons des Filles de Mémoire ,
Ce n'est qu'à leur jeune transport , U
Source de talens & deglaire b
Qu'il appartient de chanter dignement , i
DU ZELE ET DE L'AMOUR , L'ÉTERNEL MÓNU 贊
MENTɑ to
Fe l'ai fenti , j'ai trop écouté mon courage ,
Mon empreffement & ma foi
molub angiol),cien mit n
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
Mais j'efpérois encor , plein d'ardeur pour mon
Roi,
Voir fondre la glace de l'âge.
TANEY OT,
Fermer
696
p. 13
RÉPONSE à une Demoiselle qui demandoit à l'Auteur quelle étoit la différence de l'amour au mariage.
Début :
DE l'amour à l'hymen telle est la différence, [...]
Mots clefs :
Amour, Hymen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE à une Demoiselle qui demandoit à l'Auteur quelle étoit la différence de l'amour au mariage.
RÉPONSE à une Demoiselle qui demandoit
à l'Auteur quelle étoit la
différence de l'amour au mariage.
DBE l'amour à l'hymen telle eft la différence ,
Que le premier finit quand le ſecond commence.
Par M. M. ...
à l'Auteur quelle étoit la
différence de l'amour au mariage.
DBE l'amour à l'hymen telle eft la différence ,
Que le premier finit quand le ſecond commence.
Par M. M. ...
Fermer
697
p. 22
A Madame D ***.
Début :
DES maux apportés par Pandore [...]
Mots clefs :
Maux, Amour, Aurore, Apanage, Enfant, Visage, Outrage, Attraits
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A Madame D ***.
A Madame D ***
Es maux apportés par Pandore
Vous fubites les plus cruels ;
L'amour qui craint pour ſes Autels ,
De vos jours ranima l'aurore.
Faite pour plaire & pour charmer .
Le Dieu , le Monarque & le Sage,
Daignez auffi favoir aimer ;
C'eſt votre plus bel appanage.
L'amour est un enfant charmant ,
La vie & l'âme de votre âge.
C'eſt peu qu'en donner ſeulement ;
C'eft beaucoup quand on le partage.
Lui- même il détourna les traits
De ce mal craint d'un beau vifage :
Hélas ! ne l'oubliez jamais ;
Ce n'eft point en vain qu'on l'outrage.
Vous lui devez tous vos attraits ;
Il a des droits fur fon ouvrage ,
Par M. le Marquis de V ***.
Es maux apportés par Pandore
Vous fubites les plus cruels ;
L'amour qui craint pour ſes Autels ,
De vos jours ranima l'aurore.
Faite pour plaire & pour charmer .
Le Dieu , le Monarque & le Sage,
Daignez auffi favoir aimer ;
C'eſt votre plus bel appanage.
L'amour est un enfant charmant ,
La vie & l'âme de votre âge.
C'eſt peu qu'en donner ſeulement ;
C'eft beaucoup quand on le partage.
Lui- même il détourna les traits
De ce mal craint d'un beau vifage :
Hélas ! ne l'oubliez jamais ;
Ce n'eft point en vain qu'on l'outrage.
Vous lui devez tous vos attraits ;
Il a des droits fur fon ouvrage ,
Par M. le Marquis de V ***.
Fermer
698
p. 31-56
L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE. NOUVELLE ORIENTALE.
Début :
CHAQUE Peuple a ses usages particuliers, les croit excellens, & trouve [...]
Mots clefs :
Vieillard, Gouverneur, Usage, Amour, Perse, Étonnement, Réciproque, Bonheur, Asile
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE. NOUVELLE ORIENTALE.
L'ÉTONNEMENT RÉCIPROQUE,
NOUVELLE ORIENTALE,
CHAQUE Peuple a fes uſages particuliers
, les croit excellens , & trouve
bifarres ceux des autres Nations , qui ,
de leur côté , lui rendent bien la pareille.
On a peint Démocrite occupé à rire des
défauts de fes femblables ; on pourroit
repréfenter chaque Nation occupée à
fe moquer de toutes les autres . Le climat
& la politique influent fur cette prévention
réciproque. Peut-être même eft -il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
néceffaire que l'Habitant de la Nigritie
éprouve à l'afpe&t d'un Européen la
même répugnance qu'il infpire à ce dernier;
que l'Iroquois s'applaudiffe de ſa
rufticité & le Chinois de fes révérences ;
que l'Italien foit rufé , l'Allemand fimple
, l'Eſpagnol grave , le François gai ,
l'Anglois fombre , le Hollandois plus
fage & plus fin qu'eux tous. Prèfque
toujours le jeu d'une machine dépend de
l'oppofition de fes parties & l'éclat d'un
tableau de la variété de fes couleurs.
L'exceffive liberté dont jouiffent les
femmes parmi nous a fes inconvéniens ;
mais ils ne méritent pas qu'on préfére de
trouver en elles des efclaves au lieu de
compagnes. Ajoutez que toutes les précautions
afiatiques ne font pas toujours
efficaces. Il feroit, cependant , bien difficile
de les porter plus loin . Une femme,
dans tout l'Orient & furtout en Perfè ,
n'eft vifible que pour fon mari ; une fille
, ne l'eft pour aucun homme , pas même
pour celui qui l'époufe. Ce n'eft , dis-je,
qu'après en avoir fait fa femme , qu'il
peut juger de fa laideur ou de fa beauté.
De-là naît pour l'ordinaire d'un & d'autre
côté une furpriſe agréable ou douloureufe.
Voici un exemple où l'étonnement
fut extrême des deux parts.
AOUST. 1763 . 33
-
Un vieillard Perfan , noble d'origine ,
mais déchu d'une haute fortune , habitoit
une demeure ifolée & de la plus modefte
apparence. Là fe trouvoient en
même temps la femme & la fille de fon
fils unique. Pour ce dernier , il fervoit
dans l'armée Perfanne , en qualité d'Officier
très fubalterne & fous un nom
emprunté. Celui que portoit fon père
dans fa retraite l'étoit également ! Des
raifons de politique & de prudence les
obligeoient d'en ufer ainfi l'un & l'autre.
Tous deux avoient encouru la difgrace
du Souverain fans l'avoir méritée , &
tous deux attendoient que l'inconftance
de la Cour & des événemens leur rendît
ce qu'elle leur avoit fait perdre.
Aboutaher ( c'eft le nom fuppofé du
Vieillard ) ne jouit même pas d'un entier
repos dans fa folitude. A la Cour un
Grand eft exposé aux bourafques : en
Province un homme obfcur l'eſt encore
plus aux vexations. Aboutaher en avoit
déja effayé plus d'une de la part du Be
gler- Beg , ou Gouverneur de Ba& rianne;
& pour furcroît d'affliction , il fe vit
forcé d'aller s'en plaindre à lui- même. Il
attendoit peu de fuccès d'une pareille
démarche. N'ai - je pas , difoit-il chemin
faifant, n'ai je pas moi - même été Bégle-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Beg ? N'ai- je pas cherché à faire le bien
du Prince & des Sujets ? Nai - je pas été
équitable ? N'ai -je pas été déplacé ? Eftil
jufte d'exiger que le Gouverneur de la
Bactrianne fe moule fur une conduite
qui m'a fi peu réuffi ?
Il n'étoit plus qu'à deux lieues de la
réfidence de ce Commandant , lorsqu'il
fut abordé par un Coulomcha , ou Meffager
du Roi de Perfe . Un Coulomcha
n'eft pas unfimple courier : c'eft un jeune
homme de diftinction attaché à la
perfonne du Monarque , à - peu - près
fur le même pied qu'un Gentilhomme
ordinaire l'eft en France. Ces fortes de
Meffagers ne font jamais chargés que de
commiffions graves : mais une circonftance
rend cet emploi très-pénible. C'eft
qu'en Perfe , où l'on prétend que les
Poltes furent inftituées par Cyrus , il ne
refte aucunes traces de cette inftitution.
Il eft vrai que dans ce pays un Meffager
Royal eft autorifé à démonter les
paffans qu'il rencontre . Le Coulomcha
dont il s'agit avoit ufé plus d'une fois de
fon privilége depuis fon départ d'Hifpahan
. Mais il étoit à pied lorfqu'il joignit
Aboutaher qui montoit un fort bon cheval
arabe . Le fage vieillard voulut en
defcendre. Il avoit reconnu d'abord
AOUST. 1763. 35
T'emploi du jeune Gentilhomme à fon
éxterieur ; il alloit céder à l'ufage. Le
Coulomcha l'ayant fixé , lui trouva l'air fi
vénérable & fi impofant , qu'il fe fentit
ému de refpect. Non , lui dit-il , mon
pére , non je n'uferai point contre vous
d'un privilége tyrannique. Ce feroit
joindre la barbarie à l'injustice. Daignez
feulement fatisfaire ma curiofité. Habitez-
vous la Ville prochaine , où quelques
affaires vous y conduifent- elles ?
Je pofféde fi peu de chofe , reprit le vieillard
, queje devrois être exempt de toute
efpéce d'affaires. Cependant , le peu qui
m'appartient m'eft envié. Un dévot , qui
me hait , & qui peut tout fur l'efprit du
Gouverneur , prétend me dépouiller de
mon foible patrimoine fours prétexte d'y
faire conſtruire un Hôpital en faveur des
pauvres de ce canton . Le principal dédommagement
qui m'eft offert feroit d'y
être admis comme les autres.... Voilà
une abominable injuſtice , interrompit le
jeune Perfan ;je vous jure par le gendre
du Prophête , qu'elle ne fera point effectuée
. J'ai quelque crédit auprès du Gouverneur
, & d'ailleurs , j'ai un moyen
sûr pour m'en faire écouter . Soyez perfuadé
que votre Adverfaire ne fera point
preuve de charité à vos dépens .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ils porterent la converfation beaucoup
plus loin , & elle les conduifit jufqu'à
la réfidence du Bégler-beg. A peine le
Coulomcha fe fut-il acquitté de fa principale
commiffion qu'il s'occupa des intérêts
d'Aboutaher. Il le préfenta au
Gouverneur qui parut ne l'écouter
qu'avec peine , ajoutant qu'un homme
auffi pieux que l'étoit fon adverfaire ,
ne pouvoit avoir que des vues louables.
Ce Gouverneur fe piquoit lui-même de
dévotion autant que d'avarice. Il n'ordonnoit
jamais de concuffions que l'alcoran
à la main .
Le jeune Perfan , qui le connoiffoit ,
fit figne au vieillard ne pas infifter . Celui
- ci fe retira comme ils en étoient
convenus. Alors Séfi , c'eft le nom du
Coulomcha , réitera fes inftances auprès
du Gouverneur , & en vint à l'argument
"qu'il fçavoit bien devoir être décifif. II
lui revenoit , felon l'ufage , un préſent
confidérable pour fa courfe , & c'étoit
au Bégler - beg à lui faire ce préfent.
Il lui fit entendre qu'il y renonceroit
volontiers fi Aboutaher obtenoit juſtice.
L'avare Gouverneur faifit avidement
cette propofition . Il décida qu'en effet
le dévot Mufulman portoit le zéle un
peu trop loin. Aboutaher fut maintenu
AOUST. 1763. 37
dans ce qu'il poffédoit , & le Bégler-beg
y eût même ajouté quelques poffeffions
d'autrui , fi on l'eût exigé.
Séfi courut rejoindre fon protégé qui
l'engagea à venir au moins vifiter l'hermitage
qu'il lui confervoit. Le jeune
Perfan y confentit , n'ayant nul motif
de preffer fon retour à Ifpahan. Ils partent
deux jours après , & au bout d'environ
douze heures de marche , ils touchoient
à l'habitation du vieillard . Ce dernier
en faifoit un modefte détail à Séfi , &
le prioit de mettre à l'écart toute idée
de magnificence , & de fomptuofité.
Mais quelle fut la défolation d'Aboutaher
, en voyant tout-à - coup une partie
de fa maifon en flammes ? Ah ,
chere Fatime ! Ah , chere Péhri ! s'écriat-
il , qu'allez -vous devenir ? Qui vous
arrachera au péril qui vous menace ?
Hélas ! peut -être en êtes-vous déja les
victimes ?
Séfi ne lui demanda point ce que
fignifioit ce difcours . Il part avec toute
la vîteffe du cheval qu'il montoit , arrive
en un inftant à la demeure du vieillard
, & trouve un Efclave qui fe défefpéroit.
Il entend des cris lamentables
& qui fembloient fortir du fein des
38 MERCURE DE FRANCE.
flammes. Il demande à l'esclave Par où
il eft poffible de pénétrer dans l'édifice
embrafé. Ah , Seigneur ! lui répondit
I'Efclave , j'aurois déja effayé d'en tirer
Fatime & Pehri ; mais , hélas ! Je në
fuis point Eunuque , & fi malheureuſement
vous ne l'êtes pas vous -même ...
Séfi, fans répondre à ce ridicule pro→
pos , s'empare d'une maffue , enfonce
l'unique porte de ce Bâtiment qui pour
furcroît d'embarras fe trouvoit fermé ,
paffe à travers la fumée & les feux , &
pénétre jufques dans une chambre où
Fatime , Pehri , & une vieille Efclave
n'attendoient que la mort. Déja même
·les deux premieres étoient évanouies.
Séfi s'empare de celle que d'abord le
hazard lui préfente : c'étoit Pehri. Il
l'emporte à force de bras jufques dans la
cour , & la remet entre les mains d'Aboytaher
qui dans l'inftant arrivoit . Il
retourne au fecours de Fatime , & la délivre
avec le même bonheur , mais non,
fans un extrême danger pour lui -même.
Ce qui ne l'empêcha pas de vouloir s'y
expofer une troifiéme fois. Son but étoit
de fecourir la vieille Efclave : mais la
chute d'une partie du bâtiment l'empêcha
de pénétrer juſqu'à elle. Il en fut au
1
AOUST. 1763. 39
défefpoir, tant fa générofité étoit pure &
défintéreffée .
Séfi n'étoit pas moins réfervé que
généreux. Il s'étoit bien apperçu en fecourant
Péhri qu'il portoit dans fes bras
une des plus belles perfonnes de l'Orient ;
elle étoit même alors dans un défordre
qui mettoit bien des beautés dans leur
jour. Séfi fe rappelloit avec tranſport
ce qu'il en avoit apperçu . Cependant ,
ne jugeant plus fa préfence abfolument
néceffaire , il fe tenoit modeftement à
l'écart . Il n'en étoit pas ainfi de l'Eſclave
d'Aboutaher : la fin du péril avoit mis fin
à fes fcrupules , & il aidoit fon Maître à
rappeller Fatime & Pehri de leur évanouiffement.
Elles ouvrirent les yeux
l'une & l'autre ; mais le danger qu'elles
avoient couru leur étoit encore fi préfent
qu'elles doutoient de leur existence . Ah !
leur dit le vieillard , en les baignant de
fes larmes, votre furpriſe eft bien légitime
: c'étoit fait de vous fans l'arrivée
du plus généreux de tous les hommes.
Il vous a fauvé la vie en s'expofant à une
mort prèfque certaine & en s'y expofant
à plus d'un reprife. Alors ab leur détailla ,
en peu de mots , ce que Sefi avoit fait
pour elles , & même ce qu'il avoit fait
pour lui.
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Il en faut moins pour piquer la curio
fité de deux femmes à qui la vue de
tout homme étranger eft abfolument
interdite. Aboutaher crut pouvoir déroger
à cet ufage en faveur de Séfi. D'ailleurs,
il n'avoit prèfque plus la liberté du choix.
L'appartement des femmes étoit entierement
incendié. Il falloit donc qu'elles
habitaffent le fien , qui heureuſement
étoit à l'abri des flammes , n'ayant nulle
forte de communication avec l'autre.
Ainfi , le vieillard , courant autant qu'il
le pouvoit , à Séfi , l'invita à s'approcher
de celles qui tenoient de lui un nouvel
être. A cette propofition Séft éprouva
un doux faififfement qui lui ôta la liberté
de répondre. Mais fon filence n'avoit
rien qui pût faire foupçonner un refus ;
il s'avançoit même fans prèſque s'en appercevoir,
& beaucoup plus vite que
fon introducteur , vers la falle où Fatime
& Péhril'attendoient. Il les aborde avec
un trouble que la jeune Péhri partageoit
d'avance , & qui redoubla lorſqu'elle
l'eut envisagé.
Péhri n'avoit guères que treize ans ;
mais dans ces contrées , cet âge fuffit
au beau fexe pour fentir qu'il eft en état
de plaire & pour le faire fentir à d'autres .
Séfi l'éprouvoit. Il eût également pû voir
AOUST. 1763 : 41
dans Fatime ( qui le regardoit auffi malgré
l'ufage oriental ) il eût , dis-je , pû
trouver en elle un objet capable de faire.
diverfion aux charmes de fa fille : elle
étoit encore dans la fleur de la jeuneffe
& de la beauté. Mais Séfi étoit lui- même
trop jeune pour divifer fon hommage ,
quand même Fatime & Péhri n'euffent
été que des rivales ordinaires. Il eft un
âge où le coeur devient l'efclave du premier
coup d'oeil & ne fonge ni à rompre
fes fers , ni à les étendre.
Quelques jours s'écoulerent d'une
manière très - agréable pour le jeune cou
ple , à qui la circonftance permettoit de
s'entretenir librement . Séfi rendoit grâ--
ces à l'accident qui les réuniffoit , &
Pehri ne s'en affligeoit plus. Quant au
Vieillard , il fongeoit à le réparer.. Il
foupçonnoit , intérieurement , la caufe
de cet incendie , & fes foupçons étoient
fondés . Le pieux Perfan dont il a déja
été parlé , inftruit que le Gouverneur
ceffoit d'entrer dans fes vues charitables
, avoit crû devoir fe permettre un
petit mal pour un grand bien . En conféquence
il donna ordre à un de fes
Efclaves de brûler la maifon qu'il ne
pouvoit envahir. Peut- être , difoit -il ,
brûlerons-nous , en même temps . trois
42 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre perfonnes ; mais mon Hôpital
en fera vivre cent , & tout bien
compté la maffe des Humains gagne
à ce calcul.
&
Il y avoit fujet de croire que cet
événement jettoit Aboutaher dans plus
d'une forte d'embarras, Séfi rêvoit aux
moyens de lui faire accepter des fecours.
Il étoit partagé entre la difficulté
de les lui offrir & la crainte d'être
refufé. Il le fut en effet : Aboutaher
lui dit que fa fortune , quoique bornée ,
le mettoit en état de rétablir ce que
le feu avoit détruit . Mais il n'en admiroit
pas moins la conftante générofité
du jeune Perfan. Il regrettoit de ne
pouvoir le fixer dans fa retraite
Penvioit à la Cour fi peu digne de le
pofféder. Il falloit cependant que Séfi
en reprît bientôt le chemin ; fon devoir
l'y rappelloit fon penchant luttoit
contre ce devoir. Il eut encore divers
entretiens avec Péhry, & tous deux
s'enflâmoient de plus en plus , & tous
deux remercioient le hazard de les avoir
affranchis des entraves de l'étiquette .
Ufage barbare & ridicule ! s'écrioit
Séfi , tu nous contrains d'époufer un
objet qui nous ignore & que nous
ignorons : tu fais du lien le plus refAOUST.
1763. 43
pectable un jeu de hazard qui fouvent
ne fatisfait aucunes des deux parties !
Ah ! du moins , j'ai vu dans Péhry celle
qui doit me rendre heureux notre
union fera le fruit d'un choix éclairé
notre choix le fruit d'un penchant réciproque
& qui ne peut plus s'accroître ;
qui, fur-tout, ne pourra jamais diminuer.
On voit par ce difcours le but que fe
propofoit Sefi. Mais il n'y pouvoit parvenir
qu'après avoir quitté l'emploi qui
l'attachoit & le captivoit à la Cour.
Une femme , une Efclave même lui étoit
interdite par le Souverain . Il informa de
fes projets , & Pehry qui les trouva merveilleux
, & Aboutaher , qui en jugea
tout autrement . Le fage Vieillard l'exhorta
vivement à ne rien précipiter. A
votre âge , lui difoit-il , on doit , furtout
, ménager la faveur de fon Maître ;
il eft plus facile d'être Courtifan que
Philofophe.
Séfi , qui dans ce moment , n'étoit
qu'amoureux , fut peu ébranlé par ce
difcours . Pehry n'étoit pas mieux d'ac
cord fur ce point avec fon Ayeul. Ce
jeune couple prêt à fe féparer n'y fongeoit
qu'avec frémiffement. Il fallut
néanmoins s'y réfoudre. Il fallut mettre
fin à une fituation d'autant plus fla44
MERCURE DE FRANCE.
reufe , qu'elle étoit fans exemple dans
toute la contrée. Mais ce n'étoit point
cette fingularité que Seft regrettoit ;
c'étoit la chofe même . Ses larmes coùloient
abondamment. Pélry cachoit
une partie de fa douleur ; Aboutaler
pleuroit de tendreffe, & Fatime fans bien
pouvoir fe dire à elle - même pourquoi.
De retour à Ifpahan , Sefi fe difpofoit
à effectuer fon deffein , à quitter une
place qui afferviffort jufqu'à fon âme.
Une révolution fubite le retint à la
Cour . L'autorité & même la perfonne
du Monarque étoient menacés ;
dès-lors Séfi ne fongea plus qu'à défendre
l'une & l'autre. Il avoit été prêt
d'immoler toute ambition à l'amour
it fit céder ce même amour au devoir .
L'ennemi qu'il falloit combattre & repouffer
étoit le célébre Thomas Kouli-
Kan , ennemi d'autant plus à craindre,
qu'il ofoit tout , & qu'il joignoit une
politique profonde au courage le plus
déterminé. Ce qui achevoit de le rendre
formidable , c'eft que le Prince qu'il
vouloit fupplanter , n'avoit aucune de
ces qualités , & ignoroit jufqu'à l'art
de paroître les avoir.
On fait que l'Ufurpateur mit le comblé
aux attentats , & vit fon ambition
A O UST. 1763. 43
couronnée. Tout , cependant , ne fléchit
pas fous lui d'abord , & Séfi fe diftingua
parmi ceux qui réfifterent le
mieux & le plus longtemps . Son père lui
en eût donné l'exemple s'il avoit eu befoin
de modèle. Thamas qui avoit luimême
trop de courage pour ne pas eftimer
cette vertu dans autrui , n'épargna
rien pour s'attacher deux Sujets fi braves
& fi fidéles . Toute la Perfe étant alors
foumife & tranquille , ni l'un ni l'autre
n'avoient deffein d'exciter de nouveaux
troubles. Mais aucun des deux ne voulut
fe fixer à la Cour du Tyran , ni prendre
parti dans fes armées. Cependant il
ordonna que leurs biens qu'il avoit fait
confifquer , leur fuffent rendus. Ce n'étoit
point le feul exemple de modération
qu'il eût donnéjufqu'alors . Il affectoit ,
furtout , de réparer certaines injuftices
que fon prédéceffeur avoit commifes ,
ou laiffé commettre . Plus d'un Grand
dépouillé de fes Domaines par ce malheureux
Prince , en avoit été remis en
poffeffion par Thamas. Tant il eſt vrai
que dans un Souverain , la politique fupplée
quelquefois à la vertu & peut même
briller d'un éclat fupérieur.
Seft devenu libre , retourne en diligence
vers la retraite où le conduifoient
46 MERCURE DE FRANCE.
l'amour & l'amitié. Dépuis deux ans &
plus , qu'il avoit quitté ce féjour , il
ignoroit le fort des perfonnes qui l'habitoient.
Il voyoit fur fa route les défaftres
occafionnés par la guerre civile : il
craignoit que ces ravages ne fe fuffent
étendus jufques fur l'afyle de Péhry ; &
dans quel trouble cette idée ne le plongeoit-
elle pas ? Ce fut bien pis lorfqu'arrivé
fur les lieux mêmes , il n'y trouva
que des reftes de mafures abfolument
inhabitées ! Il faut avoir aimé , ou pour
mieux dire , il faut aimer pour la prez
mière fois , & aimer en Afiatique , pour
concevoir ce qu'éprouva Séfi à ce déplorable
aspect. Il parcourt , en homme
égaré tout le canton , s'informe de ce
qui peut concerner Aboutaher , n'apprend
rien de pofitif & retourne vingt
fois questionner une même perfonne.
Tout ce qu'on lui affirme c'est que
les troupes de Thamas ont habité &
ravagé ce pays, Mais on ignore fi le
vieillard qu'il y cherche ne l'avoit pas
quitté lui-même avant leur arrivée : incertitude
qui redoubloit l'agitation de
Séfi.
Tout ce que la jaloufie , fi naturelle
aux Orientaux , a de plus accablant &
AOUST. 1763. 47
de plus cruel , s'emparoit malgré lui de
fon âme. Tantôt il fe repréfentoit Péhri
au pouvoir de quelque Officier féroce ;
tantôt il fe la figuroit au milieu du Sérail
de l'Ufurpateur , gémiffant fur fon triſte
efclavage ; & ( ce qui lui fembloit beau,
coup plus affreux ) ! Peut -être n'en gémiffant
plus. Il fe réfout à parcourir toute
la Perfe ; va de Province en Province ,
de Ville en Ville , s'arrête fur-tout , dans
les lieux écartés , parle d'Aboutaher à
tous les humains qu'il rencontre , &
voit , avec défefpoir , que ce nom eſt
par- tout ignoré. Un an s'écoule dans ces
recherches fuperflues ; après quoi Séfi
vient retrouver fon père , auffi accablé
de fa longue abfence , que lui-même
l'étoit de celle de Péhri.
:
L'extrême affliction exige un confident
c'est un moyen prefque sûr de
la rendre fupportable, Mais il eft rare
de confier certaines foibleffes à un Vieillard
, & , furtout , à fon propre Père.
Il est encore rare que ce même Père
goûte cet aveu. Séfi dans la néceffité
où il étoit de fe plaindre , ne fit pas cette
réflexion & s'en trouva bien. D'ailleurs
l'amour eft regardé en Afie moins com
me une foibleffe que comme un befoin.
Le Père de Séfi à qui ce befoin s'étois
48 MERCURE DE FRANCE.
fait fentir autrefois , ne trouva point
étrange que fon fils l'éprouvât à fon
tour. Je te plains , lui dit- il, d'avoir perdu
cette Beauté dont tu me parles & qui
devoit t'aimer , vù ton age , ton extétérieur
& furtout la fingularité de l'aventure.
Il n'eft qu'un moyen de réparer
ce malheur , c'eft d'époufer une
femme affez belle pour te faire oublier
celle que tu regrettes ; & fi ce reméde
ne fuffit pas , d'y joindre quelques jolies
Efclaves. Il feroit fingulier qu'aucune
d'entre elles ne pût faire diverfion à
ta douleur . En tout cas fi l'objet qui
la caufe t'eft rendu quelque jour , il
te fera libre de l'époufer auffi . Le Prophête
a pourvu à ces fortes d'inconvéniens.
Ce difcours qui eût pu confoler un
Européen , fur-tout un François ; ne fit
que gliffer fur notre Afiatique. Cependant
, comme il n'eft guères poffible de
réfifter perpétuellement à des avis de
cette nature , Séfi fe laiffa vaincre. Mais
ce ne fut qu'après avoir lutté encore fix
mois & fait faire de nouvelles & inutiles
recherches d'Aboutaher & de fa famille.
Perfuadé , enfin , qu'il en étoit privé
pour jamais , il fit ce qu'exigeoit fon
père ; c'eft-à-dire qu'ayant chargé un ·
Procureur
AOUST. 1763. 49
Procureur d'époufer en fon nom , & par
le miniftere d'un autre Procureur , une
fille que ni l'un ni l'autre n'avoient jamais
vue & ne devoient jamais voir , une
fille qu'il ne connoiffoit pas lui- même ,
il avoit confenti qu'elle lui fût enfuite
amenée pour ne la voir en face qu'après
le temps fixé par l'ufage. Il la connoiffoit
, au furplus , pour la fille d'un Noble
Perfan qui habitoit le même canton que
lui , & avec qui fon père s'étoit fort lié
durant fon abfence.
Les dix jours de fêtes & de divertiffement
, fixés par la coutume , étant expirés
, la nouvelle époufe fut conduite en
pompe , mais durant la nuit , chez fon
époux , qui l'attendoit fans impatience.
Elle étoit voilée de manière qu'en
plein midi elle n'eût pas même foupçonné
qu'il fit jour. Des femmes deftinées
à la fervir , l'introduifirent dans
l'appartement qui lui eft réſervé. Elles
en fortent quand Séfi eft fuppofè prêt à
s'y rendre ; mais elles n'y laiffent aucune
lumière , & lui-même n'eft pas en droit
d'y en introduire. L'ufage le condamne
à ne voir ni à n'être vu cette première
nuit. Il entre , moins occupé de l'objet
qu'il va trouver, que de celui qu'il a perdu.
Il eft furpris d'entendre des foupirs &
C
50 MERCURE DE FRANCE.
des fanglots. Il ne peut douter de qui ils
Iartent,& cette fingularité réveille & fixe
fon attention. Il reconnoît bien- tôt que
ces fangots & ces foupirs ne font point
fimulés. Ils lui fervent de guide pour
s'approcher de fa jeune époufe. Hé quoi ,
Madame ? lui dit- il , comment dois- je
interpréter ces marques de douleur ?
Eft- ce par contrainte que vous vous
donnez à moi? Je n'exige point un pareil
facrifice .
2
L'accordée ne répondit rien , & ce filence
vouloit déjà dire beaucoup. De
grace, Madame, reprit Séfi, daignez me
répondre avec confiance & fans aucun
détour ? Peut-être aurai - je moi - même
quelque autre aveu à vous faire , Ah
Seigneur lui dit- elle ; en pleurant &
foupirant toujours , mes larmes pourroient-
elles vous outrager ? Invifible à
vos yeux comme vous l'êtes aux miens
tous deux inconnus l'un à l'autre, nous ne
pouvons encore ni nous aimer , ni nous
haïr. Peut- être en vous époufant , m'uniffé-
je à l'homme le plus parfait de
toute l'Afie. Mais , Seigneur , pardonnez
..... Elle n'en put dire davantage ;
fes fanglots la fuffoquerent de nouveau..
Séfi , que la douceur & le charme de fa
voix venoient d'affecter fingulièrement,
2
AOUST. 1763.
frémit de l'état où cette jeune perfonne
étoit réduite. Raffurez-vous , Madame ,
lui dit-il , d'un ton attendri , vous n'êtes
pas tombée entre les mains d'un barbare.
Il faudroit l'être pour abufer de votre
fituation . Je refpecterai vos fentimens &
vos regrets . Je fais par moi- même ce
qu'un premier penchant .... Mais encore
une fois , ne refufez point votre
confiance à celui qui en veut être digne
par fa franchiſe & fon équité.
Hé bien , Seigneur ! reprit-elle , d'un
ton de voix mal affuré , je vais vous faire
l'aveu d'une foibleffe que je crois excufable
& qui peut-être , vous paroîtra
légitime . Je garde encore le fouvenir de
quelqu'un à qui je dois le jour , de quelqu'un
qui pour me fauver la vie ofa
s'expofer à une mort prèfque inévitable ;
mais qui me laiffe en proie à des chagrins
plus cruels que la mort qu'il m'a
épargnée !
O ciel , s'écria Séfi , étonné du rapport
qu'il y avoit dans cette avanture &
ce qui lui étoit arrivé à lui-même;ô ciel ! ...
Mais , Madamė , reprit-il , en s'interrompant
, votre nom n'eft -il pas Zulphi ? .....
Oui, Seigneur, & c'eft auffi le nom que
portent men père & mon ayeul
Quoi ! jufqu'à fon ayeul ! difoit trif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tement Séfi , en fongeant à Aboutaher ;
mes efpérances ont été bientôt détruites....
N'imparte , voyons jufqu'où le
hazard peut porter la reffemblance dans
des événemens oppofés. Madame
qu'eft devenu ce libérateur qui caufe
aujourd'hui votre défefpoir ?
Mon défefpoir eft de l'ignorer, ajouta
la jeune époufe. Les événemens qui viennent
de déchirer la Perfe ont , fans.
doute , éloigné de lui toute autre idée :
peut-être a-t-il fait céder l'amour à l'ambition
; peut-être n'a-t-il jamais bien
connu l'amour.
Autre point de conformité, difoit Séfi
intérieurement : l'aimable Péhria , fans
doute , les mêmes foupçons à mon
égard , & a , peut-être , fubi la même
épreuve que celle qui me parle en cet .
inftant. Mais hélas ! fes pleurs aurontils
été refpectés ? ... Quoi qu'il en puiffe
être , je ferai généreux ; je mériterai
qu'on le foit , ou qu'on ait dû l'être envers
Pehri. Madame , ajouta-t- il , en
élevant la voix , votre deftinée & la
mienne ont entr'elles un rapport qui
m'étonne. Votre coeur n'eft plus à vous
le mien n'eft plus à moi . Vous regrettez
un amant qui vous fauva la vie ; j'eus le
bonheur de la fauver à la Beauté que je
AOUST. 1763. 53Ⓡ
regrette. Vous ignorez la deftinée de
l'un ; j'ignore celle de l'autre . Vous
foupçonnez votre amant d'inconſtance ;
j'ai les mêmes foupçons envers ma maîtreffe
, & elle peut - être envers moi :
Vous aimez encore , même en craignant
d'être oubliée ; je conferve un amour
tout femblable , en craignant un pareil
oubli . Nos âmes étoient faites pour fe
rencontrer ; c'est dommage que le hafard
ait dérangé leur cours. Mais , Ma
dame , je le répéte , je ne prétends point
tyrannifer la vôtre. Je vous admire & fuis
prêt à renoncer à vous , à vous rendre à
vous-même , puifque vous ne fauriez
être à moi volontairement.
Ah , Seigneur ! interrompit la jeune
Perfane extrêmement émue d'un procédé
fi généreux , & agitée d'un mouvement
qui l'étonnoit & qu'elle n'eût pû
définir , ah Seigneur ! je n'ai fait que
ceder aux ordres abfolus de mon père ;'
mais vous méritez un coeur uniquement
à vous & qu'aucun autre objet n'eût
prévenu d'abord .
Hé bien , Madame , ajouta Séfi , j'entrevois
un moyen de vous conferver à
votre amant & de prévenir les empor-.
temens d'un père irrité. Reftez avec
moi ; ces lieux feront déformais pour-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
vous un afyle inviolable , un afyle que
je regarderai moi- même comme facré.
Daignez , du moins , achever de rendre
votre confident celui qui confent à
n'être votre époux que de nom . Le rapport
de votre fituation avec la mienne
rend cette curiofité légitime , & certain
mouvement que je ne puis exprimer , la
rend indifpenfable .
Alors. Zulphi détailla ce qu'elle n'avoit
fait qu'indiquer & à chaque mot
Séfi redoubloit d'attention & d'étonnement.
Mais quand après certains détails
préliminaires , Zulphi en vint à citer,
la retraite où elle avoit vécu avec ſon
ayeul & fa mère , l'incendie où l'une
& l'autre s'étoient vues prêtes à périr ,
le fecours qu'elles avoient recu d'un
jeune , Courtifan , fon féjour dans leur
afyle commun , & enfin fon départ qui
tira encore des larmes de Zulphi , elle
fut interrompue par un grand cri que
pouffa l'Epoux confident. Elle frémit ,
& cut l'avoir offenfé , d'autant plus
qu'il l'avoit quittée avec précipitation ,
Mais il étoit allé donner une libre entrée
au jour qui commençoit à paroître .
La jeune Perfane fit un mouvement
pour courir à fon voile. Arrêtez lui
cria fon Epoux bien réfolu d'en pren
AOUST. 1763. 55
dre dès ce moment le titre & les droits
arrêtez, aimable Pêhry ! Ce ' nom lui fit -
lever les yeux vers celui qui le prononçoit.
Ciel ! c'eft lui ! s'écria- t- elle , c'eſt
Séfi ! ... lui- même , reprit- il ; celui à
qui vous donniez des larmes , celui à
qui vous en avez tant coûté. Mais Péhry
n'entendit point ces paroles ; elle
étoit évanouié dans fes bras.
Revenue à elle , tout ce qu'elle
voyoit lui parut un fonge. Mais ce doute
ne pouvoit pas long-temps fubfifter .
Vouloir exprimer les plaifirs & l'extrême
fatisfaction de ce jeune couple
feroit trop entreprendre. Heureufe la
main qui excelle à peindre ces fortes
de délices ; plus heureux mille fois le
coeur qui les reffent ! Je dois feulement
ajouter que tout cet embaras , tous ces
quiproquo , furent produits par quelques
changemens de nom . Aboutaher & Pehry
ayant repris leur nom véritable en quittant
leur folitude , les recherches de Séfi ,
qui d'ailleurs le's fit un peu tard , étoient
devenues inutiles. Celui- ci ayant repris
pour fe marier le nom de fon père , fa
future n'avoit pû y retrouver celui de
Séfi , le feul qu'elle connût. Ce n'eft pas
le Père de cette belle Perfane que
Séfi croyoit réduit à l'état le plus médiotout
,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
cre , fe trouvoit rétabli dans tous fes
biens , & Aboutaher qu'il eût pû reconnoître
à l'extérieur , habitoit alors une
Province des plus éloignées. Tous ces
motifs étoient plus que fuffifans pour
autorifer la méprife nocturne des deux
époux & leur étonnement réciproque.
Mais leur attachement mutuel & conftant
, leurs plaifirs , leur bonheur enfin ,
bonheur fi rare entre époux , durent
encore mieux produire l'étonnement uni
verfel.
NOUVELLE ORIENTALE,
CHAQUE Peuple a fes uſages particuliers
, les croit excellens , & trouve
bifarres ceux des autres Nations , qui ,
de leur côté , lui rendent bien la pareille.
On a peint Démocrite occupé à rire des
défauts de fes femblables ; on pourroit
repréfenter chaque Nation occupée à
fe moquer de toutes les autres . Le climat
& la politique influent fur cette prévention
réciproque. Peut-être même eft -il
Biv
32 MERCURE DE FRANCE .
néceffaire que l'Habitant de la Nigritie
éprouve à l'afpe&t d'un Européen la
même répugnance qu'il infpire à ce dernier;
que l'Iroquois s'applaudiffe de ſa
rufticité & le Chinois de fes révérences ;
que l'Italien foit rufé , l'Allemand fimple
, l'Eſpagnol grave , le François gai ,
l'Anglois fombre , le Hollandois plus
fage & plus fin qu'eux tous. Prèfque
toujours le jeu d'une machine dépend de
l'oppofition de fes parties & l'éclat d'un
tableau de la variété de fes couleurs.
L'exceffive liberté dont jouiffent les
femmes parmi nous a fes inconvéniens ;
mais ils ne méritent pas qu'on préfére de
trouver en elles des efclaves au lieu de
compagnes. Ajoutez que toutes les précautions
afiatiques ne font pas toujours
efficaces. Il feroit, cependant , bien difficile
de les porter plus loin . Une femme,
dans tout l'Orient & furtout en Perfè ,
n'eft vifible que pour fon mari ; une fille
, ne l'eft pour aucun homme , pas même
pour celui qui l'époufe. Ce n'eft , dis-je,
qu'après en avoir fait fa femme , qu'il
peut juger de fa laideur ou de fa beauté.
De-là naît pour l'ordinaire d'un & d'autre
côté une furpriſe agréable ou douloureufe.
Voici un exemple où l'étonnement
fut extrême des deux parts.
AOUST. 1763 . 33
-
Un vieillard Perfan , noble d'origine ,
mais déchu d'une haute fortune , habitoit
une demeure ifolée & de la plus modefte
apparence. Là fe trouvoient en
même temps la femme & la fille de fon
fils unique. Pour ce dernier , il fervoit
dans l'armée Perfanne , en qualité d'Officier
très fubalterne & fous un nom
emprunté. Celui que portoit fon père
dans fa retraite l'étoit également ! Des
raifons de politique & de prudence les
obligeoient d'en ufer ainfi l'un & l'autre.
Tous deux avoient encouru la difgrace
du Souverain fans l'avoir méritée , &
tous deux attendoient que l'inconftance
de la Cour & des événemens leur rendît
ce qu'elle leur avoit fait perdre.
Aboutaher ( c'eft le nom fuppofé du
Vieillard ) ne jouit même pas d'un entier
repos dans fa folitude. A la Cour un
Grand eft exposé aux bourafques : en
Province un homme obfcur l'eſt encore
plus aux vexations. Aboutaher en avoit
déja effayé plus d'une de la part du Be
gler- Beg , ou Gouverneur de Ba& rianne;
& pour furcroît d'affliction , il fe vit
forcé d'aller s'en plaindre à lui- même. Il
attendoit peu de fuccès d'une pareille
démarche. N'ai - je pas , difoit-il chemin
faifant, n'ai je pas moi - même été Bégle-
By
34 MERCURE DE FRANCE .
Beg ? N'ai- je pas cherché à faire le bien
du Prince & des Sujets ? Nai - je pas été
équitable ? N'ai -je pas été déplacé ? Eftil
jufte d'exiger que le Gouverneur de la
Bactrianne fe moule fur une conduite
qui m'a fi peu réuffi ?
Il n'étoit plus qu'à deux lieues de la
réfidence de ce Commandant , lorsqu'il
fut abordé par un Coulomcha , ou Meffager
du Roi de Perfe . Un Coulomcha
n'eft pas unfimple courier : c'eft un jeune
homme de diftinction attaché à la
perfonne du Monarque , à - peu - près
fur le même pied qu'un Gentilhomme
ordinaire l'eft en France. Ces fortes de
Meffagers ne font jamais chargés que de
commiffions graves : mais une circonftance
rend cet emploi très-pénible. C'eft
qu'en Perfe , où l'on prétend que les
Poltes furent inftituées par Cyrus , il ne
refte aucunes traces de cette inftitution.
Il eft vrai que dans ce pays un Meffager
Royal eft autorifé à démonter les
paffans qu'il rencontre . Le Coulomcha
dont il s'agit avoit ufé plus d'une fois de
fon privilége depuis fon départ d'Hifpahan
. Mais il étoit à pied lorfqu'il joignit
Aboutaher qui montoit un fort bon cheval
arabe . Le fage vieillard voulut en
defcendre. Il avoit reconnu d'abord
AOUST. 1763. 35
T'emploi du jeune Gentilhomme à fon
éxterieur ; il alloit céder à l'ufage. Le
Coulomcha l'ayant fixé , lui trouva l'air fi
vénérable & fi impofant , qu'il fe fentit
ému de refpect. Non , lui dit-il , mon
pére , non je n'uferai point contre vous
d'un privilége tyrannique. Ce feroit
joindre la barbarie à l'injustice. Daignez
feulement fatisfaire ma curiofité. Habitez-
vous la Ville prochaine , où quelques
affaires vous y conduifent- elles ?
Je pofféde fi peu de chofe , reprit le vieillard
, queje devrois être exempt de toute
efpéce d'affaires. Cependant , le peu qui
m'appartient m'eft envié. Un dévot , qui
me hait , & qui peut tout fur l'efprit du
Gouverneur , prétend me dépouiller de
mon foible patrimoine fours prétexte d'y
faire conſtruire un Hôpital en faveur des
pauvres de ce canton . Le principal dédommagement
qui m'eft offert feroit d'y
être admis comme les autres.... Voilà
une abominable injuſtice , interrompit le
jeune Perfan ;je vous jure par le gendre
du Prophête , qu'elle ne fera point effectuée
. J'ai quelque crédit auprès du Gouverneur
, & d'ailleurs , j'ai un moyen
sûr pour m'en faire écouter . Soyez perfuadé
que votre Adverfaire ne fera point
preuve de charité à vos dépens .
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Ils porterent la converfation beaucoup
plus loin , & elle les conduifit jufqu'à
la réfidence du Bégler-beg. A peine le
Coulomcha fe fut-il acquitté de fa principale
commiffion qu'il s'occupa des intérêts
d'Aboutaher. Il le préfenta au
Gouverneur qui parut ne l'écouter
qu'avec peine , ajoutant qu'un homme
auffi pieux que l'étoit fon adverfaire ,
ne pouvoit avoir que des vues louables.
Ce Gouverneur fe piquoit lui-même de
dévotion autant que d'avarice. Il n'ordonnoit
jamais de concuffions que l'alcoran
à la main .
Le jeune Perfan , qui le connoiffoit ,
fit figne au vieillard ne pas infifter . Celui
- ci fe retira comme ils en étoient
convenus. Alors Séfi , c'eft le nom du
Coulomcha , réitera fes inftances auprès
du Gouverneur , & en vint à l'argument
"qu'il fçavoit bien devoir être décifif. II
lui revenoit , felon l'ufage , un préſent
confidérable pour fa courfe , & c'étoit
au Bégler - beg à lui faire ce préfent.
Il lui fit entendre qu'il y renonceroit
volontiers fi Aboutaher obtenoit juſtice.
L'avare Gouverneur faifit avidement
cette propofition . Il décida qu'en effet
le dévot Mufulman portoit le zéle un
peu trop loin. Aboutaher fut maintenu
AOUST. 1763. 37
dans ce qu'il poffédoit , & le Bégler-beg
y eût même ajouté quelques poffeffions
d'autrui , fi on l'eût exigé.
Séfi courut rejoindre fon protégé qui
l'engagea à venir au moins vifiter l'hermitage
qu'il lui confervoit. Le jeune
Perfan y confentit , n'ayant nul motif
de preffer fon retour à Ifpahan. Ils partent
deux jours après , & au bout d'environ
douze heures de marche , ils touchoient
à l'habitation du vieillard . Ce dernier
en faifoit un modefte détail à Séfi , &
le prioit de mettre à l'écart toute idée
de magnificence , & de fomptuofité.
Mais quelle fut la défolation d'Aboutaher
, en voyant tout-à - coup une partie
de fa maifon en flammes ? Ah ,
chere Fatime ! Ah , chere Péhri ! s'écriat-
il , qu'allez -vous devenir ? Qui vous
arrachera au péril qui vous menace ?
Hélas ! peut -être en êtes-vous déja les
victimes ?
Séfi ne lui demanda point ce que
fignifioit ce difcours . Il part avec toute
la vîteffe du cheval qu'il montoit , arrive
en un inftant à la demeure du vieillard
, & trouve un Efclave qui fe défefpéroit.
Il entend des cris lamentables
& qui fembloient fortir du fein des
38 MERCURE DE FRANCE.
flammes. Il demande à l'esclave Par où
il eft poffible de pénétrer dans l'édifice
embrafé. Ah , Seigneur ! lui répondit
I'Efclave , j'aurois déja effayé d'en tirer
Fatime & Pehri ; mais , hélas ! Je në
fuis point Eunuque , & fi malheureuſement
vous ne l'êtes pas vous -même ...
Séfi, fans répondre à ce ridicule pro→
pos , s'empare d'une maffue , enfonce
l'unique porte de ce Bâtiment qui pour
furcroît d'embarras fe trouvoit fermé ,
paffe à travers la fumée & les feux , &
pénétre jufques dans une chambre où
Fatime , Pehri , & une vieille Efclave
n'attendoient que la mort. Déja même
·les deux premieres étoient évanouies.
Séfi s'empare de celle que d'abord le
hazard lui préfente : c'étoit Pehri. Il
l'emporte à force de bras jufques dans la
cour , & la remet entre les mains d'Aboytaher
qui dans l'inftant arrivoit . Il
retourne au fecours de Fatime , & la délivre
avec le même bonheur , mais non,
fans un extrême danger pour lui -même.
Ce qui ne l'empêcha pas de vouloir s'y
expofer une troifiéme fois. Son but étoit
de fecourir la vieille Efclave : mais la
chute d'une partie du bâtiment l'empêcha
de pénétrer juſqu'à elle. Il en fut au
1
AOUST. 1763. 39
défefpoir, tant fa générofité étoit pure &
défintéreffée .
Séfi n'étoit pas moins réfervé que
généreux. Il s'étoit bien apperçu en fecourant
Péhri qu'il portoit dans fes bras
une des plus belles perfonnes de l'Orient ;
elle étoit même alors dans un défordre
qui mettoit bien des beautés dans leur
jour. Séfi fe rappelloit avec tranſport
ce qu'il en avoit apperçu . Cependant ,
ne jugeant plus fa préfence abfolument
néceffaire , il fe tenoit modeftement à
l'écart . Il n'en étoit pas ainfi de l'Eſclave
d'Aboutaher : la fin du péril avoit mis fin
à fes fcrupules , & il aidoit fon Maître à
rappeller Fatime & Pehri de leur évanouiffement.
Elles ouvrirent les yeux
l'une & l'autre ; mais le danger qu'elles
avoient couru leur étoit encore fi préfent
qu'elles doutoient de leur existence . Ah !
leur dit le vieillard , en les baignant de
fes larmes, votre furpriſe eft bien légitime
: c'étoit fait de vous fans l'arrivée
du plus généreux de tous les hommes.
Il vous a fauvé la vie en s'expofant à une
mort prèfque certaine & en s'y expofant
à plus d'un reprife. Alors ab leur détailla ,
en peu de mots , ce que Sefi avoit fait
pour elles , & même ce qu'il avoit fait
pour lui.
40 MERCURE DE FRANCE.
:
Il en faut moins pour piquer la curio
fité de deux femmes à qui la vue de
tout homme étranger eft abfolument
interdite. Aboutaher crut pouvoir déroger
à cet ufage en faveur de Séfi. D'ailleurs,
il n'avoit prèfque plus la liberté du choix.
L'appartement des femmes étoit entierement
incendié. Il falloit donc qu'elles
habitaffent le fien , qui heureuſement
étoit à l'abri des flammes , n'ayant nulle
forte de communication avec l'autre.
Ainfi , le vieillard , courant autant qu'il
le pouvoit , à Séfi , l'invita à s'approcher
de celles qui tenoient de lui un nouvel
être. A cette propofition Séft éprouva
un doux faififfement qui lui ôta la liberté
de répondre. Mais fon filence n'avoit
rien qui pût faire foupçonner un refus ;
il s'avançoit même fans prèſque s'en appercevoir,
& beaucoup plus vite que
fon introducteur , vers la falle où Fatime
& Péhril'attendoient. Il les aborde avec
un trouble que la jeune Péhri partageoit
d'avance , & qui redoubla lorſqu'elle
l'eut envisagé.
Péhri n'avoit guères que treize ans ;
mais dans ces contrées , cet âge fuffit
au beau fexe pour fentir qu'il eft en état
de plaire & pour le faire fentir à d'autres .
Séfi l'éprouvoit. Il eût également pû voir
AOUST. 1763 : 41
dans Fatime ( qui le regardoit auffi malgré
l'ufage oriental ) il eût , dis-je , pû
trouver en elle un objet capable de faire.
diverfion aux charmes de fa fille : elle
étoit encore dans la fleur de la jeuneffe
& de la beauté. Mais Séfi étoit lui- même
trop jeune pour divifer fon hommage ,
quand même Fatime & Péhri n'euffent
été que des rivales ordinaires. Il eft un
âge où le coeur devient l'efclave du premier
coup d'oeil & ne fonge ni à rompre
fes fers , ni à les étendre.
Quelques jours s'écoulerent d'une
manière très - agréable pour le jeune cou
ple , à qui la circonftance permettoit de
s'entretenir librement . Séfi rendoit grâ--
ces à l'accident qui les réuniffoit , &
Pehri ne s'en affligeoit plus. Quant au
Vieillard , il fongeoit à le réparer.. Il
foupçonnoit , intérieurement , la caufe
de cet incendie , & fes foupçons étoient
fondés . Le pieux Perfan dont il a déja
été parlé , inftruit que le Gouverneur
ceffoit d'entrer dans fes vues charitables
, avoit crû devoir fe permettre un
petit mal pour un grand bien . En conféquence
il donna ordre à un de fes
Efclaves de brûler la maifon qu'il ne
pouvoit envahir. Peut- être , difoit -il ,
brûlerons-nous , en même temps . trois
42 MERCURE DE FRANCE.
ou quatre perfonnes ; mais mon Hôpital
en fera vivre cent , & tout bien
compté la maffe des Humains gagne
à ce calcul.
&
Il y avoit fujet de croire que cet
événement jettoit Aboutaher dans plus
d'une forte d'embarras, Séfi rêvoit aux
moyens de lui faire accepter des fecours.
Il étoit partagé entre la difficulté
de les lui offrir & la crainte d'être
refufé. Il le fut en effet : Aboutaher
lui dit que fa fortune , quoique bornée ,
le mettoit en état de rétablir ce que
le feu avoit détruit . Mais il n'en admiroit
pas moins la conftante générofité
du jeune Perfan. Il regrettoit de ne
pouvoir le fixer dans fa retraite
Penvioit à la Cour fi peu digne de le
pofféder. Il falloit cependant que Séfi
en reprît bientôt le chemin ; fon devoir
l'y rappelloit fon penchant luttoit
contre ce devoir. Il eut encore divers
entretiens avec Péhry, & tous deux
s'enflâmoient de plus en plus , & tous
deux remercioient le hazard de les avoir
affranchis des entraves de l'étiquette .
Ufage barbare & ridicule ! s'écrioit
Séfi , tu nous contrains d'époufer un
objet qui nous ignore & que nous
ignorons : tu fais du lien le plus refAOUST.
1763. 43
pectable un jeu de hazard qui fouvent
ne fatisfait aucunes des deux parties !
Ah ! du moins , j'ai vu dans Péhry celle
qui doit me rendre heureux notre
union fera le fruit d'un choix éclairé
notre choix le fruit d'un penchant réciproque
& qui ne peut plus s'accroître ;
qui, fur-tout, ne pourra jamais diminuer.
On voit par ce difcours le but que fe
propofoit Sefi. Mais il n'y pouvoit parvenir
qu'après avoir quitté l'emploi qui
l'attachoit & le captivoit à la Cour.
Une femme , une Efclave même lui étoit
interdite par le Souverain . Il informa de
fes projets , & Pehry qui les trouva merveilleux
, & Aboutaher , qui en jugea
tout autrement . Le fage Vieillard l'exhorta
vivement à ne rien précipiter. A
votre âge , lui difoit-il , on doit , furtout
, ménager la faveur de fon Maître ;
il eft plus facile d'être Courtifan que
Philofophe.
Séfi , qui dans ce moment , n'étoit
qu'amoureux , fut peu ébranlé par ce
difcours . Pehry n'étoit pas mieux d'ac
cord fur ce point avec fon Ayeul. Ce
jeune couple prêt à fe féparer n'y fongeoit
qu'avec frémiffement. Il fallut
néanmoins s'y réfoudre. Il fallut mettre
fin à une fituation d'autant plus fla44
MERCURE DE FRANCE.
reufe , qu'elle étoit fans exemple dans
toute la contrée. Mais ce n'étoit point
cette fingularité que Seft regrettoit ;
c'étoit la chofe même . Ses larmes coùloient
abondamment. Pélry cachoit
une partie de fa douleur ; Aboutaler
pleuroit de tendreffe, & Fatime fans bien
pouvoir fe dire à elle - même pourquoi.
De retour à Ifpahan , Sefi fe difpofoit
à effectuer fon deffein , à quitter une
place qui afferviffort jufqu'à fon âme.
Une révolution fubite le retint à la
Cour . L'autorité & même la perfonne
du Monarque étoient menacés ;
dès-lors Séfi ne fongea plus qu'à défendre
l'une & l'autre. Il avoit été prêt
d'immoler toute ambition à l'amour
it fit céder ce même amour au devoir .
L'ennemi qu'il falloit combattre & repouffer
étoit le célébre Thomas Kouli-
Kan , ennemi d'autant plus à craindre,
qu'il ofoit tout , & qu'il joignoit une
politique profonde au courage le plus
déterminé. Ce qui achevoit de le rendre
formidable , c'eft que le Prince qu'il
vouloit fupplanter , n'avoit aucune de
ces qualités , & ignoroit jufqu'à l'art
de paroître les avoir.
On fait que l'Ufurpateur mit le comblé
aux attentats , & vit fon ambition
A O UST. 1763. 43
couronnée. Tout , cependant , ne fléchit
pas fous lui d'abord , & Séfi fe diftingua
parmi ceux qui réfifterent le
mieux & le plus longtemps . Son père lui
en eût donné l'exemple s'il avoit eu befoin
de modèle. Thamas qui avoit luimême
trop de courage pour ne pas eftimer
cette vertu dans autrui , n'épargna
rien pour s'attacher deux Sujets fi braves
& fi fidéles . Toute la Perfe étant alors
foumife & tranquille , ni l'un ni l'autre
n'avoient deffein d'exciter de nouveaux
troubles. Mais aucun des deux ne voulut
fe fixer à la Cour du Tyran , ni prendre
parti dans fes armées. Cependant il
ordonna que leurs biens qu'il avoit fait
confifquer , leur fuffent rendus. Ce n'étoit
point le feul exemple de modération
qu'il eût donnéjufqu'alors . Il affectoit ,
furtout , de réparer certaines injuftices
que fon prédéceffeur avoit commifes ,
ou laiffé commettre . Plus d'un Grand
dépouillé de fes Domaines par ce malheureux
Prince , en avoit été remis en
poffeffion par Thamas. Tant il eſt vrai
que dans un Souverain , la politique fupplée
quelquefois à la vertu & peut même
briller d'un éclat fupérieur.
Seft devenu libre , retourne en diligence
vers la retraite où le conduifoient
46 MERCURE DE FRANCE.
l'amour & l'amitié. Dépuis deux ans &
plus , qu'il avoit quitté ce féjour , il
ignoroit le fort des perfonnes qui l'habitoient.
Il voyoit fur fa route les défaftres
occafionnés par la guerre civile : il
craignoit que ces ravages ne fe fuffent
étendus jufques fur l'afyle de Péhry ; &
dans quel trouble cette idée ne le plongeoit-
elle pas ? Ce fut bien pis lorfqu'arrivé
fur les lieux mêmes , il n'y trouva
que des reftes de mafures abfolument
inhabitées ! Il faut avoir aimé , ou pour
mieux dire , il faut aimer pour la prez
mière fois , & aimer en Afiatique , pour
concevoir ce qu'éprouva Séfi à ce déplorable
aspect. Il parcourt , en homme
égaré tout le canton , s'informe de ce
qui peut concerner Aboutaher , n'apprend
rien de pofitif & retourne vingt
fois questionner une même perfonne.
Tout ce qu'on lui affirme c'est que
les troupes de Thamas ont habité &
ravagé ce pays, Mais on ignore fi le
vieillard qu'il y cherche ne l'avoit pas
quitté lui-même avant leur arrivée : incertitude
qui redoubloit l'agitation de
Séfi.
Tout ce que la jaloufie , fi naturelle
aux Orientaux , a de plus accablant &
AOUST. 1763. 47
de plus cruel , s'emparoit malgré lui de
fon âme. Tantôt il fe repréfentoit Péhri
au pouvoir de quelque Officier féroce ;
tantôt il fe la figuroit au milieu du Sérail
de l'Ufurpateur , gémiffant fur fon triſte
efclavage ; & ( ce qui lui fembloit beau,
coup plus affreux ) ! Peut -être n'en gémiffant
plus. Il fe réfout à parcourir toute
la Perfe ; va de Province en Province ,
de Ville en Ville , s'arrête fur-tout , dans
les lieux écartés , parle d'Aboutaher à
tous les humains qu'il rencontre , &
voit , avec défefpoir , que ce nom eſt
par- tout ignoré. Un an s'écoule dans ces
recherches fuperflues ; après quoi Séfi
vient retrouver fon père , auffi accablé
de fa longue abfence , que lui-même
l'étoit de celle de Péhri.
:
L'extrême affliction exige un confident
c'est un moyen prefque sûr de
la rendre fupportable, Mais il eft rare
de confier certaines foibleffes à un Vieillard
, & , furtout , à fon propre Père.
Il est encore rare que ce même Père
goûte cet aveu. Séfi dans la néceffité
où il étoit de fe plaindre , ne fit pas cette
réflexion & s'en trouva bien. D'ailleurs
l'amour eft regardé en Afie moins com
me une foibleffe que comme un befoin.
Le Père de Séfi à qui ce befoin s'étois
48 MERCURE DE FRANCE.
fait fentir autrefois , ne trouva point
étrange que fon fils l'éprouvât à fon
tour. Je te plains , lui dit- il, d'avoir perdu
cette Beauté dont tu me parles & qui
devoit t'aimer , vù ton age , ton extétérieur
& furtout la fingularité de l'aventure.
Il n'eft qu'un moyen de réparer
ce malheur , c'eft d'époufer une
femme affez belle pour te faire oublier
celle que tu regrettes ; & fi ce reméde
ne fuffit pas , d'y joindre quelques jolies
Efclaves. Il feroit fingulier qu'aucune
d'entre elles ne pût faire diverfion à
ta douleur . En tout cas fi l'objet qui
la caufe t'eft rendu quelque jour , il
te fera libre de l'époufer auffi . Le Prophête
a pourvu à ces fortes d'inconvéniens.
Ce difcours qui eût pu confoler un
Européen , fur-tout un François ; ne fit
que gliffer fur notre Afiatique. Cependant
, comme il n'eft guères poffible de
réfifter perpétuellement à des avis de
cette nature , Séfi fe laiffa vaincre. Mais
ce ne fut qu'après avoir lutté encore fix
mois & fait faire de nouvelles & inutiles
recherches d'Aboutaher & de fa famille.
Perfuadé , enfin , qu'il en étoit privé
pour jamais , il fit ce qu'exigeoit fon
père ; c'eft-à-dire qu'ayant chargé un ·
Procureur
AOUST. 1763. 49
Procureur d'époufer en fon nom , & par
le miniftere d'un autre Procureur , une
fille que ni l'un ni l'autre n'avoient jamais
vue & ne devoient jamais voir , une
fille qu'il ne connoiffoit pas lui- même ,
il avoit confenti qu'elle lui fût enfuite
amenée pour ne la voir en face qu'après
le temps fixé par l'ufage. Il la connoiffoit
, au furplus , pour la fille d'un Noble
Perfan qui habitoit le même canton que
lui , & avec qui fon père s'étoit fort lié
durant fon abfence.
Les dix jours de fêtes & de divertiffement
, fixés par la coutume , étant expirés
, la nouvelle époufe fut conduite en
pompe , mais durant la nuit , chez fon
époux , qui l'attendoit fans impatience.
Elle étoit voilée de manière qu'en
plein midi elle n'eût pas même foupçonné
qu'il fit jour. Des femmes deftinées
à la fervir , l'introduifirent dans
l'appartement qui lui eft réſervé. Elles
en fortent quand Séfi eft fuppofè prêt à
s'y rendre ; mais elles n'y laiffent aucune
lumière , & lui-même n'eft pas en droit
d'y en introduire. L'ufage le condamne
à ne voir ni à n'être vu cette première
nuit. Il entre , moins occupé de l'objet
qu'il va trouver, que de celui qu'il a perdu.
Il eft furpris d'entendre des foupirs &
C
50 MERCURE DE FRANCE.
des fanglots. Il ne peut douter de qui ils
Iartent,& cette fingularité réveille & fixe
fon attention. Il reconnoît bien- tôt que
ces fangots & ces foupirs ne font point
fimulés. Ils lui fervent de guide pour
s'approcher de fa jeune époufe. Hé quoi ,
Madame ? lui dit- il , comment dois- je
interpréter ces marques de douleur ?
Eft- ce par contrainte que vous vous
donnez à moi? Je n'exige point un pareil
facrifice .
2
L'accordée ne répondit rien , & ce filence
vouloit déjà dire beaucoup. De
grace, Madame, reprit Séfi, daignez me
répondre avec confiance & fans aucun
détour ? Peut-être aurai - je moi - même
quelque autre aveu à vous faire , Ah
Seigneur lui dit- elle ; en pleurant &
foupirant toujours , mes larmes pourroient-
elles vous outrager ? Invifible à
vos yeux comme vous l'êtes aux miens
tous deux inconnus l'un à l'autre, nous ne
pouvons encore ni nous aimer , ni nous
haïr. Peut- être en vous époufant , m'uniffé-
je à l'homme le plus parfait de
toute l'Afie. Mais , Seigneur , pardonnez
..... Elle n'en put dire davantage ;
fes fanglots la fuffoquerent de nouveau..
Séfi , que la douceur & le charme de fa
voix venoient d'affecter fingulièrement,
2
AOUST. 1763.
frémit de l'état où cette jeune perfonne
étoit réduite. Raffurez-vous , Madame ,
lui dit-il , d'un ton attendri , vous n'êtes
pas tombée entre les mains d'un barbare.
Il faudroit l'être pour abufer de votre
fituation . Je refpecterai vos fentimens &
vos regrets . Je fais par moi- même ce
qu'un premier penchant .... Mais encore
une fois , ne refufez point votre
confiance à celui qui en veut être digne
par fa franchiſe & fon équité.
Hé bien , Seigneur ! reprit-elle , d'un
ton de voix mal affuré , je vais vous faire
l'aveu d'une foibleffe que je crois excufable
& qui peut-être , vous paroîtra
légitime . Je garde encore le fouvenir de
quelqu'un à qui je dois le jour , de quelqu'un
qui pour me fauver la vie ofa
s'expofer à une mort prèfque inévitable ;
mais qui me laiffe en proie à des chagrins
plus cruels que la mort qu'il m'a
épargnée !
O ciel , s'écria Séfi , étonné du rapport
qu'il y avoit dans cette avanture &
ce qui lui étoit arrivé à lui-même;ô ciel ! ...
Mais , Madamė , reprit-il , en s'interrompant
, votre nom n'eft -il pas Zulphi ? .....
Oui, Seigneur, & c'eft auffi le nom que
portent men père & mon ayeul
Quoi ! jufqu'à fon ayeul ! difoit trif
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
tement Séfi , en fongeant à Aboutaher ;
mes efpérances ont été bientôt détruites....
N'imparte , voyons jufqu'où le
hazard peut porter la reffemblance dans
des événemens oppofés. Madame
qu'eft devenu ce libérateur qui caufe
aujourd'hui votre défefpoir ?
Mon défefpoir eft de l'ignorer, ajouta
la jeune époufe. Les événemens qui viennent
de déchirer la Perfe ont , fans.
doute , éloigné de lui toute autre idée :
peut-être a-t-il fait céder l'amour à l'ambition
; peut-être n'a-t-il jamais bien
connu l'amour.
Autre point de conformité, difoit Séfi
intérieurement : l'aimable Péhria , fans
doute , les mêmes foupçons à mon
égard , & a , peut-être , fubi la même
épreuve que celle qui me parle en cet .
inftant. Mais hélas ! fes pleurs aurontils
été refpectés ? ... Quoi qu'il en puiffe
être , je ferai généreux ; je mériterai
qu'on le foit , ou qu'on ait dû l'être envers
Pehri. Madame , ajouta-t- il , en
élevant la voix , votre deftinée & la
mienne ont entr'elles un rapport qui
m'étonne. Votre coeur n'eft plus à vous
le mien n'eft plus à moi . Vous regrettez
un amant qui vous fauva la vie ; j'eus le
bonheur de la fauver à la Beauté que je
AOUST. 1763. 53Ⓡ
regrette. Vous ignorez la deftinée de
l'un ; j'ignore celle de l'autre . Vous
foupçonnez votre amant d'inconſtance ;
j'ai les mêmes foupçons envers ma maîtreffe
, & elle peut - être envers moi :
Vous aimez encore , même en craignant
d'être oubliée ; je conferve un amour
tout femblable , en craignant un pareil
oubli . Nos âmes étoient faites pour fe
rencontrer ; c'est dommage que le hafard
ait dérangé leur cours. Mais , Ma
dame , je le répéte , je ne prétends point
tyrannifer la vôtre. Je vous admire & fuis
prêt à renoncer à vous , à vous rendre à
vous-même , puifque vous ne fauriez
être à moi volontairement.
Ah , Seigneur ! interrompit la jeune
Perfane extrêmement émue d'un procédé
fi généreux , & agitée d'un mouvement
qui l'étonnoit & qu'elle n'eût pû
définir , ah Seigneur ! je n'ai fait que
ceder aux ordres abfolus de mon père ;'
mais vous méritez un coeur uniquement
à vous & qu'aucun autre objet n'eût
prévenu d'abord .
Hé bien , Madame , ajouta Séfi , j'entrevois
un moyen de vous conferver à
votre amant & de prévenir les empor-.
temens d'un père irrité. Reftez avec
moi ; ces lieux feront déformais pour-
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
vous un afyle inviolable , un afyle que
je regarderai moi- même comme facré.
Daignez , du moins , achever de rendre
votre confident celui qui confent à
n'être votre époux que de nom . Le rapport
de votre fituation avec la mienne
rend cette curiofité légitime , & certain
mouvement que je ne puis exprimer , la
rend indifpenfable .
Alors. Zulphi détailla ce qu'elle n'avoit
fait qu'indiquer & à chaque mot
Séfi redoubloit d'attention & d'étonnement.
Mais quand après certains détails
préliminaires , Zulphi en vint à citer,
la retraite où elle avoit vécu avec ſon
ayeul & fa mère , l'incendie où l'une
& l'autre s'étoient vues prêtes à périr ,
le fecours qu'elles avoient recu d'un
jeune , Courtifan , fon féjour dans leur
afyle commun , & enfin fon départ qui
tira encore des larmes de Zulphi , elle
fut interrompue par un grand cri que
pouffa l'Epoux confident. Elle frémit ,
& cut l'avoir offenfé , d'autant plus
qu'il l'avoit quittée avec précipitation ,
Mais il étoit allé donner une libre entrée
au jour qui commençoit à paroître .
La jeune Perfane fit un mouvement
pour courir à fon voile. Arrêtez lui
cria fon Epoux bien réfolu d'en pren
AOUST. 1763. 55
dre dès ce moment le titre & les droits
arrêtez, aimable Pêhry ! Ce ' nom lui fit -
lever les yeux vers celui qui le prononçoit.
Ciel ! c'eft lui ! s'écria- t- elle , c'eſt
Séfi ! ... lui- même , reprit- il ; celui à
qui vous donniez des larmes , celui à
qui vous en avez tant coûté. Mais Péhry
n'entendit point ces paroles ; elle
étoit évanouié dans fes bras.
Revenue à elle , tout ce qu'elle
voyoit lui parut un fonge. Mais ce doute
ne pouvoit pas long-temps fubfifter .
Vouloir exprimer les plaifirs & l'extrême
fatisfaction de ce jeune couple
feroit trop entreprendre. Heureufe la
main qui excelle à peindre ces fortes
de délices ; plus heureux mille fois le
coeur qui les reffent ! Je dois feulement
ajouter que tout cet embaras , tous ces
quiproquo , furent produits par quelques
changemens de nom . Aboutaher & Pehry
ayant repris leur nom véritable en quittant
leur folitude , les recherches de Séfi ,
qui d'ailleurs le's fit un peu tard , étoient
devenues inutiles. Celui- ci ayant repris
pour fe marier le nom de fon père , fa
future n'avoit pû y retrouver celui de
Séfi , le feul qu'elle connût. Ce n'eft pas
le Père de cette belle Perfane que
Séfi croyoit réduit à l'état le plus médiotout
,
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
cre , fe trouvoit rétabli dans tous fes
biens , & Aboutaher qu'il eût pû reconnoître
à l'extérieur , habitoit alors une
Province des plus éloignées. Tous ces
motifs étoient plus que fuffifans pour
autorifer la méprife nocturne des deux
époux & leur étonnement réciproque.
Mais leur attachement mutuel & conftant
, leurs plaifirs , leur bonheur enfin ,
bonheur fi rare entre époux , durent
encore mieux produire l'étonnement uni
verfel.
Fermer
699
p. 72-73
MARCHE exécutée à la Publication de la Paix. Par M. DARD, de l'Académie Royale de Musique. PARODIE.
Début :
FIERES Trompettes, [...]
Mots clefs :
Trompettes, Amour, Bonheur, Maître, Chœur, Cieux, Musettes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MARCHE exécutée à la Publication de la Paix. Par M. DARD, de l'Académie Royale de Musique. PARODIE.
MARCHE exécutée à la Publication de
la Paix. ParM. DARD , de l'Académie
Royale de Mufique..
PAROD I E.
FIERES IERES Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
En ce jour le foin d'accompagner nos voix.
Quand la Paix
Comble nos fouhaits ,
Anglois
Et François ,
Chantons fes attraits ;
Portons tous jufqu'aux Cieux
Nos tranfports & nos voeux ;
Et que les Dieux
Qui nous rendent tous heureux
Ainfi qu'eux ,
S'uniffent
En choeur applaudiſſent
Aux heureuſes loix
Qui réuniffent
Sujets & Rois.
Vive LOUIS!
Vive notre cher Maître !
Lui
Fieremt
Fieres trompettes , Laissés aux muse.Quandla
paice Comble nos souhaits, Anglois et Fieux Nos
transports etnos voeux Etque les Dieux Qr applau
dissent Aux heureuses loix Qui reunissl faitre
naitreparmi nous lesjeux et les ris , Cont tout
+
us prouve l'amour, En cejour En sentlerensnos con
nous
certs :Fieres trompettes , Laissés aux mus voix.
D
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
Vive notre cher Maître !
Lui
AOUST. 1763. 73
"Lui feul fait renaître
Parmi nous les jeux & les ris
Chantons ,
Célébrons ,
Chantons notre bonheur :
Son coeur ,
A fon tour ,
Dont tout nous prouve l'amour ,
En ce jour ,
En fent le retour.
Que nos tranſports ,
Que nos accords
Frappent les airs ,
Et répétons dans nos concerts :
Fières Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
Accompagner nos coeurs & hos voix.
Par M. D. L. P...
la Paix. ParM. DARD , de l'Académie
Royale de Mufique..
PAROD I E.
FIERES IERES Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
En ce jour le foin d'accompagner nos voix.
Quand la Paix
Comble nos fouhaits ,
Anglois
Et François ,
Chantons fes attraits ;
Portons tous jufqu'aux Cieux
Nos tranfports & nos voeux ;
Et que les Dieux
Qui nous rendent tous heureux
Ainfi qu'eux ,
S'uniffent
En choeur applaudiſſent
Aux heureuſes loix
Qui réuniffent
Sujets & Rois.
Vive LOUIS!
Vive notre cher Maître !
Lui
Fieremt
Fieres trompettes , Laissés aux muse.Quandla
paice Comble nos souhaits, Anglois et Fieux Nos
transports etnos voeux Etque les Dieux Qr applau
dissent Aux heureuses loix Qui reunissl faitre
naitreparmi nous lesjeux et les ris , Cont tout
+
us prouve l'amour, En cejour En sentlerensnos con
nous
certs :Fieres trompettes , Laissés aux mus voix.
D
THE
NEW
YORK
PUBLIC
LIBRARY
.
ASTOR
, LENOX
AND TILDEN
FOUNDATIONS
,
Vive notre cher Maître !
Lui
AOUST. 1763. 73
"Lui feul fait renaître
Parmi nous les jeux & les ris
Chantons ,
Célébrons ,
Chantons notre bonheur :
Son coeur ,
A fon tour ,
Dont tout nous prouve l'amour ,
En ce jour ,
En fent le retour.
Que nos tranſports ,
Que nos accords
Frappent les airs ,
Et répétons dans nos concerts :
Fières Trompettes ,
Laiffez aux Muſettes ,
Laiffez aux Hautbois
Accompagner nos coeurs & hos voix.
Par M. D. L. P...
Fermer
700
p. 175-183
A la ROCHELLE, le 7 Juillet 1763.
Début :
J'ESPÉRE, Monsieur, que notre éloignement de la Capitale ne vous préviendra [...]
Mots clefs :
Dames, Pieds, Loges, Salle, Intendant, Amour, Peuple, Fêtes publiques, Citoyens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A la ROCHELLE, le 7 Juillet 1763.
A la ROCHELLE le Juillet 1763.
J'ESPÉRE , Monfieur , que notre
éloignement de la Capitale ne vous préviendra
pas contre la vérité du récit que
j'ai l'honneur de vous adreffer. Vous
reconnoîtrez à mon ftyle que je n'ai pas
cherché à en orner les traits ; mais fi je
réuffis à en rendre le tableau parlant ,
vous conviendrez que tous les exemples
de magnificence & de bon goût , font
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
effacés par les Fêtes que viennent de
donner M. P'Intendant & Mde l'Intendan
te de cette Province. Les perfonnes de
qualité qui y ont affifté , ont partagé l'étonnement
& l'admiration des Citoyens.
L'amour de tous les Ordres de la Ville
pour un Magiftrat moins connu par fon
autorité que par fes bienfaits , afuppléé à
l'infuffifance de l'induftrie & à la rareté
des Artifans. Les préparatifs ont même
été précipités par l'arrivée de Meſdames
les Comteffe de Sene&terre & Marquife
de Villeroi que M. le Maréchal de Senecterre
notre Gouverneur avoit invitées
aux Réjouiffances publiques dont elles
ont fait le premier ornement.
La Paix fut publiée les 1 & 2 de
ce mois par tous les Corps , avec les
acclamations d'un Peuple paffionné
pour fon Roi & pour celui qui en repréfente
fi dignement la Bonté & la
Majefté. Le Te Deum fut chanté le 3 avec
toute la Pompe qui pouvoit rendre cette
Cérémonie plus augufte : M. le Gouverneur
, Mefdames de Sene&terre & de
Villeroi, M. l'Intendant & Mde l'Intendante,
l'Etat Militaire , les Compagnies & la
plupart des Citoyens y affifterent. Il y
eut le même jour fur la Place Royale un
AOUST. 1763: 177
feu de joie , une illumination en Amphithéâtre
, deux fontaines de vin qui
coulerent toute la nuit , féparées par une
eftrade garnie de Muficiens , & un concours
fi prodigieux de Peuple , que la
vafte étendue de la Place pouvoit à
peine le contenir. Les Dames placées
fur les balcons des Maifons qui l'entourent
ne quitterent ce Spectacle fingulier
que pour jouir des illuminations qui
éclairoient les rues. On admira furtout
celles du Gouvernement , de l'Intendance
& de l'Hôtel-de-Ville.
Le lendemain , M. le Maréchal , Mefdames
de Senecterre & de Villeroi ,
fuivies de plus de cent foixante Dames
parées , & de cinq cens Cavaliers , tant
Militaires que Citoyens & Etrangers , fe
rendirent à l'Intendance à cinq heures
du foir. M. & Madame Rouillé les reçurent
dans un fallon orné de glaces &
très - éclairé.
Ce fallon de Compagnie communique
par trois grandes croifées de plein pied
dans un Jardin de quatre - vingt pieds
de longueur & de cinquante pieds de
largeur , plus bas environ de quatre
pieds que le fallon & renfermé par les
Bâtimens de l'Hôtel , qu'on avoit deſti-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE:
né à la conftruction d'une falle de Spectacle.
Ce terrein étoit couvert par de
fortes toiles à voiles , fufpendues par
une mâture auffi folide que hardie , &
difpofées de manière que l'air rafraîchît
la falle , fans que la pluye pût y pénétrer.
Le plafond du milieu à la hauteur
de vingt-quatre pieds étoit formé par
des pavillons de couleurs bleues & jaucelui
des loges étoit mêlangé de
blanc & de rouge.
On voyoit dans l'enfoncement une
toile décorée des chiffres de M. le Ma
réchal , de Madame de Seneterre & de
Madame de Villeroi , enlacés & déffinés
en Fleurs ; l'Orcheftre & le Parterre
bordés de dix grandes Loges paffantes
occupoient le terrein entre la toile
& la fortie du fallon : un treillage de
verdure naturelle en forme de tapis
à la hauteur d'appui , fervoit de parement
aux loges au pied & en dehors
de ce treillage étoit pratiqué un
Amphitéâtre à deux rangs de fiéges ,
qui partageoit la diftance du Parterre
au niveau des Loges. Dix colonnes
torfes , ornées de guirlandes de fleurs
naturelles fortoient du treillage &
marquoient la coupure des loges ceinAOUST.
1763. 179
, trées en haut en forme d'Archivolte
& du milieu des clefs defcendoient les
luftres fufpendus par des guirlandes en
draperie. Chaque colonne étoit éclairée
par un bras à trois bougies ; trois
grands luftres à diftance égale tomboient
du plafond du milieu. Les bras & les
luftres étoient travaillés en fleurs afforties.
Auffi - tôt que les Dames furent placées
on leva la toile & le Temple
de l'Amour fe préfenta avec tout le
brillant de la plus élégante décoration .
On commença par une Comédie en
Vers & un Acte Intitulée Amour fans
Amour : un Citoyen diftingue par fon
efprit & par fes talens , joua le premier
Rôle ; mais l'Acteur trahit l'Auteur
& fa modeftie ne put échaper
aux applaudiffements réunis. Cette Piéce
fut fuivie de l'Opéra des Graces en
un Аđe , dont les paroles & la Mufique
charmantes firent ailément reconnoftre
la même main qui avoit deffiné
leur Temple : deux ballets brillants où
la galanterie & l'éclat des habits répondolent
à l'élégance de réxécution foutenne
par plus de trente Muficiens
d'orchestre tous amateurs , ouvrirent&
fermierent ce fecond Spectacle.
Y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Les Dames fuivirent Meſdames: de
Seneterre & de Villeroi & montérent
dans les Piéces préparées pour le foupé :
tout le plein-pied de l'Hôtel étoit couvert
de tables garnies avec une profufion
qui fembloit devoir en exclure
la délicateffe , mais qui ne la rendit
que plus furprenante. M. le Maréchal
qui fait fi bien tempérer l'éclat de
fon rang par la gayeté & la galanterie,
refufa de fe placer à la première table ;
il en fit le tour & parut à toutes les
autres pour y répandre les traits de fa
bonté& de fa politeffe: les Cavaliers fervoient
les Dames & trouvoient pour
eux , fur des Buffets dreffés dans les
angles de chaque Salle , des mets fervis
avec autant d'ordre & d'abondance
que les tables mêmes.
On avoit continué la gallerie dans
tout le contour du Jardin & pratiqué dans
les côtés & le derrière du Théâtre , dix
Loges de la dimenfion & du goût de
celles qui bordoient l'Orcheſtre & le
Parterre ; de façon qu'en faifant difparoître
les décorations du Théâtre &
en élevant le Parterre le même terrein
ne devoit plus préfenter qu'une Salle
de Bal entourée de Berceaux de verdure
de fept pieds de profondeur & deAOUST.
1763.
181
treize pieds de largeur , ornés dans leurs
fonds , de glaces d'une coupe égale &
de la plus exacte correfpondance , &
foutenus & partagés par vingt Colonnes
torfes ornées de guirlandes de fleurs.
Il ne fallut pas une heure au Machinifte
pour l'éxécution de ce changement.
Les Dames rentrérent après foupé
dans cette Salle enchantée , par le même
fallon de Compagnie où elles avoient
été reçues, & qui en devenoit le veftibule.
Leur furprife paffa l'efpérance du
Machinifte ; la perſpective avoit été fi
adroitement ménagée , par les rapports
des glaces qui couvroient les fonds de
la gallerie avec celles du fallon , que l'oeil
ne trouvoit plus de bornes & fe perdoit
dans la répétition des objets : on avoit
ménagé dans l'enfoncement un Amphitéâtre
rempli de Muficiens en domino .
Les Dames qui ne vouloient pas danfer
bordoient la gallerie , les autres fe
rangerent autour de la banquette audeffous
des premières. Cette ordonnance
qui fembloit l'effet du hafard , cinq cens
Cavaliers répandus dans la falle , douze
cercles de contredanfes formés à la fois
préfentoient le plus riche tableau.
Mefdames de Seneterre & de Ville182
MERCURE DE FRANCE .
roi ouvrirent le Bal par deux menuéts
avec M. l'Intendant. On danfa jufqu'à
cinq heures du matin ; & il ne fallut pas
moins que l'inquiétude fur la fanté de
M. l'Intendant & Madame l'Intendante
pour arracher les Conviés de ce féjour
délicieux .
On crut que M. & Madame Rouillé
avoient épuifé pendant douze heures
que dura la Fête , la politeffe , l'aménité
& l'attention qui les rendent fi chers à
la Ville ; il manquoit à leur gloire un
trait d'affabilité & de bonté qui prolongeât
les plaifirs & les fit partager au
Peuple. Les Portes de l'Intendance s'ouvrirent
à neuf heures du matin , & on
laiffa entrer tout le monde fans diftinction
dans cette Salle merveilleufe. On
y trouva des violons , & Mefdames
Rouillé, de Sene &terre & de Villeroi nè
dédaignerent pas d'y paffer une partie
de l'après- midi & d'y danfer. L'affluence
du Peuple fut fi grande , qu'il paffa dans
La Salle , ce jour- là , plus de dix mille
perfonnes,
Le lendemain , la Troupe des Comédiens
joua gratis au Théâtre public , &
la Salle de l'Intendance n'en fut pas
moins livrée à la cutiofité du Public.
Je fuis trop bon Citoyen , Monfieur ,
AOUST. 1763: 183
pour ne pas defirer ardemment que cette
Defcription foit inférée dans le prochain
Mercure , fi vous croyez qu'elle réponde
à l'idée qu'on doit fe faire d'une Fête
auffi magnifique. Je fuis charmé que
cette occafion me procure l'avantage de
vous affurer des fentimens avec lefquels
j'ai l'honneur d'être , & c .
C. DENIS .
J'ESPÉRE , Monfieur , que notre
éloignement de la Capitale ne vous préviendra
pas contre la vérité du récit que
j'ai l'honneur de vous adreffer. Vous
reconnoîtrez à mon ftyle que je n'ai pas
cherché à en orner les traits ; mais fi je
réuffis à en rendre le tableau parlant ,
vous conviendrez que tous les exemples
de magnificence & de bon goût , font
H iv
176 MERCURE DE FRANCE.
effacés par les Fêtes que viennent de
donner M. P'Intendant & Mde l'Intendan
te de cette Province. Les perfonnes de
qualité qui y ont affifté , ont partagé l'étonnement
& l'admiration des Citoyens.
L'amour de tous les Ordres de la Ville
pour un Magiftrat moins connu par fon
autorité que par fes bienfaits , afuppléé à
l'infuffifance de l'induftrie & à la rareté
des Artifans. Les préparatifs ont même
été précipités par l'arrivée de Meſdames
les Comteffe de Sene&terre & Marquife
de Villeroi que M. le Maréchal de Senecterre
notre Gouverneur avoit invitées
aux Réjouiffances publiques dont elles
ont fait le premier ornement.
La Paix fut publiée les 1 & 2 de
ce mois par tous les Corps , avec les
acclamations d'un Peuple paffionné
pour fon Roi & pour celui qui en repréfente
fi dignement la Bonté & la
Majefté. Le Te Deum fut chanté le 3 avec
toute la Pompe qui pouvoit rendre cette
Cérémonie plus augufte : M. le Gouverneur
, Mefdames de Sene&terre & de
Villeroi, M. l'Intendant & Mde l'Intendante,
l'Etat Militaire , les Compagnies & la
plupart des Citoyens y affifterent. Il y
eut le même jour fur la Place Royale un
AOUST. 1763: 177
feu de joie , une illumination en Amphithéâtre
, deux fontaines de vin qui
coulerent toute la nuit , féparées par une
eftrade garnie de Muficiens , & un concours
fi prodigieux de Peuple , que la
vafte étendue de la Place pouvoit à
peine le contenir. Les Dames placées
fur les balcons des Maifons qui l'entourent
ne quitterent ce Spectacle fingulier
que pour jouir des illuminations qui
éclairoient les rues. On admira furtout
celles du Gouvernement , de l'Intendance
& de l'Hôtel-de-Ville.
Le lendemain , M. le Maréchal , Mefdames
de Senecterre & de Villeroi ,
fuivies de plus de cent foixante Dames
parées , & de cinq cens Cavaliers , tant
Militaires que Citoyens & Etrangers , fe
rendirent à l'Intendance à cinq heures
du foir. M. & Madame Rouillé les reçurent
dans un fallon orné de glaces &
très - éclairé.
Ce fallon de Compagnie communique
par trois grandes croifées de plein pied
dans un Jardin de quatre - vingt pieds
de longueur & de cinquante pieds de
largeur , plus bas environ de quatre
pieds que le fallon & renfermé par les
Bâtimens de l'Hôtel , qu'on avoit deſti-
Hv
178 MERCURE DE FRANCE:
né à la conftruction d'une falle de Spectacle.
Ce terrein étoit couvert par de
fortes toiles à voiles , fufpendues par
une mâture auffi folide que hardie , &
difpofées de manière que l'air rafraîchît
la falle , fans que la pluye pût y pénétrer.
Le plafond du milieu à la hauteur
de vingt-quatre pieds étoit formé par
des pavillons de couleurs bleues & jaucelui
des loges étoit mêlangé de
blanc & de rouge.
On voyoit dans l'enfoncement une
toile décorée des chiffres de M. le Ma
réchal , de Madame de Seneterre & de
Madame de Villeroi , enlacés & déffinés
en Fleurs ; l'Orcheftre & le Parterre
bordés de dix grandes Loges paffantes
occupoient le terrein entre la toile
& la fortie du fallon : un treillage de
verdure naturelle en forme de tapis
à la hauteur d'appui , fervoit de parement
aux loges au pied & en dehors
de ce treillage étoit pratiqué un
Amphitéâtre à deux rangs de fiéges ,
qui partageoit la diftance du Parterre
au niveau des Loges. Dix colonnes
torfes , ornées de guirlandes de fleurs
naturelles fortoient du treillage &
marquoient la coupure des loges ceinAOUST.
1763. 179
, trées en haut en forme d'Archivolte
& du milieu des clefs defcendoient les
luftres fufpendus par des guirlandes en
draperie. Chaque colonne étoit éclairée
par un bras à trois bougies ; trois
grands luftres à diftance égale tomboient
du plafond du milieu. Les bras & les
luftres étoient travaillés en fleurs afforties.
Auffi - tôt que les Dames furent placées
on leva la toile & le Temple
de l'Amour fe préfenta avec tout le
brillant de la plus élégante décoration .
On commença par une Comédie en
Vers & un Acte Intitulée Amour fans
Amour : un Citoyen diftingue par fon
efprit & par fes talens , joua le premier
Rôle ; mais l'Acteur trahit l'Auteur
& fa modeftie ne put échaper
aux applaudiffements réunis. Cette Piéce
fut fuivie de l'Opéra des Graces en
un Аđe , dont les paroles & la Mufique
charmantes firent ailément reconnoftre
la même main qui avoit deffiné
leur Temple : deux ballets brillants où
la galanterie & l'éclat des habits répondolent
à l'élégance de réxécution foutenne
par plus de trente Muficiens
d'orchestre tous amateurs , ouvrirent&
fermierent ce fecond Spectacle.
Y
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
Les Dames fuivirent Meſdames: de
Seneterre & de Villeroi & montérent
dans les Piéces préparées pour le foupé :
tout le plein-pied de l'Hôtel étoit couvert
de tables garnies avec une profufion
qui fembloit devoir en exclure
la délicateffe , mais qui ne la rendit
que plus furprenante. M. le Maréchal
qui fait fi bien tempérer l'éclat de
fon rang par la gayeté & la galanterie,
refufa de fe placer à la première table ;
il en fit le tour & parut à toutes les
autres pour y répandre les traits de fa
bonté& de fa politeffe: les Cavaliers fervoient
les Dames & trouvoient pour
eux , fur des Buffets dreffés dans les
angles de chaque Salle , des mets fervis
avec autant d'ordre & d'abondance
que les tables mêmes.
On avoit continué la gallerie dans
tout le contour du Jardin & pratiqué dans
les côtés & le derrière du Théâtre , dix
Loges de la dimenfion & du goût de
celles qui bordoient l'Orcheſtre & le
Parterre ; de façon qu'en faifant difparoître
les décorations du Théâtre &
en élevant le Parterre le même terrein
ne devoit plus préfenter qu'une Salle
de Bal entourée de Berceaux de verdure
de fept pieds de profondeur & deAOUST.
1763.
181
treize pieds de largeur , ornés dans leurs
fonds , de glaces d'une coupe égale &
de la plus exacte correfpondance , &
foutenus & partagés par vingt Colonnes
torfes ornées de guirlandes de fleurs.
Il ne fallut pas une heure au Machinifte
pour l'éxécution de ce changement.
Les Dames rentrérent après foupé
dans cette Salle enchantée , par le même
fallon de Compagnie où elles avoient
été reçues, & qui en devenoit le veftibule.
Leur furprife paffa l'efpérance du
Machinifte ; la perſpective avoit été fi
adroitement ménagée , par les rapports
des glaces qui couvroient les fonds de
la gallerie avec celles du fallon , que l'oeil
ne trouvoit plus de bornes & fe perdoit
dans la répétition des objets : on avoit
ménagé dans l'enfoncement un Amphitéâtre
rempli de Muficiens en domino .
Les Dames qui ne vouloient pas danfer
bordoient la gallerie , les autres fe
rangerent autour de la banquette audeffous
des premières. Cette ordonnance
qui fembloit l'effet du hafard , cinq cens
Cavaliers répandus dans la falle , douze
cercles de contredanfes formés à la fois
préfentoient le plus riche tableau.
Mefdames de Seneterre & de Ville182
MERCURE DE FRANCE .
roi ouvrirent le Bal par deux menuéts
avec M. l'Intendant. On danfa jufqu'à
cinq heures du matin ; & il ne fallut pas
moins que l'inquiétude fur la fanté de
M. l'Intendant & Madame l'Intendante
pour arracher les Conviés de ce féjour
délicieux .
On crut que M. & Madame Rouillé
avoient épuifé pendant douze heures
que dura la Fête , la politeffe , l'aménité
& l'attention qui les rendent fi chers à
la Ville ; il manquoit à leur gloire un
trait d'affabilité & de bonté qui prolongeât
les plaifirs & les fit partager au
Peuple. Les Portes de l'Intendance s'ouvrirent
à neuf heures du matin , & on
laiffa entrer tout le monde fans diftinction
dans cette Salle merveilleufe. On
y trouva des violons , & Mefdames
Rouillé, de Sene &terre & de Villeroi nè
dédaignerent pas d'y paffer une partie
de l'après- midi & d'y danfer. L'affluence
du Peuple fut fi grande , qu'il paffa dans
La Salle , ce jour- là , plus de dix mille
perfonnes,
Le lendemain , la Troupe des Comédiens
joua gratis au Théâtre public , &
la Salle de l'Intendance n'en fut pas
moins livrée à la cutiofité du Public.
Je fuis trop bon Citoyen , Monfieur ,
AOUST. 1763: 183
pour ne pas defirer ardemment que cette
Defcription foit inférée dans le prochain
Mercure , fi vous croyez qu'elle réponde
à l'idée qu'on doit fe faire d'une Fête
auffi magnifique. Je fuis charmé que
cette occafion me procure l'avantage de
vous affurer des fentimens avec lefquels
j'ai l'honneur d'être , & c .
C. DENIS .
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