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101
p. 49-51
LA NAISSANCE DE BACCHUS. FABLE.
Début :
Lorsque le maître du tonnerre [...]
Mots clefs :
Yeux, Coeur, Éclairs, Dieu
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texteReconnaissance textuelle : LA NAISSANCE DE BACCHUS. FABLE.
LA NAISSANCE DE BACCHUS.
FABL E.
Lorfque le maître du tonnerre
Quitta le céle fte féjour ,
Et vint le livrer fur la terre
Dans les bras de Sémele aux douceurs de l'amour
Il n'étoit point tel qu'à fa cour
Augufte , puiffant & terrible ;
Rien d'humain en lui ne paroiffoit aux yeux ,
que
Et tout ce qu'il porta des cieux ,
Ce fut un coeur tendre & fenfible.
Cependant , quel plus grand honneur !
Que pour une fimple mortelle
Un Dieu faffe de fa grandeur
Un beau facrifice à la belle ,
Qu'il préfere l'étrange faut
Des hommages qu'il vient lui rendre.
A ceux que l'on lui rend là -haut ?
Que pouvoit-elle encore attendre ?
Fatale curiofité !
Elle veut voir la Majeſté
Qui fait que tout l'Olympe adore
Celui qui venoit l'adorer ,
Et fa fierté demande encore
Qu'il vienne à fes yeux s'en parer.
C
Jo MERCURE DE FRANCE.
Que me demandez - vous , cruelle ,
Lui difoit le Dieu confterné ?
Obéiffez , répond Sémele ,
Mon coeur à ce prix feul vous étoit deſtiné.
L'ame de chagrin pénétrée ,
Il quitte ce funefte lieu ,
Et vole au célefte empirée
Transformer le mortel en Dieu.
Un fuperbe éclat l'environne.
Les tonnerres , les feux , les foudres , les éclairs
Qu'il lance du haut de fon trône ,
L'efcortent au loin dans les airs .
Cependant la troupe légere
Des amours , des plaifirs , des jeux ,
Suit en folâtrant , & tempére
Le feu qui brille dans fes yeux,
Que l'ambitieuſe Sémele
Dût s'applaudir de tant d'amour!
Jupiter revient à fa cour
Plus majestueux , plus fidele.
Qu'elle lui paîra de retour !
Mais , grands Dieux ! que vois-je ? qu'en◄
tens-je ? ...
Quel trouble enchaîne tous fes fens !
A ces éclairs éblouiffans
Son beau front eft couvert d'une pâleur étrange ,
Et d'un mortel effroi fon coeur fe fent faifir
Au fein du plaifir.
-
Plus prompt qu'Atalante
SEPTEMBRE 1755 .
Il court retenir
Et
Sa vie expirante.
Sur fa froide amante
Il cueille un foupir
Qu'éteint du defir
La foif dévorante.
Dieux ! par combien d'ardens tranſports ,
par quels baifers tout de flamme
Il cherche à rappeller fon ame ,
Qui déja touche aux fombres bords !
Mais hélas ! une nuit cruelle
Couvre les yeux de cette belle.
De ce funefte Hymen , Bacchus nâquit enfin ,
Charmant , mais dangereux , funefte Dieu du vin ,
De fon pere il reçut l'influence mortelle ,
Des foudres , des éclairs , l'éclat vif & divin ,
C'est ce feu pétillant dont le jus étincelle ,
Qui porte jufqu'au coeur fa douce impreffion ,
Mais le trouble affreux de Sémele ,
C'est celui de notre raison .
FABL E.
Lorfque le maître du tonnerre
Quitta le céle fte féjour ,
Et vint le livrer fur la terre
Dans les bras de Sémele aux douceurs de l'amour
Il n'étoit point tel qu'à fa cour
Augufte , puiffant & terrible ;
Rien d'humain en lui ne paroiffoit aux yeux ,
que
Et tout ce qu'il porta des cieux ,
Ce fut un coeur tendre & fenfible.
Cependant , quel plus grand honneur !
Que pour une fimple mortelle
Un Dieu faffe de fa grandeur
Un beau facrifice à la belle ,
Qu'il préfere l'étrange faut
Des hommages qu'il vient lui rendre.
A ceux que l'on lui rend là -haut ?
Que pouvoit-elle encore attendre ?
Fatale curiofité !
Elle veut voir la Majeſté
Qui fait que tout l'Olympe adore
Celui qui venoit l'adorer ,
Et fa fierté demande encore
Qu'il vienne à fes yeux s'en parer.
C
Jo MERCURE DE FRANCE.
Que me demandez - vous , cruelle ,
Lui difoit le Dieu confterné ?
Obéiffez , répond Sémele ,
Mon coeur à ce prix feul vous étoit deſtiné.
L'ame de chagrin pénétrée ,
Il quitte ce funefte lieu ,
Et vole au célefte empirée
Transformer le mortel en Dieu.
Un fuperbe éclat l'environne.
Les tonnerres , les feux , les foudres , les éclairs
Qu'il lance du haut de fon trône ,
L'efcortent au loin dans les airs .
Cependant la troupe légere
Des amours , des plaifirs , des jeux ,
Suit en folâtrant , & tempére
Le feu qui brille dans fes yeux,
Que l'ambitieuſe Sémele
Dût s'applaudir de tant d'amour!
Jupiter revient à fa cour
Plus majestueux , plus fidele.
Qu'elle lui paîra de retour !
Mais , grands Dieux ! que vois-je ? qu'en◄
tens-je ? ...
Quel trouble enchaîne tous fes fens !
A ces éclairs éblouiffans
Son beau front eft couvert d'une pâleur étrange ,
Et d'un mortel effroi fon coeur fe fent faifir
Au fein du plaifir.
-
Plus prompt qu'Atalante
SEPTEMBRE 1755 .
Il court retenir
Et
Sa vie expirante.
Sur fa froide amante
Il cueille un foupir
Qu'éteint du defir
La foif dévorante.
Dieux ! par combien d'ardens tranſports ,
par quels baifers tout de flamme
Il cherche à rappeller fon ame ,
Qui déja touche aux fombres bords !
Mais hélas ! une nuit cruelle
Couvre les yeux de cette belle.
De ce funefte Hymen , Bacchus nâquit enfin ,
Charmant , mais dangereux , funefte Dieu du vin ,
De fon pere il reçut l'influence mortelle ,
Des foudres , des éclairs , l'éclat vif & divin ,
C'est ce feu pétillant dont le jus étincelle ,
Qui porte jufqu'au coeur fa douce impreffion ,
Mais le trouble affreux de Sémele ,
C'est celui de notre raison .
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Résumé : LA NAISSANCE DE BACCHUS. FABLE.
Le texte raconte la naissance de Bacchus, fils de Jupiter et de Sémele. Jupiter, sous une forme humaine, séduit Sémele. Curieuse, Sémele demande à voir Jupiter dans toute sa majesté divine. Malgré les avertissements, Jupiter accède à sa demande et se révèle dans sa splendeur, entouré de tonnerres, de feux et de foudres. Éblouie et terrifiée, Sémele ne survit pas à cette vision. Avant sa mort, Jupiter recueille un souffle de vie sur les lèvres de Sémele pour donner naissance à Bacchus. Ce dernier hérite des pouvoirs de son père, notamment les foudres et les éclairs, et devient le dieu du vin, à la fois charmant et dangereux. La mort de Sémele symbolise le trouble de la raison humaine face à la divinité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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102
p. 97-123
« LEÇONS de Physique expérimentale, par M. l'Abbé Nollet, de l'Académie royale [...] »
Début :
LEÇONS de Physique expérimentale, par M. l'Abbé Nollet, de l'Académie royale [...]
Mots clefs :
Lumières, Expérience, Expériences, Rayons, Yeux, Physique expérimentale, Physique, Couleurs
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texteReconnaissance textuelle : « LEÇONS de Physique expérimentale, par M. l'Abbé Nollet, de l'Académie royale [...] »
LEÇONS de Phyfique expérimentale ,
par M.l'Abbé Nollet , de l'Académie roya
le des Sciences , Profeffeur de Phyfique
expérimentale au College de Navarre , &c.
tome v. A Paris , chez Guerrin & De Latour
, rue S. Jacques , à S. Thomas d'Acquin
.
Ce volume , que le public attendoit depuis
long-tems , traite de la lumiere & des
couleurs , matiere intéreſſante , & qui
s'affujettit mieux qu'aucune autre partie
de la phyfique aux régles de la Géométrie
& au calcul , mais que l'auteur , obligé de
fuivre la méthode qu'il a embraffée pour
tout l'ouvrage , s'eft appliqué à rendre
fenfible par la voie de l'expérience. Cela
nous met à portée de voir jufqu'à quel
point les faits quadrent avec la théorie ;
& nous voyons que les perfonnes qui commencent
à s'appliquer à cette fcience
prendront facilement par la lecture de
ces leçons des idées claires & méthodiques
qu'elles auroient peine à acquerir autrement.
Nous en avions conçu cette opinion en
confidérant que les principes y font expo
E
98 MERCURE DE FRANCE.
fés avec clarté , que les expériences qui
leur fervent de preuves , font curieuſes
décifives , & très bien repréfentées par les
figures ; mais nous en fommes encore plus
perfuadés , en apprenant par la voie du
public , avec quel intérêt & quelle affiduité
des perfonnes de tout âge & de toute
condition , fe font affemblées pendant les
mois de Juin & de Juillet derniers au
Collége de Navarre , pour continuer d'entendre
M. l'Abbé Nollet , & lui voir exécuter
les expériences qui concernent cette
matiere ; c'est peut- être la premiere fois
qu'on ait entrepris avec fuccès de les faire
voir à soo , à 600 perfonnes en même
terns.
Le volume dont nous parlons , contient
trois leçons ; fçavoir , la quinziéme , la
feizième , & la dix-feptiéme, & voici l'ordre
dans lequel les matieres fe préfentént.
L'auteur expofe d'abord l'état de la que
ftion qu'il fe propofe de traiter , il en fait
l'hiftoire ; & après avoir annoncé des propofitions
, il les établit par des raifons ou
par des expériences dont il a foin de bien
expliquer le méchanifme : après quoi il
fait venir par forme de remarques ou d'applications
les effets naturels qui peuvent
dériver du principe établi , ou avoir quelSEPTEMBRE.
1755. 99
j
que rapport avec les expériences qui ont
fervi de preuves.
Dans la quinziéme leçon , par exemple,
où il s'agit d'abord de la nature & de la
propagation de la lumiere , M. L. N. expofe
au Lecteur les deux principales opinions
qui partagent aujourd'hui les Phyficiens
, celle de Defcartes & celle de
Newton ; il embraffe la premiere avec
quelques modifications , il rend raifon du
parti qu'il prend , il prévient les objections
qu'on pourroit lui faire ; & enfin il
en vient à des expériences par lefquelles
il prétend prouver que la lumiere eft une
matiere fubtile univerfellement répandue
au- dehors , comme au- dedans des corps ,
& toujours prête à devenir fenfible par le
mouvement qu'elle peut recevoir des corps
enflammés , ou par la clarté du jour auquel
elle fe trouve expofée . Ces expériences
donnent lieu à une hiftoire trèscurieufe
des phofphores , où l'on trouve
des nouvelles découvertes .
L'auteur examine enfuite les directions
que la lumiere fuit dans fes mouvemens ,
foit qu'elle vienne directement du corps
lumineux vers nos yeux , foit qu'elle rencontre
en fon chemin un obftacle qui l'oblige
à fe refléchir , foit enfin qu'elle paffe
d'un milieu dans un autre de différente
denfité. E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Il s'arrête d'abord au mouvement direct
, & après quelques définitions néceffaires
pour l'intelligence de la queſtion ,
il énonce le principe de l'Optique , proprement
dite , en quatre propofitions , dont
voici les deux premieres. 1 ° . En quelque
endroit qu'on préfente un plan vis- à - vis
d'un point radieux , ce plan devient comme
la bafe d'une pyramide de lumiere.
2º. Ce plan eſt moins éclairé à meſure
qu'il s'éloigne du point radieux.
Deux expériences mettent ces faits fous
les yeux , & apprennent en même tems
dans quel rapport fe fait le décroiffement
de la lumiere , & l'accroiffement de l'ombre.
En comparant avec ces deux épreuves
ce qui fe paffe à l'égard de l'oeil qui ſe
préfente vis- à- vis d'un objet éclairé , on
conçoit d'abord & très facilement , comment
plufieurs perfonnes placées en différens
endroits apperçoivent enfemble le
même corps , fi petit qu'il foit ; pourquoi
nous ne pouvons voir qu'en ligne droite ;
par quels moyens nous jugeons de la diftance
quand elle eft petite ; quelle eſt la
caufe des ombres , ce qui régle leur grandeur
& leurs figures ; par quels moyens
la lumiere peut augmenter ou diminuer
pour le même oeil , & c.
SEPTEMBRE . 1755. 101
Les deux autres propofitions font énoncées
ainfi . 3 ° .Si le corps lumineux eft d'une
grandeur & d'une figure fenfibles , le plan
qu'on lui préfente , devient la bafe commune
d'autant de pyramides de lumiere ,
qu'il y a de points radieux tournés vers
lui. 4 ° . Si au lieu d'un plan qui arrête la
lumiere , on fait un trou dans une planche
mince , les pyramides lumineufes qui
viennent des différens points de l'objet
s'y croifent , paffant de droite à gauche
de haut en bas , &c . Deux expériences qui
mettent ces faits fous les yeux , font naître
naturellement les applications fuivan
tes.
,
>
Comment fe forment les images des
objets au fond de l'oeil ? pourquoi nous
voyons ces objets droits , quoique leurs
images foient renversées fur l'organe ;
par quels moyens nous jugeons des grandeurs
& des diftances des corps que nous
appercevons ; d'où vient que deux files de
foldats ou deux murailles paralleles feniblent
fe rapprocher l'une de l'autre , à mefure
qu'elle s'éloignent de nous ; pour
quelle raifon la furface d'un canal femble
s'élever dans l'éloignement ; pourquoi la
figure d'un grand corps apperçu de loin ,
change fuivant la direction de nos regards ?
Şur quelles régles eft fondée la perfpe-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
&tive ? Comment les mouvemens apparens
des corps qu'on regarde dans le lointain ,
différent des mouvemens réels , tant pour
la direction que pour la vîteffe Dans
quels cas leur viteffe paroit nulle , ou devient
infenfible ? Comment l'habitude , le
préjugé , les connoiffances précédemment
acquifes , nous font juger des grandeurs
& des diftances ? d'où vient que nous
voyons la voûte du ciel comme furbaiffée ,
le foleil & la lune plus grands à leur lever
qu'au zénith , & c.
La feizième leçon comprend la catoptrique
& la dioptrique , c'est - à - dire les
mouvemens de la lumiere refléchie , &
ceux de la lumiere refractée .
L'Auteur commence par une differtation
qui nous a paru curieufe , & dans laquelle
il entreprend de prouver contre
l'opinion commune que la lumiere ne ſe
refléchit point de deffus les parties propres
des corps polis , des miroirs par exemple
, mais de deffus les particules de lumiere
qui font logées & comme enchaffées
dans les pores de ces furfaces. M. L. N.
s'attend bien que cette opinion aura de
la peine à prendre dans l'efprit de fes lecteurs.
J'avoue , dit - il , qu'en embraf-
» fant cette opinion , on fe met dans la
» néceffité de renoncer aux idées les plus
SEPTEMBRE. 1755. 103
33
communes , & de fe roidir contre des
préjugés bien accrédités & bien difficiles
à vaincre. Se perfuadera - t - on , par
exemple , que les corps ne foient pas
vifibles par eux-mêmes , mais feulement
par les points de lumiere , dont les fur-
» faces font parfemées ? qu'à proprement
» parler , nous n'avons jamais rien vû de
" tout ce que nous avons touché : cepen-
» dant , quel moyen de penfer autrement ,
» fi nous ne pouvons rien voir que ce qui
» nous renvoie de la lumiere , & fi les
» rayons qui nous tracent les images des
objets ne peuvent être renvoyés vers nos
»yeux que par les globules de cette ma-
» tiere impalpable qui fe trouve dans la
» même fuperficie , avec les parties pro-
»pres des corps .
Voici une comparaifon qui vient à
l'aide .
d'a
Quand vous jettez la vûe fur un mor-
» ceau de drap teint en écarlatte , continue
" M. L. N. votre premiere penſée n'eft-
"elle pas que vous voyez un tiffu de lai-
» ne , & ne vous revolterez - vous pas
» bord contre quiconque vous foutien-
» droit que vous voyez toute autre chofe
" que cela ? cependant , fi vous y faites
» attention , vous ferez obligé de convenir
que vous n'appercevrez qu'un enduit
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ور
de cochenille adhérent à la matiere
»propre de l'étoffe , des particules colo-
» rantes incruftées dans les pores de la
» laine ; en un mot , une fubftance étran-
» gere à l'objet que vous avez en penſée ,
» & qui ne vous laiffe voir de lui que fa
"grandeur , fa fituation , fa figure , & nul-
» lement fa matiere propre ... Voilà donc
» des cas avoués de tout le monde , où les
" corps ne font pas vifibles
leur
par
pro-
" pre matiere
, mais par une ſubſtance
» étrangere
qui s'eft logée dans leurs pores.
Il faut voir dans l'ouvrage même
les autres raifons que l'Auteur fait valoir
en faveur de cette hypothèfe , & de quelle
maniere il prévient les difficultés qu'on
pourroit alléguer contre.
On trouve enfuite la defcription d'un
inftrument nouveau & commode pour me
furer l'angle de réflection de la lumiere
dans toutes fortes de cas , & l'on voit par
une premiere expérience qui fert comme
de bafe à toutes les autres du même genre ,
qu'un rayon fimple étant refléchi par un
miroir , fait fon angle de réflection égal
à celui de fon incidence.
Les principales conféquences de ce premier
principe fe rendent fenfibles par des
expériences où l'on emploie fucceffivement
des rayons paralleles , convergens &
SEPTEMBRE. 1755. 105
divergens , d'abord avec un miroir plan ,
enfuite avec un miroir convexe , & enfin
avec un miroir concave ; cela fait neuf
combinaiſons , dont les trois premieres
font connoître , que le miroir plan en renvoyoiant
la lumiere, ne change rien à la fituation
refpective des rayons incidens , &
l'on en tire les raifons des effets fuivans .
On apprend pourquoi un feul miroir
plan ne peut fervir à raffembler les rayons
folaires dans un foyer. D'où vient que
dans un tel miroir l'image fe voit derriere
, & auffi loin que l'objet en eft éloigné
par-devant. Par quelle raifon la grandeur
& la figure apparentes font conformes à
celles de l'objet que l'on regarderoit direêtement
de la même diftance. De quelle
grandeur doit être le miroir plan , pour
qu'on puiffe s'y voir tout entier? Comment
la fituation de l'image fe régle relativement
à celle de l'objet qui eft placé devant
une glace ? Pourquoi & comment les images
fe multiplient entre deux miroirs ? De
quelle maniere on doit expliquer les effets
des miroirs prifmatiques & pyramidaux ,
& c .
Les trois combinaiſons fuivantes fè font
avec un miroir convexe , & font voir : 1º .
que tous les miroirs de cette efpece , petits
ou grands , diminuent pour le moins
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
la convergence des rayons qui tendroient
à fe réunir. 2 ° . Qu'ils rendent divergens
ceux qui ne font que paralleles . 3". Qu'ils
augmentent la divergence de ceux qui en
avoient déja avant que de refléchir. Ce
qui fert à expliquer
Pourquoi de tels miroirs rarefient la
lumiere , & par quelle raifon celle qui
nous vient de la lune & des autres planetes
eft fi foible ? Pourquoi l'image dans
ces fortes de miroirs paroît plus petite que
fon objet , plus près que lui du miroir ,
& fouvent défigurée ?
le
Enfin les trois dernieres combinaiſons.
fe font avec le miroir concave , & montrent
, 1 °. que les rayons paralleles deviennent
convergens. 2 ° . Que ceux qui
font convergens dans leur incidence
font davantage après la réflection . 3 °. Que
ceux qui font divergens , le deviennent
moins , ce qui peut aller jufqu'à les rendre
paralleles , ou même convergens .
›
Ces faits fourniffent des raifons pour
expliquer , pourquoi un charbon ardent
placé au foyer d'un miroir concave , &
excité par le vent d'un foufflet , allume de
l'amadoue au foyer d'un femblable miroir
, élevé parallelement en face du premier
, à la diſtance de trente ou quarante
pieds. Combien les rayons folaires renSEPTEMBRE.
1755. 107
voyés par ces fortes de miroirs , deviennent
capables d'embrafer ou de fondre les
corps les plus durs & les plus compactes :
d'où vient que dans certains cas les images
fe voyent entre la furface réfléchiffante
& l'oeil du fpectateur. Par quelle raifon
l'image y paroît plus grande que l'objet
& renversée , &c .
M. L. N. enfeigne ici par occafion , de
quelle maniere on fait des miroirs concaves
de verre , foit de plufieurs pieces , ſoit
d'une feule glace pliée au feu , & comment
ces derniers fe mettent au tain . Après
quoi il traite des miroirs mixtes , & explique
les effets de ceux qui font cylindriques
& côniques .
Il s'agit après cela des principes de dioptrique
, ou de la lumiere réfractée. L'auteur
déduit les loix de la réfraction , d'une
expérience dans laquelle il employe
une machine très- commode , & qu'il décrit
avec beaucoup d'exactitude : il rap-
-porte les différens fentimens des Phyficiens
fur les caufes de la réfraction , il embraffe
celui des Carthéfiens en expofant
les raifons qui le déterminent , & paffe à
l'explication de certains effets qui ont rapport
à fa premiere expérience.
Il enfeigne pourquoi un bâton en partie
plongé obliquement dans l'eau paroît
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
comme rompu ; par quelle raifon une piece
de monnoye placée au fond d'une cuvette
remplie d'eau , fe fait voir à ceux qui
ne l'appercevoient pas quand le vafe ne
contenoit que de l'air. M. L. N. remarque
comme une conféquence naturelle de
ces effets , que le poiffon qui eft dans un
étang voit au- delà des bords , des objets
qu'il ne pourroit appercevoir en droite
ligne : que nous voyons de même le foleil,
la lune , les étoiles , & c. avant que ces
aftres foient réellement fur l'horton , à
caufe des réfractions de la lumiere dans
l'atmosphere terreftre ; il fait fentir pourquoi
ce dernier effet diminue à meſure que
l'aftre s'éleve ; comment il peut arriver que
le foleil ou la pleine lune paroiffe ovale ,
dans quel cas l'on peut voir la lune éclipfée
, le foleil n'étant pas encore couché :
pourquoi la lune éclipfée paroît à nos yeux
d'un rouge obfcur. &c.
M. L. N. confidérant que les milieux
réfringens ne peuvent être terminés que
par des furfaces planes , concaves ou convexes
, examine dans ces différens cas quels
changemens il doit arriver ; 1 ° à des
rayons paralleles , enfuite à des rayons divergens
, & enfin à des rayons convergens;
ce qui fait encore neuf combinaifons que
l'auteur met en expériences.
SEPTEMBRE. 1755 . 109
Des trois premieres dans lefquelles on
employe un milieu réfringent terminé
par deux furfaces planes & paralleles entr'elles
, il réfulte 1 ° que des rayons qui
font paralleles entr'eux dans leur incidence
, reftent paralleles après la réfraction ,
foit en paffant du milieu le plus rare dans
le plus denfe , foit en paffant de celui- ci
dans l'autre , au moins dans le cas ou le
milieu réfringent n'a qu'une médiocre
épaiffeur : 2 ° que dans le premier de ces
deux cas les rayons convergens le deviennent
moins , & que dans le fecond ils reprennent
le degré de convergence qu'ils
avoient perdu : 3 ° que des rayons divergens
mis à pareille épreuve , perdent d'abord
une partie de leur divergence & la
reprennent enfuite.
On apprend dans deux corollaires qui
fuivent ces expériences , ce qu'on doit attendre
d'un milieu réfringent qui feroit
terminé par deux furfaces courbes , mais
concentriques , ou de celui dont les furfaces
oppofées feroient planes , mais inclinées
l'une vers l'autre .
Par des applications naturelles de ces
faits , on voit pourquoi tout ce que nous
appercevons en regardant dans l'eau , nous
paroît élevé vers la furface ; par quelle raifon
les baffins remplis d'eau nous paroifITO
MERCURE DE FRANCE.
fent moins profonds qu'ils ne le font en
effet , d'où vient que le fond de l'eau , s'il
eft d'une grande étendue nous ſemble courbe
quoiqu'il foit droit ; pourquoi les verres
taillés en prifmes nous changent le lieu de
l'objet , & par quelle raifon ceux qui font
à facettes , nous en multiplient l'image,
& c.
par
Les quatrieme , cinquieme & fixieme
combinaiſons ſe font avec un milieu plus
denfe que l'air , l'air , terminé des furfaces
convexes , & apprennent 1 ° que des rayons
paralleles en entrant dans un tel milieu
deviennent convergents. 2° que fi dans
leur incidence , ils convergeoient au centre
de la ſphéricité du milieu réfringent
il ne leur arrive aucun changement . 3 ° que
leur convergence diminue s'ils tendoient
à fe réunir plus près que le centre , & qu'ellé
augmente au contraire dans le cas oppofé
: 4° que les rayons divergens y perdent
au moins une partie de leur divergence ,
ce qui peut aller jufqu'à les rendre paralleles
, & même convergens.
De cette théorie rendue fenfible par l'expérience
, on tire naturellement l'explication
des faits que voici.
Pourquoi l'ufage des bocaux de verre
remplis d'eau , eft- il fi utile aux artiſtes qui
ont be foin d'une lumiere vive. D'où vient
1
SEPTEMBRE. 1755. III
que les corps plongés dans des vafes de
verre , ordinairement cylindriques , ou à
peu près , nous paroiffent difformes quand
ces vafes font pleins d'eau . Pourquoi les
corps tranfparens & fphériques , raffemblent
les rayons du foleil dans un foyer ; à
quelle diſtance on doit attendre le foyer ;
pourquoi en cherchant à former des foyers,
on a fubftitué les lentilles aux globes , fur
quelles confidérations on a réglé la largeur
des lentilles tranfparentes. Comment les
verres lenticulaires amplifient les images
des objets ; comment dans certains cas
elles nous font voir entr'elles & nous : d'où
vient qu'elles defforment quelques fois ces
images , & c .
>
Par les trois dernieres combinaifons qui
fe font avec un milieu réfringent terminé
par des furfaces concaves , on apprend
1º que par de tels milieux , les rayons paralleles
font rendus divergens ; 2° que
ceux qui font convergens y perdent une
partie de leur convergence , ce qui peut
aller jufqu'à les rendre paralleles ou même
divergens ; 3 ° que des rayons divergens
qui ont leur point de difperfion au centre
même de la concavité du milieu réfringent
, ne fouffrent aucun changement ;
mais que ceux qui viennent de plus loin
que ce centre , augmentent en divergence ,
112 MERCURE DE FRANCE.
<
& qu'il arrive tout le contraire à ceux qui
viennent de plus près.
On voit par là pourquoi les verres concaves
dont fe fervent les perfonnes qui ont
la vûe courte ; font voir les objets plus
petits qu'on ne les voit à la vûe fimple ;
pourquoi l'image eft plus près du verre par
derriere , que l'objet ne l'eſt par-devant ;
d'où vient que ces fortes de verres , diminuent
la clarté de la vifion , & c. 1
Dans la dix- feptieme leçon M. L. N.
commence par traiter des couleurs : « Nous
diftinguons , dit- il , les objets vifibles ,
» non-feulement par leur grandeur , leur
» figure, leur fituation , leur diftance , leurs
dégrés de clarté , & c. mais encore par
» une forte d'illumination qui fait que
» chacun d'eux brille à nos yeux d'une
>>
و ر
façon particuliere , & qui ne dépend
»pas de la quantité de lumiere qui l'éclaire
, c'eft ce dernier moyen de vifibilité
que la nature varie avec une magni-
» ficence fans égale , & dont elle embellit
» toutes fes productions ; c'eft , dis- je ,
» cette apparence particuliere des furfaces
» que nous nommons couleur en général ,
» & dont nous exprimons les efpeces par
les noms de blanc , de rouge , de jaune ,
» de bleu , & c.
Les couleurs peuvent être confidérées
SEPTEMBRE. 1755. 113
1° dans la lumiere à qui elles appartiennent
effentiellement ; 2 ° . dans les corps
en tant que colorés . 3 ° . & dans celui de
nos fens qu'elles affectent particulierement
, & par lequel nous les diftinguons ;
c'eft aufli l'ordre dans lequel l'auteur traite
cette partie ; il préfere le fentiment de
Newton à celui de Defcartes , ou plutôt
il les adopte tous deux , en faifant remarquer
qu'ils ne font pas incompatibles ; &
après avoir rapporté hiftoriquement ce qui
donna occafion aux découvertes du philofophe
Anglois , il remet fous les yeux l'expérience
fondamentale , qui lui fir foupçonner
les deux points capitaux de tout
fon fyftême , fçavoir 1 ° que la lumiere
naturelle eft compofée de fept efpeces de
rayons plus réfrangibles , & plus réflectibles
les uns que les autres ; 2 ° que chacun
de ces rayons a le pouvoir d'exciter conftamment
en nous l'idée d'une couleur particuliere,
D'où il fuit que le défaut de couleur
dans la lumiere naturelle , vient de
l'affemblage complet de tous les rayons
colorés , & que le noir n'eft qu'une privation
de lumiere , plus ou moins parfaite.
M. L. N. rapporte , non pas toutes les
expériences que Newton a faites pour établir
cette doctrine , mais les plus décifives
& les moins difficiles à exécuter , afin , dit114
MERCURE DE FRANCE.
il , que chacun de fes lecteurs puiffe entreprendre
de les répéter , fans craindre de les
manquer. C'eft dans cette vue fans doute ,
qu'il avertit dans des notes , des précautions
qu'il faut prendre en certains cas , du
choix qu'il faut faire des inftrumens & des
manipulations les plus propres à procurer
un heureux fuccès.
A l'occafion de ces expériences , l'auteur
fuivant toujours fa méthode , ne manque
pas de rendre raifon des effets naturels qui
peuvent s'y rapporter. Il apprend par exemple,
pourquoi les objets paroiffent teints
de diverfes couleurs quand on les regarde
au travers d'un prifme de verre , pourquoi
ces couleurs font fituées différemment
quand l'objet eft brun fur un fond clair ,
que quand il eft blanc fur un fond obfcur :
d'où vient qu'une riviere ou un canal vû à
travers un prifme , prend la forme d'un arc
de diverfes couleurs dont la convexité eft
tournée vers la terre : par quelle raiſon un
verre plein d'eau fait paroître dans certaines
occafions avec diverfes couleurs , les
rayons folaires qui le traverfent ; pourquoi
les diamans & les pierres fauffes qui font
brillantées , repréfentent les mêmes couleurs
que le prifme ; enfin comment ſe
forme l'arc-en-ciel , & quelles font les caufes
de fes diverfes apparences.
Après avoir confidéré les couleurs dans
SEPTEMBRE . 1755. 115
la lumiere , M. L. N. examine comment il
peut fe faire que parmi différens corps expofés
à la lumiere naturelle du jour , les
uns fe teignent conftamment des rayons
d'une certaine espece , tandis que d'autres
fe colorent autrement : il penfe que cela
dépend de leurs différentes porofités &
primitivement de la grandeur & de la figure
de leurs parties infenfibles ; car fi les
pores d'une furface font propres à loger
une certaine efpece de lumiere , on conçoit
que les rayons de même nature qui
tomberont deffus , feront réfléchis plus
complettement & en plus grande abondance
que les autres ; & fi c'eft un corps
tranfparent qui foit imbu de cette efpece
particuliere de lumiere , les rayons incidens
de la même efpece , pourront mieux
que d'autres tranfmettre leur action à ceux
qui font au-delà : ainfi , fuivant cette opinion
, tous les corps font pleins de lumiere ;
ceux qui la contiennent avec toutes fes
efpeces , font propres à réfléchir ou à tranf
mettre toutes celles qui fe préfentent à leur
furface , s'ils font opaques ils nous paroiffent
blancs ou brillans , s'ils font tranfparens
, nous les voyons clairs & limpides
comme le verre ou l'eau . Ceux qui n'ont
admis dans leurs pores qu'une forte de
lumiere , ne renvoyent ou ne tranfmettent
116 MERCURE DE FRANCE.
que celle- là , & nous paroiffent rouges ;
verts, bleux , jaunes , & c. Ceux enfin qui
par une contention particuliere de leurs
parties propres ou par le mauvais alignement
de leurs pores , ne peuvent ni renvoyer
ni tranfmettre l'action d'aucune
efpece de lumiere , nous leur avons donné
le nom de noirs ou d'obscurs.
Cette hippothefe eft appuyée par une
fuite d'expériences curieufes , dans lef
quelles on voit 1 ° que deux liqueurs claires
comme de l'eau , étant mêlées enfemble
, fe montrent fous une couleur qu'elles
n'avoient ni l'une ni l'autre. 2 ° . Qu'ane
liqueur fans couleur , fait paffer du
bleu au rouge , ou du verd au violet une
autre liqueur avec laquelle on la mêle .
3 °. Qu'une couleur très- limpide rend
opaque une autre liqueur qui ne l'étoit
pas plus qu'elle ; 4° . enfin , qu'une goute
ou deux d'une certaine liqueur , rend la
limpidité à un mélange qui étoit opaque
& coloré.
A l'appui de ces expériences , arrivent
les obfervations fuivantes , qui s'expliquent
comme elles d'une maniere affez
plaufible , en fuppofant qu'un changement
de porofité fuperficielle ou intime
dans les corps , eft la principale caufe de
leurs changemens de couleur.
2
SEPTEMBRE. 1755 117
On obferve que le papier bleu ou violet,
devient rouge , quand il eft touché par un
acide , que les étoffes fe tachent , par l'attouchement
des matieres qui peuvent en
altérer la texture : que l'action du feu ,
celle du foleil rougit les écreviffes , les
crabes & les autres poiffons cruftalés , que
l'impreffion continuelle de l'air fait prêndre
la couleur verte aux plantes , & qu'en
les en privant on les fait blanchir ; que
plufieurs teintures ou fucs naturels , paffent
d'une couleur à l'autre par la même caufe ;
qu'une legere fomentation fuffit fouvent
pour produire des effets ſemblables , &c .
L'auteur cherche enfuite qu'elle eft la
caufe de la tranſparence des corps : après
avoir remarqué , qu'il n'y a aucun corps .
ni abfolument tranfparent , ni abfolument
opaque , il prouve par plufieurs expériences
& obfervations , qu'un corps , toutes
chofes égales d'ailleurs , trafmet d'autant
mieux la lumiere , que fes parties font plus.
homogenes , ou d'une denfité plus uniforme.
Ces expériences apprennent à ſe défier
de la mauvaiſe foi de certaines gens qui
alterent & changent les écritures , elles
expliquent auffi pourquoi dans certains
tems , le foleil paroît d'un rouge de fang,
= & fe laiffe voir fans bleffer la vûe : par
118 MERCURE DE FRANCE.
quelle raifon la teinture noire eft plus belle
& plus durable quand cette étoffe a été
mife au bleu auparavant.
Le refte de la dix- feptieme leçon roule
fur la vifion , tant naturelle qu'artificielle ;
M. L. N. diftingue ainfi celle qui fe fait à
la vûe fimple de celle qui eft aidée par
quelque inftrument de dioptrique ou de
catoptrique .
par
*
Cette partie commence par une defcription
de l'oeil qui expoſe en détail les parties
de cet organe, leurs différentes fonctions
que l'on imite des expériences
fort curieufes , fort inftructives , & qui
donnent lieu aux explications fuivantes.
Pourquoi la prunelle de l'oeil fe retire
au grand jour , & fe dilate dans l'obfcurité
: comment varient les limites de la
vifion diſtincte ; en quoi confifte le défaut
de la vûe courte , & celui de la vûe longue
: d'où vient que les Myopes , regar- 2
dent de fort près , & les Prefbites de fort
loin : par quelles raiſons l'on croit
que la
vifion s'accomplit fur la choroïde , & non
pas fur la retine : quels moyens contribuent
à la clarté des images , qui fe peignent
au fond de l'oeil. Pourquoi les objets
vifibles qui fe meuvent rapidement ,
produifent des images qui ne leur reflemblent
pas d'ou vient qu'avec les deux
SEPTEMBRE. 1755. 119
yeux nous ne voyons ordinairement qu'une
fois le même objet , quoiqu'il fe peigne
également dans les deux. Comment l'uſage
fimultané des deux yeux nous aide à juger
des petites diſtances. Quelle eft la caufe
duftrabisme ou vûe louche. En quoi confifte
cette maladie de l'oeil appellée cararacle
, comment on y remédie ; pourquoi
dans certaines circonftances on voit tous
les objets teints de la même couleur.
A la fuite de ces obfervations , M. L. N.
explique d'où peuvent naître ces éclats de
lumiere qu'on appeçoit la nuit en ſe frottant
les yeux , ou lorfqu'on fe donne quelque
coup à la tête ; il parle auffi de ces couleurs
que l'on continue de voir , lorsqu'on
ferme les yeux après avoir regardé lé foleik
couchant , ou bien lorfqu'on applique la
vûe pendant quelque tems fur un même
corps de quelque couleur éclatante .
M. L. N. finit , par expliquer les effets
des principaux inftrumens qui fervent à
aider la vûe : « La vifion naturelle , dit-il,
lorfqu'elle eft dans fa plus grande force ,
» dans fon état le plus parfait , eft afſujet-
» tie à des conditions & renfermée dans
» des limites ; fi l'objet n'eft pas découvert
» au point que de lui à nous on puiffe tirer
une ligne droite fans obftacle , nous ne
l'appercevons pas fût-il même conve
120 MERCURE DE FRANCE.
» nablement exposé à nos regards , s'il eft
» trop loin ou trop petit , il nous échappe :
» & c'est encore pis fi l'oeil eft affoibli ou
» mal conformé ; la petiteffe & la diſtance
» le gênent encore davantage.
33
33
33
» Ces inconvéniens ont fubfifté longtems
fans remede ; mais enfin le hazard
» d'un côté , l'induſtrie de l'autre éclairée
& foutenue par l'étude , nous en ont
» affranchis en quelque façon ; par le fecours
des miroirs & des verres taillés
d'une certaine maniere , nous pouvons
» appercevoir ce qui eft caché à nos regards
» directs ; nous découvrons dans le fein de
la nature des êtres qui fembloient devoir
être à jamais imperceptibles pour nous :
» les objets trop éloignés fe rapprochent ,
»pour ainfi dire , & fe laiffent voir dif-
» tinctement : la vûe des vieillards à moitié
» éteinte ſe ranime ; celle qui eft trop
courte devient plus étendue. Enfin ,
quand nos befoins font fatisfaits , les
» mêmes moyens fourniffent encore des
amufemens très-dignes de notre curiofité
n
"
Il eft donc queftion dans cette derniere
partie des lunettes à lire , tant à deux qu'à
un feul verre ; des chambres obfcures , tant
fixes que portatives ; des polemofcopes
grands & petits ; des boëtes optiques ou perf
pectives
1
1
SEPTEMBRE 1755 12r
"
pectives avec des verres convexes , & avec
des miroirs ; des lunettes d'approche à deux
& à quatre verres ; des télescopes de réflection
; des microscopes fimples & compofés ;
du mycrofcope folaire & de la lanterne
magique , « inftrument , dit M. L. N. qu'une
trop grande célébrité a prefque ren-
» du ridicule aux yeux de bien des gens :
on la promene dans les rues , on en
divertit les enfans & le peuple ; cela
» prouve avec le nom qu'elle porte , que
» les effets font curieux & furprenans : &
» parce que les trois quarts de ceux qui les
» voyent , ne font pas en état d'en com-
» prendre les caufes , eft ce une raiſon
» pour ſe diſpenſer d'en inftruire les perfonnes
qui peuvent les entendre ? &c.
En parlant de ces inftrumens , il remon
te aux tems de leur invention , il en défigne
les auteurs , il fait connoître ceux qui
Les ont perfectionnés , & il marque par
des figures bien correctes , la marche des
rayons de la lumiere dans chacun d'eux .
Voilà à peu près les matieres contenues
dans ce cinquieme tome des leçons de phy-
Lique ; leur grande abondance pouvoit faire
craindre qu'elles ne s'y préfentaffent avec
confufion , mais l'auteur en y faiſant régner
beaucoup d'ordre & de précifion , a
fçu éviter cet inconvénient ; & nous
F
#21 MERCURE DE FRANCE.
croyons que le public recevra ce volume
aufi favorablement qu'il a reçu ceux qui
l'ont précédé.
aux
OEUVRES de M. Clermont , Commiffaire
d'Artillerie , en un volume in-4°.
contenant la Géométrie - pratique de l'Ingénieur
, ou l'art de mefurer, ouvrage éga
lement néceffaire aux Ingénieurs
Toifeurs & aux Arpenteurs , avec figures ;
& l'arithmétique militaire , ou l'Arithmétique
pratique de l'Ingénieur & de l'Officier
, divifée en trois parties. Ouvrage
également utile aux Officiers , aux ingênieurs
& aux Commerçans. Nouvelle édition
, corrigée , & de beaucoup augmentée
A Paris , chez Briaffon , rue S. Jacques
,
à la Science. 1755 .
ARCHITECTURE - PRATIQUE , qui comprend
la conftruction générale & particuliere
des bâtimens ; le détail , toiſé & dévis
de chaque partie ; fçavoir , maçonnerie
, charpenterie , couverture , ménuiferie
, ferrurerie , vitrerie , plomberie, peinture
d'impreffion , dorure , fculpture , mar
brerie , miroiterie , &c. avec une explication
des trente- fix articles de la coutume
de Paris fur le titre des fervitudes & rapports
qui concernent les bâtimens , & də
SEPTEMBRE. 1755. 123-
l'ordonnance de 1673 ; par M. Bullet
Architecte du Roi , & de l'Académie roya
le d'Architecture.
: Nouvelle édition , revûe , corrigée , &
confidérablement augmentée , fur- tout des
détails effentiels à l'ufage actuel du toiſé
des bâtimens , aux us & coutumes de Paris
, & aux réglemens des Mémoires , par
M *** Architecte , ancien Infpecteurtoifeur
de bâtiment . Ouvrage très - utile
aux Architectes & Entrepreneurs , à tous
propriétaires de maifons , & à ceux qui
veulent bâtir . A Paris , chez Hériffant &
Savoye , rue S. Jacques ; chez Didot , Nyon
& Damonneville , quai des Auguft. 1755.
Le quatriéme & le cinquiéme tomes des
traités des collations & provifions des Bénéfices
, par M. Piales , Avocat au Parlement
, paroiffent ; & fe vendent à Paris ,
chez Briaffon , rue S. Jacques , à la Science
; & à Chartres , chez Le Tellier , Imprimeur
, au bon Paſteur.
Le quatriéme volume contient les permutations
& réfignations pures & fimples ,
ou démiffions.
Le cinquième comprend les collations
& provifions fur réfignations , avec réſerve
de penfion.
par M.l'Abbé Nollet , de l'Académie roya
le des Sciences , Profeffeur de Phyfique
expérimentale au College de Navarre , &c.
tome v. A Paris , chez Guerrin & De Latour
, rue S. Jacques , à S. Thomas d'Acquin
.
Ce volume , que le public attendoit depuis
long-tems , traite de la lumiere & des
couleurs , matiere intéreſſante , & qui
s'affujettit mieux qu'aucune autre partie
de la phyfique aux régles de la Géométrie
& au calcul , mais que l'auteur , obligé de
fuivre la méthode qu'il a embraffée pour
tout l'ouvrage , s'eft appliqué à rendre
fenfible par la voie de l'expérience. Cela
nous met à portée de voir jufqu'à quel
point les faits quadrent avec la théorie ;
& nous voyons que les perfonnes qui commencent
à s'appliquer à cette fcience
prendront facilement par la lecture de
ces leçons des idées claires & méthodiques
qu'elles auroient peine à acquerir autrement.
Nous en avions conçu cette opinion en
confidérant que les principes y font expo
E
98 MERCURE DE FRANCE.
fés avec clarté , que les expériences qui
leur fervent de preuves , font curieuſes
décifives , & très bien repréfentées par les
figures ; mais nous en fommes encore plus
perfuadés , en apprenant par la voie du
public , avec quel intérêt & quelle affiduité
des perfonnes de tout âge & de toute
condition , fe font affemblées pendant les
mois de Juin & de Juillet derniers au
Collége de Navarre , pour continuer d'entendre
M. l'Abbé Nollet , & lui voir exécuter
les expériences qui concernent cette
matiere ; c'est peut- être la premiere fois
qu'on ait entrepris avec fuccès de les faire
voir à soo , à 600 perfonnes en même
terns.
Le volume dont nous parlons , contient
trois leçons ; fçavoir , la quinziéme , la
feizième , & la dix-feptiéme, & voici l'ordre
dans lequel les matieres fe préfentént.
L'auteur expofe d'abord l'état de la que
ftion qu'il fe propofe de traiter , il en fait
l'hiftoire ; & après avoir annoncé des propofitions
, il les établit par des raifons ou
par des expériences dont il a foin de bien
expliquer le méchanifme : après quoi il
fait venir par forme de remarques ou d'applications
les effets naturels qui peuvent
dériver du principe établi , ou avoir quelSEPTEMBRE.
1755. 99
j
que rapport avec les expériences qui ont
fervi de preuves.
Dans la quinziéme leçon , par exemple,
où il s'agit d'abord de la nature & de la
propagation de la lumiere , M. L. N. expofe
au Lecteur les deux principales opinions
qui partagent aujourd'hui les Phyficiens
, celle de Defcartes & celle de
Newton ; il embraffe la premiere avec
quelques modifications , il rend raifon du
parti qu'il prend , il prévient les objections
qu'on pourroit lui faire ; & enfin il
en vient à des expériences par lefquelles
il prétend prouver que la lumiere eft une
matiere fubtile univerfellement répandue
au- dehors , comme au- dedans des corps ,
& toujours prête à devenir fenfible par le
mouvement qu'elle peut recevoir des corps
enflammés , ou par la clarté du jour auquel
elle fe trouve expofée . Ces expériences
donnent lieu à une hiftoire trèscurieufe
des phofphores , où l'on trouve
des nouvelles découvertes .
L'auteur examine enfuite les directions
que la lumiere fuit dans fes mouvemens ,
foit qu'elle vienne directement du corps
lumineux vers nos yeux , foit qu'elle rencontre
en fon chemin un obftacle qui l'oblige
à fe refléchir , foit enfin qu'elle paffe
d'un milieu dans un autre de différente
denfité. E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
Il s'arrête d'abord au mouvement direct
, & après quelques définitions néceffaires
pour l'intelligence de la queſtion ,
il énonce le principe de l'Optique , proprement
dite , en quatre propofitions , dont
voici les deux premieres. 1 ° . En quelque
endroit qu'on préfente un plan vis- à - vis
d'un point radieux , ce plan devient comme
la bafe d'une pyramide de lumiere.
2º. Ce plan eſt moins éclairé à meſure
qu'il s'éloigne du point radieux.
Deux expériences mettent ces faits fous
les yeux , & apprennent en même tems
dans quel rapport fe fait le décroiffement
de la lumiere , & l'accroiffement de l'ombre.
En comparant avec ces deux épreuves
ce qui fe paffe à l'égard de l'oeil qui ſe
préfente vis- à- vis d'un objet éclairé , on
conçoit d'abord & très facilement , comment
plufieurs perfonnes placées en différens
endroits apperçoivent enfemble le
même corps , fi petit qu'il foit ; pourquoi
nous ne pouvons voir qu'en ligne droite ;
par quels moyens nous jugeons de la diftance
quand elle eft petite ; quelle eſt la
caufe des ombres , ce qui régle leur grandeur
& leurs figures ; par quels moyens
la lumiere peut augmenter ou diminuer
pour le même oeil , & c.
SEPTEMBRE . 1755. 101
Les deux autres propofitions font énoncées
ainfi . 3 ° .Si le corps lumineux eft d'une
grandeur & d'une figure fenfibles , le plan
qu'on lui préfente , devient la bafe commune
d'autant de pyramides de lumiere ,
qu'il y a de points radieux tournés vers
lui. 4 ° . Si au lieu d'un plan qui arrête la
lumiere , on fait un trou dans une planche
mince , les pyramides lumineufes qui
viennent des différens points de l'objet
s'y croifent , paffant de droite à gauche
de haut en bas , &c . Deux expériences qui
mettent ces faits fous les yeux , font naître
naturellement les applications fuivan
tes.
,
>
Comment fe forment les images des
objets au fond de l'oeil ? pourquoi nous
voyons ces objets droits , quoique leurs
images foient renversées fur l'organe ;
par quels moyens nous jugeons des grandeurs
& des diftances des corps que nous
appercevons ; d'où vient que deux files de
foldats ou deux murailles paralleles feniblent
fe rapprocher l'une de l'autre , à mefure
qu'elle s'éloignent de nous ; pour
quelle raifon la furface d'un canal femble
s'élever dans l'éloignement ; pourquoi la
figure d'un grand corps apperçu de loin ,
change fuivant la direction de nos regards ?
Şur quelles régles eft fondée la perfpe-
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
&tive ? Comment les mouvemens apparens
des corps qu'on regarde dans le lointain ,
différent des mouvemens réels , tant pour
la direction que pour la vîteffe Dans
quels cas leur viteffe paroit nulle , ou devient
infenfible ? Comment l'habitude , le
préjugé , les connoiffances précédemment
acquifes , nous font juger des grandeurs
& des diftances ? d'où vient que nous
voyons la voûte du ciel comme furbaiffée ,
le foleil & la lune plus grands à leur lever
qu'au zénith , & c.
La feizième leçon comprend la catoptrique
& la dioptrique , c'est - à - dire les
mouvemens de la lumiere refléchie , &
ceux de la lumiere refractée .
L'Auteur commence par une differtation
qui nous a paru curieufe , & dans laquelle
il entreprend de prouver contre
l'opinion commune que la lumiere ne ſe
refléchit point de deffus les parties propres
des corps polis , des miroirs par exemple
, mais de deffus les particules de lumiere
qui font logées & comme enchaffées
dans les pores de ces furfaces. M. L. N.
s'attend bien que cette opinion aura de
la peine à prendre dans l'efprit de fes lecteurs.
J'avoue , dit - il , qu'en embraf-
» fant cette opinion , on fe met dans la
» néceffité de renoncer aux idées les plus
SEPTEMBRE. 1755. 103
33
communes , & de fe roidir contre des
préjugés bien accrédités & bien difficiles
à vaincre. Se perfuadera - t - on , par
exemple , que les corps ne foient pas
vifibles par eux-mêmes , mais feulement
par les points de lumiere , dont les fur-
» faces font parfemées ? qu'à proprement
» parler , nous n'avons jamais rien vû de
" tout ce que nous avons touché : cepen-
» dant , quel moyen de penfer autrement ,
» fi nous ne pouvons rien voir que ce qui
» nous renvoie de la lumiere , & fi les
» rayons qui nous tracent les images des
objets ne peuvent être renvoyés vers nos
»yeux que par les globules de cette ma-
» tiere impalpable qui fe trouve dans la
» même fuperficie , avec les parties pro-
»pres des corps .
Voici une comparaifon qui vient à
l'aide .
d'a
Quand vous jettez la vûe fur un mor-
» ceau de drap teint en écarlatte , continue
" M. L. N. votre premiere penſée n'eft-
"elle pas que vous voyez un tiffu de lai-
» ne , & ne vous revolterez - vous pas
» bord contre quiconque vous foutien-
» droit que vous voyez toute autre chofe
" que cela ? cependant , fi vous y faites
» attention , vous ferez obligé de convenir
que vous n'appercevrez qu'un enduit
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ور
de cochenille adhérent à la matiere
»propre de l'étoffe , des particules colo-
» rantes incruftées dans les pores de la
» laine ; en un mot , une fubftance étran-
» gere à l'objet que vous avez en penſée ,
» & qui ne vous laiffe voir de lui que fa
"grandeur , fa fituation , fa figure , & nul-
» lement fa matiere propre ... Voilà donc
» des cas avoués de tout le monde , où les
" corps ne font pas vifibles
leur
par
pro-
" pre matiere
, mais par une ſubſtance
» étrangere
qui s'eft logée dans leurs pores.
Il faut voir dans l'ouvrage même
les autres raifons que l'Auteur fait valoir
en faveur de cette hypothèfe , & de quelle
maniere il prévient les difficultés qu'on
pourroit alléguer contre.
On trouve enfuite la defcription d'un
inftrument nouveau & commode pour me
furer l'angle de réflection de la lumiere
dans toutes fortes de cas , & l'on voit par
une premiere expérience qui fert comme
de bafe à toutes les autres du même genre ,
qu'un rayon fimple étant refléchi par un
miroir , fait fon angle de réflection égal
à celui de fon incidence.
Les principales conféquences de ce premier
principe fe rendent fenfibles par des
expériences où l'on emploie fucceffivement
des rayons paralleles , convergens &
SEPTEMBRE. 1755. 105
divergens , d'abord avec un miroir plan ,
enfuite avec un miroir convexe , & enfin
avec un miroir concave ; cela fait neuf
combinaiſons , dont les trois premieres
font connoître , que le miroir plan en renvoyoiant
la lumiere, ne change rien à la fituation
refpective des rayons incidens , &
l'on en tire les raifons des effets fuivans .
On apprend pourquoi un feul miroir
plan ne peut fervir à raffembler les rayons
folaires dans un foyer. D'où vient que
dans un tel miroir l'image fe voit derriere
, & auffi loin que l'objet en eft éloigné
par-devant. Par quelle raifon la grandeur
& la figure apparentes font conformes à
celles de l'objet que l'on regarderoit direêtement
de la même diftance. De quelle
grandeur doit être le miroir plan , pour
qu'on puiffe s'y voir tout entier? Comment
la fituation de l'image fe régle relativement
à celle de l'objet qui eft placé devant
une glace ? Pourquoi & comment les images
fe multiplient entre deux miroirs ? De
quelle maniere on doit expliquer les effets
des miroirs prifmatiques & pyramidaux ,
& c .
Les trois combinaiſons fuivantes fè font
avec un miroir convexe , & font voir : 1º .
que tous les miroirs de cette efpece , petits
ou grands , diminuent pour le moins
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
la convergence des rayons qui tendroient
à fe réunir. 2 ° . Qu'ils rendent divergens
ceux qui ne font que paralleles . 3". Qu'ils
augmentent la divergence de ceux qui en
avoient déja avant que de refléchir. Ce
qui fert à expliquer
Pourquoi de tels miroirs rarefient la
lumiere , & par quelle raifon celle qui
nous vient de la lune & des autres planetes
eft fi foible ? Pourquoi l'image dans
ces fortes de miroirs paroît plus petite que
fon objet , plus près que lui du miroir ,
& fouvent défigurée ?
le
Enfin les trois dernieres combinaiſons.
fe font avec le miroir concave , & montrent
, 1 °. que les rayons paralleles deviennent
convergens. 2 ° . Que ceux qui
font convergens dans leur incidence
font davantage après la réflection . 3 °. Que
ceux qui font divergens , le deviennent
moins , ce qui peut aller jufqu'à les rendre
paralleles , ou même convergens .
›
Ces faits fourniffent des raifons pour
expliquer , pourquoi un charbon ardent
placé au foyer d'un miroir concave , &
excité par le vent d'un foufflet , allume de
l'amadoue au foyer d'un femblable miroir
, élevé parallelement en face du premier
, à la diſtance de trente ou quarante
pieds. Combien les rayons folaires renSEPTEMBRE.
1755. 107
voyés par ces fortes de miroirs , deviennent
capables d'embrafer ou de fondre les
corps les plus durs & les plus compactes :
d'où vient que dans certains cas les images
fe voyent entre la furface réfléchiffante
& l'oeil du fpectateur. Par quelle raifon
l'image y paroît plus grande que l'objet
& renversée , &c .
M. L. N. enfeigne ici par occafion , de
quelle maniere on fait des miroirs concaves
de verre , foit de plufieurs pieces , ſoit
d'une feule glace pliée au feu , & comment
ces derniers fe mettent au tain . Après
quoi il traite des miroirs mixtes , & explique
les effets de ceux qui font cylindriques
& côniques .
Il s'agit après cela des principes de dioptrique
, ou de la lumiere réfractée. L'auteur
déduit les loix de la réfraction , d'une
expérience dans laquelle il employe
une machine très- commode , & qu'il décrit
avec beaucoup d'exactitude : il rap-
-porte les différens fentimens des Phyficiens
fur les caufes de la réfraction , il embraffe
celui des Carthéfiens en expofant
les raifons qui le déterminent , & paffe à
l'explication de certains effets qui ont rapport
à fa premiere expérience.
Il enfeigne pourquoi un bâton en partie
plongé obliquement dans l'eau paroît
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
comme rompu ; par quelle raifon une piece
de monnoye placée au fond d'une cuvette
remplie d'eau , fe fait voir à ceux qui
ne l'appercevoient pas quand le vafe ne
contenoit que de l'air. M. L. N. remarque
comme une conféquence naturelle de
ces effets , que le poiffon qui eft dans un
étang voit au- delà des bords , des objets
qu'il ne pourroit appercevoir en droite
ligne : que nous voyons de même le foleil,
la lune , les étoiles , & c. avant que ces
aftres foient réellement fur l'horton , à
caufe des réfractions de la lumiere dans
l'atmosphere terreftre ; il fait fentir pourquoi
ce dernier effet diminue à meſure que
l'aftre s'éleve ; comment il peut arriver que
le foleil ou la pleine lune paroiffe ovale ,
dans quel cas l'on peut voir la lune éclipfée
, le foleil n'étant pas encore couché :
pourquoi la lune éclipfée paroît à nos yeux
d'un rouge obfcur. &c.
M. L. N. confidérant que les milieux
réfringens ne peuvent être terminés que
par des furfaces planes , concaves ou convexes
, examine dans ces différens cas quels
changemens il doit arriver ; 1 ° à des
rayons paralleles , enfuite à des rayons divergens
, & enfin à des rayons convergens;
ce qui fait encore neuf combinaifons que
l'auteur met en expériences.
SEPTEMBRE. 1755 . 109
Des trois premieres dans lefquelles on
employe un milieu réfringent terminé
par deux furfaces planes & paralleles entr'elles
, il réfulte 1 ° que des rayons qui
font paralleles entr'eux dans leur incidence
, reftent paralleles après la réfraction ,
foit en paffant du milieu le plus rare dans
le plus denfe , foit en paffant de celui- ci
dans l'autre , au moins dans le cas ou le
milieu réfringent n'a qu'une médiocre
épaiffeur : 2 ° que dans le premier de ces
deux cas les rayons convergens le deviennent
moins , & que dans le fecond ils reprennent
le degré de convergence qu'ils
avoient perdu : 3 ° que des rayons divergens
mis à pareille épreuve , perdent d'abord
une partie de leur divergence & la
reprennent enfuite.
On apprend dans deux corollaires qui
fuivent ces expériences , ce qu'on doit attendre
d'un milieu réfringent qui feroit
terminé par deux furfaces courbes , mais
concentriques , ou de celui dont les furfaces
oppofées feroient planes , mais inclinées
l'une vers l'autre .
Par des applications naturelles de ces
faits , on voit pourquoi tout ce que nous
appercevons en regardant dans l'eau , nous
paroît élevé vers la furface ; par quelle raifon
les baffins remplis d'eau nous paroifITO
MERCURE DE FRANCE.
fent moins profonds qu'ils ne le font en
effet , d'où vient que le fond de l'eau , s'il
eft d'une grande étendue nous ſemble courbe
quoiqu'il foit droit ; pourquoi les verres
taillés en prifmes nous changent le lieu de
l'objet , & par quelle raifon ceux qui font
à facettes , nous en multiplient l'image,
& c.
par
Les quatrieme , cinquieme & fixieme
combinaiſons ſe font avec un milieu plus
denfe que l'air , l'air , terminé des furfaces
convexes , & apprennent 1 ° que des rayons
paralleles en entrant dans un tel milieu
deviennent convergents. 2° que fi dans
leur incidence , ils convergeoient au centre
de la ſphéricité du milieu réfringent
il ne leur arrive aucun changement . 3 ° que
leur convergence diminue s'ils tendoient
à fe réunir plus près que le centre , & qu'ellé
augmente au contraire dans le cas oppofé
: 4° que les rayons divergens y perdent
au moins une partie de leur divergence ,
ce qui peut aller jufqu'à les rendre paralleles
, & même convergens.
De cette théorie rendue fenfible par l'expérience
, on tire naturellement l'explication
des faits que voici.
Pourquoi l'ufage des bocaux de verre
remplis d'eau , eft- il fi utile aux artiſtes qui
ont be foin d'une lumiere vive. D'où vient
1
SEPTEMBRE. 1755. III
que les corps plongés dans des vafes de
verre , ordinairement cylindriques , ou à
peu près , nous paroiffent difformes quand
ces vafes font pleins d'eau . Pourquoi les
corps tranfparens & fphériques , raffemblent
les rayons du foleil dans un foyer ; à
quelle diſtance on doit attendre le foyer ;
pourquoi en cherchant à former des foyers,
on a fubftitué les lentilles aux globes , fur
quelles confidérations on a réglé la largeur
des lentilles tranfparentes. Comment les
verres lenticulaires amplifient les images
des objets ; comment dans certains cas
elles nous font voir entr'elles & nous : d'où
vient qu'elles defforment quelques fois ces
images , & c .
>
Par les trois dernieres combinaifons qui
fe font avec un milieu réfringent terminé
par des furfaces concaves , on apprend
1º que par de tels milieux , les rayons paralleles
font rendus divergens ; 2° que
ceux qui font convergens y perdent une
partie de leur convergence , ce qui peut
aller jufqu'à les rendre paralleles ou même
divergens ; 3 ° que des rayons divergens
qui ont leur point de difperfion au centre
même de la concavité du milieu réfringent
, ne fouffrent aucun changement ;
mais que ceux qui viennent de plus loin
que ce centre , augmentent en divergence ,
112 MERCURE DE FRANCE.
<
& qu'il arrive tout le contraire à ceux qui
viennent de plus près.
On voit par là pourquoi les verres concaves
dont fe fervent les perfonnes qui ont
la vûe courte ; font voir les objets plus
petits qu'on ne les voit à la vûe fimple ;
pourquoi l'image eft plus près du verre par
derriere , que l'objet ne l'eſt par-devant ;
d'où vient que ces fortes de verres , diminuent
la clarté de la vifion , & c. 1
Dans la dix- feptieme leçon M. L. N.
commence par traiter des couleurs : « Nous
diftinguons , dit- il , les objets vifibles ,
» non-feulement par leur grandeur , leur
» figure, leur fituation , leur diftance , leurs
dégrés de clarté , & c. mais encore par
» une forte d'illumination qui fait que
» chacun d'eux brille à nos yeux d'une
>>
و ر
façon particuliere , & qui ne dépend
»pas de la quantité de lumiere qui l'éclaire
, c'eft ce dernier moyen de vifibilité
que la nature varie avec une magni-
» ficence fans égale , & dont elle embellit
» toutes fes productions ; c'eft , dis- je ,
» cette apparence particuliere des furfaces
» que nous nommons couleur en général ,
» & dont nous exprimons les efpeces par
les noms de blanc , de rouge , de jaune ,
» de bleu , & c.
Les couleurs peuvent être confidérées
SEPTEMBRE. 1755. 113
1° dans la lumiere à qui elles appartiennent
effentiellement ; 2 ° . dans les corps
en tant que colorés . 3 ° . & dans celui de
nos fens qu'elles affectent particulierement
, & par lequel nous les diftinguons ;
c'eft aufli l'ordre dans lequel l'auteur traite
cette partie ; il préfere le fentiment de
Newton à celui de Defcartes , ou plutôt
il les adopte tous deux , en faifant remarquer
qu'ils ne font pas incompatibles ; &
après avoir rapporté hiftoriquement ce qui
donna occafion aux découvertes du philofophe
Anglois , il remet fous les yeux l'expérience
fondamentale , qui lui fir foupçonner
les deux points capitaux de tout
fon fyftême , fçavoir 1 ° que la lumiere
naturelle eft compofée de fept efpeces de
rayons plus réfrangibles , & plus réflectibles
les uns que les autres ; 2 ° que chacun
de ces rayons a le pouvoir d'exciter conftamment
en nous l'idée d'une couleur particuliere,
D'où il fuit que le défaut de couleur
dans la lumiere naturelle , vient de
l'affemblage complet de tous les rayons
colorés , & que le noir n'eft qu'une privation
de lumiere , plus ou moins parfaite.
M. L. N. rapporte , non pas toutes les
expériences que Newton a faites pour établir
cette doctrine , mais les plus décifives
& les moins difficiles à exécuter , afin , dit114
MERCURE DE FRANCE.
il , que chacun de fes lecteurs puiffe entreprendre
de les répéter , fans craindre de les
manquer. C'eft dans cette vue fans doute ,
qu'il avertit dans des notes , des précautions
qu'il faut prendre en certains cas , du
choix qu'il faut faire des inftrumens & des
manipulations les plus propres à procurer
un heureux fuccès.
A l'occafion de ces expériences , l'auteur
fuivant toujours fa méthode , ne manque
pas de rendre raifon des effets naturels qui
peuvent s'y rapporter. Il apprend par exemple,
pourquoi les objets paroiffent teints
de diverfes couleurs quand on les regarde
au travers d'un prifme de verre , pourquoi
ces couleurs font fituées différemment
quand l'objet eft brun fur un fond clair ,
que quand il eft blanc fur un fond obfcur :
d'où vient qu'une riviere ou un canal vû à
travers un prifme , prend la forme d'un arc
de diverfes couleurs dont la convexité eft
tournée vers la terre : par quelle raiſon un
verre plein d'eau fait paroître dans certaines
occafions avec diverfes couleurs , les
rayons folaires qui le traverfent ; pourquoi
les diamans & les pierres fauffes qui font
brillantées , repréfentent les mêmes couleurs
que le prifme ; enfin comment ſe
forme l'arc-en-ciel , & quelles font les caufes
de fes diverfes apparences.
Après avoir confidéré les couleurs dans
SEPTEMBRE . 1755. 115
la lumiere , M. L. N. examine comment il
peut fe faire que parmi différens corps expofés
à la lumiere naturelle du jour , les
uns fe teignent conftamment des rayons
d'une certaine espece , tandis que d'autres
fe colorent autrement : il penfe que cela
dépend de leurs différentes porofités &
primitivement de la grandeur & de la figure
de leurs parties infenfibles ; car fi les
pores d'une furface font propres à loger
une certaine efpece de lumiere , on conçoit
que les rayons de même nature qui
tomberont deffus , feront réfléchis plus
complettement & en plus grande abondance
que les autres ; & fi c'eft un corps
tranfparent qui foit imbu de cette efpece
particuliere de lumiere , les rayons incidens
de la même efpece , pourront mieux
que d'autres tranfmettre leur action à ceux
qui font au-delà : ainfi , fuivant cette opinion
, tous les corps font pleins de lumiere ;
ceux qui la contiennent avec toutes fes
efpeces , font propres à réfléchir ou à tranf
mettre toutes celles qui fe préfentent à leur
furface , s'ils font opaques ils nous paroiffent
blancs ou brillans , s'ils font tranfparens
, nous les voyons clairs & limpides
comme le verre ou l'eau . Ceux qui n'ont
admis dans leurs pores qu'une forte de
lumiere , ne renvoyent ou ne tranfmettent
116 MERCURE DE FRANCE.
que celle- là , & nous paroiffent rouges ;
verts, bleux , jaunes , & c. Ceux enfin qui
par une contention particuliere de leurs
parties propres ou par le mauvais alignement
de leurs pores , ne peuvent ni renvoyer
ni tranfmettre l'action d'aucune
efpece de lumiere , nous leur avons donné
le nom de noirs ou d'obscurs.
Cette hippothefe eft appuyée par une
fuite d'expériences curieufes , dans lef
quelles on voit 1 ° que deux liqueurs claires
comme de l'eau , étant mêlées enfemble
, fe montrent fous une couleur qu'elles
n'avoient ni l'une ni l'autre. 2 ° . Qu'ane
liqueur fans couleur , fait paffer du
bleu au rouge , ou du verd au violet une
autre liqueur avec laquelle on la mêle .
3 °. Qu'une couleur très- limpide rend
opaque une autre liqueur qui ne l'étoit
pas plus qu'elle ; 4° . enfin , qu'une goute
ou deux d'une certaine liqueur , rend la
limpidité à un mélange qui étoit opaque
& coloré.
A l'appui de ces expériences , arrivent
les obfervations fuivantes , qui s'expliquent
comme elles d'une maniere affez
plaufible , en fuppofant qu'un changement
de porofité fuperficielle ou intime
dans les corps , eft la principale caufe de
leurs changemens de couleur.
2
SEPTEMBRE. 1755 117
On obferve que le papier bleu ou violet,
devient rouge , quand il eft touché par un
acide , que les étoffes fe tachent , par l'attouchement
des matieres qui peuvent en
altérer la texture : que l'action du feu ,
celle du foleil rougit les écreviffes , les
crabes & les autres poiffons cruftalés , que
l'impreffion continuelle de l'air fait prêndre
la couleur verte aux plantes , & qu'en
les en privant on les fait blanchir ; que
plufieurs teintures ou fucs naturels , paffent
d'une couleur à l'autre par la même caufe ;
qu'une legere fomentation fuffit fouvent
pour produire des effets ſemblables , &c .
L'auteur cherche enfuite qu'elle eft la
caufe de la tranſparence des corps : après
avoir remarqué , qu'il n'y a aucun corps .
ni abfolument tranfparent , ni abfolument
opaque , il prouve par plufieurs expériences
& obfervations , qu'un corps , toutes
chofes égales d'ailleurs , trafmet d'autant
mieux la lumiere , que fes parties font plus.
homogenes , ou d'une denfité plus uniforme.
Ces expériences apprennent à ſe défier
de la mauvaiſe foi de certaines gens qui
alterent & changent les écritures , elles
expliquent auffi pourquoi dans certains
tems , le foleil paroît d'un rouge de fang,
= & fe laiffe voir fans bleffer la vûe : par
118 MERCURE DE FRANCE.
quelle raifon la teinture noire eft plus belle
& plus durable quand cette étoffe a été
mife au bleu auparavant.
Le refte de la dix- feptieme leçon roule
fur la vifion , tant naturelle qu'artificielle ;
M. L. N. diftingue ainfi celle qui fe fait à
la vûe fimple de celle qui eft aidée par
quelque inftrument de dioptrique ou de
catoptrique .
par
*
Cette partie commence par une defcription
de l'oeil qui expoſe en détail les parties
de cet organe, leurs différentes fonctions
que l'on imite des expériences
fort curieufes , fort inftructives , & qui
donnent lieu aux explications fuivantes.
Pourquoi la prunelle de l'oeil fe retire
au grand jour , & fe dilate dans l'obfcurité
: comment varient les limites de la
vifion diſtincte ; en quoi confifte le défaut
de la vûe courte , & celui de la vûe longue
: d'où vient que les Myopes , regar- 2
dent de fort près , & les Prefbites de fort
loin : par quelles raiſons l'on croit
que la
vifion s'accomplit fur la choroïde , & non
pas fur la retine : quels moyens contribuent
à la clarté des images , qui fe peignent
au fond de l'oeil. Pourquoi les objets
vifibles qui fe meuvent rapidement ,
produifent des images qui ne leur reflemblent
pas d'ou vient qu'avec les deux
SEPTEMBRE. 1755. 119
yeux nous ne voyons ordinairement qu'une
fois le même objet , quoiqu'il fe peigne
également dans les deux. Comment l'uſage
fimultané des deux yeux nous aide à juger
des petites diſtances. Quelle eft la caufe
duftrabisme ou vûe louche. En quoi confifte
cette maladie de l'oeil appellée cararacle
, comment on y remédie ; pourquoi
dans certaines circonftances on voit tous
les objets teints de la même couleur.
A la fuite de ces obfervations , M. L. N.
explique d'où peuvent naître ces éclats de
lumiere qu'on appeçoit la nuit en ſe frottant
les yeux , ou lorfqu'on fe donne quelque
coup à la tête ; il parle auffi de ces couleurs
que l'on continue de voir , lorsqu'on
ferme les yeux après avoir regardé lé foleik
couchant , ou bien lorfqu'on applique la
vûe pendant quelque tems fur un même
corps de quelque couleur éclatante .
M. L. N. finit , par expliquer les effets
des principaux inftrumens qui fervent à
aider la vûe : « La vifion naturelle , dit-il,
lorfqu'elle eft dans fa plus grande force ,
» dans fon état le plus parfait , eft afſujet-
» tie à des conditions & renfermée dans
» des limites ; fi l'objet n'eft pas découvert
» au point que de lui à nous on puiffe tirer
une ligne droite fans obftacle , nous ne
l'appercevons pas fût-il même conve
120 MERCURE DE FRANCE.
» nablement exposé à nos regards , s'il eft
» trop loin ou trop petit , il nous échappe :
» & c'est encore pis fi l'oeil eft affoibli ou
» mal conformé ; la petiteffe & la diſtance
» le gênent encore davantage.
33
33
33
» Ces inconvéniens ont fubfifté longtems
fans remede ; mais enfin le hazard
» d'un côté , l'induſtrie de l'autre éclairée
& foutenue par l'étude , nous en ont
» affranchis en quelque façon ; par le fecours
des miroirs & des verres taillés
d'une certaine maniere , nous pouvons
» appercevoir ce qui eft caché à nos regards
» directs ; nous découvrons dans le fein de
la nature des êtres qui fembloient devoir
être à jamais imperceptibles pour nous :
» les objets trop éloignés fe rapprochent ,
»pour ainfi dire , & fe laiffent voir dif-
» tinctement : la vûe des vieillards à moitié
» éteinte ſe ranime ; celle qui eft trop
courte devient plus étendue. Enfin ,
quand nos befoins font fatisfaits , les
» mêmes moyens fourniffent encore des
amufemens très-dignes de notre curiofité
n
"
Il eft donc queftion dans cette derniere
partie des lunettes à lire , tant à deux qu'à
un feul verre ; des chambres obfcures , tant
fixes que portatives ; des polemofcopes
grands & petits ; des boëtes optiques ou perf
pectives
1
1
SEPTEMBRE 1755 12r
"
pectives avec des verres convexes , & avec
des miroirs ; des lunettes d'approche à deux
& à quatre verres ; des télescopes de réflection
; des microscopes fimples & compofés ;
du mycrofcope folaire & de la lanterne
magique , « inftrument , dit M. L. N. qu'une
trop grande célébrité a prefque ren-
» du ridicule aux yeux de bien des gens :
on la promene dans les rues , on en
divertit les enfans & le peuple ; cela
» prouve avec le nom qu'elle porte , que
» les effets font curieux & furprenans : &
» parce que les trois quarts de ceux qui les
» voyent , ne font pas en état d'en com-
» prendre les caufes , eft ce une raiſon
» pour ſe diſpenſer d'en inftruire les perfonnes
qui peuvent les entendre ? &c.
En parlant de ces inftrumens , il remon
te aux tems de leur invention , il en défigne
les auteurs , il fait connoître ceux qui
Les ont perfectionnés , & il marque par
des figures bien correctes , la marche des
rayons de la lumiere dans chacun d'eux .
Voilà à peu près les matieres contenues
dans ce cinquieme tome des leçons de phy-
Lique ; leur grande abondance pouvoit faire
craindre qu'elles ne s'y préfentaffent avec
confufion , mais l'auteur en y faiſant régner
beaucoup d'ordre & de précifion , a
fçu éviter cet inconvénient ; & nous
F
#21 MERCURE DE FRANCE.
croyons que le public recevra ce volume
aufi favorablement qu'il a reçu ceux qui
l'ont précédé.
aux
OEUVRES de M. Clermont , Commiffaire
d'Artillerie , en un volume in-4°.
contenant la Géométrie - pratique de l'Ingénieur
, ou l'art de mefurer, ouvrage éga
lement néceffaire aux Ingénieurs
Toifeurs & aux Arpenteurs , avec figures ;
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pratique de l'Ingénieur & de l'Officier
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ARCHITECTURE - PRATIQUE , qui comprend
la conftruction générale & particuliere
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de chaque partie ; fçavoir , maçonnerie
, charpenterie , couverture , ménuiferie
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d'impreffion , dorure , fculpture , mar
brerie , miroiterie , &c. avec une explication
des trente- fix articles de la coutume
de Paris fur le titre des fervitudes & rapports
qui concernent les bâtimens , & də
SEPTEMBRE. 1755. 123-
l'ordonnance de 1673 ; par M. Bullet
Architecte du Roi , & de l'Académie roya
le d'Architecture.
: Nouvelle édition , revûe , corrigée , &
confidérablement augmentée , fur- tout des
détails effentiels à l'ufage actuel du toiſé
des bâtimens , aux us & coutumes de Paris
, & aux réglemens des Mémoires , par
M *** Architecte , ancien Infpecteurtoifeur
de bâtiment . Ouvrage très - utile
aux Architectes & Entrepreneurs , à tous
propriétaires de maifons , & à ceux qui
veulent bâtir . A Paris , chez Hériffant &
Savoye , rue S. Jacques ; chez Didot , Nyon
& Damonneville , quai des Auguft. 1755.
Le quatriéme & le cinquiéme tomes des
traités des collations & provifions des Bénéfices
, par M. Piales , Avocat au Parlement
, paroiffent ; & fe vendent à Paris ,
chez Briaffon , rue S. Jacques , à la Science
; & à Chartres , chez Le Tellier , Imprimeur
, au bon Paſteur.
Le quatriéme volume contient les permutations
& réfignations pures & fimples ,
ou démiffions.
Le cinquième comprend les collations
& provifions fur réfignations , avec réſerve
de penfion.
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Résumé : « LEÇONS de Physique expérimentale, par M. l'Abbé Nollet, de l'Académie royale [...] »
Le texte présente l'ouvrage 'Leçons de Physique expérimentale' de l'Abbé Nollet, professeur au Collège de Navarre, qui traite de la lumière et des couleurs. Ce volume, structuré en trois leçons, rend accessible un sujet complexe grâce à des expériences pratiques. Dans la quinzième leçon, Nollet expose les principales théories sur la nature et la propagation de la lumière, adoptant celle de Descartes avec des modifications. Il utilise des expériences pour prouver que la lumière est une matière subtile répandue dans et autour des corps. Il explore également les directions de la lumière, son mouvement direct, et les principes de l'optique, illustrés par des expériences et des figures. La seizième leçon aborde la catoptrique et la dioptrique, c'est-à-dire les mouvements de la lumière réfléchie et réfractée. Nollet propose une théorie selon laquelle la lumière se réfléchit non pas sur les surfaces des corps polis, mais sur les particules de lumière logées dans les pores de ces surfaces. Il décrit un instrument pour mesurer l'angle de réflexion et présente des expériences avec des miroirs plans, convexes et concaves. Enfin, la dix-septième leçon traite des principes de la dioptrique, expliquant les lois de la réfraction à travers des expériences et des descriptions d'instruments. Nollet rapporte également les différents avis des physiciens sur les causes de la réfraction et adopte la théorie des Cartésiens. Le texte explore ensuite divers phénomènes optiques liés à la réfraction de la lumière, comme l'apparence rompue d'un bâton plongé obliquement dans l'eau ou la visibilité d'une pièce de monnaie au fond d'une cuvette remplie d'eau. Il mentionne également la perception des poissons dans un étang et la vision du soleil, de la lune et des étoiles avant qu'ils ne soient à l'horizon. Il détaille neuf combinaisons d'expériences avec différents types de milieux réfringents et leurs effets sur les rayons lumineux. Le texte aborde également les applications pratiques de ces principes, comme l'utilisation des bocaux de verre remplis d'eau pour obtenir une lumière vive et l'explication de la formation des foyers par les corps transparents sphériques. Il traite des verres concaves utilisés par les personnes ayant une vue courte et de leur effet sur la vision. Enfin, le texte introduit la question des couleurs, distinguant les objets visibles par leur grandeur, figure, situation, distance, degrés de clarté et illumination particulière. Il explique que les couleurs peuvent être considérées dans la lumière, dans les corps colorés, et dans la perception par nos sens. Le texte suit les découvertes de Newton sur la composition de la lumière naturelle et les expériences fondamentales qui les soutiennent. Il explore également les raisons pour lesquelles les objets apparaissent teints de diverses couleurs lorsqu'ils sont regardés à travers un prisme et comment se forme l'arc-en-ciel. Le texte traite également de l'anatomie et des fonctions de l'œil, ainsi que des instruments optiques utilisés pour améliorer la vision. Il commence par une description détaillée des parties de l'œil et de leurs fonctions, illustrée par des expériences instructives. Les sujets abordés incluent la réaction de la prunelle à la lumière, les variations de la vision distincte, les défauts de la vue courte et longue, et les raisons pour lesquelles les myopes et les presbytes voient différemment. Le texte explore également des phénomènes optiques comme la perception des images en mouvement et l'utilisation des deux yeux pour juger des distances. Il mentionne des maladies oculaires telles que le strabisme et le cararacle, ainsi que des phénomènes visuels comme les éclats de lumière perçus la nuit ou après avoir regardé des objets lumineux. Le texte se penche ensuite sur les instruments optiques qui aident la vision, tels que les lunettes, les chambres obscures, les poléométroscopes, les boîtes optiques, les télescopes, les microscopes et la lanterne magique. Il explique comment ces instruments permettent de voir des objets éloignés ou petits, et comment ils ont été perfectionnés au fil du temps. Le texte conclut en soulignant l'importance de ces instruments pour satisfaire les besoins visuels et offrir des amusements curieux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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103
p. 8-31
SUITE DU MOI.
Début :
La jalousie des Philosophes ne pouvoit pardonner à Socrate de n'enseigner [...]
Mots clefs :
Amour, Socrate, Âme, Yeux, Coeur, Mari, Femmes, Hommes, Bonheur, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MOI.
SUITE DU MOI.
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
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Résumé : SUITE DU MOI.
Le texte relate les difficultés rencontrées par Socrate en raison de son enseignement public de la vérité et de la vertu. Ses détracteurs portaient plainte contre lui à l'Aréopage. Alcibiade, dévoué à Socrate, défendait son maître en le décrivant comme le plus juste et le plus sage des mortels. Lors d'une conférence avec un membre de l'Aréopage, Alcibiade impressionna la femme du juge, Rodope, par son éloquence et sa sagesse. Rodope, séduite par les enseignements de Socrate transmis par Alcibiade, s'enflamma pour la philosophie. Ils entretenaient des discussions philosophiques sur la sagesse, la vertu, la justice et la vérité. Rodope interrogea Alcibiade sur la différence entre l'amour et l'amitié selon Socrate. Alcibiade expliqua que Socrate distinguait trois types d'amour : l'amour grossier, l'amitié pure et un amour mixte. Rodope et Alcibiade développèrent une relation intense, mais Rodope craignait les apparences et les soupçons. Malgré ses sentiments, Rodope décida de ne plus voir Alcibiade pour préserver l'honneur de son mari. Alcibiade, déçu, quitta Rodope, convaincu que les femmes étaient capricieuses. Plus tard, Alcibiade rencontra la courtisane Erigone, qui tenta de le dissuader de sa quête philosophique, l'incitant à chercher le bonheur. Alcibiade, ruiné par ses excès, fut tenté par les offres généreuses d'Erigone, qui lui proposa de réparer ses dettes. Alcibiade refusa, avouant que les plaisirs excessifs l'avaient non seulement ruiné financièrement, mais aussi prématurément vieilli. Erigone, malgré sa réputation d'avarice, se montra généreuse et déclara son amour pour Alcibiade, prête à sacrifier ses biens pour lui. Alcibiade, touché par sa générosité, accepta de se laisser aimer par elle. Ils partagèrent un moment d'intimité dans un souper délicieux, où Alcibiade exprima son bonheur. Erigone demanda à Alcibiade de ne penser qu'à elle, même dans ses rêves. Alcibiade, transporté, admira la pureté de l'amour d'Erigone. Deux mois passèrent dans cette union délicieuse. Cependant, les Jeux Olympiques approchèrent, et Erigone encouragea Alcibiade à y participer. Le jour des Jeux, Alcibiade remporta la course mais fut devancé par Pificrate de Samos. Alcibiade, accablé, se retira. Pificrate, vainqueur, offrit sa couronne à Erigone, qui l'accepta sous la pression du peuple. Alcibiade, après un moment d'abattement, se rendit chez Erigone mais trouva le char du vainqueur à la porte. Désespéré, il se tourna vers Socrate pour se consoler. Socrate, bien que moqueur, accueillit Alcibiade avec bienveillance, soulignant que les jeux ne sont qu'un jeu d'enfant et que la véritable gloire réside ailleurs. Dans un dialogue ultérieur, Alcibiade raconta ses aventures avec diverses femmes : une prude, une jeune fille, une veuve, une femme de magistrat et une courtisane. Socrate expliqua que chacune avait cherché son propre bonheur à travers Alcibiade. La prude aimait le plaisir, la jeune fille un époux libre et décent, la veuve un triomphe, la femme du magistrat un compagnon discret, et la courtisane un homme admiré. Socrate conseilla à Alcibiade de ne pas chercher des distinctions inutiles et de profiter des sentiments comme ils viennent. Il regretta qu'Alcibiade ait quitté Glicérie et lui conseilla de l'épouser, car cela le rendrait heureux ou le ferait devenir philosophe.
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104
p. 33-36
LA LIBERTÉ, OU LA PARFAITE INDIFFÉRENCE. Imitation d'une Ode Italienne, de M. l'Abbé Métastase.
Début :
GRACE à ta perfidie, un amour malheureux [...]
Mots clefs :
Coeur, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA LIBERTÉ, OU LA PARFAITE INDIFFÉRENCE. Imitation d'une Ode Italienne, de M. l'Abbé Métastase.
LA LIBERTÉ ,
O U
LA PARFAITE INDIFFÉRENCE.
Imitation d'une Ode Italienne , de M. l'Abbé
Métaftafe.
GRACE à ta perfidie , un amour malheureux
Ne livre plus mon ame au plus cruel martyre.
Les Dieux ont pris pitié de mon fort rigoureux :
Tes charmes pour mon coeur ne font plus dan
gereux ;
Et libre de ton joug , à la fin je reſpire .
Non , ce n'eft pas un fonge ; un dépit infenfé
Ne me déguiſe point une ardeur mal éteinte :
Vainement devant moi ton nom eft prononcé ;
Je l'entends fans allarme ; & ton afpect , Nicé ,
A ma tranquillité ne porte plus d'atteinte .
Je dors , & le fomineil ne m'offre point tes
traits :
Tu n'es plus cet objet qui m'occupoit fans ceffe ;
Ton abfence à mon coeur ne coute nuls regrets :
Je ne défire point de revoir tes attraits ;
Je les revois fans joie , ainsi que fans trifteffe.
Bv
34
MERCURE DE FRANCE .
D'aucun trouble , à tes yeux , les miens ne font
émus :
J'oppose à tes dédains une froideur extrême .
Tu t'approches de moi , fans me rendre confus :
Je puis , de ta beauté qui ne me touche plus ,
M'entretenir fans rifque avec mon rival même.
Parle- moi fiérement & d'un ton plein d'aigreur
;
Ou daigne m'honorer d'un regard , d'un ſourire :
Tout est égal pour moi , ta haine ou ta douceur.
Tes yeux ne fçavent plus le chemin de mon coeur;
Ta bouche fur mes fens n'a plus aucun empire.
Que je fois fatisfait , ou triſte déſormais ,
Ma joie ou mes ennuis ne font point ton ouvra
ge .
Je ne fuis plus tes pas dans le fond des forêts ;
Sur un côteau riant , loin de toi je me plais :
Je m'ennuie avec toi dans un féjour ſauvage.
1
Je fuis pourtant fincere. Oui , toujours t
verras
Ta beauté juftement attirer mon fuffrage :
Mais j'en fçais dont les yeux brillent de plus
d'appas ;
DECEMBRE . 1755 35
Et même ( que le vrai ne te révolte pas )
Je vois quelques défauts fur ton charmant vifage.
D'abord il m'en couta , je l'avoue ; & la mort
Me parut , en briſant une chaîne auffi rude ,
Devoir être le fruit d'un pénible effort ;
Mais pour redevenir le maître de fon fort ,
Que ne fait point un coeur las de fa fervitude
Pour fe débarraffer , l'oifeau pris au filet
De quelques plumes fait l'utile facrifice :
Bientôt il les recouvre , & rendu plus difcret
Il fçait fe garantir des piéges , qu'en fecret
Lui tend de l'Oifeleur l'impuiffant artifice.
Je jure fi fouvent que je ne t'aime plus ,
Que peut -être , Nicé , ta crois que je t'adore:
Non , ne t'en flate pas , mes liens font rompus ;
Mais après les dangers que le coeur a courus ,
L'efprit avec plaifir fe les retrace encore.
Ainfi par le guerrier fes faits font racontés ;
Des coups qu'il a reçus toujours il fait l'hiſtoire
Et cite les périls par fa valeur domptés :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel l'affranchi , des fers qu'il a long- tems portés
,
Se plaît à rappeller fans ceffe la mémoire .
Si je te parle donc , de ma flamme vainqueur ,
Ce n'eft plus pour te rendre un hommage fervile
;
C'est pour me contenter , pour braver ta rigueur ,
Et même fans daigner m'informer fi ton coeur
Eft , en fongeant au mien , inquiet ou tranquile.
En comparant ma perte à celle que tu fais ,
J'ignore qui des deux , Nicé , perd davantage :
Mais je fçais bien au moins , quelques foient tes
attraits ,
Qu'un amant tel que moi ne fe trouve jamais ,
Et qu'on trouve aifément une amante volage.
Par M ... G ... Dourx ...
O U
LA PARFAITE INDIFFÉRENCE.
Imitation d'une Ode Italienne , de M. l'Abbé
Métaftafe.
GRACE à ta perfidie , un amour malheureux
Ne livre plus mon ame au plus cruel martyre.
Les Dieux ont pris pitié de mon fort rigoureux :
Tes charmes pour mon coeur ne font plus dan
gereux ;
Et libre de ton joug , à la fin je reſpire .
Non , ce n'eft pas un fonge ; un dépit infenfé
Ne me déguiſe point une ardeur mal éteinte :
Vainement devant moi ton nom eft prononcé ;
Je l'entends fans allarme ; & ton afpect , Nicé ,
A ma tranquillité ne porte plus d'atteinte .
Je dors , & le fomineil ne m'offre point tes
traits :
Tu n'es plus cet objet qui m'occupoit fans ceffe ;
Ton abfence à mon coeur ne coute nuls regrets :
Je ne défire point de revoir tes attraits ;
Je les revois fans joie , ainsi que fans trifteffe.
Bv
34
MERCURE DE FRANCE .
D'aucun trouble , à tes yeux , les miens ne font
émus :
J'oppose à tes dédains une froideur extrême .
Tu t'approches de moi , fans me rendre confus :
Je puis , de ta beauté qui ne me touche plus ,
M'entretenir fans rifque avec mon rival même.
Parle- moi fiérement & d'un ton plein d'aigreur
;
Ou daigne m'honorer d'un regard , d'un ſourire :
Tout est égal pour moi , ta haine ou ta douceur.
Tes yeux ne fçavent plus le chemin de mon coeur;
Ta bouche fur mes fens n'a plus aucun empire.
Que je fois fatisfait , ou triſte déſormais ,
Ma joie ou mes ennuis ne font point ton ouvra
ge .
Je ne fuis plus tes pas dans le fond des forêts ;
Sur un côteau riant , loin de toi je me plais :
Je m'ennuie avec toi dans un féjour ſauvage.
1
Je fuis pourtant fincere. Oui , toujours t
verras
Ta beauté juftement attirer mon fuffrage :
Mais j'en fçais dont les yeux brillent de plus
d'appas ;
DECEMBRE . 1755 35
Et même ( que le vrai ne te révolte pas )
Je vois quelques défauts fur ton charmant vifage.
D'abord il m'en couta , je l'avoue ; & la mort
Me parut , en briſant une chaîne auffi rude ,
Devoir être le fruit d'un pénible effort ;
Mais pour redevenir le maître de fon fort ,
Que ne fait point un coeur las de fa fervitude
Pour fe débarraffer , l'oifeau pris au filet
De quelques plumes fait l'utile facrifice :
Bientôt il les recouvre , & rendu plus difcret
Il fçait fe garantir des piéges , qu'en fecret
Lui tend de l'Oifeleur l'impuiffant artifice.
Je jure fi fouvent que je ne t'aime plus ,
Que peut -être , Nicé , ta crois que je t'adore:
Non , ne t'en flate pas , mes liens font rompus ;
Mais après les dangers que le coeur a courus ,
L'efprit avec plaifir fe les retrace encore.
Ainfi par le guerrier fes faits font racontés ;
Des coups qu'il a reçus toujours il fait l'hiſtoire
Et cite les périls par fa valeur domptés :
B vj
36 MERCURE DE FRANCE.
Tel l'affranchi , des fers qu'il a long- tems portés
,
Se plaît à rappeller fans ceffe la mémoire .
Si je te parle donc , de ma flamme vainqueur ,
Ce n'eft plus pour te rendre un hommage fervile
;
C'est pour me contenter , pour braver ta rigueur ,
Et même fans daigner m'informer fi ton coeur
Eft , en fongeant au mien , inquiet ou tranquile.
En comparant ma perte à celle que tu fais ,
J'ignore qui des deux , Nicé , perd davantage :
Mais je fçais bien au moins , quelques foient tes
attraits ,
Qu'un amant tel que moi ne fe trouve jamais ,
Et qu'on trouve aifément une amante volage.
Par M ... G ... Dourx ...
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Résumé : LA LIBERTÉ, OU LA PARFAITE INDIFFÉRENCE. Imitation d'une Ode Italienne, de M. l'Abbé Métastase.
Le poème 'LA LIBERTÉ, OU LA PARFAITE INDIFFÉRENCE' est une imitation d'une ode italienne de l'Abbé Métastase. Le narrateur y exprime sa libération d'un amour malheureux pour une personne nommée Nicé. Il affirme que les charmes de Nicé ne le tourmentent plus et qu'il est désormais libre de son emprise. Il peut entendre le nom de Nicé sans alarme et sa présence ne trouble plus sa tranquillité. Le narrateur reconnaît la beauté de Nicé mais note avoir vu d'autres femmes plus attrayantes et quelques défauts sur son visage. Il compare sa libération à un oiseau se débarrassant de ses plumes pour échapper à un filet. Il jure qu'il ne l'aime plus, bien que les dangers passés du cœur puissent être rappelés avec plaisir. Le narrateur parle de sa victoire sur sa flamme non pour rendre hommage, mais pour se contenter et braver la rigueur de Nicé. Il conclut en se demandant qui des deux perd davantage, tout en sachant que les attraits de Nicé sont rares et qu'il est facile de trouver une amante volage.
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105
p. 126-139
« JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...] »
Début :
JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...]
Mots clefs :
Camp, Camp de Richemont, Guerre, Yeux, Infanterie, Honneur, Esprit, Cavalerie, Escadrons, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...] »
JOURNAL en vers de ce qui s'eft paffé
au camp de Richemont , commandé par
M. de Chevert , Lieutenant Général des
armées du Roi , commencé le 26 Août
1755 , & fini le 25 Septembre fuivant..
A Paris , chez Lambert , rue de la Comédie
Françoiſe , 1755 .
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , eft
l'Auteur de cet agréable Journal . C'eft
prefque avoir créé un nouveau genre. Cet
ellai doit lui faire d'autant plus d'honneur
DECEMBRE. 1755 . 127
qu'au premier coup d'oeil il paroiffoit impoffible
d'exprimer en vers , la difpofition
d'une armée ou celle d'une attaque , la fituation
des terreins , les pofitions des rivieres
, des villages & des chauffées ; y
faire entrer pour la premiere fois les termes
de l'art , tous rebelles à la poéfie , mais
néceffaires , & qui plus eft , uniques pour
bien peindre les différentes manoeuvres de
la guerre ; tout cela préfente d'abord des
difficultés qui étonnent au point que l'exécution
a l'air d'une gageure , & qu'il falloit
être , comme l'Auteur , auffi poëte que
guerrier pour les vaincre avec tant de
bonheur. Pour rendre l'ouvrage plus varié
& plus intéreffant , la galanterie eft venue
au fecours de M. V. Si Mars a été fon
Apollon, Venus & les Graces ont été fes
Muſes . Ce contrafte aimable délaffe agréa
blement le Lecteur des fatigues militaires
qu'il partage avec l'Auteur qui les décrit .
Tous les mouvemens de chaque parti font
peints avec tant de feu & de vérité qu'on
croit être dans un camp , & fouvent dans
la mêlée. On eft préfent à l'action ; on y
prend part. Cet exemple heureux nous
prouve qu'on peut tout dire en vers comme
en profe , & que le vrai talent amené
toujours la réuffite. L'Auteur a fait choix
des vers libres , comme plus affortis à la
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE ,
matiere , & plus propres à rendre la rapidité
des évolutions. Son Poëme en contient
près de huit cens ; & malgré quelques
repétitions inévitables , il le fait lire
avec intérêt d'un bout à l'autre .
Comme ceux qui ne le connoiffent pas
pourroient former là -deffus quelque doutes
, j'en vais extraire ici différens morceaux
qui fuffiront pour les convaincre
que cet éloge n'eft qu'une juftice. L'Auteur
débute en fujet plein de zele ,
François digne de l'être.
Louis ici fait flotter fes drapeaux :
en
Ce n'eft encor qu'une image de guerre ;
Et fes guerriers dont la valeur préfere
Les horreurs de la mort aux douceurs du repos ,
Pour enfanglanter leurs travaux ,
N'attendent que l'inſtant d'allumer le tonnerre ,
Qui porte les decrets des Maîtres de la terre ,
Ainfi qu'il eft l'organe des héros.
Louis va décider ; laiffons à fa prudence
A difcuter nos intérêts :
S'il eft content , nous demandons la paix ;
S'ily voit l'ombre de l'offenſe ,
Que tout parle de fa vengeance ,
Que nos biens , que nos jours affurent fes projets.
Il s'exprime enfuite en guerrier aimable
qui fuit les drapeaux de l'amour dans un
DECEMBRE. 1755. 129
camp de paix , où les femmes courent voir
fans danger les manoeuvres de la guerre .
Mais le bruit du tambour , le fon de la trom➡
pette
Invitent nos guerriers à fe rendre à leurs rangs,
Le fexe croit entendre la Mulette ,
Il en fait fes amuſemens.
Nous n'intimidons point fes charmes ,
Nous leur prêtons de nouveaux feux.
Il vient oppoler à nos armes
Les armes que l'amour place dans les beaux yeux:
Si dans nos camps on répand quelques larmes ,
C'eſt nous qui les verfons ; & s'il eft des alfarmes
,
Elles font pour les coeurs qui ne font pas heureux.
Le ciel s'ouvre à mes yeux , & je crois voir l'aufore
:
Non , non ; feroit -ce Hebé ! Vous , qu'aux cieux
on adore ,
Aux mortelles d'ici difputez - vous nos coeurs ?
Pour les vergers qu'on deshonore ,
Eft- ce Pomone enfin qui vient verfer des pleuss
Ou bien c'eft la Déeffe Flore
Qui craint fans doute pour fes fleurs.
Je me trompois ; c'eſt mieux encore ;
La jeune Eglé , fous des lambris dorés ,
Où fon époux nous froit moins urile ,
Quitte avec lui le féjour de la ville ,
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Et vient orner nos champs qui ne font plus parés
--Les fleurs fous fe , pas vont renaître :
Une feconde fois la terre va s'ouvrir.
Les nouvelles moiffons qu'on y verroit paroître ;
Comme les yeux ne pourront l'embellir .
La maison qu'elle habite eft un fecond exemple
De la faveur des Dieux pour la tendre Baucis :
Pour elle & Philemon dans la pouffiere affis ,
D'un humble logement les Dieux firent un tem→
ple..
Près d'Eglé , fous le chaume , on croit être à
Cypris.
- On ne peut pas annoncer d'une façon
plus galante l'arrivée de Madame de Caumartin
, Intendante de Mets , à Richemont
, ni fur ce qu'elle habitoit une maifon
de payfan , faire une application plusheureufe
de la fable de Baucis & de Philemon
, dont Jupiter changea la chaumiere
en un temple.
Chevert parcft , & chacun en filence
Partage fes régards entre la troupe & lui .
Quel fpectacle à nos yeux offre- t-il aujourd'hui ?
Ses ordres font portés. On s'ébranle , on s'avance :
Le champ de Mars eft occupé ;
Le foldat attentif à l'ordre qu'on lui donne
Marche par bataillon ; il forme une colonne ;
Il manoeuvre , il s'exerce ainfi qu'il eft campé ....
}
DECEMBRE . 1755- 131
Chacun alors fe fait un crime
De n'être pas à ſon devoir.
Que de préciſion ! l'efprit qui les anime ,
Semble être un feul reffort qui les fait tous mouvoir.
De l'exercice par Bataillons & par Brigades
, à la tête du camp , l'Auteur paffe paſſe
ainfi à l'attaque d'une grand'Garde de
Cavalerie .
Des efcadrons entrent dans la carriere ,
Et vont l'un contre l'autre exercer leur valeur.
L'un défend ce que l'autre attaque avec fureur.
Je vois Turpin & fa troupe légere ;
Couvert d'une noble pouffiere
Il arrive , il menace , il tient confeil , réfout.
C'est l'éclair que l'on voit précéder le tonnerre :
L'eil n'eft pas affez prompt pour le fuivre par
tout .
Le jeune Berchini , digne héritier d'un père ,
Dont la France connoît le zele & la valeur
De Turpin prêt à remporter l'honneur ,.
Vient arrêter la fougue , & fervir de barriere.
Nous allons maintenant offrir un plus
grand tableau : c'eft la manoeuvre du 9
Septembre , où toute la Cavalerie , aux
ordres de M. de Poianne , atraqua en plaine
toute l'Infanterie commandée par M.
de Chevert .
2
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Mais un nuage de pouffiere
S'éleve dans les airs , & vient frapper mes yeux :
Il s'ouvre , & laiffe voir des efcadrons nombreux,
D'un pas léger , la contenance fiere ,
Marcher droit à nos bataillons.
Poianne contre nous conduit fes eſcadrons ;
On en connoît la valeur , la prudence ,
On en connoît l'activité.
Il range fon armée avec intelligence ,
Il vient à nous avec vivacité .
Le foldat en frémit , mais n'en prend point d'allarmes
:
Il s'attend à combattre , il prépare les armes ,
Chevert , fes difpofitions.
Il veut de l'ennemi , qui comptoit le furprendre ,
Prévenir les deffeins , l'attaquer le premier ,
Et le forçant lui - même à fe défendre ,
Arracher de fes mains la palme & le laurier.
Voici des vers qui refpirent tout le fen
du falpêtre , & la fuieur de l'action qu'ils
repréfentent.
Poianne eft indigné de trouver tant d'obſtacle ;
Ses efcadrons , qu'il vient de partager ,
Vont offrir un nouveau fpectacle ,
Tous à la fois s'apprêtent à charger.
Ce corps eft immobile , & par- tout on le couvre-:
De tous côtés alors on voit en même tems
Des efcadrons attaquer tous nos flancs.
DECEMBRE. 1755. 133
On diroit qu'auffitôt le Mont Vefuve s'ouvre ,
Et qu'il vomit les feux fur tous les affaillans .
De ce mont redouté préſentez - vous l'image ,
Quand le feu fort de fes goufres profonds
Ses feux & la fumée y forment un nuage ,
Et confondent leur fource avec ces tourbillons.
Telle & plus forte encore eft l'épaiffe fumée ,
Quifuit le feu que font les angles & les flancs :
On ne voit plus le corps d'armée ,
11 femble enfeveli fous ces feux dévorans ;
Ils couvrent tous les combattans ,
Ils éclipfent les cieux , ils nous cachent la terre ,
Les chevaux écumans , les chefs impatiens;
Des Huffards , des Dragons , la troupe plus légere
Cherche inutilement à defunir nos rangs ;
Nous leur offrons par tout l'invincible barriere
Qui rend leurs refforts impuiffans
Et leur ardeur qui fe modere
>
Donne le tems à quelques mouvemens.
Ces quatre vers peignent bien les Grenadiers
que l'Auteur commandoit , & le
caracterifent lui-même.
Les Grenadiers font des Dieux à la guerre :
On s'empreffe avec eux d'en courir les hazards ,
Avec eux , ce jour - là , défiant le tonnerre ,
J'aurois vaincu , je crois , Bellonne au champ de
Mars.
134 MERCURE DE FRANCE.
Pour égayer & varier le tableau , M. V.
s'écrie :
Mufe de Saint Lambert , prête - moi tes pinceaux
;
Dis - nous comment d'Eglé , la divine compa
gne
Quitte Paris , le remplit de regrets ,
Pour venir avec elle embellir la campagne :
Elle vient y regner fur de nouveaux ſujets.
Peins- nous Comus , peins - nous Thalie
Et tous leurs charmes féduifans ;
Peins- nous la charmante Emilie ,
Délices & foutien de notre Comédie ,
Et le fléau de mille foupirans ,
Dont chacun d'eux a grande envie
D'en obtenir quelques inftans.
C'étoit une Actrice de la Comédie de
Mets qui alloit jouer au camp ; mais l'Auteur,
revient vite aux combats ..
N'entens-je pas crier aux armes ?
Plaifirs , pour un moment laiffez - moi vous quitter
,
L'honneur chez les François paffe avant tous vos
charmes ,
tin.
Madame de la Porte ,foeur de M. de CaumarDECEMBRE.
1755. 139
Il vole à fes devoirs , il va vous mériter.
L'utilité des camps de paix eft heureufement
exprimée dans les fix vers fuivans.
Par-tout on voit attaquer & défendre ,
Par -tout on croit fervir l'Etat ;
N'est -ce pas en effet travailler pour la France ,
Que d'en former les Officiers ?
C'eft élever des forts d'avance ,
C'eft y planter pour elle des lauriers.
Nous allons finir cet extrait par le récit
de la derniere manoeuvre , du 2.0 Septembre
, où l'on attaqua le village d'Uckange.
Les colonnes alors s'approchent du village';
Le centre & les côtés fe trouvent réunis :
Nous attaquons par-tout , par- tout eft l'avantage;
Les ennemis font inveftis :
Il faut prévenir leur défaite .
D'Eftaing alors y donne tous fes foins.
Il fonge à faire fa retraite ,
Il en a prévu tous les points .
Chacun des poftes fe replie ,
Se retire fur lui , point de confufion ,
Chacun retourne à fa divifion ;
Et chacun fous fon feu fe range & fe rallie.
On le fuit , il fait face ; on le charge , il fait feu,
Il gagne les mailons & le fein du village ,
136 MERCURE DE FRANCE.
S'y retire en bon ordre , & là finit l'image
Des combats , dont Louis a voulu faire un jeu.
Ce dernier trait en termine l'hiſtoire.
Chacun au camp revient couvert de gloire ,
Avec l'ami , l'ennemi confondu ,
Voit les talens fans jaloufie ,
Chacun les vante , les public.
Voilà le fceau de la vertu.
C'ett en avoir que de la reconnoître ,
Et dans tout genre on ne peut être maître
Qu'en lui rendant l'honneur qu'on lui fçait être
dû.
Nous donnerons au prochain Mercure
un récit court , mais détaillé du camp de
Valence, ainfi que de celui de Richemont,
s l'article de la Cour.
LETTRE fur cette queftion : Si Ffprit
philofophique eft plus nuifible , qu'utile aux
Belles Lettres ; A Monfieur le Marquis de
Beauteville , de l'Académie Royale des Sciences
de Toulouse , par M. de R..... 1795 ,
chez Duchefne , Libraire au Temple du
Goût.
Je joins à cette annonce le précis fuivant
qu'un ami de l'Auteur m'a prié d'inférer
dans le Mercure , & qu'on va lire
ici tel qu'il m'a été envoié.
Cette Lettre peut être divifée en quatre
DÉCEMBRE. 1755. 137 .
parties ; dans la premiere , l'Efprit philofophique
& le génie des Belles- Lettres
font confidérés en eux -mêmes , & comme
caracteres de l'ame d'où réfultent différentes
manieres d'envifager & de traiter les
fujets.
Dans la feconde on décrit la méthode
philofophique & la marche du génie littéraire.
Dans la troifieme on indique les défauts
que l'efprit philofophique tranfporté de la
Philofophie dans les Belles- Lettres , y doit
répandre , avec quelque foin qu'il tâche
de fe déguifer.
Et dans la quatrieme , on prouve que
l'efprit philofophique incapable de produire
dans les Belles- Lettres , n'eft en état
de juger des productions du génie que
d'après le goût .
Il regne beaucoup de profondeur & de
vues dans la premiere partie , la feconde eft
traitée avec toute " exactitude qu'exigeoit
la matiere : les allufions critiques de la troifieme
font d'une grande fineffe ; & la quatrieme
eft ornée d'une image fimbolique qui
repréſente avec jufteffe la correfpondance
& le concert du génie & du goût. Cette lettre
qui eft adreffée à un Philofophe du
premier ordre , eft un de ces ouvrages qui
ne femblent deftinés qu'au petit nombre
135 MERCURE DE FRANCE.
de lecteurs qui aiment à penfer , & qui
veulent approfondir la théorie des Arts .
UNE perfonne à portée d'avoir les meilleures
inftructions , travaille à une Chronologie
Militaire où fe trouvera l'Histoire
des Officiers fupérieurs & généraux , &
celle des Troupes de la Maifon du Roi , &
des Régimens d'infanterie , cavalerie &
dragons , foir exiftans , foit réformés. Il
défireroit avoir communication des titres
qui font répandus dans les familles ; & on
prie ceux qui ont dans leurs titres ou papiers
:
1º. Des Pouvoirs de Lieutenans Géné
raux .
2º. Des Brevets de Maréchaux de Camps
ou de Brigadiers.
3°. Des Ordres de Directeurs ou Inf
pecteurs Généraux .
4°. Des Provifions de Grand-Croix , &
de Commandeurs de l'Ordre de S. Louis.
5 °. Des Provifions de Maréchaux Généraux
de logis des Camps & Armées du
Roi , ou de Maréchaux de logis de la cavaleric.
6°. Des Provifions de Gouverneurs des
Provinces.
7°. Des Commiffions de Colonels de
Régiment d'infanterie , cavalerie ou dragons.
1
DECEMBRE. 1755. 139
8°. Enfin des Commiffions de Capitaines
aux Gardes .
De vouloir bien en envoyer la note dans
la forme ci- deffous .
Pour les Lieutenans Généraux , Maréchaux
de Camps & Brigadiers.
Pouvoir de Lieutenant Général ou Bre
vet de Maréchal de Camp , ou Brigadier ,
pour M . . . . . . en mettant le nom de
baptême & de famille , les qualifications
qui lui font données dans lefdits Pouvoir
ou Brevet ; la date defdits Brevet ou Pouvoir
, & le nom des Secrétaires d'Etat qui
les ont contre- fignées ; obfervant auffi de
mettre autant qu'il fera poffible la date de
la mort defdits Officiers.
A l'égard des autres Provifions & Com
miffions dont il eft parlé ci- deffus , on prie
d'y ajouter de plus , comment les Officiers
ont en ces places , foit par nouvelle levée
ou par la mort & démiffion de M. un tel ,
comme cela eft marqué dans lefdites commiflions.
- L'on prie d'obferver 1 ° . que l'on ne demande
fimplement que des notes dans la
forme ci-deffus , & point de copies, 2 ° . D'adreffer
ces notes à M. Defprés , premier
Commis du Bureau de la Guerre , à Verfailles.
au camp de Richemont , commandé par
M. de Chevert , Lieutenant Général des
armées du Roi , commencé le 26 Août
1755 , & fini le 25 Septembre fuivant..
A Paris , chez Lambert , rue de la Comédie
Françoiſe , 1755 .
M. Vallier , Colonel d'Infanterie , eft
l'Auteur de cet agréable Journal . C'eft
prefque avoir créé un nouveau genre. Cet
ellai doit lui faire d'autant plus d'honneur
DECEMBRE. 1755 . 127
qu'au premier coup d'oeil il paroiffoit impoffible
d'exprimer en vers , la difpofition
d'une armée ou celle d'une attaque , la fituation
des terreins , les pofitions des rivieres
, des villages & des chauffées ; y
faire entrer pour la premiere fois les termes
de l'art , tous rebelles à la poéfie , mais
néceffaires , & qui plus eft , uniques pour
bien peindre les différentes manoeuvres de
la guerre ; tout cela préfente d'abord des
difficultés qui étonnent au point que l'exécution
a l'air d'une gageure , & qu'il falloit
être , comme l'Auteur , auffi poëte que
guerrier pour les vaincre avec tant de
bonheur. Pour rendre l'ouvrage plus varié
& plus intéreffant , la galanterie eft venue
au fecours de M. V. Si Mars a été fon
Apollon, Venus & les Graces ont été fes
Muſes . Ce contrafte aimable délaffe agréa
blement le Lecteur des fatigues militaires
qu'il partage avec l'Auteur qui les décrit .
Tous les mouvemens de chaque parti font
peints avec tant de feu & de vérité qu'on
croit être dans un camp , & fouvent dans
la mêlée. On eft préfent à l'action ; on y
prend part. Cet exemple heureux nous
prouve qu'on peut tout dire en vers comme
en profe , & que le vrai talent amené
toujours la réuffite. L'Auteur a fait choix
des vers libres , comme plus affortis à la
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE ,
matiere , & plus propres à rendre la rapidité
des évolutions. Son Poëme en contient
près de huit cens ; & malgré quelques
repétitions inévitables , il le fait lire
avec intérêt d'un bout à l'autre .
Comme ceux qui ne le connoiffent pas
pourroient former là -deffus quelque doutes
, j'en vais extraire ici différens morceaux
qui fuffiront pour les convaincre
que cet éloge n'eft qu'une juftice. L'Auteur
débute en fujet plein de zele ,
François digne de l'être.
Louis ici fait flotter fes drapeaux :
en
Ce n'eft encor qu'une image de guerre ;
Et fes guerriers dont la valeur préfere
Les horreurs de la mort aux douceurs du repos ,
Pour enfanglanter leurs travaux ,
N'attendent que l'inſtant d'allumer le tonnerre ,
Qui porte les decrets des Maîtres de la terre ,
Ainfi qu'il eft l'organe des héros.
Louis va décider ; laiffons à fa prudence
A difcuter nos intérêts :
S'il eft content , nous demandons la paix ;
S'ily voit l'ombre de l'offenſe ,
Que tout parle de fa vengeance ,
Que nos biens , que nos jours affurent fes projets.
Il s'exprime enfuite en guerrier aimable
qui fuit les drapeaux de l'amour dans un
DECEMBRE. 1755. 129
camp de paix , où les femmes courent voir
fans danger les manoeuvres de la guerre .
Mais le bruit du tambour , le fon de la trom➡
pette
Invitent nos guerriers à fe rendre à leurs rangs,
Le fexe croit entendre la Mulette ,
Il en fait fes amuſemens.
Nous n'intimidons point fes charmes ,
Nous leur prêtons de nouveaux feux.
Il vient oppoler à nos armes
Les armes que l'amour place dans les beaux yeux:
Si dans nos camps on répand quelques larmes ,
C'eſt nous qui les verfons ; & s'il eft des alfarmes
,
Elles font pour les coeurs qui ne font pas heureux.
Le ciel s'ouvre à mes yeux , & je crois voir l'aufore
:
Non , non ; feroit -ce Hebé ! Vous , qu'aux cieux
on adore ,
Aux mortelles d'ici difputez - vous nos coeurs ?
Pour les vergers qu'on deshonore ,
Eft- ce Pomone enfin qui vient verfer des pleuss
Ou bien c'eft la Déeffe Flore
Qui craint fans doute pour fes fleurs.
Je me trompois ; c'eſt mieux encore ;
La jeune Eglé , fous des lambris dorés ,
Où fon époux nous froit moins urile ,
Quitte avec lui le féjour de la ville ,
Fy
130 MERCURE DE FRANCE.
Et vient orner nos champs qui ne font plus parés
--Les fleurs fous fe , pas vont renaître :
Une feconde fois la terre va s'ouvrir.
Les nouvelles moiffons qu'on y verroit paroître ;
Comme les yeux ne pourront l'embellir .
La maison qu'elle habite eft un fecond exemple
De la faveur des Dieux pour la tendre Baucis :
Pour elle & Philemon dans la pouffiere affis ,
D'un humble logement les Dieux firent un tem→
ple..
Près d'Eglé , fous le chaume , on croit être à
Cypris.
- On ne peut pas annoncer d'une façon
plus galante l'arrivée de Madame de Caumartin
, Intendante de Mets , à Richemont
, ni fur ce qu'elle habitoit une maifon
de payfan , faire une application plusheureufe
de la fable de Baucis & de Philemon
, dont Jupiter changea la chaumiere
en un temple.
Chevert parcft , & chacun en filence
Partage fes régards entre la troupe & lui .
Quel fpectacle à nos yeux offre- t-il aujourd'hui ?
Ses ordres font portés. On s'ébranle , on s'avance :
Le champ de Mars eft occupé ;
Le foldat attentif à l'ordre qu'on lui donne
Marche par bataillon ; il forme une colonne ;
Il manoeuvre , il s'exerce ainfi qu'il eft campé ....
}
DECEMBRE . 1755- 131
Chacun alors fe fait un crime
De n'être pas à ſon devoir.
Que de préciſion ! l'efprit qui les anime ,
Semble être un feul reffort qui les fait tous mouvoir.
De l'exercice par Bataillons & par Brigades
, à la tête du camp , l'Auteur paffe paſſe
ainfi à l'attaque d'une grand'Garde de
Cavalerie .
Des efcadrons entrent dans la carriere ,
Et vont l'un contre l'autre exercer leur valeur.
L'un défend ce que l'autre attaque avec fureur.
Je vois Turpin & fa troupe légere ;
Couvert d'une noble pouffiere
Il arrive , il menace , il tient confeil , réfout.
C'est l'éclair que l'on voit précéder le tonnerre :
L'eil n'eft pas affez prompt pour le fuivre par
tout .
Le jeune Berchini , digne héritier d'un père ,
Dont la France connoît le zele & la valeur
De Turpin prêt à remporter l'honneur ,.
Vient arrêter la fougue , & fervir de barriere.
Nous allons maintenant offrir un plus
grand tableau : c'eft la manoeuvre du 9
Septembre , où toute la Cavalerie , aux
ordres de M. de Poianne , atraqua en plaine
toute l'Infanterie commandée par M.
de Chevert .
2
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Mais un nuage de pouffiere
S'éleve dans les airs , & vient frapper mes yeux :
Il s'ouvre , & laiffe voir des efcadrons nombreux,
D'un pas léger , la contenance fiere ,
Marcher droit à nos bataillons.
Poianne contre nous conduit fes eſcadrons ;
On en connoît la valeur , la prudence ,
On en connoît l'activité.
Il range fon armée avec intelligence ,
Il vient à nous avec vivacité .
Le foldat en frémit , mais n'en prend point d'allarmes
:
Il s'attend à combattre , il prépare les armes ,
Chevert , fes difpofitions.
Il veut de l'ennemi , qui comptoit le furprendre ,
Prévenir les deffeins , l'attaquer le premier ,
Et le forçant lui - même à fe défendre ,
Arracher de fes mains la palme & le laurier.
Voici des vers qui refpirent tout le fen
du falpêtre , & la fuieur de l'action qu'ils
repréfentent.
Poianne eft indigné de trouver tant d'obſtacle ;
Ses efcadrons , qu'il vient de partager ,
Vont offrir un nouveau fpectacle ,
Tous à la fois s'apprêtent à charger.
Ce corps eft immobile , & par- tout on le couvre-:
De tous côtés alors on voit en même tems
Des efcadrons attaquer tous nos flancs.
DECEMBRE. 1755. 133
On diroit qu'auffitôt le Mont Vefuve s'ouvre ,
Et qu'il vomit les feux fur tous les affaillans .
De ce mont redouté préſentez - vous l'image ,
Quand le feu fort de fes goufres profonds
Ses feux & la fumée y forment un nuage ,
Et confondent leur fource avec ces tourbillons.
Telle & plus forte encore eft l'épaiffe fumée ,
Quifuit le feu que font les angles & les flancs :
On ne voit plus le corps d'armée ,
11 femble enfeveli fous ces feux dévorans ;
Ils couvrent tous les combattans ,
Ils éclipfent les cieux , ils nous cachent la terre ,
Les chevaux écumans , les chefs impatiens;
Des Huffards , des Dragons , la troupe plus légere
Cherche inutilement à defunir nos rangs ;
Nous leur offrons par tout l'invincible barriere
Qui rend leurs refforts impuiffans
Et leur ardeur qui fe modere
>
Donne le tems à quelques mouvemens.
Ces quatre vers peignent bien les Grenadiers
que l'Auteur commandoit , & le
caracterifent lui-même.
Les Grenadiers font des Dieux à la guerre :
On s'empreffe avec eux d'en courir les hazards ,
Avec eux , ce jour - là , défiant le tonnerre ,
J'aurois vaincu , je crois , Bellonne au champ de
Mars.
134 MERCURE DE FRANCE.
Pour égayer & varier le tableau , M. V.
s'écrie :
Mufe de Saint Lambert , prête - moi tes pinceaux
;
Dis - nous comment d'Eglé , la divine compa
gne
Quitte Paris , le remplit de regrets ,
Pour venir avec elle embellir la campagne :
Elle vient y regner fur de nouveaux ſujets.
Peins- nous Comus , peins - nous Thalie
Et tous leurs charmes féduifans ;
Peins- nous la charmante Emilie ,
Délices & foutien de notre Comédie ,
Et le fléau de mille foupirans ,
Dont chacun d'eux a grande envie
D'en obtenir quelques inftans.
C'étoit une Actrice de la Comédie de
Mets qui alloit jouer au camp ; mais l'Auteur,
revient vite aux combats ..
N'entens-je pas crier aux armes ?
Plaifirs , pour un moment laiffez - moi vous quitter
,
L'honneur chez les François paffe avant tous vos
charmes ,
tin.
Madame de la Porte ,foeur de M. de CaumarDECEMBRE.
1755. 139
Il vole à fes devoirs , il va vous mériter.
L'utilité des camps de paix eft heureufement
exprimée dans les fix vers fuivans.
Par-tout on voit attaquer & défendre ,
Par -tout on croit fervir l'Etat ;
N'est -ce pas en effet travailler pour la France ,
Que d'en former les Officiers ?
C'eft élever des forts d'avance ,
C'eft y planter pour elle des lauriers.
Nous allons finir cet extrait par le récit
de la derniere manoeuvre , du 2.0 Septembre
, où l'on attaqua le village d'Uckange.
Les colonnes alors s'approchent du village';
Le centre & les côtés fe trouvent réunis :
Nous attaquons par-tout , par- tout eft l'avantage;
Les ennemis font inveftis :
Il faut prévenir leur défaite .
D'Eftaing alors y donne tous fes foins.
Il fonge à faire fa retraite ,
Il en a prévu tous les points .
Chacun des poftes fe replie ,
Se retire fur lui , point de confufion ,
Chacun retourne à fa divifion ;
Et chacun fous fon feu fe range & fe rallie.
On le fuit , il fait face ; on le charge , il fait feu,
Il gagne les mailons & le fein du village ,
136 MERCURE DE FRANCE.
S'y retire en bon ordre , & là finit l'image
Des combats , dont Louis a voulu faire un jeu.
Ce dernier trait en termine l'hiſtoire.
Chacun au camp revient couvert de gloire ,
Avec l'ami , l'ennemi confondu ,
Voit les talens fans jaloufie ,
Chacun les vante , les public.
Voilà le fceau de la vertu.
C'ett en avoir que de la reconnoître ,
Et dans tout genre on ne peut être maître
Qu'en lui rendant l'honneur qu'on lui fçait être
dû.
Nous donnerons au prochain Mercure
un récit court , mais détaillé du camp de
Valence, ainfi que de celui de Richemont,
s l'article de la Cour.
LETTRE fur cette queftion : Si Ffprit
philofophique eft plus nuifible , qu'utile aux
Belles Lettres ; A Monfieur le Marquis de
Beauteville , de l'Académie Royale des Sciences
de Toulouse , par M. de R..... 1795 ,
chez Duchefne , Libraire au Temple du
Goût.
Je joins à cette annonce le précis fuivant
qu'un ami de l'Auteur m'a prié d'inférer
dans le Mercure , & qu'on va lire
ici tel qu'il m'a été envoié.
Cette Lettre peut être divifée en quatre
DÉCEMBRE. 1755. 137 .
parties ; dans la premiere , l'Efprit philofophique
& le génie des Belles- Lettres
font confidérés en eux -mêmes , & comme
caracteres de l'ame d'où réfultent différentes
manieres d'envifager & de traiter les
fujets.
Dans la feconde on décrit la méthode
philofophique & la marche du génie littéraire.
Dans la troifieme on indique les défauts
que l'efprit philofophique tranfporté de la
Philofophie dans les Belles- Lettres , y doit
répandre , avec quelque foin qu'il tâche
de fe déguifer.
Et dans la quatrieme , on prouve que
l'efprit philofophique incapable de produire
dans les Belles- Lettres , n'eft en état
de juger des productions du génie que
d'après le goût .
Il regne beaucoup de profondeur & de
vues dans la premiere partie , la feconde eft
traitée avec toute " exactitude qu'exigeoit
la matiere : les allufions critiques de la troifieme
font d'une grande fineffe ; & la quatrieme
eft ornée d'une image fimbolique qui
repréſente avec jufteffe la correfpondance
& le concert du génie & du goût. Cette lettre
qui eft adreffée à un Philofophe du
premier ordre , eft un de ces ouvrages qui
ne femblent deftinés qu'au petit nombre
135 MERCURE DE FRANCE.
de lecteurs qui aiment à penfer , & qui
veulent approfondir la théorie des Arts .
UNE perfonne à portée d'avoir les meilleures
inftructions , travaille à une Chronologie
Militaire où fe trouvera l'Histoire
des Officiers fupérieurs & généraux , &
celle des Troupes de la Maifon du Roi , &
des Régimens d'infanterie , cavalerie &
dragons , foir exiftans , foit réformés. Il
défireroit avoir communication des titres
qui font répandus dans les familles ; & on
prie ceux qui ont dans leurs titres ou papiers
:
1º. Des Pouvoirs de Lieutenans Géné
raux .
2º. Des Brevets de Maréchaux de Camps
ou de Brigadiers.
3°. Des Ordres de Directeurs ou Inf
pecteurs Généraux .
4°. Des Provifions de Grand-Croix , &
de Commandeurs de l'Ordre de S. Louis.
5 °. Des Provifions de Maréchaux Généraux
de logis des Camps & Armées du
Roi , ou de Maréchaux de logis de la cavaleric.
6°. Des Provifions de Gouverneurs des
Provinces.
7°. Des Commiffions de Colonels de
Régiment d'infanterie , cavalerie ou dragons.
1
DECEMBRE. 1755. 139
8°. Enfin des Commiffions de Capitaines
aux Gardes .
De vouloir bien en envoyer la note dans
la forme ci- deffous .
Pour les Lieutenans Généraux , Maréchaux
de Camps & Brigadiers.
Pouvoir de Lieutenant Général ou Bre
vet de Maréchal de Camp , ou Brigadier ,
pour M . . . . . . en mettant le nom de
baptême & de famille , les qualifications
qui lui font données dans lefdits Pouvoir
ou Brevet ; la date defdits Brevet ou Pouvoir
, & le nom des Secrétaires d'Etat qui
les ont contre- fignées ; obfervant auffi de
mettre autant qu'il fera poffible la date de
la mort defdits Officiers.
A l'égard des autres Provifions & Com
miffions dont il eft parlé ci- deffus , on prie
d'y ajouter de plus , comment les Officiers
ont en ces places , foit par nouvelle levée
ou par la mort & démiffion de M. un tel ,
comme cela eft marqué dans lefdites commiflions.
- L'on prie d'obferver 1 ° . que l'on ne demande
fimplement que des notes dans la
forme ci-deffus , & point de copies, 2 ° . D'adreffer
ces notes à M. Defprés , premier
Commis du Bureau de la Guerre , à Verfailles.
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Résumé : « JOURNAL en vers de ce qui s'est passé au camp de Richemont, commandé par [...] »
Le texte présente un journal en vers rédigé par M. Vallier, Colonel d'Infanterie, relatant les événements survenus au camp de Richemont sous le commandement de M. de Chevert, Lieutenant Général des armées du Roi, du 26 août au 25 septembre 1755. Ce journal, publié à Paris chez Lambert, est considéré comme un nouveau genre littéraire car il décrit avec précision la disposition d'une armée, les attaques, les terrains, les positions des rivières, villages et chaumières, ainsi que les termes techniques de l'art militaire. L'auteur utilise des vers libres pour rendre la rapidité des évolutions militaires. Le poème, composé de près de huit cents vers, est enrichi par des éléments galants et des descriptions détaillées des mouvements militaires, permettant au lecteur de se sentir présent sur le champ de bataille. Le journal inclut également des descriptions de la vie au camp, comme l'arrivée de Madame de Caumartin, Intendante de Metz, et des manoeuvres militaires telles que l'attaque d'une grand'garde de cavalerie et la manoeuvre du 9 septembre où la cavalerie a attaqué l'infanterie. Le texte se termine par la description de la dernière manoeuvre du 20 septembre, où un village a été attaqué, et par des réflexions sur l'utilité des camps de paix pour former les officiers. Par ailleurs, le document énumère divers types de pouvoirs et commissions militaires, daté du 1er décembre 1755. Il inclut les pouvoirs de lieutenants généraux, les brevets de maréchaux de camp ou de brigadiers, les ordres de directeurs ou inspecteurs généraux, les provisions de grand-croix et de commandeurs de l'Ordre de Saint-Louis, les provisions de maréchaux généraux de logis, les provisions de gouverneurs des provinces, les commissions de colonels de régiment d'infanterie, de cavalerie ou de dragons, et enfin les commissions de capitaines aux Gardes. Le texte demande d'envoyer une note dans une forme spécifique pour chaque type de pouvoir ou commission. Pour les lieutenants généraux, maréchaux de camp et brigadiers, la note doit inclure le nom complet de l'officier, ses qualifications, la date du brevet ou du pouvoir, le nom du secrétaire d'État ayant contresigné le document, et, si possible, la date de décès de l'officier. Pour les autres provisions et commissions, il est demandé d'indiquer comment les officiers ont obtenu leurs places, soit par nouvelle levée, soit par la mort ou la démission d'un autre officier. Ces notes doivent être adressées à M. Desprès, premier commis du Bureau de la Guerre, à Versailles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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106
p. 22-32
LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
Début :
SUHRID, riche Négociant de Bagdat, avoit une fille d'une beauté singuliere, [...]
Mots clefs :
Perruche, Yeux, Coeur, Théâtre, Talent, Gouvernante, Opéra, Sentiments, Chanter
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texteReconnaissance textuelle : LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
LA PERRUCHE GOUVERNANTE .
CONTE ORIENTAL ,
Par une jeune perfonne de Province , âgée
de 14 ans.
UHRID , riche Négociant de Bagdat ,
avoit une fille d'une beauté finguliere ,
& une perruche d'un mérite encore plus
furprenant. Elle n'avoit pas feulement le
talent de parler , elle avoit encore la faculté
de penfer. Elle avoit des fentimens ,
elle avoit des moeurs . C'étoit dans des tems
éloignés où tout étoit poffible. Suhrid
qui connoiffoit le prix de tant de rares
qualités , l'avoit établie Gouvernante de
fa maiſon , & particulierement de la jeune
Banou fa fille. Obligé de faire un voyage
pour le bien de fon commerce , il lui recommanda
ce précieux dépôt , & lui dit
avant fon départ : Zaïre , je confie Banou
à votre fageffe ; elle n'a que quinze ans ,
DECEMBRE . 1755. 23
elle eft fans experience , elle eft ingenue ;
mais elle a l'humeur vive , & je lui crois
le coeur fenfible ; elle tient de fa mere :
veillez fur fa conduite , & fur-tout prenez
foin d'écarter tous les objets qui pourroient
la féduire. Oh ! oh ! ne craignez
rien , lui répondit la perruche , repofezvous
fur mon zele & fur mon adreffe.
Votre fille aime les contes par-deffus toutes
chofes. Elle me prie à chaque inſtant
de lui en dire , & quitte tout pour les enrendre.
Quand un jeune féducteur viendra
s'offrir à fa vue , je lui conterai vîte
une hiftoire , où je lui ferai fentir adroitement
le danger du piége qu'on lui dreffe .
Par cette innocente rufe j'aurai l'efprit de
l'en garantir en l'amufant ; mais , ajoutat'elle
, revenez dans un mois . Si votre
abfence dure davantage , je ne réponds
plus de Banou je n'ai ma provifion de
contes que jufqu'à ce tems là ; je vous en
avertis. Suhrid lui promit de ne pas paffer
ce terme. Il appella enfuite fa fille ,
lui ordonna expreffément de ne rien faire
fans confulter fa bonne , l'embraffa , &
partit .
Almanzor , un jeune chanteur étoit
voifin de Banou ; il l'avoit apperçue à fa
fenêtre , qui étoit vis -à- vis de la fienne ,
& fa beauté l'avoit frappé . Elle l'avoit en-
7
24 MERCURE DE FRANCE.
tendu chanter , & fon coeur en avoit été
ému. Une après-midi que la perruche s'étoit
endormie , un ferin partit de l'appartement
d'Almanzor , & vola fur la toilette
de Banou , qui rajuftoit une boucle de
fes cheveux, & lui préfenta un billet qu'il
tenoit dans fon bec. Banou careffe l'oifeau
& prend le papier qu'elle lit. La perruche
s'éveille , & fond fur le ferin qu'elle
auroit déchiré , fi Banou ne l'avoit arraché
de fes griffes cruelles. Sa jeune éleve
furpriſe d'une colere fi violente , lui en
demande le fujet. Zaïre lui répond qu'elle
en a de fortes raifons , qu'un ferin a caufé
le malheur de fa vie , & qu'elle eft prête à
lui en raconter l'hiftoire , mais qu'elle
veut auparavant lire le billet qu'on lui a
écrit. Le Lecteur fera peut-être étonné de
voir une perruche qui fçait lire , mais elle
n'eft pas la feule. Banou remet à fa Bonne
le poulet , qui étoit conçu en ces termes :
Charmante Banou , de grace , apprenez
la mufique . Ce talent manque à vos charmes.
Je puis dire fans vanité que je fuis le
premier homme de Bagdat , pour montrer le
gout du chant. J'ai compofe le duo le plus
charmant du monde. Marquez moi l'heure
où votre Duegne fera la méridienne . Je volerai
dans votre chambre pour vous l'apprendre.
Quel plaifir de chanter d'accord avcc
vous!
Ah !
DECEMBRE . 1755 . 25.
Ah ! le petit fripon , s'écria la perruche ;
ah ! le petit fcélerat , qui ne vous offre fes
fervices que pour tromper votre innocence
! Non , non , interrompit Banou ; il eſt
trop joli pour me tromper : c'eft parce qu'il
eft joli , qu'il en eft plus à craindre , reprit
la Gouvernante. Oh ! j'aime la mufique ,
ma Bonne dites le Muficien , ma fille ;
mais il ne vous convient pas , contentezyous
de votre maître à danfer. Il eft
trop
laid , il n'eft plus jeune , dit la pupille.
Votre voix eft rebelle au chant , infifta la
perruche : vous avez la jambe brillante ,
vous danfez avec grace. C'eft votre talent ;
tenez - vous - y. Vous chanterez à faire
peur , ce fera votre perte : vous vous rendrez
ridicule. Croyez en mon expérience.
J'étois dans le même cas , & j'ai donné
bêtement dans le piege qu'on vient de vous
tendre. Il ne faut jamais fe déplacer. Pour
vous en convaincre , écoutez mon hif
toire,
LE RISQUE DU DEPLACEMENT ;
Aventure qui n'est pas fans exemple.
J
E fuis née dans l'ifle des oifeaux , pays
heureux où notre efpece domine . La
candeur y regnoit avec elle. Il n'y avoit
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
point d'hommes mais des oifeaux d'Afie
& d'Europe , inftruits par eux , font venus
s'y établir , ont ufurpé le trône , & perverti
nos moeurs. Un aigle étoit Roi de
l'ifle ; il étoit fier , mais il aimoit les arts ,
il les appelloit à fa Cour. La Comédie &
l'Opera partageoient fes amuſemens. Mon
pere étoit Comédien de la troupe du Prince
, il y jouoit les Rois. Comme mon plumage
étoit diftingué , que j'avois le maintien
noble , la parole aifée , & la prononciation
parfaite , il me fit débuter dans les
rôles de Princeffe. F'y réuffis parfaitement.
On n'entendit que des cris d'admiration
& des battemens d'aîles dans toute la falle.
Le fuccès fut tous les jours en croiffant. Il
me fit donner le nom de Zaïre , que j'ai
toujours porté , & m'attira des adorateurs
en foule , au point que j'en fus excédée.
>
Pour m'en débarraffer avec décence ;
mais contre l'efprit de mon état , j'étois
fur le point de faire choix d'un mari , &
de l'aveu de mon pere , j'avois jetté les
yeux fur un perroquet bouffon qui me faifoit
rire. Il repréfentoit les valers , & s'appelloit
la Verdure . Ce mariage étoit affor
ti. Il étoit Comédien aimé , & j'étois Actrice
à la mode : Mais un foir que j'avois
enchanté toute la Cour , Médor , un charmant
petit ferin vint m'exprimer fon raDECEMBRE.
1755. 27
viffement dans ma loge , avec des fons fi
touchans , que je fus fenfible à la douceur
de fon ramage . Pour m'achever , je fus le
lendemain à l'Opera . Medor y chantoit la
haute-contre. Il me vit dans une premiere
loge ; mes yeux qui l'applaudiffoient , animerent
fon expreffion , & firent paffer tout
leur feu dans fon organe. Il fe furpaffa.
Toute l'affemblée fortit enivrée de plaifir ,
& je m'en retournai folle d'amour . La tête
m'en tourna . Medor s'en apperçut ; le
fripon en profita , ou plutot il en abuſa
pour me perdre .
Deux jours après je le rencontrai au bal,
& nous nous arrangeâmes. Comme j'ai
toujours confulté la décence , que je craignois
les reproches de mon pere , & que le
myftere étoit de mon gout , je le priai de
ne me voir qu'en bonne fortune , & de
cacher bien fa flamme. Pendant trois mois
il fut auffi difcret que fidele ; mais au
bout de ce terme fon coeur me fut enlevé
par les agaceries d'une petite effrontée
d'une jeune linotte , dont le début à l'Opera
avoit réuffi , graces à fon manége plûtot
qu'à fon talent. Il me cacha d'abord
fon inconftance , & nous nous voyons toujours
fecrétement dans une petite maiſon
qu'il avoit louée dans un fauxbourg. En
ces circonftances la Verdure me preffa de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
conclure notre hymen, mais mon coeur &
mes yeux étoient changés. La comparaifon
que j'en fis alors avec mon beau ferin
l'enlaidit fi fort à ma vue , & je le trouvai
fi ignoble que je le congédiai , en lui difant
dédaigneufement , qu'une Princeffe
n'étoit point faite pour époufer un valet ;
tant il eft vrai que les fentimens de grandeur
qu'on exprime fur la fcene , nous
font encore illufion après l'avoir quittée ,
& qu'on fe figure être dans le monde , ce
qu'on repréfente au théâtre. C'eſt le délire
de la profeffion.
Le malin perroquet fe vengea de mon
dédain par un trait de fon emploi. Dans
une petite piece de fa façon , intitulée la
fauffe Princeffe ou le Déguisement ridicule
il parodia ma perfonne & mon jeu affez
plaifamment pour mettre contre moi
les rieurs de fon côté . Medor lui - même
trouva mauvais que je n'euffe point accepté
fon rival pour mari. Il me dit durement
que j'avois ce que je méritois , &
que ce mariage politique eût fervi de voile
à nos amours. Je lui répondis piquée
que , puifqu'il le prenoit fur ce ton , il
m'épouferoit lui - même pour effacer ce ridicule
, & pour juftifier mon refus, ou que
je romprois avec lui fans retour. Ah ! je
vous aime trop , fe récria-t'il , pour deDECEMBRE.
1755 29
venir votre mari . Je veux que ma flamme
foit éternelle , & ce titre feul feroit сара-
ble de l'éteindre. J'ai un plus noble parti
à vous propofer. Quel parti , lui demandai-
je avec vivacité ? C'eſt , par vos talens,
de remporter un nouveau triomphe qui
faffe oublier la mauvaiſe plaifanterie qu'on
vous a faite . La fingularité d'un fuccès
inattendu eft une éponge qui lave tout.
Vous avez une voix charmante , un gofier
flexible , des fons pénétrans qui vont jufqu'à
l'ame. Venez les faire briller fur notre
théâtre , c'eft la plus belle vengeance
que vous puiffiez tirer du vôtre . J'y fuis
Medor , vous y ferez Angelique . Mais , lui
dis- je , je n'ai jamais chanté , je ne fçai
pas la mufique . Eh ! je vous l'apprendrai ,
mon Ange , reprit - il affectueufement.
Avec les belles difpofitions que vous avez,
& tous mes foins que je vous prodiguerai
, je veux , avant qu'il foit quinze jours ,
vous mettre en état de chanter un rôle
mieux que moi. Vous faites le charme de
la Comédie , & vous ferez les délices de
l'Opera. Que ne peut le talent , quand
il est formé par l'amour ! A ce difcours
paffionné , qui ne l'auroit cru fincere !
c'étoit pourtant le langage de la perfidie ,
& qui cachoit la trame la plus noire. Le
traître venoit de l'arranger avec ma rivale
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoit imaginée. Incapable de trom❤
per , je me lailai prendre au piege. L'amour-
propre aida la féduction . Il m'exagéra
mon mérite , & m'aveugla fur le
danger. La nature m'avoit douée d'un organe
facile pour parler , mais j'oubliai
alors que j'avois reçu d'elle une voix défagréable
pour chanter. En conféquence
je fis la folie de me tranfplanter fur un
autre théâtre, où j'étois parfaitement étrangere.
La curiofité y attira tous les oiſeaux
du pays . On applaudit à tout rompre , dès
qu'on me vit paroître , mais à peine eusje
ouvert le bec pour chanter , & formé
ma premiere cadence , qu'une troupe
d'impertinens merles & de bruyans
étourneaux qui compofoient le parterre ,
me perça de mille fifflets : l'amphithéâtre
en même tems , les balcons , & toutes les
loges m'accablerent d'autant de huées . Le
perfide Medor , fous une trifteffe feinte ,
déguifoit fa joie fcélérate. Mon infolente
rivale triomphoit dans une loge , & par
fes éclats moqueurs animoit le combat.
Serins , linottes , pinçons , chardonnerets
tous fiffloient à l'uniffon . Le corbeau croaffoit
, la pie crioit , la cane , le canard ,
l'oifon même me contrefaifoit avec fes
fons nazillards. Tous les perroquets foulevés
par la Verdure , murmuroient con-
›
DECEMBRE. 1755. 3x
tre moi d'avoir compromis ainfi l'efpece.
Il n'y eut pas jufqu'à une vieille perruche,
ma grand'mere , qui s'écria en ricanant
de dépit Ah ! ah ! c'eft bien fait. Voilà
pour corriger cette petite folle , & pour
lui apprendre à fe déplacer. Sifflez , fifflez
fort, de peur qu'elle ne l'oublie . Je ne tins
point à ce dernier trait : J'abandonnai la
fcene , en m'arrachant les plumes de défefpoir.
Je voulus prendre ma revanche
fur mon premier théâtre , mais les difpofitions
étoient changées ; on m'y vit avec les
yeux de la prévention qui m'étoit contraire.
On m'y trouva mauvaiſe. J'eus toutes
mes camarades contre moi . Un ordre me
défendit de paroître à la Cour. Je devins
la fable de la ville. On me chanfonna.
Tous mes parens m'abandonnerent . Une
colombe fut la feule qui me confola , &
qui eut même le courage de fe montrer
en public avec moi . Bel exemple , qui
prouve que les fentimens de l'amitié font
plus furs & plus forts que ceux du fang
& de la nature ! Elle m'apprit que la perfide
linotte avoit engagé Medor à me jouer
ce cruel tour , afin de me rendre firidicule
aux yeux de tout le monde , qu'il
n'ofât plus me voir , & qu'il ne fût qu'à
elle fans partage.
Jugez , après ce récit , fi ma haine eft
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fondée contre les ferins . Que mon exemple
vous ferve de leçon . Un jeune Muficien
eft pour vous un maître dangereux.
Son art eft fait pour vous féduire , & non
pas pour vous embellir. Vous avez , comme
moi , la voix fauffe. Fuyez Almanzor :
craignez mon défaftre ; & fongez que le
déplacement ternit toutes les graces , &
rend la beauté même ridicule.
CONTE ORIENTAL ,
Par une jeune perfonne de Province , âgée
de 14 ans.
UHRID , riche Négociant de Bagdat ,
avoit une fille d'une beauté finguliere ,
& une perruche d'un mérite encore plus
furprenant. Elle n'avoit pas feulement le
talent de parler , elle avoit encore la faculté
de penfer. Elle avoit des fentimens ,
elle avoit des moeurs . C'étoit dans des tems
éloignés où tout étoit poffible. Suhrid
qui connoiffoit le prix de tant de rares
qualités , l'avoit établie Gouvernante de
fa maiſon , & particulierement de la jeune
Banou fa fille. Obligé de faire un voyage
pour le bien de fon commerce , il lui recommanda
ce précieux dépôt , & lui dit
avant fon départ : Zaïre , je confie Banou
à votre fageffe ; elle n'a que quinze ans ,
DECEMBRE . 1755. 23
elle eft fans experience , elle eft ingenue ;
mais elle a l'humeur vive , & je lui crois
le coeur fenfible ; elle tient de fa mere :
veillez fur fa conduite , & fur-tout prenez
foin d'écarter tous les objets qui pourroient
la féduire. Oh ! oh ! ne craignez
rien , lui répondit la perruche , repofezvous
fur mon zele & fur mon adreffe.
Votre fille aime les contes par-deffus toutes
chofes. Elle me prie à chaque inſtant
de lui en dire , & quitte tout pour les enrendre.
Quand un jeune féducteur viendra
s'offrir à fa vue , je lui conterai vîte
une hiftoire , où je lui ferai fentir adroitement
le danger du piége qu'on lui dreffe .
Par cette innocente rufe j'aurai l'efprit de
l'en garantir en l'amufant ; mais , ajoutat'elle
, revenez dans un mois . Si votre
abfence dure davantage , je ne réponds
plus de Banou je n'ai ma provifion de
contes que jufqu'à ce tems là ; je vous en
avertis. Suhrid lui promit de ne pas paffer
ce terme. Il appella enfuite fa fille ,
lui ordonna expreffément de ne rien faire
fans confulter fa bonne , l'embraffa , &
partit .
Almanzor , un jeune chanteur étoit
voifin de Banou ; il l'avoit apperçue à fa
fenêtre , qui étoit vis -à- vis de la fienne ,
& fa beauté l'avoit frappé . Elle l'avoit en-
7
24 MERCURE DE FRANCE.
tendu chanter , & fon coeur en avoit été
ému. Une après-midi que la perruche s'étoit
endormie , un ferin partit de l'appartement
d'Almanzor , & vola fur la toilette
de Banou , qui rajuftoit une boucle de
fes cheveux, & lui préfenta un billet qu'il
tenoit dans fon bec. Banou careffe l'oifeau
& prend le papier qu'elle lit. La perruche
s'éveille , & fond fur le ferin qu'elle
auroit déchiré , fi Banou ne l'avoit arraché
de fes griffes cruelles. Sa jeune éleve
furpriſe d'une colere fi violente , lui en
demande le fujet. Zaïre lui répond qu'elle
en a de fortes raifons , qu'un ferin a caufé
le malheur de fa vie , & qu'elle eft prête à
lui en raconter l'hiftoire , mais qu'elle
veut auparavant lire le billet qu'on lui a
écrit. Le Lecteur fera peut-être étonné de
voir une perruche qui fçait lire , mais elle
n'eft pas la feule. Banou remet à fa Bonne
le poulet , qui étoit conçu en ces termes :
Charmante Banou , de grace , apprenez
la mufique . Ce talent manque à vos charmes.
Je puis dire fans vanité que je fuis le
premier homme de Bagdat , pour montrer le
gout du chant. J'ai compofe le duo le plus
charmant du monde. Marquez moi l'heure
où votre Duegne fera la méridienne . Je volerai
dans votre chambre pour vous l'apprendre.
Quel plaifir de chanter d'accord avcc
vous!
Ah !
DECEMBRE . 1755 . 25.
Ah ! le petit fripon , s'écria la perruche ;
ah ! le petit fcélerat , qui ne vous offre fes
fervices que pour tromper votre innocence
! Non , non , interrompit Banou ; il eſt
trop joli pour me tromper : c'eft parce qu'il
eft joli , qu'il en eft plus à craindre , reprit
la Gouvernante. Oh ! j'aime la mufique ,
ma Bonne dites le Muficien , ma fille ;
mais il ne vous convient pas , contentezyous
de votre maître à danfer. Il eft
trop
laid , il n'eft plus jeune , dit la pupille.
Votre voix eft rebelle au chant , infifta la
perruche : vous avez la jambe brillante ,
vous danfez avec grace. C'eft votre talent ;
tenez - vous - y. Vous chanterez à faire
peur , ce fera votre perte : vous vous rendrez
ridicule. Croyez en mon expérience.
J'étois dans le même cas , & j'ai donné
bêtement dans le piege qu'on vient de vous
tendre. Il ne faut jamais fe déplacer. Pour
vous en convaincre , écoutez mon hif
toire,
LE RISQUE DU DEPLACEMENT ;
Aventure qui n'est pas fans exemple.
J
E fuis née dans l'ifle des oifeaux , pays
heureux où notre efpece domine . La
candeur y regnoit avec elle. Il n'y avoit
II. Vol.
B
26 MERCURE DE FRANCE.
point d'hommes mais des oifeaux d'Afie
& d'Europe , inftruits par eux , font venus
s'y établir , ont ufurpé le trône , & perverti
nos moeurs. Un aigle étoit Roi de
l'ifle ; il étoit fier , mais il aimoit les arts ,
il les appelloit à fa Cour. La Comédie &
l'Opera partageoient fes amuſemens. Mon
pere étoit Comédien de la troupe du Prince
, il y jouoit les Rois. Comme mon plumage
étoit diftingué , que j'avois le maintien
noble , la parole aifée , & la prononciation
parfaite , il me fit débuter dans les
rôles de Princeffe. F'y réuffis parfaitement.
On n'entendit que des cris d'admiration
& des battemens d'aîles dans toute la falle.
Le fuccès fut tous les jours en croiffant. Il
me fit donner le nom de Zaïre , que j'ai
toujours porté , & m'attira des adorateurs
en foule , au point que j'en fus excédée.
>
Pour m'en débarraffer avec décence ;
mais contre l'efprit de mon état , j'étois
fur le point de faire choix d'un mari , &
de l'aveu de mon pere , j'avois jetté les
yeux fur un perroquet bouffon qui me faifoit
rire. Il repréfentoit les valers , & s'appelloit
la Verdure . Ce mariage étoit affor
ti. Il étoit Comédien aimé , & j'étois Actrice
à la mode : Mais un foir que j'avois
enchanté toute la Cour , Médor , un charmant
petit ferin vint m'exprimer fon raDECEMBRE.
1755. 27
viffement dans ma loge , avec des fons fi
touchans , que je fus fenfible à la douceur
de fon ramage . Pour m'achever , je fus le
lendemain à l'Opera . Medor y chantoit la
haute-contre. Il me vit dans une premiere
loge ; mes yeux qui l'applaudiffoient , animerent
fon expreffion , & firent paffer tout
leur feu dans fon organe. Il fe furpaffa.
Toute l'affemblée fortit enivrée de plaifir ,
& je m'en retournai folle d'amour . La tête
m'en tourna . Medor s'en apperçut ; le
fripon en profita , ou plutot il en abuſa
pour me perdre .
Deux jours après je le rencontrai au bal,
& nous nous arrangeâmes. Comme j'ai
toujours confulté la décence , que je craignois
les reproches de mon pere , & que le
myftere étoit de mon gout , je le priai de
ne me voir qu'en bonne fortune , & de
cacher bien fa flamme. Pendant trois mois
il fut auffi difcret que fidele ; mais au
bout de ce terme fon coeur me fut enlevé
par les agaceries d'une petite effrontée
d'une jeune linotte , dont le début à l'Opera
avoit réuffi , graces à fon manége plûtot
qu'à fon talent. Il me cacha d'abord
fon inconftance , & nous nous voyons toujours
fecrétement dans une petite maiſon
qu'il avoit louée dans un fauxbourg. En
ces circonftances la Verdure me preffa de
Bij
28 MERCURE DE FRANCE:
conclure notre hymen, mais mon coeur &
mes yeux étoient changés. La comparaifon
que j'en fis alors avec mon beau ferin
l'enlaidit fi fort à ma vue , & je le trouvai
fi ignoble que je le congédiai , en lui difant
dédaigneufement , qu'une Princeffe
n'étoit point faite pour époufer un valet ;
tant il eft vrai que les fentimens de grandeur
qu'on exprime fur la fcene , nous
font encore illufion après l'avoir quittée ,
& qu'on fe figure être dans le monde , ce
qu'on repréfente au théâtre. C'eſt le délire
de la profeffion.
Le malin perroquet fe vengea de mon
dédain par un trait de fon emploi. Dans
une petite piece de fa façon , intitulée la
fauffe Princeffe ou le Déguisement ridicule
il parodia ma perfonne & mon jeu affez
plaifamment pour mettre contre moi
les rieurs de fon côté . Medor lui - même
trouva mauvais que je n'euffe point accepté
fon rival pour mari. Il me dit durement
que j'avois ce que je méritois , &
que ce mariage politique eût fervi de voile
à nos amours. Je lui répondis piquée
que , puifqu'il le prenoit fur ce ton , il
m'épouferoit lui - même pour effacer ce ridicule
, & pour juftifier mon refus, ou que
je romprois avec lui fans retour. Ah ! je
vous aime trop , fe récria-t'il , pour deDECEMBRE.
1755 29
venir votre mari . Je veux que ma flamme
foit éternelle , & ce titre feul feroit сара-
ble de l'éteindre. J'ai un plus noble parti
à vous propofer. Quel parti , lui demandai-
je avec vivacité ? C'eſt , par vos talens,
de remporter un nouveau triomphe qui
faffe oublier la mauvaiſe plaifanterie qu'on
vous a faite . La fingularité d'un fuccès
inattendu eft une éponge qui lave tout.
Vous avez une voix charmante , un gofier
flexible , des fons pénétrans qui vont jufqu'à
l'ame. Venez les faire briller fur notre
théâtre , c'eft la plus belle vengeance
que vous puiffiez tirer du vôtre . J'y fuis
Medor , vous y ferez Angelique . Mais , lui
dis- je , je n'ai jamais chanté , je ne fçai
pas la mufique . Eh ! je vous l'apprendrai ,
mon Ange , reprit - il affectueufement.
Avec les belles difpofitions que vous avez,
& tous mes foins que je vous prodiguerai
, je veux , avant qu'il foit quinze jours ,
vous mettre en état de chanter un rôle
mieux que moi. Vous faites le charme de
la Comédie , & vous ferez les délices de
l'Opera. Que ne peut le talent , quand
il est formé par l'amour ! A ce difcours
paffionné , qui ne l'auroit cru fincere !
c'étoit pourtant le langage de la perfidie ,
& qui cachoit la trame la plus noire. Le
traître venoit de l'arranger avec ma rivale
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
qui l'avoit imaginée. Incapable de trom❤
per , je me lailai prendre au piege. L'amour-
propre aida la féduction . Il m'exagéra
mon mérite , & m'aveugla fur le
danger. La nature m'avoit douée d'un organe
facile pour parler , mais j'oubliai
alors que j'avois reçu d'elle une voix défagréable
pour chanter. En conféquence
je fis la folie de me tranfplanter fur un
autre théâtre, où j'étois parfaitement étrangere.
La curiofité y attira tous les oiſeaux
du pays . On applaudit à tout rompre , dès
qu'on me vit paroître , mais à peine eusje
ouvert le bec pour chanter , & formé
ma premiere cadence , qu'une troupe
d'impertinens merles & de bruyans
étourneaux qui compofoient le parterre ,
me perça de mille fifflets : l'amphithéâtre
en même tems , les balcons , & toutes les
loges m'accablerent d'autant de huées . Le
perfide Medor , fous une trifteffe feinte ,
déguifoit fa joie fcélérate. Mon infolente
rivale triomphoit dans une loge , & par
fes éclats moqueurs animoit le combat.
Serins , linottes , pinçons , chardonnerets
tous fiffloient à l'uniffon . Le corbeau croaffoit
, la pie crioit , la cane , le canard ,
l'oifon même me contrefaifoit avec fes
fons nazillards. Tous les perroquets foulevés
par la Verdure , murmuroient con-
›
DECEMBRE. 1755. 3x
tre moi d'avoir compromis ainfi l'efpece.
Il n'y eut pas jufqu'à une vieille perruche,
ma grand'mere , qui s'écria en ricanant
de dépit Ah ! ah ! c'eft bien fait. Voilà
pour corriger cette petite folle , & pour
lui apprendre à fe déplacer. Sifflez , fifflez
fort, de peur qu'elle ne l'oublie . Je ne tins
point à ce dernier trait : J'abandonnai la
fcene , en m'arrachant les plumes de défefpoir.
Je voulus prendre ma revanche
fur mon premier théâtre , mais les difpofitions
étoient changées ; on m'y vit avec les
yeux de la prévention qui m'étoit contraire.
On m'y trouva mauvaiſe. J'eus toutes
mes camarades contre moi . Un ordre me
défendit de paroître à la Cour. Je devins
la fable de la ville. On me chanfonna.
Tous mes parens m'abandonnerent . Une
colombe fut la feule qui me confola , &
qui eut même le courage de fe montrer
en public avec moi . Bel exemple , qui
prouve que les fentimens de l'amitié font
plus furs & plus forts que ceux du fang
& de la nature ! Elle m'apprit que la perfide
linotte avoit engagé Medor à me jouer
ce cruel tour , afin de me rendre firidicule
aux yeux de tout le monde , qu'il
n'ofât plus me voir , & qu'il ne fût qu'à
elle fans partage.
Jugez , après ce récit , fi ma haine eft
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
fondée contre les ferins . Que mon exemple
vous ferve de leçon . Un jeune Muficien
eft pour vous un maître dangereux.
Son art eft fait pour vous féduire , & non
pas pour vous embellir. Vous avez , comme
moi , la voix fauffe. Fuyez Almanzor :
craignez mon défaftre ; & fongez que le
déplacement ternit toutes les graces , &
rend la beauté même ridicule.
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Résumé : LA PERRUCHE GOUVERNANTE. CONTE ORIENTAL. Par une jeune personne de Province, âgée de 14 ans.
Le conte 'La Perruche Gouvernante' narre l'histoire d'Uhrid, un riche négociant de Bagdad, propriétaire d'une perruche exceptionnelle nommée Zaïre, capable de parler et de penser. Uhrid confie à Zaïre la surveillance de sa fille Banou, âgée de quinze ans, avant de partir en voyage. Il recommande à Zaïre de veiller sur Banou et de la protéger des tentations. Pendant l'absence d'Uhrid, un jeune chanteur nommé Almanzor tente de séduire Banou en lui envoyant un billet. Zaïre, alertée par l'arrivée du billet, intervient et raconte à Banou son propre passé tragique pour la dissuader de suivre Almanzor. Zaïre narre comment elle a été séduite par un serin, Médor, et comment elle a été humiliée en tentant de chanter à l'opéra. Elle met en garde Banou contre les dangers de se déplacer dans un domaine où elle n'est pas douée, comme elle l'a fait en quittant la comédie pour l'opéra. Zaïre conclut en exhortant Banou à fuir Almanzor et à se contenter de ses talents naturels.
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107
p. 211-212
AUTRE.
Début :
Raux, Marchand Emailleur du Roi, à Paris, rue du petit Lion-S. Sauveur, [...]
Mots clefs :
Yeux, Émail, Imitation
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
RAUX , Marchand Emailleur du Roi , à Paris ,
rue du petit Lion- S. Sauveur , du côté de la rue
S. Denis , aux armes du Dauphin , fait & vend des
yeux d'émail , qui imitent fi parfaitement la na
ture , qu'il n'eft pas poffible de diftinguer le poftiche
du naturel.
Il en vend auffi pour les figures de cire , & pour
les animaux fourrés , que l'on conferve dans des
cabinets d'hiftoire naturelle.
212 MERCURE DE FRANCE.
Il en donne gratis aux pauvres .
Les perfonnes de province pourront lui en
voyer la forme , la couleur & les dimenfions de
l'oeil qu'ils voudront remplacer , foit en émail
s'ils en ont déja porté, fi non peint en mignature,
ou de toute autre maniere qu'ils voudront , & ils
auront , s'il leur plaît , l'attention d'affranchis
leurs lettres où paquets.
RAUX , Marchand Emailleur du Roi , à Paris ,
rue du petit Lion- S. Sauveur , du côté de la rue
S. Denis , aux armes du Dauphin , fait & vend des
yeux d'émail , qui imitent fi parfaitement la na
ture , qu'il n'eft pas poffible de diftinguer le poftiche
du naturel.
Il en vend auffi pour les figures de cire , & pour
les animaux fourrés , que l'on conferve dans des
cabinets d'hiftoire naturelle.
212 MERCURE DE FRANCE.
Il en donne gratis aux pauvres .
Les perfonnes de province pourront lui en
voyer la forme , la couleur & les dimenfions de
l'oeil qu'ils voudront remplacer , foit en émail
s'ils en ont déja porté, fi non peint en mignature,
ou de toute autre maniere qu'ils voudront , & ils
auront , s'il leur plaît , l'attention d'affranchis
leurs lettres où paquets.
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Résumé : AUTRE.
Le document annonce un marchand émailleur du roi à Paris, rue du petit Lion-Saint-Sauveur. Il fabrique des yeux en émail imitant parfaitement les yeux naturels, ainsi que des yeux pour figures de cire et animaux naturalisés. Il offre des yeux gratuits aux pauvres et propose des services aux personnes de province.
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108
p. 11-30
ODE A S. M. LE ROI DE DANNEMARC, sur la Naissance de S. A. R. le Prince FREDERIC.
Début :
PERE de l'éloquence & de la Poësie, [...]
Mots clefs :
Danois, Roi, Rois, Frédéric, Dieux, Héros, Gloire, Ciel, Danemark, Dieu, Odin, Fils, Prince, Amour, Terre, Âme, Jour, Yeux, Mort, Trône, Tyrans, Valhalla
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE A S. M. LE ROI DE DANNEMARC, sur la Naissance de S. A. R. le Prince FREDERIC.
ODE
A S. M. LE ROI DE DANNEMARC
fur la Naiffance de S. A R. le Prince
FREDERIC.
PERE
ERE ( a ) de l'éloquence & de la Poësie ,
Jadis au rang des Dieux du Danois adorés ,
Par qui de fes héros les exploits confacrés
Triomphoient ( b ) du Dragon , & de ſa jalouſie !
Toi , qui près ( c ) d'Odin étonné ,
Elevois le courage ( d ) au Valhall fortuné ;
( a ) Pere de l'Eloquence . Brag , Dieu de l'Eloquence &
de la Poéfie , adoré des anciens Danois, Dans les feftins
folemnels , on finiffoit par boire le Bragarbott , c'efi- adire
, la coupe en l'honneur du Dieu Brag.
(b ) Du Dragon. Le Dragon noir , étoit le Pluton de la
Mythologie Danoiſe ; c'étoit la Divinité mal faiſante .
(c) Près d'Odin . Odin , felon la même Mythologie ;
étoit le premier des Dieux. Ce Dieu Odin , avoit été un fameux
Magicien , le Numa des Danois.
(d ) Au Valhall. C'étoit le Paradis du Dieu Odin. Il
n'y avoit que ceux qui mouroient à la guerre , ou de quel.
ques bleffures , qui puffent y être admis. On n'eft pas d'accord
fur le lieu où ce Palais étoit fitué ; les uns le placent
dans la ville d'Afgard en Scithie, d'autres , dans les Cieux ,
d'autres , dans l'air , d'autres , enfin , dans un antre fou
terrain ; ce dont on convient , c'eft que l'or & les diamans
n'y étoient pas épargnés . C'eſt ainfi que , de tout tems ,
hommes ont attaché fur les idées qui doivent être les
plus fpirituelles , l'empreinte groffiére de leur fens. Le Vale
hall n'eft pas plus ridicule & déraisonnable que l'Olimpe ,
les champs élifés , le Paradis de Mahomet,
les
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Fais jaillir dans ta coupe un nectar plein de flâmė;
Que je boive à longs traits ta divine fureur :
Puiffes-tu me prêter tous les feux de ton âme ,
Toi- même tout entier t'épancher dans mon coeur !
Le Cédre , antique fils du Temps & de la Terre ,
Dont les pieds vont le perdre aux voûtes des Enfers
,
Qui ſemble fur un front , vainqueur des noirs Hyvers
,
Affeoir le lourd fardeau du féjour du Tonnerre ;
Orgueilleux de nouveaux appas ,
Pour couvrir le Liban , étend de nouveaux bras :
Le Mont frémit de joie , & fa cine s'écrie :
» Fleurs, Fruits, Ruiffeaux,Vallons, partagez mes
>>tranfports !
>> De l'honneur des mes champs , la gloire eft af-
>> fermie .
Un ombrage nouveau , protége vos tréfors .
Cet Aftre bienfaifant ,l'âme de la Nature ,
Qui dans fes fancs cachés nourrit le diamant ,
D'azur , d'or , de rubis pare le Firmament ,
Et verfe fur nos prez la riante verdure ;
Dans un nuage radieux
Se peint & reproduit fon front brillant de feux,
Pour admirer la Terre en filence s'arrête ;
Dans l'Erébe , la Nuit va rentrer pour toujours.
AOUST. 1760. 13
Terre , un fecond foleil fe léve fur ta tête ;
De beaux jours éternels , il t'affure le cours.
Ta tige , FREDERIC , en rejettons féconde ,
Pouffe un nouveau rameau , s'éleve jufqu'aux
Cieux.
Peut-elle croître affez ? des tyrans odieux ,
Que la race s'écoule & paffe comme l'onde !
Dans les gouffres les plus profonds ,
Que le Temps engloutiffe & dévore leurs noms !
Mais des Rois bienfaifans, de ces Rois qu'on adore,
Dont FREDERIC en lui réunit tous les traits ,
Que la poſtérité s'étende plus encore
Que l'herbe qui couronne & couvre nos marais !
J'entens bruire tes eaux , ô Mer hyperborée !
Du fond de ton abîme , avec un cri vainqueur ;
»Mon Maître , nous dis - tu , de ſa juſte grandeur,
» Voit fe perpétuer , s'établir la durée !
» Le Ciel lui donne un ſecond fils ;
» Un fecond Dieu des mers , à mes flors eft pro-
» mis.
Ce cri frappe la Terre , & l'émeut d'allégreffe .
Un beau jour s'y répand ; ces vaftes ( e ) champs
d'horreurs ,
Où la Nature fombre expire de trifteffe
(e ) Champs d'horreurs. Les terres feptentrionales qui
font fous la domination du Roi de Dannemarc.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sous la glace fondue , ont vu germer des fleurs .
Efprits qui préfidez aux grandes deſtinées ,
des Empires du monde Arbitres fouverains ,
Vous qui tenez la Terre & le Sort dans vos mains !
Quittez pour un moment vos fphères fortunées ;
Et defcendez tous à la fois
Sur ce berceau facré d'où s'élevent les Rois .
Ange du Dannemarc , développe tes aîles ;
Et vous qui de ces Dieux groffiflez le concours ,
(f) Nornirs, de cet Enfant , gardiennes fidelles ,
Chargez de foye & d'or la chaîne de les jours.
Monftres nés du menfonge & de la tyrannie ,
Qui rampez dans les Cours qu'infectent vos poifons
;
Meres des attentats , des lâches trahisons ,
Obfcure Politique , affreufe Calomnie !
Epouvantés d'un jour nouveau ,
Expirez dans la rage au pied de ce berceau.
Toi , Sainte Humanité , fur leur tête écrasée ,
Chafte Vierge , affermis ton régne triomphant;
Que ton lait pur , femblable à la douce rofée ,
S'écoule & fe répande au fein de cet Enfant !
Les yeux d'Achille , à peine ouverts à la lumière,
Cherchent à fe fixer fur l'horreur des combats ;
( f) Nornirs. C'eft ainfi que les premiers Danois appel-.
loient les Parques , défignées toutes trois par cestrois noms,
Vrdr , Verdande & Sckulde.
AOUST. 1760 . IS
Dans fon premier foupir s'exhale le trépas ,
Toute la rage enfin de la fureur guerriere ;
De fa voix , les premiers accens ,
Murmurent du Dieu Mars les arrêts menaçans ;
Déja fon pied fatal a fait gémir la terre ;
Et fon bras , l'inftrument des vengeances du fort ,
Demande un fer fanglant , les carreaux du tonnerre
,
Et brûle de frapper & de lancer la mort.
Le fils de FREDERIC bien plus divin fans doute ,
L'image des vertus refpire leur douceur ;
C'eſt un Héros clément , un Dieu confervateur ;
Qui médite le bien , & qui déja le goûte.
S'il répand des pleurs quelquefois ,
Ce font des pleurs d'amour pour le Peuple Danois
Il appelle en fa main l'olive & la balance ;
Il veut verfer des dons , foulager , ranimer ;
Ou fifon bras naiſſant après un fer s'élance ,
C'est pour venger le Monde & non pour l'opprimer
Mortels, vous connoîtrez le Héros véritable,
Sa fuprême vertu remplira l'Univers ;
Pour lui tous les humains feront facrés & chers ,
Le mérite à fes yeux ſera ſeul préférable ;
De la fouveraine grandeur
Il n'éprouvera point le charme corrupteur ;
Héros , il foutiendra le poids de la Couronne ;
Il ne fera pas Roi , mais un homme immortel ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Soumis aux loix du fort il n'aura pas de Trône ;
Mais il méritera d'obtenir un Autel.
Eh , que font les grandeurs , l'éclat du diadême ,
Auprès de la vertu fublime fans orgueil ?
Elle voit le ciron & l'aigle du même oeil ,
La fimple Vérité fait fa fplendeur fuprême ;
De foi-même elle fçait jouir ,
Rien ne peut la tromper , rien ne peut l'éblouir ;
Elle nourrit fon coeur dans une paix profonde ;
Et foulant à fes pieds le faſte ambitieux ,
Le fceptre altier des Rois , tous les Trônes du
monde ,
Va s'affeoir dans le Ciel , même à côté des Dieux.
(g) Bernsdorff, Beaux arts , vertus , quel nom fort
de ma bouche ?
Je vous peins à la fois & Mécène & Mornai ;
Ma Patrie applaudit à cet éloge vrai ;
Elle a fçu dépouiller ce préjugé farouche ,
Qui fur le mérite étranger ,
Fermant les yeux jaloux , craint de l'envifager ;
Elle envie aux Danois & redemande encore
Ce Miniſtre éclairé , qui ne dédaigne pas
De joindre aux qualités dont fon Pays s'honore ,
(g) Bernsdorff. M le Baron de Bernsdorf eft fait
connoîte parmi nous dans fon Ambaffade. Il est aujours
d'hui un des Miniftres de la Cour de Dannemarc & Gouver
neur du Prince FREDERIC fecond fils de Sa Majeftè
Danoif . Les Arts ont danse Seigneur un foutien éclairé§
& es Gens de Lettres un ami refpe&able .
AOUST. 17%0: 17
L'efprit , les agrémens de nos heureux climats .
Bernsdorff, nou eau Mentor du nouveau Télémaque,
Lui donnera les goûts , festalens & fes moeurs;,
Aux charmes d'Eucharis , à des bords féducteurs ,
Lui fera préférer la fageſſe d'Ithaque ;
Lui montrera la Vérité
Avec toute la force & fa févérité.
Favoris des tyrans , qui dégradez les ames ,
(h) Greppa, vils courtifans , fuyez tous devant lui .
Il faura démêler vos odieufes trames ,
Et ( i ) d'Eric vertueux fe déclarer l'appui.
Muſes , Filles du Ciel , apportez vos guirlandes ,
Ces lauriers qui toujours de fleurs s'embelliront ;
De mon jeune héros venez parer le front ,
Venez lui préſenter vos plus riches offrandes ;
Dans vos doux concerts répété
Que déjà fon nom vole à l'Immortalité !
( h ) Greppa. Un de ces courtifans qui rampent auprès
des Souverains, pour la honte du Trône & le malheur des
peuples. Il penfa bouleverser le Royaume , fous le régne de
Frothon 111. furnommé Auguſte du Nord. 11 abrogea les
loix , & en créa de nouvelles qui ne tendoient qu'à l'oppreffion
des Danois.
( i ) Eric , farnommé le Sage , arriva de Norvége au moment
que Greppa alloit caufer la ruine totale du Dannemarc.
Les hautes vertus du premier , malgré les artifices
de l'indigne favori , pénétrérent jufqu'au Trône de Frothon
, qui eut le bonheur d'ouvrir les yeux , de con oître
la vérité , & de l'aimer dans Eric , dont la faceffe éciairée
rétablit le gouvernement , & triompha de la balle envie
& des cal ales de Greppa.j
MERCURE DE FRANCE.
Il chérira vos voix , il montera vos lyres ,
A côté de fon frere il vous appellera ;
Il faura que le Temps détruit tous les Empires &
Qu'à leur écroulement le vôtre furvivra.
Non , il ne fera pas de ces Princes barbares ,
Refte impur de ces Goths dans la Tèrre rentrés ,
Qui dédaigneux desArts,pour leurs accords facrés
N'ont qu'une oreille ingrate , & des âmes avares
Vile populace de Rois ,
Près de qui le Talent reclame en vain fes droits ,
Diſparus fous la mort , comme l'herbe féchée
Difparoît fous la faulx , ou fous les jeux du vent ƒ
Dans l'urne de l'oubli que ta cendre cachée ,
Laille à peine ton nom s'échapper du néant !
Enfant de la foibleffe , idole du vulgaire ,
Deſtructeur des Etats , & père des forfaits ,
Toi , qui contre les Rois t'armant de leurs bienfaits
,
Du feu de l'encenfoir allumes ta colére ,
Premier Tyran de l'Univers ,
Fanatifme cruel ! va , retombe aux Enfers.
Mon Prince aux Dieux foumis combattra leurs
phantômes ;
Il ofera penſer , pour attendrir fon coeur ;
Avec les yeux du Sage il verra tous les hommes ,
Et ne confondra pas le crime avec l'erreur.
AOUST. 1760 .
Heureux préfent du Ciel , fource pure & féconde ,
D'où s'écoulent , pareils au fleuve bienfaiſant
Qui traîne dans l'Egypte un limon nourriffant ,
Les biens & les plaiſirs néceſſaires au monde ;
Chafte Paix , dont les doux liens
Des Peuples défarmés font des concitoyens ,
Ce héros chérira votre Olive innocente ;
A ces hommes de lang , illuftres affafſins ,
Il laiffera l'éclat d'une gloire éffrayante ,
Ne voulant recueillir que l'amour des humains.
Crains , démon des combats , d'irriter fon cou
rage ,
Odin l'enflammera ' k ) de fon efprit guerrier ,
Il armera fon bras du fatal bouclier ,
Remettra dans fa main le glaive du carnage :
Ce Dieu lui-même , à fon côté ,
Déploira dans les airs ( 7 ) l'étendart redouté ;
Devant lui marcheront (m) les Valkires ſanglantes .
Ombre (n ) de Stercather, tu viendras l'applaudir,
( k ) De fon efprit guerrier. Ceux qu'Odin favorifoit ,
fe préfentoient au combat , poffédés d'une fureur guerriere ,
qu'on appelloit berfeckic.
il) L'étendard rédouté. Le fameux Raunfær ou Réafar ,
l'Oriflamme des Danois ; il étoit chargé de la figure d'un
corbeau , en broderie , travaillé par les filles du Roi Regnerlodbroch.
Ces peuples fe croyoient invincibles , avec
cet étendart .
(m) Les Valkires . C'étoient des filles qui choififfoient
, dans les armées , ceux qui devoient être tués . Elles
habitoient le Valhall.
(n) Stercather fut l'Hercule Danois , femblable à celui
des Grecs à qui l'on attribue les actions d'une infinité de
Héros,
20 MERCURE DE FRANCE.
181
Et de ſes ennemis les âmes gémillantes
Iront dans (0) le Naſtrond ſe perdre & s'engloutir.
Alors , vaillants Danois , nous verrons reparaître
(p) Ces Cimbres indomptés maîtres de leurs deftins ,
Qui défiant les Dieux ainſi que les Romains ,
Pour mourir en héros fembloient toujours renaî
tre :
Les femmes même , fur vos pas ,
Reprendront cette ardeur, cette âme des combats ,
Qui dans leurs faibles mains porta le cimeterre ;
Qui leur fit de leur fein arracher éplorés ,
Ecrafer leurs enfans fous le Char de la Guèrre ,
Et fe donner la mort fur leurs corps déchirés...
Mais où t'égares - tu ? Sur quelle image fombre
Emportes tu les yeux éffrayés de ces traits ,
Mufe amante du calme & du ciel de la Paix ?
A cet azur fi doux , peux-tu mêler quelqu'ombre ?
Chaffe les orages affreux ,
Et replonge la Guerre au gouffre ténébreux ;
Le fils de Frédéric eft une belle aurore
(0) Le Naftrond, la demeure du Dragon noir , l'imagigination
qui avoit cree un Paradis n'avoit pas eu plus de
peine à inventer un Enfer.
(p) Ces Cimbres. C'eft un des morceaux les plus brillants
de PHiftoire Romaine : Marius fit un horrible carnage de
ce Peuple de Héros. Les femmes qui les avoient fuivis, écraferent
leurs enfans fous les roues des chariots , & s'étranglerent
fur leur corps ; elles aimerent mieux donner la mort
à ces innocentes victimes , que de les voir tomber dans les
mains des Romains pour fubir Pignominie de l'esclavage.
AOUST. 1760. 21
Qui , loin de nous ravir la premiere clarté ,
Promet au Dannemarc un jour plus pur encore ,
Délices de la Tèrre & de l'humanité.
Tribut du vil Flatteur & de fa perfidie ,
Titres par qui les Grands penfent nous attacher ,
Que la Vérité même accourt leur arracher ,
Quandapeine au tombeau leur cendre eft refroidies
Noms arrogans & faftueux ,
Bien au- deffous de l'homme vertueux ,
Menfongère fplendeur , des ténébres ſuivie ,
Loin de lui mon Héros fçaura vous rejetter ;
Le nom (q ) de Dana- aft fera fa fcule envie
C'eſt là l'éloge feul qui pourra le flatter.
Le Vieillard , entouré de ſa naiſſante race ,
De les yeux expirans , laiffant couler des pleurs ,
Pour fon coeur prèfqu'éteint encor plein de dou+
ceurs,
Al'afpect de ce Prince , & de fa noble audace ,
Dira d'une touchante voix :
» Vous revoyez, mes fils, le meilleur de nos Rois !
>> Ainfi fut FREDERIC , l'amour de la Patrie ,
»Voilà ſes traits , fon port , fa douce Majefté ,
» Voilà cette belle âme au fentiment nourrie ,
»Où s'étoit peint le Ciel dans toute la bonté !
Soyez les premiers fons qui frappiez ſon oreille ,
( q) Dana aft . Ce nom fignifie délices des Danois.
22 MERCURE DE FRANCE.
Cris d'un Peuple qui vante & bénit à jamais.
De fon illuftre ( r ) Ayeul les immortels bienfaits ;
Quelle gloire , Danois , à la fienne eft pareille ?
Difparoiffez , barbares loix ,
Qui de l'humanité violez tous les droits.
Mortel infortuné , qu'elles chargent d'entraves ,
Reprends ta liberté , ce premier don du Ciel :
Ce Roi veut des Sujets , & non pas des Eſclaves ;
Et tous font des enfans pour fon coeur paternel .
Que tes regards naiffans , ouverts fur cette image,
Fils des Rois , dans ton coeur , portent fes traits
divins .
Voilà ce qu'aux Sujets doivent les Souverains ;
Des Sujets , à leur tour , voilà quel eft l'hom
mage.
Jufques dans le féjour obſcur ,
L'Amour à ton Ayeul porte un encens fi pur ;
Son ombre tous les ans vient revoir,vient entendre
Ces fêtes , qui diront à nos derniers Neveux ,
Qu'un Roifut affez grand, affez fenfible & tendre ,
Pour foulever le Sceptre & faire des heureux .
CHRISTIAN,( ) fur ton front attache la Couronne,
Sans craindre que ton frere en puiſſe être jaloux ;
( r ) De fon illuftre Ayeul. Frédéric IV. Bifayeul da
jeune Prince , a rendu la liberté aux Payfans de fon
Royaume , qui avant lui naiffoient efclaves ; ils le célé
brent & le béniffent encore dans des fêtes annuelles.
( s ) CHRISTIAN , frere aîné du Prince FREDERIC,
AOUST. 1760: 23
Tels ( t ) qu'Helgon & Roé , chers Princes , aimez
vous.
'Autel de l'Amitié , fois à côté duTrône,
Oui , tonlaurier fera le fien ,
Et fon modefte éclat , fçaura céder au tién.
CHRISTIAN pour ta gloire , à fa gloire infidéle
Sur tes feuls intérêts , toujours plus affermi ,
Ton plus zélé Sujet , des freres le modéle ,
Il fera plus encore , il fera ton ami.
Si jamais... les Flatteurs, hélas , ont tant d'adreſſe
Les Rois peuvent fi peu fe parer de l'écueil
Où les pouffe à l'envi la grandeur & l'orgueil
Leplaifir de régner touche tant à l'ivresse !
Si jamais tes Peres fameux
Méconnoiffoient leur fils... ton frere courageux
Alors te prêtera fa vertu ſecourable :
C'eftlui qui peu frappé de l'abſolu pouvoir ,
T'ofera préfenter ( u ) l'Egide formidable ,
Et te montrer enfin ta faute & ton devoir,
Qu'ai-je dit?Dans les champs où la riche Amalthée,
De fa corne féconde épuiſe les préfens ,
La Terre ouvrant fon ſein à des fucs malfaifans ,
Du mortel Aconit ſe voit-elle infectée ?
( 1) Tels qu'Helgon & Roé. Roé par un exemple auffi
beau que rare , voulut partager le Royaume avec fon frere
Helgon ; & ce partage du Trône ne diminua rien de l'amour
fraternel .
( a) L'Egide formidable . Les Chevaliers Danois ar
rachérent ainfi Renaud des bras d'Armide. Voyez le
Tassen
24 MERCURE DE FRANCE.
Le Pactole en fon cours altier ,
Parmi l'or de fes flots roule-t- il le gravier ?
Le Ciel qu'admire Eden , ce beau Ciel fans nuages,
Qui fait mûrir les fruits , qui peint l'émail des
Aeurs ,
S'eft-il jamais couvert de ténébreux orages ?
Aurore , tu lui dois tes rubis & tes pleurs !
Le fang de FREDERIC n'eft pas fait pour produire
( x ) Des Lothers , des tyrans , des guerriers
odieux ;
Non, ce ne fera point un torrent furieux ,
Dont le débordement demande à tout détruire ;
Qui des digues rompant l'éffort ,
Roule en tous lieux l'éftroi , le ravage & la mort ;
Ce fera l'heureux cours d'une fource féconde
Qui groffit , fe répand par différens canaux ,
Apporte les bienfaits , la vie avec fon onde ,
Couvre un vafte pays de les fertiles eaux.
Conſervez donc , grands Dieux , cette Tête ſacrée ,
Eclairez-la toujours d'un rayon favori ;
Voeux que j'ofe former pour cet Enfant chéri ,
Avec mon pur encens , montez vers l'Empirée.
O Ciel , que ce tendre Arbriffeau
Croiffe , s'éleve , & foit le cédre le plus beau!
Que des peuples entiers s'afféyant fous fon ombre ,
( x ) Des 1 others , III Roi de Dannemarc , le plus
Cruel des tyrans ; il fut mis à mort , & dans une telle exéexation
, qu'aucun Prince Danois n'a voulu porter ſon nom .
Y refAOUST.
1760 :
Y refpirent la paix , des jours délicieux !
Qu'il foit chargé de fruits , & de rameaux fans
nombre.
O Dieux , recevez-vous ma priere & mes voeux ?
Quel jour brillant me frappe ? Un globe de lumière
Se développe ... s'ouvre à mes regards furpris !
Du céleste ( y) Valhall j'admire les lambris ,
Son éclat éblouit ma trop foible paupière.
Grandes ames des Suenons , ( z )
Des fages Valdemars , des Canuts , des Frothons ,
Des palmes dans la main , de lauriers couronnées ,
Je vous vois fouler l'or & l'azur ſous vos pas:
De l'Empire Danois , peſez les deſtinées ,
Et déployez fur lui vos tutélaires bras .
Sur un trône , au- deffus des voutes éternelles ,
Devant qui tout s'abaiffe , eft le fuprême Odin.
(y) Du céleste Valhall . Qu'on fe fouvienne que l'or &
les diamans y étoient répandus avec profufion , comme
dans nos Palais de Fée.
(2) Des Suenons. Parmi les Suenons , Rois de Danil
y en eut un qui protégea & cultiva les Belles-
Lettres , autant que l'ignorance de ce tems pouvoit le pernemarc
,
mettre.
Des fages Valdermar. Valdermar le Grand &
Valdermar le victorieux ; ils furent les premiers Rois Légiflateurs.
Ils recueillirent les Loix des Cimbres & des
Danois.
Des Canuts. Il y en a eu pluſieurs . Canut II , furnommé
le Grand , fut Roi d'Angleterre , de Dannemarc
& de Norvége.
Des Frothons. Le Dannemarc compte auffi plufieurs
Rois de ce nom. Frothon III. fut un grand Ro..
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ses deux couriers allés ( a ) Munnin , le
prompt Hugin ,
Des plus lointains climats lui portent des nouvelles,
Les deftins vont le révéler ;
Sa bouche s'ouvre , Odin lui- même va parler.
Vents , reftez enchaînés , mer , que les flots s'ap
pailent.
Il impofe filence , & tout céde à fa loi ;.
Les mondes attentifs s'arrêtent & fe taifent ;
Ecoute , Dannemarc ton Dieu s'adreffe à toi.
Reconnois mes bontés, ô ma fille , ( b ) ô Cimbrie!
» C'est moi qui pour combler tes célestes bienfaits,
>>Pour affermir ta gloire , accorde à tés ſouhaits
>>Ce nouveau rejetton de ta tige fleurie ,
>> Digne appui d'un frere adoré ,
» De qui , par mes décrets , le régne eft affuré,
>> Il fera l'ornement , l'amour de tes Provinces ,
Il aura la grandeur , les vertus ( c) de Brunfvic ,
» Tu reverras en lui tes plus illuftres Princes ,
>> Tous les héros enfin , il fera FRÉDÉRIC ,
( a ) Munnin , le prompt Hugin. C'étoient les noms de
deux corbeaux qui fe pofoient fur les épaules du Dieu Odin.
Il les envoyoit tous les matins parcourir le monde , & ils
lu en rapportoienr des nouvelles à midi ; Hugin lignifie la
penfée , Minnin , la mémoire ; il faut croire que le créa
feur de la Mythologie Danoiſe avoit des idées d'Iris &de
Mercure.
( b ) Cimbrie. Le Dannemarc s'appelloit Cimbrie.
(1) De Brunfvic. Aycul maternel du Prince Frédéric
AOUST. 1760. 27
Qu'il le foit , mais grands Dieux , confervez fon
modèle ;
Puiffe toujours le pere embraffer fes deux fils !
Sur la mere , (d) Freya , verfe tes dons chéris ,
Protége ton image , & la rend immortelle .
Et vous enfans fi defirez ,
J'entens vos premiers fons , vous ne demanderez'
Qu'à rejetter au loin ( e ) la coupe de mémoire,
Qu'à ne boire à jamais que dans (f celle des Dieux ,
En faveur de ce pere environné de gloire ;
Et votre amour encor ſurpallera mes voeux.
Par les hardis fentiers de Pindare & d'Horace,
Ainfi , grand Roi , ma mufe avec témérité ,
S'appuyant de Bernsdorff & de la vérité,
Julques à FRÉDÉRIC éléve fon audace .
Du foleil le fils orgueilleux
Ofa franchir le Ciel dans fon char lumineux :
11 tomba ; dans fa chûte il écrafa l'Envie .
Un feul jour , Phaeton domina dans les airs ;
La terre fut ce jour de fa gloire éblouie ,
( d) O Freya. La Déeffe Freya avoit auffi fon Paradis ,
qu'on nommoit la large demeure. Elle préfidoit aux
ames des femmes .
( e ) La Coupe de mémoire . Les anciens Danois , dans
leurs feftins , avoient des coupes confacrées à divers ufages
. La coupe de mémoire ne fe buvoit qu'aux funerailles
des Rois l'héritier s'afléyoit fur un banc , au - devant du
Trône , jufqu'à ce que l'on lui eût préfenté cette coupes
& après l'avoir buë , il montoit fur le Trône.
(f) Celle des Dieux . On buvoit dans cette coupe , pour
demander aux Dieux des graces , ou pour fouhaiter à wa
Prince un régue heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et fon bucher encor éclaira l'Univers .
Né Sujet de Louis , mon premier Roi fans doute ,
Et dans le cours changeant de mes deſtins divers ,
Adeux autres (g ) foumis , toujours libre de fers ,
Aimant ces Souverains que l'Eſclave redoute ,
Dépendant de leurs volontés ,
Refpectant leur pouvoir , chériffant leurs bontés ,'
Marchant fur ce reptile écrasé par eux-mêmes ,
Sur le Flatteur rampant fous le joug abbattu ,
Je reconnois encor pour mes Maîtres ſuprêmes ,
Pour les Maîtres des Rois , les Dieux & la Vertu.
Ce font eux , FRÉDÉRIC , ces Arbitres du Sage ,
Qui reçoivent en toi mon légitime encens :
Mon âme indépendante a dicté mes accens ;
Et c'eft elle aujourd'hui qui te rend mon hom
mage.
Ennemi des Tyrans cruels ,
Dans le fond de mon coeur je brife leurs Autels ;
Et de la même main , plein du même courage ,
Sur leursTemples détruits , j'éleve un Temple aux
Rois ,
Qui du Ciel bienfaifant font la vivante image ;
Et tout entier mon être eft ſoumis à leurs loix.
Mon âme avec tranſport, vers ton Trône élancée,
Contemple , admire , goûte , & vante tes vertus ;
(g ) A deux autres foumis. Le Roi de Pruffe , & enſuite
Je Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
AOUST. 1760. 29
Depuis longtemps aux pieds du moderne Titus ,
Le fentiment emporte & fixe ma penſée.
Ah ne puis-je du même effor ,
S'il fe peut plus rapide & plus ardent encor ,
Jufques à toi voler fur l'aîle du Génie ,
Voir le Héros , le Pere , & le Dieu des Danois ;
De cent yeux , embraffer fa grandeur infinie ,
Et proclamer fa gloire avec autant de voix !
Dieux , qu'un jaloux nuage entoure & couvre
encore ,
Epaiffiffez la nuit qui vous cache aux humains ;
Mais du moins dans un Roi,le préfent de vos mains ,
Souffrez que l'oeil mortel vous voye & vous adore!
Qu'à fes genoux , je puiſſe un jour
Dépofer mes refpects , que dis - je ? mon amour.
Grand Roi, cefeul tribut peut flatter ta belle âme.
Par tes bontés , préviens ce jour trop différé ,
Jette fur mes travaux un regard qui m'enflâme ;
A ce prix éclatant , mes voeux ont aſpiré.
Aveugle Déité , miférable Fortune
Sur l'avare vulgaire , épanche tes faveurs !
Je te foule à mes pieds , & tous ces vains honneurs
Qui n'ont , près du talent , qu'une fplendeur commune.
Germe divin des beaux écrits ,
Paffion du grand homme ,& fon unique prix ,
Bi
30 MERCURE DE FRANCE.
O Mere des ( h ) Klopftoks , des ( i ) Holbergs , des
(k ) Corneilles ,
Gloire ! c'eſt à toi feule à m'infpirer tes feux .
Gloire ! I FREDERIC daigne approuver mes veilles,
J'obtiens ton laurier même , & je fuis dans les
Cieux.
Chy Klopsroks. Auteur d'un Foëme intitulé: le Meffias
, dont les premiers chants ont paru , & lui ont déja
acquis le furnom du Milion de l'Allemagne. S. M. le Roi
de Dannemare Pa appellé dans fes Etats , cù il jouit d'une
fortune hennête , & de tous les agrémens que les Vir
giles & les Horaces trouvoient à la Cour d'Augufte.
( i ) Des Holbergs . M. le Baron de Holberg, le Tirelive
le 1 érence des Danois , comblé des bontés du Roi fon
Maître , & revéré de fa Nation , deux récompenfes les plus
Batteules pour un Sage & pour un homme de Lettres. M.
le Baron d'Holberg vivoit encore , quand cet ouvrage fut
préfenté au Roi de Dannemarci après la mort , on ne peut
qu'ajouter à l'éloge.
vre,
(k ) Des Corneilles . Le Grand Corneille eft mort pauà
la honte du fiécle où il vivoit parce que fon âme
Romaine , incapable de le plier à la baflefle & à l'intrigue ,
Peiprit général des Cours , n'étoit enflammée que de l'amour
de la belle gloire. La gloire feule pouvoit aufli récompenfer
an fi grand homme , en lui affurant une réputation éter-
Helle qui , peut être , furvivra à celle des hommes qu'on
nomme héros , & aux noms faftueux des Souverains.
A S. M. LE ROI DE DANNEMARC
fur la Naiffance de S. A R. le Prince
FREDERIC.
PERE
ERE ( a ) de l'éloquence & de la Poësie ,
Jadis au rang des Dieux du Danois adorés ,
Par qui de fes héros les exploits confacrés
Triomphoient ( b ) du Dragon , & de ſa jalouſie !
Toi , qui près ( c ) d'Odin étonné ,
Elevois le courage ( d ) au Valhall fortuné ;
( a ) Pere de l'Eloquence . Brag , Dieu de l'Eloquence &
de la Poéfie , adoré des anciens Danois, Dans les feftins
folemnels , on finiffoit par boire le Bragarbott , c'efi- adire
, la coupe en l'honneur du Dieu Brag.
(b ) Du Dragon. Le Dragon noir , étoit le Pluton de la
Mythologie Danoiſe ; c'étoit la Divinité mal faiſante .
(c) Près d'Odin . Odin , felon la même Mythologie ;
étoit le premier des Dieux. Ce Dieu Odin , avoit été un fameux
Magicien , le Numa des Danois.
(d ) Au Valhall. C'étoit le Paradis du Dieu Odin. Il
n'y avoit que ceux qui mouroient à la guerre , ou de quel.
ques bleffures , qui puffent y être admis. On n'eft pas d'accord
fur le lieu où ce Palais étoit fitué ; les uns le placent
dans la ville d'Afgard en Scithie, d'autres , dans les Cieux ,
d'autres , dans l'air , d'autres , enfin , dans un antre fou
terrain ; ce dont on convient , c'eft que l'or & les diamans
n'y étoient pas épargnés . C'eſt ainfi que , de tout tems ,
hommes ont attaché fur les idées qui doivent être les
plus fpirituelles , l'empreinte groffiére de leur fens. Le Vale
hall n'eft pas plus ridicule & déraisonnable que l'Olimpe ,
les champs élifés , le Paradis de Mahomet,
les
A vi
12 MERCURE DE FRANCE.
Fais jaillir dans ta coupe un nectar plein de flâmė;
Que je boive à longs traits ta divine fureur :
Puiffes-tu me prêter tous les feux de ton âme ,
Toi- même tout entier t'épancher dans mon coeur !
Le Cédre , antique fils du Temps & de la Terre ,
Dont les pieds vont le perdre aux voûtes des Enfers
,
Qui ſemble fur un front , vainqueur des noirs Hyvers
,
Affeoir le lourd fardeau du féjour du Tonnerre ;
Orgueilleux de nouveaux appas ,
Pour couvrir le Liban , étend de nouveaux bras :
Le Mont frémit de joie , & fa cine s'écrie :
» Fleurs, Fruits, Ruiffeaux,Vallons, partagez mes
>>tranfports !
>> De l'honneur des mes champs , la gloire eft af-
>> fermie .
Un ombrage nouveau , protége vos tréfors .
Cet Aftre bienfaifant ,l'âme de la Nature ,
Qui dans fes fancs cachés nourrit le diamant ,
D'azur , d'or , de rubis pare le Firmament ,
Et verfe fur nos prez la riante verdure ;
Dans un nuage radieux
Se peint & reproduit fon front brillant de feux,
Pour admirer la Terre en filence s'arrête ;
Dans l'Erébe , la Nuit va rentrer pour toujours.
AOUST. 1760. 13
Terre , un fecond foleil fe léve fur ta tête ;
De beaux jours éternels , il t'affure le cours.
Ta tige , FREDERIC , en rejettons féconde ,
Pouffe un nouveau rameau , s'éleve jufqu'aux
Cieux.
Peut-elle croître affez ? des tyrans odieux ,
Que la race s'écoule & paffe comme l'onde !
Dans les gouffres les plus profonds ,
Que le Temps engloutiffe & dévore leurs noms !
Mais des Rois bienfaifans, de ces Rois qu'on adore,
Dont FREDERIC en lui réunit tous les traits ,
Que la poſtérité s'étende plus encore
Que l'herbe qui couronne & couvre nos marais !
J'entens bruire tes eaux , ô Mer hyperborée !
Du fond de ton abîme , avec un cri vainqueur ;
»Mon Maître , nous dis - tu , de ſa juſte grandeur,
» Voit fe perpétuer , s'établir la durée !
» Le Ciel lui donne un ſecond fils ;
» Un fecond Dieu des mers , à mes flors eft pro-
» mis.
Ce cri frappe la Terre , & l'émeut d'allégreffe .
Un beau jour s'y répand ; ces vaftes ( e ) champs
d'horreurs ,
Où la Nature fombre expire de trifteffe
(e ) Champs d'horreurs. Les terres feptentrionales qui
font fous la domination du Roi de Dannemarc.
14 MERCURE DE FRANCE.
Sous la glace fondue , ont vu germer des fleurs .
Efprits qui préfidez aux grandes deſtinées ,
des Empires du monde Arbitres fouverains ,
Vous qui tenez la Terre & le Sort dans vos mains !
Quittez pour un moment vos fphères fortunées ;
Et defcendez tous à la fois
Sur ce berceau facré d'où s'élevent les Rois .
Ange du Dannemarc , développe tes aîles ;
Et vous qui de ces Dieux groffiflez le concours ,
(f) Nornirs, de cet Enfant , gardiennes fidelles ,
Chargez de foye & d'or la chaîne de les jours.
Monftres nés du menfonge & de la tyrannie ,
Qui rampez dans les Cours qu'infectent vos poifons
;
Meres des attentats , des lâches trahisons ,
Obfcure Politique , affreufe Calomnie !
Epouvantés d'un jour nouveau ,
Expirez dans la rage au pied de ce berceau.
Toi , Sainte Humanité , fur leur tête écrasée ,
Chafte Vierge , affermis ton régne triomphant;
Que ton lait pur , femblable à la douce rofée ,
S'écoule & fe répande au fein de cet Enfant !
Les yeux d'Achille , à peine ouverts à la lumière,
Cherchent à fe fixer fur l'horreur des combats ;
( f) Nornirs. C'eft ainfi que les premiers Danois appel-.
loient les Parques , défignées toutes trois par cestrois noms,
Vrdr , Verdande & Sckulde.
AOUST. 1760 . IS
Dans fon premier foupir s'exhale le trépas ,
Toute la rage enfin de la fureur guerriere ;
De fa voix , les premiers accens ,
Murmurent du Dieu Mars les arrêts menaçans ;
Déja fon pied fatal a fait gémir la terre ;
Et fon bras , l'inftrument des vengeances du fort ,
Demande un fer fanglant , les carreaux du tonnerre
,
Et brûle de frapper & de lancer la mort.
Le fils de FREDERIC bien plus divin fans doute ,
L'image des vertus refpire leur douceur ;
C'eſt un Héros clément , un Dieu confervateur ;
Qui médite le bien , & qui déja le goûte.
S'il répand des pleurs quelquefois ,
Ce font des pleurs d'amour pour le Peuple Danois
Il appelle en fa main l'olive & la balance ;
Il veut verfer des dons , foulager , ranimer ;
Ou fifon bras naiſſant après un fer s'élance ,
C'est pour venger le Monde & non pour l'opprimer
Mortels, vous connoîtrez le Héros véritable,
Sa fuprême vertu remplira l'Univers ;
Pour lui tous les humains feront facrés & chers ,
Le mérite à fes yeux ſera ſeul préférable ;
De la fouveraine grandeur
Il n'éprouvera point le charme corrupteur ;
Héros , il foutiendra le poids de la Couronne ;
Il ne fera pas Roi , mais un homme immortel ;
16 MERCURE DE FRANCE.
Soumis aux loix du fort il n'aura pas de Trône ;
Mais il méritera d'obtenir un Autel.
Eh , que font les grandeurs , l'éclat du diadême ,
Auprès de la vertu fublime fans orgueil ?
Elle voit le ciron & l'aigle du même oeil ,
La fimple Vérité fait fa fplendeur fuprême ;
De foi-même elle fçait jouir ,
Rien ne peut la tromper , rien ne peut l'éblouir ;
Elle nourrit fon coeur dans une paix profonde ;
Et foulant à fes pieds le faſte ambitieux ,
Le fceptre altier des Rois , tous les Trônes du
monde ,
Va s'affeoir dans le Ciel , même à côté des Dieux.
(g) Bernsdorff, Beaux arts , vertus , quel nom fort
de ma bouche ?
Je vous peins à la fois & Mécène & Mornai ;
Ma Patrie applaudit à cet éloge vrai ;
Elle a fçu dépouiller ce préjugé farouche ,
Qui fur le mérite étranger ,
Fermant les yeux jaloux , craint de l'envifager ;
Elle envie aux Danois & redemande encore
Ce Miniſtre éclairé , qui ne dédaigne pas
De joindre aux qualités dont fon Pays s'honore ,
(g) Bernsdorff. M le Baron de Bernsdorf eft fait
connoîte parmi nous dans fon Ambaffade. Il est aujours
d'hui un des Miniftres de la Cour de Dannemarc & Gouver
neur du Prince FREDERIC fecond fils de Sa Majeftè
Danoif . Les Arts ont danse Seigneur un foutien éclairé§
& es Gens de Lettres un ami refpe&able .
AOUST. 17%0: 17
L'efprit , les agrémens de nos heureux climats .
Bernsdorff, nou eau Mentor du nouveau Télémaque,
Lui donnera les goûts , festalens & fes moeurs;,
Aux charmes d'Eucharis , à des bords féducteurs ,
Lui fera préférer la fageſſe d'Ithaque ;
Lui montrera la Vérité
Avec toute la force & fa févérité.
Favoris des tyrans , qui dégradez les ames ,
(h) Greppa, vils courtifans , fuyez tous devant lui .
Il faura démêler vos odieufes trames ,
Et ( i ) d'Eric vertueux fe déclarer l'appui.
Muſes , Filles du Ciel , apportez vos guirlandes ,
Ces lauriers qui toujours de fleurs s'embelliront ;
De mon jeune héros venez parer le front ,
Venez lui préſenter vos plus riches offrandes ;
Dans vos doux concerts répété
Que déjà fon nom vole à l'Immortalité !
( h ) Greppa. Un de ces courtifans qui rampent auprès
des Souverains, pour la honte du Trône & le malheur des
peuples. Il penfa bouleverser le Royaume , fous le régne de
Frothon 111. furnommé Auguſte du Nord. 11 abrogea les
loix , & en créa de nouvelles qui ne tendoient qu'à l'oppreffion
des Danois.
( i ) Eric , farnommé le Sage , arriva de Norvége au moment
que Greppa alloit caufer la ruine totale du Dannemarc.
Les hautes vertus du premier , malgré les artifices
de l'indigne favori , pénétrérent jufqu'au Trône de Frothon
, qui eut le bonheur d'ouvrir les yeux , de con oître
la vérité , & de l'aimer dans Eric , dont la faceffe éciairée
rétablit le gouvernement , & triompha de la balle envie
& des cal ales de Greppa.j
MERCURE DE FRANCE.
Il chérira vos voix , il montera vos lyres ,
A côté de fon frere il vous appellera ;
Il faura que le Temps détruit tous les Empires &
Qu'à leur écroulement le vôtre furvivra.
Non , il ne fera pas de ces Princes barbares ,
Refte impur de ces Goths dans la Tèrre rentrés ,
Qui dédaigneux desArts,pour leurs accords facrés
N'ont qu'une oreille ingrate , & des âmes avares
Vile populace de Rois ,
Près de qui le Talent reclame en vain fes droits ,
Diſparus fous la mort , comme l'herbe féchée
Difparoît fous la faulx , ou fous les jeux du vent ƒ
Dans l'urne de l'oubli que ta cendre cachée ,
Laille à peine ton nom s'échapper du néant !
Enfant de la foibleffe , idole du vulgaire ,
Deſtructeur des Etats , & père des forfaits ,
Toi , qui contre les Rois t'armant de leurs bienfaits
,
Du feu de l'encenfoir allumes ta colére ,
Premier Tyran de l'Univers ,
Fanatifme cruel ! va , retombe aux Enfers.
Mon Prince aux Dieux foumis combattra leurs
phantômes ;
Il ofera penſer , pour attendrir fon coeur ;
Avec les yeux du Sage il verra tous les hommes ,
Et ne confondra pas le crime avec l'erreur.
AOUST. 1760 .
Heureux préfent du Ciel , fource pure & féconde ,
D'où s'écoulent , pareils au fleuve bienfaiſant
Qui traîne dans l'Egypte un limon nourriffant ,
Les biens & les plaiſirs néceſſaires au monde ;
Chafte Paix , dont les doux liens
Des Peuples défarmés font des concitoyens ,
Ce héros chérira votre Olive innocente ;
A ces hommes de lang , illuftres affafſins ,
Il laiffera l'éclat d'une gloire éffrayante ,
Ne voulant recueillir que l'amour des humains.
Crains , démon des combats , d'irriter fon cou
rage ,
Odin l'enflammera ' k ) de fon efprit guerrier ,
Il armera fon bras du fatal bouclier ,
Remettra dans fa main le glaive du carnage :
Ce Dieu lui-même , à fon côté ,
Déploira dans les airs ( 7 ) l'étendart redouté ;
Devant lui marcheront (m) les Valkires ſanglantes .
Ombre (n ) de Stercather, tu viendras l'applaudir,
( k ) De fon efprit guerrier. Ceux qu'Odin favorifoit ,
fe préfentoient au combat , poffédés d'une fureur guerriere ,
qu'on appelloit berfeckic.
il) L'étendard rédouté. Le fameux Raunfær ou Réafar ,
l'Oriflamme des Danois ; il étoit chargé de la figure d'un
corbeau , en broderie , travaillé par les filles du Roi Regnerlodbroch.
Ces peuples fe croyoient invincibles , avec
cet étendart .
(m) Les Valkires . C'étoient des filles qui choififfoient
, dans les armées , ceux qui devoient être tués . Elles
habitoient le Valhall.
(n) Stercather fut l'Hercule Danois , femblable à celui
des Grecs à qui l'on attribue les actions d'une infinité de
Héros,
20 MERCURE DE FRANCE.
181
Et de ſes ennemis les âmes gémillantes
Iront dans (0) le Naſtrond ſe perdre & s'engloutir.
Alors , vaillants Danois , nous verrons reparaître
(p) Ces Cimbres indomptés maîtres de leurs deftins ,
Qui défiant les Dieux ainſi que les Romains ,
Pour mourir en héros fembloient toujours renaî
tre :
Les femmes même , fur vos pas ,
Reprendront cette ardeur, cette âme des combats ,
Qui dans leurs faibles mains porta le cimeterre ;
Qui leur fit de leur fein arracher éplorés ,
Ecrafer leurs enfans fous le Char de la Guèrre ,
Et fe donner la mort fur leurs corps déchirés...
Mais où t'égares - tu ? Sur quelle image fombre
Emportes tu les yeux éffrayés de ces traits ,
Mufe amante du calme & du ciel de la Paix ?
A cet azur fi doux , peux-tu mêler quelqu'ombre ?
Chaffe les orages affreux ,
Et replonge la Guerre au gouffre ténébreux ;
Le fils de Frédéric eft une belle aurore
(0) Le Naftrond, la demeure du Dragon noir , l'imagigination
qui avoit cree un Paradis n'avoit pas eu plus de
peine à inventer un Enfer.
(p) Ces Cimbres. C'eft un des morceaux les plus brillants
de PHiftoire Romaine : Marius fit un horrible carnage de
ce Peuple de Héros. Les femmes qui les avoient fuivis, écraferent
leurs enfans fous les roues des chariots , & s'étranglerent
fur leur corps ; elles aimerent mieux donner la mort
à ces innocentes victimes , que de les voir tomber dans les
mains des Romains pour fubir Pignominie de l'esclavage.
AOUST. 1760. 21
Qui , loin de nous ravir la premiere clarté ,
Promet au Dannemarc un jour plus pur encore ,
Délices de la Tèrre & de l'humanité.
Tribut du vil Flatteur & de fa perfidie ,
Titres par qui les Grands penfent nous attacher ,
Que la Vérité même accourt leur arracher ,
Quandapeine au tombeau leur cendre eft refroidies
Noms arrogans & faftueux ,
Bien au- deffous de l'homme vertueux ,
Menfongère fplendeur , des ténébres ſuivie ,
Loin de lui mon Héros fçaura vous rejetter ;
Le nom (q ) de Dana- aft fera fa fcule envie
C'eſt là l'éloge feul qui pourra le flatter.
Le Vieillard , entouré de ſa naiſſante race ,
De les yeux expirans , laiffant couler des pleurs ,
Pour fon coeur prèfqu'éteint encor plein de dou+
ceurs,
Al'afpect de ce Prince , & de fa noble audace ,
Dira d'une touchante voix :
» Vous revoyez, mes fils, le meilleur de nos Rois !
>> Ainfi fut FREDERIC , l'amour de la Patrie ,
»Voilà ſes traits , fon port , fa douce Majefté ,
» Voilà cette belle âme au fentiment nourrie ,
»Où s'étoit peint le Ciel dans toute la bonté !
Soyez les premiers fons qui frappiez ſon oreille ,
( q) Dana aft . Ce nom fignifie délices des Danois.
22 MERCURE DE FRANCE.
Cris d'un Peuple qui vante & bénit à jamais.
De fon illuftre ( r ) Ayeul les immortels bienfaits ;
Quelle gloire , Danois , à la fienne eft pareille ?
Difparoiffez , barbares loix ,
Qui de l'humanité violez tous les droits.
Mortel infortuné , qu'elles chargent d'entraves ,
Reprends ta liberté , ce premier don du Ciel :
Ce Roi veut des Sujets , & non pas des Eſclaves ;
Et tous font des enfans pour fon coeur paternel .
Que tes regards naiffans , ouverts fur cette image,
Fils des Rois , dans ton coeur , portent fes traits
divins .
Voilà ce qu'aux Sujets doivent les Souverains ;
Des Sujets , à leur tour , voilà quel eft l'hom
mage.
Jufques dans le féjour obſcur ,
L'Amour à ton Ayeul porte un encens fi pur ;
Son ombre tous les ans vient revoir,vient entendre
Ces fêtes , qui diront à nos derniers Neveux ,
Qu'un Roifut affez grand, affez fenfible & tendre ,
Pour foulever le Sceptre & faire des heureux .
CHRISTIAN,( ) fur ton front attache la Couronne,
Sans craindre que ton frere en puiſſe être jaloux ;
( r ) De fon illuftre Ayeul. Frédéric IV. Bifayeul da
jeune Prince , a rendu la liberté aux Payfans de fon
Royaume , qui avant lui naiffoient efclaves ; ils le célé
brent & le béniffent encore dans des fêtes annuelles.
( s ) CHRISTIAN , frere aîné du Prince FREDERIC,
AOUST. 1760: 23
Tels ( t ) qu'Helgon & Roé , chers Princes , aimez
vous.
'Autel de l'Amitié , fois à côté duTrône,
Oui , tonlaurier fera le fien ,
Et fon modefte éclat , fçaura céder au tién.
CHRISTIAN pour ta gloire , à fa gloire infidéle
Sur tes feuls intérêts , toujours plus affermi ,
Ton plus zélé Sujet , des freres le modéle ,
Il fera plus encore , il fera ton ami.
Si jamais... les Flatteurs, hélas , ont tant d'adreſſe
Les Rois peuvent fi peu fe parer de l'écueil
Où les pouffe à l'envi la grandeur & l'orgueil
Leplaifir de régner touche tant à l'ivresse !
Si jamais tes Peres fameux
Méconnoiffoient leur fils... ton frere courageux
Alors te prêtera fa vertu ſecourable :
C'eftlui qui peu frappé de l'abſolu pouvoir ,
T'ofera préfenter ( u ) l'Egide formidable ,
Et te montrer enfin ta faute & ton devoir,
Qu'ai-je dit?Dans les champs où la riche Amalthée,
De fa corne féconde épuiſe les préfens ,
La Terre ouvrant fon ſein à des fucs malfaifans ,
Du mortel Aconit ſe voit-elle infectée ?
( 1) Tels qu'Helgon & Roé. Roé par un exemple auffi
beau que rare , voulut partager le Royaume avec fon frere
Helgon ; & ce partage du Trône ne diminua rien de l'amour
fraternel .
( a) L'Egide formidable . Les Chevaliers Danois ar
rachérent ainfi Renaud des bras d'Armide. Voyez le
Tassen
24 MERCURE DE FRANCE.
Le Pactole en fon cours altier ,
Parmi l'or de fes flots roule-t- il le gravier ?
Le Ciel qu'admire Eden , ce beau Ciel fans nuages,
Qui fait mûrir les fruits , qui peint l'émail des
Aeurs ,
S'eft-il jamais couvert de ténébreux orages ?
Aurore , tu lui dois tes rubis & tes pleurs !
Le fang de FREDERIC n'eft pas fait pour produire
( x ) Des Lothers , des tyrans , des guerriers
odieux ;
Non, ce ne fera point un torrent furieux ,
Dont le débordement demande à tout détruire ;
Qui des digues rompant l'éffort ,
Roule en tous lieux l'éftroi , le ravage & la mort ;
Ce fera l'heureux cours d'une fource féconde
Qui groffit , fe répand par différens canaux ,
Apporte les bienfaits , la vie avec fon onde ,
Couvre un vafte pays de les fertiles eaux.
Conſervez donc , grands Dieux , cette Tête ſacrée ,
Eclairez-la toujours d'un rayon favori ;
Voeux que j'ofe former pour cet Enfant chéri ,
Avec mon pur encens , montez vers l'Empirée.
O Ciel , que ce tendre Arbriffeau
Croiffe , s'éleve , & foit le cédre le plus beau!
Que des peuples entiers s'afféyant fous fon ombre ,
( x ) Des 1 others , III Roi de Dannemarc , le plus
Cruel des tyrans ; il fut mis à mort , & dans une telle exéexation
, qu'aucun Prince Danois n'a voulu porter ſon nom .
Y refAOUST.
1760 :
Y refpirent la paix , des jours délicieux !
Qu'il foit chargé de fruits , & de rameaux fans
nombre.
O Dieux , recevez-vous ma priere & mes voeux ?
Quel jour brillant me frappe ? Un globe de lumière
Se développe ... s'ouvre à mes regards furpris !
Du céleste ( y) Valhall j'admire les lambris ,
Son éclat éblouit ma trop foible paupière.
Grandes ames des Suenons , ( z )
Des fages Valdemars , des Canuts , des Frothons ,
Des palmes dans la main , de lauriers couronnées ,
Je vous vois fouler l'or & l'azur ſous vos pas:
De l'Empire Danois , peſez les deſtinées ,
Et déployez fur lui vos tutélaires bras .
Sur un trône , au- deffus des voutes éternelles ,
Devant qui tout s'abaiffe , eft le fuprême Odin.
(y) Du céleste Valhall . Qu'on fe fouvienne que l'or &
les diamans y étoient répandus avec profufion , comme
dans nos Palais de Fée.
(2) Des Suenons. Parmi les Suenons , Rois de Danil
y en eut un qui protégea & cultiva les Belles-
Lettres , autant que l'ignorance de ce tems pouvoit le pernemarc
,
mettre.
Des fages Valdermar. Valdermar le Grand &
Valdermar le victorieux ; ils furent les premiers Rois Légiflateurs.
Ils recueillirent les Loix des Cimbres & des
Danois.
Des Canuts. Il y en a eu pluſieurs . Canut II , furnommé
le Grand , fut Roi d'Angleterre , de Dannemarc
& de Norvége.
Des Frothons. Le Dannemarc compte auffi plufieurs
Rois de ce nom. Frothon III. fut un grand Ro..
B
26 MERCURE DE FRANCE.
Ses deux couriers allés ( a ) Munnin , le
prompt Hugin ,
Des plus lointains climats lui portent des nouvelles,
Les deftins vont le révéler ;
Sa bouche s'ouvre , Odin lui- même va parler.
Vents , reftez enchaînés , mer , que les flots s'ap
pailent.
Il impofe filence , & tout céde à fa loi ;.
Les mondes attentifs s'arrêtent & fe taifent ;
Ecoute , Dannemarc ton Dieu s'adreffe à toi.
Reconnois mes bontés, ô ma fille , ( b ) ô Cimbrie!
» C'est moi qui pour combler tes célestes bienfaits,
>>Pour affermir ta gloire , accorde à tés ſouhaits
>>Ce nouveau rejetton de ta tige fleurie ,
>> Digne appui d'un frere adoré ,
» De qui , par mes décrets , le régne eft affuré,
>> Il fera l'ornement , l'amour de tes Provinces ,
Il aura la grandeur , les vertus ( c) de Brunfvic ,
» Tu reverras en lui tes plus illuftres Princes ,
>> Tous les héros enfin , il fera FRÉDÉRIC ,
( a ) Munnin , le prompt Hugin. C'étoient les noms de
deux corbeaux qui fe pofoient fur les épaules du Dieu Odin.
Il les envoyoit tous les matins parcourir le monde , & ils
lu en rapportoienr des nouvelles à midi ; Hugin lignifie la
penfée , Minnin , la mémoire ; il faut croire que le créa
feur de la Mythologie Danoiſe avoit des idées d'Iris &de
Mercure.
( b ) Cimbrie. Le Dannemarc s'appelloit Cimbrie.
(1) De Brunfvic. Aycul maternel du Prince Frédéric
AOUST. 1760. 27
Qu'il le foit , mais grands Dieux , confervez fon
modèle ;
Puiffe toujours le pere embraffer fes deux fils !
Sur la mere , (d) Freya , verfe tes dons chéris ,
Protége ton image , & la rend immortelle .
Et vous enfans fi defirez ,
J'entens vos premiers fons , vous ne demanderez'
Qu'à rejetter au loin ( e ) la coupe de mémoire,
Qu'à ne boire à jamais que dans (f celle des Dieux ,
En faveur de ce pere environné de gloire ;
Et votre amour encor ſurpallera mes voeux.
Par les hardis fentiers de Pindare & d'Horace,
Ainfi , grand Roi , ma mufe avec témérité ,
S'appuyant de Bernsdorff & de la vérité,
Julques à FRÉDÉRIC éléve fon audace .
Du foleil le fils orgueilleux
Ofa franchir le Ciel dans fon char lumineux :
11 tomba ; dans fa chûte il écrafa l'Envie .
Un feul jour , Phaeton domina dans les airs ;
La terre fut ce jour de fa gloire éblouie ,
( d) O Freya. La Déeffe Freya avoit auffi fon Paradis ,
qu'on nommoit la large demeure. Elle préfidoit aux
ames des femmes .
( e ) La Coupe de mémoire . Les anciens Danois , dans
leurs feftins , avoient des coupes confacrées à divers ufages
. La coupe de mémoire ne fe buvoit qu'aux funerailles
des Rois l'héritier s'afléyoit fur un banc , au - devant du
Trône , jufqu'à ce que l'on lui eût préfenté cette coupes
& après l'avoir buë , il montoit fur le Trône.
(f) Celle des Dieux . On buvoit dans cette coupe , pour
demander aux Dieux des graces , ou pour fouhaiter à wa
Prince un régue heureux.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Et fon bucher encor éclaira l'Univers .
Né Sujet de Louis , mon premier Roi fans doute ,
Et dans le cours changeant de mes deſtins divers ,
Adeux autres (g ) foumis , toujours libre de fers ,
Aimant ces Souverains que l'Eſclave redoute ,
Dépendant de leurs volontés ,
Refpectant leur pouvoir , chériffant leurs bontés ,'
Marchant fur ce reptile écrasé par eux-mêmes ,
Sur le Flatteur rampant fous le joug abbattu ,
Je reconnois encor pour mes Maîtres ſuprêmes ,
Pour les Maîtres des Rois , les Dieux & la Vertu.
Ce font eux , FRÉDÉRIC , ces Arbitres du Sage ,
Qui reçoivent en toi mon légitime encens :
Mon âme indépendante a dicté mes accens ;
Et c'eft elle aujourd'hui qui te rend mon hom
mage.
Ennemi des Tyrans cruels ,
Dans le fond de mon coeur je brife leurs Autels ;
Et de la même main , plein du même courage ,
Sur leursTemples détruits , j'éleve un Temple aux
Rois ,
Qui du Ciel bienfaifant font la vivante image ;
Et tout entier mon être eft ſoumis à leurs loix.
Mon âme avec tranſport, vers ton Trône élancée,
Contemple , admire , goûte , & vante tes vertus ;
(g ) A deux autres foumis. Le Roi de Pruffe , & enſuite
Je Roi de Pologne , Electeur de Saxe.
AOUST. 1760. 29
Depuis longtemps aux pieds du moderne Titus ,
Le fentiment emporte & fixe ma penſée.
Ah ne puis-je du même effor ,
S'il fe peut plus rapide & plus ardent encor ,
Jufques à toi voler fur l'aîle du Génie ,
Voir le Héros , le Pere , & le Dieu des Danois ;
De cent yeux , embraffer fa grandeur infinie ,
Et proclamer fa gloire avec autant de voix !
Dieux , qu'un jaloux nuage entoure & couvre
encore ,
Epaiffiffez la nuit qui vous cache aux humains ;
Mais du moins dans un Roi,le préfent de vos mains ,
Souffrez que l'oeil mortel vous voye & vous adore!
Qu'à fes genoux , je puiſſe un jour
Dépofer mes refpects , que dis - je ? mon amour.
Grand Roi, cefeul tribut peut flatter ta belle âme.
Par tes bontés , préviens ce jour trop différé ,
Jette fur mes travaux un regard qui m'enflâme ;
A ce prix éclatant , mes voeux ont aſpiré.
Aveugle Déité , miférable Fortune
Sur l'avare vulgaire , épanche tes faveurs !
Je te foule à mes pieds , & tous ces vains honneurs
Qui n'ont , près du talent , qu'une fplendeur commune.
Germe divin des beaux écrits ,
Paffion du grand homme ,& fon unique prix ,
Bi
30 MERCURE DE FRANCE.
O Mere des ( h ) Klopftoks , des ( i ) Holbergs , des
(k ) Corneilles ,
Gloire ! c'eſt à toi feule à m'infpirer tes feux .
Gloire ! I FREDERIC daigne approuver mes veilles,
J'obtiens ton laurier même , & je fuis dans les
Cieux.
Chy Klopsroks. Auteur d'un Foëme intitulé: le Meffias
, dont les premiers chants ont paru , & lui ont déja
acquis le furnom du Milion de l'Allemagne. S. M. le Roi
de Dannemare Pa appellé dans fes Etats , cù il jouit d'une
fortune hennête , & de tous les agrémens que les Vir
giles & les Horaces trouvoient à la Cour d'Augufte.
( i ) Des Holbergs . M. le Baron de Holberg, le Tirelive
le 1 érence des Danois , comblé des bontés du Roi fon
Maître , & revéré de fa Nation , deux récompenfes les plus
Batteules pour un Sage & pour un homme de Lettres. M.
le Baron d'Holberg vivoit encore , quand cet ouvrage fut
préfenté au Roi de Dannemarci après la mort , on ne peut
qu'ajouter à l'éloge.
vre,
(k ) Des Corneilles . Le Grand Corneille eft mort pauà
la honte du fiécle où il vivoit parce que fon âme
Romaine , incapable de le plier à la baflefle & à l'intrigue ,
Peiprit général des Cours , n'étoit enflammée que de l'amour
de la belle gloire. La gloire feule pouvoit aufli récompenfer
an fi grand homme , en lui affurant une réputation éter-
Helle qui , peut être , furvivra à celle des hommes qu'on
nomme héros , & aux noms faftueux des Souverains.
Fermer
109
p. [5]-8
VERS sur l'Exposition des Tableaux au Sallon du Louvre en 1761.
Début :
QUEL spectacle pompeux vient frapper nos regards ! [...]
Mots clefs :
Yeux, Histoire, Nature, Gloire, Roi, Avenir
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texteReconnaissance textuelle : VERS sur l'Exposition des Tableaux au Sallon du Louvre en 1761.
VERS fur l'Expofition des Tableaux
au Sallon du Louvre en 1761..
QUEL VEL fpectacle pompeux vient frapper nos regards
!
Quel triomphe eft offert à la docte Peinture !
Cent chef-d'oeuvres divers avec éclat épars ,
De lauriers immortels couronnent la Nature ,
Et femblent réunis pour la gloire des Arts.
II. Vol
A iij
1
16 MERCURE DE FRANCE .
Louis s'offre à mes yeux , Dieux ! quelle main
hardie
Transporte à l'avenir le Portrait de mon Roi
* Vanlo , cette heureuſe faillie ,
Ce fuccès étonnant qui n'étoit dû qu'à toi ,
Immortalife ton génie.
Ce n'étoit pas affez que le plus tendre amour
Dans le fond de nos coeurs eût gravé (on image ,
Il falloit expofer au jour
Un Monument qui fçût en être enfin le gage.
Séduit par cent morceaux rares & précieux
Dont le choix prèſqu'inestimable ,
Forme dans ce Palais un coup d'oeil admirables
Sur la Tour , fur Roflin on arrête les yeux :
2.
Ces Rigauds de nos jours , nés pour peindre les
Dieux ,
Triomphent , occupent la Scène;
Et rivaux fans diſſenfion ,
C'eſt à qui dans la route où la gloire les méne ,
Atteindra la perfection.
** Un fublime talent me rappelle à moi- même :
Admirons ! c'est ici qu'avec un goût extrême
Les Arts ont rapproché leurs chefs - d'oeuvres fçavans
;
*** Vanlo, Dumont , Reflout , Boucher , Peintres
d'Hiftoire ,
* Premier Peintre du Roi d'Espagne.
**
L'Hiftoire.
*** Carle Van-loo , célébre Peintred'Hiftoire.
OCTOBRE . 176 !. 7
Dont les noms ne fçauroient paffer qu'avec les
temps ,
S'éfforcent à l'envi d'obtenir la victoire.
Pierre dont le génie en tous lieux eft vanté ,
Marche d'un pas égal à l'Immortalité.
Le Dieu qui préfide au Parnaffe ,
Content de leurs fréquens fuccès ,
Près des Coypels , des Jouvenets
A déja défigné leur place.
+
En dépit de leurs Envieux ,
Je les vois couronnés par les mains de la Gloire.
Ainfi l'Artiſte vertueux
Verra de fon vivant refpecter fa mémoire.
Qu'apperçois -je ! ô prodige ! ô moment fortuné !
La Sculpture eft portée à ſon plus haut degré.
Lemoyne , Falconet , Vaffé , Mignot , Pigale ,
Nous l'offrent aujourd'hui dans toute fa vigueur }
Et l'Antiquité leur rivale
Reprend fous leur cifeau fa première fplendeur.
Parcourons ce charmant afyle.
Ici , plus d'une main habile
Prend , pour ſe diftinguer , des chemins différens.
II eft de ces heureux talens ,
Dont les yeux enchantés chériffent l'impofture.
Cochin , Cars, & le Bas, par leur préciſion ,
Du fage Connoiffeur , font l'admiration :
Vernet , Chardin , Machy , rivaux de la Nature ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Nous la préfentent dans fon beau:
Païfages , Animaux , Figure , Architecture ,
Tout s'anime fous leur pinceau .
D'une nature fimple , imitateur févére ,
Greufe fait dans un goût nouveau ,
Saifir l'art de furprendre , & le fecret de plaire.
Pour rendre à l'avenir les faits les plus brillans.
Et confacrer ton augufte mémoire ,
Dit , à Louis , la Mufe de l'Hiftoire ,
Minerve a fçu former ces hommes excellens 3
Ils vont me feconder dans un fi noble Ouvrages
Tandis que j'écrirai tes exploits glorieux ,
Leur fublime crayon en tracera l'image ;
J'enchanterai les coeurs , ils charmeront les yeux.
BAILLY , Garde des Tableaux du Roi..
au Sallon du Louvre en 1761..
QUEL VEL fpectacle pompeux vient frapper nos regards
!
Quel triomphe eft offert à la docte Peinture !
Cent chef-d'oeuvres divers avec éclat épars ,
De lauriers immortels couronnent la Nature ,
Et femblent réunis pour la gloire des Arts.
II. Vol
A iij
1
16 MERCURE DE FRANCE .
Louis s'offre à mes yeux , Dieux ! quelle main
hardie
Transporte à l'avenir le Portrait de mon Roi
* Vanlo , cette heureuſe faillie ,
Ce fuccès étonnant qui n'étoit dû qu'à toi ,
Immortalife ton génie.
Ce n'étoit pas affez que le plus tendre amour
Dans le fond de nos coeurs eût gravé (on image ,
Il falloit expofer au jour
Un Monument qui fçût en être enfin le gage.
Séduit par cent morceaux rares & précieux
Dont le choix prèſqu'inestimable ,
Forme dans ce Palais un coup d'oeil admirables
Sur la Tour , fur Roflin on arrête les yeux :
2.
Ces Rigauds de nos jours , nés pour peindre les
Dieux ,
Triomphent , occupent la Scène;
Et rivaux fans diſſenfion ,
C'eſt à qui dans la route où la gloire les méne ,
Atteindra la perfection.
** Un fublime talent me rappelle à moi- même :
Admirons ! c'est ici qu'avec un goût extrême
Les Arts ont rapproché leurs chefs - d'oeuvres fçavans
;
*** Vanlo, Dumont , Reflout , Boucher , Peintres
d'Hiftoire ,
* Premier Peintre du Roi d'Espagne.
**
L'Hiftoire.
*** Carle Van-loo , célébre Peintred'Hiftoire.
OCTOBRE . 176 !. 7
Dont les noms ne fçauroient paffer qu'avec les
temps ,
S'éfforcent à l'envi d'obtenir la victoire.
Pierre dont le génie en tous lieux eft vanté ,
Marche d'un pas égal à l'Immortalité.
Le Dieu qui préfide au Parnaffe ,
Content de leurs fréquens fuccès ,
Près des Coypels , des Jouvenets
A déja défigné leur place.
+
En dépit de leurs Envieux ,
Je les vois couronnés par les mains de la Gloire.
Ainfi l'Artiſte vertueux
Verra de fon vivant refpecter fa mémoire.
Qu'apperçois -je ! ô prodige ! ô moment fortuné !
La Sculpture eft portée à ſon plus haut degré.
Lemoyne , Falconet , Vaffé , Mignot , Pigale ,
Nous l'offrent aujourd'hui dans toute fa vigueur }
Et l'Antiquité leur rivale
Reprend fous leur cifeau fa première fplendeur.
Parcourons ce charmant afyle.
Ici , plus d'une main habile
Prend , pour ſe diftinguer , des chemins différens.
II eft de ces heureux talens ,
Dont les yeux enchantés chériffent l'impofture.
Cochin , Cars, & le Bas, par leur préciſion ,
Du fage Connoiffeur , font l'admiration :
Vernet , Chardin , Machy , rivaux de la Nature ,
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
Nous la préfentent dans fon beau:
Païfages , Animaux , Figure , Architecture ,
Tout s'anime fous leur pinceau .
D'une nature fimple , imitateur févére ,
Greufe fait dans un goût nouveau ,
Saifir l'art de furprendre , & le fecret de plaire.
Pour rendre à l'avenir les faits les plus brillans.
Et confacrer ton augufte mémoire ,
Dit , à Louis , la Mufe de l'Hiftoire ,
Minerve a fçu former ces hommes excellens 3
Ils vont me feconder dans un fi noble Ouvrages
Tandis que j'écrirai tes exploits glorieux ,
Leur fublime crayon en tracera l'image ;
J'enchanterai les coeurs , ils charmeront les yeux.
BAILLY , Garde des Tableaux du Roi..
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110
p. 92-129
OBSERVATIONS D'UNE SOCIÉTÉ D'AMATEURS, sur les Tableaux exposés au Sallon cette année 1761 ; tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE de M. l'Abbé DELAPORTE. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût ; Borchure in-12 de 72 pages, prix, 21 sols.
Début :
CETTE Société d'Amateurs, soit qu'elle existe réellement, soit qu'elle ne serve que [...]
Mots clefs :
Tableau, Peintre, Amateurs, Tableaux, Salon, Observations, Vérité, Public, Tête, Art, Parties, Nature, Arts, Attention, Talents, Genre, Figure, Morceau, Ouvrages, Mérite, Manière, Artistes, Sentiment, Force, Effet, Yeux, Connaisseurs, Portrait
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS D'UNE SOCIÉTÉ D'AMATEURS, sur les Tableaux exposés au Sallon cette année 1761 ; tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE de M. l'Abbé DELAPORTE. A Paris, chez Duchesne, Libraire, rue S. Jacques, au Temple du Goût ; Borchure in-12 de 72 pages, prix, 21 sols.
OBSERVATIONS D'UNE SOCIÉTÉ
D'AMATEURS , fur les Tableaux
expofés au Sallon cette année 2761 ;
tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE
de M. l'Abbé DELAPORTE.
A Paris , chez Duchefne ,
Libraire , rue S. Jacques, au Temple
du Goût ; Brochure in-12 . de 72 pages
, prix , 21 fols.
CETTE Société d' Amateurs ,ſoit qu'elle
exifte réellement , foit qu'elle ne ferve que
de voile à un feul Auteur , a commencé les
obfervations en 1759 fur diverfes productions
modernes des Arts. M. l'Abbé Delaporte
en a mis au jour quelques Morceaux
en différens temps dans fon Journal . Dès
qu'elles parurent , elles attirérent affez l'attention
des Artiſtes , pour exciter des dif
cuffions, où la fatalité des difputes polémi
ques avoit femé de l'aigreur , tan fis que
Public y voyoit avec affez d'étonnement ,
des connoillances dans les Arts plus profondes
qu'on ne vouloit en montrer, & plus
le
OCTOBRE. 1761 . 93
qu'on n'en fuppoſoit même à des Gens de
Lettres ; en même temps qu'on y reconnoiffoit
dans le ftyle , un talent exercé , & une
méthode de raifonnement fupérieure à ce
que laiffe de loifir aux Artiftes l'exercice de
leurs études ordinaires.
Les dernières obfervations de cette Société
, imprimées féparément dans cette
Brochure , portent fpécialement fur le dernier
Sallon . Il nous a paru qu'en général
le Public y avoit trouvé des vues d'Artiftes
& de Connoiffeurs délicats , préſentées
avec l'ordre & l'agrément des talens littéraires
; une convenance de ftyle analogue
aux divers fujets dont on y rend compte ;
de la Philofophie même dans la recherche
du rapport des effets avec leurs caufes, dans
plufieurs Morceaux de Peinture &de Sculpture
; enfin , ce qui nous a déterminés
pardeffus tour à en faire mention , une
modération très- louable , juſques dans les
critiques , & un fi fage tempérament d'éloges
& de cenfures , que les Artistes même
qui en font l'obiet , ne pourroient ni
affecter de refufer l'éloge , ni fe formaliſer
de la cenfure . Nous copierons plufieurs endroits
en entier , pour laiffer juger de ce
que nous venons de dire : nous commencerons
par le préambule qui eft à la tête
de ces remarques.
94 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» Cette révolution de deux années , qui
» conftamment ouvre dans le Palais de nos
» Rois , le tréfor public des Arts , paroif-
» foit à notre impatience plus intéreffante
» que jamais. Nous penfions bien le
que
goût naturel de la Nation , l'émulation
" animée par les regards du Souverain , la
» libérale curiofité de quelques Connoif-
»feurs diftingués , & furtout la vigilante
bienfaifance d'un Mécène , plus protec-
» teur encore par amour que par état, ſuf-
» firoient fans le fecours de la paix , pour
> entretenir avec éclat les travaux de nos
» Artiſtes : mais nous ne nous attendions
» pas , que tandis que l'Europe gémit fous
» le poids d'une guerre dont nous fuppor-
» tons le plus grand fardeau , Paris verroit
» de nouveaux progrès dans les Arts , &
» une auffi fomptueufe abondance de leurs
plus belles productions.
"
"
و د
Le refte de cette courte Préface annonce
l'intention de l'Auteur fur l'impartialité
& fur la modération dans les jugemens.
MM. les Amateurs commencent par
l'examen du Tableau de M. Dumont, fait à
l'occafion de la Paix publiée en 1749. Ils
remarquent que le Peintre a traité le Sujet
plus dans le genre de l'Hiftoire , que dans
la fervile exactitude du Portrait . Ils donnent
des éloges à la fermeté du pinceau
OCTOBRE. 1761. 95
de l'Artiſte , à la belle & fage diftribution
des lumières , ainfi qu'à l'heureufe difpofition
des Groupes . Ils décrivent très- clairement
l'allégorie qui enrichit une partie de
ce Tableau ;ils en juftifient l'alliage avec la
repréſentation naturelle des autres perfonnages
, par l'exemple des compofitions de
Rubens. En feignant de répondre à ceux
auxquels cette forte de mêlange répugne ,
& en autorifant les Peintres par l'ufage des
Sculpteurs dans les Statues , ils font adroitement
fentir l'abfurdité de l'abus , par lequel
» la poſtérité verra les Rois de Fran-
» ce des 17 & 18 ° fiécles , fous les vête-
» mens des Héros de la Gréce & de Rome.
Si ces figures , fouvent ifolées & par
conféquent fans aucun rapport allégorique
, confondent ainsi, au gré des Sculp
» teurs , les temps , les lieux , les perfon-
" nes , pourquoi les Peintres n'auroient- ils
»pas le même droit , furtout lorfqu'il s'agit
d'enrichir une compofition qui pour..
» roit devenir trop froide fans le fecours de
l'allégorie ? Notre filence à l'égard de ces
» ftatues , eft fans doute un reproche que
"nous aurions à nous faire , fi la confidé-
» ration due à des chefs-d'oeuvre,& les mé-
» nagemens convenables pour les grands .
» Artiſtes qui les produifent , n'exigeoient
» de nous des hommages plutôt que des
» leçons .
"
"
>
96 MERCURE DE FRANCE
A la fuite de quelques remarques fur la
vérité de couleur dans quelques parties
de ce Tableau , & fur ce qu'on defireroit ,
d'après le Public , plus de richeffes & moins
d'âpreté dans la figure du Héros qui défigne
le Souverain , on finit cet article en difant :
» Ces légères critiques , dont on n'honore-
» roit point un ouvrage médiocre , n'enlè-
» vent rien à ce Tableau , de ce qui doit
» le faire confidérer comme une belle &
fçavante production d'un de nos plus
» habiles Maîtres , & comme un morceau
» très digne de fon honorable deftination .
"
و و
»
Nous croirions dérober un des plus
agréables tributs de l'admiration due à M.
Carle Van-Loo , fi nous ne rapprochions
pas en entier le premier article des Obfervations
fur fes Tableaux. » Le pinceau
» de ce Peintre , auffi précieux à l'oeil
» du Connoiffeur , qu'agréable à celui du
vulgaire , a enrichi le fuperbe fpectacle
» du Sallon de plufieurs fcènes , qui toutes
» méritent cette attention qu'on donne
» ordinairement à fes ouvrages . Mais un
» attrait univerfel ramène toujours à celui
» qui représente un jeune Eſpagnol lifant
» ' n Roman à deux jeunes filles , qui pa-
» roiffent être les deux fours . Au caractère
» d'intérêt qu'elles y prennent , on recon-
» noît le genre du Livre ; cette lecture fait
naître
OCTOBRE. 1761. 97
» naître en elles un fentiment vif & neuf ,
par lequel on pénétre jufqu'aux idées
» tumultueufes dont fe rempliffent ces
jeunes têtes. La mère affife à quelque
» diſtance, fufpend fon ouvrage pour écou-
» ter: fon attention eft fenfiblement dif-
» férente de celle de fes filles . On remar-
» que bien en elle ce goût pour les avan-
» tures amoureuſes , commun à toutes les
perfonnes de fon fexe ; mais ce qui eft
exprimé dans les jeunes foeurs, ne paroît
» dans la mère , qu'une curiofité caulée
» par la réminifcence ; ou fi l'on y foupçonne
quelque fentiment , c'eft celui du
» regret. Une troifiéme foeur , encore enfant
, faifant voltiger un oifeau au bout
» d'un fil , fans prendre aucun intérêt à la
» lecture , donne le dernier trait de vérité
» à cette fcène piquante dans fa fimplici-
>>
"
ן כ
→
té , & rendue plus intéreffante fur la
» toile , qu'elle ne le feroit peut être dans
» la nature . Au mérite de cette agréable
compofition le joignent les parties les
plus admirables de la Peinture . Un ac-
» cord harmonieux des tons ne gêne ni
» n'altére la vérité des couleurs locales
» dans les carnations , les étoffes & les
"
fites. Ce même gracieux , ce même fua-
» ve fur lequel la vue fe repofe fi volup-
» tueulement dans tous les Tableaux da
II. Vol E
98 MERCURE DE FRANCE.
7
•
» même Peintre , eft allié dans celui - ci , à
» une force fupérieure de coloris . Une
transparence générale en embellit tous
» les objets. Les plans y font diftincte-
» ment déterminés. La vue paffe aisément
» dans toutes les parties . L'air circule au-
» tour de tous les corps . En un mot , tout
» nous a paru charmant dans cette agréa-
» ble compofition .
On donne ici au Tableau du même Peintre
, qui repréfente une Offrande à l'Amour
, & à celui de l'Amour menaçant ,
des éloges différens & convenables à chacun
de ces Morceaux. On obſerve dans
celui de la Madelaine pénitente , que la
claire des Spectateurs qui fans connoiffances
détaillées fe croit Juge des convenances
, n'a pas trouvé les fignes de pénitence
affez indiqués dans la Madelaine . » D'au-
» tres vont jufqu'à defirer dans la tête
» cette expreffion de douleur & d'atténua-
» tion établies fur les ruines d'une Beauté
voluptueufe dont on verroit encore les
"
>> traces .
Si l'on doit applaudir à la juſteſſe des
vues de MM . les Amateurs , & à la délicateffe
du tour dont ils ornent leurs obfervations
, on doit leur tenir plus compte
encore de l'attention avec laquelle ils vont
fubitement à la défenfe du célèbre Artifte .
OCTOBRE. 1761. 99
"
C'eft ainfi , ajoutent-ils auffitôt , que
la critique trop facile à confeiller , perd
» de vue la difficulté de l'exécution ; par-
» ce qu'elle aura vû quelquefois des mira-
» cles de l'effort humain , elle en exige
» toujours de nouveaux . » Ce que prend
eccafion de dire l'Auteurdes Obfervations ,
fur les critiques honnêtes que l'on fait des
ouvrages des Artiftes , nous paroît fi fage
& fi inftructif , que nous ne pouvons nous
difpenfer de le copier , d'autant qu'il raméne
à un fentiment honorable pour le
Tableau de M. Vanloo .
و ر
» Le grand Artiſte fçait mieux que nous,
> apprécier ces fortes de difcuffions . Il les
»reſpecte & en profite, fi elles ont quelque
» fondement; il les néglige & ne s'en offen-
Girelles
» fe pas ,
à faux. Mais dans
portent
» aucun cas elles ne peuvent altérer fa
gloire , ni empêcher que l'on n'admire ,
» entr'autres perfections de cet ouvrage, le
» beau vaporeux qui y regne. Il n'eft peut-
» être aucun de ceux qui ont fait toutes
» ces remarques , qui ne defirât être l'Au-
» teur ou le poffelfeur de ce morceau .
">
Parmi le petit nombre de morceaux
qu'a expofés M. Boucher ( ce font les expreffions
de MM. les Amateurs ) ils diftinguent
un petit Tableau ovale qui repréfente
une Paftorale. Ils louent beaucoup
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
l'agrément des caractères de tête, le facile
enchaînement du grouppe, la vérité de couleur
locale dans les étoffes , la légèreté &
le naturel des draperies . Ils affectent officieuſement
d'infifter fur la force de couleur
& fur l'empâtement , qui en effet diftinguent
ce Tableau . Ils n'obmettent pas
le bel accord des tons qui lui procure un
agréable effet.
On a pu juger du ftyle pittorefque de
ces Obfervations, par ce que nous en avons
rapporté fur le Tableau de la Lecture de
M. Carlo-Vanloo . Les Amateurs , ou leur
redacteur peignent à l'efprit du Lecteur ce
que leurs yeux ont vû dans les Tableaux ,
& ils le peignent quelquefois comme on
defireroit le voir. Ils ne privent pas M.
Boucher du bon office de leur talent , en
rendant compte de deux autres petits Tableaux
, dont l'un repréfente Jupiter fous
figure de Diane , trompant une trop
crédule Nymphe , & l'autre des Nymphes
endormiesfurpriſes par un Satyre.On ne
remarque rien à l'égard de l'Art fur ces
deux Tableaux , finon que M. Boucher
» voit ordinairement la nature dans un
ور
point de beauté , dont elle n'eſt qu'idéą-
» lement fufceptible, » Remarque agréable
pour ce Peintre , mais dont la fineffe n'échappera
pas aux Connoifleurs . Celle du
pinceau littéraire de nos Obfervateurs fe
OCTOBRE. 1761. 161
laiffe pénétrer dans ce que nous allons copier.
» Les Nymphes endormies , autre Ta-
» bleau du même Auteur , offrent à dé-
» couvert les charmes les plus féducteurs
» de la nature ; tandis que le Satyre qui
les furprend , préfente l'image de l'ar-
»dent & fombre defir , fous une vieille
"peau tannée. Son regard enflammé dé-
» céle ce qu'il médite , & profane déja ce
qu'il contemple. On ne fçait à qui ap-'
partient ce Tableau ; mais plus d'un
»homme pourroit fervir de modéle à ce
Satyre.
On juftifie un autre Tableau du même
Maître, dans lequel un grand nombre d'ob .
jets , au rapport des Obfervateurs , ne préfente
aucun Sujet déterminé , en difant de
M. Boucher , que le Peintre des graces eft
auffi le Peintre de tous les genres. Ils qualifient
ce Tableau : » Un admirable rudi-
» ment de peinture , enrichi des meilleurs
» exemples fur toutes les parties que ren-
»ferme cet Art. » Nous ne pouvons paffer
une réfléxion vive & judicieufe à l'occafion
du peu d'ouvrages de ce Peintre au Sallon .
Pourquoi les Artiftes les plus chers à
» ce même Public , Juge fouverain , & vé-
>> ritable maître des talens , paroîtroient - ils
» en négliger le fuffrage ? L'amitié flatte
E iij
102. MERCURE DE FRANCE.
» & careffe ; l'opulence paye ; le feul Pu-
» blic couronne. Qui dédaigneroit ce prix,
» ne feroit pas digne de le mériter.
Les Tableaux de M. Pierre occupent .
enfuite l'attention de nos Amateurs : fur
celui qui repréſente un Chrift defcendu de
la Croix, voici comme ils s'excufent de pro
noncer . » Nous ne pouvons rien rapporter .
» ni des jugemens du Public , ni de nos.
ni - de
»propres opinions fur quelques- uns de ces .
» fortes d'ouvrages . Lorfque les fujets en
»font convenablement traités pour fuffire
» à la piété des Fidéles ou doit croire .
ן כ
qu'ils ont atteint le principal but de leur
» deſtination . Il eft vrai que le réſultat des
» principes des Arts , doit être d'offrir au
» Public des chofes qui lui plaifent ; mais
" il eft dans ces mêmes Arts , des mystères
» qui lui font affez inconnus , pour qu'il
» ne puiffe pas toujours juger du mérite
» de leurs pratiques.
de
Dans le Jugement de Paris , Tableau
21 pieds de large fur 14 de haut , cette
Société penfe que l'étendue eft trop vafte
pour la scène qu'on y repréfente , & que
cet inconvénient fait perdre , dans l'effet
général , le mérite que l'on reconnoît &
que l'on applaudit dans l'exécution pittorefque
de bien des parties . On defireroit
encore dans ces Obfervations , que le fils.
OCTOBRE. 1761. 103
de Priam fût reconnoiffable par le cofume
Phrygien dans fes vêtemens . On défapprouve
l'ufage de repréfenter les Bergers
Poëtiques , tantôt comme nos Paftres modernes
& nationaux tantôt comme les
Bergers de Théâtre. D'ailleurs on y donne
à la figure de Vénus des éloges bien mérités
, ainfi qu'à la jufteffe & à l'accord des
tons , à la fageffe & à la tranquillité du
coloris , lequel felon cette Obfervation
» fans monotonie ne laiffe rien dominer, en
» faifant tout valoir. » Enfin on annonce
ce Tableau comme très eſtimable pour les
Connoiffeurs .
Ce que l'on remarque fur la Décolation
de S. Jean , autre Tableau du même Artifte
, mérite d'être rapporté en entier.
Le fujet est très - bien conçu . Le Peintre
» a judicieuſement éludé l'aspect répugnant
» d'un col , d'où le fang doit jaillir enco-
» re la poſition du perfonnage qui vient
» d'exécuter l'ordre du Tyran , cache cer-
» te partie dégoûtante. Le refte du cada-
» vre , très-bien peint, eft deffiné avec une
» fineffe admirable. L'horreur qu'inſpire
» naturellement un femblable fpectacle ,
» eft ingénieufement exprimée dans la fi-
" gure de la femme , à qui on préfente la
» tête du Saint. La fcène eft nette, quoi-
22 que bien remplie ; & le fite , qui eft l'ex-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ور
» térieur d'une prifon , ne laiffe rien à de-
» firer de ce qui peut completter la vérité
» & les convenances. Nous nous flattons
» de n'être démentis par aucun Amateur
»impartial , fur l'éloge que nous donnons
» à cet ouvrage.
"
Un Tableau de M. Hallé repréfentant la
prédication de S. Vincent de Paul , eft
bien détaillé , & les beautés en font fenties
& remarquées par la Société , comme
elles l'ont été par l'Auteur des remarques
fur les Tableaux dans le précédent Mercure
.
S. Germain donnant une Médaille à
Sainte Geneviève , Tableau de M. Vien ,
fait dire avec plaifir à la Société , » que la
réputation qu'il s'eft acquife par les pre- *
» miers ouvrages , étoit plus l'effet de la
réalité de fes talens , que de la préven-
» tion de quelques Connoiffeurs.
Au jugement des Amateurs, ceTableau eft
» en général lumineux & d'un grand effet :
» les maffes des vêtemens facrés font ri-
» ches , de grande manière , & d'un bon
ton , &c. Après avoir applaudi à la juſteffe
des caractères dans les têtes des principaux
perfonnages , ils terminent fur ce
Tableau, en difant. » Les beautés de l'exé-
» cution marquent autant de préciſion
» dans la pratique que dans l'efprit de l'Au-
33
>> teur.
و د
OCTOBRE. 1761 . 101
A l'occafion d'un autre Tableau de M.
Vien , repréfentant une jeune Grecque
qui orne un vafe de bronze avec une
guirlande de fleurs ; après beaucoup d'é-
Toges pour le Peintre & pour le goût de
l'antique dont il a cherché à fe rapprocher
dans ce petit Morceau, nos Amateurs
conviennent qu'aux yeux d'un grand nom
bre de Spectateurs la févérité des principes
pourroit fe confondre avec la froideur
de l'expreffion , fi l'on adoptoit
toujours ce genre. » Pour bien juger ,
» ajoutent- ils , de ces fortes d'études , il
» faut fe rappeller l'origine , peut- être
» même l'enfance de la Peinture. Nous
» n'entendons faire tomber la comparaifon
, que fur la pureté ingénue de cet
» âge.
>>
Nous pafferons les éloges , quoique trèsmérités,
que donnent ces mêmes Obfervations
au Tableau d'une des circonstances
du Martyre de S. André , par M. Deshayes
* , pour rapporter en entier la relation
vive & touchante d'un autre de fes
Tableaux » : on a été univerfellement af-
» fecté d'un fentiment d'admiration en
» confidérant le Tableau où S. Benoît
ود
* Ce jeune Peintre avoit jetté les fondemens
de fa célébrité au Sallon précédent , par un Tableau
d'une autre circonſtance du même mar¬
syre.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
» mourant reçoit le Viatique à l'Autel
» La figure de ce Saint tombant fur les
» genoux entre les bras de fes Religieux ,
» a été regardée comme un chef- d'oeuvre
d'expreffion ; tous les traits caractériſti-
» ques de cette tête mourante défignent
» ce moment fatal , qu'à peine l'oeil hu-
» main peut faifir dans la nature. Ce n'eft
ود
ود
point un homme qui vient d'expirer ; ce
» n'eft point un homme qui va mourir ;
» c'eſt un homme qui meurt , & cet hom-
» me eft un Saint : on n'en fçauroit dou-
» ter au premier afpect. On voit fur fes
» lévres , dans un inftant unique , la double
action d'une âme qui appelle fon
» Dieu , & du dernier fouffle qui la lui
»porte. Une fenfibilité fraternelle , une..
» 'tendre vénération font peintes fur tous
les vifages des Religieux , & particulie
» rement fur celui du Diacre qui foutient
» le Saint Inſtituteur . L'amour , le reſpect
filial , & un peu de terreur infpirée par
ود
l'image de la mort , font joints à la trifsteffe
des jeunes Acolytes qui portent les
» flambeaux. Le Célébrant eft celui de
» tous, qui paroît le moins dominé par la
douleur. Le Peintre a confidéré , fans
doute, que la grandeur de fon miniſtere
» devoit feule l'occuper. On remarque
pourtant en lui , une attention trifle ,
OCTOBRE . 1761 . 107
quoique fervente , partagée entre le Sa-
» crement qu'il tient , & le Saint auquel il
» va l'adminiftrer . Une certaine foupleffe
» des épaules annonce dans cette figure ,
» & l'action & le fentiment qu'elle exige .
» Quant aux beautés pratiques de la Pein-
» ture , nous avons entendu les Connoiffeurs
admirer furtout , dans ce Tableau
de M. Deshayes , ce que les gens de
» l'Art appellent la perfection de la va-
»peur ; moyen par lequel lé Peintre eft
parvenu à raffembler les couleurs des dif-
» férens objets , pour en faire un coloris
» général , en les uniffant toutes fans les
» confondre . La lumière heureuſement
» diftribuée , diverfifie par les ombres &
les clairs , les habits facerdoraux que
le coftume du Rit affujettit à l'uniformi-
» té. Quoique l'efpace réel ne foit que
» de fix pieds en largeur , & qu'il contien-
» ne néceffairement beaucoup de figures de
»
par
"
grandeur naturelle , tous les plans font
» diftincts & de la plus grande netteté . En-
» fin , nous ne pouvons dire fur cet ouvra-
" ge , tout ce qu'il a dit lui-même à ceux
» qui ont joui du plaifir de le voir .
Si les bornes d'un Extrait permettoient
de rapporter ce que contiennent les obfervations
fur deux autres Tableaux admirables
de M. Deshayes , celui de S.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Pierre & celui de S. Victor , nos Lecteurs
jugeroient encore mieux & des talens fupérieurs
de ce jeune Maître , & de l'art
avec lequel ils font annoncés dans cette
critique . A l'égard de celui de S. Pierre ,
on y fait obferver l'éclat de la lumière
célefte & furnaturelle qui femble l'éclairer.
L'extafe de l'Apôtre , la beauté de la figure
de l'Ange , l'ordonnance nette & précife
du Tableau , la vérité des fites & des
tons &c . Il faudroit lire dans l'Ouvrage
même ce qui eft dit du Tableau de S. Victor
, Morceau qui difpute de beauté avec
celui de S. Benoît . Une remarque géné
rale & importante pour la gloire de M.
Deshayes & pour augurer de la réputation
où il doit atteindre , eft celle par laquelle
on termine fon Article. » La diverfité
des ftyles ou des manières de ce Pein-
» tre , eft ce qui le rend particulierement
» recommandable. Nous avons reproché
autrefois aux plus grands Maîtres , d'a-
» voir pour tous les Sujets qu'ils traitent,
» une efpéce de furteinte , ( nous hafar-
» dons ce terme ) les uns en jaune , les
» autres en rouge , en verd , en brun , &c .
» On diroit que celui- ci a des yeux particuliers
pour chaque objet, un pinceau dif-
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1759 , Tom.
IV , pages 111 & 180 .
"
"
OCTOBRE. 1761. 109
33
و د
férent pour les rendre , & une touche
» propre à chaque action qu'elle repréfente
. Le Tableau de S. Victor eft par-
» faitement dans le ton de l'Ecole d'Italie .
» Le coloris, quoique vrai dans les détails,
» a , par anticipation , ce vernis du temps,
» ſi reſpecté de quelques Amateurs . Celui
de S. André eft tout différent . Il y a une
» force & une décision que l'on accuferoit
» de dureté , fi l'on ne fenroit qu'elles font
» néceffaires à l'expreffion du Sujet. Au
» contraire , celui de S. Benoît a tout le
fuave qu'on admire dans les Ouvrages
» de le Sueur. Le Tableau de S. Pierre ,
où la vigueur & l'éclat fe marient fans
» fe détruire , eft d'une touche & d'un co-
» loris qui le différencient encore de tous
» les autres .
و د
و د
D'autres morceaux, remarquent les mêmes
obfervations , dans des genres oppofés
aux précédens ,prouvent dans M. Deshayes
une aptitude générale aux diverfes parties
de fon Art.
On diftingue de M. Amédée Vanloo
deux manières dans les Tableaux qu'il a
expofés , L'une ( dans fes repréfentations
bacchiques ) d'un coloris forcé au- delà des
objets confidérés felon l'ordre naturel ; l'autre
d'un ton qui fe rapproche de celui que
femble avoir adopté fa famille. C'eſt dans
10 MERCURE DE FRANCE.
cette dernière que font peints la Guérifon
de S. Roch, & le Baptême de J. C. par
S. Jean. On fait des remarques favorables
à l'égard du premier de ces Tableaux .
En parlant de ceux de M. Chardin ,
cette brochure renouvelle d'une manière
auffi ingénieufe que conforme à la vérité ,
la gloire , & pour ainfi dire les Talens de
cet inimitable Peintre .
On parcourt tous les ouvrages de M.
Bachelier. On tourne en mérite relativement
à l'avantage de la Tapifferie , ce que
ceux qui n'auroient pas fait cette réflexion ,
ont pu critiquer dans un très-grand Tableau
de ce Peintre , deftiné pour la Manufacture
des Gobelins . Celui de Milon le Crotoniate
, eft confidéré comme une fort bonne
étude. On renvoye à un des Mercures de
cette année pour le tableau fur les quatre
Parties duMonde.Nos Amateurs paroiffent
s'être arrêtés avec plaifir fur celui qui repréfente
un très-beau Chat Angola . Mais nous
les laiffons parler eux-mêmes fur un objet qui
femble les avoir avantageuſement affectés .
Ce n'eft pas fans quelque étonnement, que
l'on paffe de la plupart des Tableaux de ce
Peintre ( M. Bachelier ) à une efquiffe en
grifaille , où il a repréfenté une defcente
de Croix. Ce morceau eft, fans outrer
l'éloge , le germe des plus grandes parties
»
OCTOBRE . 1761.
» de l'Art. Un enchaînement fage & ingénieux
dans la compofition , des effets
juftes & frappans d'expreffions & de lamières
, tout ce qui fuffiroit pour conftituer
le grand Peintre , fe trouveroit dans
» le développement de cette belle inten-
» tion , fi elle étoit exécutée dans un Tableau
avec le même fuccès que dans l'ef-
» quiffe.
Les mêmes Amateurs donnent aux Tableaux
de M. Vernet les éloges que l'on.
eft accoutumé de lire & d'entendre fur tout
ce qu'il produit.
» Les talens de M. de Machi pour l'Ar-.
chitecture , difent MM . les Amateurs, dé-
» couvrent à nos yeux impatiens la nouvel
» le Eglife de Sainte Geneviève, avant même
que cet édifice foit conftruit . Ce mo-
» nument de la piété , & qui doit l'être en
» même temps de la gloire de notre Architecture
, eft faifi d'après les projets
» du célébre M. Soufflot , de manière à
» en développer les principales beautés..
Nous y voyons avec la complaifance de
» l'amour propre , combien nos principes
fur la forme des Temples antiques & les
as convenances du Rit Chrétien * , fe font
>> rencontrés avec ceux de ce grand Archi-
»
22
-*
+
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1760 , Tomer
, page 295... IV,
112 MERCURE DE FRANCE.
"
و ر
» tecte . Le goût & le génie qui ont préfidė
» à l'ordonnance de cet édifice , font des
» autorités refpectables qui juftifient les
» obfervationsque nous avions faites à l'é-
» gard du Maître- Autel dans les Eglifes . On
» doit auffi remarquer dans ce nouveau
Temple, avec quelle intelligence par l'emplacement
du grand Autel renfermé dans
» un augufte Sanctuaire , M.Soufflot a diftin-
» gué ce qu'exigeoit l'ineffable majesté des
» Saints Mystères , & par la pofition de la
» Châffe, ce qui convenoit tant à la dignité
» des Reliques , qu'à la commodité des actes-
» de dévotion du Peuple. Nous n'entrerons
point dans le détail de toutes les per-
» fections de l'Art répandues fur cet ad-
» mirable Tableau * ; nous craindrions
» d'être au- deffous & du ſujet , & des éloges
répétés & unanimes des Connoiffeurs
& du Public.
33
ود
Parvenus au Tableau de Vénus bleſſée
par Dioméde, de M. Doyen, nos Amateurs
pefent & balancent tout ce qu'on a dit de
favorable & de défavantageux fur cet Ou-
* N. B. M. l'Abbé Delaporte , Editeur de ces
Obfervations , nous informe que c'eſt par une erreur
dans l'impreffion que le mot de Projet s'étoit
gliffé à la place de celui de Tableau de M. de
Machi , attendu que tout ce qui précéde déclaré
bien que le Projet eft de M. Soufflot.
OCTOBRE . 1761 . 113
,
vrage. Le résultat de leur examen eft un éfpoir
très- flatteur pour ce jeune Artiſte , auquel
ils accordent tout le feu & toute l'élévation
du Poëte Grec dont il a tiré fon fujet
. S'ils conviennent d'une part que tous
les plans ne font pas bien diftincts , que la
chaîne de lumières eft rompue en plufieurs
endroits , &c ; ils rendent juftice à la beauté
de plufieurs parties , entre autres à celles
de ces corps morts ou mourants près
d'un cheval qui lui - même , pour employer
leurs expreffions , foufle pour ainfi dire
lafureur avec le fang. Ils juftifient ce que
quelques Cenfeurs avoient trouvé d'exagégéré
dans la figure de Dioméde ; ils applaudiffent
au caractère de plufieurs autres.
Ils rendent raifon de ce qui a pu donner
lieu à des critiques fur lesquelles ils ne
prononcent pas . Enfin faire connoître
tout ce qu'ils efpérent de ce Peintre
ils terminent ainfi . » Il y a des écarts où
» entraîne un talent trop impérieux pour
»fubir le joug des régles , & qui font
» néanmoins une fource d'efpoir pour la
perfection . Si M. Doyen et tombé dans
quelques uns , ils ne peuvent être que
» de cette espéce . Que ce jeune Artiſte
» étudie encore les Maîtres de l'Art , & il
» le deviendra bientôt lui même.
و د
ود
pour
Ils ne négligent pas de remarquer que l'e
114 MERCURE DE FRANCE.
fuccès d'un Tableau du même Peintre re- .
préfentant une Lifeufe , a été fans contradicteurs.
Nous copions avec plaifir la façon
agréablement ingénieufe dont on annonce
M. Greuze dans ces Obfervations .
» Au Théâtre il eft des Acteurs que le
» Public admire , & aufquels il paye le
» tribut dû aux grands talens ; mais il en
» eft prèfque toujours un qu'il aime davantage
, parce qu'il lui procure un plai-
» fir plus familier . Les premiers font, pour
» ainfi dire , les maîtres , l'autre eft l'ami
» du Parterre ; & cet ami eſt toujours ce-
» lui dont le jeu fe rapproche le plus de la
» naïveté de la nature. Depuis quelques
années c'eft M. Grenze qui jouit de cet
» avantage fur le grand Théâtre Pitto : eſque
du Sallon . Il a eu des prédéceffeurs
» dans l'uſage intéreſſant qu'il fait de ſon
» Art ; mais il en a étendu l'effet , en y
joignant les graces à l'énergie du carac-
» tère : ſon pinceau ſçait ennoblir le
ruftique , fans en altérer la vérité.
L'aimable Tableau de la petite Blanchif
fenfe , & plufieurs têtes admirables font
les premiers objets des louanges très - juftes
& très-raifonnées de ces Obfervations ;
elles vont jufqu'à l'admiration pour le Tableau
qui a fait retourner tout Paris au
ور
genre
OCTOBRE. 1761. 113
Sallon. Nos Lecteurs perdroient trop à extraire
ce morceau .
» Ce qui eft au- deffus de toutes nos
» louanges , au- deffus même de l'idée que
» nous voudrions en donner , c'eſt le Ta-
» bleau fi long- temps attendu au Sallon, &
» dont la fcène eft dans le fein d'une hon-
» nête famille rurale . L'inftant de l'action
-33
qu'a repréſentée M. Greuze , eft celui out
»le pere de l'accordée délivre à fon gen-
» dre futur , l'argent de la dot de fa fille .
» Ce pere affis dans la partie apparente ,
» eft un vieillard d'une phyfionomie ou-
» verte , avec toute la nobleffe de fon état.
" On remarque que c'eft moins la décré-
» pitude de l'âge , que le travail & l'im- .
preffion de l'air , qui a fillonné fon vifa-
» ge. Le pinceau parle dans ce vieillard ;
on entend ce qu'il dit au jeune homme à
qui il remet le fac d'argent , & qui l'é-
» coute debout avec une attention refpectueufe.
On voit qu'il l'exhorte à faire.
» un ufage utile & honnête de cette dot ,
» & on lit fa confiance dans la manière.
» dont il lui parle. La jeune accordée a un.
» bras entrelacé dans celui du jeune hom-
» me. On s'apperçoit que la pudeur & la
préfence des parens retiennent fa main
prête à fe pofer fur celle du futur , qu'elle
defice , mais qu'elle n'ofe toucher . Son
"
".
>>
116 MERCURE DE FRANCÈ.
"autre bras eft embraffé par la bonne mère,
affife vis-à -vis du vieillard . Le chagrin
dé la féparation & la tendreffe maternel-
» le accompagnent & rendent plus inté-
" reffantes les leçons qu'elle donne à ſa fil-
» le. Rien n'eft fi piquant que la figure de
» cette accordée , ni de fi fpirituellement
» adapté au Sujet. Sa tête eft charmante ;
" & les yeux baiffés vers la mère avec ume
" modefte contrainte, ne laiffent que mieux
» deviner le charme naïf de fa phyfiono-
» mie. On y diftingue jufqu'à une petite
hypocrifie douce & honnête , qui couvre
» le véritable intérêt dont elle eft occupée
» dans ce moment. Les foupleffes gracieufes
d'une jolie taille , qui fort des mains
" de la nature, & qu'aucim artifice n'a for-
" mée ni foutenue , font exprimées avec
»une délicateffe au deffus de tout éloge . Il
" n'eſt pas jufqu'à fon tablier blanc , qui
» dans fa chûte naturelle , & fans recherche
apparente , ne concoure à la perfec-
» tion de ce caractère. Une petite foeur ,
» penchée fur les bras de cette accordée ,
pleure leur féparation , comme c'est l'afage
des foeurs cadettes , tandis que derrière
tout ce monde, un petit frère à che-
» veux blonds bouclés , fe léve fur la poin-
» te des pieds pour mieux voir ce qui fe
pafle. L'importance dont eft cette action
""
97
OCTOBRE . 1761. 117
dans une famille , la lui fait croire une
» cérémonie fort curicule. Ce qui ajoute
» infiniment à l'intérêt de la fcène , c'eft le
"3
mêlange de dépit , de regret & de jalou-
» fie qu'on apperçoit diftinctement fur la
phyfionomie d'une autre jeune perfonne,
» qui , le bas du viſage fur la main , derrière
» le fiége du vieillard , léve des yeux mécontens
fur le couple, & particulierement
»fur le futur. Sans reflembler à l'accordée,
» on la reconnoît pourtant à l'air de famil-
» le, pour une foeur aînée , que le choix du
jeune homme a facrifiée à fa cadette.
» Près du vieillard , fur le devant de la toile,
» le Peintre a placé le perfonnage indifpen-
» fable : c'eft le Tabellion avec fon habit
. و د
noir & fon manteau. On voit qu'il fe
» donne l'importance de fon ministère de-
» vant ces bonnes gens , & tout , jufqu'au
» tour de fon chapeau , indique & l'état &
» le perfonnage . En obfervant en détail
" tout ce tableau , on y remarque , de la
» part du Peintre, une attention réfléchie
» & étendue fur toutes les vérités de la na-
» ture , attention qui a peu d'exemples, &
» dont on defireroit plus d'imitateurs .
» Non-feulement les têtes , mais encore
» les jambes , les mains & les carnations
» marquent dans chaque perfonnage l'âge,
» le fixe , l'état , & ce que le plus ou le
118 MERCURE DE FRANCE.
"
33
"3
» moins de fatigue du corps y doit occafionner
de différence . On ne peut trop
» admirer la chaîne heureufe de lumière ,
»qui met tous les objets dans leur véritable
place & dans le ton vrai que
chaque place doit leur donner. Des
ombres fondues avec les clairs opérent
les preftiges de l'illufion , comme on le
» remarque à l'égard d'une armoire placée
»pour faire fond au group pe du vieillard.
La vue en mefure la profondeur & les
faillies , fans le fecours des ombres tranchées
, toujours fauffes lorfque la caufe
de la lumière ne frappe pas l'objet immédiatement.
Les vuides du tableau
"
«
"
و د
و و
33
33
"
و و
font agréablement remplis par quelques
perfonnages épifodiques, mais naturelle-
„ ment acceffoires au fujet. Ce morceau
précieux appartient au Mécène même ,
» qui préfide fur les Arts , ce que nous ré-
» marquons ici , tant pour l'honneur du
» Peintre , que pour celui du goût d'un
,, Protecteur utile aux Artiſtes , non - feu-
» lement par l'ufage de fon autorité , mais
» encore par l'emploi de fes propres fonds.
» Cet hommage que nous lui rendons au
» nom des Artiftes , nous rappelle la jufte
» reconnoiffance qu'ils doivent auffi , &
» qu'ils reffentent tous pour cette généreu-
»fe & conſtante bienfaitrice, qui feconde
و ر
OCTOBRE. 1761 .
» fi ardemment & fi utilement les vues de
» leur Protecteur . C'eſt à elle qu'appar-
» tient un autre Tableau de M. Grenze
repréſentant un Berger qui confulte le
» fort en foufflant fur une fleur. Il a été
» fait pour fervir de pendant à celui de
» l'ingénuité , vu avec tant de plaifir au
» précédent Sallon . Il ne céde point au premier
par le mérite de l'Art ; mais peut-
» être par les graces du caractère de fimpli-
» cité , plus touchantes dans un fexe que
» dans un autre . *
»
On n'a pas omis les deffeins de ce Peintre
qui étoient expofés . On remarque à
l'occafion de ce qu'ils repréfentent , que
» les fujets qu'imagine & que rend fi bien-
» ce jeune Peintre , pourront former un jour
» unTraité complet de morale domestique.
Il paroît que M. Cafanove eft regardé
par MM. les Amateurs, comme le Peintre
qui doit remplacer ceux que nous avons
perdus pour le genre des Batailles . Ils s'expriment
fortement fur la vigueur & fur la
force de la manière de ce Peintre Son
grand Tableau , difent- ils , dévore la vue &
porte la terreur dans l'âme. Expreffion nou .
velle , mais qui rend rapidement & avec
énergie, l'idée de la couleur & de la manière
du nouveau Peintre qui paroît fur la Scè-
* Ces deux Tableaux appartiennent à Madame
la Marquile de Pompadour.
120 MERCURE DE FRANCE.
ne. Ils cherchent enfuite fi cette force dévorante
eft youjours l'imitation exacte de
la nature.
»Le Purgatoire de M. Briard , difent
» nos Amateurs , annonce qu'il n'en deme-
» rera pas là . Ils approuvent & font re-
» marquer beaucoup de parties eftimables
» dans ce Tableau , de la forme la plus in-
» grate pour la compofition . Ils finiffent
» par ce rapport favorable : » Tout ce qui
» peut encourager un jeune Artifte , eft le
» réfultat de l'examen qu'on a fait de ce
» Tableau.
Ce feroit faire tort à M. Roland de la
Porte , nouvel Académicien pour le genre
des imitations , de ne pas copier un trait
qu'on trouve dans l'examen de fes Tableaux
.
"
"
» Si les oifeaux béquetoient des raifins
qui ont fi fort féduit la facile admiration
» de l'antiquité , il feroit très poffible que
» des enfans de nos jours , pour peu qu'ils
» euffent de gourmandife , portaffent la
» main fur les petits pains de notre Pein .
» tre. Ce qui ajoute au mérite de fa ma-
» nière , c'eft qu'elle eft tellement finie &
» fondue , que les yeux fur le Tableau ,
» l'illufion dure encore & n'en devient que
" plus forte.
L'Article des Portraits n'étant pas fort
étendu ,
OCTOBRE. 1761 . Izr
étendu , nous le rapportons prèfqu'en entier.
C
" Le magnifique Portrait du Roi par M.
Michel Van-loo , placé dans l'endroit
» le plus apparent du Sallon , eft un mo-
» nument de ce temps , précieux à la Na-
» tion par l'exactitude de la reffemblan-
» ce , & admiré de tous les Connoiffeurs
» par la beauté du coloris , par l'heu-
» reux agencement de fes parties , & en-
» fin par toute l'ordonnance , où l'on re-
» trouve auffi dans fon exécution , le Pein-
» tre du grand genre.
و د
"
"
» Les Portraits qu'a expofés M. de la
» Tour , foutiennent tous la réputation
qu'il s'eft acquife à fi jufte titre ; c'eſt
» en faire l'éloge le plus flatteur , & le
" plus généralement entendu. Il en est
» plufieurs qui feroient la gloire des Pein-
» tres du premier genre , par la manière
fçavante dont les têtes font travaillées.
Tel eft celui d'un Prince cher aujour-
» d'hui à notre Nation * , & d'un Poëte
Tragique qui jouit de fa mémoire ,
» comme Corneille , dont il a vu les der-
» niers jours , avoit joui de la fienne.
"
"
**
» Nous ne devons pas omettre un au-
» tre Citoyen eftimé , que l'on voit en
* M. le Comte de Luface.
** M. de Crébillon .
II.Vol.
122 MERCURE DE FRANCE.
>
robe de chambre , affis de côté fur une
» chaife dont le doffier lui fert d'appui.
» On ne parle pas de la reffemblance
» mérite ordinaire à ce Peintre ; mais on
ne peut voir une pofition plus facile ,
» plus vraie , & plus d'illufion dans au-
» cun Portrait qui foit forti des mains
» de M. de la Tour.
"
" M. Rofiina exécuté en Peintre de
» Portrait , un des grands Tableaux def-
» tinés à être placés dans l'Hôtel- de -Ville
» de Paris. C'est l'inftant où le Roi, après
» fa maladie , eft reçu dans cette Ville à
» fon retour de Metz. On voit encore
» une partie du carroffe qui a conduit
ce Monarque. Le Prince n'eft pas la
perfonne la plus en évidence , & en-
» core moins celle dont la reffemblance
foit plus exacte. L'Auteur qui eft étranger
, n'a peut -être pas fenti que dans
quelque circonftance que ce puiffe être,
» cette perfonne feroit toujours la plus
s intéreffante à voir pour des fpectateurs
» François; celle que leurs yeux cherchent
d'abord , & fur laquelle ils fixeront tous
leurs regards. M. de Bernage , alors
» Prévôt des Marchands , Magiftrat qui
» s'eft trouvé chargé de confacrer les épo-
» ques les plus mémorables de ce Régne ,
y eft très - reconnoiffable, quoique le co-
و و
15
OCTOBRE. 1761. 123
» loris foit un peu forcé dans les carna-
»tions. On parle , pour ainfi dire , & l'on
» converfe avec les autres perfonnes qui
"
"
"2
compofoient alors le Bureau de la Ville.
» Un petit Page qui court à pied auprès
» d'un Ecuyer , derriere le grouppe où eft
» le Roi , a été généralement remarqué.
» Dans le Portrait de M. le Marquis de
Marigny , par le même Peintre , tout
le Public , en convenant d'une parfaite
» reffemblance dans les traits , a cru voir
» une carnation plus forte & plus arden-
» te , qu'elle n'eft dans l'original . Les Ar-
» tiftes fe font plaints de n'y pas retrouver
» certaine expreffion d'une âme ouverte
» & affable , qui vient auffitôt fe peindre
fur fon vifage , lorfqu'ils approchent de
» lui.
ود
•
» La plupart des Portraits de M. Roflin
lui font encore honneur par la cé-
» lébrité des perfonnes qu'ils repréfentent.
» Les Artiſtes y reconnoiffent M. Bou
» cher , leur Confrère , très- fortement
» reffemblant , dans un de ces inftans qui
» ne font pas donnés au plaifir. Le Por
» trait de Madame Boucher , fa femme ,
» est bien peint , bien ajuſté , & très -re-
» connoiffable : cependant en le compa
» rant à celui du mari , on s'apperçoit que
» le pinceau faifit toujours mieux l'humeur
» que les grâces. Fij
و د
124 MERCURE DE FRANCE.
و د
" Plufieurs Portraits de M. Drouais
» confirment fa réputation par la fraî
» cheur de fon coloris & la vivacité de
fon effet. Tels font entr'autres, ceux de
» MM. de Bethune & d'un des enfans de
» M. le Préfident Defvieux ; mais fur-
» tout , celui d'un jeune Eléve , Tableau
du Cabinet de M. de Marigny. Il eſt
d'un piquant admirable , & peut foute-
» nir & fatisfaire les regards les plus diffi
» ciles . Un autre petit garçon jouant de la
» vielle , peint dans le même genre , eft
» encore un des ouvrages diftingués de
» M. Drouais dans ce Sallon.
ود
"
"
» Les Portraits ramènent à M. Greuze.
» Parmi ceux qu'il a expofés , on doit regarder
le fien comme une galanterie
faite aux Amateurs de la Peinture , auxquels
fes talens font chers. Mais celui
,, de M. Babuty , fon beau- père , fera
confidéré comme un vrai chef- d'oeuvre
peut être propofé comme une utile
leçon , dans la manière de bien traiter
une tête. Ce n'eft pas
feulement par
» caricatures que gravent les années , qu'il
» a donné à ce Portrait la force de l'effet ,
&
و و
"
"
"
les
& la vérité du caractère ; mais c'eſt par
» des paffages , dans les teintes des car-
» nations , dérobés à la Nature même
» avec cette fineffe qui lui eft uniquement
» réſervée.
OCTOBRE. 1761. 125
Nous ne pouvons donner que les premiers
articles de la Sculpture ; l'examen
des autres nous entraîneroit hors des bornes
ordinaires d'un l'Extrait.
» Le Sallon du Louvre , difent MM.
» les Amateurs , eft devenu pour les
» Arts , le Lycée d'Athènes & le Capi-
>> tole de Rome ; c'eft le lieu le plus au-
» gufte de leur Patrie ; les images de ceux
à qui les Arts doivent de la reconnoif-
» fance, y figureront toujours bien. On y
» voit donc avec plaifir , le Bufte en mar-
» bre de Madame la Marquife de Pom-
» padour , par M. le Moine. L'éloge
» qu'on a fait de cet Ouvrage , & qui eft
>> aujourd'hui généralement confirmé par
» les fuffrages du Public , fe trouve dans
» un des Mercures de cette année.Nous y
>> renvoyons nos Lecteurs, dans la crainte
» de ne pas rendre avec autant de jufteffe
& de précifion , tous les détails de ce
» qui conftitue le mérite de ce morceau.
"
» D'autres Portraits expofés au Sallon
» par le même Maître , y font , par
"
» des relations différentes , très - convena-
» bles & très -intéreffans pour le Public &
» pour les Artiftes. Tel eft d'abord celui
» de M. Reftout , refpectable par
» de & belle carrière qu'il a remplie ; &
" enfuite la tête de l'héritier des forces
la
gran-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» & du génie de Corneille fur notre ſcène
» tragique * . La touche du premier eft
» facile , hardie & fpirituelle. La tête de
» M. de Crébillon eft reffemblante , &
» modelée avec fentiment . Une tête de
» petite fille joue & badine , pour ainſi
» dire , entre la dignité de ces deux Por
» traits. Une touche légere y fait voltiger
» les premieres graces , & cette naïveté
fine , dont la nature pare quelquefois
» notre enfance. Ces trois têtes font en
» terre cuite; ainfi le méchaniſme de l'Art
» en eft plus à découvert , & l'efprit qui
» le guide , plus diftinctement articulé.
» Combien un Artifte ne doit-il pas être
flaté d'avoir contribué à l'immortalité
» de ceux qui , par des talens d'un autre
genre, ont droit de l'attendre de la mé-
» moire des hommes ? Le Bufte en mar-
» bre de Mlle Clairon , procure cet avantage
à M. le Moine. Cette Actrice ini-
» mitable , eft repréfentée fous l'allégorie
» de Melpomène invoquant Apollon , ou
» pour mieux dire , recevant de ce Dieu
» l'infpiration du plus fublime talent de
l'action dramatique . Ce Portrait eſt très-
» reffemblant ; le caractère en eſt noble
» & touchant. Il eft pris fous un de ces
» beaux afpects , par lefquels elle exerce
» fi fouvent au Théâtre , un empire fou-
* M. de Crébillon .
OCTOBRE613 827
verain fur les âmes dont elle fait à fon
» gré moavoir tous les refforts . On nous
accuferoit , peut- être , de trop de prévention
en faveur des Artiftes célébres ,
fi nous n'avions pas foin de remarquer
que quelquefois dans le méchaniſme de
» leur Art , ils négligent trop les recher-
» ches laborieuſes , qui feules finiffent &
» perfectionnent cette vérité d'imitation
que doit prendre la matière fous les
doigts de l'Artifte dans tous les détails .
"
2
,
M. Falconet , dont les Ouvrages portent
toujours le fceau de la vérité embellie
par l'efprit ou par les graces,nous
» fait voir deux petits grouppes de fem-
» mes en plâtre , qui ont attiré notre attention
. Ils font difpofés de manière ,
que de chaque face ils préfentent les
» différens afpects d'une figure de femme.
L'élégance des formes , le choix heureux
» des pofitions , l'agrément des caractères
» de têtes & celui des coëffures , font réu-
» nis dans ces deux grouppes . Pour les
» définir en peu de mots , ce font les di-
» verfes beautés dont eft fufceptible la
» figure d'une femme , diftribuées fous
" quatre points de vue , & rendues avec
» une fidélité qui n'ajoute rien d'idéal à la
» nature. Ces grouppes font des fupports
» de chandeliers , qui doivent être exécu
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE!
tés en argent , & faire partie d'un fer-
» vice de table pour une Cour étrangère.
» Les Amateurs des Arts & ceux de l'hon-
» nêteté , ont applaudi au procédé de M.
» Germain. Il a publié avec une franchi-
»fe , malheureufement peu commune, le
choix qu'il a fait de M. Falconet pour
» l'exécution des modèles de toutes les
figures dans ce Sur-tout. Il foutient ce
» fentiment qui lui fait honneur , par
le
>>
plaifir que paroît lui faire l'expofition
» de ces deux modéles. D'ailleurs , en ren-
» dant publiques les principales études de
» cet ouvrage , M. Falconet affure davan-
» tage à M. Germain le fuccès de fon entrepriſe.
Il eft à préfumer qu'un Auteur
» qui fe foumet à tant de Juges , fait plus
» d'efforts pour mériter les fuffrages .
ور
و د
و د
par
» Nous avons remarqué , avec la plus
> grande diftinction , la tête d'un Philofophe
citoyen ( titres aujourd'hui trop
» fouvent oppofés dans l'opinion publi-
» que célèbre non -feulement la
» fcience & par l'érudition , mais encore
» par toutes les qualités fociales, qui ren-
> dent un homme cher & refpectable à
» fes Compatriotes. Ce Citoyen , ce Philofophe
, porte le même nom que l'Artifte
, qui en a fait un monument auffi
glorieux pour fes talens , qu'honorable
>>
OCTOBRE. 1761. 129
» pour fon coeur *. Nous avons éprouvé
» à l'égard de cette tête , la fatisfaction ,
» flateuſe d'entendre confirmer notre pro-
» pre fentiment , par la déclaration unanime
des Connoiffeurs & des Artiftes
» les plus éclairés. Ils y ont reconnu ,
» ainfi que nous , non - feulement une vé-
» rité de reffemblance égale à la Nature
» même , mais encore une vérité dans le
» travail , qui met ce morceau au nombre
» des modéles propofés pour atteindre à
» la perfection. Nous nous fervirons des
» termes propres à ces Juges , en difant
» que dans ce Bufte , le marbre paroît
» modélé , c'eſt-à- dire , que le cifeau a pris
» toute la liberté , tout l'efprit &la vérité
» de la premiere touche , en confervant
» le fini qu'il doit produire .
Nos Amateurs ne parlent point des Eftampes
qui fe multiplient par l'impreffion;
mais à l'article des Graveurs, ils font avec
juftice un éloge détaillé d'un très - beau
deffein à la Sanguine de M. Cochin , repréfentant
Lycurgue qui appaife une fédition
.
* M. Falconet le Médecin a fait lui- même cette
épigraphe gravée derriere fon Bufte . OMONY-
ΜΟΙΝ ΕΤΕΡΟΣ ΕΤΕΡΟΝ ΕΠΛΑΤΤΕ ΝΕΟΣ
ПРEΣYTÍN , » L'un des deux Omonymes a fait
>> l'autre : le jeune a fait le vieux, »
F v
D'AMATEURS , fur les Tableaux
expofés au Sallon cette année 2761 ;
tirées de L'OBSERVATEUR LITTÉRAIRE
de M. l'Abbé DELAPORTE.
A Paris , chez Duchefne ,
Libraire , rue S. Jacques, au Temple
du Goût ; Brochure in-12 . de 72 pages
, prix , 21 fols.
CETTE Société d' Amateurs ,ſoit qu'elle
exifte réellement , foit qu'elle ne ferve que
de voile à un feul Auteur , a commencé les
obfervations en 1759 fur diverfes productions
modernes des Arts. M. l'Abbé Delaporte
en a mis au jour quelques Morceaux
en différens temps dans fon Journal . Dès
qu'elles parurent , elles attirérent affez l'attention
des Artiſtes , pour exciter des dif
cuffions, où la fatalité des difputes polémi
ques avoit femé de l'aigreur , tan fis que
Public y voyoit avec affez d'étonnement ,
des connoillances dans les Arts plus profondes
qu'on ne vouloit en montrer, & plus
le
OCTOBRE. 1761 . 93
qu'on n'en fuppoſoit même à des Gens de
Lettres ; en même temps qu'on y reconnoiffoit
dans le ftyle , un talent exercé , & une
méthode de raifonnement fupérieure à ce
que laiffe de loifir aux Artiftes l'exercice de
leurs études ordinaires.
Les dernières obfervations de cette Société
, imprimées féparément dans cette
Brochure , portent fpécialement fur le dernier
Sallon . Il nous a paru qu'en général
le Public y avoit trouvé des vues d'Artiftes
& de Connoiffeurs délicats , préſentées
avec l'ordre & l'agrément des talens littéraires
; une convenance de ftyle analogue
aux divers fujets dont on y rend compte ;
de la Philofophie même dans la recherche
du rapport des effets avec leurs caufes, dans
plufieurs Morceaux de Peinture &de Sculpture
; enfin , ce qui nous a déterminés
pardeffus tour à en faire mention , une
modération très- louable , juſques dans les
critiques , & un fi fage tempérament d'éloges
& de cenfures , que les Artistes même
qui en font l'obiet , ne pourroient ni
affecter de refufer l'éloge , ni fe formaliſer
de la cenfure . Nous copierons plufieurs endroits
en entier , pour laiffer juger de ce
que nous venons de dire : nous commencerons
par le préambule qui eft à la tête
de ces remarques.
94 MERCURE DE FRANCE.
"
"
» Cette révolution de deux années , qui
» conftamment ouvre dans le Palais de nos
» Rois , le tréfor public des Arts , paroif-
» foit à notre impatience plus intéreffante
» que jamais. Nous penfions bien le
que
goût naturel de la Nation , l'émulation
" animée par les regards du Souverain , la
» libérale curiofité de quelques Connoif-
»feurs diftingués , & furtout la vigilante
bienfaifance d'un Mécène , plus protec-
» teur encore par amour que par état, ſuf-
» firoient fans le fecours de la paix , pour
> entretenir avec éclat les travaux de nos
» Artiſtes : mais nous ne nous attendions
» pas , que tandis que l'Europe gémit fous
» le poids d'une guerre dont nous fuppor-
» tons le plus grand fardeau , Paris verroit
» de nouveaux progrès dans les Arts , &
» une auffi fomptueufe abondance de leurs
plus belles productions.
"
"
و د
Le refte de cette courte Préface annonce
l'intention de l'Auteur fur l'impartialité
& fur la modération dans les jugemens.
MM. les Amateurs commencent par
l'examen du Tableau de M. Dumont, fait à
l'occafion de la Paix publiée en 1749. Ils
remarquent que le Peintre a traité le Sujet
plus dans le genre de l'Hiftoire , que dans
la fervile exactitude du Portrait . Ils donnent
des éloges à la fermeté du pinceau
OCTOBRE. 1761. 95
de l'Artiſte , à la belle & fage diftribution
des lumières , ainfi qu'à l'heureufe difpofition
des Groupes . Ils décrivent très- clairement
l'allégorie qui enrichit une partie de
ce Tableau ;ils en juftifient l'alliage avec la
repréſentation naturelle des autres perfonnages
, par l'exemple des compofitions de
Rubens. En feignant de répondre à ceux
auxquels cette forte de mêlange répugne ,
& en autorifant les Peintres par l'ufage des
Sculpteurs dans les Statues , ils font adroitement
fentir l'abfurdité de l'abus , par lequel
» la poſtérité verra les Rois de Fran-
» ce des 17 & 18 ° fiécles , fous les vête-
» mens des Héros de la Gréce & de Rome.
Si ces figures , fouvent ifolées & par
conféquent fans aucun rapport allégorique
, confondent ainsi, au gré des Sculp
» teurs , les temps , les lieux , les perfon-
" nes , pourquoi les Peintres n'auroient- ils
»pas le même droit , furtout lorfqu'il s'agit
d'enrichir une compofition qui pour..
» roit devenir trop froide fans le fecours de
l'allégorie ? Notre filence à l'égard de ces
» ftatues , eft fans doute un reproche que
"nous aurions à nous faire , fi la confidé-
» ration due à des chefs-d'oeuvre,& les mé-
» nagemens convenables pour les grands .
» Artiſtes qui les produifent , n'exigeoient
» de nous des hommages plutôt que des
» leçons .
"
"
>
96 MERCURE DE FRANCE
A la fuite de quelques remarques fur la
vérité de couleur dans quelques parties
de ce Tableau , & fur ce qu'on defireroit ,
d'après le Public , plus de richeffes & moins
d'âpreté dans la figure du Héros qui défigne
le Souverain , on finit cet article en difant :
» Ces légères critiques , dont on n'honore-
» roit point un ouvrage médiocre , n'enlè-
» vent rien à ce Tableau , de ce qui doit
» le faire confidérer comme une belle &
fçavante production d'un de nos plus
» habiles Maîtres , & comme un morceau
» très digne de fon honorable deftination .
"
و و
»
Nous croirions dérober un des plus
agréables tributs de l'admiration due à M.
Carle Van-Loo , fi nous ne rapprochions
pas en entier le premier article des Obfervations
fur fes Tableaux. » Le pinceau
» de ce Peintre , auffi précieux à l'oeil
» du Connoiffeur , qu'agréable à celui du
vulgaire , a enrichi le fuperbe fpectacle
» du Sallon de plufieurs fcènes , qui toutes
» méritent cette attention qu'on donne
» ordinairement à fes ouvrages . Mais un
» attrait univerfel ramène toujours à celui
» qui représente un jeune Eſpagnol lifant
» ' n Roman à deux jeunes filles , qui pa-
» roiffent être les deux fours . Au caractère
» d'intérêt qu'elles y prennent , on recon-
» noît le genre du Livre ; cette lecture fait
naître
OCTOBRE. 1761. 97
» naître en elles un fentiment vif & neuf ,
par lequel on pénétre jufqu'aux idées
» tumultueufes dont fe rempliffent ces
jeunes têtes. La mère affife à quelque
» diſtance, fufpend fon ouvrage pour écou-
» ter: fon attention eft fenfiblement dif-
» férente de celle de fes filles . On remar-
» que bien en elle ce goût pour les avan-
» tures amoureuſes , commun à toutes les
perfonnes de fon fexe ; mais ce qui eft
exprimé dans les jeunes foeurs, ne paroît
» dans la mère , qu'une curiofité caulée
» par la réminifcence ; ou fi l'on y foupçonne
quelque fentiment , c'eft celui du
» regret. Une troifiéme foeur , encore enfant
, faifant voltiger un oifeau au bout
» d'un fil , fans prendre aucun intérêt à la
» lecture , donne le dernier trait de vérité
» à cette fcène piquante dans fa fimplici-
>>
"
ן כ
→
té , & rendue plus intéreffante fur la
» toile , qu'elle ne le feroit peut être dans
» la nature . Au mérite de cette agréable
compofition le joignent les parties les
plus admirables de la Peinture . Un ac-
» cord harmonieux des tons ne gêne ni
» n'altére la vérité des couleurs locales
» dans les carnations , les étoffes & les
"
fites. Ce même gracieux , ce même fua-
» ve fur lequel la vue fe repofe fi volup-
» tueulement dans tous les Tableaux da
II. Vol E
98 MERCURE DE FRANCE.
7
•
» même Peintre , eft allié dans celui - ci , à
» une force fupérieure de coloris . Une
transparence générale en embellit tous
» les objets. Les plans y font diftincte-
» ment déterminés. La vue paffe aisément
» dans toutes les parties . L'air circule au-
» tour de tous les corps . En un mot , tout
» nous a paru charmant dans cette agréa-
» ble compofition .
On donne ici au Tableau du même Peintre
, qui repréfente une Offrande à l'Amour
, & à celui de l'Amour menaçant ,
des éloges différens & convenables à chacun
de ces Morceaux. On obſerve dans
celui de la Madelaine pénitente , que la
claire des Spectateurs qui fans connoiffances
détaillées fe croit Juge des convenances
, n'a pas trouvé les fignes de pénitence
affez indiqués dans la Madelaine . » D'au-
» tres vont jufqu'à defirer dans la tête
» cette expreffion de douleur & d'atténua-
» tion établies fur les ruines d'une Beauté
voluptueufe dont on verroit encore les
"
>> traces .
Si l'on doit applaudir à la juſteſſe des
vues de MM . les Amateurs , & à la délicateffe
du tour dont ils ornent leurs obfervations
, on doit leur tenir plus compte
encore de l'attention avec laquelle ils vont
fubitement à la défenfe du célèbre Artifte .
OCTOBRE. 1761. 99
"
C'eft ainfi , ajoutent-ils auffitôt , que
la critique trop facile à confeiller , perd
» de vue la difficulté de l'exécution ; par-
» ce qu'elle aura vû quelquefois des mira-
» cles de l'effort humain , elle en exige
» toujours de nouveaux . » Ce que prend
eccafion de dire l'Auteurdes Obfervations ,
fur les critiques honnêtes que l'on fait des
ouvrages des Artiftes , nous paroît fi fage
& fi inftructif , que nous ne pouvons nous
difpenfer de le copier , d'autant qu'il raméne
à un fentiment honorable pour le
Tableau de M. Vanloo .
و ر
» Le grand Artiſte fçait mieux que nous,
> apprécier ces fortes de difcuffions . Il les
»reſpecte & en profite, fi elles ont quelque
» fondement; il les néglige & ne s'en offen-
Girelles
» fe pas ,
à faux. Mais dans
portent
» aucun cas elles ne peuvent altérer fa
gloire , ni empêcher que l'on n'admire ,
» entr'autres perfections de cet ouvrage, le
» beau vaporeux qui y regne. Il n'eft peut-
» être aucun de ceux qui ont fait toutes
» ces remarques , qui ne defirât être l'Au-
» teur ou le poffelfeur de ce morceau .
">
Parmi le petit nombre de morceaux
qu'a expofés M. Boucher ( ce font les expreffions
de MM. les Amateurs ) ils diftinguent
un petit Tableau ovale qui repréfente
une Paftorale. Ils louent beaucoup
E ij
Too MERCURE DE FRANCE.
l'agrément des caractères de tête, le facile
enchaînement du grouppe, la vérité de couleur
locale dans les étoffes , la légèreté &
le naturel des draperies . Ils affectent officieuſement
d'infifter fur la force de couleur
& fur l'empâtement , qui en effet diftinguent
ce Tableau . Ils n'obmettent pas
le bel accord des tons qui lui procure un
agréable effet.
On a pu juger du ftyle pittorefque de
ces Obfervations, par ce que nous en avons
rapporté fur le Tableau de la Lecture de
M. Carlo-Vanloo . Les Amateurs , ou leur
redacteur peignent à l'efprit du Lecteur ce
que leurs yeux ont vû dans les Tableaux ,
& ils le peignent quelquefois comme on
defireroit le voir. Ils ne privent pas M.
Boucher du bon office de leur talent , en
rendant compte de deux autres petits Tableaux
, dont l'un repréfente Jupiter fous
figure de Diane , trompant une trop
crédule Nymphe , & l'autre des Nymphes
endormiesfurpriſes par un Satyre.On ne
remarque rien à l'égard de l'Art fur ces
deux Tableaux , finon que M. Boucher
» voit ordinairement la nature dans un
ور
point de beauté , dont elle n'eſt qu'idéą-
» lement fufceptible, » Remarque agréable
pour ce Peintre , mais dont la fineffe n'échappera
pas aux Connoifleurs . Celle du
pinceau littéraire de nos Obfervateurs fe
OCTOBRE. 1761. 161
laiffe pénétrer dans ce que nous allons copier.
» Les Nymphes endormies , autre Ta-
» bleau du même Auteur , offrent à dé-
» couvert les charmes les plus féducteurs
» de la nature ; tandis que le Satyre qui
les furprend , préfente l'image de l'ar-
»dent & fombre defir , fous une vieille
"peau tannée. Son regard enflammé dé-
» céle ce qu'il médite , & profane déja ce
qu'il contemple. On ne fçait à qui ap-'
partient ce Tableau ; mais plus d'un
»homme pourroit fervir de modéle à ce
Satyre.
On juftifie un autre Tableau du même
Maître, dans lequel un grand nombre d'ob .
jets , au rapport des Obfervateurs , ne préfente
aucun Sujet déterminé , en difant de
M. Boucher , que le Peintre des graces eft
auffi le Peintre de tous les genres. Ils qualifient
ce Tableau : » Un admirable rudi-
» ment de peinture , enrichi des meilleurs
» exemples fur toutes les parties que ren-
»ferme cet Art. » Nous ne pouvons paffer
une réfléxion vive & judicieufe à l'occafion
du peu d'ouvrages de ce Peintre au Sallon .
Pourquoi les Artiftes les plus chers à
» ce même Public , Juge fouverain , & vé-
>> ritable maître des talens , paroîtroient - ils
» en négliger le fuffrage ? L'amitié flatte
E iij
102. MERCURE DE FRANCE.
» & careffe ; l'opulence paye ; le feul Pu-
» blic couronne. Qui dédaigneroit ce prix,
» ne feroit pas digne de le mériter.
Les Tableaux de M. Pierre occupent .
enfuite l'attention de nos Amateurs : fur
celui qui repréſente un Chrift defcendu de
la Croix, voici comme ils s'excufent de pro
noncer . » Nous ne pouvons rien rapporter .
» ni des jugemens du Public , ni de nos.
ni - de
»propres opinions fur quelques- uns de ces .
» fortes d'ouvrages . Lorfque les fujets en
»font convenablement traités pour fuffire
» à la piété des Fidéles ou doit croire .
ן כ
qu'ils ont atteint le principal but de leur
» deſtination . Il eft vrai que le réſultat des
» principes des Arts , doit être d'offrir au
» Public des chofes qui lui plaifent ; mais
" il eft dans ces mêmes Arts , des mystères
» qui lui font affez inconnus , pour qu'il
» ne puiffe pas toujours juger du mérite
» de leurs pratiques.
de
Dans le Jugement de Paris , Tableau
21 pieds de large fur 14 de haut , cette
Société penfe que l'étendue eft trop vafte
pour la scène qu'on y repréfente , & que
cet inconvénient fait perdre , dans l'effet
général , le mérite que l'on reconnoît &
que l'on applaudit dans l'exécution pittorefque
de bien des parties . On defireroit
encore dans ces Obfervations , que le fils.
OCTOBRE. 1761. 103
de Priam fût reconnoiffable par le cofume
Phrygien dans fes vêtemens . On défapprouve
l'ufage de repréfenter les Bergers
Poëtiques , tantôt comme nos Paftres modernes
& nationaux tantôt comme les
Bergers de Théâtre. D'ailleurs on y donne
à la figure de Vénus des éloges bien mérités
, ainfi qu'à la jufteffe & à l'accord des
tons , à la fageffe & à la tranquillité du
coloris , lequel felon cette Obfervation
» fans monotonie ne laiffe rien dominer, en
» faifant tout valoir. » Enfin on annonce
ce Tableau comme très eſtimable pour les
Connoiffeurs .
Ce que l'on remarque fur la Décolation
de S. Jean , autre Tableau du même Artifte
, mérite d'être rapporté en entier.
Le fujet est très - bien conçu . Le Peintre
» a judicieuſement éludé l'aspect répugnant
» d'un col , d'où le fang doit jaillir enco-
» re la poſition du perfonnage qui vient
» d'exécuter l'ordre du Tyran , cache cer-
» te partie dégoûtante. Le refte du cada-
» vre , très-bien peint, eft deffiné avec une
» fineffe admirable. L'horreur qu'inſpire
» naturellement un femblable fpectacle ,
» eft ingénieufement exprimée dans la fi-
" gure de la femme , à qui on préfente la
» tête du Saint. La fcène eft nette, quoi-
22 que bien remplie ; & le fite , qui eft l'ex-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
ور
» térieur d'une prifon , ne laiffe rien à de-
» firer de ce qui peut completter la vérité
» & les convenances. Nous nous flattons
» de n'être démentis par aucun Amateur
»impartial , fur l'éloge que nous donnons
» à cet ouvrage.
"
Un Tableau de M. Hallé repréfentant la
prédication de S. Vincent de Paul , eft
bien détaillé , & les beautés en font fenties
& remarquées par la Société , comme
elles l'ont été par l'Auteur des remarques
fur les Tableaux dans le précédent Mercure
.
S. Germain donnant une Médaille à
Sainte Geneviève , Tableau de M. Vien ,
fait dire avec plaifir à la Société , » que la
réputation qu'il s'eft acquife par les pre- *
» miers ouvrages , étoit plus l'effet de la
réalité de fes talens , que de la préven-
» tion de quelques Connoiffeurs.
Au jugement des Amateurs, ceTableau eft
» en général lumineux & d'un grand effet :
» les maffes des vêtemens facrés font ri-
» ches , de grande manière , & d'un bon
ton , &c. Après avoir applaudi à la juſteffe
des caractères dans les têtes des principaux
perfonnages , ils terminent fur ce
Tableau, en difant. » Les beautés de l'exé-
» cution marquent autant de préciſion
» dans la pratique que dans l'efprit de l'Au-
33
>> teur.
و د
OCTOBRE. 1761 . 101
A l'occafion d'un autre Tableau de M.
Vien , repréfentant une jeune Grecque
qui orne un vafe de bronze avec une
guirlande de fleurs ; après beaucoup d'é-
Toges pour le Peintre & pour le goût de
l'antique dont il a cherché à fe rapprocher
dans ce petit Morceau, nos Amateurs
conviennent qu'aux yeux d'un grand nom
bre de Spectateurs la févérité des principes
pourroit fe confondre avec la froideur
de l'expreffion , fi l'on adoptoit
toujours ce genre. » Pour bien juger ,
» ajoutent- ils , de ces fortes d'études , il
» faut fe rappeller l'origine , peut- être
» même l'enfance de la Peinture. Nous
» n'entendons faire tomber la comparaifon
, que fur la pureté ingénue de cet
» âge.
>>
Nous pafferons les éloges , quoique trèsmérités,
que donnent ces mêmes Obfervations
au Tableau d'une des circonstances
du Martyre de S. André , par M. Deshayes
* , pour rapporter en entier la relation
vive & touchante d'un autre de fes
Tableaux » : on a été univerfellement af-
» fecté d'un fentiment d'admiration en
» confidérant le Tableau où S. Benoît
ود
* Ce jeune Peintre avoit jetté les fondemens
de fa célébrité au Sallon précédent , par un Tableau
d'une autre circonſtance du même mar¬
syre.
E v
106 MERCURE DE FRANCE.
» mourant reçoit le Viatique à l'Autel
» La figure de ce Saint tombant fur les
» genoux entre les bras de fes Religieux ,
» a été regardée comme un chef- d'oeuvre
d'expreffion ; tous les traits caractériſti-
» ques de cette tête mourante défignent
» ce moment fatal , qu'à peine l'oeil hu-
» main peut faifir dans la nature. Ce n'eft
ود
ود
point un homme qui vient d'expirer ; ce
» n'eft point un homme qui va mourir ;
» c'eſt un homme qui meurt , & cet hom-
» me eft un Saint : on n'en fçauroit dou-
» ter au premier afpect. On voit fur fes
» lévres , dans un inftant unique , la double
action d'une âme qui appelle fon
» Dieu , & du dernier fouffle qui la lui
»porte. Une fenfibilité fraternelle , une..
» 'tendre vénération font peintes fur tous
les vifages des Religieux , & particulie
» rement fur celui du Diacre qui foutient
» le Saint Inſtituteur . L'amour , le reſpect
filial , & un peu de terreur infpirée par
ود
l'image de la mort , font joints à la trifsteffe
des jeunes Acolytes qui portent les
» flambeaux. Le Célébrant eft celui de
» tous, qui paroît le moins dominé par la
douleur. Le Peintre a confidéré , fans
doute, que la grandeur de fon miniſtere
» devoit feule l'occuper. On remarque
pourtant en lui , une attention trifle ,
OCTOBRE . 1761 . 107
quoique fervente , partagée entre le Sa-
» crement qu'il tient , & le Saint auquel il
» va l'adminiftrer . Une certaine foupleffe
» des épaules annonce dans cette figure ,
» & l'action & le fentiment qu'elle exige .
» Quant aux beautés pratiques de la Pein-
» ture , nous avons entendu les Connoiffeurs
admirer furtout , dans ce Tableau
de M. Deshayes , ce que les gens de
» l'Art appellent la perfection de la va-
»peur ; moyen par lequel lé Peintre eft
parvenu à raffembler les couleurs des dif-
» férens objets , pour en faire un coloris
» général , en les uniffant toutes fans les
» confondre . La lumière heureuſement
» diftribuée , diverfifie par les ombres &
les clairs , les habits facerdoraux que
le coftume du Rit affujettit à l'uniformi-
» té. Quoique l'efpace réel ne foit que
» de fix pieds en largeur , & qu'il contien-
» ne néceffairement beaucoup de figures de
»
par
"
grandeur naturelle , tous les plans font
» diftincts & de la plus grande netteté . En-
» fin , nous ne pouvons dire fur cet ouvra-
" ge , tout ce qu'il a dit lui-même à ceux
» qui ont joui du plaifir de le voir .
Si les bornes d'un Extrait permettoient
de rapporter ce que contiennent les obfervations
fur deux autres Tableaux admirables
de M. Deshayes , celui de S.
E vj
108 MERCURE DE FRANCE.
Pierre & celui de S. Victor , nos Lecteurs
jugeroient encore mieux & des talens fupérieurs
de ce jeune Maître , & de l'art
avec lequel ils font annoncés dans cette
critique . A l'égard de celui de S. Pierre ,
on y fait obferver l'éclat de la lumière
célefte & furnaturelle qui femble l'éclairer.
L'extafe de l'Apôtre , la beauté de la figure
de l'Ange , l'ordonnance nette & précife
du Tableau , la vérité des fites & des
tons &c . Il faudroit lire dans l'Ouvrage
même ce qui eft dit du Tableau de S. Victor
, Morceau qui difpute de beauté avec
celui de S. Benoît . Une remarque géné
rale & importante pour la gloire de M.
Deshayes & pour augurer de la réputation
où il doit atteindre , eft celle par laquelle
on termine fon Article. » La diverfité
des ftyles ou des manières de ce Pein-
» tre , eft ce qui le rend particulierement
» recommandable. Nous avons reproché
autrefois aux plus grands Maîtres , d'a-
» voir pour tous les Sujets qu'ils traitent,
» une efpéce de furteinte , ( nous hafar-
» dons ce terme ) les uns en jaune , les
» autres en rouge , en verd , en brun , &c .
» On diroit que celui- ci a des yeux particuliers
pour chaque objet, un pinceau dif-
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1759 , Tom.
IV , pages 111 & 180 .
"
"
OCTOBRE. 1761. 109
33
و د
férent pour les rendre , & une touche
» propre à chaque action qu'elle repréfente
. Le Tableau de S. Victor eft par-
» faitement dans le ton de l'Ecole d'Italie .
» Le coloris, quoique vrai dans les détails,
» a , par anticipation , ce vernis du temps,
» ſi reſpecté de quelques Amateurs . Celui
de S. André eft tout différent . Il y a une
» force & une décision que l'on accuferoit
» de dureté , fi l'on ne fenroit qu'elles font
» néceffaires à l'expreffion du Sujet. Au
» contraire , celui de S. Benoît a tout le
fuave qu'on admire dans les Ouvrages
» de le Sueur. Le Tableau de S. Pierre ,
où la vigueur & l'éclat fe marient fans
» fe détruire , eft d'une touche & d'un co-
» loris qui le différencient encore de tous
» les autres .
و د
و د
D'autres morceaux, remarquent les mêmes
obfervations , dans des genres oppofés
aux précédens ,prouvent dans M. Deshayes
une aptitude générale aux diverfes parties
de fon Art.
On diftingue de M. Amédée Vanloo
deux manières dans les Tableaux qu'il a
expofés , L'une ( dans fes repréfentations
bacchiques ) d'un coloris forcé au- delà des
objets confidérés felon l'ordre naturel ; l'autre
d'un ton qui fe rapproche de celui que
femble avoir adopté fa famille. C'eſt dans
10 MERCURE DE FRANCE.
cette dernière que font peints la Guérifon
de S. Roch, & le Baptême de J. C. par
S. Jean. On fait des remarques favorables
à l'égard du premier de ces Tableaux .
En parlant de ceux de M. Chardin ,
cette brochure renouvelle d'une manière
auffi ingénieufe que conforme à la vérité ,
la gloire , & pour ainfi dire les Talens de
cet inimitable Peintre .
On parcourt tous les ouvrages de M.
Bachelier. On tourne en mérite relativement
à l'avantage de la Tapifferie , ce que
ceux qui n'auroient pas fait cette réflexion ,
ont pu critiquer dans un très-grand Tableau
de ce Peintre , deftiné pour la Manufacture
des Gobelins . Celui de Milon le Crotoniate
, eft confidéré comme une fort bonne
étude. On renvoye à un des Mercures de
cette année pour le tableau fur les quatre
Parties duMonde.Nos Amateurs paroiffent
s'être arrêtés avec plaifir fur celui qui repréfente
un très-beau Chat Angola . Mais nous
les laiffons parler eux-mêmes fur un objet qui
femble les avoir avantageuſement affectés .
Ce n'eft pas fans quelque étonnement, que
l'on paffe de la plupart des Tableaux de ce
Peintre ( M. Bachelier ) à une efquiffe en
grifaille , où il a repréfenté une defcente
de Croix. Ce morceau eft, fans outrer
l'éloge , le germe des plus grandes parties
»
OCTOBRE . 1761.
» de l'Art. Un enchaînement fage & ingénieux
dans la compofition , des effets
juftes & frappans d'expreffions & de lamières
, tout ce qui fuffiroit pour conftituer
le grand Peintre , fe trouveroit dans
» le développement de cette belle inten-
» tion , fi elle étoit exécutée dans un Tableau
avec le même fuccès que dans l'ef-
» quiffe.
Les mêmes Amateurs donnent aux Tableaux
de M. Vernet les éloges que l'on.
eft accoutumé de lire & d'entendre fur tout
ce qu'il produit.
» Les talens de M. de Machi pour l'Ar-.
chitecture , difent MM . les Amateurs, dé-
» couvrent à nos yeux impatiens la nouvel
» le Eglife de Sainte Geneviève, avant même
que cet édifice foit conftruit . Ce mo-
» nument de la piété , & qui doit l'être en
» même temps de la gloire de notre Architecture
, eft faifi d'après les projets
» du célébre M. Soufflot , de manière à
» en développer les principales beautés..
Nous y voyons avec la complaifance de
» l'amour propre , combien nos principes
fur la forme des Temples antiques & les
as convenances du Rit Chrétien * , fe font
>> rencontrés avec ceux de ce grand Archi-
»
22
-*
+
* Voyez l'Obfervateur Littéraire 1760 , Tomer
, page 295... IV,
112 MERCURE DE FRANCE.
"
و ر
» tecte . Le goût & le génie qui ont préfidė
» à l'ordonnance de cet édifice , font des
» autorités refpectables qui juftifient les
» obfervationsque nous avions faites à l'é-
» gard du Maître- Autel dans les Eglifes . On
» doit auffi remarquer dans ce nouveau
Temple, avec quelle intelligence par l'emplacement
du grand Autel renfermé dans
» un augufte Sanctuaire , M.Soufflot a diftin-
» gué ce qu'exigeoit l'ineffable majesté des
» Saints Mystères , & par la pofition de la
» Châffe, ce qui convenoit tant à la dignité
» des Reliques , qu'à la commodité des actes-
» de dévotion du Peuple. Nous n'entrerons
point dans le détail de toutes les per-
» fections de l'Art répandues fur cet ad-
» mirable Tableau * ; nous craindrions
» d'être au- deffous & du ſujet , & des éloges
répétés & unanimes des Connoiffeurs
& du Public.
33
ود
Parvenus au Tableau de Vénus bleſſée
par Dioméde, de M. Doyen, nos Amateurs
pefent & balancent tout ce qu'on a dit de
favorable & de défavantageux fur cet Ou-
* N. B. M. l'Abbé Delaporte , Editeur de ces
Obfervations , nous informe que c'eſt par une erreur
dans l'impreffion que le mot de Projet s'étoit
gliffé à la place de celui de Tableau de M. de
Machi , attendu que tout ce qui précéde déclaré
bien que le Projet eft de M. Soufflot.
OCTOBRE . 1761 . 113
,
vrage. Le résultat de leur examen eft un éfpoir
très- flatteur pour ce jeune Artiſte , auquel
ils accordent tout le feu & toute l'élévation
du Poëte Grec dont il a tiré fon fujet
. S'ils conviennent d'une part que tous
les plans ne font pas bien diftincts , que la
chaîne de lumières eft rompue en plufieurs
endroits , &c ; ils rendent juftice à la beauté
de plufieurs parties , entre autres à celles
de ces corps morts ou mourants près
d'un cheval qui lui - même , pour employer
leurs expreffions , foufle pour ainfi dire
lafureur avec le fang. Ils juftifient ce que
quelques Cenfeurs avoient trouvé d'exagégéré
dans la figure de Dioméde ; ils applaudiffent
au caractère de plufieurs autres.
Ils rendent raifon de ce qui a pu donner
lieu à des critiques fur lesquelles ils ne
prononcent pas . Enfin faire connoître
tout ce qu'ils efpérent de ce Peintre
ils terminent ainfi . » Il y a des écarts où
» entraîne un talent trop impérieux pour
»fubir le joug des régles , & qui font
» néanmoins une fource d'efpoir pour la
perfection . Si M. Doyen et tombé dans
quelques uns , ils ne peuvent être que
» de cette espéce . Que ce jeune Artiſte
» étudie encore les Maîtres de l'Art , & il
» le deviendra bientôt lui même.
و د
ود
pour
Ils ne négligent pas de remarquer que l'e
114 MERCURE DE FRANCE.
fuccès d'un Tableau du même Peintre re- .
préfentant une Lifeufe , a été fans contradicteurs.
Nous copions avec plaifir la façon
agréablement ingénieufe dont on annonce
M. Greuze dans ces Obfervations .
» Au Théâtre il eft des Acteurs que le
» Public admire , & aufquels il paye le
» tribut dû aux grands talens ; mais il en
» eft prèfque toujours un qu'il aime davantage
, parce qu'il lui procure un plai-
» fir plus familier . Les premiers font, pour
» ainfi dire , les maîtres , l'autre eft l'ami
» du Parterre ; & cet ami eſt toujours ce-
» lui dont le jeu fe rapproche le plus de la
» naïveté de la nature. Depuis quelques
années c'eft M. Grenze qui jouit de cet
» avantage fur le grand Théâtre Pitto : eſque
du Sallon . Il a eu des prédéceffeurs
» dans l'uſage intéreſſant qu'il fait de ſon
» Art ; mais il en a étendu l'effet , en y
joignant les graces à l'énergie du carac-
» tère : ſon pinceau ſçait ennoblir le
ruftique , fans en altérer la vérité.
L'aimable Tableau de la petite Blanchif
fenfe , & plufieurs têtes admirables font
les premiers objets des louanges très - juftes
& très-raifonnées de ces Obfervations ;
elles vont jufqu'à l'admiration pour le Tableau
qui a fait retourner tout Paris au
ور
genre
OCTOBRE. 1761. 113
Sallon. Nos Lecteurs perdroient trop à extraire
ce morceau .
» Ce qui eft au- deffus de toutes nos
» louanges , au- deffus même de l'idée que
» nous voudrions en donner , c'eſt le Ta-
» bleau fi long- temps attendu au Sallon, &
» dont la fcène eft dans le fein d'une hon-
» nête famille rurale . L'inftant de l'action
-33
qu'a repréſentée M. Greuze , eft celui out
»le pere de l'accordée délivre à fon gen-
» dre futur , l'argent de la dot de fa fille .
» Ce pere affis dans la partie apparente ,
» eft un vieillard d'une phyfionomie ou-
» verte , avec toute la nobleffe de fon état.
" On remarque que c'eft moins la décré-
» pitude de l'âge , que le travail & l'im- .
preffion de l'air , qui a fillonné fon vifa-
» ge. Le pinceau parle dans ce vieillard ;
on entend ce qu'il dit au jeune homme à
qui il remet le fac d'argent , & qui l'é-
» coute debout avec une attention refpectueufe.
On voit qu'il l'exhorte à faire.
» un ufage utile & honnête de cette dot ,
» & on lit fa confiance dans la manière.
» dont il lui parle. La jeune accordée a un.
» bras entrelacé dans celui du jeune hom-
» me. On s'apperçoit que la pudeur & la
préfence des parens retiennent fa main
prête à fe pofer fur celle du futur , qu'elle
defice , mais qu'elle n'ofe toucher . Son
"
".
>>
116 MERCURE DE FRANCÈ.
"autre bras eft embraffé par la bonne mère,
affife vis-à -vis du vieillard . Le chagrin
dé la féparation & la tendreffe maternel-
» le accompagnent & rendent plus inté-
" reffantes les leçons qu'elle donne à ſa fil-
» le. Rien n'eft fi piquant que la figure de
» cette accordée , ni de fi fpirituellement
» adapté au Sujet. Sa tête eft charmante ;
" & les yeux baiffés vers la mère avec ume
" modefte contrainte, ne laiffent que mieux
» deviner le charme naïf de fa phyfiono-
» mie. On y diftingue jufqu'à une petite
hypocrifie douce & honnête , qui couvre
» le véritable intérêt dont elle eft occupée
» dans ce moment. Les foupleffes gracieufes
d'une jolie taille , qui fort des mains
" de la nature, & qu'aucim artifice n'a for-
" mée ni foutenue , font exprimées avec
»une délicateffe au deffus de tout éloge . Il
" n'eſt pas jufqu'à fon tablier blanc , qui
» dans fa chûte naturelle , & fans recherche
apparente , ne concoure à la perfec-
» tion de ce caractère. Une petite foeur ,
» penchée fur les bras de cette accordée ,
pleure leur féparation , comme c'est l'afage
des foeurs cadettes , tandis que derrière
tout ce monde, un petit frère à che-
» veux blonds bouclés , fe léve fur la poin-
» te des pieds pour mieux voir ce qui fe
pafle. L'importance dont eft cette action
""
97
OCTOBRE . 1761. 117
dans une famille , la lui fait croire une
» cérémonie fort curicule. Ce qui ajoute
» infiniment à l'intérêt de la fcène , c'eft le
"3
mêlange de dépit , de regret & de jalou-
» fie qu'on apperçoit diftinctement fur la
phyfionomie d'une autre jeune perfonne,
» qui , le bas du viſage fur la main , derrière
» le fiége du vieillard , léve des yeux mécontens
fur le couple, & particulierement
»fur le futur. Sans reflembler à l'accordée,
» on la reconnoît pourtant à l'air de famil-
» le, pour une foeur aînée , que le choix du
jeune homme a facrifiée à fa cadette.
» Près du vieillard , fur le devant de la toile,
» le Peintre a placé le perfonnage indifpen-
» fable : c'eft le Tabellion avec fon habit
. و د
noir & fon manteau. On voit qu'il fe
» donne l'importance de fon ministère de-
» vant ces bonnes gens , & tout , jufqu'au
» tour de fon chapeau , indique & l'état &
» le perfonnage . En obfervant en détail
" tout ce tableau , on y remarque , de la
» part du Peintre, une attention réfléchie
» & étendue fur toutes les vérités de la na-
» ture , attention qui a peu d'exemples, &
» dont on defireroit plus d'imitateurs .
» Non-feulement les têtes , mais encore
» les jambes , les mains & les carnations
» marquent dans chaque perfonnage l'âge,
» le fixe , l'état , & ce que le plus ou le
118 MERCURE DE FRANCE.
"
33
"3
» moins de fatigue du corps y doit occafionner
de différence . On ne peut trop
» admirer la chaîne heureufe de lumière ,
»qui met tous les objets dans leur véritable
place & dans le ton vrai que
chaque place doit leur donner. Des
ombres fondues avec les clairs opérent
les preftiges de l'illufion , comme on le
» remarque à l'égard d'une armoire placée
»pour faire fond au group pe du vieillard.
La vue en mefure la profondeur & les
faillies , fans le fecours des ombres tranchées
, toujours fauffes lorfque la caufe
de la lumière ne frappe pas l'objet immédiatement.
Les vuides du tableau
"
«
"
و د
و و
33
33
"
و و
font agréablement remplis par quelques
perfonnages épifodiques, mais naturelle-
„ ment acceffoires au fujet. Ce morceau
précieux appartient au Mécène même ,
» qui préfide fur les Arts , ce que nous ré-
» marquons ici , tant pour l'honneur du
» Peintre , que pour celui du goût d'un
,, Protecteur utile aux Artiſtes , non - feu-
» lement par l'ufage de fon autorité , mais
» encore par l'emploi de fes propres fonds.
» Cet hommage que nous lui rendons au
» nom des Artiftes , nous rappelle la jufte
» reconnoiffance qu'ils doivent auffi , &
» qu'ils reffentent tous pour cette généreu-
»fe & conſtante bienfaitrice, qui feconde
و ر
OCTOBRE. 1761 .
» fi ardemment & fi utilement les vues de
» leur Protecteur . C'eſt à elle qu'appar-
» tient un autre Tableau de M. Grenze
repréſentant un Berger qui confulte le
» fort en foufflant fur une fleur. Il a été
» fait pour fervir de pendant à celui de
» l'ingénuité , vu avec tant de plaifir au
» précédent Sallon . Il ne céde point au premier
par le mérite de l'Art ; mais peut-
» être par les graces du caractère de fimpli-
» cité , plus touchantes dans un fexe que
» dans un autre . *
»
On n'a pas omis les deffeins de ce Peintre
qui étoient expofés . On remarque à
l'occafion de ce qu'ils repréfentent , que
» les fujets qu'imagine & que rend fi bien-
» ce jeune Peintre , pourront former un jour
» unTraité complet de morale domestique.
Il paroît que M. Cafanove eft regardé
par MM. les Amateurs, comme le Peintre
qui doit remplacer ceux que nous avons
perdus pour le genre des Batailles . Ils s'expriment
fortement fur la vigueur & fur la
force de la manière de ce Peintre Son
grand Tableau , difent- ils , dévore la vue &
porte la terreur dans l'âme. Expreffion nou .
velle , mais qui rend rapidement & avec
énergie, l'idée de la couleur & de la manière
du nouveau Peintre qui paroît fur la Scè-
* Ces deux Tableaux appartiennent à Madame
la Marquile de Pompadour.
120 MERCURE DE FRANCE.
ne. Ils cherchent enfuite fi cette force dévorante
eft youjours l'imitation exacte de
la nature.
»Le Purgatoire de M. Briard , difent
» nos Amateurs , annonce qu'il n'en deme-
» rera pas là . Ils approuvent & font re-
» marquer beaucoup de parties eftimables
» dans ce Tableau , de la forme la plus in-
» grate pour la compofition . Ils finiffent
» par ce rapport favorable : » Tout ce qui
» peut encourager un jeune Artifte , eft le
» réfultat de l'examen qu'on a fait de ce
» Tableau.
Ce feroit faire tort à M. Roland de la
Porte , nouvel Académicien pour le genre
des imitations , de ne pas copier un trait
qu'on trouve dans l'examen de fes Tableaux
.
"
"
» Si les oifeaux béquetoient des raifins
qui ont fi fort féduit la facile admiration
» de l'antiquité , il feroit très poffible que
» des enfans de nos jours , pour peu qu'ils
» euffent de gourmandife , portaffent la
» main fur les petits pains de notre Pein .
» tre. Ce qui ajoute au mérite de fa ma-
» nière , c'eft qu'elle eft tellement finie &
» fondue , que les yeux fur le Tableau ,
» l'illufion dure encore & n'en devient que
" plus forte.
L'Article des Portraits n'étant pas fort
étendu ,
OCTOBRE. 1761 . Izr
étendu , nous le rapportons prèfqu'en entier.
C
" Le magnifique Portrait du Roi par M.
Michel Van-loo , placé dans l'endroit
» le plus apparent du Sallon , eft un mo-
» nument de ce temps , précieux à la Na-
» tion par l'exactitude de la reffemblan-
» ce , & admiré de tous les Connoiffeurs
» par la beauté du coloris , par l'heu-
» reux agencement de fes parties , & en-
» fin par toute l'ordonnance , où l'on re-
» trouve auffi dans fon exécution , le Pein-
» tre du grand genre.
و د
"
"
» Les Portraits qu'a expofés M. de la
» Tour , foutiennent tous la réputation
qu'il s'eft acquife à fi jufte titre ; c'eſt
» en faire l'éloge le plus flatteur , & le
" plus généralement entendu. Il en est
» plufieurs qui feroient la gloire des Pein-
» tres du premier genre , par la manière
fçavante dont les têtes font travaillées.
Tel eft celui d'un Prince cher aujour-
» d'hui à notre Nation * , & d'un Poëte
Tragique qui jouit de fa mémoire ,
» comme Corneille , dont il a vu les der-
» niers jours , avoit joui de la fienne.
"
"
**
» Nous ne devons pas omettre un au-
» tre Citoyen eftimé , que l'on voit en
* M. le Comte de Luface.
** M. de Crébillon .
II.Vol.
122 MERCURE DE FRANCE.
>
robe de chambre , affis de côté fur une
» chaife dont le doffier lui fert d'appui.
» On ne parle pas de la reffemblance
» mérite ordinaire à ce Peintre ; mais on
ne peut voir une pofition plus facile ,
» plus vraie , & plus d'illufion dans au-
» cun Portrait qui foit forti des mains
» de M. de la Tour.
"
" M. Rofiina exécuté en Peintre de
» Portrait , un des grands Tableaux def-
» tinés à être placés dans l'Hôtel- de -Ville
» de Paris. C'est l'inftant où le Roi, après
» fa maladie , eft reçu dans cette Ville à
» fon retour de Metz. On voit encore
» une partie du carroffe qui a conduit
ce Monarque. Le Prince n'eft pas la
perfonne la plus en évidence , & en-
» core moins celle dont la reffemblance
foit plus exacte. L'Auteur qui eft étranger
, n'a peut -être pas fenti que dans
quelque circonftance que ce puiffe être,
» cette perfonne feroit toujours la plus
s intéreffante à voir pour des fpectateurs
» François; celle que leurs yeux cherchent
d'abord , & fur laquelle ils fixeront tous
leurs regards. M. de Bernage , alors
» Prévôt des Marchands , Magiftrat qui
» s'eft trouvé chargé de confacrer les épo-
» ques les plus mémorables de ce Régne ,
y eft très - reconnoiffable, quoique le co-
و و
15
OCTOBRE. 1761. 123
» loris foit un peu forcé dans les carna-
»tions. On parle , pour ainfi dire , & l'on
» converfe avec les autres perfonnes qui
"
"
"2
compofoient alors le Bureau de la Ville.
» Un petit Page qui court à pied auprès
» d'un Ecuyer , derriere le grouppe où eft
» le Roi , a été généralement remarqué.
» Dans le Portrait de M. le Marquis de
Marigny , par le même Peintre , tout
le Public , en convenant d'une parfaite
» reffemblance dans les traits , a cru voir
» une carnation plus forte & plus arden-
» te , qu'elle n'eft dans l'original . Les Ar-
» tiftes fe font plaints de n'y pas retrouver
» certaine expreffion d'une âme ouverte
» & affable , qui vient auffitôt fe peindre
fur fon vifage , lorfqu'ils approchent de
» lui.
ود
•
» La plupart des Portraits de M. Roflin
lui font encore honneur par la cé-
» lébrité des perfonnes qu'ils repréfentent.
» Les Artiſtes y reconnoiffent M. Bou
» cher , leur Confrère , très- fortement
» reffemblant , dans un de ces inftans qui
» ne font pas donnés au plaifir. Le Por
» trait de Madame Boucher , fa femme ,
» est bien peint , bien ajuſté , & très -re-
» connoiffable : cependant en le compa
» rant à celui du mari , on s'apperçoit que
» le pinceau faifit toujours mieux l'humeur
» que les grâces. Fij
و د
124 MERCURE DE FRANCE.
و د
" Plufieurs Portraits de M. Drouais
» confirment fa réputation par la fraî
» cheur de fon coloris & la vivacité de
fon effet. Tels font entr'autres, ceux de
» MM. de Bethune & d'un des enfans de
» M. le Préfident Defvieux ; mais fur-
» tout , celui d'un jeune Eléve , Tableau
du Cabinet de M. de Marigny. Il eſt
d'un piquant admirable , & peut foute-
» nir & fatisfaire les regards les plus diffi
» ciles . Un autre petit garçon jouant de la
» vielle , peint dans le même genre , eft
» encore un des ouvrages diftingués de
» M. Drouais dans ce Sallon.
ود
"
"
» Les Portraits ramènent à M. Greuze.
» Parmi ceux qu'il a expofés , on doit regarder
le fien comme une galanterie
faite aux Amateurs de la Peinture , auxquels
fes talens font chers. Mais celui
,, de M. Babuty , fon beau- père , fera
confidéré comme un vrai chef- d'oeuvre
peut être propofé comme une utile
leçon , dans la manière de bien traiter
une tête. Ce n'eft pas
feulement par
» caricatures que gravent les années , qu'il
» a donné à ce Portrait la force de l'effet ,
&
و و
"
"
"
les
& la vérité du caractère ; mais c'eſt par
» des paffages , dans les teintes des car-
» nations , dérobés à la Nature même
» avec cette fineffe qui lui eft uniquement
» réſervée.
OCTOBRE. 1761. 125
Nous ne pouvons donner que les premiers
articles de la Sculpture ; l'examen
des autres nous entraîneroit hors des bornes
ordinaires d'un l'Extrait.
» Le Sallon du Louvre , difent MM.
» les Amateurs , eft devenu pour les
» Arts , le Lycée d'Athènes & le Capi-
>> tole de Rome ; c'eft le lieu le plus au-
» gufte de leur Patrie ; les images de ceux
à qui les Arts doivent de la reconnoif-
» fance, y figureront toujours bien. On y
» voit donc avec plaifir , le Bufte en mar-
» bre de Madame la Marquife de Pom-
» padour , par M. le Moine. L'éloge
» qu'on a fait de cet Ouvrage , & qui eft
>> aujourd'hui généralement confirmé par
» les fuffrages du Public , fe trouve dans
» un des Mercures de cette année.Nous y
>> renvoyons nos Lecteurs, dans la crainte
» de ne pas rendre avec autant de jufteffe
& de précifion , tous les détails de ce
» qui conftitue le mérite de ce morceau.
"
» D'autres Portraits expofés au Sallon
» par le même Maître , y font , par
"
» des relations différentes , très - convena-
» bles & très -intéreffans pour le Public &
» pour les Artiftes. Tel eft d'abord celui
» de M. Reftout , refpectable par
» de & belle carrière qu'il a remplie ; &
" enfuite la tête de l'héritier des forces
la
gran-
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
» & du génie de Corneille fur notre ſcène
» tragique * . La touche du premier eft
» facile , hardie & fpirituelle. La tête de
» M. de Crébillon eft reffemblante , &
» modelée avec fentiment . Une tête de
» petite fille joue & badine , pour ainſi
» dire , entre la dignité de ces deux Por
» traits. Une touche légere y fait voltiger
» les premieres graces , & cette naïveté
fine , dont la nature pare quelquefois
» notre enfance. Ces trois têtes font en
» terre cuite; ainfi le méchaniſme de l'Art
» en eft plus à découvert , & l'efprit qui
» le guide , plus diftinctement articulé.
» Combien un Artifte ne doit-il pas être
flaté d'avoir contribué à l'immortalité
» de ceux qui , par des talens d'un autre
genre, ont droit de l'attendre de la mé-
» moire des hommes ? Le Bufte en mar-
» bre de Mlle Clairon , procure cet avantage
à M. le Moine. Cette Actrice ini-
» mitable , eft repréfentée fous l'allégorie
» de Melpomène invoquant Apollon , ou
» pour mieux dire , recevant de ce Dieu
» l'infpiration du plus fublime talent de
l'action dramatique . Ce Portrait eſt très-
» reffemblant ; le caractère en eſt noble
» & touchant. Il eft pris fous un de ces
» beaux afpects , par lefquels elle exerce
» fi fouvent au Théâtre , un empire fou-
* M. de Crébillon .
OCTOBRE613 827
verain fur les âmes dont elle fait à fon
» gré moavoir tous les refforts . On nous
accuferoit , peut- être , de trop de prévention
en faveur des Artiftes célébres ,
fi nous n'avions pas foin de remarquer
que quelquefois dans le méchaniſme de
» leur Art , ils négligent trop les recher-
» ches laborieuſes , qui feules finiffent &
» perfectionnent cette vérité d'imitation
que doit prendre la matière fous les
doigts de l'Artifte dans tous les détails .
"
2
,
M. Falconet , dont les Ouvrages portent
toujours le fceau de la vérité embellie
par l'efprit ou par les graces,nous
» fait voir deux petits grouppes de fem-
» mes en plâtre , qui ont attiré notre attention
. Ils font difpofés de manière ,
que de chaque face ils préfentent les
» différens afpects d'une figure de femme.
L'élégance des formes , le choix heureux
» des pofitions , l'agrément des caractères
» de têtes & celui des coëffures , font réu-
» nis dans ces deux grouppes . Pour les
» définir en peu de mots , ce font les di-
» verfes beautés dont eft fufceptible la
» figure d'une femme , diftribuées fous
" quatre points de vue , & rendues avec
» une fidélité qui n'ajoute rien d'idéal à la
» nature. Ces grouppes font des fupports
» de chandeliers , qui doivent être exécu
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE!
tés en argent , & faire partie d'un fer-
» vice de table pour une Cour étrangère.
» Les Amateurs des Arts & ceux de l'hon-
» nêteté , ont applaudi au procédé de M.
» Germain. Il a publié avec une franchi-
»fe , malheureufement peu commune, le
choix qu'il a fait de M. Falconet pour
» l'exécution des modèles de toutes les
figures dans ce Sur-tout. Il foutient ce
» fentiment qui lui fait honneur , par
le
>>
plaifir que paroît lui faire l'expofition
» de ces deux modéles. D'ailleurs , en ren-
» dant publiques les principales études de
» cet ouvrage , M. Falconet affure davan-
» tage à M. Germain le fuccès de fon entrepriſe.
Il eft à préfumer qu'un Auteur
» qui fe foumet à tant de Juges , fait plus
» d'efforts pour mériter les fuffrages .
ور
و د
و د
par
» Nous avons remarqué , avec la plus
> grande diftinction , la tête d'un Philofophe
citoyen ( titres aujourd'hui trop
» fouvent oppofés dans l'opinion publi-
» que célèbre non -feulement la
» fcience & par l'érudition , mais encore
» par toutes les qualités fociales, qui ren-
> dent un homme cher & refpectable à
» fes Compatriotes. Ce Citoyen , ce Philofophe
, porte le même nom que l'Artifte
, qui en a fait un monument auffi
glorieux pour fes talens , qu'honorable
>>
OCTOBRE. 1761. 129
» pour fon coeur *. Nous avons éprouvé
» à l'égard de cette tête , la fatisfaction ,
» flateuſe d'entendre confirmer notre pro-
» pre fentiment , par la déclaration unanime
des Connoiffeurs & des Artiftes
» les plus éclairés. Ils y ont reconnu ,
» ainfi que nous , non - feulement une vé-
» rité de reffemblance égale à la Nature
» même , mais encore une vérité dans le
» travail , qui met ce morceau au nombre
» des modéles propofés pour atteindre à
» la perfection. Nous nous fervirons des
» termes propres à ces Juges , en difant
» que dans ce Bufte , le marbre paroît
» modélé , c'eſt-à- dire , que le cifeau a pris
» toute la liberté , tout l'efprit &la vérité
» de la premiere touche , en confervant
» le fini qu'il doit produire .
Nos Amateurs ne parlent point des Eftampes
qui fe multiplient par l'impreffion;
mais à l'article des Graveurs, ils font avec
juftice un éloge détaillé d'un très - beau
deffein à la Sanguine de M. Cochin , repréfentant
Lycurgue qui appaife une fédition
.
* M. Falconet le Médecin a fait lui- même cette
épigraphe gravée derriere fon Bufte . OMONY-
ΜΟΙΝ ΕΤΕΡΟΣ ΕΤΕΡΟΝ ΕΠΛΑΤΤΕ ΝΕΟΣ
ПРEΣYTÍN , » L'un des deux Omonymes a fait
>> l'autre : le jeune a fait le vieux, »
F v
Fermer
111
p. 56-63
LETTRE à Madame la Marquise de P***
Début :
Un homme qui a beaucoup de justesse & de solidité dans l'esprit me disoit [...]
Mots clefs :
Épouse, Âme, Indifférence, Douleur, Hommes, Passions, Sensibilité, Homme, Yeux, Devoirs, Mort, Larme, Lettre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à Madame la Marquise de P***
LETTRE à Madame la Marquife
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
de P ***
UN
N homme qui a beaucoup de jufteffe
& de folidité. dans l'efprit me difoit
, il y a quelque tems , en parlant
de la nouvelle Héloïfe , que l'Auteur
donnoit à Wolmar un fang froid qui
AVRIL. 1762. 57
tenoit beaucoup de l'indifférence & de
l'infenfibilité, en lui faifant écrire toutes
les circonftances de la mort defon époufe,
dans ces inftans où l'ame d'un homme
fenfible perd l'activité qui lui eft naturelle
par la douleur profonde dont elle
eft accablée : & que celui qui vient de
perdre une femme aimable & vertueufe
ne doit point être en état de tracer fur
le papier tout ce qui s'eft paffé autour
de lui. Dans ces funeftes momens le
trouble & l'agitation doivent lui en dérober
une partie . Les idées qui fe préfentent
en foule à fon efprit fe fuccédent
avec trop de rapidité & même
avec trop de confufion pour qu'il puiffe
remarquer les actions de chacun ,
entendre leurs difcours & les rappor
ter enfuite avec cette tranquillité qui
felon quelques- uns , caractérife l'indifférence.
Quoique je n'aye pas l'honneur de
connoître l'Auteur de la nouvelle Héloïfe
, les ouvrages qui fortent des mains
de ce grand Philofophe me font fi précieux
, & en même tems fi familiers, que
je tâchai de faire voir que la conduite
de Wolmar n'étoit point incompatible
avec la fenfibilité la plus vive , & cue
fa Lettre bien loin d'être un témoignage
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
de fon indifférence , étoit au contraire
une preuve certaine de la tendreffe
qu'il avoit pour fon épouſe. C'eſt à vous,
Madame , que je foumets les raiſon-.
nemens que j'employai pour réfoudre
cette efpèce de problême. Vous aimez
ainfi que moi les productions du Philofophe
de Genêve ; vous me faurez gré
d'avoir pris hautement fon parti.
>
Les hommes font auffi différens les
uns des autres par la trempe de leur
caractère , qu'ils le font par les traits de
leurvifage. L'éducation différente qu'ils
reçoivent ; leurs converfations , leurs lectures
font autant de caufes qui , à la
vérité , agiffent infenfiblement mais
qui avec le tems produifent des effets
différens. Quoique les mêmes paffions
faffent agir tous les hommes , elles fe
modifient de mille façons différentes ;
chez l'un elles font vives & impétueufes
, c'eft un torrent qui renverfe & entraîne
avec lui tout ce qui s'oppose à
fon paffage ; chez un autre elles font
douces & tranquilles . Le fond du tableau
est toujours le même , mais chaque
Peintre ayant fa manière qui lui
eft propre & qui n'eft celle d'aucun autre
, les fujets y font exprimés différem .
ment , & forment une fuite de tableaux
variés
AVRIL. 1762. 59
>
Ily a des hommes qu'une fenfibilité
immodérée rend fi foibles, qu'ils ne font
plus capables de rien ; c'eft un mari
qui abandonne aux foins de quelques
domeftiques affidés une époufe qu'il
aime tend ement , & dont la mort prochaine
lui eft annoncée par les Médecins
qui défefpérent de fa guérifon. Ce
mari , dis-je , l'abandonne pour fair dans
un appartement reculé. La il attend le
moment fatal où il apprendra la perte
de fon époufe. Cette nouvelle porte à
fon ame le coup le plus terrible ; mais
bien loin de fortir de fa folitude il
s'y renferme plus étroitement ; il ne
court point fe repaître ; pour une derniere
fois , la vue de cet objet qui faifoit
auparavant fes délices. Il est trop
foible pour lui rendre les derniers devoirs
, fon ame ne pourroit foutenir
ain fpectacle auffi affligeant. On ôte de
devant fes yeux tout ce qui pourroit
lui rappeller l'idée de celle qu'il aimoit ;
fon portrait ne paroît plus , fon nom
même n'est jamais prononcé ; il femble
qu'il foit déjà effacé du fouvenir des
hommes. A ces traits l'on reconnoît
fans doute l'accablement & la douleur.
Mais Wolmar dont le caractère étoit
différent de celui que je viens de mettre
'C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
il
fous vos yeux , fit tout le contraire par
le même motif. Les derniers momens
de la vie de fon époufe lui parurent
trop chers & trop précieux pour qu'il
l'abandonnât à des foins étrangers ;
voulut recueillir fes dernieres paroles ,
entendre fes derniers adieux , recevoir
fes derniers regards. Il prit fur lui le
trifte foin de lui rendre les devoirs fur
nébres ; il ne fe fépare d'elle que lorsqu'il
ne lui eft plus poffible de la voir.. S'il
eût vêcu dans l'Egypte , il l'auroit em-
'baumée pour la conferver précieuſement
dans fa maifon ; mais il a fon
portrait , il femble, qu'il l'anime par fes
regards ; il les a continuellement attachés
fur cette toile ; il lui adreffe les
mêmes paroles qu'il eût adreffées à fon
époufe. Mais fon ame eft oppreffée par
le poids de fa douleur , c'eft un fardeau
qu'il ne lui eft plus poffible de porter,
il le dépofe dans le fein d'un ami yertueux
; il lui fait part des difcours de
fon époufe mourante , de fon courage &
de fa fermeté aux approches de ce dernier
moment ,de fes dernieres volontés ; cette
lettre qu'il arrofe de fes larmes, & qu'il
interrompt de tems en tems pour refpirer,
le flatte en rappellant àfon imagination
celle qu'il aimoit ; il croit la voir , l'entendre
, s'entretenir avec elle. Tout ce qui
AVRIL 1762 . 61
l'approchoit lui devient encore plus pré
cieux. Bien loin de vouloir l'oublier , il
cherche les moiens de ne l'oublier jamais;
il en parle à tous ceux qui l'ont connue &
c'eft lui plaire , que de lui en parler. Les
caractères de la douleur & de la fenfibilité
furent -ils jamais plus énergiques ?
Peut- on les méconnoître & les confondre
avec ceux de l'indifférence ? Les
mêmes paffions peuvent donc produire
des effets contraires' felon les différens
caractères des perfonnes qu'elles font
agir. Je fçais cependant qu'il eft des actions
qui paroiffent fi éloignées de leur
principes, qu'on feroit tenté de les attri
buer a un principe totalement oppofé.
Mais l'expérience nous apprend à ne pas
juger fur les fimples apparences qui fouvent
font fauffes & trompeufes . Qui ne
croiroit que ces Peuples fauvages qui
font mourir les vieillards & les infirmes
avant de partir pour leurs chaffes , qui
ne croiroit , dis- je , qu'ils agiffent par
un principe d'inhumanité & de barbarie ?
Cependant en obfervant les chofes de
plus près, on voit avec furpriſe que cette
horrible cruauté n'a pour principe que
la commifération & la pitié. Ils ne terminent
les jours de ces malheureux que
pour les fouftraire à une mort lente &
62 MERCURE DE FRANCE.
cruelle , ou à la voracité des bêtes féroces.
Mais pour qu'il ne nous refte plus
aucun doute fur les effets différens que
les mêmes paffions produifent quelquefois
, confidérons deux meres également
attachées à leurs enfans. L'une plus occupée
du bonheur futur de fon fils que
de fon bonheur préfent , eft infenfible
aux chagrins paffagers, attachés à la gêne,
au travail & à la correction ; elle s'ar
me d'une févérité falutaire pour plier
fon ame à toutes les vertus , qu'elle lui
veut infpirer. Sa tendreffe ne lui ferme
point les yeux fur fes défauts ; elle ne
fait que la rendre plus attentive à le
corriger. Elle voit fans émotion couler
les larmes de fon fils dès qu'il s'agit de
fon inftruction. Perfuadée que l'ame
cette noble partie de nous-mêmes , éxige
des foins plus particuliers que le corps ,
elle n'oublie rien de tout ce qui peu
contribuer à la former. C'eft ou tendent
fon affiduité , fes foins , fes leçons . L'autre
au contraire, idolâtre du corps de fes
enfans, ne réfléchit point fur la néceffité
où elle eft de former leur ame ; elle s'imagine
fauffement que les devoirs d'une
mere ne confiftent qu'à veiller attentivement
à leur bien -être actuel ; ou felle
AVRIL. 1762. 63
connoît fes obligations , elle n'a pas la
force de les remplir. Pour leur épargner
les peines les plus légères , elle leur accorde
une liberté pleine & entiere à un
âge où ils ne peuvent en faire qu'un
ufage pernicieux ; elle ne veut pas que
leur efprit foit éxercé ; elle craint que
le travail en le fatiguant , ne foit funefte
à leur fanté . En un mot fa tendrefle
en fait des monftres ignorans & infociables.
,
Si les mêmes paffions produifent des
effets contraires , comme ces exemples
ne nous permettent plus d'en douter
il eft injufte d'accufer le fage Wolmar
d'infenfibilité & de le regarder comme
un homme dont l'ame tranquille ne pouvoit
être affectée par les plus fâcheux
événemens.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J.C. D.
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Résumé : LETTRE à Madame la Marquise de P***
La lettre à Madame la Marquise discute de la sensibilité et de la solidité d'esprit en se référant à la 'Nouvelle Héloïse' de Jean-Jacques Rousseau. Un interlocuteur critique l'auteur pour avoir attribué à Wolmar, un personnage du roman, un sang-froid excessif lors de la mort de son épouse, interprétant cela comme une indifférence. L'auteur conteste cette critique en expliquant que Wolmar démontre sa profonde tendresse en restant auprès de son épouse jusqu'à la fin, en recueillant ses dernières paroles et en lui rendant les derniers devoirs. Il conserve également son portrait, prouvant ainsi sa sensibilité et son amour. Le texte explore la diversité des réactions face à la douleur, influencées par le caractère, l'éducation et les expériences de chacun. Il mentionne l'exemple de peuples sauvages qui tuent les vieillards et les infirmes avant les chasses, non par cruauté, mais par compassion pour éviter une mort lente et douloureuse. De plus, il compare deux types de mères : l'une favorisant le développement moral et spirituel de son fils malgré les chagrins passagers, et l'autre privilégiant le bien-être physique immédiat, rendant ses enfants ignorants et insociables. Le texte souligne la complexité des apparences et des jugements hâtifs. Il défend Wolmar contre l'accusation d'insensibilité en montrant que les mêmes passions peuvent se manifester différemment selon les caractères. Même les âmes tranquilles peuvent être profondément affectées par des événements malheureux.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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112
p. 30-31
A URANIE.
Début :
QU'UN autre vous enseigne, ô ma chère Uranie, [...]
Mots clefs :
Amour, Yeux, Pays
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A URANIE.
A URANI E.
U'UN autre vous enfeigne , ô ma chère Uranie,
A meſurer la terre , à lire dans les cieux ,
Et foumettre à votre génie
Ce que l'amour foumet au pouvoir de vos yeux.
Pour moi , fans diſputer ni du plein ni du vuide ,
Ce que j'aime eſt mon Univers ;
Mon fyftême eft celui d'Ovide ,
Et l'amour le ſujet & l'âme de mes vers :
Ecoutez les leçons : du pays des chimeres
Souffrez qu'il vous conduiſe au pays des defirs :
Je vous apprendrai fes myſtères :.
Heureux , fi vous vouliez m'apprendre fes plaifirs !
Des Grâces vous avez la figure légère ,
D'une Mufe l'efprit , le coeur d'une Bergère ,
Un vifage charmant , où fans être empruntés ,
On voit briller les dons de Flore ,
FEVRIER. 1763 . 31
Que le doigt de l'amour marque des deux côtés ,
Quand par un doux fouris il s'embellit encore.
Mais que vous fervent tant d'appas ?
Quoi ! de fi belles mains pour tenir un compas
Ou pour pointer une lunette ?
Quoi ! des yeux fi charmans pour obferver le cours
Ou lee taches d'une Planette ?
Non , la main de Vénus eft faite
Pour toucher le lut des Amours ;
1
Et deux beaux yeux doivent eux- mêmes
Eire nos aftres ici - bas.
Laiffez donc là tous ces fyftèmes ,
Sources d'erreurs & de débats ;
Et choififfant l'Amour pour maître ,
Jouiffez au lieu de connaître.
U'UN autre vous enfeigne , ô ma chère Uranie,
A meſurer la terre , à lire dans les cieux ,
Et foumettre à votre génie
Ce que l'amour foumet au pouvoir de vos yeux.
Pour moi , fans diſputer ni du plein ni du vuide ,
Ce que j'aime eſt mon Univers ;
Mon fyftême eft celui d'Ovide ,
Et l'amour le ſujet & l'âme de mes vers :
Ecoutez les leçons : du pays des chimeres
Souffrez qu'il vous conduiſe au pays des defirs :
Je vous apprendrai fes myſtères :.
Heureux , fi vous vouliez m'apprendre fes plaifirs !
Des Grâces vous avez la figure légère ,
D'une Mufe l'efprit , le coeur d'une Bergère ,
Un vifage charmant , où fans être empruntés ,
On voit briller les dons de Flore ,
FEVRIER. 1763 . 31
Que le doigt de l'amour marque des deux côtés ,
Quand par un doux fouris il s'embellit encore.
Mais que vous fervent tant d'appas ?
Quoi ! de fi belles mains pour tenir un compas
Ou pour pointer une lunette ?
Quoi ! des yeux fi charmans pour obferver le cours
Ou lee taches d'une Planette ?
Non , la main de Vénus eft faite
Pour toucher le lut des Amours ;
1
Et deux beaux yeux doivent eux- mêmes
Eire nos aftres ici - bas.
Laiffez donc là tous ces fyftèmes ,
Sources d'erreurs & de débats ;
Et choififfant l'Amour pour maître ,
Jouiffez au lieu de connaître.
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Résumé : A URANIE.
L'auteur adresse une lettre poétique à Uranie, personnification de l'astronomie et de la géographie, exprimant son admiration et son désir de la guider vers les plaisirs de l'amour. Il affirme que son univers est gouverné par l'amour, à l'instar des écrits d'Ovide, et souhaite lui enseigner les mystères de l'amour. L'auteur loue la beauté et les qualités d'Uranie, comparant sa figure aux Grâces, son esprit à celui d'une muse et son cœur à celui d'une bergère. Il admire également son visage charmant, marqué par les dons de Flore. Critiquant l'utilisation des mains et des yeux d'Uranie pour des instruments scientifiques, il estime qu'ils sont mieux adaptés aux plaisirs de l'amour. Il invite Uranie à abandonner les systèmes scientifiques, sources d'erreurs et de débats, pour se consacrer à l'amour et au plaisir.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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113
p. 62-67
LA CONVALESCENCE D'EUPHÉMIE.
Début :
ELLE se leve enfin des ombres de la mort [...]
Mots clefs :
Yeux, Ciel, Amitié, Alarmes, Voix, Dieu, Jeunesse, Raison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA CONVALESCENCE D'EUPHÉMIE.
LA CONVALESCENCE
D'EUPHÉ MI E.
ELLE fe leve enfin des ombres de la mort
Cette femme adorée , aimée avec tranfport ,
De l'amitié le fuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert fes yeux a la douce lumière !
Les Plaifirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant fes pas fa nouvelle carrière ,
Et la fément des fleurs d'un éternel Printemps
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MAI: 1763.
A repris de tes jours le tilfu précieux ;
Et fur cette trame chérie
Va verfer tous les dons de la Terre & des Cieux ....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne fçauras jamais nos craintes , nos tourmens ;
D'un coeurqui partageoit tes fouffrances mortelles,
Les horribles déchiremens.
Jignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliffoit tous mes fens;jufques dans le fommeil ,
Ton image me fuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui fe préfente.
Je me difois dans un fonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eft d'un Dieu le plus parfait ouvrage ;
Euphémie eft d'un Dieu la plus céleste image.
Son éclat s'embellit de la fimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent fur fon viſage ;
Et les vertus refpirent dans fon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour- à- tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleffe & plaît fans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
A la fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre fans ornement
La fagelle fublime & la beauté touchante.....
Qui la connoît , doit l'aimer conftamment .
Une lugubre voix , la voix de la mort même,
Vient m'arracher à ce fommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE .
7
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime
Eft l'objet de votre courroux . ……….
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal fubit atteinte.
J'accours , je volé à toi ... mes yeux cherchent tes
yeux ;
Dans mon fein agité ma voix retombe éteinte .
Je te vois ...la clarté s'enfuyoit de ces lieux ...
Je vois fous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton fang !.. tout le mien s'eft glacé ;
C'est mon flanc même que l'on frappe ;
Je fens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mes yeux appefantis de larmes
Surtonfort...& pourtant brûlant de l'éclairer
Craignant de trop fçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraffant ce fantôme flatteur ,
L'efpoir , du malheureux le feul confolateur ,
L'efpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit aufein d'une plus fombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus affurée !
Avec toi chaque inftant à mon dernier foupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inexprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus fouffrir ?
Oui !je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux ;
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tume dis.... c'en eft fait , recevez mes adieux !
N'accufons point du Ciel la fageffe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
M A I. 1763. 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce jufte Ciel vous rende plus heureux.
Eh! ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir fur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Confolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez-en quelquefois , mais fans verfer de
pleurs ...
Pour moi , s'il m'eft permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocence juſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mots qui dans mon efprit vivront toujours tracés,
Ta me tends une main tremblante :
J'y porte avec ma bouche une âme défaillante...
D'an fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un fommeil de mort tombent anéantis ...
Je fors de cette nuit ...Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranfporté loin d'un fpectacle horri
ble:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent fur leur vifage ; avidement j'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux , je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien eft- elle ? ... mieux ... dans leurs bras je
m'élance ;
O mes amis !... & Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE.
Ciel ta bonté me la rendroit !.....
Dieu Tout-Puiffant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiftence & la mort dans tes mains ,
Conferve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroit t'offrir un plus touchant homma
ge ? ....
Déjà pour moi les jours devenoient plus fereins .
Tout flattoit mes fouhaits ... cependant ma tendreffe
S'inquiétoit & s'allarmoit fans ceffe.
Qui fçait aimer , craint aiſément :
Un ami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
Le Ciel qui de la mort ditipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous fauvés s
Il a calmé les flors , il a chaffé l'orage ;
Des foleils radieux fur toi le font levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaifir , le plaifir fi touchant
De te voir , d'épancher dans ton fein renaiſſant:
Tous les tranfports du plus pur Sentiment
Faffe lui feul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs fi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreftre amour ,les fens n'ont point fouil
lés ›
Lorfque du fort mortel tu fubiras l'outrage ,
Aller chercher ton coeur fous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
M A I. 1763.
67
E
Une autre qu'Euphémie à cette fombre image,
Repoufferoit mes auſtères crayons ,
Mais on peut parler de vieilleffe ,
Offrir les vérités de l'arrière- faifon
A qui n'eftime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'elle a de force à fuivre la Raiſon ..
De ton âme toujours nouvelle .
Conferve les tréfors , les attraits fi puiffans.
Tes durables appas , d'un vrai luftre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans fa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit fur fon aîle
Et l'amitié pure & fidelle
L
Eft la beauté de tous les temps.
D'EUPHÉ MI E.
ELLE fe leve enfin des ombres de la mort
Cette femme adorée , aimée avec tranfport ,
De l'amitié le fuprême Génie ,
Et par l'Amour & la Vertu d'accord
De tous les attraits embellie ,
De ce monde charmé la Vénus Uranie
EUPHEMIE a dompté la colère du fort !
Elle a rouvert fes yeux a la douce lumière !
Les Plaifirs ingénûs , les Amours innocens
Marquent devant fes pas fa nouvelle carrière ,
Et la fément des fleurs d'un éternel Printemps
Un nouveau jour te luit ; Atropos adoucie
MAI: 1763.
A repris de tes jours le tilfu précieux ;
Et fur cette trame chérie
Va verfer tous les dons de la Terre & des Cieux ....
Objet d'allarmes éternelles
Tu ne fçauras jamais nos craintes , nos tourmens ;
D'un coeurqui partageoit tes fouffrances mortelles,
Les horribles déchiremens.
Jignorois tes périls ; ton image charmante
Rempliffoit tous mes fens;jufques dans le fommeil ,
Ton image me fuit ; & c'eſt à mon réveil
La premiere qui fe préfente.
Je me difois dans un fonge flatteur
Dont la vérité même eût avoué l'érreur :
Euphémie eft d'un Dieu le plus parfait ouvrage ;
Euphémie eft d'un Dieu la plus céleste image.
Son éclat s'embellit de la fimple candeur ;
Les Grâces à l'envi brillent fur fon viſage ;
Et les vertus refpirent dans fon coeur :
Elle connoît l'amitié pure
Dans un âge trompeur & trompé tour- à- tour ,
Où l'on ne connoît que l'amour ,
Elle aime fans foibleffe & plaît fans impoſture ;
Toujours la même aux yeux du Sentiment ,
Pour le goût toujours différente ,
A la fois vive & tendre , & naïve & piquante ,
Elle montre fans ornement
La fagelle fublime & la beauté touchante.....
Qui la connoît , doit l'aimer conftamment .
Une lugubre voix , la voix de la mort même,
Vient m'arracher à ce fommeil fi doux.
64 MERCURE DE FRANCE .
7
J'apprends , Dieux ! que tout ce que j'aime
Eft l'objet de votre courroux . ……….
Qu'Euphémie en un mot , d'un mal fubit atteinte.
J'accours , je volé à toi ... mes yeux cherchent tes
yeux ;
Dans mon fein agité ma voix retombe éteinte .
Je te vois ...la clarté s'enfuyoit de ces lieux ...
Je vois fous les couteaux du farouche Efculape
Jaillir ton fang !.. tout le mien s'eft glacé ;
C'est mon flanc même que l'on frappe ;
Je fens mon coeur de mille traits percé.
Tremblant d'ouvrir mes yeux appefantis de larmes
Surtonfort...& pourtant brûlant de l'éclairer
Craignant de trop fçavoir , & de trop ignorer ,
Emporté , déchiré d'allarmes en allarmes ;
Quelquefois embraffant ce fantôme flatteur ,
L'efpoir , du malheureux le feul confolateur ,
L'efpoir , de qui bientôt la lueur expirée
Me replongeoit aufein d'une plus fombre horreur
Et me montroit ta perte , ô ciel ! plus affurée !
Avec toi chaque inftant à mon dernier foupir ,
M'enfonçant avec toi dans la tombe éffroyable :
Tel étoit mon tourment ... torture inexprimable !
Devois- je croire encor qu'on pouvoit plus fouffrir ?
Oui !je te vois ouvrir ta paupière charmante
Pour contempler un ami malheureux ;
Tu me dis d'une voix mourante ,
Tume dis.... c'en eft fait , recevez mes adieux !
N'accufons point du Ciel la fageffe profonde ...
mon ami ! vivez pour être utile au monde,
M A I. 1763. 65
Pourvos parens .... hélas ! mes derniers voeux
Sont que ce jufte Ciel vous rende plus heureux.
Eh! ne vaut il pas mieux qu'il termine ma vie ,
Que d'avoir fur la vôtre étendu ſes rigueurs ?
L'amitié même en vous m'auroit été ravie ....
Confolez-vous du trépas d'Euphémie :
Parlez-en quelquefois , mais fans verfer de
pleurs ...
Pour moi , s'il m'eft permis d'emporter des ardeurs
Que l'innocence juſtifie ;
De mon ami , du modéle des coeurs ,
J'aurai toujours l'âme remplie ...
Ces mots à peine prononcés ,
Mots qui dans mon efprit vivront toujours tracés,
Ta me tends une main tremblante :
J'y porte avec ma bouche une âme défaillante...
D'an fardeau de douleurs mes ſens appeſantis
Dans un fommeil de mort tombent anéantis ...
Je fors de cette nuit ...Je vois quelques amis
Qui m'avoient tranfporté loin d'un fpectacle horri
ble:
Mes regards , tout mon coeur en ce moment terrible
Volent fur leur vifage ; avidement j'y lis ...
Dans leurs traits , dans leurs yeux , je cherche l'ef
pérance ! ...
Eh bien eft- elle ? ... mieux ... dans leurs bras je
m'élance ;
O mes amis !... & Ciel ! .. elle vivroit ! ...
66 MERCURE DE FRANCE.
Ciel ta bonté me la rendroit !.....
Dieu Tout-Puiffant achève ton ouvrage ;
Toi qui tiens l'éxiftence & la mort dans tes mains ,
Conferve ton image aux regards des humains.
Eh,qui pourroit t'offrir un plus touchant homma
ge ? ....
Déjà pour moi les jours devenoient plus fereins .
Tout flattoit mes fouhaits ... cependant ma tendreffe
S'inquiétoit & s'allarmoit fans ceffe.
Qui fçait aimer , craint aiſément :
Un ami d'Euphémie a l'âme d'un amant.
J'implorois à chaque moment ,
Le Ciel qui de la mort ditipoit le nuage....
Enfin , chère Euphémie , il nous a tous fauvés s
Il a calmé les flors , il a chaffé l'orage ;
Des foleils radieux fur toi le font levés ...
De la tendre amitié goûte bien tous les charmes;
Qu'une joie innocente éfface nos allarmes ;
Qu'aujourd'hui le plaifir , le plaifir fi touchant
De te voir , d'épancher dans ton fein renaiſſant:
Tous les tranfports du plus pur Sentiment
Faffe lui feul couler nos larmes !
Puiffent ces pleurs fi chers , d'intérêt dépouillés ,
Que le terreftre amour ,les fens n'ont point fouil
lés ›
Lorfque du fort mortel tu fubiras l'outrage ,
Aller chercher ton coeur fous les glaces de l'âge
Et mêler leurs douceurs à tes réfléxions !
M A I. 1763.
67
E
Une autre qu'Euphémie à cette fombre image,
Repoufferoit mes auſtères crayons ,
Mais on peut parler de vieilleffe ,
Offrir les vérités de l'arrière- faifon
A qui n'eftime la jeuneſſe ,
Q'autant qu'elle a de force à fuivre la Raiſon ..
De ton âme toujours nouvelle .
Conferve les tréfors , les attraits fi puiffans.
Tes durables appas , d'un vrai luftre éclatans ,
De l'avide vautour qui dévore les ans ,
Braveront la faim éternelle.
Il peut dans fa fuite cruelle
Emporter les faux agrémens :
Mais la vertu s'affermit fur fon aîle
Et l'amitié pure & fidelle
L
Eft la beauté de tous les temps.
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Résumé : LA CONVALESCENCE D'EUPHÉMIE.
Le texte décrit la convalescence d'Euphémie, une femme appréciée pour ses qualités et sa beauté. Après une grave maladie, Euphémie rouvre les yeux et retrouve la lumière, marquant le début d'une nouvelle phase de sa vie caractérisée par l'innocence et l'amour. L'auteur exprime son soulagement et son amour profond pour Euphémie, soulignant ses vertus et sa pureté. Il décrit les moments de détresse et d'angoisse qu'il a vécus pendant sa maladie, craignant de la perdre. Euphémie, dans un moment de lucidité, lui demande de vivre pour être utile au monde et de se consoler de sa mort. L'auteur se réveille finalement pour découvrir qu'Euphémie est en vie, ce qui le remplit de joie et de gratitude. Il exprime son désir de profiter des jours sereins et de goûter aux charmes de l'amitié. Le texte se termine par un vœu pour qu'Euphémie conserve ses qualités et ses attraits, bravant le passage du temps.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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114
p. 34-37
ÉSSAI Critique sur l'HOMME.
Début :
L'HOMME est industrieux à se forger des chaînes ; [...]
Mots clefs :
Homme, Vertus, Cœur, Plaisirs, Heureux, Yeux, Chaînes, Essai, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ÉSSAI Critique sur l'HOMME.
ÉSSAI Critique fur l'HOMME.
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,
L'HOMME eft induftrieux à fe forger des chaînes ;
Ardent dans les plaifirs , exceffif dans fes peines
II paffe de la joie aux plus vives douleurs ;
Il rit avec tranſport, ou s'abandonne aux pleurs :
De caprices , d'humeurs, quel bizarre aſſemblage
Il veut , il ne veut pas , il defire , il enrage :
Défiant & crédule , humain , doux , & brutal ,
Que l'homme eft à mes yeux un étrange animal
Raifon préfent du Ciel ! doux flambeau de ma
vie !
Viens éclairer mes pas & ma Philofophie.
Dans l'homme defcendons , analyfons fon coeur,
Qu'il le connoiffe en fin , qu'il devienne meilleur.
L'homme , de l'Eternel eft le plus digne ouvrage
Il fortit de fes mains pur , innocent & fage.
L'ingrat dans fes forfaits , enfans de fon orgueil ,
De toutes les vertus trouva le trifte écueil .
La honte fur fon front , figne de fa mifère ,
De fon crime avéré , fut le jufte falaire.
Exilé pour jamais de ces heureux climats ,
Tob
Où la Terre de fleurs fe couvroit fous lespas.. PAV
OCTOBRE. 1763 . 35
Aveugle complaifance ! ingratitude impie !
Sources de nos malheurs , fléaux de notre vie ,
Vous éteignez en nous le jour de la Raifon ;
L'inſtinct qui nous maîtriſe eft notre paffion.
Le menfonge impudent opprime l'innocence ,
Et l'homme devient fourbe & fans reconnoiſſance .
L'aimable Vérité , fimple dans fes attraits ,
Trop fouvent compromife , en butte à tous les
traits ;
L'Infenfé lui préfére un honteux artifice ,
Al immole l'honneur à l'idole du vice ;
De la Religion il n'entend plus la voix ;
L'Athéilme eft le Dieu dont fon coeur a fait choir
De l'Incrédulité fuivant la Secte impie,
Sa vie est un tiffu d'horreur & d'infamie :
De mille pathons eſclave tour-à-tour ,
V
Pour de nouveaux forfaits il voit naître le jour :
Par les plaifirs des fens il abrutit fon âme ,
Et de nouveaux defirs ſon coeur brûle & s'en
Aâme :
Artifan de fes maux , lui- même fon bourreau ,
Le crime le conduit jufqu'au bord du tombeau ,
La Mort prête à frapper , une vive lumière
Vient défiller les yeux en fermant fa paupière ;:
Il fe voit ; jour affreux ! il en frémit d'horreur ,
En proie à fes remords l'enfer eft dans fon coeur...
Homme fuperbe & vain ! quelle eft ta deſtinée !
Crois- tu la Providence à te nuire acharnée ?
Érange aveuglement ! fatale illufion !
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
Emprunte le flambeau de la Religion .
Leve les yeux au Ciel ; vois quelle efſt ta patrie ;
Vois quel eft ton deſtin & réforme ta vie.
Oppole à ton orgueil la fage humilité ;
Songe bien qu'ici-bas tout n'eft que vanité :
La nobleffe du fang , le rang & la puiffance ,
La beauté , les talens , l'efprit & la ſcience
Sont de vains ornemens , des titres fuperflus ;
Le vrai Sage eft l'ami de toutes les vertus .
Homme voluptueux ! oppofe à ton yvreſſe
La pureté du coeur , l'amour de la fageffe :
La honte fuit de près de criminels tranſports ;
Dans le fein des plaifirs on puife les remords...
Le Sage vit en paix au ſein de l'innocence ; :
Il vit avec lui-même en bonne intelligence.
L'Avare qui pâlit fur d'immenfes trésors ,
Ufe fes triftes jours en pénibles efforts ;
Dévoré de chagrins , de foins , d'inquiétude ,
La crainte le pourſuit .... Affreuſe ſolitude !
Sans fecours , fans regrets il meurt abandonné.
Quand on meurt fans vertus, on meurt infortuné.
Mais plus heureux celui qui dans fon opulence
Par d'utiles fecours foulage l'indigence :
Il confole en fixant fes regards paternels ,
Et les coeurs attendris lui dreſſent des Autels. ..
Effayez des vertus le doux. apprentiffage ,
Mortels ! brifez les fers d'un honteux eſclavage ;
OCTOBRE. 1763. 327
Domptez vos paffions , ces tyrans dangereux 3
Exempts de préjugés , vivez , foyez heureux !
- DAGUES DE CLAIRFONTAINE,
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115
p. 55-56
LE PAPILLON & L'IMMORTELLE.
Début :
Dans les jardins de Flore, [...]
Mots clefs :
Yeux, Immortelle, Papillon, Fleurs, Arrogance, Dehors pompeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE PAPILLON & L'IMMORTELLE.
LE PAPILLON & L'IMMORTELLE.
Dans les jardins de Flore ,
1
Parut unjour un jeune Papillon.
Sur ſes aîles brilloit un tendre vermillon
Egal à celui de l'Aurore :
L
i
L'or, l'azuryjoignoient leurs plus vives couleurs,
Et par un mêlange agréable
Le rendoient cent fois plus aimable ,
Plus beau que les plus belles fleurs.
Superbe& fans égards , frappant tout de ſonaile ;
A la roſe , à l'oeillet ,
८२
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Au jalmin , au muguet ,
A chaque inſtant le Fat cherchoit quelque que
relle.
Par ſes airs& ſes tons , ſurtout par ſon brillant,
Il ſéduifit l'aveugle multitude :
Un peu d'éclat c'eſt aſſez l'habitude ,
Impoſe aux yeux du vulgaire ignorant ....
>> Mais d'où te vient tant d'arrogance ,
Lui dit l'Immortelle un matin ?
>>>Nous ſommes vieille connoiſſance;
Tu veux te déguiſer envain.
Le clinquant paſſager qui ſur ton aîle brille,
>> Aux Sots peut impoſer des Loix :
>> Mais ſcavons-nous moins qu'autrefois ,
•Malheureux ! tu n'étois qu'une affreuſe cheniller
1
Sous les dehors pompeux
Qu'il érale à nos yeux ,
Le Petit-maître croit ſéduire :
Mais bientôt on le reconnoît.
L'homme ſenſé n'en fait que rire
Et le voit toujours tel qu'il eſt .
,
20 ParM. GAULLARD , Fils.
Dans les jardins de Flore ,
1
Parut unjour un jeune Papillon.
Sur ſes aîles brilloit un tendre vermillon
Egal à celui de l'Aurore :
L
i
L'or, l'azuryjoignoient leurs plus vives couleurs,
Et par un mêlange agréable
Le rendoient cent fois plus aimable ,
Plus beau que les plus belles fleurs.
Superbe& fans égards , frappant tout de ſonaile ;
A la roſe , à l'oeillet ,
८२
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Au jalmin , au muguet ,
A chaque inſtant le Fat cherchoit quelque que
relle.
Par ſes airs& ſes tons , ſurtout par ſon brillant,
Il ſéduifit l'aveugle multitude :
Un peu d'éclat c'eſt aſſez l'habitude ,
Impoſe aux yeux du vulgaire ignorant ....
>> Mais d'où te vient tant d'arrogance ,
Lui dit l'Immortelle un matin ?
>>>Nous ſommes vieille connoiſſance;
Tu veux te déguiſer envain.
Le clinquant paſſager qui ſur ton aîle brille,
>> Aux Sots peut impoſer des Loix :
>> Mais ſcavons-nous moins qu'autrefois ,
•Malheureux ! tu n'étois qu'une affreuſe cheniller
1
Sous les dehors pompeux
Qu'il érale à nos yeux ,
Le Petit-maître croit ſéduire :
Mais bientôt on le reconnoît.
L'homme ſenſé n'en fait que rire
Et le voit toujours tel qu'il eſt .
,
20 ParM. GAULLARD , Fils.
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116
p. 16-46
SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE.
Début :
JE commençois à desirer le retour du Banian, dans l'espérance qu'il me rapporteroit [...]
Mots clefs :
Femmes, Yeux, Pouvoir, Sentiments, Répugnance, Esclave, Tendresse, Lieu, Amour, Dieux, Religion, Larmes, Bonheur, Inquiétudes, Emportement, Affection, Genoux, Sincérité
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE.
SUITE de l'Histoire d'HENRIETTE .
J E commençois à defirer le retour du
Banian , dans l'espérance qu'il me rapporteroit
une réponſe favorable : un
mois entier ſe paſſa ſans qu'il nous
DECEMBRE. 1763 . 17
donnât de ſes nouvelles ; à la fin , il arriva.
Il prétendit ( car hélas ! je n'eus
que trop lieu , dans la ſuite , de connoître
ſa mauvaiſe foi ) qu'il avoit
paflé tout ce - temps là , & cela trèsinutilement
, à attendre le rétabliſſement
du Gouverneur , qui ne vouloit
voir perſonne pendant ſa maladie ; que
mon Hiſtoire qu'il avoit racontée à plufieurs
Anglois , avoit été reçue de leur
part très - froidement , ce qu'il attribuoit
à la guerre , qui étoit entre eux & les
François ; qu'enfin le Vaiſſeau de mon
Père ayant péri avec toute ſa Cargaiſon
, il n'y avoit plus à eſpérer
de recouvrer aucuns de ſes effets.
Cette nouvelle m'arracha des larmes ,
dont il parut extrêmement touché. Il me
dit dans les termes les plus tendres , ainfi
que l'Interpréte me les rendit , que
j'avois tort de me livrer à un chagrin
auffi immodéré , qu'il ſe flattoit que
dans peu de temps il pourroit engager
quelques Anglois à ſe montrer plus humains
à mon égard ; qu'au ſurplus tant
que je reſterois chez lui , dût- ce être
pour toujours , tout ce qu'il poffédoit
feroit à mon ſervice & à mes ordres .
Je le remerciai comme ſi ſes offres n'a18
MERCURE DE FRANCE .
voient eu que l'hoſpitalité pour motif;
je diffimulai mes craintes avec toute l'adreſſe
dont j'étois capable , en ne faifant
rouler mes inquiétudes que fur
l'embarras que je lui caufois. Ses foins
les plus empreſſés étoient de diffiper
ma mélancolie par tous les divertiſſemens
qu'il pouvoit imaginer. L'interpréte
lui ayant fait part des progrès
que j'avois faits dans la langue du Pays,
il en parut enchanté & s'écria : je puis
donc eſpérer que tout ce qui eſt dans
l'Inde n'eſt pas déſagréable à ma charmante
Henriette ! Comme j'entendis
fort bien ces mots , je pris fur moi de
répondre ſans le fecours de l'Interpréte.
Je lui dis que n'y ayant juſqu'à préfent
rien trouvé qui me fut déſagréa
ble , j'eſpérois de conſerver cette façon
de penſer. Il faut , dit-il , au Hollandois
, que vous soyez un excellent
Maître , ou que votre Ecolière ait un
génie ſupérieur , pour être en état nonſeulement
d'entendre , mais même de
prononcer avec autant de grâces une
Langue qu'elle n'a entendue qu'il y a
environ un mois. Depuis ce moment ,
quand nous étions à table , il me faifoit
nommer en Malayan tous les plats
DECEMBRE. 1763 . 19
dont je voulois goûter ; me faiſoit boire
à ſa ſanté , & tâchoit de me faire
converſer avec lui. Les femmes qui me
fervoient , charmées de pouvoir ſe faire
entendre , me parloientfans ceſſe , & je
parvins bientôt à ſçavoir leur Langue
au point de n'être embarraffée dans aucune
eſpéce de converſation .
Quelques jours ſe paſſerent où tout
fut employé à me diſtraire de mes trif
tes idées & rien à confirmer mes foupcons
, juſqu'au moment où le Banian
ſe trouvant un jour ſeul avec moi dans
le Jardin ,me conduifit dans une grotte
dont la délicieuſe fraîcheur tempéroit
l'ardeur du Soleil , fans nous priver
de l'effet brillant qu'il produiſoit fur le
fommet des arbres. Cet endroit n'eſt il
pas charmant , belle Henriette , me ditil
? & faut-il defirer de quitter l'Inde
pour ſe croire heureux ? Sans doute ,
répondis-je , ceux qui ont leur établiſ
ſement dans ce Pays-ci auroient tort de
ſe plaindre de leur fort ; mais ceux qui
font nés dans une autre partie du monde&
y ont toujours vécu , pourroient ,
fans qu'on leur en ſçût mauvais gré ,
n'y pas goûter les mêmes agrémens. Le
moyen de vous les faire goûter , reprit- il,
eft de vous y fixer ; mais je crains que
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ce que le Pays a d'agréable ne puiffe
pas racheter à vos yeux la couleur difforme
de ſes habitans. L'on m'a toujours
enſeigné , lui dis-je , que la ſeule
beauté vraiment eftimable étoit celle
de l'âme. Fidelle à cette leçon je n'ai
juſqu'ici eſtimé les hommes que par
leurs actions . Les miennes vous ont-elles
jamais offenſée ? s'écria- t il vivement.
Vous , Monfieur ! repris-je avec
ſurpriſe , je n'ai qu'à me louer de votre
bienfaiſance. Non , Henriette , non ,
reprit-il avec un ſoupir , vous ne m'avez
aucune obligation. Etoit-il en moi
d'en ufer autrement avec vous ? L'inf
tant où je vous vis fut celui de madéfaite
; & vous ne me laidsâtes que le
titre d'Eſclave , ajouta- t- il en me prenant
la main & en la portant à fa
bouche..
Quelles furent alors mes craintes ! ....
Je rougis , je tremblai , & n'eus pas la
force de parler. Le Banian trembloit
auſſi. Mais mon filence qu'il interprétoit
mal , l'enhardit bientôt au point de hazarderdes
careffes qui redoublerent mon
éffroi... Arrêtez , lui dis -je , en m'élançant
hors de la grotte ; n'achevez pas de
perdre le mérite de votre générofité.
J'ai appris à ſupporter le malheur : mais
DECEMBRE . 1763 . 21
la mort me délivreroit de l'infamie . Ces
mots firent fur lui toute l'impreffion
quej'en avois attendu. Pourquoi , dit- il,
en foupirant , pourquoi , belle Henriette
, donner des noms ſi odieux au témoignage
innocent de mon amour ?
Les Dieux ſeuls ſçavent ce qu'il m'en
a coûté pour ne pas vous le déclarer
plutôt; & je jure par eux que mes defſeins
furent toujours dignes d'être avoués
par l'honneur & la vertu Serois-je affez
malheureux pour que des ſentimens
fi purs , vous fuſſent odieux de la part
de celui à qui vous les inſpirez ?
Quoiqu'un peu raffurée par ces derniers
mots , j'étois embarraſſée de ma
réponſe . La franchiſe de mon caractère
ne me permettoit pas d'autoriſer un ſentiment
que je ne pouvois lui ſouffrir fans
une répugnance invincible. Vous héſitez
, s'écria- t- il , ma chère Henriette !
Mais en réfléchiſſant ſur les moyens extraordinaires
qui vous ont conduite jufqu'à
moi , vous fentirez fans doute que
le Ciel nous avoit deſtinés l'un pour
l'autre. Oui ! poursuivit-il avec chaleur ,
oui ! la plus aimable des Créatures , je
re regarde comme la récompenſe de ma
piété & de mon zéle pour les Dieux
que je fers.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Monfieur , interprétez mieux la
volonté de Dieu qui m'envoye à vous
feulement comme une occafion d'exercer
votre humanité. Quel plaifir plus
flatteur que celui de faire le bien !
Ceux qu'offre l'amour peuvent-ils lui
être comparés ? Oubliez- vous enfin que
nos cultes font différens , & que rien
ne pourroit me réfoudre à une alliance
profcrite par le mien ?
Oh! quant à cet Article , interrompit
le Banian , dès que vous connoîtrez
mieux mon culte , vous prendrez ,
& j'en fuis certain , une idée plus avanrageuſe
de la clémence de nos Dieux ,
que celle que vous pouvez avoir du
vôtre.
Ce blafphême me fit horreur. Je le
témoignai vivement ; mais le Banian
avoit trop d'art pour continuer une
converſation plus propre à augmenter
mes inquiétudes qu'à les diffiper ; il
m'affura au contraire qu'il ne tenteroit
jamais de rien changer à ma façon de
penſer ſur ma Religion.
La nuit qui s'approchoit , me preſſoit
de quitter la grotte ; & je n'y parvins ,
qu'en m'engageant à écouter patiemment
à l'avenir les témoignages de fon
amour. Cette converfation occupa en
DECEMBRE. 1763 . 23
core tout le ſouper ; & quand je parus
defirer de me retirer : cruelle Hentiette !
s'écria -t- il , je vois avec douleur , le
peu de progrés de ma tendreſſe : vous
me haïflez ; & je crains bien qu'il ne
ſoit jamais en mon pouvoir de changer
votre coeur. Je ne veux pas pourtant
vous retenir plus longtemps ; peutêtre
que , rendue à vous-même , vous
me jugerez moins fait pour tant de rigueurs.
Il prononça ces mots , d'un air
fi pénétré , que , cédant malgré moimême
à la pitié qu'il m'inſpira : Ah !
Monfieur , lui dis -je avec émotion
pourrois-je en effet vous haïr ? Ai-je un
autre appui dans ces lieux ? Ai-je un
autre protecteur que vous ? Rendez
plus de juſtice à une inforunée , trop
accablée encore par la perte récente de
tout ce qu'elle avoit de plus cher
& qui ſe croiroit heureuſe de trouver
un frère en vous .
O charmante Henriette ! interrompit
le Banian , avec une expreffion qui mar
quoit autant de joie qu'il avoit montré
de douleur , tout ce que tu as perdu , tu
peux le retrouver en moi : je ferai à.
toi , & à toi ſeule ; tu feras le monde
entier pour moi. Mais , ajouta-t-il , s'il
eſt vrai que tu m'aimerois comme un
24 MERCURE DE FRANCE.
frère ; confirme cet aveu , en permettant
que je t'embraſſe comme tel. Je
me repentis alors de ce que j'avois dit.
Il me tint pendant quelques minutes
étroitement ferrée entre ſes bras , &
vivement tenté de profiter de l'occa -
fion , comme il me l'a avoué depuis ;
mais le ſentiment de ce qu'il croyoit
me devoir , l'emporta fur les mouvemens
fougueux de ſa paffion ; & il me
laiſſa la liberté de me retirer , avec un
air qui me fit ſentir tous les riſques que
j'avois courus.
L Je paſſai la plus mauvaiſe nuit. L'idée
d'être au pouvoir d'un homme qui ne
diffimuloit plus ſes vues ; l'impoffibilité
apparente de m'y ſouſtraire , me
cauſoient de mortelles inquiétudes , &
je ne me voyois de reſſources , que
dans les ſecours du Ciel. J'étois encore
dans cette douloureuſe ſituation , lorfqu'une
des femmes entra dans
chambre , & me dit que le Hollandois
prêt à partir , demandoit à prendre congé
de moi : ſur quoi , j'ordonnai qu'on
le fit entrer. Après m'avoir témoigné
l'intérêt qu'il prenoit à mon bonheur ,
il chercha à détruire ce qui me reſtoit
d'eſpérance du côté des Anglois , en
ma
m'aſſurant qu'il étoit plus que vraiſemblable
DECEMBRE. 1763 . 25
blable qu'ils ne feroient rien pour moi.
Il ajouta , qu'il avoit démêlé que le
Banian m'aimoit , & qu'il le ſoupçonnoit
d'avoir conçu le projet de m'épouſer.
M'époufer ? Interrompis - je ,
une Chrétienne épouſer un Idolâtre !
Tous mariages font bons aux yeux de
Dieu , reprit - il , la différence des cérémonies
ne détruit point leur validité
; & je ne vois pas qu'une auſſi foible
raiſon doive vous faire renoncer à
la fortune qui vous eſt offerte. Elle fetoit
plus grande encore , lui répondisje
, que je préférerois la mort au malheur
de recevoir un infidéle dans mon
lit. Puffiez-vous n'avoir pas à en gémir
, me dit-il : mais oubliez-vous que
vous n'êtes pas maîtreſſe de vous -même
dans ce Palais ? Je ne le ſçais que trop ,
repris -je , fondant en larmes. L'émotion
que je crus remarquer dans ſes yeux ,
me donna l'idée de ſaiſir cette oсса-
fion de tenter ſa cupidité. Je lui ouvris
donc mon âme , ſans lui cacher la déclaration
que m'avoit faite le Banian ;
ma répugnance à répondre, & la frayeur
où j'étois à chaque inſtant fur ce qui
en pourroit réſulter. Si vous étiez affez
généreux , lui dis-je , pour avoir pitié
de moi & me procurer dequoi me dé-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
guifer , je partirois la nuit & j'irois
trouver quelque Facteur Anglois qui
fûrement ne feroit pas aſſez barbare pour
me refuſer le paſſage ſur un de leurs
vaiſſeaux. Croyez que je ne ſerai point
ingrate , & qu'auſſitôt que je ferai rendue
au comptoir , je vous donnerai cette
bague qui eſt un diamantde prix &
tout ce que m'a laiſſé ma malheureuſe
fortune. Je lui montrai la bague dont
l'éclat produifit tout l'effet que j'en attendois.
Après avoir réfléchi un moment
, il m'aſſura qu'avant trois jours
j'entendrois parler de lui , & me recommanda
pendant ce temps de traiter le
Banian de manière à lui donner lieu
d'eſpérer que je ne ſerois pas toujours
infenfible à ſa flamme , pour éviter
qu'une conduite différente ne ledéterminât
à tenter la violence. Je le conjurai
en pleurant d'être fidéle à ſes promeſſes.
Après me les avoir réïtérées par
ferment , il prit congé de moi , & me
laiſſa dans la diſpoſition de ſuivre fes
avis, quelle que fût ma répugnance pour
tout ce qui reſſembloit à la fauffeté.
Je penſai d'abord que fi je reſtois
plus longtemps dans ma chambre , le
Banian pourroit me ſoupçonner l'intention
de l'éviter ; je deſcendis dans
DECEMBRE. 1763 . 27
la Salle où je comptois le trouver. Il n'y
vint que deux heures après avec une
lettre à la main. Ma chère Henriette ,
me dit- il , je ſuis fâché d'être porteur
de nouvelles qui pourroient bien ne pas
vous plaire ; un Négociant Anglois me
mande que l'animofité entre ſa Nation
& la vôtre eſt portée au point qu'il n'oferoit
riſquer de vous fervir , & d'autant
plus que vous appartenez à celui
qui avoit été nommé Gouverneur d'Iranadab
, & dont les ordres étoient
fûrement de nuire à leur commerce.
De façon , continua-t- il , que vous ne
dépendez plus que de moi. Je ſentis
d'abord fon artifice , qui n'avoit d'autre
but que celui de me réduire à la néceffité
de céder enfin à ſes volontés . Je
me contentai de répondre : il ſe trouve
donc des Barbares parmi les Chrétiens ?
Oui , reprit- il avec chaleur , & tels que
vous auriez peine à en trouver parmi
les Indiens . Il s'étendit alors fur les
cruautés & fur les perfidies des Nations
Européennes . Mais quoique peu perfuadée
de tout ce qu'il diſoit à leur
déſavantage , j'évitai de le contredire ;
& fon humeur fut fi agréable pendant
tout le reſte du jour , que je n'y foupconnai
rien de contraint.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Dès ce moment je parus écouter ſans
répugnance les témoignages de ſa tendreſſe.
Je fouffris même qu'il prît ma
main entre les fiennes , & croyois devoir
acheter ainſi le temps dont j'avois
beſoin. Mais le Banian ſe troubla en
me preſſant ſur ſon ſein. O ! trop chère
Henriette , s'écria-t-il , d'une voix émue ,
ne vous perfuaderai - je jamais que votre
bonheur & le mien ſeroient le prix de
votre ſenſibilité ? Je m'apperçus alors
combien j'avois à craindre en pouffant
fi loin ma complaiſance : je me débarraffai
de lui. Rappellez-vous , lui dis-je ,
le ferment que vous avez fait de ne ja
mais m'offenfer par des libertés qui me
rendroient indigne de votre affection fi
je les permettois: laiſſez au temps à déci
der mon coeur. Vous aurez tout celui
que vous éxigerez , repliqua-t-il , mais
qu'il foit limité : dites ſeulement que
vous ferez à moi , & fixez le terme de
mon fupplice ; il ſeroit peut être au-deſſus
des forces humaines de vous adorer , de
vous voir fans ceſſe , d'être fans eſpérance
, & de vous refpecter toujours. Je
ne puis rien vous promettre , repris -je ;
mais fi vous m'aimez en effet , vous
eſſayerez du moins juſqu'où la reconnoiffance
peut me conduire. Eh bien ,
DECEMBRE. 1763 . 29
dit-il , je m'y foumets ; car je prétends
vous plaire . A partir de ce moment , le
Banian ſe conduifit avec moi de façon
à ne me rien laiſſer à defirer pendant
deux jours & une partie du troifiéme.
Ce fut alors que le Hollandois revint
pour chercher , diſoit-il , quelques papiers
qu'il avoit oubliés ,& dont la perte
lui eût été de la plus grande importance ;
mais dans le vrai , pour me remettre
ſecrettement un billet où je trouvai ces
mots : " Si vous perſiſtez dans la réſolu-
» tion de quitter la maiſon du Banian
rendez-vous vers minuit dans le jardin ;
> vous trouverez à côté de la ſalle à man-
» ger un habit d'eſclave : c'eſt le dégui-
>>ſement le plus propre à vous cacher.
» Mais je vous exhorte de nouveau à
» abandonner ce projet , dans la crainte
» où je ſuis encore que vous n'ayez à
>> vous plaindre de la réception des An-
» glois. Quoiqu'il en ſoit, je tiendrai ma
>> promeffe, &je me trouverai derrière le
» jardin , d'où je vous conduirai où vous
>>> defirez vous rendre .
Ce billet me donna plus de tranquilli
té ; car malgré notre petit traité , leBanian
renouvelloit vivement ſes perfécutions
, & ce foir- là même il me preſſa
tellement de fixer le moment de ſon
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
bonheur , je vis tant d'égarement dans
fes yeux , qu'effrayée de ſes regards , je
pais le parti de lui donner le change. Demain
, lui dis-je , vous faurez ma derniere
réſolution. Votre réſolution , s'écria-
t- il ? Elle ſera peut- être l'Arrêt de
ma mort. Au moins dites-moi ſi je puis
efperer qu'elle ſera en ma faveur. Je le
crois , lui dis -je , fi vous continuez de
defirer. Dieux ! pourriez-vous en douter,
reprit-il ? Demain ..... Atteſtez donc votre
Dieu que vous ferez demain à moi. Je
ne fuis pas garant des événemens , repris-
je ; mais fi je vis & fi vous êtes dans
les mêmes ſentimens ... Jurez-le - moi, interrompit-
il avec une eſpéce d'emportement
indéfiniſſable ,&dontje fus glacée.
Confirmez cette adorable promefle : affurez-
la-moi par un ferment qui vous ſoit
inviolable. Eh bien , répondis - je en
tremblant, & fur la certitude intérieure
que le lendemain je ferois loin de lui ,
jejure par celui qui régit ce vaſte Univers
que demain nous ferons l'un à
l'autre fi vous continuez de vouloir &
de pouvoir former cette union. Le Banian
parut tranſporté & me baiſa plufieurs
fois la main. Cependant à travers
ſes tranſportsje crus lui voir moins d'ardeur
que de coutume. Il parla peu , &
. DECEMBRE. 1763 3
quand je me diſpoſai à me retirer , il ne
s'y oppoſa point : il me dit ſeulement en
m'embraſſant ; prenez garde , aimable
Henriette , à remplir votre voeu ! Je fouris
, & le quittai avec d'autant plus de
plaifir , que je me flattois de ne le plus
revoir.
Je me laiſſai deshabiller à l'ordinaire ;
& quand je crus que tout dormoit dans
la maiſon , je deſcendis , j'ouvris doucement
la porte du jardin ; j'y trouvai au
lieu marqué l'habit d'eſclave ; je m'en
revêtis promptement , & après avoir
franchi une paliſſade qui ſéparoit lejardin
d'une prairie , je rencontrai mon
guide. Il faut , dit- il , vous armer de patience
, car nous avons pluſieurs milles
à faire avant que de pouvoir nous repofer
en fùrété. J'étois fi ravie de ma délivrance
, que je me croyois infatigable.
Nous prîmes notre route à travers un
bois , dont la ſombre horreur me rappella
tout ce que j'ai fouffert dans la
forêt de Malayan ; mais l'âge avancé de
mon conducteur me raſſura .
Nous avions fait à peine une demie
lieue , que nous nous vîmes environnés
de pluſieurs hommes. Ce ſpectacle me
fit tomber ſans connoiffance. Lorſque
je revins de ma foibleſſe , la vue de mon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
appartement , & des deux femmes qui
étoient dans l'uſage de me ſervir , ne
me laiſſerent plus douter de mon infortune.
Ce que je ne pouvois comprendre ,
c'eſt que le Banian eût pû fitôt être informé
de ma fuite. En vain je queſtionnai
les femmes ; je n'en pus tirer autre
choſe , finon que leur maître me répondroit.
La honte de l'avoir trompé , jointe
à ce que j'en avois eu précédemment à
craindre , fut prête à me jetter dans une
ſeconde foibleſſe. Dieu ! m'écriai-je ,
quels crimes ai-je donc commis pour
être auffi cruellement perfécutée ? Les
larmes que je répandis , & l'agitation de
mon âme , que je ne m'efforçois plus
de cacher , auroient ému le coeur le plus
barbare .
Dès qu'il fut jour je vis paroître le Banian
: j'étois encore au lit , & mon premier
mouvement fut de me cacher ſous
la couverture . Vous avez raiſon de vous
cacher, perfide créature, s'écria-t- il ; non .
"ſeulementvous me trompiez , mais vous
trompiez le Dieu que vous ſembliez refpecter.
Voyons , continua-t- il , fi cette
phyſionomie trompeuſe conſerveencore
affez de charmes pour défarmer tout
mon reſſentiment. Plaiſe au Ciel que
non ! m'écriai-je avec tout le courage
DECEMBRE. 1763 . 33
:
,
dont je pus m'armer ; je ne demande
d'autres faveurs que celle de mourir ; ce
ſera finir mon fupplice , & vous vous
épargnerez bien des tourmens. Non , reprit-
il , ma vengeance ſera plus ingénieuſe
& moins au gré de votre haine
pour moi. Préparez , dit- il , en fortant ,
& en ſe retournant vers les femmes
préparez cette créature perverſe à paffer
bientôt dans mon appartement. Alors les
miniſtres de ce maître impérieux me dépouillerent
de mon habit d'eſclave pour
me revêtir d'une robe très- riche . Si j'avois
eu en ma diſpoſition quelque inftrument
propre à me donner la mort , je
me ferois trouvée heureuſe : mais les
marques de mon déſeſpoir avoient fait
prendre aux femmes des précautions
pour m'empêcher d'y fuccomber. Elles
me conduifirent, ou plutôt me traînerent
chez le Banian , qui fit figne à celles
qui m'avoient amenée de nous laiffer
ſeuls . Eh bien , Henriette , me dit- il ,
eſt-ce ainſi que vous vous éfforcez de
calmer mon reſſentiment ? Est-ce par
des fanglots , & par un filence opiniâtre ,
que vous comptez obtenir votre grace ?
Je tentai vainement de parler : mes foupirs
m'étouffoient la voix, Fille obſtinée
! s'écria-t- il , où ſont maintenant ces
By
34 MERCURE DE FRANCE.
,
regards , cette douceur perfide que vous
employates fi bien hier pour me tromper
? Ce reproche me fit ſentir tout le
poidsdes remords ſur un intérieur coupable.
Dieu feul , lui dis-je en tremblant ,
ſçait ce qu'il m'en a coûté pour diffimuler
avec vous ; & j'avoue avec la plus grande
fincérité , que fans avoir pû être touchée
de votre amour , je n'ai jamais été inſenſible
à vos bontés.... Et tu me fuis
interrompit- il , pour me prouver ta reconnoiffance
? Mais ſi je n'ai eu d'autres
motifs que celui de l'amour pour t'accorder
ma protection , tu devois à la
cauſe les ſentimens que tu accordois à
l'efet. Je vous ai aimé , Henriette , & je
vous aime encore malgré moi: mais me
voici décidé à rompre un enchantement
qui m'avilit ; je ne vois plus en vous
qu'une eſclave faite pour obéir à fon
maître .... Ah , Seigneur ! lui dis-je en
tombant à ſes pieds , vous avez juré par
vos Dieux de ne jamais me faire violence.....
Songez que le parjure .....Hypocrite
! s'écria-t-il , oſez-vous parler de
parjure , quand vous -même en êtes doublement
coupable ? N'avez-vous pas juré
par votre Dieu , que fi vous étiez en vie
&en mon pouvoir aujourd'hui , vous céderiez
à ma rendreſſe ? Je conviens du
DÉCEMBRE. 1763. 35
ferment que j'ai fait , repliquai-je ; mais
fi vos ſentimens ont ceſſé d'être les mêmes
, hélas ! fuis-je tenuede les remplir ?
Ainfi vous avouez être liée , en ſuppofant
que mon coeur ſoit le même ? Eh
bien , vous êtes condamnée par vos propres
paroles ; & pour vous en donner
la preuve , apprenez que j'étois inſtruit
de tout ce que vous avez fait pour me
tromper. La Lettre du Hollandois étoit
écrite de ma main ; votre déguiſement
étoit choiſi par moi ; ce ſont mes gens
qui vous ont arrêtée : je vous ai toujours
fuivie. Ainfi mes fentimens n'ont pas
plus changé que les vôtres. Alors auffi
humiliée que confondue, que me reſtoitil
à oppoſer au Banian ? Je me récriai
contre la perfidie du Hollandois , qui
après avoir favoriſé mon projet & m'avoir
féduite par ſes pernicieux avis ,
m'avoit fi lâchement trahie . Le Banian,
après m'avoir laiſſé exhaler ma colère ,
me pritdans ſes bras : allons , ma chère
Henriette , il eſt écrit que nous ferons
tous deux parjures ; vous en refuſant ce
que vous avez juré de m'accorder , &
moi en ufant de violence pour l'obtenir.
Il ne nous reſte qu'un moyen de
fauver nos âmes d'un crime dont la
mienne frémit , tout déterminé que je
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ſuis à le commettre : c'eſt de vous donner
à moi fans répugnance.
Dans l'impoffibilité de me ſouſtraire
à ma deſtinée ; engagée par un ferment
à ne pouvoir plus refuſer ce que l'attente
d'une mort cruelle ne m'eût jamais
fait accorder , ſi j'avois pu prévoir
l'avenir ; forcée enfin à cet odieux facrifice
, je me bornai à éxiger que la
décence la plus rigoureuſe y mît le
ſceau. Je n'ai plus rien , Monfieur , à
objecter contre vos droits , lui répondis-
je ; je reconnois que le ferment me
lie malgré la façon artificieuſe dont
vous me l'avez arraché : mais ſi vos
ſentimens ſont purs , une cérémonie
authentique doit en précéder la récompenſe.
Je vous entends , s'écria-t-il ; &
pour vous prouver combien je méritois
plus de retour de votre part , je
veux que vous soyez ma femme. Ne
rappellons point le paſſé , repris-je , ſi
vous voulez rétablir dans mon âme les
ſentimens qui ſeuls peuvent nous rendre
heureux. Quantà moi , je vous jure
avec la plus grande fincérité , que quelque
répugnance que j'aye marquée
pour cet engagement , je m'efforcerai
déſormais à ne voir en vous qu'un
époux digne de ma tendreſſe , & à me
DECEMBRE . 1763 . 37
conduire à votre égard comme une
épouſe devenue telle par fon choix .
Le Banian au comble de ſes voeux ,
eût volontiers folemnifé ce mariage dès
le jour même ; mais je gagnai ſur lui de
le différer juſqu'au lendemain. L'état
violent d'où je ſortois demandoit au
moins une nuit tranquille. Vous ne devez
pas craindre , lui dis - je , d'être
trompé une ſeconde fois , j'ai eu trop
à me repentir de la première ; le
temps de mon abfence ne ſera employé
qu'à étudier les moyens de réparer ma
faute.
Le lendemain matin les femmes qui
m'avoient toujours ſervie , m'apportérent
les habits de nôce les plus fomptueux
& me conduifirent chez le Banian
, que je trouvai auſſi magnifiquement
vêtu. Une nombreuſe ſuite
de Banians qui avoient été invités pour
être témoins de notre mariage entrerent
immédiatement après , & nous nous
rendîmes au lieu deſtiné pour la cérémonie.
Ici finirent les calamités attachées à
mon état de fille ! mais hélas ! pour en
éprouver d'autres dans celui de femme.
Malgré tous mes efforts pour remplir
mes devoirs envers mon mari , il ne
38 MERCURE DE FRANCE.
fut jamais en moi d'éprouver les délices
qui , dit- on , font le charme de pareilles
unions. Le Banian s'en plaignit
d'une façon délicate & ne négligea rien
de ce qui pouvoit donner plus de chaleur
à mes ſentimens. Soins inutiles !
chaque jour ajoûtoit à la vivacité de ſa
paffion , & à mon invincible froideur.
Ses intérêts l'ayant quelque temps
appellé à la ville , où il defiroit que je
l'accompagnaſſe ; je me contraignis pour
paroître defirer ce voyage , auquel j'euffe
volontiers préféré la folitude.
Anotre arrivée à Bombay , nous reçumes
la viſite de pluſieurs familles Indiennes
, qui féliciterent mon mari fur
fon choix ; & je ne tardai pas à m'appercevoir
de fa répugnance à me laiffer fortir
du logis: mais peu curieuſe de former
aucune fociété avec les Indiens , j'étois
fur ce point très-d'accord avec lui. Dès
l'inſtant où il put fe flatter de ma groffefſe
, il infiſta pour que je l'accompagnafle
au Temple , afin d'invoquer l'Idole
adorée pour une heureuſe délivrance
: c'étoit , dit-il , un ufage dont
perſonne ne pouvoit ſe diſpenſer , bien
moins encore la femme d'un Banian .
Je cédai à cette néceſſité , en me réſervant
de faire de mon coeur le temple de
DECEMBRE. 1763 . 39
ma dévotion , & de diriger mes penſées
vers le Dieu qui en connoiffoit les plus
fecrettes.
Je fus conduite à la Pagode, dans une
chaiſe fermée & fuivie par tous nos domeſtiques.
Le Banian , avec pluſieurs
de ſes amis , vint me prendre à la porte
, & me mena à la Colomne , fur laquelle
l'Idole eſt placée. Je feignis d'y
faire ma prière , quoiqu'indignée du
ſpectacle ridicule de leurs cérémonies ,
& le Banian ſeul me reconduifit à
ma chaiſe. Mais cet acte de complaifance
ne fervit qu'à m'attirer bientôt
de nouveaux chagrins , puiſque le Banian
, aveuglement attaché à ſa religion
, employa tout pour m'engager
à l'embraffer . Un jour qu'il m'en preffoit
le plus : Ah ! ne l'éxigez pas , lui
dis-je : en même temps qu'il me feroit
impoffible de fléchir le genoux devant
vos Idoles , je ſens que je ſerois capable
de mourir , pour vous prouver qu'après
mon Dieu , vous êtes au monde ce
que j'ai de plus cher. La vivacité avec
laquelle je prononçai ces mots , lui en
démontra la fincérité ; il parut moins
ſenſible au mépris que je témoignois
pour ſa religion ; & ſes ſollicitations
furent ſuſpenduesjuſqu'au moment de
40 MERCURE DE FRANCE.
,
votre naiſſance. C'est alors , ô ma chère
Zoa ! que je me vis livrée aux plus terribles
amertumes , en voyant que ma
fille ſeroit élevée dans l'erreur : je frémiffois
en penſant que vous n'aviez
même pas reçu le baptême ; & j'étois
un jour occupée à vous adminiſtrer de
mon mieux ce Sacrement , quand le
Banian s'offrit à mes yeux. Vaine &
trop crédule femme ! s'écria-t-il avec
des yeux étincelans de rage ; comment
ofes-tu pratiquer ces extravagances
fur mon enfant ? Mais tu gémiras
de ton crime , & d'avoir abuſé de mon
indulgence. Emportez cet enfant , dit- il
à mes femmes qui parurent alors , &
que les premières paroles qu'il pourra
prononcer , foient autant de malédictions
contre les Chrétiens. Je fuppliai
vainement votre barbare père de modé
rer l'excès de fon reſſentim ent ; il vous
arracha de mes bras , & vous fit diſparoître
à mes yeux. Alors oubliant mes
devoirs & combien fon culte lui étoit
cher , je déplorai le ſort fara! qui m'avoit
ſoumiſe à un idolâtre ; & mon emportement
alla juſqu'à lui dire , que fa
méchanceté étoit auſſi infernale que la
couleur de ſa peau. A ce dernier trait
contre ſa perſonne , qu'il avoit toujours
DECEMBRE . 1763 . 41
ſoupçonné m'être déſagréable , le Banian
hors de lui-même tira ſa dague &
m'en frappa la tête affez violemment
pour que je perdiſſe connoiſſance.
Revenue a moi- même , je ne m'oc
cupai que de ma chère Zoa . Je demandai
où l'on vous avoit emportée. Les
femmes ine dirent que vous étiez dans
la maiſon , mais qu'elles craignoient
que vous ne me fuffiez pas rendue fi
je refuſois de me foumettre au Banian ;
que néanmoins il étoit éſſentiel de ne
vous pas donner un autre lait que le
mien. Je vous aimois trop pour ne pas
céder à la néceffité ; mais il n'étoit pas
poſſible que je montraſſe déſormais
les plus foibles apparences d'attachement
à un homme qui m'avoit traitée
en eſclave. Ma tendreſſe pour vous
l'emporta cependant bientôt ſur mon
reffentiment , & je conſentis qu'elles
allafſent intercéder en ma faveur auprès
de leur Maitre , dans les termes qu'elles
jugeroient les plus propres à lui faire
impreffion. Elles ne tarderent guères à
vous rapporter dans mes bras. Mais en
m'apprenant que l'unique moyen de regagner
l'affection de leur Maître & de
vous garder toujours avec moi, étoit de
reconnoître ma faute , de m'humilier
42 MERCURE DE FRANCE.
devant lui. Soumiſe à ſa puiſſance &
ſans eſpoir de m'affranchir , je ne voyois
que ce parti à prendre : mais un ſentiment
de fierté plus fort que ma Raifon
ne put me le permettre , & me rendit
mon Tyran plus inſupportable que
jamais. Il eſt certain , ma chère Zoa
que nul autre motif que le danger
d'être ſéparée de vous , n'auroit pû me
faire profterner devant un homme qui
m'étoit auffi inférieur en tout , & pour
qui il ne me reſtoit plus la moindre
eftime.
Quelques jours ſe paſſerent , pendant
leſquels mes femmes me repréſentoient
ſans ceffe que mon obſtination , non
ſeulement ajoûteroit à la colère du
Banian , mais qu'elle me coûteroit la
perte de mon enfant. Cette idée m'éf
fraya d'abord ; mais ma vanité me ſuggéra
bientôt que ces mêmes charmes
dont je lui avois vû tant de fois éprouver
le pouvoir , l'emporteroient ſur ſa
hauteur , & que l'impoſſibilité de vivre
ſans moi , le forceroit à defirer le premier
une réconciliation : mais ma vanité
me trompa ; & je ne reçus d'autre nou
velle du Banian , que l'ordre cruel de
vous retirer de mes mains. Malgré mon
déſeſpoir je ſentis qu'il falloit céder : je
,
DECEMBRE. 1763 . 43
demandai à genoux qu'il me fut permis
de revoir mon Tyran. A l'air dont il me
reçut , je jugeai d'un coup d'oeil que fa
foibleffe pour moi, ſur laquelle j'avois
tant compté , ne pouvoit plus me promettre
d'eſpoir. Femme ! que voulezvous
? medit-il d'un ton de Sultan irrité.
Rien , Monfieur , lui dis-je , auſſi tremblante
de la violence queje me faifois à
moi-même, quede la crainte d'être refuſée
, rien que vous remettre cet enfant ,
&vous fupplier en même tems d'ordonner
ma mort : privée de votre affection
&de la préſence de ma fille , la vie n'a
plus rien qui me touche. La mort , répondit-
il , peut en effet vous ſembler
préférable au tourment de vivre avec
moi ; j'ai cependant été affez bon pour
ne plus offrir à vos yeux ce monſtre , qui
en couleur comme en malice..... Ahl
Monfieur , interrompis-je avec tranf
port , pardonnez cet emportement au
coeur déchiré d'une mère , qui depuis
notre union n'a jamais cherché qu'à ſe
rendre agréable à vos yeux. Si cela étoit
vrai , s'écria-t-il , auriez-vous tant différé
à implorer le pardon que vous demandez
? Eh ! m'écriai-je , en tombant à
fes pieds , cet acte de ſoumiſſion vous
touchera-t-il ? C'eſt à genoux que je de
44 MERCURE DE FRANCE.
mande cette grace;& fur-tout, que vous
vouliez bien ne pas me ſéparer de mon
enfant ! ....
Ces mots parurent l'émouvoir. Soit
par intérêt pour vous , foit par quelque
retour de tendreſſe pour moi , il daigna
quoiqu'avec fierté , ſe rendre à condition
toutefois , que je ne m'engagerois
par le ferment le plus folemnel
àne jamais vous inſpirer la moindre
notion de la Religion Chrétienne
quand vous avanceriez en âge. Quelque
rigoureuſes qu'elles fuſſent , il fallut
ſe ſoumettre à ces conditions ; & vous
ſçavez , ma chère Zoa , combien religieuſement
je les ai obſervées. Mais
toutes mes obligations ceffent avec ma
vie.
Au moment où je vous écris , il y
a douze ans que cette querelle eſt arrivée;
& depuis cette époque il n'y eutjamais
de parfaite intelligence entre votre
père & moi très-convaincu que toute
ſa tendreſſe n'avoit nullement touché
mon coeur , il s'en vengeoit en cédant
aux mouvemens d'un caractère dur
&jaloux. Quant à moi , le ſouvenir
des humiliations que j'avois eſſuyées ,
ne me permettoit pas le moindre effort
pour regagner ſon amitié. Etrangère
DECEMBRE. 1763. 45
aujourd'hui dans un lieu où j'ai paffé
tant d'années , à peine ai-je la liberté de
jouir de la fraîcheur de l'air : je ſupporte
mes peines avec une patience apparente ;
mais je ne ſens pas moins que le chagrin
détruit infenfiblement les principes de
ma vie. Sans vous , ma chère Zoa , ce
ſeroit pour moi une conſolation d'en enviſager
la fin. Tout ce que je demande
aux Cieux , c'eſt que cette hiſtoire vous
fafſe aſſez d'impreſſion , pour faire germerdans
votre coeur les ſentimens d'une
Chrétienne . Vous ne fauriez l'être tant
que le Banian vivra : mais j'oſe encore
eſpérer que le Ciel attendri par mes larmes
, & touché de votre innocence
ſçaura peut- être un jour , par des événemens
dont à peine j'enviſage la poffibilité
, vous rendre au culte facré de vos
Pères &à votre Patrie .
Adieu , ma chère Zoa ! je ne ſerai
plus quand vous lirez ce manufcrit , &
mes derniers voeux ſont pour vous .
N. B. Quand ma mère , ajoute Zoa ,
ſe ſentit proche de fa fin , elle me fit
appeller ; & après m'avoir donné fa bénédiction
, elle mit dans mes mains une
petite caffette , dans laquelle elle gardoit
quelques bijoux que lui avoit autrefois
donnes mon père. Ma chère enfant
46 MERCURE DE FRANCE.
dit- elle , voilà tout ce dont je puis difpoſer
; mais vous trouverez dans cette
caffette quelque choſe digne d'être conſervé.
Je vous ordonne cependant de ne
pas l'ouvrir avant ma mort , & de prendre
garde que d'autres que vous ne
voyent ce qu'elle contient : fans cette
précaution vous iſqueriez d'être privée
du plus riche tréſor , & vous me feriez
perdre le fruit des ſoins que j'ai cru devoir
prendre pour votre bonheur futur.
Ce ne fut que longtemps après la mort
de ma mère , que j'ouvris une caffette
, où , avec le récit de ſes malheurs ,
je trouvai une très-ample inſtruction
fur les Myſtères de la Religion Catholique
, que Dieu m'a fait enfin la
grâce d'embraffer , par des moyens
dont je rendrai compte un jour ; &
j'eſpére qu'il me fera ſans doute auffi
celle de me pardonner , d'avoir déſobéi
fur ce point à mon père.
J E commençois à defirer le retour du
Banian , dans l'espérance qu'il me rapporteroit
une réponſe favorable : un
mois entier ſe paſſa ſans qu'il nous
DECEMBRE. 1763 . 17
donnât de ſes nouvelles ; à la fin , il arriva.
Il prétendit ( car hélas ! je n'eus
que trop lieu , dans la ſuite , de connoître
ſa mauvaiſe foi ) qu'il avoit
paflé tout ce - temps là , & cela trèsinutilement
, à attendre le rétabliſſement
du Gouverneur , qui ne vouloit
voir perſonne pendant ſa maladie ; que
mon Hiſtoire qu'il avoit racontée à plufieurs
Anglois , avoit été reçue de leur
part très - froidement , ce qu'il attribuoit
à la guerre , qui étoit entre eux & les
François ; qu'enfin le Vaiſſeau de mon
Père ayant péri avec toute ſa Cargaiſon
, il n'y avoit plus à eſpérer
de recouvrer aucuns de ſes effets.
Cette nouvelle m'arracha des larmes ,
dont il parut extrêmement touché. Il me
dit dans les termes les plus tendres , ainfi
que l'Interpréte me les rendit , que
j'avois tort de me livrer à un chagrin
auffi immodéré , qu'il ſe flattoit que
dans peu de temps il pourroit engager
quelques Anglois à ſe montrer plus humains
à mon égard ; qu'au ſurplus tant
que je reſterois chez lui , dût- ce être
pour toujours , tout ce qu'il poffédoit
feroit à mon ſervice & à mes ordres .
Je le remerciai comme ſi ſes offres n'a18
MERCURE DE FRANCE .
voient eu que l'hoſpitalité pour motif;
je diffimulai mes craintes avec toute l'adreſſe
dont j'étois capable , en ne faifant
rouler mes inquiétudes que fur
l'embarras que je lui caufois. Ses foins
les plus empreſſés étoient de diffiper
ma mélancolie par tous les divertiſſemens
qu'il pouvoit imaginer. L'interpréte
lui ayant fait part des progrès
que j'avois faits dans la langue du Pays,
il en parut enchanté & s'écria : je puis
donc eſpérer que tout ce qui eſt dans
l'Inde n'eſt pas déſagréable à ma charmante
Henriette ! Comme j'entendis
fort bien ces mots , je pris fur moi de
répondre ſans le fecours de l'Interpréte.
Je lui dis que n'y ayant juſqu'à préfent
rien trouvé qui me fut déſagréa
ble , j'eſpérois de conſerver cette façon
de penſer. Il faut , dit-il , au Hollandois
, que vous soyez un excellent
Maître , ou que votre Ecolière ait un
génie ſupérieur , pour être en état nonſeulement
d'entendre , mais même de
prononcer avec autant de grâces une
Langue qu'elle n'a entendue qu'il y a
environ un mois. Depuis ce moment ,
quand nous étions à table , il me faifoit
nommer en Malayan tous les plats
DECEMBRE. 1763 . 19
dont je voulois goûter ; me faiſoit boire
à ſa ſanté , & tâchoit de me faire
converſer avec lui. Les femmes qui me
fervoient , charmées de pouvoir ſe faire
entendre , me parloientfans ceſſe , & je
parvins bientôt à ſçavoir leur Langue
au point de n'être embarraffée dans aucune
eſpéce de converſation .
Quelques jours ſe paſſerent où tout
fut employé à me diſtraire de mes trif
tes idées & rien à confirmer mes foupcons
, juſqu'au moment où le Banian
ſe trouvant un jour ſeul avec moi dans
le Jardin ,me conduifit dans une grotte
dont la délicieuſe fraîcheur tempéroit
l'ardeur du Soleil , fans nous priver
de l'effet brillant qu'il produiſoit fur le
fommet des arbres. Cet endroit n'eſt il
pas charmant , belle Henriette , me ditil
? & faut-il defirer de quitter l'Inde
pour ſe croire heureux ? Sans doute ,
répondis-je , ceux qui ont leur établiſ
ſement dans ce Pays-ci auroient tort de
ſe plaindre de leur fort ; mais ceux qui
font nés dans une autre partie du monde&
y ont toujours vécu , pourroient ,
fans qu'on leur en ſçût mauvais gré ,
n'y pas goûter les mêmes agrémens. Le
moyen de vous les faire goûter , reprit- il,
eft de vous y fixer ; mais je crains que
1
20 MERCURE DE FRANCE .
ce que le Pays a d'agréable ne puiffe
pas racheter à vos yeux la couleur difforme
de ſes habitans. L'on m'a toujours
enſeigné , lui dis-je , que la ſeule
beauté vraiment eftimable étoit celle
de l'âme. Fidelle à cette leçon je n'ai
juſqu'ici eſtimé les hommes que par
leurs actions . Les miennes vous ont-elles
jamais offenſée ? s'écria- t il vivement.
Vous , Monfieur ! repris-je avec
ſurpriſe , je n'ai qu'à me louer de votre
bienfaiſance. Non , Henriette , non ,
reprit-il avec un ſoupir , vous ne m'avez
aucune obligation. Etoit-il en moi
d'en ufer autrement avec vous ? L'inf
tant où je vous vis fut celui de madéfaite
; & vous ne me laidsâtes que le
titre d'Eſclave , ajouta- t- il en me prenant
la main & en la portant à fa
bouche..
Quelles furent alors mes craintes ! ....
Je rougis , je tremblai , & n'eus pas la
force de parler. Le Banian trembloit
auſſi. Mais mon filence qu'il interprétoit
mal , l'enhardit bientôt au point de hazarderdes
careffes qui redoublerent mon
éffroi... Arrêtez , lui dis -je , en m'élançant
hors de la grotte ; n'achevez pas de
perdre le mérite de votre générofité.
J'ai appris à ſupporter le malheur : mais
DECEMBRE . 1763 . 21
la mort me délivreroit de l'infamie . Ces
mots firent fur lui toute l'impreffion
quej'en avois attendu. Pourquoi , dit- il,
en foupirant , pourquoi , belle Henriette
, donner des noms ſi odieux au témoignage
innocent de mon amour ?
Les Dieux ſeuls ſçavent ce qu'il m'en
a coûté pour ne pas vous le déclarer
plutôt; & je jure par eux que mes defſeins
furent toujours dignes d'être avoués
par l'honneur & la vertu Serois-je affez
malheureux pour que des ſentimens
fi purs , vous fuſſent odieux de la part
de celui à qui vous les inſpirez ?
Quoiqu'un peu raffurée par ces derniers
mots , j'étois embarraſſée de ma
réponſe . La franchiſe de mon caractère
ne me permettoit pas d'autoriſer un ſentiment
que je ne pouvois lui ſouffrir fans
une répugnance invincible. Vous héſitez
, s'écria- t- il , ma chère Henriette !
Mais en réfléchiſſant ſur les moyens extraordinaires
qui vous ont conduite jufqu'à
moi , vous fentirez fans doute que
le Ciel nous avoit deſtinés l'un pour
l'autre. Oui ! poursuivit-il avec chaleur ,
oui ! la plus aimable des Créatures , je
re regarde comme la récompenſe de ma
piété & de mon zéle pour les Dieux
que je fers.
22 MERCURE DE FRANCE.
Ah ! Monfieur , interprétez mieux la
volonté de Dieu qui m'envoye à vous
feulement comme une occafion d'exercer
votre humanité. Quel plaifir plus
flatteur que celui de faire le bien !
Ceux qu'offre l'amour peuvent-ils lui
être comparés ? Oubliez- vous enfin que
nos cultes font différens , & que rien
ne pourroit me réfoudre à une alliance
profcrite par le mien ?
Oh! quant à cet Article , interrompit
le Banian , dès que vous connoîtrez
mieux mon culte , vous prendrez ,
& j'en fuis certain , une idée plus avanrageuſe
de la clémence de nos Dieux ,
que celle que vous pouvez avoir du
vôtre.
Ce blafphême me fit horreur. Je le
témoignai vivement ; mais le Banian
avoit trop d'art pour continuer une
converſation plus propre à augmenter
mes inquiétudes qu'à les diffiper ; il
m'affura au contraire qu'il ne tenteroit
jamais de rien changer à ma façon de
penſer ſur ma Religion.
La nuit qui s'approchoit , me preſſoit
de quitter la grotte ; & je n'y parvins ,
qu'en m'engageant à écouter patiemment
à l'avenir les témoignages de fon
amour. Cette converfation occupa en
DECEMBRE. 1763 . 23
core tout le ſouper ; & quand je parus
defirer de me retirer : cruelle Hentiette !
s'écria -t- il , je vois avec douleur , le
peu de progrés de ma tendreſſe : vous
me haïflez ; & je crains bien qu'il ne
ſoit jamais en mon pouvoir de changer
votre coeur. Je ne veux pas pourtant
vous retenir plus longtemps ; peutêtre
que , rendue à vous-même , vous
me jugerez moins fait pour tant de rigueurs.
Il prononça ces mots , d'un air
fi pénétré , que , cédant malgré moimême
à la pitié qu'il m'inſpira : Ah !
Monfieur , lui dis -je avec émotion
pourrois-je en effet vous haïr ? Ai-je un
autre appui dans ces lieux ? Ai-je un
autre protecteur que vous ? Rendez
plus de juſtice à une inforunée , trop
accablée encore par la perte récente de
tout ce qu'elle avoit de plus cher
& qui ſe croiroit heureuſe de trouver
un frère en vous .
O charmante Henriette ! interrompit
le Banian , avec une expreffion qui mar
quoit autant de joie qu'il avoit montré
de douleur , tout ce que tu as perdu , tu
peux le retrouver en moi : je ferai à.
toi , & à toi ſeule ; tu feras le monde
entier pour moi. Mais , ajouta-t-il , s'il
eſt vrai que tu m'aimerois comme un
24 MERCURE DE FRANCE.
frère ; confirme cet aveu , en permettant
que je t'embraſſe comme tel. Je
me repentis alors de ce que j'avois dit.
Il me tint pendant quelques minutes
étroitement ferrée entre ſes bras , &
vivement tenté de profiter de l'occa -
fion , comme il me l'a avoué depuis ;
mais le ſentiment de ce qu'il croyoit
me devoir , l'emporta fur les mouvemens
fougueux de ſa paffion ; & il me
laiſſa la liberté de me retirer , avec un
air qui me fit ſentir tous les riſques que
j'avois courus.
L Je paſſai la plus mauvaiſe nuit. L'idée
d'être au pouvoir d'un homme qui ne
diffimuloit plus ſes vues ; l'impoffibilité
apparente de m'y ſouſtraire , me
cauſoient de mortelles inquiétudes , &
je ne me voyois de reſſources , que
dans les ſecours du Ciel. J'étois encore
dans cette douloureuſe ſituation , lorfqu'une
des femmes entra dans
chambre , & me dit que le Hollandois
prêt à partir , demandoit à prendre congé
de moi : ſur quoi , j'ordonnai qu'on
le fit entrer. Après m'avoir témoigné
l'intérêt qu'il prenoit à mon bonheur ,
il chercha à détruire ce qui me reſtoit
d'eſpérance du côté des Anglois , en
ma
m'aſſurant qu'il étoit plus que vraiſemblable
DECEMBRE. 1763 . 25
blable qu'ils ne feroient rien pour moi.
Il ajouta , qu'il avoit démêlé que le
Banian m'aimoit , & qu'il le ſoupçonnoit
d'avoir conçu le projet de m'épouſer.
M'époufer ? Interrompis - je ,
une Chrétienne épouſer un Idolâtre !
Tous mariages font bons aux yeux de
Dieu , reprit - il , la différence des cérémonies
ne détruit point leur validité
; & je ne vois pas qu'une auſſi foible
raiſon doive vous faire renoncer à
la fortune qui vous eſt offerte. Elle fetoit
plus grande encore , lui répondisje
, que je préférerois la mort au malheur
de recevoir un infidéle dans mon
lit. Puffiez-vous n'avoir pas à en gémir
, me dit-il : mais oubliez-vous que
vous n'êtes pas maîtreſſe de vous -même
dans ce Palais ? Je ne le ſçais que trop ,
repris -je , fondant en larmes. L'émotion
que je crus remarquer dans ſes yeux ,
me donna l'idée de ſaiſir cette oсса-
fion de tenter ſa cupidité. Je lui ouvris
donc mon âme , ſans lui cacher la déclaration
que m'avoit faite le Banian ;
ma répugnance à répondre, & la frayeur
où j'étois à chaque inſtant fur ce qui
en pourroit réſulter. Si vous étiez affez
généreux , lui dis-je , pour avoir pitié
de moi & me procurer dequoi me dé-
B
26 MERCURE DE FRANCE.
guifer , je partirois la nuit & j'irois
trouver quelque Facteur Anglois qui
fûrement ne feroit pas aſſez barbare pour
me refuſer le paſſage ſur un de leurs
vaiſſeaux. Croyez que je ne ſerai point
ingrate , & qu'auſſitôt que je ferai rendue
au comptoir , je vous donnerai cette
bague qui eſt un diamantde prix &
tout ce que m'a laiſſé ma malheureuſe
fortune. Je lui montrai la bague dont
l'éclat produifit tout l'effet que j'en attendois.
Après avoir réfléchi un moment
, il m'aſſura qu'avant trois jours
j'entendrois parler de lui , & me recommanda
pendant ce temps de traiter le
Banian de manière à lui donner lieu
d'eſpérer que je ne ſerois pas toujours
infenfible à ſa flamme , pour éviter
qu'une conduite différente ne ledéterminât
à tenter la violence. Je le conjurai
en pleurant d'être fidéle à ſes promeſſes.
Après me les avoir réïtérées par
ferment , il prit congé de moi , & me
laiſſa dans la diſpoſition de ſuivre fes
avis, quelle que fût ma répugnance pour
tout ce qui reſſembloit à la fauffeté.
Je penſai d'abord que fi je reſtois
plus longtemps dans ma chambre , le
Banian pourroit me ſoupçonner l'intention
de l'éviter ; je deſcendis dans
DECEMBRE. 1763 . 27
la Salle où je comptois le trouver. Il n'y
vint que deux heures après avec une
lettre à la main. Ma chère Henriette ,
me dit- il , je ſuis fâché d'être porteur
de nouvelles qui pourroient bien ne pas
vous plaire ; un Négociant Anglois me
mande que l'animofité entre ſa Nation
& la vôtre eſt portée au point qu'il n'oferoit
riſquer de vous fervir , & d'autant
plus que vous appartenez à celui
qui avoit été nommé Gouverneur d'Iranadab
, & dont les ordres étoient
fûrement de nuire à leur commerce.
De façon , continua-t- il , que vous ne
dépendez plus que de moi. Je ſentis
d'abord fon artifice , qui n'avoit d'autre
but que celui de me réduire à la néceffité
de céder enfin à ſes volontés . Je
me contentai de répondre : il ſe trouve
donc des Barbares parmi les Chrétiens ?
Oui , reprit- il avec chaleur , & tels que
vous auriez peine à en trouver parmi
les Indiens . Il s'étendit alors fur les
cruautés & fur les perfidies des Nations
Européennes . Mais quoique peu perfuadée
de tout ce qu'il diſoit à leur
déſavantage , j'évitai de le contredire ;
& fon humeur fut fi agréable pendant
tout le reſte du jour , que je n'y foupconnai
rien de contraint.
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
Dès ce moment je parus écouter ſans
répugnance les témoignages de ſa tendreſſe.
Je fouffris même qu'il prît ma
main entre les fiennes , & croyois devoir
acheter ainſi le temps dont j'avois
beſoin. Mais le Banian ſe troubla en
me preſſant ſur ſon ſein. O ! trop chère
Henriette , s'écria-t-il , d'une voix émue ,
ne vous perfuaderai - je jamais que votre
bonheur & le mien ſeroient le prix de
votre ſenſibilité ? Je m'apperçus alors
combien j'avois à craindre en pouffant
fi loin ma complaiſance : je me débarraffai
de lui. Rappellez-vous , lui dis-je ,
le ferment que vous avez fait de ne ja
mais m'offenfer par des libertés qui me
rendroient indigne de votre affection fi
je les permettois: laiſſez au temps à déci
der mon coeur. Vous aurez tout celui
que vous éxigerez , repliqua-t-il , mais
qu'il foit limité : dites ſeulement que
vous ferez à moi , & fixez le terme de
mon fupplice ; il ſeroit peut être au-deſſus
des forces humaines de vous adorer , de
vous voir fans ceſſe , d'être fans eſpérance
, & de vous refpecter toujours. Je
ne puis rien vous promettre , repris -je ;
mais fi vous m'aimez en effet , vous
eſſayerez du moins juſqu'où la reconnoiffance
peut me conduire. Eh bien ,
DECEMBRE. 1763 . 29
dit-il , je m'y foumets ; car je prétends
vous plaire . A partir de ce moment , le
Banian ſe conduifit avec moi de façon
à ne me rien laiſſer à defirer pendant
deux jours & une partie du troifiéme.
Ce fut alors que le Hollandois revint
pour chercher , diſoit-il , quelques papiers
qu'il avoit oubliés ,& dont la perte
lui eût été de la plus grande importance ;
mais dans le vrai , pour me remettre
ſecrettement un billet où je trouvai ces
mots : " Si vous perſiſtez dans la réſolu-
» tion de quitter la maiſon du Banian
rendez-vous vers minuit dans le jardin ;
> vous trouverez à côté de la ſalle à man-
» ger un habit d'eſclave : c'eſt le dégui-
>>ſement le plus propre à vous cacher.
» Mais je vous exhorte de nouveau à
» abandonner ce projet , dans la crainte
» où je ſuis encore que vous n'ayez à
>> vous plaindre de la réception des An-
» glois. Quoiqu'il en ſoit, je tiendrai ma
>> promeffe, &je me trouverai derrière le
» jardin , d'où je vous conduirai où vous
>>> defirez vous rendre .
Ce billet me donna plus de tranquilli
té ; car malgré notre petit traité , leBanian
renouvelloit vivement ſes perfécutions
, & ce foir- là même il me preſſa
tellement de fixer le moment de ſon
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
bonheur , je vis tant d'égarement dans
fes yeux , qu'effrayée de ſes regards , je
pais le parti de lui donner le change. Demain
, lui dis-je , vous faurez ma derniere
réſolution. Votre réſolution , s'écria-
t- il ? Elle ſera peut- être l'Arrêt de
ma mort. Au moins dites-moi ſi je puis
efperer qu'elle ſera en ma faveur. Je le
crois , lui dis -je , fi vous continuez de
defirer. Dieux ! pourriez-vous en douter,
reprit-il ? Demain ..... Atteſtez donc votre
Dieu que vous ferez demain à moi. Je
ne fuis pas garant des événemens , repris-
je ; mais fi je vis & fi vous êtes dans
les mêmes ſentimens ... Jurez-le - moi, interrompit-
il avec une eſpéce d'emportement
indéfiniſſable ,&dontje fus glacée.
Confirmez cette adorable promefle : affurez-
la-moi par un ferment qui vous ſoit
inviolable. Eh bien , répondis - je en
tremblant, & fur la certitude intérieure
que le lendemain je ferois loin de lui ,
jejure par celui qui régit ce vaſte Univers
que demain nous ferons l'un à
l'autre fi vous continuez de vouloir &
de pouvoir former cette union. Le Banian
parut tranſporté & me baiſa plufieurs
fois la main. Cependant à travers
ſes tranſportsje crus lui voir moins d'ardeur
que de coutume. Il parla peu , &
. DECEMBRE. 1763 3
quand je me diſpoſai à me retirer , il ne
s'y oppoſa point : il me dit ſeulement en
m'embraſſant ; prenez garde , aimable
Henriette , à remplir votre voeu ! Je fouris
, & le quittai avec d'autant plus de
plaifir , que je me flattois de ne le plus
revoir.
Je me laiſſai deshabiller à l'ordinaire ;
& quand je crus que tout dormoit dans
la maiſon , je deſcendis , j'ouvris doucement
la porte du jardin ; j'y trouvai au
lieu marqué l'habit d'eſclave ; je m'en
revêtis promptement , & après avoir
franchi une paliſſade qui ſéparoit lejardin
d'une prairie , je rencontrai mon
guide. Il faut , dit- il , vous armer de patience
, car nous avons pluſieurs milles
à faire avant que de pouvoir nous repofer
en fùrété. J'étois fi ravie de ma délivrance
, que je me croyois infatigable.
Nous prîmes notre route à travers un
bois , dont la ſombre horreur me rappella
tout ce que j'ai fouffert dans la
forêt de Malayan ; mais l'âge avancé de
mon conducteur me raſſura .
Nous avions fait à peine une demie
lieue , que nous nous vîmes environnés
de pluſieurs hommes. Ce ſpectacle me
fit tomber ſans connoiffance. Lorſque
je revins de ma foibleſſe , la vue de mon
Biv
32 MERCURE DE FRANCE.
appartement , & des deux femmes qui
étoient dans l'uſage de me ſervir , ne
me laiſſerent plus douter de mon infortune.
Ce que je ne pouvois comprendre ,
c'eſt que le Banian eût pû fitôt être informé
de ma fuite. En vain je queſtionnai
les femmes ; je n'en pus tirer autre
choſe , finon que leur maître me répondroit.
La honte de l'avoir trompé , jointe
à ce que j'en avois eu précédemment à
craindre , fut prête à me jetter dans une
ſeconde foibleſſe. Dieu ! m'écriai-je ,
quels crimes ai-je donc commis pour
être auffi cruellement perfécutée ? Les
larmes que je répandis , & l'agitation de
mon âme , que je ne m'efforçois plus
de cacher , auroient ému le coeur le plus
barbare .
Dès qu'il fut jour je vis paroître le Banian
: j'étois encore au lit , & mon premier
mouvement fut de me cacher ſous
la couverture . Vous avez raiſon de vous
cacher, perfide créature, s'écria-t- il ; non .
"ſeulementvous me trompiez , mais vous
trompiez le Dieu que vous ſembliez refpecter.
Voyons , continua-t- il , fi cette
phyſionomie trompeuſe conſerveencore
affez de charmes pour défarmer tout
mon reſſentiment. Plaiſe au Ciel que
non ! m'écriai-je avec tout le courage
DECEMBRE. 1763 . 33
:
,
dont je pus m'armer ; je ne demande
d'autres faveurs que celle de mourir ; ce
ſera finir mon fupplice , & vous vous
épargnerez bien des tourmens. Non , reprit-
il , ma vengeance ſera plus ingénieuſe
& moins au gré de votre haine
pour moi. Préparez , dit- il , en fortant ,
& en ſe retournant vers les femmes
préparez cette créature perverſe à paffer
bientôt dans mon appartement. Alors les
miniſtres de ce maître impérieux me dépouillerent
de mon habit d'eſclave pour
me revêtir d'une robe très- riche . Si j'avois
eu en ma diſpoſition quelque inftrument
propre à me donner la mort , je
me ferois trouvée heureuſe : mais les
marques de mon déſeſpoir avoient fait
prendre aux femmes des précautions
pour m'empêcher d'y fuccomber. Elles
me conduifirent, ou plutôt me traînerent
chez le Banian , qui fit figne à celles
qui m'avoient amenée de nous laiffer
ſeuls . Eh bien , Henriette , me dit- il ,
eſt-ce ainſi que vous vous éfforcez de
calmer mon reſſentiment ? Est-ce par
des fanglots , & par un filence opiniâtre ,
que vous comptez obtenir votre grace ?
Je tentai vainement de parler : mes foupirs
m'étouffoient la voix, Fille obſtinée
! s'écria-t- il , où ſont maintenant ces
By
34 MERCURE DE FRANCE.
,
regards , cette douceur perfide que vous
employates fi bien hier pour me tromper
? Ce reproche me fit ſentir tout le
poidsdes remords ſur un intérieur coupable.
Dieu feul , lui dis-je en tremblant ,
ſçait ce qu'il m'en a coûté pour diffimuler
avec vous ; & j'avoue avec la plus grande
fincérité , que fans avoir pû être touchée
de votre amour , je n'ai jamais été inſenſible
à vos bontés.... Et tu me fuis
interrompit- il , pour me prouver ta reconnoiffance
? Mais ſi je n'ai eu d'autres
motifs que celui de l'amour pour t'accorder
ma protection , tu devois à la
cauſe les ſentimens que tu accordois à
l'efet. Je vous ai aimé , Henriette , & je
vous aime encore malgré moi: mais me
voici décidé à rompre un enchantement
qui m'avilit ; je ne vois plus en vous
qu'une eſclave faite pour obéir à fon
maître .... Ah , Seigneur ! lui dis-je en
tombant à ſes pieds , vous avez juré par
vos Dieux de ne jamais me faire violence.....
Songez que le parjure .....Hypocrite
! s'écria-t-il , oſez-vous parler de
parjure , quand vous -même en êtes doublement
coupable ? N'avez-vous pas juré
par votre Dieu , que fi vous étiez en vie
&en mon pouvoir aujourd'hui , vous céderiez
à ma rendreſſe ? Je conviens du
DÉCEMBRE. 1763. 35
ferment que j'ai fait , repliquai-je ; mais
fi vos ſentimens ont ceſſé d'être les mêmes
, hélas ! fuis-je tenuede les remplir ?
Ainfi vous avouez être liée , en ſuppofant
que mon coeur ſoit le même ? Eh
bien , vous êtes condamnée par vos propres
paroles ; & pour vous en donner
la preuve , apprenez que j'étois inſtruit
de tout ce que vous avez fait pour me
tromper. La Lettre du Hollandois étoit
écrite de ma main ; votre déguiſement
étoit choiſi par moi ; ce ſont mes gens
qui vous ont arrêtée : je vous ai toujours
fuivie. Ainfi mes fentimens n'ont pas
plus changé que les vôtres. Alors auffi
humiliée que confondue, que me reſtoitil
à oppoſer au Banian ? Je me récriai
contre la perfidie du Hollandois , qui
après avoir favoriſé mon projet & m'avoir
féduite par ſes pernicieux avis ,
m'avoit fi lâchement trahie . Le Banian,
après m'avoir laiſſé exhaler ma colère ,
me pritdans ſes bras : allons , ma chère
Henriette , il eſt écrit que nous ferons
tous deux parjures ; vous en refuſant ce
que vous avez juré de m'accorder , &
moi en ufant de violence pour l'obtenir.
Il ne nous reſte qu'un moyen de
fauver nos âmes d'un crime dont la
mienne frémit , tout déterminé que je
Bvj
36 MERCURE DE FRANCE.
ſuis à le commettre : c'eſt de vous donner
à moi fans répugnance.
Dans l'impoffibilité de me ſouſtraire
à ma deſtinée ; engagée par un ferment
à ne pouvoir plus refuſer ce que l'attente
d'une mort cruelle ne m'eût jamais
fait accorder , ſi j'avois pu prévoir
l'avenir ; forcée enfin à cet odieux facrifice
, je me bornai à éxiger que la
décence la plus rigoureuſe y mît le
ſceau. Je n'ai plus rien , Monfieur , à
objecter contre vos droits , lui répondis-
je ; je reconnois que le ferment me
lie malgré la façon artificieuſe dont
vous me l'avez arraché : mais ſi vos
ſentimens ſont purs , une cérémonie
authentique doit en précéder la récompenſe.
Je vous entends , s'écria-t-il ; &
pour vous prouver combien je méritois
plus de retour de votre part , je
veux que vous soyez ma femme. Ne
rappellons point le paſſé , repris-je , ſi
vous voulez rétablir dans mon âme les
ſentimens qui ſeuls peuvent nous rendre
heureux. Quantà moi , je vous jure
avec la plus grande fincérité , que quelque
répugnance que j'aye marquée
pour cet engagement , je m'efforcerai
déſormais à ne voir en vous qu'un
époux digne de ma tendreſſe , & à me
DECEMBRE . 1763 . 37
conduire à votre égard comme une
épouſe devenue telle par fon choix .
Le Banian au comble de ſes voeux ,
eût volontiers folemnifé ce mariage dès
le jour même ; mais je gagnai ſur lui de
le différer juſqu'au lendemain. L'état
violent d'où je ſortois demandoit au
moins une nuit tranquille. Vous ne devez
pas craindre , lui dis - je , d'être
trompé une ſeconde fois , j'ai eu trop
à me repentir de la première ; le
temps de mon abfence ne ſera employé
qu'à étudier les moyens de réparer ma
faute.
Le lendemain matin les femmes qui
m'avoient toujours ſervie , m'apportérent
les habits de nôce les plus fomptueux
& me conduifirent chez le Banian
, que je trouvai auſſi magnifiquement
vêtu. Une nombreuſe ſuite
de Banians qui avoient été invités pour
être témoins de notre mariage entrerent
immédiatement après , & nous nous
rendîmes au lieu deſtiné pour la cérémonie.
Ici finirent les calamités attachées à
mon état de fille ! mais hélas ! pour en
éprouver d'autres dans celui de femme.
Malgré tous mes efforts pour remplir
mes devoirs envers mon mari , il ne
38 MERCURE DE FRANCE.
fut jamais en moi d'éprouver les délices
qui , dit- on , font le charme de pareilles
unions. Le Banian s'en plaignit
d'une façon délicate & ne négligea rien
de ce qui pouvoit donner plus de chaleur
à mes ſentimens. Soins inutiles !
chaque jour ajoûtoit à la vivacité de ſa
paffion , & à mon invincible froideur.
Ses intérêts l'ayant quelque temps
appellé à la ville , où il defiroit que je
l'accompagnaſſe ; je me contraignis pour
paroître defirer ce voyage , auquel j'euffe
volontiers préféré la folitude.
Anotre arrivée à Bombay , nous reçumes
la viſite de pluſieurs familles Indiennes
, qui féliciterent mon mari fur
fon choix ; & je ne tardai pas à m'appercevoir
de fa répugnance à me laiffer fortir
du logis: mais peu curieuſe de former
aucune fociété avec les Indiens , j'étois
fur ce point très-d'accord avec lui. Dès
l'inſtant où il put fe flatter de ma groffefſe
, il infiſta pour que je l'accompagnafle
au Temple , afin d'invoquer l'Idole
adorée pour une heureuſe délivrance
: c'étoit , dit-il , un ufage dont
perſonne ne pouvoit ſe diſpenſer , bien
moins encore la femme d'un Banian .
Je cédai à cette néceſſité , en me réſervant
de faire de mon coeur le temple de
DECEMBRE. 1763 . 39
ma dévotion , & de diriger mes penſées
vers le Dieu qui en connoiffoit les plus
fecrettes.
Je fus conduite à la Pagode, dans une
chaiſe fermée & fuivie par tous nos domeſtiques.
Le Banian , avec pluſieurs
de ſes amis , vint me prendre à la porte
, & me mena à la Colomne , fur laquelle
l'Idole eſt placée. Je feignis d'y
faire ma prière , quoiqu'indignée du
ſpectacle ridicule de leurs cérémonies ,
& le Banian ſeul me reconduifit à
ma chaiſe. Mais cet acte de complaifance
ne fervit qu'à m'attirer bientôt
de nouveaux chagrins , puiſque le Banian
, aveuglement attaché à ſa religion
, employa tout pour m'engager
à l'embraffer . Un jour qu'il m'en preffoit
le plus : Ah ! ne l'éxigez pas , lui
dis-je : en même temps qu'il me feroit
impoffible de fléchir le genoux devant
vos Idoles , je ſens que je ſerois capable
de mourir , pour vous prouver qu'après
mon Dieu , vous êtes au monde ce
que j'ai de plus cher. La vivacité avec
laquelle je prononçai ces mots , lui en
démontra la fincérité ; il parut moins
ſenſible au mépris que je témoignois
pour ſa religion ; & ſes ſollicitations
furent ſuſpenduesjuſqu'au moment de
40 MERCURE DE FRANCE.
,
votre naiſſance. C'est alors , ô ma chère
Zoa ! que je me vis livrée aux plus terribles
amertumes , en voyant que ma
fille ſeroit élevée dans l'erreur : je frémiffois
en penſant que vous n'aviez
même pas reçu le baptême ; & j'étois
un jour occupée à vous adminiſtrer de
mon mieux ce Sacrement , quand le
Banian s'offrit à mes yeux. Vaine &
trop crédule femme ! s'écria-t-il avec
des yeux étincelans de rage ; comment
ofes-tu pratiquer ces extravagances
fur mon enfant ? Mais tu gémiras
de ton crime , & d'avoir abuſé de mon
indulgence. Emportez cet enfant , dit- il
à mes femmes qui parurent alors , &
que les premières paroles qu'il pourra
prononcer , foient autant de malédictions
contre les Chrétiens. Je fuppliai
vainement votre barbare père de modé
rer l'excès de fon reſſentim ent ; il vous
arracha de mes bras , & vous fit diſparoître
à mes yeux. Alors oubliant mes
devoirs & combien fon culte lui étoit
cher , je déplorai le ſort fara! qui m'avoit
ſoumiſe à un idolâtre ; & mon emportement
alla juſqu'à lui dire , que fa
méchanceté étoit auſſi infernale que la
couleur de ſa peau. A ce dernier trait
contre ſa perſonne , qu'il avoit toujours
DECEMBRE . 1763 . 41
ſoupçonné m'être déſagréable , le Banian
hors de lui-même tira ſa dague &
m'en frappa la tête affez violemment
pour que je perdiſſe connoiſſance.
Revenue a moi- même , je ne m'oc
cupai que de ma chère Zoa . Je demandai
où l'on vous avoit emportée. Les
femmes ine dirent que vous étiez dans
la maiſon , mais qu'elles craignoient
que vous ne me fuffiez pas rendue fi
je refuſois de me foumettre au Banian ;
que néanmoins il étoit éſſentiel de ne
vous pas donner un autre lait que le
mien. Je vous aimois trop pour ne pas
céder à la néceffité ; mais il n'étoit pas
poſſible que je montraſſe déſormais
les plus foibles apparences d'attachement
à un homme qui m'avoit traitée
en eſclave. Ma tendreſſe pour vous
l'emporta cependant bientôt ſur mon
reffentiment , & je conſentis qu'elles
allafſent intercéder en ma faveur auprès
de leur Maitre , dans les termes qu'elles
jugeroient les plus propres à lui faire
impreffion. Elles ne tarderent guères à
vous rapporter dans mes bras. Mais en
m'apprenant que l'unique moyen de regagner
l'affection de leur Maître & de
vous garder toujours avec moi, étoit de
reconnoître ma faute , de m'humilier
42 MERCURE DE FRANCE.
devant lui. Soumiſe à ſa puiſſance &
ſans eſpoir de m'affranchir , je ne voyois
que ce parti à prendre : mais un ſentiment
de fierté plus fort que ma Raifon
ne put me le permettre , & me rendit
mon Tyran plus inſupportable que
jamais. Il eſt certain , ma chère Zoa
que nul autre motif que le danger
d'être ſéparée de vous , n'auroit pû me
faire profterner devant un homme qui
m'étoit auffi inférieur en tout , & pour
qui il ne me reſtoit plus la moindre
eftime.
Quelques jours ſe paſſerent , pendant
leſquels mes femmes me repréſentoient
ſans ceffe que mon obſtination , non
ſeulement ajoûteroit à la colère du
Banian , mais qu'elle me coûteroit la
perte de mon enfant. Cette idée m'éf
fraya d'abord ; mais ma vanité me ſuggéra
bientôt que ces mêmes charmes
dont je lui avois vû tant de fois éprouver
le pouvoir , l'emporteroient ſur ſa
hauteur , & que l'impoſſibilité de vivre
ſans moi , le forceroit à defirer le premier
une réconciliation : mais ma vanité
me trompa ; & je ne reçus d'autre nou
velle du Banian , que l'ordre cruel de
vous retirer de mes mains. Malgré mon
déſeſpoir je ſentis qu'il falloit céder : je
,
DECEMBRE. 1763 . 43
demandai à genoux qu'il me fut permis
de revoir mon Tyran. A l'air dont il me
reçut , je jugeai d'un coup d'oeil que fa
foibleffe pour moi, ſur laquelle j'avois
tant compté , ne pouvoit plus me promettre
d'eſpoir. Femme ! que voulezvous
? medit-il d'un ton de Sultan irrité.
Rien , Monfieur , lui dis-je , auſſi tremblante
de la violence queje me faifois à
moi-même, quede la crainte d'être refuſée
, rien que vous remettre cet enfant ,
&vous fupplier en même tems d'ordonner
ma mort : privée de votre affection
&de la préſence de ma fille , la vie n'a
plus rien qui me touche. La mort , répondit-
il , peut en effet vous ſembler
préférable au tourment de vivre avec
moi ; j'ai cependant été affez bon pour
ne plus offrir à vos yeux ce monſtre , qui
en couleur comme en malice..... Ahl
Monfieur , interrompis-je avec tranf
port , pardonnez cet emportement au
coeur déchiré d'une mère , qui depuis
notre union n'a jamais cherché qu'à ſe
rendre agréable à vos yeux. Si cela étoit
vrai , s'écria-t-il , auriez-vous tant différé
à implorer le pardon que vous demandez
? Eh ! m'écriai-je , en tombant à
fes pieds , cet acte de ſoumiſſion vous
touchera-t-il ? C'eſt à genoux que je de
44 MERCURE DE FRANCE.
mande cette grace;& fur-tout, que vous
vouliez bien ne pas me ſéparer de mon
enfant ! ....
Ces mots parurent l'émouvoir. Soit
par intérêt pour vous , foit par quelque
retour de tendreſſe pour moi , il daigna
quoiqu'avec fierté , ſe rendre à condition
toutefois , que je ne m'engagerois
par le ferment le plus folemnel
àne jamais vous inſpirer la moindre
notion de la Religion Chrétienne
quand vous avanceriez en âge. Quelque
rigoureuſes qu'elles fuſſent , il fallut
ſe ſoumettre à ces conditions ; & vous
ſçavez , ma chère Zoa , combien religieuſement
je les ai obſervées. Mais
toutes mes obligations ceffent avec ma
vie.
Au moment où je vous écris , il y
a douze ans que cette querelle eſt arrivée;
& depuis cette époque il n'y eutjamais
de parfaite intelligence entre votre
père & moi très-convaincu que toute
ſa tendreſſe n'avoit nullement touché
mon coeur , il s'en vengeoit en cédant
aux mouvemens d'un caractère dur
&jaloux. Quant à moi , le ſouvenir
des humiliations que j'avois eſſuyées ,
ne me permettoit pas le moindre effort
pour regagner ſon amitié. Etrangère
DECEMBRE. 1763. 45
aujourd'hui dans un lieu où j'ai paffé
tant d'années , à peine ai-je la liberté de
jouir de la fraîcheur de l'air : je ſupporte
mes peines avec une patience apparente ;
mais je ne ſens pas moins que le chagrin
détruit infenfiblement les principes de
ma vie. Sans vous , ma chère Zoa , ce
ſeroit pour moi une conſolation d'en enviſager
la fin. Tout ce que je demande
aux Cieux , c'eſt que cette hiſtoire vous
fafſe aſſez d'impreſſion , pour faire germerdans
votre coeur les ſentimens d'une
Chrétienne . Vous ne fauriez l'être tant
que le Banian vivra : mais j'oſe encore
eſpérer que le Ciel attendri par mes larmes
, & touché de votre innocence
ſçaura peut- être un jour , par des événemens
dont à peine j'enviſage la poffibilité
, vous rendre au culte facré de vos
Pères &à votre Patrie .
Adieu , ma chère Zoa ! je ne ſerai
plus quand vous lirez ce manufcrit , &
mes derniers voeux ſont pour vous .
N. B. Quand ma mère , ajoute Zoa ,
ſe ſentit proche de fa fin , elle me fit
appeller ; & après m'avoir donné fa bénédiction
, elle mit dans mes mains une
petite caffette , dans laquelle elle gardoit
quelques bijoux que lui avoit autrefois
donnes mon père. Ma chère enfant
46 MERCURE DE FRANCE.
dit- elle , voilà tout ce dont je puis difpoſer
; mais vous trouverez dans cette
caffette quelque choſe digne d'être conſervé.
Je vous ordonne cependant de ne
pas l'ouvrir avant ma mort , & de prendre
garde que d'autres que vous ne
voyent ce qu'elle contient : fans cette
précaution vous iſqueriez d'être privée
du plus riche tréſor , & vous me feriez
perdre le fruit des ſoins que j'ai cru devoir
prendre pour votre bonheur futur.
Ce ne fut que longtemps après la mort
de ma mère , que j'ouvris une caffette
, où , avec le récit de ſes malheurs ,
je trouvai une très-ample inſtruction
fur les Myſtères de la Religion Catholique
, que Dieu m'a fait enfin la
grâce d'embraffer , par des moyens
dont je rendrai compte un jour ; &
j'eſpére qu'il me fera ſans doute auffi
celle de me pardonner , d'avoir déſobéi
fur ce point à mon père.
Fermer
117
p. 49-60
SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
Début :
LETTRE IV. Vous voulez connaître les femmes qui sont ici. [...]
Mots clefs :
Jeune homme, Femmes, Amour, Yeux, Nature, Plaisir, Âme, Finesse, Grâces, Beauté, Doute, Femme, Douceur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
SUITE des Lettres d'unjeune Homme.
LETTREIV.
Vous voulez connoître les femmes
qui font ici. Vous me demandez des
portraits. Mon ami , c'eſt un ouvrage
délicat, Il eſt dangereux d'être vrai.
Mais, s'il arrive que j'éffleure quelques
ridicules & même quelques vices , je ne
démaſquerai point les Perſonnages , &
d'ailleurs nous avons de jeunes Dames
très - aimables , & dont on ne peut faire
que l'éloge.
Deux femmes qui viſent à la célébrité
, qui par conféquent ſe déteſtent
& ſe mépriſent , & qui , je crois , ſe
rendent juſtice : l'une aimant tout le
monde , & même ſon mari ; l'autre, plus
franche , plus décidée , & déclarant
nettement qu'elle regarde le fien à-peuprès
comme un animal domeftique
que des préjugés ont rendu néceſſaire à
la liberté d'une jolie femme. Toutes
deux aimant le plaifir , mais la première
avec moins d'éclat ; être pufillanime,
qui ne fuit qu'en tremblant ſon illuftre
modele..... Pafſons aux autres.
C
:
,
50 MERCURE DE FRANCE.
Imaginez , mon ami , ce que la jeuneſſe
a de plus brillant , de plus tendre
& de plus délicat. Des cheveux blonds,
de grands yeux bleus pleins de douceur
, un viſage riant & modeſte , l'éclat
des plus belles couleurs , cette fineffe
& cette blancheur de peau particulière
aux blondes , & qui laiſſent
voir la pourpre imperceptible de ces
petites veines qui ornent les tempes &
le front , un ſourire enchanteur , une
taille légère & charmante , une politeſſe
aiſée , un eſprit aimable & cultivé,
un mélange touchant& fingulier de fineffe
& d'ingénuité dans le caractère : il
étoit réſervé à Mlle de Luficour de rafſembler
tant de grâces & tant d'heureuſes
qualités .
Nous avons encore une jeune Brune,
dont les yeux pétillent de tendreffe &
de vivacité. Elle penſe bien & s'exprime
de même. Vous lui trouvez d'abord
quelque timidité. Ce n'eſt point del'embarras
, c'eſt une fage circonfpection
qui naît de la modeſtie. Son eſprit eſt
juſte, ſes manières nobles& naturelles ,
ſa converſation agréable & fimple.
La figure de Madame d'Orville intéreſſe
d'abord. L'élégance & la légéreté
de ſa taille , la fineffe & la vivacité
MARS. 1764. 51
de ſa phyſionomie , le feu de ſes grands
yeux noirs , une certaine dignité répandue
fur toute ſa perſonne , tout cela
frappe & furprend. Avec plus de naïveté
, elle auroit de la grâce ; elle n'a
que de la majeſté. Vous ne lui trouvez
pas ces grâces touchantes qui vont chercherl'âme
* ; mais , permettez-moi l'expreffion
, une Beauté impérieuſe & hardie
, qui ſemble plutôt commander l'amour
, que l'inſpirer. Elle a beaucoup
d'eſprit , encore plus de prétentions.
Concluez de ceci , qu'elle a plus d'art
que de naturel , & vous conviendrez
néanmoins que Madame d'Orville eſt aimable.
Les femmes réuſſiſſent dans tous les
détails où il faut paroître : Mde d'Orville
y excelle. Elle fait parfaitement les
honneurs de ſa table & de ſa maiſon ;
rien ne lui échappe , & tout le monde
eſt ſatisfait : elle a toute l'adreſſe & la
préſence d'eſprit de ſon ſéxe. Mais vous
me ſoupçonnez de vouloir calomnier ce
ſéxe enchanteur , & de ne lui laiffer que
de petits talens . Je m'explique.
Ne pourroit- on pas dire aux femmes :
Ne vous plaignez plus de votre éduca-
* Rouffeau , Emile ou de l'Education.
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tion. Elle est conforme à vos inclinations.
Elle pourroit être plus parfaite ,&
j'avoue que , fi elle ne l'eſt pas , il y a
de notre faute. Mais vous n'êtes pas faites
pour vous appeſantir par l'étude.
Contentez-vous d'être aimables ; régnez
par la douceur & la perfuafion : ne
cherchez point à devenir des honimes ,
vous y perdriez, Vous naiffez toutes coquettes
: ne vous offenſez pas , je vous
ſupplie , de ce diſcours ; je ne vous en
reſpecte pas moins , & la coquetterie
bien dirigée eſt un bienfait de la Nature.
C'eſt par elle que vous gouvernez
les hommes. Vertueuſes , vous faites des
ſages ; & des vives émotions de l'amour
je vois naître & s'établir les moeurs.
Quelle gloire pour vous , & quel autre
empire pourroit vous flatter davantage !
Mais enfin voulez - vous réellement
être hommes ? J'y confens ,j& je partagerai
de bon coeur avec vous les fatigues
& les dangers de la guerre. Devenez
graves & Içavantes , & préférez à
la fineffe du fentiment , à l'aimable enjoûment
de votre eſprit, les ſoins de la
politique & du gouvernement. Jettez
l'aiguille & le fuſeau ,& que vos mains
délicates prennent la bêche du ruſtre ,&
le marteau du forgeron . Non , la Nature
a marqué notre destination & la diffé
MARS. 1764 . 53
rence de nos emplois par la différence
de notre conformation. Une plus
haute ſtature , une organiſation plus folide
& moins fléxible indiquent les devoirs
honorables de Phomme. A Dieu
ne plaiſe que je penſe que notre âme
foit par ſa nature ſupérieure à la vôtre !
Quand toutes ces relations de ſéxes ne
ſubſiſteront plus , quand les temps ſe-l
ront perdus dans le gouffre de l'Eternité
, quand ce corps mortel fera diffous
, nous ferons tous égaux ; les âmes
ont-elles un séxe * ? Quelle différence
reſtera-t- il entre elles ? Mon ami , je me
ſouviendrai fans doute alors , & j'aurai
du plaifir à me rappeller que , lorſque
j'étois un homme , ton aimable ſoeur
étoit une femme dont la ſociété me
charmoit.... Mais vois-tu quelle Métaphyſique
à propos de Mde d'Orville ?
Pardonne à un pauvre Solitaire. L'habitude
du chagrin égare ſon imagination
, mais jamais elle ne corrompra
fon coeur. Adieu , je vais parcourir cette
admirable campagne. Que ne puisje
partager ce plaifir avec toi ! Quelle
belle ſoirée ! La fraîcheur & le calme de
l'air ſemblent paſſer juſqu'à l'âme ! ...
Au revoir , mon ami !
*Rouffeau , Nouvelle Héloïſe.
Cij
54. MERCURE DE FRANCE.
LETTREV.
E reçois enfin votre lettre , mon ami.
Pourquoi l'ai -je fi longtemps attendue ?
Celong filence commençoit à m'inquiéter
, & mon coeur en a murmuré ; mais
l'amitié reſſemble aſſez à l'amour : la
moindre faveur d'une Belle appaiſe un
Amant irrité , & l'on pardonne aisément
à l'ami que l'on retrouve.
Il faut que je vous conte une petite
hiſtoire , qui , je crois , vous divertira .
J'étois curieux de voir un homme à la
mode. Je viens de contempler enfin
cette merveille. Rien n'eſt ſi plaifant, je
vous affure , & je ſuis fatisfait. Mais , fi
j'ai trouvé ce Phénix ridicule , j'ai dû
lui paroître bien fot : il a fans doute eu
pitié de mon étonnement provincial.
L'attention avec laquelle je le confidérois
étoit en effet remarquable ; elle
faiſoit un beau contraſte avec la légéreté
de cet Agréable. Tandis qu'il pirouettoit
fans ceſſe , qu'il tournoit à
tout vent , qu'il parloit à toutes les Dames
, qu'il vantoit les yeux de l'une ,
admiroit la main de l'autre , je me difois
: ce rôle eſt tout-à-fait digne d'un
MARS. 1764. 55.
homme , & cette manière d'honorer les
femmes doit bien les flatter !
Mon ami , ſi je voulois infulter une
jeune perſonne , ſi je le pouvois , je
prendrois le ton de cet impertinent.
Mais rien n'égaloit ſa fade galanterie ,
que l'air ſuffifant avec lequel il s'emparoit
de la conversation . Il débitoit leftement
les plus dangereuſes maximes; il
décidoit , tranchoit ..... Nous étions révoltés
; mais on nous vangea.
Toutes les Dames avoient eu part à
fes hommages.Il n'y eut pas juſqu'à la
vieille Préſident de Fierville à qui il
n'en eût conté. La petite niéce de cette
Dame eut fon tour : il lui adreſſa quelques
propos galans . Monfieur ,dit-elle,
retournez à ma tante , vous venez de
lui dire précisément la même choſe ;
elle eſt beaucoup plus raisonnable que
moi ; elle vous entendra mieux. La naï
veté de cette ſaillie nous frappa ; perſonne
ne put s'empêcher de ſourire. Si
tu n'as jamais vu un Petit- Maître déconcerté
,&déconcerté par une jeune fille
de douze ans ; j'ai vu , moi , j'ai vu ce
phénomène.
Cette gentilleſſe , cette affectation&
ces galans menfonges ne ſont guères
ſéduiſans , il est vrai ; ce n'eſt qu'un
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
vain perfifflage : mais ces lâches adulations
, cette commode & libertine Philofophie
ne laiſſent pas d'être pernicieuſes.
Vils corrupteurs ! ne vous plaignez
plus des vices des femmes : C'eſt
vous qui les faites germer dans leurs
coeurs. Galants eſclaves de la beauté !
c'eſt vous qui leur donnez enfin des armes
contre vous-mêmes. Elles n'ont
pas ufurpé l'empire ; vous le leur avez
tranfmis : heureux & libres en portant
leurs chaînes , fi vous aviez ſçu mieux
diriger ce doux afcendant que leur
donna fur nous la Nature !
Mais , mon ami , croiras - tu que je
fuis moi-même accufé de galanterie ,
moi qui déclame contre elle avec cette
véhémence ? On n'a rien imaginé de
mieux pour me corriger , que de me
propoſer une femme. On veut que j'épouſe
une fille très-riche.... & trèsvieille.
La perſonne n'eſt pas une Beauté
; mais la Raiſon ! ... La Raiſon eſt ſans
doute une très -belle choſe . On me regarde
comme un papillon qu'il faut fixer.
Je doute un peu que je m'attache
à cette fleur dont la fraîcheur & l'éclat
font fort équivoques. Ne fût-ce que par
curiofité , & pour en cauſer avec toi ,
il faut que je voltige autour. J'en ſerai
MARS. 1764. 57
के
57
quitte pour m'envoler bien vite , fi
l'objet me fait peur. Juge de la bonne
fortune ,& fi j'y perdrai mes aîles .
Adieu , mon ami , tâchez de vous
diſtraire. Continuez de vous occuper &
de vous amuſer. Chantez,lifez les loix,
& faites l'amour. L'homme d'efprit
ſçait tout concilier. Je defire ardemment
que la jeune perſonne dont vous me
parlez faffe bientôt votre bonheur. Plus
adroite que ces femmes impérieuſes ,
*qui ne ſçavent que révolter un mari ,
elle fent que l'empire de ſon ſéxe n'est
que celui de la douceur & de la perfuafion
. Elle a de la raifon & des graces
; le fort des malheureux la touche
& l'intéreſſe . N'hésite pas à t'unir à
cette aimable fille ; donne ton coeur au
vrai mérite. Adieu.
LETTRE VI.
H , que tu connois mal ton ami !
Ecoute l'hiſtoire de mon coeur , & juge
mieux de mes ſentimens .
J'aime une fille charmante. Je vais te
peindre les grâces qui parent la ſageſſe
Ce portrait pourra te féduire ; mais il
n'en fera que plus reſſemblant.
Gv
58 MERCURE DE FRANCE.
Mon bon ami , avez-vous vu quelquefois
de ces phyſionomies touchantes
, qui ſemblent demander le coeur
qu'elles raviffent ? La beauté de ma
maîtreſſe eſt d'un caractère fi tendre &
fi naïf ; elle a quelque choſe encore de
fi noble & de ſi gracieux ! ... Vous diriez
que,pour former ce modéle aimable,
la Nature a fondu la majeſté d'une Reine
avec l'ingénuité d'une Bergère. Une
figure brillante & modeſte , beaucoup
de délicateſſe & de ſenſibilité , une ſimplicité
charmante , un coeur généreux &
compatiſſant , une âme enfin voilà
l'objet enchanteur qui diſpoſe de ton
ami.
....
Peux- tu me foupçonner , après cela ,
de prétendre aux faveurs de la .... ? Tu
n'as pu férieuſement interpréter ma
lettre comme tu le fais. L'amour n'achete
point ſes plaiſirs ; il ne les vend
pas ; c'eſt au coeur ſeul de les donner
& de les obtenir. Une maîtreſſe vraîment
eftimable pourroit arracher au libertinage
l'homme le plus vicieux. Tu
ne voudrois pas que je le devinffe.
Mais que penfer de l'homme vil qui
trahit indignement l'innocence , & déſeſpére
la pudeur ? Quel est ce plaifir
barbare , d'abufer du malheur d'une
MARS. 1764. 59
jeune perſonne aimable , de profiter de
fon extrême affliction pour la forcer de
ſe faire violence à elle-même , & de s'avilir
à ſes propres yeux ! Eſt- ce parmi
les horreurs de la miſére la plus déplo
rable que peut régner l'Amour? Homme
brutal ! comment n'éprouves-tu pas
un fupplice plus cruel que celui qu'imagina
cet exécrable tyran qui faifoit
unir un homme vivant à un cadavre ?
Il eſt inſenſible , ce cadavre ; mais
vil Sardanapale , la victime de tes làches
artifices & de ton impudence boit
toute l'amertume de ſon fort ! Es- tu
heureux de ſes peines , de ſes douleurs ?
Tu oſes mêler l'opprobre & la défolation
à la volupté ! O monſtre ! .....
Fuyez , fille infortunée ! Votre vertudépend
encore de vous. Malgré le plus
fanglant outrage , elle n'en ſera que
plus refpectable .... Mais revenons.
Dites-moi , mon ami. Abandonneraije
ce que j'aime, parce que l'or n'a point
tiffu nos noeuds ? Il en faut , je le ſçais ,
de cet or fi recherché ; mais jamais je
ne defirerai d'inutiles & dangereuſes- richeffes.
Si je ne puis adoucir mon fort ni
celui de l'aimable fille qui m'a charmé,
j'irai dans quelque campagne oublier
le monde & la ſociété ; heureux , fi l'a
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
mitié peut chaſſer de mon aſyle l'amour
& les méchans. Je ne ſçais ; mais je
fuis tenté de fuir. O mon ami ! l'on ne
croit plus à la vertu. Une lente mélancolie
me confume. Hâte-toi , viens con .
foler un infortuné qui t'aimera tonjours.
Viens m'aider à ſupporter mes
maux.
LETTREIV.
Vous voulez connoître les femmes
qui font ici. Vous me demandez des
portraits. Mon ami , c'eſt un ouvrage
délicat, Il eſt dangereux d'être vrai.
Mais, s'il arrive que j'éffleure quelques
ridicules & même quelques vices , je ne
démaſquerai point les Perſonnages , &
d'ailleurs nous avons de jeunes Dames
très - aimables , & dont on ne peut faire
que l'éloge.
Deux femmes qui viſent à la célébrité
, qui par conféquent ſe déteſtent
& ſe mépriſent , & qui , je crois , ſe
rendent juſtice : l'une aimant tout le
monde , & même ſon mari ; l'autre, plus
franche , plus décidée , & déclarant
nettement qu'elle regarde le fien à-peuprès
comme un animal domeftique
que des préjugés ont rendu néceſſaire à
la liberté d'une jolie femme. Toutes
deux aimant le plaifir , mais la première
avec moins d'éclat ; être pufillanime,
qui ne fuit qu'en tremblant ſon illuftre
modele..... Pafſons aux autres.
C
:
,
50 MERCURE DE FRANCE.
Imaginez , mon ami , ce que la jeuneſſe
a de plus brillant , de plus tendre
& de plus délicat. Des cheveux blonds,
de grands yeux bleus pleins de douceur
, un viſage riant & modeſte , l'éclat
des plus belles couleurs , cette fineffe
& cette blancheur de peau particulière
aux blondes , & qui laiſſent
voir la pourpre imperceptible de ces
petites veines qui ornent les tempes &
le front , un ſourire enchanteur , une
taille légère & charmante , une politeſſe
aiſée , un eſprit aimable & cultivé,
un mélange touchant& fingulier de fineffe
& d'ingénuité dans le caractère : il
étoit réſervé à Mlle de Luficour de rafſembler
tant de grâces & tant d'heureuſes
qualités .
Nous avons encore une jeune Brune,
dont les yeux pétillent de tendreffe &
de vivacité. Elle penſe bien & s'exprime
de même. Vous lui trouvez d'abord
quelque timidité. Ce n'eſt point del'embarras
, c'eſt une fage circonfpection
qui naît de la modeſtie. Son eſprit eſt
juſte, ſes manières nobles& naturelles ,
ſa converſation agréable & fimple.
La figure de Madame d'Orville intéreſſe
d'abord. L'élégance & la légéreté
de ſa taille , la fineffe & la vivacité
MARS. 1764. 51
de ſa phyſionomie , le feu de ſes grands
yeux noirs , une certaine dignité répandue
fur toute ſa perſonne , tout cela
frappe & furprend. Avec plus de naïveté
, elle auroit de la grâce ; elle n'a
que de la majeſté. Vous ne lui trouvez
pas ces grâces touchantes qui vont chercherl'âme
* ; mais , permettez-moi l'expreffion
, une Beauté impérieuſe & hardie
, qui ſemble plutôt commander l'amour
, que l'inſpirer. Elle a beaucoup
d'eſprit , encore plus de prétentions.
Concluez de ceci , qu'elle a plus d'art
que de naturel , & vous conviendrez
néanmoins que Madame d'Orville eſt aimable.
Les femmes réuſſiſſent dans tous les
détails où il faut paroître : Mde d'Orville
y excelle. Elle fait parfaitement les
honneurs de ſa table & de ſa maiſon ;
rien ne lui échappe , & tout le monde
eſt ſatisfait : elle a toute l'adreſſe & la
préſence d'eſprit de ſon ſéxe. Mais vous
me ſoupçonnez de vouloir calomnier ce
ſéxe enchanteur , & de ne lui laiffer que
de petits talens . Je m'explique.
Ne pourroit- on pas dire aux femmes :
Ne vous plaignez plus de votre éduca-
* Rouffeau , Emile ou de l'Education.
:
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
tion. Elle est conforme à vos inclinations.
Elle pourroit être plus parfaite ,&
j'avoue que , fi elle ne l'eſt pas , il y a
de notre faute. Mais vous n'êtes pas faites
pour vous appeſantir par l'étude.
Contentez-vous d'être aimables ; régnez
par la douceur & la perfuafion : ne
cherchez point à devenir des honimes ,
vous y perdriez, Vous naiffez toutes coquettes
: ne vous offenſez pas , je vous
ſupplie , de ce diſcours ; je ne vous en
reſpecte pas moins , & la coquetterie
bien dirigée eſt un bienfait de la Nature.
C'eſt par elle que vous gouvernez
les hommes. Vertueuſes , vous faites des
ſages ; & des vives émotions de l'amour
je vois naître & s'établir les moeurs.
Quelle gloire pour vous , & quel autre
empire pourroit vous flatter davantage !
Mais enfin voulez - vous réellement
être hommes ? J'y confens ,j& je partagerai
de bon coeur avec vous les fatigues
& les dangers de la guerre. Devenez
graves & Içavantes , & préférez à
la fineffe du fentiment , à l'aimable enjoûment
de votre eſprit, les ſoins de la
politique & du gouvernement. Jettez
l'aiguille & le fuſeau ,& que vos mains
délicates prennent la bêche du ruſtre ,&
le marteau du forgeron . Non , la Nature
a marqué notre destination & la diffé
MARS. 1764 . 53
rence de nos emplois par la différence
de notre conformation. Une plus
haute ſtature , une organiſation plus folide
& moins fléxible indiquent les devoirs
honorables de Phomme. A Dieu
ne plaiſe que je penſe que notre âme
foit par ſa nature ſupérieure à la vôtre !
Quand toutes ces relations de ſéxes ne
ſubſiſteront plus , quand les temps ſe-l
ront perdus dans le gouffre de l'Eternité
, quand ce corps mortel fera diffous
, nous ferons tous égaux ; les âmes
ont-elles un séxe * ? Quelle différence
reſtera-t- il entre elles ? Mon ami , je me
ſouviendrai fans doute alors , & j'aurai
du plaifir à me rappeller que , lorſque
j'étois un homme , ton aimable ſoeur
étoit une femme dont la ſociété me
charmoit.... Mais vois-tu quelle Métaphyſique
à propos de Mde d'Orville ?
Pardonne à un pauvre Solitaire. L'habitude
du chagrin égare ſon imagination
, mais jamais elle ne corrompra
fon coeur. Adieu , je vais parcourir cette
admirable campagne. Que ne puisje
partager ce plaifir avec toi ! Quelle
belle ſoirée ! La fraîcheur & le calme de
l'air ſemblent paſſer juſqu'à l'âme ! ...
Au revoir , mon ami !
*Rouffeau , Nouvelle Héloïſe.
Cij
54. MERCURE DE FRANCE.
LETTREV.
E reçois enfin votre lettre , mon ami.
Pourquoi l'ai -je fi longtemps attendue ?
Celong filence commençoit à m'inquiéter
, & mon coeur en a murmuré ; mais
l'amitié reſſemble aſſez à l'amour : la
moindre faveur d'une Belle appaiſe un
Amant irrité , & l'on pardonne aisément
à l'ami que l'on retrouve.
Il faut que je vous conte une petite
hiſtoire , qui , je crois , vous divertira .
J'étois curieux de voir un homme à la
mode. Je viens de contempler enfin
cette merveille. Rien n'eſt ſi plaifant, je
vous affure , & je ſuis fatisfait. Mais , fi
j'ai trouvé ce Phénix ridicule , j'ai dû
lui paroître bien fot : il a fans doute eu
pitié de mon étonnement provincial.
L'attention avec laquelle je le confidérois
étoit en effet remarquable ; elle
faiſoit un beau contraſte avec la légéreté
de cet Agréable. Tandis qu'il pirouettoit
fans ceſſe , qu'il tournoit à
tout vent , qu'il parloit à toutes les Dames
, qu'il vantoit les yeux de l'une ,
admiroit la main de l'autre , je me difois
: ce rôle eſt tout-à-fait digne d'un
MARS. 1764. 55.
homme , & cette manière d'honorer les
femmes doit bien les flatter !
Mon ami , ſi je voulois infulter une
jeune perſonne , ſi je le pouvois , je
prendrois le ton de cet impertinent.
Mais rien n'égaloit ſa fade galanterie ,
que l'air ſuffifant avec lequel il s'emparoit
de la conversation . Il débitoit leftement
les plus dangereuſes maximes; il
décidoit , tranchoit ..... Nous étions révoltés
; mais on nous vangea.
Toutes les Dames avoient eu part à
fes hommages.Il n'y eut pas juſqu'à la
vieille Préſident de Fierville à qui il
n'en eût conté. La petite niéce de cette
Dame eut fon tour : il lui adreſſa quelques
propos galans . Monfieur ,dit-elle,
retournez à ma tante , vous venez de
lui dire précisément la même choſe ;
elle eſt beaucoup plus raisonnable que
moi ; elle vous entendra mieux. La naï
veté de cette ſaillie nous frappa ; perſonne
ne put s'empêcher de ſourire. Si
tu n'as jamais vu un Petit- Maître déconcerté
,&déconcerté par une jeune fille
de douze ans ; j'ai vu , moi , j'ai vu ce
phénomène.
Cette gentilleſſe , cette affectation&
ces galans menfonges ne ſont guères
ſéduiſans , il est vrai ; ce n'eſt qu'un
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
vain perfifflage : mais ces lâches adulations
, cette commode & libertine Philofophie
ne laiſſent pas d'être pernicieuſes.
Vils corrupteurs ! ne vous plaignez
plus des vices des femmes : C'eſt
vous qui les faites germer dans leurs
coeurs. Galants eſclaves de la beauté !
c'eſt vous qui leur donnez enfin des armes
contre vous-mêmes. Elles n'ont
pas ufurpé l'empire ; vous le leur avez
tranfmis : heureux & libres en portant
leurs chaînes , fi vous aviez ſçu mieux
diriger ce doux afcendant que leur
donna fur nous la Nature !
Mais , mon ami , croiras - tu que je
fuis moi-même accufé de galanterie ,
moi qui déclame contre elle avec cette
véhémence ? On n'a rien imaginé de
mieux pour me corriger , que de me
propoſer une femme. On veut que j'épouſe
une fille très-riche.... & trèsvieille.
La perſonne n'eſt pas une Beauté
; mais la Raiſon ! ... La Raiſon eſt ſans
doute une très -belle choſe . On me regarde
comme un papillon qu'il faut fixer.
Je doute un peu que je m'attache
à cette fleur dont la fraîcheur & l'éclat
font fort équivoques. Ne fût-ce que par
curiofité , & pour en cauſer avec toi ,
il faut que je voltige autour. J'en ſerai
MARS. 1764. 57
के
57
quitte pour m'envoler bien vite , fi
l'objet me fait peur. Juge de la bonne
fortune ,& fi j'y perdrai mes aîles .
Adieu , mon ami , tâchez de vous
diſtraire. Continuez de vous occuper &
de vous amuſer. Chantez,lifez les loix,
& faites l'amour. L'homme d'efprit
ſçait tout concilier. Je defire ardemment
que la jeune perſonne dont vous me
parlez faffe bientôt votre bonheur. Plus
adroite que ces femmes impérieuſes ,
*qui ne ſçavent que révolter un mari ,
elle fent que l'empire de ſon ſéxe n'est
que celui de la douceur & de la perfuafion
. Elle a de la raifon & des graces
; le fort des malheureux la touche
& l'intéreſſe . N'hésite pas à t'unir à
cette aimable fille ; donne ton coeur au
vrai mérite. Adieu.
LETTRE VI.
H , que tu connois mal ton ami !
Ecoute l'hiſtoire de mon coeur , & juge
mieux de mes ſentimens .
J'aime une fille charmante. Je vais te
peindre les grâces qui parent la ſageſſe
Ce portrait pourra te féduire ; mais il
n'en fera que plus reſſemblant.
Gv
58 MERCURE DE FRANCE.
Mon bon ami , avez-vous vu quelquefois
de ces phyſionomies touchantes
, qui ſemblent demander le coeur
qu'elles raviffent ? La beauté de ma
maîtreſſe eſt d'un caractère fi tendre &
fi naïf ; elle a quelque choſe encore de
fi noble & de ſi gracieux ! ... Vous diriez
que,pour former ce modéle aimable,
la Nature a fondu la majeſté d'une Reine
avec l'ingénuité d'une Bergère. Une
figure brillante & modeſte , beaucoup
de délicateſſe & de ſenſibilité , une ſimplicité
charmante , un coeur généreux &
compatiſſant , une âme enfin voilà
l'objet enchanteur qui diſpoſe de ton
ami.
....
Peux- tu me foupçonner , après cela ,
de prétendre aux faveurs de la .... ? Tu
n'as pu férieuſement interpréter ma
lettre comme tu le fais. L'amour n'achete
point ſes plaiſirs ; il ne les vend
pas ; c'eſt au coeur ſeul de les donner
& de les obtenir. Une maîtreſſe vraîment
eftimable pourroit arracher au libertinage
l'homme le plus vicieux. Tu
ne voudrois pas que je le devinffe.
Mais que penfer de l'homme vil qui
trahit indignement l'innocence , & déſeſpére
la pudeur ? Quel est ce plaifir
barbare , d'abufer du malheur d'une
MARS. 1764. 59
jeune perſonne aimable , de profiter de
fon extrême affliction pour la forcer de
ſe faire violence à elle-même , & de s'avilir
à ſes propres yeux ! Eſt- ce parmi
les horreurs de la miſére la plus déplo
rable que peut régner l'Amour? Homme
brutal ! comment n'éprouves-tu pas
un fupplice plus cruel que celui qu'imagina
cet exécrable tyran qui faifoit
unir un homme vivant à un cadavre ?
Il eſt inſenſible , ce cadavre ; mais
vil Sardanapale , la victime de tes làches
artifices & de ton impudence boit
toute l'amertume de ſon fort ! Es- tu
heureux de ſes peines , de ſes douleurs ?
Tu oſes mêler l'opprobre & la défolation
à la volupté ! O monſtre ! .....
Fuyez , fille infortunée ! Votre vertudépend
encore de vous. Malgré le plus
fanglant outrage , elle n'en ſera que
plus refpectable .... Mais revenons.
Dites-moi , mon ami. Abandonneraije
ce que j'aime, parce que l'or n'a point
tiffu nos noeuds ? Il en faut , je le ſçais ,
de cet or fi recherché ; mais jamais je
ne defirerai d'inutiles & dangereuſes- richeffes.
Si je ne puis adoucir mon fort ni
celui de l'aimable fille qui m'a charmé,
j'irai dans quelque campagne oublier
le monde & la ſociété ; heureux , fi l'a
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
mitié peut chaſſer de mon aſyle l'amour
& les méchans. Je ne ſçais ; mais je
fuis tenté de fuir. O mon ami ! l'on ne
croit plus à la vertu. Une lente mélancolie
me confume. Hâte-toi , viens con .
foler un infortuné qui t'aimera tonjours.
Viens m'aider à ſupporter mes
maux.
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Résumé : SUITE des Lettres d'un jeune Homme.
Dans une série de lettres, l'auteur décrit diverses femmes et hommes rencontrés dans un certain lieu, en évitant de blesser quiconque. Il mentionne deux femmes aspirant à la célébrité et se détestant mutuellement. L'une aime tout le monde, y compris son mari, tandis que l'autre voit son mari comme un animal domestique nécessaire à sa liberté. Parmi les jeunes femmes remarquables, Mademoiselle de Lusicour est louée pour sa beauté et sa douceur, une jeune brune pour sa vivacité et sa modestie, et Madame d'Orville pour son élégance et son esprit, bien qu'elle manque de grâce naturelle. L'auteur discute des rôles traditionnels des femmes, éduquées pour être aimables et régner par la douceur et la persuasion, et reconnaît la coquetterie comme un moyen de gouverner les hommes et de promouvoir la vertu. Il affirme que les différences physiques entre les sexes déterminent leurs rôles respectifs, mais que les âmes sont égales. Dans une autre lettre, l'auteur décrit un homme à la mode, superficiel et galant envers les femmes, critiquant sa galanterie pernicieuse. Il mentionne être accusé de galanterie et doute d'une union avec une femme riche et âgée, conseillant à son ami de se marier avec une jeune personne douce et raisonnable. L'auteur révèle aimer une jeune femme charmante, sage et compatissante, capable de redonner le chemin de la vertu. Il condamne ceux qui abusent de la détresse des jeunes femmes. Enfin, le narrateur exprime une profonde détresse et une réflexion morale, décrivant un personnage insensible et cruel. Il exhorte une 'fille infortunée' à préserver sa vertu malgré les outrages subis. Il envisage de se retirer à la campagne pour échapper au monde et aux méchants, espérant que l'amitié puisse lui apporter du réconfort.
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118
p. 75-76
L'ECOLE des femmes, chanson morale, imitée de l'Anglais de M. GARRICK, célèbre Acteur & Auteur de Londres.
Début :
Vous qui, malgré vos agrémens, [...]
Mots clefs :
École des femmes, Coeur, Rôles, Lys, Yeux, Voix, Belle, Zirphé, Oiseau, Amour
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texteReconnaissance textuelle : L'ECOLE des femmes, chanson morale, imitée de l'Anglais de M. GARRICK, célèbre Acteur & Auteur de Londres.
L'ECOLE des femmes , chanson morale ,
imitée de l'Anglois de M. GARRICK ,
célèbre Acteur & Auteur de Londres .
Votous qui , malgré vos agrémens ,
Dans vos maris ne trouvez plus d'amans ,
Sans en rougir , venez entendre
Le vrai ſecret de vous les rendre .
Roſes & lys peuvent charmer ,
Tendres regards tous les coeurs enflammer
Mais roſes & lys ſe flétriſſent ,
De même amours & ſoins finiſſent.
Quand la lyre , ſur vos genoux ,
Forme des fons auſſi brillans que doux ,
C'eſt que la main qui la careſſe
Se prête à ſa délicateſſe.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Si la guitarre ſous vos doigts ,
Rend plus touchans vos yeux & votre voix ;
C'eſt qu'un coeur tendre , qui veut plaire ,
Fait toujours bien ce qu'il veut faire .
Quand ce defir vous inſpiroit ,
Belle Zirphé , tout pour vous foupiroit ! ...
Si cette ardeur est moins extrême ,
C'eſt que Zirphé n'eſt plus la même.
Ifimène appelle ſon ſerin ;
L'oiſeau s'élance & plane fur fon fein.
Docile à la voix qui l'appelle ,
L'oiſeau fait- il qu'Ifmène eſt belle ?
Non : les charmes de la douceur ,
Du plus farouche apprivoiſent le coeur.
Femme qui fait en faire uſage ,
Eft Reine au ſein de l'eſclavage .
و Si votre coeur n'en eſt pas mieux
Que la gaité brille au moins dans vos yeux.
L'amour naît & croît ſur les traces
Des ſentimens unis aux grâces .
:
C'eſt ainſi , qu'à très-peu de frais ,
Pour vos époux revivront vos attraits .
L'hymen ainſi verra fans peine ,
L'amour conſtant dorer ſa chaîne.
Paroles & Musique de M. D. L. P.
imitée de l'Anglois de M. GARRICK ,
célèbre Acteur & Auteur de Londres .
Votous qui , malgré vos agrémens ,
Dans vos maris ne trouvez plus d'amans ,
Sans en rougir , venez entendre
Le vrai ſecret de vous les rendre .
Roſes & lys peuvent charmer ,
Tendres regards tous les coeurs enflammer
Mais roſes & lys ſe flétriſſent ,
De même amours & ſoins finiſſent.
Quand la lyre , ſur vos genoux ,
Forme des fons auſſi brillans que doux ,
C'eſt que la main qui la careſſe
Se prête à ſa délicateſſe.
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
Si la guitarre ſous vos doigts ,
Rend plus touchans vos yeux & votre voix ;
C'eſt qu'un coeur tendre , qui veut plaire ,
Fait toujours bien ce qu'il veut faire .
Quand ce defir vous inſpiroit ,
Belle Zirphé , tout pour vous foupiroit ! ...
Si cette ardeur est moins extrême ,
C'eſt que Zirphé n'eſt plus la même.
Ifimène appelle ſon ſerin ;
L'oiſeau s'élance & plane fur fon fein.
Docile à la voix qui l'appelle ,
L'oiſeau fait- il qu'Ifmène eſt belle ?
Non : les charmes de la douceur ,
Du plus farouche apprivoiſent le coeur.
Femme qui fait en faire uſage ,
Eft Reine au ſein de l'eſclavage .
و Si votre coeur n'en eſt pas mieux
Que la gaité brille au moins dans vos yeux.
L'amour naît & croît ſur les traces
Des ſentimens unis aux grâces .
:
C'eſt ainſi , qu'à très-peu de frais ,
Pour vos époux revivront vos attraits .
L'hymen ainſi verra fans peine ,
L'amour conſtant dorer ſa chaîne.
Paroles & Musique de M. D. L. P.
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Résumé : L'ECOLE des femmes, chanson morale, imitée de l'Anglais de M. GARRICK, célèbre Acteur & Auteur de Londres.
Le texte présente une chanson morale intitulée 'L'École des femmes', inspirée d'une œuvre de David Garrick. Elle s'adresse aux femmes souhaitant raviver l'amour de leurs maris. La chanson souligne que les beautés physiques, comme les roses et les lys, se fanent, tout comme les amours et les soins. Elle insiste sur l'importance de la délicatesse et de la tendresse dans les relations conjugales. Jouer de la lyre ou de la guitare avec grâce peut raviver l'amour en montrant un cœur tendre et attentif. Des métaphores, telles que celle de l'oiseau docile à la voix de sa maîtresse, illustrent comment la douceur peut conquérir même les cœurs les plus farouches. La chanson recommande aux femmes de cultiver la gaieté et les grâces pour maintenir l'amour dans leur mariage, suggérant que ces qualités peuvent raviver les attraits et assurer un amour constant.
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119
p. 43-51
EPÎTRE sur l'utilité de la satire. Par M. MATON.
Début :
Egô si risi quod ineptus Pastillos Rufillus olet, Gorgonius hircum, [...]
Mots clefs :
Satire, Honneur, Vice, Coeur, Yeux, Grands, Homme, Boileau
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texteReconnaissance textuelle : EPÎTRE sur l'utilité de la satire. Par M. MATON.
EPITRE fur l'utilité de la fatire. Par
M. MATON.
Ego fi rifi quod ineptus
Paftillos Rufillus olet , Gorgonius hircum ,
Lividus & mordax videor tibi.
PAR
Horat.
AR quel abus les méchans & les fots.
Font - ils le mal , errent - ils en repos ?
N'ófe -t-on plus , ami de la droiture
Des moeurs du temps hafarder la peinture?
44
MERCURE DE FRANCE .
Et rougit- on d'entretenir l'honneur
Qui d'un état confirme la grandeur ?
C'eſt donc depuis qu'avec l'art de médire
Les médifans confondent la fatire ,
Et que le vice , au plus haut point porté ,
S'accroît encor de fon impunité ?
O fiècle ! ô jours ! fi féconds en maximes ,
En théorie , en documens fublimes
Pour qui le nom d'honneur ou de vertu
N'eft que trop vague , & fouvent rebattu ;
Permetttez - vous qu'une Mufe ftoïque
Monte fa lyre au ton de fa logique?
Qu'il foit banni de la fociété ,
Qu'il foit , dit- on , à jamais d'éteſté ,
Le bel-efprit qui , fâcheux par fyftême ,
Nous décrira pour fe louer lui-même.
Quoi qu'on en dife , intégre & citoyen ,
Un fatyrique eft un homme de bien :
S'il fe pouvoit qu'un peuple en fon enfance
Cherchât au loin fa frêle fubfiftance ,
Qu'avec tranfport il béniroit la main
Qui , féparant le baume du venin ,
Lui marqueroit tout ce que la nature
Sage & conftante offre à fa nouriture !
Tel eft l'objet du cenfeur éclairé ;
Un'eft fervent que pour l'homme égaré :
JUILLET 41
1
1766.
D'un mot plaisant , ou d'un trait fatirique ,
Il force au bien que la morale indique ;
Se faifant craindre , il éclaire nos pas :
La loi commande , & ne raifonne pas.
Chez des humains yvres de flaterie ,
De tous les temps la fatire avilie
Range le fage à côté du méchant ,
Lorfque fon oeil veut percer trop avant.
Qu'une leçon dans le fecret nous pique ,
Elle révolte alors qu'elle eft publique.
Comment peut - on , jaloux de fon erreur
Baiſer la main qui nous perce le coeur ?
Le bel emploi (de l'orgueil dont nous fommes)
Que de reprendre , & d'inftruire les hommes !
Témoins les fruits que moiffonne Rouffeau ,
De fon Vitam impendere vero.
Eft-on toujours pour y voir mieux qu'un autre,
De la raiſon le martyre & l'apôtre ?
L'humanité demande des heureux ,
Et l'art d'en faire eft un préfent des Cieux
Mais on a beau terraffer l'impofture ,
On jouit peu du bien que l'on procure :
Il eft d'ingrats un nombrè illimité ,
Et mille erreurs pour une vérité.
Quoique ces vers admettent la fatire ,
La bienséance en rétrécit l'empire.
Qu'est-il befoin , pour la gloire des fots ,
Qu'un Ecrivain fe ruine en bons mots ?
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Ou qu'un forfait , abhorrant la lumière ,
Soit par humeur tiré de la pouflière ?
La voix publique aime la chaſteté ,
Et le vrai zèle atteint l'utilité :
De Juvenal les portraits font infâmes ;
Ne fouillons pas dans les replis des âmes :
Il eft des coeurs juſques là corrompus ,
Que n'émeut point l'exemple des vertus ;
Mais effayez de leur créer des vices ,
Les voilà prêts d'en faire leurs délices.
Un crime occulte eft prefque indifférent 3
Qui fe perd feul , eſt à peine un méchant.
Pour peu qu'un mal devienne épidémique ,
Pour l'arrêter , il n'eft qu'un fatirique ;
Un ennemi de l'ordre , un impofteur ,
S'il eft puiffant , doit exciter l'horreur ;
Il faut fur lui déployer le farcafme
Et le glacer dans fon enthouſiaſme :
De fes noirceurs vient- il à fe
parer ,
C'est un Typhon qu'il faut d'éfefpérer.
Tel d'un arrêt s'ofe targuer & rire ,
Brave le Ciel , qui craindra la fatire .
Elle a produit de furprenans effets ;
Elle a de Guife arrêté les excès ( 1 ) ;
( 1 ) On fait que la multiplicité des écrits répandus dans
la Sicile , par les partifans du Roi contre le Duc de Guife ,
mirent un frein puiffantaux entreptifes or gueilleufes de cet
homme,
I
JUILLET
47 1766.
Et Maffei , par ſa forte ironie ( 2 ) ,
D'affreux duels a purgé l'Italie.
Que mon coeur s'ouvre aux pleurs des malheureux
,
Sentant leur fort , je parlerai comme eux :
Leurs maux divers m'arracheront des larmes ;
Leur défeſpoir me fournira des armes :
Je ne verrai
qu'oppreffeurs & tyrans ;
Que des petits les victimes des grands ;
Que l'ingocence & l'orphelin timides
Triftes jouets de juges trop avides ;
Que la faveur couronnant de ſes mains ,
De vils flateurs , l'opprobre des humains :
Ce ne fera que haine & préfidie ;
Qu'ambition de flots de fang nourrie ;
Que novateurs , que de faux citoyens ,
Que des docteurs s'égorgeant pour des riens ;
Que des favans , dont la philoſophie
Verſe en leur fein le poiſon de l'envie.
Ils font , hélas ! ces oracles du temps ,
Peu lumineux , & jamais confolans.
Lorſqu'un héros qui reſpire la guerre ,
De fes fujets fe fait nommer le père ;
Qu'un autre érige en maxime d'état ,
Qu'un trône ouvert excufe l'attentat ;
( 2 ) Il eft certain que le ridicule amer jetté par le
Marquis Maffei , fur l'ufage barbare des duels , dans fon
traité Della Scienza Cavalleresca , produiſit en Italie des
effets furprenans.
MERCURE DE FRANCE.
Que s'uniflant à des femmes perdues ,
Des grands encor fe placent dans les nues ;
Que tel aux fiens refufe des fecours ,
Qui rifque au jeu fa fortune & fes jours ;
Qu'aux yeux de ceux qui ne favent l'attendre ,
L'or n'avilit que quand il le faut rendre :
Le Ciel m'eût- il départi fa douceur ,
Le fiel alors furnage dans mon coeur :
Il faut du moins qu'en bonne politique ,
Faute de loix , la fatire s'explique :
Dans un Etat il eft contagieux
Qu'à ces tableaux s'accoutument les yeux.
Quelque rumeur que la fatire excite ,
On ne la craint que lorsqu'on la mérite .
Malheur à ceux qui la comptent pour rien :
L'horreur du mal fait l'éloge du bien.
Alcide expire & les monftres renaiſſent :
Boileau n'eft plus , & les fots reparoiffent.
Mais de cenfeur , pour s'arroger le droit ,
Il faut , dit - on , foi- même marcher droit ,
Et qu'innocent des vices qu'on réprime ,
De victimaire on ne foit pas victime.
Eft- ce aux Lays à nous parler d'honneur ?
Aux Arétins , d'un Dieu jufte & vengeur ?
Soit & mon but , en me mêlant d'écrire ,
Eft qu'on m'eftime,& non pas qu'on m'admire.
Si je nommois , je veux l'être à mon tour.
J'ai deux acteurs ; c'eft le peuple & la cour.
Que
JUILLET 1766. 49
Que dis-je encor ? Il faut , pour être juſte ,
Blâmant Cinna , s'enrouer pour Auguſte
Et compofer , d'un ftyle fec & dur ,
En temps & lieu des odes fur Namur:
Que rifque- t- on ? Pour une apologie
Mille fujets dérident mon génie ;
Etre à l'affut de l'orgueil & du fat ,
C'est ce qu'obferve un Auteur par état .
Mais il faut rire ; ennemi de la joie ,
Aux vers rongeurs on est toujours en proie ;
Tout eft chaos quand le ciel eft obfcur ;
Tout le corrompt quand le vale eft impur,
Ami lecteur , j'ai banni mon fcrupule ;
Pour peu qu'un vice offre de ridicule ,
Il n'eſt pour lui , ni trêve ni traité :
Salvien , dit- on... . Dieu même a plaifanté (3 ) .
Boileau nommoit & bravoit la tempête s
Boileau pourtant avoit une âme honnête.
Dans leurs palais , s'il vifitoit les grands ,
Se piquoit - il d'y brûler de l'encens ? '
Moins protégé fans doute & moins fertile ,
En d'autres mains fon art peut être utile .
Mais quant aux morts , ils ne rougiffent plus .
Et les tombeaux regorgent de vertus .
Des torts vivans parcourons la carrière ,
Sans nous morfondre à rimer en arrière ;
Examinons , l'optique eft fous nos yeux .
( 3 ) Les Ecritures & les Saints Pères font pleins de traite
plaifans & d'ironies , qui l'emportent , pour la force , fur
la déclamation on me difpenfera de les citer , il y en a trop.,
Vol. II.
MERCURE DE FRANCE.
Tout eft pigmée & veut atteindre aux cieux ;
A fa befogne on met tant d'importance ,
Qu'on croit feul être un perfonnage en France :
Auffi ne vois -je en nos jours dépravés
Qu'artiſtes peints & que magots gravés.
Contre les grands jour & nyit on déclame ;
En vain ils font fans principes , fans âme :
Leurs détracteurs , ces frondeurs éternels ,
Mourant de faim pour fe rendre immortels )
Sont les premiers , féduits par des carreffes ,
'A s'adoucir , à chanter leurs foibleffes.
Il faut d'un grand , en diffamant les traits ,
Défefpérer de le louer jamais.
Mais c'en eft trop , Mufe , pour un chapitre ;
Et fouviens-toi que tu fais une épître :
Des maux réels de ce monde moral
Nous n'avons pas entrepris le journal ,
Dis feulement , avec quelque juftice ,
Que la fatyre eft le fléau du vice ;
Qu'en fait de moeurs & de bons réglemens ,
Dix vers heureux font plus que vingt pédans ;
Qu'un Juge inftruit ne fauroit la profcrire ;
Que fous Trajan on permit de tout dire s
Et que depuis loix , édits & fermons
Sont à-peu-près tirés du même fonds.
Dans un moment où l'eſprit de vertige
Renverfe tout & s'écrie au prodige ,
1
JUILLET 1766. SE
Que ferviroit un Moliere nouveau ,
Si , refferrant fon génie au berceau ,
On l'aftreignoit au mérite affez mince
De mettre en jeu des défauts de province ?
Du plus grand homme on feroit un flatteur ,
Et... Je me tais pour n'avoir pas d'humeur.
M. MATON.
Ego fi rifi quod ineptus
Paftillos Rufillus olet , Gorgonius hircum ,
Lividus & mordax videor tibi.
PAR
Horat.
AR quel abus les méchans & les fots.
Font - ils le mal , errent - ils en repos ?
N'ófe -t-on plus , ami de la droiture
Des moeurs du temps hafarder la peinture?
44
MERCURE DE FRANCE .
Et rougit- on d'entretenir l'honneur
Qui d'un état confirme la grandeur ?
C'eſt donc depuis qu'avec l'art de médire
Les médifans confondent la fatire ,
Et que le vice , au plus haut point porté ,
S'accroît encor de fon impunité ?
O fiècle ! ô jours ! fi féconds en maximes ,
En théorie , en documens fublimes
Pour qui le nom d'honneur ou de vertu
N'eft que trop vague , & fouvent rebattu ;
Permetttez - vous qu'une Mufe ftoïque
Monte fa lyre au ton de fa logique?
Qu'il foit banni de la fociété ,
Qu'il foit , dit- on , à jamais d'éteſté ,
Le bel-efprit qui , fâcheux par fyftême ,
Nous décrira pour fe louer lui-même.
Quoi qu'on en dife , intégre & citoyen ,
Un fatyrique eft un homme de bien :
S'il fe pouvoit qu'un peuple en fon enfance
Cherchât au loin fa frêle fubfiftance ,
Qu'avec tranfport il béniroit la main
Qui , féparant le baume du venin ,
Lui marqueroit tout ce que la nature
Sage & conftante offre à fa nouriture !
Tel eft l'objet du cenfeur éclairé ;
Un'eft fervent que pour l'homme égaré :
JUILLET 41
1
1766.
D'un mot plaisant , ou d'un trait fatirique ,
Il force au bien que la morale indique ;
Se faifant craindre , il éclaire nos pas :
La loi commande , & ne raifonne pas.
Chez des humains yvres de flaterie ,
De tous les temps la fatire avilie
Range le fage à côté du méchant ,
Lorfque fon oeil veut percer trop avant.
Qu'une leçon dans le fecret nous pique ,
Elle révolte alors qu'elle eft publique.
Comment peut - on , jaloux de fon erreur
Baiſer la main qui nous perce le coeur ?
Le bel emploi (de l'orgueil dont nous fommes)
Que de reprendre , & d'inftruire les hommes !
Témoins les fruits que moiffonne Rouffeau ,
De fon Vitam impendere vero.
Eft-on toujours pour y voir mieux qu'un autre,
De la raiſon le martyre & l'apôtre ?
L'humanité demande des heureux ,
Et l'art d'en faire eft un préfent des Cieux
Mais on a beau terraffer l'impofture ,
On jouit peu du bien que l'on procure :
Il eft d'ingrats un nombrè illimité ,
Et mille erreurs pour une vérité.
Quoique ces vers admettent la fatire ,
La bienséance en rétrécit l'empire.
Qu'est-il befoin , pour la gloire des fots ,
Qu'un Ecrivain fe ruine en bons mots ?
46 MERCURE
DE FRANCE
.
Ou qu'un forfait , abhorrant la lumière ,
Soit par humeur tiré de la pouflière ?
La voix publique aime la chaſteté ,
Et le vrai zèle atteint l'utilité :
De Juvenal les portraits font infâmes ;
Ne fouillons pas dans les replis des âmes :
Il eft des coeurs juſques là corrompus ,
Que n'émeut point l'exemple des vertus ;
Mais effayez de leur créer des vices ,
Les voilà prêts d'en faire leurs délices.
Un crime occulte eft prefque indifférent 3
Qui fe perd feul , eſt à peine un méchant.
Pour peu qu'un mal devienne épidémique ,
Pour l'arrêter , il n'eft qu'un fatirique ;
Un ennemi de l'ordre , un impofteur ,
S'il eft puiffant , doit exciter l'horreur ;
Il faut fur lui déployer le farcafme
Et le glacer dans fon enthouſiaſme :
De fes noirceurs vient- il à fe
parer ,
C'est un Typhon qu'il faut d'éfefpérer.
Tel d'un arrêt s'ofe targuer & rire ,
Brave le Ciel , qui craindra la fatire .
Elle a produit de furprenans effets ;
Elle a de Guife arrêté les excès ( 1 ) ;
( 1 ) On fait que la multiplicité des écrits répandus dans
la Sicile , par les partifans du Roi contre le Duc de Guife ,
mirent un frein puiffantaux entreptifes or gueilleufes de cet
homme,
I
JUILLET
47 1766.
Et Maffei , par ſa forte ironie ( 2 ) ,
D'affreux duels a purgé l'Italie.
Que mon coeur s'ouvre aux pleurs des malheureux
,
Sentant leur fort , je parlerai comme eux :
Leurs maux divers m'arracheront des larmes ;
Leur défeſpoir me fournira des armes :
Je ne verrai
qu'oppreffeurs & tyrans ;
Que des petits les victimes des grands ;
Que l'ingocence & l'orphelin timides
Triftes jouets de juges trop avides ;
Que la faveur couronnant de ſes mains ,
De vils flateurs , l'opprobre des humains :
Ce ne fera que haine & préfidie ;
Qu'ambition de flots de fang nourrie ;
Que novateurs , que de faux citoyens ,
Que des docteurs s'égorgeant pour des riens ;
Que des favans , dont la philoſophie
Verſe en leur fein le poiſon de l'envie.
Ils font , hélas ! ces oracles du temps ,
Peu lumineux , & jamais confolans.
Lorſqu'un héros qui reſpire la guerre ,
De fes fujets fe fait nommer le père ;
Qu'un autre érige en maxime d'état ,
Qu'un trône ouvert excufe l'attentat ;
( 2 ) Il eft certain que le ridicule amer jetté par le
Marquis Maffei , fur l'ufage barbare des duels , dans fon
traité Della Scienza Cavalleresca , produiſit en Italie des
effets furprenans.
MERCURE DE FRANCE.
Que s'uniflant à des femmes perdues ,
Des grands encor fe placent dans les nues ;
Que tel aux fiens refufe des fecours ,
Qui rifque au jeu fa fortune & fes jours ;
Qu'aux yeux de ceux qui ne favent l'attendre ,
L'or n'avilit que quand il le faut rendre :
Le Ciel m'eût- il départi fa douceur ,
Le fiel alors furnage dans mon coeur :
Il faut du moins qu'en bonne politique ,
Faute de loix , la fatire s'explique :
Dans un Etat il eft contagieux
Qu'à ces tableaux s'accoutument les yeux.
Quelque rumeur que la fatire excite ,
On ne la craint que lorsqu'on la mérite .
Malheur à ceux qui la comptent pour rien :
L'horreur du mal fait l'éloge du bien.
Alcide expire & les monftres renaiſſent :
Boileau n'eft plus , & les fots reparoiffent.
Mais de cenfeur , pour s'arroger le droit ,
Il faut , dit - on , foi- même marcher droit ,
Et qu'innocent des vices qu'on réprime ,
De victimaire on ne foit pas victime.
Eft- ce aux Lays à nous parler d'honneur ?
Aux Arétins , d'un Dieu jufte & vengeur ?
Soit & mon but , en me mêlant d'écrire ,
Eft qu'on m'eftime,& non pas qu'on m'admire.
Si je nommois , je veux l'être à mon tour.
J'ai deux acteurs ; c'eft le peuple & la cour.
Que
JUILLET 1766. 49
Que dis-je encor ? Il faut , pour être juſte ,
Blâmant Cinna , s'enrouer pour Auguſte
Et compofer , d'un ftyle fec & dur ,
En temps & lieu des odes fur Namur:
Que rifque- t- on ? Pour une apologie
Mille fujets dérident mon génie ;
Etre à l'affut de l'orgueil & du fat ,
C'est ce qu'obferve un Auteur par état .
Mais il faut rire ; ennemi de la joie ,
Aux vers rongeurs on est toujours en proie ;
Tout eft chaos quand le ciel eft obfcur ;
Tout le corrompt quand le vale eft impur,
Ami lecteur , j'ai banni mon fcrupule ;
Pour peu qu'un vice offre de ridicule ,
Il n'eſt pour lui , ni trêve ni traité :
Salvien , dit- on... . Dieu même a plaifanté (3 ) .
Boileau nommoit & bravoit la tempête s
Boileau pourtant avoit une âme honnête.
Dans leurs palais , s'il vifitoit les grands ,
Se piquoit - il d'y brûler de l'encens ? '
Moins protégé fans doute & moins fertile ,
En d'autres mains fon art peut être utile .
Mais quant aux morts , ils ne rougiffent plus .
Et les tombeaux regorgent de vertus .
Des torts vivans parcourons la carrière ,
Sans nous morfondre à rimer en arrière ;
Examinons , l'optique eft fous nos yeux .
( 3 ) Les Ecritures & les Saints Pères font pleins de traite
plaifans & d'ironies , qui l'emportent , pour la force , fur
la déclamation on me difpenfera de les citer , il y en a trop.,
Vol. II.
MERCURE DE FRANCE.
Tout eft pigmée & veut atteindre aux cieux ;
A fa befogne on met tant d'importance ,
Qu'on croit feul être un perfonnage en France :
Auffi ne vois -je en nos jours dépravés
Qu'artiſtes peints & que magots gravés.
Contre les grands jour & nyit on déclame ;
En vain ils font fans principes , fans âme :
Leurs détracteurs , ces frondeurs éternels ,
Mourant de faim pour fe rendre immortels )
Sont les premiers , féduits par des carreffes ,
'A s'adoucir , à chanter leurs foibleffes.
Il faut d'un grand , en diffamant les traits ,
Défefpérer de le louer jamais.
Mais c'en eft trop , Mufe , pour un chapitre ;
Et fouviens-toi que tu fais une épître :
Des maux réels de ce monde moral
Nous n'avons pas entrepris le journal ,
Dis feulement , avec quelque juftice ,
Que la fatyre eft le fléau du vice ;
Qu'en fait de moeurs & de bons réglemens ,
Dix vers heureux font plus que vingt pédans ;
Qu'un Juge inftruit ne fauroit la profcrire ;
Que fous Trajan on permit de tout dire s
Et que depuis loix , édits & fermons
Sont à-peu-près tirés du même fonds.
Dans un moment où l'eſprit de vertige
Renverfe tout & s'écrie au prodige ,
1
JUILLET 1766. SE
Que ferviroit un Moliere nouveau ,
Si , refferrant fon génie au berceau ,
On l'aftreignoit au mérite affez mince
De mettre en jeu des défauts de province ?
Du plus grand homme on feroit un flatteur ,
Et... Je me tais pour n'avoir pas d'humeur.
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Résumé : EPÎTRE sur l'utilité de la satire. Par M. MATON.
Dans l'épître 'Sur l'utilité de la satire', M. Maton explore le rôle essentiel de la satire dans la société. Il regrette l'absence de critique des mœurs contemporaines et met en avant l'importance de la satire pour éclairer et guider les individus vers le bien. La satire utilise des mots plaisants ou des traits satiriques pour révéler les erreurs humaines, mais doit être employée avec discernement pour éviter de blesser inutilement. Elle a prouvé son efficacité en modérant les excès de personnages influents, comme le Duc de Guise, et en réduisant les duels en Italie grâce à l'ironie de Maffei. L'auteur exprime sa compassion pour les malheureux et dénonce les oppresseurs et les injustices sociales. Il affirme que la satire est nécessaire pour préserver l'honneur et la vertu, même sans lois strictes. M. Maton réfléchit également sur l'écriture satirique, qui vise à critiquer les vices sans chercher l'admiration. Ses principaux sujets sont le peuple et la cour. Il reconnaît la difficulté de blâmer certains personnages historiques tout en restant juste. La satire est perçue comme un moyen efficace pour ridiculiser les vices, même parmi les figures religieuses et littéraires comme Boileau. Il critique une société marquée par l'orgueil et l'hypocrisie, où artistes et critiques se disputent pour se faire remarquer. La satire est vue comme un fléau contre le vice, les vers bien écrits ayant plus d'impact que les discours moralisateurs. L'auteur regrette les restrictions imposées à la liberté d'expression, comparant la tolérance sous Trajan à la censure de son époque.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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120
p. 96
CHANSON GALANTE.
Début :
Je reprochois à ma tendre bergère, [...]
Mots clefs :
Yeux, Musique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CHANSON GALANTE.
CHANSON GALANTE.
E reprochois à ma tendre bergère.
Qu'elle fembloit ne plus m'aimer.
Je vis les yeux , les beaux yeux fans colère ,
Et de nouveau l'amour fçut m'enflammer.
Philis , pardonne à ma tendrelle ,
Un mouvement que méconnoît mon coeur !
Près de toi je fuis dans l'ivreſſe :
Peut-on alors être loin de l'erreur ?
Paroles de M. MESLIN , mufique de M. RICHER,
ci-devant Page de la Mufique du Roi.
E reprochois à ma tendre bergère.
Qu'elle fembloit ne plus m'aimer.
Je vis les yeux , les beaux yeux fans colère ,
Et de nouveau l'amour fçut m'enflammer.
Philis , pardonne à ma tendrelle ,
Un mouvement que méconnoît mon coeur !
Près de toi je fuis dans l'ivreſſe :
Peut-on alors être loin de l'erreur ?
Paroles de M. MESLIN , mufique de M. RICHER,
ci-devant Page de la Mufique du Roi.
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121
p. 102-116
L'ISLE MERVEILLEUSE, poëme en trois chants, traduit du grec, suivi d'ALPHONSE, ou de l'ALCIDE Espagnol, conte très-moral. A Paris, chez DELALAIN, rue Saint-Jacques ; brochure in-8o.
Début :
CET ouvrage nous est annoncé comme une traduction de Callimaque. Tant mieux [...]
Mots clefs :
Amour, Poème, Chants, Île, Fleurs, Nature, Poème, Plaisir, Désirs, Yeux, Beauté, Amants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ISLE MERVEILLEUSE, poëme en trois chants, traduit du grec, suivi d'ALPHONSE, ou de l'ALCIDE Espagnol, conte très-moral. A Paris, chez DELALAIN, rue Saint-Jacques ; brochure in-8o.
L'ISLE MERVEILLEUSE , poëme en trois
thants , traduit du grec , fuivi d'ALPHONSE
, ou de l'ALCIDE Efpagnol ,
conte très-moral. A Paris , chez Dela-
LAIN rue Saint - Jacques ; brochure
in - 8°.
"
CETET Ouvrage nous eft annoncé comme
une traduction de Callimaque . Tant mieux
pour Callimaque s'il eft vraiment le premier
auteur de cette production charmante.
En Grèce comme en France , il y a
vingt fiècles comme aujourd'hui , on méritoit
des éloges quand on favoit égayer
la raifon , couronner la philofophie des
fleurs de l'imagination la plus brillante ,
offrir à l'homme, dans un cadre agréable ,
le tableau mouvant de fes excès , de fes
foibleffes , de fes plaifirs , le corriger en
riant , & le critiquer en le faifant rire.
J'ai peine , comme bon François , à
laiffer à un Grec l'honneur que je crois
appartenir à un de mes compatriotes ; &
l'enthoufiafme patriotique ne m'aveugle
pas affez , pour croire que dans les genres.
de littérature voluptueux , comme dans
JUIN 1768. 103
les autres , la France foit affez riche pour
enrichir la Grèce à fes dépens.
J'aime , au contraite , à reconnoître fous
fon voile la mufe modefte qui veut fe
cacher. Le petit fafte d'érudition attique
qu'elle étalé dans l'avis du traducteur qui
précède ce poëme , ne peut m'en impofer
davantage. Elle reffemble alors , felon moi ,
à une jolie femme qui , pour mieux fe
déguifer , veut parler politique au bal de
l'opéra , mais dont la voix douce trahit
des argumens fi étrangers à fes grâces. Ne
dénouons pas ici les cordons de fon mafque,
puifqu'elle veut être inconnue , ( il faut
refpecter les myftères des belles comme
leurs caprices ) & contentons- nous de jouir
des charmes que fon déguifement nous
laiffe entrevoir.
Callimaque commence fon poëme par
ces vers , où il nous apprend que les amans
& les poëtes étoient arjures pà Cythère
comme à Paris.
Aux peupliers qui bordent mon ſéjour ,
J'avois juré de fufpendre ma lyre ,
De refpirer , d'être heureux fans délire ,
D'ofer fur-tout être heureux fans l'amour :
J'avois juré ; mais je l'ai vu foûrire ,
Et fur fon aîle il emporte aujourd'hui
Tous les fermens que j'ai faits contre luis
Ce dieu ramène un transfuge volages
104 MERCURE DE FRANCE .
Il me promet de nouvelles erreurs ,
Des fens nouveaux , les defirs du bel âge ;
Me dit fans ceffe , en m'offrant les faveurs ,
» Vois-tu le temps qui moiffonne les fleurs ?
Il t'avertit d'en femer fon paffage.
Quand l'amour veut , qui pourroit échapper !
Je vais chanter , je vais chanter & j'aime :
Il m'a foumis & je plains en moi- même
Les malheureux qu'il ceffe de tromper.
Ce bel enfant , d'une mère plus belle ,
De fon pouvoir s'applaudiffoit un jour ,
Défioit Mars , fe mocquoit de Cybèle ,
Et provoquoit tous les dieux à leur tour :
De Jupin même il bravoit la colère ,
Lui foutenoit qu'infpirer un defir ,
C'étoit bien plus que lancer le tonnerre ;
Et que le droit d'épouvanter la terre,
N'égale pas le droit de l'embellir.
Le fouverain de la voûte éthérée
Fronce un fourcil & fait trembler les cieux :
Vulcain pâlit , Vénus fuit éplorée ;
L'amour s'échappe & vole à d'autres jeux.
Dans fon courroux le monarque fuprême
Promet au Styx , qui frémit du ferment ,
D'humilier l'audacieux enfant ,
Et veut qu'enfin il convienne lui- même
Qu'un autre eft maître , & l'Amour dépendant
JUIN 1768 . 105.
¡
- Sous le beau ciel , où l'or des Hefpérides.
Pend en feftons aux arbres jauniffans ,
Du fein des flots , d'écume blanchiffans
Divifant l'onde en deux remparts liquides ;
Une ifle fort , s'élève dans les airs ,
Monde flottant , inconnu fur les mers.
La peinture de cette ifle délicieufe fuit
& invite autant le navigateur à cingler
vers ces rives , que la défenſe d'y aborder
pouvoit exciter l'Amour à y defcendre. La
beauté & la privation font par-tout les
deux , les plus grands aiguillons du defir.
Les habitans de la belle colonie avoient
tout ce que l'on peut avoir fans l'amour ; .
& c'eſt bien peu de choſe .
Ils avoient tout , ( un Dieu m'en eſt garant ) '
Hors le plaifir , qui vaut feul tout le refte
· •
Les yeux fereins & jamais attendris ,
De leur côté nos belles infulaires ,
Ne favent rien des amoureux myſtères.
Froides Vénus de ces froids Adonis ,
Que fur leur fein un doux baifer repofe
Leur fein n'éprouve aucun frémiſſement ; -
Si de leur bouche on va preffer la roſe ›
Même froideur , jamais un fentiment .
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Rien fur leurs fronts ne ternit la jeuneffe :
Leurs coeurs glacés ne craignent rien du temps.
Comment vieillir quand on vit fans ivrelſe ! .
Les malheureux ! ...ils n'ont pas nos tourmens.
Rien de plus doux que ce dernier vers.
Que j'aime à voir le poëte juftifier la nature
que nous avons toujours tort d'accufer !
L'amitié , dit notre Callimaque , reftoit
à nos infulaires . Je les plains moins. Mais
quel trifte ami que celui qui ne peut être
amant ! J'aimerois mieux celui même qui
devroit me trahir pour fa maîtreffe. Cela
n'empêche pas le poëte de finit fon premier
chant par des vers bien fûrs de leurs
fuccès. Les vers à la louange des belles ,
comme ceux qui en difent du mal , fons
toujours fûrs de nos éloges.
SECOND CHANT.
Jeunes amans , fortons de notre ivtelle ;
Je le vois bien , c'eft trop fe tourmenter
C'est trop fervir une ingrate maîtreffe :
Tout dans l'amour invite à déferter.
Je vous ai peint de tranquilles rivages ,
Des jours fereins , l'abfence des defirs ,
Mille beautés dans le fond des boccages ,
A ne rien faire occupant leurs loisirs ;
Des charmes nuds carellés des zéphirs..
Embarquons- nous , ouvrons-nous les pallages.
JUIN 1768. 107
Ou m'égarai -je ? irons - nous fans appui ,
De cent rochers franchir la vafte enceinte ?
Le feu du ciel y laiffa fon empreinte :
Craignons fa foudre... & plus encor l'ennui.
Puifqu'il le faut , gardons nos infidelles ;
Soyons heureux pour nous bien venger d'elles.
A leur exemple ayons un coeur léger ,
Laiffons leurs feux & mourir & renaître.
Eh ! que fait-on nous les verrons peut-être
Nous revenir à force de changer.
L'amour déja s'excite à la vengeance :
Dans fon empire il fent qu'il eft borné.
Quand un lieu feul ignore fa puiffance ,
Maîtré dů monde , il s'y croit enchaîné..
BOUDERIE de l'Amour , & défolation de 1.
la nature.
Plus clairvoyant il interprête enfin
L'oracle obfcur rendu par le deftin.
·
Dans un hameau de certe ifle võifin ,
Le beau Marfis , au printemps de fon âge ,
Et non Aétri par le précoce uſage
De ce feu fourd qu'il cachoit dans fon fein
Eft le héros choisi pour fa conquête.
E vj
108
MERCURE DE FRANCE:
Le long d'un pré que coupent des ruiffeaux ?
Les yeux baillés , recueillis fans étude ,
Il promenoit fa vague inquiétude
Şous des palmiers qui joignoient leurs rameaux.
Rien ne lui plut , ni danſe ni parure :
Il touche au terme où , las de fermenter ,
Le doux volcan qu'anime la nature ,
Dans chaque veine eft tout prêt d'éclater.
L'Amour paroît , l'arrête & l'envisage..
Suis- moi , dit- il , ce n'eft point une erreur :
Je fuis le dieu qui préfide à ton âge ;
Je fuis le dieu qui va guérir ton coeur.
Tes feux fecrets , Marfis , font mon ouvrage.
Tu vois cette ifle , il faudra m'y fervir ;
Les chants de l'air devant toi vont s'ouvrir :
Tu t'abattras fur cet épais feuillage ;
Vas , creis l'Amour , & connois le plaifir .
• Ici l'Amour prête fes aîles à Marfis pour
traverfer les airs & voler le fervir dans
l'ifle merveilleufe
Que deviendra , dépouillé de fes aîles ,
L'enfant malin Dieux s'il étoit furpris !
S'il furvenoit quelques Nymphes cruelles !
Ne pouvant fuir , il feroit bientôt pris.
Il faut le voir , redoutant l'esclavage ,
S'effaroucher au feul bruit du feuillage ;
JUIN 1768. 100
Mais auffi- tôt Zéphir officieux ,
L'enveloppant de l'azur d'un nuage ,
Dans un jardin l'enlève à tous les yeux.
Flore foûrit en le voyant fi fage ,
De noeuds de fleurs charge le dieu volage
Et dans les bras lui fait trouver les cieux,
Hôte nouveau de la plaine éthérée ,
Marfis s'abat fur la forêt facrée.
Qu'apperçoit- il dans fes détours fecrets ?
La fraîche Irza , cette heureuſe infulaire
Que le deftin avoit conduite exprès
Dans l'épaiffeur de ce bois folitaire ,
Pour y remplir les éternels décrets .
En longs replis fa noire chevelure
Forme autour d'elle un beau voile mouvant .
Voile jaloux , importune parure ,
Que fait aller , que dérange le vent ,
Tant de beautés font tour à tour écloſes ,
"Que l'on héfite à fixer fon larcin .
Les deux boutons qui colorent ce ſein
Reffemblent bien à deux boutons de roles :
Qui charment l'oeil en invitant là main .
Que la moiffon pour Marfis fera belle !
O Jupiter ! l'Amour , du bout de l'aîle ,
N'a point encore effleuré fes attraits ;
Baifer d'amant ne les teignit jamais 3:
Hercule enfin , trouve une Hébé nouvelle.
10 MERCURE DE FRANCE.
De même effor l'un vers l'autre s'élance,
Sans autre loi qu'an inftinet enchanteur ,
Et nos amans , malgré leur ignorance ,
Savent trouver la route du bonheur.
Trifte pudeur qu'on prend pour l'innocence ,
Ton vain preftige & ton art féducteur
Valent- ils donc la pure jouiffance ,
L'égarement , le défordre flatteur
D'une beauté qui tombe fans défenſe ,
Et peut , fans crainte , adorer ſon vainqueur ?
Jouis , Irza , d'une volupté pure ,
Saifis l'inftant , il va s'évanouir ;
Le Ciel , hélas ! fait payer le plaifir ,
Et la douleur te rend à la nature ;
Pour toi l'amour vient de naître aujourd'huis
Tous les befoins vont renaître avec lui.
Voilà fans contredit la plus jolie fiction
de l'ouvrage , & la morale la plus vraie
de toute cette fable agréable. Il est bien
de remontrer à l'homme la correfpondance
de fes peines & de fes plaifirs , & de l'engager
à fe confoler des maux par le fouvenir
de leur caufe.
Mais dans fon trouble ( Marfis ) il va compter
enfin
Le nombre heureux marqué par le deſtin
JUIN 1768.
La foudre gronde & le charme commence
Dans ces rochers l'onde murmure & fuit :
' De nouveaux dons la terre s'embellit ;
Et de fes flancs veit germer l'abondance.
Chaque buiffon fe transforme en verger :
L'anana croît , la grenade vermeille
Mêle fa pourpre à l'ombre de la treille ;
Des pommes d'or parfument l'oranger.
Je connois peu de peinture plus riche
& plus brillante.
CHANT TROISIEME.
Les defirs naiffent & le trouble avec
eux. La beauté devient un prix pour lequel
on combat. L'écho folitaire de cette ifle ,
jadis tranquille , & réveillé par les cris
furieux des rivaux , & fon fol fleuri eft
arrofé du fang des combattans , devenu
jaloux & devenant amoureux.
Il Marfis ) voit de loin la troupe frémiffante ,
Et , faififfant un branchage noueux ,
Forme à la hâre , au tour de fon amante ,
De troncs brifés un rempart épineux.
Vers fes rivaux Marfis vole & s'élance
Il fend les airs : les aîles de l'Amour ,
Les yeux d'Irza le fervent tour à tour.
12 MERCURE DE FRANCE.
Tel un lion , quand le chaſſeur Numide
Ole attaquer les jeunes lionceaux ,
Les crins dreffés , le regard intrépide ,
Vient s'opposer aux mortels javelots.
On tremble au loin : fes ardentes prunelles ;
Teintes du fang , dardant des étincelles ,
Et fon courroux fait rugir les échos.
Tout eft calmé : des lyres amoureuſes ,
L'accord brillant réfonne dans les airs ,.
Et les oiſeaux , à ces tendres concerts
Ont marié leurs voix mélodieuſes .
Sur les débris des rameaux difperfés ,
Du haut des cieux on voit pleuvoir des roſes;
Et , déſarmés par ces métamorphofes ,
Nos combattans font tous entrelacés .
Moins animé , leur regard eft plus tendre ,
Ils vont jouir , & l'amour va deſcendre.
Comme il triomphe en parcourant cette iflè
A fon pouvoir fi long-temps indocile !
Mais , pour fonder quels font les voeux ſecrets ,
Marquant fa joie , en conquérant habile ,
Il dit ces mots à fes nouveaux fujets :
< Peuple charmant , tu connois ma puiſſance ;
Mais fi tu hais l'amour & fes combats ,
» Je puis te rendre à ton indifférence ;
>> Parle & choifis ... le Dieu n'achève pas.
Vive l'Amour eſt le cri qui s'élève ,
» Cri de l'inftinét , le fentiment t'achève »»»
JUIN 1768. 113
Enumération brillante des atours appor
tés aux infulaires l'ordre de leur nouveau
maître.
par
Le Dieu foûrit , il ordonne , & foudain
Sur tous les fronts doit naître la décence :
Chaque beauté , fuyant fon ceil malin ,
Eft plus timide avec moins d'innocence.
Tous à la fois courent aux vêtemens ,
Qu'Amour façonne & change en ornemens.
Alors le Dieu , plein de rufes nouvelles ,
Fait aux amours figne de s'éloigner ;
Et , refté feul , entouré de leurs belles ,
Céde au plaifir de les endoctriner.
"Nymphes , dit- il , en foûriant encore ,
Orez à l'oeil le temps de s'affoupir :
» Ce qu'il devine il le fait embellir :
» Voilez un charme & mille vont éclore ;
La nudité fatigue le defir.
» Pour l'éveiller la pudeur m'eft utile ,
C'est mon fecret ; c'eft un jeu ſéduiſant ;
» Qui du bonheur rend l'accès moins facile
Mais il le faur employer fobrement.
» Prêtez de graće une oreille attentive.
» Les cieux fur vous ont femé les attraits ;
>> Eh ! que
font- ils fans mes autres bienfaits ?
» Naiffantes fleurs , c'est moi qui vous cultive,
» Tout dans l'amour n'eſt qu'un rafinement.
»A vos traits feuls défendez l'impoſtures
114 MERCURE DE FRANCE.
Et , croyez- moi , réſervez prudemment
L'art pour vos coeurs, pour vos traits la nature.
» Près de trahir un trop crédule amant ,
Jurez-lui bien de n'être point parjure :
Je ferai - là pour rire du ferment.
» D'un air naïf verfez des pleurs perfides
>> Sachez vous rendre & fur- tout réfilter.
>> Intimidez les defirs trop avides ,
»N'effrayez pas ceux qu'il faut exciter.
»Feintes langueurs , infidieux foûrire ,
Tranſports charmans , quoiqu'ils foient cón
» certés ,
>>
$
›› Rare abandon des fecrettes beautés ,
» Employez tout pour fonder mon empire.
On s'apperçoit bien que les archives de
Fille n'ont pas été perdues ; & plus d'une
de nos jolies femmes pourroient être foupçonnées
d'avoir feuilleté ce vieux manuf
crit.
Par l'orateur trop long - temps exilés ,
Tous nos amans font enfin rappellés.
L'Amour alors fait élever un trône :
En grande pompe on y place Marfis ,
Qu'il a nommé Roi du peuple conquis.
I tient le fceptre , Irza tient la couronne.
Le beau pasteur , dans ce riant féjour ,
Voit à fes pieds fes fujettes nouvelles.
1
JUIN 1768. 115
On prévoit bien ce qu'il fit de fes ailes :
Aimer Irza c'eſt les rendre à l'Amour.
Ainfi finit le poëme de l'ifle merveilleufe.
On auroit peut- être pu defirer que
Callimaque y eût plus fouvent fubſtitué
des détails philofophiques aux defcriptions
voluptueufes qui y font prodiguées d'une
main fi libérale. Le champ abondoit en
fruits & en fleurs , & le poëte a plus cueilli
que moiſſonné ; mais on doit pardonner
à Callimaque , qui , je crois , étoit jeune ,
de préférer Flore à Pomone. Le mérite de
l'exécution de ce petit ouvrage eft beaucoup
; celui de l'invention eft peut- être
fupérieur. Il me femble en effet difficile
d'écrire l'hiftoire d'un peuple qui , probablement
, a laiffé peu de matériaux à confulter.
Nous ne nous fommes permis aucunes
citations ni aucunes réflexions fur
le Conte d'Alphonfe. Le lecteur jugera
lui - même de la rapidité du ftyle , de la
fraîcheur des images , de la variété des
tons , des plaifanteries & des tranfitions
toujours heureuſes & inattendues qui permettent
de donner ce petit ouvrage pour
modèle à nos conteurs modernes . Ils font
rares , & j'en fuis étonné . Seroit - ce que
le genre eft affez difficile pour effrayer
leur modeftie , & parce qu'en effet très116
MERCURE DE FRANCE.
peu
de gens doivent fe flatter de réunir
les grâces de la diction à la fimplicité ,
une imagination riche à une imagination
rianse , l'uſage de ce qu'on appelle la
bonne compagnie à la connoiffance de
cette portion plus nombreufe de la fociété ,
& que nous femblons prefque méprifer ,
parce qu'elle eft apparemment moins ridicule
, & chez laquelle le bon La Fontaine
a pourtant fu puifer les tréfors qui nous
enchantent ? S'il eſt ainfi , réjouiſſons - nous
d'avoir trouvé un genre où nos jeunes
littérateurs foient modeftes. Les découvertes
font toujours plaifir.
thants , traduit du grec , fuivi d'ALPHONSE
, ou de l'ALCIDE Efpagnol ,
conte très-moral. A Paris , chez Dela-
LAIN rue Saint - Jacques ; brochure
in - 8°.
"
CETET Ouvrage nous eft annoncé comme
une traduction de Callimaque . Tant mieux
pour Callimaque s'il eft vraiment le premier
auteur de cette production charmante.
En Grèce comme en France , il y a
vingt fiècles comme aujourd'hui , on méritoit
des éloges quand on favoit égayer
la raifon , couronner la philofophie des
fleurs de l'imagination la plus brillante ,
offrir à l'homme, dans un cadre agréable ,
le tableau mouvant de fes excès , de fes
foibleffes , de fes plaifirs , le corriger en
riant , & le critiquer en le faifant rire.
J'ai peine , comme bon François , à
laiffer à un Grec l'honneur que je crois
appartenir à un de mes compatriotes ; &
l'enthoufiafme patriotique ne m'aveugle
pas affez , pour croire que dans les genres.
de littérature voluptueux , comme dans
JUIN 1768. 103
les autres , la France foit affez riche pour
enrichir la Grèce à fes dépens.
J'aime , au contraite , à reconnoître fous
fon voile la mufe modefte qui veut fe
cacher. Le petit fafte d'érudition attique
qu'elle étalé dans l'avis du traducteur qui
précède ce poëme , ne peut m'en impofer
davantage. Elle reffemble alors , felon moi ,
à une jolie femme qui , pour mieux fe
déguifer , veut parler politique au bal de
l'opéra , mais dont la voix douce trahit
des argumens fi étrangers à fes grâces. Ne
dénouons pas ici les cordons de fon mafque,
puifqu'elle veut être inconnue , ( il faut
refpecter les myftères des belles comme
leurs caprices ) & contentons- nous de jouir
des charmes que fon déguifement nous
laiffe entrevoir.
Callimaque commence fon poëme par
ces vers , où il nous apprend que les amans
& les poëtes étoient arjures pà Cythère
comme à Paris.
Aux peupliers qui bordent mon ſéjour ,
J'avois juré de fufpendre ma lyre ,
De refpirer , d'être heureux fans délire ,
D'ofer fur-tout être heureux fans l'amour :
J'avois juré ; mais je l'ai vu foûrire ,
Et fur fon aîle il emporte aujourd'hui
Tous les fermens que j'ai faits contre luis
Ce dieu ramène un transfuge volages
104 MERCURE DE FRANCE .
Il me promet de nouvelles erreurs ,
Des fens nouveaux , les defirs du bel âge ;
Me dit fans ceffe , en m'offrant les faveurs ,
» Vois-tu le temps qui moiffonne les fleurs ?
Il t'avertit d'en femer fon paffage.
Quand l'amour veut , qui pourroit échapper !
Je vais chanter , je vais chanter & j'aime :
Il m'a foumis & je plains en moi- même
Les malheureux qu'il ceffe de tromper.
Ce bel enfant , d'une mère plus belle ,
De fon pouvoir s'applaudiffoit un jour ,
Défioit Mars , fe mocquoit de Cybèle ,
Et provoquoit tous les dieux à leur tour :
De Jupin même il bravoit la colère ,
Lui foutenoit qu'infpirer un defir ,
C'étoit bien plus que lancer le tonnerre ;
Et que le droit d'épouvanter la terre,
N'égale pas le droit de l'embellir.
Le fouverain de la voûte éthérée
Fronce un fourcil & fait trembler les cieux :
Vulcain pâlit , Vénus fuit éplorée ;
L'amour s'échappe & vole à d'autres jeux.
Dans fon courroux le monarque fuprême
Promet au Styx , qui frémit du ferment ,
D'humilier l'audacieux enfant ,
Et veut qu'enfin il convienne lui- même
Qu'un autre eft maître , & l'Amour dépendant
JUIN 1768 . 105.
¡
- Sous le beau ciel , où l'or des Hefpérides.
Pend en feftons aux arbres jauniffans ,
Du fein des flots , d'écume blanchiffans
Divifant l'onde en deux remparts liquides ;
Une ifle fort , s'élève dans les airs ,
Monde flottant , inconnu fur les mers.
La peinture de cette ifle délicieufe fuit
& invite autant le navigateur à cingler
vers ces rives , que la défenſe d'y aborder
pouvoit exciter l'Amour à y defcendre. La
beauté & la privation font par-tout les
deux , les plus grands aiguillons du defir.
Les habitans de la belle colonie avoient
tout ce que l'on peut avoir fans l'amour ; .
& c'eſt bien peu de choſe .
Ils avoient tout , ( un Dieu m'en eſt garant ) '
Hors le plaifir , qui vaut feul tout le refte
· •
Les yeux fereins & jamais attendris ,
De leur côté nos belles infulaires ,
Ne favent rien des amoureux myſtères.
Froides Vénus de ces froids Adonis ,
Que fur leur fein un doux baifer repofe
Leur fein n'éprouve aucun frémiſſement ; -
Si de leur bouche on va preffer la roſe ›
Même froideur , jamais un fentiment .
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Rien fur leurs fronts ne ternit la jeuneffe :
Leurs coeurs glacés ne craignent rien du temps.
Comment vieillir quand on vit fans ivrelſe ! .
Les malheureux ! ...ils n'ont pas nos tourmens.
Rien de plus doux que ce dernier vers.
Que j'aime à voir le poëte juftifier la nature
que nous avons toujours tort d'accufer !
L'amitié , dit notre Callimaque , reftoit
à nos infulaires . Je les plains moins. Mais
quel trifte ami que celui qui ne peut être
amant ! J'aimerois mieux celui même qui
devroit me trahir pour fa maîtreffe. Cela
n'empêche pas le poëte de finit fon premier
chant par des vers bien fûrs de leurs
fuccès. Les vers à la louange des belles ,
comme ceux qui en difent du mal , fons
toujours fûrs de nos éloges.
SECOND CHANT.
Jeunes amans , fortons de notre ivtelle ;
Je le vois bien , c'eft trop fe tourmenter
C'est trop fervir une ingrate maîtreffe :
Tout dans l'amour invite à déferter.
Je vous ai peint de tranquilles rivages ,
Des jours fereins , l'abfence des defirs ,
Mille beautés dans le fond des boccages ,
A ne rien faire occupant leurs loisirs ;
Des charmes nuds carellés des zéphirs..
Embarquons- nous , ouvrons-nous les pallages.
JUIN 1768. 107
Ou m'égarai -je ? irons - nous fans appui ,
De cent rochers franchir la vafte enceinte ?
Le feu du ciel y laiffa fon empreinte :
Craignons fa foudre... & plus encor l'ennui.
Puifqu'il le faut , gardons nos infidelles ;
Soyons heureux pour nous bien venger d'elles.
A leur exemple ayons un coeur léger ,
Laiffons leurs feux & mourir & renaître.
Eh ! que fait-on nous les verrons peut-être
Nous revenir à force de changer.
L'amour déja s'excite à la vengeance :
Dans fon empire il fent qu'il eft borné.
Quand un lieu feul ignore fa puiffance ,
Maîtré dů monde , il s'y croit enchaîné..
BOUDERIE de l'Amour , & défolation de 1.
la nature.
Plus clairvoyant il interprête enfin
L'oracle obfcur rendu par le deftin.
·
Dans un hameau de certe ifle võifin ,
Le beau Marfis , au printemps de fon âge ,
Et non Aétri par le précoce uſage
De ce feu fourd qu'il cachoit dans fon fein
Eft le héros choisi pour fa conquête.
E vj
108
MERCURE DE FRANCE:
Le long d'un pré que coupent des ruiffeaux ?
Les yeux baillés , recueillis fans étude ,
Il promenoit fa vague inquiétude
Şous des palmiers qui joignoient leurs rameaux.
Rien ne lui plut , ni danſe ni parure :
Il touche au terme où , las de fermenter ,
Le doux volcan qu'anime la nature ,
Dans chaque veine eft tout prêt d'éclater.
L'Amour paroît , l'arrête & l'envisage..
Suis- moi , dit- il , ce n'eft point une erreur :
Je fuis le dieu qui préfide à ton âge ;
Je fuis le dieu qui va guérir ton coeur.
Tes feux fecrets , Marfis , font mon ouvrage.
Tu vois cette ifle , il faudra m'y fervir ;
Les chants de l'air devant toi vont s'ouvrir :
Tu t'abattras fur cet épais feuillage ;
Vas , creis l'Amour , & connois le plaifir .
• Ici l'Amour prête fes aîles à Marfis pour
traverfer les airs & voler le fervir dans
l'ifle merveilleufe
Que deviendra , dépouillé de fes aîles ,
L'enfant malin Dieux s'il étoit furpris !
S'il furvenoit quelques Nymphes cruelles !
Ne pouvant fuir , il feroit bientôt pris.
Il faut le voir , redoutant l'esclavage ,
S'effaroucher au feul bruit du feuillage ;
JUIN 1768. 100
Mais auffi- tôt Zéphir officieux ,
L'enveloppant de l'azur d'un nuage ,
Dans un jardin l'enlève à tous les yeux.
Flore foûrit en le voyant fi fage ,
De noeuds de fleurs charge le dieu volage
Et dans les bras lui fait trouver les cieux,
Hôte nouveau de la plaine éthérée ,
Marfis s'abat fur la forêt facrée.
Qu'apperçoit- il dans fes détours fecrets ?
La fraîche Irza , cette heureuſe infulaire
Que le deftin avoit conduite exprès
Dans l'épaiffeur de ce bois folitaire ,
Pour y remplir les éternels décrets .
En longs replis fa noire chevelure
Forme autour d'elle un beau voile mouvant .
Voile jaloux , importune parure ,
Que fait aller , que dérange le vent ,
Tant de beautés font tour à tour écloſes ,
"Que l'on héfite à fixer fon larcin .
Les deux boutons qui colorent ce ſein
Reffemblent bien à deux boutons de roles :
Qui charment l'oeil en invitant là main .
Que la moiffon pour Marfis fera belle !
O Jupiter ! l'Amour , du bout de l'aîle ,
N'a point encore effleuré fes attraits ;
Baifer d'amant ne les teignit jamais 3:
Hercule enfin , trouve une Hébé nouvelle.
10 MERCURE DE FRANCE.
De même effor l'un vers l'autre s'élance,
Sans autre loi qu'an inftinet enchanteur ,
Et nos amans , malgré leur ignorance ,
Savent trouver la route du bonheur.
Trifte pudeur qu'on prend pour l'innocence ,
Ton vain preftige & ton art féducteur
Valent- ils donc la pure jouiffance ,
L'égarement , le défordre flatteur
D'une beauté qui tombe fans défenſe ,
Et peut , fans crainte , adorer ſon vainqueur ?
Jouis , Irza , d'une volupté pure ,
Saifis l'inftant , il va s'évanouir ;
Le Ciel , hélas ! fait payer le plaifir ,
Et la douleur te rend à la nature ;
Pour toi l'amour vient de naître aujourd'huis
Tous les befoins vont renaître avec lui.
Voilà fans contredit la plus jolie fiction
de l'ouvrage , & la morale la plus vraie
de toute cette fable agréable. Il est bien
de remontrer à l'homme la correfpondance
de fes peines & de fes plaifirs , & de l'engager
à fe confoler des maux par le fouvenir
de leur caufe.
Mais dans fon trouble ( Marfis ) il va compter
enfin
Le nombre heureux marqué par le deſtin
JUIN 1768.
La foudre gronde & le charme commence
Dans ces rochers l'onde murmure & fuit :
' De nouveaux dons la terre s'embellit ;
Et de fes flancs veit germer l'abondance.
Chaque buiffon fe transforme en verger :
L'anana croît , la grenade vermeille
Mêle fa pourpre à l'ombre de la treille ;
Des pommes d'or parfument l'oranger.
Je connois peu de peinture plus riche
& plus brillante.
CHANT TROISIEME.
Les defirs naiffent & le trouble avec
eux. La beauté devient un prix pour lequel
on combat. L'écho folitaire de cette ifle ,
jadis tranquille , & réveillé par les cris
furieux des rivaux , & fon fol fleuri eft
arrofé du fang des combattans , devenu
jaloux & devenant amoureux.
Il Marfis ) voit de loin la troupe frémiffante ,
Et , faififfant un branchage noueux ,
Forme à la hâre , au tour de fon amante ,
De troncs brifés un rempart épineux.
Vers fes rivaux Marfis vole & s'élance
Il fend les airs : les aîles de l'Amour ,
Les yeux d'Irza le fervent tour à tour.
12 MERCURE DE FRANCE.
Tel un lion , quand le chaſſeur Numide
Ole attaquer les jeunes lionceaux ,
Les crins dreffés , le regard intrépide ,
Vient s'opposer aux mortels javelots.
On tremble au loin : fes ardentes prunelles ;
Teintes du fang , dardant des étincelles ,
Et fon courroux fait rugir les échos.
Tout eft calmé : des lyres amoureuſes ,
L'accord brillant réfonne dans les airs ,.
Et les oiſeaux , à ces tendres concerts
Ont marié leurs voix mélodieuſes .
Sur les débris des rameaux difperfés ,
Du haut des cieux on voit pleuvoir des roſes;
Et , déſarmés par ces métamorphofes ,
Nos combattans font tous entrelacés .
Moins animé , leur regard eft plus tendre ,
Ils vont jouir , & l'amour va deſcendre.
Comme il triomphe en parcourant cette iflè
A fon pouvoir fi long-temps indocile !
Mais , pour fonder quels font les voeux ſecrets ,
Marquant fa joie , en conquérant habile ,
Il dit ces mots à fes nouveaux fujets :
< Peuple charmant , tu connois ma puiſſance ;
Mais fi tu hais l'amour & fes combats ,
» Je puis te rendre à ton indifférence ;
>> Parle & choifis ... le Dieu n'achève pas.
Vive l'Amour eſt le cri qui s'élève ,
» Cri de l'inftinét , le fentiment t'achève »»»
JUIN 1768. 113
Enumération brillante des atours appor
tés aux infulaires l'ordre de leur nouveau
maître.
par
Le Dieu foûrit , il ordonne , & foudain
Sur tous les fronts doit naître la décence :
Chaque beauté , fuyant fon ceil malin ,
Eft plus timide avec moins d'innocence.
Tous à la fois courent aux vêtemens ,
Qu'Amour façonne & change en ornemens.
Alors le Dieu , plein de rufes nouvelles ,
Fait aux amours figne de s'éloigner ;
Et , refté feul , entouré de leurs belles ,
Céde au plaifir de les endoctriner.
"Nymphes , dit- il , en foûriant encore ,
Orez à l'oeil le temps de s'affoupir :
» Ce qu'il devine il le fait embellir :
» Voilez un charme & mille vont éclore ;
La nudité fatigue le defir.
» Pour l'éveiller la pudeur m'eft utile ,
C'est mon fecret ; c'eft un jeu ſéduiſant ;
» Qui du bonheur rend l'accès moins facile
Mais il le faur employer fobrement.
» Prêtez de graće une oreille attentive.
» Les cieux fur vous ont femé les attraits ;
>> Eh ! que
font- ils fans mes autres bienfaits ?
» Naiffantes fleurs , c'est moi qui vous cultive,
» Tout dans l'amour n'eſt qu'un rafinement.
»A vos traits feuls défendez l'impoſtures
114 MERCURE DE FRANCE.
Et , croyez- moi , réſervez prudemment
L'art pour vos coeurs, pour vos traits la nature.
» Près de trahir un trop crédule amant ,
Jurez-lui bien de n'être point parjure :
Je ferai - là pour rire du ferment.
» D'un air naïf verfez des pleurs perfides
>> Sachez vous rendre & fur- tout réfilter.
>> Intimidez les defirs trop avides ,
»N'effrayez pas ceux qu'il faut exciter.
»Feintes langueurs , infidieux foûrire ,
Tranſports charmans , quoiqu'ils foient cón
» certés ,
>>
$
›› Rare abandon des fecrettes beautés ,
» Employez tout pour fonder mon empire.
On s'apperçoit bien que les archives de
Fille n'ont pas été perdues ; & plus d'une
de nos jolies femmes pourroient être foupçonnées
d'avoir feuilleté ce vieux manuf
crit.
Par l'orateur trop long - temps exilés ,
Tous nos amans font enfin rappellés.
L'Amour alors fait élever un trône :
En grande pompe on y place Marfis ,
Qu'il a nommé Roi du peuple conquis.
I tient le fceptre , Irza tient la couronne.
Le beau pasteur , dans ce riant féjour ,
Voit à fes pieds fes fujettes nouvelles.
1
JUIN 1768. 115
On prévoit bien ce qu'il fit de fes ailes :
Aimer Irza c'eſt les rendre à l'Amour.
Ainfi finit le poëme de l'ifle merveilleufe.
On auroit peut- être pu defirer que
Callimaque y eût plus fouvent fubſtitué
des détails philofophiques aux defcriptions
voluptueufes qui y font prodiguées d'une
main fi libérale. Le champ abondoit en
fruits & en fleurs , & le poëte a plus cueilli
que moiſſonné ; mais on doit pardonner
à Callimaque , qui , je crois , étoit jeune ,
de préférer Flore à Pomone. Le mérite de
l'exécution de ce petit ouvrage eft beaucoup
; celui de l'invention eft peut- être
fupérieur. Il me femble en effet difficile
d'écrire l'hiftoire d'un peuple qui , probablement
, a laiffé peu de matériaux à confulter.
Nous ne nous fommes permis aucunes
citations ni aucunes réflexions fur
le Conte d'Alphonfe. Le lecteur jugera
lui - même de la rapidité du ftyle , de la
fraîcheur des images , de la variété des
tons , des plaifanteries & des tranfitions
toujours heureuſes & inattendues qui permettent
de donner ce petit ouvrage pour
modèle à nos conteurs modernes . Ils font
rares , & j'en fuis étonné . Seroit - ce que
le genre eft affez difficile pour effrayer
leur modeftie , & parce qu'en effet très116
MERCURE DE FRANCE.
peu
de gens doivent fe flatter de réunir
les grâces de la diction à la fimplicité ,
une imagination riche à une imagination
rianse , l'uſage de ce qu'on appelle la
bonne compagnie à la connoiffance de
cette portion plus nombreufe de la fociété ,
& que nous femblons prefque méprifer ,
parce qu'elle eft apparemment moins ridicule
, & chez laquelle le bon La Fontaine
a pourtant fu puifer les tréfors qui nous
enchantent ? S'il eſt ainfi , réjouiſſons - nous
d'avoir trouvé un genre où nos jeunes
littérateurs foient modeftes. Les découvertes
font toujours plaifir.
Fermer
Résumé : L'ISLE MERVEILLEUSE, poëme en trois chants, traduit du grec, suivi d'ALPHONSE, ou de l'ALCIDE Espagnol, conte très-moral. A Paris, chez DELALAIN, rue Saint-Jacques ; brochure in-8o.
Le texte présente 'L'Isle Merveilleuse', un poème en trois chants traduit du grec, suivi d'un conte moral intitulé 'Alphonse, ou de l'Alcide Espagnol'. Publié à Paris par Dela-Lain, cet ouvrage est décrit comme une œuvre charmante qui égaye la raison et couronne la philosophie avec une imagination brillante. Il offre un tableau des excès, faiblesses et plaisirs humains tout en corrigeant et critiquant l'homme de manière ludique. L'auteur exprime son scepticisme quant à l'attribution du poème à Callimaque, suggérant qu'il pourrait être l'œuvre d'un compatriote français. Le poème commence par un serment de renoncement à l'amour, mais finit par céder à ses charmes. Il décrit une île merveilleuse où les habitants, privés d'amour, sont froids et insensibles. Le poète justifie la nature humaine et ses tourments amoureux, soulignant que même l'amitié sans amour est triste. Dans le second chant, le poète conseille aux jeunes amants de ne pas se tourmenter pour une maîtresse ingrate, car l'amour invite à la désertion. Il décrit des rivages tranquilles et des beautés naturelles, mais met en garde contre les dangers et l'ennui, recommandant de garder ses infidèles et de chercher le bonheur ailleurs. Le texte relate également une histoire mythologique impliquant Marsyas, choisi par l'Amour pour accomplir une quête. Marsyas rencontre Irza, une jeune femme innocente et belle, et ils succombent à leur passion. Leur bonheur est de courte durée en raison de rivaux, mais Marsyas triomphe et ramène la paix. L'Amour offre ensuite à ses sujets de choisir entre l'amour et l'indifférence, soulignant la correspondance entre les peines et les plaisirs humains. Une critique littéraire datée de juin 1768, publiée dans le Mercure de France, évalue positivement le poème, notant son style rapide, ses images fraîches et sa variété tonale. Elle admire l'invention et l'exécution de l'œuvre, malgré la difficulté de traiter un sujet spécifique. La critique regrette que peu de contemporains maîtrisent les grâces de la diction, la simplicité et la connaissance des différentes classes sociales, qualités que le poème illustre parfaitement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
122
p. 121-129
LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Début :
Je choisis, Monsieur, la voie du Journal le plus répandu pour consacrer la reconnoissance [...]
Mots clefs :
Dieu, Âme, Théâtre, Sentiment, Lecture, Amour, Drames, Yeux, Homme, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
LETTRE à M. D'ARNAUD , Confeiller
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
d'Ambaffade de la Cour de Saxe , &c .
JRE choifis , Monfieur , la voie du Journal
le plus répandu pour confacrer la reconnoiffance
que je vous dois par rapport
à tous les plaifirs que me fait goûter la
lecture de vos excellens ouvrages , & en
même temps pour vouscommuniquer quelques
réflexions dont vous tirerez le parti
que vous jugerez à propos. Ce que j'aime
dans vos écrits , c'eft que l'auteur fait s'y
cacher , & qu'on y voit éclater par- tout
l'homme , & l'homme le plus fenfible. Ce
font des effufions de l'âme la plus éloquente.
Je ne connois que M. Rouffeau ,
de Genève , & vous , qui ayez le talent
d'émouvoir à ce point , & d'exciter cet
attendriffement délicieux qui tourne toujours
au profit de l'humanité. Malheur au
bel efprit qui ne cherche qu'à fe faire admirer
comme des bateleurs à la foire qui
veulent nous attacher par des tours de
force ; la curiofité eft bientôt fatisfaite ;
les defirs du fentiment font inépuifables ,
& cette riche mine fe renouvelle fans
ceffe fous vos mains. Votre tragédie de
F
112 MERCURE
DE FRANCE
.
Comminge
, car c'en eit une des plus belles
que nous ayons depuis celles de M. de
Voltaire , avoit mis en quelque forte le
fceau à votre réputation
littéraire. On ne
pouvoit imaginer
qu'il fût guères poffible
d'aller plus loin dans la route toute neuve que vous avez ouverte au dramatique
, on
croyoit même que vous aviez parcouru
la
carrière du fombre dans toute ſon étendue.
Vous venez de nous prouver qu'il eſt toujours
de nouveaux
moyens de plaire pour
a
le génie , & que l'art à des reffources
infinies
, & qui ne font point apperçues
de
l'efprit.
Votre Euphémie eft peut - être encore
Au-deffus de Comminge pour les développemens
, les caractères & le pathétique,
Rien de plus mâle & de plus propre au
fujet que la verfification
. Rien de plus
brûlant de la flamme des paffions , que
le rôle d'Euphémie
; on a le coeur déchiré
avec cette malheureufe
victime abandon-
-née aux combats de l'amour & de la religion
mais que l'âme eft délicieufement
affectée par le perfonnage
de Mélanie !
Que cette Mélanie eft touchante ! qu'on
aime fa vertu ! qu'elle fait adorer l'Auteur
de notre exiftence ! que fa piété eft douce , attendriffante
, onctueufe ! Ces vers resteront
gravésdans tous les coeurs , acte 1 , ſc. 2 , p. 8.
:
JUIN 1768. 123
Dans mon premier foupir j'exhalai la tendreffe ;
D'un fentiment fi cher je nourriffois l'ivreffe :
Tout ce qui m'entouroit intéroiffoit mon coeur
M'attachoit par un noeud toujours plus enchanteur;
Je touchois à cet âge où l'âme inquiétée
S'étonne des tranſports dont elle eſt agitée :
L'amour déterminoit fon afcendant fur moi ;
Il m'alloit captiver. Mes yeux s'ouvrent ; je voï
Mes deux foeeurs que devoit flatter l'erreur du
monde ,
Dans les fombres ennuis . dans la douleur pro
fonde ,
L'une pleurant fans ceffe un époux adoré ,
Aux premiers jours d'hymen dans les bras expiré ;
L'autre , prête à mourir , amante infortunée
Par un vil féducteur trahie , abandonnée ;
Mon père , auprès de nous ramené par la paix ,
Tout à coup dans la tombe emportant nos regrets ;
Son ami malheureux , & que les fers attendent.
Mes regards confternés fur l'univers s'étendent ;
Je contemple ces grands , les maîtres des humains ;
Je les vois affiégés de femblables chagrins ;
Je vois le trône même environné d'alarmes ,
Et le bandeau des Rois tout trempé de leurs larmes,
Cette image auroit dû vaincre & détruire en moi
Le tendre fentiment qui m'impoſoit la loi .
Mais en vain ma raifon oppofoit fon murmure
A ce befoin d'aimer , le cri de la nature :
Fij
124 MERCURE DE FRANCE .
Mon coeur me trahiſſoit ; je ne combattis plus ;
Je cédai ; je fixai mes voeux irréfolus .
Il falloit que l'amour remplît toute mon âme ,
Et je choisis un Dieu pour l'objet de ma flâme.
Dès ce moment le monde à mes yeux fe perdit
Comme une ombre qui paſſe & qui s'anéantit ;
Je rejettai bientôt les trompeufes promefles ;
Malgré l'efpoir flatteur du rang & des richeffes ,
Malgré tous mes parens , je courus aux autels
M'enchaîner : Dieu reçut mes fermens folemnels ;
J'ai trouvé tout en lui ; pour lui feul je reſpire ,`
Ma four , à mes tranfports Dieu feul pouvoit
fuffire ;
Maître des fentimens , il les fatisfait tous ;
Je n'eus point d'autre amant , je n'ai point d'autre
époux .
Ma flamme tous les jours & s'épure & s'augmente
;
Cette céleste ardeur , du fort indépendante ,
Ne craint pas le deftin de ces engagemens
Que détruit le caprice , ou la mort , ou le temps.
Non , je ne brûle point pour un amant vulgaire
Qui change , qui périt , ou qui ceffe de plaire :
Je brûle pour un Dieu ; mon efprit immortel
S'embrâfera des feux d'un amour éternel. • •
En grand maître de l'art vous vous êtes
plus appuyé fur ce rôle que fur celui de
Cécile, qui forme un contraite extrêmement
JUIN 1768 . 125
heureux. Je ne pense pas qu'aucun théâtre
ancien ou moderne ait des fcènes comparables
à celles de la Comteffe avec Mélanie
& avec fa fille , d'Euphémie avec Théotime
au fecond & troifième acte. Ces
vers font de toute beauté , & d'une force
inexprimable. Acte 3 , 1 , 3 , p . 84.
Enfin Dieu me punit 3
Je tombe fous fon bras ; c'eft ici qu'il m'appelle ;
C'est ici qu'il détruit ma fubftance mörtelle ,
Qu'il a marqué le terme à mes égaremens ,
Que vont rouler pour moi des fiècles de tourmens
L'éternité ... terrible à mes regards offerte ;
Ici j'attends la mort . . . & ma tombe eſt ouverte.
Théotime veut la relever elle le repouse avec
indignation.
Homme trop criminel , va , fuis loin de ces lieux ;
Et puiffe mon trépas te diffiller les yeux !
N'as-tu point dans cette âme , à mon repos fatale ,
Entendu retentir la pierre fépulchrale ?
Nas-tu point vu ce Dieu la brifer fous mes pas ?
Lui- même eft accouru m'arracher de tes bras ;
Dans ce tombeau , lui -même il m'a précipitée ;
Aux pieds de la justice il m'a déja citée ;
I t'y traîne avec moi ; ne crois pas échapper
A fon glaive... Il menace , il s'apprête à frapper ;
Son flambeau te pourſuit à travers ces ténèbres ;
` Lis ton arrêt écrit fur ces marbres funèbres ...
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
La foudre approche , éclate ... elle fond fur nous
deux ;
L'enfer s'ouvre. ... Sainval , quels fantômes ô
hideux !
Des fpectres agités errent dans ces lieux fombres ;
Sous le même linceul je vois un peuple d'ombres ,
Tous les morts , réunis dans ces murs plein d'effroi ,
Du fond de leurs tombeaux s'élèvent contre moi.
Ils m'entraînent ! .. Je vais auprès de vous m'étendre
,
A vos triftes débris mêler ma froide cendre ;
Par vos accens plaintifs ceffez de m'accufer.
La colère du Ciel ne fauroit s'appaifer !
O maître des humains , qu'ont laffé mes offenſes ,
Sur moi feule répands la coupe des vengeances !
Quel pathétique ! quelle terreur admirable
, & dans le goût de cette terreur
employée fi bien par les Grecs ! On voit
bien , Monfieur , que vous êtes rempli de
la lecture des anciens. Jouiffez de votre
triomphe ; ce n'eft pas une foible gloire
que d'ofer , après M. de Voltaire , manier
le tragique & d'y réuffir . D'ailleurs , ce
qui mettra le comble à vos fuccès , c'eſt
que vous êtes l'inventeur d'un genre , &
qu'il étoit difficile de nous donner du
nouveau. Depuis un nombre d'années je
vois paffer fous mes yeux & fe faire oublier
JUIN 168. 127
fucceffivement une infinité de drames qui
tous fe reffemblent. Que la collection de
nos théâtres feroit bornée pour quiconque
ne voudroit placer dans fon cabinet que
les pièces qui attacheront les regards de
la postérité !
l'on
Je vous ai donné , Monfieur , les éloges
que je vous crois dus. Préfentement j'ima
gine avoir le droit de vous faire quelques
reproches qui , felon moi , ne font pas
moins fondés que les louanges que
vous accorde avec tant de plaifir ; je prendrai
donc la liberté de me plaindre , & à
vous-même en mon nom & en celui de
tout le public , de ce que vous ne faites
point paroître de pièces au théâtre françois ,
qui eft le théâtre de la nation. On vous
dit une âme très- fenfible & n'afpirant
qu'à la belle gloire ; & qu'y a- t- il de plus
flatteur que d'expofer dans tout fon jout
des talens qui peuvent être utiles au bien
de l'humanité ? Un fentiment d'honneur ,
de vertu , de piété , de clémence , frappe
beaucoup plus au théâtre qu'à la lecture.
Et qui pofféde plus que vous l'heureux
talent de remuer les âmes , de les attendrir
, de les déchirer , de faire couler nos
larmes ? Quelle peut donc être la raifon
de cette obftination à ne pas vous montrer
fur notre fcène , tandis que tous les voeux
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
du public éclairé vous y rappellent ? Je
voudrois avoir le pouvoir de vous faire
interdire l'impreffion des drames , & de
vous ordonner abſolument , de les confacrer
à la repréſentation . Vous êtes comptable
, j'oſe le dire , à vos concitoyens de
ce talent fi rare d'être éloquent en vers ,
& de prêter de la force & des charmes à
la morale. C'eft ce qui affure l'immortalité
aux pièces de M. de Voltaire. Qui
peut donc vous empêcher d'entrer dans
une carrière qui s'ouvre fi aifément pour
vous ? Les cabales , les brigues. Le génie ,
ne doit pas craindre d'obftacles ; un homme
tel que vous n'a qu'à fe préfenter. Je fuppofe
que vous ne vous relâcherez pas de
vos efforts , & que vous ne dormirez point
fur le champ de bataille , Allons , Monfieur
, rendez -vous , & que nous ayons ,
l'hiver prochain au théâtre , une tragédie
de vous ; fans cela , je me reprocherai
éternellement le plaifir que je me promets
à la lecture de vos nouveaux drames . Pourquoi
, lorfqu'on a fix pieds de haut , ne
vouloir fe montrer que fous taille ordinaire
? Encore un coup , c'eft fur la fcène
françoife que votre génie pourra fe déployer
dans toute fa force ; & , en bon
citoyen , vous devez rechercher ce qui
flatte davantage le goût de votre nation ,
JUIN 1768. 129
& ce qui peut contribuer autant à fes moeurs
& à fes vertus , qu'à fes amuſemens honnêtes.
J'attends avec impatience la fuite de
vos charmantes anecdotes morales , je les
regarde comme le code même du fentiment.
Fanni , Lucie , Clari , Julie Nanci
Batilde font , dans leurs genres , autant de
petits drames complets qui produiſent
leur effet.
Je fuis , Monfieur , &c.
L. B. DE C. L.
و
Nous donnerons inceffamment les extraits
que nous avons annoncés de la qua
trième édition de Comminge , ainfi que du
nouveau drame d'Euphémie , dont le fuccès
eft confirmé. L'abondance des matièresne
nous a pas permis de parler encore de
ces deux intérellans ouvrages .
Fermer
Résumé : LETTRE à M. D'ARNAUD, Conseiller d'Ambassade de la Cour de Saxe, &c.
Dans une lettre à M. d'Arnaud, l'auteur exprime sa reconnaissance pour les émotions suscitées par ses œuvres, comparant son talent à celui de Jean-Jacques Rousseau. La tragédie 'Comminge' est acclamée comme l'une des plus remarquables depuis celles de Voltaire, inaugurant une nouvelle approche dans le drame. L'œuvre 'Euphémie' est également louée pour ses intrigues, ses personnages et son pathos. Le rôle d'Euphémie est décrit comme déchirant, tandis que celui de Mélanie est qualifié de touchant et vertueux. L'auteur cite des vers de l'acte 1, scène 2, pour illustrer la profondeur des émotions et la piété du personnage de Mélanie. L'auteur, probablement un dramaturge contemporain de Voltaire, admire la maîtrise de l'art dramatique de M. d'Arnaud, soulignant sa capacité à tirer inspiration des anciens. Cependant, il regrette que M. d'Arnaud ne présente pas ses œuvres sur la scène française, malgré ses talents évidents pour émouvoir et instruire le public. Il encourage le dramaturge à surmonter les obstacles tels que les cabales et les intrigues, et à se produire sur la scène nationale pour le bien de la société. La lettre se conclut par une attente impatiente des futures œuvres de M. d'Arnaud, notamment des anecdotes morales comparées à un code de sentiments.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
123
p. 59-60
AUTRE.
Début :
La Vérité naïve & pure, [...]
Mots clefs :
Yeux, Créole, Martinique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTRE.
LaVérité naïve & pure
Sa foeur , l'innocente Nature
Placent chez nous leurs plus beaux traits ;
Mais auſſi ſouvent l'Impoſture
?
S'y déguiſe ſous leurs attraits.
Images de l'eſprit , nous parlons ſans rien dire ,
Mais confidens peu fürsdans le tendre délire
Partageant tous les deux la même fonction ,
Réglant nos mouvemens , toujours à l'uniſſon ,
Faut-il que la nature avare ,
Parunfatal obſtacle à jamais nous ſépare !
Chacun peut lire en nous , comme cu un jour
ſerein,
L'atteinte du plaiſir ou celle du chagrin ;
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Pour nous , privés du don de pouvoir nous la
peindre,
Nous ne ſçaurions nous voir , nous complaire ou
nous plaindre.
Enfin, chez les humains ,notre uſage eſt charmant
Nos dons font infinis ; on ne peut les décrire.
Au défaut de la voix , pour vanter notre empire ,
Nous avons eu le ſentiment.
ParM. de Jorna , créole
delaMartinique.
LaVérité naïve & pure
Sa foeur , l'innocente Nature
Placent chez nous leurs plus beaux traits ;
Mais auſſi ſouvent l'Impoſture
?
S'y déguiſe ſous leurs attraits.
Images de l'eſprit , nous parlons ſans rien dire ,
Mais confidens peu fürsdans le tendre délire
Partageant tous les deux la même fonction ,
Réglant nos mouvemens , toujours à l'uniſſon ,
Faut-il que la nature avare ,
Parunfatal obſtacle à jamais nous ſépare !
Chacun peut lire en nous , comme cu un jour
ſerein,
L'atteinte du plaiſir ou celle du chagrin ;
Cvj
60 MERCURE DE FRANCE.
Pour nous , privés du don de pouvoir nous la
peindre,
Nous ne ſçaurions nous voir , nous complaire ou
nous plaindre.
Enfin, chez les humains ,notre uſage eſt charmant
Nos dons font infinis ; on ne peut les décrire.
Au défaut de la voix , pour vanter notre empire ,
Nous avons eu le ſentiment.
ParM. de Jorna , créole
delaMartinique.
Fermer
124
p. 177-182
PROJET MORAL.
Début :
C'est sans doute aux préceptes de la morale que les hommes doivent leur sagesse [...]
Mots clefs :
Morale, Préceptes, Inscriptions, Hommes, Jean-Jacques Rousseau, Yeux, Vertu, Leçons, Maximes, Citoyen
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : PROJET MORAL.
PROJET MORAL.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
C'EST fans doute aux préceptes de la
morale que les hommes doivent leur fageffe
& leur bonheur. Cependant la plû.
part d'entr'eux n'eſt pas à portée de profiter
des excellentes leçons qu'ont données
en ce genre divers auteurs célèbres. Peu
d'hommes parmi le peuple lifent ,&dans
ce petit nombre très peu font capables
d'extraire ces maximes précieuſes , de les
ſéparer des acceſſoires dont elles font fouvent
enveloppées. Il feroit donc bien intéreſſant
de les mettre ſous leurs yeux
iſolées , afin qu'elles pufſſent faire fur
leurs eſprits de ces impreſſions profondes
ſeules capables de produire de grands effets.
Il en naîtroit certainement des avantages
pour la ſociété.
Un moyen , je crois , aſſez ſimple d'y
parvenir , feroit d'en orner nos édifices &
nos places publiques . Ces infcriptions
gravées en lettres d'or ſur le marbre noir
relevées de quelques ornemens analogues
deviendroient un objet , non ſeulement
de la plus grande utilité , mais même
d'agrément.
Hv
178MERCURE DE FRANCE.
Soit que les villes vouluſſent ou non
contribuer à cette dépenſe ;je ſouhaitérois
qu'il fût permis à tout citoyen de
faire dreffer à ſes frais une ou pluſieurs.
de ces inſcriptions ſous l'agrément du
corps municipal qui décideroit du mérite
de la maxime , de la place qu'elle doit
occuper , & de la forme décente , quoique
frample , qu'il conviendroitde donner
à ce monument public. Ne feroit - il pas
juſte que le citoyen pour laiſſer à la poftérité
la mémoire & l'exemple de fa bien.
faiſance , eût auſſi la liberté d'y faire
graver au bas en uncartouche ſéparé fon
nom & celui de l'année où il auroit éré
érigé ; il n'est pas besoin de faire fentir
P'utilité de ces fortes d'inſcriptions. Un
grand poëte a dit bien ſagement que les
leçons qu'on expoſoit à nos yeux étoient
bien plus efficaces que celles qu'on faifoit
entendre à nos oreilles. Ainſi donc ces
maximes offertes à nos regards auroient
peut- être plus de force( fur-tout for l'efprit
du Peuple ) que lorſqu'on nous les:
préſente dans de longs diſcours dont la
mémoire ne peut ſe charger. D'ailleurs
Tun n'empêcheroit pas les fruitsde l'autre,
86, contribueroit même à en augmenter
les effets..
AVRIL. 1770. 179
Pour appuyer ce que j'avance par des
faits , j'en vais citer un qui m'a été rapporté
par un homme digne de foi.
Dans une petite ville de France , un
homme riche , mais accablé d'un fatal
ennui de vivre, alloit terminer lui-même
ſes malheureux jours , lorſque paffant
dans la place publique les yeux égarés ſe
fixerent par hafard vers une maiſon fur
laquelle étoit une inſcription latine dont
voici le ſens. O toi pour qui la vie est un
fardeau! cherche àfaire du bien , la verte
Sçaura te la faire aimer.
Il s'arrête un moment & fonge qu'il y
a dans ſon voiſinage un menuifier honnête
homme &pauvre , reſté venf depuis
peu avec nombre d'enfans.
J'étois bien fou , dit-il , de livrer
ainſi ma ſucceſſion à des héritiers avides
qui auroient ri de ma fottife ;j'en veux
faire un plus digne emploi . Il retourne
auſſi tôt fur ſes pas , envoye chercher le
menuifier & lui dit.
Je ſuis touché de votre état , voici une
fommede mille écus que je deſtineà vous
acheter du bois & des outils pour vous
mettre en état de travailler & d'élever
votre famille. Je me charge , juſqu'à ce
que vous ſoyez plusàvotre aiſe , defen
Hivj
180 MERCURE DE FRANCE .
tretien de vos enfans & veux placer votre
fille aînée qui me ſemble promettre. Je
vais la mettre en couvent , lui faire donner
toute l'éducation poſſible & je me
propoſe de la doter enfuite convenablement.
Je ferai du bien aux autres à leur
tour s'ils le méritent. Cette jeune perſonne
étoit comme un beau diamant brut qui
n'attend que la main du lapidaire pour
paroître dans tout ſon éclar. Elle avoit
reçu de la nature les plus heureuſes difpoſitions&
les vit bientôt ſe développer
par l'éducation. Enfin elle devint une fille
charmante & mérita d'épouſer quatre ans
après ſon bienfaiteur qui vécut long-tems
& fut toujours heureux.
Quelles leçons fublimes renfermoient
ces troisbelles ſentences gravéesen lettres
d'or au temple de Delphes !
Connois toi toi même. Ne defire rien de
trop. Evite les procès & les dettes.
Les amis de Socrate s'étonnoientde ce
qu'il ne cherchoit point à ſe venger d'une
infulte que lui avoit faite un jeune étourdi.
Eh quoi ! mes amis , leur dit ce ſage ?
ſi un cheval vous avoit donné un coup de
pied , l'appeleriez - vous devant le Juge
pourentirerraiſon ?Quoi de plus capable
d'inſpirer de l'amour &du reſpect pour
: AVRIL. 1770. 181
la religion que ce paſſage de M. J. J.
Rouffeau.
De combien de douceurs n'eſt pas privé
celui à qui la religion manque ! Quel
ſentiment peut le conſoler dans ſes peines
! quel ſpectateur anime les bonnes
actions qu'il fait en ſecret ! quelle voix
peut parler au fond de ſon ame ! quel prix
peut-il attendre de ſa vertu ! Comment
doit- il enviſager la mort ? la félicité eſt
la fortune du ſage , & il n'y en a point
fans vertu. J. J. Rouffeau , NouvelleHéloïfe.
Quel homme , dit le philoſophe Saadi
, ofera s'oppoſer au bonheur des hommes
; quand tous les êtres font utiles l'unà
l'autre , quel homme ofera reſter inutile
à ſa patrie & au monde !
O arbitres des hommes ! craignez les
plaintes des malheureux ; elles parcourent
la terre , elles traverſent les mers ,
elles pénetrent les cieux , elles changent
la face des empires ; il ne faut qu'un foupir
de l'innocent opprimé pour remuer le
monde?
Porte tes yeux autour de toi , vois ces
campagnes fertiles , ces cieux&ces mers ;
qu'est- ce que le monde ? l'ouvrage d'un
Dieu bon. Quel hommage exige de toi fa
182 MERCURE DE FRANCE .
bonté ? ton plaitir& une action degrace.
Quel devoir t'impoſe ſabonté ? le plaifir
des autres . Jouis , voilà la ſageſſe , fais
jouir , voilà la vertu : Saadi.
Est- il une morale plus vraie , plus douce
, plus confolante ? Voici un effai que
j'ai haſardé , du choix qu'on pourroit
fairedes diverſes maximes & des traits de
vertu &de grandeur d'ame , &c . pour en
compofer ces inſcriptions publiques ,
dont tout bon citoyen verroit , j'efpere ,
l'exécution avec joie.
G****de Rouen.
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Résumé : PROJET MORAL.
Le texte présente un projet moral visant à promouvoir les préceptes éthiques pour améliorer la société. L'auteur constate que peu de personnes comprennent et appliquent les leçons morales des auteurs célèbres. Pour remédier à cette situation, il suggère d'afficher ces maximes sur les édifices et les places publiques, gravées en lettres d'or sur du marbre noir, afin qu'elles soient visibles et mémorables. Les citoyens pourraient financer et ériger ces inscriptions avec l'accord du corps municipal, ajoutant leur nom et l'année d'érection. Un exemple concret illustre l'impact de ces inscriptions : une maxime a empêché un homme de se suicider et l'a incité à aider un menuisier pauvre, transformant ainsi la vie de ce dernier et de sa famille. Le texte mentionne des sentences célèbres, comme celles du temple de Delphes et des philosophes, pour démontrer la puissance des leçons morales. Il souligne l'importance de la vertu et de la bienveillance envers autrui, citant Jean-Jacques Rousseau et le philosophe Saadi. L'auteur réfléchit sur la vertu et la moralité, citant Saadi avec la phrase 'fais jouir, voilà la vertu'. Il se demande s'il existe une morale plus authentique et plus douce. Il a rédigé un essai sur le choix des maximes et des traits de vertu et de grandeur d'âme pour composer des inscriptions publiques. L'objectif est que chaque bon citoyen voie l'exécution de ces inscriptions avec joie. Le texte est signé 'G****de Rouen'.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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127
p. 57-60
LE MIROIR DE LA VÉRITÉ. Fable.
Début :
UN Artiste plein de génie, [...]
Mots clefs :
Miroir, Vérité, Fier, Glace, Effroi, Yeux
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE MIROIR DE LA VÉRITÉ. Fable.
LE MIRoIR DE LA VÉRITÉ.
Fable.
Us Artiſte plein de génie,
Inventa jadis un miroir
C v - . :
58 MERCURE DE FRANCE. \
Si merveilleux, ſi beau, qu'en Europe , en Aſie, ,
Que par-tout on brûloit du deſir de s'y voir ;
Tout le monde y couroit comme à la Comédie
- D'avides ſpectateurs, étonnés, confondus » •,!
La tête encor toute remplie ,
| | Des phénomènes qu'ils ont vus, $
Interdits, muets & confus, |
S'en reviennent de compagnie,
Et ſe promettent bien de n'y retourner plus. ·
Quel miroir !... Il peignoit non le maſque, maits
l'homme. -
La honte & l'effroi des pervers,
Il fit rougir Paris, Pékin, Londres & Rome ;
Il eût fait hontc à l'Univers.
sous l'utile manteau de l'humaine ſageſſe,
Là, le Sage apperçoit mille défauts divers ;
Mais le miroir ſévère épargnoit la foibleſſe,
Et rectifioit les travers.
Parmi des fous de teute eſpèce,
Là rougit une Agnès qui ſe moque d'un ſot;.
Là meurt de honte une Lucrèce,
G2ui ſe voit confondue & ne peut dire un mot.
De ſes charmes vainqueurs Laïs préoccupée,
S'avance vers la glace & regarde à ſon tour.
La coquette fut bien trompée, -
Et ſon miroir ici lui joue un cruel tour : ,
J A N V I E R. 1777. 59
Il offre à ſes regards... une froide poupée,
Triſte jouet de mille enfans,
Qui, devenus enfin ſages à leurs dépens,
Dégoûtés d'un plaiſir que le coeur déſavoue,
Et qui ne dit plus rien aux ſens,
Jettent avec mépris leur jouet dans la boue.
Turcaret, dans la glace ayant jeté les yeux,
Voit paroître un cheval lourd, pouſſif, ombra
geux, -
Fier d'une houſſe à triple frange,
Fier d'un brillant harnois qui le rend plus affreux :
Un vil porc engraiſſé du ſang des malheureux,
| Un vaſe d'or rempli de fange.
Un Grand bien fier, bien dédaigneux,
Et dont l'ame étoit des plus baſſes,
Voit ſur un théâtre pompeux,
Un Nain guindé ſur des échâſſes.
A l'oeil ſuperbe & dur du plus fier des Sultans,
Au milieu de ſa cour tremblante,
On expoſe, on offre, on préſente
Le miroir, l'effroi des Tyrans.
D'un trône que le crime & la mort environnent,
S'élève un parricide, au ſiniſtre regard,
Un deſpote cruel que des cyprès couronnent,
· Etdont le ſceptre horrible eſt un ſanglant poignard.
- C vj
| 6o MERCURE DE FRANCE. .
, Tout change : & ce trône ſublime
N'eſt plus qu'un funeſte échafaud ;
Le fier Monarque eſt la victime,
· Son propre fils eſt le bourreau.
Le monſtre expire & tout s'efface.
Le ſpectateur pâlit & détourne les yeux.
Au courroux la terreur fait place,
- Et le miroir audacieux
Eſt renverſé, briſé, pour prix de ſon audace
Bientôt le Héros en fureur,
, Sur les débris épars de la fidelle glace,
· Perce. fait expirer l'intrépide inventeur.
Par M. Drobecq.
Fable.
Us Artiſte plein de génie,
Inventa jadis un miroir
C v - . :
58 MERCURE DE FRANCE. \
Si merveilleux, ſi beau, qu'en Europe , en Aſie, ,
Que par-tout on brûloit du deſir de s'y voir ;
Tout le monde y couroit comme à la Comédie
- D'avides ſpectateurs, étonnés, confondus » •,!
La tête encor toute remplie ,
| | Des phénomènes qu'ils ont vus, $
Interdits, muets & confus, |
S'en reviennent de compagnie,
Et ſe promettent bien de n'y retourner plus. ·
Quel miroir !... Il peignoit non le maſque, maits
l'homme. -
La honte & l'effroi des pervers,
Il fit rougir Paris, Pékin, Londres & Rome ;
Il eût fait hontc à l'Univers.
sous l'utile manteau de l'humaine ſageſſe,
Là, le Sage apperçoit mille défauts divers ;
Mais le miroir ſévère épargnoit la foibleſſe,
Et rectifioit les travers.
Parmi des fous de teute eſpèce,
Là rougit une Agnès qui ſe moque d'un ſot;.
Là meurt de honte une Lucrèce,
G2ui ſe voit confondue & ne peut dire un mot.
De ſes charmes vainqueurs Laïs préoccupée,
S'avance vers la glace & regarde à ſon tour.
La coquette fut bien trompée, -
Et ſon miroir ici lui joue un cruel tour : ,
J A N V I E R. 1777. 59
Il offre à ſes regards... une froide poupée,
Triſte jouet de mille enfans,
Qui, devenus enfin ſages à leurs dépens,
Dégoûtés d'un plaiſir que le coeur déſavoue,
Et qui ne dit plus rien aux ſens,
Jettent avec mépris leur jouet dans la boue.
Turcaret, dans la glace ayant jeté les yeux,
Voit paroître un cheval lourd, pouſſif, ombra
geux, -
Fier d'une houſſe à triple frange,
Fier d'un brillant harnois qui le rend plus affreux :
Un vil porc engraiſſé du ſang des malheureux,
| Un vaſe d'or rempli de fange.
Un Grand bien fier, bien dédaigneux,
Et dont l'ame étoit des plus baſſes,
Voit ſur un théâtre pompeux,
Un Nain guindé ſur des échâſſes.
A l'oeil ſuperbe & dur du plus fier des Sultans,
Au milieu de ſa cour tremblante,
On expoſe, on offre, on préſente
Le miroir, l'effroi des Tyrans.
D'un trône que le crime & la mort environnent,
S'élève un parricide, au ſiniſtre regard,
Un deſpote cruel que des cyprès couronnent,
· Etdont le ſceptre horrible eſt un ſanglant poignard.
- C vj
| 6o MERCURE DE FRANCE. .
, Tout change : & ce trône ſublime
N'eſt plus qu'un funeſte échafaud ;
Le fier Monarque eſt la victime,
· Son propre fils eſt le bourreau.
Le monſtre expire & tout s'efface.
Le ſpectateur pâlit & détourne les yeux.
Au courroux la terreur fait place,
- Et le miroir audacieux
Eſt renverſé, briſé, pour prix de ſon audace
Bientôt le Héros en fureur,
, Sur les débris épars de la fidelle glace,
· Perce. fait expirer l'intrépide inventeur.
Par M. Drobecq.
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Résumé : LE MIROIR DE LA VÉRITÉ. Fable.
La fable 'Le Miroir de la vérité' raconte l'histoire d'un artiste ayant créé un miroir extraordinaire révélant la véritable nature des individus plutôt que leur apparence physique. Ce miroir attire des spectateurs du monde entier, mais ceux-ci, après avoir vu leur reflet, sont choqués et confus, jurant de ne plus jamais revenir. Le miroir expose les défauts et les travers des personnes sans épargner leurs faiblesses, provoquant honte et effroi chez les pervers et les hypocrites. Par exemple, Agnès rougit d'avoir moqué un sot, Lucrèce est réduite au silence par la honte, et Laïs découvre qu'elle n'est qu'une poupée sans vie. Turcaret voit un cheval misérable et un porc symbolisant sa cupidité. Un homme fier observe un nain sur des échasses, et un sultan tyrannique voit son trône devenir un échafaud où son fils le tue. Finalement, un héros furieux détruit le miroir et tue son inventeur.
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128
p. 23-35
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Début :
Le plus pur amour avoit unis depuis quelques-tems, sous les aimables loix d'un [...]
Mots clefs :
Sophie, Émile, Chrysas, Enfants, Bonheur, Coeur, Belle, Époux, Bras, Yeux, Fils, Amour, Ciel, Vertu, Sensible
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
LE plus pur amour avoit unis depuis
quelque-tems, fous les aimables loix d'un
heureux hymen , la vertueufe Sophie &
le fage Émile.
Le ciel , d'abord propice aux voeux de
ces tendres Époux , ne leur avoit refufé
aucune de les faveurs : mais bientôt
après , par un deffein que nous admirerons
dans la fuite , il fembloit leur
avoir retiré fa main bienfaifante . Depuis
un an, tout leur étoit contraire : rien
24 MERCURE DE FRANCE .
1
ne leur réuffiffoit ; leur nombreux troupeau
leur fut enlevé par une cruelle maladie
; un fouffle glacial fit avorter dans
leur naiffance leurs précieufes moiffons ;
la grêle défola leurs vignes & les fruſtra
de toutes efpérances.
Dépouillé de tout , Émile avoit eu
déjà recours à la feule reffource qui lui
reftoit ; fes bras forts & nerveux employés
aux travaux des autres , lui fourniffoient
de quoi foutenir fa chère famille.
( Sophie l'avoit déjà rendu père de
deux aimables enfans ).
Au milieu de tous ces revers , ils
étoient encore heureux . De leur infortune
même ces tendres Époux favoient tirer
de quoi ajouter encore à leur bonheur.
Émile fe croyoit heureux d'être malheu
reux avec Sophie : Sophie fembloit ne pas
fentir tout le poids de fes peines qu'elle
partageoit avec Emile . L'amour même ,
loin d'y perdre de fes feux , n'en devint
que plus ardent ; les malheurs les rendirent
plus chers encore l'un à l'autre :
fans de telles épreuves ils n'auroient
point connu tout leur prix. Auffi jamais
Sophie n'avoit paru fi belle à fon cher
Emile ; Emile n'avoit jamais tant plu à
Sophie jamais ils n'avoient été fi vertueux
,
JUILLET . 1777 . 23
tueux , jamais auffi ils ne s'étoient tant
aimés.
Tous les jours après fon travail , à fes
heures de relâche , Emile voloit rejoindre
fa Sophie ; affis alors auprès d'elle ,
devant fon foyer , fous le chaume de
fa pauvre cabane , & balançant fur fes
genoux un de fes enfans , tandis que
Pautre pendoit à la mamelle de fa mère ,
il oublioit fes fatigues ; fon vifage devenoit
plus calme , plus ferein ; une aimable
gaieté s'emparoit de fon ame ;
fon coeur fe fentoit ému : rien ne l'inquiétoit
alors , rien ne lui faifoit envie :
il étoit auprès de Sophie. Il ne pouvoit
imaginer un fort plus doux.
Ces époux ainfi réunis , s'exhortoient
à fupporter avec courage leur mifère.
Cher Emile , répétoit fouvent Sophie , le
ciel nous eft encore affez propice puifqu'il
nous conferve l'un à l'autre qu'il
nous ait enlevé nos biens , il nous laiffe
à nous-mêmes ; pourrions nous être fenfibles
à toutes autres pertes ?
En difant ces paroles , elle embraffoit
tendrement Émile ; des larmes de joie
couloient de fes beaux yeux ; fon viſage
paroiffoit enflammé , & découvroit
les purs fentimens qui affectoient en ce
moment fa belle anie.
I. Vol. B
26 MERCURE
DE FRANCE .
La vue de leurs aimables enfans ne leur
apportoit pas moins de confolation ; ils
n'étoient pas moins touchés de l'embarras
qu'ils remarquoient en eux , lorfqu'ils
vouloient leur exprimer leur tendreffe ,
leur témoigner en bégayant leur amour ,
& comme les dédommager de leurs peines.
& de leurs foins par mille carelles. Qu'ils
prenoient de plaifir à interpréter leurs
volontés , à fatisfaire leurs defirs , à def .
cendre même jufqu'à leurs jeux innocens
! qu'Émile étoit content , lorfqu'il
fentoit les mains tendres & débiles de fes
enfans , s'efforcer de preffer les fiennes ,
endurcies par les travaux les plus rudes !
Sophie ne fe fentoit pas d'aife lorfque
fon jeune enfant paffoit fes petits bras
autour de fon col , & pofoit fon viſage.
fur le fien , comme pour la remercier du
bienfait qu'il venoit d'en recevoir .
Ainfi ils faifoient fervir leur mauvaife,
fortune à leur bonheur , qui ne fut pas.
cependant exempt de traverfes : un événement
furvint qui le troubla quelque .
temps , & caufa d'abord les plus grandes
alarmes , mais dont les fuites furent des .
plus heureufes.
Émile n'avoit pas été le feul qui fut
rouché des charmes de Sophie . Beaucoup .
"
JUILLET. 1777. 27
d'autres en avoient été frappés , fur- tout
le fils d'un riche Particulier s'étoit efforcé
de lui plaire , celui- ci , normé Chryfas
, fe fiant trop fur fa naillance , qui lui
faifoit efpérer de gros biens , avoit cru fe
faire auprès de Sophie un mérite de fa
fortune , & n'avoit pas appréhendé de
fui apprendre qu'il defiroit faire fon
bonheur en l'époufant.
Ce qui avoit paru à Chryfas devoic
l'approcher de Sophie fut precife
ment ce qui l'en éloigna davantage.
L'or n'avoit jamais eu allez d'éclat aux
yeux de Sophie pour pouvoir éblouir ;
elle en connoiffoit le paix .
Emile qui , de fon côté , l'avoit affure
des mêmes promeffes que Chryfas ;
réuffit mieux it s'appuyoit de meilleures
raifons ; il étoit jufte ; la vertit
étoit fa principale rich effe ; un efprit
droit , une ame belle , fenfible , un coeur
tendre , ingénu & rempli de candeur
étoit le bien qu'il offroit à Sophie , cette
dot lui parut précieufe; elle écouta vofontiers
Emile , crut qu'il méritoit fon
coeur, & ne balança pas à fe donner
à lui.
>
Chryfas rejeté , & fur qui Émile
avoit eu la préférence ; Émile qui ne
Bij
28 MERCURE
DE FRANCE
.
poffédoit prefque rien , & qui , par
conféquent , paroiffoit lui être bien inférieur
, en devint furieux , & chercha
depuis les moyens les plus propres à troubler
une fi belle union.
Il lui fut aifé de les trouver : il avoit
pour père Alarias , un de ces hommes
nés pour tourmenter leurs femblables ,
& qu'on pourroit proprement appeler le
Aléau de la fociété , un de ces génies
étroits nés avec une ame vile & baffe ,
fans fentimens , fans honneur ; un coeur
dur & infenfible , pour qui la bonté n'eft
qu'une foibleffe , la pitié un nom , lę
défintéreffement une chimère , la générofité
une folie ; l'intérêt , la feule vertu ;
ambitieux , avares , ignorans , jaloux ,
envieux , qui ne peuvent jamais fe fatisfaire
, qui , loin d'en avoir de trop , n'en
ont jamais affez , parce qu'ils peuvent
en avoir davantage ; en qui l'amour du
gain fe nourrit , s'enflamme par le gain
même.
Émile étoit débiteur d'une fomme affez
confidérable , & , qui plus eft , en étoit
débiteur envers cet Alarias : ce qui étoit
plus que fuffifant
pour les de feins de
Chryfas ; mais , pour combler
de mal
JUILLE T. 1777 29
heurs le fort d'Émile , il devoit encore
une année de taille , & Alarias avoit été
nommé Collecteur .
Chryfas faifit une occafion fi favora
ble ; il obtient aifément de fon père de
remplir fa place , & d'aller en fon nom
recueillir fes deniers. Va , lui dit Ala
rias , qui s'applaudiffoit déjà du zèle
qu'il remarquoit en fon fils ; va , mon
fils , mon cher fils ; car , graces au ciel,
je puis t'appeler ainfi à préfent. Tu as
chaffé de ton coeur cette folle paflion qui
le dominoit ; ce n'eft plus pour foupirer
aux pieds de Sophie , c'eft pour en retirer
ce qui nous eft dû que je te vois fi zélé :
auffi que tu en feras bien récompenfé ! So
phie n'avoit rien : un peu de beauté feulement
; & je te deftine un parti où tu
trouveras ce que tu perds ici ; & , de
plus, ce qui doit t'être bien plús fenfible ,
une dot confidérable .... Je ne te retiens
pas ; vole , mon fils , fuis le beau feu qui
te tranfporte : mais , en même-tems .....
n'ai-je pas encore quelque fujet de crain
te ?... Que j'appréhende ta trop grande
facilité !...Je te connois ; tu n'es pas affez
ferme , affez dur. Peut-être les pleurs de
cette Sophie auront quelque pouvoir fur
toi. Que ne m'imite -tu ... Ah ! fi j'euffe
B iij
30 MERCURE DE FRANCE.
fait comme toi , fi je n'euffe pas ferme
les oreilles & les yeux aux plaintes &
aux cris de tant de miférables , que má
fortune en auroit fouffert ! que tu aurois
lieu de t'en repentir un jour ! mais tu as
pu changer. Au refte je te donne une
élite aflez inftruite qu'elle te guide ,
mon fils ; ces gens te conduiront au folide
; tu verras qu'ils ne fe laiffent pas
fottement attendrir.
Chryfas , plus animé par fon reffen
timent que par les avis paternels , ( il
n'avoit pas encore l'ame propre à les
goûter ) fe hâra d'accomplir fon deffein.
I arrive, lui & fa cohorte , à la
pauvre
habitation du malheureux Émile : la
porre en étoit ouverte , & déjà fes gens
étoient entrés & menaçoient tout. Chry
fas ne les fuivit pas auffi- tôt ; le ſpectacle
qui fe préfenta d'abord à lui le toucha¸
& devint une barrière qu'il n'ofa fran
chir la vue de Sophie lui fit oublier les
leçons d'Alarias. Alarmée de tout ce qui
fe paffoit , Sophie , la tremblante Sophie
s'étoit jetée entre les bras de fon époux ;
fon fein , demi-découvert , offroit alors.
à un de fes enfans une mamelle abondante
; une pâleur mortelle s'étoit répandue
en même-tems fur tout fon viſage ,
JUILLET. 1977.
& en avoit effacé les vives couleurs
fes yeux languiffans & abattus erroient
d'Emile à fes enfans , de fes enfans fur
Emile ; des larmes preffées en fortoient
avec abondance , & achevoient de peindre
ce tableau touchant.
C'en étoit fait de Chryfas : il étoit
vaincu ; mais fa cohorte avide ne le laiſſa
pas long- tems dans ſon raviſſement , &
bientôt le fit reffouvenir de l'objet de fa
démarche .
Chryfas , après les formalités ordinaires,
permit enfin à fés gens de s'emparer
du peu que contenoit la demeure :
il n'en fut pas défobei ; il n'eut pas plutôt
parlé , qu'ils mirent aufli-tôt la main
fur tout, tout fut enlevé en un înftant ;
ils n'y laífsèrent rien ; rien n'y fat oublié ;
la maifon fe trouva vuide en un clin
d'oeil.
Ces forcenés poufsèrent jufques - la
leur acharnement , qu'ils fe faifirent
même d'un vaifléau de terre dans lequel
chauffoient les alimens des deux enfans ,
renversèrent fans égard ce qu'il conténoit
, & l'emportèrent . Sophie en tomba
évanouie : Emile , qui avoit fouffert le
refte avec courage , indigné d'une action
auffi criante , ne put garder davantage
Biv
32 MERCURE
DE FRANCE
.
de mefure , & s'écria , en s'adreffant à
Chryfas : Méchant , prends-leur plutôt
la vie , cette vie que nous ne pouvons
plus prolonger , puifque tu nous fais
enlever jufqu'à ce meuble qui pouvoit
la leur conferver. Que devenir , Sophie
? ...
Sophie , revenue un peu de fon abattement
, lui répondit : Peut- être un fort
plus doux nous eft réfervé. Puis tombant
aux genoux de Chryfas , elle tâcha de
l'appaifer par ce difcours flatteur : Oui ...
j'efpère que la vue de cette malheureufe
famille aura quelque pouvoir fur vous;
vous êtes né généreux ; votre coeur eft
fenfible ; quel objet plus capable de le
toucher !... Graces au ciel ! ... je vois que
vous vous laiffez attendrir. Vos yeux
m'inſtruiſent des mouvemens de votre
belle ame... Ah ! je la vois qui s'intéreffe
à nos maux !
Sophie à genoux , les bras tendus , le
vifage baigné de larmes , les yeux baiffés ,
une aimable rougeur fur le front , offroit
en même tems le fpectacle le plus attendriffant.
Chryfas n'y put réfifter , & s'y livra
tout entier. Il répondit auffi- tôt à Sophie
en la relevant : N'en doutez pas ,
JUILLE T. 1777.
33
belle Sophie , vous m'avez toujours été
chère .
Je n'en attendois pas moins de vous ,
reprit Sophie. Le digne homme ! continua
- t- elle , en ferrant la main de fon
époux ; mes chers enfans , ce n'eft plus
à moi qu'il faut tendre les bras : voici
votre bienfaiteur ; vous lui devez tout ...
Chryfas , en qui les circonftances préfentes
rallumoient de plus en plus fa
flamme mal étouffée , & fembloient la
favorifer de quelque fuccès , s'approcha
auffi tôt de Sophie ; & , fans attendre
qu'elle parlât davantage , lui dit d'un
ton paffionné : Et toi auffi , belle Sophie ,
ton coeur me doit tout fon amour.
Toujours vous y régnerez auffi , luž
répondit Sophie .
Qu'il me le prouve donc aujourd'hui ,
reprit auffi- tôt Chryfas : qu'il fatisfalle
mes tendres defirs : c'eft à ces conditions
que tu peux te rendre heureufe . Mais ….. ”
tu pâlis & demeures interdite .... Pourroistu
balancer un moment ? ... Ton choix ne:
doit- il pas être tout fait ?....
Il l'eft auffi , méchant , lui répondit:
Sophie , qui courut auffi -tôr entre les
bras de fon époux , en lui difant : Soyons
malheureux , Émile... périffons plutôt ...
B.
34
MERCURE DE FRANCE .
Nous ne pourrions être heureux qu'em
nous rendant coupables : nous recouvrerions
nos biens ; mais nous perdrions:
notre innocence . Je te ferois infidelle ;.
je ne ferois plus ton époufe. Mais ....
mes enfans .... que deviendrez-vous ? .....
Cependant... Ah ! cruelle alternative ! ....
Je pourrois faire leur bonheur ... mais je
ne ferois plus leur mère... Je puis c'être
rendue , cher Émile ; mais avant ,
il me.
faut paffer à un autre. Ou plutôt , pardonne
fi j'hésite : c'en eft fait ; foyons
victimes de nos devoirs ; la vertu ne
mérite pas de moindres facrifices. Soyons.
malheureux : notre bonheur feroit trop
acheté , s'il nous en coûtoit un crime..
Peut-être même le ciel fe laiffera toucher.
N'en doute pas , fidelle époufe , lui
répondit Émile en l'embraffant : il eſt
juſte .
Raffurez -vous , aimable couple , reprit
tout- à-coup Chryfas , qui fembloit revenir
d'une profonde extafe ; ne craignez
plus; que vos coeurs innocens ne s'alarment
plus : votre tendreffe m'a touché
votre fidélité m'a tranfporté , vos vertus
tiomphent de moi. Vivez , vivez unis
jamais votre bonheur déformais ne
JUILLET. 1777. 35
fera plus troublé. Je veux y veiller comme
au mien. Permettez que dès cette
heure j'y puiffe contribuer , recevez ce
préfent... Vos biens vont vous être rendus
avec une partie des miens mais
auffi que vos coeurs , s'ils fe reffouviennent
de l'outrage , fe reffouviennent auffi
de la réparation .
:
Il les quitta en les admirant , les
conibla de bienfaits , & ne cella de leur
donner dans la fuite les marques de l'amitié
la plus fenfible .
A
Émile & Sophie n'en devinrent que
plus attachés Pun à l'autre , & jouiffant
de leur bonheur , ils admirèrent
les deffeins de la Providence , qui ne
laiffe jamais la vertu fans récompenfe
& qui , fi elle fait qu'elle foit perfécutéc
, ne le permet que pour lui donner
un nouvel éclat , en la faifant triompher
& admirer de ceux mêmes qui l'oppri
ment.
Par M. Maréchal
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Résumé : QUE LA VERTU EST PUISSANTE !
Sophie et Émile forment un couple uni par un amour profond et vertueux. Malgré des malheurs successifs, comme la perte de leur troupeau et la destruction de leurs récoltes, leur amour se renforce. Émile travaille ardemment pour subvenir aux besoins de sa famille, tandis que Sophie et lui trouvent du bonheur dans leur union et l'éducation de leurs deux enfants. Leur misère est adoucie par leur amour mutuel et leur dévotion envers leurs enfants. Un riche prétendant, Chrysas, tente de séduire Sophie avec sa fortune, mais elle reste fidèle à Émile. Chrysas, rejeté, cherche à troubler leur union avec l'aide de son père, Alarias, un homme malveillant. Chrysas, poussé par son père, se rend chez Émile pour récupérer une dette. La vue de Sophie allaitant son enfant émeut Chrysas, mais ses hommes saisissent les biens de la famille. Sophie tente de toucher le cœur de Chrysas en lui rappelant sa générosité, et Chrysas finit par exprimer son amour pour elle, exigeant une preuve réciproque. Confrontés à un dilemme moral, Sophie et Émile hésitent entre récupérer leurs biens en se rendant coupables ou préserver leur innocence. Sophie choisit de sacrifier leur bonheur personnel pour sauvegarder leur vertu et leurs devoirs. Émile approuve cette décision. Chrysas, ému par leur fidélité, décide de leur rendre leurs biens et de les aider, admirant leur innocence et leur loyauté. Émile et Sophie restent unis et reconnaissants envers la Providence, qui récompense toujours la vertu.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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129
p. 19-20
MORALITÉ.
Début :
QUAND le Sage, en ouvrant les annales du Monde, [...]
Mots clefs :
Moralité, Voir, Yeux, Mortels
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORALITÉ.
Moralité,
Quand le Sage, en ouvrant les annales du
Monde ,
Soudain voit passer sous Tes yeux ,
Ces Rois , ces Empereurs , ces Mortels si fameux ,
Les Maîtres autrefois de la terre & de l'onde ,
Aujourd'hui les égaux des Mortels gémissan*
Dont ils ont été les tyrans :
( Que l'orgueil ici se confonde ! ) /
Quand il voie ces corps ruenaçans ,
Ces ambitieux monumens
Qu'ont élevé l'audace, ou s 'attache, où se fonde
La gloire des fiers Concjuérans :
Quand il voit, nés à peine & déjà languissans ,
Les Empires , les uns sur les autres rombans ,
S'aby smer , pour jamais , dans une nuit profondej
*o MERCURE DE FRANCE.
Briller , s'éteindre en un instant :
Des humaines grandeurs il voit tout le néant $
Et de leurs fondemens qu'il sonde,
La constante mobilité
En découvre à ses yeux toute la vanité.
Bientôt dégoûté du mensonge ,
II retourne à la vérité ;
Et d'une. triste vie il achève le songe,
En pleurant sur l'Humanité.
Par M. Drobecq.
Quand le Sage, en ouvrant les annales du
Monde ,
Soudain voit passer sous Tes yeux ,
Ces Rois , ces Empereurs , ces Mortels si fameux ,
Les Maîtres autrefois de la terre & de l'onde ,
Aujourd'hui les égaux des Mortels gémissan*
Dont ils ont été les tyrans :
( Que l'orgueil ici se confonde ! ) /
Quand il voie ces corps ruenaçans ,
Ces ambitieux monumens
Qu'ont élevé l'audace, ou s 'attache, où se fonde
La gloire des fiers Concjuérans :
Quand il voit, nés à peine & déjà languissans ,
Les Empires , les uns sur les autres rombans ,
S'aby smer , pour jamais , dans une nuit profondej
*o MERCURE DE FRANCE.
Briller , s'éteindre en un instant :
Des humaines grandeurs il voit tout le néant $
Et de leurs fondemens qu'il sonde,
La constante mobilité
En découvre à ses yeux toute la vanité.
Bientôt dégoûté du mensonge ,
II retourne à la vérité ;
Et d'une. triste vie il achève le songe,
En pleurant sur l'Humanité.
Par M. Drobecq.
Fermer
Résumé : MORALITÉ.
Un sage, en étudiant les annales, observe la fugacité de la grandeur humaine. Les rois et empereurs, jadis puissants, sont désormais égaux aux simples mortels. Les monuments et empires, construits par ambition, sont détruits. Cette vision révèle la vanité des grandeurs humaines. Le sage se détourne des illusions pour revenir à la vérité, finissant sa vie en pleurant sur la condition humaine.
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130
p. 55-56
LA BEAUTÉ.
Début :
BEAUTÉ, charme des yeux, tourment d'un coeur sensible, [...]
Mots clefs :
Beauté, Yeux, Regards, Vains
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texteReconnaissance textuelle : LA BEAUTÉ.
L A B E A U T É.
B,AUTÉ, charme des yeux, tourment d'un corrr
ſenſible,
Un ſeul de tes regards ſuffit pour l'enflammer,
Un ſeul de tes regards pourroit le conſumer :
Pourquoi déchires-tu, Vainqueur doux & terribie,
Un coeur tendre qui craint d'aimer ?
Ce bonheur, à la fois délicat & ſolide,
Ces plaiſirs toujours purs qu'on ne goûte jamais,
Eſt-ce toi qui nous les promets ? -
Tu brilles, éblouis de ton éclat perfide,
On te pourſuit, tu diſparois ;
On t'aime, & tu n'es plus. Vains deſirs, vains re
grets.
. C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Souveraine des coeurs, ton empire homicide ,
Finit, paſſe avec tes attraits,
Comme l'éclair vif & rapide
Fuit les yeux bleſſés de ſes traits.
" • Par M. Drobecq.
B,AUTÉ, charme des yeux, tourment d'un corrr
ſenſible,
Un ſeul de tes regards ſuffit pour l'enflammer,
Un ſeul de tes regards pourroit le conſumer :
Pourquoi déchires-tu, Vainqueur doux & terribie,
Un coeur tendre qui craint d'aimer ?
Ce bonheur, à la fois délicat & ſolide,
Ces plaiſirs toujours purs qu'on ne goûte jamais,
Eſt-ce toi qui nous les promets ? -
Tu brilles, éblouis de ton éclat perfide,
On te pourſuit, tu diſparois ;
On t'aime, & tu n'es plus. Vains deſirs, vains re
grets.
. C iv
56 MERCURE DE FRANCE.
Souveraine des coeurs, ton empire homicide ,
Finit, paſſe avec tes attraits,
Comme l'éclair vif & rapide
Fuit les yeux bleſſés de ſes traits.
" • Par M. Drobecq.
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Résumé : LA BEAUTÉ.
Le texte décrit la beauté comme à la fois charmante et tourmentante. Elle peut enflammer ou consumer un cœur sensible. La beauté promet des plaisirs délicats mais disparaît rapidement, laissant des désirs et regrets vains. Comparée à un éclair rapide, elle est éphémère et trompeuse, exerçant un empire homicide sur les cœurs avant de s'évanouir.
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131
p. 135-136
ROMANCE imitée d'un Madrigal du Cavalier Marin. Air : Je l'ai planté, je l'ai vu naître.
Début :
De mon ardeur vive & sincère [...]
Mots clefs :
Cavalier Marin, Prix, Glicère, Bois sacrés, Cypris, Yeux, Amour
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texteReconnaissance textuelle : ROMANCE imitée d'un Madrigal du Cavalier Marin. Air : Je l'ai planté, je l'ai vu naître.
ROMANCE imitée d'un Madrigal du
Cavalier Marin.
Air: Je l'ai planté , je l'ai vu naître.
DEE MON ardeur vive & fincère
Defirant obtenir le prix ,
J'errois un jour avec Glicère
Dans les bois facrés de Cypris.
SA BOUCHE alloit me faire entendre
Ce que mon coeur n'ignoroit plus :
Mais un char que je vis defcendre
A mes yeux découvrit Vénus.
DE SON teint les rofes mourantes
Montroient les traces de fes pleurs,
Et fes Colombes gémiffantes
Sembloient murmurer fes douleurs.
VÉNUS me dit : Berger fidèle ,
Tout l'Olympe eft fourd à mes cris
Sans l'Amour , Vénus n'eft plus belle,
· Et Vénus a perdu ſon fils.
136 MERCURE
JE N'AI fait que des courfes vaines ,
J'ai besoin de me repofer :
Pars , & fi tu me le ramènes ,
Vénus te promet un baiſer.
TU ME le dois , grâce à Glycère :
Ton fils n'eft pas loin de ces lieux ;
Daigne regarder ma Bergère ,
J'ai trouvé l'Amour dans les yeux.
UN DOUX baifer fut mon falaire ,
De mes feux je reçus le prix ,
Et je ramenai ma Glicère
Des Bofquets facrés de Cypris.
Par M. de Murville.
Cavalier Marin.
Air: Je l'ai planté , je l'ai vu naître.
DEE MON ardeur vive & fincère
Defirant obtenir le prix ,
J'errois un jour avec Glicère
Dans les bois facrés de Cypris.
SA BOUCHE alloit me faire entendre
Ce que mon coeur n'ignoroit plus :
Mais un char que je vis defcendre
A mes yeux découvrit Vénus.
DE SON teint les rofes mourantes
Montroient les traces de fes pleurs,
Et fes Colombes gémiffantes
Sembloient murmurer fes douleurs.
VÉNUS me dit : Berger fidèle ,
Tout l'Olympe eft fourd à mes cris
Sans l'Amour , Vénus n'eft plus belle,
· Et Vénus a perdu ſon fils.
136 MERCURE
JE N'AI fait que des courfes vaines ,
J'ai besoin de me repofer :
Pars , & fi tu me le ramènes ,
Vénus te promet un baiſer.
TU ME le dois , grâce à Glycère :
Ton fils n'eft pas loin de ces lieux ;
Daigne regarder ma Bergère ,
J'ai trouvé l'Amour dans les yeux.
UN DOUX baifer fut mon falaire ,
De mes feux je reçus le prix ,
Et je ramenai ma Glicère
Des Bofquets facrés de Cypris.
Par M. de Murville.
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Résumé : ROMANCE imitée d'un Madrigal du Cavalier Marin. Air : Je l'ai planté, je l'ai vu naître.
Le poème 'ROMANCE imitée d'un Madrigal du Cavalier Marin' relate l'amour du narrateur pour Glicère. Lors d'une promenade dans les bois sacrés de Cypris, il aperçoit un char et découvre Vénus en larmes. Elle lui apprend la perte de son fils, l'Amour. Mercure, messager des dieux, indique au narrateur qu'il doit embrasser Glicère pour retrouver l'Amour. En suivant cette instruction, le narrateur obtient le prix de ses sentiments amoureux et ramène Glicère des bosquets sacrés. L'auteur de ce poème est M. de Murville.
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