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1
p. 3-23
SUITE DU SONGE d'Alcibiade.
Début :
Un doux penchant, un parterre émaillé de mille fleurs, me [...]
Mots clefs :
Socrate, Hommes, Vertu, Table, Mars, Dieux, Bien, Alcibiade, Temps, Passions, Peine, Fous, Femme, Fortune, Richesses, Différence, Crimes, Vice, Volupté, Âme, Théâtre, Excès, Bonheur, Gloire
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texteReconnaissance textuelle : SUITE DU SONGE d'Alcibiade.
SUITE DU SONGE
d'Alcibiade.
Ndouxpenchant, unparterre
émaillé de mille fleurs , me
conduifirent dans un lieu fi
rempli de merveilles , que je
mecrus tranfporté par enchantement dans
le fejour des Divinitez ; mes yeux ne me
fuffifoient pas pour tant debeautez , &
je devorois avec rapidité tous les objets
qui fe prefentoient , fans me donner le
tems de les démêler. J'arrivai au milieu
de quatre allées ; une fouleprodigieufe de
peuple accouroit de toutes parts : Lefpe
tacle devint tragique , après m'avoir
d'abord agreable. Les uns paffoient fur le
pary
ventre des autres pour y arriver les pre
.
A ij
LE MERCURE
4
miers ; je voyois des morts & des mourans
àdroite & àgauche, qui avoient le vifage
Fourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie , fans avoir puyarriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fiter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de fa gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vous medemandez fon
nom , qui n'a pas été connu dans les tems
heroïques, je vous dirai que les hommes
l'appellentla Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée fur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne, avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant: mais
Bupalus a voulu nous marquer que le-monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulez fçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs ,
les richeffes , & les autres biens qui exer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne , & pour lefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eſt naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeffes , fans
les en pouvoir raffafier; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils fe frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes, ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'efpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne: će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe, bonne, dorée ; mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur efperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanouir au même moment : ce n'eſt
A j
LE MERCURE
4
miers; je voyois des morts & des mourans
à droite & àgauche, qui avoient le vifage
tourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie, fans avoir puy arriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fi ter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle ,
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de la gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vousmedemandez fon
nom, qui n'apas été connu dans les tems
heroïques , je vous dirai que les hommes
Pappellent la Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde ; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée ſur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne , avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant : mais
Bupalus a voulu nous marquer que le
monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulezfçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs,
les richeffes , & les autres biens quiexer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne, & pourlefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eft naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeſſes , fans
les en pouvoir raffafier ; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils le frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes , ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'eſpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne : će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces ,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe , bonne, dorée , mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur eſperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanoüir au même moment : ce n'eſt
A ij
LE MERCURE
qu'un verre fragile ou une mer calme,
fur laquelle les Navires fejoient , & qui,
l'inſtant après , ouvre des gouffres affreux
pour les engloutir.
Cette femme feroit moins dangereufe
à fuivre, fi elle n'étoit à craindre que par
fa legereté; car ce n'eft pas la faute fi les
hommes lui donnent trop de confiance.
Ce qu'on voit de plus condamnable en
elle , c'eft le peu de choix avec lequel
elle difpenfefes faveurs , c'eft parce qu'elle
eft aveugle. Ainfi, vous voyez les méchans
comblez de biens , quine font dûs qu'aux
Bons , & acquerir par des crimes les hon
neurs qu'elle refuſe à la vertu.
Onméprife , on abhorre le vice , & on
le couronne. On loue , on eftimela vertu ,
& on la laiffe dans l'indigence. C'eft ce
qui a donné lieu à quelques-uns de dire,
que les Dieux ne fe mettent point en
peine des chofes d'ici bas, puifque les
bons étoient prefque toujours neceffiteux ,
pendant que les méchans fe voyoient com
blez de profperitez mais ces impies ne
fçavent pas que ces mêmes profperitez
font les boureaux des méchans; ils igno
rent que les Ethiopiens , faute de fer ,
accablent de chaînes d'or leurs criminels :
en font-ils plus heureux ces captifs , qui
ne deviennent plus riches qu'à meſure
qu'ils deviennent plus coupables ? & la
liberté eft-elle moins à regretter fous le
DE MARS. A
poids de l'or que fous celui dufer? Il en
eft de même de ceux que la fortune pre
fere aux gens de bien: Nous nous imagi
nons quec'eftune grace , & cen'eft qu'un
artifice cruel, pour les rendre plus mife
rables ; car la poffeffion des richeffes jette
les hommes dans l'immoderation , & les
defirs qui viennentde l'immoderation , les
agitentbien plus que ceux qui naiffent des
fimples befoins.
Les appas quecette Déeffe prefente , cou
vrent un hameçon dont la bleffure eft
mortelle ; c'eft avec cet hameçon qu'elle
furprend ceux qui ne font pas fur leurs
gardes fes faveurs font encore plus dan
gereufes que le Thirle de Bachus , dont
les feuilles vertes cachent la pointe cruelle.
Le poifon ne fe prefentepas dans l'argile,
il n'eft à craindre que dans les vales pre
cieux, & quand il eft mêlé avec le vin
de Thaze.
Mais pourquoi, lui demandai-je , tous
ceux qui viennent de quitter la fortune,
ne s'en retournent-ils pas par le même
chemin?Qu'importe , me répondit Socra
te , ils courent également à leur perte,
c'eft-à-dire à la volupté, & c'eft leur
mauvais genie qui les y conduit par diver
Les voyes.
Le penchant au mal embraffe plufieurs
fentimens , & ces fentimens font expri
Aiiij
LE MERCURE
3.
mez par les differens fentiers que prennent
ceux que la fortune a comblez de fes fa
veurs. Chaque route que ce penchant fait
fuivre , aboutit à un précipice : Ceux qui y
marchent , y tombent inévitablement. Il
n'en eſt pas ainſi du bien ; un feul vice
nousconduitànotre perte ; unefeule vertu
ne nous mene point à notre felicité. Il
n'eft pas neceffaire , pour eftre condamné
par les Juges qui pefent aux enfers les
vertus & les vices des mortels , d'être cou
pable de tous les crimes ; mais on nepeut
parvenir au fouverain bien, qu'en prati
quant toutes lesvertus. Un feul vicefuffit
pour nous perdre , il porte avec lui , en
quelqueforte, le poifon de tous ceux dont
nous fommes innocens. Une feule vertu
que nous n'avons pas , nous éloigne de
notre bonheur , & nous ôte le merite de
toutes celles quenous avons. Il faut donc,
Alcibiade, eftre exemt de defauts pour
eftre uni au fouverain bien, qui eft le
centre de notre ame; car comme lefou
verain bien eſt un eftre pur & l'exclufion
abfoluë de toute imperfection , nous ne
fçaurions y atteindre & le poffeder , fi nous
ne devenons purscommeluipar l'habitude
de toutes les vertus & par la feparation
abfoluë de tous les vices. Toute union
fuppofe des rapports & des proportions
neceffaires , & il ne peut y avoir de rap
DE MAR S.
port ni de proportion entre cet Etre par
fait & nous, tant qu'il y aura dans une
ame un affemblage debien & de mal , un
cahos & une confufion monftrueuſe de
vertu & de corruption.
Nedoutezpoint que tous ceuxque vous
voyez s'écarter en tant de differens ent
•
droits , ne courent à leur.perte certaine :
Suivons-les , vous ferez témoins de l'ulage
qu'ils vont faire de leur nouvelle profpe
rité, & vous verrez que lepremier fruit
qu'ils en retirent , c'eft d'être méchans im
punément, & de jouir à force d'argent des
avantages de la vertu, en perfiftant tou
jours dans le vice.
L'allée dans laquelle nous étions , abou
tiffoit à un édifice magnifique ; on l'au
roit cruélevépar les Dieux ; onn'y voyoit
partout que des chefs-d'œuvre de l'art.
Quel fuperbe portique fur la gauche , &
quel ample theatre s'offroit fur la droite !
Tout le marbre de sparte & du montHy
mete, fembloit y avoir été tranfporté: Le
frontifpice étoit fi haut , que les figures
qui l'ornoient , fe perdoient prefque dans
les nuës , comme pour approcherdu fejour
des Divinitez le maître de ce Palais , ou
pour l'y faire adorer avec plus de magni
ficence que ne le font les Dieux mêmes
dans leurs Temples.
Ciel , ô Ciel, s'écria Socrate ! quelle
LE MERCURE
RO
folie , quel ridicule foin deshommes ! les
uns bâtiffent , comme s'ils étoient furs de
Pimmortalité ; les autres font des amas
pour leurs feftins , comme s'ils devoient
mangeraux Enfers. C'eft l'ambitionfeule.
& nonle méprisdes richeffes qui leur fait
fouler aux pieds l'or & les pierreries:
Leurs plafonds dorez , leursmursincruftez
de marbre, leurs pavez de pierres rappor
rées, & de tant de couleurs afforties , ne
edent point aux tableaux des plus excel
lens Peintres.
Après avoir parcouru toutes les merveil
les de cet édifice , nous paffames dans une
gallerie que foutenoient des colonnes de
marbre d'une hauteur & d'une beauté ex
traordinaire; des ftatues y étoient placées
d'efpace en efpace ; les noms des celebres
Sculpteurs , Phidias & Praxiteles, qui
étoient gravez fur les bazes, montroient
l'excellence de l'ouvrage. Dès que Socrate
les apperçut , fes yeux & fon vifagechan
gerent fi promtement, qu'on l'auroit cru
agité du méme efprit que la Sibylle Del
phique.
Enfin , dit il , enfin! voilà le vice dans
fon dernier excès , & la pofterité n'y pourra
plus rien ajouter : c'étoit peu pour les fu
jets de la volupté que leurs honteux dé
bordemens , ilfalloit encore que leurs an
eêtres , ces grands perfonnages , en fuffenc
DE MAR'S. !
les témoins, & en paruffent les approbas
teurs. Leurs neveux dans les fiecles à venir
n'auront-ils pas lieu de croire que tous les
crimes leurferont permis,& que ces grands
hommesétoient complices de ceux deleur
famille, quand ils verront leurs ftatues
placées dans le même ordre que celles qui
la pourpre , ne fe
reprefentent les débauches deleurs enfans?
Quelle difference , cher Alcibiade, entre
celui qui né obfcurément , brille parlefeut
éclat de fes actions, & celui qui forti de
ne fe pare que de la nobleffe
de fes Ayeux! A quoi fert d'épuifer vos
foins pour chercher fi vos ancêtres vous.
font defcendre d'Hercules, & fi vous pou
yez monter fans interruption jufqu'à Ju
piter même? A quoi cette folle curiolité
vous mene-t'elle, qu'à fignaler votre va
nité, & qu'à montrerque vous eftes digne
de mépris, fi vousne leur reffemblez pas,
& fi de tout ce qu'ils ont été, il ne vous
refte queleur nom que vous deshonnorez,
& que le peuple vous donne à regret? La
gloire de vos Ancêtres fait l'éclat de votre
naiffance ; mais la gloire de vos actions.
doit faire l'éclat de votre vie. L'admiration
& Pimmortalité qu'ils le font acquifes ,
ne ferviront qu'à vous rabaiffer, fi vous
ne marchez fur leurstraces , & leur repu
tation vous accablera de honte , fi loin de
nous donner occafion de comparer votre
LE MERCURE'
12
gloire avec la leur, vous nous obligez au
contraire de comparer vos vices avec leurs
vertus. Vous vivez dans la plus floriffante
partie de l'Univers , la nobleffe & la gloire
de vos ayeux ne vous y laiffent rien à
defirer , & la route que vousdevez ſuivre,
eft toute frayée.
Dans le tems que Socrate me parloit,
une troupe de domeftiques plioit fous le
poids des baffins qu'ils portoient. Un
Trompette qui avertiffoit de l'heure du
repas , marchoit à leur tête. Le bruit avoit
interrompu Socrate , c'eft pour ne pas per
dre un inftant de chaque journée , reprit-il,
que cet homme avertit de chaque plaifir.
Entrons dans ce falon avant que les con
viez arrivent.
Des lits de pourpre étoient rangez au
tour d'une table de cedre , admirable par
le bizarte mêlange des couleurs & des vei
nes differentes dont elle étoit fouettée:
elle étoit foutenue par des dents d'Ele
phant, où l'on voyoit enbas relief le feſtin
des Dieux après la defaite des Geans , &
les nôces de Thetis & de Pelée; cet ou
vrage étoit le chef-d'œuvre de l'Afrique.
A droite, s'élevoit un Buffet fuperbe ,
Mentor en avoit gravé tous les verres,
& Mios s'étoit furpaffé dans les bas reliefs
qui paroiffoient fur les coupes de criſtal.
L'on voyoit fur ce Buffet peu de vales
DE MARS.
d'or
13
la porcelaine & le criftal en fai
foient tout l'ornement , & leur fragilité,
tout leur prix. C'est là , me dit Socrate,
le veritable luxe , que de le faire conſiſter
en des chofes que l'on puiffe perdre tout
d'un coup & fans reffource. Ne diroit-on
pas à voir cette profufion de vafes , que
le nectar n'eft delicieux quedans l'émerau
de, & qu'il perd fon prix dans l'argile ?
Mesyeux étoient occupez à cefpectacle,
& mes oreilles au difcours de Socrate ,
quand un bruit confus me fit comprendre
que les conviez arrivoient. Deux femmes
venoient les premieres , l'une étoit d'un
embonpoint extrême ; elle avoit la peau
blanche, le vifage gay, le teint frais &
vermeil ; l'autre avoit les cheveux épars ,
elle fembloit plutôt traîner que porterfa
robe qu'elle n'avoit qu'à moitié mife : Son
air étoit lent , fa démarche negligen
te; le fommeil étoit encore répandu fur
fon vifage. A peine fes yeux pouvoient
fupporter l'éclat du jour ; fa tête étoit
chancelante fur fes épaules ; elle avoit
pourtant de la beauté. Connoiffez-vous
ces deux femmes , demandai-je à Socrate?
Quy, dit-il, leur figure m'apprend ce
qu'elles font celle que vousvoyezla pre
miere, fenomme l'Intemperance; elle vient
de faire un repas en fecret, qu'elle n'a
quitté que pour le mettre à cettetable.
LE MERCURE.
14
L'autre qui fe frotte les yeux , qu'elle
n'ouvre qu'à peine , eft nommée par les
femmes qui s'aiment, le Repos; mais fon
veritable nom eft la Pareffe. Elle fort de
fon lit, & va le recoucher fur celui que
Nous voyez , la tête encore remplie des
vapeurs du fouper du jour precedent.
Après ces Dames, on vit paroître le
refte des convięz. On leur prefenta de
l'eau de neige pour fe laver les mains ,
puis dans des vales d'Onix , des parfums
pour les cheveux qu'ils ceignirent enfuite
de couronnes de fieurs de differentes eſpe
ces, &tousfecoucherent. Quej'approuve
leur précaution! dit Socrate , ils embau
ment le cadavre , de peur qu'il ne fente
mauvais mais qu'ils y font peu de refle
xion, & quelle difference ils feroient des
foins qu'ils doivent à leur ame, d'avec
ceux qu'ils donnent à leurs corps, fi l'idée
de fon immortalité leur étoit prefente , &
fi la brieveté des fleurs dont ils ornent
leurs têtes , les pouvoir faire fouvenir de
la brieveté de leurs jours!
Quellequantité de mets accable les va
lers, & quel poids il faut que cette table
foutienne elle tremblefous les piramides
de viandes que l'on fert , moins pour le
goût que pour le luxe & la profufion.
Les oifeaux de Colchos n'y paroiffent ex
cellens que par les difficultez qu'il faut
furmonter pour les avoir. Les poiflons ne
-DE MARS. T AS
font exquis qu'à proportion que les mers
où l'onles pêche, font éloignées ou ora
geufes. Tout ce qui n'eft pas d'un autre
climat , eft rejetté. Que leur luxe eft in
genieux ! il leur fait trouver des ragoûts
dont un feul coûte leur patrimoine, &
fouvent celui qui les donne , s'acheteroit à
plus bas prix. Mais ce n'eft pas tout, leur
vaniténe feroit pas fatisfaite , fi vous igno
riez les lieux d'oùviennent leursvins. Les
cruches bouchées de poix &demaſtic ont
chacune leurécriteau, où l'âge & lepais du
vin eft marqué. Quelques Lettres reftées
fur cesvieux flacons , montrent qu'ils font
pleins de vinde Lesbos & de Leucade. D'au
tres écriteaux leur annoncent les vins de
Thaze & deCoos; rien n'eftoublié nipour
la delicateffe ni pour leluxe de la table.
La falle du feftin retentiffoit des chants
& des ris des conviez , lorfque tout à
coup nous vîmes entrer une troupe de
Morions: l'un d'eux vêtu de pourpre, te
nant une lyre àla main, s'approcha de la
C
table , & mêlant l'harmonie de fon inftru
ment à la beauté de fa voix, impoſa ſi
lence à toute l'affemblée. Je fus fi charmé
de tout ce que j'entendois, que tout ce
qu'on m'avoit dit d'Arion & d'Orphée ,
meparut vrai-femblable.
Après avoir étéapplaudi de tout le mon->
de, onlui fit recommencer l'air qu'il avoit
chanté, dont voici les paroles.
LE MERCURE
Arendre la vie agreable
sans seffe occupons noftre esprit ,
Fuyons l'ufage méprisable
Que le groffier vulgaire fuit :
Amis, paffons la nuit à table,
Et confumons le jour au lit.
Dès qu'il eut achevé , il parut un Panto
mime, qui frapant un tambourde cuivre,
imitoit la danſedes Corybantes ; une fem
melefuivoit ; ils danferent enſemble avec .
mille poſtures lafcives , l'adultere de Mars
& de Venus.- Quels affaifonnemens pour un repas ,
s'écria Socrate ! N'eft-ce pas là plûtôt ra
nimer les paffions mourantes que fecourir
la fain? Quelle difference de ces mœurs
à celles des Sages , qui n'allongent leurs
repas , que pour s'entretenir de l'immor
talité de l'ame , & pours'inftruire entr'eux
des chofes les plus cachées de la Nature !
Mais ces Emportés que vous voyés , font
indignes de goûter de pareilles douceurs.
En voulant fatisfaire à toutes leurs paf
fions àla fois, ils n'en contentent aucune.
Les odeurs exquifes leur deviennent fades ,
les mets les plus delicieux leur paroiffent
infipides ; leurs yeux ne font plus furprisi
des fpectacles les plus merveilleux , & leurs
oreilles s'endurciffent auxfons les plus tou
chans ;
;
DE MAR S.
17
chans ;l'excès des plaifirs, Alcibiade, en ête
tout le prix.
Qu'ils feroient heureux , Alcibiade , s'ils
en pouvoient demeurer-là ! Mais vous les
allés voir paffer fans interruption , du luxẹ
à l'excès , de la table & de l'excès de la
table , aujeu ; ilsfont aufli avares du tems,
qu'ils le devroient être , s'ils confacroient
à la Vertu les momens qu'ils donnent à
leurs plaifirs.
Je metournai , & jevis des valets apro
cher des tables preparées pour touteforte
de jeux de hazard ; les autres ne les tou
chent point , parce qu'on n'y perd pas
affez , ni affez tôt. Il étoit aifé de juger
par l'émotion des uns & par lapâleurdes
autres , qu'un coup de Dez decidoit de
leur defefpoir ou de leur bonheur. Re
marquez vous, me dit Socrate ,la frayeur
qu'ils ont d'amener le Chien, & les vœux
qu'ils font pour amener Venus :ilne man
quoit à leurs mœurs que de mettre le
bonheur fous le fimbole d'une femmeauffi
perdue que celle-là.
Palamede auroit-il jamais crû que ce
qu'il avoit inventé pendant le Siége de
Troye , pourRamufement & l'inftruction
des gens de Guerre , deviendroit le fujet
de laruine des familles , & des diffenfions
domeftiques ? Mais c'est un effet du dere
glement des hommes de tourner à malce
B
C
LE MERCURE
18
qui ne feur a été donné que pour leur
ufage & pour leur utilité.
¿ Quefaifons-nous ici, continuaSocrate?
ces infenfés vont paffer là toute la nuit ,
& l'Aurore les trouvera les.yeux attachés
fur cette table : c'eft leur coutumede ren
verfer l'ordre de la Nature ,& d'employer
à fatisfaire leurs paffions le tems qu'elle
a donné aux hommes pourle repos. Pen
dant que le jour nous éclaire , portons
notre curiofité par tout, & voyons fi les.
plaifirs que donne la volupté , font d'un
fi grand prix , que l'on doive tout quitter
pour elle.
Voici l'heure que le fpectacle va com
mencer. Dans ce Theâtre où vous voyez
que cette foule s'empreffe d'entrer
les
Acteurs font payés par ceux qui les vont
entendre, pour les entretenir de ladouceur
des plaifirs , & pour amolir leurs cœurs'
par des fons lafcifs , & par des maximes:
voluptueufes. Nous étions à peine hors du
falon, quelebruit des inftrumens qui pre
ludoit , frapa nos oreilles : nous arrivâmes
à la porte du Theatre ;ily avoit unhom
me qui exigeoit de l'argent de tous ceux
qui fe prefentoient. C'eft donc ici , comme
aux Enfers, medir Socrate , il faut payer
pouralleraux fuplices. Serions nous affez
foux d'acheter un repentir , & de donner
notre argentpour uneextravagance ?Nous
ર
DE MAR S.
19
retournions fur nos pas, quandle Portier
s'écria : Entrés , entrés ; les Etrangers ni
les Philofophes ne payent point ici; cette
loy n'eft faite que pour ceux qui n'eftime
roient pas les plaifirs , ils ne coûtoient
cher à obtenir. Nous entrâmes , & nous
primes les places les moins recherchées.
Enun momentla fouley fut fi prodi-·
gicule , que l'on auroit crûque touteune
grande Ville s'étoit épuifée pour former
cette affemblée. Les Dames & les jeunes
filles de qualiré brilloient dans des Loges
fuperbes les unes portoient leurs regards
avides fur lesBalcons & dans l'Amphiteâtre,
pour y chercher leurs Amans : les autres
s'entretenoient d'amour avec les jeunes
hommes qui étoientavecelles. Quelques
unes avoient leur vue attachée fur les coins.
du Theâtre , pour s'annoncer à des Acteurs
qui devoient ce jour-là porter les faveurs
qu'ils avoient reçûes d'elles. Quelques-au
tres s'empreffoient pour de jeunesEtrangers.
dontla figure les avoit frapées,& qu'elles fe
difputoientdéja avantquede les connoître.
C'est ici , me dit Socrate , queles vices
s'infinuent dans l'ame , àla faveur d'une
morale pernicieufe. A peine croyons-nous
être frapés , que nous fommes vaincus ;
la Volupté attaque ici la jeuneffe partous
Les endroits par le fpectacle qui charme
les fens ,par le langage qui féduit l'efprit,,
Bij.
20
LE MERCURE
& par les fentimens qui flatent le cœur.
Qui peut être affez en garde contre les
mouvemens qui portent au vice, pour re
fifter à leurs pointes au milieu de tant de
dangers? & fi l'on élude ce charme , qui
peut refifter à une foule d'exemples ? I
n'y a point de milieu , Alcibiade ; il faut
éviter les gens vicieux, ou le devenir avec
eux : l'exemple eft plus fort que le mal
même; il acheve presque toujours ce que
la Voluptén'afait qu'ébaucher.
Qu'eft-il befoin de fpectacles pour fe
rendre plus mauvais ? Ne l'eft on pas affez
par la Nature , fans emprunter le fecours
de l'art ? Dans ce monde les uns fervent
de fpectacle aux autres , & chacun à foi
même;maiscesfpectacles font d'ungrand
ufage à qui veut les mettre à profit.
Le fpectacle que nous offrent les gens.
vicieux , nous doit donner de l'horreur
pourleurconduite , & nous faireaimer de
plus enplus la vertu. Celui que leur don
nent à leur tour les gens de bien , doit leur,
faire envier les jours fereins & les nuits
tranquilles que l'on paffe , quand on eſt
fous les Loixde la Sageffe , quine trompe
jamais ceux qui s'attachent àelle: & celui
que l'on fe doit àfoi-même, eft unaffem-.
blage d'actions vertueules , dont la vûe
doit nous exciter à enfaire de nouvelles..
Mais pourcelui-ci,ondoit leregarder com
rue l'aprenuffage des vices. Aufli vous
DE MARS.
21
voyés que les meres y menent leurs filles ,
comme fi les exemplesdomestiques qu'elles
leur donnent , ne fuffifoient pas , fans le
fecours des exemples publics , pour lesren
dre femblables à elles.
On fit l'ouverture , & la toile ſe leva.
Caramallus & Phabaton danferent ; l'un ,
Leda; l'autre , Semele ; mais avec different
fuccès. Caramallus fut applaudi, & Phaba
ton fifflé. Quelle hardieffe, s'écria Socrate,
d'expofer fur le Theatre les fautes des
Dieux , & d'aplaudir par des poftures laf
cives, à des crimes que l'on ne peut avoir
trop enhorreur! Je nepretendspoint defa
prouver la danfe. Les Lacedemoniens , qui
font , aprés les Atheniens , lesplus fages de
la Grece , ont fait tant de cas decet Art,
qu'ils tenoient de Caftor & de Pollux,qu'ils
avoienttoujours accoutumé d'allerau com
bat en danfant. Pyrrhus même étant de
vant Troye, inventa une forte de danfe ,
que l'on nomma Pyrrique de fon nom , &
dans laquelle il exerçoit la Jeuneffe pour
la rendre plus agile à laGuerre. Mais ceux
qui renouvellent les crimes des Dieux dans
leurs Danfes , meritent d'être punis publi
quement, tant pour l'exemple qu'ils don
nent aux hommes, que pour leur audace
envers les Dieux. La Danfe finit , & la
Piece commença; c'étoit Atys & Galatée.
Elle fut mal reprefentée : onauroitpris
LE MERCURE
2,2
le premier Acteur qui parut , plutôt pour
un des Ilotes de Sparte , que l'on expofe
dans les Places publiques , après les avoir
enyvrés , pour détourner la Jeuneffe de
l'excès du vin, que pour l'Amant de la
Nymphe Galathée ...... Remarqués , dir
Socrate , comme l'onrit de l'yvreffe de cet
Acteur ; rien ne vous doit prouver davan
tage la corruption de ce lieu , que de voir
que l'on s'y fait un plaifir des choſes mê
mes que l'on doitabhorrer.
Confiderez les mouvemens voluptueux
de toutes ces femmes qui danfent ; c'eſt
dans ces mouvemens que l'on fait confifter
Ta perfection de cet Art. Celles à qui vous.
voyez que l'onaplaudit, font celles qui les
fçavent nieux exprimer ; ce font ces mê
mes femmes que l'onpaye pour corrompre
la Jeuneffe.
Je demandai à Socrate quel étoit un
nouveau Spectacle, où tout le monde fe
preffoit d'aller.... Il nous faudroit bien
du temps , medit-il , pourparcourir toutes
les chofes par lefquelles la volupté , fous
Lapparence du bonheur, arrête ici ceux
qui fefont livrés à elle : elle a plusde peine
quevous ne pensez, à affermir ſon Empire.
Comme il n'a riende folide en lui-même,
elle tâche de le rendre agréable par la va
rjeté c'eft pourquoi elle établit des prix
pourceux quiinvententde nouveauxplai
DE MAR S.
firs: il faut qu'ils fe fuccedent inceffam
ment, afin qu'on n'ait pas le temps de re
fléchir fur leur peu de folidité ; c'eſt d'où
dépend la grandeur de fon Empire. Si elle
les fufpend quelquefois , c'eft pour irriter
adroitement les defirs de ceux qui pour
roient s'en dégoûter par un trop frequent
ufage. C'eſt ainfi qu'en les laiffant libres
en apparence, elle refferre leurs chaînes.
Ondonneralafin dumême Songe le mois
prochain.
d'Alcibiade.
Ndouxpenchant, unparterre
émaillé de mille fleurs , me
conduifirent dans un lieu fi
rempli de merveilles , que je
mecrus tranfporté par enchantement dans
le fejour des Divinitez ; mes yeux ne me
fuffifoient pas pour tant debeautez , &
je devorois avec rapidité tous les objets
qui fe prefentoient , fans me donner le
tems de les démêler. J'arrivai au milieu
de quatre allées ; une fouleprodigieufe de
peuple accouroit de toutes parts : Lefpe
tacle devint tragique , après m'avoir
d'abord agreable. Les uns paffoient fur le
pary
ventre des autres pour y arriver les pre
.
A ij
LE MERCURE
4
miers ; je voyois des morts & des mourans
àdroite & àgauche, qui avoient le vifage
Fourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie , fans avoir puyarriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fiter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de fa gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vous medemandez fon
nom , qui n'a pas été connu dans les tems
heroïques, je vous dirai que les hommes
l'appellentla Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée fur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne, avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant: mais
Bupalus a voulu nous marquer que le-monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulez fçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs ,
les richeffes , & les autres biens qui exer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne , & pour lefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eſt naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeffes , fans
les en pouvoir raffafier; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils fe frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes, ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'efpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne: će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe, bonne, dorée ; mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur efperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanouir au même moment : ce n'eſt
A j
LE MERCURE
4
miers; je voyois des morts & des mourans
à droite & àgauche, qui avoient le vifage
tourné de notre côté, comme pour té
moigner le regret qu'ils avoient de quitter
la vie, fans avoir puy arriver. Je deman
dai à Socrate la raifon d'une fcene fi ter
rible ; ce font, dit-il , des furieux , dès
foux, des ambitieux, qui facrifient indiffe
remment leurs amis & leurs ennemis àleur
interêt & à leurs paffions.
Cette grande femme aîlée, aveugle ,
qui a unpied appuyé fur un globe , qui
tient de fa main droite un gouvernail au
près d'une roue, & de la gauche une
corned'abondance, eft celle pour qui cette
foule s'empreffe. Si vousmedemandez fon
nom, qui n'apas été connu dans les tems
heroïques , je vous dirai que les hommes
Pappellent la Fortune; ils veulent qu'elle re
giffe le monde ; c'eft pour cela que vous
la voyez appuyée ſur cette boule avec un
gouvernail à fa main. Le fameux Bupalus
en a fait une ftatuë de pareille figure ,
qu'il leur a confacrée dans le Temple de
Smyrne , avec cette difference pourtant
qu'elle porte fur fa tête le monde que
vous voyez qui la porte maintenant : mais
Bupalus a voulu nous marquer que le
monde ne fe gouverne que par elle.
Tous les mortels fe plaignent de cette
femme, & tous cependant l'implorent.
DE MARS.
Si vous voulezfçavoir ce qui fort de cette
corne d'abondance , ce font les honneurs,
les richeffes , & les autres biens quiexer
cent les paffions des humains , vers lefquels
leur fureur les entraîne, & pourlefquels
ils forment des vœux & offrent fans ceffe
des facrifices. Cette rouë qui vous paroît
auprès d'elle , marque l'inconftance qui lui
eft naturelle ; elle n'éleve quelqu'un au
fommet des dignitez, que pour les écrafer
plus ailément par leur chute : elle accable
d'autres d'honneurs & de richeſſes , fans
les en pouvoir raffafier ; & malgré le foin
qu'elle prend pour affouvir leur avidité,
ils envient encore jufqu'à l'air que les au
tres refpirent. Ceux qu'elle a trompés, n'ont
pourrecompenfe que ledefefpoir de s'être
attachez à elle; ils le frappent la poitrine,
ils s'arrachent les cheveux ; nous les appel
lons Epimetes , ils ne font fages qu'après
l'épreuve des maux.
Elle en abufe d'autres d'une maniere
differente ; elle les attire par l'eſpoir de la
felicité ; elle la leur fait entrevoir prochai
ne : će font ceux que vous voyez qui lui
rendent les mains , qui lui rendent graces ,
commes'ilsjoüiffoient déja ; qui l'appellent
heureuſe , bonne, dorée , mais qu'ils atten
dent encore, ils verront leur eſperance ,
ainfi qu'un éclair de la Canicule , briller
& s'évanoüir au même moment : ce n'eſt
A ij
LE MERCURE
qu'un verre fragile ou une mer calme,
fur laquelle les Navires fejoient , & qui,
l'inſtant après , ouvre des gouffres affreux
pour les engloutir.
Cette femme feroit moins dangereufe
à fuivre, fi elle n'étoit à craindre que par
fa legereté; car ce n'eft pas la faute fi les
hommes lui donnent trop de confiance.
Ce qu'on voit de plus condamnable en
elle , c'eft le peu de choix avec lequel
elle difpenfefes faveurs , c'eft parce qu'elle
eft aveugle. Ainfi, vous voyez les méchans
comblez de biens , quine font dûs qu'aux
Bons , & acquerir par des crimes les hon
neurs qu'elle refuſe à la vertu.
Onméprife , on abhorre le vice , & on
le couronne. On loue , on eftimela vertu ,
& on la laiffe dans l'indigence. C'eft ce
qui a donné lieu à quelques-uns de dire,
que les Dieux ne fe mettent point en
peine des chofes d'ici bas, puifque les
bons étoient prefque toujours neceffiteux ,
pendant que les méchans fe voyoient com
blez de profperitez mais ces impies ne
fçavent pas que ces mêmes profperitez
font les boureaux des méchans; ils igno
rent que les Ethiopiens , faute de fer ,
accablent de chaînes d'or leurs criminels :
en font-ils plus heureux ces captifs , qui
ne deviennent plus riches qu'à meſure
qu'ils deviennent plus coupables ? & la
liberté eft-elle moins à regretter fous le
DE MARS. A
poids de l'or que fous celui dufer? Il en
eft de même de ceux que la fortune pre
fere aux gens de bien: Nous nous imagi
nons quec'eftune grace , & cen'eft qu'un
artifice cruel, pour les rendre plus mife
rables ; car la poffeffion des richeffes jette
les hommes dans l'immoderation , & les
defirs qui viennentde l'immoderation , les
agitentbien plus que ceux qui naiffent des
fimples befoins.
Les appas quecette Déeffe prefente , cou
vrent un hameçon dont la bleffure eft
mortelle ; c'eft avec cet hameçon qu'elle
furprend ceux qui ne font pas fur leurs
gardes fes faveurs font encore plus dan
gereufes que le Thirle de Bachus , dont
les feuilles vertes cachent la pointe cruelle.
Le poifon ne fe prefentepas dans l'argile,
il n'eft à craindre que dans les vales pre
cieux, & quand il eft mêlé avec le vin
de Thaze.
Mais pourquoi, lui demandai-je , tous
ceux qui viennent de quitter la fortune,
ne s'en retournent-ils pas par le même
chemin?Qu'importe , me répondit Socra
te , ils courent également à leur perte,
c'eft-à-dire à la volupté, & c'eft leur
mauvais genie qui les y conduit par diver
Les voyes.
Le penchant au mal embraffe plufieurs
fentimens , & ces fentimens font expri
Aiiij
LE MERCURE
3.
mez par les differens fentiers que prennent
ceux que la fortune a comblez de fes fa
veurs. Chaque route que ce penchant fait
fuivre , aboutit à un précipice : Ceux qui y
marchent , y tombent inévitablement. Il
n'en eſt pas ainſi du bien ; un feul vice
nousconduitànotre perte ; unefeule vertu
ne nous mene point à notre felicité. Il
n'eft pas neceffaire , pour eftre condamné
par les Juges qui pefent aux enfers les
vertus & les vices des mortels , d'être cou
pable de tous les crimes ; mais on nepeut
parvenir au fouverain bien, qu'en prati
quant toutes lesvertus. Un feul vicefuffit
pour nous perdre , il porte avec lui , en
quelqueforte, le poifon de tous ceux dont
nous fommes innocens. Une feule vertu
que nous n'avons pas , nous éloigne de
notre bonheur , & nous ôte le merite de
toutes celles quenous avons. Il faut donc,
Alcibiade, eftre exemt de defauts pour
eftre uni au fouverain bien, qui eft le
centre de notre ame; car comme lefou
verain bien eſt un eftre pur & l'exclufion
abfoluë de toute imperfection , nous ne
fçaurions y atteindre & le poffeder , fi nous
ne devenons purscommeluipar l'habitude
de toutes les vertus & par la feparation
abfoluë de tous les vices. Toute union
fuppofe des rapports & des proportions
neceffaires , & il ne peut y avoir de rap
DE MAR S.
port ni de proportion entre cet Etre par
fait & nous, tant qu'il y aura dans une
ame un affemblage debien & de mal , un
cahos & une confufion monftrueuſe de
vertu & de corruption.
Nedoutezpoint que tous ceuxque vous
voyez s'écarter en tant de differens ent
•
droits , ne courent à leur.perte certaine :
Suivons-les , vous ferez témoins de l'ulage
qu'ils vont faire de leur nouvelle profpe
rité, & vous verrez que lepremier fruit
qu'ils en retirent , c'eft d'être méchans im
punément, & de jouir à force d'argent des
avantages de la vertu, en perfiftant tou
jours dans le vice.
L'allée dans laquelle nous étions , abou
tiffoit à un édifice magnifique ; on l'au
roit cruélevépar les Dieux ; onn'y voyoit
partout que des chefs-d'œuvre de l'art.
Quel fuperbe portique fur la gauche , &
quel ample theatre s'offroit fur la droite !
Tout le marbre de sparte & du montHy
mete, fembloit y avoir été tranfporté: Le
frontifpice étoit fi haut , que les figures
qui l'ornoient , fe perdoient prefque dans
les nuës , comme pour approcherdu fejour
des Divinitez le maître de ce Palais , ou
pour l'y faire adorer avec plus de magni
ficence que ne le font les Dieux mêmes
dans leurs Temples.
Ciel , ô Ciel, s'écria Socrate ! quelle
LE MERCURE
RO
folie , quel ridicule foin deshommes ! les
uns bâtiffent , comme s'ils étoient furs de
Pimmortalité ; les autres font des amas
pour leurs feftins , comme s'ils devoient
mangeraux Enfers. C'eft l'ambitionfeule.
& nonle méprisdes richeffes qui leur fait
fouler aux pieds l'or & les pierreries:
Leurs plafonds dorez , leursmursincruftez
de marbre, leurs pavez de pierres rappor
rées, & de tant de couleurs afforties , ne
edent point aux tableaux des plus excel
lens Peintres.
Après avoir parcouru toutes les merveil
les de cet édifice , nous paffames dans une
gallerie que foutenoient des colonnes de
marbre d'une hauteur & d'une beauté ex
traordinaire; des ftatues y étoient placées
d'efpace en efpace ; les noms des celebres
Sculpteurs , Phidias & Praxiteles, qui
étoient gravez fur les bazes, montroient
l'excellence de l'ouvrage. Dès que Socrate
les apperçut , fes yeux & fon vifagechan
gerent fi promtement, qu'on l'auroit cru
agité du méme efprit que la Sibylle Del
phique.
Enfin , dit il , enfin! voilà le vice dans
fon dernier excès , & la pofterité n'y pourra
plus rien ajouter : c'étoit peu pour les fu
jets de la volupté que leurs honteux dé
bordemens , ilfalloit encore que leurs an
eêtres , ces grands perfonnages , en fuffenc
DE MAR'S. !
les témoins, & en paruffent les approbas
teurs. Leurs neveux dans les fiecles à venir
n'auront-ils pas lieu de croire que tous les
crimes leurferont permis,& que ces grands
hommesétoient complices de ceux deleur
famille, quand ils verront leurs ftatues
placées dans le même ordre que celles qui
la pourpre , ne fe
reprefentent les débauches deleurs enfans?
Quelle difference , cher Alcibiade, entre
celui qui né obfcurément , brille parlefeut
éclat de fes actions, & celui qui forti de
ne fe pare que de la nobleffe
de fes Ayeux! A quoi fert d'épuifer vos
foins pour chercher fi vos ancêtres vous.
font defcendre d'Hercules, & fi vous pou
yez monter fans interruption jufqu'à Ju
piter même? A quoi cette folle curiolité
vous mene-t'elle, qu'à fignaler votre va
nité, & qu'à montrerque vous eftes digne
de mépris, fi vousne leur reffemblez pas,
& fi de tout ce qu'ils ont été, il ne vous
refte queleur nom que vous deshonnorez,
& que le peuple vous donne à regret? La
gloire de vos Ancêtres fait l'éclat de votre
naiffance ; mais la gloire de vos actions.
doit faire l'éclat de votre vie. L'admiration
& Pimmortalité qu'ils le font acquifes ,
ne ferviront qu'à vous rabaiffer, fi vous
ne marchez fur leurstraces , & leur repu
tation vous accablera de honte , fi loin de
nous donner occafion de comparer votre
LE MERCURE'
12
gloire avec la leur, vous nous obligez au
contraire de comparer vos vices avec leurs
vertus. Vous vivez dans la plus floriffante
partie de l'Univers , la nobleffe & la gloire
de vos ayeux ne vous y laiffent rien à
defirer , & la route que vousdevez ſuivre,
eft toute frayée.
Dans le tems que Socrate me parloit,
une troupe de domeftiques plioit fous le
poids des baffins qu'ils portoient. Un
Trompette qui avertiffoit de l'heure du
repas , marchoit à leur tête. Le bruit avoit
interrompu Socrate , c'eft pour ne pas per
dre un inftant de chaque journée , reprit-il,
que cet homme avertit de chaque plaifir.
Entrons dans ce falon avant que les con
viez arrivent.
Des lits de pourpre étoient rangez au
tour d'une table de cedre , admirable par
le bizarte mêlange des couleurs & des vei
nes differentes dont elle étoit fouettée:
elle étoit foutenue par des dents d'Ele
phant, où l'on voyoit enbas relief le feſtin
des Dieux après la defaite des Geans , &
les nôces de Thetis & de Pelée; cet ou
vrage étoit le chef-d'œuvre de l'Afrique.
A droite, s'élevoit un Buffet fuperbe ,
Mentor en avoit gravé tous les verres,
& Mios s'étoit furpaffé dans les bas reliefs
qui paroiffoient fur les coupes de criſtal.
L'on voyoit fur ce Buffet peu de vales
DE MARS.
d'or
13
la porcelaine & le criftal en fai
foient tout l'ornement , & leur fragilité,
tout leur prix. C'est là , me dit Socrate,
le veritable luxe , que de le faire conſiſter
en des chofes que l'on puiffe perdre tout
d'un coup & fans reffource. Ne diroit-on
pas à voir cette profufion de vafes , que
le nectar n'eft delicieux quedans l'émerau
de, & qu'il perd fon prix dans l'argile ?
Mesyeux étoient occupez à cefpectacle,
& mes oreilles au difcours de Socrate ,
quand un bruit confus me fit comprendre
que les conviez arrivoient. Deux femmes
venoient les premieres , l'une étoit d'un
embonpoint extrême ; elle avoit la peau
blanche, le vifage gay, le teint frais &
vermeil ; l'autre avoit les cheveux épars ,
elle fembloit plutôt traîner que porterfa
robe qu'elle n'avoit qu'à moitié mife : Son
air étoit lent , fa démarche negligen
te; le fommeil étoit encore répandu fur
fon vifage. A peine fes yeux pouvoient
fupporter l'éclat du jour ; fa tête étoit
chancelante fur fes épaules ; elle avoit
pourtant de la beauté. Connoiffez-vous
ces deux femmes , demandai-je à Socrate?
Quy, dit-il, leur figure m'apprend ce
qu'elles font celle que vousvoyezla pre
miere, fenomme l'Intemperance; elle vient
de faire un repas en fecret, qu'elle n'a
quitté que pour le mettre à cettetable.
LE MERCURE.
14
L'autre qui fe frotte les yeux , qu'elle
n'ouvre qu'à peine , eft nommée par les
femmes qui s'aiment, le Repos; mais fon
veritable nom eft la Pareffe. Elle fort de
fon lit, & va le recoucher fur celui que
Nous voyez , la tête encore remplie des
vapeurs du fouper du jour precedent.
Après ces Dames, on vit paroître le
refte des convięz. On leur prefenta de
l'eau de neige pour fe laver les mains ,
puis dans des vales d'Onix , des parfums
pour les cheveux qu'ils ceignirent enfuite
de couronnes de fieurs de differentes eſpe
ces, &tousfecoucherent. Quej'approuve
leur précaution! dit Socrate , ils embau
ment le cadavre , de peur qu'il ne fente
mauvais mais qu'ils y font peu de refle
xion, & quelle difference ils feroient des
foins qu'ils doivent à leur ame, d'avec
ceux qu'ils donnent à leurs corps, fi l'idée
de fon immortalité leur étoit prefente , &
fi la brieveté des fleurs dont ils ornent
leurs têtes , les pouvoir faire fouvenir de
la brieveté de leurs jours!
Quellequantité de mets accable les va
lers, & quel poids il faut que cette table
foutienne elle tremblefous les piramides
de viandes que l'on fert , moins pour le
goût que pour le luxe & la profufion.
Les oifeaux de Colchos n'y paroiffent ex
cellens que par les difficultez qu'il faut
furmonter pour les avoir. Les poiflons ne
-DE MARS. T AS
font exquis qu'à proportion que les mers
où l'onles pêche, font éloignées ou ora
geufes. Tout ce qui n'eft pas d'un autre
climat , eft rejetté. Que leur luxe eft in
genieux ! il leur fait trouver des ragoûts
dont un feul coûte leur patrimoine, &
fouvent celui qui les donne , s'acheteroit à
plus bas prix. Mais ce n'eft pas tout, leur
vaniténe feroit pas fatisfaite , fi vous igno
riez les lieux d'oùviennent leursvins. Les
cruches bouchées de poix &demaſtic ont
chacune leurécriteau, où l'âge & lepais du
vin eft marqué. Quelques Lettres reftées
fur cesvieux flacons , montrent qu'ils font
pleins de vinde Lesbos & de Leucade. D'au
tres écriteaux leur annoncent les vins de
Thaze & deCoos; rien n'eftoublié nipour
la delicateffe ni pour leluxe de la table.
La falle du feftin retentiffoit des chants
& des ris des conviez , lorfque tout à
coup nous vîmes entrer une troupe de
Morions: l'un d'eux vêtu de pourpre, te
nant une lyre àla main, s'approcha de la
C
table , & mêlant l'harmonie de fon inftru
ment à la beauté de fa voix, impoſa ſi
lence à toute l'affemblée. Je fus fi charmé
de tout ce que j'entendois, que tout ce
qu'on m'avoit dit d'Arion & d'Orphée ,
meparut vrai-femblable.
Après avoir étéapplaudi de tout le mon->
de, onlui fit recommencer l'air qu'il avoit
chanté, dont voici les paroles.
LE MERCURE
Arendre la vie agreable
sans seffe occupons noftre esprit ,
Fuyons l'ufage méprisable
Que le groffier vulgaire fuit :
Amis, paffons la nuit à table,
Et confumons le jour au lit.
Dès qu'il eut achevé , il parut un Panto
mime, qui frapant un tambourde cuivre,
imitoit la danſedes Corybantes ; une fem
melefuivoit ; ils danferent enſemble avec .
mille poſtures lafcives , l'adultere de Mars
& de Venus.- Quels affaifonnemens pour un repas ,
s'écria Socrate ! N'eft-ce pas là plûtôt ra
nimer les paffions mourantes que fecourir
la fain? Quelle difference de ces mœurs
à celles des Sages , qui n'allongent leurs
repas , que pour s'entretenir de l'immor
talité de l'ame , & pours'inftruire entr'eux
des chofes les plus cachées de la Nature !
Mais ces Emportés que vous voyés , font
indignes de goûter de pareilles douceurs.
En voulant fatisfaire à toutes leurs paf
fions àla fois, ils n'en contentent aucune.
Les odeurs exquifes leur deviennent fades ,
les mets les plus delicieux leur paroiffent
infipides ; leurs yeux ne font plus furprisi
des fpectacles les plus merveilleux , & leurs
oreilles s'endurciffent auxfons les plus tou
chans ;
;
DE MAR S.
17
chans ;l'excès des plaifirs, Alcibiade, en ête
tout le prix.
Qu'ils feroient heureux , Alcibiade , s'ils
en pouvoient demeurer-là ! Mais vous les
allés voir paffer fans interruption , du luxẹ
à l'excès , de la table & de l'excès de la
table , aujeu ; ilsfont aufli avares du tems,
qu'ils le devroient être , s'ils confacroient
à la Vertu les momens qu'ils donnent à
leurs plaifirs.
Je metournai , & jevis des valets apro
cher des tables preparées pour touteforte
de jeux de hazard ; les autres ne les tou
chent point , parce qu'on n'y perd pas
affez , ni affez tôt. Il étoit aifé de juger
par l'émotion des uns & par lapâleurdes
autres , qu'un coup de Dez decidoit de
leur defefpoir ou de leur bonheur. Re
marquez vous, me dit Socrate ,la frayeur
qu'ils ont d'amener le Chien, & les vœux
qu'ils font pour amener Venus :ilne man
quoit à leurs mœurs que de mettre le
bonheur fous le fimbole d'une femmeauffi
perdue que celle-là.
Palamede auroit-il jamais crû que ce
qu'il avoit inventé pendant le Siége de
Troye , pourRamufement & l'inftruction
des gens de Guerre , deviendroit le fujet
de laruine des familles , & des diffenfions
domeftiques ? Mais c'est un effet du dere
glement des hommes de tourner à malce
B
C
LE MERCURE
18
qui ne feur a été donné que pour leur
ufage & pour leur utilité.
¿ Quefaifons-nous ici, continuaSocrate?
ces infenfés vont paffer là toute la nuit ,
& l'Aurore les trouvera les.yeux attachés
fur cette table : c'eft leur coutumede ren
verfer l'ordre de la Nature ,& d'employer
à fatisfaire leurs paffions le tems qu'elle
a donné aux hommes pourle repos. Pen
dant que le jour nous éclaire , portons
notre curiofité par tout, & voyons fi les.
plaifirs que donne la volupté , font d'un
fi grand prix , que l'on doive tout quitter
pour elle.
Voici l'heure que le fpectacle va com
mencer. Dans ce Theâtre où vous voyez
que cette foule s'empreffe d'entrer
les
Acteurs font payés par ceux qui les vont
entendre, pour les entretenir de ladouceur
des plaifirs , & pour amolir leurs cœurs'
par des fons lafcifs , & par des maximes:
voluptueufes. Nous étions à peine hors du
falon, quelebruit des inftrumens qui pre
ludoit , frapa nos oreilles : nous arrivâmes
à la porte du Theatre ;ily avoit unhom
me qui exigeoit de l'argent de tous ceux
qui fe prefentoient. C'eft donc ici , comme
aux Enfers, medir Socrate , il faut payer
pouralleraux fuplices. Serions nous affez
foux d'acheter un repentir , & de donner
notre argentpour uneextravagance ?Nous
ર
DE MAR S.
19
retournions fur nos pas, quandle Portier
s'écria : Entrés , entrés ; les Etrangers ni
les Philofophes ne payent point ici; cette
loy n'eft faite que pour ceux qui n'eftime
roient pas les plaifirs , ils ne coûtoient
cher à obtenir. Nous entrâmes , & nous
primes les places les moins recherchées.
Enun momentla fouley fut fi prodi-·
gicule , que l'on auroit crûque touteune
grande Ville s'étoit épuifée pour former
cette affemblée. Les Dames & les jeunes
filles de qualiré brilloient dans des Loges
fuperbes les unes portoient leurs regards
avides fur lesBalcons & dans l'Amphiteâtre,
pour y chercher leurs Amans : les autres
s'entretenoient d'amour avec les jeunes
hommes qui étoientavecelles. Quelques
unes avoient leur vue attachée fur les coins.
du Theâtre , pour s'annoncer à des Acteurs
qui devoient ce jour-là porter les faveurs
qu'ils avoient reçûes d'elles. Quelques-au
tres s'empreffoient pour de jeunesEtrangers.
dontla figure les avoit frapées,& qu'elles fe
difputoientdéja avantquede les connoître.
C'est ici , me dit Socrate , queles vices
s'infinuent dans l'ame , àla faveur d'une
morale pernicieufe. A peine croyons-nous
être frapés , que nous fommes vaincus ;
la Volupté attaque ici la jeuneffe partous
Les endroits par le fpectacle qui charme
les fens ,par le langage qui féduit l'efprit,,
Bij.
20
LE MERCURE
& par les fentimens qui flatent le cœur.
Qui peut être affez en garde contre les
mouvemens qui portent au vice, pour re
fifter à leurs pointes au milieu de tant de
dangers? & fi l'on élude ce charme , qui
peut refifter à une foule d'exemples ? I
n'y a point de milieu , Alcibiade ; il faut
éviter les gens vicieux, ou le devenir avec
eux : l'exemple eft plus fort que le mal
même; il acheve presque toujours ce que
la Voluptén'afait qu'ébaucher.
Qu'eft-il befoin de fpectacles pour fe
rendre plus mauvais ? Ne l'eft on pas affez
par la Nature , fans emprunter le fecours
de l'art ? Dans ce monde les uns fervent
de fpectacle aux autres , & chacun à foi
même;maiscesfpectacles font d'ungrand
ufage à qui veut les mettre à profit.
Le fpectacle que nous offrent les gens.
vicieux , nous doit donner de l'horreur
pourleurconduite , & nous faireaimer de
plus enplus la vertu. Celui que leur don
nent à leur tour les gens de bien , doit leur,
faire envier les jours fereins & les nuits
tranquilles que l'on paffe , quand on eſt
fous les Loixde la Sageffe , quine trompe
jamais ceux qui s'attachent àelle: & celui
que l'on fe doit àfoi-même, eft unaffem-.
blage d'actions vertueules , dont la vûe
doit nous exciter à enfaire de nouvelles..
Mais pourcelui-ci,ondoit leregarder com
rue l'aprenuffage des vices. Aufli vous
DE MARS.
21
voyés que les meres y menent leurs filles ,
comme fi les exemplesdomestiques qu'elles
leur donnent , ne fuffifoient pas , fans le
fecours des exemples publics , pour lesren
dre femblables à elles.
On fit l'ouverture , & la toile ſe leva.
Caramallus & Phabaton danferent ; l'un ,
Leda; l'autre , Semele ; mais avec different
fuccès. Caramallus fut applaudi, & Phaba
ton fifflé. Quelle hardieffe, s'écria Socrate,
d'expofer fur le Theatre les fautes des
Dieux , & d'aplaudir par des poftures laf
cives, à des crimes que l'on ne peut avoir
trop enhorreur! Je nepretendspoint defa
prouver la danfe. Les Lacedemoniens , qui
font , aprés les Atheniens , lesplus fages de
la Grece , ont fait tant de cas decet Art,
qu'ils tenoient de Caftor & de Pollux,qu'ils
avoienttoujours accoutumé d'allerau com
bat en danfant. Pyrrhus même étant de
vant Troye, inventa une forte de danfe ,
que l'on nomma Pyrrique de fon nom , &
dans laquelle il exerçoit la Jeuneffe pour
la rendre plus agile à laGuerre. Mais ceux
qui renouvellent les crimes des Dieux dans
leurs Danfes , meritent d'être punis publi
quement, tant pour l'exemple qu'ils don
nent aux hommes, que pour leur audace
envers les Dieux. La Danfe finit , & la
Piece commença; c'étoit Atys & Galatée.
Elle fut mal reprefentée : onauroitpris
LE MERCURE
2,2
le premier Acteur qui parut , plutôt pour
un des Ilotes de Sparte , que l'on expofe
dans les Places publiques , après les avoir
enyvrés , pour détourner la Jeuneffe de
l'excès du vin, que pour l'Amant de la
Nymphe Galathée ...... Remarqués , dir
Socrate , comme l'onrit de l'yvreffe de cet
Acteur ; rien ne vous doit prouver davan
tage la corruption de ce lieu , que de voir
que l'on s'y fait un plaifir des choſes mê
mes que l'on doitabhorrer.
Confiderez les mouvemens voluptueux
de toutes ces femmes qui danfent ; c'eſt
dans ces mouvemens que l'on fait confifter
Ta perfection de cet Art. Celles à qui vous.
voyez que l'onaplaudit, font celles qui les
fçavent nieux exprimer ; ce font ces mê
mes femmes que l'onpaye pour corrompre
la Jeuneffe.
Je demandai à Socrate quel étoit un
nouveau Spectacle, où tout le monde fe
preffoit d'aller.... Il nous faudroit bien
du temps , medit-il , pourparcourir toutes
les chofes par lefquelles la volupté , fous
Lapparence du bonheur, arrête ici ceux
qui fefont livrés à elle : elle a plusde peine
quevous ne pensez, à affermir ſon Empire.
Comme il n'a riende folide en lui-même,
elle tâche de le rendre agréable par la va
rjeté c'eft pourquoi elle établit des prix
pourceux quiinvententde nouveauxplai
DE MAR S.
firs: il faut qu'ils fe fuccedent inceffam
ment, afin qu'on n'ait pas le temps de re
fléchir fur leur peu de folidité ; c'eſt d'où
dépend la grandeur de fon Empire. Si elle
les fufpend quelquefois , c'eft pour irriter
adroitement les defirs de ceux qui pour
roient s'en dégoûter par un trop frequent
ufage. C'eſt ainfi qu'en les laiffant libres
en apparence, elle refferre leurs chaînes.
Ondonneralafin dumême Songe le mois
prochain.
Fermer
2
p. 1791-1793
AUTRE.
Début :
Ami Lecteur, cherche, médite, [...]
Mots clefs :
Socrate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
A Mi Lecteur , cherche , médite ,
Et devine moi si tu peux.
Mes sept Lettres mises de suite
Font
1792 MERCURE DE FRANCE
Font le nom d'un Grec fameux .
Me transposant d'autre maniere ,
Je suis souvent dans les mains des Joueurs ,
Les Pilotes , les Voyageurs
Me trouvent très nécessaire.
Aux Evêques, aux Rois j'imprime un caractere,
Je sers aux envieux Sorciers ,
Qui font de moi funeste usage.
Je suis ce que font les Barbiers
Quand ils nous tiennent le visage.
Bon ou mauvais, comme il plaît au hazard,
Au Picquet je suis mis à part.
Pour marquer le souffle d'Eole
On me marque sur la Boussole.
Je suis un mot connu chés les Marchands ,
Soit à la Ville , soit aux champs ,
Lorsqu'un échange ils veulent faire.
Papier passé devant Notaire,
En me donnant un autre tour
Docteurs me soutiennent en chaire,
J'arme le bras du Dieu d'Amour
Et les Matous me font la guerre.
Je suis un reproche honteux
Un vent contre la bienséance ;
Aux Vaisseaux écueil dangereux ;
Cultivé des Gens studieux ;
Mot qu'on vouloit proscrire en France.
Sans moi l'on voit peu de repas ;
Je
A OUST. 1737 179%
Je suis le déjeuné des Chats ,
Et l'origine et la matiere ,
Dont fut faite Eve notre mere.
Emploi qui doit faire un Valet ,
Quand il remplit son ministere.
Ce l'on fait au Cabaret ;
que
Agréable Fleur Printaniere ;
Nom d'une Nation entiere ,
Isle d'un certain Continent ;
Ornement dans l'Architecture ;
Je donne certaine tournure
Aux Colomnes d'un Bâtiment
Instrument servant à la Chasse ;
Habit de certains Penitens ;
Fer qui tranche , qui fend les champs
Metal cheri d'humaine Race,
Dans la Peinture une Couleur ;
Ce que la chair de l'Homme couvre ,
Foyer renfermant la chaleur ;
C'est assés dit pour que l'on me découvre,
LE MAIRE.
A Mi Lecteur , cherche , médite ,
Et devine moi si tu peux.
Mes sept Lettres mises de suite
Font
1792 MERCURE DE FRANCE
Font le nom d'un Grec fameux .
Me transposant d'autre maniere ,
Je suis souvent dans les mains des Joueurs ,
Les Pilotes , les Voyageurs
Me trouvent très nécessaire.
Aux Evêques, aux Rois j'imprime un caractere,
Je sers aux envieux Sorciers ,
Qui font de moi funeste usage.
Je suis ce que font les Barbiers
Quand ils nous tiennent le visage.
Bon ou mauvais, comme il plaît au hazard,
Au Picquet je suis mis à part.
Pour marquer le souffle d'Eole
On me marque sur la Boussole.
Je suis un mot connu chés les Marchands ,
Soit à la Ville , soit aux champs ,
Lorsqu'un échange ils veulent faire.
Papier passé devant Notaire,
En me donnant un autre tour
Docteurs me soutiennent en chaire,
J'arme le bras du Dieu d'Amour
Et les Matous me font la guerre.
Je suis un reproche honteux
Un vent contre la bienséance ;
Aux Vaisseaux écueil dangereux ;
Cultivé des Gens studieux ;
Mot qu'on vouloit proscrire en France.
Sans moi l'on voit peu de repas ;
Je
A OUST. 1737 179%
Je suis le déjeuné des Chats ,
Et l'origine et la matiere ,
Dont fut faite Eve notre mere.
Emploi qui doit faire un Valet ,
Quand il remplit son ministere.
Ce l'on fait au Cabaret ;
que
Agréable Fleur Printaniere ;
Nom d'une Nation entiere ,
Isle d'un certain Continent ;
Ornement dans l'Architecture ;
Je donne certaine tournure
Aux Colomnes d'un Bâtiment
Instrument servant à la Chasse ;
Habit de certains Penitens ;
Fer qui tranche , qui fend les champs
Metal cheri d'humaine Race,
Dans la Peinture une Couleur ;
Ce que la chair de l'Homme couvre ,
Foyer renfermant la chaleur ;
C'est assés dit pour que l'on me découvre,
LE MAIRE.
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3
p. 98-116
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS, qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon, en l'année 1750, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Sciences, Moeurs, Vertu, Hommes, Philosophes, Luxe, Arts, Mains, Vertus, Nature, Culture, Beau, Monde, Avantages, Morceau, Vices, Esprits, Art, Âge, Peuples, Progrès, Patrie, Socrate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
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Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Le discours 'Sur les sciences et les arts' de 1750, écrit par un citoyen de Genève, se divise en deux parties : la première s'appuie sur des faits pour démontrer la proposition de l'auteur, tandis que la seconde repose sur le raisonnement. L'auteur commence par vanter les mérites des sciences, puis décrit l'état de barbarie en Europe avant leur rétablissement. Il conclut que les sciences rendent les hommes plus sociables mais sans véritable vertu. Il observe que les mœurs contemporaines ont perdu en droiture et en candeur, bien qu'elles aient gagné en douceur et en agrément. Les mœurs actuelles sont marquées par une uniformité trompeuse et une contrainte perpétuelle, engendrant des vices tels que la défiance et la trahison. L'auteur illustre ses propos avec des exemples de peuples anciens et modernes dont la vertu a décliné avec le progrès des sciences et des arts. Il critique ces derniers pour leur rôle dans la corruption de la vertu et le détournement des sociétés de leurs valeurs fondamentales. En France, les savants sont souvent raillés et méprisés. Il déplore la transformation de Rome, autrefois modèle de vertu, en une ville corrompue par les arts et les luxes. Il appelle à revenir à des valeurs plus simples et vertueuses. Le texte dénonce les philosophes modernes qui sapent les fondements de la foi et de la vertu au nom de la raison. Il critique l'éducation moderne qui orne l'esprit mais corrompt le jugement, en enseignant des langues étrangères et des arts inutiles plutôt que les devoirs civiques et moraux. Les académies sont également critiquées pour leur multiplication excessive. L'auteur regrette la perte de simplicité des premiers temps et souhaite que les générations futures soient délivrées des 'lumières' et des arts modernes, préférant l'ignorance et l'innocence. Il valorise la vertu et la philosophie simple, accessible à tous par l'introspection et l'écoute de la conscience.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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4
p. 62-69
NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. SOCRATE, ALEXANDRE LE GRAND.
Début :
ALEXANDRE. Oui, je sens toujours, Socrate, un [...]
Mots clefs :
Socrate, Alexandre le Grand, Spectacle, Shakespeare, Nature, Héros, Poète
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. SOCRATE, ALEXANDRE LE GRAND.
NOUVEAU DIALOGUE
DES MORT S.
SOCRATE , ALEXANDRE LE GRAND:
ALEXANDRE.
UI, je fens toujours , Socrate , un
nouveau plaifir à m'entretenir avec
vous ; mais que je ne vous contraigne
pas , je vous prie : vous étiez avec une
Ombre qui paroiffoit mériter toute votre
attention..
SOCRATE
C'eft , fans contredit , un Mort des plus:
diftingués ; mais je fçais le refpect que
je dois au fils du Roi de Macédoine : l'om
bre du Poëte tragique que je viens de
quitter , peut- elle entrer en comparaifon
avec celle d'un héros ? S'ils font les pieces
, n'eft- ce pas vous , Meffieurs , qui en
fourniffez les fujets ? Cet article feul décide
la préférence ; le modele doit paffer
avant le Peintre.
ALEXANDRE.
Socrate aime quelquefois à s'égayer
JANVIER. 1755.
mais je n'aurois pas imaginé que ce dût
être en faveur d'un Poëte qu'il fit rire à
mes dépens.
SOCRATE.
Pourquoi non , s'il vous plaît pouvons-
nous trop accueillir ces génies privilégiés
que le ciel accorde à la terre pour
lui procurer les plus nobles amuſemens ?
ALEXANDRE.
Vous avez donc un goût bien décidé
pour les Spectacles ?
SOCRAT B.
Je préfère encore ( vous le voyez ) ceuxqui
les donnent.
ALEXANDRE.
Un Philofophe du premier ordre , un
Sage dont la réputation s'eft étendue dans
tous les tems , & chez toutes les nations ,
s'amufe des jeux frivoles de la fcène , &
des vaines repréſentations des foibleffes ,
& des excès de l'humanité.
SOCRATE..
Voilà précisément ce qui fait que le
théâtre étoit mon école , & que j'affiftois
aux pieces de Sophocle & d'Euripide , mê64
MERCURE DE FRANCE.
me à celles d'Ariftophane , pour apprendre
à commencer par moi le cours de mes leçons.
C'est au théâtre que l'on puife la
théorie du coeur & de l'efprit humain ; le
commerce du monde n'en donne que la
pratique . Vous ne fçauriez imaginer , par
exemple , jufques à quel point je trouve
à profiter avec le célebre Shakespear , que
j'ai quitté pour vous fuivre , & combien ik
exerce & cultive le goût que j'ai pour la
Philofophie.
ALEXANDR E..
Je vous pardonnerois ces éloges pour les
Corneille , les Racine , les Crebillon , les Voltaire
, & leurs imitateurs ;; mais
kespear..
·S.O⋅CRATE..
pour Sha-
Quand vous feriez François , vous ne
parleriez pas autrement ; mais ils donnent
eux-mêmes de grands éloges au premier:
Tragique de l'Angleterre .
ALEXANDRE.
C'eft une fuite d'un certain goût que las
mode &.les faux airs ont , dit-on , accrédité
depuis quelque tems , & que j'ai oui
nommer l'Anglomanie..
JANVIER. 1795 .
SOCRATE.
La manie conſiſte à tout adopter , à tout
préférer , pourvû que ce foit de l'Anglois ;
mais non pas à combler de louanges ce
qui le mérite. La baffe jaloufie ne feroit
pas moins blâmable qu'une folle prévention
les grands talens appartiennent à
tous les pays , & les grands hommes fot
les citoyens du monde .
ALEXANDRE.
Vous louez exceffivement un Poëte plus
étonnant qu'admirable , plus fingulier que
fublime , & qui , par le bizarre affemblage
qu'il a fait des Rois & des foffoyeurs ,
des buveurs de bierre & des héros , a préfenté
des tableaux qu'il faut plûtôt confidérer
comme d'affreux grotefques , que
comme la peinture de la nature & de la
vérité.
SOCRAT E.
Il fe peut en effet qu'il ait vû dans ces
occafions la nature de trop près , & qu'il
l'ait peinte un peu trop fortement : mais
n'est- ce pas
la nature , après tout ?
ALEXANDRE,
Ce n'eft pas du moins celle qu'il faut
peindre.
66 MERCURE DE FRANCE.
SOCRATE.
Cela n'eft pas fans doute dans les régles
du théâtre ; mais celles de la véritable
grandeur font - elles mieux obfervécs
par les Héros que les Poëtes repréfentent ?
Et fi Shakespear a bleffé les principes d'Ariftote
, n'avez-vous jamais été contre les
maximes de Pythagore & de Platon.
ALEXANDRE.
Quel parallele nous faites- vous là
SOCRATE.
Il eſt plus raiſonnable que vous ne le
penfez . Vous autres grands Conquérans ,
vous ne voulez rien pardonner aux grands
Poëtes ; mais en relevant fi bien les irrégu
larités qui fe gliffent dans leurs ouvrages ,
n'avez-vous jamais apperçu celles qui fe
trouvent dans vos actions ? n'avez-vous
jamais fait d'écarts , pour exiger qu'ils en
foient exempts ? Et pour ne vous pas perdre
de vûe , Seigneur Alexandre , croyezvous
que la manie de paffer pour le fils
de Jupiter , le meurtre de Clytus , l'hiftoire
de Bucephale , & les excès du vin , figurent
mieux à côté du paffage du Granique , de
la conquête de l'Afie , & de vos nobles
procédés pour la famille de Darius , que,
JANVIER. 1755. 67
dans une Tragédie les forciers , les foffoyeurs
, & les mauvais propos de gens qui
fe font enyvrés
ALEXANDRE.
Les Peintres & les Poëtes font faits pour
peindre la nature , mais c'eft de la belle
qu'ils doivent faire choix , & non pas l'envifager
du côté méprifable & rebutant.
SOCRATE.
Eh ! ne devons- nous pas fuivre les mêmes
principes dans le choix des goûts :
des moeurs , des paffions même , puifqu'il
en faut nous ne craignons point d'errer
à nos propres yeux , parce qu'ils font indulgens
; nous redoutons ceux d'autrui ,,
parce qu'ils ne nous font point de grace.
ALEXANDRE.
Nous fommes en cela moins coupables
que malheureux , & par conféquent plus
plaindre qu'à blâmer .
SOCRATE.
Cela feroit vrai , fi nous ne tournions
pas contre les autres nos propres défauts,
On raconte qu'un homme extrêmement
laid , voulut un jour fe faire peindre par
Appelles Ce Peintre célebre vit le danger
68. MERCURE DE FRANCE.
de l'ouvrage , & s'en défendit long- teins.
L'homme infiftoit ; le Peintre fe rendit.
Celui qu'il avoit trop bien peint ne put
fe réfoudre à fe reconnoître ; il porta
mê- me l'injuftice
jufqu'à
parler
mal du talent
de l'artifte
. Regardez
- vous
, dit Ap- pelles
, en lui préfentant
un miroir
, & voyez fi j'ai pû vous peindre
en beau
: ce n'eſt
pas le pinceau
, ce font
vos traits
qu'il
faut changer
.
ALEXANDRE.
Un apologue n'eſt
pas une démonftra
tion.
SOCRATE.
C'eſt du moins une raifon de conclure
que vous devez excufer Shakespear d'a
voir mêlé le grotefque au fublime , & les
éclats de rire aux pleurs ; on voit fi fouvent
dans le monde la petiteffe à côté de
la grandeur , & les impertinences de l'hom
me auprès des volontés da Dieu.
ALEXANDRE.
Peindre en grand l'humanité , c'eft l'honorer
, c'est l'embellir encore ; la repréſenrer
defavantageufement , c'est l'avilir fans
la réformer.
JANVIER. 1755 . 6.9.
SOCRATE .
Je vous entends , Seigneur Alexandre ;
Vous voulez bien avoir des défauts , mais
vous trouvez mauvais que l'on en parle.
Vous ne reffemblez pas mal à ces Comédiens
enorgueillis des rôles fublimes qu'ils
repréfentent : ils font tout honteux qu'on
les rencontre en habit Bourgeois .
DES MORT S.
SOCRATE , ALEXANDRE LE GRAND:
ALEXANDRE.
UI, je fens toujours , Socrate , un
nouveau plaifir à m'entretenir avec
vous ; mais que je ne vous contraigne
pas , je vous prie : vous étiez avec une
Ombre qui paroiffoit mériter toute votre
attention..
SOCRATE
C'eft , fans contredit , un Mort des plus:
diftingués ; mais je fçais le refpect que
je dois au fils du Roi de Macédoine : l'om
bre du Poëte tragique que je viens de
quitter , peut- elle entrer en comparaifon
avec celle d'un héros ? S'ils font les pieces
, n'eft- ce pas vous , Meffieurs , qui en
fourniffez les fujets ? Cet article feul décide
la préférence ; le modele doit paffer
avant le Peintre.
ALEXANDRE.
Socrate aime quelquefois à s'égayer
JANVIER. 1755.
mais je n'aurois pas imaginé que ce dût
être en faveur d'un Poëte qu'il fit rire à
mes dépens.
SOCRATE.
Pourquoi non , s'il vous plaît pouvons-
nous trop accueillir ces génies privilégiés
que le ciel accorde à la terre pour
lui procurer les plus nobles amuſemens ?
ALEXANDRE.
Vous avez donc un goût bien décidé
pour les Spectacles ?
SOCRAT B.
Je préfère encore ( vous le voyez ) ceuxqui
les donnent.
ALEXANDRE.
Un Philofophe du premier ordre , un
Sage dont la réputation s'eft étendue dans
tous les tems , & chez toutes les nations ,
s'amufe des jeux frivoles de la fcène , &
des vaines repréſentations des foibleffes ,
& des excès de l'humanité.
SOCRATE..
Voilà précisément ce qui fait que le
théâtre étoit mon école , & que j'affiftois
aux pieces de Sophocle & d'Euripide , mê64
MERCURE DE FRANCE.
me à celles d'Ariftophane , pour apprendre
à commencer par moi le cours de mes leçons.
C'est au théâtre que l'on puife la
théorie du coeur & de l'efprit humain ; le
commerce du monde n'en donne que la
pratique . Vous ne fçauriez imaginer , par
exemple , jufques à quel point je trouve
à profiter avec le célebre Shakespear , que
j'ai quitté pour vous fuivre , & combien ik
exerce & cultive le goût que j'ai pour la
Philofophie.
ALEXANDR E..
Je vous pardonnerois ces éloges pour les
Corneille , les Racine , les Crebillon , les Voltaire
, & leurs imitateurs ;; mais
kespear..
·S.O⋅CRATE..
pour Sha-
Quand vous feriez François , vous ne
parleriez pas autrement ; mais ils donnent
eux-mêmes de grands éloges au premier:
Tragique de l'Angleterre .
ALEXANDRE.
C'eft une fuite d'un certain goût que las
mode &.les faux airs ont , dit-on , accrédité
depuis quelque tems , & que j'ai oui
nommer l'Anglomanie..
JANVIER. 1795 .
SOCRATE.
La manie conſiſte à tout adopter , à tout
préférer , pourvû que ce foit de l'Anglois ;
mais non pas à combler de louanges ce
qui le mérite. La baffe jaloufie ne feroit
pas moins blâmable qu'une folle prévention
les grands talens appartiennent à
tous les pays , & les grands hommes fot
les citoyens du monde .
ALEXANDRE.
Vous louez exceffivement un Poëte plus
étonnant qu'admirable , plus fingulier que
fublime , & qui , par le bizarre affemblage
qu'il a fait des Rois & des foffoyeurs ,
des buveurs de bierre & des héros , a préfenté
des tableaux qu'il faut plûtôt confidérer
comme d'affreux grotefques , que
comme la peinture de la nature & de la
vérité.
SOCRAT E.
Il fe peut en effet qu'il ait vû dans ces
occafions la nature de trop près , & qu'il
l'ait peinte un peu trop fortement : mais
n'est- ce pas
la nature , après tout ?
ALEXANDRE,
Ce n'eft pas du moins celle qu'il faut
peindre.
66 MERCURE DE FRANCE.
SOCRATE.
Cela n'eft pas fans doute dans les régles
du théâtre ; mais celles de la véritable
grandeur font - elles mieux obfervécs
par les Héros que les Poëtes repréfentent ?
Et fi Shakespear a bleffé les principes d'Ariftote
, n'avez-vous jamais été contre les
maximes de Pythagore & de Platon.
ALEXANDRE.
Quel parallele nous faites- vous là
SOCRATE.
Il eſt plus raiſonnable que vous ne le
penfez . Vous autres grands Conquérans ,
vous ne voulez rien pardonner aux grands
Poëtes ; mais en relevant fi bien les irrégu
larités qui fe gliffent dans leurs ouvrages ,
n'avez-vous jamais apperçu celles qui fe
trouvent dans vos actions ? n'avez-vous
jamais fait d'écarts , pour exiger qu'ils en
foient exempts ? Et pour ne vous pas perdre
de vûe , Seigneur Alexandre , croyezvous
que la manie de paffer pour le fils
de Jupiter , le meurtre de Clytus , l'hiftoire
de Bucephale , & les excès du vin , figurent
mieux à côté du paffage du Granique , de
la conquête de l'Afie , & de vos nobles
procédés pour la famille de Darius , que,
JANVIER. 1755. 67
dans une Tragédie les forciers , les foffoyeurs
, & les mauvais propos de gens qui
fe font enyvrés
ALEXANDRE.
Les Peintres & les Poëtes font faits pour
peindre la nature , mais c'eft de la belle
qu'ils doivent faire choix , & non pas l'envifager
du côté méprifable & rebutant.
SOCRATE.
Eh ! ne devons- nous pas fuivre les mêmes
principes dans le choix des goûts :
des moeurs , des paffions même , puifqu'il
en faut nous ne craignons point d'errer
à nos propres yeux , parce qu'ils font indulgens
; nous redoutons ceux d'autrui ,,
parce qu'ils ne nous font point de grace.
ALEXANDRE.
Nous fommes en cela moins coupables
que malheureux , & par conféquent plus
plaindre qu'à blâmer .
SOCRATE.
Cela feroit vrai , fi nous ne tournions
pas contre les autres nos propres défauts,
On raconte qu'un homme extrêmement
laid , voulut un jour fe faire peindre par
Appelles Ce Peintre célebre vit le danger
68. MERCURE DE FRANCE.
de l'ouvrage , & s'en défendit long- teins.
L'homme infiftoit ; le Peintre fe rendit.
Celui qu'il avoit trop bien peint ne put
fe réfoudre à fe reconnoître ; il porta
mê- me l'injuftice
jufqu'à
parler
mal du talent
de l'artifte
. Regardez
- vous
, dit Ap- pelles
, en lui préfentant
un miroir
, & voyez fi j'ai pû vous peindre
en beau
: ce n'eſt
pas le pinceau
, ce font
vos traits
qu'il
faut changer
.
ALEXANDRE.
Un apologue n'eſt
pas une démonftra
tion.
SOCRATE.
C'eſt du moins une raifon de conclure
que vous devez excufer Shakespear d'a
voir mêlé le grotefque au fublime , & les
éclats de rire aux pleurs ; on voit fi fouvent
dans le monde la petiteffe à côté de
la grandeur , & les impertinences de l'hom
me auprès des volontés da Dieu.
ALEXANDRE.
Peindre en grand l'humanité , c'eft l'honorer
, c'est l'embellir encore ; la repréſenrer
defavantageufement , c'est l'avilir fans
la réformer.
JANVIER. 1755 . 6.9.
SOCRATE .
Je vous entends , Seigneur Alexandre ;
Vous voulez bien avoir des défauts , mais
vous trouvez mauvais que l'on en parle.
Vous ne reffemblez pas mal à ces Comédiens
enorgueillis des rôles fublimes qu'ils
repréfentent : ils font tout honteux qu'on
les rencontre en habit Bourgeois .
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Résumé : NOUVEAU DIALOGUE DES MORTS. SOCRATE, ALEXANDRE LE GRAND.
Le texte relate un dialogue imaginaire entre Socrate et Alexandre le Grand. Alexandre exprime son plaisir de rencontrer Socrate, mais ce dernier est occupé avec l'ombre d'un poète tragique. Socrate reconnaît la distinction d'Alexandre et affirme que les poètes fournissent les sujets que les héros incarnent. Alexandre est surpris par l'intérêt de Socrate pour le théâtre et les poètes. Socrate explique que le théâtre est son école et qu'il y puise des leçons sur la nature humaine, citant des dramaturges comme Sophocle, Euripide, Aristophane et Shakespeare. Alexandre critique Shakespeare, le qualifiant de singulier plutôt que sublime, et parle de l'anglomanie. Socrate défend Shakespeare en soulignant que les grands talents appartiennent à tous les pays. Alexandre reproche à Shakespeare de mélanger le grotesque et le sublime, mais Socrate argue que cela reflète la nature humaine. Alexandre insiste sur le fait que les peintres et les poètes doivent choisir la belle nature, tandis que Socrate compare cela au choix des goûts et des passions. Alexandre conclut en disant que représenter l'humanité de manière défavorable l'avilit sans la réformer. Socrate comprend qu'Alexandre préfère ne pas voir ses défauts exposés.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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5
p. 8-31
SUITE DU MOI.
Début :
La jalousie des Philosophes ne pouvoit pardonner à Socrate de n'enseigner [...]
Mots clefs :
Amour, Socrate, Âme, Yeux, Coeur, Mari, Femmes, Hommes, Bonheur, Philosophie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE DU MOI.
SUITE DU MOI.
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
A jaloufie des Philofophes ne pouvoit
pardonner à Socrate de n'enfeigner
en public que la vérité & la vertu ,
on portoit chaque jour à l'Aréopage les
plaintes les plus graves contre ce dangereux
citoyen. Socrate occupé à faire du
bien , laiffoit dire de lui tout le mal qu'on
imaginoit ; mais Alcibiade dévoué à Socrate
, faifoit face à fes ennemis. Il fe préfentoit
aux Magiftrats ; il leur reprochoit
d'écouter des lâches , & d'épargner des
impofteurs , & ne parloit de fon maître
que comme du plus jufte & du plus fage
des mortels : L'entoufiafme rend éloquent.
Dans les conférences qu'il eut avec l'un
des membres de l'Aréopage , en préſence
de la femme du Juge , il parla avec tant
de douceur & de véhémence , de fentiment
& de raiſon , fa beauté s'anima d'un feu fi
noble & fi touchant que cette femme vertueufe
en fut émue jufqu'au fond de l'ame .
Elle prit fon trouble pour de l'admiration .
Socrate , dit- elle à ſon époux , eft en effet
un homme divin , s'il fait de femblables.
difciples. Je fuis enchantée de l'éloquence
de ce jeune homme ; il n'eft pas poffible
OCTOBRE. 1755. 9
de l'entendre fans devenir meilleur. Le
Magiftrat qui n'avoit garde de foupçonner
la fageffe de fon époufe , rendit à Alcibia
de l'éloge qu'elle avoit fait de lui . Alcibiade
en fut flaté , il demanda au mari la
permiffion de cultiver l'eftime de fa fennie.
Le bon homme l'y invita. Ma femme ,
dit- il , eft philofophe auffi , & je ferai
bien aife de vous voir aux prifes . Rodope
( c'étoit le nom de cette femme refpectable
) fe piquoit en effet de philofophie , &
celle de Socrate dans la bouche d'Alcibiade
la gagnoit de plus en plus : J'oubliois
de dire qu'elle étoit dans l'âge où l'on n'eft
plus jolie , mais où l'on eft encore belle , où
l'oneft peut être un peu moins aimable , mais
où l'on fçait beaucoup mieux aimer . Alcibiade
lui rendit des devoirs : elle ne fe défia
ni de lui ni d'elle- même L'étude de la
fageffe rempliffoit tous leurs entretiens.
Les leçons de Socrate paffoient de l'ame
d'Alcibiade dans celle de Rodope , & dans
ce paffage elles prenoient de nouveaux.
charmes ; c'étoit un ruiffeau d'eau pure
qui couloit au travers des fleurs . Rodope
en étoit chaque jour plus altérée. Elle fe
faifoit définir fuivant les principes de Socrate
, la fageffe & la vertu , la justice & la
vérité. L'amitié vint à ſon tour , & après
en avoir approfondi l'effence. Je voudrois
A.v.
To
MERCURE DE
FRANCE.
bien fçavoir , dit Rodope , quelle différence
met Socrate entre l'amour & l'amitié
?
Quoique Socrate ne foit point de ces
philofophes qui
analyſent tout , lui répondit
Alcibiade , il
diftingue trois
amours ;
l'un groffier & bas , qui nous eft commun
avec les
animaux , c'eft l'attrait du befoin.
& le goût du plaifir . L'autre pur & célefte
qui nous
rapproche des Dieux , c'eſt
l'amitié plus vive & plus tendre ; le troifiéme
enfin qui
participe des deux premiers
, tient le milieu entre les Dieux &
les brutes , & femble le plus naturel aux
hommes : c'eft le lien des ames cimenté
par celui des fens.
Socrate donne la
préférence au charme
pur de l'amitié ; mais comme il ne fait
point un crime à la nature d'avoir uni
l'efprit à la matiere , il n'en fait pas un à
l'homme de fe
reffentir de ce
mêlange
dans fes penchans & dans fes plaifirs ; c'eft
fur-tout lorfque la nature a pris foin d'unir
un beau corps avec une belle ame qu'il
veut qu'on
refpecte
l'ouvrage de la nature
; car quelque laid que foit
Socrate , il
rend juftice à la beauté. S'il fçavoit , par
exemple , avec qui je
m'entretiens de philofophie
, je ne doute pas qu'il ne me fit
une querelle
d'employer fi mal fes leçons.
Je vous difpenfe d'être galant ,
interromOCTOBRE.
1755. 11
pit Rodope : je parle à un fage , je veux
qu'il m'éclaire , & non pas qu'il me flate.
Revenons aux príncipes de votre maître.
11 permet l'amour , dites- vous , mais en
connoît - il les égaremens & les excès ?
Oui , Madame , comme il connoit ceux de
l'ivreffe , & il ne laiffe pas de permettre
le vin. La comparaifon n'eft pas jufte , dit
Rodope , on eft hore de choifir fes vins ,
& d'en modérer l'ufage : A- t on la même
liberté en amour : il eft fans choix & fans
meſure . Oui fans doute , reprit Alcibiade
, dans un homme fans moeurs & fans
principes ; mais Socrate commence par
former des hommes éclairés & vertueux
& c'eft à ceux-là qu'il permet l'amour. Il
fçait bien qu'ils n'aimeront rien que d'honnête
, & alors on ne court aucun rifque à
aimer à l'excès . L'afeendant mutuel de deux
ames vertueufes ne peut que les rendre plus
vertueufes encore. Chaque réponse d'Alcibiade
applaniffoit quelque difficulté dans
l'efprit de Rodope , & rendoit le penchant
qui l'attiroit vers lui plus gliffant & plus
rapide. Il ne reftoit plus que la foi conju
gale , & c'étoit là le noeud Gordien . Rodope
n'étoit pas de celles avec qui on le
tranche , il falloit le dénouer ; Alcibiade
s'y prit de loin. Comme ils en étoient un
jour fur l'article de la fociété ; le befoin ,
A vj
12 MERCURE DE FRANCE.
dit Alcibiade , a réuni les hommes , l'intérêt
commun a réglé leurs devoirs , & les
abus ont produit les loix. Tout cela eſt
facré ; mais tout cela eft étranger à notre
ame. Comme les hommes ne le touchent
qu'au dehors , les devoirs mutuels qu'ils
fe font impofés ne paffent point la fuperficie.
La nature feule eft la légiflatrice du
coeur , elle feule peut infpirer la reconnoiffance
, l'amitié ; l'amour , en un mot ,
le fentiment ne fçauroit être un devoir
d'inftitution de là vient , par exemple ,
que dans le mariage on ne peut ni promettre
ni exiger qu'un attachement corporel.
Rodope qui avoit goûté le principe , fut
effrayée de la conféquence : Quoi , dit- elle
, je n'aurois promis à mon mari que de
me comporter comme fi je l'aimois . Qu'avez-
vous donc pu lui promettre ? De l'aimer
en effet , lui répondit- elle d'une voix
mal affurée. Il vous a donc promis à fon
tour d'être non feulement aimable , mais
de tous les hommes le plus aimable à vos
yeux ? il m'a promis d'y faire fon poffible ,
& il me tient parole : Hé bien vous faites
votre poffible auffi pour l'aimer , mais ni
l'un ni l'autre vous n'êtes garans du fuccès.
Voilà une morale affreufe, s'écria Rodope.
Heureufement , Madame , elle n'eft pas
fi affreuse , il y auroit trop de coupables fi
OCTOBRE. 1755 13
l'amour conjugal étoit un devoir effentiel .
Quoi , Seigneur , vous doutez .... Je ne
doute de rien , Madame , mais ma franchife
peut vous déplaire , & je ne vous
vois pas difpofée à l'imiter . Je croyois parler
à un philofophe , je ne parlois qu'à une
femme d'efprit. Je me retire confus de ma
méprife ; mais je veux vous donner pour
adieux un exemple de fincérité. Je crois
avoir des moeurs auffi pures , auffi honnêtes
que la femme la plus vertueufe ; je fçais
tout auffi- bien qu'elle à quoi nous engage
Phonneur & la religion du ferment , je
connois les loix de l'Hymen , & le crime
de les violer ; cependant euffai - je époufé
mille femmes je ne me ferois pas le plus
léger reproche de vous trouver vous ſeule
plus belle , plus aimable mille fois que ces
mille femmes enfemble . Selon vous , pour
être vertueuse , il faut n'avoir ni une ame
ni des yeux : je vous félicite d'être arrivée
à ce dégré de perfection . Ce difcours prononcé
du ton du dépit & de la colere laiſſa
Rodope dans un étonnement dont elle eur
peine à revenir ; cependant , Alcibiade
ceffa de la voir. Elle avoit découvert dans
fes adieux un intérêt plus vif que la chaleur
de la difpute ; elle fentit de fon côté que
fes conférences philofophiques n'étoient
pas ce qu'elle regrettoit le plus. L'ennui.
14 MERCURE DE FRANCE.
de tout , le dégoût d'elle - même , une répugnance
fecrette pour les empreffemens
de fon mari , enfin le trouble & la rongeur
que lui caufoit le feul nom d'Alcibiade ,
tout lui faifoit craindre le danger de le
revoir , & cependant elle brûloit du defir
de le revoir encore . Son mari le lui ramena.
Comme elle lui avoit fait entendre
qu'ils s'étoient piqués l'un & l'autre fur
une difpute de mots , le Magiftrat en fic
une plaifanterie à Alcibiade , & l'obligea
de revenir. L'entrevûe fut férieufe , le mari
s'en amufa quelque tems ; mais fes affaires
P'appelloient ailleurs : Je vous laiffe , leur
dit-il, & j'efpere qu'après vous être brouillés
fur les mots , vous vous reconcilierez
fur les chofes. Le bon homme n'y entendoit
pas malice , mais fa femme en rongit
pour lui.
Après un affez long filence , Alcibiade
prit la parole. Nos entretiens , Madame ,
faifoient mes délices , & avec toutes les
facilités poffibles d'être diffipé vous m'aviez
fait goûter & préférer à tout les charmes
de la folitude . Je n'étois plus au monde
, je n'étois plus à moi - même , j'étois à
vous tout entier . Ne penfez pas qu'un fol
efpoir de vous féduire & de vous égarer
fe fût gliffé dans mon ame , la vertu bien
plus que l'efprit & la beauté m'avoit enOCTOBRE.
1955. 15
chaîné fous vos loix. Mais vous aimant
d'un amour auffi délicat que tendre , je me
flatois de vous l'infpirer. Cet amour pur
& vertueux vous offenfe , ou plutôt il
vous importune , car il n'eft pas poffible
que vous le condamniez de bonne foi.
Tout ce que je fens pour vous , Madame ,
vous l'éprouvez pour un autre ; vous me
l'avez avoué. Je ne puis vous le reprocher
ni m'en plaindre ; mais convenez que je ne
fuis pas heureux. Il n'y a peut- être qu'une
femme dans Athénes qui ait de l'amour
pour fon mari , & c'eft précisément de
cette femme que je deviens éperdu . En
vérité , vous êtes bien fou pour le difciple
d'an Sage , lui dit Rodope en foûriant ;
il répliqua le plus férieufement du monde
; elle repartit en badinant ; il lui prit la
main , elle fe fâcha ; il baifa certe main ,
elle voulut fe lever ; il la retint , elle rougit
, & la tête tourna aux deux Philofophes.
Il n'eſt pas befoin de dire combien Rodope
fut défolée , ni comment elle fe confola
, tout cela fe fuppofe aifément dans
une femme vertueufe & paffionnée.
Elle trembloit fur - tout pour l'honneur
& le repos de fon mari. Alcibiade lui fit
le ferment d'un fecret inviolable ; mais la
malice du public le difpenfa d'être indif16
MERCURE DE FRANCE.
cret. On fçavoit bien qu'il n'étoit pas homme
à parler fans ceffe de philofophie à
une femme aimable . Ses affiduités donnerent
des foupçons ; les foupçons dans le
monde valent des certitudes. Il fut décidé
qu'Alcibiade avoit Rodope. Le bruit en
vint aux oreilles de l'époux . Il n'avoit
garde d'y ajouter foi , mais fon honneur
& celui de fa femme exigeoient qu'elle fe
mit au- deffus du foupçon. Il lui parla de
la néceffité d'éloigner Alciade , avec tant
de douceur , de raifon & de confiance ,
qu'elle n'eut pas même la force de répliquer.
Rien de plus accablant pour une
ame fenfible & naturellement vertueufe
que de recevoir des marques d'eftime
qu'elle ne mérite plus .
Rodope dès ce moment réfolut de ne
plus voir Alcibiade , & plus elle fentoit
pour lui de foibleffe , plus elle lui montra
de fermeté dans la réfolution qu'elle
avoit prife de rompre avec lui fans retour.
Il eut beau la combattre avec toute fon
éloquence : J'ai pû me laiffer perfuader ,
lui dit-elle , que les torts fecrets qu'on
avoit avec un mari n'étoient rien , mais
les feules apparences font des torts réels ,
dès qu'elles attaquent fon honneur , ou
qu'elles troublent fon repos. Je ne fuis pas
obligé eà aimer mon époux , je veux. le
OCTOBRE. 1755 . 17
croire , mais le rendre heureux autant
qu'il dépend de moi eft un devoir indifpenfable.
Ainfi , Madame , vous préférez
fon bonheur au mien . Je préfére , lui ditelle
, mes engagemens à mes inclinations.
Ce mot échappé fera ma derniere foibleffe.
Eh ! je me croyois aimé , s'écrie Alcibiade
avec dépit ! Adieu , Madame , je vois bien.
que je n'ai dû mon bonheur qu'au caprice
d'un moment. Voilà de nos honnêtes
femmes , pourfuivit- il ; quand elles nous
prennent , c'eft excès d'amour ; quand elles
nous quittent , c'eft effort de vertu ; &
dans le fond cet amour & cette vertu ne
font qu'une fantaiſie qui leur vient , ou
qui leur paffe. J'ai mérité tous ces outrages
, dit Rodope en fondant en larmes.
Une femme qui ne s'eft pas refpectée ne
doit pas s'attendre à l'être. Il eft bien jufte
que nos foibleffes nous attirent des mépris.
Alcibiade , après tant d'épreuves , étoit
bien convaincu qu'il ne falloit plus compter
fur les femmes , mais il n'étoit
pas
affez fûr de lui-même pour s'expofer à de
nouveaux dangers ; & tout réfolu qu'il
étoit à ne plus aimer , il fentoit confufément
le befoin d'aimer encore.
Dans cette inquiétude fecrette , comme
il fe promenoit un jour fur le bord de
18 MERCURE DE FRANCE.
la mer , il vit venir à lui une femme que
fa démarche & fa beauté lui auroient fait
prendre pour une Déeffe , s'il ne l'eût pas
reconnue pour la Courtifane Erigone. Il
vouloit s'éloigner , elle l'aborda . Alcibiade
, lui dit - elle , la philofophie te rendra
fou. Dis - moi , mon enfant , eft- ce à ton
âge qu'il faut s'enfevelir tout vivant dans
ces idées creufes & triftes ? Crois - moi ,
fois heureux : l'on a toujours le tems d'être
fage ... Je n'afpire à être fage , lui ditil
, que dans le deffein d'être heureux ...
La belle route pour arriver au bonheur !
crois- tu que je me confume , moi , dans
l'étude de la fageffe ? & cependant eft - il
d'honnête femme plus contente de fon
fort ? Ce Socrate t'a gâté , c'eft dommage ;
mais il y a de la reffource , fi tu veux
prendre de mes leçons. Depuis long- tems
j'ai des deffeins fur toi ; Je fuis jeune
belle & fenfible , & je crois valoir , fans
vanité un philofophe à longue barbe . Ils
enfeignent à fe priver : trifte fcience !
viens à mon école , je t'apprendrai à
jouir .Je ne l'ai que trop bien appris à mes
dépens , lui dit Alcibiade ; le faſte & les
plaifirs m'ont ruiné. Je ne fuis plus cer
homme opulent & magnifique , que fes
folies ont rendu fi célébre , & je ne me
foutiens plus qu'aux dépens de mes créanOCTOBRE.
1755. 19
ciers. Bon , eft - ce là ce qui te chagrine
confole-toi , j'ai de l'or , des pierreries ,
& les folies des autres ferviront à réparer
les tiennes . Vous me flatez beaucoup par
des offres fi obligeantes , mais je n'en
abuferai point. Que veux-tu dire avec ta
délicateffe l'amour ne rend - il pas tout
commun ? D'ailleurs , qui s'imaginera que
tu me doives quelque chofe tu n'es pas
affez fat pour t'en vanter , & j'ai trop de
vanité pour le dire . Je vous, avoue que
vous me furprenez , car enfin vous avez
la réputation d'être avare. Avare ! oui fans
doute , avec ceux que je n'aime pas , pour
être prodigue avec celui que j'aime ; mes
diamans me font bien chers , mais tu m'es
plus cher encore , & s'il le faut , tu n'as
qu'à dire , dès demain je te les facrifie.
Votre générofité , reprit Alcibiade , me
confond , & me pénétre , & je vous donnerois
le plaifir de l'exercer fi je pouvois
du moins le reconnoître en jeune homme ;.
mais je ne dois pas vous diffimuler que
l'ufage immodéré des plaifirs n'a pas feulement
ruiné ma fortune , j'ai trouvé le
fecret de vieillir avant l'âge. Je le crois
bien , reprit Erigone en foûriant , tu as
connu tant d'honnêtes femmes ! mais je
vais bien plus te furprendre : un fentiment
vif & délicat eſt tout ce que j'attens de
20 MERCURE DE FRANCE.
toi ; & fi ton coeur n'eft pas ruiné , tu as
encore de quoi me fuffire. Vous plaifantez
, dit Alcibiade ! point du tout. Si je
prenois un Hercule pour amant , je voudrois
qu'il fût un Hercule , mais je veux
qu'Alcibiade m'aime en Alcibiade , avec
toute la délicateffe de cette volupté tranquille
dont la fource eft dans le coeur. Si
du côté des fens tu me ménages quelque
furpriſe , à la bonne heure. Je te permets
tout , & je n'exige rien . En vérité , dit
Alcibiade , je demeure auffi enchanté que
furpris ; & fans l'inquiétude & la jaloufie
que me cauferoient mes rivaux ...Des rivaux
! tu n'en auras que de malheureux ,
je t'en donne ma parole . Tiens , mon ami ,
les femmes ne changent que par coquetterie
ou par curiofite , & tu fens bien que
chez moi l'une & l'autre font épuifées. Si
je ne connoiffois point les hommes , la parole
que je te donne feroit un peu hazardée
; mais en te les facrifiant je fçais bien
ce que je fais. Après tout il y a un bon
moyen de te tranquillifer : tu as une campagne
affez loin d'Athénes , où les importuns
ne viendront pas nous troubler . Te
fens tu capable d'y foutenir le tête à tête ?
nous partirons quand tu voudras . Non ,
lui dit - il , mon devoir me retient pour
quelque tens à la ville : mais fi nous nous
OCTOBRE . 1755. 21
arrangeons enfemble , devons - nous nous
afficher ? Tu en es le maître ; fi tu veux
m'avouer , je te proclamerai ; fi tu veux
du myftere , je ferai plus difcrette & plus
réfervée qu'une prude. Comme je ne dépends
de perfonne , & que je ne t'aime
que pour toi , je ne crains ni ne defire d'attirer
les yeux du public. Ne te gêne point,
confulte ton coeur , & fi je te conviens ,
mon foupé nous attend. Allons prendre à
témoins de nos fermens les Dieux du plaifir
& de la joie. Alcibiade prit la main
d'Erigone , & la baifant avec tranfport :
enfin , dit- il , j'ai trouvé de l'amour , &
c'est d'aujourd'hui que mon bonheur commence.
Ils arrivent chez la Courtifane . Tout ce
que le goût peut inventer de délicat &
d'exquis pour flater tous les fens tout à la
fois fembloit concourir dans ce foupé délicieux
à l'enchantement d'Alcibiade. C'étoit
dans un falon pareil que Venus recevoit
Adonis , lorfque les amours leur verfoient
le nectar , & que les graces leur
fervoient l'ambroifie . Quand j'ai pris , dit
Erigone , le nom d'une des maîtreffes de
Bacchus , je ne me flatois pas de poffeder
un jour un mortel plus beau que le vainqueur
de l'Inde. Que dis - je , un mortel ,
c'eft Bacchus , Apollon , & l'Amour que
22 MERCURE DE FRANCE.
je poffede , & je fuis dans ce moment
l'heureufe rivale d'Erigone de Calliope &
de Pfiché. Je vous couronne donc , ô mon
jeune Dieu , de pampre , de laurier & de
myrthe , puiffai-je raffembler à vos yeux
tous les attraits qu'ont adorés les immortels
dont vous réuniffez les charmes. Alcibiade
enivré d'amour propre & d'amour,
déploya tous ces talens enchanteurs qui
féduiroient la fageffe même. Il chanta fon
triomphe fur la lyre. Il compara fon bonheur
à celui des Dieux , & il fe trouva plus
heureux , comme on le trouvoit plus aimable.
Après le foupé il fut conduit dans un
appartement voifin , mais féparé de celui
d'Erigone. Repofez - vous , mon cher Alcibiade
, lui dit- elle en le quittant ; puiffe
l'amour ne vous occuper que de moi dans
vos fonges : Daignez du moins me le faire
croire; & fi quelque autre objet vient s'offrir
àvotre penſée, épargnez ma délicateffe , &
par un menfonge complaifant réparez le
tort involontaire
que vous aurez eu pendant
le fommeil. Hé quoi ! lui répondit
tendrement Alcibiade , me réduirez- vous
aux plaiſirs de l'illufion . Vous n'aurez jamais
avec moi , lui dit-elle , d'autres loix
que vos defirs. A ces mots elle fe retira
en chantant.
1
OCTOBRE 1755 . 23
Alcibiade tranfporté , s'écria , o pudeur !
ô vertu ! qu'êtes- vous donc ? Si dans un
coeur où vous n'habitez point fe trouve
l'amour pur & chafte , l'amour , tel qu'il
defcendit des cieux pour animer l'homme
encore innocent , & pour embellir la nature
! Dans cet excès d'admiration & de
joie il ſe leve , il va furprendre Erigone.
Erigone le reçut avec un foûris. Senfible
fans emportement , fon coeur ne fembloit
enflammé que des defirs d'Alcibiade.
Deux mois s'écoulerent dans cette union
délicieufe fans que la Courtifane démentit
un feul moment le caractere qu'elle
avoit pris , mais le jour fatal approchoit
qui devoit diffiper une illufion fi fateuſe.
Les apprêts des Jeux Olympiques faifoient
l'entretien de toute la jeuneſſe
d'Athénes. Erigone parla de ces jeux , &
de la gloire d'y remporter le prix , avec
tant de vivacité , qu'elle fit concevoir à
fon amant le deffein d'entrer dans la carriere
, & l'efpoir d'y triompher. Mais il
vouloit lui ménager le plaifir de la fur
prife.
Le jour arrivé : Si l'on nous voyoit enfemble
à ce fpectacle, lui dit-il, on ne manqueroit
pas d'en tirer des conféquences , &
nous fommes convenus d'éviter jufqu'au
foupçon. Rendons- nous au cirque chacun
24 MERCURE DE FRANCE.
de notre côté. Nous nous retrouverons ici
au retour des Jeux. Le peuple s'affemble ,
on fe place. Erigone fe préfente, elle attire
tous les regards. Les jolies femmes la
voyent avec envie , les laides avec dépit ,
les vieillards avec regret , les jeunes gens
avec un tranfport unanime : cependant les
yeux d'Erigone errans fur cet amphithéatre
immenfe , ne cherchoient qu'Alcibiade.
Tout- à- coup elle voit paroître devant
la barriere , les coufiers & le char de fon
amant elle n'ofoit en croire fes yeux ,
mais bientôt un jeune homme , plus beau
que l'amour & plus fier que le Dieu Mars ,
s'élance fur ce char brillant. C'eft Alcibiade
, c'eft lui- même : Ce nom paffe de bouche
en bouche , elle n'entend plus autour
d'elle que ces mots ; c'eft Alcibiade , c'eſt
la gloire & l'ornement de la jeuneffe Athénienne.
Erigone en pâlit de joie . Il jetta
fur elle un regard qui fembloit être le
préfage de la victoire . Les chars ſe rangent
de front , la barriere s'ouvre , le fignal fe
donne , la terre retentit en cadence fous
les pas des coufiers , un nuage de poufficres
les enveloppe. Erigone ne refpire plus.
Toute fon ame eft dans fes yeux , & fes
yeux fuivent le char de fon amant à travers
ces flots de pouffiere. Les chars fe
féparent , les plus rapides ont l'avantage ,
celui
OCTOBRE. 1755 . 25
celui d'Alcibiade eft du nombre . Erigone
tremblante fait des voeux à Caftor , à Pollux
, à Hercule , à Apollon : enfin elle voit
Alcibiade à la tête , & n'ayant plus qu'un
concurrent. C'est alors que la crainte &
l'espérance tiennent fon ame fufpendue .
Les roues des deux chars femblent tourner
fur le même effieu , & les chevaux
conduits par les mêmes rênes , Alcibiade
redouble d'ardeur , & le coeur d'Erigone
fe dilate ; fon rival force de vîteffe , &
le coeur d'Erigone fe refferre de nouveau ,
chaque alternative lui caufe une foudaine
révolution. Les deux chars arrivent au
terme ; mais le concurrent d'Alcibiade l'a
dévancé d'un élan. Tout - à - coup mille
cris font retentir les airs du nom de Pi- .
ficrate de Samos . Alcibiade confterné fe
retire fur fon char , la tête penchée &
les rênes flottantes , évitant de repaffer
, du côté du cirque où Erigone accablée de
confufion s'étoit couvert le vifage de fon
voile. Il lui fembloit que tous les yeux
attachés fur elle lui reprochoient d'aimer
un homme qui venoit d'être vaincu ; cependant
, un murmure général fe fait entendre
autour d'elle , elle veut voir ce qui
l'excite c'eft Pificrate qui ramene fon
char du côté où elle eft placée . Nouveau
fujet de confufion & de douleur. Mais
B
26 MERCURE DE FRANCE.
quelle eft fa furprife lorfque ce char s'arrêtant
à fes pieds elle en voit defcendre le
vainqueur , qui vient lui préfenter la
couronne olympique . Je vous la dois , lui
dit-il , Madame , & je viens vous en faire
hommage . Qu'on imagine , s'il eft poffible
, tous les mouvemens dont l'ame d'Erigone
fut agitée à ce difcours ; mais l'amour
y dominoit encore : Vous ne me
devez rien , dit- elle à Fificrate en rougiffant
; mes voeux , pardonnez ma franchiſe ,
mes voeux n'ont pas été pour vous ; ce
n'en eft pas moins , répliqua- t-il , le defir
de vaincre à vos yeux qui m'en a acquis
la gloire. Si je n'ai pas été affez heureux
pour vous intéreffer au combat , que je le
fois du moins aflez pour vous intéreffer
au triomphe . Alors il la preffa de nouveau
, de l'air du monde le plus touchant ,
de recevoir fon offrande : tout le peuple
l'y invitoit par des applaudiffemens redoublés.
L'amour propre enfin l'emporta
fur l'amour : elle reçut le laurier fatal
pour céder , dit elle , aux acclamations &
aux inftances du peuple ; mais qui le croiroit
elle le reçut avec un foûris , & Pificrate
remonta fur fon char enivré d'amour
& de gloire.
?
Dès qu'Alcibiade fut revenu de fon
premier abattement , tu es bien foible &
OCTOBRE. 1755. 27
bien vain , fe dit-il à lui-même , de t'affliger
à cet excès , & de quoi ? de ce'qu'il
fe trouve un homme dans le monde plus
adroit ou plus heureux que toi , je vois
ce qui te défole . Tu aurois été tranſporté
de vaincre aux yeux d'Erigone , & tu crains
d'en être moins aimé après avoir été vaincu.
Rends - lui plus de Juftice , Erigone
n'eft point une femme ordinaire , elle te
fçaura gré de l'ardeur que tu as fait paroître
, & quant au mauvais fuccès elle
fera la premiere à te faire rougir de ta
fenfibilité pour un fi petit malheur. Allons
la voir avec confiance ; j'ai même lieu de
m'applaudir de ce moment d'adverfité :
c'est pour fon coeur une nouvelle épreuve ,
& l'amour me ménage un triomphe plus
flateur que n'eût été celui de la courfe.
Plein de ces idées confolantes il arrive chez
Erigone , il trouve le char du vainqueur à
la porte.
Ce fut pour lui un coup de foudre. La
honte , l'indignation , le défefpoir , s'emparent
de fon ame. Eperdu & frémiffant
fes pas égarés fe tournent comme d'euxmêmes
vers la maiſon de Socrate .
Le bon homme qui avoit affifté aux Jeux
le reçut avec un foûris . Fort bien , lui ditil
, vous venez vous confoler avec moi
parce que vous êtes vaincu ; je gage , li-
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
bertin, que je ne vous aurois pas vû fi vous
aviez triomphé. Je n'en fuis pas moins reconnoiffant.
J'aime bien qu'on vienne à
moi dans l'adverfité. Une ame enivrée de
fon bonheur s'épanche où elle peut. La
confiance d'une ame affligée eft- plus flareufe
& plus touchante . Avouez cependant
que vos chevaux ont fait des merveilles .
Comment donc ! vous n'avez manqué le
prix que d'un pas !
ter d'avoir , après Pificrate de Samos , les
meilleurs courfiers de la Gréce , & en vérité
il est bien glorieux pour un homme
d'exceller en chevaux. Alcibiade confondu
n'entendit pas même la plaifanterie
de Socrate . Le Philofophe , jugeant du
trouble de fon coeur par l'altération de
fon vifage , qu'eft - ce donc , lui dit - il
d'un ton plus férieux ? une bagatelle , un
jeu d'enfant vous affecte ? Si vous aviez
perdu un empire je vous pardonnerois
à peine d'être dans l'état d'humiliation , &
d'abattement où je vous vois . Ah ! mon
cher maître , s'écria Alcibiade revenant à
lui - même , qu'on eft malheureux d'être
fenfible ! il faut avoir une ame de marbre
dans le fiécle où nous vivons . J'avoue , reprit
Socrate , que la fenfibilité coute cher
quelquefois ; mais c'eft une fi bonne choſe
qu'on ne fçauroit trop la payer . Voyons
vous pouvez vous vanOCTOBRE.
1755. 29
cependant ce qui vous arrive.
Alcibiade lui raconta fes aventures avec
la prude, la jeune fille , la veuve , la femme
du Magiftrat , & la Courtifane , qui dans
l'inftant même venoit de le facrifier. De
quoi vous plaignez- vous , lui dit Socrate ,
après l'avoir entendu . Il me femble que
chacune d'elles vous a aimé à fa façon , de
la meilleure foi du monde. La prude , par
exemple , aime le plaifir ; elle le trouvoit
en vous , vous l'en privez , elle vous renvoie
, ainfi des autres. C'eft leur bonheur ,
n'en doutez pas , qu'elles cherchoient dans
leur amant. La jeune fille y voyoit un
époux qu'elle pouvoit aimer en liberté &
avec décence. La veuve , un triomphe
éclatant qui honoreroit fa beauté La femme
du Magiftrat , un homme aimable &
difcret, avec qui , fans danger & fans éclat ,
fa philofophie & fa vertu pourroient prendre
du relâche. La Courtifane , un homme
admiré , applaudi , defiré par - tour ,
qu'elle auroit le plaifir fecret de poffeder
feule , tandis que toutes les beautés de la
Gréce fe difputeroient vainement la gloire
de le captiver. Vous avouez donc , dit .
Alcibiade , qu'aucune d'elles ne m'a aimé
pour moi ? Pour vous , s'écria le Philofophe
, Ah ! mon cher enfant, qui vous a mis
dans la tête cette prétention ridicule ? Per-
Biij
30 MERCURE DE FRANCE.
>
la
fonne n'aime que pour foi. L'amitié , ce
fentiment fi pur , ne forme elle -même fes
préférences que fur l'intérêt perfonnel ; &
fi vous exigez qu'elle foit défintéreffée ,
vous pouvez commencer par renoncer à la
mienne. J'admire , pourfuivit- il , comme
l'amour propre eft fot dans ceux - même
qui ont le plus d'efprit. Je voudrois bien
fçavoir quel eft ce moi que vous voulez
qu'on aime en vous ? La naiffance
fortune & la gloire , la jeuneffe , les talens
& la beauté ne font que des accidens.
Rien de tout cela n'eft vous , & c'eſt
tout cela qui vous rend aimable . Le moi
qui réunit ces agrémens , n'eft en vous
que le canevas de la tapifferie. La broderie
en fait le prix . En aimant en vous tous
ces dons , on les confond avec vous - même
: ne vous engagez point dans des diftinctions
qu'on ne fuit point ; & prenez
comme on vous le donne , le réſultat de
ce mêlange ; c'eft une monnoie dont l'alliage
fait la confiftance , & qui perd fa
valeur au creuſet. Je ne fuis pas fâché que
votre délicateffe vous ait détâché de la
prude & de la veuve , ni que la réfolution
de Rodope & la vanité d'Erigone
vous ayent rendu la liberté ; mais je regrette
Glicerie , & je vous confeille d'y
retourner. Vous vous moquez , dit AlciOCTOBRE
. 1755. 31
biade , c'eft un enfant qui veut qu'on
l'époufe . Hé bien ! vous l'épouferez : L'aije
bien entendu ? c'eft Socrate qui me confeille
le mariage. Pourquoi non ! Si votre
femme eft fage & raifonnable , vous ferez
un homme heureux ; fi elle eft méchante
ou coquette , vous deviendrez un philofophe
, vous ne pouvez qu'y gagner .
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Résumé : SUITE DU MOI.
Le texte relate les difficultés rencontrées par Socrate en raison de son enseignement public de la vérité et de la vertu. Ses détracteurs portaient plainte contre lui à l'Aréopage. Alcibiade, dévoué à Socrate, défendait son maître en le décrivant comme le plus juste et le plus sage des mortels. Lors d'une conférence avec un membre de l'Aréopage, Alcibiade impressionna la femme du juge, Rodope, par son éloquence et sa sagesse. Rodope, séduite par les enseignements de Socrate transmis par Alcibiade, s'enflamma pour la philosophie. Ils entretenaient des discussions philosophiques sur la sagesse, la vertu, la justice et la vérité. Rodope interrogea Alcibiade sur la différence entre l'amour et l'amitié selon Socrate. Alcibiade expliqua que Socrate distinguait trois types d'amour : l'amour grossier, l'amitié pure et un amour mixte. Rodope et Alcibiade développèrent une relation intense, mais Rodope craignait les apparences et les soupçons. Malgré ses sentiments, Rodope décida de ne plus voir Alcibiade pour préserver l'honneur de son mari. Alcibiade, déçu, quitta Rodope, convaincu que les femmes étaient capricieuses. Plus tard, Alcibiade rencontra la courtisane Erigone, qui tenta de le dissuader de sa quête philosophique, l'incitant à chercher le bonheur. Alcibiade, ruiné par ses excès, fut tenté par les offres généreuses d'Erigone, qui lui proposa de réparer ses dettes. Alcibiade refusa, avouant que les plaisirs excessifs l'avaient non seulement ruiné financièrement, mais aussi prématurément vieilli. Erigone, malgré sa réputation d'avarice, se montra généreuse et déclara son amour pour Alcibiade, prête à sacrifier ses biens pour lui. Alcibiade, touché par sa générosité, accepta de se laisser aimer par elle. Ils partagèrent un moment d'intimité dans un souper délicieux, où Alcibiade exprima son bonheur. Erigone demanda à Alcibiade de ne penser qu'à elle, même dans ses rêves. Alcibiade, transporté, admira la pureté de l'amour d'Erigone. Deux mois passèrent dans cette union délicieuse. Cependant, les Jeux Olympiques approchèrent, et Erigone encouragea Alcibiade à y participer. Le jour des Jeux, Alcibiade remporta la course mais fut devancé par Pificrate de Samos. Alcibiade, accablé, se retira. Pificrate, vainqueur, offrit sa couronne à Erigone, qui l'accepta sous la pression du peuple. Alcibiade, après un moment d'abattement, se rendit chez Erigone mais trouva le char du vainqueur à la porte. Désespéré, il se tourna vers Socrate pour se consoler. Socrate, bien que moqueur, accueillit Alcibiade avec bienveillance, soulignant que les jeux ne sont qu'un jeu d'enfant et que la véritable gloire réside ailleurs. Dans un dialogue ultérieur, Alcibiade raconta ses aventures avec diverses femmes : une prude, une jeune fille, une veuve, une femme de magistrat et une courtisane. Socrate expliqua que chacune avait cherché son propre bonheur à travers Alcibiade. La prude aimait le plaisir, la jeune fille un époux libre et décent, la veuve un triomphe, la femme du magistrat un compagnon discret, et la courtisane un homme admiré. Socrate conseilla à Alcibiade de ne pas chercher des distinctions inutiles et de profiter des sentiments comme ils viennent. Il regretta qu'Alcibiade ait quitté Glicérie et lui conseilla de l'épouser, car cela le rendrait heureux ou le ferait devenir philosophe.
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