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151
p. 131-132
ARTS AGRÉABLES. GRAVURE.
Début :
LE Sr MARTIN, Peintre & Dessinateur, dont la réputation est si connue [...]
Mots clefs :
Estampes, Spectacle, Desseins, Genre, Auteur
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texteReconnaissance textuelle : ARTS AGRÉABLES. GRAVURE.
ARTS AGRÉABLES.
GRAVURE.
LE ST MARTIN , Peintre & Deffinateur
, dont la réputation eft fi connue
pour s'être diftingué pendant nombre
F vj
MERCURE DE FRANCE .
d'années qu'il a décoré le brillant Spectacle
de l'Opéra par fes deffeins d'habillemens
, ayant été follicité par plufieurs
perfonnes de confidération depuis
fix années qu'il s'en eft retiré , de continuer
à mettre au jour fes idées dans ce
genre ; en reconnoiffance des applaudiffemens
dont le Public a bien voulu
l'honorer tant qu'il a gouverné cette
partie de Spectacle , a cru devoir graver
une collection d'Eftampes en figures
dont l'élégance & la nobleffe s'accordaffent
parfaitemenr avec le caractère
& la conformité des Perſonnages qu'elles
doivent repréſenter .
Nota. Si l'on fouhaitoit avoir de ces
Eftampes coloriées pour en mieu fentir
les effets , on en trouveroit chez l'Auteur.
Si on avoit befoin même de deffeins
de caractères différens de ceux qui
font déja gravés , en lui en défignant
le genre , il les éxécuteroit dans le goût
de ceux qu'il eft en ufage d'envoyer
dans les Cours étrangères.
Ces Eftampes fe vendront chez l'Auteur
, rue de la Sourdière , la deuxième
porte à gauche après le cul-de -fac des
A Jacobins en entrant par la rue S. Honoré
, & chez la veuve Chereau , rue S
Jacques, aux deux pilliers d'or.
GRAVURE.
LE ST MARTIN , Peintre & Deffinateur
, dont la réputation eft fi connue
pour s'être diftingué pendant nombre
F vj
MERCURE DE FRANCE .
d'années qu'il a décoré le brillant Spectacle
de l'Opéra par fes deffeins d'habillemens
, ayant été follicité par plufieurs
perfonnes de confidération depuis
fix années qu'il s'en eft retiré , de continuer
à mettre au jour fes idées dans ce
genre ; en reconnoiffance des applaudiffemens
dont le Public a bien voulu
l'honorer tant qu'il a gouverné cette
partie de Spectacle , a cru devoir graver
une collection d'Eftampes en figures
dont l'élégance & la nobleffe s'accordaffent
parfaitemenr avec le caractère
& la conformité des Perſonnages qu'elles
doivent repréſenter .
Nota. Si l'on fouhaitoit avoir de ces
Eftampes coloriées pour en mieu fentir
les effets , on en trouveroit chez l'Auteur.
Si on avoit befoin même de deffeins
de caractères différens de ceux qui
font déja gravés , en lui en défignant
le genre , il les éxécuteroit dans le goût
de ceux qu'il eft en ufage d'envoyer
dans les Cours étrangères.
Ces Eftampes fe vendront chez l'Auteur
, rue de la Sourdière , la deuxième
porte à gauche après le cul-de -fac des
A Jacobins en entrant par la rue S. Honoré
, & chez la veuve Chereau , rue S
Jacques, aux deux pilliers d'or.
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152
p. 111-115
FAMILLES des Plantes, par M. ADANSON, de l'Académie des Sciences, de la Société Royale de Londres, Censeur Royal. IIe Partie. A Paris in-8°. Chez Vincent, 1763.
Début :
LA première Partie n'a point paru ; elle n'est pas entiérement imprimée. [...]
Mots clefs :
Familles, Plantes, Genres, Auteur, Sciences
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texteReconnaissance textuelle : FAMILLES des Plantes, par M. ADANSON, de l'Académie des Sciences, de la Société Royale de Londres, Censeur Royal. IIe Partie. A Paris in-8°. Chez Vincent, 1763.
FAMILLES des Plantes , par M.
ADANSON , de l'Académie des Sciences
de la Société Royale de Londres ,
Cenfeur Royal. II Partie. A Paris
in- 8 °. Chez Vincent , 1763.
LAA première Partie n'a point paru ;
elle n'eft pas entiérement imprimée.
Elle contiendra la théorie de la Science
de la Botanique , l'hiftoire de fes proLIZ
MERCURE DE FRANCE.
grès , fon état actuel , un plan fommaire
de toutes les méthodes , un Jugement'
fur les Ouvrages les plus néceffaires à.
connoître , enfin le plan raifonné de
celui qu'il donne au Public.
En publiant d'abord cette feconde.
Partie , M. Adanfon a cru devoir fe
prêter à l'empreffement qu'on lui a té-`
moigné d'avoir au moins , pendant le
cours de Botanique du Jardin du Roi,
ce qu'on peut appeller la partie pratique
de la Science , c'eft-à- dire l'ordre & les
caractères généraux de fes familles ,ainfi
que la fuite & le caractère de chacun
des genres qui les compofent.
Le Titre fimple de l'Ouvrage annonce
affez que l'Auteur n'a fuivi aucun
fyftême , & n'a point voulu en faire de
nouveau par le tableau qu'il donne
des 58 familles , on voit qu'il range les
plantes pár ordre d'affinités , en fuivant
la gradation que la Nature montre dans
Les productions végétales , gradation
qui paroît interrompue dans 58 endroits
plus marqués qu'il diftingue par
autant de familles. Les autres interrup
tions moins marquées , & au nombre
de 1615 indiquent les genres dans la
férie de 1800 efpéces de plantes con
nues.
AOUST. 1763. 113
Cette manière de confidérer les familles
ou claffes , les genres & les efpéces
, n'eft nullement fyftématique ;
elle eft priſe dans la nature même des
chofes & entièrement différente de ce
qui avoit été penfé & dit jufqu'à préfent.
C'est une nouvelle route qui femble
devoir mener à la méthode naturelle
que tant d'Auteurs ont cherché
en vain .
Sans entrer dans une plus grande
difcuffion fur le mérite de l'Ouvrage ,
dont on ne pourra bien juger que quand
il aura paru en entier , nous nous contenterons
de faire quelques réfléxions
générales fur ce qui eft actuellement
Tous nos yeux.
Nous avons remarqué de la précifion
, de l'ordre & de la liaifon dans
tout ce qui doit concourir pour faire
l'enſemble.
A la tête de chaque Famille on trou
ve le détail circonftancié de toutes les
parties qui font communes aux genres
qui doivent y entrer , telles
que la Figure,
la Racine, la Tige , les Bourgeons,
les Feuilles , le Feuillage les Stiles
Epines , Voiles ou Poils , les Fleurs , le
Calice , la Corolle , les Etamines , le
Piftis , le Fruit , les Graines : l'Auteur
>
114 MERCURE DE FRANCE.
ý a joint les qualités , les vertus & les
ufages.
L'avantage de voir d'un coup d'oeil
dans des colonnes féparées , les carac
tères des genres de la même famille ,
nous a frappés , par la facilité qui en
téfulte pour les comparer.
Il y a fans doute du mérite d'avoir
raffemblé dans un auffi petit efpace ,
une fi grande quantité de faits conftatés
ou d'après les plus fameux Botaniftes
, ou d'après les propres obfervations
de l'Auteur . C'eft en quelque forte
l'extrait de toutes les connoiffances Botaniques
jufqu'à ce jour ; & ce travail
qui confifte à négliger ce qui eft
acceffoire ou inutile pour ne préſenter
que l'effentiel , exige une connoiffance
profonde , & le véritable efprit de la
Science.
Cette table fi ample qui fuppofe tant
de lectures & de recherches , nous a
paru mériter attention & prévenir le
reproche qu'on auroit pû faire à l'Auteur
d'avoir changé des noms connus
& adoptés par rapport à de certaines
plantes. On verra que ces noms nouveaux
appartenoient déja à une plante
décrite par les Anciens ; il n'y a pas
même , juſqu'à la table raifonnée des
AOUST. 1763. 115
vertus des plantes dont il ne foit facile
de connoître l'utilité.
Nous fufpendrons nos réfléxions fur
l'ortographe que l'Auteur a adoptée :
dans l'avertiffement qui précéde fa table
il dit fimplement qu'il a fait des
changemens à cet égard , & qu'il en
donnera quelque jour les raifons. Il
eft jufte d'attendre qu'il les ait données
pour en rendre compte.
ADANSON , de l'Académie des Sciences
de la Société Royale de Londres ,
Cenfeur Royal. II Partie. A Paris
in- 8 °. Chez Vincent , 1763.
LAA première Partie n'a point paru ;
elle n'eft pas entiérement imprimée.
Elle contiendra la théorie de la Science
de la Botanique , l'hiftoire de fes proLIZ
MERCURE DE FRANCE.
grès , fon état actuel , un plan fommaire
de toutes les méthodes , un Jugement'
fur les Ouvrages les plus néceffaires à.
connoître , enfin le plan raifonné de
celui qu'il donne au Public.
En publiant d'abord cette feconde.
Partie , M. Adanfon a cru devoir fe
prêter à l'empreffement qu'on lui a té-`
moigné d'avoir au moins , pendant le
cours de Botanique du Jardin du Roi,
ce qu'on peut appeller la partie pratique
de la Science , c'eft-à- dire l'ordre & les
caractères généraux de fes familles ,ainfi
que la fuite & le caractère de chacun
des genres qui les compofent.
Le Titre fimple de l'Ouvrage annonce
affez que l'Auteur n'a fuivi aucun
fyftême , & n'a point voulu en faire de
nouveau par le tableau qu'il donne
des 58 familles , on voit qu'il range les
plantes pár ordre d'affinités , en fuivant
la gradation que la Nature montre dans
Les productions végétales , gradation
qui paroît interrompue dans 58 endroits
plus marqués qu'il diftingue par
autant de familles. Les autres interrup
tions moins marquées , & au nombre
de 1615 indiquent les genres dans la
férie de 1800 efpéces de plantes con
nues.
AOUST. 1763. 113
Cette manière de confidérer les familles
ou claffes , les genres & les efpéces
, n'eft nullement fyftématique ;
elle eft priſe dans la nature même des
chofes & entièrement différente de ce
qui avoit été penfé & dit jufqu'à préfent.
C'est une nouvelle route qui femble
devoir mener à la méthode naturelle
que tant d'Auteurs ont cherché
en vain .
Sans entrer dans une plus grande
difcuffion fur le mérite de l'Ouvrage ,
dont on ne pourra bien juger que quand
il aura paru en entier , nous nous contenterons
de faire quelques réfléxions
générales fur ce qui eft actuellement
Tous nos yeux.
Nous avons remarqué de la précifion
, de l'ordre & de la liaifon dans
tout ce qui doit concourir pour faire
l'enſemble.
A la tête de chaque Famille on trou
ve le détail circonftancié de toutes les
parties qui font communes aux genres
qui doivent y entrer , telles
que la Figure,
la Racine, la Tige , les Bourgeons,
les Feuilles , le Feuillage les Stiles
Epines , Voiles ou Poils , les Fleurs , le
Calice , la Corolle , les Etamines , le
Piftis , le Fruit , les Graines : l'Auteur
>
114 MERCURE DE FRANCE.
ý a joint les qualités , les vertus & les
ufages.
L'avantage de voir d'un coup d'oeil
dans des colonnes féparées , les carac
tères des genres de la même famille ,
nous a frappés , par la facilité qui en
téfulte pour les comparer.
Il y a fans doute du mérite d'avoir
raffemblé dans un auffi petit efpace ,
une fi grande quantité de faits conftatés
ou d'après les plus fameux Botaniftes
, ou d'après les propres obfervations
de l'Auteur . C'eft en quelque forte
l'extrait de toutes les connoiffances Botaniques
jufqu'à ce jour ; & ce travail
qui confifte à négliger ce qui eft
acceffoire ou inutile pour ne préſenter
que l'effentiel , exige une connoiffance
profonde , & le véritable efprit de la
Science.
Cette table fi ample qui fuppofe tant
de lectures & de recherches , nous a
paru mériter attention & prévenir le
reproche qu'on auroit pû faire à l'Auteur
d'avoir changé des noms connus
& adoptés par rapport à de certaines
plantes. On verra que ces noms nouveaux
appartenoient déja à une plante
décrite par les Anciens ; il n'y a pas
même , juſqu'à la table raifonnée des
AOUST. 1763. 115
vertus des plantes dont il ne foit facile
de connoître l'utilité.
Nous fufpendrons nos réfléxions fur
l'ortographe que l'Auteur a adoptée :
dans l'avertiffement qui précéde fa table
il dit fimplement qu'il a fait des
changemens à cet égard , & qu'il en
donnera quelque jour les raifons. Il
eft jufte d'attendre qu'il les ait données
pour en rendre compte.
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153
p. 82-87
LE CONSOLATEUR, pour servir de réponse à la Théorie de l'Impôt, & autres Ecrits sur l'Economie politique ; par M. de S. Suplix. A Bruxelles, & se trouve à Paris, chez Valleyre pere, rue S. Severin, vis-à-vis le Portail de l'Eglise, à l'Annonciation, 1763. un volume in-12 .
Début :
QUATORZE Chapitres composent ce Volume, qui est, comme on le voit [...]
Mots clefs :
Auteur, Théorie, Chapitres, Tabac, Agriculture, Économie politique, Théorie de l'impôt
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LE CONSOLATEUR, pour servir de réponse à la Théorie de l'Impôt, & autres Ecrits sur l'Economie politique ; par M. de S. Suplix. A Bruxelles, & se trouve à Paris, chez Valleyre pere, rue S. Severin, vis-à-vis le Portail de l'Eglise, à l'Annonciation, 1763. un volume in-12 .
LE CONSOLATEUR , pour fervir de
réponse à la Théorie de l'Impôt , &
autres Ecrits fur l'Economie politique;
par M. de S. Suplix. A Bruxelles
, & fe trouve à Paris , chez Valleyre
pere , rue S. Severin , vis - à-vis le
Portail de l'Eglife , à l'Annonciation.
1763. un volume in -12 .
Q
JATORZE Chapitres compofent ce
Volume , qui eft , comme on le voit
SEPTEMBRE. 1763. 83
par le titre , une réfutation de plufieurs
Ouvrages qui ont paru dans les derniers
temps fur l'Economie politique ,
& en particulier du Livre fameux de la
Théorie de l'Impôt.
Les deux premiers Chapitres traitent
de l'Agriculture à laquelle, depuis quelques
années , le Public paroît donner
toute fon attention . L'Auteur ne veut
pas qu'on néglige cet Art ; mais il s'éléve
avec force contre les Ecrivains qui
prétendent qu'il n'eft point affez cultivé
en France ; & il fait voir que s'il eft trèsutile
, il n'eft certainement pas le feul
néceffaire.
La population fait la matière des deux
Chapitres fuivans. Un Auteur moderne
a prétendu que l'Agriculture eft la fource
de la population ; & comme il veut que
' Agriculture foit diminuée en France ,
en conféquence il diminue les habitans
du Royaume. Non-feulement on a prouvé
dans les deux premiers Chapitres que
Agriculture étoit toujours la même ,
mais on montre encore que cet Art ,
quoique le plus utile aux hommes , n'eft
cependant pas le plus favorable à la population
, à ne l'envifager que dans la
culture des grains.
Le cinquiéme chapitre préfente des
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
calculs fur les revenus de la Nation , dans
lefquels on combat encore fortement les
opinions de l'Auteur de la Théorie de
P'Impôt ; car c'eft à lui qu'on en veut
principalement dans cette nouvelle réfutation
; comme on peur le voir encore
par le Titre du Chapitre fuivant : Tableau
des revenus du territoire du Royaume ,
dans un état de profpérité: Parl'Auteur
de la Théorie de l'Impôt. Et remarques
fur ce Tableau. Ces remarques ont pour
objet de prouver que le Tableau en quef.
tion eft extraordinairement exagéré.
Les prohibitions & privilèges exclufifs
font traités dans deux Chapitres. On
juge bien que M. de Mirabeau s'étant éle--
ve fortement contre ces fortes de privi--
lèges , fon adverfaire en prendra la dé--
fenfe; mais ily met des reftrictions.
La forme des impôts , telle qu'elle eft
établie aujourd'hui en France , eft trèsancienne
. Les abus s'y font gliffés par
gradation, il eft néceffaire de les corriger;
mais pour le faire fans danger , dit notre
Auteur , il faut que ce foit peu -à - peu ;
rien de fi périlleux que les changemens.
fubits ; c'étoit le fentiment de M. Colbert.
l'Auteur de la Théorie de l'impôt veut aller
plus vite , & c'eft encore pour le réfuter
dans cette partie de fon Ouvrage,queSEPTEMBRE
. 1763 . 84
T'on employe ici un Chapitre entier , qui
fait le neuvième du Livre que nous annonçons
..
Le dixiéme eft intitulé : L'Auteur de
la Théorie de l'Impôt veut rendre le fel
& le tabac marchands : projet que l'on
a déja tenté inutilement. Ce Chapitre préfente
des faits curieux ; & l'on fera
peut être bien-aife de trouver ici les
progrès du tabac. Cette plante s'appelloit
originairement Petun , & fut apportée
en France fous le régne de
François Second , par Jean Nicot
Ambaffadeur en Portugal. Infenfiblement
fa vertu féduifit au point que
vers l'an 1629 il en entroit fi confidérablement
dans le Royaume , que cela
at ira l'attention du Gouvernement. On
mit une taxe de trente fals par livre dé
droit à fon entrée dans le Royaume ;
mais en même temps pour favorifer
l'établiffement des Colonies Françoifes ,
tous les tabacs qui en provenoient
étoient exempts de droits. Ce droit fut
enfuite diminué & fixé à vingt fols.
Enfin la vente exclufive en fut accordée
à un Fermier , en 1674 , avec les
droits. fur l'étain , pour la fomme de cinq
cens mille livres pendant les deux premières
années , & pour fix cens mille
86 MERCURE DE FRANCE.
livres pendant les quatre autres. Le prix
du tabac du Royaume fut fixé à vingt
fols en gros , & à vingt- cinq en détail.
Le prix du tabac étranger à quarante fols
en gros , & à cinquante en détail . En
1718 , la Compagnie d'Occident s'en
chargea fur le pied de quatre millions
deux cens mille livres par an ; à condition
de tirer de nos Colonies des tabacs
à fumer & à raper , & d'én favorifer la
culture. Le prix du tabac fut fixé à quarante
fols en gros , & à cinquante fols
en détail , & les qualités à proportion.
En 1719 le droit fur le tabac fut converti
en droits d'entrée , avec défenſe
d'en planter dans le Royaume. Enfin la
trifte révolution du fyftême mina cette
Compagnie , & replongea dans l'anéantiffement
le commerce du Tabac , & la
culture de la Colonie de la Louifiane .La
yente exclufive fut rétablie en faveur
de Duverdier , qui fut obligé de réfilier
fon bail en 1723 à la Compagnie des
Indes , moyennant quatre-vingt millions
qu'elle avança au Roi. Enfin le
privilége fut réuni en 1730 aux Fermes
qui en font restées en poffeffion depuis
ce temps.
Sans entrer dans aucun détail fur les autres
Chapitres qui traitent du droit d'auSEPTEMBRE.
1763. 87
baine, de la Finance, du reverſement & de
la circulation , il eft aifé de voir que
l'Auteur de ce nouvel Ouvrage fe propofe
partout de combattre les opinions
de M. de Mirabeau. Ce n'eft point à
nous à juger des raifons alléguées de
part & d'autre pour défendre leur fyftême.
Nous nous bornerons à dire que
le nouvel Auteur écrit avec méthode ,
clarté , intérêt & précision.
réponse à la Théorie de l'Impôt , &
autres Ecrits fur l'Economie politique;
par M. de S. Suplix. A Bruxelles
, & fe trouve à Paris , chez Valleyre
pere , rue S. Severin , vis - à-vis le
Portail de l'Eglife , à l'Annonciation.
1763. un volume in -12 .
Q
JATORZE Chapitres compofent ce
Volume , qui eft , comme on le voit
SEPTEMBRE. 1763. 83
par le titre , une réfutation de plufieurs
Ouvrages qui ont paru dans les derniers
temps fur l'Economie politique ,
& en particulier du Livre fameux de la
Théorie de l'Impôt.
Les deux premiers Chapitres traitent
de l'Agriculture à laquelle, depuis quelques
années , le Public paroît donner
toute fon attention . L'Auteur ne veut
pas qu'on néglige cet Art ; mais il s'éléve
avec force contre les Ecrivains qui
prétendent qu'il n'eft point affez cultivé
en France ; & il fait voir que s'il eft trèsutile
, il n'eft certainement pas le feul
néceffaire.
La population fait la matière des deux
Chapitres fuivans. Un Auteur moderne
a prétendu que l'Agriculture eft la fource
de la population ; & comme il veut que
' Agriculture foit diminuée en France ,
en conféquence il diminue les habitans
du Royaume. Non-feulement on a prouvé
dans les deux premiers Chapitres que
Agriculture étoit toujours la même ,
mais on montre encore que cet Art ,
quoique le plus utile aux hommes , n'eft
cependant pas le plus favorable à la population
, à ne l'envifager que dans la
culture des grains.
Le cinquiéme chapitre préfente des
D vj
84 MERCURE DE FRANCE.
calculs fur les revenus de la Nation , dans
lefquels on combat encore fortement les
opinions de l'Auteur de la Théorie de
P'Impôt ; car c'eft à lui qu'on en veut
principalement dans cette nouvelle réfutation
; comme on peur le voir encore
par le Titre du Chapitre fuivant : Tableau
des revenus du territoire du Royaume ,
dans un état de profpérité: Parl'Auteur
de la Théorie de l'Impôt. Et remarques
fur ce Tableau. Ces remarques ont pour
objet de prouver que le Tableau en quef.
tion eft extraordinairement exagéré.
Les prohibitions & privilèges exclufifs
font traités dans deux Chapitres. On
juge bien que M. de Mirabeau s'étant éle--
ve fortement contre ces fortes de privi--
lèges , fon adverfaire en prendra la dé--
fenfe; mais ily met des reftrictions.
La forme des impôts , telle qu'elle eft
établie aujourd'hui en France , eft trèsancienne
. Les abus s'y font gliffés par
gradation, il eft néceffaire de les corriger;
mais pour le faire fans danger , dit notre
Auteur , il faut que ce foit peu -à - peu ;
rien de fi périlleux que les changemens.
fubits ; c'étoit le fentiment de M. Colbert.
l'Auteur de la Théorie de l'impôt veut aller
plus vite , & c'eft encore pour le réfuter
dans cette partie de fon Ouvrage,queSEPTEMBRE
. 1763 . 84
T'on employe ici un Chapitre entier , qui
fait le neuvième du Livre que nous annonçons
..
Le dixiéme eft intitulé : L'Auteur de
la Théorie de l'Impôt veut rendre le fel
& le tabac marchands : projet que l'on
a déja tenté inutilement. Ce Chapitre préfente
des faits curieux ; & l'on fera
peut être bien-aife de trouver ici les
progrès du tabac. Cette plante s'appelloit
originairement Petun , & fut apportée
en France fous le régne de
François Second , par Jean Nicot
Ambaffadeur en Portugal. Infenfiblement
fa vertu féduifit au point que
vers l'an 1629 il en entroit fi confidérablement
dans le Royaume , que cela
at ira l'attention du Gouvernement. On
mit une taxe de trente fals par livre dé
droit à fon entrée dans le Royaume ;
mais en même temps pour favorifer
l'établiffement des Colonies Françoifes ,
tous les tabacs qui en provenoient
étoient exempts de droits. Ce droit fut
enfuite diminué & fixé à vingt fols.
Enfin la vente exclufive en fut accordée
à un Fermier , en 1674 , avec les
droits. fur l'étain , pour la fomme de cinq
cens mille livres pendant les deux premières
années , & pour fix cens mille
86 MERCURE DE FRANCE.
livres pendant les quatre autres. Le prix
du tabac du Royaume fut fixé à vingt
fols en gros , & à vingt- cinq en détail.
Le prix du tabac étranger à quarante fols
en gros , & à cinquante en détail . En
1718 , la Compagnie d'Occident s'en
chargea fur le pied de quatre millions
deux cens mille livres par an ; à condition
de tirer de nos Colonies des tabacs
à fumer & à raper , & d'én favorifer la
culture. Le prix du tabac fut fixé à quarante
fols en gros , & à cinquante fols
en détail , & les qualités à proportion.
En 1719 le droit fur le tabac fut converti
en droits d'entrée , avec défenſe
d'en planter dans le Royaume. Enfin la
trifte révolution du fyftême mina cette
Compagnie , & replongea dans l'anéantiffement
le commerce du Tabac , & la
culture de la Colonie de la Louifiane .La
yente exclufive fut rétablie en faveur
de Duverdier , qui fut obligé de réfilier
fon bail en 1723 à la Compagnie des
Indes , moyennant quatre-vingt millions
qu'elle avança au Roi. Enfin le
privilége fut réuni en 1730 aux Fermes
qui en font restées en poffeffion depuis
ce temps.
Sans entrer dans aucun détail fur les autres
Chapitres qui traitent du droit d'auSEPTEMBRE.
1763. 87
baine, de la Finance, du reverſement & de
la circulation , il eft aifé de voir que
l'Auteur de ce nouvel Ouvrage fe propofe
partout de combattre les opinions
de M. de Mirabeau. Ce n'eft point à
nous à juger des raifons alléguées de
part & d'autre pour défendre leur fyftême.
Nous nous bornerons à dire que
le nouvel Auteur écrit avec méthode ,
clarté , intérêt & précision.
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154
p. 150-158
LETTRE de M. Louis, Professeur Royal de Chirurgie, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
Début :
Vous avez eu la bonté, Monsieur de rendre dans le Mercure de Juin [...]
Mots clefs :
Auteur, Mémoire, Critique, Médecine, Philosophie, Opinions
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Louis, Professeur Royal de Chirurgie, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure de France.
LETTRE de M. Louis , Profeffeur
Royal de Chirurgie , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure de
France.
V ous avez eu la bonté , Monfieur
de rendre dans le Mercure de Juin
un compte avantageux d'un Mémoi
re que j'ai donné au Public fur une
queftion anatomique , relative à la Jurifprudence
, où j'établis les principes
pourdiftinguer, à l'infpection d'un corps
trouvé pendu , les fignes du fuicide d'avec
ceux de l'affaffinat. Ce Mémoire
eft vivement attaqué dans le Journal
SEPTEMBRE. 1763. 151
de Médecine du mois de Septembre ,
fous le nom d'un Bachelier de la Faculté.
On prétend que je ne me fuis
occupé que de détails inutiles ; que j'ai
foutenu des opinions hazardées , &
donné des principes dangereux , dont
on peut tirer de funeftes conféquences.
La troifiéme propofition eft remife à
l'Ordinaire prochain ; il n'eft queſtion
dans celui-ci , que des détails prétendus
inutiles , & des opinions qu'on dit hazardées.
J'efpére que l'Auteur du Journal
de Médecine qui a publié cette critique
par égard pour les perfonnes de
fon Corps qui l'en ont follicité , m'accordera
une place pour la défenfe de la
faine do& rine fur une queftion auffi
intéreffante . Je ne me refuferai pas
à
la recherche de la vérité ; c'eft un engagement
que je contracte volontiers
avec le Public par la voie du Mercure.
La difcuffion du fonds eft fpécia
lement du reffort du Journal de Médecine
mais qu'il me foit permis de
reprendre dans le vôtre la forme que
mes Cenfeurs ont donnée à leur critique
.
Ils ont manifeftement confondu l'oc
cafion qui m'a porté à écrire avec l'ob,
jet de mon Mémoire. Pour établir l'inu-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
tilité de mes recherches & de mes expériences
, ils demandent fi l'affaire des
Calas en eft plus éclaircie ? Non ; difent
ils , & l'Auteur du Mémoire a
tout-à -fait perdu de vue cet objet principal.
-
Ma réponſe eft fimple. Cette affaire
n'a été , ni pû , ni dû être l'objet de
mon Mémoire. Quel homme feroit affez
imprudent & affez dépourvu de raiſon ,
pour ofer prononcer fur un cas particulier
, auffi grave que l'eft l'affaire de
Touloufe , jugé par un Parlement , &
foumis à la décifion du Confeil du Roi ,
qui pourra ordonner , ou ne pas ordonner
la révifion du procès ? C'eſt cependant
cette inutilité relative qu'on m'objecte
! on particularife mes réflexions
générales ,, ppoouurr chercher l'analogie qu'il
doit y avoir , dit-on , entre l'état de
la queftion & l'hiftoire des Calas. J'avoue
que fi l'on en appercevoit , ce
feroit contre mon intention ; & que j'ai
mis tout l'art dont j'ai été capable , à
empêcher qu'on ne pût faire la moindre
application des chofes que j'ai avancées
, à l'affaire particuliere qu'on me
reproche mal-à -propos de n'avoir point
approfondie.
Le premier point fur l'inutilité de mes
SEPTEMBRE. 1763. 153
"
recherches eft donc tout-à-fait déplacé ;
& ayant déclaré dès les premieres phrafes
de mon Mémoire , que je ne traitois
point de l'affaire des Calas &
qu'elle n'étoit que l'occafion qui m'avoit
porté à écrire fur cette matière
il n'y a ni juftice , ni raifon à me demander
en finiffant ce point .... que font
à l'affaire des Calas tous ces raifonnemens
pour engager à fecourir les pendus
fuicides ; cette difcuffion fur les
moral ou le phyfique de leur action ;;
ces avis publiés depuis 1740 , au fujet
des noyés ; l'éloge de la Philofophie
& des Arts ; la longue note où les filles
de Milet , Aulugelle & Tacite font éton
nés de fe rencontrer ? & c.?
TO
.
Vous voyez , Monfieur , ce que dans
cette tirade il y a d'étranger au fonds
de la queſtion. On jugera aifément de
l'infidélité de cette critique. L'on n'au ---
pas dû demander que fait à l'affaire
des Calas , l'éloge de la Philofophie :
& des Arts ; mais à quoi il fert dans un
Mémoire fur les pendus ?. Il fembleroit:
à cette question que perdant véritable--
ment mon objet de vue , je me fuiss
livré par une digreffion déplacée, à faire;
l'éloge de la Philofophie & des Arts . Riem
n'eft cependant fi peu fondé que co
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
reproche. J'ai dit , par occafion , que le
progrès de la Philofophie & des Arts
nous faifoit voir au profit de l'humanité ,
plufieurs objets , fous des afpects plus
raifonnables que nos pères ne les envifageoient.
C'est exactement là tout ce que
je dis ; & cette unique réfléxion fi fimple
& fi vraie , placée à propos , eft repréfentée
comme un chef d'inutilités
dans mon ouvrage : cela n'eft pas pardonnable.
Il faut de la bonne foi dans
la critique , & ſe reſpecter en imaginant
qu'il y a quelques Lecteurs judicieux
, capables de prendre la peine de
vérifier les points de conteftation. Les
filles de Milet qui fe font pendues
elles- mêmes , ne doivent pas être plus
étonnées de fe rencontrer avec Aulu-gelle
, dans mon Mémoire , que dans les
nuits attiques de cet Auteur ; & celui-ci
avec Tacite , dont j'ai crû devoir conferver
une expreffion bien énergique à
l'occafion du fuicide . Mais tout ceci eft
en note ; c'eſt la feule qu'il y ait dans
mon ouvrage ; & on ne peut pas dire
qu'elle ne foit pas amenée par le Texte.
Il faut que l'envie de contredire foit
bien forte , pour porter ceux qui en.
font tourmentés , à des objections auffi
farides L
SEPTEMBRE. 1763. 155
Paffons aux opinions qu'on dit hazar
dées. On foutient que les pendus meu
rent par fuffocation , faute d'air. J'ai
prétendu que la corde , fur-tout dans
ceux qui fe pendent eux-mêmes , n'agit
point du tout fur le conduit de l'air :
fur cela on fait deux interrogations....
Qui le mettroit à l'abri de la corde ?
Sur quelle partie de la corde agiroit-elle ?
Voici une réponse à ces deux queſtions :
rien ne met le conduit de l'air à l'abri de la
corde , & il n'a pas befoin d'abri , puifqu'elle
n'agit point fur lui. Elle porte
fous la machoire & fous l'occipital : elle
comprime principalement les veines jugulaires
, & les pendus meurent apoplectiques
& non pas fuffoqués. Pourquoi
taire que je me fuis autorifé du
fentiment de deux habiles Profeffeurs
en Médecine , Benedicti & Nymann.;
& me citer une autorité contraire , celle
de Garmann , Compilateur déraifannable
de touté efpéce d'inépties
dans un gros volume in-4°. de plus de
1500 pages , fous le titre de Miraculis
mortuorum , où l'on trouve le pour &
le contre , fans choix & fans difcerne
mentfur toutes les queftions qu'il traite ,
& parmi lesquelles il y en a de fort
ridicules. Entre des autorités de parcil
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
poids , il auroit fallu confulter l'expérience
, faire des effais & raiſonner conféquemment
fur les faits . On aime mieux
rappeller des cas particuliers mal obfervés
, que d'avoir recours aux grands
principes par lefquels on doit juger toutes
les conteftations fcientifiques.
1
a
Quel moyen de nier l'effet de la
compreffion des veines jugulaires par
l'impreffion de la corde fur un pendu ?
A ce fait fi fimple & fi clairement démontré
aux yeux même des moins inf
truits , on fubftitue une explication prétendue
phyfiologique , dont Garmann
dit-on , ouvert la voie , mais qu'Hebenfgreit
a développée. Or, cette explication
eft fi mauvaife , qu'elle feroit honte à
un Ecolier d'anatomie & de phyfiolologie
, & que l'Auteur de cette critique
eft forcé lui - même de l'abandonner
enfuite. L'avoir employée est une grande
Aiftraction de la part d'un homme qui
fe fait un mérite de reprocher des inutilités.
Il ne convient qu'avec une forte
de regret de ce qu'il trouve de favorable
à la vérité que je foutiens , dans
les autorités qu'il rapporte ; & il cherche
à donner du crédit aux erreurs pour
me les oppofer. C'est ce que je prouverai
par l'examen détaillé des faits qu'on
SEPTEMBRE. 1763. 157
m'objecte , & qu'il feroit trop long de
difcuter préfentement.
L'Auteur à l'occafion des apopléxies
citel'aphorifme d'Hippocrate quidit, qu'il
eft impoffible de guérir une forte apopléxie
, & qu'il eft difficile d'en guérir
une légère. Et il ajoute à une fauffe conféquence
qu'il tire de cette remarque
qu'on voit bien que ce n'eft pas d'Hippocrate
que je fais mon étude particu
lière.
Je pourrois repliquer qu'une injure n'eft
point une raifon , & que l'Auteur auroit
fans fe faire aucun tort , fup
pu,
primer cette perfonnalité.
Je pourrois lui dire, que les principaux
ouvrages d'Hippocrate étant fur la Chirurgie
, c'eft m'injurier gratuitement ,
que de vouloir faire croire que je ne me
fuis pas autant occupé que je l'aurois
dû , de la lecture de cet Auteur.
Je pourrois obferver encore , que
tout ce qu'Hippocrate a avancé , n'eft
pas confirmé par les faits : il croyoit , par
exemple , que les playes du corps de
la veffie étoient mortelles , & nous en
guériffons tous les jours. Et pour ne pas
dérouter le jeune Bachelier , & le tenir
fur fa citation , je pourrois lui promettre
qu'il apprendra par l'ufage , qu'il n'eſt
158 MERCURE DE FRANCE .
*
point du tout rare de voir des perfon
nes qui ont eu plufieurs attaques d'apopléxie
.
Mais je me contenterai de lui dire ,
ce dont peut-être il ne fe doute pas ,
qu'après une lecture d'Hippocrate , on
peut prendre une leçon utile dans Moliere
qui a relevé , pour le bien public , le
ridicule d'un Médecin qui foutenoit
opiniâtrément qu'un homme enterré
depuis deux jours n'étoit pas mort ;
parce qu'Hippocrate difoit expreffément
que la maladie dont il étoit attaqué , ne
fe terminoit qu'au quatorziéme ou au
vingt-uniéme jour ; & qu'il n'y en avoit
que fix que cet homme étoit malade.
Ce trait de morale s'applique tout
naturellement à ceux qui préférent l'autorité
des hommes à celle de la Nature
& de la Raifon.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Royal de Chirurgie , à M. DE LA
PLACE , Auteur du Mercure de
France.
V ous avez eu la bonté , Monfieur
de rendre dans le Mercure de Juin
un compte avantageux d'un Mémoi
re que j'ai donné au Public fur une
queftion anatomique , relative à la Jurifprudence
, où j'établis les principes
pourdiftinguer, à l'infpection d'un corps
trouvé pendu , les fignes du fuicide d'avec
ceux de l'affaffinat. Ce Mémoire
eft vivement attaqué dans le Journal
SEPTEMBRE. 1763. 151
de Médecine du mois de Septembre ,
fous le nom d'un Bachelier de la Faculté.
On prétend que je ne me fuis
occupé que de détails inutiles ; que j'ai
foutenu des opinions hazardées , &
donné des principes dangereux , dont
on peut tirer de funeftes conféquences.
La troifiéme propofition eft remife à
l'Ordinaire prochain ; il n'eft queſtion
dans celui-ci , que des détails prétendus
inutiles , & des opinions qu'on dit hazardées.
J'efpére que l'Auteur du Journal
de Médecine qui a publié cette critique
par égard pour les perfonnes de
fon Corps qui l'en ont follicité , m'accordera
une place pour la défenfe de la
faine do& rine fur une queftion auffi
intéreffante . Je ne me refuferai pas
à
la recherche de la vérité ; c'eft un engagement
que je contracte volontiers
avec le Public par la voie du Mercure.
La difcuffion du fonds eft fpécia
lement du reffort du Journal de Médecine
mais qu'il me foit permis de
reprendre dans le vôtre la forme que
mes Cenfeurs ont donnée à leur critique
.
Ils ont manifeftement confondu l'oc
cafion qui m'a porté à écrire avec l'ob,
jet de mon Mémoire. Pour établir l'inu-
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
tilité de mes recherches & de mes expériences
, ils demandent fi l'affaire des
Calas en eft plus éclaircie ? Non ; difent
ils , & l'Auteur du Mémoire a
tout-à -fait perdu de vue cet objet principal.
-
Ma réponſe eft fimple. Cette affaire
n'a été , ni pû , ni dû être l'objet de
mon Mémoire. Quel homme feroit affez
imprudent & affez dépourvu de raiſon ,
pour ofer prononcer fur un cas particulier
, auffi grave que l'eft l'affaire de
Touloufe , jugé par un Parlement , &
foumis à la décifion du Confeil du Roi ,
qui pourra ordonner , ou ne pas ordonner
la révifion du procès ? C'eſt cependant
cette inutilité relative qu'on m'objecte
! on particularife mes réflexions
générales ,, ppoouurr chercher l'analogie qu'il
doit y avoir , dit-on , entre l'état de
la queftion & l'hiftoire des Calas. J'avoue
que fi l'on en appercevoit , ce
feroit contre mon intention ; & que j'ai
mis tout l'art dont j'ai été capable , à
empêcher qu'on ne pût faire la moindre
application des chofes que j'ai avancées
, à l'affaire particuliere qu'on me
reproche mal-à -propos de n'avoir point
approfondie.
Le premier point fur l'inutilité de mes
SEPTEMBRE. 1763. 153
"
recherches eft donc tout-à-fait déplacé ;
& ayant déclaré dès les premieres phrafes
de mon Mémoire , que je ne traitois
point de l'affaire des Calas &
qu'elle n'étoit que l'occafion qui m'avoit
porté à écrire fur cette matière
il n'y a ni juftice , ni raifon à me demander
en finiffant ce point .... que font
à l'affaire des Calas tous ces raifonnemens
pour engager à fecourir les pendus
fuicides ; cette difcuffion fur les
moral ou le phyfique de leur action ;;
ces avis publiés depuis 1740 , au fujet
des noyés ; l'éloge de la Philofophie
& des Arts ; la longue note où les filles
de Milet , Aulugelle & Tacite font éton
nés de fe rencontrer ? & c.?
TO
.
Vous voyez , Monfieur , ce que dans
cette tirade il y a d'étranger au fonds
de la queſtion. On jugera aifément de
l'infidélité de cette critique. L'on n'au ---
pas dû demander que fait à l'affaire
des Calas , l'éloge de la Philofophie :
& des Arts ; mais à quoi il fert dans un
Mémoire fur les pendus ?. Il fembleroit:
à cette question que perdant véritable--
ment mon objet de vue , je me fuiss
livré par une digreffion déplacée, à faire;
l'éloge de la Philofophie & des Arts . Riem
n'eft cependant fi peu fondé que co
G.V
154 MERCURE DE FRANCE.
reproche. J'ai dit , par occafion , que le
progrès de la Philofophie & des Arts
nous faifoit voir au profit de l'humanité ,
plufieurs objets , fous des afpects plus
raifonnables que nos pères ne les envifageoient.
C'est exactement là tout ce que
je dis ; & cette unique réfléxion fi fimple
& fi vraie , placée à propos , eft repréfentée
comme un chef d'inutilités
dans mon ouvrage : cela n'eft pas pardonnable.
Il faut de la bonne foi dans
la critique , & ſe reſpecter en imaginant
qu'il y a quelques Lecteurs judicieux
, capables de prendre la peine de
vérifier les points de conteftation. Les
filles de Milet qui fe font pendues
elles- mêmes , ne doivent pas être plus
étonnées de fe rencontrer avec Aulu-gelle
, dans mon Mémoire , que dans les
nuits attiques de cet Auteur ; & celui-ci
avec Tacite , dont j'ai crû devoir conferver
une expreffion bien énergique à
l'occafion du fuicide . Mais tout ceci eft
en note ; c'eſt la feule qu'il y ait dans
mon ouvrage ; & on ne peut pas dire
qu'elle ne foit pas amenée par le Texte.
Il faut que l'envie de contredire foit
bien forte , pour porter ceux qui en.
font tourmentés , à des objections auffi
farides L
SEPTEMBRE. 1763. 155
Paffons aux opinions qu'on dit hazar
dées. On foutient que les pendus meu
rent par fuffocation , faute d'air. J'ai
prétendu que la corde , fur-tout dans
ceux qui fe pendent eux-mêmes , n'agit
point du tout fur le conduit de l'air :
fur cela on fait deux interrogations....
Qui le mettroit à l'abri de la corde ?
Sur quelle partie de la corde agiroit-elle ?
Voici une réponse à ces deux queſtions :
rien ne met le conduit de l'air à l'abri de la
corde , & il n'a pas befoin d'abri , puifqu'elle
n'agit point fur lui. Elle porte
fous la machoire & fous l'occipital : elle
comprime principalement les veines jugulaires
, & les pendus meurent apoplectiques
& non pas fuffoqués. Pourquoi
taire que je me fuis autorifé du
fentiment de deux habiles Profeffeurs
en Médecine , Benedicti & Nymann.;
& me citer une autorité contraire , celle
de Garmann , Compilateur déraifannable
de touté efpéce d'inépties
dans un gros volume in-4°. de plus de
1500 pages , fous le titre de Miraculis
mortuorum , où l'on trouve le pour &
le contre , fans choix & fans difcerne
mentfur toutes les queftions qu'il traite ,
& parmi lesquelles il y en a de fort
ridicules. Entre des autorités de parcil
G vj
156 MERCURE DE FRANCE.
poids , il auroit fallu confulter l'expérience
, faire des effais & raiſonner conféquemment
fur les faits . On aime mieux
rappeller des cas particuliers mal obfervés
, que d'avoir recours aux grands
principes par lefquels on doit juger toutes
les conteftations fcientifiques.
1
a
Quel moyen de nier l'effet de la
compreffion des veines jugulaires par
l'impreffion de la corde fur un pendu ?
A ce fait fi fimple & fi clairement démontré
aux yeux même des moins inf
truits , on fubftitue une explication prétendue
phyfiologique , dont Garmann
dit-on , ouvert la voie , mais qu'Hebenfgreit
a développée. Or, cette explication
eft fi mauvaife , qu'elle feroit honte à
un Ecolier d'anatomie & de phyfiolologie
, & que l'Auteur de cette critique
eft forcé lui - même de l'abandonner
enfuite. L'avoir employée est une grande
Aiftraction de la part d'un homme qui
fe fait un mérite de reprocher des inutilités.
Il ne convient qu'avec une forte
de regret de ce qu'il trouve de favorable
à la vérité que je foutiens , dans
les autorités qu'il rapporte ; & il cherche
à donner du crédit aux erreurs pour
me les oppofer. C'est ce que je prouverai
par l'examen détaillé des faits qu'on
SEPTEMBRE. 1763. 157
m'objecte , & qu'il feroit trop long de
difcuter préfentement.
L'Auteur à l'occafion des apopléxies
citel'aphorifme d'Hippocrate quidit, qu'il
eft impoffible de guérir une forte apopléxie
, & qu'il eft difficile d'en guérir
une légère. Et il ajoute à une fauffe conféquence
qu'il tire de cette remarque
qu'on voit bien que ce n'eft pas d'Hippocrate
que je fais mon étude particu
lière.
Je pourrois repliquer qu'une injure n'eft
point une raifon , & que l'Auteur auroit
fans fe faire aucun tort , fup
pu,
primer cette perfonnalité.
Je pourrois lui dire, que les principaux
ouvrages d'Hippocrate étant fur la Chirurgie
, c'eft m'injurier gratuitement ,
que de vouloir faire croire que je ne me
fuis pas autant occupé que je l'aurois
dû , de la lecture de cet Auteur.
Je pourrois obferver encore , que
tout ce qu'Hippocrate a avancé , n'eft
pas confirmé par les faits : il croyoit , par
exemple , que les playes du corps de
la veffie étoient mortelles , & nous en
guériffons tous les jours. Et pour ne pas
dérouter le jeune Bachelier , & le tenir
fur fa citation , je pourrois lui promettre
qu'il apprendra par l'ufage , qu'il n'eſt
158 MERCURE DE FRANCE .
*
point du tout rare de voir des perfon
nes qui ont eu plufieurs attaques d'apopléxie
.
Mais je me contenterai de lui dire ,
ce dont peut-être il ne fe doute pas ,
qu'après une lecture d'Hippocrate , on
peut prendre une leçon utile dans Moliere
qui a relevé , pour le bien public , le
ridicule d'un Médecin qui foutenoit
opiniâtrément qu'un homme enterré
depuis deux jours n'étoit pas mort ;
parce qu'Hippocrate difoit expreffément
que la maladie dont il étoit attaqué , ne
fe terminoit qu'au quatorziéme ou au
vingt-uniéme jour ; & qu'il n'y en avoit
que fix que cet homme étoit malade.
Ce trait de morale s'applique tout
naturellement à ceux qui préférent l'autorité
des hommes à celle de la Nature
& de la Raifon.
J'ai l'honneur d'être , & c.
Fermer
155
p. 182-209
SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
Début :
LES fruits heureux de l'émulation qui anime nos jeunes Maîtres, sont très sensibles [...]
Mots clefs :
Tableaux, Peintre, Ouvrages, Effets, Auteur, Parties
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Description des Tableaux exposés au Sallon du Louvre.
SUITE de la Defcription des Tableaux
expofés au Sallon du Louvre.
M. DE LA GRENÉE.
LES fruits heureux de l'émulation qui
anime nos jeunes Maîtres, font très -fenfibles
dans les Tableaux de M. de la
Grenée. Nous defirerions pouvoir en
donner aux Lecteurs une idée qui répondît
à ce qu'ils méritent , & à la fatisfaction
qu'ils donnent aux Connoiffeurs
. Nous croyons devoir une attention
particulière à deux Tableaux , de
même grandeur , de ce Peintre ; ils font
du nombre de ceux qui arrêtent le
OCTOBRE. 1763 . 183
plus de regards & qui réuniffent le plus
de fuffrages . L'un repréfente Sufanne
furprife aux bains par les deuxVieillards ,
& l'autre la jeune Aurore quittant la
couche du vieux Titon.
On ne pouvoit donner plus d'expre¹-
fion & une expreffion plus jufte , plus
convenable & plus caractériſtique, que
celle de la tête de Sufanne dans le premier
de ces Tableaux . On y voit le fentiment
de la furpriſe & de l'indignation ;
on peut y remarquer même un principe
d'honnêteté fupérieur à l'habitude fervile
des préjugés. Le deffein de cette
Figure eft de la meilleure manière &
d'une grande intelligence. Les Vieil
lards forment , comme on l'imagine
bien , un contrafte marqué avec la Sufanne
, & le tout eft d'un bel accord de
couleurs .
Le Tableau de l'Aurore eft encore
plus piquant & a quelque chofe de plus
fort que le précédent , non feulement,
dans les expreffions , mais encore dans
le coloris. Il eft fàcheux que l'Auteur.
ait été probablement contraint , par
une dimenfion donnée , de reftraindre
fa fcène dans un espace trop petit pour
l'étendue de fon action , pour le nombre
& pour les proportions des Perfons
nages.
184 MERCURE DE FRANCE .
On remarque encore avec plaifir
du même Auteur un Tableau de forme
ovale , que l'on a intitulé la douce Captivité
, dans lequel eft repréfenté le Bufte
d'une jeune Femme careffant un Pigeon
qu'elle tient entre fes mains . On
ne tariroit pas d'éloges fur un petit
Tableau d'une Vierge careffant l'Enfant
Jefus , fi l'on vouloit en détailler
toutes les fineffes de pinceau , de deffein
, de couleur & de compofition . Une
autre Vierge qui prépare des alimens à
fon divin Enfant , eft digne auffi de
beaucoup d'obſervations favorables. On
pourroit en dire autant de plufieurs deffeins
du même Auteur qu'il a cru devoir
expofer , & dont nous ne donnerons
pas le détail par les motifs dont
nous avons ci- devant fait mention .
M. DESHAY S.
S'il étoit permis dans un Ouvrage de
critique de fe fervir d'expreffions ou de
figures poetiques, nous dirions avec beau
coup de jufteffe , en parlant de M. Deshays
, que nous allons célébrer le Soleil
levant de l'Ecole Françoife . Ce que
l'on a vu précédemment de ce jeune,
Peintre , pouvoit être en effet confidéré
comme les premiers rayons de la gloire
OCTOBRE. 1763 . 184
dont il eft couronné à cette expofition..
C'est d'après l'admiration univerfelle du
Public , & l'on peut dire avec confiance
, d'après le fuffrage de fes plus
célébres Rivaux , qu'en lui donnant cet
éloge , nous ne faifons que marquer la
Place qu'ils lui ont affignée eux - mêmes
dans les premiers rangs de Peintres d'Hi
ftoire du plus grand genre.
(i) Le premier des Tableaux de M. Des
hays non feulement parla grandeur de fa
forme, mais par celle de la compofition
& de l'effet , offre l'augufte & myſtérieux
fpectacle du chafte mariage de la
Sainte Vierge avec Saint Jofeph. C'eft
plus qu'en Poëte , c'eft en Prophéte infpiré
que le Peintre a traité ce Sujet , fi
fimple en apparence
, & devenu fi noble
par l'élévation de fon génie. Un Grand-
Prêtre de la Loi de Moyfe eft debout &
tourné vers les Saints Époux , fur une
Eſtrade en avant d'un Autel ou d'une
Table , couverte de nappes de lin. Il a
les bras étendus , & le regard dirigé
vers une Gloire qui l'illumine. Rien de
plus expreffif & de plus divin que le
caractère de cette Tête , où fans effort
d'imagination , on lit les grands Myſté-
( i ) Ce Tableau a 19 pieds de haut fur 12
pieds de large.
186 MERCURE DE FRANCE.
,
res que Dieu révéle en ce moment à
fon Pontife. Il femble voir & fuivre dans
le Ciel l'ordre des merveilles que l'éter-.
nelle Providence doit opérer dans la jeune
époufe que l'on bénit . Ce n'eft point par
éxagération forcée dans le jeu des traits,
que le Peintre a donné ce fublime caractère
à la tête du Grand - Prêtre. Il a ,
pour ainfi dire imprimé , avec la plus
vive chaleur dans cet enthouſiaſme
divin , & la Majefté du Dieu qui inſpire ,
& la dignité du Ministère facré qu'éxerce
le Pontife. Autant d'intelligence
caractériſe la Figure de la Sainte Vierge.
qui reçoit aux pieds de ce Grand - Pretre
l'Anneau conjugal des mains de Saint
Jofeph. C'est tout un autre genre de
caractère , mais c'eſt la même juſteſſe
& le même fublime. Une candeur célefte
éclaire , embellit , & rend encore
plus touchante , la beauté fimple &
en même-temps très- noble ? que le
Peintre a donnée à la tête de la Vierge.
Cette grande & majeftueufe fimplicité
eft prononcée d'une manière fenfible ,
non-feulement fur la tête , mais encore
fur toutes les parties de cette belle Figure.
Le Saint Joseph a la jufte expreffion
qui lui convient & dans un genre
analogue à la grande idée que le Pein-
>
OCTOBRE. 1763. 187
tre a conçue & très -bien rendue de ce
faint Hyménée . Deux jeunes Lévites
rempliffent leurs fonctions aux pieds de
l'Autel , dans un des angles inférieurs du
Tableau.
Si le Peintre a excèllé dans l'invention
& dans ce que nous appellons la compofition
poëtique de fon Sujet , il ne
mérite pas moins d'admiration dans l'exécution
pittorefque. On doit lui pardonner
de s'être permis un peu de licence
contre l'auftère vérité du Coftume à
l'égard des vêtemens du Grand- Prêtre,
en faveur du grand & magnifique effet,
qui en réfulte. On ne peut rien voir de
mieux entendu que le jet des draperies
du fur - vêtement de ce Prêtre . L'enthoufiafime
femble y régner autant
que dans le caractère de la tête ; mais
toujours avec une fagcffe & une juſteſſe
de goût que nous ne pouvons trop louer.
Le moelleux & la force qui caractériſent
éminemment le pinceau de l'Auteur fe
font spécialement remarquer dans ce
Tableau , le choix & l'effet des étoffes ,
y font également admirables . Le fage enfemble
par lequel le Peintre a , comme
nous l'avons dit plus haut , défigné la
divine vocation de la Vierge , eft encore
, fi l'on peut dire , completté p
188 MERCURE DE FRANCE.
,
le genre & l'exécution des belles dra-`
peries de cette Figure . Leur noble fimplicité
, l'entente & la fobriété des plis
y font parfaitement analogues , & le
font fans froideur , fans féchereffe , &
fur-tout fans cette roideur fi difficile à
éviter , lorfque l'on pratique cette forte
de manière de draper. La magie du clair
obfcur & de l'effet du coloris , a été
pratiquée , à ce qu'il nous femble , avec
un fuccès étonnant dans tout ce Tableau;
nous l'avons particuliérement remarquée
fur les deux jeunes Lévites tous deux
vêtus de lin , poftés très- près l'un de l'au-'
tre , & joignant les linges qui couvrent
l'Autel. L'art des effets , dans tous ces
mêmes blancs , eft fi heureuſement employé
, que les objets & chaque partie
des objets , font d'une diftinction
fenfible , en même temps de la plus
grande vérité , & d'une grande perfection
d'accord avec les autres objets ,
dans l'enſemble du Tableau , duquel un'
des grands mérites eft la beauté de l'har
monie générale . Cette maffe que forment
les jeunes Lévites, produit encore , relativement
à d'autres effets , un avantage qui
ne nous a pas échappé . Comme elle eſt
pofée dans l'angle inférieur du Tableau
qui répond à l'angle fupérieur où eft la
-
OCTOBRE . 1763 . 189
Gloire , elle contribue admirablement
à étendre & à élargir le grand effet de
lumière qui frappe fur la partie dominante
de toute cette grande & riche compofition.
Nous aurions à faire remarquer l'éclat
de cette Gloire , les rapports ingénieux
& agréables d'effet des acceffoires avec
les parties principales , jufques dans
les fleurs dont font janchés les gradins
de l'Autel & le pavé du Temple :
mais nous ferions peut-être prolixes
fans être pour cela affez exacts . Il eft
des objets pour lefquels toute defcription
eft infuffifante : ce beau Tableau
eft de ce nombre . Qu'il nous foit permis
, avant de finir , d'adreffer un rcproche
bien fondé à notre Capitale , fur
ce qu'elle abandonne en quelque forte
, aux Temples des Provinces , des morceaux
de diftinction , tels que celui- ci
& d'autres que l'on pourroit citer , qui
devroient refter dans fon fein pour fervir
de monamens à fa fplendeur & à
la gloire de nos Arts. Il eft plus que fin
gulier que ceux auxquels eft confié l'ertretien
des Temples , faffent en Provin
ce plus d'efforts de dépenfes pour enlever
à la Capitale des productions de
prix , que l'on ne daigne en faire
les y conferver.
pour
90 MERCURE DE FRANCE.
!
>
Une Scène plus forte que la précédente
& d'un genre différent , a exercé
le pinceau de M. Deshays dans
beaucoup moins d'efpace fur la toile
mais avec autant d'étendue de génie ;
c'eft la Réfurrection du Lazare. ( k )
Le Peintre a fait plus appercevoir &
plus fentir le Dieu que l'Homme dans
le caractère de la Figure de Jefus Chrift.
Les différens mouvemens de furpriſe
de terreur & d'admiration , font ingénieufement
variés & parfaitement
prononcés fur les vifages des trois Apôtres
qui regardent fortir le Mort de fon
tombeau . Ce dernier eft frappant de
terreur, il est élevé à mi- corps dans une
efpéce de foffe , dont on a relevé les
terres & la pierre qui la couvroient.
Il est encore dans les linceuls de la mort
d'où il femble faire effort pour dégager
fes mains , ferrées dans des bandelettes
, afin de les élever vers fon Sauveur
. Rien de mieux penfé, dans ce Tableau
, que la différence dont font affectées
deux Femmes témoins du Miracle ;
T'une eft toute entière encore à l'étonnement
& à la confidération terrible de
l'événement , tandis que l'autre , profter-
( k ) Ce Tableau ne fe trouve point dans le
Livre du Sallon.
OCTOBRE . 1763. 19L
, née la face contre terre adore dans
fon âme la Divinité qui opére. Le fite ,
le ton de couleur , la fierté du deffein
quoique dans des Figures de petites proportions
, tout eft relatif , tout eft adapté
à la nature du Sujet. Nous ne pouvons
mieux nous expliquer à l'égard
de cet Ouvrage , que d'après les plus
illuftres Confrères de fon Auteur , qui
l'ont comparé aux plus belles productions
de la Foffe .
Dans le Tableau intitulé : la Chafteré
de Jofeph , ce Peintre , différent de luimême
, toujours égal & quelquefois fupérieur
aux plus grands modèles de
chaque genre , a rendu , peut - être
jufqu'au danger de la féduction , ( mais
fans indécence ) des beautés que l'ufage
voile à nos yeux . La femme de Putiphar
eft repréſentée s'élançant du lit
où elle vouloit faire entrer le chafte
Jofeph qu'elle retient encore par fes vêtemens.
Le crime & la frayeur d'une
paffion trompée dans fon efpoir , font vivement
exprimés dans les yeux & fur le
vifage de cettte coupable femme . Ce que
le linge dont elle eft couverte laiffe voir
du reste de la figure a tous les charmes ,
auxquels peut atteindre l'imitation de la
nature. Il y a des paffages de demi-teintes
192 MERCURE DE FRANCE.
dans les parties nues , & un artifice de
coloris qui produifent toutes les rondeurs
& tous les autres beaux effets du
relief naturel . Le Peintre a donné un
caractère de beauté un peu mále , mais
agréable , à fon Jofeph . L'expreffion du
fentiment de cette Figure eft délicate &
difficile à rendre , à caufe du contrafte
de la vertu qu'elle doit exprimer , avec
la perverfité trop commune dans nos
moeurs. Il nous a paru cependant de la
nobleffe dans l'air de priere & d'invocation
, avec lequel Jofeph demande au
Ciel des fecours pour lui - même contre
la féduction des fens , ou reclame la
Juftice Divine contre l'entrepriſe hardie
de la belle Criminelle.
Ce qui nous refte à dire fur ce Tableau
, c'eft qu'outre les beautés de
deffein , dont nous ne devons plus parler
, parce qu'elles font généralement
connues dans tous les Ouvrages de M.
Deshays ; fon pinceau eft comparable
pour la fraîcheur
, pour le fuave , pour
la jufteffe des effets & la richeffe des étoffes
, à ce que l'on connoît de plus beau
en ce genre des grands Maîtres d'Italie
& de nos meilleurs Coloriftes François.
(1)
( 1) Ce Tableau a 4 pieds 6 pouces fur s pieds
pouces. Nous
OCTOBRE. 1763. 193
Nous avons vu du même Peintre
un Tableau de Vierge d'un très - beau
caractère. (m) Deux autres Têtes : l'une
d'un vieillard , l'autre d'une jeune
Femme qui range avec fon éventail la
.coëffe d'un mantelet dont elle eft enveloppée
, nous ont paru , chacune dans
leur genre , mériter l'attention des Connoiffeurs.
La première a les grandes parties
de la Peinture utiles à l'étude de
cet Art , la feconde eft auffi piquante par
l'invention & le tour d'action , que par
la fraîcheur & par l'effet de la lumière.
Le foin laborieux d'étendre fes talens,
& fur-tout d'en foumettre les productions
au jugement du Public , eft remarqué
à ces expofitions , où M. Deshays
ne ceffe d'en recueillir le fruit. On
fe plaît à voir encore dans celle - ci des
Marches , des Caravanes & des Payfages
garnis d'animaux , par ce même Peintre
; nous avons entendus tous les meilleurs
Connoiffeurs & les plus habiles Artiftes
, fe réunir à comparer ces fortes de
Tableaux aux Ouvrages fi célèbres du
Bénédette. On y reconnoît la même délicateffe
de touche , la même élégance de
deffein , & les mêmes beautés de co-
-loris.
(m) Deux pieds 6 pouces , fur 2 pieds .
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
Nous avons eu déjà occafion de remarquer
dans ce Peintre un des plus
grands mérites qu'on puiffe avoir en
Poefie comme en Peinture ; c'eft de
prendre le ftyle exactement propre à
chaque Sujet qu'on traite. Nos Obfervations
fur les Ouvrages qu'il vient d'expofer
confirment plus que jamais cet
éloge. M. Deshays ne paroît en effet
avoir aucune manière affectée : c'eft le
Peintre de tous les genres , & il feroit
difficile de déterminer celui dans lequel
il excelle le plus . Son célèbre beau- père
a été nommé le Fontenelle de la Peinture;
nous ofons prédire que le gendre
en fera nommé le Voltaire.
M. AMEDÉE VANLOQ .
2
Toujours heureux dans la Peinture
le grand nom de Vanloo eft fort bien
foutenu cette année par M. Amédée,
On apperçoit avec fatisfaction l'avantage
qu'il a retiré de fa réfidence en
France , qui le rapproche d'une famille ,
où il trouve des modéles fi utiles : on
en voit particulièrement le fruit dans
deux Tableaux , dont l'un repréfente
une Prédication de S. Dominique devant
un Souverain Pontife , & l'autre S. Thomas
d'Aquin', compofant fes Ouvrages
OCTOBRE. 1763. 195
鬱
#
fous l'infpiration du Saint-Efprit . Il y a
dans ces deux Tableaux des beautés de
compofition & de coloris , qui peuvent
faire honneur aux talens de ce Peintre ,
& qui marquent fenfiblement d'heureux
progrès. Nous avons été embarraffés
dans l'un de ces deux Tableaux à nous
rendre raifon de quelques lumières qui
paroiffent fe croifer , comme fi elles partoient
de points oppofés. Peut - être l'Auteur
a-t-il eu pour cela des motifs dont
il est plus en état de rendre compte que
nous ; peut- être auffi nos yeux ont - ils
été trompés dans cette obfervation.
On a expofé encore de ce Peintre
deux Tableaux repréfentans des Jeux
d'enfans , & un autre l'Enfant Jéfus ,
avec un Ange qui lui montre les Attributs
de la Paffion ; Ouvrage dont le
Sujet a fans doute été exigé , & auquel
a été affujettie l'exécution.
M. CHALL E.
, & Plufieurs Tableaux d'Hiftoire
d'affez grande forme par M. Challe, prouvent
que cet Artifte travaille tonjours
avec application fur des bons principes
& dans un genre que l'on doit encoùrager.
La mort d'Hercule , Milon de
Crotone , Efther évanouie aux pieds
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
d'Affuerus , & une Vénus endormie .
font les Sujets qu'a traités M. Challe
dans ces Tableaux . On voit encore de
lui , quatre Deffeins d'Architecture , repréfentant
d'anciens Monumens dans
lefquels les Curieux d'antiquités trouvent
dequoi fatisfaire leur goût.
M. CHARDIN ,
C'eft avec d'autant plus de plaifir que
nous allons parler de Tableaux de fruits
& autres objets du genre de M. Chardin
, que cet illuftre Artiſte ſemble , dans
l'expofition de cette année , avoir renouvellé
toute la force de fon talent. On ne
peut voir d'effet plus piquant , plus vrai ,
plus naturel , & de touche plus fçavante
& plus artificieufe que ce que préfentent
en général les petits Ouvrages dont il
a orné le Sallon , & entr'autres un Déjeuné
qui eft la nature même des objets
qu'il a imités , & qui font offerts aux
yeux fous l'afpe& le plus attrayant.
On reconnoît & l'on doit avouer que
ce grand Peintre eft encore le Maître &
le modéle du genre qu'il a pour ainfi
dire créé. Indépendamment de ce que
M. Chardin a contribué par l'agrément de
Les Ouvrages à la décoration du Sallon
on lui doit encore un jufte tribut d'é-
?
OCTOBRE . 1763 . 197
1
loges pour l'ordre qu'il a été chargé de
mettre dans la difpofition de tant de
chefs-d'oeuvres divers. On eft convenu
généralement au premier coup - d'oeil ,
comme après un examen plus recherché ,
que jamais on n'avoit diſtribué avec
plus d'intelligence les différentes parties
de cette riche Collection , tant pour la
beauté de l'enfemble , que pour l'avan
tage particulier de chacun des morceaux
qui la compofent.
M. DE LA TOUR.
་
Les fuffrages du Public font toujours
les mêmes fur les productions du célébre
M. de la Tour. Parmi un grand
nombre de Portraits qu'il a préfentés
cette année , on y diftingue ceux de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , ainfi que ceux de Monfeigneur
le Duc de Berry , de Monfei
gneur le Comte de Provence , du Prince
Clément , & de la Princeffe Chriftine de
Saxe. Il eft difficile d'exprimer avec quel
plaifir tout le monde eft frappé de l'étonnante
vérité des Portraits de M. le
Moine , Sculpteur du Roi , & d'un Eccléfiaftique
connu du Public , & très-confidéré
dans la Magiftrature .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
M. FRANCISQUE MILLET.
M. BOIZO T.
Il y a dans deux Payfages de M.
Millet , & dans plufieurs Tableaux de
M. Boizot , des chofes qui peuvent faire
honneur à ces deux Académiciens , &
où les Connoiffeurs retrouvent toujours
quelques effets des bons principes de
notre École Francoife.
M. VENE VAULT.
-
Les Amateurs de la Miniature ,
genre dans lequel M. Vénevault s'eft
à jufte titre acquis une grande réputatation
, ont lieu d'être fatisfaits des ouvrages
de cet Artifte. Le Portrait
étant l'objet le plus ordinaire de la Miniature
, ces fortes d'ouvrages n'intéreſfent
le plus fouvent que relativement à
la connoiffance qu'on a de ceux qui y
font repréſentés . M. Vénevault a attiré
la curiofité de tout le monde , fur une
compofition dans laquelle on voit un
homme connu dans la Littérature , qui
fous fon habit ordinaire d'Abbé, fait une
lecture à une jolie Femme fa parente. Le
contrafte des deux phyfionomies , &
le mérite de l'expreffion caractéristique
ont fait chercher ce Morceau , parmi
OCTOBRE 1763. 199
les grandes & férieufes beautés qui frappent
les regards , & on l'a vu avec le
même plaifir qu'une petite Piéce agréable
après la repréfentation des grands
Drames héroïques.
M. BACHELIER.
M. Bachelier a donné des preuves de
l'étude particulière qu'il fait depuis quelques
années dans le grand genre d'Hif
toire , & des fuccès qu'il peut fe promettre
d'y obtenir ; par l'expofition d'un
Tableau qui repréfente Caïn venant de
tuer fon frere Abel : il a pris ce Sujet
dans le Poëme de M, Gefner. C'eft auffi
dans cette fource qu'il a puifé les Sujets
de plufieurs Efquifles en grifaille , dans
lefquelles on trouve généralement autant
de force de génie que d'exécution .
Ces derniers morceaux font fingulièrement
honneur aux talens de l'Artifte .
Nous n'entrerons pas en un plus grand
détail fur les beautés remarquables de
fes Ouvrages , pour éviter la prolixité
& les répétitions. Les bornes de cet
écrit nous empêchent auffi de détailler
des peintures allégoriques du même Auteur
fur l'Europe fçavante , le Pacte de
famille , & c.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. PERRONNEAU.
Plufieurs Portraits en paftel , par M.
Perronneau , font vus avec fatisfaction ,
tant pour les vérités de reffemblance que
pour d'autres parties qui méritent l'attention
des Connoiffeurs.
M. VERNET .
Nous n'avons point d'expreffions , &
il feroit difficile d'en trouver pour rendie
toute l'admiration qu'on a donnée
aux Ouvrages expofés par M. Vernet
& pour en célébrer le rare mérite . Ils
confiftent, 1 ° . en deux grands Tableaux,
l'un repréfentant le Port de Rochefort ,
& l'autre celui de la Rochelle . Dans l'un
& dans l'autre fe trouve réuni tout ce
qu'a jamais produit & tout ce que pourra
produire le preftige de la Peinture . L'ingratitude
des Fabriques répétées & pour
ainfi dire rimées , qui fe trouvent dans.
ces Ports , eft fi ingénieufement fauvée
par l'artificieux emploi des lumières
qu'elles deviennent des beautés auxquelles
on ne peut fe refufer , & d'où
les regards ont peine à s'arracher . Chaque
objet particulier eft d'une fi éxacte
vérité , que ce n'eft point l'imitation
mais la nature même qui nous y attache ;
OCTOBRE. 1763. 201
& l'enſemble de ces objets eft fi artif
tement fondu , fi bien lié par l'art du
Peintre , que rien ne heurte la vue , &
que tout fatisfait également celle du
Connoiffeur comme celle du Vulgaire.
Le fpectateur diftingue chaque partie
de ces admirables compofitions ; il marche
dans les chemins qui y font tracés ;
il est prêt d'aller à bord avec les Marelots
; il parcourt les Atteliers , voit les
différentes manoeuvres , il converfe avec
les perfonnages dont les Figures , ingénieufement
grouppées , donnent de la
vie & du mouvement à ces chefs- d'oeuvre
de l'Art. ( n )
Quatre autres Tableaux du même
Auteur , repréfentant les quatre Parties
du Jour , (o) enrichiffent encore le Sallon .
Nous fommes réduits à la répétition des
mêmes éloges , que nous defirerions pouvoir
rendre encore plus forts , pour qu'ils
fuffent moins éloignés du mérite réel
de toutes ces productions. On admire
dans ces Tableaux comme dans les
premiers , la jufte expreffion dans les
(n) Ces Tableaux appartiennent au Roi , &
font de la fuite des Ports de France , & exécutés
par M. Vernet.
(o ) Ces Tableaux appartiennent à Monfeigneur.
le Dauphin,
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
;
effets de chacun des différens points
du jour la parfaite analogie des tein
tes avec le ton vrai de la Nature
dans les diverfes manières dont les objets
font éclairés , & fur- tout la fublime
intelligence de la perfpective aërienne ,
que ce grand Maître poffede au moins
auffi parfaitement que Claude le Lorrain ,
en y joignant des avantages que peutêtre
n'ont pas les Ouvrages de cet illuf
tre Payfagifte. Ces quatre Tableaux ont.
un égal degré de perfection ; mais au
gré de quelques Curieux , celui qui repréfente
la Nuit , paroît le plus piquant ,
par la parfaite imitation des effets d'un
clair de Lune fur tous les objets , &
particulièrement fur les eaux.
Il y a encore plufieurs autres Ouvravrages
de ce grand Peintre qui méritent
l'attention & les fuffrages des Connoiffeurs
; dans le nombre de ces Tableaux
on remarque un Payfage , dont
le Sujet eft la Bergère des Alpes , &
deux Marines d'imagination. (p )
M. ROSLI N.
Les talens de M. Roflin pour le Portrait
, fi connus & déjà fi eftimés , pa-
(p ) Ces deux derniers Tableaux font du Cabi
net de Madame de Pompadour.
OCTOBRE. 1763. 203
toiffent être parvenus à la fupériorité
dans beaucoup de parties ; telles font
les vérités d'effet , la perfection & le
fini des détails , ainfi que l'heureux agencement
des draperies & des étoffes ; à
quoi il joint éminemment le plus beau
faire dans les têtes , les plus fidelles &
en même-temps les plus avantageufes
reffemblances ; la correction du Deffein ,
l'harmonie & enfin toutes les grandes parties
de la Peinture ; c'eft ce qu'on remarque
particulièrement dans les Portraits
de M. le Duc de Praflin , de M. le Baron
de Scheffer , d'un Abbé de Clairvault
, ainfi que dans celui de Madame
la Comteffe d'Egmont & de M. le Comte
de Kernicheuw en habit de Cérémonie
de l'Ordre de S. André de Ruffie. On
admire avec furprife , fingulièrement
dans ce dernier Portrait , la jufteffe &
l'éclat de l'imitation des étoffes très - riches
en or & en argent qui forment
l'habillement.
M. VALADE. M. DESPORTES.
Le premier de ces deux Peintres a
expofé différens Portraits en paſtel , dans
lefquels on trouve beaucoup de reffemblance
; un entr'autres qui repréfente
M. Loriot , Ingénieur méchanicien , mé-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
rite l'attention particulière des Amateurs
du paſtel , en ce qu'une moitié feulement
de ce Tableau , eft fixée par le
fecret qu'a découvert M. Loriot , & que
l'onn'apperçoit aucune différence ni altération
entre la partie fixée & celle qui
ne l'eft pas. On voit quatre Tableaux
de Fruits de M. Desportes.
MADA ME VIEN.
Les charmans Ouvrages de cette Académicienne
continuent de juftifier la
rare diftinction dont elle a été honorée
par fon admiffion dans l'Académie ;
avantage qui lui feroit uniquement propre
fans l'exemple de la fameufe Demoifelle
Rofa- Alba.
M. DE MA CHY .
On ne peut donner trop d'éloges aux
Sujets que nous avons vus de M. de
Machy dans le genre d'Architecture . Ils
confiftent 1 ° . dans la repréfentation de
l'intérieur de l'Eglife projettée pour la
Paroiffe de la Magdeleine ( q ) ; ce Tableau
donne & remplit très- bien l'idée
d'un beau Temple avec de grands effets ,
( 4 ) Tableau de trois pieds quatre pouces de
large fur un pied neuf pouces de haut.
OCTOBRE. 1763. 205
très-juftes & d'un riche afpect. 2°. Le
deffous du Périftile du Louvre du côté
de la rue Fromenteau , éclairé par une
lampe. On a lieu de louer , & même
d'admirer , dans ce Tableau , & le génie
de l'invention & la vérité piquante
d'un effet fi avantageux , qu'il embellit
le local repréfenté , de manière que
ceux qui le voyent tous les jours
font furpris de la beauté qu'ils n'y
avoient pas apperçue . 3° . Deux Ta
bleaux , à gouaffe , repréfentans les ruines
de la Foire S. Germain occafionnées
par l'Incendie ; l'effet de ce fpectacle
eft vivement & fidélement exprimé . 4º.
Un autre Tableau , dont le Sujet , trèsintéreffant
de foi-même, eft rappellé avec
la plus grande vérité. C'est l'inſtant de
la Pofe de la Statue Equeftre du Roi ,
dans la nouvelle Place , lorfqu'après
l'avoir enlevée , on la defcend fur fon
Piédeftal. La plus jolie compofition , les
meilleurs effets & le goût le plus jufte
dans le genre , diftinguent ce Morceau.
On y voit , on y retrouve la multitude
qui rempliffoit la place , on croiroit en
entendre le bruit. M. de Machy nous a
encore expofé des Tableaux de Ruines
dans lefquels on reconnoît toujours les
talens qui conftituent la réputation de
cet Artiſte.
266 MERCURE DE FRANCE.
M. DROUA IS le fils.
Le pinceau de M. Drouais le fils a
rempli l'attente du Public & par le nombre
& par l'agrément de fes productions.
On fçait avec quels applaudiffemens
elles ont été vues aux précédentes
expofitions & dès le premier moment
même que cet Auteur a paru
fur
la Scène du Sallon, Théâtre auffi avanta
geux au vrai mérite des talens que dangereux
pour la médiocrité . Ceux de cePeintre
non-feulement en foutiennen toujours
l'épreuve avec honneur , mais ils y
acquiérentde nouveauxfuffrages à chaque
nouvelle repréſentation : car nous croions
qu'on peut confidérer ainfi chaque expofition
publique . La fraîcheur du pinceau
, l'éclat & le piquant des effets
qu'on peut tirer des emplois de la lumière
, font les principales qualités qui caractérisent
le talent de M. Drouais
dans l'exécution , ainfi que le choix
gracieux dans l'arrangement & dans la
pofition des objets. Ces qualités réunies
, font remarquer avec grand plaifir
tous les Tableaux & tous les Portraits
de cet Auteur. On eft principalement
frappé de celui où il a peint Monfeigneur
le COMTE D'ARTOIS & MADA- .
OCTOBRE. 1763. 207
ME jouant avec une Chévre. Ce Mor
ceau eft de la plus agréable invention ;
& malgré la hauteur où la néceffité de
l'ordre général a forcé de le placer au
Sallon , l'éclat & les grâces dont il bril
loit , ont attiré tous les regards. Nous
devons obferver néanmoins que cette
élévation où fé font trouvés placés quelques
Ouvrages du même Peintre , a pu
faire un obftacle à la diftinction qu'ils
méritoient , les objets qui y étoient repréfentés
n'étant pas faits pour être vus
d'une fi grande diſtance .
Ce que nous venons de dire à l'avan
tage de ce Tableau de M. Dronais , eft
applicable à tous les autres. On ne peut
cependant refufer des éloges particuliers
au Portrait d'un très-joli petit Garçon en
Pierrot. C'eft un morceau du genre &
à - peu-près de l'effet du petit Polifon
au Portefeuille qui a été vu précédemment
& qui a fait tant d'honneur à ce
Peintre. La petite Nourrice ainfi que
le Portrait d'une petite Fille charmante
jouant avec un chat ( deux Tableaux
ovales ) font du même mérite . On ne
peut fe faire une idée trop agréable du
piquant qu'il y a dans ce dernier Morceau.
Ceux qui en connoiffent le mo208
MERCURE DE FRANCE.
déle ( r ) doivent convenir que s'il a
prêté au talent du Peintre , celui - ci à
fon tour en a fi bien faifi la grâce & la
fineffe de caractère , que l'on ne pouvoit
mieux répondre à cet heureux
choix de la Nature . ( s )
M. VOIRIOT .
Dans plufieurs Portraits de ce Peintre
on reconnoît les fruits des bons principes
de l'Art. Le Public , non plus que
nous , ne peut juger de l'exactitude des
reffemblances dans les Portraits des Particuliers
. Mais nous y pouvons diftinguer
la bonne manière de peindre les
têtes , l'enfemble des parties , le ton vrai
& l'accord du coloris , ainfi que le meilleur
choix des attitudes , & c. En examinant
les Ouvrages de M. Voiriot fur
toutes ces conditions requifes , nous
trouverions beaucoup de chofes à dire,
favorables à fon talent.
(r) Mlle SILVESTRE , fille de M. SILVESTRE ,
Peintre du Roi de Pologne & petite - fille de feu
M. SILVESTRE , Directeur de l'Académie .
( s ) Ce Tableau eft du Cabinet de Madame de
Pompadour.
N. B. La fuite au prochain Mercure.
Les perfonnes qui auront la Brochure
OCTOBRE. 1763. 209
où la Defcription des Tableaux eft raf
femblée en entier, peuvent s'adreffer au
Bureau du Mercure , rue Ste Anne, On
leur délivrera gratis en fupplément
pour joindre à cette Brochure la Def
cription des Ouvrages de Sculpture ,qui
n'a pû être imprimée dans le même
temps .
expofés au Sallon du Louvre.
M. DE LA GRENÉE.
LES fruits heureux de l'émulation qui
anime nos jeunes Maîtres, font très -fenfibles
dans les Tableaux de M. de la
Grenée. Nous defirerions pouvoir en
donner aux Lecteurs une idée qui répondît
à ce qu'ils méritent , & à la fatisfaction
qu'ils donnent aux Connoiffeurs
. Nous croyons devoir une attention
particulière à deux Tableaux , de
même grandeur , de ce Peintre ; ils font
du nombre de ceux qui arrêtent le
OCTOBRE. 1763 . 183
plus de regards & qui réuniffent le plus
de fuffrages . L'un repréfente Sufanne
furprife aux bains par les deuxVieillards ,
& l'autre la jeune Aurore quittant la
couche du vieux Titon.
On ne pouvoit donner plus d'expre¹-
fion & une expreffion plus jufte , plus
convenable & plus caractériſtique, que
celle de la tête de Sufanne dans le premier
de ces Tableaux . On y voit le fentiment
de la furpriſe & de l'indignation ;
on peut y remarquer même un principe
d'honnêteté fupérieur à l'habitude fervile
des préjugés. Le deffein de cette
Figure eft de la meilleure manière &
d'une grande intelligence. Les Vieil
lards forment , comme on l'imagine
bien , un contrafte marqué avec la Sufanne
, & le tout eft d'un bel accord de
couleurs .
Le Tableau de l'Aurore eft encore
plus piquant & a quelque chofe de plus
fort que le précédent , non feulement,
dans les expreffions , mais encore dans
le coloris. Il eft fàcheux que l'Auteur.
ait été probablement contraint , par
une dimenfion donnée , de reftraindre
fa fcène dans un espace trop petit pour
l'étendue de fon action , pour le nombre
& pour les proportions des Perfons
nages.
184 MERCURE DE FRANCE .
On remarque encore avec plaifir
du même Auteur un Tableau de forme
ovale , que l'on a intitulé la douce Captivité
, dans lequel eft repréfenté le Bufte
d'une jeune Femme careffant un Pigeon
qu'elle tient entre fes mains . On
ne tariroit pas d'éloges fur un petit
Tableau d'une Vierge careffant l'Enfant
Jefus , fi l'on vouloit en détailler
toutes les fineffes de pinceau , de deffein
, de couleur & de compofition . Une
autre Vierge qui prépare des alimens à
fon divin Enfant , eft digne auffi de
beaucoup d'obſervations favorables. On
pourroit en dire autant de plufieurs deffeins
du même Auteur qu'il a cru devoir
expofer , & dont nous ne donnerons
pas le détail par les motifs dont
nous avons ci- devant fait mention .
M. DESHAY S.
S'il étoit permis dans un Ouvrage de
critique de fe fervir d'expreffions ou de
figures poetiques, nous dirions avec beau
coup de jufteffe , en parlant de M. Deshays
, que nous allons célébrer le Soleil
levant de l'Ecole Françoife . Ce que
l'on a vu précédemment de ce jeune,
Peintre , pouvoit être en effet confidéré
comme les premiers rayons de la gloire
OCTOBRE. 1763 . 184
dont il eft couronné à cette expofition..
C'est d'après l'admiration univerfelle du
Public , & l'on peut dire avec confiance
, d'après le fuffrage de fes plus
célébres Rivaux , qu'en lui donnant cet
éloge , nous ne faifons que marquer la
Place qu'ils lui ont affignée eux - mêmes
dans les premiers rangs de Peintres d'Hi
ftoire du plus grand genre.
(i) Le premier des Tableaux de M. Des
hays non feulement parla grandeur de fa
forme, mais par celle de la compofition
& de l'effet , offre l'augufte & myſtérieux
fpectacle du chafte mariage de la
Sainte Vierge avec Saint Jofeph. C'eft
plus qu'en Poëte , c'eft en Prophéte infpiré
que le Peintre a traité ce Sujet , fi
fimple en apparence
, & devenu fi noble
par l'élévation de fon génie. Un Grand-
Prêtre de la Loi de Moyfe eft debout &
tourné vers les Saints Époux , fur une
Eſtrade en avant d'un Autel ou d'une
Table , couverte de nappes de lin. Il a
les bras étendus , & le regard dirigé
vers une Gloire qui l'illumine. Rien de
plus expreffif & de plus divin que le
caractère de cette Tête , où fans effort
d'imagination , on lit les grands Myſté-
( i ) Ce Tableau a 19 pieds de haut fur 12
pieds de large.
186 MERCURE DE FRANCE.
,
res que Dieu révéle en ce moment à
fon Pontife. Il femble voir & fuivre dans
le Ciel l'ordre des merveilles que l'éter-.
nelle Providence doit opérer dans la jeune
époufe que l'on bénit . Ce n'eft point par
éxagération forcée dans le jeu des traits,
que le Peintre a donné ce fublime caractère
à la tête du Grand - Prêtre. Il a ,
pour ainfi dire imprimé , avec la plus
vive chaleur dans cet enthouſiaſme
divin , & la Majefté du Dieu qui inſpire ,
& la dignité du Ministère facré qu'éxerce
le Pontife. Autant d'intelligence
caractériſe la Figure de la Sainte Vierge.
qui reçoit aux pieds de ce Grand - Pretre
l'Anneau conjugal des mains de Saint
Jofeph. C'est tout un autre genre de
caractère , mais c'eſt la même juſteſſe
& le même fublime. Une candeur célefte
éclaire , embellit , & rend encore
plus touchante , la beauté fimple &
en même-temps très- noble ? que le
Peintre a donnée à la tête de la Vierge.
Cette grande & majeftueufe fimplicité
eft prononcée d'une manière fenfible ,
non-feulement fur la tête , mais encore
fur toutes les parties de cette belle Figure.
Le Saint Joseph a la jufte expreffion
qui lui convient & dans un genre
analogue à la grande idée que le Pein-
>
OCTOBRE. 1763. 187
tre a conçue & très -bien rendue de ce
faint Hyménée . Deux jeunes Lévites
rempliffent leurs fonctions aux pieds de
l'Autel , dans un des angles inférieurs du
Tableau.
Si le Peintre a excèllé dans l'invention
& dans ce que nous appellons la compofition
poëtique de fon Sujet , il ne
mérite pas moins d'admiration dans l'exécution
pittorefque. On doit lui pardonner
de s'être permis un peu de licence
contre l'auftère vérité du Coftume à
l'égard des vêtemens du Grand- Prêtre,
en faveur du grand & magnifique effet,
qui en réfulte. On ne peut rien voir de
mieux entendu que le jet des draperies
du fur - vêtement de ce Prêtre . L'enthoufiafime
femble y régner autant
que dans le caractère de la tête ; mais
toujours avec une fagcffe & une juſteſſe
de goût que nous ne pouvons trop louer.
Le moelleux & la force qui caractériſent
éminemment le pinceau de l'Auteur fe
font spécialement remarquer dans ce
Tableau , le choix & l'effet des étoffes ,
y font également admirables . Le fage enfemble
par lequel le Peintre a , comme
nous l'avons dit plus haut , défigné la
divine vocation de la Vierge , eft encore
, fi l'on peut dire , completté p
188 MERCURE DE FRANCE.
,
le genre & l'exécution des belles dra-`
peries de cette Figure . Leur noble fimplicité
, l'entente & la fobriété des plis
y font parfaitement analogues , & le
font fans froideur , fans féchereffe , &
fur-tout fans cette roideur fi difficile à
éviter , lorfque l'on pratique cette forte
de manière de draper. La magie du clair
obfcur & de l'effet du coloris , a été
pratiquée , à ce qu'il nous femble , avec
un fuccès étonnant dans tout ce Tableau;
nous l'avons particuliérement remarquée
fur les deux jeunes Lévites tous deux
vêtus de lin , poftés très- près l'un de l'au-'
tre , & joignant les linges qui couvrent
l'Autel. L'art des effets , dans tous ces
mêmes blancs , eft fi heureuſement employé
, que les objets & chaque partie
des objets , font d'une diftinction
fenfible , en même temps de la plus
grande vérité , & d'une grande perfection
d'accord avec les autres objets ,
dans l'enſemble du Tableau , duquel un'
des grands mérites eft la beauté de l'har
monie générale . Cette maffe que forment
les jeunes Lévites, produit encore , relativement
à d'autres effets , un avantage qui
ne nous a pas échappé . Comme elle eſt
pofée dans l'angle inférieur du Tableau
qui répond à l'angle fupérieur où eft la
-
OCTOBRE . 1763 . 189
Gloire , elle contribue admirablement
à étendre & à élargir le grand effet de
lumière qui frappe fur la partie dominante
de toute cette grande & riche compofition.
Nous aurions à faire remarquer l'éclat
de cette Gloire , les rapports ingénieux
& agréables d'effet des acceffoires avec
les parties principales , jufques dans
les fleurs dont font janchés les gradins
de l'Autel & le pavé du Temple :
mais nous ferions peut-être prolixes
fans être pour cela affez exacts . Il eft
des objets pour lefquels toute defcription
eft infuffifante : ce beau Tableau
eft de ce nombre . Qu'il nous foit permis
, avant de finir , d'adreffer un rcproche
bien fondé à notre Capitale , fur
ce qu'elle abandonne en quelque forte
, aux Temples des Provinces , des morceaux
de diftinction , tels que celui- ci
& d'autres que l'on pourroit citer , qui
devroient refter dans fon fein pour fervir
de monamens à fa fplendeur & à
la gloire de nos Arts. Il eft plus que fin
gulier que ceux auxquels eft confié l'ertretien
des Temples , faffent en Provin
ce plus d'efforts de dépenfes pour enlever
à la Capitale des productions de
prix , que l'on ne daigne en faire
les y conferver.
pour
90 MERCURE DE FRANCE.
!
>
Une Scène plus forte que la précédente
& d'un genre différent , a exercé
le pinceau de M. Deshays dans
beaucoup moins d'efpace fur la toile
mais avec autant d'étendue de génie ;
c'eft la Réfurrection du Lazare. ( k )
Le Peintre a fait plus appercevoir &
plus fentir le Dieu que l'Homme dans
le caractère de la Figure de Jefus Chrift.
Les différens mouvemens de furpriſe
de terreur & d'admiration , font ingénieufement
variés & parfaitement
prononcés fur les vifages des trois Apôtres
qui regardent fortir le Mort de fon
tombeau . Ce dernier eft frappant de
terreur, il est élevé à mi- corps dans une
efpéce de foffe , dont on a relevé les
terres & la pierre qui la couvroient.
Il est encore dans les linceuls de la mort
d'où il femble faire effort pour dégager
fes mains , ferrées dans des bandelettes
, afin de les élever vers fon Sauveur
. Rien de mieux penfé, dans ce Tableau
, que la différence dont font affectées
deux Femmes témoins du Miracle ;
T'une eft toute entière encore à l'étonnement
& à la confidération terrible de
l'événement , tandis que l'autre , profter-
( k ) Ce Tableau ne fe trouve point dans le
Livre du Sallon.
OCTOBRE . 1763. 19L
, née la face contre terre adore dans
fon âme la Divinité qui opére. Le fite ,
le ton de couleur , la fierté du deffein
quoique dans des Figures de petites proportions
, tout eft relatif , tout eft adapté
à la nature du Sujet. Nous ne pouvons
mieux nous expliquer à l'égard
de cet Ouvrage , que d'après les plus
illuftres Confrères de fon Auteur , qui
l'ont comparé aux plus belles productions
de la Foffe .
Dans le Tableau intitulé : la Chafteré
de Jofeph , ce Peintre , différent de luimême
, toujours égal & quelquefois fupérieur
aux plus grands modèles de
chaque genre , a rendu , peut - être
jufqu'au danger de la féduction , ( mais
fans indécence ) des beautés que l'ufage
voile à nos yeux . La femme de Putiphar
eft repréſentée s'élançant du lit
où elle vouloit faire entrer le chafte
Jofeph qu'elle retient encore par fes vêtemens.
Le crime & la frayeur d'une
paffion trompée dans fon efpoir , font vivement
exprimés dans les yeux & fur le
vifage de cettte coupable femme . Ce que
le linge dont elle eft couverte laiffe voir
du reste de la figure a tous les charmes ,
auxquels peut atteindre l'imitation de la
nature. Il y a des paffages de demi-teintes
192 MERCURE DE FRANCE.
dans les parties nues , & un artifice de
coloris qui produifent toutes les rondeurs
& tous les autres beaux effets du
relief naturel . Le Peintre a donné un
caractère de beauté un peu mále , mais
agréable , à fon Jofeph . L'expreffion du
fentiment de cette Figure eft délicate &
difficile à rendre , à caufe du contrafte
de la vertu qu'elle doit exprimer , avec
la perverfité trop commune dans nos
moeurs. Il nous a paru cependant de la
nobleffe dans l'air de priere & d'invocation
, avec lequel Jofeph demande au
Ciel des fecours pour lui - même contre
la féduction des fens , ou reclame la
Juftice Divine contre l'entrepriſe hardie
de la belle Criminelle.
Ce qui nous refte à dire fur ce Tableau
, c'eft qu'outre les beautés de
deffein , dont nous ne devons plus parler
, parce qu'elles font généralement
connues dans tous les Ouvrages de M.
Deshays ; fon pinceau eft comparable
pour la fraîcheur
, pour le fuave , pour
la jufteffe des effets & la richeffe des étoffes
, à ce que l'on connoît de plus beau
en ce genre des grands Maîtres d'Italie
& de nos meilleurs Coloriftes François.
(1)
( 1) Ce Tableau a 4 pieds 6 pouces fur s pieds
pouces. Nous
OCTOBRE. 1763. 193
Nous avons vu du même Peintre
un Tableau de Vierge d'un très - beau
caractère. (m) Deux autres Têtes : l'une
d'un vieillard , l'autre d'une jeune
Femme qui range avec fon éventail la
.coëffe d'un mantelet dont elle eft enveloppée
, nous ont paru , chacune dans
leur genre , mériter l'attention des Connoiffeurs.
La première a les grandes parties
de la Peinture utiles à l'étude de
cet Art , la feconde eft auffi piquante par
l'invention & le tour d'action , que par
la fraîcheur & par l'effet de la lumière.
Le foin laborieux d'étendre fes talens,
& fur-tout d'en foumettre les productions
au jugement du Public , eft remarqué
à ces expofitions , où M. Deshays
ne ceffe d'en recueillir le fruit. On
fe plaît à voir encore dans celle - ci des
Marches , des Caravanes & des Payfages
garnis d'animaux , par ce même Peintre
; nous avons entendus tous les meilleurs
Connoiffeurs & les plus habiles Artiftes
, fe réunir à comparer ces fortes de
Tableaux aux Ouvrages fi célèbres du
Bénédette. On y reconnoît la même délicateffe
de touche , la même élégance de
deffein , & les mêmes beautés de co-
-loris.
(m) Deux pieds 6 pouces , fur 2 pieds .
II. Vol. I
194 MERCURE DE FRANCE .
Nous avons eu déjà occafion de remarquer
dans ce Peintre un des plus
grands mérites qu'on puiffe avoir en
Poefie comme en Peinture ; c'eft de
prendre le ftyle exactement propre à
chaque Sujet qu'on traite. Nos Obfervations
fur les Ouvrages qu'il vient d'expofer
confirment plus que jamais cet
éloge. M. Deshays ne paroît en effet
avoir aucune manière affectée : c'eft le
Peintre de tous les genres , & il feroit
difficile de déterminer celui dans lequel
il excelle le plus . Son célèbre beau- père
a été nommé le Fontenelle de la Peinture;
nous ofons prédire que le gendre
en fera nommé le Voltaire.
M. AMEDÉE VANLOQ .
2
Toujours heureux dans la Peinture
le grand nom de Vanloo eft fort bien
foutenu cette année par M. Amédée,
On apperçoit avec fatisfaction l'avantage
qu'il a retiré de fa réfidence en
France , qui le rapproche d'une famille ,
où il trouve des modéles fi utiles : on
en voit particulièrement le fruit dans
deux Tableaux , dont l'un repréfente
une Prédication de S. Dominique devant
un Souverain Pontife , & l'autre S. Thomas
d'Aquin', compofant fes Ouvrages
OCTOBRE. 1763. 195
鬱
#
fous l'infpiration du Saint-Efprit . Il y a
dans ces deux Tableaux des beautés de
compofition & de coloris , qui peuvent
faire honneur aux talens de ce Peintre ,
& qui marquent fenfiblement d'heureux
progrès. Nous avons été embarraffés
dans l'un de ces deux Tableaux à nous
rendre raifon de quelques lumières qui
paroiffent fe croifer , comme fi elles partoient
de points oppofés. Peut - être l'Auteur
a-t-il eu pour cela des motifs dont
il est plus en état de rendre compte que
nous ; peut- être auffi nos yeux ont - ils
été trompés dans cette obfervation.
On a expofé encore de ce Peintre
deux Tableaux repréfentans des Jeux
d'enfans , & un autre l'Enfant Jéfus ,
avec un Ange qui lui montre les Attributs
de la Paffion ; Ouvrage dont le
Sujet a fans doute été exigé , & auquel
a été affujettie l'exécution.
M. CHALL E.
, & Plufieurs Tableaux d'Hiftoire
d'affez grande forme par M. Challe, prouvent
que cet Artifte travaille tonjours
avec application fur des bons principes
& dans un genre que l'on doit encoùrager.
La mort d'Hercule , Milon de
Crotone , Efther évanouie aux pieds
I ij
196 MERCURE DE FRANCE .
d'Affuerus , & une Vénus endormie .
font les Sujets qu'a traités M. Challe
dans ces Tableaux . On voit encore de
lui , quatre Deffeins d'Architecture , repréfentant
d'anciens Monumens dans
lefquels les Curieux d'antiquités trouvent
dequoi fatisfaire leur goût.
M. CHARDIN ,
C'eft avec d'autant plus de plaifir que
nous allons parler de Tableaux de fruits
& autres objets du genre de M. Chardin
, que cet illuftre Artiſte ſemble , dans
l'expofition de cette année , avoir renouvellé
toute la force de fon talent. On ne
peut voir d'effet plus piquant , plus vrai ,
plus naturel , & de touche plus fçavante
& plus artificieufe que ce que préfentent
en général les petits Ouvrages dont il
a orné le Sallon , & entr'autres un Déjeuné
qui eft la nature même des objets
qu'il a imités , & qui font offerts aux
yeux fous l'afpe& le plus attrayant.
On reconnoît & l'on doit avouer que
ce grand Peintre eft encore le Maître &
le modéle du genre qu'il a pour ainfi
dire créé. Indépendamment de ce que
M. Chardin a contribué par l'agrément de
Les Ouvrages à la décoration du Sallon
on lui doit encore un jufte tribut d'é-
?
OCTOBRE . 1763 . 197
1
loges pour l'ordre qu'il a été chargé de
mettre dans la difpofition de tant de
chefs-d'oeuvres divers. On eft convenu
généralement au premier coup - d'oeil ,
comme après un examen plus recherché ,
que jamais on n'avoit diſtribué avec
plus d'intelligence les différentes parties
de cette riche Collection , tant pour la
beauté de l'enfemble , que pour l'avan
tage particulier de chacun des morceaux
qui la compofent.
M. DE LA TOUR.
་
Les fuffrages du Public font toujours
les mêmes fur les productions du célébre
M. de la Tour. Parmi un grand
nombre de Portraits qu'il a préfentés
cette année , on y diftingue ceux de
Monfeigneur le Dauphin & de Madame
la Dauphine , ainfi que ceux de Monfeigneur
le Duc de Berry , de Monfei
gneur le Comte de Provence , du Prince
Clément , & de la Princeffe Chriftine de
Saxe. Il eft difficile d'exprimer avec quel
plaifir tout le monde eft frappé de l'étonnante
vérité des Portraits de M. le
Moine , Sculpteur du Roi , & d'un Eccléfiaftique
connu du Public , & très-confidéré
dans la Magiftrature .
I iij
198 MERCURE DE FRANCE.
M. FRANCISQUE MILLET.
M. BOIZO T.
Il y a dans deux Payfages de M.
Millet , & dans plufieurs Tableaux de
M. Boizot , des chofes qui peuvent faire
honneur à ces deux Académiciens , &
où les Connoiffeurs retrouvent toujours
quelques effets des bons principes de
notre École Francoife.
M. VENE VAULT.
-
Les Amateurs de la Miniature ,
genre dans lequel M. Vénevault s'eft
à jufte titre acquis une grande réputatation
, ont lieu d'être fatisfaits des ouvrages
de cet Artifte. Le Portrait
étant l'objet le plus ordinaire de la Miniature
, ces fortes d'ouvrages n'intéreſfent
le plus fouvent que relativement à
la connoiffance qu'on a de ceux qui y
font repréſentés . M. Vénevault a attiré
la curiofité de tout le monde , fur une
compofition dans laquelle on voit un
homme connu dans la Littérature , qui
fous fon habit ordinaire d'Abbé, fait une
lecture à une jolie Femme fa parente. Le
contrafte des deux phyfionomies , &
le mérite de l'expreffion caractéristique
ont fait chercher ce Morceau , parmi
OCTOBRE 1763. 199
les grandes & férieufes beautés qui frappent
les regards , & on l'a vu avec le
même plaifir qu'une petite Piéce agréable
après la repréfentation des grands
Drames héroïques.
M. BACHELIER.
M. Bachelier a donné des preuves de
l'étude particulière qu'il fait depuis quelques
années dans le grand genre d'Hif
toire , & des fuccès qu'il peut fe promettre
d'y obtenir ; par l'expofition d'un
Tableau qui repréfente Caïn venant de
tuer fon frere Abel : il a pris ce Sujet
dans le Poëme de M, Gefner. C'eft auffi
dans cette fource qu'il a puifé les Sujets
de plufieurs Efquifles en grifaille , dans
lefquelles on trouve généralement autant
de force de génie que d'exécution .
Ces derniers morceaux font fingulièrement
honneur aux talens de l'Artifte .
Nous n'entrerons pas en un plus grand
détail fur les beautés remarquables de
fes Ouvrages , pour éviter la prolixité
& les répétitions. Les bornes de cet
écrit nous empêchent auffi de détailler
des peintures allégoriques du même Auteur
fur l'Europe fçavante , le Pacte de
famille , & c.
I iv
200 MERCURE DE FRANCE.
M. PERRONNEAU.
Plufieurs Portraits en paftel , par M.
Perronneau , font vus avec fatisfaction ,
tant pour les vérités de reffemblance que
pour d'autres parties qui méritent l'attention
des Connoiffeurs.
M. VERNET .
Nous n'avons point d'expreffions , &
il feroit difficile d'en trouver pour rendie
toute l'admiration qu'on a donnée
aux Ouvrages expofés par M. Vernet
& pour en célébrer le rare mérite . Ils
confiftent, 1 ° . en deux grands Tableaux,
l'un repréfentant le Port de Rochefort ,
& l'autre celui de la Rochelle . Dans l'un
& dans l'autre fe trouve réuni tout ce
qu'a jamais produit & tout ce que pourra
produire le preftige de la Peinture . L'ingratitude
des Fabriques répétées & pour
ainfi dire rimées , qui fe trouvent dans.
ces Ports , eft fi ingénieufement fauvée
par l'artificieux emploi des lumières
qu'elles deviennent des beautés auxquelles
on ne peut fe refufer , & d'où
les regards ont peine à s'arracher . Chaque
objet particulier eft d'une fi éxacte
vérité , que ce n'eft point l'imitation
mais la nature même qui nous y attache ;
OCTOBRE. 1763. 201
& l'enſemble de ces objets eft fi artif
tement fondu , fi bien lié par l'art du
Peintre , que rien ne heurte la vue , &
que tout fatisfait également celle du
Connoiffeur comme celle du Vulgaire.
Le fpectateur diftingue chaque partie
de ces admirables compofitions ; il marche
dans les chemins qui y font tracés ;
il est prêt d'aller à bord avec les Marelots
; il parcourt les Atteliers , voit les
différentes manoeuvres , il converfe avec
les perfonnages dont les Figures , ingénieufement
grouppées , donnent de la
vie & du mouvement à ces chefs- d'oeuvre
de l'Art. ( n )
Quatre autres Tableaux du même
Auteur , repréfentant les quatre Parties
du Jour , (o) enrichiffent encore le Sallon .
Nous fommes réduits à la répétition des
mêmes éloges , que nous defirerions pouvoir
rendre encore plus forts , pour qu'ils
fuffent moins éloignés du mérite réel
de toutes ces productions. On admire
dans ces Tableaux comme dans les
premiers , la jufte expreffion dans les
(n) Ces Tableaux appartiennent au Roi , &
font de la fuite des Ports de France , & exécutés
par M. Vernet.
(o ) Ces Tableaux appartiennent à Monfeigneur.
le Dauphin,
I v
202 MERCURE DE FRANCE .
;
effets de chacun des différens points
du jour la parfaite analogie des tein
tes avec le ton vrai de la Nature
dans les diverfes manières dont les objets
font éclairés , & fur- tout la fublime
intelligence de la perfpective aërienne ,
que ce grand Maître poffede au moins
auffi parfaitement que Claude le Lorrain ,
en y joignant des avantages que peutêtre
n'ont pas les Ouvrages de cet illuf
tre Payfagifte. Ces quatre Tableaux ont.
un égal degré de perfection ; mais au
gré de quelques Curieux , celui qui repréfente
la Nuit , paroît le plus piquant ,
par la parfaite imitation des effets d'un
clair de Lune fur tous les objets , &
particulièrement fur les eaux.
Il y a encore plufieurs autres Ouvravrages
de ce grand Peintre qui méritent
l'attention & les fuffrages des Connoiffeurs
; dans le nombre de ces Tableaux
on remarque un Payfage , dont
le Sujet eft la Bergère des Alpes , &
deux Marines d'imagination. (p )
M. ROSLI N.
Les talens de M. Roflin pour le Portrait
, fi connus & déjà fi eftimés , pa-
(p ) Ces deux derniers Tableaux font du Cabi
net de Madame de Pompadour.
OCTOBRE. 1763. 203
toiffent être parvenus à la fupériorité
dans beaucoup de parties ; telles font
les vérités d'effet , la perfection & le
fini des détails , ainfi que l'heureux agencement
des draperies & des étoffes ; à
quoi il joint éminemment le plus beau
faire dans les têtes , les plus fidelles &
en même-temps les plus avantageufes
reffemblances ; la correction du Deffein ,
l'harmonie & enfin toutes les grandes parties
de la Peinture ; c'eft ce qu'on remarque
particulièrement dans les Portraits
de M. le Duc de Praflin , de M. le Baron
de Scheffer , d'un Abbé de Clairvault
, ainfi que dans celui de Madame
la Comteffe d'Egmont & de M. le Comte
de Kernicheuw en habit de Cérémonie
de l'Ordre de S. André de Ruffie. On
admire avec furprife , fingulièrement
dans ce dernier Portrait , la jufteffe &
l'éclat de l'imitation des étoffes très - riches
en or & en argent qui forment
l'habillement.
M. VALADE. M. DESPORTES.
Le premier de ces deux Peintres a
expofé différens Portraits en paſtel , dans
lefquels on trouve beaucoup de reffemblance
; un entr'autres qui repréfente
M. Loriot , Ingénieur méchanicien , mé-
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
rite l'attention particulière des Amateurs
du paſtel , en ce qu'une moitié feulement
de ce Tableau , eft fixée par le
fecret qu'a découvert M. Loriot , & que
l'onn'apperçoit aucune différence ni altération
entre la partie fixée & celle qui
ne l'eft pas. On voit quatre Tableaux
de Fruits de M. Desportes.
MADA ME VIEN.
Les charmans Ouvrages de cette Académicienne
continuent de juftifier la
rare diftinction dont elle a été honorée
par fon admiffion dans l'Académie ;
avantage qui lui feroit uniquement propre
fans l'exemple de la fameufe Demoifelle
Rofa- Alba.
M. DE MA CHY .
On ne peut donner trop d'éloges aux
Sujets que nous avons vus de M. de
Machy dans le genre d'Architecture . Ils
confiftent 1 ° . dans la repréfentation de
l'intérieur de l'Eglife projettée pour la
Paroiffe de la Magdeleine ( q ) ; ce Tableau
donne & remplit très- bien l'idée
d'un beau Temple avec de grands effets ,
( 4 ) Tableau de trois pieds quatre pouces de
large fur un pied neuf pouces de haut.
OCTOBRE. 1763. 205
très-juftes & d'un riche afpect. 2°. Le
deffous du Périftile du Louvre du côté
de la rue Fromenteau , éclairé par une
lampe. On a lieu de louer , & même
d'admirer , dans ce Tableau , & le génie
de l'invention & la vérité piquante
d'un effet fi avantageux , qu'il embellit
le local repréfenté , de manière que
ceux qui le voyent tous les jours
font furpris de la beauté qu'ils n'y
avoient pas apperçue . 3° . Deux Ta
bleaux , à gouaffe , repréfentans les ruines
de la Foire S. Germain occafionnées
par l'Incendie ; l'effet de ce fpectacle
eft vivement & fidélement exprimé . 4º.
Un autre Tableau , dont le Sujet , trèsintéreffant
de foi-même, eft rappellé avec
la plus grande vérité. C'est l'inſtant de
la Pofe de la Statue Equeftre du Roi ,
dans la nouvelle Place , lorfqu'après
l'avoir enlevée , on la defcend fur fon
Piédeftal. La plus jolie compofition , les
meilleurs effets & le goût le plus jufte
dans le genre , diftinguent ce Morceau.
On y voit , on y retrouve la multitude
qui rempliffoit la place , on croiroit en
entendre le bruit. M. de Machy nous a
encore expofé des Tableaux de Ruines
dans lefquels on reconnoît toujours les
talens qui conftituent la réputation de
cet Artiſte.
266 MERCURE DE FRANCE.
M. DROUA IS le fils.
Le pinceau de M. Drouais le fils a
rempli l'attente du Public & par le nombre
& par l'agrément de fes productions.
On fçait avec quels applaudiffemens
elles ont été vues aux précédentes
expofitions & dès le premier moment
même que cet Auteur a paru
fur
la Scène du Sallon, Théâtre auffi avanta
geux au vrai mérite des talens que dangereux
pour la médiocrité . Ceux de cePeintre
non-feulement en foutiennen toujours
l'épreuve avec honneur , mais ils y
acquiérentde nouveauxfuffrages à chaque
nouvelle repréſentation : car nous croions
qu'on peut confidérer ainfi chaque expofition
publique . La fraîcheur du pinceau
, l'éclat & le piquant des effets
qu'on peut tirer des emplois de la lumière
, font les principales qualités qui caractérisent
le talent de M. Drouais
dans l'exécution , ainfi que le choix
gracieux dans l'arrangement & dans la
pofition des objets. Ces qualités réunies
, font remarquer avec grand plaifir
tous les Tableaux & tous les Portraits
de cet Auteur. On eft principalement
frappé de celui où il a peint Monfeigneur
le COMTE D'ARTOIS & MADA- .
OCTOBRE. 1763. 207
ME jouant avec une Chévre. Ce Mor
ceau eft de la plus agréable invention ;
& malgré la hauteur où la néceffité de
l'ordre général a forcé de le placer au
Sallon , l'éclat & les grâces dont il bril
loit , ont attiré tous les regards. Nous
devons obferver néanmoins que cette
élévation où fé font trouvés placés quelques
Ouvrages du même Peintre , a pu
faire un obftacle à la diftinction qu'ils
méritoient , les objets qui y étoient repréfentés
n'étant pas faits pour être vus
d'une fi grande diſtance .
Ce que nous venons de dire à l'avan
tage de ce Tableau de M. Dronais , eft
applicable à tous les autres. On ne peut
cependant refufer des éloges particuliers
au Portrait d'un très-joli petit Garçon en
Pierrot. C'eft un morceau du genre &
à - peu-près de l'effet du petit Polifon
au Portefeuille qui a été vu précédemment
& qui a fait tant d'honneur à ce
Peintre. La petite Nourrice ainfi que
le Portrait d'une petite Fille charmante
jouant avec un chat ( deux Tableaux
ovales ) font du même mérite . On ne
peut fe faire une idée trop agréable du
piquant qu'il y a dans ce dernier Morceau.
Ceux qui en connoiffent le mo208
MERCURE DE FRANCE.
déle ( r ) doivent convenir que s'il a
prêté au talent du Peintre , celui - ci à
fon tour en a fi bien faifi la grâce & la
fineffe de caractère , que l'on ne pouvoit
mieux répondre à cet heureux
choix de la Nature . ( s )
M. VOIRIOT .
Dans plufieurs Portraits de ce Peintre
on reconnoît les fruits des bons principes
de l'Art. Le Public , non plus que
nous , ne peut juger de l'exactitude des
reffemblances dans les Portraits des Particuliers
. Mais nous y pouvons diftinguer
la bonne manière de peindre les
têtes , l'enfemble des parties , le ton vrai
& l'accord du coloris , ainfi que le meilleur
choix des attitudes , & c. En examinant
les Ouvrages de M. Voiriot fur
toutes ces conditions requifes , nous
trouverions beaucoup de chofes à dire,
favorables à fon talent.
(r) Mlle SILVESTRE , fille de M. SILVESTRE ,
Peintre du Roi de Pologne & petite - fille de feu
M. SILVESTRE , Directeur de l'Académie .
( s ) Ce Tableau eft du Cabinet de Madame de
Pompadour.
N. B. La fuite au prochain Mercure.
Les perfonnes qui auront la Brochure
OCTOBRE. 1763. 209
où la Defcription des Tableaux eft raf
femblée en entier, peuvent s'adreffer au
Bureau du Mercure , rue Ste Anne, On
leur délivrera gratis en fupplément
pour joindre à cette Brochure la Def
cription des Ouvrages de Sculpture ,qui
n'a pû être imprimée dans le même
temps .
Fermer
156
p. 108-120
SUITE de la Poëtique Françoise de M. MARMONTEL.
Début :
C'EST avec un nouveau plaisir que nous revenons à cet Ouvrage où l'utile [...]
Mots clefs :
Poète, Nature, Auteur, Tableau, Beauté, Préceptes
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de la Poëtique Françoise de M. MARMONTEL.
SUITE de la Poëtique Françoise
C'EST
de M. MARMONTEL.
'EST avec un nouveau plaifir que
nous revenons à cet Ouvrage où l'utile
&l'agréable ſe trouvent réunis. Il nous
apprend que le Poëte doit joindre l'étudede
fon Art à ſes talens naturels. L'étude
de l'Art a deux branches; les préceptes&
les modéles . Mais avant que de paffer
à l'une& a l'autre M. Marmontel
veut que le Poëte commence par s'étudier
lui-même , & il lui indique les
moyens de connoître s'il est né Poëte.
,
NOVEMBRE. 1763. 109
A cette étude perſonnelle il fautjoindre
celle de la langue qui eſt l'inſtrument
de la Poëfie. Le Poëte doit apprendre à
la manier ; car dans ſes mains elle doit
avoir la docilité de la cire à prendre
la forme qu'il veut lui donner. L'étude
de la Nature , & principalement l'étude
de l'homme entre encore dans le ſyftême
de M. Marmontel. Toutes ces connoiſſances
développées avec eſprit , ouvrent
une vaſte carrière au génie poëtique
, & forment dans cet Ouvrage
comme autant de petits morceaux de
Poëfie , dont voici un exemple . » C'eſt
>>à l'Obfervateur , dit M. Marmontel, à
>> déterminer l'attraction & les mouve-
>> mens des corps céleſtes;c'eſt au Poëte à
>> peindre leur balancement , leur har-
>>>monie&leurs immuables révolutions ...
>>Tandis que le Phyficien analyſe le
>> fon & la lumière , le Poëte fera en-
>> tendre à l'âme l'explosion du tonner-
» re , & ces longs retentiſſemens qui
>> ſemblent de montagne en montagne
» annoncer la chûte du monde. Il lui
» fera voir le feu bleuâtre des éclairs ſe
» briſer en lames étincelantes , & fen-
>>dre à fillons redoublés cette maſſe
» obfcure de nuages qui ſemble affaif
110 MERCURE DE FRANCE .
>> fer l'horifon. Tandis que l'un tâche
» d'expliquer l'émanation des odeurs ,
>>l'autre rend ce phénomène viſible à
>> l'eſprit , en feignant que les zéphirs
>> agitent dans l'air leurs aîles humec-
>> tées des larmes de l'Aurore & des doux
>> parfums du matin.
Le ſtyle eſt une autre partie de la
Poëfie , qui n'est pas moins effentielle
que les précédentes . M. Marmontel diftingue
ſes qualités permanentes & fes
modes accidentels. Les qualités permanentes
du ſtyle poëtique font la clarté
la préciſion , la juſteſſe , la correction ,
la facilité , l'abondance , la richeſſe , l'élégance
, le naturel , la décence , le coloris
& l'harmonie. L'Auteur appelle
modes ou accidens du ſtyle , ce qui
le diftingue de lui-même , comme ſes
tours & fes mouvemens , le ton que le
ſujet lui donne , le caractère que la
penſée lui imprime , celui qu'il emprunte
des moeurs , de la ſituation , de l'intentionde
celui qui parle. M. Marmontel
traite de toutes ces qualités féparément;
ce font des détails qui doivent
ſe lire dans l'Ouvrage même. Ils font
enrichis par des exemples choiſis , &
qui , quoique connus , plaiſent encore
par une heureuſe application qui ſemNOVEMBRE.
1763 .
ble leur donner le mérite de la nouveauté.
D'autres fois l'Auteur fait
lui-même , en quelque forte , les exemples
qu'il propoſe. Telle eſt cette Traduction
d'une Idylle de Kleist , célébre
Poëte Allemand , qu'il cite à propos du
ſtyle , & des moyens de l'animer. M.
Marmontel a ainſi rendu en vers la Piéce
Allemande qu'il nous donne pour
exemple.
Elle fuit ; un eſpace immenſe
Dérobe Thémire à mes yeux.
Ici même , ô cruel abſence !
Ici j'ai reçu ſes adieux.
Viens-tu d'auprès d'elle , ô Zéphire ?
Oui ſans doute elle t'attiroit.
Viens , approche , & que je reſpire
Le ſouffle qu'elle reſpiroit.
Ruiſſeaux , ſur les pas de Thémire
Coulez à flots précipités ,
Et dites-lui que tous ſoupire
Dans les vallons qu'elle a quittés ;
Dites lui que de la prairie
Son abſence a ſeché les fleurs ;
Que des bois la feuille eſt ſétrie ,
Que je languis, que je me meurs.
Quel heureux vallon ma Bergère.
Orne-t-elle de ſes appas ?
Foulé par ſa danſe légère ,
112 MERCURE DE FRANCE .
Quel gazon fleurit ſous ſes pas.
Quel est le fortuné boccage-
Que ſes accens font retentir ?
Quelle fontaine a le plaiſir
De lui retracer ſon image.
M. Marmontel examine par quel degrés
les images poëtiques d'abord introduites
par le beſoin , font devenues un
ornement de luxe dans le langage. C'eſt
le ſujet d'un chapitre qui traite des images
ou du coloris. Ce morceau eſt philofophique
& un peu abſtrait. Les deux
chapitres ſuivans ſur l'harmonie du ſtyle
& le méchaniſme des vers , nous entraîneroient
dans des détails , qui excédroient
les bornes d'un éxtrait , & fourniroient
peu de citations agréables. Voici
comme l'Auteur débute dans celui
qui traite de l'invention .
» Pour concevoir l'objet de la Poë-
» fie dans toute fon étendue , il faut
" ofer conſidérer la nature comme
>> préſente à l'intelligence fuprême.
» Alors non ſeulement l'état a Stuel des
>> chofes , mais le cahos , ſon dévelop-
>> pement , les métamorphofes , les ré-
„ volutions de ce tout immenfe & de
> ſes parties ; ces phénomènes innom-
» brables qu'ont du produire la circuNOVEMBRE.
1763. 113
,
>> lation de la matière d'après les loix
» du mouvement , & le commerce
>> mutuel de la penſée & du mouve-
>> ment d'après les loix de l'union , de
>> l'eſprit & de la matière ; tout ce qui
» dans le jeu des élémens , dans l'or-
>> ganiſation des Etres vivans , animés ,
>> fenfibles , a pu concourir à varier
>> le ſpectacle mobile & fucceffif de
>> l'Univers , eſt réuni dans le même
>> tableau. Ce n'eſt pas tout à l'or-
>> dre préſent , aux viciffitudes paſſées
>> ſe joint la chaîne infinie des poffi-
»bles d'après l'eſſence même des
>> Etres , & non ſeulement ce qui eſt ,
>> mais ce qui ſeroit dans l'immenfité
>> du temps & de l'eſpace , fi la natu-
>> re développoit jamais le tréſor iné-
>> puiſable des germes renfermés dans
" ſon ſein. C'eſt ainſi que Dieu voit
>> la Nature , c'eſt ainſi que ſelon fa
>> foibleſſe le Poëte doit la contem-
» pler. S'emparer des cauſes ſecondes ,
>> les faire agir dans ſa penſée , felon
>>les loix de leur harmonie ; réaliſer ain-
>> fi les poffibles , raſſembler les dé-
» bris du paffé ; hâter la fécondité de
>> l'avenir ; donner une éxiftence appa-
>> rente & fenfible à ce qui n'eſt encore
» & ne fera peut- être jamais que dans
114 MERCURE DE FRANCE.
» l'effence idéale des choſes : c'eſt ce
» qu'on appelle inventer. Il ne faut
>>donc pas être ſurpris ſi l'on a regar-
» dé le génie poëtique comme une
» émanation de la Divinité même ....
» On voit par là combien le champ
» de la fiction doit être vaſte
» combien l'inventeur qui s'élance dans
>> la carrière des poſſibles , laiſſe loin
>> de lui l'imitateur fidèle & timide qui
» peint ce qu'il a ſous les yeux
,
&
On voit par ce début que M, Marmontel
traite ce ſujet d'une manière
nouvelle , & qu'il ne fuit point les
traces de donneurs de préceptes qui
ont écrit avant lui fur cette matière .
Tout le chapitre eſt dans le même
goût. L'Auteur approfondit ſes principes
, & remonte à la nature des choſes
, dont il tire enfuite des conféquences
toujours juſtes ,& qui répandent un
grand jour fur toutes les parties de l'Art
Poetique. Il demande à la vérité de ſes
Lecteurs une grande attention pour le
fuivre dans ces nouvelles routes ; ma's
quand on a une fois ſaiſi ſes idées primitives
, tout le ſyſtême ſe développe
avec facilité.
Dans le Chapitre intitulé du
choix dans l'imitation , l'Auteur com-
-
NOVEMBRE. 1763. 1ης
,
Stabat
le ſentiment de ceux qui confondent
la beauté poëtique avec la beauté
naturelle. Les vues dans lesquelles opére
la Poësie , dit M. Marmontel , ne font
pas celles de la Nature. Ce qui eſt beau
pour un Art , peut ne l'être pas pour les
autres. La beauté du Peintre ou du S
tuaire peut être ou n'être pas celle du
Poëte , & réciproquement ſelon l'effet
qu'ils veulent produire. Enfin ce qui
fait beauté dans un Poëme ou dans
tel endroit d'un Poëme , devient un défaut
, même en Poësie , dès qu'on le
déplace , & qu'on l'employe mal-àpropos.
Il ne fuffit donc pas , il n'eſt
pas même beſoin qu'une choſe ſoit
belle dans la Nature , pour qu'elle foit
belle en Poëfie ; il faut qu'elle ſoit telle
que l'exige l'effet que l'on veut opérer.
Nous citerons d'après l'Auteur quelques
exemples qui prouvent que la beauté
poëtique dépend du rapport des objets
avec nous-mêmes .
>> Lorſque la peinture d'un Payſage
>> riant & paiſible nous cauſe une douce
» émotion , une rêverie agréable , con-
>> ſultez-vous , & vous trouverez que
>> dans ce moment , vous vous ſuppo-
>> fez affis au pied de ce hêtre , au bord
>> de ce ruiſſeau , ſur cette herbe ten
116 MERCURE DE FRANCE .
>> dre & fleurie , au milieu de ces trou-
>> peaux qui de retour le foir au Villa-
>> ge , vous donneront un lait délicieux.
>> Si ce n'eſt pas vous , c'eſt un de vos
>> ſemblables que vous croyez voir dans
>> cet état fortuné ; mais fon bonheur
>> eſt ſi près de vous , qu'il dépend de
>> vous d'en jouir , & cette penſée eſt
» pour vous ce qu'eſt pour l'Avare la
>> vue de fon or , l'équivalent de la jouif-
>>fance.
» Mais à ce beau Tableau que vous
>> préſente la Nature , le Poëte ſçait
>>qu'il manque quelque choſe. Il place
>> une Bergère au bord du ruiſſeau ;
>>il la fait jeune & jolie , ni trop né-
>> gligée , de peur de bleſſer votre déli-
>> cateffe; ni trop parée , de peur de dé-
>> truire votre illufion. Il lui donne un
>> air fimple & naïf ; car il ſçait que
» vous aimez à trouver un coeur facile
» à ſéduire ; il lui donne une voix tou-
>> chante , organe d'une âme ſenſible ;
»& il la peint ſe mirant dans l'eau , &
» mêlant des fleurs à ſes cheveux, com-
>> me pour annoncer qu'elle a ce defir
>> de plaire qui ſuppoſe le beſoin d'ai-
» mer. S'il veut rendre le tableau plus
>> piquant , il place non loin d'elle un
>>boccage ſombre où vous croirez qu'il
NOVEMBRE . 1763 . 117
> eft facile de l'attirer. Il feindra même
» qu'un Berger l'y appelle, Vous le ver-
» rez entre les arbres , le feu du defir
» dans les yeux ; & un mouvement
>> confus de jalouſie ſe mêlera , fi elle
>> lui ſourit , au ſentiment qu'elle vous
> inſpire.
M. Marmontel ſuppoſe au contraire ,
que l'intention du Poëte ſoit de caufer
à ſon Lecteur une ſombre mélancolie.
» C'eſt un déſert qu'il vous peindra ,
>> continue-t-il , le bruit d'un torrent qui
>> ſe précipite fur des rochers , & qui va
>> dormir dans des gouffres , trouble ſeul
>> dans ce lieu ſauvage le filence de la
» Nature. Vous y voyez des chênes
>>briſés par la foudre mais que la
>>>hache a reſpectés. Des montagnes
> couronnés de frimats terminent l'ho-
>> rifon. De tous les oiſeaux , l'Aigle
>> ſeule oſe y dépoſer les fruits de fes
>> amours. Il vole tenant dans ſes griffes,
>> un tendre agneau enlevé à ſa mère ,
" & dont le bêlement timide ſe fait
>> entendre dans les airs. Cependant
» l'aigle aux aîles étendues arrive
> joyeux de ſa proie ; il la dépouille ,
>>la déchire & la partage à ſes petits.
„ Plus bas la Lionne alaite les fiens ;
» & dans les yeux de cette bête féroce,
118 MERCURE DE FRANCE .
» l'amour maternel ſe peint avec dou-
» ceur. Ces deux actions toutes fimples
>> concourent avec l'image du lieu ,
>> à exciter dans l'âme cette crainte que
>> les enfans aiment fi fort à éprouver,
» & dont l'homme qui est toujours en-
>> fant par le coeur , ne dédaigne pas de
» jouir encore.
Il eſt certain que ces deux tableaux
font très-poëtiques ; & que le Lecteur
n'a pas moins de defir d'être auprès de
la bergère , que de plaifir de n'être pas
au bord de ce torrent , au pied de ces
rochers , parmi ces animaux terribles ;
car il n'eſt pas moins doux de contempler
les maux dont on eft exempt , que
de voir les biens dont on peut jouir.
Nous ajouterons au Tableau précédent
une autre peinture qui ne la céde
pas aux deux premieres. M. Marmontel
joint toujours l'éxemple au précepte ; &
cet éxemple, c'eſt ſouvent lui-même qui
le fait. » Qu'un Poëte , dit-il , décrive
>> un incendie , l'image des flammes &
>>des débris nous affectera plus ou moins,
>> felon que nous avons l'imagination
>> plus ou moins vive , & le plus grand
» nombre même , en ſera foiblement
» ému. Mais qu'il nous préſente ſimple-
>>ment fur unbalcon de la maison qui
NOVEMBRE. 1763. 119
» brûle , une mère tenant ſon enfant
>> dans ſes bras , & luttant contre la
>> Nature pour ſe réfoudre à le jetter ,
>> plutôt que de le voir confumé avec
>> el'e par les flammes qui l'envir onnent;
» qu'il la repréſente meſurant tour-à-
>>> tour avec des yeux égarés l'effrayante
>> hauteur de la chûte ,& le peu d'eſpa-
>> ce , plus effrayant encore , qui la fé
>> pare des feux dévorans ; tantôt éle-
>> vant ſon enfant vers le Ciel , avec les
» regards de l'ardente prière ; tantôt
>>prenant avec violence la réſolution
» de le laiſſer tomber , & le retenant
>> tout-à-coup avec le cri du déſeſpoir
»& des entrailles maternelles. Alors le
>> preſſant dans ſon ſein , & le baignant
>> de ſes larmes , & dans l'inſtant même
>> ſe refuſant à ſes innocentes careſſes
» qui lui déchirent le coeur ; ah ! qui
>> ne ſent l'effet que ce Tableau doit
>> faire , s'il eſt peint avec vérité.
?
Ce Tableau ſeroit un vrai Poëme
s'il étoit revêtu des ornemens de la ver
ſification ; & même ſans cet avantage
il produit tous les effets de la plus touchante
Poëfie. Ces fortes de morceaux
qui font affez fréquens dans ce Livre ,
ôtent aux préceptes la ſéchereſſe inféparable
des Ouvrages didactiques . Auffi
120 MERCURE DE FRANCE.
paffons-nous-nous légérement fur les
règles qu'il faut lire avec attention dans
le Livre , pour nous attacher aux exemples
qui font plus agréables , & qui font
plus à la portée du commun des Lecteurs.
D'ailleurs les préceptes qui forment
le premier volume de cette Poëtique ne
regardent que la Poësie en général , ce
qui les rend encore plus abſtraits. Nous
parlerons dans le Mercure ſuivant , des
différens genres de Poësie , depuis le
Poëme Epique juſqu'au Madrigal ; car
M. Marmontel a traité de tous ces genres
ſéparément.
C'EST
de M. MARMONTEL.
'EST avec un nouveau plaifir que
nous revenons à cet Ouvrage où l'utile
&l'agréable ſe trouvent réunis. Il nous
apprend que le Poëte doit joindre l'étudede
fon Art à ſes talens naturels. L'étude
de l'Art a deux branches; les préceptes&
les modéles . Mais avant que de paffer
à l'une& a l'autre M. Marmontel
veut que le Poëte commence par s'étudier
lui-même , & il lui indique les
moyens de connoître s'il est né Poëte.
,
NOVEMBRE. 1763. 109
A cette étude perſonnelle il fautjoindre
celle de la langue qui eſt l'inſtrument
de la Poëfie. Le Poëte doit apprendre à
la manier ; car dans ſes mains elle doit
avoir la docilité de la cire à prendre
la forme qu'il veut lui donner. L'étude
de la Nature , & principalement l'étude
de l'homme entre encore dans le ſyftême
de M. Marmontel. Toutes ces connoiſſances
développées avec eſprit , ouvrent
une vaſte carrière au génie poëtique
, & forment dans cet Ouvrage
comme autant de petits morceaux de
Poëfie , dont voici un exemple . » C'eſt
>>à l'Obfervateur , dit M. Marmontel, à
>> déterminer l'attraction & les mouve-
>> mens des corps céleſtes;c'eſt au Poëte à
>> peindre leur balancement , leur har-
>>>monie&leurs immuables révolutions ...
>>Tandis que le Phyficien analyſe le
>> fon & la lumière , le Poëte fera en-
>> tendre à l'âme l'explosion du tonner-
» re , & ces longs retentiſſemens qui
>> ſemblent de montagne en montagne
» annoncer la chûte du monde. Il lui
» fera voir le feu bleuâtre des éclairs ſe
» briſer en lames étincelantes , & fen-
>>dre à fillons redoublés cette maſſe
» obfcure de nuages qui ſemble affaif
110 MERCURE DE FRANCE .
>> fer l'horifon. Tandis que l'un tâche
» d'expliquer l'émanation des odeurs ,
>>l'autre rend ce phénomène viſible à
>> l'eſprit , en feignant que les zéphirs
>> agitent dans l'air leurs aîles humec-
>> tées des larmes de l'Aurore & des doux
>> parfums du matin.
Le ſtyle eſt une autre partie de la
Poëfie , qui n'est pas moins effentielle
que les précédentes . M. Marmontel diftingue
ſes qualités permanentes & fes
modes accidentels. Les qualités permanentes
du ſtyle poëtique font la clarté
la préciſion , la juſteſſe , la correction ,
la facilité , l'abondance , la richeſſe , l'élégance
, le naturel , la décence , le coloris
& l'harmonie. L'Auteur appelle
modes ou accidens du ſtyle , ce qui
le diftingue de lui-même , comme ſes
tours & fes mouvemens , le ton que le
ſujet lui donne , le caractère que la
penſée lui imprime , celui qu'il emprunte
des moeurs , de la ſituation , de l'intentionde
celui qui parle. M. Marmontel
traite de toutes ces qualités féparément;
ce font des détails qui doivent
ſe lire dans l'Ouvrage même. Ils font
enrichis par des exemples choiſis , &
qui , quoique connus , plaiſent encore
par une heureuſe application qui ſemNOVEMBRE.
1763 .
ble leur donner le mérite de la nouveauté.
D'autres fois l'Auteur fait
lui-même , en quelque forte , les exemples
qu'il propoſe. Telle eſt cette Traduction
d'une Idylle de Kleist , célébre
Poëte Allemand , qu'il cite à propos du
ſtyle , & des moyens de l'animer. M.
Marmontel a ainſi rendu en vers la Piéce
Allemande qu'il nous donne pour
exemple.
Elle fuit ; un eſpace immenſe
Dérobe Thémire à mes yeux.
Ici même , ô cruel abſence !
Ici j'ai reçu ſes adieux.
Viens-tu d'auprès d'elle , ô Zéphire ?
Oui ſans doute elle t'attiroit.
Viens , approche , & que je reſpire
Le ſouffle qu'elle reſpiroit.
Ruiſſeaux , ſur les pas de Thémire
Coulez à flots précipités ,
Et dites-lui que tous ſoupire
Dans les vallons qu'elle a quittés ;
Dites lui que de la prairie
Son abſence a ſeché les fleurs ;
Que des bois la feuille eſt ſétrie ,
Que je languis, que je me meurs.
Quel heureux vallon ma Bergère.
Orne-t-elle de ſes appas ?
Foulé par ſa danſe légère ,
112 MERCURE DE FRANCE .
Quel gazon fleurit ſous ſes pas.
Quel est le fortuné boccage-
Que ſes accens font retentir ?
Quelle fontaine a le plaiſir
De lui retracer ſon image.
M. Marmontel examine par quel degrés
les images poëtiques d'abord introduites
par le beſoin , font devenues un
ornement de luxe dans le langage. C'eſt
le ſujet d'un chapitre qui traite des images
ou du coloris. Ce morceau eſt philofophique
& un peu abſtrait. Les deux
chapitres ſuivans ſur l'harmonie du ſtyle
& le méchaniſme des vers , nous entraîneroient
dans des détails , qui excédroient
les bornes d'un éxtrait , & fourniroient
peu de citations agréables. Voici
comme l'Auteur débute dans celui
qui traite de l'invention .
» Pour concevoir l'objet de la Poë-
» fie dans toute fon étendue , il faut
" ofer conſidérer la nature comme
>> préſente à l'intelligence fuprême.
» Alors non ſeulement l'état a Stuel des
>> chofes , mais le cahos , ſon dévelop-
>> pement , les métamorphofes , les ré-
„ volutions de ce tout immenfe & de
> ſes parties ; ces phénomènes innom-
» brables qu'ont du produire la circuNOVEMBRE.
1763. 113
,
>> lation de la matière d'après les loix
» du mouvement , & le commerce
>> mutuel de la penſée & du mouve-
>> ment d'après les loix de l'union , de
>> l'eſprit & de la matière ; tout ce qui
» dans le jeu des élémens , dans l'or-
>> ganiſation des Etres vivans , animés ,
>> fenfibles , a pu concourir à varier
>> le ſpectacle mobile & fucceffif de
>> l'Univers , eſt réuni dans le même
>> tableau. Ce n'eſt pas tout à l'or-
>> dre préſent , aux viciffitudes paſſées
>> ſe joint la chaîne infinie des poffi-
»bles d'après l'eſſence même des
>> Etres , & non ſeulement ce qui eſt ,
>> mais ce qui ſeroit dans l'immenfité
>> du temps & de l'eſpace , fi la natu-
>> re développoit jamais le tréſor iné-
>> puiſable des germes renfermés dans
" ſon ſein. C'eſt ainſi que Dieu voit
>> la Nature , c'eſt ainſi que ſelon fa
>> foibleſſe le Poëte doit la contem-
» pler. S'emparer des cauſes ſecondes ,
>> les faire agir dans ſa penſée , felon
>>les loix de leur harmonie ; réaliſer ain-
>> fi les poffibles , raſſembler les dé-
» bris du paffé ; hâter la fécondité de
>> l'avenir ; donner une éxiftence appa-
>> rente & fenfible à ce qui n'eſt encore
» & ne fera peut- être jamais que dans
114 MERCURE DE FRANCE.
» l'effence idéale des choſes : c'eſt ce
» qu'on appelle inventer. Il ne faut
>>donc pas être ſurpris ſi l'on a regar-
» dé le génie poëtique comme une
» émanation de la Divinité même ....
» On voit par là combien le champ
» de la fiction doit être vaſte
» combien l'inventeur qui s'élance dans
>> la carrière des poſſibles , laiſſe loin
>> de lui l'imitateur fidèle & timide qui
» peint ce qu'il a ſous les yeux
,
&
On voit par ce début que M, Marmontel
traite ce ſujet d'une manière
nouvelle , & qu'il ne fuit point les
traces de donneurs de préceptes qui
ont écrit avant lui fur cette matière .
Tout le chapitre eſt dans le même
goût. L'Auteur approfondit ſes principes
, & remonte à la nature des choſes
, dont il tire enfuite des conféquences
toujours juſtes ,& qui répandent un
grand jour fur toutes les parties de l'Art
Poetique. Il demande à la vérité de ſes
Lecteurs une grande attention pour le
fuivre dans ces nouvelles routes ; ma's
quand on a une fois ſaiſi ſes idées primitives
, tout le ſyſtême ſe développe
avec facilité.
Dans le Chapitre intitulé du
choix dans l'imitation , l'Auteur com-
-
NOVEMBRE. 1763. 1ης
,
Stabat
le ſentiment de ceux qui confondent
la beauté poëtique avec la beauté
naturelle. Les vues dans lesquelles opére
la Poësie , dit M. Marmontel , ne font
pas celles de la Nature. Ce qui eſt beau
pour un Art , peut ne l'être pas pour les
autres. La beauté du Peintre ou du S
tuaire peut être ou n'être pas celle du
Poëte , & réciproquement ſelon l'effet
qu'ils veulent produire. Enfin ce qui
fait beauté dans un Poëme ou dans
tel endroit d'un Poëme , devient un défaut
, même en Poësie , dès qu'on le
déplace , & qu'on l'employe mal-àpropos.
Il ne fuffit donc pas , il n'eſt
pas même beſoin qu'une choſe ſoit
belle dans la Nature , pour qu'elle foit
belle en Poëfie ; il faut qu'elle ſoit telle
que l'exige l'effet que l'on veut opérer.
Nous citerons d'après l'Auteur quelques
exemples qui prouvent que la beauté
poëtique dépend du rapport des objets
avec nous-mêmes .
>> Lorſque la peinture d'un Payſage
>> riant & paiſible nous cauſe une douce
» émotion , une rêverie agréable , con-
>> ſultez-vous , & vous trouverez que
>> dans ce moment , vous vous ſuppo-
>> fez affis au pied de ce hêtre , au bord
>> de ce ruiſſeau , ſur cette herbe ten
116 MERCURE DE FRANCE .
>> dre & fleurie , au milieu de ces trou-
>> peaux qui de retour le foir au Villa-
>> ge , vous donneront un lait délicieux.
>> Si ce n'eſt pas vous , c'eſt un de vos
>> ſemblables que vous croyez voir dans
>> cet état fortuné ; mais fon bonheur
>> eſt ſi près de vous , qu'il dépend de
>> vous d'en jouir , & cette penſée eſt
» pour vous ce qu'eſt pour l'Avare la
>> vue de fon or , l'équivalent de la jouif-
>>fance.
» Mais à ce beau Tableau que vous
>> préſente la Nature , le Poëte ſçait
>>qu'il manque quelque choſe. Il place
>> une Bergère au bord du ruiſſeau ;
>>il la fait jeune & jolie , ni trop né-
>> gligée , de peur de bleſſer votre déli-
>> cateffe; ni trop parée , de peur de dé-
>> truire votre illufion. Il lui donne un
>> air fimple & naïf ; car il ſçait que
» vous aimez à trouver un coeur facile
» à ſéduire ; il lui donne une voix tou-
>> chante , organe d'une âme ſenſible ;
»& il la peint ſe mirant dans l'eau , &
» mêlant des fleurs à ſes cheveux, com-
>> me pour annoncer qu'elle a ce defir
>> de plaire qui ſuppoſe le beſoin d'ai-
» mer. S'il veut rendre le tableau plus
>> piquant , il place non loin d'elle un
>>boccage ſombre où vous croirez qu'il
NOVEMBRE . 1763 . 117
> eft facile de l'attirer. Il feindra même
» qu'un Berger l'y appelle, Vous le ver-
» rez entre les arbres , le feu du defir
» dans les yeux ; & un mouvement
>> confus de jalouſie ſe mêlera , fi elle
>> lui ſourit , au ſentiment qu'elle vous
> inſpire.
M. Marmontel ſuppoſe au contraire ,
que l'intention du Poëte ſoit de caufer
à ſon Lecteur une ſombre mélancolie.
» C'eſt un déſert qu'il vous peindra ,
>> continue-t-il , le bruit d'un torrent qui
>> ſe précipite fur des rochers , & qui va
>> dormir dans des gouffres , trouble ſeul
>> dans ce lieu ſauvage le filence de la
» Nature. Vous y voyez des chênes
>>briſés par la foudre mais que la
>>>hache a reſpectés. Des montagnes
> couronnés de frimats terminent l'ho-
>> rifon. De tous les oiſeaux , l'Aigle
>> ſeule oſe y dépoſer les fruits de fes
>> amours. Il vole tenant dans ſes griffes,
>> un tendre agneau enlevé à ſa mère ,
" & dont le bêlement timide ſe fait
>> entendre dans les airs. Cependant
» l'aigle aux aîles étendues arrive
> joyeux de ſa proie ; il la dépouille ,
>>la déchire & la partage à ſes petits.
„ Plus bas la Lionne alaite les fiens ;
» & dans les yeux de cette bête féroce,
118 MERCURE DE FRANCE .
» l'amour maternel ſe peint avec dou-
» ceur. Ces deux actions toutes fimples
>> concourent avec l'image du lieu ,
>> à exciter dans l'âme cette crainte que
>> les enfans aiment fi fort à éprouver,
» & dont l'homme qui est toujours en-
>> fant par le coeur , ne dédaigne pas de
» jouir encore.
Il eſt certain que ces deux tableaux
font très-poëtiques ; & que le Lecteur
n'a pas moins de defir d'être auprès de
la bergère , que de plaifir de n'être pas
au bord de ce torrent , au pied de ces
rochers , parmi ces animaux terribles ;
car il n'eſt pas moins doux de contempler
les maux dont on eft exempt , que
de voir les biens dont on peut jouir.
Nous ajouterons au Tableau précédent
une autre peinture qui ne la céde
pas aux deux premieres. M. Marmontel
joint toujours l'éxemple au précepte ; &
cet éxemple, c'eſt ſouvent lui-même qui
le fait. » Qu'un Poëte , dit-il , décrive
>> un incendie , l'image des flammes &
>>des débris nous affectera plus ou moins,
>> felon que nous avons l'imagination
>> plus ou moins vive , & le plus grand
» nombre même , en ſera foiblement
» ému. Mais qu'il nous préſente ſimple-
>>ment fur unbalcon de la maison qui
NOVEMBRE. 1763. 119
» brûle , une mère tenant ſon enfant
>> dans ſes bras , & luttant contre la
>> Nature pour ſe réfoudre à le jetter ,
>> plutôt que de le voir confumé avec
>> el'e par les flammes qui l'envir onnent;
» qu'il la repréſente meſurant tour-à-
>>> tour avec des yeux égarés l'effrayante
>> hauteur de la chûte ,& le peu d'eſpa-
>> ce , plus effrayant encore , qui la fé
>> pare des feux dévorans ; tantôt éle-
>> vant ſon enfant vers le Ciel , avec les
» regards de l'ardente prière ; tantôt
>>prenant avec violence la réſolution
» de le laiſſer tomber , & le retenant
>> tout-à-coup avec le cri du déſeſpoir
»& des entrailles maternelles. Alors le
>> preſſant dans ſon ſein , & le baignant
>> de ſes larmes , & dans l'inſtant même
>> ſe refuſant à ſes innocentes careſſes
» qui lui déchirent le coeur ; ah ! qui
>> ne ſent l'effet que ce Tableau doit
>> faire , s'il eſt peint avec vérité.
?
Ce Tableau ſeroit un vrai Poëme
s'il étoit revêtu des ornemens de la ver
ſification ; & même ſans cet avantage
il produit tous les effets de la plus touchante
Poëfie. Ces fortes de morceaux
qui font affez fréquens dans ce Livre ,
ôtent aux préceptes la ſéchereſſe inféparable
des Ouvrages didactiques . Auffi
120 MERCURE DE FRANCE.
paffons-nous-nous légérement fur les
règles qu'il faut lire avec attention dans
le Livre , pour nous attacher aux exemples
qui font plus agréables , & qui font
plus à la portée du commun des Lecteurs.
D'ailleurs les préceptes qui forment
le premier volume de cette Poëtique ne
regardent que la Poësie en général , ce
qui les rend encore plus abſtraits. Nous
parlerons dans le Mercure ſuivant , des
différens genres de Poësie , depuis le
Poëme Epique juſqu'au Madrigal ; car
M. Marmontel a traité de tous ces genres
ſéparément.
Fermer
157
p. 136-137
LETTRE de M. l'Abbé AUBERT, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
Début :
L'AUTEUR de CLOVIS, Poëme Héroï-Comique en 3 volumes, que vous [...]
Mots clefs :
Auteur, Clovis, Jean-Louis Aubert, Honneur, Poème, Fables, Journal
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. l'Abbé AUBERT, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
LETTRE de M. l'Abbé AUBERT , à
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
L'AUTEUR de CLOVIS , Pоёте Не-
roï- Comique en 3 volumes , que vous
avez annoncé , Monfieur , dans le Mercure
de Septembre , m'a fait l'honneur
de s'égayer à mes dépens , dans un épilogue
où il maltraite ſérieuſement MM.
de Voltaire , Piron , Greffet , Thomas ,
Mirabeau , Rousseau , & c. Je le remercie
de m'avoir mis en auffi bonne compagnie
; mais je crois devoir déſabuſer
les perſonnes qui liront ſon Poëme ,
d'une petite calomnie qui lui eſt échappée
à mon ſujet. » Aubert , dit-il ,
En fables inſtruiſoit ,
>> Se rendoit neuf , & voyant qu'il plaiſoit ,
>>>Tout uniment complimentoit ſa veine
Dans un Journal que lui-même faiſoit,
NOVEMBRE. 1763. 137
Cela eft faux : je ne fais point le Journal
dont cet Auteur veut parler. Il ſe
feroit épargné un menfonge , s'il avoit
confulté la France Littéraire ; il y auroit
vù que c'eſt M. de Querlon ſeul
qui compoſe les Affiches des Provinces,
Ouvrage périodique où mes Fables ont
été effectivement annoncées avec éloge
, mais auquel je n'ai aucune part , &
dont le travail eſt totalement étranger
à celui des Affiches de Paris , qui font
confiées à mes foins ,& dans leſquelles
je n'ai certainement jamais été
loué. Au refte , comme cet Auteur
écrit au fond de la Bretagne , ainfi
qu'il l'avoue lui-même , on peut lui
pardonner cette erreur ; mais ce qu'on
ne sçauroit guères excuſer , c'eſt le
ton d'aſſurance avec lequel il dit dans
ſa Préface que ſon Poëme n'eſt la fatyre
de personne.
J'ai l'honneur d'être &c.
M. DE LA PLACE , Auteur du
Mercure.
L'AUTEUR de CLOVIS , Pоёте Не-
roï- Comique en 3 volumes , que vous
avez annoncé , Monfieur , dans le Mercure
de Septembre , m'a fait l'honneur
de s'égayer à mes dépens , dans un épilogue
où il maltraite ſérieuſement MM.
de Voltaire , Piron , Greffet , Thomas ,
Mirabeau , Rousseau , & c. Je le remercie
de m'avoir mis en auffi bonne compagnie
; mais je crois devoir déſabuſer
les perſonnes qui liront ſon Poëme ,
d'une petite calomnie qui lui eſt échappée
à mon ſujet. » Aubert , dit-il ,
En fables inſtruiſoit ,
>> Se rendoit neuf , & voyant qu'il plaiſoit ,
>>>Tout uniment complimentoit ſa veine
Dans un Journal que lui-même faiſoit,
NOVEMBRE. 1763. 137
Cela eft faux : je ne fais point le Journal
dont cet Auteur veut parler. Il ſe
feroit épargné un menfonge , s'il avoit
confulté la France Littéraire ; il y auroit
vù que c'eſt M. de Querlon ſeul
qui compoſe les Affiches des Provinces,
Ouvrage périodique où mes Fables ont
été effectivement annoncées avec éloge
, mais auquel je n'ai aucune part , &
dont le travail eſt totalement étranger
à celui des Affiches de Paris , qui font
confiées à mes foins ,& dans leſquelles
je n'ai certainement jamais été
loué. Au refte , comme cet Auteur
écrit au fond de la Bretagne , ainfi
qu'il l'avoue lui-même , on peut lui
pardonner cette erreur ; mais ce qu'on
ne sçauroit guères excuſer , c'eſt le
ton d'aſſurance avec lequel il dit dans
ſa Préface que ſon Poëme n'eſt la fatyre
de personne.
J'ai l'honneur d'être &c.
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Résumé : LETTRE de M. l'Abbé AUBERT, à M. DE LA PLACE, Auteur du Mercure.
L'abbé Aubert répond à une accusation formulée par l'auteur du poème héroï-comique 'Clovis'. Cet auteur avait critiqué plusieurs écrivains, y compris Voltaire, Piron, Greffet, Thomas, Mirabeau, Rousseau et l'abbé Aubert lui-même. Aubert réfute une calomnie selon laquelle il serait l'éditeur d'un journal ayant publié ses fables. Il précise qu'il ne compose pas ce journal et que les éloges sur ses fables proviennent des 'Affiches des Provinces', rédigées par M. de Querlon. Il mentionne également que les 'Affiches de Paris' sont sous sa responsabilité, mais qu'il n'y a jamais été loué. Enfin, Aubert critique l'auteur de 'Clovis' pour son assurance à affirmer que son poème n'est pas une satire, malgré les attaques personnelles qu'il contient.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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158
p. 194-209
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
Début :
Il y a long-temps que le goût a lieu d'être blessé des disparates de l'Orchestre [...]
Mots clefs :
Théâtre, Actes, Opéra, Musique, Anonymat, Ouvrages, Scène, Composition, Drame, Public, Comédiens, Auteur, Genre, Symphonies, Talents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles .
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
OBSERVATIONS fur la Lettre adrefſée
à MM. les Comédiens François ,
inférée dans le premier Volume du
Mercure de Juillet .
IL y a long-temps que le goût a lieu
d'être bleffé des diſparates de l'Orchestre
dans les entre- Actes de nos Tragédies ,
& même de quelques-unes de nos Co-
-médies du haut- comique. Tout ce qu'obſerve
ſur cela le judicieux Anonyme
AOUST. 1754. 195
dans ſa Lettre à MM. les Comédiens
François , a le mérite d'une vérité généralement
ſentie , remarquée & difcutée
avec fineſſe par un homme d'eſprit , délicat,
& fenfible à toutes les impreffions.
On avoit déja tenté à quelques repréſentations
pour la Cour , d'arranger des
ſuites de ſymphonies , finon exactement
propres aux diverſes ſituations de
la Scène dans les entr'Actes , au moins
plus analogues au genre du Théâtre
François , que l'eſpéce de charivari plutôt
barbare qu'Italien dont ſe plaint l'Anonyme.
En choiſiſſant , comme il le
propoſe , dans nos meilleurs Opéra François
, des morceaux relatifs à la Scène
tragique , on parviendroit fans doute à
foutenir cette fuite de mouvemens que
l'on doit éprouver ſans interruption pendant
toute la durée d'un Drame : mais il
paroît ſe préſenter ſur cela quelques difficultés.
On en voit une d'abord , dans les
foins&dans la ſagacité qu'éxigeroit ce
choix. En le ſuppoſant fait auſſi parfaitementqu'il
feroit poffible,Tembarrasd'en
diriger l'application à chaque repréſentation,
dont la diſtribution change quelquefois
au moment même du Spectacle
,joint à celui de reprendre , pour les
Ij
196 MERCURE DE FRANCE.
,
Piéces nouvelles , des morceaux déja
employés dans celles du Répertoire cour
rant feroit un nouvel obſtacle . Ces
ſoins acceſſoires, qui ſurchargeroient les
Comédiens , pourroient les diſtraire de
celui auquel ils ſe doivent en entier
pour l'exercice de leurs talens. Une autre
difficulté s'offre encore dans l'oppofi
tion très-légitime que pourroit faire le
Spectacle de l'Opéra . On ſçait qu'il n'y
a qu'un affez petit nombre d'Ouvrages
qui puiffent fourenir les remiſes à ce
Théâtre. On est obligé de les éloigner
par le plus d'eſpace de temps poffible ,
àcauſe de celui pendant lequel on eſt
forcé de faire durer ſur la Scène chacune
de ces repriſes : fi la plupart des
airs remarquables de ces Opéra ſe trouvoient
journellement répétés au Théâtre
de la Comédie , il eſt certain que les
chefs-d'oeuvre de notre Scène lyrique en
deviendroient encore bien plus promptement
furannés , que n'affecte aujourd'hui
de le croire le goût infatiable de
Ja nouveauté.
Pour réfoudre toutes ces difficultés ,
&atteindre au but que propoſe l'Anonyme,
il ſemble que le moyen le plus
naturel feroit de faire compoſer des
fymphonies, qui rempliroient les Entre
AOUST. 1764. 197
Ates des Piéces tragiques ,& même de
beaucoup de Comédies. Qu'il ſoit permis
d'éxaminer & de détailler les avantages
qui pourroient réfulter de cette
idée.
: On entrevoit dans ce qu'on propoſe
une nouvelle carrière ouverte à l'harmonie
, à l'expreſſion des ſentimens&
à la muſique imitative. Ce nouveau
champ , auſſi fertile pour le moins &
plus digne de l'art que des bouffonneries
auxquelles on en applique quelquefois
les plus grands efforts , ſeroit- il négligé
par les meilleurs Compofiteurs ?
Quel d'entre eux pourroit croire fes
Ouvrages & fon nom moins illustrés ,
en les affociant à tant de Drames admirables
du Théâtre François , qu'à
quelques Ouvrages d'un genre mixte ,
dont le ſuccès eſt encore incertain dans
la poſtérité ? Ce que des occupations
ſuivies , & par-là plus importantes , ne
permettroient pas d'entreprendre à des
Muſiciens déja célébres , de plus jeunes
en réputation , ou moins exercés fur
de grands Sujets , pourroient s'en faifir.
Il n'eſt pas difficile d'appercevoir de
quelle utilité ſeroit pour ceux-ci cette
forte de concours. Tous les genres d'ex
Iiij
198 MERCURE DE FRANCE.
preffions , toutes les eſpéces d'images
qui peuvent entrer dans la muſique d'un
Opéra , ſe préſenteroient àtraiter dans
les entre-Actes des Poëmes tragiques
du Théâtre François. Beaucoup de caractères
de Muſique adaptés à certaines
Comédies , pourroient être relatifs à
ceux de certains Ballets dans les Opéra .
Enan dans ces Eſſais ,lejugement du
Public aſſemblé ſeroit un guide plus
sûr que les fuffrages des petits cercles
d'un concert particulier ; il contribueroit
bien plus efficacement à former , à
perfectionner les Auteurs de Mufique ,
à exciter l'émulation , & à faire connoître
beaucoup plutôt ceux dont les
talens mériteroient une distinction qui
les encourageroit.
En fuivant ce nouveau Plan , voilà
déja des progrès aſſez probables , & une
école utile pour les ſymphonies Françoiſes
, partie fort importante de notre
Opéra. Seroit-ce une conjecture légérement
fondée que de préſumer qu'elle
le deviendroit autant pour la Mufique
vocale ; principalement pour celle du
récitatif? L'adoption d'une Muſique qui
deviendroit intéreſſante pour les Spectateurs
, occafionneroit indubitablement
plus de fréquentation des Muficiens au
AOUST. 1764 . 199
Théâtre François. Si les accens de
l'âme , dans l'énonciation familière ,
font & doivent être le modèle qu'offre
la nature à la bonne & à la vraie déclamation
, celle-ci doit devenir un modèle
intermédiaire pour le Récitatifmufical
; attendu la manière propre d'imiter
de cet Art , qui doit être plus foutenue
& plus marquée que la fimple déclamation
. Ainsi l'habitude d'entendre les
grands talens de ce dernier genre, feroit
peut-être un des plus fürs moyens de
donner ce tact fin des inflexions ou des
modulations , à ceux des Muficiens qui
ne l'auroient pas par un ſentiment naturel
& à le rendre plus juſte & plus
afſuré dans ceux qui l'auroient déja.
2.
:
On ne connoît pas aſſez le prix , ou
peut-être on ne profite pas de tous les
avantages de ces fortes d'habitudes entre
des Arts relatifs . L'étude alors cachée
fous l'attrait de l'amusement , devient '
une diſtraction plus utile que le travail.
Que ceux de nos Lecteurs qui ſont
nés avec un certain feu d'imagination ,
( la vraie ſource peut- être du ſentiment )
ſe rappellent combien , dans leur jeuneffe
, ils fe fentoient enflammés en fortant
d'une belle Tragédie , rendue par
1 iv
200 MERCURE DE FRANCE.
و
d'excellens Acteurs. Qu'ils ſe reffouviennent
qu'enlevés , pour ainſi dire ,
au-deſſus d'eux- mêmes , ils étoient entraînés
involontairement à compoſer ,
à exprimer , à déclamer mentalement ou
à haute voix , des fragmens vagues &
indéterminés , analogues à la force & à
l'objet des paffions dont ils avoient été
le plus émus au Théâtre. C'eſt par cette
voie que l'on contracte le talent de bien
lire talent plus rare qu'on ne croit
parmi les perſonnes les mieux élevées ,
& même parmi les Gens de Lettres. Ce
genre d'enſeignement devient la nature
même dans ceux qui s'en pénétrent &
qui font bien diſpoſés ; elle procure au
moins dans les autres une certaine connoiſſance
du vrai ſens des paroles &
de la juſteſſe des infléxions. On fera
doncfuffifamment autorifé àeſpérer que
par la nous retrouverions cette partie ,
fi précieuſe de nos Opéra , qui ſemble
avoir perdu à mesure que les autres
ent le plus gagné ; parce que les Maficiens
trop abandonnés aux nouvelles
xicheſſes de l'art dans l'harmonie , ont
négligé de conſulter la Nature dans la
mélodie.
En inſiſtantpour que l'on entre dans
AOUST. 1764. 203
1
l'usage qu'ils en faisoient au Théâtre ,
nous ne pouvons douter qu'elle ne fut
admiſe à tous les leurs , au moins comme
un acceſſoire néceſſaire. Pour que
cet acceſſoire ſoit toujours agréable à
l'Auditeur ſenſé , il faut qu'il accom
pagne & qu'il orne le fond ſans jamais
l'abſorber ni diſtraire du Sujet.
C'eſt ce qui réſulteroit des fimphonies
analogues aux ſituations & au mou
vement des Drames éxécutés dans les
entr'actes.
- Ne peut- on pas préſumer que beau
coup d'Amateurs de Muſique ſeroient
alors conduits par cet attrait au Théâ--
tre François . Bien loin que les Amareurs
du fond de ce ſpectacle en fufſent
écartés par là , les Piéces les plus
anciennes ſe trouveroient pour ainfi
dire renouvellées, Elles reprendroient
bientôt le droit d'étonner & d'attacher ,
car les hommes en général , ne naiſſent
point avec un goût faux & dépravé ;
celui du vrai beau ne s'affoiblit en eux
que faute de leur être fréquemment:
préſenté. Ainfi le Public ramené infeniblement
à un Spectacle digne de lui
encourageroit encore les grands talens
par un concours affidu , comme il a fait
autrefois. Si cette révolution avoit lieu ,,
Ivj
204 MERCURE DE FRANCE.
1
loin de préjudicier au produitdes Théâ
tres , plus dévoués à des genres moins
réguliers , elle préviendroit à cet égard
le dégoût & la fatiété , toujours à craindre
dans une continuité d'amusemens
de la même eſpéce. La gaîté & le défordredes
bouffonneries deviennent plus
piquantes , lorſqu'elles ne ſervent que
de diſtraction paſſagere , que lorſqu'elles
font prèſque l'objet perpétuel de l'attention
. C'eſt donc le partage , & non l'exclufion
d'aucun genre que l'on a en
vue , & que l'on croit également intéreffant
pour les uns & pour les autres.
On prévoit facilement le fruit que
tireroit le Théâtre de l'Opéra de l'uſage
des entre-Actes en queſtion à la Comédie
Françoiſe.
Une telle occafion d'exercer les talens
conſommés , de former & de développer
les nouveaux, prometun plus
grand nombre d'Auteurs pour l'Opéra
& une bien plus grande quantité de
nouveaux Ouvrages ſuſceptibles de fuccès
à ce Théâtre. D'autre part , le Public
accoutumé journellement à écoutér avec
une forte d'intérêt, de la muſique alliée à
un ſpectacle ſérieux & héroïque , en
reprendroit l'uſage de concilier le plaifir
AOUST. 1764. 201
6
les vues de l'Amateur éclairé , dont
nous ne faiſons ici qu'étendre l'idée
ſi l'on nous croit guidés par un motif
de goût & d'intérêt exclufif pour
un genre de ſpectacle , au détriment
d'un autre , que l'on daigne nous
écouter à cet égard avec impartialité ,
& l'on fera convaincu que notre but
au contraire eſt d'affurer & de fixer le
foutien de tous . Leur intérêt commun
eſt indiviſiblement lié à celui des plaifirs
du Public .
1
Dans une grande Ville , comme cette
Capitale , où pluſieurs Théâtres principaux
ſont ouverts pendant toute l'année
, s'il arrive que la mode , le caprice
ou même ſi l'on veut , des ſuccès trèsmérités
,attirent perpétuellement à un
ſeul le plus grand nombre des Spectateurs,
il faudra que les autres dégénérent
par découragement, ou que confondant
des genres étrangers ,ils empruntent de
celui qui fera le plus en faveur , des
agrémens qui deviendront ridicules en
les déplaçant. De là réſultera bientôt la
décadence du goût & ce qui le prévient
toujours , une forte d'incertitude
inquiette qui fait inceffamment & indistinctement
changer , fi l'on peuts
Iv
202 MERCURE DE FRANCE .
le dire , le ſyſtême des fuffrages du
Public. Alors on n'a plus de points
fixes & le genre qui ſemble le plus
triomphant , prépare peut - être fa
ruine en détruiſant les autres .
Il s'introduit quelquefois un luxe dans
lesArts& dans les talens , comme dans
la façon de vivre. S'il paroît d'abord
lés enrichir , il les appauvrit peu -àpeu
& finit par les corrompre entièrement.
Il a cependant des avantages ,
auxquels on auroit tort de renoncer.
Il ne s'agit donc pas de le profcrire ,
mais d'en réprimer les excès , & d'en
diftribuer le fruit. La Muſique paroît
être aujourd'hui dans ce cas. Plus cer
art a fait de progrès parmi nous , plus
chacun s'eſt crû obligé de l'aimer &
de s'y connoître , même ceux qui ont
fur cela le moins de goût & de connoiffances.
Tout le monde est donc
devenu Muficien ou veut le paroître.
Ce qui ne revient pas au même , à
beaucoup près , pour la juſteſſe du goût
général , mais pour la néceffité de recourir
à cet attrait dans tous les Spectacles
, où il eſt utile d'entretenir l'affluence
des Spectateurs ...
Sans connoître bien précisément ni
la muſique pratique des Anciens , ni
AOUST. 1764. 207
férens , en faveur de celle que d'autres
éprouvent à voir trop ouvertement
bleffer les vraiſemblances .
L'Auteur de la lettre à MM.les Comédiens
François s'eſt renfermé dans ce
qui regarde leur Théâtre. S'il a été
affecté ſi défagréablement des difparatés
de la Symphonie dans les entr'actes
à ce Théâtre , combien auroit- il dù l'être
à celui de l'Opéra , où ce défaut d'analogie
& de lialfons entre les Actes ,
eſtd'autant plus intolérable ,que la Mufique
est le langage unique & perpétuel
fur cette Scène. Quand onſe reſſouvient
que l'on y a vû des Perfonnages héroïques
, finiſſant un Acte par une
Scène ou par une Monologue du plus
grand pathétique , reconduits par l'orcheſtre
ſur un rigaudon très- gai &
que des Parodies bouffones avoient:
rendu encore plus difparat , on ne con--
çoit pas comment depuis l'inſtitutio:n
de l'Opéra , les Auteurs ont fait l'épargne
de quelques meſures de Muſique
plutôtque d'obvier à une inconféquence
auffi choquante. Ce qu'on a fait pour cela
dans quelques parties de certains Opéra
modernes , en fort petit nombre , l'effet
admirable & les applaudiſſemens qu'ont
produit dans Dardanus la ſymphonie
208- MERCURE DE FRANCE.
du combat entre le quatriéme &le cinquiéme
Acte , ne devroient- ils pas encourager
à porter cette attention fur
tous les entr'actes des ouvrages modernes
& de ceux qu'on remet au Théâ
tre ? C'eſt particulièrement au célébre
Auteur de Dardanus , qu'on vient
de citer , qu'il convient d'adreſſer ce
voeu des Amateurs , pour enrichir &
perfectionner le Théâtre de ſa gloire ,
certains que ſon exemple ſeroit une loi.
On croit pouvoir ſans indiſcrétion lui
faire cette prière pour les Opéra qu'on
remet ſouvent delui , parce qu'il ne s'agit
que de morceaux détachés , choifis
dans le porte-feuille , & adaptés à propos.
Il n'y a que les forces de l'eſprit
néceſſaires à foutenir la fatigue d'un
ouvrage long & fuivi , qui cédent
quelquefois au poids du temps & des
travaux paffés ; mais le génie ne connoît
point d'âge , & dans un homme
comme M. RAMEAU , il n'aura d'autre
terme que celui de la vie. Ainfi , quand
il faudroit compoſer exprès ces morceaux,
on eft en droit de l'eſpérer de lui.
On oppofera peut-être l'impoſſibilité
de produire des morceaux de ſymphonie
, tant pour les entre - Actes du
Théâtre François , que pour celui de
AOUST. 1764. 205
de l'oreille avec celui du coeur & de
l'eſprit ; ce qui depuis un certain temps
eſt fort diviſé. Les effets n'en démontrent
que trop les funeſtes confequences
pour le plus beau Spectacle de l'Europe.
De tout ce qu'on vient de dire , n'eſtil
pas permis de conclure , que ſi l'on
s'eſt trop livré à ſes propres idées dans
ce qu'on préſume pour l'avantage des
trois Spectacles de Paris , au moins le
projet ne peut porter préjudice à aucun
, & devenir très-utile à celui pour
lequel il a été conçu .
On objectera peut- être que depuis la
ſuppreſſion des luftres &de la manoeuvre
qu'ils exigeoient au Théâtre de
la Comédie , ces fortes de ſymphonies
dans les entr'actes ſont inutiles , attendu
le peu d'intervalle qu'on y laiſſe .
Qui peut affurer que ces morceaux de
Muſique , compoſés & éxécutés dans
les conditions requiſes par l'Anonyme ,
ne feroient pas écoutés avec affez d'attention
& d'intérêt par le Public , pour
mériter qu'ou leur donnât un tems convenable
? C'eſt , comme le remarque le
judicieux Obfervateur , le désagrément
de ce qu'on éxécutoit & le peu d'analogie
avec le Drame , qui caufoient
206 MERCURE DE FRANCE.
P'impatience du Spectateur bien plus que
le temps qu'exige la divifiondes Actes.
Il n'eſt pas hors de propos d'obſerver
que dans une action dont la durée eſt
fuppofée de 24 heures , cette précipitation
qui joint les Actes les uns aux
autres, eft fans contredit fort contraire à
Pillufion On ſe prête ſans doute à bien
des choſes au Théâtre , mais dans les
efprits bien ordonnés cette complaifance
a dés bornes , & c'eſt ce qui a donné
lieu aux régles de l'Art Dramatique
, fans quoi elles ſeroient prèſque
toutes fuperflues. Ainfi pour la réduction
du temps , dans une action théâtrale ,
notre jugement obſerve à-peu-près les
mêmes proportions que dans celles des
autres Arts imitateurs par rapport à
l'étendue des objets. Verra-t- on , par
exemple, ſans une répugnance fenfible
pour la Raiſon , un Perſonnage quitter
la Scène à la fin d'un Acte , pour aller
combattre affez loin du lieu de cette
Scène & rentrer tout de ſuite victorieux
d'une Armée après beaucoup d'exploits
, ſans que le temps apparent
de ſon abfence puiffe au moins tromper
ſur le temps réel qui lui auroit été
néceſſaire ? On doit donc amuſer l'impatience
de quelques Spectateurs indif
AOUST. 1764. 209
'Opéra , analogues aux parties des
Drames qu'ils rempliroient. C'eſt encore
au nom du Public & du reſpectable
Auteur de la Lettre imprimée
dans le premier Mercure de Juillet ,
que l'on prend ici la liberté d'inviter M.
RAMEAU à donner for avis ſur cette
objection & fur le projet que cet Anonyme
a daigné nous permettre d'étendre
& de dévélopper.
N. B. On donnera dans le prochain
Mercure la Réponse à la Lettre inférée
dans le second Volume de Juillet.
Fermer
Résumé : SUPPLÉMENT à l'Art. des Spectacles. OBSERVATIONS sur la Lettre adressée à MM. les Comédiens François, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juillet.
Le texte aborde les disparités dans l'orchestre pendant les entractes des tragédies et comédies françaises, un sujet déjà traité par un anonyme dans une lettre aux Comédiens Français. Cet anonyme critique l'utilisation du 'charivari' italien et propose d'adopter des morceaux d'opéras français plus adaptés aux situations scéniques. Cependant, cette solution présente des difficultés, notamment la sélection et la direction des morceaux, ainsi que l'opposition potentielle de l'Opéra, qui pourrait voir ses œuvres surutilisées. Pour résoudre ces problèmes, le texte suggère de composer de nouvelles symphonies spécifiques aux entractes des pièces tragiques et comiques. Cela offrirait une nouvelle carrière à l'harmonie et à la musique imitative, tout en étant bénéfique pour les jeunes compositeurs. L'adoption de cette musique intéressante pourrait augmenter la fréquentation des musiciens au théâtre français et améliorer la déclamation et le récitatif musical. Le texte souligne également l'importance de l'habitude et de l'émulation pour former et perfectionner les auteurs de musique. Il espère que cette révolution ramènera le public vers des spectacles dignes et encouragera les grands talents. Enfin, il prévient contre les excès de luxe dans les arts et la nécessité de distribuer équitablement les avantages pour éviter la décadence du goût. Le texte discute également de l'impact positif de la symphonie du combat entre le quatrième et le cinquième acte de l'œuvre 'Dardanus' sur le public, soulignant les applaudissements et l'admiration qu'elle a suscités. Il encourage les auteurs, notamment le célèbre auteur de 'Dardanus', à enrichir et perfectionner les entreacts des ouvrages modernes et des pièces remises au théâtre. Le texte reconnaît le génie durable de Jean-Philippe Rameau et sa capacité à composer des morceaux détachés pour les opéras. Il aborde également la division entre l'oreille et le cœur dans les spectacles, soulignant les conséquences funestes de cette séparation. Le projet de réintroduire des symphonies dans les entreacts est présenté comme utile et sans préjudice pour les spectacles de Paris. Le texte réfute l'objection selon laquelle les symphonies sont inutiles après la suppression des lustres, affirmant que des morceaux de musique bien composés seraient écoutés avec attention. Il critique la précipitation entre les actes, contraire à l'illusion théâtrale, et invite Rameau à donner son avis sur cette question. Enfin, il annonce la publication de la réponse à une lettre dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
159
p. 213-214
« L'Auteur du Semoir-à-bras de Languedoc, desirant faire connoître aux [...] »
Début :
L'Auteur du Semoir-à-bras de Languedoc, desirant faire connoître aux [...]
Mots clefs :
Semoir, Agriculture, Auteur, Languedoc, Abbé
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'Auteur du Semoir-à-bras de Languedoc, desirant faire connoître aux [...] »
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc
; defirant faire connoître aux Agriculteurs
de la Capitale du Royaume , la commodité &
l'utilité de cet inſtrument de labourage , déjà
au gré du Public dans les Provinces Méridionales
& autres , a cru devoir en faire faire un dépôt à
Paris. Ceux qui deſireront prendre connoiffance
& ſe procurer de ces inſtrumens , pourront s'adreſſer
an fieur BLEUZE , à l'Hôtel de la Prévôté,
rue d' Argenteuil , chargé de ce dépôt & des envois
en Province.
Le prix du Semoirpris à Paris eſt de 53 livres ,
emballage compris. AAvignon il coûte 39 livres
emballage également compris.
On ſe chargede les envoyer dans tels pays quece
ſoit , à la charge aux Amateurs d'en payer le
port.
Les perſonnes qui deſireront s'en procuser, ſçavoir,
à Paris, doivent s'adreſſer au ſieur BLEUZE;
A Avignon , il faut s'adreſſer à M. l'Abbé Soumille.
Il faut payer d'avance 24 liv parce qu'on
ne fait ces inftrumens que de commande , & le
ſurplus ſera exigé lorſque la fabrication en ſera
faite, & avant l'envoi,
Il faut affranchir les ports de Lettres & de l'argent.
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc vient
de publier la figure , les proportions & l'explications
d'un ſecond Inſtrument d'Agriculture qui
fait pendant au premier. C'eſt une machine propre
a brifer les mottes des champs que l'on veut
enfemencer. Il a eu P'honneur d'en préſenterun
modèle engrand à ladernière l'Aſſemblée des Etats
Généraux de cette Province , qui ontdélibéré d'en
envoyer des copies dans tous les Diocéfes pour
le faire connoître . C'eſt une demie feuille d'impreſſion
, gratuite , qu'il offre à tous ceux qui
214 MERCURE DE FRANCE.
A
la lui demanderont par une lettre affranchie.
Ildélivre auſſi gratuitement unedemie feuille,
contenant une ſeconde ſuite d'expériences faites
avec ſon Semoir &tirées de la récolte de 1763 .
On y voit , entre autre choſe , un mémoire fort
inftructif , dreſſé par M. Duverger , Secrétaire
perpétuel du Bureau Royal d'Agriculture de
la Ville du Mans. Le Public paroît goûter de
plus en plns cette nouvelle méthode , puiſque
la liſte des Souſcripteurs que nous avons lous
les yeux , a été porté à cent ſeize dans l'intervalle
de trois années , lans y comprendre
ceux de ces Semoirs que l'on conſtruit ailleurs
par imitation , d'après les moyens qu'il en a
fournis lui-même dans une petite brochure qu'il
donne gratuitement.
L'Adreſſe eſt à l'Abbé Soumille , Correſpondant
des Académies Royales des Sciences de Paris
, Toulouſe & Montpellier , Aſſocié libre de la
Société Royale d'Agriculture de Limoges , d
Villeneuve-lés-Avignon. On doit affranchir le
port des Lettres.
; defirant faire connoître aux Agriculteurs
de la Capitale du Royaume , la commodité &
l'utilité de cet inſtrument de labourage , déjà
au gré du Public dans les Provinces Méridionales
& autres , a cru devoir en faire faire un dépôt à
Paris. Ceux qui deſireront prendre connoiffance
& ſe procurer de ces inſtrumens , pourront s'adreſſer
an fieur BLEUZE , à l'Hôtel de la Prévôté,
rue d' Argenteuil , chargé de ce dépôt & des envois
en Province.
Le prix du Semoirpris à Paris eſt de 53 livres ,
emballage compris. AAvignon il coûte 39 livres
emballage également compris.
On ſe chargede les envoyer dans tels pays quece
ſoit , à la charge aux Amateurs d'en payer le
port.
Les perſonnes qui deſireront s'en procuser, ſçavoir,
à Paris, doivent s'adreſſer au ſieur BLEUZE;
A Avignon , il faut s'adreſſer à M. l'Abbé Soumille.
Il faut payer d'avance 24 liv parce qu'on
ne fait ces inftrumens que de commande , & le
ſurplus ſera exigé lorſque la fabrication en ſera
faite, & avant l'envoi,
Il faut affranchir les ports de Lettres & de l'argent.
L'AUTEUR du Semoir- à-bras de Languedoc vient
de publier la figure , les proportions & l'explications
d'un ſecond Inſtrument d'Agriculture qui
fait pendant au premier. C'eſt une machine propre
a brifer les mottes des champs que l'on veut
enfemencer. Il a eu P'honneur d'en préſenterun
modèle engrand à ladernière l'Aſſemblée des Etats
Généraux de cette Province , qui ontdélibéré d'en
envoyer des copies dans tous les Diocéfes pour
le faire connoître . C'eſt une demie feuille d'impreſſion
, gratuite , qu'il offre à tous ceux qui
214 MERCURE DE FRANCE.
A
la lui demanderont par une lettre affranchie.
Ildélivre auſſi gratuitement unedemie feuille,
contenant une ſeconde ſuite d'expériences faites
avec ſon Semoir &tirées de la récolte de 1763 .
On y voit , entre autre choſe , un mémoire fort
inftructif , dreſſé par M. Duverger , Secrétaire
perpétuel du Bureau Royal d'Agriculture de
la Ville du Mans. Le Public paroît goûter de
plus en plns cette nouvelle méthode , puiſque
la liſte des Souſcripteurs que nous avons lous
les yeux , a été porté à cent ſeize dans l'intervalle
de trois années , lans y comprendre
ceux de ces Semoirs que l'on conſtruit ailleurs
par imitation , d'après les moyens qu'il en a
fournis lui-même dans une petite brochure qu'il
donne gratuitement.
L'Adreſſe eſt à l'Abbé Soumille , Correſpondant
des Académies Royales des Sciences de Paris
, Toulouſe & Montpellier , Aſſocié libre de la
Société Royale d'Agriculture de Limoges , d
Villeneuve-lés-Avignon. On doit affranchir le
port des Lettres.
Fermer
Résumé : « L'Auteur du Semoir-à-bras de Languedoc, desirant faire connoître aux [...] »
L'auteur du Semoir-à-bras de Languedoc informe les agriculteurs parisiens de l'utilité et de la commodité de cet outil, déjà apprécié dans les provinces méridionales. Un dépôt est établi à Paris chez le sieur BLEUZE, à l'Hôtel de la Prévôté, rue d'Argenteuil. Le prix du semoir est de 53 livres à Paris, contre 39 livres à Avignon. Les instruments peuvent être envoyés partout, les acheteurs payant le port. Les commandes se font auprès du sieur BLEUZE à Paris et de M. l'Abbé Soumille à Avignon, avec un acompte de 24 livres requis à l'avance. L'auteur présente également une machine pour briser les mottes des champs, dont un modèle a été montré aux États Généraux de la province. Il offre gratuitement des informations sur cet instrument et des expériences réalisées avec le semoir en 1763. La méthode suscite un intérêt croissant, avec 116 souscripteurs en trois ans. Les demandes doivent être adressées à l'Abbé Soumille, correspondant des académies royales des sciences de Paris, Toulouse et Montpellier, et associé de la Société Royale d'Agriculture de Limoges et Villeneuve-lès-Avignon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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160
p. 211
« On a publié il y a quelque temps un Prospectus intitulé, Maison d'Education. [...] »
Début :
On a publié il y a quelque temps un Prospectus intitulé, Maison d'Education. [...]
Mots clefs :
Prospectus, Auteur, Projet, Maison d'éducation
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texteReconnaissance textuelle : « On a publié il y a quelque temps un Prospectus intitulé, Maison d'Education. [...] »
On a publié il y a quelque temps un Profpectus
intitulé, Maifon d'Education . M. d'Alembert nous
prie d'avertir que s'il a conſenti à être nommé dans
ce Profpectus , c'eft uniquement comme connoiffant
l'Auteur , qui eft M. de Baflide : mais que
d'ailleurs il n'a jamais prétendu fe rendre refponfable
du projet dont il s'agit. C'eft à M. de Baftide.
feul qu'il faut s'adreffer pour ce qui concerne cette.
Maifon d'Education .
intitulé, Maifon d'Education . M. d'Alembert nous
prie d'avertir que s'il a conſenti à être nommé dans
ce Profpectus , c'eft uniquement comme connoiffant
l'Auteur , qui eft M. de Baflide : mais que
d'ailleurs il n'a jamais prétendu fe rendre refponfable
du projet dont il s'agit. C'eft à M. de Baftide.
feul qu'il faut s'adreffer pour ce qui concerne cette.
Maifon d'Education .
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161
p. 10-11
LETTRE de J. J. ROUSSEAU au Libraire DUCHESNE à Paris. A Motiers, le 6 Janvier 1765.
Début :
Je vous envoie, Monsieur, une piéce imprimée & publiée à Genève, & que je [...]
Mots clefs :
Public, Auteur
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de J. J. ROUSSEAU au Libraire DUCHESNE à Paris. A Motiers, le 6 Janvier 1765.
LETTRE de J. J. ROUSSEAU au Libraire
DUCHESNE à Paris.
A Motiers , le 6 Janvier 1769%
JE vous envoie , Monſieur , une piéce
imprimée & publiée à Genève , & que je
vous prie d'imprimer & publier à Paris ,
pour mettre le Public en état d'entendre
les deux Parties , en attendant les autres
réponfes plus foudroyantes qu'on prépare
à Genève contre moi. Celle - ci eft de
M. Verues, Miniftre du faint Evangile &
(7 ) Rép. à M. l'Arch. p. 94
( 8 ) Avera, des teu , de la Mont. p. 3-
JUILLET 1765 If
pafteur à Céligny : je l'ai reconnu d'abord
à fon ftyle paftoral. Si toutefois je me
trompe , il ne faut qu'attendre pour s'en
éclaircir ; car s'il en eft l'auteur , il ne
manquera pas de la reconnoître hautement,
felon le devoir d'un homme d'honneur &
d'un bon chrétien ; s'il ne l'eft pas , il la
défavouera de même , & le Public faura
bientôt à quoi s'en tenir.
Je vous connois trop , Monfieur
, pour
croire que vous vouluffiez imprimer une
piéce pareille , fi elle vous venoit d'une
autre main ; mais puifque c'eft moi qui
vous en prie , vous ne devez vous en faireaucun
fcrupule. Je vous falue de tout mon
coeur.
ROUSSEAU .
DUCHESNE à Paris.
A Motiers , le 6 Janvier 1769%
JE vous envoie , Monſieur , une piéce
imprimée & publiée à Genève , & que je
vous prie d'imprimer & publier à Paris ,
pour mettre le Public en état d'entendre
les deux Parties , en attendant les autres
réponfes plus foudroyantes qu'on prépare
à Genève contre moi. Celle - ci eft de
M. Verues, Miniftre du faint Evangile &
(7 ) Rép. à M. l'Arch. p. 94
( 8 ) Avera, des teu , de la Mont. p. 3-
JUILLET 1765 If
pafteur à Céligny : je l'ai reconnu d'abord
à fon ftyle paftoral. Si toutefois je me
trompe , il ne faut qu'attendre pour s'en
éclaircir ; car s'il en eft l'auteur , il ne
manquera pas de la reconnoître hautement,
felon le devoir d'un homme d'honneur &
d'un bon chrétien ; s'il ne l'eft pas , il la
défavouera de même , & le Public faura
bientôt à quoi s'en tenir.
Je vous connois trop , Monfieur
, pour
croire que vous vouluffiez imprimer une
piéce pareille , fi elle vous venoit d'une
autre main ; mais puifque c'eft moi qui
vous en prie , vous ne devez vous en faireaucun
fcrupule. Je vous falue de tout mon
coeur.
ROUSSEAU .
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162
p. 39-44
A M. DE LA PLACE, en lui envoyant une lettre de feu M. RAMEAU.
Début :
MONSIEUR, DEPUIS que le célébre M. Rameau mon compatriote a [...]
Mots clefs :
Musique, Auteur, Gloire, Lyrique, Académie de Dijon, Sciences, M. Rousseau, Patrie, Ouvrage, Homme
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : A M. DE LA PLACE, en lui envoyant une lettre de feu M. RAMEAU.
A M. DE LA PLACE , en lui envoyant
une lettre de feu M. RAMEAU.
ONSIEUR ,
DEPUIS que le célébre M. Rameau mon
compatriote a tracé les principes d'un art
dont il eſt comme le créateur , & mis en
pratique ces mêmes règles , en enrichiffant
notre lyrique des chefs-d'oeuvres qui feront
à jamais la gloire & les délices de
la nation ; on a porté la mufique françoiſe
à un fi haut degré de perfection
que de tous les paradoxes du fameux M.
Rouffeau , le plus fingulier fans doute eft
l'ouvrage où il foutient que notre langue
n'eft pas lyrique & que nous n'avons
aucune mufique.
Ce fyftême étagé par la force de l'éloquence
, & orné de toutes les grâces du
ftyle , a fait tant de bruit & a été fi mal
réfuté , que l'Auteur a peut-être fini par
foutenir férieufement ce qu'il n'avoit apparemment
enfanté que comme un jeu d'efprit.
On eft d'autant plus porté à le croire ,
dans ce même temps & de la même que
40 MERCURE
DE
FRANCE
.
plume dont il avoit tâché de détruire
l'existence de cette mufique , on a vu
éclore le Devin du Village , ouvrage charmant
qui prouve d'une part que notre langue
eft très-lyrique , & d'une autre , que
nous avons une mufique qui nous eſt particulière
& propre , & qui eft dans le genre
excellent.
C'est peut-être d'après cet événement
que le fameux M. Rouffeau a pris du goût
pour les paradoxes ; la fortune qu'avoit
fait fon premier badinage , l'aura fans
doute engagé à foutenir dans la fuite , que
les arts & les fciences ont été nuifibles aux
maurs. Hafarderois- je beaucoup en avançant
, que ce n'eft encore que par un jeu
d'efprit qu'il a foutenu cette opinion , &
feulement parce qu'il avoit plû à notre
Académie de Dijon de la mettre en queftion
, & d'en faire un problême ? Auffi la
fcience dans nos Auteurs , l'étendue de
leurs talens , & la pureté de leurs moeurs ,
détruifent mieux ce nouveau fyftême que
toutes les longues & ennuyeufes differtations
qui ont paru fur ce fujet. C'eſt de
ce difcours couronné que je vois découler
les autres ouvrages de J. J. fur l'inégalité
des conditions , fur l'éducation , le
contrat focial , &c. Mais quelque fingu .
lières que foient les opinions répandues
OCTOBRE 1765 : 41
dans ces ouvrages , ils n'en font pas moins
refpectables par l'humanité qu'ils refpirent,
& ce feu dévorant de l'amour pour fes
femblables , qui doit l'emporter fur toutes
les autres vertus .
Si d'autres motifs ont éloigné M.
Rouffeau du chemin de la vérité, je reconnois
à ce trait l'humaine foibleffe : les génies
les plus fublimes ne peuvent entièrement
dépouiller le viel homme ; on fe
croiroit humilié de retourner fur fes pas
& on continue à fuivre des routes égarées
pour n'avoir pas à rougir de s'être écarté
du droit chemin : quand on à une fois
endoffé le manteau philofophique , on le
préfére à tout , & Diogène dans fon tonneau
ne fe donneroit pas pour Alexandre.
Mais quittons cet homme refpectable à
tant d'égards, pour revenir au célèbre Artifte-
Auteur , qui me procure l'avantage
de vous écrire.
J'ai vu dans vos Journaux avec la plus
grande fatisfaction , que notre nation commence
à imiter les Anglois dans les hom
mages que ce peuple éclairé rend aux Savans
& aux Artiſtes .
L'ancienne apothéofe des Héros ferviroit
à former des demi -Dieux en fourniffant
des exemples d'héroïfme au deffus
42 MERCURE DE FRANCE.
de l'humanité. Les honneurs rendus au
grand Newton , ont peut être mérité aux
glois , la palme philofophique ; les monumens
élevés en l'honneur de feu M. de
Crébillon, notre compatriote , ont peut-être
donné naiffance à la belle production du
Siége de Calais , fi utile à fon Auteur , &
propre à encourager fi les nouvelles tentatives.
La funébre faite
pompe
M. Rapour
meau le 16 Décembre
1764 , fait encore
plus d'honneur
au goût de la nation qu'à
celui qui en étoit l'objet ; & la préfence
de notre augufte Gouverneur
qui y affiftoit
enperfonne , élève le fucceffeur
du GRAND
CONDÉ même au deffus du Prince fi cela
eft poffible. La patrie de M. Rameau auroit
dû fuivre cet exemple , & lui confacrer un
maufolée qui auroit appris aux fiècles à
venir que ce génie étoit forti de fon fein ,
après avoir déja enfanté les Boffuet , les
La Monnoie , l'Auteur de Rhadamiſte , ce ·
lui de Guftave , & c. & c. & c. & c. & c.
comme elle pourra fe glorifier un jour .
d'avoir élevé dans fon fein le Pline moderne
qui rendra fa patrie & même fon fiècle
illuftre. « O Patrie ! prends part à la
gloire de tes enfans ; encourage & pro-
» tége les fciences , les arts & les talens
fi tu veux que ton nom foit célébre à
و و
OCTOBRE 1765. 43
99
jamais. Souviens -toi que cinq villes fe
» font vivement difputé la gloire d'avoir
» donné le jour à Homère , & épargne- toi
» la honte de voir des temples élevés &
» des autels dreffés à l'Appollon François,
» fans en avoir un feul dans ton en-
>> ceinte "".
Comme on doit être curieux de toutes
les productions d'un génie tel que feu
M. Rameau , je vois avec plaifir que votre
Journal raffemble des pièces fugitives ,
qui fans votre utile collection ne verroient
peut- être jamais le jour. Je fuis l'exemple
de M. Mongeot, en vous adreffant une lettre
de M. Rameau. Il feroit trop long de donner
l'hiſtoire de la difpute qui étoit entré
M. Rameau & moi au fujet des effets de la
Mufique des anciens , & fur fon ouvrage
intitulé l'origine des fciences . Le goût de
la littérature ancienne , n'eſt pas le
dominant ; d'ailleurs les occupations de
mon état & le refpect que j'ai pour le Public
, ne me permettent pas de vous envoyer
une differtation informe qui a occafionné
les deux lettres que M. Rameau
m'a écrites fur cette matière. Celle
dont je vous envoie copie eft d'autant
plus intéreffante qu'elle rend raiſon du
fyftême mufical de cet homme fameux :
c'en eft pour ainfi dire la clef.
44 MERCURE DE FRANCE.
Quelques correfpondances agréables
que j'ai eues , me mettroient à même
de vous fournir des anecdotes femblables ,
fi je ne craignois de vous importuner.
J'attends à ce fujet votre réponſe , &
fuis , & c .
A Dijon, le 31 Août 1765.
BEGUILLET , Avocat au Parlement ,
premier Notaire de la Province de Bourgogne
, place Saint Etienne , à Dijon.
une lettre de feu M. RAMEAU.
ONSIEUR ,
DEPUIS que le célébre M. Rameau mon
compatriote a tracé les principes d'un art
dont il eſt comme le créateur , & mis en
pratique ces mêmes règles , en enrichiffant
notre lyrique des chefs-d'oeuvres qui feront
à jamais la gloire & les délices de
la nation ; on a porté la mufique françoiſe
à un fi haut degré de perfection
que de tous les paradoxes du fameux M.
Rouffeau , le plus fingulier fans doute eft
l'ouvrage où il foutient que notre langue
n'eft pas lyrique & que nous n'avons
aucune mufique.
Ce fyftême étagé par la force de l'éloquence
, & orné de toutes les grâces du
ftyle , a fait tant de bruit & a été fi mal
réfuté , que l'Auteur a peut-être fini par
foutenir férieufement ce qu'il n'avoit apparemment
enfanté que comme un jeu d'efprit.
On eft d'autant plus porté à le croire ,
dans ce même temps & de la même que
40 MERCURE
DE
FRANCE
.
plume dont il avoit tâché de détruire
l'existence de cette mufique , on a vu
éclore le Devin du Village , ouvrage charmant
qui prouve d'une part que notre langue
eft très-lyrique , & d'une autre , que
nous avons une mufique qui nous eſt particulière
& propre , & qui eft dans le genre
excellent.
C'est peut-être d'après cet événement
que le fameux M. Rouffeau a pris du goût
pour les paradoxes ; la fortune qu'avoit
fait fon premier badinage , l'aura fans
doute engagé à foutenir dans la fuite , que
les arts & les fciences ont été nuifibles aux
maurs. Hafarderois- je beaucoup en avançant
, que ce n'eft encore que par un jeu
d'efprit qu'il a foutenu cette opinion , &
feulement parce qu'il avoit plû à notre
Académie de Dijon de la mettre en queftion
, & d'en faire un problême ? Auffi la
fcience dans nos Auteurs , l'étendue de
leurs talens , & la pureté de leurs moeurs ,
détruifent mieux ce nouveau fyftême que
toutes les longues & ennuyeufes differtations
qui ont paru fur ce fujet. C'eſt de
ce difcours couronné que je vois découler
les autres ouvrages de J. J. fur l'inégalité
des conditions , fur l'éducation , le
contrat focial , &c. Mais quelque fingu .
lières que foient les opinions répandues
OCTOBRE 1765 : 41
dans ces ouvrages , ils n'en font pas moins
refpectables par l'humanité qu'ils refpirent,
& ce feu dévorant de l'amour pour fes
femblables , qui doit l'emporter fur toutes
les autres vertus .
Si d'autres motifs ont éloigné M.
Rouffeau du chemin de la vérité, je reconnois
à ce trait l'humaine foibleffe : les génies
les plus fublimes ne peuvent entièrement
dépouiller le viel homme ; on fe
croiroit humilié de retourner fur fes pas
& on continue à fuivre des routes égarées
pour n'avoir pas à rougir de s'être écarté
du droit chemin : quand on à une fois
endoffé le manteau philofophique , on le
préfére à tout , & Diogène dans fon tonneau
ne fe donneroit pas pour Alexandre.
Mais quittons cet homme refpectable à
tant d'égards, pour revenir au célèbre Artifte-
Auteur , qui me procure l'avantage
de vous écrire.
J'ai vu dans vos Journaux avec la plus
grande fatisfaction , que notre nation commence
à imiter les Anglois dans les hom
mages que ce peuple éclairé rend aux Savans
& aux Artiſtes .
L'ancienne apothéofe des Héros ferviroit
à former des demi -Dieux en fourniffant
des exemples d'héroïfme au deffus
42 MERCURE DE FRANCE.
de l'humanité. Les honneurs rendus au
grand Newton , ont peut être mérité aux
glois , la palme philofophique ; les monumens
élevés en l'honneur de feu M. de
Crébillon, notre compatriote , ont peut-être
donné naiffance à la belle production du
Siége de Calais , fi utile à fon Auteur , &
propre à encourager fi les nouvelles tentatives.
La funébre faite
pompe
M. Rapour
meau le 16 Décembre
1764 , fait encore
plus d'honneur
au goût de la nation qu'à
celui qui en étoit l'objet ; & la préfence
de notre augufte Gouverneur
qui y affiftoit
enperfonne , élève le fucceffeur
du GRAND
CONDÉ même au deffus du Prince fi cela
eft poffible. La patrie de M. Rameau auroit
dû fuivre cet exemple , & lui confacrer un
maufolée qui auroit appris aux fiècles à
venir que ce génie étoit forti de fon fein ,
après avoir déja enfanté les Boffuet , les
La Monnoie , l'Auteur de Rhadamiſte , ce ·
lui de Guftave , & c. & c. & c. & c. & c.
comme elle pourra fe glorifier un jour .
d'avoir élevé dans fon fein le Pline moderne
qui rendra fa patrie & même fon fiècle
illuftre. « O Patrie ! prends part à la
gloire de tes enfans ; encourage & pro-
» tége les fciences , les arts & les talens
fi tu veux que ton nom foit célébre à
و و
OCTOBRE 1765. 43
99
jamais. Souviens -toi que cinq villes fe
» font vivement difputé la gloire d'avoir
» donné le jour à Homère , & épargne- toi
» la honte de voir des temples élevés &
» des autels dreffés à l'Appollon François,
» fans en avoir un feul dans ton en-
>> ceinte "".
Comme on doit être curieux de toutes
les productions d'un génie tel que feu
M. Rameau , je vois avec plaifir que votre
Journal raffemble des pièces fugitives ,
qui fans votre utile collection ne verroient
peut- être jamais le jour. Je fuis l'exemple
de M. Mongeot, en vous adreffant une lettre
de M. Rameau. Il feroit trop long de donner
l'hiſtoire de la difpute qui étoit entré
M. Rameau & moi au fujet des effets de la
Mufique des anciens , & fur fon ouvrage
intitulé l'origine des fciences . Le goût de
la littérature ancienne , n'eſt pas le
dominant ; d'ailleurs les occupations de
mon état & le refpect que j'ai pour le Public
, ne me permettent pas de vous envoyer
une differtation informe qui a occafionné
les deux lettres que M. Rameau
m'a écrites fur cette matière. Celle
dont je vous envoie copie eft d'autant
plus intéreffante qu'elle rend raiſon du
fyftême mufical de cet homme fameux :
c'en eft pour ainfi dire la clef.
44 MERCURE DE FRANCE.
Quelques correfpondances agréables
que j'ai eues , me mettroient à même
de vous fournir des anecdotes femblables ,
fi je ne craignois de vous importuner.
J'attends à ce fujet votre réponſe , &
fuis , & c .
A Dijon, le 31 Août 1765.
BEGUILLET , Avocat au Parlement ,
premier Notaire de la Province de Bourgogne
, place Saint Etienne , à Dijon.
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Résumé : A M. DE LA PLACE, en lui envoyant une lettre de feu M. RAMEAU.
La lettre, datée du 31 août 1765, est adressée à M. de La Place par un avocat nommé Beguillet. Elle aborde principalement la musique française et la réputation de Jean-Jacques Rousseau. Beguillet conteste les affirmations de Rousseau selon lesquelles la langue française ne serait pas lyrique et que la France manquerait de musique. Il cite la pièce 'Le Devin du Village' de Rousseau comme contre-exemple. Beguillet suggère que Rousseau pourrait avoir adopté ses propres paradoxes après leur succès initial. La lettre reconnaît également les contributions de Rousseau sur l'inégalité des conditions, l'éducation et le contrat social, tout en soulignant son humanité et son amour pour ses semblables. L'auteur exprime sa satisfaction de voir la France honorer les savants et les artistes, tels que Newton, Crébillon et Rameau. Il regrette que la patrie de Rameau n'ait pas érigé de mausolée en son honneur et encourage la promotion des sciences, des arts et des talents. Beguillet partage également une lettre de Rameau sur les effets de la musique des anciens et son système musical. Il mentionne avoir reçu des correspondances agréables mais craint d'importuner le destinataire. Il attend une réponse concernant ce sujet et se présente comme avocat au Parlement et premier notaire de la province de Bourgogne, résidant place Saint-Étienne à Dijon.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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163
p. 92-101
OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE MERVILLE. A Paris, chez la veuve DUCHESNE, rue Saint Jacques, au temple du goût ; 1766 : avec approbation & privilége du Roi : 3 vol. in-12.
Début :
C'EST ici la première édition complette du théâtre de M. Guyot de Merville. [...]
Mots clefs :
Comédie, Voltaire, Auteur, Théâtre, Genève, Succès, Comédiens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE MERVILLE. A Paris, chez la veuve DUCHESNE, rue Saint Jacques, au temple du goût ; 1766 : avec approbation & privilége du Roi : 3 vol. in-12.
OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE
MERVILLE. A Paris , chez la veuve
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi : 3 vol. in- 12 .
C'EST ici la première édition complette
du théâtre de M. Guyot de Merville.
Il ne manque à ce recueil que trois tragédies
, qui n'ont été ni repréſentées ni
imprimées , & qui en effet ne méritoient
point de l'être. On les a trouvées dans
les papiers de l'Auteur après fa mort ,
ainfi que quelques poéfies fugitives que
l'ou n'a pas cru devoir inférer dans la
collection de fon théâtre ; elles ne répondent
ni à fa réputation , ni au mérite
de fes autres ouvrages . Ces trois tragédies
font Achille à Troyes , Manlius Torquatus
, & Sallufte. L'Auteur les compofa
dans fa jeuneffe ; & le refus qu'elles ef
fuyèrent de la part des Comédiens , fut
la première fource des querelles qu'il eut
avec plufieurs Acteurs de la Comédie
Françoife. Ces querelles , toujours trèsFEVRIER
1766: 93
vives de fa part , le dégoûtèrent enfin du
théâtre , & peut-être même de fa patrie ,
qu'il quitta pour fe livrer à fon goût pour
les voyages
.
Michel Guyot de Merville étoit né à
Verfailles , le premier de Février de l'année
1696. Il donna fa première comédie
les Mafcarades amoureufes , au théâtre
Italien , le 4 Août 1736 ; & elle y fut
reçue avec applaudiffement. C'eft la première
pièce dans le goût de Molière , qui
ait paru fur ce théâtre. Elle eft bien conduite
; l'intrigue nous en paroît fimple
& ingénieufe , les caractères vrais & foutenus
, les fentimens bien placés , & fur
le ton de la bonne comédie. :
L'Editeur n'a point trouvé dans les
manufcrits de M. de Merville , une pièce
jouée fous fon nom à la Comédie Italienne
, le 3 Décembre de la même année
en voici le fujet. Elle eft intitulée
les Amans affortis fans le favoir. Deux
amis , dont l'un a un fils & l'autre, une
fille , ont formé la réfolution de marier
enfemble ces jeunes gens , lorfqu'ils au
ront atteint l'âge convenable. Différens
accidens font que ces enfans fe trouvent
perdus. Le hafard les réunit dans le même
lieu ils deviennent amoureux l'un de
l'autre ; & enfin ils font reconnus de leurs
94 MERCURE DE FRANCE .
parens , qui accompliffent le mariage projetté.
Cette pièce n'eut point de fuccès ;
'Auteur la retira à la feconde repréfentation
, & ne la fit point imprimer.
L'année fuivante , 9 Février , il donna
fur le même théâtre les Impromptus de
l'Amour , dont le fuccès le confola de
la chûte des Amans affortis ; & à la
Comédie Françoife , le io Octobre , la
comédie héroïque d'Achille à Scyros , où
les connoiffeurs trouvèrent beaucoup d'ef
prit , des fituations bien imaginées , du
jeu de théâtre , un tragique intéreſſant
joint à un comique décent , & en général
, une affez belle verfification. L'Auteur
rend compte , dans fa préface , de
la nature de ce poëme , qui tient un milieu
entre la tragédie & la comédie , c'eſtà-
dire , qui eft dans le genre tragi- comique.
Le Confentementforce , pièce jouée pour
la première fois , par les Comédiens François
, le 13 Août 1738 , eft , à próprement
parler , le triomphe de M. de Merville.
Cette petite comédie , qui eft reſtée
eut dans fa nouveauté le fuccès le plus
Alatteur.
Elle fut fuivie la même année , 3 I
Octobre, fur le même théâtre , des Epoux
réunis comédie en cinq actes , On y
FEVRIER 1766. 95
trouva , dans le temps , une gradation
d'intérêt bien ménagée , d'où naît le plaifir
de la furprife , qui ne fauroit être étouffé ,
parce que le dénouement a été prévu
d'une manière incertaine & vague. Cette
pièce n'eut cependant pas un grand fuccès
dans fa nouveauté , parce qu'elle fut
donnée pendant le voyage de Fontainebleau
, temps auquel les bons Acteurs
jouent rarement à Paris. Heureuſement
la preffe redreffa les torts du parterre , autant
que les préjugés femés dans le Public
peuvent être réformés.
L'Auteur travailloit indiftinctement
pour les François ou pour les Italiens. II
fit jouer par ces derniers , le 11 Juin 1742 ,
la comédie du Dédit inutile ou les
Vieillards intérelés. Il eft vrai qu'elle
fut refufée au théâtre François ; & c'eſt
encore une des caufes de cette haine
éternelle de M. de Merville contre les
Acteurs principaux de ce fpectacle , auxquels
il n'offrit plus aucune de fes pièces .
11 fe dévoua uniquement à la Comédie
Italienne , & fit paroître deux mois après ,
le 2 Août , les Dieux traveftis , ou l'exil
d'Apollon, Cette petite pièce , en un acte ,
envers , précédée d'un prologue , fut trèsapplaudie
, & n'a cependant été imprimée
pour la première fois , que dans cette
édition.
96 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la comédie intitulée , le Roman
, ne paroiffe ici que fous le nom de
M. Guyot de Merville , il eft conſtant
néanmoins que M. Procope y a eu beaucoup
de part. Ce dernier l'avoit composée
en profe il la communiqua à M. de
Merville , qui y fit des changemens dans
l'intrigue & dans l'arrangement des fcènes.
Elle fut repréfentée le 22 Mai 1743 , &
reçue avec affez d'applaudiffement , quoiqu'on
en défapprouvât le dénouement.
L'Apparence trompeufe , donnée l'année
fuivante , le 2 Mars , eft , fans contredit ,
la meilleure pièce que M. de Merville
ait donnée à la Comédie Italienne . Quelques-
uns la préfèrent au Confentement
forcé, fi accueilli au théâtre François . Rien
n'eft plus naturel & plus heureux que
cette petite comédie en un acte. Le dialogue
eft par-tout vif & agréable , &
lé plan bien trace & bien rempli . On en
a condamné le dénouement , qui s'annonce
dé lui- même.
Le 20 Août de la même année , l'Auteur
fitjouer avec fuccès les Talens déplacés,
qui le brouillèrent avec les Italiens . Depuis
cette époque aucune de fes pièces n'a
été repréſentée , ni même imprimée . On
les trouve pour la première fois dans cette
édition ; & nous croyons qu'elles pourroient
FEVRIER 1766. 97
roient être bien reçues du Public , fi les
Comédiens entreprenoient de les mettre
au théâtre. Elles font intitulées , le Jugement
téméraire , les Tracafferies ou le
Mariage fuppofé , le Triomphe de l'Amour
& du Hazard , la Coquette punie. Nous
n'en portons aucun jugement , pour ne
point prévenir celui du parterre , s'il arrive
qu'elles foient repréfentées .
On a joint aux ouvrages de théâtre
de M. Guyot de Merville , quelques pièces
fugitives , qui font l'élite de celles qu'il
a laiffées en mourant , & qui euffent ai
fément formé un volume. On a cru ne
devoir faire ufage que de ce qu'il auroit
publié lui-même , s'il n'eût confulté que
fa réputation . On lui attribue une comédie
jouée au théâtre François en 1739 , fous
le titre du Médecin de l'efprit , & qui
ne fut repréfentée qu'une fois. On le dit
auffi auteur de l'Hiftoire, littéraire de l'Europe
, publiée en 1726 , & d'un Voyage
d'Italie , en deux volumes .
Après avoir parlé des ouvrages qui ont
mérité à M. de Merville une place diftinguée
dans l'hiftoire de notre théâtre , nous
croyons ne pouvoir mieux faire connoître
fon caractère , qu'en terminant cette analyfe
par une lettre d'un Gentilhomme
Suiffe de fes amis , avec qui M. de Mer-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ville a paffé les dernières années de fa vie ;
elle eft écrite d'un ftyle fi intéreffant , que
nous ne nous permettons pas d'y faire de
changement.
93
« M. de Merville , dit l'Auteur de
» cette lettre , vint en Suiffe vers l'an
" 1750 ou 1751 ; le hafard me procura
» fa connoiffance : il me fit une vifite ici
» dans ma campagne : il y revint enfuite
plufieurs fois paffer quelques jours &
quelques femaines. Nos liaifons fe for-
» mèrent infenfiblement. Son efprit , fes
" talens , fon caractère , fes malheurs m'af-
» fectèrent. Je m'apperçus qu'il avoit dans
» l'âme de cuifans chagrins qui l'oceupoient
beaucoup, quoiqu'il en parlât affez
» peu. Sa femme , & une fille qu'il ai-
» moit très-tendrement , en étoient les
ود
"
principaux objets . Il en avoit fait le
» fujet d'une de fes comédies , qu'il ne
» lifoit jamais fans répandre des larmes :
» c'eft , fi je me le rappelle bien , le Confentement
forcé. Sa fortune , fans doute
» dérangée , y contribuoit ; l'interruption
" des fonctions des Cours de juftice de
Paris , lors des derniers troubles , met-
粉
33
" toit obftacle à la perception de fes petites
rentes. Les Comédiens l'avoient
» traversé
pour la repréſentation de plufieurs
pièces de théâtre , & par-là lui
FEVRIER 1766. 99
ور
ور
و د
و د
» avoient êté , fes reffources. Une gou-
» vernante infidelle avoit abufé de fa
» confiance ; & ces revers réunis formoient
» un tout qui ne le mettoit point dans
» une affiette tranquille. Agité & inquiet
» à la fuite de tant de traverſes , il chercha
» à faire diverfion à fon ennui . Il alla
» à Francfort, en Hollande , en Provence ,
» à Lyon ; revint enfin à Genève dans
» le deffein de s'y fixer , & m'écrivit de
» tous ces différens lieux. Il fut , à fon
paffage à Lyon , que M. de Voltaire ,
» qui y étoit en même temps , vencit
» auffi s'établir à Genève. Il s'étoit brouillé
» avec lui au fujet d'une pièce que Rouffeau
» & l'Abbé des Fontaines lui avoient fuggérée
. Il craignit que M. de Voltaire
» n'en eût confervé du reffentiment , &
» que leur commun féjour dans cette
» Ville ne donnât lieu à quelques défagrémens.
Il fe détermina donc à faire
»les avances de la réconciliation , & lui
» envoya dans cette vue , avant fon dé-
» part de Lyon , des vers que le porteur
» ne put lui remettre , parce qu'il le trouva
parti . M. de Merville les lui adreffa
» à Genève : mais cette démarche fut fans
» effet ; & quoique M. de Voltaire ne
» lui eût point répondu , il ne laiffa
deux ou trois jours après fon arrivée
"9
و د
و د
و د
ود
"
pas ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ور
ور
20
"
ود
"
و د
و ر
*
» à Genève , de lui faire une vifite . Il
» en fut reçu poliment , mais froidement .
» De là il vint paffer huit ou dix jours
» chez moi . Quand il fut de retour à
Genève , il mit ordre à fes affaires , fit
» le bilan de fes dettes & de fes meubles :
» l'un compenfoit & acquittoit l'autre . Il
» mit ce bilan fur fa table , fortit de la
», maifon qu'il habitoit , le vendredi 23
» Mai 1755 , n'emporta avec lui qu'une
mauvaiſe capotte , laiffa fes habits , fon
épée & tous les effets pour le paiement
de fes créanciers , écrivit plufieurs let-
» tres ; une , entre autres , à un Magiftrat
» pour l'exécution de fes volontés ; &
il fortit en difant qu'on ne l'attendît
» pas pour le lendemain . Quelques jours
», s'écoulèrent fans qu'il reparût. Son hôte
» en fut furpris. Il m'écrivit pour favoir
» s'il ne feroit pas revenu chez moi. Vers
» ce même temps on trouva un homme
» mort au bord du lac de Genève fur
,, les terres de Savoie . La réunion de ces
» circonftanees fit dire que c'étoit lui ;
» voilà l'origine du bruit qui fe répandit
» que M. de Merville s'étoit noyé . Sur
» ces entrefaites je reçus fa lettre d'adieu .
» Je m'informai de fon fort fans en rien
apprendre de pofitif. Les uns l'ont dit
mort ; d'autres ont affuré qu'il s'étoit
39
و ر
و و
30
»
FEVRIER 1766. ΙΟΙ
» retiré dans un couvent au pays de Gex
» à deux ou trois lieues de Genève. J'ai
ور
ور
appris depuis qu'il étoit mort , & qu'on
» le favoit par M. le Réfident de France ,
» avec qui il avoit été en relation. On a
» vendu fes effets , comme il l'avoit or-
» donné ; & par ce moyen fes dettes ont
» été acquittées. Vous voyez dans toute
fa conduite la candeur , la droiture &
» la probité d'un honnête homme , digne
» affùrément d'être regretté ; & en mon
particulier , j'ai pris une part bien fincère
à fes infortunes. Il avoit fait une
critique des oeuvres de M. de Voltaire ,
» que j'ai parcourue ; un autre ouvrage
qu'il appelloit l'Esprit d'Horace , & un
» troisième intitulé les Veillées de Vénus » .
MERVILLE. A Paris , chez la veuve
DUCHESNE , rue Saint Jacques ,
temple du goût ; 1766 : avec approbation
& privilége du Roi : 3 vol. in- 12 .
C'EST ici la première édition complette
du théâtre de M. Guyot de Merville.
Il ne manque à ce recueil que trois tragédies
, qui n'ont été ni repréſentées ni
imprimées , & qui en effet ne méritoient
point de l'être. On les a trouvées dans
les papiers de l'Auteur après fa mort ,
ainfi que quelques poéfies fugitives que
l'ou n'a pas cru devoir inférer dans la
collection de fon théâtre ; elles ne répondent
ni à fa réputation , ni au mérite
de fes autres ouvrages . Ces trois tragédies
font Achille à Troyes , Manlius Torquatus
, & Sallufte. L'Auteur les compofa
dans fa jeuneffe ; & le refus qu'elles ef
fuyèrent de la part des Comédiens , fut
la première fource des querelles qu'il eut
avec plufieurs Acteurs de la Comédie
Françoife. Ces querelles , toujours trèsFEVRIER
1766: 93
vives de fa part , le dégoûtèrent enfin du
théâtre , & peut-être même de fa patrie ,
qu'il quitta pour fe livrer à fon goût pour
les voyages
.
Michel Guyot de Merville étoit né à
Verfailles , le premier de Février de l'année
1696. Il donna fa première comédie
les Mafcarades amoureufes , au théâtre
Italien , le 4 Août 1736 ; & elle y fut
reçue avec applaudiffement. C'eft la première
pièce dans le goût de Molière , qui
ait paru fur ce théâtre. Elle eft bien conduite
; l'intrigue nous en paroît fimple
& ingénieufe , les caractères vrais & foutenus
, les fentimens bien placés , & fur
le ton de la bonne comédie. :
L'Editeur n'a point trouvé dans les
manufcrits de M. de Merville , une pièce
jouée fous fon nom à la Comédie Italienne
, le 3 Décembre de la même année
en voici le fujet. Elle eft intitulée
les Amans affortis fans le favoir. Deux
amis , dont l'un a un fils & l'autre, une
fille , ont formé la réfolution de marier
enfemble ces jeunes gens , lorfqu'ils au
ront atteint l'âge convenable. Différens
accidens font que ces enfans fe trouvent
perdus. Le hafard les réunit dans le même
lieu ils deviennent amoureux l'un de
l'autre ; & enfin ils font reconnus de leurs
94 MERCURE DE FRANCE .
parens , qui accompliffent le mariage projetté.
Cette pièce n'eut point de fuccès ;
'Auteur la retira à la feconde repréfentation
, & ne la fit point imprimer.
L'année fuivante , 9 Février , il donna
fur le même théâtre les Impromptus de
l'Amour , dont le fuccès le confola de
la chûte des Amans affortis ; & à la
Comédie Françoife , le io Octobre , la
comédie héroïque d'Achille à Scyros , où
les connoiffeurs trouvèrent beaucoup d'ef
prit , des fituations bien imaginées , du
jeu de théâtre , un tragique intéreſſant
joint à un comique décent , & en général
, une affez belle verfification. L'Auteur
rend compte , dans fa préface , de
la nature de ce poëme , qui tient un milieu
entre la tragédie & la comédie , c'eſtà-
dire , qui eft dans le genre tragi- comique.
Le Confentementforce , pièce jouée pour
la première fois , par les Comédiens François
, le 13 Août 1738 , eft , à próprement
parler , le triomphe de M. de Merville.
Cette petite comédie , qui eft reſtée
eut dans fa nouveauté le fuccès le plus
Alatteur.
Elle fut fuivie la même année , 3 I
Octobre, fur le même théâtre , des Epoux
réunis comédie en cinq actes , On y
FEVRIER 1766. 95
trouva , dans le temps , une gradation
d'intérêt bien ménagée , d'où naît le plaifir
de la furprife , qui ne fauroit être étouffé ,
parce que le dénouement a été prévu
d'une manière incertaine & vague. Cette
pièce n'eut cependant pas un grand fuccès
dans fa nouveauté , parce qu'elle fut
donnée pendant le voyage de Fontainebleau
, temps auquel les bons Acteurs
jouent rarement à Paris. Heureuſement
la preffe redreffa les torts du parterre , autant
que les préjugés femés dans le Public
peuvent être réformés.
L'Auteur travailloit indiftinctement
pour les François ou pour les Italiens. II
fit jouer par ces derniers , le 11 Juin 1742 ,
la comédie du Dédit inutile ou les
Vieillards intérelés. Il eft vrai qu'elle
fut refufée au théâtre François ; & c'eſt
encore une des caufes de cette haine
éternelle de M. de Merville contre les
Acteurs principaux de ce fpectacle , auxquels
il n'offrit plus aucune de fes pièces .
11 fe dévoua uniquement à la Comédie
Italienne , & fit paroître deux mois après ,
le 2 Août , les Dieux traveftis , ou l'exil
d'Apollon, Cette petite pièce , en un acte ,
envers , précédée d'un prologue , fut trèsapplaudie
, & n'a cependant été imprimée
pour la première fois , que dans cette
édition.
96 MERCURE DE FRANCE.
Quoique la comédie intitulée , le Roman
, ne paroiffe ici que fous le nom de
M. Guyot de Merville , il eft conſtant
néanmoins que M. Procope y a eu beaucoup
de part. Ce dernier l'avoit composée
en profe il la communiqua à M. de
Merville , qui y fit des changemens dans
l'intrigue & dans l'arrangement des fcènes.
Elle fut repréfentée le 22 Mai 1743 , &
reçue avec affez d'applaudiffement , quoiqu'on
en défapprouvât le dénouement.
L'Apparence trompeufe , donnée l'année
fuivante , le 2 Mars , eft , fans contredit ,
la meilleure pièce que M. de Merville
ait donnée à la Comédie Italienne . Quelques-
uns la préfèrent au Confentement
forcé, fi accueilli au théâtre François . Rien
n'eft plus naturel & plus heureux que
cette petite comédie en un acte. Le dialogue
eft par-tout vif & agréable , &
lé plan bien trace & bien rempli . On en
a condamné le dénouement , qui s'annonce
dé lui- même.
Le 20 Août de la même année , l'Auteur
fitjouer avec fuccès les Talens déplacés,
qui le brouillèrent avec les Italiens . Depuis
cette époque aucune de fes pièces n'a
été repréſentée , ni même imprimée . On
les trouve pour la première fois dans cette
édition ; & nous croyons qu'elles pourroient
FEVRIER 1766. 97
roient être bien reçues du Public , fi les
Comédiens entreprenoient de les mettre
au théâtre. Elles font intitulées , le Jugement
téméraire , les Tracafferies ou le
Mariage fuppofé , le Triomphe de l'Amour
& du Hazard , la Coquette punie. Nous
n'en portons aucun jugement , pour ne
point prévenir celui du parterre , s'il arrive
qu'elles foient repréfentées .
On a joint aux ouvrages de théâtre
de M. Guyot de Merville , quelques pièces
fugitives , qui font l'élite de celles qu'il
a laiffées en mourant , & qui euffent ai
fément formé un volume. On a cru ne
devoir faire ufage que de ce qu'il auroit
publié lui-même , s'il n'eût confulté que
fa réputation . On lui attribue une comédie
jouée au théâtre François en 1739 , fous
le titre du Médecin de l'efprit , & qui
ne fut repréfentée qu'une fois. On le dit
auffi auteur de l'Hiftoire, littéraire de l'Europe
, publiée en 1726 , & d'un Voyage
d'Italie , en deux volumes .
Après avoir parlé des ouvrages qui ont
mérité à M. de Merville une place diftinguée
dans l'hiftoire de notre théâtre , nous
croyons ne pouvoir mieux faire connoître
fon caractère , qu'en terminant cette analyfe
par une lettre d'un Gentilhomme
Suiffe de fes amis , avec qui M. de Mer-
E
98 MERCURE DE FRANCE.
ville a paffé les dernières années de fa vie ;
elle eft écrite d'un ftyle fi intéreffant , que
nous ne nous permettons pas d'y faire de
changement.
93
« M. de Merville , dit l'Auteur de
» cette lettre , vint en Suiffe vers l'an
" 1750 ou 1751 ; le hafard me procura
» fa connoiffance : il me fit une vifite ici
» dans ma campagne : il y revint enfuite
plufieurs fois paffer quelques jours &
quelques femaines. Nos liaifons fe for-
» mèrent infenfiblement. Son efprit , fes
" talens , fon caractère , fes malheurs m'af-
» fectèrent. Je m'apperçus qu'il avoit dans
» l'âme de cuifans chagrins qui l'oceupoient
beaucoup, quoiqu'il en parlât affez
» peu. Sa femme , & une fille qu'il ai-
» moit très-tendrement , en étoient les
ود
"
principaux objets . Il en avoit fait le
» fujet d'une de fes comédies , qu'il ne
» lifoit jamais fans répandre des larmes :
» c'eft , fi je me le rappelle bien , le Confentement
forcé. Sa fortune , fans doute
» dérangée , y contribuoit ; l'interruption
" des fonctions des Cours de juftice de
Paris , lors des derniers troubles , met-
粉
33
" toit obftacle à la perception de fes petites
rentes. Les Comédiens l'avoient
» traversé
pour la repréſentation de plufieurs
pièces de théâtre , & par-là lui
FEVRIER 1766. 99
ور
ور
و د
و د
» avoient êté , fes reffources. Une gou-
» vernante infidelle avoit abufé de fa
» confiance ; & ces revers réunis formoient
» un tout qui ne le mettoit point dans
» une affiette tranquille. Agité & inquiet
» à la fuite de tant de traverſes , il chercha
» à faire diverfion à fon ennui . Il alla
» à Francfort, en Hollande , en Provence ,
» à Lyon ; revint enfin à Genève dans
» le deffein de s'y fixer , & m'écrivit de
» tous ces différens lieux. Il fut , à fon
paffage à Lyon , que M. de Voltaire ,
» qui y étoit en même temps , vencit
» auffi s'établir à Genève. Il s'étoit brouillé
» avec lui au fujet d'une pièce que Rouffeau
» & l'Abbé des Fontaines lui avoient fuggérée
. Il craignit que M. de Voltaire
» n'en eût confervé du reffentiment , &
» que leur commun féjour dans cette
» Ville ne donnât lieu à quelques défagrémens.
Il fe détermina donc à faire
»les avances de la réconciliation , & lui
» envoya dans cette vue , avant fon dé-
» part de Lyon , des vers que le porteur
» ne put lui remettre , parce qu'il le trouva
parti . M. de Merville les lui adreffa
» à Genève : mais cette démarche fut fans
» effet ; & quoique M. de Voltaire ne
» lui eût point répondu , il ne laiffa
deux ou trois jours après fon arrivée
"9
و د
و د
و د
ود
"
pas ,
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
ور
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20
"
ود
"
و د
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*
» à Genève , de lui faire une vifite . Il
» en fut reçu poliment , mais froidement .
» De là il vint paffer huit ou dix jours
» chez moi . Quand il fut de retour à
Genève , il mit ordre à fes affaires , fit
» le bilan de fes dettes & de fes meubles :
» l'un compenfoit & acquittoit l'autre . Il
» mit ce bilan fur fa table , fortit de la
», maifon qu'il habitoit , le vendredi 23
» Mai 1755 , n'emporta avec lui qu'une
mauvaiſe capotte , laiffa fes habits , fon
épée & tous les effets pour le paiement
de fes créanciers , écrivit plufieurs let-
» tres ; une , entre autres , à un Magiftrat
» pour l'exécution de fes volontés ; &
il fortit en difant qu'on ne l'attendît
» pas pour le lendemain . Quelques jours
», s'écoulèrent fans qu'il reparût. Son hôte
» en fut furpris. Il m'écrivit pour favoir
» s'il ne feroit pas revenu chez moi. Vers
» ce même temps on trouva un homme
» mort au bord du lac de Genève fur
,, les terres de Savoie . La réunion de ces
» circonftanees fit dire que c'étoit lui ;
» voilà l'origine du bruit qui fe répandit
» que M. de Merville s'étoit noyé . Sur
» ces entrefaites je reçus fa lettre d'adieu .
» Je m'informai de fon fort fans en rien
apprendre de pofitif. Les uns l'ont dit
mort ; d'autres ont affuré qu'il s'étoit
39
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و و
30
»
FEVRIER 1766. ΙΟΙ
» retiré dans un couvent au pays de Gex
» à deux ou trois lieues de Genève. J'ai
ور
ور
appris depuis qu'il étoit mort , & qu'on
» le favoit par M. le Réfident de France ,
» avec qui il avoit été en relation. On a
» vendu fes effets , comme il l'avoit or-
» donné ; & par ce moyen fes dettes ont
» été acquittées. Vous voyez dans toute
fa conduite la candeur , la droiture &
» la probité d'un honnête homme , digne
» affùrément d'être regretté ; & en mon
particulier , j'ai pris une part bien fincère
à fes infortunes. Il avoit fait une
critique des oeuvres de M. de Voltaire ,
» que j'ai parcourue ; un autre ouvrage
qu'il appelloit l'Esprit d'Horace , & un
» troisième intitulé les Veillées de Vénus » .
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Résumé : OEUVRES de Théâtre de M. GUYOT DE MERVILLE. A Paris, chez la veuve DUCHESNE, rue Saint Jacques, au temple du goût ; 1766 : avec approbation & privilége du Roi : 3 vol. in-12.
Michel Guyot de Merville, né à Versailles en 1696, est un auteur dramatique dont les œuvres théâtrales ont été publiées en 1766 à Paris. Cette édition comprend la majorité de ses pièces, à l'exception de trois tragédies non représentées ni imprimées : 'Achille à Troyes', 'Manlius Torquatus' et 'Salluste'. Ces œuvres, écrites durant sa jeunesse, ont suscité des conflits avec des acteurs de la Comédie Française, poussant Merville à abandonner le théâtre et à quitter la France pour voyager. Merville a débuté sa carrière théâtrale en 1736 avec 'Les Mascarades amoureuses', saluée pour son style moliéresque. Suivirent 'Les Amans affrontés sans le savoir', retirée après une seule représentation, et 'Les Impromptus de l'Amour', qui connurent un succès modéré. La même année, il présenta 'Achille à Scyros', une tragédie comique bien accueillie. En 1738, 'Le Consentement forcé' fut un triomphe, suivi de 'Les Époux réunis', appréciée par la presse malgré un accueil mitigé lors de sa première représentation. Merville a également écrit pour le théâtre Italien, avec des pièces comme 'Le Dédit inutile' et 'Les Dieux travestis'. Sa collaboration avec Procope sur 'Le Roman' et 'L'Apparence trompeuse' fut notable, cette dernière étant particulièrement bien reçue. Cependant, 'Les Talens déplacés' en 1744 provoqua une rupture avec les acteurs italiens, mettant fin à ses représentations et publications jusqu'à l'édition de 1766. Parmi ses autres œuvres, on trouve plusieurs comédies telles que 'Le Jugement téméraire', 'Les Tracafferies ou le Mariage supposé', 'Le Triomphe de l'Amour & du Hazard', et 'La Coquette punie'. Il a également écrit 'Le Médecin de l'esprit', joué une seule fois au théâtre Français en 1739, ainsi que 'L'Histoire littéraire de l'Europe' publiée en 1726 et un 'Voyage d'Italie' en deux volumes. Merville a rencontré un gentilhomme suisse vers 1750 ou 1751, renforçant leur amitié au fil des visites. Il a été marqué par des chagrins personnels et des difficultés financières. Il a voyagé en Europe, rencontrant Voltaire à Lyon, avec qui il eut une querelle littéraire. Après avoir réglé ses affaires et ses dettes à Genève, Merville disparut mystérieusement. Des rumeurs parlèrent de sa mort par noyade, mais il est possible qu'il se soit retiré dans un couvent.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
164
p. 118-131
LES SENS POEME. SECOND EXTRAIT.
Début :
DANS l'extrait que nous avons donné de cet ouvrage dans le Mercure d'Avril [...]
Mots clefs :
Poème, Âme, Goût, Plaisir, Amour, Chant, Vers, Fleurs, Bosquets, Auteur, Sens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES SENS POEME. SECOND EXTRAIT.
LES SENS POEM E.
SECOND EXTRAIT.
DANS l'extrait que nous avons donné
de cet ouvrage dans le Mercure d'Avril
nous nous fommes contentés d'en rendre
un compte exact , en laiffant à nos lecteurs
le plaifir de porter un jugement , réglé par
le plus ou le moins de plaifir qu'ils auroient
reffenti. Nous fuivrons la même méthode
dans ce nouvel extrait.
Le Goût , chant quatrième du Poëme ,
eft celui auquel nous nous fommes arrêtés.
Il est peut- être de tous les chants de cet
ouvrage celui qui doit plaire le plus aux
âmes fenfibles. Tout y eft naturel , mais
délicat , mais bien fenti.
It eft dans les âmes fenfibles
Des tranfports délicats , de fecrets mouvemens ,
Qu'à l'afpect du vrai beau leurs fens plus fufceptibles
Expriment par d'heureux élans.
Ces fentimens fubtils , ces rapports invisibles ,
En font des juges infaillibles ,
Et des cenfeurs intelligens.
JUILLET 1766. 119
Connoilleurs fans étude , & favans fans fcience ,
Ce qu'au fer eft l'aimant , le beau l'eft pour
leurs fens :
Mille riens délicats font pour eux importans.
Leur vigilante intelligence
Sait connoître & jouir de tout :
Hélas dans chaque jouillance
L'effet c'eft le plaiûr , la caufe c'eſt le goût.
Ce fens heureux , à lui- même infidelle ,
Par une double effence agit différemment :
Cette effence fouvent n'eft qu'intellectuelle .
Et quelquefois fenfible feulement.
Il élève , il conduit l'effor de la penſée :
Par lui de l'ignorance ayant brifé les fers ,
Vers les cieux notre âme élancée ,
Sur des aîles de feu plane dans l'univers ,
Quand ce germe premier dont tout naît & s'enfante
,
Par le fouffle de l'Eternel ,
Reçut une chaleur active & fécondante ,
Tout jufques à l'efprit étoit matériel.
L'homme vécut long -temps fans ofer ſe connoître :
Ainfi que la nature il étoit au berceau.
Enfin au flambeau du génie
Le goût vivifia les âmes des héros.
Bientôt une auguſte harmonie
Affervit tout à fes heureuſes loix :
120 MERCURE DE FRANCE.
D'un Maître Créateur l'homme acquit tous les
droits ,
Et l'univers foumis à fa noble magie
Fut le temple des arts & le palais des Rois.
Ce goût du beau , ce fens métaphyfique ,
Eft un fixième fens dont l'ineffable prix ,
Pour tant de vulgaires efprits ,
N'eft qu'un être problématique .
C'eſt à la fois un fens particulier ,
Dont l'existence & phyfique & morale ,
Ne connut jamais de rivale
Dans l'art de tout apprécier ;
Et c'est un fens dont le pouvoir fuprême
Agit fur tous les autres fens ;
Ils ne font jamais bien que ce qu'il eft lui-même :
Tous allervis à fes heureux penchans ,
Connoiffent par les connoiffances ,
Jouillent de fes jouiſſances ,
Se meuvent par les mouvemens.
De tels vers font plus difficiles à faire
que les jolis madrigaux qui brillent dans
les ouvrages de mode. Quelques vers plus
bas l'Auteur ajoute ceux- ci , qui réfument
fon fyftême , qui l'expliquent , & que leur
vérité rend . fublimes.
La prudente nature a pour premier mystère
De ne tout varier qu'en fimplifiant tout :
Chaque fens eft un tact , chaque fens a fon goût.
Le
JUILLET 1766. 121
Le phyfique des fens eft un tact plein de flamme :
Et leur méthaphyfique eft le goût des penchans :
L'âme , dans le premier , doit fes plaifirs aux fens ;
Les fens , dans le fecond , doivent les leurs à l'âme.
L'Auteur , pour varier fon ouvrage
paffe enfuite à des peintures délicates , qui
échappent à ces hommes
Dont la vie est un fommeil léthargique ,
Dont l'existence méchanique
A pour fens des refforts & pour difcours des fons.
Il ajoute enfuite ces vers précieux par
·les vérités qu'ils contiennent,
Et- il quelques objets que fon pouvoir n'embraſſe ›
C'est par lui que chante
Apollon
,
C'eſt par lui que charme une Grâce.
A Cythère , au facré vallon ,
It couronne Greffet , avec Chaulieu foupire ;
Il chauffe le cothurne , il accorde la lyre
De Bernis & d'Anacreon.
C'eft dans les bras que compofoient Molière ,
Et le gentil Bernard , & la nerveux Piron.
11 infpiroit le mâle Crébillon ,
L'élégant Marmontel , & le docte Buffon.
Il a taillé la plume de Voltaire :
Racine fut fon nourriffon ;
Mais de Corneille il fut le père.
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Ces aigles , voifins du tonnerre ,
Rivaux des Dieux pour la grandeur ,
Les deux Rouffeaux , ces maîtres de la terre ,
Doivent à fes leçons l'art de charmer le coeur.
Mais comme fous la main , par l'heureux don de
plaire ,
Tout s'annoblit , & tout devient faveur ;
C'eſt auffi lui qui place & dérobe une fleur
Dans le corfet de la fimple bergère.
O goût , tréfor de l'âme & de l'efprit ,
C'eſt par toi qu'il eft deux nobleffes ;
L'une , dûe au hafard , ou le prix des richelles ,
Qui fans illuftrer annoblit :
L'autre des potentats & des Princes rivale
S'élève & voit ramper leur précaire hauteur ;
Et des rangs éloignés rempliffant l'intervale ,
Donne au fang le pouvoir , aux talens la grandeur.
Après ces morceaux de raifonnement
fuit l'épifode des compagnons d'Ulyſſe
changés par Circé en différens animaux.
Les images y font vives & les contraftes
adroits. L'Auteur rappelle finement l'épifode
du chant de l'ouïe , où l'adreffe d'Ulyffe
a préfervé fes Compagnons du danger
d'entendre les Syrenes.
Aux accens de la volupté
Les Compagnons d'Ulyffe oppofoient la fierté.
Le goût les a vaincus. Quel bonheur eft le vôtre ,
Tendres bergers toujours un fens n'a réfifté
JUILLET 1766. 123
Que pour mieux illuftrer la défaite de l'autre.
Entrez tous avec moi dans un bocage frais ,
·
Temple de la volupté pure
Où l'amour fait la guerre , & le plaifir la paix.
Peinture anacréontique de ce bofquet.
Là , d'un repas charmant Glycère & fon Lycas
Goûtofent la volupté champêtre :
Le fafte eft apprêté , le plaifir ne l'eft pas .
Pour un coeur délicat, dont l'amour eſt le maître ,
Le Louvre est bien moins qu'un bosquet ;
Et le plaifir le plus parfait ,
Le plus durable enfin , eft le plus prompt à naître .
Leçon pour ces Créfus qui croient que
For donne un prix à tout : ils vantent leurs
poffeffions ;
Mais trop d'art vous trahit , vous m'en montrez
l'apprêt ;
Je pense à ce qu'il vous en coûte ,
Je calcule , & mon coeur fe tait.
Je veux plus de défordre & bien moins d'élégances
Des rameaux trop unis , contraints par la ſcience ,
Ne m'offrent point l'image d'un bofquet.
Glycère , dans le tien , la douce jouillance
Naît du défordre heureux qui pare chaque objets
Qu'une fimple noblefle a de magnificence !
Oui , ce féjour délicieux ,
Simple comme Lycas , comme fon innocence ,
Seroit moins bien s'il étoit mieux..
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Defcription du repas des deux amans,
Ils preffurent le jus de la treille ; Lycas
chante une chanfon , dont ce couplet eft
charmant.
D'une fleur fous les pas éclofe
Une Eglé chérit la fraîcheur :
Elle effeuille à deffein fa rofe
Chaque feuille vaut une fleur.
Dans les biens qu'amour nous propofe
Le coeur doit tour apprécier ;
Celui qui mieux les décompofe
Sait par- là les multiplier.
Lycas , toujours délicat , différe fon
bonheur & refpecte l'obftacle que la nature
a mis à fes tranfports. Nos lecteurs
nous pardonneront cette dernière citation
à laquelle nous ne pouvons nous refuſer.
Cet obftacle imprévu que reſpecte leur flamme
Eft un charme de plus , chef- d'oeuvre du defir ;
Et ce qu'en eux les fens ont perdu de plaifir ,
S'ajoute au bonheur de leur âme.
Leçon de goût , nouvelle pour les coeurs !
Notre âme quelquefois s'arrête & le captive
Pour irriter les preffantes ardeurs .
Pour elle - même fugitive ,
Elle s'ôte fon bien , s'échappe , fe pourfuit ;
Se prive alors qu'elle jouit ,
Jouit alors qu'elle fe prive,
JUILLET 1766. 125
Rien ne doit être indifférent :
Ni le ruiffeau qui près de nous s'écoule ,
Ni ce lit de cailloux fur lequel il ſe roule ,
Ni le rideau du feuillage naiffant ,
Ni le moindre zéphir , ni le gafon qu'on foule,
Ni le bouton de fleurs , ni le jour , ni l'inſtant.
Un rien nous prive , un rien nous enrichit peutêtre
:
C'eft pour parler au coeur que tout parle à nos
yeux ;
Il ne fuffit point d'être heureux ,
Il faut fentir , il faut connoître
Pour quoi , pour qui , comment , & combien on
va l'être :
Tout importe , le choix de l'objet & des lieux.
L'Auteur termine ce chant en vantant
les plaifirs délicats & la beauté qui peutdire
fans menfonge ,
Je n'ai point de defics quand je n'ai point d'amant.
Les citations multipliées étoient néceffaires
dans un chant où tout eft fentiment .
L'odorat forme le fujet du cinquième
chant. On reconnoît toujours la même
touche ; c'est toujours le métaphyfique
des fens contrafté avec le phyfique. Voici
comme l'Auteur définit celui- ci :
Ce n'étoit point affez , pour l'augufte puiſſance ,
Qui ne nous fait jouir que pour mieux l'imiter ,
Fiij
726 MERCURE DE FRANCE.
De donner une intelligence
Au fens qui pour jouir nous apprend à goûter.
Comme dans tous les biens
tance ,
, par qui notre ſubſ-
En les décompofant , répare fa vigueur
Des fucs la volatile effence
De parfums délicats répand la douce odeur ;
Il nous fit un fens propre à cette jouiffance.
Avec ces corps fubtils , atômes fublimés
La volupté dans les airs fe balance ;
Comme il eft des cailloux dont les veines fidelles
Récèlent des feux inconnus ;
En les heurtant mille éclats imprévus
Cherchent où réunir leurs foibles étincelles .
Ces corps ignés naiffent en pétillant ,
Sans échauffer comme la flamme:
Comme elle dans les airs ils volent en brillant ,
La font naître & lui donnent l'âme.
Ainfi dans ces chocs violens
Qui naiffent dans un coeur timide , mais ſenſible ,
Du combat de l'âme & des fens ;
Sous les corps attractifs d'un pouvoir invifible
Des efprits animaux la brûlante vapeur
Se répand , fe fublime ; & fon tact infaillible
Cherche fans fe tromper l'objet de ſon ardeur .
Le fyftême de l'Auteur eft que les preffentimens
fecrets , les fympathies fubites
naiffent de cettte force attractive des efprits
animaux émanés de nos corps. Si ce n'eft
JUILLET 1766. 127
qu'un fyftême , au moins eft- il ingénieux.
L'Auteur paffe à une defcription de la différence
des fenfations qu'on éprouve en
refpirant l'air du matin , celui de midi ,
celui du foir. ·
Ainfi refpirer même eft un piége enchanteur !
Souvent d'une Nymphe fauvage
Un fimple cuillet a fléchi la rigueur ,
Qu payé les fers d'un volage ;
Le fceptre de l'amour n'eft fouvent qu'une fleur.
Deſcription d'une fête de village qui
amène naturellement l'épifode de ce chant,
toute de fiction. L'Auteur fuppofe que
deux amans ayant été un modèle de fidélité
pendant leur vie , leur chien s'eſt fixé
fur leur tombeau ; & que l'Amour a fait
de ce chien un oracle. Toutes les bergères ,
fuivies de leurs mères , venoient jetter
leur bouquet devant le chien ;
Et jamais , jamais une mère
Ne vit fon bouquet rapporté.
Tous les détails de cette épifode font
agréables.
Ce fut pendant long-temps un triomphe fuprême
D'avoir un für garant d'un tréfor confervé :
L'or craint- il le creufet ; Un coeur fûr de luimême
Gagne toujours quand il eft éprouvé.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
D'autres temps , d'autres moeurs. Jouir devint
baffeffe !
L'abus de la beauté fut un crime commun ;
Dès qu'on mit tout à prix , & plaifirs & tendreffe ,
Tout ceffa d'en mériter un ,
L'oracle devient importun . Le poifon
en délivre .
Le vice après la mort défiant la vertu ,
Des pertes de l'honneur enrichit la décence :
Comme s'il fuffifoit , pour preuve d'innocence ,
De n'être jamais conyainca .
Du mafque de la bienséance
La Phryné fut cacher l'oeil de fon impudence ,
Et de fon manteau fe couvrit ;
Dans ce fiècle trompeur votre vertu commence ,
Sexe volage , où l'épreuve finit .
Glycère n'a pas befoin de garant. Chaque
inftant développe fes fenfations &
celle de fon amant. L'Auteur décrit , d'une
manière curieuſe , les progrès de l'odorat ,
qui eft le plus tardif des fens. Il peint un
homme qui interroge fon être , qui effaye
fes forces par degrés ; il foupire , il eſt
inquiet.
Un jeune objet paroît... & déja ſa beauté
Par un charme fecret l'attire.
Il la pourfuit avec rapidité ;
Pour le foir elie cherche un bofquet écarté.
JUILLET 1766. 329
Dans ce bofquet Flore tient fon Empire ,
Ce qui n'étoit qu'un trouble eft bientôt un délire !
Sur ces tapis rians on tombe en fûreté ;
Mille naifantes fleurs , fur leur tige orgueilleufe ,
Soutiennent en tombant la bergère amoureuſe
Que fa fuite n'a pu fauver.
Cette chûte , peu dangereufe ,
Ne feroit- elle douloureuſe
Qu'à l'inftant de fe relever ?
Qu'ai- je dit qu'ai - je peint ? ... Ce boſquet ;
cette fuite ,
Cette yvrelle , cette pourfuite ,
Je ne les ai chantés que pour chanter Lycas.
Glycère , le foir de la fête du village ,
fuyoit vers fon bofquet chéri. Lycas l'y
pourfuit ; & l'Auteur raconte que Flore ,
alarmée de l'inconftance de Zéphire , avoit
ce jour même demandé à l'Amour un trait
für de fes coups. L'amour lui avoit accordé
fa demande , à condition qu'elle lui donneroit
en échange toutes les fleurs nées
dans fon Empire pendant le même jour.
Flore y avoit confenti , & en effayant le
trait , s'étoit bleffée elle-même.
Le petit Dieu , maître de la nature ,
Prodigue à Glycère les fleurs
Que Flore lui donna , pour fléchir fes rigueurs
Mais ne prêtant rien fans ufure ,
Fy
130
MERCURE DE FRANCE.
C
Pour les fleurs comme pour le trait ,
Il va dans ce fombre bolquer
Se payer par une bleſſure .
L'Auteur paffe enfin au chant de la
jouiffance. Nous n'en citerons aucun morceau
; & M. de Rofoi , qui fait que notre
Journal peut tomber entre les mains des
jeunes perfonnes , à qui il ne faut offrir
que des images modeftes , nous pardonnera
cette omiffion .
Plaiſirs des deux amans , leçons de délicateffe
, réunion de tous les fens , peinture
de la défaite d'un jeune coeur ; cris
de l'âme ; voilà ce que l'Auteur exprime
avec toute la chaleur de la Poéfie.
Par une tranfition naturelle il amène
l'epifode. Le Phoenix enfuite. Le fujet de
cette idée eft embelli par - tout de détails
intéreffans ; nous laiffons à nos lecteurs le
plaifir de les lire dans le Poëme. l'Auteur
termine en appliquant l'épifode aux deux
amans qu'il a célébrés , & finit en adreffant
l'ouvrage à Zélis, jeune beauté à qui
il donne des leçons analogues au fujet
qu'il a traité. Elles font écrites avec fineffe ,
avec fentiment. La difficulté du choix
empêche d'en rapporter des morceaux . Il
eft impoffible d'en adopter un à l'exclufion
de l'autre. Nous renvoyons donc encore à
l'ouvrage même.
JUILLET 1766. 131
Si nous nous fommes étendus fur cette
production , plus que nous n'avons coutume
de faire , nous croyons que le public
nous en faura gré. On y trouve pourtant
quelques inverfions forcées , des expreffions
quelques fois foibles ou peu propres,
mais il prouve du génie , de la combinafon
dans les idées. La marche en eft rapide ,
les images brillantes quoique fages , &
inultipliées fans être confufes ; la Poéfie
en eft naturelle : point trop d'efprit , point
de jeux de mots ; beaucoup de fentiment,
& fur-tout une belle ordonnance ; voilà
de quoi confoler l'Auteur des mauvaiſes
chicanes que la critique pourroit lui faire .
M. de Rozoi a les plus grands droits à la
bienveillance du public , & cet ouvrage eft
un engagement pour lui à faire de nouveaux
efforts pour mériter de nouveaux éloges.
SECOND EXTRAIT.
DANS l'extrait que nous avons donné
de cet ouvrage dans le Mercure d'Avril
nous nous fommes contentés d'en rendre
un compte exact , en laiffant à nos lecteurs
le plaifir de porter un jugement , réglé par
le plus ou le moins de plaifir qu'ils auroient
reffenti. Nous fuivrons la même méthode
dans ce nouvel extrait.
Le Goût , chant quatrième du Poëme ,
eft celui auquel nous nous fommes arrêtés.
Il est peut- être de tous les chants de cet
ouvrage celui qui doit plaire le plus aux
âmes fenfibles. Tout y eft naturel , mais
délicat , mais bien fenti.
It eft dans les âmes fenfibles
Des tranfports délicats , de fecrets mouvemens ,
Qu'à l'afpect du vrai beau leurs fens plus fufceptibles
Expriment par d'heureux élans.
Ces fentimens fubtils , ces rapports invisibles ,
En font des juges infaillibles ,
Et des cenfeurs intelligens.
JUILLET 1766. 119
Connoilleurs fans étude , & favans fans fcience ,
Ce qu'au fer eft l'aimant , le beau l'eft pour
leurs fens :
Mille riens délicats font pour eux importans.
Leur vigilante intelligence
Sait connoître & jouir de tout :
Hélas dans chaque jouillance
L'effet c'eft le plaiûr , la caufe c'eſt le goût.
Ce fens heureux , à lui- même infidelle ,
Par une double effence agit différemment :
Cette effence fouvent n'eft qu'intellectuelle .
Et quelquefois fenfible feulement.
Il élève , il conduit l'effor de la penſée :
Par lui de l'ignorance ayant brifé les fers ,
Vers les cieux notre âme élancée ,
Sur des aîles de feu plane dans l'univers ,
Quand ce germe premier dont tout naît & s'enfante
,
Par le fouffle de l'Eternel ,
Reçut une chaleur active & fécondante ,
Tout jufques à l'efprit étoit matériel.
L'homme vécut long -temps fans ofer ſe connoître :
Ainfi que la nature il étoit au berceau.
Enfin au flambeau du génie
Le goût vivifia les âmes des héros.
Bientôt une auguſte harmonie
Affervit tout à fes heureuſes loix :
120 MERCURE DE FRANCE.
D'un Maître Créateur l'homme acquit tous les
droits ,
Et l'univers foumis à fa noble magie
Fut le temple des arts & le palais des Rois.
Ce goût du beau , ce fens métaphyfique ,
Eft un fixième fens dont l'ineffable prix ,
Pour tant de vulgaires efprits ,
N'eft qu'un être problématique .
C'eſt à la fois un fens particulier ,
Dont l'existence & phyfique & morale ,
Ne connut jamais de rivale
Dans l'art de tout apprécier ;
Et c'est un fens dont le pouvoir fuprême
Agit fur tous les autres fens ;
Ils ne font jamais bien que ce qu'il eft lui-même :
Tous allervis à fes heureux penchans ,
Connoiffent par les connoiffances ,
Jouillent de fes jouiſſances ,
Se meuvent par les mouvemens.
De tels vers font plus difficiles à faire
que les jolis madrigaux qui brillent dans
les ouvrages de mode. Quelques vers plus
bas l'Auteur ajoute ceux- ci , qui réfument
fon fyftême , qui l'expliquent , & que leur
vérité rend . fublimes.
La prudente nature a pour premier mystère
De ne tout varier qu'en fimplifiant tout :
Chaque fens eft un tact , chaque fens a fon goût.
Le
JUILLET 1766. 121
Le phyfique des fens eft un tact plein de flamme :
Et leur méthaphyfique eft le goût des penchans :
L'âme , dans le premier , doit fes plaifirs aux fens ;
Les fens , dans le fecond , doivent les leurs à l'âme.
L'Auteur , pour varier fon ouvrage
paffe enfuite à des peintures délicates , qui
échappent à ces hommes
Dont la vie est un fommeil léthargique ,
Dont l'existence méchanique
A pour fens des refforts & pour difcours des fons.
Il ajoute enfuite ces vers précieux par
·les vérités qu'ils contiennent,
Et- il quelques objets que fon pouvoir n'embraſſe ›
C'est par lui que chante
Apollon
,
C'eſt par lui que charme une Grâce.
A Cythère , au facré vallon ,
It couronne Greffet , avec Chaulieu foupire ;
Il chauffe le cothurne , il accorde la lyre
De Bernis & d'Anacreon.
C'eft dans les bras que compofoient Molière ,
Et le gentil Bernard , & la nerveux Piron.
11 infpiroit le mâle Crébillon ,
L'élégant Marmontel , & le docte Buffon.
Il a taillé la plume de Voltaire :
Racine fut fon nourriffon ;
Mais de Corneille il fut le père.
Vol. I. F
122 MERCURE DE FRANCE.
Ces aigles , voifins du tonnerre ,
Rivaux des Dieux pour la grandeur ,
Les deux Rouffeaux , ces maîtres de la terre ,
Doivent à fes leçons l'art de charmer le coeur.
Mais comme fous la main , par l'heureux don de
plaire ,
Tout s'annoblit , & tout devient faveur ;
C'eſt auffi lui qui place & dérobe une fleur
Dans le corfet de la fimple bergère.
O goût , tréfor de l'âme & de l'efprit ,
C'eſt par toi qu'il eft deux nobleffes ;
L'une , dûe au hafard , ou le prix des richelles ,
Qui fans illuftrer annoblit :
L'autre des potentats & des Princes rivale
S'élève & voit ramper leur précaire hauteur ;
Et des rangs éloignés rempliffant l'intervale ,
Donne au fang le pouvoir , aux talens la grandeur.
Après ces morceaux de raifonnement
fuit l'épifode des compagnons d'Ulyſſe
changés par Circé en différens animaux.
Les images y font vives & les contraftes
adroits. L'Auteur rappelle finement l'épifode
du chant de l'ouïe , où l'adreffe d'Ulyffe
a préfervé fes Compagnons du danger
d'entendre les Syrenes.
Aux accens de la volupté
Les Compagnons d'Ulyffe oppofoient la fierté.
Le goût les a vaincus. Quel bonheur eft le vôtre ,
Tendres bergers toujours un fens n'a réfifté
JUILLET 1766. 123
Que pour mieux illuftrer la défaite de l'autre.
Entrez tous avec moi dans un bocage frais ,
·
Temple de la volupté pure
Où l'amour fait la guerre , & le plaifir la paix.
Peinture anacréontique de ce bofquet.
Là , d'un repas charmant Glycère & fon Lycas
Goûtofent la volupté champêtre :
Le fafte eft apprêté , le plaifir ne l'eft pas .
Pour un coeur délicat, dont l'amour eſt le maître ,
Le Louvre est bien moins qu'un bosquet ;
Et le plaifir le plus parfait ,
Le plus durable enfin , eft le plus prompt à naître .
Leçon pour ces Créfus qui croient que
For donne un prix à tout : ils vantent leurs
poffeffions ;
Mais trop d'art vous trahit , vous m'en montrez
l'apprêt ;
Je pense à ce qu'il vous en coûte ,
Je calcule , & mon coeur fe tait.
Je veux plus de défordre & bien moins d'élégances
Des rameaux trop unis , contraints par la ſcience ,
Ne m'offrent point l'image d'un bofquet.
Glycère , dans le tien , la douce jouillance
Naît du défordre heureux qui pare chaque objets
Qu'une fimple noblefle a de magnificence !
Oui , ce féjour délicieux ,
Simple comme Lycas , comme fon innocence ,
Seroit moins bien s'il étoit mieux..
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
Defcription du repas des deux amans,
Ils preffurent le jus de la treille ; Lycas
chante une chanfon , dont ce couplet eft
charmant.
D'une fleur fous les pas éclofe
Une Eglé chérit la fraîcheur :
Elle effeuille à deffein fa rofe
Chaque feuille vaut une fleur.
Dans les biens qu'amour nous propofe
Le coeur doit tour apprécier ;
Celui qui mieux les décompofe
Sait par- là les multiplier.
Lycas , toujours délicat , différe fon
bonheur & refpecte l'obftacle que la nature
a mis à fes tranfports. Nos lecteurs
nous pardonneront cette dernière citation
à laquelle nous ne pouvons nous refuſer.
Cet obftacle imprévu que reſpecte leur flamme
Eft un charme de plus , chef- d'oeuvre du defir ;
Et ce qu'en eux les fens ont perdu de plaifir ,
S'ajoute au bonheur de leur âme.
Leçon de goût , nouvelle pour les coeurs !
Notre âme quelquefois s'arrête & le captive
Pour irriter les preffantes ardeurs .
Pour elle - même fugitive ,
Elle s'ôte fon bien , s'échappe , fe pourfuit ;
Se prive alors qu'elle jouit ,
Jouit alors qu'elle fe prive,
JUILLET 1766. 125
Rien ne doit être indifférent :
Ni le ruiffeau qui près de nous s'écoule ,
Ni ce lit de cailloux fur lequel il ſe roule ,
Ni le rideau du feuillage naiffant ,
Ni le moindre zéphir , ni le gafon qu'on foule,
Ni le bouton de fleurs , ni le jour , ni l'inſtant.
Un rien nous prive , un rien nous enrichit peutêtre
:
C'eft pour parler au coeur que tout parle à nos
yeux ;
Il ne fuffit point d'être heureux ,
Il faut fentir , il faut connoître
Pour quoi , pour qui , comment , & combien on
va l'être :
Tout importe , le choix de l'objet & des lieux.
L'Auteur termine ce chant en vantant
les plaifirs délicats & la beauté qui peutdire
fans menfonge ,
Je n'ai point de defics quand je n'ai point d'amant.
Les citations multipliées étoient néceffaires
dans un chant où tout eft fentiment .
L'odorat forme le fujet du cinquième
chant. On reconnoît toujours la même
touche ; c'est toujours le métaphyfique
des fens contrafté avec le phyfique. Voici
comme l'Auteur définit celui- ci :
Ce n'étoit point affez , pour l'augufte puiſſance ,
Qui ne nous fait jouir que pour mieux l'imiter ,
Fiij
726 MERCURE DE FRANCE.
De donner une intelligence
Au fens qui pour jouir nous apprend à goûter.
Comme dans tous les biens
tance ,
, par qui notre ſubſ-
En les décompofant , répare fa vigueur
Des fucs la volatile effence
De parfums délicats répand la douce odeur ;
Il nous fit un fens propre à cette jouiffance.
Avec ces corps fubtils , atômes fublimés
La volupté dans les airs fe balance ;
Comme il eft des cailloux dont les veines fidelles
Récèlent des feux inconnus ;
En les heurtant mille éclats imprévus
Cherchent où réunir leurs foibles étincelles .
Ces corps ignés naiffent en pétillant ,
Sans échauffer comme la flamme:
Comme elle dans les airs ils volent en brillant ,
La font naître & lui donnent l'âme.
Ainfi dans ces chocs violens
Qui naiffent dans un coeur timide , mais ſenſible ,
Du combat de l'âme & des fens ;
Sous les corps attractifs d'un pouvoir invifible
Des efprits animaux la brûlante vapeur
Se répand , fe fublime ; & fon tact infaillible
Cherche fans fe tromper l'objet de ſon ardeur .
Le fyftême de l'Auteur eft que les preffentimens
fecrets , les fympathies fubites
naiffent de cettte force attractive des efprits
animaux émanés de nos corps. Si ce n'eft
JUILLET 1766. 127
qu'un fyftême , au moins eft- il ingénieux.
L'Auteur paffe à une defcription de la différence
des fenfations qu'on éprouve en
refpirant l'air du matin , celui de midi ,
celui du foir. ·
Ainfi refpirer même eft un piége enchanteur !
Souvent d'une Nymphe fauvage
Un fimple cuillet a fléchi la rigueur ,
Qu payé les fers d'un volage ;
Le fceptre de l'amour n'eft fouvent qu'une fleur.
Deſcription d'une fête de village qui
amène naturellement l'épifode de ce chant,
toute de fiction. L'Auteur fuppofe que
deux amans ayant été un modèle de fidélité
pendant leur vie , leur chien s'eſt fixé
fur leur tombeau ; & que l'Amour a fait
de ce chien un oracle. Toutes les bergères ,
fuivies de leurs mères , venoient jetter
leur bouquet devant le chien ;
Et jamais , jamais une mère
Ne vit fon bouquet rapporté.
Tous les détails de cette épifode font
agréables.
Ce fut pendant long-temps un triomphe fuprême
D'avoir un für garant d'un tréfor confervé :
L'or craint- il le creufet ; Un coeur fûr de luimême
Gagne toujours quand il eft éprouvé.
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE.
D'autres temps , d'autres moeurs. Jouir devint
baffeffe !
L'abus de la beauté fut un crime commun ;
Dès qu'on mit tout à prix , & plaifirs & tendreffe ,
Tout ceffa d'en mériter un ,
L'oracle devient importun . Le poifon
en délivre .
Le vice après la mort défiant la vertu ,
Des pertes de l'honneur enrichit la décence :
Comme s'il fuffifoit , pour preuve d'innocence ,
De n'être jamais conyainca .
Du mafque de la bienséance
La Phryné fut cacher l'oeil de fon impudence ,
Et de fon manteau fe couvrit ;
Dans ce fiècle trompeur votre vertu commence ,
Sexe volage , où l'épreuve finit .
Glycère n'a pas befoin de garant. Chaque
inftant développe fes fenfations &
celle de fon amant. L'Auteur décrit , d'une
manière curieuſe , les progrès de l'odorat ,
qui eft le plus tardif des fens. Il peint un
homme qui interroge fon être , qui effaye
fes forces par degrés ; il foupire , il eſt
inquiet.
Un jeune objet paroît... & déja ſa beauté
Par un charme fecret l'attire.
Il la pourfuit avec rapidité ;
Pour le foir elie cherche un bofquet écarté.
JUILLET 1766. 329
Dans ce bofquet Flore tient fon Empire ,
Ce qui n'étoit qu'un trouble eft bientôt un délire !
Sur ces tapis rians on tombe en fûreté ;
Mille naifantes fleurs , fur leur tige orgueilleufe ,
Soutiennent en tombant la bergère amoureuſe
Que fa fuite n'a pu fauver.
Cette chûte , peu dangereufe ,
Ne feroit- elle douloureuſe
Qu'à l'inftant de fe relever ?
Qu'ai- je dit qu'ai - je peint ? ... Ce boſquet ;
cette fuite ,
Cette yvrelle , cette pourfuite ,
Je ne les ai chantés que pour chanter Lycas.
Glycère , le foir de la fête du village ,
fuyoit vers fon bofquet chéri. Lycas l'y
pourfuit ; & l'Auteur raconte que Flore ,
alarmée de l'inconftance de Zéphire , avoit
ce jour même demandé à l'Amour un trait
für de fes coups. L'amour lui avoit accordé
fa demande , à condition qu'elle lui donneroit
en échange toutes les fleurs nées
dans fon Empire pendant le même jour.
Flore y avoit confenti , & en effayant le
trait , s'étoit bleffée elle-même.
Le petit Dieu , maître de la nature ,
Prodigue à Glycère les fleurs
Que Flore lui donna , pour fléchir fes rigueurs
Mais ne prêtant rien fans ufure ,
Fy
130
MERCURE DE FRANCE.
C
Pour les fleurs comme pour le trait ,
Il va dans ce fombre bolquer
Se payer par une bleſſure .
L'Auteur paffe enfin au chant de la
jouiffance. Nous n'en citerons aucun morceau
; & M. de Rofoi , qui fait que notre
Journal peut tomber entre les mains des
jeunes perfonnes , à qui il ne faut offrir
que des images modeftes , nous pardonnera
cette omiffion .
Plaiſirs des deux amans , leçons de délicateffe
, réunion de tous les fens , peinture
de la défaite d'un jeune coeur ; cris
de l'âme ; voilà ce que l'Auteur exprime
avec toute la chaleur de la Poéfie.
Par une tranfition naturelle il amène
l'epifode. Le Phoenix enfuite. Le fujet de
cette idée eft embelli par - tout de détails
intéreffans ; nous laiffons à nos lecteurs le
plaifir de les lire dans le Poëme. l'Auteur
termine en appliquant l'épifode aux deux
amans qu'il a célébrés , & finit en adreffant
l'ouvrage à Zélis, jeune beauté à qui
il donne des leçons analogues au fujet
qu'il a traité. Elles font écrites avec fineffe ,
avec fentiment. La difficulté du choix
empêche d'en rapporter des morceaux . Il
eft impoffible d'en adopter un à l'exclufion
de l'autre. Nous renvoyons donc encore à
l'ouvrage même.
JUILLET 1766. 131
Si nous nous fommes étendus fur cette
production , plus que nous n'avons coutume
de faire , nous croyons que le public
nous en faura gré. On y trouve pourtant
quelques inverfions forcées , des expreffions
quelques fois foibles ou peu propres,
mais il prouve du génie , de la combinafon
dans les idées. La marche en eft rapide ,
les images brillantes quoique fages , &
inultipliées fans être confufes ; la Poéfie
en eft naturelle : point trop d'efprit , point
de jeux de mots ; beaucoup de fentiment,
& fur-tout une belle ordonnance ; voilà
de quoi confoler l'Auteur des mauvaiſes
chicanes que la critique pourroit lui faire .
M. de Rozoi a les plus grands droits à la
bienveillance du public , & cet ouvrage eft
un engagement pour lui à faire de nouveaux
efforts pour mériter de nouveaux éloges.
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Résumé : LES SENS POEME. SECOND EXTRAIT.
Le texte présente un extrait du 'Poème E' publié dans le Mercure de Juillet 1766, se concentrant sur le quatrième chant intitulé 'Le Goût'. Ce chant est apprécié pour sa nature délicate et bien sentie. Le goût est décrit comme un sens subtil et invisible permettant de juger et d'apprécier le beau. Les connaisseurs reconnaissent instinctivement le beau, sans besoin d'étude. Le goût est un sens métaphysique guidant et élevant l'esprit, essentiel pour apprécier les arts et les plaisirs. Il a inspiré des figures littéraires telles que Molière, Racine, Corneille et Voltaire. Le poème distingue deux types de noblesse : celle due au hasard ou à la richesse, et celle acquise par le talent et les compétences. Le texte explore également la simplicité et la sincérité dans les relations amoureuses, critiquant ceux qui valorisent les apparences. Il loue Glycère et Lycas pour leur amour authentique et respectueux. L'auteur souligne l'importance de la conscience et de la perception des plaisirs, affirmant que tout élément de l'environnement peut influencer l'expérience amoureuse. Le poème se conclut par une réflexion sur les changements de mœurs et la perte de valeur des véritables sentiments. L'odorat est décrit comme le sens le plus tardif à se développer. Le poème narre l'histoire de Glycère, poursuivie par Lycas, et l'intervention de Flore et de l'Amour. L'auteur termine par une épiphrase sur le Phénix, appliquée aux deux amants, et adresse l'ouvrage à Zélis. Le texte souligne le génie et la combinaison des idées de l'auteur, malgré quelques inversions forcées et expressions faibles.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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165
p. 130-134
LES Plaisirs de l'Esprit, ode qui remporté le Prix de l'Académie de PAU en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE MALESPINE. A Paris, chez L'ESCLAPART, Libraire, au quai de Gêvres.
Début :
Le sujet du Prix que l'Académie de Pau avoit proposé a dû plaire aux gens de [...]
Mots clefs :
Académie de Pau, Prix de l'Académie de Pau, Ode, Auteur
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texteReconnaissance textuelle : LES Plaisirs de l'Esprit, ode qui remporté le Prix de l'Académie de PAU en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE MALESPINE. A Paris, chez L'ESCLAPART, Libraire, au quai de Gêvres.
LES Plaifirs de PEfprit , ode qui a remporté
le Prix de l'Académie de PAU
en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE
MALESPINE. A Paris , chez L'Es-
CLAPART , Libraire , au quai de Gèvres.
LEE fujet du Prix que l'Académie de
Pau avoit propofé a dû plaire aux gens de
lettres . On les invitoit à célébrer les plaifirs
qu'ils goûtent ; ils devoient par conféquent
mettre beaucoup de vérité dans
leurs ouvrages. Nous favons que le concours
a été très- nombreux ; l'ode de M.
l'Abbé Malefpine a réuni tous les fuffrages ,
& nous croyons que le public approuvera
ce jugement. On trouve , au commencement
de cette brochure , dont la forme
typographique plaira aux amateurs , une
préface lumineufe & bien écrite. L'auteur
y parle du genre de l'ode comme un homme
qui le connoît bien , & qui eft fait pour y
avoir les plus grands fuccès ; les bornes
d'un extrait ne nous permettent pas d'analyfer
cette préface , dont nous ne faurions
trop louer le ſtyle pur , noble , & véhément.
M. l'Abbé de Maleffine entre dans
fon fujet par ce début :
JUIN 1768, ས 3 ་
Fuis , volupté , mère du crime :
Que peuvent fur moi tes appas ?
Je m'élance & franchis l'abîme
Que tes fleurs couvrent fous mes pas.
A mes fens j'inapofe filence :
Leur paffagère jouiſſance
Eteint l'ivrefle des defirs.
Mon efprit s'échauffe , s'enflamme ;
La pensée élève mon âme ,
Elle éternife mes plaifirs .
L'Auteur prend fon effor & va , comme
Prométhée , s'enflammer du feu céleſte :
il contemple enfuite la divinité :
Au feul afpect de les ouvrages
Quels fecrets me font découverts !
Mon efprit devance les âges ,
Je vois éclorre l'univers.
Le télescope d'Uranie
Me montre l'ordre , l'harmonie
Des mondes flottans dans les cieux.
Ces foleils , ces globes immenfes,
Rapprochés malgré leurs diftances ,
Semblent defcendre fous mes yeux.
Cette image nous paroît fublime. L'Au.
teur revient enfuite dans fon cabinet , il y
trouve la Vérité & la Liberté ; tout ceci
eft mis en action ; on a fouvent obfervé
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ces petits drames dans Pindare & dans le
grand Rouffeau. Il faut du goût pour en
faire ufage , & M. l'Abbé de Malefpine
y a parfaitement réuffi ; il rend enfuite ,
en très-beaux vers , les fenfations agréables
qu'il éprouve à la lecture de fes maîtres.
Du fruit de vos veilles favantes
Je m'enrichis , illuftres morts !
Fils de Calliope , tu chantes ,
Mon âme éprouve tes tranfports.
Sophocle excite mes alarmes ,
Son rival m'arrache des larmes :
Je ris avec Anacréon.
Quand j'entends tonner Démosthène ,
Mon coeur eft citoyen d'Athène ,
Je vole aux champs de Marathon.
L'étude de l'hiftoire & de la mytholo
gie préfentent deux tableaux bien variés ,
bien contraftés , pleins de délicateffe &
de goût. Nous tranfcrirons , avec plaifir ,.
une ftrophe fur la compofition , elle nous
paroît mériter les plus grands éloges : l'enthoufiafme
de l'Auteur y eft à fon comble ,
& cet endroit , qui eft le plus beau de
fon ouvrage , peut être comparé à tout ce
que nous avons de plus admirable dans.
le genre lyrique,
Un feu dévorant me conſume !
Quel fouffle anime mes efprits ! -
•
1.3,
JUIN 1768.
Mon âme coule fous ma plume ,
Elle paffe dans mes écrits .
>
Ainfi la matière écumante
S'élève , gronde , impatiente
D'échapper au gouffre enflammé ;
Et , par un dédale rapide ,
Court au gré de l'art qui la guide ,
Reproduire un Roi bien - aimé.
où
Nous n'étendrons pas plus loin cet extrait
; il faut lire toute cette ode pour en
connoître toutes les beautés . M. l'Abbé de
Malefpine a ajouté une autre ode à celle
dont nous avons rendu compte : le fujet
de ce fecond ouvrage eft la fête de la rofe ,
qu'on célèbre à Salency , en Picardie ,
la fille la plus vertueufe eft couronnée de
rofes le 8 juin ; nous en prendrons au
hafard deux ftrophes qui feront connoître
à nos lecteurs le mérite de cet ouvrage..
Que la molleffe ailleurs l'encenſe ,
Fuis , dangereufe volupté ;
L'air que refpire l'innocence
De tes feux feroit infecté.
Ainfi la vapeur infernale
Que du volcan la bouche exhale ,
Ternit l'émail des tendres fleurs
Quand , échappés, des bords du gouffre ,
Des flots de bitume & de fouffre ,
Couvrent les champs de leur fureur.
134 MERCURE DE FRANCE.
Arbitres du bonheur du monde ,
Sur les moeurs portez vos regards ;
Parlez à votre voix féconde :
Élles naîtront de toutes parts.
La vertu modefte & timide
De vils tréfors n'eft point avide
Sa récompenfe eft une fleur.
Tel un fimple rameau d'Athène
Etoit pour une âme romaine
Le falaire de la valeur.
+
Le ftyle de M. l'Abbé de Malefpine est
pur , noble , harmonieux & pittorefque.
Cet Auteur eft fait pour accréditer le genre
de l'ode , qui eft trop négligé en France.
Nous avons peu d'écrivains dont la manière
foit plus intéreffante & le goût plus délicat.
Les juftes fuccès qu'il a eus à Pau lui en
promettent de nouveaux fur un plus grand
théâtre. Les philofophes & les poëtes feront
également fatisfaits de ces deux ouvrages.
le Prix de l'Académie de PAU
en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE
MALESPINE. A Paris , chez L'Es-
CLAPART , Libraire , au quai de Gèvres.
LEE fujet du Prix que l'Académie de
Pau avoit propofé a dû plaire aux gens de
lettres . On les invitoit à célébrer les plaifirs
qu'ils goûtent ; ils devoient par conféquent
mettre beaucoup de vérité dans
leurs ouvrages. Nous favons que le concours
a été très- nombreux ; l'ode de M.
l'Abbé Malefpine a réuni tous les fuffrages ,
& nous croyons que le public approuvera
ce jugement. On trouve , au commencement
de cette brochure , dont la forme
typographique plaira aux amateurs , une
préface lumineufe & bien écrite. L'auteur
y parle du genre de l'ode comme un homme
qui le connoît bien , & qui eft fait pour y
avoir les plus grands fuccès ; les bornes
d'un extrait ne nous permettent pas d'analyfer
cette préface , dont nous ne faurions
trop louer le ſtyle pur , noble , & véhément.
M. l'Abbé de Maleffine entre dans
fon fujet par ce début :
JUIN 1768, ས 3 ་
Fuis , volupté , mère du crime :
Que peuvent fur moi tes appas ?
Je m'élance & franchis l'abîme
Que tes fleurs couvrent fous mes pas.
A mes fens j'inapofe filence :
Leur paffagère jouiſſance
Eteint l'ivrefle des defirs.
Mon efprit s'échauffe , s'enflamme ;
La pensée élève mon âme ,
Elle éternife mes plaifirs .
L'Auteur prend fon effor & va , comme
Prométhée , s'enflammer du feu céleſte :
il contemple enfuite la divinité :
Au feul afpect de les ouvrages
Quels fecrets me font découverts !
Mon efprit devance les âges ,
Je vois éclorre l'univers.
Le télescope d'Uranie
Me montre l'ordre , l'harmonie
Des mondes flottans dans les cieux.
Ces foleils , ces globes immenfes,
Rapprochés malgré leurs diftances ,
Semblent defcendre fous mes yeux.
Cette image nous paroît fublime. L'Au.
teur revient enfuite dans fon cabinet , il y
trouve la Vérité & la Liberté ; tout ceci
eft mis en action ; on a fouvent obfervé
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ces petits drames dans Pindare & dans le
grand Rouffeau. Il faut du goût pour en
faire ufage , & M. l'Abbé de Malefpine
y a parfaitement réuffi ; il rend enfuite ,
en très-beaux vers , les fenfations agréables
qu'il éprouve à la lecture de fes maîtres.
Du fruit de vos veilles favantes
Je m'enrichis , illuftres morts !
Fils de Calliope , tu chantes ,
Mon âme éprouve tes tranfports.
Sophocle excite mes alarmes ,
Son rival m'arrache des larmes :
Je ris avec Anacréon.
Quand j'entends tonner Démosthène ,
Mon coeur eft citoyen d'Athène ,
Je vole aux champs de Marathon.
L'étude de l'hiftoire & de la mytholo
gie préfentent deux tableaux bien variés ,
bien contraftés , pleins de délicateffe &
de goût. Nous tranfcrirons , avec plaifir ,.
une ftrophe fur la compofition , elle nous
paroît mériter les plus grands éloges : l'enthoufiafme
de l'Auteur y eft à fon comble ,
& cet endroit , qui eft le plus beau de
fon ouvrage , peut être comparé à tout ce
que nous avons de plus admirable dans.
le genre lyrique,
Un feu dévorant me conſume !
Quel fouffle anime mes efprits ! -
•
1.3,
JUIN 1768.
Mon âme coule fous ma plume ,
Elle paffe dans mes écrits .
>
Ainfi la matière écumante
S'élève , gronde , impatiente
D'échapper au gouffre enflammé ;
Et , par un dédale rapide ,
Court au gré de l'art qui la guide ,
Reproduire un Roi bien - aimé.
où
Nous n'étendrons pas plus loin cet extrait
; il faut lire toute cette ode pour en
connoître toutes les beautés . M. l'Abbé de
Malefpine a ajouté une autre ode à celle
dont nous avons rendu compte : le fujet
de ce fecond ouvrage eft la fête de la rofe ,
qu'on célèbre à Salency , en Picardie ,
la fille la plus vertueufe eft couronnée de
rofes le 8 juin ; nous en prendrons au
hafard deux ftrophes qui feront connoître
à nos lecteurs le mérite de cet ouvrage..
Que la molleffe ailleurs l'encenſe ,
Fuis , dangereufe volupté ;
L'air que refpire l'innocence
De tes feux feroit infecté.
Ainfi la vapeur infernale
Que du volcan la bouche exhale ,
Ternit l'émail des tendres fleurs
Quand , échappés, des bords du gouffre ,
Des flots de bitume & de fouffre ,
Couvrent les champs de leur fureur.
134 MERCURE DE FRANCE.
Arbitres du bonheur du monde ,
Sur les moeurs portez vos regards ;
Parlez à votre voix féconde :
Élles naîtront de toutes parts.
La vertu modefte & timide
De vils tréfors n'eft point avide
Sa récompenfe eft une fleur.
Tel un fimple rameau d'Athène
Etoit pour une âme romaine
Le falaire de la valeur.
+
Le ftyle de M. l'Abbé de Malefpine est
pur , noble , harmonieux & pittorefque.
Cet Auteur eft fait pour accréditer le genre
de l'ode , qui eft trop négligé en France.
Nous avons peu d'écrivains dont la manière
foit plus intéreffante & le goût plus délicat.
Les juftes fuccès qu'il a eus à Pau lui en
promettent de nouveaux fur un plus grand
théâtre. Les philofophes & les poëtes feront
également fatisfaits de ces deux ouvrages.
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Résumé : LES Plaisirs de l'Esprit, ode qui remporté le Prix de l'Académie de PAU en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE MALESPINE. A Paris, chez L'ESCLAPART, Libraire, au quai de Gêvres.
En 1768, l'Académie de Pau a décerné son prix à l'abbé de Malespine pour son ode intitulée 'Les Plaisirs de l'esprit'. Le sujet, qui consistait à célébrer les plaisirs intellectuels, a suscité un grand intérêt parmi les participants. L'œuvre de Malespine a été unanimement saluée pour sa vérité et sa qualité. La brochure contenant l'ode inclut une préface bien rédigée, démontrant la maîtrise de l'auteur dans le genre de l'ode. Dans cette œuvre, Malespine rejette les voluptés terrestres au profit des plaisirs spirituels, illustrant une élévation de l'esprit vers des contemplations sublimes. Il met en avant la découverte de secrets grâce à l'étude et la contemplation des œuvres littéraires et scientifiques, ainsi que les émotions suscitées par la lecture des grands auteurs classiques. L'ode se conclut par une description enthousiaste de l'inspiration poétique. Malespine a également composé une seconde ode sur la fête de la rose à Salency, en Picardie, où la jeune fille la plus vertueuse est couronnée. Cette œuvre met en garde contre les dangers de la volupté et exalte la vertu modeste. Le style de Malespine est loué pour sa pureté, sa noblesse et son harmonie, et il est reconnu comme un défenseur du genre de l'ode en France.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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166
p. 81-82
Plaidoyer pour & contre J. J. Rousseau, [titre d'après la table]
Début :
Plaidoyer pour & contre J. J. Rousseau & le docteur D. Hume, l'historien Anglois, [...]
Mots clefs :
David Hume, Jean-Jacques Rousseau, Ouvrage, Plaidoyer, Hommes, Auteur, Malade, Méchant
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Plaidoyer pour & contre J. J. Rousseau, [titre d'après la table]
Plaidoyer pour & contre J. J. Rouffeли
& le docteur D. Hume , l'historien Anglois ,
avec des anecdotes intéreſſantes , relatives
ausujet : ouvrage moral & critique pour
ſervir de ſuite aux oeuvres de ces deux
grands hommes. ALondres , & ſe trouve
à Lyon , chez Pierre Cellier , libraire ,
quaiStAntoine ;& à Paris , chez Dufour,
ci-devant au cabinet littéraire , à préſent
rue de la vieille Draperie au bon Pasteur,
in- 12 . 1768 .
Ce plaidoyer pour & contre M. Roufſeau&
M. Hume ne contient que ce que
l'on ſçait déjà de la querelle de ces deux
hommes célèbres. L'Auteur ne les épargne
ni l'un ni l'autre; il ſeroit inutile d'entrer
dans un long détail fur cet ouvrage ,
Dv
S2 MERCURE DE FRANCE .
où l'on trouve peut- être autant d'injures
que de réflexions; nous nous bornerons à
en citer les dernieres phrases. « Voici ce
>> qu'a prononcé un très-honnête hom-
>> me , après avoir parcouru l'expoféfuc-
>> cinct. Rouſſeau n'eſt que malade& non
>>pas méchant ; M. Hume eſt malade &
>> méchant tout - à- la- fois. Je fais des
>> voeux pour la guériſon de tous deux ,
»& particulierement pour la conſerva-
» tion de celui qui, dans cette affaire , a
>>témoigné plus d'oſtentation , d'animo-
>> ſité & de vengeance que de générofité
»& de grandeur d'ame. « L'Auteur ne
trouve que du galimatias , de la déraifon
, & peu d'éloquence dans la grande
lettre de M. Rouſſeau àM. Hume ; il accuſe
l'éditeur de l'expoſé fuccinct , de
manquer de charité & de difcernement ;
&ce qu'il y a de fingulier , c'eſt qu'il le
fait à la fin d'un ouvrage qui n'annonce
pas l'ombre de cette premiere qualité ;
c'eſt aux lecteurs à prononcer s'il a du
moins la derniere.
& le docteur D. Hume , l'historien Anglois ,
avec des anecdotes intéreſſantes , relatives
ausujet : ouvrage moral & critique pour
ſervir de ſuite aux oeuvres de ces deux
grands hommes. ALondres , & ſe trouve
à Lyon , chez Pierre Cellier , libraire ,
quaiStAntoine ;& à Paris , chez Dufour,
ci-devant au cabinet littéraire , à préſent
rue de la vieille Draperie au bon Pasteur,
in- 12 . 1768 .
Ce plaidoyer pour & contre M. Roufſeau&
M. Hume ne contient que ce que
l'on ſçait déjà de la querelle de ces deux
hommes célèbres. L'Auteur ne les épargne
ni l'un ni l'autre; il ſeroit inutile d'entrer
dans un long détail fur cet ouvrage ,
Dv
S2 MERCURE DE FRANCE .
où l'on trouve peut- être autant d'injures
que de réflexions; nous nous bornerons à
en citer les dernieres phrases. « Voici ce
>> qu'a prononcé un très-honnête hom-
>> me , après avoir parcouru l'expoféfuc-
>> cinct. Rouſſeau n'eſt que malade& non
>>pas méchant ; M. Hume eſt malade &
>> méchant tout - à- la- fois. Je fais des
>> voeux pour la guériſon de tous deux ,
»& particulierement pour la conſerva-
» tion de celui qui, dans cette affaire , a
>>témoigné plus d'oſtentation , d'animo-
>> ſité & de vengeance que de générofité
»& de grandeur d'ame. « L'Auteur ne
trouve que du galimatias , de la déraifon
, & peu d'éloquence dans la grande
lettre de M. Rouſſeau àM. Hume ; il accuſe
l'éditeur de l'expoſé fuccinct , de
manquer de charité & de difcernement ;
&ce qu'il y a de fingulier , c'eſt qu'il le
fait à la fin d'un ouvrage qui n'annonce
pas l'ombre de cette premiere qualité ;
c'eſt aux lecteurs à prononcer s'il a du
moins la derniere.
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Résumé : Plaidoyer pour & contre J. J. Rousseau, [titre d'après la table]
Le document présente un ouvrage intitulé 'Plaidoyer pour & contre J. J. Rouffe et le docteur D. Hume', publié en 1768 à Londres, Lyon et Paris. Il traite de la querelle entre Jean-Jacques Rousseau et David Hume sans apporter de nouvelles informations. L'auteur critique sévèrement les deux hommes, notant que l'ouvrage contient autant d'injures que de réflexions. Rousseau est décrit comme malade mais pas méchant, tandis que Hume est qualifié de malade et méchant. L'auteur espère leur guérison, particulièrement pour celui ayant montré plus d'ostentation, d'animosité et de vengeance que de générosité et de grandeur d'âme. La grande lettre de Rousseau à Hume est jugée comme contenant du galimatias et de la déraison. L'éditeur est accusé de manquer de charité et de discernement, bien que l'ouvrage lui-même n'en montre pas non plus. Les lecteurs sont invités à juger si l'auteur possède au moins du discernement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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167
p. 205-208
I.
Début :
Méthode de musique sur un nouveau plan, par M. Jacob, de l'académie royale de [...]
Mots clefs :
Auteur, Musique, Modes, Notes, Portée, Clef, Clefs, Article, Lignes, Mode
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : I.
I.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
Méthode de mufique fur un nouveau plan ;
par M. Jacob , de l'académie royale de
Mufique ; le prix eft de 36 fols. A Paris
chez l'auteur rue des Moineaux-
Butte-Saint- Roch , chez un tapiffier ;
Madame la veuve Leclerc rue St Honoré
à Sainte Cécile ; la Chevardiere , rue
du Roule ; & aux adreffes ordinaires
de mufique..
L'USAGE de faire connoître fuccceffivement
toutes les clefs , n'ayant d'autre ré206
MERCURE DE FRANCE.
fultat
que de faire
rencontrer
chacune
des fept
notes
fur toutes
les lignes
&
tous les espaces
de la portée
; l'auteur
, en
partant
de ce résultat
, propofe
de folfier
par toutes
les notes
prifes
alternativement
pour
premiers
degrés
de l'un
& l'autre
mode
, fans
le fecours
d'aucune
clef.
L'ordre
entre
les notes
étant
connu
, &
les lignes
ou les efpaces
de la portée
fe
trouvant
toujours
à la même
diſtance
les
uns des autres
, il eſt viſible
que la nomination
des notes
eft très- indépendante
des
clefs
, puifqu'en
fuppofant
telle
notte
donnée
fur une
des lignes
ou fur
l'un
des efpaces
, toutes
les autres
nottes
font
connues
.
L'ufage que l'auteur fait des clefs eft
relatif au diapafon des voix , en forte
que chacun doit choifir la clef qui convient
au genre de fa voix ; car felon la
définition donnée par M. Rouffeau dans
fon- dictionnaire de mufique & rapportée
par l'auteur , la clef fe met au commencement
de la Portée pour déterminer le degré
d'élévation de cette Portée dans le clavier
général. L'auteur traite enfuite des tons ,
pour les différentes gammes pour les modes
majeurs & mineurs ; de la manierede
connoître le mode & le ton à l'infpec
FEVRIER . 1769. 207
tion de la clef & des premieres meſures
d'un chant. On verra avec plaifir l'origi
ne des diézes ou des bémols qui doivent
entrer dans certains modes , & celle de
ces modes mêmes.
Dans l'article IX , l'auteur traite des
mefures ; cet article eft fuivi d'une obfervation
fur la maniere de battre la mefure
, & fur l'ufage où eft le célèbre Tartini
de faire marquer les portions de
temps à fes élèves , d'où l'auteur tire une
méthode propre à donner la précifion de
la mefure à ceux qui en feront ufage en
obfervant ce qu'il prefcrit à cet égard &
c'eft ce qui fait la matiere de l'article X.
L'onzième roule fur la diftinction des
temps & des portions de temps en fort
& en foible. Enfin , dans le douzième
article , qui eft le dernier de l'ouvrage
l'auteur traite de la modulation , de fes
regles , de la relation des modes & de la
maniere dont ces modes font entrelacés
dans une pièce de mufique ; objets dont
la connoiffance , dit l'auteur , eſt trèsimportant
dans la mufique vocale
puifque c'eft par cette connoiffance que
le chanteur peut fe prévenir & , pour
ainfi dire , fe préparer à l'intonation des
diézes , bémols ou béquarres , que les
P
108 MERCURE DE FRANCE.
divers relatifs d'un mode donné doivent
amener néceffairement dans un chant.
Fermer
Résumé : I.
Le texte expose une méthode musicale proposée par M. Jacob, membre de l'Académie royale de Musique, visant à enseigner les notes sans utiliser de clefs traditionnelles. Cette méthode utilise les notes comme premiers degrés des modes majeur et mineur. L'ouvrage aborde l'utilisation des clefs en fonction du diapason des voix, permettant à chaque chanteur de choisir la clef appropriée. Il traite également des tons et des gammes pour les modes majeurs et mineurs, ainsi que de la détermination du mode et du ton à partir de la clef et des premières mesures d'un chant. Le texte mentionne l'origine des dièses et des bémols dans certains modes. L'article IX discute des mesures et des pratiques de battement, incluant celles de Tartini. L'article X précise la méthode pour déterminer la mesure, tandis que l'article XI distingue les temps forts et faibles. Enfin, l'article XII traite de la modulation, des règles des modes et de leur enchaînement dans une pièce musicale, soulignant l'importance de cette connaissance pour les chanteurs afin de se préparer aux intonations nécessaires.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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168
p. 133-159
Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Début :
OBSERVATIONS sur un ouvrage nouveau, intitulé, Traité du Melo-Drame [...]
Mots clefs :
Musique, Mélodrame, Nature, Auteur, Idées, Goût, Ouvrage, Plaisir, Esprit, Temps, Chant, Mélodie, Formes, Imagination, Théâtre, Période, Sensations, Homme, Moyens, Idée, Charme, Drame, Réflexions, Français, Public, Principe, Concert, Beaux-arts, Jean-Jacques Rousseau, Musique italienne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
* OBSERVATIONSfur un ouvrage nouveau,
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
intitulé , Traité du Melo-Drame
ou Réflexions ſur la muſique dramati.
que. A Paris , chez Vallat la Chapelle,
libraire,fur le perron de la Ste Chapelle,
1771 ; in-80. Prix , s liv . relié.
Ona coutume de qualifier de nations rivales
celles que des intérêts oppoſés mettent ſouvent
aux priſes & précipitent dans des guerres longues
&obſtinées ; mais en y regardant de plus près ,
on s'appercevra aisément que ſi les Princes combattent
pourdéfendre ou augmenter leurs états ,
les nations ne connoiſſent guères de véritable rivalité
que dans les choſes qui intéreſſent leur vanité
; ce qui comprend toute eſpèce de gloire ,
cellequi vientdes talens comme celle qui naît des
fuccès à laguerre. En effet, la vanité comme la
lumière peur ſe diftribuer à l'infini ſans s'affoiblir
par le partage; elle eſt toujours active , toujours
éclairée ſur ſes intérêts , & c'eſt ce qui fait que la
jaloufie nationale peut encore exiſter lors même
*Ce morceau qui eſt rrès- intéreſlanr eft l'ouvraged'un
homme auſſi diſtingué par fon rang &
ſa naiſſance que par les talens&fes fumières , &
nous lui avons beaucoup d'obligation d'avoir
bienvoulu ea enrichir le Mercure.
134 MERCURE DE FRANCE.
que l'eſprit du Patriotiſme eſt détruit. Une
guerre perpétuelle s'eſt donc allumée dans l'empire
de l'opinion ; & comme les plus importantes
poſſeſſions de l'ennemi ſont toujours expoſées à la
premiere agreffion , de même dans les rivalités
littéraires les découvertes ſont toujours l'objet
des plus grands débats. Eh! quel François animé
decettenoble ambition,apu ſe contenter de lagloireque
nous avons acquiſe depuis deux fiècles ,& n'a
pas jetté des regards d'envie ſur les Galilées , les
Bacons , les Newtons ? Nous contemplons notre
puiſſance politique , & en nous rappelant la foibleſſedes
premiers Capétiens , nous remarquons
que c'eſt àde riches ſucceſſions que leurs deſcendans
ont dû l'augmentation de leurs domaines :
Craignons d'appliquer ces réflexions à notre empire
littéraire , ou plutôt , en avouant que nous
avons hérité de beaucoup de tréfors dont la découverte
eſt due à l'Etranger , cherchons à nous
confoler par une confidération qui paroît avoir
échappé à la philoſophie de notre âge; c'eſt que
lesnations qui ont le plus inventé ſont peut- être
les moins capables , nonſeulementde perfectionner
, mais de contenir les arts& les talens dans les
meſures qu'un goût ſage& épuré eft en droit de
leur preſcrite. On s'en convaincra facilement ſi
l'on obſerveque chez les peuples qui ont le plus de
découvertes à vanter, il eſt arrivé de deux choſes
l'une ; ou le goût général de la nation a réveillé
l'émulation& provoqué les découvertes , ou les
inventeurs eux-mêmes ont fait naître le goût des
arts qu'ils avoient créés : or dans le premier cas la
paffion dégénère ſouvent en manie ; & dans le
Lecond la doctrine ſe change en dogmatiſme , &
SEPTEMBRE. 1771. 135
l'on voit s'élever une ſecte au lieu d'une école.
Ainſi chez les Grecs l'éloquence dégénéra bientôt
en unevaine déclamation; ainſi chez les Anglois
Melpomène n'eſt encore queShakeſpéar traveſti,&
ce grand homme ſemble n'avoir laiſſé après lui
quedes barrieres au lieu des pierres d'attente qu'il
avoit poſées. Maintenant qu'un peuple ingénieux,
ſenſible & même appliqué s'empare de ces richefſes
étrangères ; qu'il épure dans le creuſet du goût
ces minéraux brutes , mais précieux , nés dans les
flancs de quelque montagne embratée; quellaalime
ou le ciſeau leur donnent la forme& l'éclar ,
&qu'un Public avide, mais difficile & précautionné
, vient enſuite à juger; alors & alors ſeulement,
les choſes ſeront apréciées à leur juſte valeur
, pouflées à leur dernière perfection & furtout
conſervées dansleur intégrité. Tel eſt le for
de la France ; à cette différence ſeulement que c'eſt
fans renoncer à l'honneur de pluſieurs découvertes
qu'elleprétend à la palme du goût , & qu'à la fois
juge & ouvrière , elle peut être pour les autres
peuples ce qu'eſt l'Académie Françoiſe pour elle
même.
Parmi nombre de preuves qui pourroient juſtifier
cette opinion , je me bornerai à un des objets
qui lui tiennentde plus près &dont l'examen nous
aconduits à ces réflexions,je veux parler de la mufique
, celui de tous les arts ſur lequel nous ayons
le moins de droits à réclamer à titre d'inventeurs.
Que diroit le reſte de l'Europe ſi , au bout de vinget
ans à peine écoulés depuis que la muſique italienne
, ou pour mieux m'exprimer , la véritable mufiquea
été implantée en France , nous étions tout
près d'en atteindre la perfection ; fi nous étions
même parvenus à en connoître & les moyens &
Ies effers ; àlui aſſigner ſon domaine & àlui pref
136 MERCURE DE FRANCE.
,
en
crire ſes différens emplois , foit que livrée à ellemême,
elle voulût briller de fon propre éclat , ſoit
qu'unic à la poéfie , elle en développât, elle en exagérât
pour ainſi dire les produits ; ſoit enfin qu'attachée
au drame elle en ſuivit la marche
multipliât l'action&en fortifiât l'intérét ?Ce tableau
féduiſant n'eſt pourtant point un rêve , ſi l'on en
croit l'auteur d'un livre intitulé , Traitédu Melo-
Drame , ouvrage que nous annonçons au Public
avec une confiance à laquelle les productions
récentes ne nous ontguères accoutumés. Ce fera
ſansdoute avec plaifir qu'on y verra nos compofiteurs
comparés , préférés même aux premiers maîtres
d'Italie , & nos eſſais de muſique dramatique
propoſés pour modèle à toutes les Nations.
Allertions hardies ſans doute , mais flatteuſes &
encourageantes , & fur-tout intéreſſantes par les
raiſons auſſi ſavantes qu'ingénieuſes ſur leſquelles
elle eſt établie . Pénétré comme notre auteur
d'eſtime &de reconnoiſſance pour les maîtres qui
ont enrichi depuis quelque tems notre ſcène italienne
, devenu le vrai théâtre lyrique , fi nous
différons d'opinions avec lui ſur quelques objets ,
c'eſt parce que nous croyons qu'un ouvrage commele
fien étoit encore néceflaire pour développer
nombre didées abſtraites & fugitives qui embarraſſoient
les routes de l'art ; pour prévenir furtout
l'inconvénient de l'imitation & de la dégénération
du genre en manière , en un mot pour mettre
les préceptes à la place des exemples. Nous
penfons encore que pour conduire la muſique àſa
dernière perfection , il faut joindre la ſcience qui
éclaire au goût qui aprécie ; c'eſt- à- dire , qu'il
faut ſavoircompoſer , &cependant avoir plus entendu
que compofé; qu'il eſt encore important
den'êtredans aucun parti , ni dans celui des Ita
SEPTEMBRE. 1771. 137
liensdont les principes ſont peut-être trop exclufifs
, ni dans celui des François qui répugnent
quelquefois à l'aveu de la ſupériorité dans autrui;
qu'on doit encore connoître le génie des différens
peuples & la manière dont ils ſont affectés
par les ſons ; qu'à toutes ces connoiſlances préliminaires
il faut joindre l'eſprit philoſophique
qui ſert de guide dans la diſcuſſion , & fur-tout ce
talent ſans lequel on n'enſeigne , on ne perfuade
rien , celui d'écrire avec chaleur , intérêt & clarté.
Enfin après avoir tout exigé , nous reconnoiffons
avec non moins de ſurpriſe que de plaiſir que toutes
ces conditions ſe trouvent remplies par l'auteur
dont l'ouvrage va nous occuper , non dans la
formed'un extrait ordinaire , parce que toutes les
vérités qui s'y trouvent renfermées perdroient à
être déplacées , mais en nous attachant aux idées
lesplus importantes , c'est-à-dire celles qui méritent
leplusd'êtrediſcutées&même refutées.En effet
ceux qui voudront voit en quoi l'auteur a eu raifon
ne peuvent mieux le trouver que dans ſon
livre , tandis que nous concourrons avec lui aux
progrès de l'art , ſi nous parvenons à rectifier celles
de ſes idées qui nous en paroiſſent ſuſcepti
bles.
Il ne s'agira pas ici de reveiller les diſputes po
lémiques qui ont agité la capitale depuis la fameulemiſſionde
1752, pendant laquelle on vitde
pauvres ultramontains ſimples & ſans lettres, prêcher
, convertir & faire des miracles ; mais il ſera
néceſſaire de ſe rappeler avec notre auteur quelle
fut la marchede nos connoiſſances en muſique ;
car nos idées ne ſe ſont pas toujours étendues aufſi
rapidementque notre goût , & la véritê mêmen'a
pu établir ſon empire ſans contracter quelques
dettes avec la mode & le préjugé ; nous direns
138 MERCURE DE FRANCE.
donc enpeu de mots qu'une lettre ſur l'opérad'Oma
phale avoit déjà donné le ſignal d'une révolution
prochaine à- peu-près comme les météores & les
comètes annoncent la chûte des Empires , lorſque
la muſique italienne fit ſa première invaſion dans
lacapitale. Il eſt paflé en uſage, de nos jours , que
lesmanifeſtes&les déclarations de guerre ſuivent
les armées au lieu de les précéder ; la même choſe
arriva dans cette occafion . On reconnut dans un
écrit plein de ſel,intitulé ,lepetit Prophéte , &c.
l'auteur de la lettre ſur Omphale , ou plutôt on
reconnut un homme d'eſprit qui en ſavoit plus
qu'il n'en avoitdit , & qui ne vouloit parler que
parparabole.
favoix
Mais déjà les exemples ſuffiſoient aux préceptes&
il étoit tems que ceux - là entendiſſent qui
avoient des oreilles pour entendre. C'étoit cependant
le plus petit nombre , & M. Roufleau jugea
que la vérné avoit encore affez d'ennemis pour
qu'il lui convînt de la défendre : mais en lui prêlui
donna ſa livrée: préſentée ſous
la forme du paradoxe , elle eut plus de célébrité
que de crédit; elle convainquit & révolta , & l'affaire
fut appointée. M. Roufleau ne le contentoit
pas de profcrire notre ancienne muſique , il ne
vouloit pas nous laifler l'eſpérance d'en avoir une
meilleure; notre langue même àl'entendre fe refuſoit
abſolument aux puiſſances de la mélodie.
Quels cris ne s'élevèrent pas alors! on ne prévoicit
pas fans doute les heureuſes reftitutions dont cette
injustice feroit ſuivie , autrement ont eût defire
qu'il continuât de nous injurier &de nous enrichir,
& on l'eût comparé à ce magiſtrat ſi ſouvent
applaudi au théâtre qui répare de ſes propres fonds
l'erreur qu'il a commiſe. Quelquetems après un
homme de génie , dont tous les ouvrages concou
SEPTEMBRE . 1771. 139
rent à prouver cette vérité , que la même préciſion
qui dirige l'eſprit dans les calculs les plus fublimes
eſt encore l'inſtrument caché du goût le plus
fin& le plus délicat , ne dédaigna pas de s'occuper
de la muſique , &ſes regards y répandirent la
lumière. M. d'Alembert , en condaminant en général
la muſique françoiſe , lui laifla deux motifs
de confolation en lui enſeignant les moyens de
s'améliorer & en dévoilant en même tems les erreurs
de la rivale. Inſenſiblement les eſprits ſe
rapprochoient ; le goût ſe perfectionnoit. Des
compoſiteurs , remplis de talens & d'émulation
avoient profité de certains lieux de franchiſe pour
introduire cette contrebande précieuſe à laquelle
le régime prohibitifde l'opéra étoit fi fort oppoſé.
Mais la verve qui nous précipite dans la carrière
ne nous poufle pas toujours vers le but ; ſouvent
même nous ignorons l'endroit où il ſe trouve ,
tandisque la critique aſſiſe à l'écart a ſes yeux fixés
fur lui ,&rit detous les efforts qui en éloignent.
Un amateur s'aviſa donc unjour d'obſerver que fi
les Coimpofiteurs François imitoient le faire des
Compoſiteurs Italiens , les poëtes lyriques reſteroient
encore attachés aux anciennes formes ; de.
forte qu'il s'introduiroit une contradiction marquée
entre l'intention du poëte & celle du muficien.
C'eſt que les premiers étudioient Jyomelli
&Galuppi , & que les autres n'étudioient pas Métaſtaſe.
Il s'apperçut encore que le Public tomboit
dans une plus grande erreur lorſqu'il attribuoit
aux poëmes modernes tout le dégoût qu'il
éprouvoit à l'opéra , & lorſqu'il demandoit qu'on
composât des chants nouveaux ſur des paroles
anciennes ; choſe abſolument impoffible ! ces obſervations
lui inſpirerent l'idée de ſcruter davanta
geles effets de la muſique &de chercher quel étoit
140 MERCURE DE FRANCE.
le caractère diſtinctifde la bonne muſique. Il erut
l'avoir trouvé dans la forme périodique qui fait
le charme de tout langage en proſe, en vers ou en
muſique , & il fit un rapprochement aflez heureux
de la période oratoire&de la période muſicale. Il
reconnutque ſi la muſique étoit eſſentiellement un
chant , ce chant devoit être une vraie période ,
ayant ſes membres aflortis , ſes repos balancés ,
ſamarche conféquente &ſon rhytme reflenti. Il
obſerva que l'expreſſion muſicale étant beaucoup
plus ſenſible&beaucoup moins rapide que celle
dudiſcours, les périodes en muſique ne pouvoient
pas ſe ſuivre& s'enchaîner les unes aux autres , ce
qui obligeoit les muſiciens à ſe concentrer pour
ainſi dire dans une idée qui feroit à elle ſeule un
petit dilcours ou un petit poëme dont le chant &
les accompagnemens ſeroient à la fois le ſujer& le
commentaire , &dont la muſique feroit en mêmetems
l'expoſition & le développement. En effet
L'expreffion muſicale étant agréable par elle-même
&par fon concours avec les paroles , l'oreilles'y
arrête avceplaifir , &l'etprit qui est d'intelligence
avecelle ne ſe plaint pas de voir la marche retardée.
C'eſt ainſi qu'une penſée exprimée avec ſimplícité,
développée avec génie ,ornée avec goût
& répétée avecgrace forme un ouvrage qui a reçu
le nom d'air , aria. Il ſurvoit dela qu'un poëte qui
compoſoit des vers deſtinés à être mis en muſique
devoit aflujettir ſa marche aux formes indiquées
ci -deſſus , qu'il ne lui ſuffifoit plus d'écrire
en vers libres des ſcènes de tragédie , mais qu'il
devoit s'occuper encore de réſerver une fituation,
unmouvement , une penſée propres à être renfermés
dans une période muſicale , & cette période
muſicale exigeoit qu'on lui donnât pour baſe une
période poëtique , ou plutôt une période dont l'en.
SEPTEMBRE. 1771 : 141
lemble&lesdétails fuſſent ſoumis aux vrais princi
pesde la rhytmopée ; il falloir donc, s'il étoit poſſio
ble , écrire comme l'immortel Métaſtaſe , ou du
moins tâcher de l'imiter. Mais d'un autre côté,
les auteurs qui compoſoient des drames pour la
comédie italienne ſe contentoient en écrivant leurs
ſcènes de quitter le langage de la proſe dans les
endroits qu'ils croyoient les plus favorables à la
muſique , & ſe livroient enſuite à leur facilité,
ſans craindre d'embaraſler le muſicien , ſoiten lui
offrant trop d'idées à la fois , ſoit en les lui préſentant
au hafard , tantôt d'un façon trop complexe
, tantôt avec trop de développement ; d'où
il arrivoit que la nouvelle muſique portoit un caractère
métif qui la décréditoit ſouvent aux yeux
des amateurs. Toutes ces réflexions jettées ſur le
papier formèrent une brochure de cent pages au
plus , mais qui fut accueillie par les artiſtes &les
gens de lettres , & qui obtint entr'autres le fufrage
de M. l'AbbéMétaſtaſio,de MM. Gyomelli Gre.
tri & Philidor . Elle eut un autre ſuccès non meins
flatteur , qui tourna au profit du Public; c'eſt que
les principes qu'elle renfermoit ayant été adoptés
parunhomme très- diftingué dans la littérature ,
il voulut bien les juſtifier par des exemples dont
aucun précepte ne peut approcher & auxquels le
Public applaudit tous les jours avec tranſport &
reconnoiſſance.
C'étoit le fort de ce petit ouvrage de produire
beaucoup mieux que lui- même , ſoit qu'il fût approuvé
, foit qu'il fût refuré ; car c'eſt particulièrementàlui
que nous devons le traité du Mélodrame
, comme l'auteur a bien voulu nous le
diredans ſa préface. Il ya long-tems que ces idées
toutes raiſonnables ſur la muſique ſe trouvoient
en contradiction avec les ſenſations du Public ,
142 MERCURE DE FRANCE.
peut-être même avec les ſiennes , lorſque cet ou
vrage-ci lui donna occafion de les publier. Il crut,
dit-il , que tout principe de goût éroit détruit , &
qu'on étoit retourné à ces tems de barbarie où les
arts neconnoifloient d'autres loisque le caprice des
artiſtes . * Sans doute ſon mécontentement aug-
* Il ne ſera peut-être pas hors de propos de rapprocher
ici le jugement que M. l'Abbé Métaſtaſio
àporté de cet ouvragedans une lettre qu'il a écriteà
l'auteur , & qui a été inférée dans la Gazette
Littéraire , tome vi°. « Je n'ai pu lire votre ou-
>>> vrage , dit cet illuſtre lyrique , ſans le plus grand
>>>étonnement. On peut , par ce ſeul eſlai ,jugerde
>> la fineſſe de votre eſprit , de la ſolidité de votre
>>>goût & de la profondeur de vos connoiſſances
>>dans les arts: il n'eſt point d'Italien qui ait porté
>> ſes vues & ſes réflexions auſſi près des premières
>>ſ>ources du plaifir vif&délicat que produit , &
>> que pourroit produire encore plus efficacement
35notre drame muſical L'analyſe ingénieuſe que
> vous faites du rhytme &du chant périodique de
nos airs ; la manière adroite & neuve dont vous
faites ſentir l'obligation de n'enſevelir jamais
le motif principal dans les ornemens accefſoires
; l'heureuſe comparaiſon que vous éta-
→bliflez à ce ſujet entre l'art de la muſique & celui
du deſſin , où le nud doit toujours ſe faire ſentir
au travers des draperies ; vos remarques ſur les
progreffions au moyen deſquelles ondoit en paffant
du ſimple récitatif au récitatif compofé,
>> imiter les altérations qui naiſſent du jeu des paf-
>> ſſions violentes , & pluſieurs autres endroits de
>votre diflertation que je ne cite pas pour ne pas
>>la tranſcrire en entier, font encore moins pré
SEPTEMBRE. 1771. 143
menta & ſon zèle redoubla en voyant paroître le
dictionnaire de muſique de M. Roufleau, car on ne
peut ſe diffimuler que par une fatalité fingulière, il
le trouve que cet illuſtre auteur eſt tombé dans la
même barbarie , & que les principes ſur l'unité de
la mélodie ſont ſi conformes àceux de l'eſſai qu'il
les a appuyés ſur les mêmes exemples, témoins les
articles duo , récitatif, &c. Ce n'eſt pas tout , le
Journal Etranger & la Gazette Littéraire avoient
répandu ſucceſſivement les germes les plus féconds
de tout ce qu'une pratique induſtrieuſe peut
apprendre d'une imagination brillante & philoſophique
; déjà même ces principes étoient auroriſés
par le ſuccès de pluſieurs ouvrages récens : il
faut donc en convenir , a tout cela n'étoit qu'erreur
, jamais il ne fut plus néceſſaire de reveiller
la critique &de venger le bon goûτ .
Une choſedevoit cependant embarraſſer notre
auteur ; verſé comme il l'eſt dans la muſique, connoiflant
tout le mérite de la muſique italienne &
toute la défectuoſité , ou plutôt toute la nullité
>> cieux par la vérité qui leur eſt propre que par
>> les avantages immenfes que pourront y puiſer
>> les artistes , &c. >> L'auteur du Traité du Mélodrame
a omis à deſſein ce témoignage flatteur
pour ne s'occuper que de l'article où M. l'Abbé
Métaſtaſio ſe plaint avec les graces qui lui font
naturelles , de la préférence donnée à la muſique
fur la poësie , mais il n'a pas pris garde que cet article
eſt rélatifà un paſſage où l'auteur de l'eflai
attribuoit les progrès de la muſique chez les Grecs
àun effort qu'elle fit pour ſe ſéparer des paroles
auxquelles elle étoit plutôt enchaînée qu'attachée.
144 MERCURE DE FRANCE.
de ce que nous appelons la muſique françoiſe ; indigné
fur-toutde la barbarie dans laquelle notre
opéra eſt encore plongé , comment pouvoit - il
n'avoir pas beaucoup d'idées communes avec les
auteurs qu'il critiquoit ? N'étoit- il pas même aflez
probable que le plus grand tort qu'ils avoient á
ſes yeux étoit de l'avoir prévenu ? Il eſt vrai que
c'eſt celui qu'on pardonne le moins. Pour réſoudre
toutes ces difficultés, il faut paffer tout de
ſuite à ſon idée favorite; c'eſt l'enfant chéri de
fon imagination , &qu'il préfère à une nombreuſe
familledont nous croions cependant qu'il pourroit
tirer plus de fatisfaction .
aJe
Faiſons - le parler lui - même , afin de donner
plusde force&de conciſion à ſes opinions. Il s'adrefle
aux François italianiſans&leur dit :
vous félicite d'avoir abandonné vos vieilles plalmodies
pour vous faire initier dans la bonne mufique
dont les Pergolèze , les Galluppi vous ont
facilité l'accès , mais je ne puis m'empêcher de
vous plaindre d'avoir pouflé l'enthousiasme juſqu'à
prendre vos maîtres pour des modèles. Qui
fans doute , la muſique italienne eſt belle & touchante;
elle connoît ſeule toute la puiſſance de
Pharmonie & de la mélodie; ſa marche , ſes
moyens , ſes formes habituelles font très-propres
àlui donner tout le charme dont elle eſt ſuſceptible
: fimple & préciſe dans le récit ordinaire
hardie & pittoreſque dans le récit obligé ; mélodieuſe
, périodique , cadencée , une enfin dans
Tair, ellenous offre des procédés méthodiques &
fondés ſur ſa propre nature. Mais tout cela ,
qu'est-ce en derniere analyſe ? De la muſique , un
concert. Que ſi vous tranſportez ſur un théâtre
toutes ces formules nouvelles , fi vous voulez les
employer
SEPTEMBRE. 1771. 145
employer pour faire mieux qu'un drame ordinaire
, pour exagérer dans votre aine toutes les
impreſſions que la ſcène , que la déclamation fimpleont
coutume de lui faire éprouver , vous
verrez que votre art ſera contradictoire à votre
objet & vos moyens à votre fin. J'adopterai avec
plaifir tous vos principes ſur l'unité de la mélodie
&ſur la période muſicale ; mais je m'appercevrai
bientôt que tandis que les accens de lexpreffion
théâtrale ſont ſans liaiſon , ſans méthode , fans
ordre encyclique , vous ne cherchez à charmer
mes oreilles que par des chants ſuivis , qui ont
leur rhytmopée preſcrite , leurs membres balancés
, leurs retours marqués : J'admire votre inftrument
, mais plus je l'admire , &moins je trouve
qu'il cadre avec ſon objet. Auſſi vous eſt-il impoſſible
de diſſimuler le principe de vos erreurs.
La muſique , une fois tranſportée ſur le théâtre
vous voulez qu'elle y règne ; vous ne craignez pas
de lui ſoumettre la poësie; vous oſez même dire
à celle- ci , aflujettiflez - vous à certaines formes ;
reflerrez vos penſées , réduiſez vos tropes , vos
figures afſortiſſez vos metres ; enfin
ceſſez jamais de prévoir la muſique.... Erreur
monstrueuſe ! fubordonner le fond à la forme &
facrifier l'orateur à l'interpréte ! Ne ſoyez donc
plus étonnés ſi de tels principes produiſent des
fruits dignes d'eux. Vous en jugerez aisément ſi
vous aſſiſtez à un de ces opéras que vous admirez
le plus. Inutilement le cigne de l'Italie réuniſſant
Pélégance de Racine à la nobleſſe de Corneille ſe
ſera montré l'Emule de Voltaire ; inutilement un
Jomelli , un Gallupi auront développé toute la
magie de leur art ; des actrices froides & ridicules,
descaftrats inanimés , de longs récitatifs débités
G
ne
146 MERCURE DE FRANCE.
àl'inſçu d'un parterre bruyant , des points d'or
gues, des diminutions , des roulades auront bientôt
fait diſparoître Caton & Regulus , & vous
n'aurez vu qu'un concert groteſque où quelques
momens de raviſſement font achetés par cinq heu
res d'ennui &de mécontentement... & n'allez pas
dire que c'eſt la faute du genre en lui-même , ou
de la forme que le Melo -drame a reçue en Italie;
car , prenez un air en duo , ou tout autre morceau
iſolé , vous verrez que la paſſion pour la
mélodie vous fait facrifier à chaque inſtant la vé
rité de l'expreffion au charme de la muſique. Souvent
les deux premiers vers de votre air vous auront
fourni le ſujet de votre chant ; eh bien! quoiqu'il
y ait variété d'expreſſion dans ceux qui fuivent
, la mélodie conſerve fon motif& reſte conféquente
à elle-même. Bien plus, fi vous compoſez
un duo dialogué , vous ne craindrez pas d'appliquerlamêmemélodie
à la demande&àla réponſe
comme
Nei giorni tuoi felici
Ricorda ti di me.
Perchè cosi mi dici
Anima mea , perchè ?
Ainfi le vice dubeau chant, ou dela musique
telleque vous la conſervez , eft un vice inhérent ,
&que vous ne parviendrez jamais à détruire tant
que vous vous occuperez de la muſique en ellemême
,&que vous ne la conſidérerez pas comme
le ſimple interpréte de la ſcène . Mais direz vous,
comment cette muſique fi belle & fi touchante
mériteroit- elle d'être proſcrite , & comment ac
SEPTEMBRE. 1771. 147
corder lejugement que vous en portez avec les
effets qu'elle a produits tant de fois fur vous? C'eft
icı levéritable myſtère de ma critique , & je vais
vous le dévoiler. Ily a deux fortes de muſique ,
unemufique fimple& une muſique compoſée, une
mufique qui chante & une muſique qui peint , ou
fi l'on veut ure muſique de concert & une mufique
de théâtre. Pour la muſique de concert , fuivez
les principes de M. l'Abbé Arnaud , de l'autour
de l'Eflai ,de M. Rouſſeau , &c.; choiſulez
debeaux motifs , ſuivez bien vos chants , phrafés
- les exactement & rendés - les périodiques ,
rien ne ſera meilleur. Mais pour la muſique de
théâtre , n'ayons égard qu'aux paroles & conten
tons-nous d'en renforcer l'expreſſion par toutes
les puiſſances de notre art. Ici j'oublie tous les
principes analogiques , auxquels j'avoue que la
muſique eft redevable de ſes plus grands effets . Je
ne m'embarafle plus des formes du recit ni de cellesque
vous donnez à l'air ; je néglige enfin toute
idée de rhytme& de proportion : je ne veux qu'exprimer
chaque penſée , que rendre avec exactitudetout
ce que je voudrai peindre. Je quitterai
mes motifs , je les multiplierai , je les tronquerai ,
je mêterai l'air & le recit , je changerai les rhytmes
, je mutilerai les phraſes , mais je ſaurai bien
vous en dédommager ; car il ne paflera ici tonnerre
, ni torrent , ni ramage, ni murmure que
je ne fois en état de vous le décrire , ut pictura
poëfis , ut pictura muſica. "
Le moment est enfin arrivé d'interrompre notre
auteur, & comme c'eſt à notre tour de parler
nous obſerverons qu'il vient de décéler la cauſe
de tout ce mal-entendu. Il a cru avec bien d'autres
que l'imitation étoit l'objet des beaux arts ,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
&que c'eſt d'elle ſeule qu'ils tiennent l'empire
qu'ils exercent ſur nos fens, principe que je crois
abſolument faux. Ceci tient à des idées un peu
abſtraites & qui demanderoient un ouvrage ad
hoc; mais qu'importe que ces idées ſoient déve
loppées , pourvû qu'elles ſoient ſaiſies ! D'ailleurs
nous vivons dans un tems ou quiconque a quelque
choſe de bon à dire, doit ſe preſler , de crainte
d'être prévenu.
La nature étant le ſyſtême complet de tous les
êtres , &les hommes qui n'ont d'idée que par l'entremiſe
des ſens ne pouvant rien imaginer , mais
ſeulement abſtraire & cumuler , diſtribuer & fe
xeſſouvenir , il eſt impoſſible d'exciter en eux des
ſenſations qui ne ſoient pas priſes dans la nature.
Il eſt une autre acception du mot nature qui renferme
l'abſtraction de tout concours de l'art dans
les êtres que nous voulons conſidérer , mais cette
acception eſt toujours très-vague & ne peut avoir
Lieu ici ; car un arbre enté n'eſt pas l'ouvrage de
la nature , & cependant le tableau qui le repréfente
eft appelé une imitation de la nature. Qui
eſt-ce donc qui ſera hors de la nature ? c'eſt tout
ce qui eft contradictoire ; comme , par exemple ,
qu'un tyrandéclare ſon amour dans le même ſtyle
qu'un berger; qu'un homme paſſionné differte
&qu'un homme froid s'exprime avec enthouſiaſme,
tout cela est contre nature , non pas en foimême;
car un diſcours paſſionné ni un raiſonnement
ſuivi ne font pas contre nature , mais en
conféquence de quelques données précédentes. Il
fuitdelà que comme toutes nos ſenſations font
dans la nature , tout ce qui ne ſera pas contradictoire
à des idées antérieures & auxquelles norre
eſprit auradéjà confenti ſera exactement dans la
SEPTEMBRE. 1771. 149
nature , de forte qu'il ſera impoſſible d'écrire ou
de parler raiſonnablement ſans imiter la nature ,
ou plutôt ſans être la nature même. Mais les
hommes ont bientôt reconnu que l'habitude ou le
ſpectacle de ces actions naturelles & raiſonnables
ne ſuffiſoit pas à leur bonheur ; il leur falloit de
nouveaux plaiſirs ,& ils en ont trouvédeux ſources
fécondes , 1º. La nature leur offroit quelques ſenſations
plus agréables que les autres ; ils ont cherché
à les multiplier ou à ſe les rappeler. 2°. Les
organes de leur entendement plus fins , plus déliés
que ceux des animaux , fur- tout dans l'état ſocial
, exigeoient de tems en tems certaines émotions
propres ày renouveller le mouvement & à
faciliter la circulation néceſſaire à ce confluent
mystérieux où aboutiſſent toutes les ſenſations :
c'eſt là l'origine de la curioſité &de l'amour des.
ſpectacles . La douleur d'une mère éplorée qui
croit avoir perdu ſon fils , ſa joie au retour inopiné :
decet enfant , les révolutions ſubites d'un amour
forcené , les élans de l'ambition ou les faillies de
la colère , tout cela parut aux hommes un moyen
de ſentir , de renouveller pour ainſi dire leur exiftence.
Delà deux ordres de plaiſir , les ſenſations
agréables , les ſenſations fortes. Celles - ci ſont
fuffisamment connues , mais les premières ſe dérobent
abſolument à la théorie , parce qu'on ne
connoît le rapport des objets avec nous que par
l'impreſſion qui en réſulte. Ileſt impoſſible de di--
re pourquoi le criſtal des eaux , oppoſé à la ten- ,
dre verdure des gaſons & aux maſles plus
rembrunies des ombrages produit une ſenſation
agréable : c'eſt une affaire de mécanil-
& ce mécanisme , ce n'est pas nous qui
l'avons inventé. Or, ſi je ne puis connoître que
me
Giij
150 MERCURE DE FRANCE.
commeun fait le plaifir que je goûte en voyant
unbeau payſage, comment pourrai -je me rendre
compte de celui que j'éprouve lorſque j'entends
les fons ſucceſſifs de la mélodie, ou les fons fimultanés
de l'harmonie ? J'en dirai autant du rhytme,
foiten mufique , foit en poësie : j'en dirai autant
del'éclatd'un marbre uni , de la ſymmétrie d'une
colonade , de la variété des couleurs dans une
marquetterie , &c: &c.
Cependant les hommes avoient à peine nombré
cesdifférens effets dont ils ne pouvoient affigner
les cauſes , qu'ils commencerent à les rapprocher
&àles comparer. L'aſpect d'un beau viſage&
celui d'une belle vallée font , quoiqu'à un degré
différent , deux ſources de volupté pour les yeux
qui les confidèrent. Mais cette bouche charmante
dont j'admirois la fraîcheur va redoubler d'attraits
fi elle vient à ſourire ; car qu'est-ce que la
beauté fi elle ne promet pas les plaiſirs ? Rempli
de ces douces émotions , je cours contempler la
vallée prochaine; le printems vient de renaître ,
elle eſt émaillée de fleurs & couverte de verdure ;
mais tandis que je la conſidére , le ſoleil qui perce
un nuage lui prête un éclat inattendu : ce furcroit
de charmes modifiant mon ame d'une façon àpeu-
près ſemblable à celle que je viens d'éprouver
quelques momens plutôt ; ma nouvelle ſenſation
reveille ma première idée , &je ſalue cette riante
vallée où je retournerai avec empreflement tant
que le fourire de la beauté me fera defirer celui de
la nature. Ici la nature imite la nature ; un plaîfir
, un ſentiment en reveille un autre & les impreſſions
légères acquièrent de l'importance en ſe
joignant à celles qui ſont ſenſibles & profondes .
C'eſtainſi que les bois, les fleuves , les forêts dont
SEPTEMBRE. 1771. 191I
Taſpect eſt agréable pour tout le monde , ont un
charme particulier pour les amans & pour tous
les hommes paſſionnés.
Ce qu'eſt la nature aux paſſions de notre ame,
les beaux arts le font à la nature & aux pallions à
lafois , c'est- à-dire qu'ils offrent un plaifir poſitif
&un plaisir de relation. N'en doutons pas ; de
même qu'un beau payſage attire & charme nos regards,
de même des accens mélodieux , une ſuite
de mots cadencés portent dans nos ſens un plaiſir
qui leur eft inhérent & qui eſt antérieur à toute
unitation . Telle est la véritable originede la poéfie
&de la musique , & c'eſt de leur propre fond
quecesarts ont tiré les formules , les lois mêmes
qui les retenantdans de juſtes proportions commencerent
déjà a joindre le ſentiment réfléchi de
tadifficulté vaincue au plaifir immédiat de la ſenfarion.
Mais plus l'eſprit des homines ſe perfectionnoit,
plus il devenoie avide de ſenſation : ce
ne fut doncpas affez pour les beaux arts de plaire
par eux-mêmes , il fallut qu'ils s'animaſſent pour
ainſi dire , & qu'ils s'uniflent au ſyſtême entier de
nos perceptions : on exigea qu'ils réveillaſſent en
nous le plusgrandnombre d'idées qu'il feroit pof
fable, fans toute fois que l'occupation de notre
entendement dégénérât en fatigue. Ici commence
leur troiſième progrès : d'abord ils ont produit un
plaifir fumple & immédiat , enfuite ils ſe ſont affervis
à des formes priſes auſſi dans leur propre
eflence, &le plaisir de juger a été ajouté au plaifir
de fentir ; enfin ils ſe ſont efforcés de reveiller en
nous un grand nombre d'idées , & alors l'effer
qu'ils ont produit a été composé de l'impreſſion
immédiate , du jugement réfléchi & du charme
attaché à la variéré , ou plutôtà l'exercice doux &c
Giv
152 MERCURE DE FRANCE.
facile de notre entendement. Ce n'eſt pas tout encore;
il faut examiner attentivement ce dernier
principe; car nous trouverons qu'il peut nous
modifier de quatre façons différentes : par la ſeule
variété , par l'intérêt , par la ſurpriſe&par l'imagination.
Par la variété , parce que la ſucceſſion
feuledes idées produit un effet agréable ; par l'intérêt
, prce que l'homme étant un être ſenſible
par excellence , toute ſon exiſtence eſt liée à ſes
paffions, & que de toutes les idées celles qui le
Hattent le plus font celles qui le rappelent plus
fortement à lui-même ; par la ſurpriſe , parce que
moins les ſenſations ſont attendues , plus leur impreffion
eſt vive & profonde ; par l'imagination ,
parceque tous les objets s'embelliffent par elle ,
foit que l'abſtraction nous permette de les dégager
de tout alliage impur , loit que le plaifir de
les produire ajoute à leur prix , en intéreſlant notre
amour- propre qui ſe mêle de tout. Ainfi ne
foyez plus ſurpris de voir notre oreille ſuperbe
sepouffer l'artiſte qui nous définit ce que nous
voulons concevoir,& qui nous décrit ce que nous
voulons imaginer. Tels ſont les poëtes Allemands
qui, pour trop détailler , me donnent la fatigue
que j'éprouve en lifant une démonstration géométrique
ſans être aidé de la figure , & ne m'offrent
ſouvent qu'un plan au lieu d'un tableau.
Tels étoient encore les anciens compofiteurs François
lorſque pour imiter le ramage des oiſeaux ils
introduifoient dans leur orcheſtre ces petites flûtes
qu'ils nommoient des tailles , & dont l'effet
diſparate faifoit oublier la muſique ſans rappeller
legazouillementdes oiſeaux.
Réſumons donc , & reconnoiſſons qu'au lieu
d'attribuer l'effetdes beaux arts à un ſeulprincipe
SEPTEMBRE. 1771. 153
comme on l'a tenté dans un ouvrage très-eſtimable
d'ailleurs ; on peut en compter fix , favoir , la
fenſation immédiate , lejugement ou le ſentiment
de la difficulté vaincue , la variété ou les idées
reveillées , l'intérêt ou les paffions , enfin la furpriſe
& l'imagination. Il n'est pas beſoin de dire
que ces principes peuvent ſe combiner de différentes
manières ; que la ſurpriſe peut naître auſſi de
ladifficulté vaincue , & que ce ſentiment peut encore
ſe répandre ſur tous les autres effets. Nous ,
nous ſommes contentés de les placer ici dans un
ordre finthétique , ſuivant qu'ils nous ont paru
pouvoir exiſter indépendamment les uns des autres.
Maintenant appliquons ces principes à la muſique;
nous nous appercevrons aisément que ecr
art ne conſiſte pas ſeulement dans l'imitation : en
effet un muſicien qui voudroit nous repréſenter le
point du jour n'auroit rien de mieux à faire que ,
d'employer quelqu'un de ces poliflons qui gagnent
leur vieà contrefaire ſur les boullevards le
chant de l'alouette ou celui du roſſignol ; de même
pour imiter un bruit de guerre ou celui d'une
tempête , un organiſte fouleroit aux pieds toutes
ſes pédales & appuieroit le bras entier ſur ſon clavier
; invention ingénieuſe d'un muſicien François
qui eſt conſtamment applaudi au même lieu
où l'inimitable Pagin fut fifflé. Tous ces vains
efforts font rejettés par le goût avant que d'être
condamnés par la critique; mais fi un compoſiteur
habile , en ſuivant les formes générales ,
c'est -à-dire , en conſervant le rhytme de la mélodie,
fait par des fons analogiques , par des impreffions
détournées & fugitives me retracer le
bruit des flots agités , ou l'incertitude du pilote
: Gv
154 MERCURE DE FRANCE.
effrayé , mon eſprit ſe reveille , mon imagination
s'échauffe , je me tranſporte au loin ſur un promontoire
, d'où je confidère le vaiſſeau battu par
les vents , je vois briller l'éclair, j'entends les cris
des matelots , & déjà le tableau animé n'eſt plus
l'ouvrage du muficien , c'eſt celui de mon imagination,
Que ſera-ce fi tandis que mon ame eſt
trompée par ce preſtige , une petite partie demon
intelligence reſte pour ainſi dire en fentinelle ;
obſerve l'artiſte & s'écrie de tems en tems : exceltent
paſſage du fecond violon , bravo l'alto , belle
modulation , &c Alors rien ne manquera à mon
plaifir , & certainementje ne le dois pas à la ſeule
imitation.
Avançons & tâchons d'atteindre notre auteur.
Vous avouez , lui dirai - je , que l'auteur de l'Effaifur
l'union de la Poëfie & de la Mufique a bien
connu&bien développé les principes de la muſique
mélodieuſe & chantante que vous appelez
muſique fimple & que vous réléguez dans les
concerts , parce qu'elle est bonne ; mais s'il eft de
l'eſſence de la muſique d'être mélodieuſe; fi les
formes de cette muſique , qu'il vous plait d'appeler
muſique de concert, ſont les plus belles que
l'art puifle vous préſenter , comment voulez-vous
compoſer votre prétendue muſique dramatique
fans ceflerde faire de la muſique ? J'infifterai , &
je vous demanderai encore pourquoi cette mufiquede
concert m'arrache des larmes , me ravit ,
me tranſporte , m'enchante C'eſt ſans doute',
parce qu'elle exprime des paſſions, le tout dans la
manière qui lui eft propre , c'est-à -dire ſans que
l'expreffion miſe au chant , fans que la muſique
cefle d'être de la muſique. Sur quoi fondez vous
donc la différence des deux gentes? .. Mais ces
xitournelles qui refroidiſſent l'action , mais ces da
SEPTEMBRE. 1771. 15ς
troutapo
fréquens , ces roulades , ces diminutions, ces
points d'orgues éternels.... Eh ! mon Dieu! qui
vous le difpute? Lifez l'Eſſai , lifez Algaroti ,
lifez le dictionnaire deM. Roufleau ,vousy
verez tous ces excès relevés & condamnés. Mais
vous avez quelque principe caché , quelque choſe
demieux ànous dire. Eh! juſtement , vous nous
avez mis ſur la voie , fans vouloir toutefois vous
expliquer. Il eſt, dites - vous quelque part , un
cliant composé qui est moins mélodieux , moins
rhytmique , moins agréable que le chant fimple ,
maisplus ſavant &plus difficile à ſaiſir : ce chane
négligeant les formes connues de l'air , des deux
récitatifs , &c. s'applique uniquement à rendre les
idées du poère , à ſuivre ſes paroles pas-à-pas.
Celui- ci ne ſera plus gêné dans la marche , je ne
lui ferai pas l'outrage fanglant de vouloir qu'en
écrivant fa pièce , il ſe ſouvienne qu'elle doit
êtremiſe en muſique', ( quorque , àla vérité, j'aie
dit ailleurs tout le contraire , voyez pag. 132 ,
144 , &c. ) & je në ferai que traduire des vers
dans le langage d'Euterpe. Pour toute répanfe
nous nous contenterons d'avertir les Etrangers
que la comédie françoiſe eſttrès -bienplacée aux
Thuilleries ,qu'on y entre & qu'on en fort trèscommodément
, qu'on y joue tous les jours les
piéces des trois grands tragiques , le tour à juſte
prix, &qu'en couléquence,nous penfons, qu'ils fer
ront encore mieux d'aller là qu'à l'opéra . Mais fi
notre auteur perſiſtoit & s'émancipoit juſqu'à convenir
que l'opéra eft le théâtre de la muſique , on
reprendroit ce qui dit ci-deſſus par rapport
aux beaux. arts ; & er Les moyens
qu'ils emploient pour nous plaire , on verroit d'abord
que le premier de tous eſt l'inftrument ca
a épé
Le rappelant
Gvj
156 MERCURE DE FRANCE.
lui - même ou la ſenſation première : or , on a
peine à croire que pour en tirer le meilleur parti
poſſible , il faillecommencer par le gâter. 2°.On
s'appercevra que le ſecond effet , qui eft le ſentiment
de la difficulté vaincue fe perd du moment
que les moyens ſont trop multipliés , & que l'imitation
, ou pour mieux dire la copie, s'eſt aſſez
emparée de notre imagination pour chaffer tout
à-fait l'idée de l'art imitateur ; c'eſt ainſi qu'une
effigie colorée& habillée ne fait qu'une illufion
déſagréable, tandis qu'un tableau de Vandeck
me charme fans me tromper. 3 °. On obſervera
que fi dans le genre propolé , la quantité d'idées
fuggérées reſte la même, ces idées ſont plutôt
offertes que reveillées , & plutôt déterminées
qu'indiquées; de façon que l'eſprit qui connoîtra
l'étendue des moyens & qui ſe verra commandé
dans ſes perceptions perdra à la fois le plaifir de
laſurpriſe &ceux de l'imagination ; d'où je conclus
que la musique ne vaudra rien pour avoir
voulu trop peindre , & c'est ainſi que le principe
ut p tura poëfis a causé de grandes mépriſes toutes
les fois qu'on a voulu l'étendre au- delà de ſes
Jimites.
D'un autre côté , il n'eſt pas moins évident que
Jumoment que nous avons iimmaaginé d'animerla
muſique pour la mettre fur la ſcène , c'eſt une
neceflité pour elle de ne point contredire l'illufiondu
théâtre&de prendre garde qu'un effet n'en
détruiſe pas un autre : mais apprenez - nous quel
eft le terme de cette illufion ,& définiflez - nous
ceque doit pafler à la vraiſemblance lyrique celui
qur a paflé le vers hexamètre, le rouge & les lampions
à la vraiſemblance tragique, & eris miht
magnusApollo. Je crois que fur cet article,l'ex
SEPTEMBRE. 1771. 157
périence exempte de manie &d'enthousiasme, eft
lemeilleur des maîtres. Quelques réflexions qu'on
trouve dans le petit ouvrage ſur l'union de la
poësie & de la muſique avoient déjà mis ſur la
voie,&pluſieurs eſlais qui ont paru dans ce genre
ont déjà prouvé qu'on peut atteindre le but. Je ne
parle pas des drammes charmans de M. de M.
parce qu'ils font mêlés de chant&de proſe ; mais
il me ſemble que M. Philidor n'en étoit guère
éloigné lorſqu'il a donné ſon opéra d'Ernelinde;
car , à deux morceaux près , cetre muſique étoit
parfaitement théâtrale,& les défaurs du poëme
qui en ont empêché le ſuccès auroient été choquans
dans tous les tems , & avec quelque muſique
qu'on y eut adaptée.
J Nous ne quitterons pas notre ſujet ſans nous
donner la latisfaction de dire à quel point nous
partageons l'eſtime que notre auteur témoigne
pour cet excellent compoſiteur , qui n'a certainement
pas perdu de ſon prix pour avoir trouvé un
émuledigne de lui ; nous le louerons même avec
d'autant plus de plaiſir qu'il nous a fait connoître
ſouvent combien il étoit attaché à nos principes ,
dont il connoifloit bien mieux que nous la juſteſſe
& l'étendue . Nous lui avons entendu dire lorfqu'il
donna Tom Jones : Pour cette fois cij'efpère
avoir réuffi. Jamais je n'ai donné plus d'attention
à lafimplicité de mes motifs & à l'unité
de ma mélodie ; c'est ce quej'ai fait de mieux ; &
il ne changea pas d'avis lorſquil vit cet admirable
ouvrage ſi voiſin de ſa chute. Dans Einelinde
il ſuivit les mêmes principes , & c'eſt là - deſſus
qu'il fondoit ſes eſpérances. Parmi les muficiens
M. Jomelli , Galluppi , Piccini , Grétry , &c.&
parmi lesgens de lettresM. Rouſleau , M. l'Abbé
158 MERCURE DE FRANCE.
Arnaud, tous ceux enfin qui ſe ſont occupés de
cette matière n'ont eu qu'un avis. Cominent fel
fait-il quedes hommes d'efprit , & même deshommes
de beaucoup d'eſprit , ayent ſaivi une route
toure opposée ? C'eſt que l'eſprit ne peut que dérai
fonner fur les beaux arts toutes les fois qu'il parlera
ſeul. A ce proposje me rappele une histoire qui
m'a été contée par un Marfeillois , qui avoit fait
du commerce toute fon occupation & qui avoit
paflé ſa,jeuneſle dans les Echellesdu Levanti
Le Bacha , qui gouvernoit la Syrie avant la révolte
d'Aly-Bey , aimoit beaucoup les femmes ,
mais il étoit très difficile , peut-être parce qu'il
les avoit trop aimées. Un Eunuque Egyptien ,
nommé Oſmin , grand connoiffeur en pareilles
denrées, lui ſervoit de pourvoyeur & fréquentoit
tous les marchés de l'Afie , ne ménageant rien ,
ramenant toujours des eſclaves , & ne contentand
jamais fon maître , qui ne manquoit pas de s'é
crier en le voyant revenir avec ſes emplettes , vous
me ruinez , & cela enpure perte. Un jour , dit mon
Marſeillois , je le rencontrai à Smyrne , il étoir
dans le plus grand embarras parce qu'il marchandoitdes
Circaffiennes parmi leſquelles il vouloit
en choisir une qui fut digne de fon maître ; mais
plus il examinoit , moins il pouvoit fixer fon
choix. Je l'abordai , il daigna me confulter.Crois
moi , mon cher Olmin, lui répondis-je , cen'eſt
aucunedecelles-là que je choiſirois : vois-tu cette
petite brune aux yeux bleux que tu parois négli
ger prends- là forma parole & conduis là biett
vîte à ton bacha. Il ſe laiſſa perfuader , & à fix
mois delà de retrouvant à Alep , il vint à moi les
bras ouverts: Nous avons fair merveille, s'écriatik;
elle eft, apréfent la favorite , &j'aireçu une
SEPTEMBRE. 1771. 159
bonne récompense. Mais comment diable as - tu
faitpour devinerſi juſte ? Voici plus de trente ans
queje nefais d'autre métier que d'acheter desfemmes
,&jefais là- deſſus tout ce qu'on peutfavoir...
Ecoute , mon ami , lui répliquaije : lorſque je te
rencontrai à Smyrne , il y avoit trois jours que
j'avois vu débarquer cette jeune eſclave : depuis
ce moment- là , je l'avois toujours révée, toujours
defirée:mon ami , je ne dormois plus ; & fois bien
aſſuré que ſi j'avois eu soo ſequins , ton bacha
n'en auroit jamais été poflefleur. Voilà mon fecret
, voilà toute ma ſcience. J'avois à peine fini
deparler que je m'apperçus que l'Eunuque m'avoit
déjà tourné le dos , mais je crus l'entendre dire en
s'éloignant : Non , je ne m'y connoîtraijamais.
Fermer
Résumé : Observations sur un ouvrage nouveau, intitulé : Traité du Mélo-Drame, [titre d'après la table]
Le texte est une critique du 'Traité du Mélo-Drame' publié à Paris en 1771, qui traite de la rivalité nationale dans les arts et la musique. L'auteur souligne la nécessité pour la France de s'inspirer des autres nations pour améliorer ses arts, bien que la France ait peu contribué à l'invention de la musique. Il affirme que la France peut épurer et perfectionner la musique grâce à son goût raffiné. Le traité compare favorablement les compositeurs français aux maîtres italiens et propose des modèles pour la musique dramatique. L'évolution de la musique en France est marquée par l'influence italienne et les controverses subséquentes. Des figures comme Rousseau et d'Alembert ont critiqué ou proposé des améliorations pour la musique française. Une discordance existe entre les compositeurs français, influencés par les Italiens, et les poètes lyriques, attachés aux anciennes formes. Le texte explore la relation entre la musique et la poésie, critiquant ceux qui attribuent leur dégoût de l'opéra aux poèmes modernes. Il souligne l'importance de la structure périodique dans la musique, comparable à la période oratoire. L'expression musicale doit être agréable et en accord avec les paroles, structurée selon des formes musicales inspirées de Métastase. L'auteur critique le dictionnaire de musique de M. Roufleau et d'autres œuvres musicales, notant des erreurs communes sur l'unité de la mélodie. Il dénonce la subordination de la poésie à la musique dans les opéras, produisant des spectacles médiocres malgré quelques moments de ravissement. Le texte distingue la musique de concert de la musique de théâtre. Pour la première, il préconise de suivre les principes de compositeurs comme l'Abbé Arnaud et Rousseau, en privilégiant de beaux motifs et des structures musicales cohérentes. Pour la seconde, il insiste sur l'expression précise des paroles et des émotions, adaptant la musique pour renforcer l'impact scénique. L'auteur rejette l'idée que l'imitation soit l'objectif principal des arts, affirmant que les sensations artistiques doivent être naturelles et harmonieuses. Les arts imitent la nature et les passions, offrant un plaisir à la fois immédiat et relationnel. La poésie et la musique tirent leurs lois de leur essence propre et ajoutent un plaisir réfléchi à la sensation immédiate. Les arts ont intégré des principes comme la variété, l'intérêt, la surprise et l'imagination pour engager davantage l'entendement.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
169
p. 171-191
LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
Début :
J'ai lu, Monsieur, dans le second Mercure d'Octobre, que M. Glouck, célèbre par les Opéras [...]
Mots clefs :
Langue, Musique, Son, Chant, Longues, Brèves, Syllabes, Caractère, Français, Jean-Jacques Rousseau, Genre, Ouvrages, Prosodie, Auteur, Goût, Sens, Christoph Willibald Gluck, Paroles, Opinion, Moderne
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
LETTRE de M. de Chabanon , fur les
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
propriétés musicales de la langue françoife.
J'AI la , ' AI lu , Monfieur , dans le fecond Mercure
d'Octobre , que M. Glouck , célèbre par les Opéras
italiens qu'il a mis en mufique , vient de jeter
un coup- d'oeil d'adoption fur notre langue , &
d'exercer fon talent fur un poëme françois.
L'entreprise de M. Glouck a cela de remarqua
ble , qu'elle contredit les termes les plus forts de
l'affertion portée par M. Roufleau ( 1 ) . L'artiſte
étranger vient , après l'auteur d'Ernelinde , de
lever l'interdit jeté fur notre langue ; mais ce
n'eft point affez qu'il la croie digne de favorifer
fon art , il lui accorde cet avantage de préférence
à toutes les autres langues. Cette opinion faite
pour étonner , fur- tout de la part d'un étranger
que le préjugé national n'aveugle point , m'a fait
naître l'idée de difcuter les raifons qui peuvent
la juftifier , & celles qu'on a fait valoir en faveur
de l'opinion contraire. Avant d'entrer dans cette
difcuffion , permettez - moi quelques réflexions
générales.
On a dit que tous les hommes font mécontens
de leur fort ; tous les peuples le font de leur langue
: nous autres peuples modernes , nous envions
( 1 ) Je prédis que le genre tragique ne fera pas
même tenté. Lettre fur la Mufique,
Hij
172 MERCURE DE FRANCE .
celle des Romains , les Romains envioient celle
des Grecs. Tout le monde fe plaint de fon partage.
J'ai entendu fouvent affirmer la prééminence
d'une langue fur une autre; mais de telles décifions
, qui ne font au fonds que des jugemens de
fociété , en ont toute la légèreté . Elles portent
communément fur des aperçus plus que fur un
examen approfondi , & fur des apparences plus
que fur des preuves raifonnées J'aimerais qu'on
jugeât des langues comme des hommes , par les
oeuvres . Si la langue la plus riche en beaux ouvrages
de toute eſpèce n'eft pas la plus belle , je
ne fais pas du moins ce qu'elle peut envier à celle
qu'on lui préfère. Mais fi l'on fuit la règle de dé
cifion que je propofe , la langue de Virgile paroî
tra-t-elle inférieure à celle d'Homère , d'Héfiode ,
de Théocrite que le poëte latin a imitée ? Qu'on
étende fi l'on veut ce parallèle à Cicéron & Dé,
mofthène , à Sallufte & Thucidide , & c . la balance
pourra flotter dans un état d'égalité ; mais quel
contrepoids donner à Tacite ?
Je voudrois que ceux qui jugent d'une langue
fur fon matériel , en fixaflent , d'après leurs obfer
vations , le caractère eflentiel ; car enfin fi ce caractère
exifte , donné par le technique de la langue
, inhérant à elle par fa nature , il eſt évident
que chaque écrivain doit s'y conformer & le fuivre.
On blâmeroit , je penfe , un écrivain qui ,
avec une langue faite pour être concile , s'effor
ceroit d'être abondant. Ce feroit s'enfler comme
la grenouille dans une peau trop étroite , & qui
ne pourroit obéir.
Mais quelle eft la langue dont on fixera le
caractère & les propriétés , tellement qu'on ne
JANVIE R. 1773. 173
puifle y trouver des propriétés toutes contraires
& un caractère tout différent ? Cicéron eft
abondant , Tacite eft concis . Qui des deux a le
mieux connu le caractère de fa langue ? Tous
deux , avec un fuccès égal , lui ont prêté le caractère
de leur génie.
Que dire de notre idiome françois ? Fait pour
être obfcur par l'embarras & l'équivoque de fes
pronoms relatifs , il s'eft renda recommandable
par fon extrême clarté. C'eft un avantage que
perfonne ne lui contefte ; il eft l'idiome des philofophes
, & par conféquent celui de la raifon.
Comment expliquer cette contradiction du vice
radical de la langue avec le mérite principal qu'elle
s'eft acquis ? C'est que tout l'effort des écrivains
s'eft porté vers le côté foible de cette langue ; de
fon vice originel , ils ont tiré un de fes moyens
de perfection. La langue eft ce que les écrivains
la font.
Ce n'est pas d'aujourdhui que la nôtre eft en
butte à des contradictions , à des foupçons défavorables
. Le fage Patru craignit autre fois qu'elle ne
pût pas fe prêter aux graces naïves du genre de la
fable . Il confioit fes doutes & fes craintes à la Fontaine
qui , en écrivant , le guérit bientôt des uns
& des autres. Ce même Patru , toujours timide &
défiant , alléguoit des doutes femblables à Boileau
, occupé du genre didactique. Boileau lui répondit
, en faisant l'art poëtique. L'auteur de la
Henriade a détruit un préjugé plus fort & plus gé
néral , un préjugé qui déclaroit notre langue &
notre goût anti - épiques . Le fuccès de deux poëmes
géorgiques vient encore d'accroître le domaine
de notre poëfie , en lui appropriant un genre
dont on ne la croyoit pas fufceptible . Ainfi cha-
H iij
174 MERCURE DE FRANCE.
que effort d'un écrivain habile immole , pour ainfi
dire , à la langue un préjugé qui lui étoit contraire
; & cette langue , telle qu'un fleuve qui
s'éloigne de fa fource , étend par degrés fa furface .
Entre elle & le chant moderne , il fubfifte encore
une foible digue ; ce dernier obftacle fera bientôt
furmonté.
Sur les propriétés muſicales de la langue françoife
, il le préfente trois opinions qui partagent
entre elles le Public.
1º . Notre langue eft muficale ; mais Lulli a créé
la feule mufique dont elle foit fufceptible .
2º. Cette langue fe prête aux tournures du
chant moderne ; mais ces tournures ne fiéroient
pas à la dignité de l'opéra .
3º. Aucune bonne mufique ne peut nous convenir
, & nous lommes condannés à ne jamais
chanter.
Quand nous aurons difcuté ces trois opinions ,
il ne nous reftera plus qu'à propofer la nôtre qui
fervira de réponſe à celle de M. Glouck.
Je ne fais , Monfieur , fi l'on doit craindre d'avancer
que Lulli n'a point créé le genre de mufique
dont il paffe pour être l'inventeur : il ne fit
que l'apporter d'Italie, où ce genre étoit pour lors
en ufage. Ceux que cette propofition pourroit
étonner n'ont qu'à fe rappeler la mufique de Corelli
; le ftyle françois de cet auteur nous apprend
ce que fut autrefois la mufique italienne : pour
devenir françoile , il lui a fuffi de vieillir , parce
que les Italiens avoient changé leur idiome mufical
lorfque nous Y tenions encore.
Qu'importe , après tout , que cette mufique
foit adoptée ou créée parmi nous ? Eft ce la feule
qui nous convienne ? voilà le point à réfoudre.
JANVIER. 1773. 175
Le Public lui-même fournit la folution. Il faut
bien que la mufique de Lulli ait perdu de fes charmes
, puifqu'on en laiffe fubfifter fi peu de chofe,
lorfqu'on remet au théâtre les ouvrages de Qui
naut. Etrange alternative dans la deftinée de ces
deux auteurs ! autrefois on fupportoit Quinaut
en faveur de fon muficien , du moins on le croyoit
ainfi . Aujourd'hui ce font les ouvrages de Quinaut
qui , s'échappant des ténèbres , emportent
avec eux quelques fragmens de l'ancienne mufique
, fans eux deſtinée à périr. *
Je fais que les partifans du goût antique crient
à la dépravation ; mais outre qu'ils ont à récla
mer contre l'Europe entière , qu'il me foit permis
de leur obferver que la dépravation du goût peut
bien faire fubfifter des monftres à côté des chefd'oeuvres
, mais non pas faire rejeter ceux - ci .
Que le théâtre françois épreuve toutes les révolutions
poffibles , les ouvrages de nos grands
maîtres s'y maintiendront toujours avec fupériorité.
Si l'on paroît leur préférer un moment
des ouvrages moins bons , mais qui préfentent
l'attrait de la nouveauté , c'eft en quelque forte.
par un goût libertin , qu'on défapprouve même
alors qu'on le fatisfait ; & le Public , à cet égard ,
* Ce que l'on conferve principalement des ouvrages
de Lulli , c'eſt le récitatif des ſcènes ; mais
le récitatif n'eft point de la mufique proprement
dite. Au refte , nous convenons avec plaifir qu'on
trouve dans Lulli des morceaux de muſique d'une
fimplicité intéreſſante , tels que le commencement
du prologue d'Amadis. Nous ne croyons pas faire
tort à cet artiſte en le comparant à Corelli.
•
· Hiv
176 MERCURE DE FRANCE.
fe conduit comme ces maris infidèles , par occafion,
à des femmes aimables & vertueufes ; au fond
de leur coeur ils diftinguent à merveille de l'objet
de leur caprice , l'objet d'un goût plus vrai & plus
durable . Concluons que fi les ouvrages de Lalli
perdent à vieillir , il faut bien s'en prendre à euxmêmes
.
Paflons à la feconde opinion , à celle qui ne
veut pas qu'on applaudifle à l'opéra ce qu'on applaudit
à là comédie italienne .
Il peut fembler étonnant , Monfieur , que pour
la mufique on établifle entre deux quartiers de
Paris , la différence qu'on établiroit à peine entre
deux climats oppofés..... Mais j'oubliois qu'il
eft queftion de fpectacles différens , & que c'elt
de la dignité de l'opéra qu'il s'agit. Prenons garde
qu'une idée de noblefle mal entendue ne nous
égare ; ne traitons pas l'opéra comme ces enfans
de bonne maifon dont on fait des ignorans & des
fots , en leur exagérant les prérogatives de leur
rang.
Je prie feulement qu'on veuille bien répondre
aux queftions fuivantes .
La fituation d'un fils vertueux désherité , chaſſé
de la maifon paternelle , & prêt à reparoître aux
yeux de fon père , eft- elle noble ? Les vers mis dans
la bouche de Sylvain manquent- ils de noblefle ?
Je puis braver les coups du fort ,
Mais non pas les regards d'un père.
Pour un fils fenfible & rebelle ,
Un père est un Dieu menaçant.
JANVIER. 1773. 177
Ces vers mefiéroient- ils à la dignité d'un héros ,
& peut- on y joindre une mufique plus noble , plus
vraie , plus pathétique que celle de M. Grettri ?
J'obferve une petite fingularité , Monfieur ; on
relègue la mufique moderne dans le genre familier
, & même bas ; mais l'opéra comique , népour
ce genre , & qui l'a confervé fi long- tems , n'a
commencé d'en fortir , que depuis qu'il s'eft approprié
la mufique moderne . Loin qu'elle répugne
au caractère de noblefle , elle le communique à
ce qui l'approche. Quel indice plus fûr de fes reffources
, & même de les befoins ?
Il nous refte à difcuter une troisième opinion.
Celle - ci eft la plus redoutable ; non que je la croie
la plus vraie , mais le mérite & la célébrité de
fon auteur lui prêtent une force prefque égale
à celle de la vérité . Si notre langue le relève des
coups d'un tel adverfaire , fi l'opinion de M. Rouf
feau défendue avec fon éloquence , n'a pas pris
force de loi , fon fort eft de ne s'accréditer jamais.
Il eft inutile d'avertir qu'en attaquant quelques
propofitions de M. Roufleau , je prétends ne m'écarter
en rien du refpect que je dois à fon mérite.
Si j'avois l'honneur de le connoître , je lui communiquerois
cet écrit avant de le publier , & je le
ferois juge dans la propre caufe.
* Notre langue , dit M. Roufleau , compelée
» de fons mixtes & de fyllabes muettes , fourdes
» ou nazales , ayant peu de voyelles fonores , &
* M. Roufleau.
* Lettre fur la mufique.
Hv
178 MERCURE DE FRANCE.
» beaucoup de confones & d'articulations , eft
tout-à -fait contraire à la mufique. >>
Je voudrois caufer avec M. Rouſſeau pour favoir
aujufte ce qu'il entend par des fons mixtes ;
je n'ai pas une idée aflez pofitive du fens de ces
mots pour y répondre. Notre langue fans doute a
beaucoup de fyllabes muettes . Elles contribuent
à répandre de la grace & de la variété dans notre
prononciation ; je leur crois même un rapport
aflez exact avec certaines parties du chant , c'eſt
ce que je m'efforcerai de prouver un peu plus loin.
Ici je me contente d'obferver que M. Roufleau ,
qui trouve la langue italienne fi douce , parce
qu'elle élide à tout moment une voyelle contre une
autre , devroit trouver la nôtre plus douce encore
, parce qu'il s'y fait continuellement une forte
d'élifion plus agréable & plus naturelle , entre une
fyllabe muette & une voyelle fonore . Réduifons
ceci en exemple , & citons celui que M. Rouleau
nous fournit.
Teneri sdegni , è placide è tranquille
Repulfe , è cari vezzi , è liete paci.
Si vous prononcez toutes ces voyelles fans les
élider , vous marchez d'hiatus en hiatus , & rendez
la prononciation cahoteufe . Elidez - vous ?
vous tronquez , vous défigurez les mots en leur
ótant une des fyllabes qui les compofent ; &
d'ailleurs vous fatiguez l'oreille par le retour continuel
des définences en E.
1
Oppofons à ceci une élifion de fyllabe muette.
Oui ,je viens dans fon temple adorer l'Eternel.
Les mots temple & adorer confervent leur proJANVIE
R. 1773. 179
nonciation entière & correcte ; & la muette , par
une élifion douce , va fe perdre mollement , & fe
confondre avec la voyelle , qui la fuit.
«M. Roufleau prétend enfuite que le défaut
d'éclat dans les voyelles oblige à en donner aux
» notes , & que la langue fourde rend la mufique
>> criarde . >>
Il me femble que la conféquence devoit être
toute autre.
Le défaut d'éclat dans les voyelles , avertit de
n'en pas mettre dans les fons de la mufique. C'eſt
ainfi que M. Rouffeau lui - même , dans d'autres
endroits de fa lettre , conclut du caractère d'une
langue au caractère de mufique qui lui eft propre.
<< La marche de notre muſique doit être lente &
ennuyeufe. Pour peu qu'on voulûr en précipiter
le mouvement , la vîtefle reflembleroit à
» celle d'un corps dur & anguleux qui roule fur
» le pavé. »
39
23
Je cherche dans notre langue les raisons qui
néceffitent notre mufique à être lente . Je trouve
que cette langue eft furabondante en fyllabes brèves.
Comment une pronenciation légère & préci
pitée produit- elle néceflairement un chant tardif
& parelleux ? Eft - ce toujours à contrario qu'il
faut conclure de la langue à la mufique ? Mais
pourquoi le fert-on pour nous feuls de ces conféquences
inverſes ?
2
« Je fuppofe , pourſuit M. Roufleau , que le
» même langue eût une mauvaiſe profodie , peu
» marquée , fans exactitude , fans précifion ; que
les longues & les brèves n'euffent pas entre elles
en durée & en nombre des rapports fimples &
»propres à rendre le rhythme agréable , exact &
H vj
180 MERCURE DE FRANCE.
و د
22
ככ
régulier , qu'elle eût des longues plus ou moins
longues , des brèves plus ou moins brèves , des
fyllabes ni brèves ni longues , & c.»
M. Roufleau, dans ce paffage, ne fait que mettre
en fuppofition tout ce qu'il reproche effecti
vement à la langue françoife. Ce qui pourra vous
étonner, c'eft que les moyens d'accufation font
fairs pour devenir des moyens de défenſe . S'il
falloit attribuer à notre langue la prééminence
fur toutes les autres en mufique , il ne s'agiroit
peut - être pour cela que de répéter à fon avantage
ce que fon adverfaire a dit contre elle . Mais nous
n'en fommes pas là ; n'anticipons point fur l'ordre
des raifonnemens .
כ כ
«Notre profodie , dit - on , n'eft point marquée
: -Cependant il eft impoffible d'altérer
la valeur d'une fyllabe fans que l'oreille en foit
bleflée.
"Notre profodie , dit on encore ,
eft mauvaife.--
Cependant des vers de Racine , deM deVolraire
, de Quinaut bien prononcés , il réfulte pour
l'oreille un plaifir que M. Rouleau a fûrement
fenti auffi vivement que perfonne.
Mais , ajoute - t- on encore , nous avons des longues
plus ou moins longues , des breves plus ou
moins breves , des fyllabes ni breves ni longues.
Denis d'Halycarnafle * , Monfieur , en a dit autant
du grec . Si ces mots indiquent un vice radical
, un vice antilyrique de la langue , que deviennent
les éloges prodigués par M. Roufleau à
la langue grecque , qu'il trouve fi muſicale & fi
harmonieufe ? D'ailleurs , la mufique elle- même
a les longues plus ou moins longues , les breves
* De Synth.
2
T
JANVIER . 1773. 181
plus ou moins breves , la ronde , la blanche , la
noire , la croche , & c. Comment un rapport fi
marqué entre la langue & la mufique les rendroit
il incompatibles ?
Paflons à une nouvelle accufation . Nous gardons
dans nos conſtructions un ordre didactique
; M. Rouleau prétend que la phraſe muſi
cale le développe d'une manière plus agréable
»& plus intéreflante , quand le fens du difcouts ,
long tems fufpendu , fe réíoud fur le verbe avec
la cadence , que lorsqu'il le développe à mefu-
» re. Cette objection me fournira plus d'une réponſe.
ל כ
1º. J'ai beau y réfléchir , je ne puis fentir le
mérite musical de l'inverfion , & l'analogie du
verbe à la fin avec la cadence.
2º. Je croirois volontiers que dans les paroles
faites pour être chantées , loin qu'on doive fulpendre
le fens du difcours , on ne peut trop
l'expliquer , afin d'épargner à l'efprit de là réflexion
& du travail .
tôt
3. Le verbe rejeté à la fin ne tient pas le fens
de la phrafe plus fufpendu que fi c'étoit le fubftantif
qui la terminât.
Mifero Pargoletto
Il tuo deftin non ſai.
Quand on mettroit le verbe avant le ſubſtantif ,
Ye fens du difcours n'en feroit pas plutôt expliqué.
4°. Il me semble que M. Metaſtaſe , dont les
paroles ont fourni de fi beaux airs , fait un ulage
très-modéré de l'inverfion , que les tours de
phrafe font aflez femblables aux nôtres.
182 MERCURE DE FRANCE.
5º . Enfin files longues périodes où le ſens eft
fufpendu, conviennent particulièrement à la mufique
, nos vers de huit fyllabes font fufceptibles
de ces périodes ; & , dans les ouvrages de M Gref
fet , on en trouveroit de vingt , ving - cinq vers.
Notre langue , même à cet égard , n'eft donc pas
antilyrique.
Ne vous femble- t-il pas , Monfieur , qu'on s'en
prend trop à la langue des défauts qu'on trouve
à la mufique ? M, Glouck commet lui même cette
injuftice : il attribue à la fréquence des voyelles ,
la fréquence des roulades qu'il blâme dans le
chant italien : Mais il n'y a point de néceffité de
rouler fur des voyelles , & la langue eft innocente
de ce tort qu'on lui impute. Si le chant italien
dégénère en roulades , c'eft parce que les compofiteurs
défèrent au goût des exécutans jaloux de
faire briller leur habileté , c'eft encore parce que
les fpectateurs en Italie fe font accoutumés à regarder
le fpectacle comme une espèce de concert
dont ils n'écoutent que des parties . Dès lors ils
fentent moins à quel point les roulades font déplacées
dans un air tragique ; dès lors , on fair
chanter longuement un acteur , fans s'inquiéter
de ce que devient à côté de lui fon interlocuteur,
qui , tant que l'air dure , n'eft qu'un ſpectateur
de plus dans la falle ; dès lors on prolonge les
ritournelles , on multiplie les da capo fans égard
pour l'action , ni pour le jeu de l'acteur , ni pour
fon maintien. Tous ces vices de l'opéra italien
ne feroient pas fupportés en France. Notre goût
délicat & févère mefure les parties à l'enfemble ,
affervit la mufique à l'action théâtrale . C'eſt ce
qui me fait penfer que nous devons porter le
fpectacle de l'opéra plus loin qu'il n'a été chez
les Etrangers , c'eft peut - être auffi ce qui a fait
JANVIER . 1773. 183
naître à M. Glouck le defir de nous confacrer les
talens .
Mais notre langue ſe prête - t - elle à un genre de
mufique qui puifle plaite aux Etrangers & à nousmêmes
? Cette queſtion me fait rentrer dans mon
fujet , & me conduit à propoler mon opinion.
Je crois , Monfieur , la mufique plus indépendante
des langues qu'on ne l'imagine . Je la confidère
comme une langue elle- même , à part de
toutes les autres , langue univerfelle , invariable
pour le fonds , & à laquelle les idiomes n'apportent
que de légères différences , fi toutefois ils y
en apportent quelqu'une.
Comme cette opinion doit étonner , je n'omettrai
rien de ce qui peut la juſtifier .
La langue la plus profodiée , la plus accentuée
ne fournit dans la prononciation que peu d'intervalles
commenfurables ; tous ceux de la mufique
le font & le doivent être , tous les tons font al
fervis aux loix de l'harmonie & de la mélodie :
comment fait on dépendre ce qui chante toujours
de ce qui ne chante jamais ?
Appliquons à la langue grecque le principe
qu'on voudroit nous faire adopter ; nous verrons
ce qu'il produira.
Prefque tous les mots grecs portent un accent
aigu , grave ou circonflexe , c'eſt à - dire , fuivant
la définition que Denis d'Halicarnaffe nous a
tranfmile , que fur chaque mot la voix hauſloit
ou baifloit d'une quinte , ou bien parcouroit l'intervalle
entier renfermé dans les deux accens oppolés.
Penfez vous que les muficiens fuffent alfervis
à cette loi des accens ? Eh ! dans ce cas
quelle eût été leur mélodie ? il auroit donc fallu
qu'elle procédât néceflairement par une fuite de
184 MERCURE DE FRANCE.
quintes hautes & balles répétées à chaque mot !
Cette idée eft deftructive de toute mélodie.
Si le chant eft aßervi aux inflexions de la pa.
role , on ne peut être un grand muticien qu'on
ne foit préalablement un grand déclamateur . Penfez-
vous que cela puifle fe foutenir ?
M. Rouleau , dans les airs charmans du Devin
de village , a - t-il cherché à fe rapprocher de la
déclamation ? prononcez ces vers ,
Si des galans de la ville , &c.
& chantez les enfuite , vous faurez à . quoi vous
en tenir.
Si la mufique de chaque peuple eft une dépendance
naturelle , une conféquence néceffaire de
la langue qu'il parle , pourquoi la mufique change-
telle , quand la langue fubfifte la même ? Les
Italiens ont chanté d'un ftyle françois ; & nous ,
qui parlons la langue de Quinaut , nous fommes
loin de celle de Lulli.
Je crois le commencement du Stabat un des
plus beaux morceaux de mufique qui puifle exif-,
ter. En eft- on redevable aux accens de la langue ?
En eft - il une dans le monde entier dont les inflexions
fe rapportent aux intonations du Stabat
?
J'ai recueilli plufieurs chanfons des Sauvages
du Canada. Leur mélodie eft la même que la nôtre:
dira ton que leur langue eft auſſi la même ?
Eh ! qui ne voit , Monfieur , que la mufique
comme je l'ai dit , eft une langue à part de toutes
les autres chaque peuple pour s'entendre s'eft
fait un langage conventionel , dont la formation
eft l'effet du halard ; car il n'y a point de raiſon
JANVIER. 1773. 185
>
pour que le pain s'appelle plutôt pain qu'artos
comme il s'appelle en grec. Les formes principales
de la mufique au contraire , ne naiflent ni
du hafard ni de la convention ; ' elles dérivent des
loix de la nature , c'est - à - dire , de notre organifation
; ce qui les rend néceffaires , invariables ,
univerfelles. Le rapport que les fons musicalement
combinés ont avec nos fens , eft un mystère
qui fe dérobe aux yeux de la raiſon . Perfonne
ne peut expliquer pourquoi tel enchaînement de
fons produit un chant mélodieux pourquoi
du rhythme exprimé par ce chant , il réfulte un
mouvement qui néceffite notre corps à le fuivre:
on ne rend point raifon de ces effets ; mais dans
tout pays , dans tout climat , tout homme bien
organifé les reflent. Le payſan le plus groffier , le
plus brut , a le fentiment du chant & de la me
fure les enfans l'apportent en naiflant . Eh ! ne
les voyez-vous pas dès le maillot s'agiter aux
chants d'une nourrice , oublier à la voix leur impatience
& leurs douleurs , changer les larmes
qu'ils verfoient en un fourire de joie ? La langue
n'existe pas pour eux encore ; ils entendent déjà
celle de la mufique , ils y font fenfibles , ils enont
une notion infufe : fi l'on pouvoit croire aux
idées innées , c'eft en faveur de la mufique qu'il
faudroit y croire .
La mufique eft indépendante des langues , puifqu'elle
exifte fans elles . Je ne.conçois pas , je l'avouerai
, la différence eflentielle qu'on voudroit
établir entre le chant vocal & l'inftrumental.
Quoi ! celui - ci émaneroit des feules loix de l'harmonie
& de la mélodie , & l'autre dépendant des
inflexions de la parole , en feroit une imitation ?
Il feroit un enfant de la langue c'eſt créer deux
arts au lieu d'un .
186 MERCURE DE FRANCE.
La preuve que le chant ne tire pas fon charme
& fa puiflance de fon rapport avec la langue ,
c'eft qu'on peut ignorer la langue d'un pays , & en
aimer la mufique . L'Armenien , cité par M. Rouffeau
dans fa lettre , n'entendoit point l'italien ;
il fut entendre & goûter les airs italiens qu'on lui
chanta .
Ne cherchons pas des différences où il n'y en
a point. Le chant vocal ne différe de l'inftrumental
qu'autant qu'un inftrument différe d'un autre.
La mufique eft la déefle aux mille voix ; chaque
inftrument lui en prête une. Entre tous ces orga
nes par lefquels elle s'exprime , la voix humaine.
moins étendue , moins hardie , plus contrainte
que les inftrumens , fimplifie ce qu'ils exécutent.
La voix donne le texte pur , les inftrumens l'ornent
& l'embelliflent en fe jouant autour du fujet.
Le chant repréfente le nu ; l'inftrumental qui s'y
joint & l'accompagne, imite ces draperies dont les
contours ondoyans parent le nu fans en déguiſer
les formes.
•
Mais , dira-t on , d'où vient la différence du
chant italien au chant françois même moderne
fielle ne réfulte pas du caractère des deux langues
? Mais d'où vient la différence du chant
italien moderne à l'ancien , fi le caractère de la
mufique eft déterminé par celui de la langue ?
-
Entre deux violons , tels que Tartini & Ferrari ,
par exemple, il exifte plus de différence pour les
inflexions , le ftyle , la façon de faire chanter ,
qu'il n'y en a entre le chant italien & le chant
françois moderne . Il n'eft donc pas néceffaire de
chercher dans la langue les raifons d'une différente
expreffion muficale ; & la mufique fufceptible
d'être rendue un peu diverſement , n'en eft pas
JANVIE R. 1773. 187
moins
pour
cela une langue univerfelle comme
l'art de la peinture n'en eft pas moins un , quoique
chaque peintre ait fa manière.
Je vais plus loin. Certains acteurs de la comédie
italienne ont , depuis quelques années , italianife
leur chant d'une manière très- fenfible pour
les oreilles exercées ; ou le Public ne s'eft point
apperçu de l'innovation , ou , s'il l'a fentie , il y
applaudit ; l'un & l'autre revient au même , &
prouve que l'expreffion du chant italien appartient
plus à la mufique qu'aux paroles qu'on y
joint.
Au moment où j'écrivois ceci , Monfieur , le
hafard m'a fait entendre un air de M. Grettri exé
cuté par un Italien qui met dans fon chant l'expreffion
la plus vive & la plus forte . Il n'en a rien
adouci pour exécuter l'air françois , & jamais cet
air n'a produit un effet plus grand. L'auteur , qui
étoit préfent , fut enchanté de cette exécution ;
les auditeurs l'étoient tous , je l'étois plus qu'eux ;
car il fe joignoit à mon plaifir , celui de voir réduire
en démonftration ce que je foupçonnois depuis
fi long- tems.
Avec du goût , de l'intelligence , & ( ce qui
n'eft pas moins néceffaire ) avec de la bonne foi
on pourroit faire diverfes expériences qui confir
meroient ce que je viens d'avancer.
Qu'on prenne les airs de nos opéras - comiques
vraiment beaux , qu'on y joigne avec art des paroles
italiennes , & vice verfâ , qu'on traduife ha--
bilement en françois de très - beaux airs italiens ;
que les uns & les autres foient exécutés dans le
vrai fens de la mufique , je parie pour le fuccès de
l'une & de l'autre traduction . Un beau chant eft
un effet commerçable par toute la terre ; c'eſt un
188
MERCURE
DE FRANCE
.
diamant qui conferve fon prix , & que chacun accommode
à la parure.
Dans l'alliance de la mufique & des paroles ,
Monfieur , la mufique joue le rôle de ces favoris
que tout le monde traite de fujets , mais qui en
fecret gouvernent leur maître. C'est par une fuite
de cet allerviflement de la langue , que dans un
air on répéte fi fouvent les mêmes paroles. Je fais
que la raison réclame contre cet ufage qu'elle
nomme abus , mais la mufique le juftifie . Comme
il eft de l'effence de fes procédés de revenir fur les
mêmes phrafes de chant , de les faire entendre
plufieurs fois dans le même mode , & dans des
modes différens , les mêmes paroles fe trouvent
naturellement ramenées par le même chant ; &
l'oreille , une fois féduite par le charme des fons ,
rend moins fcrupuleux fur les privilèges de la
langue & fur ceux de la raifon .
Il est un point cependant où la langue gêne la
mufique , fi elle ne l'aflervit pas , c'eft l'obfervation
des breves & des longues : donnons à cet atticle
l'étendue dont il eft fufceptible.
,
Le précepte de la quantité en mufique femble à
la première infpection , d'une néceffité abfolue
puifqu'il porte fur la néceffité même de le faire
entendre ; en altérant la valeur des fyllabes on
court rifque de n'être pas entendu . Obſervez ce
pendant , Monfieur , combien ce précepte , ti rigoureux
dans la théorie , prête & obéit dans la
pratique. On en pourroit dire , comme de la vraifemblance
au théâtre , que c'eft le fecret des
maîtres de favoir jufqu'à quel point on peut y
déroger.
Faut- il vous citer des exemples de bonne mufique
infidèle à la profodie ? J'en trouverai dans
toutes les langues.
JANVIER. 1773 . 189
Le premier couplet du Stabat fait les mots laerymofa
, dolorofa de quatre fyllabes égales entre
elles. Le fecond couplet eft fcandé ainfi
Cüjus ănīmăm gēnten .
Dans le premier air de la Serva padrona , vous
trouverez ces mers fcandés fyllabiquement ,
fon tre cofe , quoique tre foit fenfiblement bref
dans la prononciation . ( Je cite au hafard & fans
recherches ; j'indique plus que je ne cite , de peur
d'allonger trop cet écrit . )
Le Devin de village eft plein de fautes contre
la profodie. Je choifis cet ouvrage de préférence ,
parce que fon auteur eft celui qu'on peut le moins
foupçonner de pécher par ignorance . Il faut bien
que M. Rouffeau , zélateur ardent du privilège
des langues , ait fenti que la mufique a auffi fes
privilèges , & que ceux- ci peuvent quelque fois
être préférés , puifqu'il manque à la quantité
d'une langue qu'il parle & qu'il écrit fi bien .
De tout ceci , que peut- on réfumer ? Que l'obfervation
de la quantité eft , pour la mufique ,
une entrave , dont elle cherche à s'affranchir le
plus qu'elle peut. Mais cette entrave ne feroit
rien s'il exiftoit une langue dont la profodie vágue
, indéterminée , flexible & changeante , fe
prêtât aux befoins de l'Artifte qui compofe. Les
mots de cette langue n'auroient point de valeur
fixe & réelle. Ses longues feroient plus ou moins
longues , fes breves plus ou moins breves , beaucoup
de fes fyllabes ne feroient ni breves ni longues
; elles reflembleroient aux fyllabes ut , re ,
mi,fa ,fol , la ,fi , ut , que les Muficiens Italiens ,
François , Allemands , prononcent longues ou
breves , felon que la mélodie l'exige. i
190 MERCURE DE FRANCE.
t
Avez - vous remarqué , Monfieur, qu'en traçant
tous les caractères d'une profodie vraiment defirable
pour la mufique , je n'ai fait que répéter
mot pour mot ce que M. Rouleau a dit de notre
profodie ; Mais je crains bien que M. Rouſſeau
( qui , en parlant ainfi , croyoit nous ôter des
avantages ) ne nous en ait fuppolés que nous
n'avons pas . Je l'ai déjà dit , je ne puis reconnoître
que notre profodie foit indéterminée , puilqu'il
eft vrai qu'on ne fauroit altérer la valeur
de nos fyllabes , fans que l'oreille s'en offenſe.
Auffi ne penfé - je pas comme M. Glouck , que
notre langue eft plus muficale que toutes les autres
, mais feulement qu'elle peut , auffi - bien
qu'une autre , s'adapter à de bonne mufique .
S'il falloit lui affigner quelques propriétés particulières
, convenables à l'art du chant , je pourrois
les trouver dans les qualités mêmes qu'on
lui a reprochées comme contraires à la mufique.
Ses définences muettes , par exemple , ont un rap
port direct avec les fons perdus que la mufique
emploie , & fur lefquels la voix s'atténuant ,
s'exhale enfin comme une vapeur.
L'ordre grammatical de nos conftructions favorife
encore la mufique en ce qu'il favorife la
clarté du difcours. Plus le fens de la phraſe eft
prompt à s'expliquer , plus l'efprit faifit facilement
le rapport du chant aux paroles.
Telles font , Monfieur , les obfervations que je
voulois vous communiquer. Puifle cet écrit , s'il
doit être contredit , n'attirer du moins à fon auteur
que des critiques qui l'éclairent fans l'affliger
! Il feroit trifte que , fur les matières les
moins importantes , on ne pût haſarder fon avis
fans compromettrefon.repos.
JANVIER. 1773. 191
L'hiver dernier on me fit , avec autant d'humeur
que d'injuftice , le reproche de m'être élevé
en détracteur contre Rameau : je fais cette occafion
de répondre à ce reproche , en renouvelant
ma profeffion de foi fur ce grand artiſte. Je le
confidère comme un des hommes les plus étonnans
qui aient jamais paru ; & nul peut - être
dans
quelque
art que ce foit , n'a mieux
mérité
le titre d homme de génie . Loin qu'en
défapprou
vant quelques
parties de fes ouvrages , j'aie démenti
ce que j'avois
imprimé
dans fon éloge , je
n'ai hafardé fur lui aucune
cenfure
qui ne foit
contenue
implicitement
dans cet éloge même.
Le refpect que mérite un grand homme , doit ,
tant qu'il vit , fermer la bouche à la critique fur
les
imperfections
de fon talent ; mais une cenfure
honnête , lorfque
l'auteur ne peut plus s'en
offenfer, honore fa mémoire
plus qu'elle ne l'outrage
, parce
qu'elle met le fceau de la vérité aux
éloges
qu'on lui a juftement
prodigués.
J'ai l'honneur d'être , & c.
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Résumé : LETTRE de M. de Chabanon, sur les propriétés musicales de la langue françoise.
La lettre de M. de Chabanon examine les propriétés musicales de la langue française en réponse aux doutes de Jean-Baptiste Rousseau sur son adaptabilité à l'opéra. Chabanon souligne la préférence de Christoph Willibald Gluck pour la langue française et critique les jugements superficiels sur la supériorité des langues. Il compare les langues anciennes comme le latin et le grec et note les contradictions de la langue française, telle que son obscurité due aux pronoms relatifs et sa clarté philosophique. Il cite des écrivains comme La Fontaine, Boileau et Voltaire. Le texte explore trois opinions sur les propriétés musicales de la langue française : son adaptation à la musique de Lully, son inadaptation à l'opéra, et l'impossibilité de créer une bonne musique en français. Il discute de l'évolution de la musique française et italienne au XVIIIe siècle, soulignant l'influence de Corelli sur Lully et la préférence actuelle pour les œuvres de Quinault. Chabanon critique les partisans du goût antique et compare le public à des maris infidèles. Chabanon distingue la musique de l'opéra de celle de la comédie italienne et conteste l'opinion de Jean-Jacques Rousseau sur l'inadaptabilité de la langue française à la musique. Il explore les caractéristiques de la langue française, comme l'élision des syllabes muettes et la prosodie, et critique ceux qui attribuent les défauts de la musique aux caractéristiques linguistiques. Il soutient que la musique est une langue universelle, indépendante des langues parlées, illustrant cela par des exemples de chants universels. L'auteur affirme que la musique peut être appréciée indépendamment de la compréhension de la langue et compare la voix humaine aux instruments. Il soutient que les différences entre le chant italien et français proviennent des styles musicaux plutôt que des langues elles-mêmes. Il mentionne des exemples d'acteurs italiens modifiant leur chant sans que le public s'en rende compte, illustrant ainsi que l'expression musicale dépend davantage de la musique que des paroles. Pour démontrer l'universalité de la beauté musicale, l'auteur propose des expériences et conclut que la musique domine dans l'alliance avec les paroles, justifiant parfois la répétition des paroles pour des raisons musicales. Il reconnaît que la langue peut contraindre la musique, notamment en matière de prosodie, mais que les maîtres savent naviguer ces contraintes. Des exemples de musique infidèle à la prosodie, incluant des œuvres de Rousseau et de Grétry, sont cités. Le texte discute des privilèges de la musique et des langues, soulignant que la musique cherche à se libérer des contraintes linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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170
p. 163-170
I. Extrait de la séance publique de l'Académie des sciences, arts & belles-lettres de Dijon, tenue le 5 Août dans le salon d'un hôtel dont S. M. vient de permettre à l'Académie de faire l'acquisition.
Début :
M. Maret, secrétaire perpétuel pour la partie des sciences, a ouvert la séance. [...]
Mots clefs :
Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon, Georges-Louis Leclerc de Buffon, Hugues Maret, Académicien, Extrait, Sciences, Hôtel de Grandmont, Auteur, Jean-Jacques Hoin, Pygmalion, Philippe Guéneau de Montbeillard, Pierre Baillot
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : I. Extrait de la séance publique de l'Académie des sciences, arts & belles-lettres de Dijon, tenue le 5 Août dans le salon d'un hôtel dont S. M. vient de permettre à l'Académie de faire l'acquisition.
I.
Extrait de la féance publique de l'Académie
des fciences , arts & belles - lettres de
Dijon , tenue le 5 Août dans le falon
d'un hôtel dont S. M. vient de permettre
à l'Académie de faire l'acquifition.
M. MARET , fecrétaire perpétuel pour
la partie des fciences , a ouvert la féance .
Il a dit que l'Académie avoit proposé
pour le fujer du prix qu'elle devoit diftribuer
ce jour- là
» De déterminer quelles font les ma164
MERCURE DE FRANCE:
ladies dans lesquelles la médecine expectante
eft préférable à l'agilfante , &
à quels fignes le Médecin reconnoît
» qu'il doit agir ou refter dans l'inaction.
» en attendant le moment favorable pour
placer les remèdes ;
39
Que cette compagnie voyoit avec chagrin
qu'aucune des pièces envoyées au
concours n'avoit rempli fes vues , & qu'elle
propofoit le même fujet pour le prix
de 1776 , qui fera doublé & formé de
deux médailles d'or chacune de 300 liv.
Il a ajouté que l'auteur d'une pièce qui
a pour épigraphe :
Cum ergò fint occafiones quædam faciendi
, quædam ceffandi , difcendum quæ
fint occafiones curandi & quá abftinendi
à curationibus ,
étoit celui qui avoit le mieux vu la
matière ; mais que le manufcrit avoit été
envoyé fi incomplet qu'il n'avoit pas été
poffible d'en apprécier au jufte le mérite .
Je n'aurai donc pas la fatisfaction de
:
célébrer un triomphe , a dit enfuite M.
Maret il ne me refte que le trifte emploi
de répandre quelques fleurs fur le
tombeau de M. Hoin que l'Académie a
perdu dans le cours de cette année . Mais,
avant de rendre à cet académicien le jufte
tribut de louanges qu'il mérita par la
FEVRIER. 1774. 165
vie la plus laborieufe & par des talens
diftingués , qu'il me foit permis de m'arrêter
à confidérer le fpectacle qui frappe
en ce moment nos yeux , & qui fera dans
nos annales une époque bien mémorable ,
C'étoit la première fois que l'Académie
tenoit fa léance dans l'hôtel qu'elle a
acquis. M. le Comte de Buffon , le plus
ancien de fes membres , y alloit lire un
mémoire. M. Maret faififfant cette circonftance
, a dit :
Un fénat augufte , des directeurs éclairés
, pénétrés des vues philofophiques de
notre illuftre fondateur , nous ont ouvert
ce nouveau lycée ; une Dame philofophe,
auffi bienfaifante que refpectable **
fe fait un plaifir de le décorer , & la voix
du plus grand , du plus célèbre de nos
compatriotes vient en faire réfonner les
yoûtes.
Objets heureux de tant de bienfaits !
nous qu'un voeu folennel oblige plus particulièrement
à travailler pour la gloire
* C'eft par un arrangement fait avec MM. les
Directeurs , & approuvé par le Parlement , que
l'Académie s'eft vú dans le cas d'acquérir l'hôtel
de Grandmont.
** Mde la Comteſſe de Loriol , douairière de
M. de Chintrey.
166 MERCURE DE FRANCE.
de notre patrie , pour l'utilité de nos concitoyens
, faififfons cet inftant pour renouveler
nos fermens : que fi quelque
jour nous laiffions éteindre ou même ralentir
le beau feu qui nous anime , ces
voûtes puiffent nous faire rougir de notre
langueur ; ces voûtes puiffent nous dire:
c'eft ici que Buffon , plus fçavant & plus
éloquent que Pline , vint vous honorer
en s'afféyant parmi vous ; c'eft ici
c'est ici que ,
dans l'enthoufiafme excité par fa préſence ,
vous jurâtes de tout entreprendre pour
vous rendre dignes de lui , & vous reftez
dans l'inaction ! Tous vos illuftres compatriotes
refpirent ici dans leurs buftes ; &
leurs regards ne tombent que fur une
poftérité peu digne de leur gloire ! Enfin
tout annonce ici les efpérances de la patrie
& les honneurs que vous étiez affurés
d'obtenir;&vous renoncez à ces honneurs,
& vous enlevez à une mère tendre la fatisfaction
de s'applaudir de votre exiftence
!
Non , Meffieurs , jamais nous ne nous
attirerons de tels reproches ; nous entrons
dans ce lycée fous de trop heureux aufpices.
Au feul fouvenir de ce beau jour ,
nos coeurs enflammés du plus ardent patriotifme
s'efforcerent de nous mériter les
FEVRIER. 1774. 167 .
"
noms de bons citoyens , de véritables académiciens.
M. Maret a lu enfuite l'Eloge de M.
Hoin , académicien penfionnaire , Lieutenant
de M. le premier Chirurgiens du
Roi , correspondant de l'Académie roya
le de Chirurgie & de la Société littéraire
de Clermont- Ferrand .
Une expofition des événemens de la
vie de cet académicien enlevé par une
mort prématurée , & une notice de fes
ouvrages ont prouvé que M. Hoin , né
avec un goût décidé pour les fciences &
les lettres , une ardeur peu connue pour
le travail , le defir de fe rendre utile ,
une ame fenfible , tendre & active , étoit
un citoyen précieux , digne de l'attachement
de fa famille & de la parrie , & qui
méritoit l'eftime de tous ceux qui favent
apprécier les hommes,
M. le Comte de Buffon a fait lecture
d'un chapitre d'un ouvrage quia pour objet
l'expofition des époques de la Nature.
Les avantages que l'on retire dans l'hiftoire
des époques formées par les événemens
mémorables , fervent à M. de Buf
fon pour faire fentir l'importance de fon
entrepriſe.Il fait voir dans l'exordre de fon
ouvrage que c'eft par la recherche des dif
férentes époques de la Nature qu'on peut
168 MERCURE DE FRANCE .
parvenir à la connoiffance de fon antitiquité.
»Pofons , dit - il , un certain nombre de
pierres numéraires fut la route éternelle
du temps. « Cette belle expreffion doit
faire concevoir tout le projet de M. de
Buffon .
On connoît le talent de ce célèbre naturalifte
pour l'exécution ; & dans l'impoffibilité
de donner ici un extrait fatisfaifant
du chapitre qu'il a lu , on ſe contentera
de dire que le Public y a retrouvé la
touche favante & fublime de l'auteur de
l'hiftoire naturelle .
Cette lecture a été fuivie de celle d'une
fcène lyrique de Pigmalion par M. Gueneau
de Mont- beillard . On ne pourroit la
faire connoître qu'en la donnant en entier
, & , comme les bornes d'un extrait ne
le permettent
pas , on fe contentera
de
copier
l'avant
- propos
qu'il
a fait en annonçant
cette
fcène
.
39
«
Elle a déjà été exécutée par M. Rouf-
» feau de Genève , eft - il dit , & exécutée
» avec beaucoup d'art & de génie . Si donc
j'ai ofé traiter le même fujet , ce n'eft
» point dans la vaine idée de faire mieux ,
» ni même auffi bien ; mais c'eſt parce que
» le fujet m'a entraîné , & qu'il m'a pré-
» fenté des points de vue qui ont échappé
» à "
FEVRIER. 1774 169
» à M. Rouffeau , ou qu'il a négligés
» parce qu'ils n'étoient pas de fon plan . »
Les perfonnes qui connoiffent le faire
énergique de M. Gueneau de Mont -beillard
, préfumeront facilement que cette
fçène a été rendue avec autant de fenfibilité
que de force & d'élégance ; celles qui
n'ont aucune idée du ftyle & de la maniè
re de l'auteur , pourront s'en faire une en
apprenant que M. le Comte de Buffon a
confié à cet académicien une partie de l'hif
toire des oiſeaux.
M. de Broffe a lu un effai de géographie
éthymologique fur les noms donnés
aux peuples Scytes anciens & modernes.
Cet ouvrage va être connu par l'impreffion
, puifqu'il fera inféré dans le fecond
volume des mémoires de l'Académie , actuellement
fous preſſe.
Le préjugé qui paroît condamner les
femmes à renonçer aux honneurs académiques
, a été attaqué par M. Saifi . Il
en a prouvé l'injuftice par des raiſonnemens
concluants & par des faits décififs .
Le Sr Baillot, jeune homme de vingtun
ans , fuppléant au collège de cette ville ,
avoit envoyé à l'Académie , des Stances
que lui avoit dictées la préſence de M. de
Buffon.
H
:
3
170 MERCURE DE FRANCE.
M. de Morveau en a fair la lecture ;
elles ont été inférées dans ce Mercure.
Extrait de la féance publique de l'Académie
des fciences , arts & belles - lettres de
Dijon , tenue le 5 Août dans le falon
d'un hôtel dont S. M. vient de permettre
à l'Académie de faire l'acquifition.
M. MARET , fecrétaire perpétuel pour
la partie des fciences , a ouvert la féance .
Il a dit que l'Académie avoit proposé
pour le fujer du prix qu'elle devoit diftribuer
ce jour- là
» De déterminer quelles font les ma164
MERCURE DE FRANCE:
ladies dans lesquelles la médecine expectante
eft préférable à l'agilfante , &
à quels fignes le Médecin reconnoît
» qu'il doit agir ou refter dans l'inaction.
» en attendant le moment favorable pour
placer les remèdes ;
39
Que cette compagnie voyoit avec chagrin
qu'aucune des pièces envoyées au
concours n'avoit rempli fes vues , & qu'elle
propofoit le même fujet pour le prix
de 1776 , qui fera doublé & formé de
deux médailles d'or chacune de 300 liv.
Il a ajouté que l'auteur d'une pièce qui
a pour épigraphe :
Cum ergò fint occafiones quædam faciendi
, quædam ceffandi , difcendum quæ
fint occafiones curandi & quá abftinendi
à curationibus ,
étoit celui qui avoit le mieux vu la
matière ; mais que le manufcrit avoit été
envoyé fi incomplet qu'il n'avoit pas été
poffible d'en apprécier au jufte le mérite .
Je n'aurai donc pas la fatisfaction de
:
célébrer un triomphe , a dit enfuite M.
Maret il ne me refte que le trifte emploi
de répandre quelques fleurs fur le
tombeau de M. Hoin que l'Académie a
perdu dans le cours de cette année . Mais,
avant de rendre à cet académicien le jufte
tribut de louanges qu'il mérita par la
FEVRIER. 1774. 165
vie la plus laborieufe & par des talens
diftingués , qu'il me foit permis de m'arrêter
à confidérer le fpectacle qui frappe
en ce moment nos yeux , & qui fera dans
nos annales une époque bien mémorable ,
C'étoit la première fois que l'Académie
tenoit fa léance dans l'hôtel qu'elle a
acquis. M. le Comte de Buffon , le plus
ancien de fes membres , y alloit lire un
mémoire. M. Maret faififfant cette circonftance
, a dit :
Un fénat augufte , des directeurs éclairés
, pénétrés des vues philofophiques de
notre illuftre fondateur , nous ont ouvert
ce nouveau lycée ; une Dame philofophe,
auffi bienfaifante que refpectable **
fe fait un plaifir de le décorer , & la voix
du plus grand , du plus célèbre de nos
compatriotes vient en faire réfonner les
yoûtes.
Objets heureux de tant de bienfaits !
nous qu'un voeu folennel oblige plus particulièrement
à travailler pour la gloire
* C'eft par un arrangement fait avec MM. les
Directeurs , & approuvé par le Parlement , que
l'Académie s'eft vú dans le cas d'acquérir l'hôtel
de Grandmont.
** Mde la Comteſſe de Loriol , douairière de
M. de Chintrey.
166 MERCURE DE FRANCE.
de notre patrie , pour l'utilité de nos concitoyens
, faififfons cet inftant pour renouveler
nos fermens : que fi quelque
jour nous laiffions éteindre ou même ralentir
le beau feu qui nous anime , ces
voûtes puiffent nous faire rougir de notre
langueur ; ces voûtes puiffent nous dire:
c'eft ici que Buffon , plus fçavant & plus
éloquent que Pline , vint vous honorer
en s'afféyant parmi vous ; c'eft ici
c'est ici que ,
dans l'enthoufiafme excité par fa préſence ,
vous jurâtes de tout entreprendre pour
vous rendre dignes de lui , & vous reftez
dans l'inaction ! Tous vos illuftres compatriotes
refpirent ici dans leurs buftes ; &
leurs regards ne tombent que fur une
poftérité peu digne de leur gloire ! Enfin
tout annonce ici les efpérances de la patrie
& les honneurs que vous étiez affurés
d'obtenir;&vous renoncez à ces honneurs,
& vous enlevez à une mère tendre la fatisfaction
de s'applaudir de votre exiftence
!
Non , Meffieurs , jamais nous ne nous
attirerons de tels reproches ; nous entrons
dans ce lycée fous de trop heureux aufpices.
Au feul fouvenir de ce beau jour ,
nos coeurs enflammés du plus ardent patriotifme
s'efforcerent de nous mériter les
FEVRIER. 1774. 167 .
"
noms de bons citoyens , de véritables académiciens.
M. Maret a lu enfuite l'Eloge de M.
Hoin , académicien penfionnaire , Lieutenant
de M. le premier Chirurgiens du
Roi , correspondant de l'Académie roya
le de Chirurgie & de la Société littéraire
de Clermont- Ferrand .
Une expofition des événemens de la
vie de cet académicien enlevé par une
mort prématurée , & une notice de fes
ouvrages ont prouvé que M. Hoin , né
avec un goût décidé pour les fciences &
les lettres , une ardeur peu connue pour
le travail , le defir de fe rendre utile ,
une ame fenfible , tendre & active , étoit
un citoyen précieux , digne de l'attachement
de fa famille & de la parrie , & qui
méritoit l'eftime de tous ceux qui favent
apprécier les hommes,
M. le Comte de Buffon a fait lecture
d'un chapitre d'un ouvrage quia pour objet
l'expofition des époques de la Nature.
Les avantages que l'on retire dans l'hiftoire
des époques formées par les événemens
mémorables , fervent à M. de Buf
fon pour faire fentir l'importance de fon
entrepriſe.Il fait voir dans l'exordre de fon
ouvrage que c'eft par la recherche des dif
férentes époques de la Nature qu'on peut
168 MERCURE DE FRANCE .
parvenir à la connoiffance de fon antitiquité.
»Pofons , dit - il , un certain nombre de
pierres numéraires fut la route éternelle
du temps. « Cette belle expreffion doit
faire concevoir tout le projet de M. de
Buffon .
On connoît le talent de ce célèbre naturalifte
pour l'exécution ; & dans l'impoffibilité
de donner ici un extrait fatisfaifant
du chapitre qu'il a lu , on ſe contentera
de dire que le Public y a retrouvé la
touche favante & fublime de l'auteur de
l'hiftoire naturelle .
Cette lecture a été fuivie de celle d'une
fcène lyrique de Pigmalion par M. Gueneau
de Mont- beillard . On ne pourroit la
faire connoître qu'en la donnant en entier
, & , comme les bornes d'un extrait ne
le permettent
pas , on fe contentera
de
copier
l'avant
- propos
qu'il
a fait en annonçant
cette
fcène
.
39
«
Elle a déjà été exécutée par M. Rouf-
» feau de Genève , eft - il dit , & exécutée
» avec beaucoup d'art & de génie . Si donc
j'ai ofé traiter le même fujet , ce n'eft
» point dans la vaine idée de faire mieux ,
» ni même auffi bien ; mais c'eſt parce que
» le fujet m'a entraîné , & qu'il m'a pré-
» fenté des points de vue qui ont échappé
» à "
FEVRIER. 1774 169
» à M. Rouffeau , ou qu'il a négligés
» parce qu'ils n'étoient pas de fon plan . »
Les perfonnes qui connoiffent le faire
énergique de M. Gueneau de Mont -beillard
, préfumeront facilement que cette
fçène a été rendue avec autant de fenfibilité
que de force & d'élégance ; celles qui
n'ont aucune idée du ftyle & de la maniè
re de l'auteur , pourront s'en faire une en
apprenant que M. le Comte de Buffon a
confié à cet académicien une partie de l'hif
toire des oiſeaux.
M. de Broffe a lu un effai de géographie
éthymologique fur les noms donnés
aux peuples Scytes anciens & modernes.
Cet ouvrage va être connu par l'impreffion
, puifqu'il fera inféré dans le fecond
volume des mémoires de l'Académie , actuellement
fous preſſe.
Le préjugé qui paroît condamner les
femmes à renonçer aux honneurs académiques
, a été attaqué par M. Saifi . Il
en a prouvé l'injuftice par des raiſonnemens
concluants & par des faits décififs .
Le Sr Baillot, jeune homme de vingtun
ans , fuppléant au collège de cette ville ,
avoit envoyé à l'Académie , des Stances
que lui avoit dictées la préſence de M. de
Buffon.
H
:
3
170 MERCURE DE FRANCE.
M. de Morveau en a fair la lecture ;
elles ont été inférées dans ce Mercure.
Fermer
Résumé : I. Extrait de la séance publique de l'Académie des sciences, arts & belles-lettres de Dijon, tenue le 5 Août dans le salon d'un hôtel dont S. M. vient de permettre à l'Académie de faire l'acquisition.
Le 5 août, l'Académie des sciences, arts et belles-lettres de Dijon a tenu une séance dans son nouvel hôtel, dont l'acquisition a été facilitée par le soutien du sénat, des directeurs et de la comtesse de Loriol. M. Maret, secrétaire perpétuel pour les sciences, a annoncé que le sujet du prix concernant les limites de la médecine expectante par rapport à la médecine agissante n'avait pas été traité de manière satisfaisante et serait proposé à nouveau en 1776 avec une récompense doublée. Il a également rendu hommage à l'académicien récemment décédé M. Hoin. Lors de cette séance, un mémoire de Buffon sur les époques de la nature a été lu, ainsi qu'une scène lyrique de 'Pygmalion' interprétée par M. Gueneau de Montbeillard, connu pour son style énergique et sa collaboration avec Buffon sur l'histoire des oiseaux. M. de Brosse a présenté un essai sur les noms des peuples Scythes, destiné à être publié dans le second volume des mémoires de l'Académie. M. Saifi a contesté l'exclusion des femmes des honneurs académiques avec des arguments convaincants. Enfin, un jeune suppléant de collège, M. Baillot, a envoyé des stances inspirées par la présence de Buffon, qui ont été lues par M. de Morveau et publiées dans le Mercure de France.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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171
p. 101-108
Essai synthétique sur la formation des Langues, [titre d'après la table]
Début :
Essai synthétique sur la formation des langues. vol. in 8o. Prix, 5 liv. relié. A [...]
Mots clefs :
Langage, Auteur, Langues, Hommes, Question, Origine, Formation, Expérience, Sons
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai synthétique sur la formation des Langues, [titre d'après la table]
Effaifynthétique fur laformation des langues.
vol. in 8°. Prix , 5 liv . relié. A
Paris , chez Ruault , libraire , rue de
la Harpe.
La queftion de l'origine & de la formation
des Langues peut être envifagée
fous deux afpects ; ou comme une queftion
de fait , ou comme une queftion purement
hypothétique . L'origine des langues
, quant à la queftion de fait , ne
peut , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perfonne n'ignore qu'elle fe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïfe. L'homme y eft par
раг
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
tout repréfenté comme ufant de la parole
ainsi que d'un bien qu'il a reçu avec
la vie. Plufieurs autres réflexions de l'auteur
tendent également à nous donner la
folution de la question de l'origine des
langues , fi on ne vouloit la confidérer
que comme une queſtion de fait. Mais
elle peut être auffi envifagée , ainfi qu'il
vient d'être obfervé , fous un point de
vue purement hypothétique . Car en admetant
que, dans le fait & dans fon principe
, le langage humain n'ait point été
inventé par les hommes , on fera toujours
en droit de demander fi , dans toute
hypothèfe , il eft impoffible qu'il le foit
par eux. L'auteur croit donc pouvoir examiner:
Si des hommes , par des moyens
purement naturels , fe formeroient une
langue , & quelle route pourroit les
>> conduire. »
وو
Y
La manière de réfoudre incontestablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle pofition , que , s'ils ne parvenoient
point à fe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eft entièrement
au- deffus de nos facultés . Cette expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
JUI N. 1774. 103
fera peut-être jamais . L'auteur fe contente
donc d'indiquer comment elle devroit
sêtre dirigée , & de montrer les résultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres ter-
-mes , par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
-néceffaires au fuccès de la tentative . En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
les circonstances qui la favorifent , il faudroit
de même être affuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eft impoiiible
en foi , que des hommes inventent
d'eux - mêmes une langue.
L'auteur réunit donc les circonftances qu'il
juge les plus avantageufes . Il fuit , relativement
au langage, l'établiffement d'une
-colonie formée & dirigée fur une fiction,
où il fe donne la plus grande liberté , fans
cependant fortir de la vraisemblance , &
fans rien demander qu'on ne pût abfolument
exécuter. I tâche d'expliquer les
développemens du langage d'une telle co-
Jonie , en le conduifant des plus foibles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
élémens , jufqu'au point où il pourroit approcher
de nos langues connues & cultivées.
Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des paffions qui
fe peindroient par des cris , des accens ,
&c. intelligibles à tout être fenfible : c'eft
ce premier langage qu'il nomme pathéti■
que.
L'homme n'ayant pas toujous des fentimens
ou paffionnés ou violens à exprimer
, & fe trouvant fans ceffe dans la néceffité
de faire comprendre l'impreffion
modérée que font fur lui les objets extérieurs
, défigne cette forte d'impreffion par
le gefte, l'action , le mouvement du corps ,
par différentes poftures & attitudes : de la
naît un fecond langage que l'auteur appelle
mimique.
La mobilité des organes de la voix &
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas ; l'ufage continuel du fens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eft forcé d'ad
mettre au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter, par les
fons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreffent dans la Nature , & de peindre
un grand nombre d'objets , auffi bien que
JUI N. 1774. 105
les affections qu'ilsproduifent furfon ame,
par le genre de fon qui lui eft propre. Telles
font les fources d'un troisième langage
que l'auteur nomme imitatif,
1
L'extenfion dont le langage imitatif eft
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit encore
une forte de langage que l'auteur défigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eft véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Jufques- là le fens de l'ouie a fuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eft conftant qu'avec
l'amélioration qu'auroit pu recevoit
fucceffivement le langage mimique, des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu
près tout ce qui feroit néceffaire à
leurs befoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion . Mais fi l'on
a droit d'en fuppofer capables les hommes
qu'on a en vue , il viendra infailli
blement un temps où , revenant fur leurs
pas ,
ils pourront
étudier la marche
qu'ils
auront fuivie , obferver
un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent
être employés
pour exprimer
les idées ; dès- lors la dé
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
couverte des langues eft faite. Auffi tôt
naît un cinquième langage que l'auteur a
nommé conventionnel, qui feul conftitue
proprement une longue , & peut fuppléer
avantageulement à tous les autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abforbe cependant
que peu- à- peu ; parceque les développemens
s'en font infenfiblement , &
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiftoire de l'origine & des progrès du
langage couventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreffante de la queſtion
que l'auteur s'eft propofé de difcuter , it
s'eft attaché à la traiter avec plus d'érendue
, en fuppofant feulement dans le peuple
de fon hypothèfe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les affujeriffant
qu'à une marche d'idées qui paroît néceffaire
à tous les êtres doués de raifon.
L'ouvrage eft terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , fuivanc
M. Rouffeau de Genève dans fon difcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
puiffe jamais éclaircir la queftion de
l'origine & de la formation des langues .
Plufieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eft ,
à caufe de fon étendue , rejetée à la fin
JUI N. 1774. 107
du volume . L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la première partie
de la grammaire générale de M. Beauzée .
On remarque dans toutes ces difcuffions
un efprit d'obfervation & de logique , &
une fagacité peu commune. Si l'examen
de la queftion de l'origine & de la formation
des langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre un nouveau jour
fur la métaphyfique des langues , réfoudre
plufieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la mufique & éclairer les
inftituteurs fur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs élèves les premiers rudimens
du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propofe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans . Nous ne doutons point, d'après
fes réflexions , que cette méthode ne foit
préférable à celle adoptée par le commun
des inftituteurs.On ne peut donc qu'exhorrer
l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eft convenable , à un petit livret
qui aura deux parties . Dans l'une il donnera
de courtes inftructions pour les maî
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
tres ; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modèles de lecture adaptés à
ces mêmes tables .
vol. in 8°. Prix , 5 liv . relié. A
Paris , chez Ruault , libraire , rue de
la Harpe.
La queftion de l'origine & de la formation
des Langues peut être envifagée
fous deux afpects ; ou comme une queftion
de fait , ou comme une queftion purement
hypothétique . L'origine des langues
, quant à la queftion de fait , ne
peut , nous dit l'auteur , avoir aucune difficulté.
Perfonne n'ignore qu'elle fe trouve
irrévocablement décidée par l'autorité
des livres de Moïfe. L'homme y eft par
раг
E iij
102 MERCURE DE FRANCE .
tout repréfenté comme ufant de la parole
ainsi que d'un bien qu'il a reçu avec
la vie. Plufieurs autres réflexions de l'auteur
tendent également à nous donner la
folution de la question de l'origine des
langues , fi on ne vouloit la confidérer
que comme une queſtion de fait. Mais
elle peut être auffi envifagée , ainfi qu'il
vient d'être obfervé , fous un point de
vue purement hypothétique . Car en admetant
que, dans le fait & dans fon principe
, le langage humain n'ait point été
inventé par les hommes , on fera toujours
en droit de demander fi , dans toute
hypothèfe , il eft impoffible qu'il le foit
par eux. L'auteur croit donc pouvoir examiner:
Si des hommes , par des moyens
purement naturels , fe formeroient une
langue , & quelle route pourroit les
>> conduire. »
وو
Y
La manière de réfoudre incontestablement
ce difficile problême , ce feroit de
prendre la voie de l'expérience , en mettant
un certain nombre d'hommes dans
telle pofition , que , s'ils ne parvenoient
point à fe former une langue , ce fût une
preuve que cette opération eft entièrement
au- deffus de nos facultés . Cette expérience
n'a jamais été faite ; elle ne le
JUI N. 1774. 103
fera peut-être jamais . L'auteur fe contente
donc d'indiquer comment elle devroit
sêtre dirigée , & de montrer les résultats
qu'on pourroit raisonnablement en attendre.
Ce tour donné à la queſtion paroît favorable
en ce qu'il prête moins aux écarts
de l'imagination , & qu'il met à portée
de réduire la difficulté aux moindres ter-
-mes , par la liberté qu'il procure de prendre
tous les avantages qu'on peut croire
-néceffaires au fuccès de la tentative . En
effet , comme en phyſique une expérience
ne réuffit que par le concours de toutes
les circonstances qui la favorifent , il faudroit
de même être affuré d'avoir parfaitement
bien conduit l'expérience propofée
, avant de conclure qu'il eft impoiiible
en foi , que des hommes inventent
d'eux - mêmes une langue.
L'auteur réunit donc les circonftances qu'il
juge les plus avantageufes . Il fuit , relativement
au langage, l'établiffement d'une
-colonie formée & dirigée fur une fiction,
où il fe donne la plus grande liberté , fans
cependant fortir de la vraisemblance , &
fans rien demander qu'on ne pût abfolument
exécuter. I tâche d'expliquer les
développemens du langage d'une telle co-
Jonie , en le conduifant des plus foibles
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
élémens , jufqu'au point où il pourroit approcher
de nos langues connues & cultivées.
Il voit que ce langage admettroit
d'abord les tons expreffifs des paffions qui
fe peindroient par des cris , des accens ,
&c. intelligibles à tout être fenfible : c'eft
ce premier langage qu'il nomme pathéti■
que.
L'homme n'ayant pas toujous des fentimens
ou paffionnés ou violens à exprimer
, & fe trouvant fans ceffe dans la néceffité
de faire comprendre l'impreffion
modérée que font fur lui les objets extérieurs
, défigne cette forte d'impreffion par
le gefte, l'action , le mouvement du corps ,
par différentes poftures & attitudes : de la
naît un fecond langage que l'auteur appelle
mimique.
La mobilité des organes de la voix &
de la parole qui porte l'homme à proférer
des fons lors même qu'il ne les entend
pas ; l'ufage continuel du fens de l'ouie ;
le goût de l'imitation qu'on eft forcé d'ad
mettre au nombre des facultés naturelles
de l'homme , ne peuvent manquer de lui
faire contracter l'habitude d'imiter, par les
fons de la voix , les différens bruits qui
l'intéreffent dans la Nature , & de peindre
un grand nombre d'objets , auffi bien que
JUI N. 1774. 105
les affections qu'ilsproduifent furfon ame,
par le genre de fon qui lui eft propre. Telles
font les fources d'un troisième langage
que l'auteur nomme imitatif,
1
L'extenfion dont le langage imitatif eft
fufceptible par voie d'approximation , de
fimilitude , d'affinité , &c. produit encore
une forte de langage que l'auteur défigne
par le nom d'analogique ; parce que
ce langage n'eft véritablement qu'une dérivation
du langage imitatif.
Jufques- là le fens de l'ouie a fuffi pour
guider les hommes dans la formation du
langage par fons ; & il eft conftant qu'avec
l'amélioration qu'auroit pu recevoit
fucceffivement le langage mimique, des
Sauvages auroient , en fait de langage , àpeu
près tout ce qui feroit néceffaire à
leurs befoins. Parvenu à ce point , l'édifice
des langues ne peut plus s'élever
qu'au moyen de la réflexion . Mais fi l'on
a droit d'en fuppofer capables les hommes
qu'on a en vue , il viendra infailli
blement un temps où , revenant fur leurs
pas ,
ils pourront
étudier la marche
qu'ils
auront fuivie , obferver
un fait palpable
dans leur propre langage , & voir que
les fons de la voix peuvent
être employés
pour exprimer
les idées ; dès- lors la dé
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
couverte des langues eft faite. Auffi tôt
naît un cinquième langage que l'auteur a
nommé conventionnel, qui feul conftitue
proprement une longue , & peut fuppléer
avantageulement à tous les autres langages
qui l'ont précédé. Il ne les abforbe cependant
que peu- à- peu ; parceque les développemens
s'en font infenfiblement , &
ne peuvent être que l'ouvrage du temps.
L'hiftoire de l'origine & des progrès du
langage couventionnel étant évidemment
la partie la plus intéreffante de la queſtion
que l'auteur s'eft propofé de difcuter , it
s'eft attaché à la traiter avec plus d'érendue
, en fuppofant feulement dans le peuple
de fon hypothèfe , les facultés les
plus ordinaires , & en ne les affujeriffant
qu'à une marche d'idées qui paroît néceffaire
à tous les êtres doués de raifon.
L'ouvrage eft terminé par des réponſes
de l'auteur aux difficultés qui , fuivanc
M. Rouffeau de Genève dans fon difcours
où il examine les fondemens de l'inégali
té parmi les hommes , empêchent qu'on
puiffe jamais éclaircir la queftion de
l'origine & de la formation des langues .
Plufieurs notes utiles accompagnent le
texte de l'ouvrage. Une de ces notes eft ,
à caufe de fon étendue , rejetée à la fin
JUI N. 1774. 107
du volume . L'auteur y fait un examen
critique & raiſonné de la première partie
de la grammaire générale de M. Beauzée .
On remarque dans toutes ces difcuffions
un efprit d'obfervation & de logique , &
une fagacité peu commune. Si l'examen
de la queftion de l'origine & de la formation
des langues paroît d'abord à quelques
lecteurs un peu chimérique , ces mêmes
lecteurs feront obligés de convenir , après
avoir lu l'ouvrage , que les réflexions de
l'auteur peuvent répandre un nouveau jour
fur la métaphyfique des langues , réfoudre
plufieurs doutes relatifs au langage le
plus propre à la mufique & éclairer les
inftituteurs fur les meilleurs procédés pour
apprendre à leurs élèves les premiers rudimens
du langage.
L'auteur , dans une de fes notes , propofe
une nouvelle méthode de lecture pour
les enfans . Nous ne doutons point, d'après
fes réflexions , que cette méthode ne foit
préférable à celle adoptée par le commun
des inftituteurs.On ne peut donc qu'exhorrer
l'auteur à faire imprimer la pratique
de cette méthode. Il la réduira , com
me il eft convenable , à un petit livret
qui aura deux parties . Dans l'une il donnera
de courtes inftructions pour les maî
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
tres ; dans l'autre , outre les tables élémentaires
pour le latin & le françois , on
trouvera des modèles de lecture adaptés à
ces mêmes tables .
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Résumé : Essai synthétique sur la formation des Langues, [titre d'après la table]
Le texte examine l'origine et la formation des langues sous deux perspectives : factuelle et hypothétique. Selon l'auteur, les livres de Moïse suggèrent que l'homme a reçu la parole dès sa création. Il envisage également l'hypothèse que les hommes pourraient développer une langue par des moyens naturels, proposant une expérience pour observer cette capacité. L'auteur décrit plusieurs étapes dans l'évolution du langage : le langage pathétique, qui exprime les passions par des cris ; le langage mimique, utilisant gestes et mouvements ; le langage imitatif, imitant les sons naturels ; et le langage analogique, basé sur des similitudes. Progressivement, le langage conventionnel, permettant d'exprimer des idées de manière réfléchie, supplante ces autres formes de langage. L'ouvrage se concentre principalement sur l'origine et les progrès du langage conventionnel, jugé le plus intéressant. L'auteur répond aux objections de Jean-Jacques Rousseau concernant l'inégalité parmi les hommes. Le texte inclut des notes critiques et des réflexions sur la métaphysique des langues, le langage musical, et des méthodes pédagogiques pour enseigner le langage. Une nouvelle méthode de lecture pour les enfants est également proposée, destinée à être publiée dans un livret en deux parties.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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172
p. 90-96
Les enfans élevés selon l'ordre de la Nature [titre d'après la table]
Début :
Les enfans élevés dans l'ordre de la Nature, ou abrégé de l'Histoire Naturelle [...]
Mots clefs :
Enfants, Auteur, Petit, Éducation physique, Froid, Nature, Chien, Histoire naturelle, Observations, Expérience, Âge, Mères
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Les enfans élevés selon l'ordre de la Nature [titre d'après la table]
Les enfans élevés dans l'ordre de la Nature
, ou abrégé de l'Hiftoire Naturelle
des enfans du premier âge , à l'ufage
des pères & mères de famille , par M.
de Fourcroy , Confeiller du Roi au
Baillage de Clermont en Beauvoiſis .
Experientia , magifter artium.
Vol. in- 12 , petit format , à Paris ,
chez les Frères Etienne , rue St Jac-
: ques , à la vertu.
Ce bon Ouvrage eft divifé en deux
parties. La première contient tout ce qui
peut être regardé comme hiftorique dans
l'éducation phyfique des enfans. Tels
font la difcuffion des principes que l'Au
teur a adoptés , & de ceux qui l'ont été
par quelques Orthopédistes modernes ;
les objections , les réponſes , les exemples
& les obfervations qui en font une
fuite ; les anecdotes curieufes qui y font
NOVEMBRE. 1774. 91
"
"
1.
relatives , enfin les preuves les plus démonftratives
de la fupériorité de la méthode
de l'Auteur fur tout autre , pour
la confervation & la régénération de
l'efpèce humaine .
L'Auteur , dans la feconde partie
rapporte de fuite ce qu'il y a de plus effentiel
à favoir dans l'Hiftoire Naturelle
des enfans du premier âge pour la mère
qui les allaite , & pour le père qui ne dédaigne
pas de s'occuper de leur éducation
phyfique.
Ce n'eft point un fimple Théoricien
qui parle ici , c'eſt un Obſervateur attentif,
un père de famille qui a toujours interrogé
la Nature dans l'éducation phyfique
de fes enfans , & a joint aux épreuves
- qu'il a faites dans fa maiſon , celles qu'il
a pu recueillir au dehors. Si l'Auteur
admet quelquefois fur l'objet qu'il traite,
des obfervations publiées par les Naturaliftes
qui l'ont précédé , ce n'eft qu'après
avoir vérifié ces obfervations
par l'expérience
; ainfi l'on peut avoir la plus
grande confiance en cet abrégé pratique
de l'Hiftoire Naturelle de l'enfance .
f
Un des articles les plus effentiels de
l'éducation phyfique que l'Auteur prefcrit
pour l'enfance , eft le lavage à froid
de l'enfant nouveau- né. « Ce n'eft point
92 MERCURE DE FRANCE.
"
"
n
» dit-il , comme on le lit dans l'Emile de
» J.J. Rouſſeau , ni dans tous les Ouvrages
» modernes , où l'on a fuivi fes principes
» par degré & un thermomètre à la
» main , qu'il faut accoutumer les en-
» fans infenfiblement au lavage à froid.
» Tout cet appareil , de pure fiction ,
qui montre le peu de nerf de ceux
» qui l'ont imaginé , n'eft abfolument
» bon qu'à faire perdre un temps pré-
» cieux. Ces lavages tièdes , dont le
» propre eft d'affoiblir les enfans , font
» directement oppofés au bien qu'on a
» de lesfortifier , & c'eft dès le lendemain
» de leur naiflance qu'il faut y procéder
fans tant de myſtères , en les lavant à
froid, quelque temps qu'il faffle, & en
quelque faifon que ce foit. Si on con-
» tinue , au bout de quatre jours on com-
» mencera déjà à s'appercevoir du bien
» qu'on leur fait , & , qui plus eft , du
plaifir qu'ils y prennent. Il ne s'agit
» que d'avoir le courage d'effayer , & celui
de prolonger l'effai pendant ces
» quatre jours ; on fera bientôt convaincu
» des avantages de cette méthode . pourvu
qu'on y joigne les autres attentions
» que j'ai recommandées ».
"
"
"
39
»
39
L'Auteur ajoute dans une note qu'il a
lieu de foupçonner que le lavage d'eau
NOVEMBRE. 1774. 93
froid pourroit bien être également falutaire
dans le premier âge à quelques animaux
domestiques , quoique le froid
femble être oppofé au voeu de la Nature ,
dans leur éducation phyſique ; & c'eſt encore
, d'après l'expérience , que l'Auteur
fe croit bien fonde à porter ce jugement.
On lui avoit fait préfent , au mois de
Mars 1771 , d'un joli chien de chaffe
qui n'avoit que trois femaines , & qui
fortoit de deffous la mère . Il étoit gras
& très - bien portant ; cependant au bout
de huit jours qu'il fut chez lui , il le
trouva prodigieufement fondu , quoiqu'on
lui affurâ : qu'il mangeoit bien & qu'on
en avoir grand foin ; mais on lui dit en
même temps qu'il ne vouloit pas quitter
le coin du feu , & qu'il avoit toujours le
nez dans les tifons . Notre Obfervateur ,
perfuadé que l'action perpétuelle du feu
fur ce petit animal , étoit la véritable
caufe de fon defléchement , ordonna
qu'on le lavâr tous les matins dans un
feau d'eau fraîche , & qu'on le tint enfaite
en plein air , fans le fouffrir aucunement
à la cuifine. Il donna même une
attention fuivie à cette expérience , pour
s'affarer qu'elle étoit exécutée ponctuellement.
Son remède a eu l'effet qu'il s'en
étoit promis. Non feulement le petit
94 MERCURE DE FRANCE.
chien a été , fur trois réſervés de la portée,
le feul qui ne foit pas mort ; mais il a
acquis une telle force , qu'à un an il lui
falloit une chaîne, comme à un chien de
baffe- cour , pour le tenir à l'attache . Sa
gaieté ou plutôt fa folie a été au- deſſus
de ce qu'on peut imaginer , & il eft devenu
d'une taille prodigieufe , quoique
forti d'une affez petite race. M. de F. a
obfervé fur cet animal prefque tout ce
qui eft arrivé à fes enfans. Cet animal, a ,
comme eux , jetté fa gourme par la tête ,
où il a eu des galles & des puftules trèsabondantes
lors de la dentition . Enfin ,
M. de F. leur a trouvé , à beaucoup d'égards
, des rapports qui l'ont déterminé
à faire une feconde épreuve de même
nature fur un petit barbet , quoique ce
petit chien fût le troisième & le plus foible
de fa portée ; il a été auffi le feul qui ſe ſoit
élevé il a jetté , comme le précedent , fa
gourme par la tête , & a acquis la même
vigueur ; en un mot , il lui a été femblable
en tout ; l'on ne peut obtenir de fuccès
plus complet que celui que M. de
F. a eu dans l'éducation phyfique de ces
deux animaux ; enforte qu'il n'y a point
à douter qu'il ne convienne parfaitement
à leur efpèce. Au furplus , ces expériences
NOVEMBRE. 1774 95.
font très- faciles à renouveler ; & notre
Obfervateur invite les curieux à fe convaincre
par eux-mêmes de la vérité de
ces faits qui ne font pas indifférens , vu
les conféquences qu'on en peut tirer contre
les partifans de la chaleur , & contre
ces efprits ſyſtématiques, qui veulent que
nous apprenions des animaux comment
il faut élever nos enfans .
Nous avons rapporté ces épreuves de
l'Auteur , pour mieux faire connoître fon
efprit de recherches & d'obſervations . M.
de F. dans ce même écrit , fe joint à
ceux qui ont prefcrit aux femmes de
nourrir elles- mêmes leurs enfans. Il les
avertit de la conduite qu'il leur eſt avantageux
de tenir pendant leurs couches &
tout le temps qu'elles nourriffent. On
peut donc regarder cet écrit comme un
manuel commode pour les mères , dans
lequel l'Auteur , en leur mettant fous les
yeux un tableau fidèle de tous les états
fucceffifs de l'enfance , cherche à les prévenir
contre ces inquiétudes dangereufes
auxquelles elles fe livrent fouvent fans
raifon , dès que leur enfant crie un peu
fort , ou paroît éprouver quelque vive
douleur. Il leur indique d'ailleurs des
procédés fimples qui les feront réuffic
96 MERCURE DE FRANCE.
dans tout ce qu'elles voudront entreprendre
pour la meilleure éducation
phyfique de leurs enfans. M. de F. croit
même pouvoir avancer , que parmi les
mères qui voudront fuivre avec exactitude
la méthode qu'il a éprouvée fur
fes propres enfans , il y en aura bien
peu qui ne foient étonnées de leurs
fuccès.
, ou abrégé de l'Hiftoire Naturelle
des enfans du premier âge , à l'ufage
des pères & mères de famille , par M.
de Fourcroy , Confeiller du Roi au
Baillage de Clermont en Beauvoiſis .
Experientia , magifter artium.
Vol. in- 12 , petit format , à Paris ,
chez les Frères Etienne , rue St Jac-
: ques , à la vertu.
Ce bon Ouvrage eft divifé en deux
parties. La première contient tout ce qui
peut être regardé comme hiftorique dans
l'éducation phyfique des enfans. Tels
font la difcuffion des principes que l'Au
teur a adoptés , & de ceux qui l'ont été
par quelques Orthopédistes modernes ;
les objections , les réponſes , les exemples
& les obfervations qui en font une
fuite ; les anecdotes curieufes qui y font
NOVEMBRE. 1774. 91
"
"
1.
relatives , enfin les preuves les plus démonftratives
de la fupériorité de la méthode
de l'Auteur fur tout autre , pour
la confervation & la régénération de
l'efpèce humaine .
L'Auteur , dans la feconde partie
rapporte de fuite ce qu'il y a de plus effentiel
à favoir dans l'Hiftoire Naturelle
des enfans du premier âge pour la mère
qui les allaite , & pour le père qui ne dédaigne
pas de s'occuper de leur éducation
phyfique.
Ce n'eft point un fimple Théoricien
qui parle ici , c'eſt un Obſervateur attentif,
un père de famille qui a toujours interrogé
la Nature dans l'éducation phyfique
de fes enfans , & a joint aux épreuves
- qu'il a faites dans fa maiſon , celles qu'il
a pu recueillir au dehors. Si l'Auteur
admet quelquefois fur l'objet qu'il traite,
des obfervations publiées par les Naturaliftes
qui l'ont précédé , ce n'eft qu'après
avoir vérifié ces obfervations
par l'expérience
; ainfi l'on peut avoir la plus
grande confiance en cet abrégé pratique
de l'Hiftoire Naturelle de l'enfance .
f
Un des articles les plus effentiels de
l'éducation phyfique que l'Auteur prefcrit
pour l'enfance , eft le lavage à froid
de l'enfant nouveau- né. « Ce n'eft point
92 MERCURE DE FRANCE.
"
"
n
» dit-il , comme on le lit dans l'Emile de
» J.J. Rouſſeau , ni dans tous les Ouvrages
» modernes , où l'on a fuivi fes principes
» par degré & un thermomètre à la
» main , qu'il faut accoutumer les en-
» fans infenfiblement au lavage à froid.
» Tout cet appareil , de pure fiction ,
qui montre le peu de nerf de ceux
» qui l'ont imaginé , n'eft abfolument
» bon qu'à faire perdre un temps pré-
» cieux. Ces lavages tièdes , dont le
» propre eft d'affoiblir les enfans , font
» directement oppofés au bien qu'on a
» de lesfortifier , & c'eft dès le lendemain
» de leur naiflance qu'il faut y procéder
fans tant de myſtères , en les lavant à
froid, quelque temps qu'il faffle, & en
quelque faifon que ce foit. Si on con-
» tinue , au bout de quatre jours on com-
» mencera déjà à s'appercevoir du bien
» qu'on leur fait , & , qui plus eft , du
plaifir qu'ils y prennent. Il ne s'agit
» que d'avoir le courage d'effayer , & celui
de prolonger l'effai pendant ces
» quatre jours ; on fera bientôt convaincu
» des avantages de cette méthode . pourvu
qu'on y joigne les autres attentions
» que j'ai recommandées ».
"
"
"
39
»
39
L'Auteur ajoute dans une note qu'il a
lieu de foupçonner que le lavage d'eau
NOVEMBRE. 1774. 93
froid pourroit bien être également falutaire
dans le premier âge à quelques animaux
domestiques , quoique le froid
femble être oppofé au voeu de la Nature ,
dans leur éducation phyſique ; & c'eſt encore
, d'après l'expérience , que l'Auteur
fe croit bien fonde à porter ce jugement.
On lui avoit fait préfent , au mois de
Mars 1771 , d'un joli chien de chaffe
qui n'avoit que trois femaines , & qui
fortoit de deffous la mère . Il étoit gras
& très - bien portant ; cependant au bout
de huit jours qu'il fut chez lui , il le
trouva prodigieufement fondu , quoiqu'on
lui affurâ : qu'il mangeoit bien & qu'on
en avoir grand foin ; mais on lui dit en
même temps qu'il ne vouloit pas quitter
le coin du feu , & qu'il avoit toujours le
nez dans les tifons . Notre Obfervateur ,
perfuadé que l'action perpétuelle du feu
fur ce petit animal , étoit la véritable
caufe de fon defléchement , ordonna
qu'on le lavâr tous les matins dans un
feau d'eau fraîche , & qu'on le tint enfaite
en plein air , fans le fouffrir aucunement
à la cuifine. Il donna même une
attention fuivie à cette expérience , pour
s'affarer qu'elle étoit exécutée ponctuellement.
Son remède a eu l'effet qu'il s'en
étoit promis. Non feulement le petit
94 MERCURE DE FRANCE.
chien a été , fur trois réſervés de la portée,
le feul qui ne foit pas mort ; mais il a
acquis une telle force , qu'à un an il lui
falloit une chaîne, comme à un chien de
baffe- cour , pour le tenir à l'attache . Sa
gaieté ou plutôt fa folie a été au- deſſus
de ce qu'on peut imaginer , & il eft devenu
d'une taille prodigieufe , quoique
forti d'une affez petite race. M. de F. a
obfervé fur cet animal prefque tout ce
qui eft arrivé à fes enfans. Cet animal, a ,
comme eux , jetté fa gourme par la tête ,
où il a eu des galles & des puftules trèsabondantes
lors de la dentition . Enfin ,
M. de F. leur a trouvé , à beaucoup d'égards
, des rapports qui l'ont déterminé
à faire une feconde épreuve de même
nature fur un petit barbet , quoique ce
petit chien fût le troisième & le plus foible
de fa portée ; il a été auffi le feul qui ſe ſoit
élevé il a jetté , comme le précedent , fa
gourme par la tête , & a acquis la même
vigueur ; en un mot , il lui a été femblable
en tout ; l'on ne peut obtenir de fuccès
plus complet que celui que M. de
F. a eu dans l'éducation phyfique de ces
deux animaux ; enforte qu'il n'y a point
à douter qu'il ne convienne parfaitement
à leur efpèce. Au furplus , ces expériences
NOVEMBRE. 1774 95.
font très- faciles à renouveler ; & notre
Obfervateur invite les curieux à fe convaincre
par eux-mêmes de la vérité de
ces faits qui ne font pas indifférens , vu
les conféquences qu'on en peut tirer contre
les partifans de la chaleur , & contre
ces efprits ſyſtématiques, qui veulent que
nous apprenions des animaux comment
il faut élever nos enfans .
Nous avons rapporté ces épreuves de
l'Auteur , pour mieux faire connoître fon
efprit de recherches & d'obſervations . M.
de F. dans ce même écrit , fe joint à
ceux qui ont prefcrit aux femmes de
nourrir elles- mêmes leurs enfans. Il les
avertit de la conduite qu'il leur eſt avantageux
de tenir pendant leurs couches &
tout le temps qu'elles nourriffent. On
peut donc regarder cet écrit comme un
manuel commode pour les mères , dans
lequel l'Auteur , en leur mettant fous les
yeux un tableau fidèle de tous les états
fucceffifs de l'enfance , cherche à les prévenir
contre ces inquiétudes dangereufes
auxquelles elles fe livrent fouvent fans
raifon , dès que leur enfant crie un peu
fort , ou paroît éprouver quelque vive
douleur. Il leur indique d'ailleurs des
procédés fimples qui les feront réuffic
96 MERCURE DE FRANCE.
dans tout ce qu'elles voudront entreprendre
pour la meilleure éducation
phyfique de leurs enfans. M. de F. croit
même pouvoir avancer , que parmi les
mères qui voudront fuivre avec exactitude
la méthode qu'il a éprouvée fur
fes propres enfans , il y en aura bien
peu qui ne foient étonnées de leurs
fuccès.
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Résumé : Les enfans élevés selon l'ordre de la Nature [titre d'après la table]
Le texte présente 'Les enfans élevés dans l'ordre de la Nature', un ouvrage de M. de Fourcroy, conseiller du roi au Bailliage de Clermont en Beauvoisis. Cet ouvrage est divisé en deux parties. La première partie traite de l'éducation physique des enfants, en s'appuyant sur les principes de l'auteur et des orthopédistes modernes, illustrés par des anecdotes et des preuves. La seconde partie fournit des informations sur l'histoire naturelle des jeunes enfants, destinées aux parents. M. de Fourcroy, en tant qu'observateur attentif et père de famille, base ses recommandations sur des expériences personnelles et des observations vérifiées. Il préconise le lavage à froid des nouveau-nés, contrairement aux méthodes tièdes prônées par Jean-Jacques Rousseau et d'autres auteurs modernes. Selon lui, cette pratique renforce les enfants et leur procure du plaisir après quelques jours. Cette méthode serait également bénéfique pour certains animaux domestiques, comme le montre l'amélioration de la santé et de la vigueur d'un chien de chasse et d'un barbet après des bains à l'eau froide et une exposition à l'air frais. L'ouvrage invite les lecteurs à vérifier les faits exposés, pertinents pour les partisans de la chaleur et ceux qui apprennent des méthodes d'élevage des enfants auprès des animaux. M. de Fourcroy encourage les mères à allaiter leurs enfants elles-mêmes et fournit des conseils sur la conduite à adopter pendant l'accouchement et l'allaitement. Il vise à apaiser les inquiétudes maternelles face aux pleurs ou douleurs des enfants et propose des méthodes simples pour une éducation physique optimale. Les mères suivant sa méthode éprouvée obtiendraient des résultats positifs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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173
p. 134-139
Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Début :
Observations sur un Ouvrage intitulé : Le Systême de la Nature, divisées en 2 [...]
Mots clefs :
Nature, Humain, Hommes, Dieu, Auteur, Système, Genre, Vertu, Jean-Jacques Rousseau, Voltaire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Obfervationsfur un Ouvrage intitulé : Le
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
Systéme de la Nature , diviſées en 2
parties ; par M. de B.... A Paris,
OCTOBRE. 1776 . 139
chez Debure père , Lib. quai des Auguftins
.
:
Notre fiécle doit rougir plus qu'aucun
autre d'avoir enfanté un ſyſtème qui
dégrade la raiſon & l'eſprit humain.
L'athéïſme paroiſſoit ne devoir être que
le fruit de la ſtupidité & de l'ignorance ;
& cependant , qui l'auroit cru ! cette erreur
ſemble devenir l'opinion favorite
de certains hommes , à qui on ne peut
refuſer des lumières & du talent ; on ne
vit jamais un ſyſtême également abſurde
& impie , défendu avec plus d'obſtination
& d'enthouſiaſme. Spinofa & ſes Prédécefleurs
étoient lus de peu de gens , &
n'étoient entendus de perſonne. Les Modernes
, par un preſtige de ſtyle & par
une phyſique ſuperficielle & curieuſe
ont tâché d'inſinuer le venin dans les
eſprits foibles & les demi- Savans , dont
le nombre augmente malheureuſement
tous les jours. Du fond de leur corrupzion
s'élève une vapeur noire & maligne
qui , en les aveuglant ſur tous les témoignages
que l'Étre- Suprême a donnés de
ſa préſence & de ſa majesté , leur cache.
en même temps les maux effrayans qu'ils
préparent au genre humain, en répan
136 MERCURE DE FRANCE.
dant dans le public leurs déteſtables principes
. Quand même ces principes ſeroient
auſſi vrais qu'ils font faux & abfurdes ,
ils devroient les enfevelir dans un éternel
oubli , s'ils ſe piquoient de vertu &
de probité. Mais quand on a le malheur
d'être aveuglé , on ne connoît point les
fuites malheureuſes des ténèbres. En effet
il ſuffit de n'être pas tout-à fait frappé
d'aveuglement pour avouer avec l'Auteur
de laſage critique du ſyſtême de la nature,
que l'homme a beſoin d'un Maître qui
le faffe matcher d'un pas fûr dans le
chemin de la vertu , & que nulle ſociété
ne peut ſubſiſter avec cette liberté ſans
bornes qu'on oſe réclamer. L'intérêt pera
fonnel , le choc des paffions & la diverſité
des opinions , ajoute l'Auteur des
obſervations folides & intéreſſantes , font
une ſource intariſſable de guerres & de
difcordes , qui , ſi elles n'entraînoient
pas la ruine entière du genre humain ,
feroient au moins de la ſociété un vaſte
théâtre , où les mortels , ſemblables à des
lions féroces , feroient occupés ſans ceffe
à s'entre-déchirer & à ſe détruire. Il faut
donc à la malignité de la nature humaine
un frein capable d'en prévenir les fuites ;
& quel frein plus propre à en impofer
OCTOBRE. 1776. 137
aux hommes que celui d'une divinité
toujours préſente par tout, quoiqu'inviſible
, qui pourſuit les coupables juſques
dans la nuitdu tombeau , & qui les immole
pour jamais à ſa juſtice ? A quoi
ſert de multiplier des ſophifmes pour
ôter aux hommes la plus grande confolation
qu'ils peuvent deſirer au milieu
des maux intéparables de la vie ? Les
terreurs de l'avenir , que l'on prétend
diffiper , ne balancent pas ce déſeſpoir &
ce néant que tout le monde abhorre.
C'eſt envain qu'on fait l'éloge de la morale.
La règle des moeurs n'eſt point ime
muable ſi Dieu n'existe pas, « C'eſt lui ,
>>dit ſi bien l'éloquent Rouſſeau , qui
>donne un but à la justice , une baſe à
» la vertu , un prix à cette courte vie
» employée à lui plaire. C'eſt lui qui
> ne ceſſe de crier aux coupables que
» leurs crimes ſecrets ont été vus , & qui
>> fait dire au juſte oublié , tes vertus ont
>> un témoin ; c'eſt lui , c'eſt ſa ſubſtance
>> inaltérable qui eſt le vrai modèle des
> perfections dont nous portons une
» image en nous-mêmes. Nos paffions
>> ont beau la défigurer : tous ſes traits
>> liés à l'eſſence infinie , ſe repréſentent
>> toujours à la raiſon , & lui fervent à
138 MERCURE DE FRANCE.
>> rétablir ce que l'imposture & l'erreur
>> en ont altéré ». Voilà comme la ſaine
philofophie nous parle de lÊtre Suprême.
Son existence étant antérieure à la
révélation , l'Auteur a cru qu'il falloit
préférer les preuves indépendantes de
cette révélation , afin que ceux qui ont
le malheur de ne pas croire à la Religion
révélée , ne puiffent pas éluder la force
des argumens philoſophiques. Les Ecri
vains ſacrés ne nous aſſurent- ils pas euxmêmes
, qu'indépendamment de l'autorité
de la Religion , tous ceux qui nient
l'existence de la divinité ſont inexcufables
, puiſque Dieu s'eſt manifeſté aux
hommes par les merveilles de la nature ,
puiſque les cieux annoncent la gloire de
Dieu& publient hautement fa puiſſance?
« Je ne fais , dit M. de Voltaire , s'il y a
>> une preuve métaphysique plus frap-
>> pante & qui parle plus fortement à
>> l'homme que cet ordre admirable qui
> règne dans le monde , & fi jamais il y
a eu un plus bel argument que ce ver-
>>fet : Cæli enarrant gloriam Dei. Les
>> Phyſiciens ſont devenus les Hérauts
>> de la Providence ; un Cathéchiſte annonce
Dieu à des enfans , & un New
>> ton le démontre aux Sages2.
L'Auteur des obſervations également
folides & lumineuſes , ne ſe borne pas
à diſſiper tous les nuages que le fophifte
moderne a cherché à accumuler , pour
obfcurcir la vérité la plus confolante &
la plus utile au genre humain; mais il
prouve auſſi d'une manière claire & perſuafive
la ſpiritualité de l'ame & les conſéquences
qui en dérivent.
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Résumé : Observations sur un ouvrage intitulé le Systême de la Nature, [titre d'après la table]
Le texte 'Observations fur un Ouvrage intitulé: Le Système de la Nature' critique durement l'athéisme, le qualifiant d'erreur absurde et impie. Malgré les talents des défenseurs modernes de cette idéologie, leur style captivant et leur connaissance superficielle de la physique permettent de propager cette idée parmi les esprits faibles et les demi-savants. Cette diffusion est comparée à une vapeur maligne qui aveugle les individus sur la présence divine et les maux qu'ils préparent à l'humanité. Le texte insiste sur la nécessité d'un maître moral pour guider l'homme vers la vertu et éviter les conflits et les discordes. Il soutient que la moralité requiert l'existence de Dieu, qui sert de modèle de perfection et de garant de justice. L'auteur privilégie les preuves philosophiques indépendantes de la révélation pour convaincre même ceux qui ne croient pas en la religion révélée. Il cite Voltaire pour souligner l'ordre admirable de la nature comme preuve de l'existence divine. Enfin, le texte démontre la spiritualité de l'âme et ses conséquences, dissipant les obscurcissements apportés par les sophistes modernes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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174
p. 90-98
Dictionnaire des Origines, [titre d'après la table]
Début :
Dictionnaire des Origines, chez Bastien, Libraire, rue du Petit-Lion, Fauxb. [...]
Mots clefs :
Génie, Nature, Grands hommes, Imitation, Dictionnaire, Auteur, Silence, Talents, Autorité, Esprit
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Dictionnaire des Origines, [titre d'après la table]
Dictionnaire des Origines , chez Baftien ,
Libraire , rue du Petit- Lion , Fauxb.
St Germain.
On a beau dire que l'Auteur d'un
Dictionnaire n'a befoin que de copier
& d'abréger ce qu'il trouve en abondance
dans les grands Ouvrages qui
font fous fa main; celui qui fe borne
à ce genre de travail n'eft jamais qu'un
Compilateur fans goût & fans difcernement.
Il copie au hafard les erreurs &
les vérités , & puife également dans les
mauvaiſes comme dans les bonnes fources.
Il devient un guide qui ne fait que
nous égarer. Pour éviter ces écueils , il
faut , comme l'Auteur de l'Ouvrage que
JUILLET. 1777. 21
nous annouçons , avoir une certaine mefure
d'érudition , favoir difcerner les
meilleurs Ecrivains qui ont traité les
matières dont on fe propofe de parler ,"
& réunir , autant qu'il eft poffible , les
principales qualités qui forment le bon
Critique. Sans cela , on n'a ni exactitude ,
ni jufteffe dans fes idées , & l'on ne
donne que de fauffes notions , plus dangereufes
que l'ignorance . On loue la
modeſtie d'un homme qui garde le
filence , parce qu'il craint de fe trompet,
faute d'inftruction , & l'on fe moque de
celui qui emploie le ton dogmatique
dans les matières qu'il n'a pas étudiées.
L'extrait de quelques articles , tirés du
troifième volume du Dictionnaire des
Origines , prouvera clairement que l'Au- ·
teur ne doit pas être mis au nombre des
Compilateurs qui manquent de goût &
de difcernement , & que fon Dictionnaire
, où l'on trouve de la préciſion &
du choix , mérite d'être bien accueilli.
"On fe plaint quelquefois de la difette
» des Grands Hommes , remarque cet
Auteur , d'après M. le Préfident Hénault
, & l'on regrette les fiécles qui
» en ont produit plufieurs à la fois . C'eſt
" en effet un beau fpectacle dans l'Hif
»
"
92 MERCURE DE FRANCE .
30
ود
» toire , que de voir des événemens finguliers
préparés par des efprits fupérieurs
, & foutenus par des courages
héroïques ; mais les Peuples en font- ils
plus heureux ? Je crois bien que des
» Grands Hommes réunis fous une au-
» torité légitime , & dont les talens ne
font employés qu'au bien de l'État ,
» peuvent & doivent produire de grandes
chofes; mais comme ces circonstances
» fe trouvent rarement enfemble , il n'y
a pas de plus grand malheur pour les
» États
que ce concours de perfonnages
illuftres & puiffans , qui prétendant
tous à l'autorité , commencent par la
» divifer & finiffent par l'anéantir.
Tel fut le règne de François II .
» Ce règne d'une courte durée , puifqu'il
ne fut que dix- fept mois , fit
éclorre tous les maux qui , depuis ,
» défolèrent la France , & dont la caufe
» principale fut le nombre des Grands
» Hommes qui vivoient alors. Les Gui-
» fes , qui abufoient de l'autorité que
le
Roi leur avoit confié , étoient affez
» grands pour fe maintenir contre les
» Princes du Sang , qui prétendoient
» avoir droit au Gouvernement , à cauſe
» de la jeuneſſe du Roi. Le Roi de NaJUILLET.
1777- 93.
ود
גכ
22
"
" varre & le Prince de Condé avoient
affez de reffources pour former un
parti contre eux , & les Grands du
Royaume affez d'ambition pour entre-
» tenir les divifions & pour vouloir profiter
des troubles . Les querelles de
Religion étoient un prétexte trop fpé-
» cieux pour n'être pas employé par les
» deux partis : l'attachement de la plu-
» part des Peuples pour l'ancien & véri-
» table culte , tint lieu aux Gaifes de ce
qui leur manquoit , pour appuyer une
» autorité qu'on fentoit bien qu'ils ne,
devoient qu'à la féduction ; & l'amour
» de la nouveauté tint lieu aux Princes
» du Sang de l'autorité qui étoit entre
» les mains des Guifes » .
ן כ
2
Peut-on dire que des perfonnages illuftres
& puiffans , qui auront occafionné
des fecouffes toujours nuifibles au
bonheur des États , aient pu mériter le
nom de Grands Hommes , parce qu'ils
auront eu du génie & des talens , &
qu'ils ne les auront employés qu'à fatisfaire
leur ambition ? Ce feroit proftituer.
un titre fi glorieux que de le leur donner.
Le véritablement Grand Homme join
toujours aux talens les vertus morales ,
qui lui montrent continuellement le
94
MERCURE DE FRANCE .
bien public & la gloire de fon Prince ,
comme l'unique but qu'il doit fe propofer
dans toutes les entrepriſes . C'eſt le
patriotiſme , réuni aux talens , qui forme
le Grand Homme ; or l'on peut , dans
tous les états , mériter ce titre fublime ;
& c'eft à la difette de ces Hommes , qui
favent allier les qualités du coeur & de
l'efprit , que l'on doit attribuer les malheurs
d'un Etat , & fouvent fa décadence
.
Voici comme l'Auteur traite les articles
littéraires . Au mot Imitation , il
obferve « que le génie n'a pu produire
les arts que par l'imitation. L'efprit
» humain , dit M. l'Abbé Batteux , ne
» peut créer qu'improprement. Toutes
fes productions portent l'empreinte
» d'un modèle. Les monftres même
qu'une imagination déréglée fe figure
» dans fes délires , ne peuvent être com-
» pofés que de parties prifes dans la
Nature; & fi le génie , par caprice ,
fait de ces parties un affemblage contraite
aux loix naturelles , en dégradant
la Nature il fe dégrade lui-même, &
» fe change en une eſpèce de folie . Les
limites font marquées : dès qu'on les
palle , ou fe perd; on fait un chaos
JUILLE T. 1777.
95
» plutôt qu'un monde , & on caufe du
défagrément plutôt que du plaifir.
»
» Le génie qui travaille pour plaire ,
» ne doit donc ni ne peut fortir des
» bornes de la Nature même . Sa fonction
» confiſte , non à imaginer ce qui peut
» être , mais à trouver ce qui eft. Inven-
» ter dans les arts n'eft point donner
» l'être à un objet ; c'est le reconnoître
» où il eft , & comme il eft ; & les Hom-
» mes de génie qui creufent le plus , ne
» découvrent que ce qui exiſtoit aupa-
» vant ils ne font créateurs que pour
» avoir obfervé , & réciproquement ils
» ne font obfervateurs que pour être en
» état de créer. Les moindres objets les
appellent ils s'y livrent , parce qu'ils
» en remportent toujours de nouvelles
» connoiffances , qui étendent le fond
de leur efprit & en préparent la fécon-
» dité, Le génie eft comme la terre , qui
» ne produit rien qu'elle n'en ait reçu
» la femence. Cette comparaifon , bien
» loin d'appauvrir les Artiftes , ne fert
qu'à leur faire connoître la fource &
l'étendue de leurs véritables richeſſes ,
qui , par-là , font immenfes , puifque
toutes les connoiffances que l'efprit
» peus acquérir dans la Nature , devenant
19
96
MERCURE
DE
FRANCE
. " le germe de fes productions dans les
» arts , le génie n'a d'autres bornes , du
» côté de fon objet , que celle de l'Uni-
» vers..
1
"9
ود
"
»
» Le génie doit donc avoir un appui
» pour s'élever & fe foutenir , & cet
appui eft la Nature. Il ne peut la créer ;
» il ne doit point la détruire : il ne peut
» donc que la fuivre & l'imiter , & par
conféquent tout ce qu'il produit ne
peut être qu'imitation . La mufique
dramatique ou théâtrale concourt à
l'imitation , ainfi que la poefie & la
» peinture : c'eft à ce principe commun
que fe rapportent tous les beaux - arts.
» Mais , comme l'obferve M. Rouffeau ,
» cette imitation n'a pas pour tous la
» même étendue . Tout ce que l'imagi-
» nation peut fe repréfenter eft du reffort
» de la poéfie. La peinture , qui n'offre
point fes tableaux à l'imagination ;
mais aux fens , & à un feul fens , ne
peint que les objets foumis à la vile.
La mulique fembleroit avoir les mêmes
bornes par rapport à l'ouie : cependant
Pelle peint tout , même les objets qui
» ne font pas vifibles par un preftige
prefque inconcevable elle femble
mettre l'oeil dans l'oreille ; & la plus
» grande
32
JUILLET . 1777 . 97
» grande merveille d'un art qui n'agit
que par le mouvement eft d'en '
"
99
"
>
pouvoir former jufqu'à l'image du
" repos . La nuit , le fommeil , la folitude
& le filence , entrent dans le
" nonibre des grands tableaux de la
mufique. On fait que le bruit peut
produire l'effet du filence , & le filence
"l'effet du bruit , comme quand on s'en-
» dort à une lecture égale & monotone ,
» & qu'on s'éveille à l'inftant qu'elle
celle . Mais la mufique agit plus inti-
» mement fur nous , en excitant , par un
» fens , des affections ſemblables à celles
"3
qu'on peut exciter par un autre ; &
»comme le rapport ne peut être fenfible
"que l'impreffion ne foit forte , la pein-
» ture , dénuée de cette force , ne peut
» rendre à la mufique les imitations que
-celle- ci tire d'elle. Que toute la Nature
» foit endormie , celui qui la contemple
» ne dort pas ; & l'art du Muficien con-
» fifte à fubftituer à l'image infenfible
» de l'objet, celle des mouvemens que
» fa préfence excite dans le coeur da
» Contemplateur : non -feulement il agi
tera la mer , animera la flamme d'un
incendie , fera couler les ruiffeaux ,
tomber la pluie & groffir les torrens ; "
I. Vol. E
9.8. MERCURE DE FRANCE .
mais il peindra l'horreur d'un défert
» affreux , rembrunira les murs d'une
»prifon fouterraine , calmera la tem-.
» pête , rendra l'air tranquille & ferein ,
, & répandra de l'orchestre une fraîcheur.
nouvelle fur les bocages. Il ne repré-
» fentera pas directement ces chofes ;
» mais il excitera dans l'ame les mêmes.
mouvemens qu'on éprouve en les
» voyant.".
Libraire , rue du Petit- Lion , Fauxb.
St Germain.
On a beau dire que l'Auteur d'un
Dictionnaire n'a befoin que de copier
& d'abréger ce qu'il trouve en abondance
dans les grands Ouvrages qui
font fous fa main; celui qui fe borne
à ce genre de travail n'eft jamais qu'un
Compilateur fans goût & fans difcernement.
Il copie au hafard les erreurs &
les vérités , & puife également dans les
mauvaiſes comme dans les bonnes fources.
Il devient un guide qui ne fait que
nous égarer. Pour éviter ces écueils , il
faut , comme l'Auteur de l'Ouvrage que
JUILLET. 1777. 21
nous annouçons , avoir une certaine mefure
d'érudition , favoir difcerner les
meilleurs Ecrivains qui ont traité les
matières dont on fe propofe de parler ,"
& réunir , autant qu'il eft poffible , les
principales qualités qui forment le bon
Critique. Sans cela , on n'a ni exactitude ,
ni jufteffe dans fes idées , & l'on ne
donne que de fauffes notions , plus dangereufes
que l'ignorance . On loue la
modeſtie d'un homme qui garde le
filence , parce qu'il craint de fe trompet,
faute d'inftruction , & l'on fe moque de
celui qui emploie le ton dogmatique
dans les matières qu'il n'a pas étudiées.
L'extrait de quelques articles , tirés du
troifième volume du Dictionnaire des
Origines , prouvera clairement que l'Au- ·
teur ne doit pas être mis au nombre des
Compilateurs qui manquent de goût &
de difcernement , & que fon Dictionnaire
, où l'on trouve de la préciſion &
du choix , mérite d'être bien accueilli.
"On fe plaint quelquefois de la difette
» des Grands Hommes , remarque cet
Auteur , d'après M. le Préfident Hénault
, & l'on regrette les fiécles qui
» en ont produit plufieurs à la fois . C'eſt
" en effet un beau fpectacle dans l'Hif
»
"
92 MERCURE DE FRANCE .
30
ود
» toire , que de voir des événemens finguliers
préparés par des efprits fupérieurs
, & foutenus par des courages
héroïques ; mais les Peuples en font- ils
plus heureux ? Je crois bien que des
» Grands Hommes réunis fous une au-
» torité légitime , & dont les talens ne
font employés qu'au bien de l'État ,
» peuvent & doivent produire de grandes
chofes; mais comme ces circonstances
» fe trouvent rarement enfemble , il n'y
a pas de plus grand malheur pour les
» États
que ce concours de perfonnages
illuftres & puiffans , qui prétendant
tous à l'autorité , commencent par la
» divifer & finiffent par l'anéantir.
Tel fut le règne de François II .
» Ce règne d'une courte durée , puifqu'il
ne fut que dix- fept mois , fit
éclorre tous les maux qui , depuis ,
» défolèrent la France , & dont la caufe
» principale fut le nombre des Grands
» Hommes qui vivoient alors. Les Gui-
» fes , qui abufoient de l'autorité que
le
Roi leur avoit confié , étoient affez
» grands pour fe maintenir contre les
» Princes du Sang , qui prétendoient
» avoir droit au Gouvernement , à cauſe
» de la jeuneſſe du Roi. Le Roi de NaJUILLET.
1777- 93.
ود
גכ
22
"
" varre & le Prince de Condé avoient
affez de reffources pour former un
parti contre eux , & les Grands du
Royaume affez d'ambition pour entre-
» tenir les divifions & pour vouloir profiter
des troubles . Les querelles de
Religion étoient un prétexte trop fpé-
» cieux pour n'être pas employé par les
» deux partis : l'attachement de la plu-
» part des Peuples pour l'ancien & véri-
» table culte , tint lieu aux Gaifes de ce
qui leur manquoit , pour appuyer une
» autorité qu'on fentoit bien qu'ils ne,
devoient qu'à la féduction ; & l'amour
» de la nouveauté tint lieu aux Princes
» du Sang de l'autorité qui étoit entre
» les mains des Guifes » .
ן כ
2
Peut-on dire que des perfonnages illuftres
& puiffans , qui auront occafionné
des fecouffes toujours nuifibles au
bonheur des États , aient pu mériter le
nom de Grands Hommes , parce qu'ils
auront eu du génie & des talens , &
qu'ils ne les auront employés qu'à fatisfaire
leur ambition ? Ce feroit proftituer.
un titre fi glorieux que de le leur donner.
Le véritablement Grand Homme join
toujours aux talens les vertus morales ,
qui lui montrent continuellement le
94
MERCURE DE FRANCE .
bien public & la gloire de fon Prince ,
comme l'unique but qu'il doit fe propofer
dans toutes les entrepriſes . C'eſt le
patriotiſme , réuni aux talens , qui forme
le Grand Homme ; or l'on peut , dans
tous les états , mériter ce titre fublime ;
& c'eft à la difette de ces Hommes , qui
favent allier les qualités du coeur & de
l'efprit , que l'on doit attribuer les malheurs
d'un Etat , & fouvent fa décadence
.
Voici comme l'Auteur traite les articles
littéraires . Au mot Imitation , il
obferve « que le génie n'a pu produire
les arts que par l'imitation. L'efprit
» humain , dit M. l'Abbé Batteux , ne
» peut créer qu'improprement. Toutes
fes productions portent l'empreinte
» d'un modèle. Les monftres même
qu'une imagination déréglée fe figure
» dans fes délires , ne peuvent être com-
» pofés que de parties prifes dans la
Nature; & fi le génie , par caprice ,
fait de ces parties un affemblage contraite
aux loix naturelles , en dégradant
la Nature il fe dégrade lui-même, &
» fe change en une eſpèce de folie . Les
limites font marquées : dès qu'on les
palle , ou fe perd; on fait un chaos
JUILLE T. 1777.
95
» plutôt qu'un monde , & on caufe du
défagrément plutôt que du plaifir.
»
» Le génie qui travaille pour plaire ,
» ne doit donc ni ne peut fortir des
» bornes de la Nature même . Sa fonction
» confiſte , non à imaginer ce qui peut
» être , mais à trouver ce qui eft. Inven-
» ter dans les arts n'eft point donner
» l'être à un objet ; c'est le reconnoître
» où il eft , & comme il eft ; & les Hom-
» mes de génie qui creufent le plus , ne
» découvrent que ce qui exiſtoit aupa-
» vant ils ne font créateurs que pour
» avoir obfervé , & réciproquement ils
» ne font obfervateurs que pour être en
» état de créer. Les moindres objets les
appellent ils s'y livrent , parce qu'ils
» en remportent toujours de nouvelles
» connoiffances , qui étendent le fond
de leur efprit & en préparent la fécon-
» dité, Le génie eft comme la terre , qui
» ne produit rien qu'elle n'en ait reçu
» la femence. Cette comparaifon , bien
» loin d'appauvrir les Artiftes , ne fert
qu'à leur faire connoître la fource &
l'étendue de leurs véritables richeſſes ,
qui , par-là , font immenfes , puifque
toutes les connoiffances que l'efprit
» peus acquérir dans la Nature , devenant
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MERCURE
DE
FRANCE
. " le germe de fes productions dans les
» arts , le génie n'a d'autres bornes , du
» côté de fon objet , que celle de l'Uni-
» vers..
1
"9
ود
"
»
» Le génie doit donc avoir un appui
» pour s'élever & fe foutenir , & cet
appui eft la Nature. Il ne peut la créer ;
» il ne doit point la détruire : il ne peut
» donc que la fuivre & l'imiter , & par
conféquent tout ce qu'il produit ne
peut être qu'imitation . La mufique
dramatique ou théâtrale concourt à
l'imitation , ainfi que la poefie & la
» peinture : c'eft à ce principe commun
que fe rapportent tous les beaux - arts.
» Mais , comme l'obferve M. Rouffeau ,
» cette imitation n'a pas pour tous la
» même étendue . Tout ce que l'imagi-
» nation peut fe repréfenter eft du reffort
» de la poéfie. La peinture , qui n'offre
point fes tableaux à l'imagination ;
mais aux fens , & à un feul fens , ne
peint que les objets foumis à la vile.
La mulique fembleroit avoir les mêmes
bornes par rapport à l'ouie : cependant
Pelle peint tout , même les objets qui
» ne font pas vifibles par un preftige
prefque inconcevable elle femble
mettre l'oeil dans l'oreille ; & la plus
» grande
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JUILLET . 1777 . 97
» grande merveille d'un art qui n'agit
que par le mouvement eft d'en '
"
99
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>
pouvoir former jufqu'à l'image du
" repos . La nuit , le fommeil , la folitude
& le filence , entrent dans le
" nonibre des grands tableaux de la
mufique. On fait que le bruit peut
produire l'effet du filence , & le filence
"l'effet du bruit , comme quand on s'en-
» dort à une lecture égale & monotone ,
» & qu'on s'éveille à l'inftant qu'elle
celle . Mais la mufique agit plus inti-
» mement fur nous , en excitant , par un
» fens , des affections ſemblables à celles
"3
qu'on peut exciter par un autre ; &
»comme le rapport ne peut être fenfible
"que l'impreffion ne foit forte , la pein-
» ture , dénuée de cette force , ne peut
» rendre à la mufique les imitations que
-celle- ci tire d'elle. Que toute la Nature
» foit endormie , celui qui la contemple
» ne dort pas ; & l'art du Muficien con-
» fifte à fubftituer à l'image infenfible
» de l'objet, celle des mouvemens que
» fa préfence excite dans le coeur da
» Contemplateur : non -feulement il agi
tera la mer , animera la flamme d'un
incendie , fera couler les ruiffeaux ,
tomber la pluie & groffir les torrens ; "
I. Vol. E
9.8. MERCURE DE FRANCE .
mais il peindra l'horreur d'un défert
» affreux , rembrunira les murs d'une
»prifon fouterraine , calmera la tem-.
» pête , rendra l'air tranquille & ferein ,
, & répandra de l'orchestre une fraîcheur.
nouvelle fur les bocages. Il ne repré-
» fentera pas directement ces chofes ;
» mais il excitera dans l'ame les mêmes.
mouvemens qu'on éprouve en les
» voyant.".
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Résumé : Dictionnaire des Origines, [titre d'après la table]
Le Mercure de France de juillet 1777 critique le 'Dictionnaire des Origines' publié chez Baftien, reprochant aux compilateurs de copier sans discernement, ce qui engendre des erreurs et des notions fausses. L'auteur souligne la nécessité d'une érudition et d'un jugement critique pour produire un ouvrage précis. Le texte explore la notion de 'Grands Hommes', citant le Président Hénault. Il note que les grands hommes peuvent accomplir de grandes choses sous une autorité légitime, mais leur présence en grand nombre peut causer des divisions et des troubles, comme lors du règne de François II. Les conflits entre les Guises, les Princes du Sang et les troubles religieux ont contribué à la déstabilisation du royaume. L'auteur se demande si des personnages illustres et puissants, dont l'ambition cause des troubles, méritent le titre de 'Grands Hommes'. Il conclut que le véritable grand homme allie talents et vertus morales, visant le bien public et la gloire de son prince. Le texte aborde également l'imitation dans les arts, affirmant que le génie crée en s'inspirant de la nature. Sortir des limites naturelles conduit à la confusion et au désagrément. Le génie observe et imite la nature, car il ne peut ni la créer ni la détruire. Les artistes observent les moindres objets pour acquérir de nouvelles connaissances, étendant ainsi leur esprit et sa fécondité. La musique dramatique, la poésie et la peinture sont des arts qui imitent la nature, mais avec des étendues différentes. La poésie représente tout ce que l'imagination peut concevoir, tandis que la peinture se limite aux objets visibles. La musique agit principalement sur l'ouïe mais peut aussi évoquer des images et des émotions complexes, comme le repos ou le mouvement. Elle suscite des affections similaires à celles provoquées par d'autres sens et peut représenter des scènes variées, telles que la tempête, la tranquillité ou l'horreur d'un désert.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
175
p. 102-109
Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
Début :
Essai sur le Bonheur, où l'on recherche si l'on peut aspirer à un vrai bonheur [...]
Mots clefs :
Bonheur, Plaisirs, Vertu, Auteur, Essai, Source, Vrai, Matière, Sentiment, Jean-Jacques Rousseau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
Effai fur le Bonheur , où l'on recherche
fi l'on peut afpirer à un vrai bonheur
fur la terre , jufqu'à quel point il
dépend de nous , & quel eft le chemin
qui y conduit ; par M. l'Abbé de
Gourcy , Vicaire - Général de Bordeaux
, de la Société Royale des.
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
AVienne ; & fe trouve à Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
"
On a eu beau traiter dans les différens
fècles ce fujet intéreffant , la matière
n'a été encore épuifée , parce que
pas
la diverfité des paffions qui agitent les
hommes , & cette variété d'opinions
qu'ils ont adoptées à cet égard , n'ont pu
que les éloigner du but , & les ont
empêché d'indiquer la vraie fource de
cet unique bien , dont nous defirons
néceffairement la poffeffion , même au
milieu de nos égaremens . Varron avoit
DÉCEMBRE . 1777. 103
remarqué dans fon Livre de la Philofophie
, qu'il pouvoit y avoir deux cens
quatre - vingt - huit fentimens différens
fur ce qui regarde l'effence du Bonheur .
Et l'on doit avouer que plufieurs des
anciens Philofophes ont mêlé beaucoup
d'erreurs & de bizarreries à un petit
nombre de vérités qu'ils ont défigurées.
Epictete eft celui qui s'eft approché le
plus du but , & qui , avec les feules
lumières du paganifme , a le mieux
traité cette matière . Son Ouvrage , qui
renferme la morale la plus épurée ,
mérite nos éloges.
L'Auteur de l'Effai , avoue que cette
multitude de traités fur le Bonheur ,
qu'il s'eft fait un devoir de parcourir , ne
lui a été d'aucune utilité. Il en excepte
feulement , les penfées de M. Fontenelle
fur le Bonheur, Ouvrage plein de fineffe
& d'agrément ; la théorie des fentimens
agréables de M. Pouilly , où la matière
eft beaucoup plus approfondie ; & ^
l'effai fur la philofophie morale , par M.
de Maupertuis , qui a calculé tous les
momens & tous les degrés du Bonheur ,
avec la précifion rigoureufe & la féchereffe
des Géomètres. Ces trois Ouvrages ,
& ceux de l'Auteur d'Emile
$
ont
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
fourni à l'Auteur de l'Effai , des traits
ingénieux , & des réflexions, folides .
Toutes les citations font faites avec un
goût exquis , & tiennent lieu d'ornemens
à ce nouveau traité du Bonheur :
c'eft de la Religion Chrétienne que
l'Auteur emprunte fes principaux argumens
, & il puife fa morale dans cette
Religion , qui eft , pour tous les âges
comme pour tous les états , lafource la plus
pure & la plus abondante du Bonheur.
I fourient que la vertu commence icibas
la félicité de l'homme , & qu'elle
feule pent lui mériter , après cette vie
le fouverain bien. En effet , tout ce qui
ne fert pas à purifier fon coeur, ne peut
produire que de faux biens qui le laiffent
vide , ou que des maux réels qui le rem
pliffent d'inquiétude. Auffi l'Auteur
prouve avec éloquence , qu'une confcience
pure eft la fource unique des
vrais plaifirs. Quant aux plaifirs des fens
& des paffions , cet ingénieux Ecrivain
foutient avec fondement , qu'ils s'émouffent
par l'habitude , fatiguent par leur
continuité , épuifent par leur vivacité ;
ils n'ont , dit- il , que la durée d'un.
» inftant , & traînent fouvent après eux
» la douleur , la honte & les remords
1
DÉCEMBRE. 1777 .
105
و د
33
و د
qui n'expirent qu'avec la vie . Les
plaifirs de l'efprit ne peuvent être
goûtés que d'un petit nombre d'hom-
» mes : ce n'eft donc point là le chemin
» du Bonheur que la nature nous a tracé.
» Pris immodérément , ils ruinent la
fanté , & ne peuvent cependant être
continués fans elle .
39
"
» Il n'en eft pas ainfi des plaifirs
» de l'ame , de ces plaifirs dont la fource
» eft dans la bienfaifance , dans l'amitié ,
» dans la vertu. De cette fource inalté
ود
rable , il ne peut couler fur la terre
» que des biens & des joies pures .
» Jamais ces vrais plaifirs ne fallent ,
» ne raffafient , n'énervent & ne cor-
» rompent. Ils ont toujours le charme
» de la nouveauté ; plus on les goûte
»
plus on veut les goûter. Ils ne peuvent
» être négligés que par ceux à qui
' ils font inconnus , par ces ames de
boue , condamnées à ramper triste-
» ment parmi un tas de mortels frivoles
»
& infenfés , corrompus & corrupteurs.
Ils font indépendans de la vigueur du
corps , de la fagacité de l'efprit , des
faveurs & des caprices de la fortune :
ils élèvent l'ame , ils la fortifient
ils en rempliffent toute la capacité.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Jamais de retours fâcheux à effuyer :
» perfonne ne s'eft encore repenti de
» les avoit goûtés. Jamais d'indifcrétion
» à redouter la modeftie feule eft
ود
و د
"
intéreffée à les couvrir de fon voile ;
» & s'ils femblent peut-être plus vifs
» & plus purs , lorfqu'ils demeurent
» concentrés dans le coeur qui les goûte ,
» dans le fein de l'amitié qui les partage,
le grand jour y ajoute l'éclat de la
» gloire , & le concert enchanteur de
» l'acclamation publique . Dépofés dans
» le fond de la confcience , un fentiment
délicieux les reproduit & les
perpétue jufqu'au dernier foupir. Chaque
jour les ames vertueufes & bien-
» faifantes font à portée de les renouveller
, puifqu'une ame vertueufe
& bienfaifante peut tous les jours
» fuivre le penchant divin qui la preffe ;
» & que ni l'importance du fervice , ni
l'éclat de l'action n'eft néceffaire ici ,
ni pour le mérite , ni pour la volupté:
» qui en eft le falaire. Il n'eft aucun jour
» où un Particulier foit réduit à dire
» comme cet Empereur adoré , mes amis,
»j'ai perdu lajournée.
33
»
"
"
罱» Il n'eft point , dit M. Rouffeau , de
» route plus fûre , pour aller au Bonheur,
DÉCEM BR E. 1777. 107
>
que celle de la vertu. Si on y parvient
» il eft plus pur , plus folide & plus doux
» par elle fi on le manque , elle feule
» peut en dédommager.
On peut
:
•
» enchérir fans aller au- delà du vrai.
» Ce n'eft pas affez de dire qu'il n'eſt
» pas de route plus fûre pour le Bonheur,
elle eft la feule toute autre route
» nous égare : tous les pas qu'on y fait
» font , pour ainsi dire , autant d'efpaces
» qu'on met entre lui & le vrai Bonheur,
» Le même Ecrivain s'explique , ou fe
» réforme ailleurs. La félicité eft la
» fortune du fage , & il n'y en a point
fans vertu . Les plus vicieux même
font forcés de rendre hommage à la
» vertu , en lui enviant ce fentiment
profond de paix & de contentement
qu'elle conferve dans toutes les fitua-
» tions poffibles.
"
» Charme inconcevable de la beauté
» qui ne périt point ! s'écrie encore
» l'illuftre Génevois dans fon ftyle brû-
» lant & fublime , ce ne font point les
» vicieux au faîte des honneurs , dans,
le fein des plaifirs , qui font envie ;
" ce font les vertueux infortunés ; &
» l'on fent au fond de fon coeur la féli-
» cité réelle , que couvroient leurs maux
"
•
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
1
» apparens. Ce fentiment eft commun à
tous les hommes ; & fouvent même
» en dépit d'eux , le divin modèle que
chacun de nous porte avec lui , nous
» enchante malgré que nous en ayons.
» Sitôt que la paflion nous permet de
le voir , nous lui voulons reffembler ;
» & fi le plus méchant des hommes
» pouvoit être un autre que lui- même ,
» il voudroit être un homme de bien ».
Si l'on doit avouer que rien n'égale
ici -bas la paix & le contentement , qui
font inféparables de la vertu , il n'en eft
pas moins certain que cette félicité ne
peut être que commencée & paffagère ,
& que l'Auteur de notre Etre s'eft
réfervé à lui - même de faire la récompenfe
parfaite & éternelle du plus excellent
de fes Ouvrages mortels ; c'eft dans
l'autre vie qu'eft réfervée la poffeffion
du fouverain bien , ou du bonheur complet.
Un Poëte Philofophe a reconnu
cette vérité .
"
Je ne me vante point d'avoir en cet aſyle ,
د .
Rencontré le parfait bonheur ;
» Il n'eft point retiré dans le fond d'un bocage 3 ,
Il eft,encor moins, chez les Rois ;
DÉCEMBRE . 1777. 109
» Il n'eft pas même chez le Sage ;
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
∞ Il y faut renoncer : mais on peut quelquefois
» Embraſſer au moins fon image ».
fi l'on peut afpirer à un vrai bonheur
fur la terre , jufqu'à quel point il
dépend de nous , & quel eft le chemin
qui y conduit ; par M. l'Abbé de
Gourcy , Vicaire - Général de Bordeaux
, de la Société Royale des.
Sciences & Belles- Lettres de Nancy.
AVienne ; & fe trouve à Paris , chez
Mérigot le jeune , Libraire , Quai
des Auguftins , au coin de la rue
Pavée.
"
On a eu beau traiter dans les différens
fècles ce fujet intéreffant , la matière
n'a été encore épuifée , parce que
pas
la diverfité des paffions qui agitent les
hommes , & cette variété d'opinions
qu'ils ont adoptées à cet égard , n'ont pu
que les éloigner du but , & les ont
empêché d'indiquer la vraie fource de
cet unique bien , dont nous defirons
néceffairement la poffeffion , même au
milieu de nos égaremens . Varron avoit
DÉCEMBRE . 1777. 103
remarqué dans fon Livre de la Philofophie
, qu'il pouvoit y avoir deux cens
quatre - vingt - huit fentimens différens
fur ce qui regarde l'effence du Bonheur .
Et l'on doit avouer que plufieurs des
anciens Philofophes ont mêlé beaucoup
d'erreurs & de bizarreries à un petit
nombre de vérités qu'ils ont défigurées.
Epictete eft celui qui s'eft approché le
plus du but , & qui , avec les feules
lumières du paganifme , a le mieux
traité cette matière . Son Ouvrage , qui
renferme la morale la plus épurée ,
mérite nos éloges.
L'Auteur de l'Effai , avoue que cette
multitude de traités fur le Bonheur ,
qu'il s'eft fait un devoir de parcourir , ne
lui a été d'aucune utilité. Il en excepte
feulement , les penfées de M. Fontenelle
fur le Bonheur, Ouvrage plein de fineffe
& d'agrément ; la théorie des fentimens
agréables de M. Pouilly , où la matière
eft beaucoup plus approfondie ; & ^
l'effai fur la philofophie morale , par M.
de Maupertuis , qui a calculé tous les
momens & tous les degrés du Bonheur ,
avec la précifion rigoureufe & la féchereffe
des Géomètres. Ces trois Ouvrages ,
& ceux de l'Auteur d'Emile
$
ont
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
1
fourni à l'Auteur de l'Effai , des traits
ingénieux , & des réflexions, folides .
Toutes les citations font faites avec un
goût exquis , & tiennent lieu d'ornemens
à ce nouveau traité du Bonheur :
c'eft de la Religion Chrétienne que
l'Auteur emprunte fes principaux argumens
, & il puife fa morale dans cette
Religion , qui eft , pour tous les âges
comme pour tous les états , lafource la plus
pure & la plus abondante du Bonheur.
I fourient que la vertu commence icibas
la félicité de l'homme , & qu'elle
feule pent lui mériter , après cette vie
le fouverain bien. En effet , tout ce qui
ne fert pas à purifier fon coeur, ne peut
produire que de faux biens qui le laiffent
vide , ou que des maux réels qui le rem
pliffent d'inquiétude. Auffi l'Auteur
prouve avec éloquence , qu'une confcience
pure eft la fource unique des
vrais plaifirs. Quant aux plaifirs des fens
& des paffions , cet ingénieux Ecrivain
foutient avec fondement , qu'ils s'émouffent
par l'habitude , fatiguent par leur
continuité , épuifent par leur vivacité ;
ils n'ont , dit- il , que la durée d'un.
» inftant , & traînent fouvent après eux
» la douleur , la honte & les remords
1
DÉCEMBRE. 1777 .
105
و د
33
و د
qui n'expirent qu'avec la vie . Les
plaifirs de l'efprit ne peuvent être
goûtés que d'un petit nombre d'hom-
» mes : ce n'eft donc point là le chemin
» du Bonheur que la nature nous a tracé.
» Pris immodérément , ils ruinent la
fanté , & ne peuvent cependant être
continués fans elle .
39
"
» Il n'en eft pas ainfi des plaifirs
» de l'ame , de ces plaifirs dont la fource
» eft dans la bienfaifance , dans l'amitié ,
» dans la vertu. De cette fource inalté
ود
rable , il ne peut couler fur la terre
» que des biens & des joies pures .
» Jamais ces vrais plaifirs ne fallent ,
» ne raffafient , n'énervent & ne cor-
» rompent. Ils ont toujours le charme
» de la nouveauté ; plus on les goûte
»
plus on veut les goûter. Ils ne peuvent
» être négligés que par ceux à qui
' ils font inconnus , par ces ames de
boue , condamnées à ramper triste-
» ment parmi un tas de mortels frivoles
»
& infenfés , corrompus & corrupteurs.
Ils font indépendans de la vigueur du
corps , de la fagacité de l'efprit , des
faveurs & des caprices de la fortune :
ils élèvent l'ame , ils la fortifient
ils en rempliffent toute la capacité.
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
Jamais de retours fâcheux à effuyer :
» perfonne ne s'eft encore repenti de
» les avoit goûtés. Jamais d'indifcrétion
» à redouter la modeftie feule eft
ود
و د
"
intéreffée à les couvrir de fon voile ;
» & s'ils femblent peut-être plus vifs
» & plus purs , lorfqu'ils demeurent
» concentrés dans le coeur qui les goûte ,
» dans le fein de l'amitié qui les partage,
le grand jour y ajoute l'éclat de la
» gloire , & le concert enchanteur de
» l'acclamation publique . Dépofés dans
» le fond de la confcience , un fentiment
délicieux les reproduit & les
perpétue jufqu'au dernier foupir. Chaque
jour les ames vertueufes & bien-
» faifantes font à portée de les renouveller
, puifqu'une ame vertueufe
& bienfaifante peut tous les jours
» fuivre le penchant divin qui la preffe ;
» & que ni l'importance du fervice , ni
l'éclat de l'action n'eft néceffaire ici ,
ni pour le mérite , ni pour la volupté:
» qui en eft le falaire. Il n'eft aucun jour
» où un Particulier foit réduit à dire
» comme cet Empereur adoré , mes amis,
»j'ai perdu lajournée.
33
»
"
"
罱» Il n'eft point , dit M. Rouffeau , de
» route plus fûre , pour aller au Bonheur,
DÉCEM BR E. 1777. 107
>
que celle de la vertu. Si on y parvient
» il eft plus pur , plus folide & plus doux
» par elle fi on le manque , elle feule
» peut en dédommager.
On peut
:
•
» enchérir fans aller au- delà du vrai.
» Ce n'eft pas affez de dire qu'il n'eſt
» pas de route plus fûre pour le Bonheur,
elle eft la feule toute autre route
» nous égare : tous les pas qu'on y fait
» font , pour ainsi dire , autant d'efpaces
» qu'on met entre lui & le vrai Bonheur,
» Le même Ecrivain s'explique , ou fe
» réforme ailleurs. La félicité eft la
» fortune du fage , & il n'y en a point
fans vertu . Les plus vicieux même
font forcés de rendre hommage à la
» vertu , en lui enviant ce fentiment
profond de paix & de contentement
qu'elle conferve dans toutes les fitua-
» tions poffibles.
"
» Charme inconcevable de la beauté
» qui ne périt point ! s'écrie encore
» l'illuftre Génevois dans fon ftyle brû-
» lant & fublime , ce ne font point les
» vicieux au faîte des honneurs , dans,
le fein des plaifirs , qui font envie ;
" ce font les vertueux infortunés ; &
» l'on fent au fond de fon coeur la féli-
» cité réelle , que couvroient leurs maux
"
•
Evj
108 MERCURE DE FRANCE .
1
» apparens. Ce fentiment eft commun à
tous les hommes ; & fouvent même
» en dépit d'eux , le divin modèle que
chacun de nous porte avec lui , nous
» enchante malgré que nous en ayons.
» Sitôt que la paflion nous permet de
le voir , nous lui voulons reffembler ;
» & fi le plus méchant des hommes
» pouvoit être un autre que lui- même ,
» il voudroit être un homme de bien ».
Si l'on doit avouer que rien n'égale
ici -bas la paix & le contentement , qui
font inféparables de la vertu , il n'en eft
pas moins certain que cette félicité ne
peut être que commencée & paffagère ,
& que l'Auteur de notre Etre s'eft
réfervé à lui - même de faire la récompenfe
parfaite & éternelle du plus excellent
de fes Ouvrages mortels ; c'eft dans
l'autre vie qu'eft réfervée la poffeffion
du fouverain bien , ou du bonheur complet.
Un Poëte Philofophe a reconnu
cette vérité .
"
Je ne me vante point d'avoir en cet aſyle ,
د .
Rencontré le parfait bonheur ;
» Il n'eft point retiré dans le fond d'un bocage 3 ,
Il eft,encor moins, chez les Rois ;
DÉCEMBRE . 1777. 109
» Il n'eft pas même chez le Sage ;
De cette courte vie il n'eft point le partage ;
∞ Il y faut renoncer : mais on peut quelquefois
» Embraſſer au moins fon image ».
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Résumé : Essai sur le Bonheur, [titre d'après la table]
L''Essai sur le Bonheur' de l'Abbé de Gourcy, Vicaire Général de Bordeaux et membre de la Société Royale des Sciences et Belles-Lettres de Nancy, explore la possibilité d'atteindre un véritable bonheur terrestre et les moyens d'y parvenir. L'auteur s'appuie principalement sur la religion chrétienne pour définir le bonheur, affirmant que la vertu est essentielle à la félicité humaine. Les plaisirs des sens et des passions sont éphémères et souvent suivis de douleur, tandis que les plaisirs de l'âme, issus de la bienfaisance, de l'amitié et de la vertu, sont durables et enrichissants. Ces plaisirs sont indépendants des conditions physiques ou matérielles et élèvent l'âme. La vertu est présentée comme le seul chemin sûr vers le bonheur, et sa pratique quotidienne permet de renouveler ces plaisirs authentiques. Le texte explore la notion de bonheur et de vertu, affirmant qu'il n'existe pas de voie plus sûre vers le bonheur que celle de la vertu. La félicité est décrite comme la fortune du sage, inaccessible sans vertu. Même les personnes vicieuses envient la paix et le contentement que procure la vertu. La véritable félicité réside dans les vertueux, même s'ils sont malheureux, et non dans les vicieux jouissant des honneurs et des plaisirs. Cette félicité est universelle et innée, mais incomplète et passagère sur terre. La récompense parfaite et éternelle est réservée à l'au-delà.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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176
p. 154-157
Oeuvres de M. de la Harpe, [titre d'après la table]
Début :
Oeuvres de M. de la Harpe, de l'Académie Françoise, nouvellement recueillies, 6 [...]
Mots clefs :
Académie française, Discours, Ouvrages, Auteur, Traduction, Poète, Prix, Vers, Morceau, Poésie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Oeuvres de M. de la Harpe, [titre d'après la table]
Euvres de M. de la Harpe , de l'Académie
Françoife , nouvellement recueillies , 6
vol . in- 8° . A Paris, chez Piffot , Libraire ,
Quaí des Auguftins , avec approbation
& privilége du Roi ; prix , 24 livres ,
broché..
Le premier volume de cette édition , la
feule où l'on ait recueilli les différens Ouvrages
de l'Auteur , contient la Tragédie
du Comte de Warvic , avec les changemens.
qui n'avoient encore été imprimés que dans
des éditions féparées ; Mélanie , corrigée.
auffi , & augmentée de plufieurs morceaux
qui n'avoient pas encore paru ; Barnevel,
Drame en cinq actes & en vers , imité de
l'Anglois , imprimé pour la première fois.
avec une Préface , où on réfute l'Effaifur
l'Art dramatique ; un Effaifur les trois Tragiques.
Grecs , morceau de critique affez
étendu , dans lequel on a inféré la traduction
en vers des plus beaux endroits d'Efchile
, de Sophocle, & d'Euripide ; enfin ,
une Differtation für Shakefpear , dont la
première partie a été donnée par fragmens.
dans le Journal de Littérature ; la feconde ,
DE FRANCE.
ESS
où l'on réfute les apologiftes & panégyriftes
du Poëte Anglois , n'avoit point encore
été publiée.
Le fecond volume , qui eft celui des
Poéfies , contient des Difcours en vers , dont
plufieurs paroiffent pour la première fois ,
tels que le Difcours intitalé les prétentions ,
celui du luxe , celui qui a pour titre fur les
Grecs anciens & modernes , le Difcours fur
les préjugés & les injuftices littéraires , celui
qui eft adreffé à l'Impératrice de Ruffie ;,
celui du Philofophe , quoiqu'il eût déjà paru
fous le nom du Portrait du Sage , lorfqu'il
fut couronné à l'Académie de Marſeille ,
eft ici nouveau en grande partie. Les autres
Difcours étoient déjà connus. Ce font ceux
qui ont remporté le prix de Poéfie à l'Académie
Françoiſe , le Poëte , les Talens , les
Confeils à un jeune Poëte ; mais il y a ici
des additions & des changemens . On trouve
enfuite trois Odes ; le Philofophe des
Alnes , un des premiers Ouvrages de l'Auune
Ode à Monfeigneur le Prince de
au retour de fa glorieufe campagne
76 l'Ode fur la navigation , couronémie
Françoife en 1773. Suil'Audeux
ait confoides
, les feules
que
is les pres de celles
qui furent
aubal
à Flans
effais
de fa plume
,
la mort. &, & Servilie
à Brutus
,
éfar
cette
dernière
G vj
156
MERCURE
Pièce obtint le prix de Poéfie à Marſeille
en 1767. L'Epitre au Taffe , une Traduction
d'un morceau du quatrième Livre de
Lucrèce , & l'Ombre de Duclos , n'avoient
pas été imprimées. Tout le refte eft compofé
de Pièces détachées , publiées en différens
temps. Ce volume eft terminé par la
Traduction du premier & du feptième
Chant de la Phárfale , que l'Auteur avoit
lus aux Affemblées publiques de l'Académie
Françoife , mais qu'il donne ici pour
la première fois , avec des réflexions préliminaires
fur Lucain , dans lefquelles on
trouve encore beaucoup de morceaux traduits
du même Poëte.
Le troiſième volume réunit les Éloges de
Charles V de Fénélon , de Catinat , couronnés
à l'Académie Françoife ; l'Eloge de
Racine & de la Fontaine ; le Difcours de
réception à l'Académie , & un morceau fur
les Romans.
Le quatrième renferme un Difcour fur
les malheurs de la guerre , & les ay tages
Frande
la paix , couronné à l'Acadér
çoiſe en 1766 ; un Diſcours,Vains influe
ce fujet :
Combien le génie des grands Frticle fur le
fur l'efprit de leur fiècle , les
acceptions
;
mot amour dans fes diffres de Brutus
une Traduction de deux
Atticus
; un Pré-
P'une à
Cicéron
, l'ay Voltaire
, un autre
eis hiftorique fur
;
DE FRANCE. 157
fur M. d'Alembert ; une Differtation fur la
Poéfie lyrique , fuivie d'une Lettre de M. de
Voltaire fur le même fujet ; d'une Réponse
de l'Auteur , & d'une Réfutation de l'Écrit
intitulé Rouffeau vengé; un Fragmentfur les
Hiftoriens Latins , un Fragment fur les
douze premiers Céfars , un autre fur notre
langue , comparée aux langues Grecque &
Romaine , un autre fur Démosthène , un
autre fur la mufique théâtrale ; l'Éloge de
Lekain , & un Dialogue entre Alexandre &
un Solitaire du Caucafe.
Dans les tomes 5 & 6 , on a raffemblé
les principaux articles de critique inférés
dans le Mercure & dans le journal de
Littérature.
»
On trouve à la tête du premier volume
l'avis fuivant : « Ceux qui acquerront cette
édition , font avertis que les Ouvrages
» que l'Auteur publiera dans la fuite , fe-
» ront imprimés dans le même format &
» du même caractère , de manière à faire
fuite aux volumes qui paroiffent actuel-
» lement » .
On donnera , dans le Mercure prochain ,
l'analyse des Ouvrages nouveaux contenus
dans cette édition .
Françoife , nouvellement recueillies , 6
vol . in- 8° . A Paris, chez Piffot , Libraire ,
Quaí des Auguftins , avec approbation
& privilége du Roi ; prix , 24 livres ,
broché..
Le premier volume de cette édition , la
feule où l'on ait recueilli les différens Ouvrages
de l'Auteur , contient la Tragédie
du Comte de Warvic , avec les changemens.
qui n'avoient encore été imprimés que dans
des éditions féparées ; Mélanie , corrigée.
auffi , & augmentée de plufieurs morceaux
qui n'avoient pas encore paru ; Barnevel,
Drame en cinq actes & en vers , imité de
l'Anglois , imprimé pour la première fois.
avec une Préface , où on réfute l'Effaifur
l'Art dramatique ; un Effaifur les trois Tragiques.
Grecs , morceau de critique affez
étendu , dans lequel on a inféré la traduction
en vers des plus beaux endroits d'Efchile
, de Sophocle, & d'Euripide ; enfin ,
une Differtation für Shakefpear , dont la
première partie a été donnée par fragmens.
dans le Journal de Littérature ; la feconde ,
DE FRANCE.
ESS
où l'on réfute les apologiftes & panégyriftes
du Poëte Anglois , n'avoit point encore
été publiée.
Le fecond volume , qui eft celui des
Poéfies , contient des Difcours en vers , dont
plufieurs paroiffent pour la première fois ,
tels que le Difcours intitalé les prétentions ,
celui du luxe , celui qui a pour titre fur les
Grecs anciens & modernes , le Difcours fur
les préjugés & les injuftices littéraires , celui
qui eft adreffé à l'Impératrice de Ruffie ;,
celui du Philofophe , quoiqu'il eût déjà paru
fous le nom du Portrait du Sage , lorfqu'il
fut couronné à l'Académie de Marſeille ,
eft ici nouveau en grande partie. Les autres
Difcours étoient déjà connus. Ce font ceux
qui ont remporté le prix de Poéfie à l'Académie
Françoiſe , le Poëte , les Talens , les
Confeils à un jeune Poëte ; mais il y a ici
des additions & des changemens . On trouve
enfuite trois Odes ; le Philofophe des
Alnes , un des premiers Ouvrages de l'Auune
Ode à Monfeigneur le Prince de
au retour de fa glorieufe campagne
76 l'Ode fur la navigation , couronémie
Françoife en 1773. Suil'Audeux
ait confoides
, les feules
que
is les pres de celles
qui furent
aubal
à Flans
effais
de fa plume
,
la mort. &, & Servilie
à Brutus
,
éfar
cette
dernière
G vj
156
MERCURE
Pièce obtint le prix de Poéfie à Marſeille
en 1767. L'Epitre au Taffe , une Traduction
d'un morceau du quatrième Livre de
Lucrèce , & l'Ombre de Duclos , n'avoient
pas été imprimées. Tout le refte eft compofé
de Pièces détachées , publiées en différens
temps. Ce volume eft terminé par la
Traduction du premier & du feptième
Chant de la Phárfale , que l'Auteur avoit
lus aux Affemblées publiques de l'Académie
Françoife , mais qu'il donne ici pour
la première fois , avec des réflexions préliminaires
fur Lucain , dans lefquelles on
trouve encore beaucoup de morceaux traduits
du même Poëte.
Le troiſième volume réunit les Éloges de
Charles V de Fénélon , de Catinat , couronnés
à l'Académie Françoife ; l'Eloge de
Racine & de la Fontaine ; le Difcours de
réception à l'Académie , & un morceau fur
les Romans.
Le quatrième renferme un Difcour fur
les malheurs de la guerre , & les ay tages
Frande
la paix , couronné à l'Acadér
çoiſe en 1766 ; un Diſcours,Vains influe
ce fujet :
Combien le génie des grands Frticle fur le
fur l'efprit de leur fiècle , les
acceptions
;
mot amour dans fes diffres de Brutus
une Traduction de deux
Atticus
; un Pré-
P'une à
Cicéron
, l'ay Voltaire
, un autre
eis hiftorique fur
;
DE FRANCE. 157
fur M. d'Alembert ; une Differtation fur la
Poéfie lyrique , fuivie d'une Lettre de M. de
Voltaire fur le même fujet ; d'une Réponse
de l'Auteur , & d'une Réfutation de l'Écrit
intitulé Rouffeau vengé; un Fragmentfur les
Hiftoriens Latins , un Fragment fur les
douze premiers Céfars , un autre fur notre
langue , comparée aux langues Grecque &
Romaine , un autre fur Démosthène , un
autre fur la mufique théâtrale ; l'Éloge de
Lekain , & un Dialogue entre Alexandre &
un Solitaire du Caucafe.
Dans les tomes 5 & 6 , on a raffemblé
les principaux articles de critique inférés
dans le Mercure & dans le journal de
Littérature.
»
On trouve à la tête du premier volume
l'avis fuivant : « Ceux qui acquerront cette
édition , font avertis que les Ouvrages
» que l'Auteur publiera dans la fuite , fe-
» ront imprimés dans le même format &
» du même caractère , de manière à faire
fuite aux volumes qui paroiffent actuel-
» lement » .
On donnera , dans le Mercure prochain ,
l'analyse des Ouvrages nouveaux contenus
dans cette édition .
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Résumé : Oeuvres de M. de la Harpe, [titre d'après la table]
Le texte décrit une édition des œuvres de M. de La Harpe, membre de l'Académie française, publiée en six volumes in-octavo à Paris chez Piffot. Le premier volume comprend plusieurs pièces théâtrales et essais : la tragédie 'Le Comte de Warwick' avec des modifications inédites, 'Mélanie' corrigée et augmentée, le drame 'Barnevelt' en cinq actes, une préface réfutant un essai sur l'art dramatique, un essai sur les trois tragiques grecs accompagné de traductions de passages d'Eschyle, Sophocle et Euripide, ainsi qu'une dissertation sur Shakespeare. Le deuxième volume est consacré à la poésie et contient divers discours en vers, dont certains inédits, des odes, des épîtres et des traductions. Le troisième volume rassemble des éloges de personnages célèbres tels que Charles V, Fénelon, Racine et La Fontaine, ainsi qu'un discours de réception à l'Académie. Le quatrième volume inclut des discours sur divers sujets, des traductions et des fragments critiques. Les cinquième et sixième volumes regroupent les principaux articles de critique publiés dans le Mercure et le Journal de Littérature. Un avis informe les lecteurs que les futures publications de l'auteur seront imprimées dans le même format pour assurer la cohérence des volumes. Une analyse des nouvelles œuvres contenues dans cette édition sera publiée dans le prochain Mercure.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
177
p. 7-28
DE J. J. ROUSSEAU.
Début :
Ce seroit une chose également curieuse & intéressante, de suivre, dans tout le [...]
Mots clefs :
Jean-Jacques Rousseau, Homme, Perfectibilité, Hommes, Discours, Lettres, Musique, Société, Paradoxe, Nature, Auteur, Livre, Droit, Vérité, Esprit, Idées, Force, Philosophie, Éloquence, Écrivain, Raison, Chaleur, Émile, Imagination, Sentiment
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE J. J. ROUSSEAU.
DE J. J. ROUSSEAU.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
CE SEROIT une chofe également curieuſe
& intéreffante , de fuivre , dans tout le
cours de la vie de Rouffeau , les rapports
de fon caractère avec fes Ouvrages , d'étu
dier à la fois l'homme & l'écrivain , d'obferver
à quel point l'humeur & la myfantropie
de l'un a pu influer fur le ftyle de
l'autre , & combien cette fenfibilité d'imagination
qui , dans la conduite , fait fi
fouvent reffembler l'homme à un enfant ,
fert à l'élever au- deffus des autres hommes
dans fes écrits. C'eft fous ce point de vue
que le Philofophe fe plaît à étudier les
perfonnages extraordinaires , & s'il préfère
cette recherche inftructive à la
pompe
menfongère du Panégyrique , ce n'eft pas
que la louange lui foit importune , c'eft que
la vérité lui eft chère. S'il veut être le juge
des hommes célèbres , ce n'eft pas pour en
être le détracteur ; c'eft pour apprendre à
connoître l'humanité , qu'il faut fur- tout
obferver dans ce qu'elle a produit de grand..
Ce n'eft pas par un fentiment d'orgueil ou
d'envie qu'il obferve les fautes & les foibleffes
, c'eft au contraire pour en montrer
la caufe & l'excufe ; & le réfultat de cet
examen , qui fait voir le bien & le mal ,
A iv
8 MERCURE
nés tous deux de la inême fource , eft une
leçon d'indulgence .
Mais quand on feroit sûr d'être exactement
inftruit des faits , & de ne rien don
ner à l'efprit de parti , ( deux conditions
indifpenfables pour toute efpèce de jugement
, & dont pourtant on s'embarraffe
fort peu , tant on eft preffé de juger ) il
ne faudroit pas encore choifir le moment
où l'on vient de perdre un Ecrivain célèbre
, pour foumettre fa mémoire à cet examen
philofophique , qui ne fépare point
la perfonne & les ouvrages. Le talent
comme on l'a dit ailleurs , n'eft jamais plus
intéreffant qu'au moment où il difparoît
pour toujours. Auparavant on fouffroit qu'il
fût déchiré pour l'amufement de la malignité
; à peine alors veut-on permettre qu'il
foit jugé pour l'inftruction ; & fi , pendant
la vie , les torts de l'homme nuifent à la
renommée de l'Écrivain , c'eft tout le contraire
après la mort : cette renommée
couvre tout de fon éclat , & la poftérité qui
jonit des écrits , prend fous fa protection
l'Auteur dont elle a recueilli l'héritage.
D'ailleurs , il faut l'avouer , ce fentiment
eft équitable. A l'inftant où l'homme fupérieur
nous eft enlevé par la mort , il
femble qu'on ne doit rien fentir que fa
perte. La tombe follicite l'indulgence en
infpirant la douleur , & il y a un temps
DE FRANCE. 2
à donner au deuil du Génie , avant de
fonger à le juger.
Bornons - nous donc à jeter un coup - d'oeil
rapide fur les productions du Citoyen de
Genève , devenu l'un des ornemens de la
Littérature françoife.
. Il commença tard à écrire , & ce fut
pour lui un avantage réel qu'il dut à des
circonftances malheureuſes. Condamné depuis
l'enfance à mener une vie pauvre , laborieufe
& agitée, il eut tout le tems d'exercer
fon efprit par l'étude , & fon coeur
par les paffions ; & l'un & l'autre débordoient
, pour ainfi dire , d'idées & de fentimens
, forfqu'il fe préfenta une occafion
de les répandre. Aufli parut- il riche , parce
qu'il avoit amaffé long- temps , & cette terre
qui étoit neuve n'en fut que plus féconde.
Communément on écrit trop tôt ; & , fi
l'on en excepte les ouvrages d'imagination ,
dans lefquels les effais font pardonnables
à la jeuneffe , comme les premières études
à un Peintre , il faudroit d'ailleurs étudier
lorfqu'on eft jeune , & compofer lorſqu'on
eft mûr. L'efprit des jeunes Auteurs n'eft
guères que de la mémoire ; leur jugement
n'eſt pas formé , & leur goût n'eft pas fûr.
Ils affoibliffent les idées d'autrui ou exagèrent
les leurs , parce qu'ils manquent également
de meſure & de choix. Auffi , tandis
qu'il eft affez commun de voir à cet
A v
101 MERCURE
âge du talent pour la poéfie , rien n'eft plus
rare que de voir un jeune homme en état
d'écrire une bonne page de profe.
Le premier ouvrage de Rouffeau eft ce
lui qu'il a le plus élégamment écrit, & c'eſt
le moins eftimable de tous. On fait qu'une
queftion fingulière , propofée par une Académie
, & qui peut-être n'auroit pas dû
l'être , donna lieu à ce fameux Difcours
qui commença la réputation de Rouffeau ,.
& qui ne prouvoit que le talent affez facile.
de mettre de l'efprit dans un paradoxe . Ce
Difcours , où l'on prétendoit que les arts
& les fciences avoient corrompu les incurs
n'étoit qu'un fophifme continuel , fondé fure
cet artifice ſi commun & fiaifé , de ne pré .
fenter qu'un côté des objets & de les mon
trer fous un faux jour. Il eft ridicule d'ima
giner que l'on puiffe corrompre fon âme
en cultivant fa raifon. Le principe d'erreut
qui règne dans tout le Difcours , confifte à
fuppofer que le progrès des arts & la cor
ruption des moeurs , qui vont ordinairement
enfemble , font l'un à l'autre comme lá
caufe eft à l'effet ..Point du tout. L'homme
neft point corrompu parce qu'il eft éclairés ;
mais quand il eft corrompu , il peut fe fer
vir , pour ajouter à fes vices , de ces mêmes
lumières qui pouvoient ajouter à fes vertus
La corruption vient à la fuite de la puif
fance & des richeffes , & la puiflance &c less
1
•
DE FRANCE.
richeffes produifent en même temps les
arts qui embelliffent la fociété . Or , il eft.
de la nature de l'homme d'ufer de fa force
en tout fens . Ainfi les moyens de dépravation
ont dû fe multiplier avec fes connoiffances
, comme la chaleur qui fait circuler
la fève , forme en même temps les
vapeurs qui font naître les orages. Ce fujet ,
ainfi confidéré , pouvoit être très - philoſophique.
Mais l'Auteur ne vouloit être que
fingulier. C'étoit le confeil que lui avoit
donné un Homme de Lettres célèbre , avec
lequel il étoit alors fort lié. Quel parti
prendrez-vous ? dit il au Génevois , qui alloit
compofer pour l'Académie de Dijon .
Celui des Lettres, dit Rouffeau : Non
o'eft le pont aux- ânes. Prenez le parti con
traire , & vous verrez quel bruit vous ferez
Il en fit beaucoup en effet. Il eut l'honneur
affez rare d'être d'abord réfuté par
un Souverain * ; enfuite il ent le bonheur
de trouver dans un Profeffeur de Nancy un
adverfaire très - mal-adroit : ainfi il lui arriva
ce qu'il y a de plus heureux dans une
mauvaife caufe ; fathèfe fut célèbre & mall
combattue. Il battit avec l'arme du ridicule
des Adverfaires qui avoient raifon de mauvaife
grâce. D'ailleurs , la difcuffion valoit
mieux que le difcours , & Rouffeau fee
* Le feu Roi de Pologne , Staniflas
A vjj
12 MERCURE
trouvoit dans fon élément , qui étoit la
controverfe. Il vint pourtant un dernier
Adverfaire , ( M. Bordes , de Lyon ) qui
défendit la vérité avec éloquence ; mais le
Public fit moins d'accueil à fes raiſons qu'aux
paradoxes de Rouleau. La même chofe arriva
depuis, lorfque deux excellens Ecrivains,
réfutèrent , d'une manière victorieufe , fa
· Lettrefur les Spectacles. Malgré tout leur mé
rite , fuffifamment prouvé d'ailleurs par tant
de titres reconnus , le Public, qui aime mieux
être amufé qu'inftruit, & remué que convaincu,
parut goûter plus les écarts & l'enthoufiafme
de Rouffeau, que la raifon fupérieure de
fes Adverfaires. En général, le paradoxe doit
avoir cette eſpèce de vogue , & entre les
mains d'un homme de talent , il offre de
grands attraits à la multitude ; d'abord celui
de la nouveauté ; enfuite il eft affez naturel
que l'Auteur à paradoxe mette plus de
chaleur & d'intérêt dans fa caufe , que n'en
peuvent mettre dans la leur ceux qui le
réfutent. On fe paffionne volontiers pour
T'opinion qu'on a créée ; on la défend comme
fon propre bien ; au - lieu que la vérité eft
à tout le monde.
Cependant , tel fut l'effet de la première
difpute de Rouffeau fur les Arts & les
Sciences , que cette opinion , qui d'abord
n'étoit pas la fienne , & qu'il n'avoit embraffée
que pour être extraordinaire , lui
devint
propre à force de la foutenir . Après
DE FRANCE. ་ 3
avoir commencé par écrire contre les Lettres
, il prit de l'humeur contre ceux qui les
cultivoient. Il étoit poffible qu'il eût déjà
contre eux un levain d'animofité & d'aigreur.
Ce premier fuccès , plus grand qu'il
ne l'avoit attendu , lui avoit fait fentir fa
force , qui ne fe développoit qu'après avoir
été vingt ans étouffée dans l'obfcurité &
la misère . Ces vingt ans paffés à n'être rien ,
pouvoient tourmenter alors fon amour- propre
dans fes premières jouiffances ; car pour
l'homme qui fe fent au- deffus des autres ,
c'eſt un fardeau , fans doute , que d'en être
long-temps méconnu . Rouffeau ne commen
çoit que bien tardà être à fa place , & peutêtre
eft- ce là le principe de cette efpèce de
mifantropie , qui depuis ne fit que s'accroître
& fe fortifier. Il fe fouvenoit ( & cette
anecdote eft auffi certaine qu'elle eft remar
quable ) que lorfqu'il étoit Commis chez
M. D*** , il ne dînoit pas à table le jour
que les Gens de Lettres s'y raffemblaient.
Ainfi , Rouffeau entroit dans le champ de
la Littérature , comme Marius rentroit dans
Rome, refpirant la vengeance , & fe fouvenant
des marais de Minturnes .
Le Difcours fur l'inégalité n'étoit encore
qu'une fuite & un développement de fes
premiers paradoxes , & de la haine qui fembloit
l'animer contre les Lettres & les Arts.
C'est là qu'il foutint cet étrange fophifme
14 MERCURE
que
que
bon
l'homme a contredit la nature en éterre
dant & perfectionnant l'ufage des facul
tés qu'il en a reçues. Cette affertion étoit
d'autant plus extraordinaire , que Rouffeau
lui-même avouoit que la perfectibilité étoit
la différence fpécifique qui diftinguoit l'hom
me des autres animaux. Après cet aveu
comment pouvoit- il avancer que l'homme
qui penfe eft un animal dépravé ? Il n'eft pas
que l'homme foit feul , dit l'Être Suprê
me , dans les livres de Moïfe . Rouſſeau eſt
d'un avis bien différent. Il prétend que
Fhomme a été rébelle à la nature , lorfqu'il
a commencé à vivre en fociété. Il prouve:
Très bien & très-éloquemment qu'en établif
fant de nouveaux rapports avec fes fembla
bles , l'homme s'eft fait de nouveaux be
foins , qui ontproduit de nouveaux crimes ;
mais il oublie que l'homme , en mêmetemps
, s'eft ouvert une fource de nouvelles
jouiffances & de nouvelles vertus. Il oublie
que l'homme ne vit nulle part feul , & que
dans les peuplades les plus ifolées & les
plus fauvages , il y a des rapports néceffaires
& inévitables, d'où il faudroit conclure
que ceux mêmes que nous appelons fauva+
ges , font comme nous hors de la nature..
Aufli eft- il forcé d'en convenir ; mais alors.
comment prouver que l'homme étoit eſſen--
tiellement né pour vivre feul Comment
prouver qu'un état , qui peut-être n'a jamais
DE FRANCE.
eu lieu ,, dont au moins nous n'avons ni
aucun exemple , ni aucune preuve , étoit
Vetar naturel de l'homme ? D'ailleurs , e
mor de nature , qui eft très - oratoire , eft:
très- peu philofophique. Il préfente à l'ima
gination ce qu'on veut , & il échappe trop
à la définition . Il n'eft pas fait pour être
employé lorsqu'on raiforine en rigueur , part
ce qu'alors on s'apperçoit que fon accept
tion eft vague , & que c'eft prefque tou
jours un fynonyme imparfait. Rouffeau ;.
frappé des vices & des malheurs de l'hom
me en fociété , imagina qu'il eût été meil
leur & plus heureux , qu'il eût mieux reme
pli fa deftination , fi la terre eût été couverte
d'individus ifolés. Il n'examine pas
même fi cette fuppofition eft dans l'ordre
des poflibles ; & , dans le fait , fi on l'examioit
, elle fe trouveroit évidemment ab
furde. Il n'examine pas fi l'homme ayant
une tendance irréfiftible à exercer plus ou
moins fes facultés , il eft poffible de mar
quer précisément les limites où cet exercice.
doit s'arrêter , pour n'être pas ce qu'il ap
pelle une dépravation, & f , preffe lui- même:
de tracer le modèle abfolu de l'homme dè :
la nature , il feroit bien sûr d'en venit
about. Rouffeau femble dire : le mal
» eft parmi les hommes : c'eft leur faute.
A
Pourquoi les hommes font-ils enfemble
• Certes , fi chacun étoit feul , il ne feroit,
16 MERCURE
n pas de mal à autrui ». Je demande fi
ce font là des idées raiſonñables ?
Il n'y a de rapine , de brigandage , de
violence , que parce qu'il y a des proprié
tés. Rouffeau , qui veut que ce foit toujours
l'homme qui ait tort , & jamais la
nature ( comme fi , philofophiquement parlant
, l'homme & tout ce qui eft de l'homme
n'étoit
pas dans la nature , c'est- à- dire ,
dans l'ordre effentiel des chofes ) Rouffeau
prétend que la propriété eft un droit de
convention. Certes d'eft un droit naturel >
ou jamais ce mot n'a eu de fens. Quand
il n'y auroit que deux hommes fur la
terre , & que l'un des deux , rencontrant
l'autre , voudroit lui ôter le fruit qu'il auroit
cueilli , le gibier qu'il auroit tué , &
peau de bêre qui le couvriroit , celui
qui défendroit fes propriétés , les défendroit
en vertu d'un droit très- naturel , antérieur
à toute police , & né feulement du
fens intime. Rouffeau démontre très bien
que de la propriété naiffent de très grands
maux ; mais il oublie ce qui eſt tout auffi
évident ,,
que s'il n'y avoit point de propriété
, il y auroit de bien plus grands maux
encore ; que non- feulement toute fociété
feroit diffoute , ce qui , à la vérité , ne ſeroit
pas un très grand mal dans fon fyftême
; mais que les hommes ne fe rencon
treroient plus que pour fe faire la guerre ,
la
DE FRANCE.
17
se qui eft juftement le mal qu'il voudroit
éviter.
Quelle est l'origine de tous ces paradoxes
infoutenables ? L'oubli d'une vérité trèsfimple
, à laquelle ne peuvent pas s'accoutumer
les imaginations ardentes , entêtées
de la chimère d'un optimifme poffible ,
mais à laquelle pourtant la réflexion ramène
toujours : c'eft que l'homme étant à la fois
effentiellement perfectible & effentiellement
imparfait, doit également être porté
à acquérir , & néceffité à abufer. S'il lui
étoit donné d'avoir quelque chofe d'incorruptible
, ce ne feroit plus une qualité humaine
, ce feroit un attribut de la divinité.
Il réfulte que , bien loin de vouloir remédier
à l'abus en détruifant l'ufage , il faut
au contraire effayer de réformer l'abus par
un ufage mieux entendu ; & c'eft l'ouvrage
de la vraie Philofophie , non celle qui égaroit
Rouffeau , lorfqu'il employoit tant
d'art & d'efprit à foutenir fes hypothèſes
brillantes & erronnées ; mais celle qui l'enflammoit
de l'amour du genre humain ,
lorfqu'il compofoit fon chef d'oeuvre d'Emile.
节
Lé monde est bien vieux , difent les
Phyficiens cela peut - être ; mais à confidérer
les révolutions que le globe a dû
éprouver , l'homme eft peut-être encore
bien neuf. A voir combien il y a peu de
48 MERCURE
temps qu'une partie des Nations connues,
eft fortie de la barbarie , combien crow
piffent encore dans l'ignorance ; combien
parmi celles mêmes qui ont fait le plus de
progrès , on s'eft peu occupé jufqu'ici des
moyens de rendre l'homme meilleur &
plus heureux ? On
peut croire que la Philofophie
a beaucoup à efpérer , parce qu'il
lui refte beaucoup à faire.
Au furplus , le Difcours fur l'inégalité,
quoique fondé fur un fyftême d'erreurs ,
comme le Difcours fur les Sciences , étoit
bien fupérieur à ce premier effai de l'Auteur.
Ici fe faifoit fentir une bien plus
grande force d'idées & de ftyle. Le morceau
fur la formation des Sociétés étoit
d'une tête penfante , & l'on appercevait
déjà ce mêlange d'une philofophie vigou
reufe & d'une éloquence entraînante , qui
depuis ont caractérifé les ouvrages de
Rouffeau. A la fuite d'un faux principe , il
amène une foule de vérités particulières ,
dont il porte le fentiment dans l'âme de
fes Lecteurs. En le lifant il faut s'embar
raffer peu du fond de la queftion , & faifir
toutes les beautés qui fe préfentent à l'ene
tour ; & ce feroit le lire comme il a écrit
s'il étoit vrai , comme on le lui a reproché
d'après fes premiers paradoxes , qu'en
effet il fe jouât de la vérité , & qu'il ne
fangeât qu'à faire briller fon efprit; mais
DE FRANCE.
fat peine à fuppofer dans un fi grand
Ecrivain ce défaut de bonne-foi qui diminueroit
trop le plaifir que j'ai à le lire. Il fe
peut qu'en effet l'amour de la fingularité
ait infué fur le choix de fes premières opimions
; mais il eft très- poffible qu'en les
foutenant , il s'y foit fincèrement attaché ,
& que la contradiction même n'ait fervi
qu'à l'y affermir. Pour les têtes auffi vives
que la fienne , s'échauffer , c'eft fe con
vaincre.
N'oublions pas que ce Difcours fur l'inégalité
, quoique fort au- deffus du Dif
cours für les fciences , ne fut point couronné.
Ce fur M. l'Abbé Talbert qui eut le Prix..
Je ne connois point fon ouvrage ; mais
fans vouloir lui rien difputer de fon mérite,
en lifant les Difcours qui lui ont valu des
couronnes dans les Académies de Province
, il eſt difficile de croire qu'il ait fait un
meilleur ouvrage que celui de Rouffeau.
La Lettre fur la Mufique avoit encore
pour bafe un paradoxe. Il y foutenoit que
les François ne pouvoient pas avoir de Mu
fique. Il donnoit en même- temps le Devin:
de Village , petit Drame plein de grâce &
de mélodie , qui , eut un fuccès prodigieux..
On a remarqué que le charme de cet ou
vrage naiffoit furtout de l'accord le plus par
fait entre les paroles & la mufique , accord
qui fembleroit ne pouvoir fe trouver auk
20
MERCURE
même degré que dans un Auteur qui , comme
Rouffeau, auroit conçu à la fois les vers
& le chant ; mais ceux qui favent que le fa
meux duo de Sylvain , l'un des beaux morceaux
d'expreflion dont notre Mufique
Théâtrale puiffe fe glorifier , n'eft pourtant
qu'une parodie , & que le Poëte travailla fur
des notes , ceux- là concevront qu'il eft poffible
que le Poëte & le Muficien n'aient qu'une
même âme , fans être réunis dans la même
perfonne.
1
Quoique la Lettre fur la Mufique eut le
défaut de porter tout à l'extrême ; quoi
que les compofitions de Duni , de Phili
dor , de Monfigni , les chef- d'oeuvres de
Grétri chantés dans toute l'Europe , &
admirés en Italie , & en dernier lieu les
Opéras de M. Gluk , aient réfuté le
fyftême de Rouffeau ; cependant cette
lettre que produifit la querelle des Bouffons
, contribua , ainfi qu'eux , à faire con
noître , en France , les principes de la bonne
Mufique , & les défauts de la nôtre . Elle
excita un grand foulèvement parmi les partifans
de l'Opéra François ; & l'animofité
fut pouffée jufqu'à ôter les entrées de ce
Spectacle à l'Auteur du Devin de Village ,
quoiqu'on n'en eût pas le droit. On fut
fur le point d'intéreffer le Gouvernement
dans la querelle ; & ne pouvant faire traiter
Rouffeau en criminel d'Etat , on le brûla
DE FRANCE. 21
du moins en effigie fur le Théâtre de l'Opéra
, & la haine applaudiffoit à ces farces ,
auffi indécentes que ridicules..
On fait qu'il compofa depuis un Diction
naire de Mufique , dans lequel il refondit
les articles qu'il avoit inférés ſur cette Science
, dans le grand ouvrage de l'Encyclopédie.
Il y prouve en plus d'un endroit que lorf
qu'on a du génie , on en peut mettre même
dans un livre élémentaire. A l'égard de fa
doctrine fur la Mufique Théâtrale , elle eſt
précisément l'oppofé de celle que veulent
introduire aujourd'hui de nouveaux Légiflateurs
, qui n'ont pas tout-à-fait les mêmes
droits ni la même autorité que lui . Il veut
abfolument faire régner fur le Théâtre ce
genre de Mufique qu'ils veulent reléguer
dans les Concerts . Il foutient d'un bout
à l'autre de fon livre , avec toute la cha
leur de la perfuafion intime , que la puif
fance de la Mufique réfide principalement
dans le chant régulier , dans la mélodie
des airs dramatiques . On a prétendu qu'il
s'étoit rétracté depuis ; mais ce qu'il a im
primé eft un peu plus fûr que ce qu'on
lui fait dire.
Après ces différentes excurfions , Rouf
feau parut vouloir raffembler fa Philofo
phie , fes querelles & fes amours dans
l'efpèce d'Ouvrage qu'on lit le plus , dans
Roman ; car en effet la Nouvelle Héloïfe
22 MERCURE
"
fembloit n'être qu'un prétexte pour réunir
dans un même cadre les lambeaux d'un
porte-feuille. Il eft vrai qu'il y en a de
bien précieux ; on yremarque des morceaux
de paflion & de philofophie également ad
mirables ; & M. de Voltaire , grand- maî
tre & grand connoiffeur en fait de pa
thétique , M. de Voltaire , qui ne regardoit
pas la Nouvelle Héloïfe comme un
bon livre , avoit diftingué plufieurs Lettres
qu'il eût voulu , difoit- il , en arracher. J'ai
dir ailleurs * ce que je penfois de cet ou
vrage , confidéré comme Roman. Il fut lu
ou plutôt dévoré avec une extrême avidité .
C'eft de tous ceux de l'Auteur celui qui eut
le plus de vogue , & qui prête le plus à
la critique. Le mariage de l'Héroïne eft
révoltant , le caractère de Mylord Edouard
eft une caricature , & fes amours enItalie
une énigme. La fatyre de l'Opéra de Paris ,
& furtout celle des femmes Françoiſes , eft
outrée , & tombe dans la déclamation.
L'ouvrage en lui - même eft un tout indi
gefte ; mais puifque fes défauts ne l'ont pas
fait oublier , fes beautés le feront vivre.
2
Emile eft d'un ordre plus élevé ; c'eſt- là ,
fur-tout , ( en mettant à part ce que le Chriſtianifme
peut y trouver de répréhenſible }
* Tome III des OEuvres de M. de là Harpe ,
Article des Romans.
DE FRANCE. 23
qu'il a mis le plus de véritable éloquence
& de bonne philofophie . Ce n'eft pas que
fon fyftême d'éducation foit praticable en
tour ; mais dans les diverfes fituations où
il place Emile , depuis l'enfance jufqu'à
la maturité, il donne d'excellentes leçons ,
& par-tout la morale eft en action & animée
de l'intérêt le plus touchant. Son ſtyle
n'eft nulle part plus beau que dans Emile.
Les Prêtres , qui avoient cru voir leur
ennemidans Rouſſeau , s'étoient bien trompés
, & ils s'en font apperçus depuis. Les
imaginations fenfibles font naturellement
religieufes, & Rouffeau l'a prouvé plus que
perfonne. Cette qualité domine dans tous
fes Ecrits. C'eft elle qui , dans la Nouvelle
Héloïfe , donne à l'appareil des cérémonies
& à la fainteté d'un Temple , tant de pouvoir
fur l'âme de Julie ; qui , dans la profeffion
de foi du Vicaire Savoyard , le
ramène fentiment à des mystères que
fa raifon ne peut admettre ; qui , dans tour
ce morceau , répand tant de charmes furles
confolations attachées aux idées d'un avenir.
par
Cette même fenfibilité femble éclairer
fa raifon & la rendre plus puiffante ,
lorfqu'il plaide dans ce même livre la cauſe
de l'enfance trop long-temps opprimée
parmi nous. Quoique j'aye déjà rendu témoignage
ailleurs aux obligations impor
tantes que nous lui avons à cet égard ,
24
MERCURE
je ne puis me refufer au plaifir de rappeler
ici un des titres qui doivent rendre la mémoire
chère & refpectable , & le placer:
parmi les bienfaiteurs de l'humanité. Il ne
m'arrive jamais de rencontrer de ces enfans
, qui femblent d'autant plus aimables
qu'ils font plus heureux , que je ne béniſſe le
nom de Roulfeau, qui nous a procuré un des
plus doux afpects dont nous puiffions jouir ,;
celui de l'innocence & du bonheur. C'eſt
Rouffeau qui a délivré des plus ridicules
entraves & de la plus trifte contrainte , un
âge qui ne peut avoir toutes fes grâces que
lorfqu'il a toute liberté , & de qui l'on
peut dire ( avec les reftrictions convenables
qu'on peut lui laiffer tout faire , parce qu'il
ne peut pas nuire , & tout dire parce qu'il
ne peut pas tromper.
Emile caufa tous les malheurs de Rouffeau.
Il paroît que le plus fenfible de tous
fut la condamnation de fon livre , & celle
du Contrat Social , par le Confeil de Genève.
Bien des gens mettent ce Contrat,
Social au- deffus de tout ce qu'a fait Rouffeau
, pour la force de tête & la profonfondeur
des idées. Quoi qu'il en foit , ces
deux ouvrages parurent dangereux à la
République dont il étoit Citoyen , & Rouf
feau fe croyant injuftement outragé par fa
Patrie, qu'il fe flattoit , non fans fondement ,
d'avoir honorée, abdiqua fon droit de Bourgeoifie
,
DE FRANCE.
25
geoifie , & fon titre de Citoyen , vengeance
légitime & noble , & qui appartenoit à
un homme fupérieur. Il ne parut pas également
irréprochable , lorfqu'il publia dans
la fuite les Lettres de la Montagne , qui fomentèrent
les troubles de Genève , & aigrirent
des efprits déjà trop échauffés.
Son livre devint l'étendard de la difcorde,
& l'évangile des mécontents. On prétendit
qu'ayant renoncé à fa Patrie , il n'avoit
plus le droit de prendre parti dans les querelles
qui la divifoient. Mais cette interdiction
abfolue n'eft-elle pas un peu rigoureufe
? Si Rouffeau voyoit des vices effentiels
dans l'adminiftration de la République
fi fon livre pouvoit contribuer à la réformation
de l'État, étoit il coupable de l'avoir
publié ? La difcorde eftun mal , fans doute ;
mais quand elle doit produire la liberté
c'eft un mal néceffaire chez les peuples qui
ont le droit d'être libres. Rouffeau écouta
fans doute la vengeance qui l'animoit contre
ceux qui l'avoient condamné ; mais fi
en effet cette condamnation fut illégale ,
fi les Citoyens proteftèrent contre l'Arrêt
du Confeil , fi cet Arrêt & les Lettres de
la Montagne hâtèrent le moment d'une
révolution qui tendoit à améliorer le Gouvernement
, Rouffeau a fait un bien réel ,
& fes Lettres de la Montagne font alors
5 Octobre 1778.
B
26 MERCURE
l'ouvrage que les Genevois doivent le plus
aimer.
Je ne parlerai point de quelques autres
morceaux détachés fur l'imitation Théâtrale
, fur la Paix perpétuelle , fur l'économie
Politique ; d'une Lettre à M. de Voltaire
fur la Providence , &c. Il n'y a rien de ce
qu'a fait Rouffeau qui ne mérite d'être lu ,
& qui ne le foit avec plus ou moins de
plaifir,
Cet Ecrivain dût avoir , & il a encore
beaucoup d'enthoufiaftes parmi les femmes
& les jeunes gens , parce qu'il parle
beaucoup à l'imagination . Il eft jugé plus
févèrement par laraifon des hommes mûrs ;
mais fa place eft belle , même au jugement
de ces derniers, Il plaît aux femmes quoiqu'il
les ait fort maltraitées. Comme elles
ne le font guères que par des hommes trèspaffionnés
pour elles , le pardon eft dans la
faute même. Rouffeau , malgré les injures
qu'il leur dit , a près d'elles le premier de
de tous les mérites , celui de les aimer
& fatisfait le premier de leurs befoins
celui des émotions,
On a voulu comparer Rouffeau à Vol
taire , à qui l'on comparoit auffi , pendant
un temps , Crébillon , Piron & d'autres
Ecrivains. Celui à qui l'on oppoſe tous
les autres , eft inconteftablement le premier.
Laiffons- là cette manie trop commune ,
DE FRANCE.
27
de rapprocher des hommes qui n'ont aucunpoint
de contact. Laiffons Voltaire dans
une place qui fera long - temps unique :
contentons- nous de placer Rouffeau parmi
nos plus grands Profateurs. C'eft au temps ,
à la pofterité , à marquer le rang qu'il doit
occuper dans le petit nombre d'hommes
qui ont joint à une tête penfante une
imagination fenfible , & l'éloquence à la
philofophie.
Les deux Auteurs dont Rouffeau paroît
avoir le plus profité, font Sénèque & Montagne.
Il a quelquefois les tournures franches
& naïves de l'un, & l'ingénieufe abondance
de l'autre ; mais en général , ce qui
diftingue fon ftyle , c'eſt la chaleur & l'énergie
; cette chaleur véritable a fait une
foule de mauvais imitateurs, qui n'en avoient
que l'affectation & la grimace , & qui en
répétant fans ceffe ce mot devenu parafite ,
ne mettoient plus aucune différence entré
la déraifon & la chaleur ; & l'on ne fait
jufqu'où cet abus autoit été porté , fi l'on
n'en eût pas fait fentir le ridicule.
Rouffeau a compofé les mémoires de
fa vie. Beaucoup de gens en ont entendu
la lecture. On dit que plufieurs perfonnes
y font maltraitées ; mais pas une autant que
lui. I fe peut que l'on mette à avouer fes
fautes , l'amour- propre que l'on met communément
à les diffimuler , & médire de
Bij
28 MERCURE
foi eft encore une manière d'être extraordinaire
, concevable dans un homme qui a
voulu être fingulier.
Fermer
Résumé : DE J. J. ROUSSEAU.
Le texte examine l'influence du caractère de Jean-Jacques Rousseau sur ses œuvres, en particulier sa misanthropie et sa sensibilité imaginative. Rousseau avait une préférence pour l'analyse des personnages exceptionnels afin de comprendre l'humanité et évitait les éloges excessifs. Il a commencé à écrire tardivement, accumulant ainsi de nombreuses idées et sentiments. Son premier ouvrage, le 'Discours sur les sciences et les arts', bien que bien écrit, est critiqué pour son sophisme et sa vision partielle des arts et des sciences. Ce discours a suscité des controverses et lui a valu une notoriété grâce à son style provocateur. Le 'Discours sur l'inégalité' de Rousseau affirme que l'homme a corrompu la nature en développant ses facultés, une vision critiquée pour son manque de rigueur. Rousseau, marqué par une jeunesse difficile, cultivait une misanthropie croissante et une animosité envers les lettrés. Ses idées sur la propriété et la société sont également critiquées, bien que ses écrits montrent une grande force d'idées et de style. Il a également contribué à la musique avec des œuvres comme 'Le Devin du village' et a participé à la 'querelle des Bouffons' avec sa 'Lettre sur la musique française'. En littérature, Rousseau est connu pour 'La Nouvelle Héloïse' et 'Émile'. Ce dernier est loué pour son éloquence et sa philosophie éducative, mais a causé des problèmes avec les autorités religieuses. Condamné par la République de Genève pour ses œuvres jugées dangereuses, Rousseau a renoncé à ses droits de bourgeois et de citoyen. Il a publié les 'Lettres de la Montagne', intensifiant les troubles à Genève. 'Du contrat social' est souvent considéré comme son œuvre majeure, appréciée pour sa profondeur et sa force intellectuelle. Rousseau est reconnu pour son style passionné et énergique, influencé par Sénèque et Montaigne. Ses écrits suscitent des opinions diverses et il est comparé à Voltaire, bien qu'il soit recommandé de les considérer séparément. Dans ses 'Confessions', Rousseau se montre critique envers lui-même et d'autres personnes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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178
p. 150-159
HISTOIRE de Charlemagne, précédée de Considérations sur la première Race, & suivie de Considérations sur la seconde ; par M. Gaillard, de l'Académie Françoise & de l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres. A Paris, chez Moutard, Imprimeur-Libraire de la Reine, de Madame & de Mme. la Comtesse d'Artois, rue des Mathurins, Hôtel de Cluni, 1782, 4 Vol. in 12.
Début :
Qu'il nous soit permis de préluder à cet Extrait par des Observations qui ne concernent [...]
Mots clefs :
Journal, Journaliste, Journal littéraire, Critique, Auteur, Autorité, Abbé Desfontaines, Mauvais vers, Convalescence, Goût
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE de Charlemagne, précédée de Considérations sur la première Race, & suivie de Considérations sur la seconde ; par M. Gaillard, de l'Académie Françoise & de l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres. A Paris, chez Moutard, Imprimeur-Libraire de la Reine, de Madame & de Mme. la Comtesse d'Artois, rue des Mathurins, Hôtel de Cluni, 1782, 4 Vol. in 12.
HISTOIRE de Charlemagne, ·précidle de
Confidération..s far la }Jremièr' Race, &
fuivie de Confidérations fi~r la faconde;
pat· M. Gaillard, de l' Acadétnie ·Fran.
çoife & de l'Acadén1ie des Infcriptions &
Belles- Lerrres. A Patis , ·chez Mot1card, r
.I1npri1net1r-librairc de la Rei11e , de
MadaL11e & de .. M, ine. la Comreffe d' Artois,
rue des Matnuri11s, Hôtel de Cl uni,
· l 7 8 2 • 4 Vol. in· 1 2. •
u'11 11ous foit per1nis de préli1aer .à.
cet Extrait par 8es Obfervario_11s qui 11e con:.
~erne11t 11i Gl1arle111ag11e 11i 1011 Hifto1·ien >
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1
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D E F R A N ·c E. 1 5 r
& qui auro11t le to1·c ou le 111érice de pré.,.
iènter u11 paradoxe .
Les Jot1rnat1x Lirrérai1·es auroient-ils ja- ,
mais dû être autre chofe qu'un regill:1·e public
ouvert à tous les Auteurs, pour y i11fércr
eux·111êmes l'extrait de leurs Ü"1vrages ;
fans éloge, car la bienCéance (du 1noins aur1
·efois) ne per1nettoit pas de fe Jouer foi·
mê1ne; fa11s cririque, car celle qu'un Auteur
feroir de fotl Ouvrage fe1·oit toujours fuC.
peét:e d,i11dulge11cc ; d' aille11rs, quelle rai!
011 fuffifante at1roit-on eue de 11e pas corriger
d'avance ce ~u'on critiqt1eroit après-coup?
L'Inve11teur des Jour11at1x Littéraires a
fans c.lourc rendu u11 g1·a11d fe1·vice aux Let·
t rcs; il a été utile & at1x Au~et1rs & at1x:
Leéèeurs, e11 imagina11t un [ivre qui fît connoîrre
les autres LÎ\'res , qui ei1 ai111onçât
l' ex1ftcnce & le· conte11 u; inais fat1te d, avoir
fo1·mé les Jour11aux fur le pln11 que 11ous indiquons,
quelles co11tratliél:io11s 11'a-t-il pas
éprouvées! que d,i11rerruptions de ce Journal
& fous 1\1. de Sallo & f ot1s M. 1, Abbé •
Gallois ! & en effet., quel que fût le mérite
de ces Sa va11s, de q ucl droit s' érigeoie11t· ils
en Arbicres ,d e la Litrérarure & e11 Cenfe 11rs
de tous les Ecrivains?
Da11s la fùite ce Journal a pris une fgr111c
plus rég1.llière & u11e autorité pltts légitime.
011 n'a rien à dire contre les J ot1rnaux érablis
oμ qui for1t ce11fés l'être par l'autorité
publique, & fur lefqt1e1s cette autorité veille
d'l1nc n1a11ière parriculièrr. · .
'
•
• •
•
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-
•
-
•
15.t 1vl ER C U R E
Mais l' objclbio11 f ublifte . route entière
contre tous les Journaux établis par auto- ,
rité privée. c~ prè111ier abus a ouvert la
po1·ce à ur1e i11ultitud€ d'autres abus, do1Jt le
moi11dre a été que beaucoup d' A11tet11·s fe
font furti veinent ou etf1·011té111ent con1hlés
eux .. tnê1nes ti,éloges da11s des J0ur11anx dont
il~ dif poioie11t par eux 011 par leurs amis.
· Pour ne parler que des faits anciens &
co1111us; c.ia11s ce débordement de mauvais
vers dont P~ri3 fut i11011dé e11 1744, à l'occafio11
de la maladie & de la convalef cence du
Roi Louis XV, & qui a fait dire à M. de
Voltai1·e (au 1t1el fet1l jl fur donné d'en faire
.. ie bons fL,r ce ft1jet : )
•
Paris n'a jam ~is vû de tranfports Ji divers,
Tant de fc1.1x d 1rtifice & ta.nt de mauvais vers.
.. Il puut ou il n.e pa1·t.t point une Ode à
la Reine; 111ais l'Abbé Desfontaines l1annonca
& la vanta beaucoup ( fet1ille A du
~ Torne IV des ]ugl'1nens fur quelques Ouvrages
rzouveaux); il e11 cita u11 grand 11ol11-
bre de ftropl1ès , clu11~ l'une def quelles le
Poëte fe difoir vieux, fur qt1oi l' Abbé Des·
fontaines s'éc1·ioit: ''Quel vieux Poëte avo11s''
i1ous qui fa{fe ai11G des y ers? n' eft - ce
,, poi11r un jet1ne h0n11ne qui cli.ercbe à fe
,, cacher fous les rides de la vieillclfe ?
,, mais la vieilleffe pettt ·elle prévc11ir en
,, faveut· du talent ? ,, .. · _
C' éroir une é11igt11e qu'il 11e pou voit
devi11er, & qu'il propofoit au ieél:c1.1fi •
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DE F R AN C E. · tf 3
Da11s la feuille D , il (e fait ail relfer une
- lettre, eù, en co11firmant rous les éloges
don11és aux firopl1es cirées, 011 lt1i <le111a11de
. pourquoi il 11' en a pas cite pll11Îcurs aurres
qt1'011 a1ft1re 11'êrre pas 111<) Ï11s belle~; &
pour réparer fa faute, on Jes cite. l)ar cet
. heureux artifice le Lettcu r a, c11 deux Par-
• ties, )'Ode. pref que entière. ~
Par un autre artifice, 1, Auteur de la let- ·
trc hafarâe fur u11 endroit de l'Ode une ou
, deux critiqt1es év jJe1nn1ent jnju!l·es , aux•
- quelles le Journalifie 11'a pas de pe111e à
I • repondre .
, Voici inai11renant Je 111ot de l'énigme.
. L' Ode .. efl mauvaife, & elle efl de l' ~1 bbé
:Desfontaines.
. La t .. l-at1de fut co11nue, & le Puhlic ne fic
qu'en rir~; l' Abbé Dcsfo11tai11es l'avoir fait
à fotl oadinage.
On dir que q11elques-u11s de fes no111breux
•
ft1ccelÎet1rs n'ont pac; n1oi11s accoutun1é le
Public au leur; 011 dit que la lot1at1~e & ·
le blât11e fo11c: devenus cl1ez qt1elqucs-u11s
ô 'e11 tre-cux .. non-feule111ent t111e afraire de
' , paOEon & '-ie pa1-ri, i11ais e11core t>n obier
â'in ré1·êr & de co1n 1nerce. N ot1s 1:"&' enrr<>r1s
p.oi11t dans ces que!tions fâc l1etJl- s; no11s 11e
u Youlo11s d~fobl ige r · perfon11e ; 11 us nous
. conc e11to1~s d'ét~ blir r1c•t1~· pr i nci~~e qu'il t1e
J Eaur ja1nais trotnpcr le teétet1r ni ft11· les ·
_Auteurs J1i Cur les Ouvr=i~s; c11 C<•t1 feq 12r~11~e
nous nous l1ârons de déclarer que J' utct1r
:.de cet Ex cc a · t ,.. ,a auffi l' ucéuiï de.~ l'I-Iifroire
• • G V .. .
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•
-
I
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•
•
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• •
•
• •
If 4 MER c u R E
de Cl1arlemagne , & que par conféquept
cer Extrait 11e contie11dra ni éloge ni cri~
• . t1qt1e.
Pourquoi u11 Attteur , bien réfoltt d'obfe1
·ve1· tOlltes les bienféances, cne rendroit-il ,
pas co1npte au Public de fo11 propre Ot1-
vrage dnns tin Journal , Ct)n11ne il en 1·e11d
co111pte à fes Le&eurs dar1s u11e Préface, e11
fe bor11a11t à dire ce que !'Ouvrage con~ienr,
. dans qt1el c:fp1·ît il eft fait' n~11s quel ordte
les ebjcts y font préfe11tés, ·&o. tnais fans
at1ct111 ligne 11i d'approbatio11 11i de c~n~
{ure? ..
'. Eft· il mêcne bi~11 sûr que le Pttblic . en
de1na11de d1van!age aux Jou1ï1aliffes de profeffio11?
Ils s'e1np1·e{fe11t cous à juger en hie11
ou· en n1al 1-es Ouv14 ages dont ils ne font
chargés tout au plus que de 1·e11 ,{1·e compte.
Il efl: vrai qn'il eft difiicile de fe reft1fer au
plaifÎr lie louer ce qu'o11 fe11r ê'rre bo11, ou à
}a jufl:iee de blâiner ce qt1i cfr évidem1nent
mauvais; 111ais à ne co11fidérer qtte l'intérêt
du Public, qu'a-t-il befc)in du jugen1ent
d'ttn pa1·riculier? qu'a-t-il befoi11 de f1voir
ce que Bav ius penf e ot1 vcttt pe11ter des vets4 vu de la profe de Moevius? pou1·quoi faut~ il
qt1't11-1 f~t1l hom1ne prétende app1·endre o 1
prefcri1e au Public ce qu,il doit penfer de
tel ou rel Ouvrage? Au fon,{, que dema11êiet-
on à u11 Journalifl:e? U11 précis fidèle, un
co1·l1pte exaét d'après leql1el 011 pui1fe juger
du bcfoin qu'on a dë l,Ouvrag~, & du
~gré d'inftrult1on ou de plaifir qu'on peut
•
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D E 13 R A N C E. 15r
s'en pro111errre. Un pareil compte_ peut fe
paffer du juge111ent dll Jot1rnalifte, & Je
j11g~ment du Jour11aliCte ne pe1.1t pas fc
paifer d' u11 pareil co111pte.
Les Jour11aliftes devroie11t donc pet1têrre
fe bo1·ner à la fonétio11 de Rappor.-
tet1rs , & 11'y pas joi11dre celle de Juges.
La fonéèion des Jour11alifl:es, telle qu'elle
cft exercée ..atfez générale1nent, efl: u11e e(pèce
de Mi11iftèrc ou de ~1agifrrature dont
le défaut etfe11tiel efl: d'être abfolu1ne11t iàn~ •
.million : j~ger fcs co11temporains , fes
rivaux, fes ég1ux , quelquefois Ces f upérieu1·s,
trop f ou:vent iès enne111is, n' efr pas un emploi
quj doive être aba11âonné indifiinll:1-
menr a tout le n1onde; Il in1porte qu'un
Jou111al 11e foir poir.it t111e artne da11s la main
d't1n inécha11t ou d,un e11viet1x; il i1nporte
ique ce 1ninifière (oit exercé avec juftice,
ou au i11oi11s avec décence. Mai5 il ne s'agit
pas ici d,expofer une théorie géné1·alc
pour la perfeétiom ou la 1·éfo11ne des J0urnal1x,
nous dif ons fet1le111e11t qt1e le Public .
â bef oin d'e connoît~:e les 0t1v1·ages, & qu'il
i1, a pas le 111ê1ne be(oi11 de co11110Îrre l' opi-.
1.1io11 d, 1111 Jour nalifl:e. •
~' On L1it toujours miet1x que perfon11e
-corn tne11t 011 veut êrre ' 1ot1é, a dit lln plai.
fan r; in ais en confentar1t lie n' ~tre pas loué,
un Auteur ne fait-il pas roujoars 111ieu.x que
pe1·fo11 ne, 111ieux que le LeCtet1i· mê1ne lie
plus arr.e11tif, oe c1ue c01:itie11t fon Ouvrage.
<lans ']UeJ fpt.it il eft fait., -ce qu'il lui 2
G V~
.. ...
1
•
•
•
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•
•
•
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· 116 MERCURE
coûté de rra\'ail, &c.? & s'il falloir ~bfolu·
ment tlM juge1nenc fur cet Ouvrage, ne
ferait-il pas à propos , pour qtte ce jugement
ft1t coni plcttet11ent juR:e , que les idées
d11 Jot1rnalifre futfe11r co111binécs avec celles
de 1, Auteur? ,.,
Mais, dira-r-011, li lei Auteurs rendaient
compte et1x-1nê1nes de leurs Ouvrages da11s
les Journaux, ou li Je.s Journalifres, f e bot-
11a11t à en i·endre cotnpte, s' abfre11oient de les
juger, on feroir privé des avantages de la
critique; cependant la critique dl: utile, on
ne peut le nier.
Oui, 11ne critique jull:e & Cage , di~ée
par le pur a1nG>t1r rle la vérité, fans auct1n
mêlange de paffto11 & d,efprit de parti ,
fa11s aucu11e e11vie de n.uire ou de tn<i>rtifier.
alfaiConnée mê111e de cotts les égards dûs à
l' Autelllr; 1nais la cririque nous a dérro1nP.é'
de la critique; Ces abtts 011t tellement excé:{
é Ces av111rages, qu'il y au1·oit beaucoup
à gagt1er à i·e11e11cer at1x uns poar êcre délivré
des autres.
Qt1a11d on veut citer un medèlc de critique,
on cite celle du Ciel par 1, Acadétnie
Françoife. En citeroir 011 beaucottp d·autres?
.Nla1s cette critique 111ê111e, font'~ ce les
obieétio11s & les jugemen5 qu'elle renfertne
q •.1i e11 fo11t le prin6Îpa t· mérite ~
Non, plLifi't!urs de ces juge1ncns font rigou~
reux ju( u,à l'injufrice; il Ceroit aifé de le
dén1onrrer Qtt'efl:-ce do11c qu'on adiriire
da115 cette critique? C,eft fur tout a 1n0dé-
•
•
,
•
1VlfVFU4U
• •
D :E. F R A N C E. 't fV
ration de l'Académie oppofée à l'acharne--
1nenc de {on Fo11dateu r ; c' cil la co11(it1ération
q u' eile ré111oiga1 e par-cout ·à· Corneiile >
que le Cardinal de Richelieu vouloir hu111ilier;
c' elt le ref peét que le goût rn.ontre partottt
pour le génie perfécuté. • .
, Dans la plu part de nos cri tiques , nous
paroilfons craindre que la 1na~ignité ne
perce p.as affez. Les moins injuftes. ont e11-
core de quoi bleffer l'.Auteur, au moins par
le COJ1. -
Les critiques de goût ont \1n arbitraire
qui prête à l'i11jt1fl:1ce & aux in.it1 \ailes intc11tions;
d'ailleurs, elles font roujours J~licarcs,
parce que la i1uefiio11 efÈ 01·di11aire-
1ne11t de fav<>ir fi l' At1ret1r a de l' ef prit &
du goût, ou s'il en manque.
Les cririque.5 d'érudition , qui co11fi:irue11t
P.riL1cipaletnent ce qu' 011 appelle la critique ,
font plus innoce11tc~ & plt1s utiles ; elles
ont pour prétexte & peuvent avoir pour
objet l'i11ftrt1&ion du Pt1blic & l' éclairciffement
des fairs. Qt1'un tàir f oit vrai ou faux,
011 incerrain , c, cft l' affai1·e des preuves ,
l'amour p1·opre 11,y paraît pas fort inrét·effé.
Eh bien! ces cririqt1es mê1ne f onr a111ères &
venin1eufes , parce que ~, eft à l' Auteur qt1' on
en veut bien plus qt11à l'Ouvrage; c'efi l'Allteur
qu'on veut bl~lfcr, noa1 le Public qu'ün
vc11r inflrui 1·e.
)iinis Je rorc n'eOE pas tot1jours au côté a s
/Ou 1 a liftes, il efi fo11venr <.ia11s l'arrtotirpreRre
int0lérant des Autcur.s, qui s, offcnfe
-
•
•
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•
•
1 V~VIU*U
-
'
•
•
• •
•
-11 g ~I E R C U R E
de toute critique, & 11'eft content 'd'aucun
éloge. L'arrangen1e11t que nous propofo11s
ranédieroit e11core à cet i11co11vé11ie11t ; les
.Autet11·s feroient et1x-111êmes le rapport de
leu1·s Ül1vrages, ~:l le 1:1ublic juge1·oit. ..
Mais tous ees rapports fe1·oie11t toujot11·s .
favorables ! ·
Oui, n1ais ils 11e pourroienr coujours contenir
que ce qui Ce1·oit da11s l10uvrage, & la
· bienféa11ce i11te1·<.iiroit tout éloge.
' ~1ais qui avertira le Public des fautes réRandl1es
dans l10l1vrage?
Quï? ceux qui vou•3ro11t e11 e11tr.eprend1·e
la critique particulière à leurs 1·i!qaes, périls
& f 01·ru11e.
.. Mais e, elt rentrer dans la fonétion de • •
; ' Jour11alille !
Oui, mais; c' efr y rentre1· e11 particulier,
11011 en l1om111e pt1blic; e11 plaidet1r, no11 e11
juge; & qu'o11 ne croye pas cette difii11étion
. chit11ériqt1e, elle efr r1·ès-jn1portanre. 11 y a
toujours q11c portio11 du l)ublic qui efi: la
dupe de l'autorité que s'art·oge tin Journalifie;
celui ci prononce toujou1·s ex Callze-
. . drâ; il a fes Leéteu1·s tol1t trouvés & fes
Difciples ad.diài jurare in verha. magiflri.
Le Cen(el1r particulier, plus olJligé d)a'7oir
raifon, y·rega1·de à det1x fois avant d'entre·
p1·e11d re une cririque; il ne l' e11trepte11d que
quand elle cfl: nécet1àire Ott utile, & qu'il fc
Barre rl'y don11er a{fez d' agrémet1r ~ d.tibtérêt
pour la f,1ire lire. 'te Journalifie eJt 1 r
d'être lû & 'ru, du inoi11s par fes çrox.QIU~
-
-
..
I
•
1
•
•
D E F R A' N C E. 1r9
r & le vulgaire lui flllilpofe caraétè1·e & autorité,
puifqt1'enfin il s' eft fait Jour11alifte.
IDe plus, fi l'Auceur veut répo11d1·e , il
faut qu1il fe ménage ur1 cl1a111 p de bacaille
dans un a1Jtre Jour111;ll ri~al & e1111e111i du ·
, Journal aggreifeur, & qui fot1ve11t lui rcft1fe
territoire dans la crainte de Ce coin pro1ne~-.
' tre. Da11s la critique particulièi;e l' Auteur
-& le Ccnfe11r fe oarce11c à ar111es égales.
· Mais cetttc ~néthotle fera co1111node pour
les mau\'ais Ecrivai11s, do11t elle taï ra les
defaurs ! ...
. Pas fi com111ode.- U11 mat1vais Écrivain
par~îcra deux fois inauvais Écrivain , k
èans l'Qu,;rage & dans 'Extrait. ..
Elle fera fâcl1eufe pottr les bo11s Écrivai11s
qu'elle p1·ive1·a <les louanges qu'ils 1néi:itent !
Pas ,,fi fâcheufe, par la rai!on co11traire. Le
bon Ecrivt.lit1 paroî ~ra doubieme11t digne
des louang's qu ~il aura dû fe refu(er.
Quoi qu'il en f oit enfi11 de l'i1111ovation
propo[é~, ql1, clJe foie ad1!1iffible ou 11on ,
qtte 1, exemple qu'o11 va don11er foit f uivi
oa qt1'il )·eftc fa11s imirate\tcs, ~oici u11 Exr1
·ait où l, Auteur va publique111e11t & a décot1-
. vcrr, a11alyfe1· fon propre Ouvrage> fa11s eloge
.. & fa11s critique.
Confidération..s far la }Jremièr' Race, &
fuivie de Confidérations fi~r la faconde;
pat· M. Gaillard, de l' Acadétnie ·Fran.
çoife & de l'Acadén1ie des Infcriptions &
Belles- Lerrres. A Patis , ·chez Mot1card, r
.I1npri1net1r-librairc de la Rei11e , de
MadaL11e & de .. M, ine. la Comreffe d' Artois,
rue des Matnuri11s, Hôtel de Cl uni,
· l 7 8 2 • 4 Vol. in· 1 2. •
u'11 11ous foit per1nis de préli1aer .à.
cet Extrait par 8es Obfervario_11s qui 11e con:.
~erne11t 11i Gl1arle111ag11e 11i 1011 Hifto1·ien >
1
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D E F R A N ·c E. 1 5 r
& qui auro11t le to1·c ou le 111érice de pré.,.
iènter u11 paradoxe .
Les Jot1rnat1x Lirrérai1·es auroient-ils ja- ,
mais dû être autre chofe qu'un regill:1·e public
ouvert à tous les Auteurs, pour y i11fércr
eux·111êmes l'extrait de leurs Ü"1vrages ;
fans éloge, car la bienCéance (du 1noins aur1
·efois) ne per1nettoit pas de fe Jouer foi·
mê1ne; fa11s cririque, car celle qu'un Auteur
feroir de fotl Ouvrage fe1·oit toujours fuC.
peét:e d,i11dulge11cc ; d' aille11rs, quelle rai!
011 fuffifante at1roit-on eue de 11e pas corriger
d'avance ce ~u'on critiqt1eroit après-coup?
L'Inve11teur des Jour11at1x Littéraires a
fans c.lourc rendu u11 g1·a11d fe1·vice aux Let·
t rcs; il a été utile & at1x Au~et1rs & at1x:
Leéèeurs, e11 imagina11t un [ivre qui fît connoîrre
les autres LÎ\'res , qui ei1 ai111onçât
l' ex1ftcnce & le· conte11 u; inais fat1te d, avoir
fo1·mé les Jour11aux fur le pln11 que 11ous indiquons,
quelles co11tratliél:io11s 11'a-t-il pas
éprouvées! que d,i11rerruptions de ce Journal
& fous 1\1. de Sallo & f ot1s M. 1, Abbé •
Gallois ! & en effet., quel que fût le mérite
de ces Sa va11s, de q ucl droit s' érigeoie11t· ils
en Arbicres ,d e la Litrérarure & e11 Cenfe 11rs
de tous les Ecrivains?
Da11s la fùite ce Journal a pris une fgr111c
plus rég1.llière & u11e autorité pltts légitime.
011 n'a rien à dire contre les J ot1rnaux érablis
oμ qui for1t ce11fés l'être par l'autorité
publique, & fur lefqt1e1s cette autorité veille
d'l1nc n1a11ière parriculièrr. · .
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15.t 1vl ER C U R E
Mais l' objclbio11 f ublifte . route entière
contre tous les Journaux établis par auto- ,
rité privée. c~ prè111ier abus a ouvert la
po1·ce à ur1e i11ultitud€ d'autres abus, do1Jt le
moi11dre a été que beaucoup d' A11tet11·s fe
font furti veinent ou etf1·011té111ent con1hlés
eux .. tnê1nes ti,éloges da11s des J0ur11anx dont
il~ dif poioie11t par eux 011 par leurs amis.
· Pour ne parler que des faits anciens &
co1111us; c.ia11s ce débordement de mauvais
vers dont P~ri3 fut i11011dé e11 1744, à l'occafio11
de la maladie & de la convalef cence du
Roi Louis XV, & qui a fait dire à M. de
Voltai1·e (au 1t1el fet1l jl fur donné d'en faire
.. ie bons fL,r ce ft1jet : )
•
Paris n'a jam ~is vû de tranfports Ji divers,
Tant de fc1.1x d 1rtifice & ta.nt de mauvais vers.
.. Il puut ou il n.e pa1·t.t point une Ode à
la Reine; 111ais l'Abbé Desfontaines l1annonca
& la vanta beaucoup ( fet1ille A du
~ Torne IV des ]ugl'1nens fur quelques Ouvrages
rzouveaux); il e11 cita u11 grand 11ol11-
bre de ftropl1ès , clu11~ l'une def quelles le
Poëte fe difoir vieux, fur qt1oi l' Abbé Des·
fontaines s'éc1·ioit: ''Quel vieux Poëte avo11s''
i1ous qui fa{fe ai11G des y ers? n' eft - ce
,, poi11r un jet1ne h0n11ne qui cli.ercbe à fe
,, cacher fous les rides de la vieillclfe ?
,, mais la vieilleffe pettt ·elle prévc11ir en
,, faveut· du talent ? ,, .. · _
C' éroir une é11igt11e qu'il 11e pou voit
devi11er, & qu'il propofoit au ieél:c1.1fi •
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DE F R AN C E. · tf 3
Da11s la feuille D , il (e fait ail relfer une
- lettre, eù, en co11firmant rous les éloges
don11és aux firopl1es cirées, 011 lt1i <le111a11de
. pourquoi il 11' en a pas cite pll11Îcurs aurres
qt1'011 a1ft1re 11'êrre pas 111<) Ï11s belle~; &
pour réparer fa faute, on Jes cite. l)ar cet
. heureux artifice le Lettcu r a, c11 deux Par-
• ties, )'Ode. pref que entière. ~
Par un autre artifice, 1, Auteur de la let- ·
trc hafarâe fur u11 endroit de l'Ode une ou
, deux critiqt1es év jJe1nn1ent jnju!l·es , aux•
- quelles le Journalifie 11'a pas de pe111e à
I • repondre .
, Voici inai11renant Je 111ot de l'énigme.
. L' Ode .. efl mauvaife, & elle efl de l' ~1 bbé
:Desfontaines.
. La t .. l-at1de fut co11nue, & le Puhlic ne fic
qu'en rir~; l' Abbé Dcsfo11tai11es l'avoir fait
à fotl oadinage.
On dir que q11elques-u11s de fes no111breux
•
ft1ccelÎet1rs n'ont pac; n1oi11s accoutun1é le
Public au leur; 011 dit que la lot1at1~e & ·
le blât11e fo11c: devenus cl1ez qt1elqucs-u11s
ô 'e11 tre-cux .. non-feule111ent t111e afraire de
' , paOEon & '-ie pa1-ri, i11ais e11core t>n obier
â'in ré1·êr & de co1n 1nerce. N ot1s 1:"&' enrr<>r1s
p.oi11t dans ces que!tions fâc l1etJl- s; no11s 11e
u Youlo11s d~fobl ige r · perfon11e ; 11 us nous
. conc e11to1~s d'ét~ blir r1c•t1~· pr i nci~~e qu'il t1e
J Eaur ja1nais trotnpcr le teétet1r ni ft11· les ·
_Auteurs J1i Cur les Ouvr=i~s; c11 C<•t1 feq 12r~11~e
nous nous l1ârons de déclarer que J' utct1r
:.de cet Ex cc a · t ,.. ,a auffi l' ucéuiï de.~ l'I-Iifroire
• • G V .. .
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•
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If 4 MER c u R E
de Cl1arlemagne , & que par conféquept
cer Extrait 11e contie11dra ni éloge ni cri~
• . t1qt1e.
Pourquoi u11 Attteur , bien réfoltt d'obfe1
·ve1· tOlltes les bienféances, cne rendroit-il ,
pas co1npte au Public de fo11 propre Ot1-
vrage dnns tin Journal , Ct)n11ne il en 1·e11d
co111pte à fes Le&eurs dar1s u11e Préface, e11
fe bor11a11t à dire ce que !'Ouvrage con~ienr,
. dans qt1el c:fp1·ît il eft fait' n~11s quel ordte
les ebjcts y font préfe11tés, ·&o. tnais fans
at1ct111 ligne 11i d'approbatio11 11i de c~n~
{ure? ..
'. Eft· il mêcne bi~11 sûr que le Pttblic . en
de1na11de d1van!age aux Jou1ï1aliffes de profeffio11?
Ils s'e1np1·e{fe11t cous à juger en hie11
ou· en n1al 1-es Ouv14 ages dont ils ne font
chargés tout au plus que de 1·e11 ,{1·e compte.
Il efl: vrai qn'il eft difiicile de fe reft1fer au
plaifÎr lie louer ce qu'o11 fe11r ê'rre bo11, ou à
}a jufl:iee de blâiner ce qt1i cfr évidem1nent
mauvais; 111ais à ne co11fidérer qtte l'intérêt
du Public, qu'a-t-il befc)in du jugen1ent
d'ttn pa1·riculier? qu'a-t-il befoi11 de f1voir
ce que Bav ius penf e ot1 vcttt pe11ter des vets4 vu de la profe de Moevius? pou1·quoi faut~ il
qt1't11-1 f~t1l hom1ne prétende app1·endre o 1
prefcri1e au Public ce qu,il doit penfer de
tel ou rel Ouvrage? Au fon,{, que dema11êiet-
on à u11 Journalifl:e? U11 précis fidèle, un
co1·l1pte exaét d'après leql1el 011 pui1fe juger
du bcfoin qu'on a dë l,Ouvrag~, & du
~gré d'inftrult1on ou de plaifir qu'on peut
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D E 13 R A N C E. 15r
s'en pro111errre. Un pareil compte_ peut fe
paffer du juge111ent dll Jot1rnalifte, & Je
j11g~ment du Jour11aliCte ne pe1.1t pas fc
paifer d' u11 pareil co111pte.
Les Jour11aliftes devroie11t donc pet1têrre
fe bo1·ner à la fonétio11 de Rappor.-
tet1rs , & 11'y pas joi11dre celle de Juges.
La fonéèion des Jour11alifl:es, telle qu'elle
cft exercée ..atfez générale1nent, efl: u11e e(pèce
de Mi11iftèrc ou de ~1agifrrature dont
le défaut etfe11tiel efl: d'être abfolu1ne11t iàn~ •
.million : j~ger fcs co11temporains , fes
rivaux, fes ég1ux , quelquefois Ces f upérieu1·s,
trop f ou:vent iès enne111is, n' efr pas un emploi
quj doive être aba11âonné indifiinll:1-
menr a tout le n1onde; Il in1porte qu'un
Jou111al 11e foir poir.it t111e artne da11s la main
d't1n inécha11t ou d,un e11viet1x; il i1nporte
ique ce 1ninifière (oit exercé avec juftice,
ou au i11oi11s avec décence. Mai5 il ne s'agit
pas ici d,expofer une théorie géné1·alc
pour la perfeétiom ou la 1·éfo11ne des J0urnal1x,
nous dif ons fet1le111e11t qt1e le Public .
â bef oin d'e connoît~:e les 0t1v1·ages, & qu'il
i1, a pas le 111ê1ne be(oi11 de co11110Îrre l' opi-.
1.1io11 d, 1111 Jour nalifl:e. •
~' On L1it toujours miet1x que perfon11e
-corn tne11t 011 veut êrre ' 1ot1é, a dit lln plai.
fan r; in ais en confentar1t lie n' ~tre pas loué,
un Auteur ne fait-il pas roujoars 111ieu.x que
pe1·fo11 ne, 111ieux que le LeCtet1i· mê1ne lie
plus arr.e11tif, oe c1ue c01:itie11t fon Ouvrage.
<lans ']UeJ fpt.it il eft fait., -ce qu'il lui 2
G V~
.. ...
1
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· 116 MERCURE
coûté de rra\'ail, &c.? & s'il falloir ~bfolu·
ment tlM juge1nenc fur cet Ouvrage, ne
ferait-il pas à propos , pour qtte ce jugement
ft1t coni plcttet11ent juR:e , que les idées
d11 Jot1rnalifre futfe11r co111binécs avec celles
de 1, Auteur? ,.,
Mais, dira-r-011, li lei Auteurs rendaient
compte et1x-1nê1nes de leurs Ouvrages da11s
les Journaux, ou li Je.s Journalifres, f e bot-
11a11t à en i·endre cotnpte, s' abfre11oient de les
juger, on feroir privé des avantages de la
critique; cependant la critique dl: utile, on
ne peut le nier.
Oui, 11ne critique jull:e & Cage , di~ée
par le pur a1nG>t1r rle la vérité, fans auct1n
mêlange de paffto11 & d,efprit de parti ,
fa11s aucu11e e11vie de n.uire ou de tn<i>rtifier.
alfaiConnée mê111e de cotts les égards dûs à
l' Autelllr; 1nais la cririque nous a dérro1nP.é'
de la critique; Ces abtts 011t tellement excé:{
é Ces av111rages, qu'il y au1·oit beaucoup
à gagt1er à i·e11e11cer at1x uns poar êcre délivré
des autres.
Qt1a11d on veut citer un medèlc de critique,
on cite celle du Ciel par 1, Acadétnie
Françoife. En citeroir 011 beaucottp d·autres?
.Nla1s cette critique 111ê111e, font'~ ce les
obieétio11s & les jugemen5 qu'elle renfertne
q •.1i e11 fo11t le prin6Îpa t· mérite ~
Non, plLifi't!urs de ces juge1ncns font rigou~
reux ju( u,à l'injufrice; il Ceroit aifé de le
dén1onrrer Qtt'efl:-ce do11c qu'on adiriire
da115 cette critique? C,eft fur tout a 1n0dé-
•
•
,
•
1VlfVFU4U
• •
D :E. F R A N C E. 't fV
ration de l'Académie oppofée à l'acharne--
1nenc de {on Fo11dateu r ; c' cil la co11(it1ération
q u' eile ré111oiga1 e par-cout ·à· Corneiile >
que le Cardinal de Richelieu vouloir hu111ilier;
c' elt le ref peét que le goût rn.ontre partottt
pour le génie perfécuté. • .
, Dans la plu part de nos cri tiques , nous
paroilfons craindre que la 1na~ignité ne
perce p.as affez. Les moins injuftes. ont e11-
core de quoi bleffer l'.Auteur, au moins par
le COJ1. -
Les critiques de goût ont \1n arbitraire
qui prête à l'i11jt1fl:1ce & aux in.it1 \ailes intc11tions;
d'ailleurs, elles font roujours J~licarcs,
parce que la i1uefiio11 efÈ 01·di11aire-
1ne11t de fav<>ir fi l' At1ret1r a de l' ef prit &
du goût, ou s'il en manque.
Les cririque.5 d'érudition , qui co11fi:irue11t
P.riL1cipaletnent ce qu' 011 appelle la critique ,
font plus innoce11tc~ & plt1s utiles ; elles
ont pour prétexte & peuvent avoir pour
objet l'i11ftrt1&ion du Pt1blic & l' éclairciffement
des fairs. Qt1'un tàir f oit vrai ou faux,
011 incerrain , c, cft l' affai1·e des preuves ,
l'amour p1·opre 11,y paraît pas fort inrét·effé.
Eh bien! ces cririqt1es mê1ne f onr a111ères &
venin1eufes , parce que ~, eft à l' Auteur qt1' on
en veut bien plus qt11à l'Ouvrage; c'efi l'Allteur
qu'on veut bl~lfcr, noa1 le Public qu'ün
vc11r inflrui 1·e.
)iinis Je rorc n'eOE pas tot1jours au côté a s
/Ou 1 a liftes, il efi fo11venr <.ia11s l'arrtotirpreRre
int0lérant des Autcur.s, qui s, offcnfe
-
•
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é -
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•
1 V~VIU*U
-
'
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• •
•
-11 g ~I E R C U R E
de toute critique, & 11'eft content 'd'aucun
éloge. L'arrangen1e11t que nous propofo11s
ranédieroit e11core à cet i11co11vé11ie11t ; les
.Autet11·s feroient et1x-111êmes le rapport de
leu1·s Ül1vrages, ~:l le 1:1ublic juge1·oit. ..
Mais tous ees rapports fe1·oie11t toujot11·s .
favorables ! ·
Oui, n1ais ils 11e pourroienr coujours contenir
que ce qui Ce1·oit da11s l10uvrage, & la
· bienféa11ce i11te1·<.iiroit tout éloge.
' ~1ais qui avertira le Public des fautes réRandl1es
dans l10l1vrage?
Quï? ceux qui vou•3ro11t e11 e11tr.eprend1·e
la critique particulière à leurs 1·i!qaes, périls
& f 01·ru11e.
.. Mais e, elt rentrer dans la fonétion de • •
; ' Jour11alille !
Oui, mais; c' efr y rentre1· e11 particulier,
11011 en l1om111e pt1blic; e11 plaidet1r, no11 e11
juge; & qu'o11 ne croye pas cette difii11étion
. chit11ériqt1e, elle efr r1·ès-jn1portanre. 11 y a
toujours q11c portio11 du l)ublic qui efi: la
dupe de l'autorité que s'art·oge tin Journalifie;
celui ci prononce toujou1·s ex Callze-
. . drâ; il a fes Leéteu1·s tol1t trouvés & fes
Difciples ad.diài jurare in verha. magiflri.
Le Cen(el1r particulier, plus olJligé d)a'7oir
raifon, y·rega1·de à det1x fois avant d'entre·
p1·e11d re une cririque; il ne l' e11trepte11d que
quand elle cfl: nécet1àire Ott utile, & qu'il fc
Barre rl'y don11er a{fez d' agrémet1r ~ d.tibtérêt
pour la f,1ire lire. 'te Journalifie eJt 1 r
d'être lû & 'ru, du inoi11s par fes çrox.QIU~
-
-
..
I
•
1
•
•
D E F R A' N C E. 1r9
r & le vulgaire lui flllilpofe caraétè1·e & autorité,
puifqt1'enfin il s' eft fait Jour11alifte.
IDe plus, fi l'Auceur veut répo11d1·e , il
faut qu1il fe ménage ur1 cl1a111 p de bacaille
dans un a1Jtre Jour111;ll ri~al & e1111e111i du ·
, Journal aggreifeur, & qui fot1ve11t lui rcft1fe
territoire dans la crainte de Ce coin pro1ne~-.
' tre. Da11s la critique particulièi;e l' Auteur
-& le Ccnfe11r fe oarce11c à ar111es égales.
· Mais cetttc ~néthotle fera co1111node pour
les mau\'ais Ecrivai11s, do11t elle taï ra les
defaurs ! ...
. Pas fi com111ode.- U11 mat1vais Écrivain
par~îcra deux fois inauvais Écrivain , k
èans l'Qu,;rage & dans 'Extrait. ..
Elle fera fâcl1eufe pottr les bo11s Écrivai11s
qu'elle p1·ive1·a <les louanges qu'ils 1néi:itent !
Pas ,,fi fâcheufe, par la rai!on co11traire. Le
bon Ecrivt.lit1 paroî ~ra doubieme11t digne
des louang's qu ~il aura dû fe refu(er.
Quoi qu'il en f oit enfi11 de l'i1111ovation
propo[é~, ql1, clJe foie ad1!1iffible ou 11on ,
qtte 1, exemple qu'o11 va don11er foit f uivi
oa qt1'il )·eftc fa11s imirate\tcs, ~oici u11 Exr1
·ait où l, Auteur va publique111e11t & a décot1-
. vcrr, a11alyfe1· fon propre Ouvrage> fa11s eloge
.. & fa11s critique.
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Résumé : HISTOIRE de Charlemagne, précédée de Considérations sur la première Race, & suivie de Considérations sur la seconde ; par M. Gaillard, de l'Académie Françoise & de l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres. A Paris, chez Moutard, Imprimeur-Libraire de la Reine, de Madame & de Mme. la Comtesse d'Artois, rue des Mathurins, Hôtel de Cluni, 1782, 4 Vol. in 12.
L'ouvrage 'Histoire de Charlemagne' de M. Gaillard, membre de l'Académie française et de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, publié à Paris en 1782, traite des journaux littéraires et de leur rôle. Ces journaux sont présentés comme des plateformes accessibles à tous les auteurs pour y publier des extraits de leurs œuvres, sans éloges ni critiques. Les éloges peuvent sembler indulgents, tandis que les critiques peuvent être injustes. L'inventeur des journaux littéraires a innové en créant un livre qui fait connaître d'autres livres, mais il a rencontré des interruptions et des conflits avec des savants comme Sallo et l'Abbé Gallois. Le texte critique les journaux littéraires établis par autorité privée, soulignant les abus et les flatteries qui peuvent y être publiés. Il cite des exemples historiques, comme les mauvais vers écrits lors de la maladie du roi Louis XV en 1744. Il propose que les journaux littéraires devraient se limiter à fournir des comptes rendus précis et objectifs des ouvrages, sans juger leur valeur. Le texte critique également les critiques de goût, jugées arbitraires et souvent injustes, et les critiques d'érudition, qui peuvent être venimeuses et viser l'auteur plutôt que l'ouvrage. En conclusion, le texte suggère que les auteurs pourraient eux-mêmes faire le rapport de leurs ouvrages, bien que cette méthode puisse également poser des problèmes.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
178
HISTOIRE de Charlemagne, précédée de Considérations sur la première Race, & suivie de Considérations sur la seconde ; par M. Gaillard, de l'Académie Françoise & de l'Académie des Inscriptions & Belles-Lettres. A Paris, chez Moutard, Imprimeur-Libraire de la Reine, de Madame & de Mme. la Comtesse d'Artois, rue des Mathurins, Hôtel de Cluni, 1782, 4 Vol. in 12.
180
p. 90-96
« NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...] »
Début :
NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...]
Mots clefs :
Paris, Prix, Tablettes de bouillon, Auteur, Libraire, Ouvrage, Femmes, Volumes, Broché, Clavecin, Architecture, Observations, Public, Succès, Avantages, Temps, Contes, Figures
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...] »
Novv EAv Traité d'Architecture-Pratique , con>
cernant la manière de bâtir ſoiidement, avec les
Obſervations néceſſaires ſur le choix, la qualités
l'emploi & le prix des matériaux, ſur le ſalaire de
chaque eſpèce d'Ouvriers ; ſuivi d'un Traité de Géo
mé rie, par J. F. Mourcy, Appareilieut, Inſpecteur
& Toiſeur des Bâtimens du Roi. 1 Vol. in - S°.,
avec huit Planchès, Il contient la maçonnerie, char-,
pente, couverture , brique , carrelage , fouille de
terre glaiſe, vuidange, pavés de grès & blocage. .
Cet Ouvrage utile aux Gens de l'Art & aux Par
ticuliers qui ont à conſtruire à neuf ou en répara
tions a été imprimé & p blié au mois d'Avril der
nier; c'eſt à ce moment même que la vente s'en eſt
trouvée tout-à-coup arrêtée par la mort de l'Auteur.
La Perſonne qui eſt reſtée chargée d'en ſuivre le
débit, ayant moins d'égard au profit qu'à l'extrême
utilité dont cet Ouvrage eſt jugé devoir être aux
Élèves d'Architecture, & même aux Quvriers, a cru
devoir le fixer au prix ie plus bas. c'eſt pourquoi elle
prévient le Public que ce Livre continuera de ſe
débiter au prix de 4 liv. broché & ; liv. rclié. A
I, E , F R A N C E. 91
Paris, chez la Veuve de l'Auteur, rue S. Antoine,
au coin de celle de Jouy; chez M. Mareux, & chez
L. Cellot, Imprimeur- Libraire, rue des grands Au
guſtins ; Alexandre Jombert jeune, Libraire, rue
Dauphine, n°. 1 1 6 ; Prauit, quai de Gêvres.
PR é c 1 s de la Prononciation Angloiſe pour les
voyelles ſirples a, e, i, o, u, y, en proſe & en
vers, à l'uſage des Dames, par M. Drobecq, Mem
bre du Muſée de Paris, & Correſpondant du Cercfe
des Philadelphes du Cap François ; Brochure de
16 pages in-8°. A Paris, chez l'Auteur, rue Dau
phine, au Muſée de Paris. -
C'eſt le comrnentcment d'un Ouvrage dont l'Au
teur donnera la ſuite, ſi ce premier Eſſai plaît aux
Amateurs des Langues étrangères.
CoN Frss roN générale de l'année 178 ;, Bro
chure in-16 de 46 pages. A Iſpahan; & ſe trouve à
Paris, chez Buiſſon, Libraire, hôtel de Meſgrigny,
rue des Poitevins. - -
· Le but de cette bagatelle eſt de faire paſſer en
revue ſous la forme d'une Confeſſion faite pour l'an
née 1785, avant de mourir les principaux faits dont
elle a été le témoin. On y trouve des traits d'eſprit
& de gaîté. -
DE s Mºyens de conſerver la ſanté des Blancs &
des Nigres aux Antilles ou climats chauds & humides
de l Amérique.in-8°. A St-Domingue; & ſe trouve à
Paris, chez Méquignon l'aîné, Libraire, rue des
Cordelicrs. - # 1
Cet Ouvrage a été fait ſur les lieux mêmes ; ce
qui eſt un préjugé, pour les obſervations que
rapporte l'Auteur, & pour les méthodes curative1
qu'il indique. -
92 | | | M E R C U R E ,
- rAB L ETTEs de Bouillon, économiques, propres
aux uſages domeſtiques & pour la Marine. A Paris,
chez le ſieur de Lavoiepierre, rue Saint Honoré,
hôtel des Américains. Prix, 8 liv. la livre ou les
trente-deux Tablettes. - -
· On ſait que le ſieur de Lavoiepierre a toujours .
eu pour objet de procurer au Public les comeſtibles
qui peuvent lui être utiles ou agréables, & ſon zèle
induſtrieux a toujours obtenu la confiance du Public.
Ayant reconnu l'utilité des Tablettes de Bouillon, il
s'eſt appliqué à leur fabrication, & ſon ſuccès ne lui
A laiſſoit plus rien à deſirer quant à la qualité; mais le
prix exceſſif auquel il étoit obligé de les vendre, l'a
déterminé à rechercher un pays cu les viandes fuiſent
abondantes, à bas prix & d'une excellente qualité.
Ayant trouvé ces avantages dans le fond du Nord,
il y a formé avec un de ſes Correſpondaiis, à qui il
a ccmmuniqué ſes procédés, un établiſſement pour
-
: -
la compoſiion de ces Tablettes.
Avantages des Tablettes de Bouillon. On peut,
par leur moyen, ſeprocurer en un mom nt, partout
ou l'on ſe trouve, un Bouillon ou un Pota e auſſi
ſain & auſſi agréable que ie Bouillon le mieux fait.
Elles ſoutiennent le paſſage de l'Equat ur, & ſe con
ſervent pluſieurs années en les tenant renfermées &
au ſec dans les b ëtes avec leſquelles on les vend. .
La manière de les employer eſt ſimple & facile. Il
ne s'agit que de me tre une Tablette dc demi-once
pour chaque demi - ſeptier ( ou demie livre) d'eau
bouilante , y ajoutant une pincée de ſel ; on remue
avec la cuiller, & le Bouillon eſt fait. L'on en fait
une ſoupe ou un lºotage à ſa volonté. #
Outre les avantages ci d ſſus, les circonſtances
où ces Tablettes peuvent être utiles ſont à l'infini,
puiſqu'elles peuvent toujours remp'acer le Bouillon,
& † elies ſervent dans bien des cas où le Beuillon
n'eſt pas ſuffiſant.
D E F R A N C E. , 3.
Le Bouillon ordinaire eſt ſouvent foible & plat,
parce qu'on n'y a pas mis aſſez de viande; ou parce
qu'elle n'a pas été cuite aſſe g temps , on y fait
fondre une ou deux de ces Tablettes ; & le Bouillon
reprend du corps & du goût, & c. - -
" Les perſonnes qui en demanderont, voudront bien
joindie à leur lettre en mandat ſur quelque maiſon
à Paris, pour en recevoir le payement. |
TRAITÉ de la Pêche, ou l'Art de ſoumettre les
Poiſſons à l empire de l'homme, par M. Buc'hcz,
Auteur de diff rens Ouvrages économiques, Volume
, in-12. P1ir, 2 liv. broche. A Paris, chez Guillot,
Libraire, rue Saizt Jacques.
SIG e VARr, dédié aux Ames ſenſibles; Roman
traduit de l'Allemand, par M. de Lavaux. A Paris,
chez Volland, Libraire, quai des Auguſtins.
Sigevart, le plus jeune des fils d'un Bailli d'un
petit Vi lage de Souabe, deſtiné dès fa première jeu
neſſe par ſon gcût & la volonté de ſes parens, à la
Profeſſion Religieuſe chez les Capucins de leur Vil
lage, partit de chez lui pour aller faire ſes premières
études à Hambourg : de-là il paſſa dans l'Univerſité
d'Ingolſtad, où il ſe prit d'une vive paſſion pour la
filie d'un Conſeiller auquel il avoit été recommandé:
ce goût lui fit bisetôt oublier ſa première deſtina- .
tion ; il rechercha les moyers de vivre dans le
monde, & de s'unir avec l'objet qui avoit fait naître
& qui partageoit ſon amour. Les divers événemens
que Sigevart épreuva pendant le cours de ſes études,
& le maiheureux ſuccès de ſes amours, le contrai
gnirent de revenir à ſes anciens projets, & à prendre
i'habit de Capucin. On voit qu'il n'y a rien de mer
veilleux dans ce plan. Les divers événemens qui for
ment l'Cuvrage,excitent de temps en temps la cu
rioſité; mais on n'y remarque rien, pas même le
- M E R C U R. E -
: ſtyle, qui puiſſe faire mettre ce Roman au-deſſus de
la claſſe ſi nombreuſe de ceux qui ſe font lire avec
quelque plaiſir, & dont il ne reſte rien dans la mé
moire. • * .
, -
L E s Femmes comme il convient de les voir, ou
Appelgu de ce que les Femmes ont été, de ce qu'elles
ſont & de ce qu'elles pourroient être. A Londres , &
ſe trouve à Paris, paſſage des Jacobins, rue Saint
Jacques. - - -
Les Hommes & les Femmes ont, en ſortant des
mains de la Nature, les mêmes moyens & les mêmes
diſpoſitions, & la ſeule éducation occaſionne les dif
férences qu'il y a entre les deux ſexes : voilà ce que
l'Auteur vcudroit prouver dans la première Partie de
ſon Ouvrage. · · · · · - · s
La deuxième contient la nomenclature de toutes
les Femmes qui ſe ſont rendues célèbres chez les
divers Peuples. - - -
La troiſième préſente l'examen particulier de ce
que les Femmes ſont actuellement en France, & de
ce qu'elics pourroient y être ; er fin l'Auteur propoſe
un Etabliſiement au moyen duquel les Femmes
ſeroient aſſociées à la gloire de leurs maris, & pour
roieñt par conſéquent partager avec eux les Hon
neurs, les Grades, les Cordons, &c. On ſait com
bien on a déjà écrit, & combien on pourroit écrire
encore ſur cette matière, même après avoir lu cet
Ouvrage, qui nous a paru ne contenir aucune
vue nouvelle. Nous croyors d'ailleurs que quel
ques-uns des moyens qu'il propoſe en élevant un
ſexe, humilieroient bien l'autre Il ſeroit plaiſant
· en effet de voir une femme Maréchale de France,
, & décorée du Ccrdon Bleu, tandis que ſon mari
aurcit à peine la Croix de S. Louis. ' ' »
PARIs & la Province, çt, Choix des plus beaux
D E- F R A N C E.' 95
Monumens d'Architecture anciens & modernes ent
France, deſſiné par M. Teſtard, & gravé en cou
leur par J. A. Lecampion, quartier de la Cité, Prix,
6 liv. A Paris, chez l'Auteur , rue Saint Jacques,
n°. 8 , & Leſclapart, Libraire , rue du Rcule,
n°. I I. -
Cette première Livraiſon nous a paru bien exécu
tée, & l'on y lit des explications qui offrent des dé
tails curieux & des obſervations piquantes.
L E Cabinet des Fées, ou Colleciien choiſie dºs
Contes des Fées & autres Cortes merveilleux ornés
de Figures, treizième Livraiſºn, Tomes XXV &
XXVI , contenant les nouveaux Contes Orientaux
· par M le Comte de Caylus , les Contes de Mont
crif, la Reine fantaſque de J. J Rouſſeau, la Belle
& la Bête, & les Veilléesde Theſſalie.
- Cette Collection formera 3 1 Volumes in 8°.,
dont le prix eſt de 3 liv. 12 ſols le Volume broché
avec 3 Planches. -
Le ſuccès qu'elle a obtenu a engagé l'Editeur à
prendre des arrangemens pour une autre Edition en
3 1 Volumes in-12 avec les mêmes Figures de l'in
· 8°., dont le prix eſt de 2 liv. 8 ſols le Volume
broché, & pour une autre Edition en 3 1 Volumes
in 12 ſans Figures, dont le prix eſt de 1 liv. 1 5 ſols
· le Volume broché. Il en paroît actuellement 1 2 Vol.
On s'inſcrit pour les diverſes Editions à Paris,
chez Ci1chet, Libraire-Editeur des OEuvres de le
' Sage & Prévoſt; & à Genève, chez Barde , Mauget
& Compagnie , Imprimeurs-Libraires.
Nota. On prévient M M. les Souſcripteurs qu'il
y aura un Supplément de ſix Volumes qu'on aura
la liberté de prendre ou de laiſſer. Au moyen de ce
· Supplément , la Collectionentière aura 3 6 Volumes
tant in-8°. qu'in - 12, ſans y comprendre un ou
deux Volumes de Notices ſur la Vie des Auteurs.
96 M E R C U R E
: Nvx # Ros 28 à 33 des Feuilles de Terpſychore
pour la Harpe & pour le Clavecin , contenant la
Romance de Nina , &c. Prix, 1 liv. 4 ſols chaque
Cahier. Abonnement pour cinquante-deux Numéros
3o liv. pour chaque Inſtrument. A Paris, chez Cou
ſineau père & fils, Luthiers de la Reine, rue des
Poulies. - - - -
- _ - # # # # # # | | | | | | |
TRro concertant pour le Clavecin , F/ûte &
Alto, par M. A. Kuhn, OEuvre V. Prix, 3 liv.
12 ſols, faiſant le Numéro 3o du Journal-de Pièces
de Clavecin par différens Auteurs. — Trois Sonates
pour le Clavecin , Violon & Violonceile, par M.
Joſeph Hayden, OEuvre XLV, neuvième Livre de
Clavecin. Prix, 7 liv. 4 ſols. — Six Romances &
ſix Rondeaux pour le Piano ou la Harpe, deux
Violons ad libitum , par M. Julien Navoigille,
GEuvre IV. Prix, 7 liv. 4 ſols. A Paris, cbez M.
Boyer, Marchand de Muſique, rue de Richelieu,
ancien Café de Foy, & Mme Lemenu, rue du
Roule, à la Clef d'or.
cernant la manière de bâtir ſoiidement, avec les
Obſervations néceſſaires ſur le choix, la qualités
l'emploi & le prix des matériaux, ſur le ſalaire de
chaque eſpèce d'Ouvriers ; ſuivi d'un Traité de Géo
mé rie, par J. F. Mourcy, Appareilieut, Inſpecteur
& Toiſeur des Bâtimens du Roi. 1 Vol. in - S°.,
avec huit Planchès, Il contient la maçonnerie, char-,
pente, couverture , brique , carrelage , fouille de
terre glaiſe, vuidange, pavés de grès & blocage. .
Cet Ouvrage utile aux Gens de l'Art & aux Par
ticuliers qui ont à conſtruire à neuf ou en répara
tions a été imprimé & p blié au mois d'Avril der
nier; c'eſt à ce moment même que la vente s'en eſt
trouvée tout-à-coup arrêtée par la mort de l'Auteur.
La Perſonne qui eſt reſtée chargée d'en ſuivre le
débit, ayant moins d'égard au profit qu'à l'extrême
utilité dont cet Ouvrage eſt jugé devoir être aux
Élèves d'Architecture, & même aux Quvriers, a cru
devoir le fixer au prix ie plus bas. c'eſt pourquoi elle
prévient le Public que ce Livre continuera de ſe
débiter au prix de 4 liv. broché & ; liv. rclié. A
I, E , F R A N C E. 91
Paris, chez la Veuve de l'Auteur, rue S. Antoine,
au coin de celle de Jouy; chez M. Mareux, & chez
L. Cellot, Imprimeur- Libraire, rue des grands Au
guſtins ; Alexandre Jombert jeune, Libraire, rue
Dauphine, n°. 1 1 6 ; Prauit, quai de Gêvres.
PR é c 1 s de la Prononciation Angloiſe pour les
voyelles ſirples a, e, i, o, u, y, en proſe & en
vers, à l'uſage des Dames, par M. Drobecq, Mem
bre du Muſée de Paris, & Correſpondant du Cercfe
des Philadelphes du Cap François ; Brochure de
16 pages in-8°. A Paris, chez l'Auteur, rue Dau
phine, au Muſée de Paris. -
C'eſt le comrnentcment d'un Ouvrage dont l'Au
teur donnera la ſuite, ſi ce premier Eſſai plaît aux
Amateurs des Langues étrangères.
CoN Frss roN générale de l'année 178 ;, Bro
chure in-16 de 46 pages. A Iſpahan; & ſe trouve à
Paris, chez Buiſſon, Libraire, hôtel de Meſgrigny,
rue des Poitevins. - -
· Le but de cette bagatelle eſt de faire paſſer en
revue ſous la forme d'une Confeſſion faite pour l'an
née 1785, avant de mourir les principaux faits dont
elle a été le témoin. On y trouve des traits d'eſprit
& de gaîté. -
DE s Mºyens de conſerver la ſanté des Blancs &
des Nigres aux Antilles ou climats chauds & humides
de l Amérique.in-8°. A St-Domingue; & ſe trouve à
Paris, chez Méquignon l'aîné, Libraire, rue des
Cordelicrs. - # 1
Cet Ouvrage a été fait ſur les lieux mêmes ; ce
qui eſt un préjugé, pour les obſervations que
rapporte l'Auteur, & pour les méthodes curative1
qu'il indique. -
92 | | | M E R C U R E ,
- rAB L ETTEs de Bouillon, économiques, propres
aux uſages domeſtiques & pour la Marine. A Paris,
chez le ſieur de Lavoiepierre, rue Saint Honoré,
hôtel des Américains. Prix, 8 liv. la livre ou les
trente-deux Tablettes. - -
· On ſait que le ſieur de Lavoiepierre a toujours .
eu pour objet de procurer au Public les comeſtibles
qui peuvent lui être utiles ou agréables, & ſon zèle
induſtrieux a toujours obtenu la confiance du Public.
Ayant reconnu l'utilité des Tablettes de Bouillon, il
s'eſt appliqué à leur fabrication, & ſon ſuccès ne lui
A laiſſoit plus rien à deſirer quant à la qualité; mais le
prix exceſſif auquel il étoit obligé de les vendre, l'a
déterminé à rechercher un pays cu les viandes fuiſent
abondantes, à bas prix & d'une excellente qualité.
Ayant trouvé ces avantages dans le fond du Nord,
il y a formé avec un de ſes Correſpondaiis, à qui il
a ccmmuniqué ſes procédés, un établiſſement pour
-
: -
la compoſiion de ces Tablettes.
Avantages des Tablettes de Bouillon. On peut,
par leur moyen, ſeprocurer en un mom nt, partout
ou l'on ſe trouve, un Bouillon ou un Pota e auſſi
ſain & auſſi agréable que ie Bouillon le mieux fait.
Elles ſoutiennent le paſſage de l'Equat ur, & ſe con
ſervent pluſieurs années en les tenant renfermées &
au ſec dans les b ëtes avec leſquelles on les vend. .
La manière de les employer eſt ſimple & facile. Il
ne s'agit que de me tre une Tablette dc demi-once
pour chaque demi - ſeptier ( ou demie livre) d'eau
bouilante , y ajoutant une pincée de ſel ; on remue
avec la cuiller, & le Bouillon eſt fait. L'on en fait
une ſoupe ou un lºotage à ſa volonté. #
Outre les avantages ci d ſſus, les circonſtances
où ces Tablettes peuvent être utiles ſont à l'infini,
puiſqu'elles peuvent toujours remp'acer le Bouillon,
& † elies ſervent dans bien des cas où le Beuillon
n'eſt pas ſuffiſant.
D E F R A N C E. , 3.
Le Bouillon ordinaire eſt ſouvent foible & plat,
parce qu'on n'y a pas mis aſſez de viande; ou parce
qu'elle n'a pas été cuite aſſe g temps , on y fait
fondre une ou deux de ces Tablettes ; & le Bouillon
reprend du corps & du goût, & c. - -
" Les perſonnes qui en demanderont, voudront bien
joindie à leur lettre en mandat ſur quelque maiſon
à Paris, pour en recevoir le payement. |
TRAITÉ de la Pêche, ou l'Art de ſoumettre les
Poiſſons à l empire de l'homme, par M. Buc'hcz,
Auteur de diff rens Ouvrages économiques, Volume
, in-12. P1ir, 2 liv. broche. A Paris, chez Guillot,
Libraire, rue Saizt Jacques.
SIG e VARr, dédié aux Ames ſenſibles; Roman
traduit de l'Allemand, par M. de Lavaux. A Paris,
chez Volland, Libraire, quai des Auguſtins.
Sigevart, le plus jeune des fils d'un Bailli d'un
petit Vi lage de Souabe, deſtiné dès fa première jeu
neſſe par ſon gcût & la volonté de ſes parens, à la
Profeſſion Religieuſe chez les Capucins de leur Vil
lage, partit de chez lui pour aller faire ſes premières
études à Hambourg : de-là il paſſa dans l'Univerſité
d'Ingolſtad, où il ſe prit d'une vive paſſion pour la
filie d'un Conſeiller auquel il avoit été recommandé:
ce goût lui fit bisetôt oublier ſa première deſtina- .
tion ; il rechercha les moyers de vivre dans le
monde, & de s'unir avec l'objet qui avoit fait naître
& qui partageoit ſon amour. Les divers événemens
que Sigevart épreuva pendant le cours de ſes études,
& le maiheureux ſuccès de ſes amours, le contrai
gnirent de revenir à ſes anciens projets, & à prendre
i'habit de Capucin. On voit qu'il n'y a rien de mer
veilleux dans ce plan. Les divers événemens qui for
ment l'Cuvrage,excitent de temps en temps la cu
rioſité; mais on n'y remarque rien, pas même le
- M E R C U R. E -
: ſtyle, qui puiſſe faire mettre ce Roman au-deſſus de
la claſſe ſi nombreuſe de ceux qui ſe font lire avec
quelque plaiſir, & dont il ne reſte rien dans la mé
moire. • * .
, -
L E s Femmes comme il convient de les voir, ou
Appelgu de ce que les Femmes ont été, de ce qu'elles
ſont & de ce qu'elles pourroient être. A Londres , &
ſe trouve à Paris, paſſage des Jacobins, rue Saint
Jacques. - - -
Les Hommes & les Femmes ont, en ſortant des
mains de la Nature, les mêmes moyens & les mêmes
diſpoſitions, & la ſeule éducation occaſionne les dif
férences qu'il y a entre les deux ſexes : voilà ce que
l'Auteur vcudroit prouver dans la première Partie de
ſon Ouvrage. · · · · · - · s
La deuxième contient la nomenclature de toutes
les Femmes qui ſe ſont rendues célèbres chez les
divers Peuples. - - -
La troiſième préſente l'examen particulier de ce
que les Femmes ſont actuellement en France, & de
ce qu'elics pourroient y être ; er fin l'Auteur propoſe
un Etabliſiement au moyen duquel les Femmes
ſeroient aſſociées à la gloire de leurs maris, & pour
roieñt par conſéquent partager avec eux les Hon
neurs, les Grades, les Cordons, &c. On ſait com
bien on a déjà écrit, & combien on pourroit écrire
encore ſur cette matière, même après avoir lu cet
Ouvrage, qui nous a paru ne contenir aucune
vue nouvelle. Nous croyors d'ailleurs que quel
ques-uns des moyens qu'il propoſe en élevant un
ſexe, humilieroient bien l'autre Il ſeroit plaiſant
· en effet de voir une femme Maréchale de France,
, & décorée du Ccrdon Bleu, tandis que ſon mari
aurcit à peine la Croix de S. Louis. ' ' »
PARIs & la Province, çt, Choix des plus beaux
D E- F R A N C E.' 95
Monumens d'Architecture anciens & modernes ent
France, deſſiné par M. Teſtard, & gravé en cou
leur par J. A. Lecampion, quartier de la Cité, Prix,
6 liv. A Paris, chez l'Auteur , rue Saint Jacques,
n°. 8 , & Leſclapart, Libraire , rue du Rcule,
n°. I I. -
Cette première Livraiſon nous a paru bien exécu
tée, & l'on y lit des explications qui offrent des dé
tails curieux & des obſervations piquantes.
L E Cabinet des Fées, ou Colleciien choiſie dºs
Contes des Fées & autres Cortes merveilleux ornés
de Figures, treizième Livraiſºn, Tomes XXV &
XXVI , contenant les nouveaux Contes Orientaux
· par M le Comte de Caylus , les Contes de Mont
crif, la Reine fantaſque de J. J Rouſſeau, la Belle
& la Bête, & les Veilléesde Theſſalie.
- Cette Collection formera 3 1 Volumes in 8°.,
dont le prix eſt de 3 liv. 12 ſols le Volume broché
avec 3 Planches. -
Le ſuccès qu'elle a obtenu a engagé l'Editeur à
prendre des arrangemens pour une autre Edition en
3 1 Volumes in-12 avec les mêmes Figures de l'in
· 8°., dont le prix eſt de 2 liv. 8 ſols le Volume
broché, & pour une autre Edition en 3 1 Volumes
in 12 ſans Figures, dont le prix eſt de 1 liv. 1 5 ſols
· le Volume broché. Il en paroît actuellement 1 2 Vol.
On s'inſcrit pour les diverſes Editions à Paris,
chez Ci1chet, Libraire-Editeur des OEuvres de le
' Sage & Prévoſt; & à Genève, chez Barde , Mauget
& Compagnie , Imprimeurs-Libraires.
Nota. On prévient M M. les Souſcripteurs qu'il
y aura un Supplément de ſix Volumes qu'on aura
la liberté de prendre ou de laiſſer. Au moyen de ce
· Supplément , la Collectionentière aura 3 6 Volumes
tant in-8°. qu'in - 12, ſans y comprendre un ou
deux Volumes de Notices ſur la Vie des Auteurs.
96 M E R C U R E
: Nvx # Ros 28 à 33 des Feuilles de Terpſychore
pour la Harpe & pour le Clavecin , contenant la
Romance de Nina , &c. Prix, 1 liv. 4 ſols chaque
Cahier. Abonnement pour cinquante-deux Numéros
3o liv. pour chaque Inſtrument. A Paris, chez Cou
ſineau père & fils, Luthiers de la Reine, rue des
Poulies. - - - -
- _ - # # # # # # | | | | | | |
TRro concertant pour le Clavecin , F/ûte &
Alto, par M. A. Kuhn, OEuvre V. Prix, 3 liv.
12 ſols, faiſant le Numéro 3o du Journal-de Pièces
de Clavecin par différens Auteurs. — Trois Sonates
pour le Clavecin , Violon & Violonceile, par M.
Joſeph Hayden, OEuvre XLV, neuvième Livre de
Clavecin. Prix, 7 liv. 4 ſols. — Six Romances &
ſix Rondeaux pour le Piano ou la Harpe, deux
Violons ad libitum , par M. Julien Navoigille,
GEuvre IV. Prix, 7 liv. 4 ſols. A Paris, cbez M.
Boyer, Marchand de Muſique, rue de Richelieu,
ancien Café de Foy, & Mme Lemenu, rue du
Roule, à la Clef d'or.
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Résumé : « NOUVEAU Traité d'Architecture-Pratique, concernant la manière de bâtir solidement, avec les [...] »
Le document présente plusieurs ouvrages et publications variés. Le 'Traité d'Architecture-Pratique' de J. F. Mourcy, publié en avril, traite des techniques de construction, des matériaux utilisés et des salaires des ouvriers. La vente de cet ouvrage a été interrompue par le décès de l'auteur, mais il reste disponible à un prix réduit pour son utilité auprès des élèves et des ouvriers. Le 'Précis de la Prononciation Angloise' de M. Drobecq est un guide destiné aux dames pour maîtriser les voyelles simples en prose et en vers. La 'Confession générale de l'année 1785' est une brochure humoristique qui récapitule les événements marquants de cette année. L'ouvrage 'Des Moyens de conserver la santé des Blancs & des Nigres aux Antilles' repose sur des observations locales. Les 'Tablettes de Bouillon' de Lavoiepierre sont des produits économiques et pratiques pour préparer rapidement du bouillon, utiles en voyage ou en cuisine. Le 'Traité de la Pêche' de M. Buc'hcz explore l'art de capturer les poissons. Le roman 'Sigevart', traduit de l'allemand par M. de Lavaux, raconte l'histoire d'un jeune homme destiné à la vie religieuse mais qui tombe amoureux et choisit une autre voie, avant de revenir à ses intentions initiales pour devenir capucin. L'ouvrage 'Les Femmes comme il convient de les voir' examine les différences entre les sexes, attribuées à l'éducation, et propose une nomenclature des femmes célèbres ainsi qu'un établissement où les femmes partageraient les honneurs et les grades avec leurs maris, une idée jugée controversée. Le texte mentionne également des publications sur l'architecture française, une collection de contes des fées, et diverses partitions musicales pour harpe et clavecin, avec des détails sur les prix et les éditeurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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