LES Plaifirs de PEfprit , ode qui a remporté
le Prix de l'Académie de PAU
en l'année 1768 ; par M. l'Abbé DE
MALESPINE. A Paris , chez L'Es-
CLAPART , Libraire , au quai de Gèvres.
LEE fujet du Prix que l'Académie de
Pau avoit propofé a dû plaire aux gens de
lettres . On les invitoit à célébrer les plaifirs
qu'ils goûtent ; ils devoient par conféquent
mettre beaucoup de vérité dans
leurs ouvrages. Nous favons que le concours
a été très- nombreux ; l'ode de M.
l'Abbé Malefpine a réuni tous les fuffrages ,
& nous croyons que le public approuvera
ce jugement. On trouve , au commencement
de cette brochure , dont la forme
typographique plaira aux amateurs , une
préface lumineufe & bien écrite. L'auteur
y parle du genre de l'ode comme un homme
qui le connoît bien , & qui eft fait pour y
avoir les plus grands fuccès ; les bornes
d'un extrait ne nous permettent pas d'analyfer
cette préface , dont nous ne faurions
trop louer le ſtyle pur , noble , & véhément.
M. l'Abbé de Maleffine entre dans
fon fujet par ce début :
JUIN 1768, ས 3 ་
Fuis , volupté , mère du crime :
Que peuvent fur moi tes appas ?
Je m'élance & franchis l'abîme
Que tes fleurs couvrent fous mes pas.
A mes fens j'inapofe filence :
Leur paffagère jouiſſance
Eteint l'ivrefle des defirs.
Mon efprit s'échauffe , s'enflamme ;
La pensée élève mon âme ,
Elle éternife mes plaifirs .
L'Auteur prend fon effor & va , comme
Prométhée , s'enflammer du feu céleſte :
il contemple enfuite la divinité :
Au feul afpect de les ouvrages
Quels fecrets me font découverts !
Mon efprit devance les âges ,
Je vois éclorre l'univers.
Le télescope d'Uranie
Me montre l'ordre , l'harmonie
Des mondes flottans dans les cieux.
Ces foleils , ces globes immenfes,
Rapprochés malgré leurs diftances ,
Semblent defcendre fous mes yeux.
Cette image nous paroît fublime. L'Au.
teur revient enfuite dans fon cabinet , il y
trouve la Vérité & la Liberté ; tout ceci
eft mis en action ; on a fouvent obfervé
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
ces petits drames dans Pindare & dans le
grand Rouffeau. Il faut du goût pour en
faire ufage , & M. l'Abbé de Malefpine
y a parfaitement réuffi ; il rend enfuite ,
en très-beaux vers , les fenfations agréables
qu'il éprouve à la lecture de fes maîtres.
Du fruit de vos veilles favantes
Je m'enrichis , illuftres morts !
Fils de Calliope , tu chantes ,
Mon âme éprouve tes tranfports.
Sophocle excite mes alarmes ,
Son rival m'arrache des larmes :
Je ris avec Anacréon.
Quand j'entends tonner Démosthène ,
Mon coeur eft citoyen d'Athène ,
Je vole aux champs de Marathon.
L'étude de l'hiftoire & de la mytholo
gie préfentent deux tableaux bien variés ,
bien contraftés , pleins de délicateffe &
de goût. Nous tranfcrirons , avec plaifir ,.
une ftrophe fur la compofition , elle nous
paroît mériter les plus grands éloges : l'enthoufiafme
de l'Auteur y eft à fon comble ,
& cet endroit , qui eft le plus beau de
fon ouvrage , peut être comparé à tout ce
que nous avons de plus admirable dans.
le genre lyrique,
Un feu dévorant me conſume !
Quel fouffle anime mes efprits ! -
•
1.3,
JUIN 1768.
Mon âme coule fous ma plume ,
Elle paffe dans mes écrits .
>
Ainfi la matière écumante
S'élève , gronde , impatiente
D'échapper au gouffre enflammé ;
Et , par un dédale rapide ,
Court au gré de l'art qui la guide ,
Reproduire un Roi bien - aimé.
où
Nous n'étendrons pas plus loin cet extrait
; il faut lire toute cette ode pour en
connoître toutes les beautés . M. l'Abbé de
Malefpine a ajouté une autre ode à celle
dont nous avons rendu compte : le fujet
de ce fecond ouvrage eft la fête de la rofe ,
qu'on célèbre à Salency , en Picardie ,
la fille la plus vertueufe eft couronnée de
rofes le 8 juin ; nous en prendrons au
hafard deux ftrophes qui feront connoître
à nos lecteurs le mérite de cet ouvrage..
Que la molleffe ailleurs l'encenſe ,
Fuis , dangereufe volupté ;
L'air que refpire l'innocence
De tes feux feroit infecté.
Ainfi la vapeur infernale
Que du volcan la bouche exhale ,
Ternit l'émail des tendres fleurs
Quand , échappés, des bords du gouffre ,
Des flots de bitume & de fouffre ,
Couvrent les champs de leur fureur.
134 MERCURE DE FRANCE.
Arbitres du bonheur du monde ,
Sur les moeurs portez vos regards ;
Parlez à votre voix féconde :
Élles naîtront de toutes parts.
La vertu modefte & timide
De vils tréfors n'eft point avide
Sa récompenfe eft une fleur.
Tel un fimple rameau d'Athène
Etoit pour une âme romaine
Le falaire de la valeur.
+
Le ftyle de M. l'Abbé de Malefpine est
pur , noble , harmonieux & pittorefque.
Cet Auteur eft fait pour accréditer le genre
de l'ode , qui eft trop négligé en France.
Nous avons peu d'écrivains dont la manière
foit plus intéreffante & le goût plus délicat.
Les juftes fuccès qu'il a eus à Pau lui en
promettent de nouveaux fur un plus grand
théâtre. Les philofophes & les poëtes feront
également fatisfaits de ces deux ouvrages.