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551
p. 1379-1382
Principes de l'Histoire, &c. [titre d'après la table]
Début :
PRINCIPES DE L'HISTOIRE pour l'Education de la Jeunesse ; cinquiéme [...]
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texteReconnaissance textuelle : Principes de l'Histoire, &c. [titre d'après la table]
PRINCIPES DE L'HISTOIRE pour
l'Education de la Jeunesse ; cinquiéme
année, qui contient l'Histoire Etran
gere. Par M. l'Abbé Lenglet du Fresnoy ,
In 12. A Paris , chés Debure l'aîné , 1737.
11. Vol.
Fiij
Co
1380 MERCURE DE FRANCE
Ce Volume est utile par sa diversité,on
y trouve l'Histoire de nos Voisins ; et
l'on commence par les parties qui apro-
chent le plus de notre propre Histoire.
L'Angleterre , qui marche la premiere ,
est utile à un François qui veut connoî-
tre les differends de cette illustre Nation
avec la Françoise ; la connoissance de
l'Espagne nous devient nécessaire ,
doit nous interesser, depuis qu'un Prince
du Sang de nos Rois est monté sur ce
Trône. L'Histoire de Portugal , qui tienţ
à celle d'Espagne , y est traitée avec une
égale précision. Ces trois natures d'His-
toire occupent les cinquante premieres
Leçons.
L'Auteur employe les 20. Leçons sui-
vantes à l'Histoire d'Italie. Venise , Na
ples , Sicile , la Savoye , la Toscane , et
quelques autresPrincipautés y sont expli-
quées avec cette juste précision qui est
nécessaire dans les Abregés. Et l'on
commence à la 71. Leçon à traiter les
quatre grandes Couronnes du Nort ; le
Dannemarck , la Suede , la Pologne et la
Russie. Ce sont des Histoires qu'on ne
doir pas ignorer ; mais M. Lenglet ne
s'attache point au détail des premiers
temps , qui dans ces sortes d'Histoires
sont très-confus et peu interessans . Ces
11. Vol.
Nations
JUIN.
1737
1381
Nations mêmes n'étoient pas encore sor-
ties de la barbarie , qui caractérisoit les
anciens Peuples du Nort.
Les huit dernieres Leçons sont em
ployées à faire connoître ce qu'il y a de
plus illustre dans les Peuples de l'Asie ,
de l'Afrique et de l'Amérique ; mais
quelle précision n'a-t'il pas falu employer
pour donner quelques idées de tous ces
vastes Pays ? Il est vrai que l'Auteur qui
fait remarquer ce qu'il peut y avoir d'u-
tile dans ces Histoires Etrangeres , a soin
de renvoyer aux Auteurs qui en ont trai
té avec le plus d'exactitude;et ce n'est pas
une chose indifferente d'avoir quelque
notion des Peuples avant que d'en exami-
ner l'Histoire avec quelque détail et mê-
me de ne pas ignorer le caractere des plus
grands Princes qui les ont gouvernés.
Toutes les instructions qui accompa
gnent chaque nature d'Histoire, sont au
tant de Méthodes abregées pour les étu-
dier avec plus d'étendue, mais l'Auteur a
toujours soin d'écarter les Livres qui rens
ferment trop de détail , pour ne pas faire
perdreinutilement un temps que l'on doit
quelquefois employer aux affaires ou à
d'autres études conformes à l'état de vie
que l'on a embrassé.
La Préface de ce Volume , plus courts
11. Vel.
Fiiij
que
1382 MERCURE DE FRANCE
que celle des autres , est suivie d'une Lis
te très-succincte de ce qui est absolu-
ment necessaire pour connoître toutes
les Nations dont l'Histoire est traitée
dans cette cinquième année.
L'Auteur fait esperer dans peu le sixié-
me Volume qui termine cet Ouvrage in-
teressant pour la jeunesse ; et qui n'est
pas même inutile pour des Personnes plus
avancées , mais qui ont besoin de ne pas
languir long-tems sur les mêmes Etudes.
l'Education de la Jeunesse ; cinquiéme
année, qui contient l'Histoire Etran
gere. Par M. l'Abbé Lenglet du Fresnoy ,
In 12. A Paris , chés Debure l'aîné , 1737.
11. Vol.
Fiij
Co
1380 MERCURE DE FRANCE
Ce Volume est utile par sa diversité,on
y trouve l'Histoire de nos Voisins ; et
l'on commence par les parties qui apro-
chent le plus de notre propre Histoire.
L'Angleterre , qui marche la premiere ,
est utile à un François qui veut connoî-
tre les differends de cette illustre Nation
avec la Françoise ; la connoissance de
l'Espagne nous devient nécessaire ,
doit nous interesser, depuis qu'un Prince
du Sang de nos Rois est monté sur ce
Trône. L'Histoire de Portugal , qui tienţ
à celle d'Espagne , y est traitée avec une
égale précision. Ces trois natures d'His-
toire occupent les cinquante premieres
Leçons.
L'Auteur employe les 20. Leçons sui-
vantes à l'Histoire d'Italie. Venise , Na
ples , Sicile , la Savoye , la Toscane , et
quelques autresPrincipautés y sont expli-
quées avec cette juste précision qui est
nécessaire dans les Abregés. Et l'on
commence à la 71. Leçon à traiter les
quatre grandes Couronnes du Nort ; le
Dannemarck , la Suede , la Pologne et la
Russie. Ce sont des Histoires qu'on ne
doir pas ignorer ; mais M. Lenglet ne
s'attache point au détail des premiers
temps , qui dans ces sortes d'Histoires
sont très-confus et peu interessans . Ces
11. Vol.
Nations
JUIN.
1737
1381
Nations mêmes n'étoient pas encore sor-
ties de la barbarie , qui caractérisoit les
anciens Peuples du Nort.
Les huit dernieres Leçons sont em
ployées à faire connoître ce qu'il y a de
plus illustre dans les Peuples de l'Asie ,
de l'Afrique et de l'Amérique ; mais
quelle précision n'a-t'il pas falu employer
pour donner quelques idées de tous ces
vastes Pays ? Il est vrai que l'Auteur qui
fait remarquer ce qu'il peut y avoir d'u-
tile dans ces Histoires Etrangeres , a soin
de renvoyer aux Auteurs qui en ont trai
té avec le plus d'exactitude;et ce n'est pas
une chose indifferente d'avoir quelque
notion des Peuples avant que d'en exami-
ner l'Histoire avec quelque détail et mê-
me de ne pas ignorer le caractere des plus
grands Princes qui les ont gouvernés.
Toutes les instructions qui accompa
gnent chaque nature d'Histoire, sont au
tant de Méthodes abregées pour les étu-
dier avec plus d'étendue, mais l'Auteur a
toujours soin d'écarter les Livres qui rens
ferment trop de détail , pour ne pas faire
perdreinutilement un temps que l'on doit
quelquefois employer aux affaires ou à
d'autres études conformes à l'état de vie
que l'on a embrassé.
La Préface de ce Volume , plus courts
11. Vel.
Fiiij
que
1382 MERCURE DE FRANCE
que celle des autres , est suivie d'une Lis
te très-succincte de ce qui est absolu-
ment necessaire pour connoître toutes
les Nations dont l'Histoire est traitée
dans cette cinquième année.
L'Auteur fait esperer dans peu le sixié-
me Volume qui termine cet Ouvrage in-
teressant pour la jeunesse ; et qui n'est
pas même inutile pour des Personnes plus
avancées , mais qui ont besoin de ne pas
languir long-tems sur les mêmes Etudes.
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552
p. 1382-1395
Bibliotheque Italique, &c. [titre d'après la table]
Début :
SUITE des Lettres de M....... sur la Bibliotheque Italique, ou Histoire Litteraire [...]
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texteReconnaissance textuelle : Bibliotheque Italique, &c. [titre d'après la table]
SUITE des Lettres de M....... sur la
Bibliotheque Italique, ou Histoire Litteraire
de l'Italie. Tomes VIII. et IX. 1730 ,
AGenève , chez Marc- Michel Bousquet et
Compagnie , pp. 278. et pp. 276.
Dix Articles , Monsieur , font tout le
contenu du VIII. Volume de la Bibliote-
que Italique dont je ne toucherai ici que
les Principaux. Le premier présente un
Ouvrage important de M.Fontanini écrit
en Latin. Nos Journalistes en ont traduit
le Titre de cette maniere. Défenses des
Diplômes anciens contre les doutes éle-
vés par le P. Germon , dans l'Ouvrage
qui a pour Titre : De Veteribus Regum
Francorum Diplomatibus , & c. En deux
Livres, avec un Appendix sur les anciens
Auteurs , par M. Juste Fontanini du
11. Vol
Frioul,
JUIN.
II.Vol.
1737.
1383
Frioul , Profeffeur public en Eloquence à
Rome. Rome 1705. pp. 287. sans l'Epi-
tre dédicatoire & l'Indice des Chapitres.
Le P. Germon Jesuite avoit critiqué
I'Ouvrage du P. Mabillon : De Re Diplo
matica : et il avoit proposé dans son Ou
vrage : De Veteribus Regum , &c. beau-
coup de doutes , & même des preuves ,
d'abord contre tous les Diplômes en ge-
neral , & ensuite contre plusieurs de ceux
que le P. Mabillon avoit tenus en parti-
culier pour authentiques . C'est cet Ou-
vrage du P. Germon , que M. Fontanini
s'attacha alors à réfuter dans sa défense-
des Diplômes , qu'il divisa en deux Par-
ties , dont la premiere est employée à
détruire les argumens du P. Germon con⚫
tre les Diplômes en general , et la secon-
de , à justifier en particulier l'authenti
cité de quelques Diplômes publiés par
le P. Mabillon, & attaqués par son Criti-
que. Le Journaliste ne donne ici l'Extrait"
que de la premiere Partie. On peut voir
sur cette dispute du P. Germon les Me-
moires de Trevoux du mois de Mai 1713 .
p. 843. et le troisiéme Volume de l'Ou-
vrage du même Jesuite , dans lequel il
répond à M. Fontanini.
LeJournaliste reprend dans l'article 20
la suite de l'Extrait qu'il avoit donné dans
Fy
le:
1384 MERCURE DE FRANCE
le VI. Volume , du 7. Tome du Recueil.
de M. Muratori : c'est à- dire , 1 ° . de la
Chronique de Sicard , Evêque de Cremo-
ne , Ecrivain du XIII. Siecle , dont l'Ou-
vrage commence à la Naissance de J. C.
et finit en 1221. Cet Auteur étoit mort
dès l'an 1215. Ainsi il faut qu'il ait eu
un Continuateur. 2°. D'une courte Chro-
nique de Cremone depuis l'an 1096.
jusques à l'an 1232. par un Anonyme.
3 °. L'Histoire de la Conquête de la Ter-
re Sainte , écrite en François par Bernard
Trésorier , et traduite en Latin par Fran-
çois Sipino de Bologne , Dominiquain.
Cet Ouvrage finit en 1230.Ilne paroît pas
qu'il dût entrer dans un Recueil des His-
toriens d'Italie , mais la part que les Ita-
liens ont eue aux Guerres d'Outre- Mer
la découverte de cette Piece , qui étoit
comme perdue , et enfin la Nation du
Traducteur qui étoit Italien , ont déter-
miné M. Muratori , à lui donner place
dans son Recueil. Les Auteurs de la Bi-
bliotheque Italique font une comparai-
son curieuse de plusieurs endroits de cer-
te Histoire de Bernard , avec la nouvelle
Histoire d'Angleterre de M. Rapin , dans
les Points qui sont traités par P'un et par
Pautre de ces Historiens. 4°. Une Chro-
nique de Fossanova , depuis la premiere
II. Vol.
annće
JUIN.
11. Vol.
1737.
1385
année de l'Ere Chrétienne jusqu'à l'an-
née 1217. 5°. Une Chronique de l'Egli-
se d'Ateno , depuis Jules Cesar jusqu'à
l'an 1355. c'est peu de chose. 6. Une
autre du Monastere de la Trinité de Ca
va , depuis l'an 569. jusqu'à l'an 1318 ..
c'est pour la premiere fois qu'elle paroît.
M. Muratori l'a recueillie de plusieurs
Mss. differens. 7° . Une Chronique de Ri-
chard de S. Germain depuis l'an 1189.
Epoque de la mort de Guillaume Roi de
Sicile , jusqu'à l'an 1243. 8. Les Ephe-
merides de Naples , ou le Journal de ce
qui s'est passé dans ce Royaume depuis
Fan 1247. jusqu'à l'an 1268. par Mat
thieu Spinelli de Giowenazzo , publié en
Italien pour la premiere fois , avec les
Notes du P. Papebrock.
L'Article III. est employé à donner
un Extrait plus étendu de l'Ouvrage du
Comte de Mezabarba , dont le Journa-
liste avoit déja tracé le plan dans le Tome
V. Il donne dans le I V. Article , la sui-
te de l'Extrait du Voyage Historique d'I-
talie. Il y a peu de choses à vous en dire,
sinon que l'on n'y épargne jamais les
traits de Satyre , sur ce qui peut avoir ra-
· port à la Religion Romaine. A la fin de
l'article le Journaliste soutient contre
l'Auteur du Voyage , qu'un Prince ou
F vj
12
1386 MERCURE DE FRANCE
un Ambassadeur Protestant ne peut bai
ser les pieds du Pape par honneur , sans
blesser sa conscience et sa Religion .
La suite de la Lettre manuscrite du
Comte de..... sur le Caractere des Ita
liens , fait le V. article. Il continue à
traiter de l'Etat de l'Italie par raport aux
Sciences. Dans cette partie de sa Lettre ,
illes regarde particulierement du côtédes
Langues ; de l'Italienne d'abord , puis
de la Latine, de la Grecque, de l'Hebreu ,
du Chaldaïque , et de l'Arabe. Le Comte
y,
donne une notice des meilleurs Au-
teurs Italiens qui ayent cultivé depuis le
XVI. Siecle , ou qui cultivent encore
aujourd'hui ces Langues . L'Auteur passe
ensuite au goût et à l'Etude des Medail-
les , et de tout ce qui concerne l'Antiqui
té, et il a soin de nommer les principaux
Sçavans d'Italie qui s'y sont apliqués.
Cette Lettre est assurément une Piece
curieuse , et qui mériteroit bien qu'on
Pimprimât entiere dans un seul Volume ş
elle serviroit à faire connoître le progrès
et l'état present des Sciences en Italie de-
puis le XVI. Siécle , et à désabuser ceux-
qui croyent que tout l'esprit du monde
est renfermé dans leur propre Pays. Le
Journaliste y a ajoûté au bas des pages ,..
un détail très- recherché de tout ce qui:
II. Vol
concerne
JUIN.
1737
1387
concerne les Sçavans et les Ouvrages dont
il est parlé dans la Lettre. Sans ce detail
elle sembleroit manquer d'une partie es
sentielle.
Je ne m'arrêterai pas sur l'Extrait dư
III. Tome des œuvres du Cardinal Noris
qui fait l'Art. VI. ni sur le VII. Art. qui
n'est qu'une Critique de l'Edition des
Chroniques de Villani , qui a été faite à
Milan en 1729 , et à laquelle on en pre-
fère une autre qu'on préparoit alors à
Florence.
J'obmets aussi les deux articles qui
suivent, les sujets en étant ou peu impor-
tans,ou très- connus, pour dire un mot des
Nouvelles Litteraires de ce VIII . Tome .
lesquelles on trouve pour la pluspart dans
d'autres Journaux , comme la nouvelle
Edition de Cornelius à Lapide , et de la
Byzantine , faites à Venise , l'une chés
Albrizzy, et l'autre chés Giavarina . Celui-
ci a encore imprimé l'Euchologe des Grecs
du P. Goar: et les Antiquités Romaines
de Grævius, de Gronovius & de Sallengre.
On aprend de Milan que le P. Orsi Do
minicain , a fait imprimer une Differta-
rion sur l'invocation du S. Esprit dans
les Liturgies Grecques et Orientalès , I.
vol. 4. Milan 1736. Il s'attache à éclair-
cir les Actes du Concile de Florence , et
LK Vol.
à prou-
7388 MERCURE DE FRANCE
à prouver que le sentiment des Grecs
n'est pas aussi fondé sur la tradition que
l'ont avancé les Peres Touttée , Benedic-
tin , dans son Edition de Saint Cyrille
de Jerusalem , et le Brun de l'Oratoire
dans son Livre des Lyturgies.
Il me reste , Monsieur , à parcourir ict
les principaux articles du IX. Tome de
ce Journal. Le premier et le plus consi-
derable regarde la Bibliotheque Orienta-
tale de M. Asseman , Syrien , et Sçavant
Maronite du Mont- Liban. Cet Ouvrage
a pour Titre : Bibiotheca Orientalis ( Cle.
mentino- Vaticana ) &c. ou Bibliotheque
Orientale Clementine du Vatican , dans la
quelle Joseph Asseman Syrien , Maronių ,
Docteur en Théologie , & c , a revi et aran.
rangé des Mss. Syriaques , Arabes, Persans,
Turcs , Hebreux , Samaritains , Armeniens,
Ethy piens , Grecs , Egyptiens , Georgiens ,
et Malabares , aporiés du Lev ant , et mis
dans la Biblioteque du Vatican , par l'ordre
du Pape Clement XI. separé les vrais Ecrits
des suposés , et donné la vie de chaque Aw-
teur. IV. Tom. fol. Rome 1719.
Cet Article est important , et c'est
ce me semble parler un peu tard de
ce qui en fait le sujet : voici ce qui a
donné occasion à ce grand travail. Cle-
mentXI. avoit envoyé en 1707 en Egyp
11. Vol
te
JUI N.
II. Vole
1737.
7389
te le Maronite Elie , Cousin de M. Asse
man ,pour y acheter des Manuscrits des
Moines du Désert. Il n'y en put acque-
zit que 40 dans le Monastere de Sceie ou
Sait , quoiqu'il y eût une Grote remplie
de Mss. Arabes , Cophtes,et Syriaques, en-
tassés sans ordre les uns sur les autres. Ils
furent aportés à Rome sur la fin de 1707.
Entre cette année et l'année 1715 , le
Pape acquit pour la Bibliotheque Vatica-
ne un grand nombre de Mss. Orientaux
de differentes Bibliotheques , entre les-
quels étoient ceux du fameux Voya-
geur Pietro della Valle. Clement XI . en-
voya encore en 1715 , en Orient à la re-
cherche des Mss .
Il en chargea M. As-
seman , qui avoit déja été préposé depuis
l'an 1707 , par le Pape , au soin et à l'exa-
men des Mss. Orientaux. M. Asseman
en acquit un assés bon nombre , soit en
Egypte , où il alla deux fois , soit en Sy-
rie. Il ne fut de retour à Rome que deux
ans après.
Jusques là on n'avoir connu des Au-
feurs Chaldéens , Syriens et Arabes , que
ce que S. Jerôme , Gennade , Abraham
Ecchellensis , et Fauste Neiron , Maroni-
res suivis par Cave et pir Hottinger , en
avoient dit, ce qui n'étoit pas fort consi-
derable. M. Asseman à l'aide de ses sça-
vautes
1390 MERCURE DE FRANCE
vantes recherches , des differens Ecrivains
qu'il a consultés , et des Mss. nombreux
de la Bibliotheque Vaticane , répand un
grand jour sur la Litterature de ces Na-
tions. Il rectifie ce que des Sçavans ont
dit de moins juste sur la Chronologie ,
sur la Topographie , sur les noms et les
Actions de plusieurs Hommes illustres ,
et il éclaircit beaucoup l'Histoire Eccle-
siastique , dans tout ce qui concerne l'o
rigine , les erreurs , les progrès des Mo
nophysites , des Nestoriens , des Mono-
thelites , et les tumultes que ces Sectes
ont causés dans l'Asie. On voit aussi dans
cet Ouvrage la suite de tous les Patriar
ches de chaque Secte , ce que le R. P. let
Quien recherchoit avec tant de soin pour
son Oriens Christianus , la Succession dest
Evêques , les principales Actions , et les
Ecrits des plus celebres de ces Auteurs.
Pour ce qui regarde le Plan de l'Ouvra
gé , je n'entens pas bien l'exposition que
les Journalistes de Genève en donnent ,
lorsqu'à la page 16 du vol . dont nous
parlons , ils disent que la matiere des Re
marques et des Differtations de M. Asse-
man est divisée en 4 Classes , sur le
plan de la Bibliotheque Orientale. La
premiere des Auteurs Syriens Ortho-
doxes , Jacobites , et Nestoriens , soit
MI. Vol
qu'ils
JUIN.
à un autre Article.
1737.
1357
qu'ils ayent écrit premierement en Syria
que , ou qu'ils ayent été traduits de quel
que autre langue en celle-là. La seconde
Classe des Auteurs Arabes , soit Chré-
tiens , soit Mahometans. La troisiéme des
Livres des Cophtes , et des Ethyopiens ,
outre quelques Monumens de la Science
des Persans et des Turcs. La quatriéme
enfin des Livres sacrés en Syriaque et en
Arabe , tels que sont la Bible , les Rituels,
&c. Voilà donc quatre Classes que les
Journalistes disent faire lePlan de cetOu
vrage ; cependant, page 22 , ils disent que
l'Ouvrage est partagé en 4 Tom . Le pre-
mier des Auteurs Syriens Orthodoxes ;
le second des Auteurs Syriens Jacobites ;
le troisiéme des Syriens Nestoriens ; le
quatrième des Ecrivains des autres Na
tions , soit Orthodoxes , soit Héretiques ,
qui ont été traduits en Syriaque. Or ces
Tomes , comme l'on voit , ne remplis
sent que la premiere Classe du Plan ge
neral , à moins que ce ne soit le premier
vol. seul , qui contienne ces quatre Tom.
ce qu'il auroit fallu specifier.
Je n'entrerai pas dans un plus long dé
tail , ni sur l'execution de ce Plan , ni sur
l'extrait qu'on en trouve ici. On voit assés
par ce que je viens de dire , l'importance
de l'Ouvrage de M. Asseman , et je passe
L'His
1392 MERCURE DE FRANCE
L'Histoire des Differends entre la Cour
de Rome et celle du Roy de Sardaigne sous
Benoit XIII. et sous le Pape Clement
XII. n'est gueres susceptible d'Extrait,
et demanderoit un trop long détail . On
poura
la voir dans le Livre même , il
est imprimé à Turin par Valetta , İm-
primeur du Roy de Sardaigne , 1. Vol.
in-fol. de 365. pages , ou dans la Biblio-
teque Italique, Tome IX.art. 3. et T. X.
árt. 5.
Je ne vous parlerai point non plus de
l'Histoire du Royaume de Naples , du Ju-
risconsulte Giannone, dont les Journalis-
tes de Genêve donnent l'Extrait avec
quelque complaisance. Cet Ouvrage a
été défendu. On accuse l'Auteur d'avoir
mêlé avec quelques verités beaucoup de
conjectures qui prennent un air de vrai-
semblance , par le tour que l'Historien
leur donne : conjectures cependant qu'il
avance comme des faits certains , sur les-
quels roulent toutes les déclamations va-
gues dont son Ouvrage est rempli.
L'Art. 4. du même I X. Tome contient
la Suite de la Lettre manuscrite du Comte
de .... sur le Caractere des Italiens. Nos
Journalistes en accompagnent l'Extrait
à leur ordinaire , de Notes curieuses et
interessantes sur les Ouvrages de la Vie
II. Vol.
des
JUIN.
II. Vol.
1737.
1393
des Sçavans et des Hommes Illustres ci-
tés dans la Lettre du Comte.
Les Sçavans d'Italie se sont distingués
également dans la Critique diplomati-
que , et dans la connoissance de l'Histoi-
re Ancienne , Romaine, Grecque, Egyp-
tienne et Etrusque, & c. A cette occasion
l'Auteur de la
Lettre fait un bel
éloge de M. le Marquis Maffei , dont la
vaste érudition , dit- il , a eujusqu'ici très-
peu d'exemples parmi les Nations Ultra-
montaines.
La Géométrie , la plus sublime même,
a fait de grands progrès en Italie , ensor-
te que M. de Fontenelle n'a pu s'empê-
cher d'avouer la superiorité des Géome-
tres de l'Italie et de l'Allemagne , pour
résoudre les Problêmes les plus difficiles.
La Méchanique , l'Hydrostatique, l'Op-
tique , la Dioptrique , &c. n'ont pas été
négligées. Pour l'Astronomie , la Géo-
graphie et la Navigation , elles sont moins
cultivées en Italie qu'ailleurs ; quoiqu'on
ne laisse pas d'y avoir de très bons Mé-
moires d'Astronomie, entre lesquels ceux
de M.M. Manfredi et Bianchini doivent
assurément tenir le premier rang.
On ne rend pas assés de justice parmi
les autres Nations , aux découvertes que
les Italiens ont faites sur la Physique
l'Anato
•
1394 MERCURE DE FRANCE
l'Anatomie et la Medecine. L'Auteur
nomme à son ordinaire les Principaux
Italiens qui se sont rendus célébres par
le succès de leurs travaux et de leurs
Ecrits dans ces Sciences. En parlant des
Philosophes de cette Nation , il dit que
ces Sçavans , en dévelopant la Nature du
Mouvement, du Choc et de la Pression ,
abandonnent tout-à- fait ces termes vui-
des de Sens , tels que ceux d'Horreur , de
Sympathie, d'Apétit et autres, qui quoique
déguisés par differens termes , subsis-
tent encore chés plusieurs Philosophes
en Angleterre et ailleurs , sous les noms
de Force Plastique , d'Harmonie et d'At-
traction.
Les Italiens ont de bons Metaphysi-
ciens , peu ou point de Chymistes, moins
de Botanistes qu'en Angleterre , et des
Chirurgiens inferieurs en tout point aux
François. L'Italie abonde en Jurisconsul
tes , sur-tout à Rome et à Naples . La
fin de cette Lettre se trouve dans le X.
Tome , et traite des Beaux Arts.
On aprend dans les Nouvelles Litte-
raires , Article de Florence , ce qui suit :
Une mort subite nous a enlevé le Docteur
Francesco del TEGLIA , Professeur en
Philosophie Morale , dans le temps mê-
me qu'il recitoit une Harangue , le s
II. Vol
Janvier
JUIN.
1737.
13951
Janvier 1731. en presence d'une belle
Assemblée. Il étoit âgé de 60. ans. Dis-
ciple du fameux Poëte Menzini , dont
il a commenté les Oeuvres ,
il en avoit
reçû un bel éloge en forme d'augure ,
lorsqu'il étoit encore dans l'enfance. Ce
qui avoit donné lieu à cet éloge en Vers
Italiens , raporté dans le Journal, est une
Piece de Poësie Latine qu'il publia à l'âge
d'onze ans , contenant un Panegyrique
de Saint Joseph , par où il eût mérité
une place entre les Enfans Illustres de M.
Baillet , s'il eût pû être connu de lui.
Dès lors il ne fit que croître en mérite
et en belles connoissances , étant devenu
un grand Orateur et un grand Poëte
cant en Latin qu'en Toscan. Il a laissé
plusieurs Ouvrages en Vers et en Prose,
qui sont imprimés.
M. l'Abbé Gori , pour exprimer la
perte que fait la Republique des Lettres,
et pour honorer la Pompe funebre de cet
Homme Illustre , fit une belle Inscrip-
tion Latine , qui se lisoit dans un Car-
touche au Frontispice de l'Eglise où il a
été inhumé. L'Inscription est aussi ra-
portée dans le même Article.
Bibliotheque Italique, ou Histoire Litteraire
de l'Italie. Tomes VIII. et IX. 1730 ,
AGenève , chez Marc- Michel Bousquet et
Compagnie , pp. 278. et pp. 276.
Dix Articles , Monsieur , font tout le
contenu du VIII. Volume de la Bibliote-
que Italique dont je ne toucherai ici que
les Principaux. Le premier présente un
Ouvrage important de M.Fontanini écrit
en Latin. Nos Journalistes en ont traduit
le Titre de cette maniere. Défenses des
Diplômes anciens contre les doutes éle-
vés par le P. Germon , dans l'Ouvrage
qui a pour Titre : De Veteribus Regum
Francorum Diplomatibus , & c. En deux
Livres, avec un Appendix sur les anciens
Auteurs , par M. Juste Fontanini du
11. Vol
Frioul,
JUIN.
II.Vol.
1737.
1383
Frioul , Profeffeur public en Eloquence à
Rome. Rome 1705. pp. 287. sans l'Epi-
tre dédicatoire & l'Indice des Chapitres.
Le P. Germon Jesuite avoit critiqué
I'Ouvrage du P. Mabillon : De Re Diplo
matica : et il avoit proposé dans son Ou
vrage : De Veteribus Regum , &c. beau-
coup de doutes , & même des preuves ,
d'abord contre tous les Diplômes en ge-
neral , & ensuite contre plusieurs de ceux
que le P. Mabillon avoit tenus en parti-
culier pour authentiques . C'est cet Ou-
vrage du P. Germon , que M. Fontanini
s'attacha alors à réfuter dans sa défense-
des Diplômes , qu'il divisa en deux Par-
ties , dont la premiere est employée à
détruire les argumens du P. Germon con⚫
tre les Diplômes en general , et la secon-
de , à justifier en particulier l'authenti
cité de quelques Diplômes publiés par
le P. Mabillon, & attaqués par son Criti-
que. Le Journaliste ne donne ici l'Extrait"
que de la premiere Partie. On peut voir
sur cette dispute du P. Germon les Me-
moires de Trevoux du mois de Mai 1713 .
p. 843. et le troisiéme Volume de l'Ou-
vrage du même Jesuite , dans lequel il
répond à M. Fontanini.
LeJournaliste reprend dans l'article 20
la suite de l'Extrait qu'il avoit donné dans
Fy
le:
1384 MERCURE DE FRANCE
le VI. Volume , du 7. Tome du Recueil.
de M. Muratori : c'est à- dire , 1 ° . de la
Chronique de Sicard , Evêque de Cremo-
ne , Ecrivain du XIII. Siecle , dont l'Ou-
vrage commence à la Naissance de J. C.
et finit en 1221. Cet Auteur étoit mort
dès l'an 1215. Ainsi il faut qu'il ait eu
un Continuateur. 2°. D'une courte Chro-
nique de Cremone depuis l'an 1096.
jusques à l'an 1232. par un Anonyme.
3 °. L'Histoire de la Conquête de la Ter-
re Sainte , écrite en François par Bernard
Trésorier , et traduite en Latin par Fran-
çois Sipino de Bologne , Dominiquain.
Cet Ouvrage finit en 1230.Ilne paroît pas
qu'il dût entrer dans un Recueil des His-
toriens d'Italie , mais la part que les Ita-
liens ont eue aux Guerres d'Outre- Mer
la découverte de cette Piece , qui étoit
comme perdue , et enfin la Nation du
Traducteur qui étoit Italien , ont déter-
miné M. Muratori , à lui donner place
dans son Recueil. Les Auteurs de la Bi-
bliotheque Italique font une comparai-
son curieuse de plusieurs endroits de cer-
te Histoire de Bernard , avec la nouvelle
Histoire d'Angleterre de M. Rapin , dans
les Points qui sont traités par P'un et par
Pautre de ces Historiens. 4°. Une Chro-
nique de Fossanova , depuis la premiere
II. Vol.
annće
JUIN.
11. Vol.
1737.
1385
année de l'Ere Chrétienne jusqu'à l'an-
née 1217. 5°. Une Chronique de l'Egli-
se d'Ateno , depuis Jules Cesar jusqu'à
l'an 1355. c'est peu de chose. 6. Une
autre du Monastere de la Trinité de Ca
va , depuis l'an 569. jusqu'à l'an 1318 ..
c'est pour la premiere fois qu'elle paroît.
M. Muratori l'a recueillie de plusieurs
Mss. differens. 7° . Une Chronique de Ri-
chard de S. Germain depuis l'an 1189.
Epoque de la mort de Guillaume Roi de
Sicile , jusqu'à l'an 1243. 8. Les Ephe-
merides de Naples , ou le Journal de ce
qui s'est passé dans ce Royaume depuis
Fan 1247. jusqu'à l'an 1268. par Mat
thieu Spinelli de Giowenazzo , publié en
Italien pour la premiere fois , avec les
Notes du P. Papebrock.
L'Article III. est employé à donner
un Extrait plus étendu de l'Ouvrage du
Comte de Mezabarba , dont le Journa-
liste avoit déja tracé le plan dans le Tome
V. Il donne dans le I V. Article , la sui-
te de l'Extrait du Voyage Historique d'I-
talie. Il y a peu de choses à vous en dire,
sinon que l'on n'y épargne jamais les
traits de Satyre , sur ce qui peut avoir ra-
· port à la Religion Romaine. A la fin de
l'article le Journaliste soutient contre
l'Auteur du Voyage , qu'un Prince ou
F vj
12
1386 MERCURE DE FRANCE
un Ambassadeur Protestant ne peut bai
ser les pieds du Pape par honneur , sans
blesser sa conscience et sa Religion .
La suite de la Lettre manuscrite du
Comte de..... sur le Caractere des Ita
liens , fait le V. article. Il continue à
traiter de l'Etat de l'Italie par raport aux
Sciences. Dans cette partie de sa Lettre ,
illes regarde particulierement du côtédes
Langues ; de l'Italienne d'abord , puis
de la Latine, de la Grecque, de l'Hebreu ,
du Chaldaïque , et de l'Arabe. Le Comte
y,
donne une notice des meilleurs Au-
teurs Italiens qui ayent cultivé depuis le
XVI. Siecle , ou qui cultivent encore
aujourd'hui ces Langues . L'Auteur passe
ensuite au goût et à l'Etude des Medail-
les , et de tout ce qui concerne l'Antiqui
té, et il a soin de nommer les principaux
Sçavans d'Italie qui s'y sont apliqués.
Cette Lettre est assurément une Piece
curieuse , et qui mériteroit bien qu'on
Pimprimât entiere dans un seul Volume ş
elle serviroit à faire connoître le progrès
et l'état present des Sciences en Italie de-
puis le XVI. Siécle , et à désabuser ceux-
qui croyent que tout l'esprit du monde
est renfermé dans leur propre Pays. Le
Journaliste y a ajoûté au bas des pages ,..
un détail très- recherché de tout ce qui:
II. Vol
concerne
JUIN.
1737
1387
concerne les Sçavans et les Ouvrages dont
il est parlé dans la Lettre. Sans ce detail
elle sembleroit manquer d'une partie es
sentielle.
Je ne m'arrêterai pas sur l'Extrait dư
III. Tome des œuvres du Cardinal Noris
qui fait l'Art. VI. ni sur le VII. Art. qui
n'est qu'une Critique de l'Edition des
Chroniques de Villani , qui a été faite à
Milan en 1729 , et à laquelle on en pre-
fère une autre qu'on préparoit alors à
Florence.
J'obmets aussi les deux articles qui
suivent, les sujets en étant ou peu impor-
tans,ou très- connus, pour dire un mot des
Nouvelles Litteraires de ce VIII . Tome .
lesquelles on trouve pour la pluspart dans
d'autres Journaux , comme la nouvelle
Edition de Cornelius à Lapide , et de la
Byzantine , faites à Venise , l'une chés
Albrizzy, et l'autre chés Giavarina . Celui-
ci a encore imprimé l'Euchologe des Grecs
du P. Goar: et les Antiquités Romaines
de Grævius, de Gronovius & de Sallengre.
On aprend de Milan que le P. Orsi Do
minicain , a fait imprimer une Differta-
rion sur l'invocation du S. Esprit dans
les Liturgies Grecques et Orientalès , I.
vol. 4. Milan 1736. Il s'attache à éclair-
cir les Actes du Concile de Florence , et
LK Vol.
à prou-
7388 MERCURE DE FRANCE
à prouver que le sentiment des Grecs
n'est pas aussi fondé sur la tradition que
l'ont avancé les Peres Touttée , Benedic-
tin , dans son Edition de Saint Cyrille
de Jerusalem , et le Brun de l'Oratoire
dans son Livre des Lyturgies.
Il me reste , Monsieur , à parcourir ict
les principaux articles du IX. Tome de
ce Journal. Le premier et le plus consi-
derable regarde la Bibliotheque Orienta-
tale de M. Asseman , Syrien , et Sçavant
Maronite du Mont- Liban. Cet Ouvrage
a pour Titre : Bibiotheca Orientalis ( Cle.
mentino- Vaticana ) &c. ou Bibliotheque
Orientale Clementine du Vatican , dans la
quelle Joseph Asseman Syrien , Maronių ,
Docteur en Théologie , & c , a revi et aran.
rangé des Mss. Syriaques , Arabes, Persans,
Turcs , Hebreux , Samaritains , Armeniens,
Ethy piens , Grecs , Egyptiens , Georgiens ,
et Malabares , aporiés du Lev ant , et mis
dans la Biblioteque du Vatican , par l'ordre
du Pape Clement XI. separé les vrais Ecrits
des suposés , et donné la vie de chaque Aw-
teur. IV. Tom. fol. Rome 1719.
Cet Article est important , et c'est
ce me semble parler un peu tard de
ce qui en fait le sujet : voici ce qui a
donné occasion à ce grand travail. Cle-
mentXI. avoit envoyé en 1707 en Egyp
11. Vol
te
JUI N.
II. Vole
1737.
7389
te le Maronite Elie , Cousin de M. Asse
man ,pour y acheter des Manuscrits des
Moines du Désert. Il n'y en put acque-
zit que 40 dans le Monastere de Sceie ou
Sait , quoiqu'il y eût une Grote remplie
de Mss. Arabes , Cophtes,et Syriaques, en-
tassés sans ordre les uns sur les autres. Ils
furent aportés à Rome sur la fin de 1707.
Entre cette année et l'année 1715 , le
Pape acquit pour la Bibliotheque Vatica-
ne un grand nombre de Mss. Orientaux
de differentes Bibliotheques , entre les-
quels étoient ceux du fameux Voya-
geur Pietro della Valle. Clement XI . en-
voya encore en 1715 , en Orient à la re-
cherche des Mss .
Il en chargea M. As-
seman , qui avoit déja été préposé depuis
l'an 1707 , par le Pape , au soin et à l'exa-
men des Mss. Orientaux. M. Asseman
en acquit un assés bon nombre , soit en
Egypte , où il alla deux fois , soit en Sy-
rie. Il ne fut de retour à Rome que deux
ans après.
Jusques là on n'avoir connu des Au-
feurs Chaldéens , Syriens et Arabes , que
ce que S. Jerôme , Gennade , Abraham
Ecchellensis , et Fauste Neiron , Maroni-
res suivis par Cave et pir Hottinger , en
avoient dit, ce qui n'étoit pas fort consi-
derable. M. Asseman à l'aide de ses sça-
vautes
1390 MERCURE DE FRANCE
vantes recherches , des differens Ecrivains
qu'il a consultés , et des Mss. nombreux
de la Bibliotheque Vaticane , répand un
grand jour sur la Litterature de ces Na-
tions. Il rectifie ce que des Sçavans ont
dit de moins juste sur la Chronologie ,
sur la Topographie , sur les noms et les
Actions de plusieurs Hommes illustres ,
et il éclaircit beaucoup l'Histoire Eccle-
siastique , dans tout ce qui concerne l'o
rigine , les erreurs , les progrès des Mo
nophysites , des Nestoriens , des Mono-
thelites , et les tumultes que ces Sectes
ont causés dans l'Asie. On voit aussi dans
cet Ouvrage la suite de tous les Patriar
ches de chaque Secte , ce que le R. P. let
Quien recherchoit avec tant de soin pour
son Oriens Christianus , la Succession dest
Evêques , les principales Actions , et les
Ecrits des plus celebres de ces Auteurs.
Pour ce qui regarde le Plan de l'Ouvra
gé , je n'entens pas bien l'exposition que
les Journalistes de Genève en donnent ,
lorsqu'à la page 16 du vol . dont nous
parlons , ils disent que la matiere des Re
marques et des Differtations de M. Asse-
man est divisée en 4 Classes , sur le
plan de la Bibliotheque Orientale. La
premiere des Auteurs Syriens Ortho-
doxes , Jacobites , et Nestoriens , soit
MI. Vol
qu'ils
JUIN.
à un autre Article.
1737.
1357
qu'ils ayent écrit premierement en Syria
que , ou qu'ils ayent été traduits de quel
que autre langue en celle-là. La seconde
Classe des Auteurs Arabes , soit Chré-
tiens , soit Mahometans. La troisiéme des
Livres des Cophtes , et des Ethyopiens ,
outre quelques Monumens de la Science
des Persans et des Turcs. La quatriéme
enfin des Livres sacrés en Syriaque et en
Arabe , tels que sont la Bible , les Rituels,
&c. Voilà donc quatre Classes que les
Journalistes disent faire lePlan de cetOu
vrage ; cependant, page 22 , ils disent que
l'Ouvrage est partagé en 4 Tom . Le pre-
mier des Auteurs Syriens Orthodoxes ;
le second des Auteurs Syriens Jacobites ;
le troisiéme des Syriens Nestoriens ; le
quatrième des Ecrivains des autres Na
tions , soit Orthodoxes , soit Héretiques ,
qui ont été traduits en Syriaque. Or ces
Tomes , comme l'on voit , ne remplis
sent que la premiere Classe du Plan ge
neral , à moins que ce ne soit le premier
vol. seul , qui contienne ces quatre Tom.
ce qu'il auroit fallu specifier.
Je n'entrerai pas dans un plus long dé
tail , ni sur l'execution de ce Plan , ni sur
l'extrait qu'on en trouve ici. On voit assés
par ce que je viens de dire , l'importance
de l'Ouvrage de M. Asseman , et je passe
L'His
1392 MERCURE DE FRANCE
L'Histoire des Differends entre la Cour
de Rome et celle du Roy de Sardaigne sous
Benoit XIII. et sous le Pape Clement
XII. n'est gueres susceptible d'Extrait,
et demanderoit un trop long détail . On
poura
la voir dans le Livre même , il
est imprimé à Turin par Valetta , İm-
primeur du Roy de Sardaigne , 1. Vol.
in-fol. de 365. pages , ou dans la Biblio-
teque Italique, Tome IX.art. 3. et T. X.
árt. 5.
Je ne vous parlerai point non plus de
l'Histoire du Royaume de Naples , du Ju-
risconsulte Giannone, dont les Journalis-
tes de Genêve donnent l'Extrait avec
quelque complaisance. Cet Ouvrage a
été défendu. On accuse l'Auteur d'avoir
mêlé avec quelques verités beaucoup de
conjectures qui prennent un air de vrai-
semblance , par le tour que l'Historien
leur donne : conjectures cependant qu'il
avance comme des faits certains , sur les-
quels roulent toutes les déclamations va-
gues dont son Ouvrage est rempli.
L'Art. 4. du même I X. Tome contient
la Suite de la Lettre manuscrite du Comte
de .... sur le Caractere des Italiens. Nos
Journalistes en accompagnent l'Extrait
à leur ordinaire , de Notes curieuses et
interessantes sur les Ouvrages de la Vie
II. Vol.
des
JUIN.
II. Vol.
1737.
1393
des Sçavans et des Hommes Illustres ci-
tés dans la Lettre du Comte.
Les Sçavans d'Italie se sont distingués
également dans la Critique diplomati-
que , et dans la connoissance de l'Histoi-
re Ancienne , Romaine, Grecque, Egyp-
tienne et Etrusque, & c. A cette occasion
l'Auteur de la
Lettre fait un bel
éloge de M. le Marquis Maffei , dont la
vaste érudition , dit- il , a eujusqu'ici très-
peu d'exemples parmi les Nations Ultra-
montaines.
La Géométrie , la plus sublime même,
a fait de grands progrès en Italie , ensor-
te que M. de Fontenelle n'a pu s'empê-
cher d'avouer la superiorité des Géome-
tres de l'Italie et de l'Allemagne , pour
résoudre les Problêmes les plus difficiles.
La Méchanique , l'Hydrostatique, l'Op-
tique , la Dioptrique , &c. n'ont pas été
négligées. Pour l'Astronomie , la Géo-
graphie et la Navigation , elles sont moins
cultivées en Italie qu'ailleurs ; quoiqu'on
ne laisse pas d'y avoir de très bons Mé-
moires d'Astronomie, entre lesquels ceux
de M.M. Manfredi et Bianchini doivent
assurément tenir le premier rang.
On ne rend pas assés de justice parmi
les autres Nations , aux découvertes que
les Italiens ont faites sur la Physique
l'Anato
•
1394 MERCURE DE FRANCE
l'Anatomie et la Medecine. L'Auteur
nomme à son ordinaire les Principaux
Italiens qui se sont rendus célébres par
le succès de leurs travaux et de leurs
Ecrits dans ces Sciences. En parlant des
Philosophes de cette Nation , il dit que
ces Sçavans , en dévelopant la Nature du
Mouvement, du Choc et de la Pression ,
abandonnent tout-à- fait ces termes vui-
des de Sens , tels que ceux d'Horreur , de
Sympathie, d'Apétit et autres, qui quoique
déguisés par differens termes , subsis-
tent encore chés plusieurs Philosophes
en Angleterre et ailleurs , sous les noms
de Force Plastique , d'Harmonie et d'At-
traction.
Les Italiens ont de bons Metaphysi-
ciens , peu ou point de Chymistes, moins
de Botanistes qu'en Angleterre , et des
Chirurgiens inferieurs en tout point aux
François. L'Italie abonde en Jurisconsul
tes , sur-tout à Rome et à Naples . La
fin de cette Lettre se trouve dans le X.
Tome , et traite des Beaux Arts.
On aprend dans les Nouvelles Litte-
raires , Article de Florence , ce qui suit :
Une mort subite nous a enlevé le Docteur
Francesco del TEGLIA , Professeur en
Philosophie Morale , dans le temps mê-
me qu'il recitoit une Harangue , le s
II. Vol
Janvier
JUIN.
1737.
13951
Janvier 1731. en presence d'une belle
Assemblée. Il étoit âgé de 60. ans. Dis-
ciple du fameux Poëte Menzini , dont
il a commenté les Oeuvres ,
il en avoit
reçû un bel éloge en forme d'augure ,
lorsqu'il étoit encore dans l'enfance. Ce
qui avoit donné lieu à cet éloge en Vers
Italiens , raporté dans le Journal, est une
Piece de Poësie Latine qu'il publia à l'âge
d'onze ans , contenant un Panegyrique
de Saint Joseph , par où il eût mérité
une place entre les Enfans Illustres de M.
Baillet , s'il eût pû être connu de lui.
Dès lors il ne fit que croître en mérite
et en belles connoissances , étant devenu
un grand Orateur et un grand Poëte
cant en Latin qu'en Toscan. Il a laissé
plusieurs Ouvrages en Vers et en Prose,
qui sont imprimés.
M. l'Abbé Gori , pour exprimer la
perte que fait la Republique des Lettres,
et pour honorer la Pompe funebre de cet
Homme Illustre , fit une belle Inscrip-
tion Latine , qui se lisoit dans un Car-
touche au Frontispice de l'Eglise où il a
été inhumé. L'Inscription est aussi ra-
portée dans le même Article.
Fermer
553
p. 1399-1401
Nouvelle Imprimerie à Lausanne, &c. [titre d'après la table]
Début :
Nous aprenons par des Lettres de Suisse, qu'il s'est fait depuis peu à Lausanne un Etablissement [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Nouvelle Imprimerie à Lausanne, &c. [titre d'après la table]
Nous aprenons par des Lettres de Suisse, qu'il
s'est fait depuis peu à Lausanne un Etablissement
considérable, et qui fait bien honneur à ceux qui
en ont été les Promoteurs. Il y avoit dans cette
Ville quelques petits Libraires passablement
fournis de Livres du temps , et une Impri-
merie pour l'usage de l'Académie, Le sieur Marc
II. Vol.
G
Michel
1400 MERCURE DE FRANCE
Michel Bousquet , Imprimeur et Libraire
Genêve , ayant rompu les engagemens qu'il
avoit dans sa Patrie, et s'étant transplanté à Lau-
sanne , il y a formé le dessein d'une Imprimerie
et Librairie , pour le succès de laquelle tout a
concouru. La Seigneurie de Lausanne lui a fait
construire sur la Piace S. François , et dans une
belle exposition, un Bâtiment d'une grande éten
due et avec toutes les commodités qu'il pouvoit
souhaiter. Les Magistrats de Berne lui ont aussi
prêté un fonds assés considérable pour dix ans,
sans interêt , et outre ces secours , il s'est formé
une Societé qui s'est chargée d'avoir l'œil sur le
choix des Livres à imprimer , et sur la correc-`
tion et perfection de l'Imprimerie. Cette Socie-
té est composée de gens éclairés et d'un mérite
distingué , soit par leur naissance ou par leurs
talens. Elle paroît être formée sur le modele
de la Societé Palatine de Milan , et elle a grande
attention à ne faire imprimer que de bons Ou-
vrages , et à ce qu'il ne soit donné que de belles
Editions , qui seront ornées de Vignettes , Cuis-
de-lampe et Lettres grises d'un fort bon goût;il
y a un grand nombre de Presses qui roulent jour-
nellement , et il en est déja sorti de bons Livres.
Parmi ceux que la Société se propose de faire
imprimer incessamment , l'on compte 'Histoire
Romaine de Laurent Echard: celle de Naples , par
Giannone, une Traduction Françoise du curieux
Ouvrage du Marquis Maffei de Verone , qui a
pour titre Della Scienza Cavalleresca , et une
autre Traduction en la même Langue , d'une
Histoire de Suisse , écrire en Allemand par M.
Lauffer, Professeur en Eloquence et en Histoire
à Berne , homme d'un beau génie et qui mourut
il y a deux ans d'une chute à la fleur de son âge.»
II, Vel,
* Cette
Lettres.
JUIN 1737.
F401
Cette Histoire s'est trouvée manuscrite parmi
ses papiers ; et c'est M. Loys de Bochar , Profes➡
seur en Droit et en Histoire à Lausanne , l'un
des Interessés dans la Societé , qui s'est chargé
de la traduire et qui s'en acquirera bien, comme
on en peut juger par les Essais qu'il a donnés
de sa capacité , tels que les excellens Extraits
qu'il a fournis à la Bibliotheque Italique , et la
Dissertation qu'il a publiée en 1726. sur les En- ·
gagemens des Soldats , qui a été inscrée dans
les Tomes XI. et XII. de la Bibliotheque Ger-
manique.
Quant à M. Bousquet , il n'oublie rien pour
répondre aux vues de la Societé qui le dirige; il
est arrivé depuis peu de la Foire de Francfort ,
où il a fair emplerte des meilleurs Ouvrages .
d'Allemagne , il attend aussi des envois consi-
derables de Hollande , et il en a déja reçû plu-
sieurs de Paris. C'est ce que portent les Lettres
que nous avons vûës.
On y trouve aussi que le Mercure Suisse se conti-
nueavecbeaucoup de succès àNeufchâtel.Ce Mer- i
care,qui paroît tous les mois, a commencé en Dé-
cembre 1732. et n'a pas été discontinué jusqu'à
- présent. Nous en avons raporté quelques frag-
mens dans notre Journal du mois de Juin 1733 .
second volume , et nous aurions continué d'en
faire usage si nous avions cû occasion d'en voir
la suite il est surprenant que ceux de nos Li-
braires qui font commerce de Journaux Etran➡
gers , ne se soient pas encore avisés de faire ve- s
air celui-ci , qu'on dit contenir des Pieces cu
rieuses de Litterature , qui sont fournies par des
Sçavans du Pays,et entre autres par M.Bourguet,
Professeur en Philosophie à Neufchâtel , bom
me d'un mérite connu dans la République des
s'est fait depuis peu à Lausanne un Etablissement
considérable, et qui fait bien honneur à ceux qui
en ont été les Promoteurs. Il y avoit dans cette
Ville quelques petits Libraires passablement
fournis de Livres du temps , et une Impri-
merie pour l'usage de l'Académie, Le sieur Marc
II. Vol.
G
Michel
1400 MERCURE DE FRANCE
Michel Bousquet , Imprimeur et Libraire
Genêve , ayant rompu les engagemens qu'il
avoit dans sa Patrie, et s'étant transplanté à Lau-
sanne , il y a formé le dessein d'une Imprimerie
et Librairie , pour le succès de laquelle tout a
concouru. La Seigneurie de Lausanne lui a fait
construire sur la Piace S. François , et dans une
belle exposition, un Bâtiment d'une grande éten
due et avec toutes les commodités qu'il pouvoit
souhaiter. Les Magistrats de Berne lui ont aussi
prêté un fonds assés considérable pour dix ans,
sans interêt , et outre ces secours , il s'est formé
une Societé qui s'est chargée d'avoir l'œil sur le
choix des Livres à imprimer , et sur la correc-`
tion et perfection de l'Imprimerie. Cette Socie-
té est composée de gens éclairés et d'un mérite
distingué , soit par leur naissance ou par leurs
talens. Elle paroît être formée sur le modele
de la Societé Palatine de Milan , et elle a grande
attention à ne faire imprimer que de bons Ou-
vrages , et à ce qu'il ne soit donné que de belles
Editions , qui seront ornées de Vignettes , Cuis-
de-lampe et Lettres grises d'un fort bon goût;il
y a un grand nombre de Presses qui roulent jour-
nellement , et il en est déja sorti de bons Livres.
Parmi ceux que la Société se propose de faire
imprimer incessamment , l'on compte 'Histoire
Romaine de Laurent Echard: celle de Naples , par
Giannone, une Traduction Françoise du curieux
Ouvrage du Marquis Maffei de Verone , qui a
pour titre Della Scienza Cavalleresca , et une
autre Traduction en la même Langue , d'une
Histoire de Suisse , écrire en Allemand par M.
Lauffer, Professeur en Eloquence et en Histoire
à Berne , homme d'un beau génie et qui mourut
il y a deux ans d'une chute à la fleur de son âge.»
II, Vel,
* Cette
Lettres.
JUIN 1737.
F401
Cette Histoire s'est trouvée manuscrite parmi
ses papiers ; et c'est M. Loys de Bochar , Profes➡
seur en Droit et en Histoire à Lausanne , l'un
des Interessés dans la Societé , qui s'est chargé
de la traduire et qui s'en acquirera bien, comme
on en peut juger par les Essais qu'il a donnés
de sa capacité , tels que les excellens Extraits
qu'il a fournis à la Bibliotheque Italique , et la
Dissertation qu'il a publiée en 1726. sur les En- ·
gagemens des Soldats , qui a été inscrée dans
les Tomes XI. et XII. de la Bibliotheque Ger-
manique.
Quant à M. Bousquet , il n'oublie rien pour
répondre aux vues de la Societé qui le dirige; il
est arrivé depuis peu de la Foire de Francfort ,
où il a fair emplerte des meilleurs Ouvrages .
d'Allemagne , il attend aussi des envois consi-
derables de Hollande , et il en a déja reçû plu-
sieurs de Paris. C'est ce que portent les Lettres
que nous avons vûës.
On y trouve aussi que le Mercure Suisse se conti-
nueavecbeaucoup de succès àNeufchâtel.Ce Mer- i
care,qui paroît tous les mois, a commencé en Dé-
cembre 1732. et n'a pas été discontinué jusqu'à
- présent. Nous en avons raporté quelques frag-
mens dans notre Journal du mois de Juin 1733 .
second volume , et nous aurions continué d'en
faire usage si nous avions cû occasion d'en voir
la suite il est surprenant que ceux de nos Li-
braires qui font commerce de Journaux Etran➡
gers , ne se soient pas encore avisés de faire ve- s
air celui-ci , qu'on dit contenir des Pieces cu
rieuses de Litterature , qui sont fournies par des
Sçavans du Pays,et entre autres par M.Bourguet,
Professeur en Philosophie à Neufchâtel , bom
me d'un mérite connu dans la République des
Fermer
554
p. 1403-1404
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën le 24. May 1737. au sujet des Ouvrages de M. de Thou.
Début :
Je vous prie, Monsieur, de publier dans le prochain Mercure le Memoire suivant ; le Public [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën le 24. May 1737. au sujet des Ouvrages de M. de Thou.
EXTRAIT d'une Lettre écrite de Caën
le 24. May 1737. au sujet des Ouvrages
de M. de Thou.
Je vous prie, Monsieur, de publier dans le
prochain Mercure le Memoire suivant ; le Public
poura vous en sçavoir gré , et j'en serai en
particulier tès- reconnoissant. J'ai l'honneur
d'être , &c.
Feu M. d'Ifs, Gentilhomme d'auprès de Caen,
traduisit en 1710. les Memoires de M. de Thou,
et la Préface de la grande Histoire ; il dédía són
Ouvrage à M. l'Abbé de Thou , qui l'honoroit
de son amitié ; cette Traduction fut très-esti
mée ; elle renferme toutes les Poësies Latines de
M. de Thou , mises en Vers François , et sur
tout le Poême à la posterité, qui avoit été impri-
mé séparément avant les deux Editions des Mé-
moires complets ; la premiere en 1711. in 48
chés Reinier Léers , à Rotterdam , ou plutôt chés
Cailloué , à Rouen. La seconde en 1713. in 12.
chés François l'Honoré, à Amsterdam, dédiée par
P'Imprimeur à M.le Baron de Schoulembourg.
Une marque de la bonté de cet Ouvrage , c'est
que Mrs les nouveaux Traducteurs de M.deThou,
l'ont inséré sans y rien changer dans leur pré-
mier tome, je fais cas sûrement d'une telle Apro
bation; mais zelé comine je le suis pour la gloire
d'un Pere , dont la memoire est également pré-
cieuse - aux honnêtes gens , et aux amateurs des
Belles- Lettres , je ne puis lui laisser ravir le seul
Ouvrage par où il soit connu aujourd'hui dans
le Monde sçavant ; je dis aujourd'hui , car cent
Ouvrages délicats et brillans de génie, lui avoient
acquis pendant sa vie une réputation qu'il s'est
II. Vol.
Gij
si
1404 MERCURE DE FRANCE
si pen soucié de perpetuer , qu'après sa mort à
peine ai-je trouvé deux ou trois Originaux.
Je prie donc Mrs les Traducteurs,que je n'ai pas
Phonneur de connoître , de rendre justice à la
verité dans la nouvelle Edition qu'ils préparent
de leur excellente révision , correction et aug
mentation du travail de Mrs du Ryer et Cassan-
dre. Ils peuvent dire dans un Avertissement qu'ils
ont trouvé la Vie de M. de Thou traduite , tr
qu'ils l'adoptent sans y toucher , ayant crû, avec
raison ne la pouvoir rendre meilleure. Ils peu
vent aussi nommer l'Auteur de cette Traduction;
je viens de le leur faire connoître , s'ils ne´le
connossoient pas déja , ce que j'ai peine à croi-
re , après les Aprobations aussi publiques qu'il-
lustres que mon Pere a cues sur son Ouvrage.
Voilà de quoi j'ai trouvé à propos d'instruire le
Public par zele pour la mémoire de mon Pere
et par amour pour la vérité.
le 24. May 1737. au sujet des Ouvrages
de M. de Thou.
Je vous prie, Monsieur, de publier dans le
prochain Mercure le Memoire suivant ; le Public
poura vous en sçavoir gré , et j'en serai en
particulier tès- reconnoissant. J'ai l'honneur
d'être , &c.
Feu M. d'Ifs, Gentilhomme d'auprès de Caen,
traduisit en 1710. les Memoires de M. de Thou,
et la Préface de la grande Histoire ; il dédía són
Ouvrage à M. l'Abbé de Thou , qui l'honoroit
de son amitié ; cette Traduction fut très-esti
mée ; elle renferme toutes les Poësies Latines de
M. de Thou , mises en Vers François , et sur
tout le Poême à la posterité, qui avoit été impri-
mé séparément avant les deux Editions des Mé-
moires complets ; la premiere en 1711. in 48
chés Reinier Léers , à Rotterdam , ou plutôt chés
Cailloué , à Rouen. La seconde en 1713. in 12.
chés François l'Honoré, à Amsterdam, dédiée par
P'Imprimeur à M.le Baron de Schoulembourg.
Une marque de la bonté de cet Ouvrage , c'est
que Mrs les nouveaux Traducteurs de M.deThou,
l'ont inséré sans y rien changer dans leur pré-
mier tome, je fais cas sûrement d'une telle Apro
bation; mais zelé comine je le suis pour la gloire
d'un Pere , dont la memoire est également pré-
cieuse - aux honnêtes gens , et aux amateurs des
Belles- Lettres , je ne puis lui laisser ravir le seul
Ouvrage par où il soit connu aujourd'hui dans
le Monde sçavant ; je dis aujourd'hui , car cent
Ouvrages délicats et brillans de génie, lui avoient
acquis pendant sa vie une réputation qu'il s'est
II. Vol.
Gij
si
1404 MERCURE DE FRANCE
si pen soucié de perpetuer , qu'après sa mort à
peine ai-je trouvé deux ou trois Originaux.
Je prie donc Mrs les Traducteurs,que je n'ai pas
Phonneur de connoître , de rendre justice à la
verité dans la nouvelle Edition qu'ils préparent
de leur excellente révision , correction et aug
mentation du travail de Mrs du Ryer et Cassan-
dre. Ils peuvent dire dans un Avertissement qu'ils
ont trouvé la Vie de M. de Thou traduite , tr
qu'ils l'adoptent sans y toucher , ayant crû, avec
raison ne la pouvoir rendre meilleure. Ils peu
vent aussi nommer l'Auteur de cette Traduction;
je viens de le leur faire connoître , s'ils ne´le
connossoient pas déja , ce que j'ai peine à croi-
re , après les Aprobations aussi publiques qu'il-
lustres que mon Pere a cues sur son Ouvrage.
Voilà de quoi j'ai trouvé à propos d'instruire le
Public par zele pour la mémoire de mon Pere
et par amour pour la vérité.
Fermer
556
p. 511
ALIUS.
Début :
Si totum sumis, novit me Roma regentem. [...]
Mots clefs :
Vespasianus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ALIUS.
ALIUS.
SI totum sumis , novit me Roma regentem.
Hortorum peftem membra priora dabunt.
Si caput & caudam jungis, sum Afiatica tel'us
Praftabunt dubium pofteriora genus.
SI totum sumis , novit me Roma regentem.
Hortorum peftem membra priora dabunt.
Si caput & caudam jungis, sum Afiatica tel'us
Praftabunt dubium pofteriora genus.
Fermer
557
p. 1601-1613
Histoire du Ciel, &c. [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE DU CIEL, consideré selon les idées des Poëtes, des Philosophes & [...]
Mots clefs :
Matière, Terre, Monde, Figures, Ciel, Dieu, Corps, Origine, Soleil, Mouvement, Moïse, Philosophes, Païens
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire du Ciel, &c. [titre d'après la table]
HISTOIRE DU CrEL, considerésea
lon les idées des Poëtes , des Philosophes&
de Moyse, &c. 2. Volumes in-12. AParis ,
chés la veuve Etienne , ruë S. Jacques , à la
Vertu M. D'CC. XXXIX.
2
L'intention générale de l'Histoire du Ciel
se déclare dabord par le Frontispice. Dans
une très-jolie Estampe , dessinée & gravée
par M. le Bas , on voit le Philosophe Démo
crite , retiré dans les Tombeaux d'Abdére
& fort occupé àtracer les figures des affais
semens par lesquels ils'imagine que les Atô
mes se sont raprochés & ontformé le Mon
de. Un Bourgeois d'Abdére , blessé par l'in
utilité de cette étude , prend une Ardoise
qui s'est détachée d'un Tombeau , & y écrie
ces paroles :
Démocrite, à quoipenses-tu ? l'Homme n'est
Ras.
1302 MERCURE DE FRANCE
pas fait pour construire la Terre , maispour la
cultiver. Les Laboureurs & les Passans qui
lisent ou entendent lire cette Epigram
me,semoquentdu Philosophe. L'un haus
se les épaules ; l'autre éclatte de rire ; tous.
sentent que nous avons reçû assés d'intelli
gence pour reglernotre travail & nos mœurs;
mais que nous avons peu de lumieres sur ce
quin'a pas été confié à nos soins , ni soumis
à notre gouvernement.
Ce principe si conforme à la sagesse de
Dieu,& à l'expérience que nous faisons de sa
conduite , ne paroît guere suivi dans les
Etudes ordinaires. On s'y occupe peu du
possible , du nécessaire & de l'usuel , mais
on yfait, avec apareil, des recherches péni
bles pour expliquer ce qui nous passe; &
c'est pourramener lesEtudes desjeunes gens
à leur véritable objet , que l'Auteur entre
prend de leur faire connoîtreles bornes & la.
portée de leur esprit sur la plus curieuse de.
toutes les questions. Il n'y apersonne qui ne
souhaite naturellement, de sçavoir quelle est
l'origine du Monde , comment le Ĉiel & la
Terre ont été construits , quelles sont les in-.
fluences du Ciel sur la Terre , & quelle est
la composition intime de tous ces differens.
corps,
Pour réunir sur cette matiere importante.
ce qu'il est possible d'en sçavoir, l'Auteur
commence
JUILLET. 1739 1603
commence par examiner ce que les plus
beaux génies de l'Antiquité Payenne nous
enont apris dans les Ecrits qui nous restent.
Il examine ensuite les opinions des Philoso
phes des differens âges , sur la structure du
Monde. Il compare en dernier lieu ce que
notre propre expérience nous en aprend '
avec ce que les Livres Saints nous en disent.
Il est vrai que les Payens ont converti en
autant de Fables ce qu'ils avoient apris de
leurs Peres sur les mouvemens du Ciel & sur
ses raports avec la Terre ; mais l'Auteur , en
recherchant l'origine de ces contes bizares
découvre une foule de témoignages rendus
par l'Antiquité Payenne , à la vérité de l'His
toire du Genre Humain & de la Création;
telle que Moyse nous la raporte. Il est bien
éloigné de penser que les Payens ayent ima
giné leurs Fables d'après les differens traits
raportés dans les Livres Saints, Livres dont
les Payens n'avoient aucune connoissance ;
mais il démontre que tout le Paganisme est
une altération sensible des vérités primitives
& des Coûtumes transmises aux Hébreux &
à toutes les Familles de l'Univers par les En
fans de Noé.
Tout sonpremier Tome tend àfaire voir,
1º. que les principales Coûtumes de l'Idola
trie étoient innocentes dans leur origine , &
les mêmes que celles des Hébreux , parce
qu'elles
1664 MERCURE DE FRANCE
qu'elles couloient de la même source }
relatives au culte du même Dieu &
fondées sur les mêmes esperances. 2°. Que
>
les figures bizarres que les Idolâtres ont ho
norées comme des Dieux , n'étoient dans
leur institution que des Symboles ou des Si
gnes populaires , destinés à regler l'ordre des
Fêtes & des travaux; mais qu'elles furent pri
ses dansla suite pour ce qu'ellesprésentoient
à l'œil , & converties en autant de Divinités,
dispersées dans les differentes parties du Ciel.
L'Explication donnée par quelques An
ciens aux Signes de l'Ecrevisse , du Capri
corne & dela Vierge , lui donne lieu de fai
re voir que tous les Signes duZodiaquesont
des figures Symboliques , destinées à faire
entendre aux Peuples ce qui se pratiquoit
dans la Societé, à mesure que le Soleil pas→
soit sous chacun de ces Signes. Il démontre
que ces Signes sont plus anciens que la
Colonie des Egyptiens , d'où il sait qu'ils
sont d'un établissement antérieur à la disper
sion des Enfans de Noé. Tel est le premier
échantillon des Symboles employés par les
premiers Hommes, pour se regler entre eux,
lorsque notre Ecriture courante n'étoit pas
encore inventée. Par le moyen de cesFigures
& debien d'autres d'un goût semblable, qui
étoient publiquement exposées en Egypte ,
pour avertir les Habitans , soit du moment
précis
JUILLE T. 1739 1609
précis oùle Nilse débordoit, soitdu coursdu
Soleil , ou de l'ordre des Fêtes , & de la sui
te des travaux rustiques ; l'Auteur fait voir
que les Anciens annonçoient au Peuple tout
ce quil'interessoit , en plaçant dans les As
semblées certaines Figures Symboliques, qui
étoient comme autant d'Affiches ou de Si
>
gnes , dont le sens étoit connu.
Ainsi pour faire entendre aux Egyptiens
que labrillante Etoile , nommée la Canicu
le , commençoit àse montrer le matin , &
qu'il étoit temps de se retirer avec des pro
visions sur des Terrasses elevées, pour s'y
garantir du débordement qui suivoit de près
le lever de cet Astre , on plaçoit dans l'As
semblée la Figure d'Anubis , c'est-à-dire ,
d'un Donneurd'avis. C'étoit un hommequi
faisoit un signe de la main droite , & à qui
on donnoit la tête & le nom de l'Animal fi
dele , qui avertit la Famille des aproches du
voleur. On lui mettoit des aîles aux pieds ,
pour annoncer le besoin d'une prompte re
traite, une marmite au bras, pour marquerle
besoin de provisions , & une perche à la
main , pouravertir d'observer la profondeur
de l'eau , d'où dépendoit le salut de l'E
gypte.
La Sphinx, composée d'uncorps deLion
couché, & d'une tête, de jeune fille , se pla
çoit sur untherme d'uneha uteurdéterminée!
pour
170 MERCURE DE FRANCE
pour marquer l'élevation précise qu'il falloit
›
donner aux Terrasses & pour avertir le
Peuple de demeurer en repos tout le temps
quele Soleil mettroit à parcourir les Signes
du Lion & de la Vierge. Differens Oiseaux
signifioient les differens vents dont il falloit
observer le retour, pour regler certaines Opé
rations communes, telles que l'Arpentage
des terres, après la retraite des Eaux , les Se
mailles , la culture des Légumes , &c.
L'extrême simplicité de ces premieres Ex
plications , conduit l'Auteur à examiner le
sens du Soleil , ou du Cercle qu'on voit sur
tant de Figures Egyptiennes. Il montre que
c'est le Symbole de Dieu ; que le Serpent
qu'on y joignoit ordinairement , & qu'on
nommoitEVA, servoit à peindre la vie; qu'un
Conducteur, armé d'un foüet ou d'un Scep
tre , étoit le Symbole du Soleil ou de l'an
née qui regle la Nature ; qu'une Mere fécon
de, portant differens feuillages , selon les
saisons , avec un Sistre ou un Inftrument de
réjouiffance , étoit le Symbole de la Terre &
des Fêtes qu'on célebroit en chaque saison,
pourremercier Dieu des productions de la
Terre; que le Croiffant de Lune , posé sur
la tête de cette Femme , étoit l'annonce de
la Fête de la nouvelle Lune , &c. Que cette
Femmeavec une faucille , annonçoit la Fête
du commencement des Moiffons ; avec un
grand
JUILLE T. 1739. 1607
grand Poisson, la Pêche de la fin de l'hyver;
avec une Corne de Chevre sauvage , d'où
sortent des Epis, des Fruits & des Pavots ,
l'abondance & le repos dont onjouit après
toutes les récoltes, à l'entrée de l'hyver.
Al'aide de ces premiers traits & d'une
foule d'autres , que nous ne pouvons rapor
ter , le Lecteur aperçoit tout d'un coup que
ces Figures , qui n'étoient que des Lettres
des Ecriteaux , ou des Enseignes , propres
avertir le Peuple , sont devenus des Dieux ,
qui on été diftribués dans tous les Aftres &
dans les differentes parties du Ciel & de la
Terre. On a peine à concevoir comment
l'esprit de l'homme s'eft porté jusqu'à cet
égarement. On demande quelle eft l'origine.
de cette étrange méprise.
L'Auteur démontre que c'eft l'ouvrage de
la cupidité & de l'ignorance ; que les Egyp
tiens & tous les Peuples qui imitoient leurs
Usages, plus sensibles aux biens terreftres &
au plaisir , qu'à la juftice , négligerent dans
leurs Fêtes , les leçons de Religion & les
avis de toute espece qu'on leur don
noit par ces Figures , que l'introduction de
l'Ecriture courante aida encore à faire négli
ger le sens de laSymbolique, qui se conferva
dans le cérémonial des Fêtes.
Que les Figures d'Hommes , de Femmes
d'Oiseaux,de Feuillages, de Serpens & d'au
tres
608 MERCURE DE FRANCE
tres Animaux , furent peu àpeu prises gros
sierement pour ce qu'elles présentoient à
l'œil, qu'on prit Osiris , surmonté d'un Cer
cle Solaire , pour un homme qui habitoit
dans le Soleil; qu'Isis , avec son Croiffant ,
fut prise pourune femme qui faisoit sa rési
dence dans la Lunes qu'Anubis , oule Don
neur d'avis , fut pris pour le Meffager, qui
étoit chargé de signifier leurs ordres ; que
tes Oiseaux avoient auffi commiffion d'a
prendre aux Hommes tout cequi les interes
soit. De-là l'Idolâtrie , la Divination , les
Augures , & toutes les folies du Paganisme.
L'Auteur entre ici dans un détail interes
sant. Chaque page présente une agréable
nouveauté; & , quoiqu'il ne donne ses pen
sées quepourdes conjectures , elles se trou
vent tellement liées & si conformesau sens
naturel de tous les noms des Dieux, qu'il en
résulte une démonstration satisfaisante. L'a
vantage qui revient de cette Explication du
Ciel Poëtique , n'est
pas
seulement de pou
voirenfin rapeller à une origine fort simple
tous ces Dieux & ces Usages si étranges, que
nous trouvons à chaque pas dans les Auteurs
Payens; mais c'est spécialement de voir que
les idées & les pratiques des Anciens avant
l'introduction de l'Idolâtrie , sont précisé
ment les mêmes qu'avoient les Enfans de
Noé &lespremiers Patriarches ; ce qui don
ne
JUILLET. 1739: 1609
ne une grande idée des Livres de Moyse:
Dans la discuffion que le sçavant Auteur
fait ensuite desdifferens Systêmes des Philo,
sophes sur l'origine réelle ou possible de lá
Terre & des Cieux, il prouve que tous se
réunissent en un point , qui eft de dire, que
le Monde eft composé d'une matiere com
mune, ou éternellement préexiftante , ou
sortie des mains de Dieu. Tous les Philoso
phes, & ensuite les Athées, en contrefaisant
les Philosophes, ont dit qu'une matiere muë
suffisoit pour produire le Monde. M. Plu
che et bien éloigné de penser que nos
grands Philosophes ayent voulu favoriser
PAthéisme.
Mais si l'on démontre àun Athéequi croit
l'éternité de la matiere & du mouvement,
que la matiere , muë d'une façon géné
rale , ne peutproduire ni un Monde, ni un
grain de Métal déterminé , l'Athéïsme eſt
sans reſſource , on lui enleve l'unique princi
pe qu'il ait de tout temps effayé de faire va
loir.
Or c'est ce qu'on entreprend ici, & on dé
truit ce principe imaginaire, nonpar des rai
sonnemens , mais par des Expériences , d'où
il résulte , non seulement contre les Athées,
mais contre les hypotheses des Philosophes,
qu'il n'y a point de matiere premiere , qu'il
'y anon plus de matiere en général , que
d'esprit
1610 MERCURE DE FRANCE
'd'esprit en général ; que si Dieu créoit des
Esprits , ce seroit des intelligences Angéli
ques ou humaines , & nondes Esprits indé
terminés; que, s'il crée un corps, c'eſt untel
corps , & nonun corps engénéral , quin'eſt
qu'une pensée ou une idée abstraite ; qu'à la
vérité , les corps mêlangés & les corps orga
nisés sont composés de differens Elemens ,
qui s'uniffent & se séparent , mais que ces
Elemens, comme l'Eau, l'Air, le Sel , le Feu,
chaque Métal, le Sable, la Terre, &c. sont
des corps invariables en leur nature , que le
mouvement n'a pû les convertir de matiere
premiere en matiere d'une telle nature, puis-'
qu'aucun mouvement imaginable ne peut
changer ungrain de fer en autre chose qu'à
ce qu'il eft , ni produire un grain d'or où il
n'y en avoit point, que le mouvement peut
entretenir le Monde , & en varier la Scene;
mais qu'il n'a pû le former , ni y rien pro
duire de nouveau; que c'eft donc un conseil,
une intention déterminée & non un mouve
ment qui a fait éclore chaque chose. Il suit
encore des Expériences raportées par l'Au
teur , que le nombre des especes d'Elemens.
eft déterminé & indeftructible dans la natu
re, quele nombre des especes organisées eft
également déterminé , ensorte que les Mons
tres sont tous sans fécondité, parce que cette
fécondité détruiroit les especes primitives ,
qui
JUILLE T. 1739. 1611
qui sont invariables , comme la volonté de
celui qui les a faites. Par- là il se trouve dé
montréquela poffibilité d'un Monde prove
nu d'une matiere miſe en mouvement d'une
façon générale , & tourbillonnant tant qu'on
voudra , eft une idée infoûtenable, que
le
plus petit grain d'or, comme les délinéamens
d'un Moucheron dans fon œuf, ont befoin
d'une créationfpéciale ; & que dans la natu
re, letout & les parties font l'ouvrage d'au
tant d'intentions qui leur ont affigné leur
être , leur nature , leur liaifon & leurs fonc
tions.
Onne comprend rien à ce qu'établiffent
les Philofophes , quand ils veulent conftrui
re le Monde par des affaiffemens , par des
tourbillons , ou par des attractions , parce
qu'on fent bien qu'un mouvement général ,
qui ne peut former les délinéamens d'un
poulet, ne peut pas, àplus forte raiſon, orga
nifer l'Univers. D'ailleurs il eft clair que ces
hypothéfes générales font une pure perte de
temps, puifque le Monde eft fait , & que
Dieune nous a donné des lumieres quepour
les chofes qu'il nous a chargés de faire ou de
gouverner. Mais comme il nous invite par
des présens perpétuels à une perpétuelle re
connoiffance, & à une continuelle activité
il nous a rendus très-clair-voyans fur fes in
tentions & fur l'uſage de fes dons. Ainsi no
Gret
1612 MERCURE DE FRANCE
tre vraye Physique eft de connoître notre
deftination & la portée de notre esprit , de
faire des tentatives , d'étudier la correspon
dance de tous les Etres qui nous environ
nent, avec nos besoins , & d'en faire valoir
les services pour le profit de la Societé. Cet
te Physique, dont l'excellence eft démontrée
par une Expérience de six mille ans , eft pré
cisément la Physique de Moyse , qui affigne
la création de chaque Elément & de chaque
espece organisées, à autant de volontés spa
ciales , & qui fait consifter le sçavoir de
l'homme , non à étudier la nature de ce qui
l'environne , mais à mettre en œuvre ce que
Dieu a fait pour lui,
C'eftainsi
nsi que
que M. Pluche a sçû tirer admi
rablement bien des Belles Lettres & de la
Philosophie , ce qui étoit le plus capable de
donner aux jeunes gens une vénération pro
fonde pour les Livres Saints, & pour leurin
culquer même avant qu'ils les ayent lûs , les
premieres vérités de la Révélation. Il finit
par quelques Reflexions très-mesurées, mais
intereffantes , sur les inconvéniens qu'il se- .
roit à desirer qu'on évitât dans la méthode
d'enseigner les Humanités & la Philosophie.
Il n'eft pas étonnant, au refte, que la Cour,la
Ville & laProvince,faffent un si bon accueil
à unAuteur qui joint partout la plus grande
modération aux vûës les plus nobles & les
plus
JUILLET. 1739. 1613
plus Chrétiennes. On ne pouvoit faire au Pu
blic un plus beau, ni un plus riche Présent
lon les idées des Poëtes , des Philosophes&
de Moyse, &c. 2. Volumes in-12. AParis ,
chés la veuve Etienne , ruë S. Jacques , à la
Vertu M. D'CC. XXXIX.
2
L'intention générale de l'Histoire du Ciel
se déclare dabord par le Frontispice. Dans
une très-jolie Estampe , dessinée & gravée
par M. le Bas , on voit le Philosophe Démo
crite , retiré dans les Tombeaux d'Abdére
& fort occupé àtracer les figures des affais
semens par lesquels ils'imagine que les Atô
mes se sont raprochés & ontformé le Mon
de. Un Bourgeois d'Abdére , blessé par l'in
utilité de cette étude , prend une Ardoise
qui s'est détachée d'un Tombeau , & y écrie
ces paroles :
Démocrite, à quoipenses-tu ? l'Homme n'est
Ras.
1302 MERCURE DE FRANCE
pas fait pour construire la Terre , maispour la
cultiver. Les Laboureurs & les Passans qui
lisent ou entendent lire cette Epigram
me,semoquentdu Philosophe. L'un haus
se les épaules ; l'autre éclatte de rire ; tous.
sentent que nous avons reçû assés d'intelli
gence pour reglernotre travail & nos mœurs;
mais que nous avons peu de lumieres sur ce
quin'a pas été confié à nos soins , ni soumis
à notre gouvernement.
Ce principe si conforme à la sagesse de
Dieu,& à l'expérience que nous faisons de sa
conduite , ne paroît guere suivi dans les
Etudes ordinaires. On s'y occupe peu du
possible , du nécessaire & de l'usuel , mais
on yfait, avec apareil, des recherches péni
bles pour expliquer ce qui nous passe; &
c'est pourramener lesEtudes desjeunes gens
à leur véritable objet , que l'Auteur entre
prend de leur faire connoîtreles bornes & la.
portée de leur esprit sur la plus curieuse de.
toutes les questions. Il n'y apersonne qui ne
souhaite naturellement, de sçavoir quelle est
l'origine du Monde , comment le Ĉiel & la
Terre ont été construits , quelles sont les in-.
fluences du Ciel sur la Terre , & quelle est
la composition intime de tous ces differens.
corps,
Pour réunir sur cette matiere importante.
ce qu'il est possible d'en sçavoir, l'Auteur
commence
JUILLET. 1739 1603
commence par examiner ce que les plus
beaux génies de l'Antiquité Payenne nous
enont apris dans les Ecrits qui nous restent.
Il examine ensuite les opinions des Philoso
phes des differens âges , sur la structure du
Monde. Il compare en dernier lieu ce que
notre propre expérience nous en aprend '
avec ce que les Livres Saints nous en disent.
Il est vrai que les Payens ont converti en
autant de Fables ce qu'ils avoient apris de
leurs Peres sur les mouvemens du Ciel & sur
ses raports avec la Terre ; mais l'Auteur , en
recherchant l'origine de ces contes bizares
découvre une foule de témoignages rendus
par l'Antiquité Payenne , à la vérité de l'His
toire du Genre Humain & de la Création;
telle que Moyse nous la raporte. Il est bien
éloigné de penser que les Payens ayent ima
giné leurs Fables d'après les differens traits
raportés dans les Livres Saints, Livres dont
les Payens n'avoient aucune connoissance ;
mais il démontre que tout le Paganisme est
une altération sensible des vérités primitives
& des Coûtumes transmises aux Hébreux &
à toutes les Familles de l'Univers par les En
fans de Noé.
Tout sonpremier Tome tend àfaire voir,
1º. que les principales Coûtumes de l'Idola
trie étoient innocentes dans leur origine , &
les mêmes que celles des Hébreux , parce
qu'elles
1664 MERCURE DE FRANCE
qu'elles couloient de la même source }
relatives au culte du même Dieu &
fondées sur les mêmes esperances. 2°. Que
>
les figures bizarres que les Idolâtres ont ho
norées comme des Dieux , n'étoient dans
leur institution que des Symboles ou des Si
gnes populaires , destinés à regler l'ordre des
Fêtes & des travaux; mais qu'elles furent pri
ses dansla suite pour ce qu'ellesprésentoient
à l'œil , & converties en autant de Divinités,
dispersées dans les differentes parties du Ciel.
L'Explication donnée par quelques An
ciens aux Signes de l'Ecrevisse , du Capri
corne & dela Vierge , lui donne lieu de fai
re voir que tous les Signes duZodiaquesont
des figures Symboliques , destinées à faire
entendre aux Peuples ce qui se pratiquoit
dans la Societé, à mesure que le Soleil pas→
soit sous chacun de ces Signes. Il démontre
que ces Signes sont plus anciens que la
Colonie des Egyptiens , d'où il sait qu'ils
sont d'un établissement antérieur à la disper
sion des Enfans de Noé. Tel est le premier
échantillon des Symboles employés par les
premiers Hommes, pour se regler entre eux,
lorsque notre Ecriture courante n'étoit pas
encore inventée. Par le moyen de cesFigures
& debien d'autres d'un goût semblable, qui
étoient publiquement exposées en Egypte ,
pour avertir les Habitans , soit du moment
précis
JUILLE T. 1739 1609
précis oùle Nilse débordoit, soitdu coursdu
Soleil , ou de l'ordre des Fêtes , & de la sui
te des travaux rustiques ; l'Auteur fait voir
que les Anciens annonçoient au Peuple tout
ce quil'interessoit , en plaçant dans les As
semblées certaines Figures Symboliques, qui
étoient comme autant d'Affiches ou de Si
>
gnes , dont le sens étoit connu.
Ainsi pour faire entendre aux Egyptiens
que labrillante Etoile , nommée la Canicu
le , commençoit àse montrer le matin , &
qu'il étoit temps de se retirer avec des pro
visions sur des Terrasses elevées, pour s'y
garantir du débordement qui suivoit de près
le lever de cet Astre , on plaçoit dans l'As
semblée la Figure d'Anubis , c'est-à-dire ,
d'un Donneurd'avis. C'étoit un hommequi
faisoit un signe de la main droite , & à qui
on donnoit la tête & le nom de l'Animal fi
dele , qui avertit la Famille des aproches du
voleur. On lui mettoit des aîles aux pieds ,
pour annoncer le besoin d'une prompte re
traite, une marmite au bras, pour marquerle
besoin de provisions , & une perche à la
main , pouravertir d'observer la profondeur
de l'eau , d'où dépendoit le salut de l'E
gypte.
La Sphinx, composée d'uncorps deLion
couché, & d'une tête, de jeune fille , se pla
çoit sur untherme d'uneha uteurdéterminée!
pour
170 MERCURE DE FRANCE
pour marquer l'élevation précise qu'il falloit
›
donner aux Terrasses & pour avertir le
Peuple de demeurer en repos tout le temps
quele Soleil mettroit à parcourir les Signes
du Lion & de la Vierge. Differens Oiseaux
signifioient les differens vents dont il falloit
observer le retour, pour regler certaines Opé
rations communes, telles que l'Arpentage
des terres, après la retraite des Eaux , les Se
mailles , la culture des Légumes , &c.
L'extrême simplicité de ces premieres Ex
plications , conduit l'Auteur à examiner le
sens du Soleil , ou du Cercle qu'on voit sur
tant de Figures Egyptiennes. Il montre que
c'est le Symbole de Dieu ; que le Serpent
qu'on y joignoit ordinairement , & qu'on
nommoitEVA, servoit à peindre la vie; qu'un
Conducteur, armé d'un foüet ou d'un Scep
tre , étoit le Symbole du Soleil ou de l'an
née qui regle la Nature ; qu'une Mere fécon
de, portant differens feuillages , selon les
saisons , avec un Sistre ou un Inftrument de
réjouiffance , étoit le Symbole de la Terre &
des Fêtes qu'on célebroit en chaque saison,
pourremercier Dieu des productions de la
Terre; que le Croiffant de Lune , posé sur
la tête de cette Femme , étoit l'annonce de
la Fête de la nouvelle Lune , &c. Que cette
Femmeavec une faucille , annonçoit la Fête
du commencement des Moiffons ; avec un
grand
JUILLE T. 1739. 1607
grand Poisson, la Pêche de la fin de l'hyver;
avec une Corne de Chevre sauvage , d'où
sortent des Epis, des Fruits & des Pavots ,
l'abondance & le repos dont onjouit après
toutes les récoltes, à l'entrée de l'hyver.
Al'aide de ces premiers traits & d'une
foule d'autres , que nous ne pouvons rapor
ter , le Lecteur aperçoit tout d'un coup que
ces Figures , qui n'étoient que des Lettres
des Ecriteaux , ou des Enseignes , propres
avertir le Peuple , sont devenus des Dieux ,
qui on été diftribués dans tous les Aftres &
dans les differentes parties du Ciel & de la
Terre. On a peine à concevoir comment
l'esprit de l'homme s'eft porté jusqu'à cet
égarement. On demande quelle eft l'origine.
de cette étrange méprise.
L'Auteur démontre que c'eft l'ouvrage de
la cupidité & de l'ignorance ; que les Egyp
tiens & tous les Peuples qui imitoient leurs
Usages, plus sensibles aux biens terreftres &
au plaisir , qu'à la juftice , négligerent dans
leurs Fêtes , les leçons de Religion & les
avis de toute espece qu'on leur don
noit par ces Figures , que l'introduction de
l'Ecriture courante aida encore à faire négli
ger le sens de laSymbolique, qui se conferva
dans le cérémonial des Fêtes.
Que les Figures d'Hommes , de Femmes
d'Oiseaux,de Feuillages, de Serpens & d'au
tres
608 MERCURE DE FRANCE
tres Animaux , furent peu àpeu prises gros
sierement pour ce qu'elles présentoient à
l'œil, qu'on prit Osiris , surmonté d'un Cer
cle Solaire , pour un homme qui habitoit
dans le Soleil; qu'Isis , avec son Croiffant ,
fut prise pourune femme qui faisoit sa rési
dence dans la Lunes qu'Anubis , oule Don
neur d'avis , fut pris pour le Meffager, qui
étoit chargé de signifier leurs ordres ; que
tes Oiseaux avoient auffi commiffion d'a
prendre aux Hommes tout cequi les interes
soit. De-là l'Idolâtrie , la Divination , les
Augures , & toutes les folies du Paganisme.
L'Auteur entre ici dans un détail interes
sant. Chaque page présente une agréable
nouveauté; & , quoiqu'il ne donne ses pen
sées quepourdes conjectures , elles se trou
vent tellement liées & si conformesau sens
naturel de tous les noms des Dieux, qu'il en
résulte une démonstration satisfaisante. L'a
vantage qui revient de cette Explication du
Ciel Poëtique , n'est
pas
seulement de pou
voirenfin rapeller à une origine fort simple
tous ces Dieux & ces Usages si étranges, que
nous trouvons à chaque pas dans les Auteurs
Payens; mais c'est spécialement de voir que
les idées & les pratiques des Anciens avant
l'introduction de l'Idolâtrie , sont précisé
ment les mêmes qu'avoient les Enfans de
Noé &lespremiers Patriarches ; ce qui don
ne
JUILLET. 1739: 1609
ne une grande idée des Livres de Moyse:
Dans la discuffion que le sçavant Auteur
fait ensuite desdifferens Systêmes des Philo,
sophes sur l'origine réelle ou possible de lá
Terre & des Cieux, il prouve que tous se
réunissent en un point , qui eft de dire, que
le Monde eft composé d'une matiere com
mune, ou éternellement préexiftante , ou
sortie des mains de Dieu. Tous les Philoso
phes, & ensuite les Athées, en contrefaisant
les Philosophes, ont dit qu'une matiere muë
suffisoit pour produire le Monde. M. Plu
che et bien éloigné de penser que nos
grands Philosophes ayent voulu favoriser
PAthéisme.
Mais si l'on démontre àun Athéequi croit
l'éternité de la matiere & du mouvement,
que la matiere , muë d'une façon géné
rale , ne peutproduire ni un Monde, ni un
grain de Métal déterminé , l'Athéïsme eſt
sans reſſource , on lui enleve l'unique princi
pe qu'il ait de tout temps effayé de faire va
loir.
Or c'est ce qu'on entreprend ici, & on dé
truit ce principe imaginaire, nonpar des rai
sonnemens , mais par des Expériences , d'où
il résulte , non seulement contre les Athées,
mais contre les hypotheses des Philosophes,
qu'il n'y a point de matiere premiere , qu'il
'y anon plus de matiere en général , que
d'esprit
1610 MERCURE DE FRANCE
'd'esprit en général ; que si Dieu créoit des
Esprits , ce seroit des intelligences Angéli
ques ou humaines , & nondes Esprits indé
terminés; que, s'il crée un corps, c'eſt untel
corps , & nonun corps engénéral , quin'eſt
qu'une pensée ou une idée abstraite ; qu'à la
vérité , les corps mêlangés & les corps orga
nisés sont composés de differens Elemens ,
qui s'uniffent & se séparent , mais que ces
Elemens, comme l'Eau, l'Air, le Sel , le Feu,
chaque Métal, le Sable, la Terre, &c. sont
des corps invariables en leur nature , que le
mouvement n'a pû les convertir de matiere
premiere en matiere d'une telle nature, puis-'
qu'aucun mouvement imaginable ne peut
changer ungrain de fer en autre chose qu'à
ce qu'il eft , ni produire un grain d'or où il
n'y en avoit point, que le mouvement peut
entretenir le Monde , & en varier la Scene;
mais qu'il n'a pû le former , ni y rien pro
duire de nouveau; que c'eft donc un conseil,
une intention déterminée & non un mouve
ment qui a fait éclore chaque chose. Il suit
encore des Expériences raportées par l'Au
teur , que le nombre des especes d'Elemens.
eft déterminé & indeftructible dans la natu
re, quele nombre des especes organisées eft
également déterminé , ensorte que les Mons
tres sont tous sans fécondité, parce que cette
fécondité détruiroit les especes primitives ,
qui
JUILLE T. 1739. 1611
qui sont invariables , comme la volonté de
celui qui les a faites. Par- là il se trouve dé
montréquela poffibilité d'un Monde prove
nu d'une matiere miſe en mouvement d'une
façon générale , & tourbillonnant tant qu'on
voudra , eft une idée infoûtenable, que
le
plus petit grain d'or, comme les délinéamens
d'un Moucheron dans fon œuf, ont befoin
d'une créationfpéciale ; & que dans la natu
re, letout & les parties font l'ouvrage d'au
tant d'intentions qui leur ont affigné leur
être , leur nature , leur liaifon & leurs fonc
tions.
Onne comprend rien à ce qu'établiffent
les Philofophes , quand ils veulent conftrui
re le Monde par des affaiffemens , par des
tourbillons , ou par des attractions , parce
qu'on fent bien qu'un mouvement général ,
qui ne peut former les délinéamens d'un
poulet, ne peut pas, àplus forte raiſon, orga
nifer l'Univers. D'ailleurs il eft clair que ces
hypothéfes générales font une pure perte de
temps, puifque le Monde eft fait , & que
Dieune nous a donné des lumieres quepour
les chofes qu'il nous a chargés de faire ou de
gouverner. Mais comme il nous invite par
des présens perpétuels à une perpétuelle re
connoiffance, & à une continuelle activité
il nous a rendus très-clair-voyans fur fes in
tentions & fur l'uſage de fes dons. Ainsi no
Gret
1612 MERCURE DE FRANCE
tre vraye Physique eft de connoître notre
deftination & la portée de notre esprit , de
faire des tentatives , d'étudier la correspon
dance de tous les Etres qui nous environ
nent, avec nos besoins , & d'en faire valoir
les services pour le profit de la Societé. Cet
te Physique, dont l'excellence eft démontrée
par une Expérience de six mille ans , eft pré
cisément la Physique de Moyse , qui affigne
la création de chaque Elément & de chaque
espece organisées, à autant de volontés spa
ciales , & qui fait consifter le sçavoir de
l'homme , non à étudier la nature de ce qui
l'environne , mais à mettre en œuvre ce que
Dieu a fait pour lui,
C'eftainsi
nsi que
que M. Pluche a sçû tirer admi
rablement bien des Belles Lettres & de la
Philosophie , ce qui étoit le plus capable de
donner aux jeunes gens une vénération pro
fonde pour les Livres Saints, & pour leurin
culquer même avant qu'ils les ayent lûs , les
premieres vérités de la Révélation. Il finit
par quelques Reflexions très-mesurées, mais
intereffantes , sur les inconvéniens qu'il se- .
roit à desirer qu'on évitât dans la méthode
d'enseigner les Humanités & la Philosophie.
Il n'eft pas étonnant, au refte, que la Cour,la
Ville & laProvince,faffent un si bon accueil
à unAuteur qui joint partout la plus grande
modération aux vûës les plus nobles & les
plus
JUILLET. 1739. 1613
plus Chrétiennes. On ne pouvoit faire au Pu
blic un plus beau, ni un plus riche Présent
Fermer
558
p. 2442-2443
ENIGME.
Début :
Je suis par mon état tant soit peu babillarde ; [...]
Mots clefs :
Histoire
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIGM E.
JE fuis par mon état tant foit peu babillarde ;
Je redis tout ce qu'on a fait ;
Si j'en déguiſe quelque trait .
Je ne fuis plus qu'une bavarde.
Souvent mon Pere fe hazarde
De me broder , pour m'embellir ,
Mais il me perd , quand il me farde ,
Et le clinquant ne fert qu'à m'avilir.
Mes vrais amis cherchent à m'enrichir
Par des préfens d'une beauté réelle ,
Mais les brillans , les mieux placés ,
Ont beau me faire trouver belle ,
Mes Amans les plus empreffés
No
NOVEMBRE. 1743. 2443
Ne témoignent pour moi de zéle ,
Qu'autant qu'ils m'éprouvent fidéle.
Je fers également la noble Antiquité ,
Mes chers contemporains , & la Pofterité ;
Je tire les défunts de la nuit éternelle ;
Je puis donner la vie & l'immortalité ,
Mais il faut , pour cela , que je fois immortelle .
D. B. C. G. d'Entrevaux .
JE fuis par mon état tant foit peu babillarde ;
Je redis tout ce qu'on a fait ;
Si j'en déguiſe quelque trait .
Je ne fuis plus qu'une bavarde.
Souvent mon Pere fe hazarde
De me broder , pour m'embellir ,
Mais il me perd , quand il me farde ,
Et le clinquant ne fert qu'à m'avilir.
Mes vrais amis cherchent à m'enrichir
Par des préfens d'une beauté réelle ,
Mais les brillans , les mieux placés ,
Ont beau me faire trouver belle ,
Mes Amans les plus empreffés
No
NOVEMBRE. 1743. 2443
Ne témoignent pour moi de zéle ,
Qu'autant qu'ils m'éprouvent fidéle.
Je fers également la noble Antiquité ,
Mes chers contemporains , & la Pofterité ;
Je tire les défunts de la nuit éternelle ;
Je puis donner la vie & l'immortalité ,
Mais il faut , pour cela , que je fois immortelle .
D. B. C. G. d'Entrevaux .
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559
p. 1125-1128
EXTRAIT d'une Lettre de M..... sur l'origine de l'usage de réciter trois fois Ave Maria à midi.
Début :
Dans ce que le R. P. Texte a écrit depuis neuf ou dix ans, M. sur un ancien [...]
Mots clefs :
Louis XI, Ave Maria, Salutation angélique, Louis le Gros, Ordonnance
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre de M..... sur l'origine de l'usage de réciter trois fois Ave Maria à midi.
EXTRAIT d'une Lettre de M.....fur
l'origine de l'ufage de réciter trois fois
D
Ave Maria à midi.
Ans ce que le R. P. Texte a écrit depuis
neuf ou dix ans , M. fur un ancien
Jetton orné de la Légende , Ave Maria
, il a appellé au fecours de l'explication ,
qu'il en donne, deux Ordonnances de Louis
XI ; la premiere , dit-il , datée du premier
Mai 1472 , fut donnée , pour faire réciter la
Salutation Angélique trois fois le jour , au fon
de la cloche ; pour ce qui eft de midi, Louis XI
ne fit que renouveller ce qui fe pratiquoit fous
Louis le Gros , décédé en 1137 ; voila ce que
je lis dans fon Ecrit , inféré dans le Mercure
de Juin 1735 , & une preuve certaine que
ce R. P. eft bien perfuadé de ce qu'il a écrit
en 1735 , eft qu'en 1740 , dans le Mercure
de
Y126 MERCURE DE FRANCE.
de Juin premier Volume , il répete en abregé
la même chofe , écrivant à M. Péliffier
de Féligonde , qui demandoit à s'inftruire
fur ces anciens Jettons marqués de l'Ave
Maria. Ce fut , dit-il , ce Roi ( Louis XI )
qui ordonna le premier Mai 1472 , que l'on
fonneroit trois fois le jour l'Ave Maria , Louis
le Gros qui regnoit en 1137 , ne l'ayant ordonné
que pour le midi.
Il me paroît que l'on peut réduire ces deux
Morceaux du R. P. Texte , à deux propofitions
; l'une confifte à affûrer que fous Louis
le Gros , décédé en 1137 , la pratique de réciter
à midi la Salutation Angélique , fubfiftoit
déja, & que c'étoit ce Roi qui l'avoit
ordonné ; l'autre Propofition eft que Louis
XI ordonna le premier Mai qu'on récitât la
Salutation Angélique trois fois le jour au
fon de la cloche.
Quelque haute que foit l'idée que j'ai des
profondes recherches du fçavant Pere Texte,
je crains bien qu'il ne fe foit trompé au ſujet
de l'Ordonnance
de Louis VI, autrement
Louis le Gros , & ce qui me porte à le
craindre , eft que felon lesMonumens
du Regne
de Louis XI , ce dernier Prince n'inftitua
que l'Ave Maria de midi & non pas
celui du matin ni celui du foir , que quelques
Monumens, échappés à la fagacité de ce
Pere , prouvent être plus anciens que le Regne
du même Louis XI. A
voning
JUI N. 1744. 1127
A l'égard de l'établiſſement de l'Ave de
midi , voici ce qu'en dit l'Auteur de la Chronique
du Greffier de l'Hôtel de Ville de Paris
, qui étoit contemporain. » Et le dit pre-
» mier jour de Mai 1472 , fut fait à Paris
» une moult belle & notable Proceffion
» en l'Eglife & fait ung prefchement bien
» folemnel par ung Docteur en
Docteur en Théologie,
» nommé Maiftre Jehan Beete , natif de
Tours , lequel dift & déclaira entre autres
» chofes , que le Roi avoit finguliere confi-
» dence en la benoifte Vierge Marie, prioit
» & exhortoit fon bon populaire , manans
» & habitans de la Cité de Paris, que doref-
» navant à l'heure de midi que fonneroit à
l'Eglife dudit Paris la groffe cloche , cha-
» cun feuft fléchi ung genoüil en terre , en
» difant Ave Maria , pour donner bonne
paix au Royaume de France .
«
99
Parmi les Hiftoriens modernes , je me
contenterai , de crainte d'être long , de citer
ce qu'en dit le Pere Daniel , en une fimple
ligne à la fin de la Vie de Louis XI . Ce fut
lu , dit- il, qui établit en France la coûtume de
fonner l'Angelus à midi.
Pour que je ceffe de craindre que le R. P.
Texte n'ait pris le change dans ce qu'il a
écrit fur l'établiffement des Ave ou Angelus,
je prends la liberté de lui demander où fe
trouve l'Ordonnance du Roi Louis le Gros,
qui ,
1128 MERCURE DE FRANCE.
qui , felon lui , établit à midi la récitation
de l'Ave? Je fuis d'autant plus curieux de la
connoître , que ni Duchefne , ni Dom Mabillon
, ni M. Du Cange , ni Dom Martenne
, tous quatre grands Scrutateurs des anciens
Monumens de la Monarchie , ne diſent
rien de cette Ordonnance, quoique les
trois derniers euffent eûr occafion de la produire
dans ce qu'ils ont écrit fur la Salutation,
Ave Maria, fi elle leur eût été connuë.
M. Secouffe, qui fupplée à ce qui manque au
Recueil d'Ordonnances de M. de Lauriere ,
& Dom Martin Bouquet , Bénédictin , qui ramaffe
tous les Monumens qui regardent nos
Rois, auront, fans doute , beaucoup d'obligation
au P.Texte , s'il leur indique où eft contenuë
la teneur de cette Ordonnance ; ea
mon particulier, je le prie de la tranfmettre
en fon entier au Public par le canal du Mercure
, afin qu'on revienne du préjugé où
l'on eft , que la Salutation Angélique du
foir & du matin eft d'un établiffement plus
ancien que celle de midi.
De B..... ce 31 Mars 1744.
l'origine de l'ufage de réciter trois fois
D
Ave Maria à midi.
Ans ce que le R. P. Texte a écrit depuis
neuf ou dix ans , M. fur un ancien
Jetton orné de la Légende , Ave Maria
, il a appellé au fecours de l'explication ,
qu'il en donne, deux Ordonnances de Louis
XI ; la premiere , dit-il , datée du premier
Mai 1472 , fut donnée , pour faire réciter la
Salutation Angélique trois fois le jour , au fon
de la cloche ; pour ce qui eft de midi, Louis XI
ne fit que renouveller ce qui fe pratiquoit fous
Louis le Gros , décédé en 1137 ; voila ce que
je lis dans fon Ecrit , inféré dans le Mercure
de Juin 1735 , & une preuve certaine que
ce R. P. eft bien perfuadé de ce qu'il a écrit
en 1735 , eft qu'en 1740 , dans le Mercure
de
Y126 MERCURE DE FRANCE.
de Juin premier Volume , il répete en abregé
la même chofe , écrivant à M. Péliffier
de Féligonde , qui demandoit à s'inftruire
fur ces anciens Jettons marqués de l'Ave
Maria. Ce fut , dit-il , ce Roi ( Louis XI )
qui ordonna le premier Mai 1472 , que l'on
fonneroit trois fois le jour l'Ave Maria , Louis
le Gros qui regnoit en 1137 , ne l'ayant ordonné
que pour le midi.
Il me paroît que l'on peut réduire ces deux
Morceaux du R. P. Texte , à deux propofitions
; l'une confifte à affûrer que fous Louis
le Gros , décédé en 1137 , la pratique de réciter
à midi la Salutation Angélique , fubfiftoit
déja, & que c'étoit ce Roi qui l'avoit
ordonné ; l'autre Propofition eft que Louis
XI ordonna le premier Mai qu'on récitât la
Salutation Angélique trois fois le jour au
fon de la cloche.
Quelque haute que foit l'idée que j'ai des
profondes recherches du fçavant Pere Texte,
je crains bien qu'il ne fe foit trompé au ſujet
de l'Ordonnance
de Louis VI, autrement
Louis le Gros , & ce qui me porte à le
craindre , eft que felon lesMonumens
du Regne
de Louis XI , ce dernier Prince n'inftitua
que l'Ave Maria de midi & non pas
celui du matin ni celui du foir , que quelques
Monumens, échappés à la fagacité de ce
Pere , prouvent être plus anciens que le Regne
du même Louis XI. A
voning
JUI N. 1744. 1127
A l'égard de l'établiſſement de l'Ave de
midi , voici ce qu'en dit l'Auteur de la Chronique
du Greffier de l'Hôtel de Ville de Paris
, qui étoit contemporain. » Et le dit pre-
» mier jour de Mai 1472 , fut fait à Paris
» une moult belle & notable Proceffion
» en l'Eglife & fait ung prefchement bien
» folemnel par ung Docteur en
Docteur en Théologie,
» nommé Maiftre Jehan Beete , natif de
Tours , lequel dift & déclaira entre autres
» chofes , que le Roi avoit finguliere confi-
» dence en la benoifte Vierge Marie, prioit
» & exhortoit fon bon populaire , manans
» & habitans de la Cité de Paris, que doref-
» navant à l'heure de midi que fonneroit à
l'Eglife dudit Paris la groffe cloche , cha-
» cun feuft fléchi ung genoüil en terre , en
» difant Ave Maria , pour donner bonne
paix au Royaume de France .
«
99
Parmi les Hiftoriens modernes , je me
contenterai , de crainte d'être long , de citer
ce qu'en dit le Pere Daniel , en une fimple
ligne à la fin de la Vie de Louis XI . Ce fut
lu , dit- il, qui établit en France la coûtume de
fonner l'Angelus à midi.
Pour que je ceffe de craindre que le R. P.
Texte n'ait pris le change dans ce qu'il a
écrit fur l'établiffement des Ave ou Angelus,
je prends la liberté de lui demander où fe
trouve l'Ordonnance du Roi Louis le Gros,
qui ,
1128 MERCURE DE FRANCE.
qui , felon lui , établit à midi la récitation
de l'Ave? Je fuis d'autant plus curieux de la
connoître , que ni Duchefne , ni Dom Mabillon
, ni M. Du Cange , ni Dom Martenne
, tous quatre grands Scrutateurs des anciens
Monumens de la Monarchie , ne diſent
rien de cette Ordonnance, quoique les
trois derniers euffent eûr occafion de la produire
dans ce qu'ils ont écrit fur la Salutation,
Ave Maria, fi elle leur eût été connuë.
M. Secouffe, qui fupplée à ce qui manque au
Recueil d'Ordonnances de M. de Lauriere ,
& Dom Martin Bouquet , Bénédictin , qui ramaffe
tous les Monumens qui regardent nos
Rois, auront, fans doute , beaucoup d'obligation
au P.Texte , s'il leur indique où eft contenuë
la teneur de cette Ordonnance ; ea
mon particulier, je le prie de la tranfmettre
en fon entier au Public par le canal du Mercure
, afin qu'on revienne du préjugé où
l'on eft , que la Salutation Angélique du
foir & du matin eft d'un établiffement plus
ancien que celle de midi.
De B..... ce 31 Mars 1744.
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560
p. 1164-1195
LES VIES des Hommes Illustres de la France, depuis le commencement de la Monarchie jusqu'à présent. Par M. d'Auvigny. Tomes IX & X. contenant les Grands Capitaines. A Amsterdam, & se vendent à Paris, chés le Gras, Grand'Salle du Palais, à L couronnée 1744.
Début :
Nous avons rendu compte en son tems de tous les Volumes de cet Ouvrage, [...]
Mots clefs :
Duc de Nemours, Ennemis, Français, Armée, Troupes, Ville, Général, Roi, Vénitiens, Pierre de Navarre, Louis XII, Bataille, Bologne, Victoire, Courage, Combat, Guerre, Suisses, Italie, Armes, Colonne, Retranchements, Infanterie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LES VIES des Hommes Illustres de la France, depuis le commencement de la Monarchie jusqu'à présent. Par M. d'Auvigny. Tomes IX & X. contenant les Grands Capitaines. A Amsterdam, & se vendent à Paris, chés le Gras, Grand'Salle du Palais, à L couronnée 1744.
LES VIES des Hommes Illuftres de la
France , depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à préfent. Par M. d' Auvigny.
Tomes IX & X. contenant les Grands Capitaines.
A Amfterdam , & se vendent à
Paris , chés le Gras , GrandSalle du Palais
, à L couronnée 1744:
N
Ous avons rendu compte en fon tems
de tous les Volumes de cet Ouvrage
qui ont précédé les deux dont on vient de
lire le titre , & qui viennent de paroître depuis
peu de jours . En rendant ce compte au
public , nous avons fouhaité pour fon intérêt
, que l'Auteur jouit d'une longue vie &
d'une parfaite fanté , Il a plû au Seigneur
d'en difpofer autrement. Nous avons perdu
M. d'Auvigny à la fleur de fon âge , & au
milieu de la courfe litteraire qu'il avoit entreprife.
C'eft ce que nous apprenons à regret
de M. fon Frere , Chanoine Régulier
de l'Ordre de Prémontré , dans un Avertiffement,
qui eft à la tête du IX Tome . Avertiffe-
"
JUIN. 1744. TM 1165
tiffement qui contient un détail litteraite ,
honorable , & curieux , lequel nous nous
faifons un devoir de rapporter ici dans fon
entier à caufe de fa brièveté.
Ces deux Volumes , dit M. le Chanoine ,
& ceux qui les fuivront , font les Ouvrages
pofthumes de M. d'Auvigny , Chevau- Leger
de la Garde , qui après avoir donné fes foins
pour l'Edition des Tomes VII & VIII de
fon Livre , fe hâta de partir pour joindre
La Troupe , & a été malheureufement tué
dans le Combat d'Ettinghen , à l'âge de treit
re & un ans , le 27 Juin 1743 , laiffant une
Veuve & deux enfans mâles , à qui les defcendans
des Hommes Illuftres de la France ,
qu'il a célébrés fi dignement , accorderont ,
fans doute , leur protection & par honneur
& par reconnoillance .
On fera peut-être étonné qu'un Auteur ,
qui a fi peu vécu , ait pû fournir une pareille
carriere , & qu'outre ces dix Volumes , qui
font imprimés , il ait encore laiffé la matiere
de plufieurs autres en manufcrit , entre les
mains de fon Libraire , avant que de partir
pour la Franconie, où il a fini fes jours . Peu
d'Ecrivains ont eu plus de facilité & de talens
pour écrire l'Hiftoire , & je crois que la République
des Lettres a fait en lui une perte.
Sa mémoire étoit prodigieufe , & fon ima
gination d'une vivacité extraordinaire, join-
E iij
te
1166 MERCURE DE FRANCE.
te à beaucoup de pénétration d'efprit. Naturellement
Philofophe , il s'étoit formé un
style nerveux & fententieux , qu'on remar
que facilement dans cet Ouvrage. Peut-être
aimoit- il un peu trop les ornemens du ftyle
& les agrémens de la narration , & il femble
les avoir quelquefois préférés à l'exacti
tude de la Grammaire , trop vif & trop
hardi dans fes penfées , pour s'y affujettit
fcrupuleufement.
Si l'on eft furpris qu'il ait pu achever un
fi long Ouvrage à la fleur de fes années ;
( Ouvrage qui fuppofe une lecture immenft
& un très-pénible travail ) combien le ferat'on
davantage , fi on fait attention à tous
les Livres , qu'il a publiés avant celui- ci ?
Après s'être exercé dans fa premiere jeuneffe
fur des matieres de bel efprit & de fiction ,
il s'appliqua férieufement à l'Hiftoire , &
donna un Abregé de celle de France & de la
Romaine, imprimée en 1730. Quelques an
nées après il mit au jour l'Hiftoire de la
Ville de Paris, en cinq Volumes, dont néan
moins la moitié du quatriéme & tout le cinquiéme
ne font point de lui , mais de feu
M. de la Barre , de l'Académie des Belles-
Lettres.
M. d'Auvigny étoit né dans le Hainaut
Après la mort d'un Oncle , qui lui avoit
donné de l'éducation , il vint à Paris en
1
1728
JUIN. 1169 1744.
?
1728 , & fut recommandé à une perfonne
très-connuë dans la République des Lettres ,
qui ayant apperçu en lui du génie , de l'efprit
, du talent & beaucoup d'application à
la lecture & au travail , prit quelque foin
de cultiver ces difpofitions. Mais depuis
plus de huit années , M. d'Auvigny s'étant
attaché à d'autres perfonnes , & ayant voulu
fe conduire à fon gré , celui à qui il avoit
obligation de la premiere culture de fes talens
, n'eut dans la fuite prefque aucun commerce
avec lui. Ainſi dans la compofition
des Vies des Hommes Illuftres , on peut dire
qu'il n'a été fecondé de qui que ce foit. Il
ne me fied pas de m'étendre davantage fur
les louanges d'un frere. J'ai crû devoir à fes
chers manes ce leger tribut , & que le Pu
blic l'approuveroit.
›
Pour donner une idée du travail de M.
d'Auvigny & pour fuivre la coûtume , que
nous avons prife , en rendant compte de
pareils Ouvrages nous expoferons ici
une des Vies qui compofent ce IX Tome.
Celle de GASTON DE FOIX , Duc de Nemours,
Général d'Armée , & Viceroi de Milan , fous
Louis XII , qu'on trouve à la pag. 128 ,
nous a paru convenir aux bornes de ce
Journal.
L'Hiftoire de ce Prince , tué à 24 ans ,
dans le fein de la victoire , eft une folide
E iij preu1168
MERCURE DE FRANCE.
preuve , qu'on ne peut trop fe hâter de de
venir Grand Homme , & que la vertu ne
fuit pas la jeuneffe , mais que l'ardeur & la
préfomption abandonnent rarement cet âge
dangereux .
GASTON étoit de l'Illuftre Maiſon de Foix ,
qui fe vante à jufte titre d'être iffuë de la
premiere race de nos Rois. Ces Cadets belliqueux
firent avouer de tout tems , qu'ils
étoient dignes de la Couronne , que la molleffe
de leurs aînés avoit fait perdre à leur
Maiſon. Son pere étoit N.... Comte de Foix
& de Comminges , & fa mere N.... de VALOIS
, foeur de Louis XII . Elle avoit été élevée
à la Cour de France , & témoin des malheurs
de fon frere , dont la caufe lui étoit
connuë : c'étoient les mauvais conſeils , &
une ambition déréglée . Cette Princeffe eut
donc foin d'écarter de fon fils tous les flateurs
, & de ne rien propoſer à fon émulation
, que de jufte & de légitime.
LOUIS XII , qui n'avoit point de fils , témoigna
à celui de fa foeur une affection de
pere ; il le fit venir de bonne heure à ſa
Cour , & ce qui commença à donner une
grande idée du jeune Prince , ce fut que ni
fa haute naiffance , ni les grands biens de fa
Maiſon , ni la faveur du Roi fon Oncle ne
parurent point l'occuper , ni le corrompre.
La fcience de la guerre , quoi qu'encore
bien
JUIN.17445 1169
bien imparfaite , étoit la principale de fon
tems ; il s'y adonna tout entier , & on le
vit à la journée d'Aignadet , à peine âgé de
18 ans , combattre fous les yeux du Roi avec
une valeur finguliere & une prudence que
fes regards lui infpiroient. Cette prudence
fut depuis la caufe de fa perte.
Quelque idée que Louis XII cut de fon
extrême vivacité , on ne s'en défia point
affés , à caufe de cette premiere marque de
moderation . Il le jugea lui-même depuis
auffi prudent , que tout le monde le trouvoit
brave!
·
Les Vénitiens , vaincus à Aignadel , montrerent
la fierté des anciens Romains , & fe
jugeant dans leur accablement hors d'état
d'obtenir une paix honorable , ils s'appliquerent
à attirer le Pape dans leur parti , &
à s'affurer des Suiffes , pour continuer la
guerre.D
,
Ces derniers devoient être les plus redoutables
ennemis de la France , & cependant
ils furent les moins menagés , Louis
XII avoit voulu délivrer la Nation Françoi
fe de l'efpece de tribut qu'elle payoit à ce
peuple belliqueux , ou plutôt lui faire connoître
, que c'étoit pour en être fervie , &
non pear s'en voir protegée ; de forte que
les Suiffes , animés par l'intérêt , écouterent
fans peine les propofitions des enne-
291VİV 50
Ey mis
1170 MERCURE DE FRANCE.
mis de la France , & leverent une armée
en leur faveur , pour entrer dans le Duché
de Milan.
2
Cet Etat ne s'étoit jamais vu plus puiffamment
menacé , & imoins de forces pour fe
deffendre ce dénûement dans une circonftance
femblable , ne pouvoit être réparé
que par une extrême attention , & une
grande prudence. " Enforte que le grand
nombre jugea , que le Roi confentoit en
quelque façon à le perdre , lorfqu'on vit le
Duc de Nemours, âgé de 22 ans , revêtu du
titre de Viceroi de Milan , & chargé de fa
confervation . Le jeune Prince avoit defiré
cet emploi avec ardeur, comme le plus brillant
qu'il pûr obtenir , & l'Europe vit avec
étonnement , que ce même Gafton , fi plein
de feu & d'ardeur pour la guerre , étoit devenu
tout à coup retenu & circonfpect , defirant
de combattre, comme un jeune guerrier
, mais fçachant en éviter les occaſions
comme un vieux Capitaine .
>
Sans attendre les Suiffes furieux au fortir
de leurs montagnes , il s'en approcha affés
pour leur laiffer efperer le combat. Ses vûes
étoient que les ennemis fe flatant de finir la
Campagne par une Bataille , prendroient
moins de précaution pour la fubfiftance de
leur armée , & qu'ils fe verroient contraints
par-là d'abandonner un Pays bien gardé &
dépourvût de vivres. Les
JUIN. 1171 1744.
Les Suiffes arrivés à Galera , dans le Milanez,
apprirent que le Général François étoit
pofté à Legnago , à quatre milles d'eux ,
fuivi feulement de trois cent lances , & de
deux cent Gentilshommes de la Maiſon du
Roi. Ils s'avancerent , & Gafton , fans trop
s'éloigner , pour leur donner plus d'envie
de le fuivre , recula jufques dans les Fauxbourgs
de Milan , où ils l'inveftirent , en at
tendant , pour le forcer , les fecours , qui
leur avoient été promis par le Pape & les
Vénitiens ; mais pendant que ces deux
Puiffances les amufoient d'efperances vaines
, le Duc de Nemours renforçoit fon armée
de quelques troupes tirées des garnifons
voisines.
Les Suiffes inquiets de l'abandon de leurs
Alliés , & n'ofant entreprendre d'attaquer
les François dans leurs retranchemens , s'avancerent
vers l'Adda , menaçant d'entrer
dans le Bergamafque. Le Duc de Nemours ,
toujours devant eux ou à leur fuite , campa
à Caffano , & rompit de telle forte leurs deffeins
, qu'ils lui envoyerent propoſer peu
de jours après de retourner dans leur Pays ,
s'il vouloit leur donner un mois de paye ,
fur le même pied qu'ils l'avoient toujours
reçu de la France.
re ,
Cette propofition , qu'on alloit leur fai
fut rejettée , parce qu'ils la faifoient :
E vj
on
1172 MERCURE DE FRANCE.
on marchanda ; ils s'irriterent , & mêlant
la fierté à l'intérêt , ils demanderent deux
jours après , le double de ce qu'on leur avoit
refufé, Gafton devenu plus fort en troupes ,
& en état de combattre avec plus de confiance
, en defiroit en quelque forte l'occafion.
On s'en appercevoit à fa façon de traiter
avec les Suiffes , qui envoyerent enfin
un trompette , pour déclarer qu'ils ne vouloient
plus d'accommodement , & qu'ils alloient
faire une guerre cruelle aux François
.
Le Duc de Nemours attendoit fans crainte
l'effet de ces menaces , lorfqu'on lui apprit
que les Suiffes avoient pris fecretement la
route du Lac de Côme , pour rentrer dans
leurs montagnes , vengeant la honte de cette
retraite par l'incendie de quelques Villages .
Gafton profita de leur abfence , & de la réputation
, que fa conduite lui avoit donnée
pour fortifier le Milanez , & affoiblir les
conféderés , en leur oppofant , s'il étoit poffible
, les forces de quelques Etats d'Italie.
La République de Florence & de Bologne
étoient les feuls Etats , qui laiffaffent
quelque efperance. La premiere , puiffante
par l'étendue de fes terres , le nombre & la
richeffe de fes habitans , étoit gouvernée par
un Magistrat Militaire, qui portoit le Titre
de Gonfalonier : fon inclination pour la France
JUIN. 1744. 1173
ce étoit décidée , mais le Confeil de la République
, rebuté de la legereté de la Nation
, écoutoit moins fon refpect pour le
Gonfalonier , que la crainte d'être facrifié
au premier avantage que les François pourroient
fe promettre en les abandonnant,
Gafton fut donc obligé de fe contenter de
voir garder une efpece de neutralité à cet
Etat , qu'il auroit été fi important de déterminer
pour fon parti , & de tourner toute
fon attention fur Bologne , abfolument déclarée
en fa faveur.
Cette Ville étoit alors fous la domination
des Bentivoglio , d'une Maiſon Illuftre d'Italie
, qui fe prétend defcendre d'un Roi de
Sardaigne , bâtard d'un Empereur d'Allemagne.
Les Bentivoglio ou Bentivoles , ennemis
perfonnels du Pape , de fa Maiſon &
de fes deffeins , avoient confenti , que le
Duc de Nemours mît dans Bologne une
garnifon de deux mille Allemands , & de
deux cent Gendarmes , fous les ordres d'Odet
de Foix , Seigneur de Lautrec , d'Ive
d'Alégre , & des Capitaines de la Fayette
& de S. Vincent , que les Italiens furnommoient
le Grand Diable , à caufe de fa valeur
, & de fa taille extraordinaire.
Mais l'expérience de ces Chefs , & la
force de la garnifon ne furent que la feconde
caufe du falut de la Ville ; elle étoit
perduc
1174 MERCURE DE FRANCE.
duë fans reffource , fi les ennemis avoient
pû éviter les inconvéniens ordinaires des
unions de troupes , qui infpirant differens
avis , obligent à perdre dans des déliberations
un tems toujours précieux à la guerre.
Ils confulterent donc , & Pierre de Navarre
, foldat de fortune , inftruit par Gonfalve ,
furnommé le Grand Capitaine , plus inftruit
encore par la Nature & par fon génie , fit
réfoudre d'emporter la Place par le moyen
des Mines , dont on l'a fait le premier Inventeur.
Bologne n'avoit point de dehors ;
une feule muraille , épaiffe à la vérité , étoit
toute fa défenſe ; le canon en ayant ruiné
plus de cent braffes en peu de jours , la largeur
de cette bréche tenta les affiégeans :
on voulut rifquer un affaut , dont les commencemens
eurent fi de fuccès , que les
Chefs réfolurent d'attendre l'effet de la Mine.
Pierre de Navarre l'avoit pouffée vers
la porte de Castiglione,fous un endroit de la
muraille , où il y avoit une petite Chapelle.
L'idée de l'Ingénieur étoit de la renverfer
avec la muraille dans le foffé , & de le combler
ainfi de leurs débris. La Garnifon inquiéte
de la largeur de la bréche , mais raffurée
par leur courage & par leur nombre
fe tenoit rangée le long de la muraille , affectant
une contenance fiere. Mille Fantaf
fins & cent quatre- vingt Gendarmes , enpeu
νομές
JUIN
1175 1744.
voyés par le Duc de Nemours , avoient encore
augmenté leur courage. Ils faifoient
des cris , & bravoient les affiégeans . Ceuxci
que Pierre de Navarre affuroit de l'effet
de la Mine , en attendoient le moment avec
impatience. Un tonnerre épouvantable l'annonça;
il fembloit que la Ville dût s'abîmer
, & les affiégeans célébroient déja leur
victoire par de grands cris , mais après que
le tourbillon de fumée & de poufliére für
diffipé , leur furpriſe fut extrême de voir la
Chapelle enlevée par la Mine dans le même
état, qu'elle étoit avant fon effet ; la poudre
l'avoit pouffée fi perpendiculairement, & la
maçonnerie ainfi que la charpente s'étoit
trouvée fi bonne,qu'à quelques fentes près,
on ne fe feroit point apperçu de fa tranflation
les Bolonnois crierent au miracle ,
& l'idée d'être foutenus par une providence
particuliere leur infpira une extrême réfolution.
Les affiégeans furpris refterent dans leurs
quartiers , & les nouvelles mefures , qu'ils
fe trouverent obligés de prendre , donnerent
le tems au Gouverneur d'envoyer demander
du fecours à Gafton de Foix , & l'ef
perance de le recevoir avant que d'être forcés.
Ce Général , qui affembloit les troupes à
Final , fur les frontieres du Modenois & du
-Bolorois , marcha avec toute fon armée
com1176
MERCURE DE FRANCE.
compofée d'onze mille Fantaffins , & de
treize cent lances. Craignant que le nom
bre ne le fit reconnoître , & ne pouvant
néanmoins feater de délivrer Bologne
avec moins de forces , il fut bien -tôt hots
-d'inquiétude. L'air fe chargea de nuages ,
& la neige , qui tomboit à gros flocons , en
rendant fa marche plus difficile , la rendit
auffi plus affurée. Toute Farmée, entrà dans
Bologne à l'infçu des ennemis , que l'on au
roit aifément battus à caufe de leur confiance
, fi Gaſton ent pû fe perfuader qu'ils ignorallent
fon arrivée . Le fiége fut levé fur le
champ avec beaucoup de précipitation ,
:quoique fans défordre , & le Duc de Nemours
, libérateur de Bologne fans avoir
tiré l'épée , fut regardé comme le plus prudent
, & le plus heureux Capitaine de fon
tems.
?
រ
Mais à peinegoûtoit-il les premiers fruits
de fa victoire , qu'on lui apprit la furprife
de Breffe par les Vénitiens. Cette Place fi
importante à la confervation du Milanez ,
avoit été confiée à la garde de du Lude , &
ce brave Officier fe trouvoit en état de la
conferver contre tous les ennemis du dehors
, mais il en avoit de plus dangereux
parmi les habitáns même , qui devoient
aider à fa deffenfe . Breffe , comine la plupart
des Villes d'Italie, étoit divifée en deux parJUIN.
1744. 1177
:
tis , à la tête defquels on voyoit les Maiſons
d'Avogaro , & de Gambara. Celle- ci attachée
aux François joüiffoit de toute la faveur
de ces nouveaux Maîtres de l'Italie.
& les autres ( c'eſt l'effet ordinaire de la
mauvaife politique ) éprouvoient chaque
jour de nouvelles injuftices. Une infulte ,
que le Comte de Gambara fit au Comte d'Avogaro
, obligea ce dernier à reclamer l'autorité
du Duc de Nemours . Ce Prince lui
promit de le fatisfaire , & l'oublia . L'Italien
crut qu'en lui refuſant la juftice , qui eft le
premier devoir des Souverains , on lui donnoit
l'exemple d'oublier le fien , tant il eſt
vrai que le déni de juftice , qui eft fi commun
, eft la fource de mille maux.
Il fçût donc mettre tout fon parti dans
l'intérêt de fa vengeance , & il prit fes mefures
avec tant de jufteffe , que les Vénitiens
avertis de fon deffein , parurent aux
portes de Breffe , avant que le Gouverneur
eut aucun foupçon de leur marche . La gar
nifon raffemblée fe porta toute entiere du
côté que paroiffoient les ennemis , mais
pendant qu'ils leur réfiftoient , une feconde
troupe de Vénitiens conduits par quelques
habitans entrerent par des égouts , dont ils
avoient ouvert les grilles. Aux cris de S.
Marc , qu'ils firent retentir de toutes parts ,
le Comte d'Avogaro parut dans la Place ,
font
1178 MERCURE DE FRANCE.
fondit fur le Gouverneur , déja embarraffe
par la multitude des ennemis,& l'obligea de
fe retirer au Château , d'où il pûr à peine
envoyer informer le Duc de Nemours de
fon malheur , & lui demander du fécours.
Ce Général étoit encore à Bologne , éloignée
de Breffe de quarante lieuës , & féparée
par le Pô , le Mincio , la Chieſa , & .
Les chemins devenus difficiles à caufe des
pluyes , fembloient impraticables à l'Artillerie
, dont on avoit cependant un befoin
abfolu ; mais l'ardeur du Chef , & l'affection
des Soldats pour lui , furmonterent ces
obftacles. Son armée fit en un jour trente
milles d'Italie , & ayant appris , que la République
envoyoit un Corps de cinq à fix
milles hommes au fecours de leurs troupes ,
qui affiégeoient le Château de Breffe , il fit
une diligence incroyable , pour gagner
de
vîteffe ces nouveaux ennemis. S'étant affuré
de cet avantage , il envoya contre eux le
Chevalier Bayard & Teligni avec leursGens
d'armes. Ces deux braves Chefs les ayant
joints , les battirent , & le Duc de Nemours
continuant fa route , arriva enfin à la vûë du
Château de Breffe , où il entra fans réfiftance.
Ce Prince donna une nuit à fes troupes
pour repofer , & le lendemain leur ayant
promis le pillage de la Ville , elles marcherent
JUI N. 1744. 1172
rent avec beaucoup de réfolution contre les
retranchemens des Vénitiens. Le Provedi
teur , qui les commandoit , avoit eu foin de
les munir d'une nombreufe artillerie ; outre
huit mille foldats , il avoit fous fes ordres
douze mille habitans prêts à combattre.Cette
armée étant trop nombreufe pour tenir dans
le terrain ,qui féparoit la Ville du Château,
il en avoit mis une partie en bataille , pour
rafraîchir les deffenfeurs du retranchement ;
de plus il avoit à dos une Riviére , & un
Pont , qu'il pouvoit rompre , fuppofé que
les François l'obligeaffent à la retraite.
Le Duc de Nemours étoit inftruit de tous
les avantages de l'ennemi ; mais le recouvrement
étoit d'une telle importance , qu'il réfolut
de tout rifquer. Son armée étoit de
douze mille hommes , qu'il divifa en plufieurs
corps : d'Alégre eut ordre de fe pofter
hors de la Ville , vis-à- vis la Porte de S.
Jean , la feule , que les Vénitiens avoient
laiffée ouverte , enfuite le Duc attaqua une
Abbaye appuyée contre les retranchemens ,
l'emporta , & fit paffer ce qu'il y avoit d'ennemis
au fil de l'épée. Ce premier fuccès encouragea
les troupes , fans rien faire perdre , -
au Général de fa moderation : Herigoïe , ou
Henri Gonet , fort eftimé de ce Prince &
des Soldats , fut mis à la tête d'une troupe
de Gafcons choifis , & le Chevalier Bayard
fuivit
1180 MERCURE DE FRANCE.
fuivit à pied avec fes Gens d'armes pour les
foutenir. L'ennemi les voyant avancer fiérement
& en bon ordre , fit un feu terrible
, qu'ils effuyerent fans s'ébranler ; le canon
du Château battoit avec furie contre
les retranchemens , & y faifoit de grandes
bréches ; les François les gagnerent après
avoir rempli le follé de fafcines , & ce fut
là que le combat devint fanglant. On s'y
battoit main à main , à coup de haches , de
piques , & d'épées. Le Chevalier Bayard
'animant les fiens
par fon exemple , reçut un
fi grand coup de pique dans la cuiffe , que
le fer y demeura avec le bout du bois où il
étoit attaché ; ce brave homme tomba noyé
dans fon fang , & les Soldats que fa préfen-
'ce avoit foutenus , commençoient à s'ébranler
, lorfque le Duc de Nemours la pique à
la main parut à leur tête , criant : Enfans ,
vengeons le bon Chevalier. Son exemple , &
fes cris infpirerent aux Soldats une efpece
de fureur ; les retranchemens furent forcés
en plufieurs endroits , & les fuyards pourfuivis
fi vivement , qu'ils n'eurent pas le
tems de lever le Pont , qu'il falloit paffer
pour entrer dans la Ville , où les vainqueurs
entrerent avec eux . Les Officiers leur firent
faire alte au- delà du Pont , pour les remettre
en ordre avec une facilité , qui fit connoître
combien le Duc de Nemours avoit acquis
JUI N. 1744.
1181
quis d'autorité fur fes troupes,
On reconnut bien-tôt la néceffité de cette
conduite ; la Gendarmerie Vénitienne , toute
la Cavalerie légere ,& une bonne partie
de leur Infanterie , fe firent voir en bataille
dans la Place , tout prêts à profiter du défordre
des François . Leur Général détacha
d'abord le Capitaine Bonnet , avec quelques
bataillons pour charger les Vénitiens ;
ils le reçurent avec courage , & le combat
devint plus long & plus dangereux , en cé
que les habitans montés fur les toits de leurs
maifons , en faifoient tomber de groffes
pierres & de l'eau bouillante , pendant que
d'autres tiroient par les fenêtres.
Le Duc de Nemours envoyoit fans ceffe
de nouvelles troupes pour feconder les premieres
, & les animoit par l'efpoir du pillage
, qui leur avoit été promis. Enfin après
une demie heure de combát , les Vénitiens
cédérent de tous côtés , & leur réfiftance vigoureuſe
fut la caufe que les vainqueurs ne
donnerent aucun quartier. On en fit un
grand maffacre dans toutes les rues de la
Ville. Plufieurs en fortirent , croyant trouver
leur falut dans la campagne , mais la
précaution , qu'ils avoient prife , de murer
toutes les portes de la Ville , à l'exception
de celle de S. Jean ' , leur devint funefte :
d'Alégre y étoit avec les Gens d'armes , qui
11
les
182 MERCURE DE FRANCE.
les malfacrerent . Les ennemis y perdirent ,
dix à douze mille hommes ; le Provediteur
André Gritti refta prifonnier , & ce qui mit
le comble au malheur de cette journée , fut
la prife du Comte Louis d'Avogaro & de
fon fils , Auteurs de la révolte.
Après que les Soldats les eurent rendus
témoins du pillage de leurs maiſons & de
la défolation de leur famille , contre laquelle
tout fut permis , on les préfenta au
Duc de Nemours , toute l'armée demandant
à grands cris leur fupplice. Il ne fervit de
rien au malheureux Comte de repréſenter ,
qu'étant né fujet des Vénitiens , il n'avoit
fait qu'appeller fes anciens Maîtres au ſe,
cours de la Patrie & de fa Maiſon , que l'on
accabloit d'injuftice ; le plus fort fut regardé
comme le Maître légitime , & fa mort fut
ordonnée.
Ce Seigneur appartenoit aux Maiſons les
plus confidérables de la Ville , & du Pays
d'alentour ; fon malheur y jetta la confternation
, & acheva la déſolation publique
furtout lorfqu'on vint à réfléchir fur la deftinée
de fon fils , compagnon involontaire de
fon crime , & qui devoit l'être de fon fupplice
.
Ce jeune homme avoit obéi à la Nature ,
ainfi qu'à la reconnoiffance , en fuivant le
Comte d'Avogaro , & fon courage avoit été
adJUIN.
1744. 1183
admiré par
il
le Duc de Nemours même , lorfque
fe voyant enveloppé avec fon pere ,
avoit tout tenté pour le fauver , ou pour
périr avec lui les armes à la main. Sa douleur
, lorfqu'il fe vit arrêté , fut d'un homme
plein de fentimens ; celle de fon pere
fembla feule l'occuper , & ce fut en cet
état , qu'on le préfenta au Duc de Nemours.
Ce Général , d'un âge à peu près femblable
au fien , parut touché de fon fort ; il le plaignit
, fans entreprendre de le confoler , ainfi
que le tentent ceux qui ne fçavent pas que
rien n'affoiblit dans un lâche la crainte de
perdre la vie , & qu'un homme de coeur
n'a pas beſoin de fecours pour fouffrir unę
mort honorable ; que même dans de certaines
fituations , & aux yeux d'un homme
courageux , les exhortations à la patience
& àla foumiffion font des affronts àfon courage.
On conduifit le pere & le fils en pri
fon , & le lendemain toute la Ville vint fe
jetter aux pieds du Duc de Nemours , pour
demander leur grace. La néceflité de faire
un exemple le rendit inexorable , & on vit
enfin ces deux malheureufes victimes marcher
enfemble au fupplice.
Cette fituation affreuſe pouvoit faire
comprendre qu'il eft des maux plus grands ,
que l'afpect d'une mort prochaine. Le Comte
d'Avogaro lié à côté de fon fils ne pouvoit
con1184
MERCURE DE FRANCE.
contenir les tranfports de la plus vive douleur
; il fe précipitoit vers le fupplice &
vers la mort , comme dans un afile qui devoit
le délivrer de cette cruelle vûë. Son
malheureux fils défefperé de fon état , demandoit
comme une grace , plus précieuſe
que la vie même , qu'on l'exécutât le premier.
On voyoit fur leur vifage & dans
leurs regards , l'agitation affreufe de leur
ame. Lamultitude , qui environnoit l'échaffaut
, obfervoit un filence profond , jettant
fes regards tantôt fur les deux victimes ,
tantôt fur le Duc de Nemours , dont la
trifteffe fembloit laiffer quelque efperance
de grace , mais à ce calme fuccederent des
cris perçans , lorfqu'on vit le Comte d'Avogaro
arrivé fur l'échaffaut s'approcher de
fon fils pour lui dire les derniers adieux ,
& les efforts que ces deux infortunés faifoient
pour s'embraffer malgré leurs liens.
Tandis que ce Spectacle accabloit tous les
coeurs , le Duc de Nemours fit un figne , &
les deux têtes tomberent prefque en mêmetems.
Cependant le pillage de la Ville avoit
ceffé ; après avoir été la caufe de la priſe
de la Place , en animant le foldat , il le devint
de la perte de l'armée en l'enrichiſſant.
Les troupes déferterent en foule , & cette
barbare victoire devint par- là prefque auffi
fuJUIN.
1744. 1185
funefte aux François qu'une défaite. Le Duc
de Nemours , au lieu de foldats aguerris , fe
trouva obligé de fe fervir de nouvelles levées
, inférieur en ce point aux ennemis ,
qui n'employoient contre lui que l'élite de
leurs troupes. Cependant Bologne fauvée
une armée vaincuë , Breffe reconquiſe en
moins de quinze jours , lui avoient donné
la réputation du plus grand & du plus heureux
Capitaine de l'Europe. Devenu la terreur
des ennemis , il devint le motif de la
présomption des François , qui s'imaginerent
que fon nom feul devoit triompher.
LOUIS XII , plus prudent par fon Confeil
que par fon caractere , & éblouii de fes fuccès
, lui manda de chercher par tout les Efpagnols
& de leur livrer bataille,
Une des raifons de cet empreffement étoit
la déclaration du Pape en faveur de la Ligue
, fortifiant ainfi des tréfors du S. Siége
& des troupes de l'Etat Eccléfiaftique les
Vénitiens & les Efpagnols , déja fi puiffans
en Italie . Mais Louis & fon Confeil étoient
alfés inftruits de la politique des Pontifes
pour ne pas douter qu'une victoire complette
fur les forces réunies des Conféderés , ne
déterminât le Pape à les abandonner. On
eraignoit auffi que l'Empereur , féduit par
l'exemple de la Cour de Rome , n'embraffat
le parti de la Ligue , & que les Suiffes irrités
I. Vol F du
1186 MERCURE DE FRANCE.
du mépris , que le Duc de Nemours leur
avoit témoigné , n'imitaffent toutes ces Puif
fances, en fe joignant à elles , pour accabler
les François .
Ces motifs firent agir Gaſton avec moins
de circonfpection , que l'état des affaires
ne le demandoit , dans le defir de donner
bataille pour contenter le Roi , & de déranger
les projets de tant de fiers ennemis . Il
prit donc le chemin de la Romagne à la tête
d'une armée de dix-huit mille hommes d'Infanterie
, & d'une Gendarmerie nombreuſe ;
il y trouva celle des ennemis commandée
par le Viceroi de Naples , mais ce Général
avoit reçû des ordres pofitifs d'éviter la ba
taille , le Roi d'Efpagne , fon Maître , ne
doutant pas que le Roi d'Angleterre & l'Empeu
,
pereur attaquant la France dans elle
ne fût obligée de rappeller fes troupes d'Ita
lie
pour fa deffenfe , de forte que le Duc de
Nemours , plus preffé que jamais par de
nouveaux ordres du Roi , avoit à engager
au combat des ennemis fupérieurs en nom
bre , & qui ne négligeoient rien pour l'évi
ter. Il s'empara à leur vûë de Cafteldi -Solarolo
, de Colignola & de Granarolo , eſperant
à chaque fiége de Place forcer les enne
mis à venir au fecours & les réduire à la né.
ceffité de donner bataille. Ils parurent conf
tans dans l'idée de la fuire , & pour les
conJUIN.
1744.
1187
contraindre , le Duc de Nemours fe vit forcé
d'affiéger Ravenne.
L'importance de cette Ville, par rapport à
fa richeffe , au nombre de fes habitans , à fa
fituation dans l'Etat Eccléfiaftique , & la
promeffe qu'avoit exigé Antoine Colonne
avant que de fe jetter dans la Place pour la
défendre , qu'on viendroit sûrement la fe
courir,ne permettoient plus aux Conféderés
de régler leurs démarches fur les ordres de
la Cour d'Efpagne. Rome & Venife menacées
, montrant plus d'inquiétude & plus
de feu , déterminerent leurs Alliés , & l'ar
mée entiere approcha à deuxmilles de diſtan
ce de celle des François.
Gafton , que leur arrivée combloit de
joie , donna ordre au Chevalier Bayard d'aller
les reconnoître à la tête de fes Gendarmes
, & de quelques Archers ; ce brave Capitaines
pouffa jufques dans le Camp ennemi
, qu'il eut le tems d'examiner avec attention
, tout en combattant , & répandant
Fallarme en tous lieux. Sur le compte qu'il
en rendit au Duc de Nemours , ce Prince
réfolut d'attaquer le lendemain onzième
Avril , jour de Pâques . Quelques -uns en témoignerent
du fcrupule , mais le Général
leur fit fentir qu'une guerre injufte ne devoit
jamais être entreprife , ni une guerre
jufte differée pour aucune raifon , & fur le
Fij champ
1188 MERCURE DE FRANCE.
champ onjetta un Pont fur la Romagné¿
pour aller à l'ennemi ; l'avantgarde compo
fée d'Infanterie Allemande , & précédée de
l'Artillerie , paffa fous les ordres du Duc de
Ferrare ; elle mit la riviere à fa droite , &
fa gauche fur deffendue par fept cent Gendarmes
; la bataille toute d'Infanterie Françoife
fe plaça à côté de ces derniers , & cinq
mille Italiens achevoient de former la ligne,
Le Seigneur de Chabanes , la Palice & le
Cardinal de S. Severin , armés de pied en
cap , étoient derriere avec fix cent lances
& le fameux Ive d'Alégre fut mis à la têtę
d'un Corps de quatre cent Gendarmes pour
la réferve , afin d'être à portée de repouffer
les forties que la garnifon de Ravenne
pourroit faire.
Les Chefs de l'armée Eſpagnole étoient
Pierre de Navarre , Fabrice Colonne , & Antoine
de Leve , Carvajal , Ferdinand d'Avalos
, Marquis de Pefcaire , Officiers célébres
, & peu dignes d'avoir pour Général le
Viceroi de Naples Raimond de Cardonne ,
le plus effeminé de tous les hommes , & que
le Pape même ne daignoit pas comprendre
parmi eux , l'appellant toujours Madame de
Cardonne. Tous ces Chefs mirent leur armée
en bataille , à la difference de terrain
près , ſuivant la même difpofition que celle
de France, Le Duc de Nemours lui fit paffer
le
JUIN. 1744. 1189
le Ronco , & l'artillerie fe fit bientôt entendre
d'une maniere terrible ; celle des ennemis
avoit l'avantage de prendre les François
à découvert , pendant que couchés le ventre
à terre dans leurs retranchemens , ils fe
trouvoient à l'abri des coups.
Pierre de Navarre avoit donné cet ordre
contre le fentiment de Fabrice Colonne
qui vouloit qu'on fortit pour aller au- devant
des François ; celui de Pierre de Navarre
qui mettoit les foldats en sûreté , leur parut
d'abord le meilleur , mais on reconnut bientôt
le défavantage certain d'être enfermés
& feulement fur la défenfive , contre des
ennemis , qui attaquoient avec vigueur .
Les François avoient déja perdu deux mille
hommes; les retranchemens ennemis étoient
bordés de petits chariots arnés de contelats,
& de pointes , machines d'autant plus terri
bles qu'elles étoient inconnues ; cependant
on vint à bout de les forcer. Le canon du
Duc de Nemours faifoit dans la Cavalerie
de Colonne le même ravage que celui des
ennemis dans fon Infanterie ; Colonne outré
de voir tomber fes Gendarmes ,fans pouvoir
donner un coup d'épée , demanda au
Viceroi la permiffion de charger , & malgré
fon refus vint tomber avec furie fur un Efcadron
que commandoient le Duc de Nemours
& le Chevalier Bayard ; il avoit di-
F iij vifé
1190 MERCURE DE FRANCE.
•
vifé le fien en deux pour les envelopper , &
profiter ainfi de leur petit nombre , mais
Gafton & le Chevalier Bayard foutinrent le
choc avec tant de courage & de bonheur
que Colonne mis en défordre leur donna
pour prendre une nouvelle difpofition , le
tems dont il avoit lui-même befoin pour le
ralliement ; il revint faire une feconde charge,
& les 2 troupes fe rompirent une feconde
fois; cependant lesFrançois auroient été obligés
de céder , fi Ive d'Alégre attentif à tout ce
qui fe paffoit dans la Plaine , ne fut accouru
à leur fecours. Alors le combat devint opiniâtre
, & Colonne après une vigoureufe
réfiſtance , ne ſe voyant plus que deux cent
Gendarmes de cinq cent qu'il commandoit ,
prit la fuite , & fut fuivi de Raimond de
Cardonne , avec le refte de la Cavalerie ,
qui n'avoit point encore combattu .
Pierre de Navarre refta feul avec fon Infanterie
, & préfenta, malgré cet abandon ,
un front redoutable au vainqueur ; le Duc
de Nemours jugea à leur contenance qu'il
falloit les attaquer avec précaution ; il détacha
trois mille Archers pour aller faire le
tour du retranchement , afin de prendre les
ennemis par derriere , pendant qu'il les attaqueroit
de front avec le refte de l'Infanterie.
Pierre de Navarre les voyant approcher
, fit mettre ventre à terre à fes gens ,
mais
JUI N. 1744 1191
mais les Archers Gafcons , les plus adroits
de l'Europe , en ayant tué ou bleffé un
grand nombre , il les fit tous relever , &
envoya un détachement de douze cent hommes
d'élite , qui chargerent les Gafcons avec
tant d'impétuofité , qu'ils les mirent en
fuite.
ས
Ce fuccès encouragea Pierre de Navarre ,
& jugeant bien que dépourvu de Cavalerie
il ne pouvoit efperer qu'une retraite glorieufe
, il fongea à fecourir Ravenne , pour
dé
gager la parole donnée à Antoine Colonne ,
& mettre en sûreté cette Place , qui étoit
Foccafion de la bataille , & l'objet de la victoire
; fon détachement de douze cent hommes
, après avoir pouffé les Gafcons , ne s'amufa
donc point à les pourfuivre , & prenoit
le chemin de Ravenne , lorfque le
Bâtard du Fay fe préfentant à la tête de
quelque Cavalerie , les obligea de retourner
dans leur Camp.
Pierre de Navarre les vit revenir avec
une efpece de joie ; il avoit à foutenir le
choc de l'armée Françoife entiere , & ce fut
là qu'il fit voir ce que peut la capacité à la
guerre , lorfqu'elle eft aidée du courage. Un
foffé défendoit fon retranchement ; il l'avoit
bordé d'un grand nombre de piquiers
robuftes & braves , qui foutinrent jufqu'à
fix charges fans fe rompre. Le Colonel Ja-
Fiiij cob ,
1192 MERCURE DE FRANCE.
>
cob , des Chef des Allemans , qui étoient a
la folde de la France, y fut tué ; les foldats
dont il étoit aimé , jetterent de grands cris ,
& chargerent les ennemis avec une nouvelle
fureur ; ceux- ci toujours ferrés & en bon
ordre , & pour ainfi dire , fortifiés de leurs
pertes , par le courage que l'excès du danger
donne à de braves foldats , foutinrent
cette attaque fans s'ébranler , & ils paroiffoient
impénétrables , quand un Officier
nommé Fabien , du Régiment de Jacob , un
des plus grands , & des plus forts hommes
qu'il y eut alors en Europe , défefperé de la
perte de fon Colonel , & la voulant venger
, fauta au milieu des ennemis , & prenant
fa pique par le travers , l'appuya avec
tant de force fur plufieurs de celles des ennemis
, qu'il les fit baiffer jufqu'à terre
donnant à ceux qui le fuivoient le moyen
d'entrer par cette ouverture : il y fut tué ,
mais fa mort donna la victoire à fon parti .
Les François au milieu des rangs Efpagnols
, firent des prodiges de valeur pour
achever de rompre des gens , qui à demi
vaincus , combattoient avec un courage aufli
reglé , que s'ils avoient pû efperer de vainere
on parvint jufqu'à Pierre de Navarre ;
il fut environné , accablé de coups de pique
& de traits, & enfin fait prifonnier. Ce qui
reftoit d'Espagnols , privés de leur Général ,
fe
JUIN. 1744. 1193
fe raffemblerent en un feul corps , & fe retirerent
en bon ordre par le grand chemin.
Le Duc de Nemours échauffé par un combat
fi long & fi opiniâtre , apperçut ce bataillon
; leur contenance fiere le frappa ; il
lui fembla qu'ils emportoient avec eux la
meilleure partie de fa victoire & fans
confulter que fon ardeur , il alla fe jetter
avec un petit nombre de Gendarmes fur des
troupes , que ni fon armée entiere , ni la
perte de leur Général , n'avoient pu obliger
à fe rendre.
,
A fon arrivée , les Efpagnols préfenterent
leurs piques ; fon cheval fut tué & lui- même
bleflé. Démonté & ayant perdu fa lance ,
déja couvert de fang , il mit le fabre à la
main , & regardant fon coufin Lautrec à
pied & bleffé comme lui : S'il faut périr
dit-il , faifons- nous regretter. En même- tems
il part & porte des coups terribles ; plufieurs
des ennemis tomberent à fes pieds , mais fes
armes fauffées de toutes parts par de violens
coups de pique , le laifferent bientôt à dé
couvert. Lautrec , refté prefque fenl auprès
de ce Prince , admirant la bravoure , défefperé
de fon péril , ne ceffoit de crier aux
Efpagnols : C'est le frere à votre Reine ne le
tuez pas. Mais ces cris adreffés à des gens
qui n'efperoient plus de quartier , & ac
Fy com1194
MERCURE DE FRANCE.
compagnés de grands coups de fabre , ne
touchoient point des foldats défefperés &
furieux ; Gafton affoibli par fa premiere
bleffure , & n'ayant que fon fabre pour
toute défenſe , reçut à la fois quatorze blef
fures , dont il expira fur le champ de bataille
.
gne
La témérité fit ainfi mourir dans le fein
de la victoire & à l'âge de vingt- quatreans
, un Prince , que l'ardeur d'acquerie
rop-tôt le titre de grand Capitaine , préci
pitoit dans tous les dangers. Son bonheur
l'éblouit ; le titre de foudre de l'Italie , que
trois grandes actions en une feule Campalui
avoient fait donner , lui infpira une
nouvelle présomption , & ce même titre lui
convint encore mieux après la mort , quedurant
fa vie ; car il eut de la foudre , le
bruit , l'éclat & le peu de durée. Ce Prince
fe crut invincible , parce qu'il avoit toujours .
vaincu . Des triomphes fouvent répétés , forment
le caractere brillant , à qui l'on donnele
titre d'Héroïfine , mais le mêlange dequelques
infortunes perfectionne & conferve
le grand homme.
On regretta d'autant plus le Duc de Nemours
, que fa perte fut fuivie de celle de
Italie pour les François , & qu'il avoit de
ces qualités naturelles & d'éducation , qui
Le rencontrent rarement chés les Princes. La
JeuJUIN.
1744. 1795*
Jeuneffe de la Cour , qui l'avoit fuivi , vantoit
fon affabilité , fa douceur , fes égards
pour les difpofitions heureuſes , & pour le
zéle. Les vieux Guerriers loüoient fon attention
pour leurs fervices , & fes déférences
pour la capacité & l'expérience. Le foldat
publioit fon extrême valeur , & les peuples,
vaincus fa clémence. Ces préventions favorables
, & la rapidité de fes fuccès éblouirent
tous les yeux , & l'Europe entiere le
reconnut pour un très- grand Capitaine , à
un âge où l'on ne commence qu'à être foldat.
Le bonheur eft une forte de mérite aux
yeux des hommes . S'il n'eft pas fort eſtimable
aux yeux de la raifon , il eft le plus
brillant & le plus admiré du vulgaire.
Les autres grands Capitaines , dont les
Vies rempliffent ce IX Tome , font : Louisde
la Tremoüille II. du nom , Prince de
Talmond , Vicomte de Thouars , furnommé
Le Chevalier fans reproche , fous les Rois
Louis XI & François I ; Ive d'Alégre, Che--
valier de l'ordre du Roi , Capitaine de cent
hommes d'armes , fous les Régnes de Char--
les VIII & Louis XII ; le Chevalier Bayard ,
Lieutenant Général pour le Roi en Dauphiné
, Chevalier de l'Ordre , Capitaine de
cent hommes d'armes.
France , depuis le commencement de la Monarchie
jufqu'à préfent. Par M. d' Auvigny.
Tomes IX & X. contenant les Grands Capitaines.
A Amfterdam , & se vendent à
Paris , chés le Gras , GrandSalle du Palais
, à L couronnée 1744:
N
Ous avons rendu compte en fon tems
de tous les Volumes de cet Ouvrage
qui ont précédé les deux dont on vient de
lire le titre , & qui viennent de paroître depuis
peu de jours . En rendant ce compte au
public , nous avons fouhaité pour fon intérêt
, que l'Auteur jouit d'une longue vie &
d'une parfaite fanté , Il a plû au Seigneur
d'en difpofer autrement. Nous avons perdu
M. d'Auvigny à la fleur de fon âge , & au
milieu de la courfe litteraire qu'il avoit entreprife.
C'eft ce que nous apprenons à regret
de M. fon Frere , Chanoine Régulier
de l'Ordre de Prémontré , dans un Avertiffement,
qui eft à la tête du IX Tome . Avertiffe-
"
JUIN. 1744. TM 1165
tiffement qui contient un détail litteraite ,
honorable , & curieux , lequel nous nous
faifons un devoir de rapporter ici dans fon
entier à caufe de fa brièveté.
Ces deux Volumes , dit M. le Chanoine ,
& ceux qui les fuivront , font les Ouvrages
pofthumes de M. d'Auvigny , Chevau- Leger
de la Garde , qui après avoir donné fes foins
pour l'Edition des Tomes VII & VIII de
fon Livre , fe hâta de partir pour joindre
La Troupe , & a été malheureufement tué
dans le Combat d'Ettinghen , à l'âge de treit
re & un ans , le 27 Juin 1743 , laiffant une
Veuve & deux enfans mâles , à qui les defcendans
des Hommes Illuftres de la France ,
qu'il a célébrés fi dignement , accorderont ,
fans doute , leur protection & par honneur
& par reconnoillance .
On fera peut-être étonné qu'un Auteur ,
qui a fi peu vécu , ait pû fournir une pareille
carriere , & qu'outre ces dix Volumes , qui
font imprimés , il ait encore laiffé la matiere
de plufieurs autres en manufcrit , entre les
mains de fon Libraire , avant que de partir
pour la Franconie, où il a fini fes jours . Peu
d'Ecrivains ont eu plus de facilité & de talens
pour écrire l'Hiftoire , & je crois que la République
des Lettres a fait en lui une perte.
Sa mémoire étoit prodigieufe , & fon ima
gination d'une vivacité extraordinaire, join-
E iij
te
1166 MERCURE DE FRANCE.
te à beaucoup de pénétration d'efprit. Naturellement
Philofophe , il s'étoit formé un
style nerveux & fententieux , qu'on remar
que facilement dans cet Ouvrage. Peut-être
aimoit- il un peu trop les ornemens du ftyle
& les agrémens de la narration , & il femble
les avoir quelquefois préférés à l'exacti
tude de la Grammaire , trop vif & trop
hardi dans fes penfées , pour s'y affujettit
fcrupuleufement.
Si l'on eft furpris qu'il ait pu achever un
fi long Ouvrage à la fleur de fes années ;
( Ouvrage qui fuppofe une lecture immenft
& un très-pénible travail ) combien le ferat'on
davantage , fi on fait attention à tous
les Livres , qu'il a publiés avant celui- ci ?
Après s'être exercé dans fa premiere jeuneffe
fur des matieres de bel efprit & de fiction ,
il s'appliqua férieufement à l'Hiftoire , &
donna un Abregé de celle de France & de la
Romaine, imprimée en 1730. Quelques an
nées après il mit au jour l'Hiftoire de la
Ville de Paris, en cinq Volumes, dont néan
moins la moitié du quatriéme & tout le cinquiéme
ne font point de lui , mais de feu
M. de la Barre , de l'Académie des Belles-
Lettres.
M. d'Auvigny étoit né dans le Hainaut
Après la mort d'un Oncle , qui lui avoit
donné de l'éducation , il vint à Paris en
1
1728
JUIN. 1169 1744.
?
1728 , & fut recommandé à une perfonne
très-connuë dans la République des Lettres ,
qui ayant apperçu en lui du génie , de l'efprit
, du talent & beaucoup d'application à
la lecture & au travail , prit quelque foin
de cultiver ces difpofitions. Mais depuis
plus de huit années , M. d'Auvigny s'étant
attaché à d'autres perfonnes , & ayant voulu
fe conduire à fon gré , celui à qui il avoit
obligation de la premiere culture de fes talens
, n'eut dans la fuite prefque aucun commerce
avec lui. Ainſi dans la compofition
des Vies des Hommes Illuftres , on peut dire
qu'il n'a été fecondé de qui que ce foit. Il
ne me fied pas de m'étendre davantage fur
les louanges d'un frere. J'ai crû devoir à fes
chers manes ce leger tribut , & que le Pu
blic l'approuveroit.
›
Pour donner une idée du travail de M.
d'Auvigny & pour fuivre la coûtume , que
nous avons prife , en rendant compte de
pareils Ouvrages nous expoferons ici
une des Vies qui compofent ce IX Tome.
Celle de GASTON DE FOIX , Duc de Nemours,
Général d'Armée , & Viceroi de Milan , fous
Louis XII , qu'on trouve à la pag. 128 ,
nous a paru convenir aux bornes de ce
Journal.
L'Hiftoire de ce Prince , tué à 24 ans ,
dans le fein de la victoire , eft une folide
E iij preu1168
MERCURE DE FRANCE.
preuve , qu'on ne peut trop fe hâter de de
venir Grand Homme , & que la vertu ne
fuit pas la jeuneffe , mais que l'ardeur & la
préfomption abandonnent rarement cet âge
dangereux .
GASTON étoit de l'Illuftre Maiſon de Foix ,
qui fe vante à jufte titre d'être iffuë de la
premiere race de nos Rois. Ces Cadets belliqueux
firent avouer de tout tems , qu'ils
étoient dignes de la Couronne , que la molleffe
de leurs aînés avoit fait perdre à leur
Maiſon. Son pere étoit N.... Comte de Foix
& de Comminges , & fa mere N.... de VALOIS
, foeur de Louis XII . Elle avoit été élevée
à la Cour de France , & témoin des malheurs
de fon frere , dont la caufe lui étoit
connuë : c'étoient les mauvais conſeils , &
une ambition déréglée . Cette Princeffe eut
donc foin d'écarter de fon fils tous les flateurs
, & de ne rien propoſer à fon émulation
, que de jufte & de légitime.
LOUIS XII , qui n'avoit point de fils , témoigna
à celui de fa foeur une affection de
pere ; il le fit venir de bonne heure à ſa
Cour , & ce qui commença à donner une
grande idée du jeune Prince , ce fut que ni
fa haute naiffance , ni les grands biens de fa
Maiſon , ni la faveur du Roi fon Oncle ne
parurent point l'occuper , ni le corrompre.
La fcience de la guerre , quoi qu'encore
bien
JUIN.17445 1169
bien imparfaite , étoit la principale de fon
tems ; il s'y adonna tout entier , & on le
vit à la journée d'Aignadet , à peine âgé de
18 ans , combattre fous les yeux du Roi avec
une valeur finguliere & une prudence que
fes regards lui infpiroient. Cette prudence
fut depuis la caufe de fa perte.
Quelque idée que Louis XII cut de fon
extrême vivacité , on ne s'en défia point
affés , à caufe de cette premiere marque de
moderation . Il le jugea lui-même depuis
auffi prudent , que tout le monde le trouvoit
brave!
·
Les Vénitiens , vaincus à Aignadel , montrerent
la fierté des anciens Romains , & fe
jugeant dans leur accablement hors d'état
d'obtenir une paix honorable , ils s'appliquerent
à attirer le Pape dans leur parti , &
à s'affurer des Suiffes , pour continuer la
guerre.D
,
Ces derniers devoient être les plus redoutables
ennemis de la France , & cependant
ils furent les moins menagés , Louis
XII avoit voulu délivrer la Nation Françoi
fe de l'efpece de tribut qu'elle payoit à ce
peuple belliqueux , ou plutôt lui faire connoître
, que c'étoit pour en être fervie , &
non pear s'en voir protegée ; de forte que
les Suiffes , animés par l'intérêt , écouterent
fans peine les propofitions des enne-
291VİV 50
Ey mis
1170 MERCURE DE FRANCE.
mis de la France , & leverent une armée
en leur faveur , pour entrer dans le Duché
de Milan.
2
Cet Etat ne s'étoit jamais vu plus puiffamment
menacé , & imoins de forces pour fe
deffendre ce dénûement dans une circonftance
femblable , ne pouvoit être réparé
que par une extrême attention , & une
grande prudence. " Enforte que le grand
nombre jugea , que le Roi confentoit en
quelque façon à le perdre , lorfqu'on vit le
Duc de Nemours, âgé de 22 ans , revêtu du
titre de Viceroi de Milan , & chargé de fa
confervation . Le jeune Prince avoit defiré
cet emploi avec ardeur, comme le plus brillant
qu'il pûr obtenir , & l'Europe vit avec
étonnement , que ce même Gafton , fi plein
de feu & d'ardeur pour la guerre , étoit devenu
tout à coup retenu & circonfpect , defirant
de combattre, comme un jeune guerrier
, mais fçachant en éviter les occaſions
comme un vieux Capitaine .
>
Sans attendre les Suiffes furieux au fortir
de leurs montagnes , il s'en approcha affés
pour leur laiffer efperer le combat. Ses vûes
étoient que les ennemis fe flatant de finir la
Campagne par une Bataille , prendroient
moins de précaution pour la fubfiftance de
leur armée , & qu'ils fe verroient contraints
par-là d'abandonner un Pays bien gardé &
dépourvût de vivres. Les
JUIN. 1171 1744.
Les Suiffes arrivés à Galera , dans le Milanez,
apprirent que le Général François étoit
pofté à Legnago , à quatre milles d'eux ,
fuivi feulement de trois cent lances , & de
deux cent Gentilshommes de la Maiſon du
Roi. Ils s'avancerent , & Gafton , fans trop
s'éloigner , pour leur donner plus d'envie
de le fuivre , recula jufques dans les Fauxbourgs
de Milan , où ils l'inveftirent , en at
tendant , pour le forcer , les fecours , qui
leur avoient été promis par le Pape & les
Vénitiens ; mais pendant que ces deux
Puiffances les amufoient d'efperances vaines
, le Duc de Nemours renforçoit fon armée
de quelques troupes tirées des garnifons
voisines.
Les Suiffes inquiets de l'abandon de leurs
Alliés , & n'ofant entreprendre d'attaquer
les François dans leurs retranchemens , s'avancerent
vers l'Adda , menaçant d'entrer
dans le Bergamafque. Le Duc de Nemours ,
toujours devant eux ou à leur fuite , campa
à Caffano , & rompit de telle forte leurs deffeins
, qu'ils lui envoyerent propoſer peu
de jours après de retourner dans leur Pays ,
s'il vouloit leur donner un mois de paye ,
fur le même pied qu'ils l'avoient toujours
reçu de la France.
re ,
Cette propofition , qu'on alloit leur fai
fut rejettée , parce qu'ils la faifoient :
E vj
on
1172 MERCURE DE FRANCE.
on marchanda ; ils s'irriterent , & mêlant
la fierté à l'intérêt , ils demanderent deux
jours après , le double de ce qu'on leur avoit
refufé, Gafton devenu plus fort en troupes ,
& en état de combattre avec plus de confiance
, en defiroit en quelque forte l'occafion.
On s'en appercevoit à fa façon de traiter
avec les Suiffes , qui envoyerent enfin
un trompette , pour déclarer qu'ils ne vouloient
plus d'accommodement , & qu'ils alloient
faire une guerre cruelle aux François
.
Le Duc de Nemours attendoit fans crainte
l'effet de ces menaces , lorfqu'on lui apprit
que les Suiffes avoient pris fecretement la
route du Lac de Côme , pour rentrer dans
leurs montagnes , vengeant la honte de cette
retraite par l'incendie de quelques Villages .
Gafton profita de leur abfence , & de la réputation
, que fa conduite lui avoit donnée
pour fortifier le Milanez , & affoiblir les
conféderés , en leur oppofant , s'il étoit poffible
, les forces de quelques Etats d'Italie.
La République de Florence & de Bologne
étoient les feuls Etats , qui laiffaffent
quelque efperance. La premiere , puiffante
par l'étendue de fes terres , le nombre & la
richeffe de fes habitans , étoit gouvernée par
un Magistrat Militaire, qui portoit le Titre
de Gonfalonier : fon inclination pour la France
JUIN. 1744. 1173
ce étoit décidée , mais le Confeil de la République
, rebuté de la legereté de la Nation
, écoutoit moins fon refpect pour le
Gonfalonier , que la crainte d'être facrifié
au premier avantage que les François pourroient
fe promettre en les abandonnant,
Gafton fut donc obligé de fe contenter de
voir garder une efpece de neutralité à cet
Etat , qu'il auroit été fi important de déterminer
pour fon parti , & de tourner toute
fon attention fur Bologne , abfolument déclarée
en fa faveur.
Cette Ville étoit alors fous la domination
des Bentivoglio , d'une Maiſon Illuftre d'Italie
, qui fe prétend defcendre d'un Roi de
Sardaigne , bâtard d'un Empereur d'Allemagne.
Les Bentivoglio ou Bentivoles , ennemis
perfonnels du Pape , de fa Maiſon &
de fes deffeins , avoient confenti , que le
Duc de Nemours mît dans Bologne une
garnifon de deux mille Allemands , & de
deux cent Gendarmes , fous les ordres d'Odet
de Foix , Seigneur de Lautrec , d'Ive
d'Alégre , & des Capitaines de la Fayette
& de S. Vincent , que les Italiens furnommoient
le Grand Diable , à caufe de fa valeur
, & de fa taille extraordinaire.
Mais l'expérience de ces Chefs , & la
force de la garnifon ne furent que la feconde
caufe du falut de la Ville ; elle étoit
perduc
1174 MERCURE DE FRANCE.
duë fans reffource , fi les ennemis avoient
pû éviter les inconvéniens ordinaires des
unions de troupes , qui infpirant differens
avis , obligent à perdre dans des déliberations
un tems toujours précieux à la guerre.
Ils confulterent donc , & Pierre de Navarre
, foldat de fortune , inftruit par Gonfalve ,
furnommé le Grand Capitaine , plus inftruit
encore par la Nature & par fon génie , fit
réfoudre d'emporter la Place par le moyen
des Mines , dont on l'a fait le premier Inventeur.
Bologne n'avoit point de dehors ;
une feule muraille , épaiffe à la vérité , étoit
toute fa défenſe ; le canon en ayant ruiné
plus de cent braffes en peu de jours , la largeur
de cette bréche tenta les affiégeans :
on voulut rifquer un affaut , dont les commencemens
eurent fi de fuccès , que les
Chefs réfolurent d'attendre l'effet de la Mine.
Pierre de Navarre l'avoit pouffée vers
la porte de Castiglione,fous un endroit de la
muraille , où il y avoit une petite Chapelle.
L'idée de l'Ingénieur étoit de la renverfer
avec la muraille dans le foffé , & de le combler
ainfi de leurs débris. La Garnifon inquiéte
de la largeur de la bréche , mais raffurée
par leur courage & par leur nombre
fe tenoit rangée le long de la muraille , affectant
une contenance fiere. Mille Fantaf
fins & cent quatre- vingt Gendarmes , enpeu
νομές
JUIN
1175 1744.
voyés par le Duc de Nemours , avoient encore
augmenté leur courage. Ils faifoient
des cris , & bravoient les affiégeans . Ceuxci
que Pierre de Navarre affuroit de l'effet
de la Mine , en attendoient le moment avec
impatience. Un tonnerre épouvantable l'annonça;
il fembloit que la Ville dût s'abîmer
, & les affiégeans célébroient déja leur
victoire par de grands cris , mais après que
le tourbillon de fumée & de poufliére für
diffipé , leur furpriſe fut extrême de voir la
Chapelle enlevée par la Mine dans le même
état, qu'elle étoit avant fon effet ; la poudre
l'avoit pouffée fi perpendiculairement, & la
maçonnerie ainfi que la charpente s'étoit
trouvée fi bonne,qu'à quelques fentes près,
on ne fe feroit point apperçu de fa tranflation
les Bolonnois crierent au miracle ,
& l'idée d'être foutenus par une providence
particuliere leur infpira une extrême réfolution.
Les affiégeans furpris refterent dans leurs
quartiers , & les nouvelles mefures , qu'ils
fe trouverent obligés de prendre , donnerent
le tems au Gouverneur d'envoyer demander
du fecours à Gafton de Foix , & l'ef
perance de le recevoir avant que d'être forcés.
Ce Général , qui affembloit les troupes à
Final , fur les frontieres du Modenois & du
-Bolorois , marcha avec toute fon armée
com1176
MERCURE DE FRANCE.
compofée d'onze mille Fantaffins , & de
treize cent lances. Craignant que le nom
bre ne le fit reconnoître , & ne pouvant
néanmoins feater de délivrer Bologne
avec moins de forces , il fut bien -tôt hots
-d'inquiétude. L'air fe chargea de nuages ,
& la neige , qui tomboit à gros flocons , en
rendant fa marche plus difficile , la rendit
auffi plus affurée. Toute Farmée, entrà dans
Bologne à l'infçu des ennemis , que l'on au
roit aifément battus à caufe de leur confiance
, fi Gaſton ent pû fe perfuader qu'ils ignorallent
fon arrivée . Le fiége fut levé fur le
champ avec beaucoup de précipitation ,
:quoique fans défordre , & le Duc de Nemours
, libérateur de Bologne fans avoir
tiré l'épée , fut regardé comme le plus prudent
, & le plus heureux Capitaine de fon
tems.
?
រ
Mais à peinegoûtoit-il les premiers fruits
de fa victoire , qu'on lui apprit la furprife
de Breffe par les Vénitiens. Cette Place fi
importante à la confervation du Milanez ,
avoit été confiée à la garde de du Lude , &
ce brave Officier fe trouvoit en état de la
conferver contre tous les ennemis du dehors
, mais il en avoit de plus dangereux
parmi les habitáns même , qui devoient
aider à fa deffenfe . Breffe , comine la plupart
des Villes d'Italie, étoit divifée en deux parJUIN.
1744. 1177
:
tis , à la tête defquels on voyoit les Maiſons
d'Avogaro , & de Gambara. Celle- ci attachée
aux François joüiffoit de toute la faveur
de ces nouveaux Maîtres de l'Italie.
& les autres ( c'eſt l'effet ordinaire de la
mauvaife politique ) éprouvoient chaque
jour de nouvelles injuftices. Une infulte ,
que le Comte de Gambara fit au Comte d'Avogaro
, obligea ce dernier à reclamer l'autorité
du Duc de Nemours . Ce Prince lui
promit de le fatisfaire , & l'oublia . L'Italien
crut qu'en lui refuſant la juftice , qui eft le
premier devoir des Souverains , on lui donnoit
l'exemple d'oublier le fien , tant il eſt
vrai que le déni de juftice , qui eft fi commun
, eft la fource de mille maux.
Il fçût donc mettre tout fon parti dans
l'intérêt de fa vengeance , & il prit fes mefures
avec tant de jufteffe , que les Vénitiens
avertis de fon deffein , parurent aux
portes de Breffe , avant que le Gouverneur
eut aucun foupçon de leur marche . La gar
nifon raffemblée fe porta toute entiere du
côté que paroiffoient les ennemis , mais
pendant qu'ils leur réfiftoient , une feconde
troupe de Vénitiens conduits par quelques
habitans entrerent par des égouts , dont ils
avoient ouvert les grilles. Aux cris de S.
Marc , qu'ils firent retentir de toutes parts ,
le Comte d'Avogaro parut dans la Place ,
font
1178 MERCURE DE FRANCE.
fondit fur le Gouverneur , déja embarraffe
par la multitude des ennemis,& l'obligea de
fe retirer au Château , d'où il pûr à peine
envoyer informer le Duc de Nemours de
fon malheur , & lui demander du fécours.
Ce Général étoit encore à Bologne , éloignée
de Breffe de quarante lieuës , & féparée
par le Pô , le Mincio , la Chieſa , & .
Les chemins devenus difficiles à caufe des
pluyes , fembloient impraticables à l'Artillerie
, dont on avoit cependant un befoin
abfolu ; mais l'ardeur du Chef , & l'affection
des Soldats pour lui , furmonterent ces
obftacles. Son armée fit en un jour trente
milles d'Italie , & ayant appris , que la République
envoyoit un Corps de cinq à fix
milles hommes au fecours de leurs troupes ,
qui affiégeoient le Château de Breffe , il fit
une diligence incroyable , pour gagner
de
vîteffe ces nouveaux ennemis. S'étant affuré
de cet avantage , il envoya contre eux le
Chevalier Bayard & Teligni avec leursGens
d'armes. Ces deux braves Chefs les ayant
joints , les battirent , & le Duc de Nemours
continuant fa route , arriva enfin à la vûë du
Château de Breffe , où il entra fans réfiftance.
Ce Prince donna une nuit à fes troupes
pour repofer , & le lendemain leur ayant
promis le pillage de la Ville , elles marcherent
JUI N. 1744. 1172
rent avec beaucoup de réfolution contre les
retranchemens des Vénitiens. Le Provedi
teur , qui les commandoit , avoit eu foin de
les munir d'une nombreufe artillerie ; outre
huit mille foldats , il avoit fous fes ordres
douze mille habitans prêts à combattre.Cette
armée étant trop nombreufe pour tenir dans
le terrain ,qui féparoit la Ville du Château,
il en avoit mis une partie en bataille , pour
rafraîchir les deffenfeurs du retranchement ;
de plus il avoit à dos une Riviére , & un
Pont , qu'il pouvoit rompre , fuppofé que
les François l'obligeaffent à la retraite.
Le Duc de Nemours étoit inftruit de tous
les avantages de l'ennemi ; mais le recouvrement
étoit d'une telle importance , qu'il réfolut
de tout rifquer. Son armée étoit de
douze mille hommes , qu'il divifa en plufieurs
corps : d'Alégre eut ordre de fe pofter
hors de la Ville , vis-à- vis la Porte de S.
Jean , la feule , que les Vénitiens avoient
laiffée ouverte , enfuite le Duc attaqua une
Abbaye appuyée contre les retranchemens ,
l'emporta , & fit paffer ce qu'il y avoit d'ennemis
au fil de l'épée. Ce premier fuccès encouragea
les troupes , fans rien faire perdre , -
au Général de fa moderation : Herigoïe , ou
Henri Gonet , fort eftimé de ce Prince &
des Soldats , fut mis à la tête d'une troupe
de Gafcons choifis , & le Chevalier Bayard
fuivit
1180 MERCURE DE FRANCE.
fuivit à pied avec fes Gens d'armes pour les
foutenir. L'ennemi les voyant avancer fiérement
& en bon ordre , fit un feu terrible
, qu'ils effuyerent fans s'ébranler ; le canon
du Château battoit avec furie contre
les retranchemens , & y faifoit de grandes
bréches ; les François les gagnerent après
avoir rempli le follé de fafcines , & ce fut
là que le combat devint fanglant. On s'y
battoit main à main , à coup de haches , de
piques , & d'épées. Le Chevalier Bayard
'animant les fiens
par fon exemple , reçut un
fi grand coup de pique dans la cuiffe , que
le fer y demeura avec le bout du bois où il
étoit attaché ; ce brave homme tomba noyé
dans fon fang , & les Soldats que fa préfen-
'ce avoit foutenus , commençoient à s'ébranler
, lorfque le Duc de Nemours la pique à
la main parut à leur tête , criant : Enfans ,
vengeons le bon Chevalier. Son exemple , &
fes cris infpirerent aux Soldats une efpece
de fureur ; les retranchemens furent forcés
en plufieurs endroits , & les fuyards pourfuivis
fi vivement , qu'ils n'eurent pas le
tems de lever le Pont , qu'il falloit paffer
pour entrer dans la Ville , où les vainqueurs
entrerent avec eux . Les Officiers leur firent
faire alte au- delà du Pont , pour les remettre
en ordre avec une facilité , qui fit connoître
combien le Duc de Nemours avoit acquis
JUI N. 1744.
1181
quis d'autorité fur fes troupes,
On reconnut bien-tôt la néceffité de cette
conduite ; la Gendarmerie Vénitienne , toute
la Cavalerie légere ,& une bonne partie
de leur Infanterie , fe firent voir en bataille
dans la Place , tout prêts à profiter du défordre
des François . Leur Général détacha
d'abord le Capitaine Bonnet , avec quelques
bataillons pour charger les Vénitiens ;
ils le reçurent avec courage , & le combat
devint plus long & plus dangereux , en cé
que les habitans montés fur les toits de leurs
maifons , en faifoient tomber de groffes
pierres & de l'eau bouillante , pendant que
d'autres tiroient par les fenêtres.
Le Duc de Nemours envoyoit fans ceffe
de nouvelles troupes pour feconder les premieres
, & les animoit par l'efpoir du pillage
, qui leur avoit été promis. Enfin après
une demie heure de combát , les Vénitiens
cédérent de tous côtés , & leur réfiftance vigoureuſe
fut la caufe que les vainqueurs ne
donnerent aucun quartier. On en fit un
grand maffacre dans toutes les rues de la
Ville. Plufieurs en fortirent , croyant trouver
leur falut dans la campagne , mais la
précaution , qu'ils avoient prife , de murer
toutes les portes de la Ville , à l'exception
de celle de S. Jean ' , leur devint funefte :
d'Alégre y étoit avec les Gens d'armes , qui
11
les
182 MERCURE DE FRANCE.
les malfacrerent . Les ennemis y perdirent ,
dix à douze mille hommes ; le Provediteur
André Gritti refta prifonnier , & ce qui mit
le comble au malheur de cette journée , fut
la prife du Comte Louis d'Avogaro & de
fon fils , Auteurs de la révolte.
Après que les Soldats les eurent rendus
témoins du pillage de leurs maiſons & de
la défolation de leur famille , contre laquelle
tout fut permis , on les préfenta au
Duc de Nemours , toute l'armée demandant
à grands cris leur fupplice. Il ne fervit de
rien au malheureux Comte de repréſenter ,
qu'étant né fujet des Vénitiens , il n'avoit
fait qu'appeller fes anciens Maîtres au ſe,
cours de la Patrie & de fa Maiſon , que l'on
accabloit d'injuftice ; le plus fort fut regardé
comme le Maître légitime , & fa mort fut
ordonnée.
Ce Seigneur appartenoit aux Maiſons les
plus confidérables de la Ville , & du Pays
d'alentour ; fon malheur y jetta la confternation
, & acheva la déſolation publique
furtout lorfqu'on vint à réfléchir fur la deftinée
de fon fils , compagnon involontaire de
fon crime , & qui devoit l'être de fon fupplice
.
Ce jeune homme avoit obéi à la Nature ,
ainfi qu'à la reconnoiffance , en fuivant le
Comte d'Avogaro , & fon courage avoit été
adJUIN.
1744. 1183
admiré par
il
le Duc de Nemours même , lorfque
fe voyant enveloppé avec fon pere ,
avoit tout tenté pour le fauver , ou pour
périr avec lui les armes à la main. Sa douleur
, lorfqu'il fe vit arrêté , fut d'un homme
plein de fentimens ; celle de fon pere
fembla feule l'occuper , & ce fut en cet
état , qu'on le préfenta au Duc de Nemours.
Ce Général , d'un âge à peu près femblable
au fien , parut touché de fon fort ; il le plaignit
, fans entreprendre de le confoler , ainfi
que le tentent ceux qui ne fçavent pas que
rien n'affoiblit dans un lâche la crainte de
perdre la vie , & qu'un homme de coeur
n'a pas beſoin de fecours pour fouffrir unę
mort honorable ; que même dans de certaines
fituations , & aux yeux d'un homme
courageux , les exhortations à la patience
& àla foumiffion font des affronts àfon courage.
On conduifit le pere & le fils en pri
fon , & le lendemain toute la Ville vint fe
jetter aux pieds du Duc de Nemours , pour
demander leur grace. La néceflité de faire
un exemple le rendit inexorable , & on vit
enfin ces deux malheureufes victimes marcher
enfemble au fupplice.
Cette fituation affreuſe pouvoit faire
comprendre qu'il eft des maux plus grands ,
que l'afpect d'une mort prochaine. Le Comte
d'Avogaro lié à côté de fon fils ne pouvoit
con1184
MERCURE DE FRANCE.
contenir les tranfports de la plus vive douleur
; il fe précipitoit vers le fupplice &
vers la mort , comme dans un afile qui devoit
le délivrer de cette cruelle vûë. Son
malheureux fils défefperé de fon état , demandoit
comme une grace , plus précieuſe
que la vie même , qu'on l'exécutât le premier.
On voyoit fur leur vifage & dans
leurs regards , l'agitation affreufe de leur
ame. Lamultitude , qui environnoit l'échaffaut
, obfervoit un filence profond , jettant
fes regards tantôt fur les deux victimes ,
tantôt fur le Duc de Nemours , dont la
trifteffe fembloit laiffer quelque efperance
de grace , mais à ce calme fuccederent des
cris perçans , lorfqu'on vit le Comte d'Avogaro
arrivé fur l'échaffaut s'approcher de
fon fils pour lui dire les derniers adieux ,
& les efforts que ces deux infortunés faifoient
pour s'embraffer malgré leurs liens.
Tandis que ce Spectacle accabloit tous les
coeurs , le Duc de Nemours fit un figne , &
les deux têtes tomberent prefque en mêmetems.
Cependant le pillage de la Ville avoit
ceffé ; après avoir été la caufe de la priſe
de la Place , en animant le foldat , il le devint
de la perte de l'armée en l'enrichiſſant.
Les troupes déferterent en foule , & cette
barbare victoire devint par- là prefque auffi
fuJUIN.
1744. 1185
funefte aux François qu'une défaite. Le Duc
de Nemours , au lieu de foldats aguerris , fe
trouva obligé de fe fervir de nouvelles levées
, inférieur en ce point aux ennemis ,
qui n'employoient contre lui que l'élite de
leurs troupes. Cependant Bologne fauvée
une armée vaincuë , Breffe reconquiſe en
moins de quinze jours , lui avoient donné
la réputation du plus grand & du plus heureux
Capitaine de l'Europe. Devenu la terreur
des ennemis , il devint le motif de la
présomption des François , qui s'imaginerent
que fon nom feul devoit triompher.
LOUIS XII , plus prudent par fon Confeil
que par fon caractere , & éblouii de fes fuccès
, lui manda de chercher par tout les Efpagnols
& de leur livrer bataille,
Une des raifons de cet empreffement étoit
la déclaration du Pape en faveur de la Ligue
, fortifiant ainfi des tréfors du S. Siége
& des troupes de l'Etat Eccléfiaftique les
Vénitiens & les Efpagnols , déja fi puiffans
en Italie . Mais Louis & fon Confeil étoient
alfés inftruits de la politique des Pontifes
pour ne pas douter qu'une victoire complette
fur les forces réunies des Conféderés , ne
déterminât le Pape à les abandonner. On
eraignoit auffi que l'Empereur , féduit par
l'exemple de la Cour de Rome , n'embraffat
le parti de la Ligue , & que les Suiffes irrités
I. Vol F du
1186 MERCURE DE FRANCE.
du mépris , que le Duc de Nemours leur
avoit témoigné , n'imitaffent toutes ces Puif
fances, en fe joignant à elles , pour accabler
les François .
Ces motifs firent agir Gaſton avec moins
de circonfpection , que l'état des affaires
ne le demandoit , dans le defir de donner
bataille pour contenter le Roi , & de déranger
les projets de tant de fiers ennemis . Il
prit donc le chemin de la Romagne à la tête
d'une armée de dix-huit mille hommes d'Infanterie
, & d'une Gendarmerie nombreuſe ;
il y trouva celle des ennemis commandée
par le Viceroi de Naples , mais ce Général
avoit reçû des ordres pofitifs d'éviter la ba
taille , le Roi d'Efpagne , fon Maître , ne
doutant pas que le Roi d'Angleterre & l'Empeu
,
pereur attaquant la France dans elle
ne fût obligée de rappeller fes troupes d'Ita
lie
pour fa deffenfe , de forte que le Duc de
Nemours , plus preffé que jamais par de
nouveaux ordres du Roi , avoit à engager
au combat des ennemis fupérieurs en nom
bre , & qui ne négligeoient rien pour l'évi
ter. Il s'empara à leur vûë de Cafteldi -Solarolo
, de Colignola & de Granarolo , eſperant
à chaque fiége de Place forcer les enne
mis à venir au fecours & les réduire à la né.
ceffité de donner bataille. Ils parurent conf
tans dans l'idée de la fuire , & pour les
conJUIN.
1744.
1187
contraindre , le Duc de Nemours fe vit forcé
d'affiéger Ravenne.
L'importance de cette Ville, par rapport à
fa richeffe , au nombre de fes habitans , à fa
fituation dans l'Etat Eccléfiaftique , & la
promeffe qu'avoit exigé Antoine Colonne
avant que de fe jetter dans la Place pour la
défendre , qu'on viendroit sûrement la fe
courir,ne permettoient plus aux Conféderés
de régler leurs démarches fur les ordres de
la Cour d'Efpagne. Rome & Venife menacées
, montrant plus d'inquiétude & plus
de feu , déterminerent leurs Alliés , & l'ar
mée entiere approcha à deuxmilles de diſtan
ce de celle des François.
Gafton , que leur arrivée combloit de
joie , donna ordre au Chevalier Bayard d'aller
les reconnoître à la tête de fes Gendarmes
, & de quelques Archers ; ce brave Capitaines
pouffa jufques dans le Camp ennemi
, qu'il eut le tems d'examiner avec attention
, tout en combattant , & répandant
Fallarme en tous lieux. Sur le compte qu'il
en rendit au Duc de Nemours , ce Prince
réfolut d'attaquer le lendemain onzième
Avril , jour de Pâques . Quelques -uns en témoignerent
du fcrupule , mais le Général
leur fit fentir qu'une guerre injufte ne devoit
jamais être entreprife , ni une guerre
jufte differée pour aucune raifon , & fur le
Fij champ
1188 MERCURE DE FRANCE.
champ onjetta un Pont fur la Romagné¿
pour aller à l'ennemi ; l'avantgarde compo
fée d'Infanterie Allemande , & précédée de
l'Artillerie , paffa fous les ordres du Duc de
Ferrare ; elle mit la riviere à fa droite , &
fa gauche fur deffendue par fept cent Gendarmes
; la bataille toute d'Infanterie Françoife
fe plaça à côté de ces derniers , & cinq
mille Italiens achevoient de former la ligne,
Le Seigneur de Chabanes , la Palice & le
Cardinal de S. Severin , armés de pied en
cap , étoient derriere avec fix cent lances
& le fameux Ive d'Alégre fut mis à la têtę
d'un Corps de quatre cent Gendarmes pour
la réferve , afin d'être à portée de repouffer
les forties que la garnifon de Ravenne
pourroit faire.
Les Chefs de l'armée Eſpagnole étoient
Pierre de Navarre , Fabrice Colonne , & Antoine
de Leve , Carvajal , Ferdinand d'Avalos
, Marquis de Pefcaire , Officiers célébres
, & peu dignes d'avoir pour Général le
Viceroi de Naples Raimond de Cardonne ,
le plus effeminé de tous les hommes , & que
le Pape même ne daignoit pas comprendre
parmi eux , l'appellant toujours Madame de
Cardonne. Tous ces Chefs mirent leur armée
en bataille , à la difference de terrain
près , ſuivant la même difpofition que celle
de France, Le Duc de Nemours lui fit paffer
le
JUIN. 1744. 1189
le Ronco , & l'artillerie fe fit bientôt entendre
d'une maniere terrible ; celle des ennemis
avoit l'avantage de prendre les François
à découvert , pendant que couchés le ventre
à terre dans leurs retranchemens , ils fe
trouvoient à l'abri des coups.
Pierre de Navarre avoit donné cet ordre
contre le fentiment de Fabrice Colonne
qui vouloit qu'on fortit pour aller au- devant
des François ; celui de Pierre de Navarre
qui mettoit les foldats en sûreté , leur parut
d'abord le meilleur , mais on reconnut bientôt
le défavantage certain d'être enfermés
& feulement fur la défenfive , contre des
ennemis , qui attaquoient avec vigueur .
Les François avoient déja perdu deux mille
hommes; les retranchemens ennemis étoient
bordés de petits chariots arnés de contelats,
& de pointes , machines d'autant plus terri
bles qu'elles étoient inconnues ; cependant
on vint à bout de les forcer. Le canon du
Duc de Nemours faifoit dans la Cavalerie
de Colonne le même ravage que celui des
ennemis dans fon Infanterie ; Colonne outré
de voir tomber fes Gendarmes ,fans pouvoir
donner un coup d'épée , demanda au
Viceroi la permiffion de charger , & malgré
fon refus vint tomber avec furie fur un Efcadron
que commandoient le Duc de Nemours
& le Chevalier Bayard ; il avoit di-
F iij vifé
1190 MERCURE DE FRANCE.
•
vifé le fien en deux pour les envelopper , &
profiter ainfi de leur petit nombre , mais
Gafton & le Chevalier Bayard foutinrent le
choc avec tant de courage & de bonheur
que Colonne mis en défordre leur donna
pour prendre une nouvelle difpofition , le
tems dont il avoit lui-même befoin pour le
ralliement ; il revint faire une feconde charge,
& les 2 troupes fe rompirent une feconde
fois; cependant lesFrançois auroient été obligés
de céder , fi Ive d'Alégre attentif à tout ce
qui fe paffoit dans la Plaine , ne fut accouru
à leur fecours. Alors le combat devint opiniâtre
, & Colonne après une vigoureufe
réfiſtance , ne ſe voyant plus que deux cent
Gendarmes de cinq cent qu'il commandoit ,
prit la fuite , & fut fuivi de Raimond de
Cardonne , avec le refte de la Cavalerie ,
qui n'avoit point encore combattu .
Pierre de Navarre refta feul avec fon Infanterie
, & préfenta, malgré cet abandon ,
un front redoutable au vainqueur ; le Duc
de Nemours jugea à leur contenance qu'il
falloit les attaquer avec précaution ; il détacha
trois mille Archers pour aller faire le
tour du retranchement , afin de prendre les
ennemis par derriere , pendant qu'il les attaqueroit
de front avec le refte de l'Infanterie.
Pierre de Navarre les voyant approcher
, fit mettre ventre à terre à fes gens ,
mais
JUI N. 1744 1191
mais les Archers Gafcons , les plus adroits
de l'Europe , en ayant tué ou bleffé un
grand nombre , il les fit tous relever , &
envoya un détachement de douze cent hommes
d'élite , qui chargerent les Gafcons avec
tant d'impétuofité , qu'ils les mirent en
fuite.
ས
Ce fuccès encouragea Pierre de Navarre ,
& jugeant bien que dépourvu de Cavalerie
il ne pouvoit efperer qu'une retraite glorieufe
, il fongea à fecourir Ravenne , pour
dé
gager la parole donnée à Antoine Colonne ,
& mettre en sûreté cette Place , qui étoit
Foccafion de la bataille , & l'objet de la victoire
; fon détachement de douze cent hommes
, après avoir pouffé les Gafcons , ne s'amufa
donc point à les pourfuivre , & prenoit
le chemin de Ravenne , lorfque le
Bâtard du Fay fe préfentant à la tête de
quelque Cavalerie , les obligea de retourner
dans leur Camp.
Pierre de Navarre les vit revenir avec
une efpece de joie ; il avoit à foutenir le
choc de l'armée Françoife entiere , & ce fut
là qu'il fit voir ce que peut la capacité à la
guerre , lorfqu'elle eft aidée du courage. Un
foffé défendoit fon retranchement ; il l'avoit
bordé d'un grand nombre de piquiers
robuftes & braves , qui foutinrent jufqu'à
fix charges fans fe rompre. Le Colonel Ja-
Fiiij cob ,
1192 MERCURE DE FRANCE.
>
cob , des Chef des Allemans , qui étoient a
la folde de la France, y fut tué ; les foldats
dont il étoit aimé , jetterent de grands cris ,
& chargerent les ennemis avec une nouvelle
fureur ; ceux- ci toujours ferrés & en bon
ordre , & pour ainfi dire , fortifiés de leurs
pertes , par le courage que l'excès du danger
donne à de braves foldats , foutinrent
cette attaque fans s'ébranler , & ils paroiffoient
impénétrables , quand un Officier
nommé Fabien , du Régiment de Jacob , un
des plus grands , & des plus forts hommes
qu'il y eut alors en Europe , défefperé de la
perte de fon Colonel , & la voulant venger
, fauta au milieu des ennemis , & prenant
fa pique par le travers , l'appuya avec
tant de force fur plufieurs de celles des ennemis
, qu'il les fit baiffer jufqu'à terre
donnant à ceux qui le fuivoient le moyen
d'entrer par cette ouverture : il y fut tué ,
mais fa mort donna la victoire à fon parti .
Les François au milieu des rangs Efpagnols
, firent des prodiges de valeur pour
achever de rompre des gens , qui à demi
vaincus , combattoient avec un courage aufli
reglé , que s'ils avoient pû efperer de vainere
on parvint jufqu'à Pierre de Navarre ;
il fut environné , accablé de coups de pique
& de traits, & enfin fait prifonnier. Ce qui
reftoit d'Espagnols , privés de leur Général ,
fe
JUIN. 1744. 1193
fe raffemblerent en un feul corps , & fe retirerent
en bon ordre par le grand chemin.
Le Duc de Nemours échauffé par un combat
fi long & fi opiniâtre , apperçut ce bataillon
; leur contenance fiere le frappa ; il
lui fembla qu'ils emportoient avec eux la
meilleure partie de fa victoire & fans
confulter que fon ardeur , il alla fe jetter
avec un petit nombre de Gendarmes fur des
troupes , que ni fon armée entiere , ni la
perte de leur Général , n'avoient pu obliger
à fe rendre.
,
A fon arrivée , les Efpagnols préfenterent
leurs piques ; fon cheval fut tué & lui- même
bleflé. Démonté & ayant perdu fa lance ,
déja couvert de fang , il mit le fabre à la
main , & regardant fon coufin Lautrec à
pied & bleffé comme lui : S'il faut périr
dit-il , faifons- nous regretter. En même- tems
il part & porte des coups terribles ; plufieurs
des ennemis tomberent à fes pieds , mais fes
armes fauffées de toutes parts par de violens
coups de pique , le laifferent bientôt à dé
couvert. Lautrec , refté prefque fenl auprès
de ce Prince , admirant la bravoure , défefperé
de fon péril , ne ceffoit de crier aux
Efpagnols : C'est le frere à votre Reine ne le
tuez pas. Mais ces cris adreffés à des gens
qui n'efperoient plus de quartier , & ac
Fy com1194
MERCURE DE FRANCE.
compagnés de grands coups de fabre , ne
touchoient point des foldats défefperés &
furieux ; Gafton affoibli par fa premiere
bleffure , & n'ayant que fon fabre pour
toute défenſe , reçut à la fois quatorze blef
fures , dont il expira fur le champ de bataille
.
gne
La témérité fit ainfi mourir dans le fein
de la victoire & à l'âge de vingt- quatreans
, un Prince , que l'ardeur d'acquerie
rop-tôt le titre de grand Capitaine , préci
pitoit dans tous les dangers. Son bonheur
l'éblouit ; le titre de foudre de l'Italie , que
trois grandes actions en une feule Campalui
avoient fait donner , lui infpira une
nouvelle présomption , & ce même titre lui
convint encore mieux après la mort , quedurant
fa vie ; car il eut de la foudre , le
bruit , l'éclat & le peu de durée. Ce Prince
fe crut invincible , parce qu'il avoit toujours .
vaincu . Des triomphes fouvent répétés , forment
le caractere brillant , à qui l'on donnele
titre d'Héroïfine , mais le mêlange dequelques
infortunes perfectionne & conferve
le grand homme.
On regretta d'autant plus le Duc de Nemours
, que fa perte fut fuivie de celle de
Italie pour les François , & qu'il avoit de
ces qualités naturelles & d'éducation , qui
Le rencontrent rarement chés les Princes. La
JeuJUIN.
1744. 1795*
Jeuneffe de la Cour , qui l'avoit fuivi , vantoit
fon affabilité , fa douceur , fes égards
pour les difpofitions heureuſes , & pour le
zéle. Les vieux Guerriers loüoient fon attention
pour leurs fervices , & fes déférences
pour la capacité & l'expérience. Le foldat
publioit fon extrême valeur , & les peuples,
vaincus fa clémence. Ces préventions favorables
, & la rapidité de fes fuccès éblouirent
tous les yeux , & l'Europe entiere le
reconnut pour un très- grand Capitaine , à
un âge où l'on ne commence qu'à être foldat.
Le bonheur eft une forte de mérite aux
yeux des hommes . S'il n'eft pas fort eſtimable
aux yeux de la raifon , il eft le plus
brillant & le plus admiré du vulgaire.
Les autres grands Capitaines , dont les
Vies rempliffent ce IX Tome , font : Louisde
la Tremoüille II. du nom , Prince de
Talmond , Vicomte de Thouars , furnommé
Le Chevalier fans reproche , fous les Rois
Louis XI & François I ; Ive d'Alégre, Che--
valier de l'ordre du Roi , Capitaine de cent
hommes d'armes , fous les Régnes de Char--
les VIII & Louis XII ; le Chevalier Bayard ,
Lieutenant Général pour le Roi en Dauphiné
, Chevalier de l'Ordre , Capitaine de
cent hommes d'armes.
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561
p. 1387
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Début :
Depuis long-tems je brille en France, [...]
Mots clefs :
Rohan
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Depuis long-tems je brille en France ,
Sur cinq membres bien appuyé ;
Cherche , Lecteur ; dans cette Stance
Gît toute la difficulté
Je produis ce qu'aime un Avare ,
Ce qui conduit vers le Ténare ,
Et refroidit les Paffions ;
Un mot Latin , qui fignific
Ce qui fert à regler la vie ;
Enfin deux interjections.
Par M. de Lanevert , à Dax,
Depuis long-tems je brille en France ,
Sur cinq membres bien appuyé ;
Cherche , Lecteur ; dans cette Stance
Gît toute la difficulté
Je produis ce qu'aime un Avare ,
Ce qui conduit vers le Ténare ,
Et refroidit les Paffions ;
Un mot Latin , qui fignific
Ce qui fert à regler la vie ;
Enfin deux interjections.
Par M. de Lanevert , à Dax,
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562
p. 1787-1803
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur l'Apologie des Normands, &c.
Début :
IL y a, M. quelques-tems qu'en me faisant plusieurs questions au sujet de mon [...]
Mots clefs :
Normands, Orateur, Normandie, Nation, Esprit, Évêque de Bayeux, Caen, Vertus, Province, Pierre Corneille, Apologie, Compatriotes
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le Marquis de B. sur l'Apologie des Normands, &c.
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M. le
Marquis de B. fur l'Apologie des
Normands , & c.
Lya , M. quelque tems qu'en me fai-
I fant plufieurs questions au fujet de mon
Voyage Litteraire de Normandie , dont vous
avez depuis lû tout le Manuſcrit , vous me
fîtes auffi l'honneur de me propofer de donner
dans cet ouvrage un mot d'Apologie de
la Nation Normande ; je n'ignore pas le
bien & le mal qu'on en a dit & qu'on en dit
encore tous les jours , Nation , dis-je , fi in- .
genieufe , fi fage , fi vertueufe. Je pris , M.
la liberté de répondre que je me garderois
bien de me donner cette peine , & qu'elle
n'en a pas béfoin , pour détruire , une prévention
des plus mal fondées. Si j'avois été
alors mieux inftruit , ma réponſe auroit été
plus précife & plus fatisfaiſante. Oüi , M.
j'ignorois alors qu'un habile Profeffeur de
Rhétorique du Collège des Jéfuites de Caën
avoit prononcé un fort beau Difcours fur
ce fujet au mois de Novembre 1743.J'ignorois
en même-tems qu'un de mes amis de
cette Ville m'en avoit envoyé , peu de jours
après la prononciation , un fort bon Extrait,
Dij le1788
MERCURE DE FRANCE .
lequel Extrait je n'ai cependant reçû qu'au
commencement de ce mois d'Août. Je vais
M. le mettre ici fous vos yeux , perfuadé
que vous en ferez content , & que le Public ,
& toute la Nation , fi folidement juſtifiée ,
m'en fçauront gré.
APOLOGIE DES NORMANDS , par le
R. P. Du Parc , Profeffeur de Rhétorique
an College des Jéfuites de Caën , prononcée
au mois de Novembre 1743 .
que
dit
L'Orateur n'en veut qu'à des Cenfeurs
l'Envie arme contre les Normands : adverfus
invidos Normannorum Cenfores , c'eſt
le Titre de fa Harangue : pour le juftifier
il s'appuye de l'autorité d'un Ancien , qui a
que l'Envie s'élève toujours contre la fupériorité
du inérite , ou du rang . Non moins
étonné de la patience inépuifable de fes Compatriotes
, que de l'acharnement de leurs
Cenfeurs , il remonte jufqu'à l'origine de
ces injuftes préventions , & il en fixe l'Epoque
( que peut-être on pourroit reculer
un peu plus loin ) à ces Siècles où les Normands
, unis aux Neuftriens , effrayoient
également la France & l'Allemagne , l'Italie
& la Sicile. Les Peuples vaincus ne fe vengerent
de leurs défaites , qu'en faifant paffer
la bravoure de ces Vainqueurs pour fureur
barAOUST.
17440 1789
› barbare & leur Sageffe pour fourberie
odieufe. Depuis ces Siècles fameux , on n'a
point rendu juftice aux Normands ; on a
décrié ou diffimulé leurs Vertus , on a groffi
leurs défauts. L'Orateur entreprend , 1º. de
venger ce mérite calomnié ; 2 °. d'excufer
ces défauts exagerés.
Par la fimplicité de ce début , on voit
bien qu'on n'aura point à effuyer les clameurs
& l'enthoufiafme d'un Apologiſte
outré. Trop fage & trop judicieux pour
fuppofer que la Patrie ait befoin d'une
Apologie fort véhémente , l'Orateur laiffe
fentir , fans le dire , que le Préjugé qu'il
attaque , n'eft plus gueres que populaire ; il
mefure fes efforts à la foibleffe de fon ennemi.
PREMIERE PARTIE.
La valeur dans la Guerre , le fuccès dans
les Arts Liberaux , la ferveur dans la Piété
& dans la Religion , voilà les Vertus don't
nos differentes Provinces ont fait entr'elles
un partage abfolu , à l'exclufion de la Normandie
, à qui on n'a laiffé d'autre mérite
que celui d'une frauduleufe induſtrie &
d'une mauvaiſe foi , contraires aux Loix de
la Société. L'Orateur , pour faire fentir Finjuftice
d'une excluſion fi honteuſe à fa Pa-
Diij trie
1790 MERCURE DE FRANCE.
trie , commence par établir fon droit aux
Vertus Militaires.
Les hauts faits d'Armes du fameux Guifcard
, qui n'avoit pour efcorte que dix braves
Normands ; les Exploits merveilleux de
Guillaume le Conquérant , du vaillant Richard
, & de l'intrépide Robert , Ducs de
Normandie , font des Titres immortels &
inconteftables de la bravoure Normande.
Le P. Du Parc joint ici une ingénieux recit
d'une Expédition , dans laquelle de jeunes
Normands défirent une troupe nombreuſe
& formidable de Brigands. Les Camillis
les d'Eftampes , les d'Harcourts , les Louvignis
, les Brezés , les Tourvilles ne font pas
oubliés , non plus que M. de Guerchois
Eléve de Vendôme , & Compagnon de
Villars , & le Maréchal de Coigny , le
Vainqueur de Guaftalle. Quoique l'Encens ,
que l'on donne ici à ces Héros , ne doive
brûler qu'en l'honneur de leur Province
cependant la vapeur en eft fi douce , qu'ils
ne fçauroient manquer d'y être fenfibles.
>
Des Champs de Mars , l'Orateur paffe
dans les Temples de Pallas & des Muſes , où
fes Compatriotes ne figurent pas avec moins
d'avantage. On décrit ici le caractere de la
plupart des Auteurs , qui ont illuftré la Normandie
, Alexandre , Daniel , Legendre
Vertot, Brébeuf, les deux Corneilles, Porée,
FonAOUST.
1744. 1791
,
Fontenelle , &c. font repréfentés fi heureu
fement , qu'on ne fçait lequel on doit le
plus admirer , ou l'Erudition & l'Intelli-
-gence , ou le Pinceau & le Coloris du Peintre
Orateur. Voici le Parallele qu'on y fait
des Peres Alexandre & Daniel. Les gens
inftruits connoiffent le mérite fupérieur
quoiqu'inégal ,de ces deux Rivaux ; on fera
charmé de les voir péfés dans la même Balance
, & plus encore de voir que fi elle
panche d'un côté , c'eft une Critique fage &
éclairée qui l'y détermine , fans recevoir le
poids qu'un intérêt particulier auroit pû y
jetter.
Si je gardois le filence fur ces deux cé-
» lébres Ecrivains , l'Hiftoire s'en plaindroit
» avec juftice. L'un fut un prodige incroya
» ble de Mémoire & d'Erudition ; fon ftyle
>> eft auffi grave que fon fujet ; toujours vaf-
» te , toujours fécond dans fes fçavantes élu-
>> cubrations , il ne lui a manqué que d'être
»toujours également fain dans fa Doctrine ,
de forte que fi on retranchoit quelque
chofe de fon Ouvrage , ce feroit en aug-
»menter le prix. L'autre eft un Sçavant ,
>> dont le goût eft sûr , le jugement exquis ,
» l'efprit net , & l'érudition bien digerée .
» Sincére dans fon Hiftoire , en rendant
juftice au mérite des François , il n'a fait
»aucune grace à leurs défauts. Partout il
>>
Diiij »>y
1792 MERCURE DE FRANCE.
» y porte fi loin la précifion & l'exacti-
» tude , qu'on ne peut y rien ajoûter ,
» ni en rien retrancher , fans que la Vé-
» rité en fouffre . Ces deux. Grands Hom-
: mes méfurerent leurs forces dans un Combat
fingulier , l'Action für vive , & fit
honneur aux deux Rivaux. L'un comptoit
moins fur la bonté de fes armes , que fur fa
vigueur perfonnelle ; l'autre, avec autant de
courage , & plus de précaution , combattoit
fans frayeur , comme il triomphoit fans
fafte ; auffi étoit- ce un Athléte éprouvé ,
dont la Philofophie & la Théologie avoient
fouvent couronné la valeur & l'adreffe ..
L'Orateur , en nous difant que l'un des
deux Athlétes fe défioit de fes propres armes
, veut fans doute , excufer le premier ,
& nous infinuer qu'étant voilé par état à un
Systême , il donnoit nécellairement trop de
prix à fon Emule , qui pour prendre mieux
fon avantage
s'étoit fagement borné à
comparer Systême à Systême , & à oppoſer
principe à principe , conféquence à confé-
-quence .
Après l'Hiftoire & l'Epopée , le P. Du
Parc introduit la Tragédie. " Ellc me re-
» procheroit , dit -il , ce filence injurieux au
grand Corneille , cet Illuftre Normand ,
dont le mérite eft trop élevé , pour que
nos Eloges ou nos Cenfures puiffent l'at-
» teindre.
A OUST. 1744. 1793
>>
>>
, י
» teindre. D'autres ont peut-être la Verfifi-
» cation plus coulante , l'expreffion plus pu--
» re , le ftyle plus chatié , mais aucun n'a ,
» comme lui , cette grandeur dans les idées ,
>> cette élévation dans les fentimens , cette
>> nobleffe dans les Maximes , cette variété
» dans les Intrigues , qui frappe l'efprit ,
» étonne l'imagination , ébranle l'ame toute
» entiere , & tranfporte un Lecteur hors de
»lui-même ,fans qu'il puiffe réfifter au mou
» vement qui l'entraîne. Quelle vivacité ,
quelle richeffe dans les couleurs qu'il em
»ploye pour peindre les Héros ! Non que
»fes Portraits foient , comme on le lui a re-
>> proché , l'Ouvrage d'une heureufe Imagi
» nation , qui repréfente les Perfonnages ,
» moins tels qu'ils furent , que tels qu'ils
» dûrent être. Le Pinceau de Corneille est
>> fi vrai , fes traits conviennent fi-bien au
caractere de chaque Nation , qu'en lifant
fes Tragédies , on fe croit dans la compa-
>> gnie des Héros qu'il fait parler. Rome &
»Carthage exiftent dans l'efprit du Lecteus ,
»ou plûtôt fon coeur devient le Théatre des
>>>Guerres cruelles , que la Rivalité alluma
entre ces Républiques ennemies , & des
» Combats furieux , où leur haine invétérée
» s'affouvit de fang. Corneille trouva la Scé-
»ne Françoife fouillée par la licence , déf
» gurée par la barbarie , dégradée par lar
D.Yv Druf
1794 MERCURE DE FRANCE .
"
&
» rufticité . On ne peut lui difputer la gloire
» d'en avoir été le Pere , en la purgeant
» la délivrant de ces monftres , & d'y avoir
» ramené la pudeur , la décence & le bon
goût , en prenant pour modéle le févére
» & vertueux Sophocle . Corneille fçavoit
» que l'Amour , quand il joue le premier
» rôle au Théatre , ne peut s'y affujettir aux
» régles de la bienféance , & qu'il prétend
» y tyrannifer toutes les autres paffions ; loin
» de flater fon injurieufe molleffe , il ofa lui
arracher fon flambeau , dont l'ardeur avoit
déja commencé fes ravages fur la Scéne..
» Parmi plufieurs avantages finguliers , ce
génie fublime & divin a celui de s'élever
» haut , quand il prend fon effor , que fi
"perfonne ne peut en approcher , & celui
""
de nous forcer à l'admirer , fouvent même
» jufques dans fa chûte ou dans fes écarts.
» Le Frere du Grand Corneille ne lui fut
» pas plus uni par les liens du fang , que par
» la conformité d'inclinations. Nulle diffe-
» rence entre leur caractere ; dans le com-
» merce de la vie ils avoient l'efprit auff
plein de droiture & d'équité , que de fail-
»lies & d'agrémens dans leurs ingénieufes
»fictions ; leurs talens cependant ne font
»pas comparables. L'un , né pour le Tragi-
» que , fait fur le Théatre trembler le vice-
» au bruit de fon tonnerre. L'autre , Comi-
99
» que
AOUST. 1744.
1795
*99*
que & enjoué, l'y fait rougir & fe cacher
» à l'éclat des rifées , qui l'y accueillent .
» Cependant l'un n'a pas feulement plus de
magnificence & de majesté que l'autre , il
» a encore plus de nerf & de force . On di-
» roit que la Nature a partagé les talens entre
les deux Corneilles , comme la Coûtu-
» me de Normandie partage les biens entre
les freres uniquement jaloufe de bien
» pourvoir les aînés , elle laiffe le foin des
»cadets & de leur fortune à leur travail &
» à leur induſtrie. "
La troifiéme Subdivifion roule fur la Piété
des Normands . Le P. D. s'y trouve trop
chargé de matiere , pour pouvoir s'étendre
beaucoup . L'Eglife eft aflés magnifique dans
les Edifices & affés riche dans les revenus
qu'elle poffede en Normandie , pour qu'on
ne puiffe refufer aux Normands la gloire
d'une Piété généreufe & folide. L'Orateur ,
fans prefque s'y arrêter , à l'occafion des
inondations qui défolerent cette Province:
il y a peu d'années, rappelle à fes auditeurs
le fouvenir des pieufes contributions , que
M. l'Evêque de Bayeux , par la voye de
l'exemple & du zéle , impofa fur l'opulence
charitable de fes Diocèfains. On croiroit
voir l'ardeur de l'Illuftre Prélat , dont le
zéle tendre , humble , actif , univerfel , fent
toutes les miſéres , defcend dans tous les dé-
D vj
tails ,
#796 MERCURE DE FRANCE.
tails , fe multiplie dans tous les Lieux ,
pourvoit à tous les befoins ..
&
On pourroit demander pourquoi l'Orateur
ne s'étend pas davantage fur les loiianges
de M .. l'Evêque de Bayeux ; il avoit
prévenu cette objection ; il en parle dans
I'Epitre dédiée à ce Prélar , dans laquelle il
paroît craindre & la mauvaiſe humeur de
quelques Cenfeurs chagrins , qui lui feront
un crime d'avoir trop vanté la Normandie ,
& la foibleffe de quelques Normands , qui
penferont peut- être qu'il devoit prendre
fes intérêts de fa Patrie avec plus de chaleur
, & ne pas fe contenter de l'excufer en
badinant..
Il vient enſuite à un autre reproche qu'il
appréhende, plus que tout le refte . Ĉ'eſt
d'avoir paffé fous filence dans le Compliment
qu'il fit à M. l'Evêque de Bayeux.,
Illuftre Maifon de Luynes , les : Grands
Hommes qu'elle a produits , leurs actions ,
leurs vertus , les qualités du coeur & de l'efprit
qui la diftinguent ; de n'avoir rien dit
de M. le Duc de Chevreufe , fi connu au
Siége de Prague par fa générofité , ſa libéralité
, fon courage , & par quatre bleffures
qu'il y reçût ; de n'avoir pas fait mention
de cette fermeté d'ame , jointe à la plus folide
piété , qui rend M. de Bayeux le foûtien
& l'appui de la Religion , dont il venge les
droits ,
A O UST. 1744. 1797
droits , fans aigreur & fans amertume , mais
conftamment & fans foibleffe ; de cette Eloquence
douce & infinuante , qui a ramené
plus d'une fois au fein de la Vérité les Efprits
les plus opiniâtres ; de cette affabilité
charmante , qui lui gagne tous les coeurs ,
& donne un nouveau prix à fes bienfaits ;
de cette vigilance Paftorale , de ce zéle pur
& univerfel , qui fe livre aux petits comme
aux grands , qui porte l'Illuftre Pafteur à
prêcher fon peuple jufqu'au milieu même
des Campagnes , expofé aux injures de l'Air,
& uniquement occupé des intérêts de fon
Troupeau : voilà , dit le P. D. ce qu'on me
reprochera , fans doute , d'avoir oublié
mais pour louer fi dignement une . Maifon
fi diftinguée , un Prélat d'un fi rare mérite ,
un Difcours auroit- il fuffi ? Et que feroit
alors devenue la Caufe des Normands ? Il
ajoûte encore une autre raifon qui doit l'exeufer
, c'eft que M. de Luynes , malgré cette
bonté facile , qui le rend fi affable envers
tout le monde , n'écoute pas volontiers ceux.
qui le loüent , & qu'il eft auffi attentif à
éviter les louanges qu'à les mériter. Ainfi il
y avoit deux écueils à craindre ; s'étendre
fur les louanges de ce digne Prélát , c'étoit
vouloir lui déplaire ; omettre des Vertus ,
fi univerfellement eftimées , c'étoit s'attirer
L'indignation du Public. Le P. D. a uſé de
i
l'à
1798 MERCURE DE FRANCE.
L
Padreffe ordinaire des Orateurs , pour tromper
la modeftie de M. de Luynes ; fon zéle ,
fa vigilance , fa bonté , fa charité , fes talens
Académiques , toutes ces qualités font
loüées fans affectation par des traits répandus
dans la premiere & dans la feconde
Partie ainfi " dans l'Epitre Dédicatoire.
que
Cette premiere Partie finit par l'Eloge de
'de M. le Cardinal de Fleury , que M. de
Bayeux a fi dignement remplacé à l'Acadé
mie Françoife , & dont la mémoire fera
toujours chere à la Ville de Caën , par les
aumônes que S. E. y répandoit , & par la
protection dont elle honoroit tous les Ordres
de la Province , & en particulier l'Univerfité
de Caën. Les fleurs que l'Orateur
jette en paffant fur le Tombeau de ce Miniftre
, font affés choifies être mêlées:
pour
aux plus belles dont on ait orné ſon Maufolée.
SECONDE PARTIE
En changeant de matiere , le P. D. change
de ton . Jufqu'ici il nous a enchanté ,
maintenant il va nous amufer . Pour loüer
fes Compatriotes , il a déployé les charmes
du génie le plus gracieux ; pour les excufer ,
il prodigue le fel de l'efprit le plus enjoué.
Là , c'eft un Difcours rempli de gravité &
de
AOUST. 1744. 1799
"
"
de nobleſſe ; ici , ce n'eft qu'une converſation
, j'ai prefque dit un badinage , plein de
légéreté & de fineffe. Ces genres , ſí éloignés
& fi oppofés , femblent fe rapprocher
& fe réconcilier pour prendre l'air élégant
& agréable , que l'Auteur donne à tous fes:
Portraits. On trouve celui d'un Normand
tiré d'après l'idée que s'en font les Cenfeurs
qu'on va confondre . « Ils le repréfentent
»ce Normand , toujours élevé fur une Rouë
»mobile , d'où il obferve de quel côté ſouf-
»fle le vent de la fortune ; les fraudes volti
»gent à l'entour de fa tête , & font rétentir
» à fes oreilles un bruit flateur ; la diffimula-
»tion compofe l'air de fon vifage , & régle
» le mouvement de fa langue ; la fineffe di-
» rige tous les regards , & préfide au jeu des
» muſcles moteurs , d'où dépend l'action ,
»ou plûtôt le langage des yeux , dociles aux
impreffions qu'elle leur tranfmet. Ceux ci
parlent & fe taifent à fon gré , fans jamais
trahir le fécret des fentimens & des pen-
» fées , dont ils font les interprétes naturels.
»Formé à l'école de la flaterie & de la poli-
» telſe , ſon coeur reçoit de l'une le miel
» qu'il diſtille , & de l'autre le mafque dont
»il fe couvre : Mercure y joint fes bons offi-
» ces , qui ne font pas indifferens ; ce Dieu ,
» d'un vol careffant , jouë & folâtre fans
»ceffe près du cher nourriffon ; il fecoue
»
66
» fur
1800 MERCURE DE FRANCE.
fur lui fes aîles légères , & en fait tomber
une pluye de rufes & d'artifices , dont
"Pavide Normand ne laiffe rien échaper.
Ici , on trouve en détail les differens défauts
qu'on reproche aux Normands ; pour
montrer la fauffeté de ces préjugés , le P. D.
fe contente d'en indiquer la vraye fource.
Les Normands , plus actifs qu'aucun autre
Peuple pour amaffer du bien , plus attentifs
à le conferver , plus habiles à l'augmenter ,
ont fertilifé jufqu'aux Rocs arides de leurs
Montagnes , & par la commodité de leurs.
Ports ont rendu leur Province le Magaſin
de l'Europe , & le centre de fon Commerce.
Voilà tout le fondement du reproched'intérêt
, dont on les a chargés.
On fe plaint que dans la Société ils ne
font ni affés francs , ni affés ouverts ; qu'en
amitié ils font froids ou infidéles. La plus
rapide excurfion en leurs Villes feroit bientôt
rendre juſtice à leur exacte politeffe & .à
leur louable fincerité. On ne fçauroit leur
en demander davantage , fans exiger ou plus
de rufticité , ou moins de difcrétion dans
leurs manieres.
On les accufe encore d'être peu fcrupuleux
fur les intérêts de la bonne- foi & de la
vérité , accufation fondée uniquement fur
leur attention à ne point parler d'eux - mêmes
, ni de leurs affaires , & à éviter par là
less
AOUST. 1744. 1801
les difputes où l'on s'expofe , en fatisfaiſant
une curiofité fotte & déplacée .
Sont-ils donc fi ennemis de la difpute &
des Procès ? Oui fans doute , & ce n'eft que
pour les éviter que toutes leurs affaires fe
traitent & fe terminent en Juftice réglée.
C'est ici que F'Orateur touche finement l'article
des témoins de Normandie , en faisant
obferver que nulle part ils ne s'expliquent
avec plus de jufteffe , de reſpect & de Religion
, & que pulle part leurs fautes ne
font punies avec tant de févérité que dans
la Jurifprudence Normande.
Enfin l'air de la Normandie eft , dit- on ,
fi contagieux , qu'aucun Etranger ne peut y
féjourner , fans gagner le mal du Pays . Mais
ce prétendu mal eft un vrai bien pour ces
Etrangers. En Normandie les Bretons deviennent
plus laborieux & plus induſtrieux;
les Gafcons plus modeftes , & moins fanfarons
, les Champenois plus fins & plus déliés
, &c.
A propos des préventions que les Parifiens
, malgré leur bonté naturelle , ne laiffent
pas de conferver contre les Normands ,
le P.D. nous fait le Portrait de certains Seigneurs
de cette Capitale , qui font leur féjour
en Normandie , & qui font exempts
des préjugés populaires.
22 Nous les voyons , dit-il , auffi élevés
í
»par
1802 MERCURE DE FRANCE
•
»
par leur Dignité qué par leur Naiffance.
»L'éclat qui les couvre eft fi temperé par la
bonté de leur caractere & par la douceur
de leurs manieres , qu'il nous eft permis
»de les approcher avec confiance , & de
jouir , fans contrainte , des charmes de
» leur commerce. Nous admirons dans leurs
»difcours & dans leurs Ecrits l'Erudition la
plus recherchée , qui s'y produit avec ces
graces faciles & aifées , qui ne coulent
» qu'avec le fang des Dieux dans les plus
»beaux génies ; nous y fentons ces tours.
>> heureux qu'une noble fimplicité leur four-
» nit , pour éclaircir les plus fombres matieres
, & pour embellir les plus abftraites.
»L'Orateur avoue qu'ils ne doivent point
»ces belles qualités au féjour de la Normandie
, mais qu'ils les ont apportées avec
» eux.
A ces traits , il eft aifé de reconnoître M.
l'Evêque de Bayeux , quoique le P. D. ne
l'ait pas nommé ; furtout l'Académie de
Caën , dont il eft le reftaurateur , ne peut
s'y méprendre.
Mais encore , d'où vient cette réputation
de duplicité , qu'on nous reproche , dit l'Orateur
? Apparemment de l'alliance des Normands
avec les Neuftriens , alliance qui forma
entre eux une union fi étroite , qu'un
Normand & un Neuftrien fembloient ne
faire
A O UST. 1744. 1803
faire qu'une même perfonne. Je fuis fâché
d'être obligé d'omettre dans cet Extrait les
beautés d'un Difcours , qui n'eft pas fufceptible
d'abrégé ; j'en demande pardon au P.
du Parc , fi ennemi de la diffufion & de la
prolixité , & en même- tems fi jaloux de la
propreté & du bon goût , qu'on diroit qu'en
Pere fage & oeconome, il ne refuſe à aucune
des idées qu'il enfante , la parure qui lui ,
convient le mieux , mais fans vouloir y
ajoûter aucun de ces ornemens qui , fans relever
une véritable beauté , ne peuvent flater
qu'une vanité capricieufe. On doit juger
de- là quels font le choix & la pureté du
Latin , la clarté & l'exactitude du ſtyle .
Le fuccès de cette Piéce prouve que le
goût de la faine Antiquité a encore des Partifans.
Je crois , M. en finiffant ma Lettre , que
non feulement vous conviendrez de cette
vérité , mais que vous avonerez qu'on ne
peut pas difculper plus avantageufement
une Nation , dont le mérite ne vous est pas
inconnu , vous , MM.. qquuii poffedez des Domaines
confidérables dans cette belle &
grande Province , qui d'ailleurs n'avez jamais
donné dans les Préjugés vulgaires , &
qui êtes également équitable & éclairé.
J'ai l'honneur d'être , M. &c.
A Paris ,le 14 Août 1744.
Marquis de B. fur l'Apologie des
Normands , & c.
Lya , M. quelque tems qu'en me fai-
I fant plufieurs questions au fujet de mon
Voyage Litteraire de Normandie , dont vous
avez depuis lû tout le Manuſcrit , vous me
fîtes auffi l'honneur de me propofer de donner
dans cet ouvrage un mot d'Apologie de
la Nation Normande ; je n'ignore pas le
bien & le mal qu'on en a dit & qu'on en dit
encore tous les jours , Nation , dis-je , fi in- .
genieufe , fi fage , fi vertueufe. Je pris , M.
la liberté de répondre que je me garderois
bien de me donner cette peine , & qu'elle
n'en a pas béfoin , pour détruire , une prévention
des plus mal fondées. Si j'avois été
alors mieux inftruit , ma réponſe auroit été
plus précife & plus fatisfaiſante. Oüi , M.
j'ignorois alors qu'un habile Profeffeur de
Rhétorique du Collège des Jéfuites de Caën
avoit prononcé un fort beau Difcours fur
ce fujet au mois de Novembre 1743.J'ignorois
en même-tems qu'un de mes amis de
cette Ville m'en avoit envoyé , peu de jours
après la prononciation , un fort bon Extrait,
Dij le1788
MERCURE DE FRANCE .
lequel Extrait je n'ai cependant reçû qu'au
commencement de ce mois d'Août. Je vais
M. le mettre ici fous vos yeux , perfuadé
que vous en ferez content , & que le Public ,
& toute la Nation , fi folidement juſtifiée ,
m'en fçauront gré.
APOLOGIE DES NORMANDS , par le
R. P. Du Parc , Profeffeur de Rhétorique
an College des Jéfuites de Caën , prononcée
au mois de Novembre 1743 .
que
dit
L'Orateur n'en veut qu'à des Cenfeurs
l'Envie arme contre les Normands : adverfus
invidos Normannorum Cenfores , c'eſt
le Titre de fa Harangue : pour le juftifier
il s'appuye de l'autorité d'un Ancien , qui a
que l'Envie s'élève toujours contre la fupériorité
du inérite , ou du rang . Non moins
étonné de la patience inépuifable de fes Compatriotes
, que de l'acharnement de leurs
Cenfeurs , il remonte jufqu'à l'origine de
ces injuftes préventions , & il en fixe l'Epoque
( que peut-être on pourroit reculer
un peu plus loin ) à ces Siècles où les Normands
, unis aux Neuftriens , effrayoient
également la France & l'Allemagne , l'Italie
& la Sicile. Les Peuples vaincus ne fe vengerent
de leurs défaites , qu'en faifant paffer
la bravoure de ces Vainqueurs pour fureur
barAOUST.
17440 1789
› barbare & leur Sageffe pour fourberie
odieufe. Depuis ces Siècles fameux , on n'a
point rendu juftice aux Normands ; on a
décrié ou diffimulé leurs Vertus , on a groffi
leurs défauts. L'Orateur entreprend , 1º. de
venger ce mérite calomnié ; 2 °. d'excufer
ces défauts exagerés.
Par la fimplicité de ce début , on voit
bien qu'on n'aura point à effuyer les clameurs
& l'enthoufiafme d'un Apologiſte
outré. Trop fage & trop judicieux pour
fuppofer que la Patrie ait befoin d'une
Apologie fort véhémente , l'Orateur laiffe
fentir , fans le dire , que le Préjugé qu'il
attaque , n'eft plus gueres que populaire ; il
mefure fes efforts à la foibleffe de fon ennemi.
PREMIERE PARTIE.
La valeur dans la Guerre , le fuccès dans
les Arts Liberaux , la ferveur dans la Piété
& dans la Religion , voilà les Vertus don't
nos differentes Provinces ont fait entr'elles
un partage abfolu , à l'exclufion de la Normandie
, à qui on n'a laiffé d'autre mérite
que celui d'une frauduleufe induſtrie &
d'une mauvaiſe foi , contraires aux Loix de
la Société. L'Orateur , pour faire fentir Finjuftice
d'une excluſion fi honteuſe à fa Pa-
Diij trie
1790 MERCURE DE FRANCE.
trie , commence par établir fon droit aux
Vertus Militaires.
Les hauts faits d'Armes du fameux Guifcard
, qui n'avoit pour efcorte que dix braves
Normands ; les Exploits merveilleux de
Guillaume le Conquérant , du vaillant Richard
, & de l'intrépide Robert , Ducs de
Normandie , font des Titres immortels &
inconteftables de la bravoure Normande.
Le P. Du Parc joint ici une ingénieux recit
d'une Expédition , dans laquelle de jeunes
Normands défirent une troupe nombreuſe
& formidable de Brigands. Les Camillis
les d'Eftampes , les d'Harcourts , les Louvignis
, les Brezés , les Tourvilles ne font pas
oubliés , non plus que M. de Guerchois
Eléve de Vendôme , & Compagnon de
Villars , & le Maréchal de Coigny , le
Vainqueur de Guaftalle. Quoique l'Encens ,
que l'on donne ici à ces Héros , ne doive
brûler qu'en l'honneur de leur Province
cependant la vapeur en eft fi douce , qu'ils
ne fçauroient manquer d'y être fenfibles.
>
Des Champs de Mars , l'Orateur paffe
dans les Temples de Pallas & des Muſes , où
fes Compatriotes ne figurent pas avec moins
d'avantage. On décrit ici le caractere de la
plupart des Auteurs , qui ont illuftré la Normandie
, Alexandre , Daniel , Legendre
Vertot, Brébeuf, les deux Corneilles, Porée,
FonAOUST.
1744. 1791
,
Fontenelle , &c. font repréfentés fi heureu
fement , qu'on ne fçait lequel on doit le
plus admirer , ou l'Erudition & l'Intelli-
-gence , ou le Pinceau & le Coloris du Peintre
Orateur. Voici le Parallele qu'on y fait
des Peres Alexandre & Daniel. Les gens
inftruits connoiffent le mérite fupérieur
quoiqu'inégal ,de ces deux Rivaux ; on fera
charmé de les voir péfés dans la même Balance
, & plus encore de voir que fi elle
panche d'un côté , c'eft une Critique fage &
éclairée qui l'y détermine , fans recevoir le
poids qu'un intérêt particulier auroit pû y
jetter.
Si je gardois le filence fur ces deux cé-
» lébres Ecrivains , l'Hiftoire s'en plaindroit
» avec juftice. L'un fut un prodige incroya
» ble de Mémoire & d'Erudition ; fon ftyle
>> eft auffi grave que fon fujet ; toujours vaf-
» te , toujours fécond dans fes fçavantes élu-
>> cubrations , il ne lui a manqué que d'être
»toujours également fain dans fa Doctrine ,
de forte que fi on retranchoit quelque
chofe de fon Ouvrage , ce feroit en aug-
»menter le prix. L'autre eft un Sçavant ,
>> dont le goût eft sûr , le jugement exquis ,
» l'efprit net , & l'érudition bien digerée .
» Sincére dans fon Hiftoire , en rendant
juftice au mérite des François , il n'a fait
»aucune grace à leurs défauts. Partout il
>>
Diiij »>y
1792 MERCURE DE FRANCE.
» y porte fi loin la précifion & l'exacti-
» tude , qu'on ne peut y rien ajoûter ,
» ni en rien retrancher , fans que la Vé-
» rité en fouffre . Ces deux. Grands Hom-
: mes méfurerent leurs forces dans un Combat
fingulier , l'Action für vive , & fit
honneur aux deux Rivaux. L'un comptoit
moins fur la bonté de fes armes , que fur fa
vigueur perfonnelle ; l'autre, avec autant de
courage , & plus de précaution , combattoit
fans frayeur , comme il triomphoit fans
fafte ; auffi étoit- ce un Athléte éprouvé ,
dont la Philofophie & la Théologie avoient
fouvent couronné la valeur & l'adreffe ..
L'Orateur , en nous difant que l'un des
deux Athlétes fe défioit de fes propres armes
, veut fans doute , excufer le premier ,
& nous infinuer qu'étant voilé par état à un
Systême , il donnoit nécellairement trop de
prix à fon Emule , qui pour prendre mieux
fon avantage
s'étoit fagement borné à
comparer Systême à Systême , & à oppoſer
principe à principe , conféquence à confé-
-quence .
Après l'Hiftoire & l'Epopée , le P. Du
Parc introduit la Tragédie. " Ellc me re-
» procheroit , dit -il , ce filence injurieux au
grand Corneille , cet Illuftre Normand ,
dont le mérite eft trop élevé , pour que
nos Eloges ou nos Cenfures puiffent l'at-
» teindre.
A OUST. 1744. 1793
>>
>>
, י
» teindre. D'autres ont peut-être la Verfifi-
» cation plus coulante , l'expreffion plus pu--
» re , le ftyle plus chatié , mais aucun n'a ,
» comme lui , cette grandeur dans les idées ,
>> cette élévation dans les fentimens , cette
>> nobleffe dans les Maximes , cette variété
» dans les Intrigues , qui frappe l'efprit ,
» étonne l'imagination , ébranle l'ame toute
» entiere , & tranfporte un Lecteur hors de
»lui-même ,fans qu'il puiffe réfifter au mou
» vement qui l'entraîne. Quelle vivacité ,
quelle richeffe dans les couleurs qu'il em
»ploye pour peindre les Héros ! Non que
»fes Portraits foient , comme on le lui a re-
>> proché , l'Ouvrage d'une heureufe Imagi
» nation , qui repréfente les Perfonnages ,
» moins tels qu'ils furent , que tels qu'ils
» dûrent être. Le Pinceau de Corneille est
>> fi vrai , fes traits conviennent fi-bien au
caractere de chaque Nation , qu'en lifant
fes Tragédies , on fe croit dans la compa-
>> gnie des Héros qu'il fait parler. Rome &
»Carthage exiftent dans l'efprit du Lecteus ,
»ou plûtôt fon coeur devient le Théatre des
>>>Guerres cruelles , que la Rivalité alluma
entre ces Républiques ennemies , & des
» Combats furieux , où leur haine invétérée
» s'affouvit de fang. Corneille trouva la Scé-
»ne Françoife fouillée par la licence , déf
» gurée par la barbarie , dégradée par lar
D.Yv Druf
1794 MERCURE DE FRANCE .
"
&
» rufticité . On ne peut lui difputer la gloire
» d'en avoir été le Pere , en la purgeant
» la délivrant de ces monftres , & d'y avoir
» ramené la pudeur , la décence & le bon
goût , en prenant pour modéle le févére
» & vertueux Sophocle . Corneille fçavoit
» que l'Amour , quand il joue le premier
» rôle au Théatre , ne peut s'y affujettir aux
» régles de la bienféance , & qu'il prétend
» y tyrannifer toutes les autres paffions ; loin
» de flater fon injurieufe molleffe , il ofa lui
arracher fon flambeau , dont l'ardeur avoit
déja commencé fes ravages fur la Scéne..
» Parmi plufieurs avantages finguliers , ce
génie fublime & divin a celui de s'élever
» haut , quand il prend fon effor , que fi
"perfonne ne peut en approcher , & celui
""
de nous forcer à l'admirer , fouvent même
» jufques dans fa chûte ou dans fes écarts.
» Le Frere du Grand Corneille ne lui fut
» pas plus uni par les liens du fang , que par
» la conformité d'inclinations. Nulle diffe-
» rence entre leur caractere ; dans le com-
» merce de la vie ils avoient l'efprit auff
plein de droiture & d'équité , que de fail-
»lies & d'agrémens dans leurs ingénieufes
»fictions ; leurs talens cependant ne font
»pas comparables. L'un , né pour le Tragi-
» que , fait fur le Théatre trembler le vice-
» au bruit de fon tonnerre. L'autre , Comi-
99
» que
AOUST. 1744.
1795
*99*
que & enjoué, l'y fait rougir & fe cacher
» à l'éclat des rifées , qui l'y accueillent .
» Cependant l'un n'a pas feulement plus de
magnificence & de majesté que l'autre , il
» a encore plus de nerf & de force . On di-
» roit que la Nature a partagé les talens entre
les deux Corneilles , comme la Coûtu-
» me de Normandie partage les biens entre
les freres uniquement jaloufe de bien
» pourvoir les aînés , elle laiffe le foin des
»cadets & de leur fortune à leur travail &
» à leur induſtrie. "
La troifiéme Subdivifion roule fur la Piété
des Normands . Le P. D. s'y trouve trop
chargé de matiere , pour pouvoir s'étendre
beaucoup . L'Eglife eft aflés magnifique dans
les Edifices & affés riche dans les revenus
qu'elle poffede en Normandie , pour qu'on
ne puiffe refufer aux Normands la gloire
d'une Piété généreufe & folide. L'Orateur ,
fans prefque s'y arrêter , à l'occafion des
inondations qui défolerent cette Province:
il y a peu d'années, rappelle à fes auditeurs
le fouvenir des pieufes contributions , que
M. l'Evêque de Bayeux , par la voye de
l'exemple & du zéle , impofa fur l'opulence
charitable de fes Diocèfains. On croiroit
voir l'ardeur de l'Illuftre Prélat , dont le
zéle tendre , humble , actif , univerfel , fent
toutes les miſéres , defcend dans tous les dé-
D vj
tails ,
#796 MERCURE DE FRANCE.
tails , fe multiplie dans tous les Lieux ,
pourvoit à tous les befoins ..
&
On pourroit demander pourquoi l'Orateur
ne s'étend pas davantage fur les loiianges
de M .. l'Evêque de Bayeux ; il avoit
prévenu cette objection ; il en parle dans
I'Epitre dédiée à ce Prélar , dans laquelle il
paroît craindre & la mauvaiſe humeur de
quelques Cenfeurs chagrins , qui lui feront
un crime d'avoir trop vanté la Normandie ,
& la foibleffe de quelques Normands , qui
penferont peut- être qu'il devoit prendre
fes intérêts de fa Patrie avec plus de chaleur
, & ne pas fe contenter de l'excufer en
badinant..
Il vient enſuite à un autre reproche qu'il
appréhende, plus que tout le refte . Ĉ'eſt
d'avoir paffé fous filence dans le Compliment
qu'il fit à M. l'Evêque de Bayeux.,
Illuftre Maifon de Luynes , les : Grands
Hommes qu'elle a produits , leurs actions ,
leurs vertus , les qualités du coeur & de l'efprit
qui la diftinguent ; de n'avoir rien dit
de M. le Duc de Chevreufe , fi connu au
Siége de Prague par fa générofité , ſa libéralité
, fon courage , & par quatre bleffures
qu'il y reçût ; de n'avoir pas fait mention
de cette fermeté d'ame , jointe à la plus folide
piété , qui rend M. de Bayeux le foûtien
& l'appui de la Religion , dont il venge les
droits ,
A O UST. 1744. 1797
droits , fans aigreur & fans amertume , mais
conftamment & fans foibleffe ; de cette Eloquence
douce & infinuante , qui a ramené
plus d'une fois au fein de la Vérité les Efprits
les plus opiniâtres ; de cette affabilité
charmante , qui lui gagne tous les coeurs ,
& donne un nouveau prix à fes bienfaits ;
de cette vigilance Paftorale , de ce zéle pur
& univerfel , qui fe livre aux petits comme
aux grands , qui porte l'Illuftre Pafteur à
prêcher fon peuple jufqu'au milieu même
des Campagnes , expofé aux injures de l'Air,
& uniquement occupé des intérêts de fon
Troupeau : voilà , dit le P. D. ce qu'on me
reprochera , fans doute , d'avoir oublié
mais pour louer fi dignement une . Maifon
fi diftinguée , un Prélat d'un fi rare mérite ,
un Difcours auroit- il fuffi ? Et que feroit
alors devenue la Caufe des Normands ? Il
ajoûte encore une autre raifon qui doit l'exeufer
, c'eft que M. de Luynes , malgré cette
bonté facile , qui le rend fi affable envers
tout le monde , n'écoute pas volontiers ceux.
qui le loüent , & qu'il eft auffi attentif à
éviter les louanges qu'à les mériter. Ainfi il
y avoit deux écueils à craindre ; s'étendre
fur les louanges de ce digne Prélát , c'étoit
vouloir lui déplaire ; omettre des Vertus ,
fi univerfellement eftimées , c'étoit s'attirer
L'indignation du Public. Le P. D. a uſé de
i
l'à
1798 MERCURE DE FRANCE.
L
Padreffe ordinaire des Orateurs , pour tromper
la modeftie de M. de Luynes ; fon zéle ,
fa vigilance , fa bonté , fa charité , fes talens
Académiques , toutes ces qualités font
loüées fans affectation par des traits répandus
dans la premiere & dans la feconde
Partie ainfi " dans l'Epitre Dédicatoire.
que
Cette premiere Partie finit par l'Eloge de
'de M. le Cardinal de Fleury , que M. de
Bayeux a fi dignement remplacé à l'Acadé
mie Françoife , & dont la mémoire fera
toujours chere à la Ville de Caën , par les
aumônes que S. E. y répandoit , & par la
protection dont elle honoroit tous les Ordres
de la Province , & en particulier l'Univerfité
de Caën. Les fleurs que l'Orateur
jette en paffant fur le Tombeau de ce Miniftre
, font affés choifies être mêlées:
pour
aux plus belles dont on ait orné ſon Maufolée.
SECONDE PARTIE
En changeant de matiere , le P. D. change
de ton . Jufqu'ici il nous a enchanté ,
maintenant il va nous amufer . Pour loüer
fes Compatriotes , il a déployé les charmes
du génie le plus gracieux ; pour les excufer ,
il prodigue le fel de l'efprit le plus enjoué.
Là , c'eft un Difcours rempli de gravité &
de
AOUST. 1744. 1799
"
"
de nobleſſe ; ici , ce n'eft qu'une converſation
, j'ai prefque dit un badinage , plein de
légéreté & de fineffe. Ces genres , ſí éloignés
& fi oppofés , femblent fe rapprocher
& fe réconcilier pour prendre l'air élégant
& agréable , que l'Auteur donne à tous fes:
Portraits. On trouve celui d'un Normand
tiré d'après l'idée que s'en font les Cenfeurs
qu'on va confondre . « Ils le repréfentent
»ce Normand , toujours élevé fur une Rouë
»mobile , d'où il obferve de quel côté ſouf-
»fle le vent de la fortune ; les fraudes volti
»gent à l'entour de fa tête , & font rétentir
» à fes oreilles un bruit flateur ; la diffimula-
»tion compofe l'air de fon vifage , & régle
» le mouvement de fa langue ; la fineffe di-
» rige tous les regards , & préfide au jeu des
» muſcles moteurs , d'où dépend l'action ,
»ou plûtôt le langage des yeux , dociles aux
impreffions qu'elle leur tranfmet. Ceux ci
parlent & fe taifent à fon gré , fans jamais
trahir le fécret des fentimens & des pen-
» fées , dont ils font les interprétes naturels.
»Formé à l'école de la flaterie & de la poli-
» telſe , ſon coeur reçoit de l'une le miel
» qu'il diſtille , & de l'autre le mafque dont
»il fe couvre : Mercure y joint fes bons offi-
» ces , qui ne font pas indifferens ; ce Dieu ,
» d'un vol careffant , jouë & folâtre fans
»ceffe près du cher nourriffon ; il fecoue
»
66
» fur
1800 MERCURE DE FRANCE.
fur lui fes aîles légères , & en fait tomber
une pluye de rufes & d'artifices , dont
"Pavide Normand ne laiffe rien échaper.
Ici , on trouve en détail les differens défauts
qu'on reproche aux Normands ; pour
montrer la fauffeté de ces préjugés , le P. D.
fe contente d'en indiquer la vraye fource.
Les Normands , plus actifs qu'aucun autre
Peuple pour amaffer du bien , plus attentifs
à le conferver , plus habiles à l'augmenter ,
ont fertilifé jufqu'aux Rocs arides de leurs
Montagnes , & par la commodité de leurs.
Ports ont rendu leur Province le Magaſin
de l'Europe , & le centre de fon Commerce.
Voilà tout le fondement du reproched'intérêt
, dont on les a chargés.
On fe plaint que dans la Société ils ne
font ni affés francs , ni affés ouverts ; qu'en
amitié ils font froids ou infidéles. La plus
rapide excurfion en leurs Villes feroit bientôt
rendre juſtice à leur exacte politeffe & .à
leur louable fincerité. On ne fçauroit leur
en demander davantage , fans exiger ou plus
de rufticité , ou moins de difcrétion dans
leurs manieres.
On les accufe encore d'être peu fcrupuleux
fur les intérêts de la bonne- foi & de la
vérité , accufation fondée uniquement fur
leur attention à ne point parler d'eux - mêmes
, ni de leurs affaires , & à éviter par là
less
AOUST. 1744. 1801
les difputes où l'on s'expofe , en fatisfaiſant
une curiofité fotte & déplacée .
Sont-ils donc fi ennemis de la difpute &
des Procès ? Oui fans doute , & ce n'eft que
pour les éviter que toutes leurs affaires fe
traitent & fe terminent en Juftice réglée.
C'est ici que F'Orateur touche finement l'article
des témoins de Normandie , en faisant
obferver que nulle part ils ne s'expliquent
avec plus de jufteffe , de reſpect & de Religion
, & que pulle part leurs fautes ne
font punies avec tant de févérité que dans
la Jurifprudence Normande.
Enfin l'air de la Normandie eft , dit- on ,
fi contagieux , qu'aucun Etranger ne peut y
féjourner , fans gagner le mal du Pays . Mais
ce prétendu mal eft un vrai bien pour ces
Etrangers. En Normandie les Bretons deviennent
plus laborieux & plus induſtrieux;
les Gafcons plus modeftes , & moins fanfarons
, les Champenois plus fins & plus déliés
, &c.
A propos des préventions que les Parifiens
, malgré leur bonté naturelle , ne laiffent
pas de conferver contre les Normands ,
le P.D. nous fait le Portrait de certains Seigneurs
de cette Capitale , qui font leur féjour
en Normandie , & qui font exempts
des préjugés populaires.
22 Nous les voyons , dit-il , auffi élevés
í
»par
1802 MERCURE DE FRANCE
•
»
par leur Dignité qué par leur Naiffance.
»L'éclat qui les couvre eft fi temperé par la
bonté de leur caractere & par la douceur
de leurs manieres , qu'il nous eft permis
»de les approcher avec confiance , & de
jouir , fans contrainte , des charmes de
» leur commerce. Nous admirons dans leurs
»difcours & dans leurs Ecrits l'Erudition la
plus recherchée , qui s'y produit avec ces
graces faciles & aifées , qui ne coulent
» qu'avec le fang des Dieux dans les plus
»beaux génies ; nous y fentons ces tours.
>> heureux qu'une noble fimplicité leur four-
» nit , pour éclaircir les plus fombres matieres
, & pour embellir les plus abftraites.
»L'Orateur avoue qu'ils ne doivent point
»ces belles qualités au féjour de la Normandie
, mais qu'ils les ont apportées avec
» eux.
A ces traits , il eft aifé de reconnoître M.
l'Evêque de Bayeux , quoique le P. D. ne
l'ait pas nommé ; furtout l'Académie de
Caën , dont il eft le reftaurateur , ne peut
s'y méprendre.
Mais encore , d'où vient cette réputation
de duplicité , qu'on nous reproche , dit l'Orateur
? Apparemment de l'alliance des Normands
avec les Neuftriens , alliance qui forma
entre eux une union fi étroite , qu'un
Normand & un Neuftrien fembloient ne
faire
A O UST. 1744. 1803
faire qu'une même perfonne. Je fuis fâché
d'être obligé d'omettre dans cet Extrait les
beautés d'un Difcours , qui n'eft pas fufceptible
d'abrégé ; j'en demande pardon au P.
du Parc , fi ennemi de la diffufion & de la
prolixité , & en même- tems fi jaloux de la
propreté & du bon goût , qu'on diroit qu'en
Pere fage & oeconome, il ne refuſe à aucune
des idées qu'il enfante , la parure qui lui ,
convient le mieux , mais fans vouloir y
ajoûter aucun de ces ornemens qui , fans relever
une véritable beauté , ne peuvent flater
qu'une vanité capricieufe. On doit juger
de- là quels font le choix & la pureté du
Latin , la clarté & l'exactitude du ſtyle .
Le fuccès de cette Piéce prouve que le
goût de la faine Antiquité a encore des Partifans.
Je crois , M. en finiffant ma Lettre , que
non feulement vous conviendrez de cette
vérité , mais que vous avonerez qu'on ne
peut pas difculper plus avantageufement
une Nation , dont le mérite ne vous est pas
inconnu , vous , MM.. qquuii poffedez des Domaines
confidérables dans cette belle &
grande Province , qui d'ailleurs n'avez jamais
donné dans les Préjugés vulgaires , &
qui êtes également équitable & éclairé.
J'ai l'honneur d'être , M. &c.
A Paris ,le 14 Août 1744.
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563
p. 1827-1828
Mémoires pour servir à l'Histoire des Gaules, &c. Extrait, [titre d'après la table]
Début :
MEMOIRES pour servir à l'Histoire des Gaules & de la France, dédiés à [...]
Mots clefs :
Francs, Gaules, Celtes, Origine, Mémoires, Histoire, Gaulois, Remarques, Académie royale des inscriptions et belles-lettres
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texteReconnaissance textuelle : Mémoires pour servir à l'Histoire des Gaules, &c. Extrait, [titre d'après la table]
MEMOIRES рour
fervir à l'Hiſtoire
des Gaules & de la France , dédiés à
MM . de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , par M. Gibert , 1 vol. in-
12. A Paris , chés B. Brunet fils , grande
Sale du Palais , à l'Envie .
Ces Mémoires forment un Recueil de
quinze Differtations fur des fujets importans
de notre Hiftoire ancienne , traités avec
beaucoup d'ordre & de folidité. On fe contentera
d'en rapporter ici les Titres.
I. Remarques fur les Noms des Celtes ,
des Galates & des Gaulois . II. Recherches
nouvelles fur les Hyperboréens. III. Obfervations
fur un paffage d'Herodote , le plus
ancien où les Celtes foyent nommés . Ì V.
Paffage d'Onomacrite , où la Gaule eft appellée
Pays Lycéen . V. Effai de Differtation
fur l'Origine des Gaulois . V I. Examen
du Ch. IX . du L. I. de l'Hiftoire des
Celtes ,, par M. Pelloutier . VII. Fragmens
de Critique fur un Livre intitulé , Antiquités
de la Nation & de la Monarchie Françoi
Leg
1828 MERCURE DE FRANCE.
fe , par M. le Gendre de S. Aubin. VIII
Remarques fur l'Origine des Francs , &
l'Etymologie de leur nom. IX . Obfervations
finguliéres fur l'origine des Germains .
X. Explication d'un Endroit de Procope ,
qui concerne l'établiffement des Francs dans
les Gaules , T. I. de la Guerre des Goths.
XI. S'il faut lire Armoriques ( Appogines
ou Arboruches ( ApСopuxo ) dans Procope.
XII. De l'affociation des Francs & des Arboruches.
XIII . De l'Epoque du Régne
de Pharamond. XIV . Examen des differens
fentimens fur l'Epoque de l'Etabliffement
des Francs dans les Gaules. X V. Si
les Francs avoient des Rois avant que de
paffer le Rhin.
fervir à l'Hiſtoire
des Gaules & de la France , dédiés à
MM . de l'Académie Royale des Infcriptions
& Belles- Lettres , par M. Gibert , 1 vol. in-
12. A Paris , chés B. Brunet fils , grande
Sale du Palais , à l'Envie .
Ces Mémoires forment un Recueil de
quinze Differtations fur des fujets importans
de notre Hiftoire ancienne , traités avec
beaucoup d'ordre & de folidité. On fe contentera
d'en rapporter ici les Titres.
I. Remarques fur les Noms des Celtes ,
des Galates & des Gaulois . II. Recherches
nouvelles fur les Hyperboréens. III. Obfervations
fur un paffage d'Herodote , le plus
ancien où les Celtes foyent nommés . Ì V.
Paffage d'Onomacrite , où la Gaule eft appellée
Pays Lycéen . V. Effai de Differtation
fur l'Origine des Gaulois . V I. Examen
du Ch. IX . du L. I. de l'Hiftoire des
Celtes ,, par M. Pelloutier . VII. Fragmens
de Critique fur un Livre intitulé , Antiquités
de la Nation & de la Monarchie Françoi
Leg
1828 MERCURE DE FRANCE.
fe , par M. le Gendre de S. Aubin. VIII
Remarques fur l'Origine des Francs , &
l'Etymologie de leur nom. IX . Obfervations
finguliéres fur l'origine des Germains .
X. Explication d'un Endroit de Procope ,
qui concerne l'établiffement des Francs dans
les Gaules , T. I. de la Guerre des Goths.
XI. S'il faut lire Armoriques ( Appogines
ou Arboruches ( ApСopuxo ) dans Procope.
XII. De l'affociation des Francs & des Arboruches.
XIII . De l'Epoque du Régne
de Pharamond. XIV . Examen des differens
fentimens fur l'Epoque de l'Etabliffement
des Francs dans les Gaules. X V. Si
les Francs avoient des Rois avant que de
paffer le Rhin.
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564
p. 1829-1833
X Tome des Vies des Hommes Illustres, [titre d'après la table]
Début :
LES VIES des Hommes Illustres de la France, &c. Par M. d'Auvigny. T. X. contenant [...]
Mots clefs :
Roi, Amiral de Bonivet, Fautes, Faveurs, Inclination, Talents
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : X Tome des Vies des Hommes Illustres, [titre d'après la table]
LES VIES des Hommes Illuftres de la
France , &c. Par M. d'Auvigny. T. X. contenant
la fuite des Grands Capitaines , à
Amfterdam , & fe vend à Paris , chés le Gras,
Grand'Sale du Palais , à l'L couronnée ,
1744.
Nous avons rendu compte du IX Tome
de cet Ouvrage dans le I. Vol. du Mercure
de Juin dernier , p. 1164. Celui- ci contient
les Vies de l'Amiral de Bonivet , de
Charles Duc de Bourbon , premier Prince
du Sang , Pair & Grand Chambellan de
France , &c. de Claude de Lorraine , Duc
de Guife , & c. & de François , Duc de
Guife.
On fe contentera de rapporter ici l'Article
qui regarde l'Amiral de Bonivet , Capitaine
de cent Hommes d'Armes , Chevalier de
l'Ordre du Roi & Gouverneur de Provence
fous le Régne de François I , parce que cet
Article eft moins étendu , & n'excedera
point les bornes que nous fommes obligés
de nous prefcrire.
On a vû dans quelques-unes des Vies
précédentes que
l'Amiral de Bonivet avoit
commis de grandes fautes dans le Confeil
dont
1830 MERCURE DE FRANCE.
gneur ,
n'étoit
›
dont la faveur du Roi l'avoit rendu l'ame ,
& à la tête des armées que ce Monarque
avoit confiées à fa conduite. Cependant
l'inclination qu'il reffentoit pour ce Seipas
feulement Pouvrage de
la prévention. Il étoit moins néceſſaire d'ajoûter
que de retrancher du caractere de
Bonivet , pour en former un grand homme
; fa préfomption feule caufa fon malheur
& fes fautes . Les difgraces de la Fortune
n'étant point fuivies de celle du Prince
, il en fut moins humilié , & moins en
état de faire les réfléxions , dont certains ef
prits ne font capables que dans l'abattement.
Le fuccès du Siége de Fontarabie , où il
montra des talens pour la guerre , acheva
de le gâter. On a vû que de tous les favoris
de François I , Anne de Montmorenci ,
feul corrigé par de grands accidens , mérita
le nom de grand Capitaine. Chabot , Seigneur
de Brion , l'un de ceux qui partageoient
les bonnes graces du Roi , pour
avoir affifté à la défenſe de Marſeille , & à
la levée de ce Siége , formé par le Connétable
, fe crût le modéle des Généraux , &
commit depuis beaucoup de fautes.Les hommes
qui n'ont rien à défirer , méritent rarement
un pareil bonheur . L'eftime du grand
nombre s'accorde trop aifément à la faveur ,
pour que ceux qui la poffédent prennent les
moyens
A O UST. 1744: 1831
moyens néceffaires de fe rendre véritablement
utiles & eftimables. L'Hiftoire n'offre
en aucun Pays de la terre un Favori réellement
grand homme ; il ne faut que du bonheur
& de l'efprit pour gagner l'ame d'un
Prince , mais l'autre Titre ne s'acquiert qu'à
l'aide de la crainte , de l'efperance & de la
contradiction. Je n'appelle point Favoris
des hommes tels que les Cardinaux de Volfey
& de Richelieu ; ces puiffans génies
domptoient leur Maître & leur Nation
fans être aimés & fans efperer d'être excu
fés dans leur difgrace, lorfqu'elle arriveroit.
Bonivet fût donc malheureux dans fes entrepriſes
militaires , & infiniment dangereux
à l'Etat , parce qu'il fut trop affùré de
l'inclination du Roi , non de celle qui vient
de la connoiffance des talens & qui doit être
la récompenfe de la fidélité & des fervices ,
mais de ce goût du coeur qui fe déclare fouvent
fans motif, & dont on ne manque
prefque jamais d'abufer. Bonivet fut longtems
attaché à la Régente , Mere du Roi ,
qui fe fervoit de lui , pour faire paffer à fon
fils les idées qu'elle ne vouloit pas lui préfenter
elle- même. Il ne la fervit que trop
bien. Et que pouvoit-on attendre d'un Gouvernement
foumis à une femme hautaine &
capricieuſe , foûtenue dans tous fes deſſeins ,
& que fes paffions feules dirigeoient ? Bonivet
1832 MERCURE DE FRANCE.
vet fut plus heureux dans fes négociations
en Allemagne, où le Roi l'envoya au commencement
de fon Régne , & c'eft affés l'efprit
des Cours de juger un homme capable
de tout , parce qu'il a réuffi dans un genre,
Son Commandement en Italie lors de la retraite
du Connétable , & fes fuccès fâcheux ,
dont cette expédition fut fuivie , ne détromperent
point le Roi fur l'idée qu'il avoit dẹ
fes talens. Il préféra fes confeils à ceux des
plus grands Capitaines de fon Royaume , &
fon aveugle confiance en un homme , aveuglé
lui-même par fa préfomption , les perdit
l'un & l'autre. Le Roi fut pris , & Bonivet ,
devenu éclairé fur le bord du précipice ,
connut toutes les fautes, dans l'inftant qu'el
les produifoient leur plus malheureux effet
; enfin , n'écoutant plus que fon défefpoir
, il fe fit tuer à la Bataille de Pavie , les
armes à la main , ne voulant point furvivre
à la
perte du Roi , & à fa réputation . Ainfi
le défefpoir finit les jours d'un homme , à
qui rien n'avoit ofé faire ombrage pendant
le cours de fa vie , dont la faveur avoit été
continuelle , que toutes les fautes n'avoient
point rendu coupable aux yeux de celui qui
auroit pû l'en punir , & à qui fon Roi ,
prevenu de la plus forte inclination , auroit
peut-être pardonné fa propre perte , s'il
avoit
AOUST. 1744. 18 ; 3
avoit pû le réfoudre à fe la pardonner luimême.
France , &c. Par M. d'Auvigny. T. X. contenant
la fuite des Grands Capitaines , à
Amfterdam , & fe vend à Paris , chés le Gras,
Grand'Sale du Palais , à l'L couronnée ,
1744.
Nous avons rendu compte du IX Tome
de cet Ouvrage dans le I. Vol. du Mercure
de Juin dernier , p. 1164. Celui- ci contient
les Vies de l'Amiral de Bonivet , de
Charles Duc de Bourbon , premier Prince
du Sang , Pair & Grand Chambellan de
France , &c. de Claude de Lorraine , Duc
de Guife , & c. & de François , Duc de
Guife.
On fe contentera de rapporter ici l'Article
qui regarde l'Amiral de Bonivet , Capitaine
de cent Hommes d'Armes , Chevalier de
l'Ordre du Roi & Gouverneur de Provence
fous le Régne de François I , parce que cet
Article eft moins étendu , & n'excedera
point les bornes que nous fommes obligés
de nous prefcrire.
On a vû dans quelques-unes des Vies
précédentes que
l'Amiral de Bonivet avoit
commis de grandes fautes dans le Confeil
dont
1830 MERCURE DE FRANCE.
gneur ,
n'étoit
›
dont la faveur du Roi l'avoit rendu l'ame ,
& à la tête des armées que ce Monarque
avoit confiées à fa conduite. Cependant
l'inclination qu'il reffentoit pour ce Seipas
feulement Pouvrage de
la prévention. Il étoit moins néceſſaire d'ajoûter
que de retrancher du caractere de
Bonivet , pour en former un grand homme
; fa préfomption feule caufa fon malheur
& fes fautes . Les difgraces de la Fortune
n'étant point fuivies de celle du Prince
, il en fut moins humilié , & moins en
état de faire les réfléxions , dont certains ef
prits ne font capables que dans l'abattement.
Le fuccès du Siége de Fontarabie , où il
montra des talens pour la guerre , acheva
de le gâter. On a vû que de tous les favoris
de François I , Anne de Montmorenci ,
feul corrigé par de grands accidens , mérita
le nom de grand Capitaine. Chabot , Seigneur
de Brion , l'un de ceux qui partageoient
les bonnes graces du Roi , pour
avoir affifté à la défenſe de Marſeille , & à
la levée de ce Siége , formé par le Connétable
, fe crût le modéle des Généraux , &
commit depuis beaucoup de fautes.Les hommes
qui n'ont rien à défirer , méritent rarement
un pareil bonheur . L'eftime du grand
nombre s'accorde trop aifément à la faveur ,
pour que ceux qui la poffédent prennent les
moyens
A O UST. 1744: 1831
moyens néceffaires de fe rendre véritablement
utiles & eftimables. L'Hiftoire n'offre
en aucun Pays de la terre un Favori réellement
grand homme ; il ne faut que du bonheur
& de l'efprit pour gagner l'ame d'un
Prince , mais l'autre Titre ne s'acquiert qu'à
l'aide de la crainte , de l'efperance & de la
contradiction. Je n'appelle point Favoris
des hommes tels que les Cardinaux de Volfey
& de Richelieu ; ces puiffans génies
domptoient leur Maître & leur Nation
fans être aimés & fans efperer d'être excu
fés dans leur difgrace, lorfqu'elle arriveroit.
Bonivet fût donc malheureux dans fes entrepriſes
militaires , & infiniment dangereux
à l'Etat , parce qu'il fut trop affùré de
l'inclination du Roi , non de celle qui vient
de la connoiffance des talens & qui doit être
la récompenfe de la fidélité & des fervices ,
mais de ce goût du coeur qui fe déclare fouvent
fans motif, & dont on ne manque
prefque jamais d'abufer. Bonivet fut longtems
attaché à la Régente , Mere du Roi ,
qui fe fervoit de lui , pour faire paffer à fon
fils les idées qu'elle ne vouloit pas lui préfenter
elle- même. Il ne la fervit que trop
bien. Et que pouvoit-on attendre d'un Gouvernement
foumis à une femme hautaine &
capricieuſe , foûtenue dans tous fes deſſeins ,
& que fes paffions feules dirigeoient ? Bonivet
1832 MERCURE DE FRANCE.
vet fut plus heureux dans fes négociations
en Allemagne, où le Roi l'envoya au commencement
de fon Régne , & c'eft affés l'efprit
des Cours de juger un homme capable
de tout , parce qu'il a réuffi dans un genre,
Son Commandement en Italie lors de la retraite
du Connétable , & fes fuccès fâcheux ,
dont cette expédition fut fuivie , ne détromperent
point le Roi fur l'idée qu'il avoit dẹ
fes talens. Il préféra fes confeils à ceux des
plus grands Capitaines de fon Royaume , &
fon aveugle confiance en un homme , aveuglé
lui-même par fa préfomption , les perdit
l'un & l'autre. Le Roi fut pris , & Bonivet ,
devenu éclairé fur le bord du précipice ,
connut toutes les fautes, dans l'inftant qu'el
les produifoient leur plus malheureux effet
; enfin , n'écoutant plus que fon défefpoir
, il fe fit tuer à la Bataille de Pavie , les
armes à la main , ne voulant point furvivre
à la
perte du Roi , & à fa réputation . Ainfi
le défefpoir finit les jours d'un homme , à
qui rien n'avoit ofé faire ombrage pendant
le cours de fa vie , dont la faveur avoit été
continuelle , que toutes les fautes n'avoient
point rendu coupable aux yeux de celui qui
auroit pû l'en punir , & à qui fon Roi ,
prevenu de la plus forte inclination , auroit
peut-être pardonné fa propre perte , s'il
avoit
AOUST. 1744. 18 ; 3
avoit pû le réfoudre à fe la pardonner luimême.
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565
p. 2024
Histoire de la Conquête du Mexique, [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE de la Conquête du Mexique & de la Nouvelle Espagne, par Fernand [...]
Mots clefs :
Conquête du Mexique et de la Nouvelle Espagne, Hernàn Cortés
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire de la Conquête du Mexique, [titre d'après la table]
HISTOIRE de la Conquête du Mexique
& de la Nouvelle Efpagne , par Fernand
Cortez , traduite de l'Efpagnol de Dom Antoine
de Solis , par l'Auteur du Triumvirat.
Deux volumes in- 12 , à Paris , chés Didot ,
Libraire , Quai des Auguftins , à la Bible
d'Or.
& de la Nouvelle Efpagne , par Fernand
Cortez , traduite de l'Efpagnol de Dom Antoine
de Solis , par l'Auteur du Triumvirat.
Deux volumes in- 12 , à Paris , chés Didot ,
Libraire , Quai des Auguftins , à la Bible
d'Or.
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566
p. 2027
Mémorial de Paris, nouvelle Edition, [titre d'après la table]
Début :
Le Clerc, Libraire au Palais, & Prault, fils, à la descente du Pont-Neuf, débitent [...]
Mots clefs :
Mémorial de Paris, Voyageurs
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Mémorial de Paris, nouvelle Edition, [titre d'après la table]
Le Clerc , Libraire au Palais , & Prault ,
fils , à la defcente du Pont- Neuf , débitent
une nouvelle Edition , revûë , corrigée , &
augmentée du MEMORIAL de Paris , & de
fes Environs , à l'usage des Voyageurs , par
M. l'Abbé Antonini , 1 vol. in- 12 . 1744.
fils , à la defcente du Pont- Neuf , débitent
une nouvelle Edition , revûë , corrigée , &
augmentée du MEMORIAL de Paris , & de
fes Environs , à l'usage des Voyageurs , par
M. l'Abbé Antonini , 1 vol. in- 12 . 1744.
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567
p. 2027
Histoire du Traité de Westphalie, [titre d'après la table]
Début :
HISTOIRE du Traité de Westphalie, ou des Négociations qui se firent à Munster [...]
Mots clefs :
Traité de Westphalie, Münster, Osnabrück
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire du Traité de Westphalie, [titre d'après la table]
HISTOIRE du Traité de Weftphalie ,
ou des Négociations qui fe firent à Munſter
& à Ofnabrug , pour établir la Paix entre
toutes les Puillances de l'Europe , compofée
principalement fur les Mémoires de la
Cour & des Plénipotentiaires de France ,
par le P. Bugeant , de la Compagnie de Jefus.
Quatre vol . in- 12 . Le premier Tome
de 506 pages , le fecond de 493 , le troifiéme
de 457 , & le quatrième de 5 10. A Paris
, chés P. J. Mariette , ruë S. Jacques ,
aux Colonnes d'Hercule , 1744.
ou des Négociations qui fe firent à Munſter
& à Ofnabrug , pour établir la Paix entre
toutes les Puillances de l'Europe , compofée
principalement fur les Mémoires de la
Cour & des Plénipotentiaires de France ,
par le P. Bugeant , de la Compagnie de Jefus.
Quatre vol . in- 12 . Le premier Tome
de 506 pages , le fecond de 493 , le troifiéme
de 457 , & le quatrième de 5 10. A Paris
, chés P. J. Mariette , ruë S. Jacques ,
aux Colonnes d'Hercule , 1744.
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568
p. 2027-2028
Continuation de l'Histoire de l'Angleterre, proposée par souscription, [titre d'après la table]
Début :
Jean & Paul Knapton, Imprimeurs-Libraires à Londres, dans Ludgate-Street, impriment [...]
Mots clefs :
Angleterre, Rapin de Thoyras, Estampes, Jacob Houbraken
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Continuation de l'Histoire de l'Angleterre, proposée par souscription, [titre d'après la table]
Jean & Paul Knapton , Imprimeurs-Libraires
à Londres, dans Ludgate- Street , impriment
& débitent par Soufcription laContinuation
de l'Histoire d'Angleterre de M.
Rapin de Thoyras , en Anglois , depuis la révolution
arrivée en 1688 , jufqu'à l'avènement
du Roi Georges II , à quoi on ajoutera
un ample Sommaire , ou Epitome de toute
cette Hiftoire , depuis la defcente de Jules-
Céfar en Angleterre , jufqu'à la mort de
E ij Geor2028
MERCURE DE FRANCE
Georges I , par M, Tindal , M. A. & c.
Cet Ouvrage qui fera imprimé in -folio &
in-octavo , fera orné des Eftampes des Rois ,
des Reines & de plufieurs grands Perſonnages
, gravées par M. Houbraken & par
d'autres habiles Maîtres , avec des Cartes ,
des Médailles & d'autres tailles - douces . On
en débite chaque femaine un Cahier de
quatre feuilles pour fix fols. Les Eftampes
gravées par M. Houbraken , font payées fur
le pied de fix fols chacunes les Cartes &
les autres tailles- douces en coûtent trois . Ce
débit eft ouvert du premier Samedi de Mai
de cette année , & continuera jufqu'à ce
que l'Ouvrage foit achevé.
L'Hiftoire entiere de cet Auteur fe débite
chés les mêmes Libraires,
à Londres, dans Ludgate- Street , impriment
& débitent par Soufcription laContinuation
de l'Histoire d'Angleterre de M.
Rapin de Thoyras , en Anglois , depuis la révolution
arrivée en 1688 , jufqu'à l'avènement
du Roi Georges II , à quoi on ajoutera
un ample Sommaire , ou Epitome de toute
cette Hiftoire , depuis la defcente de Jules-
Céfar en Angleterre , jufqu'à la mort de
E ij Geor2028
MERCURE DE FRANCE
Georges I , par M, Tindal , M. A. & c.
Cet Ouvrage qui fera imprimé in -folio &
in-octavo , fera orné des Eftampes des Rois ,
des Reines & de plufieurs grands Perſonnages
, gravées par M. Houbraken & par
d'autres habiles Maîtres , avec des Cartes ,
des Médailles & d'autres tailles - douces . On
en débite chaque femaine un Cahier de
quatre feuilles pour fix fols. Les Eftampes
gravées par M. Houbraken , font payées fur
le pied de fix fols chacunes les Cartes &
les autres tailles- douces en coûtent trois . Ce
débit eft ouvert du premier Samedi de Mai
de cette année , & continuera jufqu'à ce
que l'Ouvrage foit achevé.
L'Hiftoire entiere de cet Auteur fe débite
chés les mêmes Libraires,
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569
p. 2152-2189
MÉMOIRE pour servir à l'Histoire de la Ville d'Arras, depuis le commencement de l'année 1477, suivant le nouveau Style, jusqu'au mois de Mai 1484 ; lû par M. Harduin, Avocat, à l'Assemblée solemnelle de la Société Litt[é]raire de cette Ville, tenuë le 29 Fevrier 1744.
Début :
Charles le Hardi, Comte d'Artois, & dernier Duc de Bourgogne, fut tué à [...]
Mots clefs :
Arras, Roi, Louis XI, Ville, Marie de Bourgogne, Province d'Artois, Cité, Bourgeois, Philippe de Crèvecoeur, Guerre, Rats, Mariage, Français, Arrageois, 1477, Duc de Bourgogne, Gouverneur, Habitants, Magistrat, Seigneur de Lude, Siège, Flandre, Historiens, Échevins, Archiduc, Province
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MÉMOIRE pour servir à l'Histoire de la Ville d'Arras, depuis le commencement de l'année 1477, suivant le nouveau Style, jusqu'au mois de Mai 1484 ; lû par M. Harduin, Avocat, à l'Assemblée solemnelle de la Société Litt[é]raire de cette Ville, tenuë le 29 Fevrier 1744.
ME' MOIRE pour fervir à l'Histoire de
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état
où
1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
la Ville d' Arras , depuis le commencement
de l'année 1477 , ſuivant le nouveau Style,
jusqu'au mois de Mai 1484; * lù parM.
Harduin, Avocat , à l' Affemblée folemnelle
de la Societé Litt raire de cette Ville, tenue
le 29 Fevrier 1744.
CHarles le
Hardi , Comte d'Artois , &
dernier Duc de Bourgogne , fut tué à
la Bataille de Nanci les Janvier 1477 , &
laiſſa pour héritiere Marie , ſa fille unique.
Quelques - uns des Pays qui lui appartenoient
, devoient retourner à la Couronne
de France , au défaut de mâles dans la Maifon
de Bourgogne , mais le Comté d'Artois
n'étoit point ſujet à cette regle ; pluſieurs
Femmes en avoient joiii ; Mahaut , fille de
Robert II, l'avoit même poſſedé , à l'excluſion
du fils de ſon frere , parce que la Repréſentation
n'a jamais eu lieu dans cette
Province. MA
Cependant Louis XI , Roi de France ,
profitant du trouble que la mort du Duc répanditdans
tous ſes Etats, ne fongea qu'aux
* Les Faits contenus dans ce Mémoire , font fondés
fur quantité de bonnes preuves , que la forme duMereure
nepermetpas de citer.
2.
moyens
OCTOBRE.
1744. 2153
moyens de s'en emparer. Il fit partir auffi
tôt , pour commencer l'exécution de fon
projet , l'Amiral de Bourbon & Philippe de
Comines , Seigneur d'Argenton , qui ſe
tranſporterent à Abbeville, puis à Dourlens,
d'où ils envoyerent fommer Arras de ſe
foumettre au Roi.
Philippe de Crevecoeur , Seigneur d'Efquerides
ou des Cordes , étoit alors Gouverneur
de la Cité; la Ville avoit pour le
ſien Adolphe de Cleves , Seigneur de Raveſtein.
Ces deux Officiers , pour répondre
à la ſommation des Envoyés du Roi , demanderent
une entrevûë , qui ſe fit dans
l'Abbaye du Mont S. Eloi , à deux lieuës
d'Arras . Jean de la Vacquerie , Conſeiller-
Penſionnaire de la Ville, y expofa les droits
incontestables de Marie de Bourgogne fur
la Province d'Artois. Il étoit impoflible à
Comines, de réfuter les preuves qu'on lui
objectoir. Lui- même avoue dans ſes Mémoires
, qu'il s'y étoit bien attendu , mais il fai
fit cette occafion,pour gagner pluſieursGentilshommes
, & les attirer au parti du Roi.
Crevecoeur , déja venduà la France , au
roit voulu pouvoir dès ce moment livrer la
Place confiée à la garde;mais la fermeté
des Arrageois , * encouragés par la préfence
de Raveſtein , lui fit remettre à un autre
* Ce motſe trouve dans le Dictionnaire de Trévoux,
Av tems
2154 MERCURE DE FRANCE.
tems l'effet de ſa trahifon. Raveſtein partit
quelques jours après , pour aller trouver à
Gand la Ducheffe de Bourgogne , ſon départ
favorifa le projet de Crevecoeur , dont
la fidélité lui étoit d'autant moins ſuſpecte ,
qu'il l'avoit vû tout récemment prêter un
nouveau ferment à cette Princeſſe .
Louis XI ayant appris que les Négociations
de fes Miniſtres avoient un heureux
fuccès ,& que plus d'une Ville s'étoit déja
renduë , prit lui-même la route des Pays-
Bas. Etant à Pérone , il vit arriver Guillau
me Hugonet , Chancelier de Bourgogne ,
Gui de Brimau , Comte de Mege , &Humbercourt
ou Imbercourt , & d'autres perfonnes
de conféquence , que Marie deBourgogne
avoit députés , pour lui demander la
paix. S'il en faut croire ce que rapporte le
P. Daniel , d'après quelques Ecrivains François
, cette Duchefle , furmontant , pour
fauver ſes Etats , la répugnance qu'elle devoit
fentir à époufer le Dauphin ,Enfant de
huit ans , infirme & contrefait , offrir de lui
donner ſa main , perfuadée que c'étoit une
voye infaillible pour contenter le Roi. Err
effet, diſent les mêmes Auteurs , il avoit
paru ſouhaiter ce mariage , mais comme fon
ſyſtème étoit changé , les Ambaſſadeurs de
la Princeſſe ne reçûrent qu'une réponſe ambiguë
; ſans découvrir ſes véritables inten
tions,
OCTOBRE. 1744. 2155
tions , il leur fit un accueil trés-gracieux, &
employa toute fon adreſſe, pour les faire entrerdans
fes intérêts. Pluſieurs ne voulurent
prendre aucun engagement , mais Humbercourt&
le Chancelier , moins difficiles à
ébranler , promirent au Roi de paſſer à fon
ſervice , dès que le mariage ſeroit conclu.
Ce Prince leur propoſa une choſe , qui les
embarraſſa beaucoup , ce fut qu'ils écriviffent
à Crevecoeur de lui ouvrir la Cité d'Arras.
Il leur fit entendre que l'Artois étant
un Fief de la Couronne , il avoit droit de
le mettre enſa main,juſqu'à- ce que Marie de
Bourgogne lui eût fait hommage. Le Chancelier&
Humbercourt , après avoir confideré
que le Roi étoit près d'Arras , qu'il avoit
une armée nombreuſe , que la Ducheffe , au
contraire , étoit preſque fans troupes ,&
que leur refus pourroit avoir des fuites fatales
, crurent devoir confentir à la propoſition
du Roi , & fur le champ il envoya
prendre poffeffion de la Cité. * Le Peuple
deGand , irrité contre ces deux Seigneurs ,
leur fit couper la tête fur un Echaffaut ,
malgré les follicitations , les prieres & les
larmes de la Ducheffe , dont ces Bourgeois
infolens mépriſoient l'autorité. Le corps
* Le 4Mars 1477 ,suivant la Chroniquefcandaleufe.
A vj d'Hum2156
MERCURE DEFRANCE .
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreſſé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deffas duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Eglife tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reffentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeffe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qut mihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſoſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata , forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enfe virum :
• Il étois Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège & d'Outremuſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2-157
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus ad Atrebates ,fumantibus undique todis
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
Cui Mausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
Cette Proſopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , quia continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, afſſure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit le Gouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
àLouis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujetde ce Mariage.
En effet , s'il m'eft permis de hazarder ici
mes conjectures , je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſon Royaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès ſon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien , &
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras; il foûtient
que Crevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autoriſer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité , & en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville
, fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garnifon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE. 1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
que Marie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les.Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitularion aux autres Villes de la Province
,afin de les porter à fe foûmettre aux mêmes
conditions.
LeRoi , de fon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes
; il les rétablit dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dûdes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés ; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès- lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ;il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chan
celier de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bofchage
, le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné & quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S. Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence.On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lai
inſpiroitune telle injure , partit de la Ciré
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Duchefſe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
ufant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon
feignirent que leur deſſein étoit d'envoyer
د
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffe
port ,
OCTOBRE. 1744. 2168
port , leurs Députés au nombre de vingt ou
environ , prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral,informé du ſtraragême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance ,
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que , parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés ,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince fir mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'é-
-carlate , & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin,
avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniftere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliage d'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion :on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville,mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la ChambreMunicipale.
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux fuffiſoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaſſer les
François , qu'on avoit laiſſés dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffe avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
CeCapitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais , malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers & imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ouBourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués ou faits prifonniers.
L'action ſe paſſa prèsdu Fauxbourg
S.
1
OCTOBRE. 1744. 2165
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufieurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
laCité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites ,Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers ,pour intimider les habitans
de la Ville& le petit nombre de gens
de guerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
6
:
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées . Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siège avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'inſulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ilsplanterent en differens endroits
des potences, où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanchie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion , montroient du haut des murs une
partie de leur corps , qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours diftingués
, c'eſt-à-dire , une affection ſans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malheureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
1
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclara d'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent i-bien le pitoyable état
de la Place& le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tout oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois ,dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Mariede Bourgogne.
Un Anonymedit , que les Portes ayant
été ouvertes , ce Prince refuſa d'y paſſer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans une Brochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats , imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selonune Tradition fort accréditée ,l'Infcription
fut placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien , Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront lesChats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François, quelqu'un dit qu'il falloit effa-
1 cer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettre du mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſionun trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats , avec ces Vers :
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné , au bas de laquelle on
avoitécrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé , qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives duMagiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite & priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de
*Cofmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François , Tome 2 .
vant
2468 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat fanglant , qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lir
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ce que tous vos Ayeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureux Rats.
Avotre barbe enfin ,de cette forte Place
Nous nous rendons les pofſeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.cesMatoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petit Rat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Ils ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
avoit ſignée en faveur des Arrageois . Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiſtrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneur du Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
Ala derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE EFRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers .
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abſens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat&
les principaux d'entre les Bourgeois
. Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné fauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE . 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûté la priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la fituation ."
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyen de les y réſoudre ,
& les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi aſſigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Queue de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes
. Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
2172 MERCURE DE FRANCE.
1
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé. * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1 477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par proviſion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens. Le Magiſtrat complimenta
ce Prince , & lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze ou feize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſe voit àpréſent.
pour
OCTOBRE. A
1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger,qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hôtel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
1
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , & même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impoſé par le feu Duc de Bourgogne ,
& dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établieſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province...
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénechauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
fe
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne ,
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , levoyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 *. Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoftilités. Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voiſinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long-tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête -Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale, qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſeinde
ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines ,&
refermer les Portes , quand elles ſferoient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
: Biiij hors
$
2156 MERCURE DEFRANCE.
d'Humbercourt * fut transferé à Arras , où
il eſt inhumé dans la Cathédrale , avec Antoinette
de Mailli-Rambures , fon Epouſe!
On leur a dreffé au côté gauche du Choeur ,
un Tombeau de pierre bleuë , au-deſſus-duquel
eſt une Arcade en pierre blanche , où
brille cette délicateſſe hardie , qui fait la
beauté des Monumens Gothiques.C'eſt pour
le repos de leurs ames qu'on chante encore
un Salut dans cette Egliſe tous les Samedis
& en differens autres jours de l'année.
J'ai pensé qu'il ne ſeroit pas inutile de
rappeller ici des Vers Latins , où l'on exprime
la douleur , que reſſentit Marie de Bourgogne
de la mort de ce Seigneur malheureux
; c'eſt la Princeſſe elle-même qu'on
y faitparler.
Non Imbercurium vinclis educere quivi ,
Inter Magnates qutmihi fidus erat ,
Hunc ubi publicitus curtandum vertice vidi ,
Excelſo ſtantem , plebe fremente , loco ,
Huc illucfupplex Princeps ego tanta cucurri
Per totum , crines irreligata ,forum ;
Obteftataferox , oculis rorantibus imbrem ,
Vulgus , ne tantum perderet enſe virum :
• Il étoit Chevalier de la Toiſon d'Or, Chambellan de
Charles le Hardi , Gouverneur de Namur , Lieutenant
Général aux Pays de Liège d'Outreme ſe. Selon fon
Epitaphe , il mourut le 3 Auril 1476. Vieux style.
At
OCTOBRE.. 1744. 2157
'e
At nihil obtinui ; triſtemſum paſſarepulfam ;
Indignè cecidit nobilis ille Reus.
Funus adAtrebates ,fumantibus undique todis,
Ut tumularetur ,mittere cura fuit ;
CuiMausoleum pofui de marmere ſectum
Virginis augusta Matris in Æde Dei.
.:
Cette Profopopée eſt de Philippe Meyer ,
natif d'Arras , qui a continué les Annales
du célebre Jacques Meyer , ſon Bifayeul ,
depuis 1477 juſqu'en 1610. Son Livre n'eſt
point encore imprimé
La plupart des Hiſtoriens Flamans ne font
point d'accord avec les François touchant
les cauſes qui donnerent lieu à l'exécution
d'Hugonet & d'Humbercourt ,ni par rapport
à la conduite que ces deux Seigneurs
avoient tenuë. L'Auteur des Notes fur Olivier
de la Marche, affure , à la vérité, qu'ils
firent remettre au Roi la Cité d'Arras , &
qu'ils déchargerent par écrit leGouverneur
du ferment , qu'il avoit prêté à la Ducheſſe.
CeCommentateur dit auſſi qu'ils promirent
à Louis XI de ne rien épargner pour engager
cette Princeſſe à épouſer le Dauphin ,
mais il nie , ainſi que la Marche lui-même ,
qu'elle les eût chargés de faire aucune offre
au fujet de ce Mariage .
En effet , s'il m'eſt permis de hazarder ici
mes conjectures ,je ne sçaurois m'imaginer
que
158 MERCURE DE FRANCE.
que Louis ait pû refuſer de marier ſon fils
à la plus riche Héritiere de l'Europe. Une
telle alliance auroit aggrandi conſidérablement
ſonRoyaume,& l'auroit mis en étatde
braver tous les Princes voiſins. Je penſe
donc , malgré l'autorité des Ecrivains de
France , que ce mariage auroit terminé la
guerre , dès fon commencement , Marie
de Bourgogne l'avoit fait propofer au Roi.
PontusHeuterus prétend qu'Humbercourt
&Hugonet n'étoient coupables de rien ,&
qu'ils n'avoient pas contribué à la réception
des François dans la Cité d'Arras, il foûtient
queCrevecoeur leur en donna l'entrée de ſon
propre mouvement , mais que Philippe de
Comines , voulant fauver la réputation de
ce dernier , en rejetta la faute fur deux hommes
innocens , dont le fupplice , tout injufte
qu'il fût , ſembloit autorifer ce reproche.
Quoiqu'il en foit , Crevecoeur admit les
François dans laCité ,& en fortit lui-même,
après avoir congédié les troupes Bourguignonnes.
Le Roi , qui s'y rendit bien- tôt en
perſonne , ayant inutilement ſommé la Ville,
fit dreffer quelques Ouvrages de terre
pour la réduire , & ravagea les Campagnes
voiſines. Les Arrageois , allarmés de ces
hoſtilités , fe trouvant d'ailleurs fans Gouverneur
& fans garniſon , furent contraints
de capituler preſque auſſi tôt. Ils promirent
d'obéïr
OCTOBRE.
1744. 2559
d'obéïr au Roi , mais ſeulement juſqu'à- ce
queMarie de Bourgogne lui eût fait hommage
du Comté d'Artois , à moins qu'elle
ne s'alliût par mariage ou autrement avec les
Anglois ou avec d'autres , qui ne vouluſſent
pas rendre au Roi les devoirs qui lui appartenoient
légitimement , auquel cas les. Habitans
d'Arras demeureroient fidéles à ce
Prince ,& le reconnoîtroient pour ſeul &
unique Maître. De plus, il fut reglé que les
Echevins dénonceroient fur le champ cette
Capitulation aux autres Villes de la Provinee
, afin de les porter à fe foûmettre aux memes
conditions.
LeRoi , de ſon côté , pardonna aux Habitans
tout ce qu'ils pouvoient avoir fait contre
ſes intérêts pendant les guerres précédentes;
il les rétablir dans leurs Biens ; il
leur remit ce qui reſtoit dudes Impoſitions
extraordinaires , dont Charles le Hardi les
avoit chargés; il conſentit que la Princeſſe
•Marie touchât dès-lors par les mains des
Commiſſaires Royaux tous les Droits que la
Ville payoit ordinairement aux Ducs de
Bourgogne ; il exempta les Habitans du Ban
&de l'Arriere- Ban ; il s'engagea de ne leur
point envoyer de gens de guerre, à la charge
qu'ils n'en accepteroient d'aucun autre
Prince; enfin il leur affura la confervation de
leurs Coûtumes & de tous leurs Privileges.
En
2160 MERCURE DE FRANCE.
En conféquence de ces articles , le Roi
députa le Cardinal de Bourbon , le Chancelier
de France , l'Evêque d'Arras , le
Comte de S. Pol , le Seigneur du Bof.
chage , le Seigneur du Lude , Gouverneur
de Dauphiné &quelques autres , qui
reçûrent en l'Egliſe de S.Vaaſt le Serment
des Principaux de la Ville. Ils dînerent le
même jour à l'Abbaye , & pendant qu'ils
étoient à table , une partie de la populace
y courut en armes , à deſſein de leur faire
violence. On entendoit crier de toutes partst
Tuë , tuë , point de quartier.Mais cette émeute
fut bien-tôt appaiſée , & les Envoyés du
Roi en furent quittes pour la peur. Ce
Prince , diffimulant l'indignation que lui
inſpiroit une telle injure, partie de la Cité
d'Arras , où il laiſſa l'Amiral de Bourbon
avec une garniſon convenable.
Peu de tems après , les Bourgeois de la
Ville jugerent à propos de députer à la Ducheffe
un certain nombre de perfonnes ,
pour apprendre ce qu'elle penſoit de leur
Capitulation , & pour lui faire quelques
Remontrances. Suivant les Regiſtres du
Magiſtrat , il n'y avoit rien dans ce projet ,
qui fût préjudiciable au Roi. Néanmoins
plus d'un Hiſtorien dit que les Arrageois ,
uſant d'artifice avec l'Amiral de Bourbon ,
feignirent que leur deffein étoit d'envoyer
vers le Roi . Après avoir obtenu un Paffeport
,
OCTOBRE. 1744. 2168
,
port, leurs Députés au nombre de vingt ou
environ, prirent le chemin de la Flandre ,
mais l'Amiral, informé du ſtratagême par le
Seigneur de Crevecoeur , fit poſter à Lens
des Soldats , qui les arrêterent , & les conduifirent
en la Ville d'Hedin , où le Prévôt
les condamna à perdre la tête. Louis XI arriva
pendant qu'on les faifoit mourir , &
détendit ,par une raiſon de bienséance
qu'on achevât l'exécution. Mais ayant ſçû
que, parmi ceux qu'on avoit déja dépêchés,
il ſe trouvoit un Parifien , nommé Oudard
de Buffi , ce Prince for mettre au haut d'un
chevron ſa tête revêtuë d'un chaperon d'écarlate
, & la fit expoſer ſur la Place d'Hédin
, avec un Ecriteau , qui annonçoit le
prétendu crime de ce Magiſtrat. Il étoit
Procureur Général d'Artois : c'eſt le nom
qu'on donnoit alors à l'Officier chargé du
Miniſtere public au Siége de laGouvernance
ou Bailliaged'Arras. Baudrain de Canlers ,
Echevin d'Arras , fut auſſi décapité en cette
occaſion : on fit mention de ſa mort dans
les Mémoriaux de la Ville, mais cette remarque
fut rayée , environ cent ans après , en
vertu d'une réſolution de la Chambre Municipale.
"
Les Arrageois crurent qu'un traitement
fi rigoureux ſuffifoit pour les dégager du
Serment qu'ils avoient fait au Roi. Enticrement
1
2162 MERCURE DEFRANCE.
1
rement dévoués à la Ducheſſe de Bourgogne
, ils ne fongerent plus qu'à chaffer les
François , qu'on avoit laiſſes dans la Cité.
Ils firent connoître leur diſpoſition à Philippe
de Potiere , Seigneur d'Arſi , que la
Ducheffle avoitnommé depuis peu leurGouverneur
: ils le prierent de venir les joindre
au plûtôt , & de leur amener des troupes.
Ce Capitaine , qui étoit alors à Douai avec
Salezar & le Seigneur de Vergi , forma un
Corps de 1600 Fantaſſins , pour marcher
au ſecours d'Arras. Il ne vouloit ſe mettre
en chemin qu'après le coucher du Soleil ,
mais ,malgré ſes juſtes repréſentations , les
Bourgeois de Douai , également fiers& imprudens
, le forcerent de partir en plein
midi. Le Seigneur du Lude eut le tems d'aller
à ſa rencontre avec la garniſon de la
Cité ,& mit le Détachement en déroute.
Vergi fut pris &conduit en France : Salezar
ſe ſauvadans un Bois , d'où il trouva moyen
de regagner Douai : d'Arſi ſe fit jour au
travers des François avec 600 hommes
d'élite , qu'il introduiſit dans la Ville d'Arras.
Comines prétend que les troupes Flamandes
ou Bourguignonnes ne conſiſtoient
qu'en deux ou trois cent chevaux& environ
600 hommes d'Infanterie , & qu'ils
furent preſque tous tués on faits prifonniers.
L'action ſe paſſa près du Fauxbourg
S
1
1
OCTOBRE. 1744. 2163
S. Sauveur * : l'Egliſe des Carmes , qui étoit
en cet endroit , fut brûlée , ainſi que plufleurs
maiſons voiſines.
D'Arſi arrivé dans la Ville , ne négligea
rien pour la mettre en état de faire une
bonnedéfenſe. Il manquoit dans le Magif
trat quelques Echevins ,dont les uns étoient
morts ; les autres , craignant ſans doute les
embarras d'un Siége , s'étoient réfugiés dans
la Cité. LeGouverneur ſentit la néceſſité
qu'il y avoit de les remplacer. Il créa deux
nouveaux Echevins au nom de Marie de
Bourgogne , & les anciens en choiſirent
deux autres, ſuivant la coûtume. Ces quatre
perſonnes prêterent leur Serment le 21
Avril , en préſence du Seigneur d'Arfi ,
après qu'il eut juré lui-même à l'Hôtel-Commun
de remplir fidélement les devoirs de
faCharge.
Sur ces entrefaites , Louis revint dans la
Cité ** : il commença par faire mourir quelques
priſonniers , pour intimider les habitans
de la Ville & le petit nombre de gens
deguerre , qui reſtoit encore dans le Pays.
Il fit enſuite approcher ſon artillerie , qui
ruina en peu de jours & les anciennes murailles
& les nouvelles fortifications qu'on
* Le 1 Avril , ſuivant un Manuscrit anonyme.
** Comines mal informé,dit que ce fut lelendemain
du combat.
2164 MERCURE DEFRANCE.
y avoit ajoutées. Le Peuple d'Arras fe com
porta pendant ce Siége avec beaucoup d'emportement
: les habitans ſe firent un plaifir
d'infulter fur les Remparts au Roi & à fes
Troupes : ils planterent en differens endroits
des potences,où ils pendirentdesbanderoles
à la Croix Blanclie , qui étoit l'Enſeigne des
François , comme la Croix Rouge étoit celle
des Bourguignons. Il y en eut même qui par
dériſion ,montroient du haut des murs une
partie de leur corps ,qu'il ne convient pas
de nommer ici.
Si cette conduite des Arrageois étoit ridicule
& blamable , on doit les excuſer , en
fongeant au caractere qui les a toûjours dif
tingués , c'est-à-dire , une affection fans bornes
pour leurs Princes légitimes. Tous les
Hiſtoriens , ſans excepter les François ,
avouënt que Louis XI n'avoit aucune raiſon
d'envahir la Province d'Artois , & parlent
avec une forte de compaſſion du malreureux
état où se trouvoit Marie de Bourgogne.
En faut-il davantage pour pardonner
aux Habitans d'Arras les excès aufquels ils
ſe ſont portés dans cette occurrence ? Autant
qu'ils avoient alors de répugnance pour la
domination Françoiſe , autant ils ont témoigné
de penchant à s'y foumettre , quand les
Conquêtes de nos Rois ont été fondées fur
de juſtes prétentions. Depuis plus de cent
ans
OCTOBRE. 1744. 2165
ans qu'ils ont le bonheur d'obéir aux Bourbons,
leur attachement inviolable ſe ſignale
chaque jour par les preuves les moins équivoques
: on ſçait qu'ils ſacrifieroient leurs
biens& leurs vies pour cetteAuguſteMaiſon ,
avec le même zéle , qu'ils ont fait éclater
autrefois pour celle de Bourgogne.
Louis XI , indigné du procédé des Arrageois
, déclarad'abord , que leur Ville ſeroit
miſe au pillage , mais cet orage fur détourné
par l'éloquence de ceux , que le Peuple ,
bien-tôt réduit à la derniere extrêmité , envoya
pour obtenir une compoſition favora
ble. Ils dépeignirent -bien le pitoyable état
de la Place&le répentir des Bourgeois , que
Louis promit de tour oublier , & donna aux
gens de guerre la liberté de fortir avec armes
& bagages , pour aller où bon leur
ſembleroit. Ses Lettres Patentes du 4Mai
ratifierent preſque tous les points qu'il
avoit accordés au mois de Mars précédent ,
même par rapport aux revenus ordinaires
du Comté d'Artois , dont il laiſſa encore la
jouiſſance à Marie de Bourgogne.
Un Anonyme dit , que les Portes ayant
étéouvertes , cePrince refuſa d'y paffer ,
&qu'il voulut entrer à cheval parune bréche
que l'on fit exprès au Rempart.
J'ai lû dans uneBrochure moderne * qu'il
*Hiftoire des Rats, imprimée en 1736 , Lettre 5 .
Y
2166 MERCURE DEFRANCE.
y avoit alors à l'entrée de la Ville ( on ne
dit point de quel côté ) une Inſcription conçuë
en ces termes.
Quand les Rats mangeront lesCas ,
Le Roi ſera Seigneur d'Arras :
Quand la Mer , qui eſt grande & lée
Sera à la Saint Jean gelée ,
On verra pardeſſus la glace
Sortir ceux d'Arras de leur Place.
Mais les deux derniers Vers ſemblent
prouver que ce ſixain n'a été imaginé , que
depuis l'exil& le rappel des Arrageois , événemens
importans ,dont je difcuterai les
circonſtances.
Selon une Tradition fort accréditée , l'Infcriptionfut
placéeſur une des Portes d'Arras
en l'année 1482 , après que la Ville cut été
remiſe àMaximilien, Roi des Romains, par
l'artifice de Jean le Maire , ſurnommé Grifart.
Au reſte , on croit communément que
cette eſpécededéfi ſi injurieux à la France
ne renfermoit que les mots ſuivans :
:
Quand les François prendront Arras ,
Les Souris mangeront les Chats ?
On ajoute que cette Ville étant retombée
long-tems après entre les mains des
François , quelqu'un dit qu'il falloit effacer
OCTOBRE. 1744. 2167
cer la premiere lettredu mot prendront.
Daviti ou ſon Continuateur * avance à
cette occaſion un trait , qui n'a point l'ombre
de la vraiſemblance ; c'eſt que la prédiction
fut remplie au Siége de 1640 , &
qu'on vit des Chats dévorés par une troupe
deRats.
Un autre Ecrivain ** prétend qu'on avoit
repréſenté en pierre , unChat environné de
Rats, avec cesVers: ٢٠
Les François prendront Arras ,
Quand ce Chat prendra ces Rats ?
1
On lit encore ailleurs que le Monument
dont il s'agit , n'offroit que la figure d'un
cheval décharné au bas de laquelle on
avoit écrit :
Quand les François prendrontArras ,
CeCheval maigre deviendra gras.
Mais je n'ai rien trouvé, qui puiſſe ap
puyer aucune de ces Anecdotes , nidans les
Archives du Magiſtrat , ni dans les Hiſtoriens
d'une certaine antiquité.
Il m'eſt tombé entre les mains une Eſtampe
intitulée : La défaite priſe générale des
Chats d'Espagne par les Rats François , de-
*Coſmographie univerſelle, ou Description du monde.
** Batailles mémorables des François, Tome 2 .
vant
2768 MERCUREDE FRANCE.
vant la Ville Citéd'Arras. Cette Eſtampe
repréſente un combat ſanglant, qui ſe donne
ſous les murs d'Arras entre ces deux eſpéces
d'Animaux, armés d'Epées , de Lances & de
Mouſquets. On y remarque entr'autres choſes
des Rats , qui ſe nettent en devoir de
pendre un gros Chat à un arbre , & on lit
cesVers au bas :
C'eſt donc à cette fois que l'on voit accomplie ,
Meſſieurs les Habitans d'Arras ,
Ceque tous vosAyeux tenoient pour Prophétie ,
VosChats étant vaincus par nos valeureuxRats.
Avotre barbe enfin , de cette forte Place
Nous nous rendons les poffeſſeurs ,
Puiſque nos Rats François mépriſant leur grimace ,
Des Chats d'Eſpagne ſont demeurés les vainqueurs,
Vous les voyez ici par leur force & courage ,
Après un ſignalé combat ,
Garoter.ces Matoux , qui frémiſſent de rage
De ſe voir prifonniers d'un ſimple petitRat.
En vain demandent- ils , ayant fait réſiſtance ,
Qu'on leur faſſe quelque quartier :
Its ſe verront branchés tous à cette Potence ,
Pour exemple récent àceux de leur métier.
Revenons à la Capitulation que Louis XI
avoit
OCTOBRE. 1744. 2169
2
avoit ſignée en faveur des Arrageois. Philippe
de Comines eſt forcé de convenir que
ce Prince ne l'obſerva point fort ſcrupuleuſement.
Selon Gaguin , il fit enlever aux
Bourgeois une grande quantité de vaiſſelle
d'argent. Pluſieurs furent punis de mort ,
entre leſquels il s'en rencontra , dit- on
qui aimerent mieux perdre la vie , que de /
prononcer Vive le Roi. Les Echevins mêmes
concoururent avec les Officiers de Louis au
châtiment de ceux qui s'étoient montrés les
plus mutins pendant le Siege. Craignant
enfuite qu'on ne les inquiétât à ce ſujet , &
qu'on ne les accuſât d'avoir violé le Traité ,
ils prierent le Roi d'expliquer là-deſſus ſon
intention. On voit dans les Archives du
Magiftrat , des Lettres du premier Juillet
1477 , par leſquelles il approuve & juftifie
leur conduite.
Le Seigneurdu Lude , qui fut alors nommé
Lieutenant Général de la Province d'Artois
, doit être conſideré comme le principal
auteur des violences , qui furent exercées
en cette conjoncture. Il ſe vanta luimême
à Philippe de Comines , que la dépoüille
des Bourgeois exécutés lui avoit
valu vingt mille écus & deux fourrures de
Martre..
A la derniere réduction de la Ville , Louis
s'étoit engagé de ne pas toucher aux biens
B des
2170 MERCURE DE FRANCE.
des habitans , qui s'étoient retirés ſous la
domination de ſes ennemis , à condition
qu'ils revinſſent dans trois mois , pour faire
ferment de fidelité à lui ou à ſes Officiers.
Le délai fut encore prorogé dans la ſuite
pour l'eſpace d'un mois , mais dès que ce
terme fatal fut expiré , le Roi donna à Philippe
de Crevecoeur une partie des biens de
ceux qui étoient encore abfens. De plus ,
mettant en oubli ſes promeſſes, il fit payer à
ce ſerviteur zélé les arrérages que devoient
les Bourgeois pour lesAides extraordinaires,
établies par le feu Duc de Bourgogne.
Ce Prince voulant auſſi récompenfer les
ſervices du Seigneur de Bours , lui fit préſent
de 55 groffes chaînes de fer , dont on
ſe ſervoit à Arras , pour barrer les ruës dans
les tems de Guerre &de Sédition .
Le 21 de Mai de cette même année 1477,
le Seigneur du Lude , accompagné de pluſieurs
Officiers du Roi , ſe rendit à l'Hôtelde-
Ville , où il avoit fait convoquer le Magiftrat
& les principaux d'entre les Bourgeois.
Ce Seigneur , après avoir promis de
punir ſévérement les exactions & les défordres
commis par les Soldats François , qu'on
pourroit lui nominer , exalta beaucoup la
clémence du Roi , qui avoit daigné ſauver
les habitans du pillage , malgré leur déſobéiſſance
,leur parjure & les outrages qu'ils
lui
OCTOBRE. 1744. 2171
lui avoient faits. Il finit par demander à
l'Aſſemblée un prêt de 60 mille écus d'Or ,
pour dédommager ce Monarque des frais
immenfes , que lui avoit coûtéla priſe de la
Ville. On eut beau remontrer la ſituation .
fâcheuſe des Bourgeois , & l'impoſſibilité de
fournir une ſomme ſi confiderable , le Seigneur
du Lude ne voulut rien écouter , de
forte qu'après bien des repréſentations prefque
inutiles , il fallut avancer au Roi 47
mille écus d'Or , dont la levée fut très-difficile
, & incommoda extrêmement le peuple.
Les Religieux de S. Vaaſt devoient
contribuer à ce prêt pour quatre mille écus ;
mais il n'y eut pas moyende les y réſoudre ,
&les Bourgeois ſe virent obligés de payer
pour eux.
Les 47 mille écus furent certainement
reſtitués peu de tems après. Le Roi affigna
pour ce remboursement l'Impôt d'un écu ,
qu'il levoit fur chaque Quenë de Vin , qui
paſſoit ſur les rivieres de Somme & d'Oife.
Il voulut auſſi qu'on retînt ſur le produit de
cet Impôt dequoi fatisfaire les perſonnes ,
dont on avoit pris les maiſons pour bâtir
deuxChâteaux , l'un au bout de la grande
Place , près de la Porte S. Michel , l'autre
dans la Cité, au-deſſus du Couvent des Clairiffes.
Le Roi avoit crû la conſtruction de
ces Ouvrages néceſſaire , pour tenir les Ar-
Bij rageois
:
2172 MERCUREDE FRANCE.
rageois en reſpect. Il ordonna en mêmetems
la démolition du Rempart , qui fermoit
, de même qu'aujourd'hui , la Ville
contre la Cité ; & il en fit élever un nouveau
ſur l'autre bord du Foffé . * ;
Heuterus & Locrius font entendre que
Louis XI confia le ſoin de ces travaux au
Seigneur d'Arſi , qui avoit embraffé fon
parti , & auquel il avoit donné le Gouvernement
d'Arras , mais je ne ſçais où ces deux
Auteurs ont puiſé un trait ſi contraire à la
vérité, Les Regiſtres du Magiſtrat font voir
que dès le 6 Mai 1477 , Guillaume de Ceriſay
, Greffier du Parlement , fut nommé
Gouverneur d'Arras par provifion , & que
deux mois après , Antoine de Crevecoeur ,
Seigneur de Thiennes , fut inſtallé dans
cette Charge , qu'il poſſeda long-tems.
Louis XI paſſa dans Arras à differentes
repriſes une bonne partie de l'année 1477 :
il s'y trouva le premier de Juillet à l'arrivée
du Roi de Portugal , qu'il alla attendre à la
Porte de Miolens . Le Magiſtrat complimenta
ce Prince ,& lui préſenta les Vins à l'Abbaye
de S. Vaaſt , où il fut logé. On ordonna
de ſonner toutes les cloches des Egliſes ,
& d'allumer des feux dans les ruës , tant
* Quinze oufeize ans après , tous ces Ouvrages furent
démolis , & on rebatit du côté de la Ville la
muraille, quiſevoit àpréſent,
pour
OCTOBRE. 1744. 2175
pour le paſſage du Monarque étranger, qu'à
cauſe de la victoire remportée par les François
entre Tournai & Oudenarde , fur un
Corps de Flamands, commandé par le jeune
Duc de Gueldres , qui perdit la vie à cette
Bataille.
Ce fut auſſi dans la Cité d'Arras que Louis
au mois d'Août ſuivant conclut avec les
Ambaſſadeurs du Duc de Bretagne un Traité
de Paix , qui fut porté à l'Hotel-de-Ville
par le Greffier du Parlement , & publié folemnellement
à la Maison Rouge, par le Prévôt
des Maréchaux.
Pendant que le Roi ſéjourna en cette
Ville , &même après ſon départ , il accorda
diverſes faveurs aux Bourgeois. Ce qu'il y a
de particulier , c'eſt que , touché du triſte
étatde leurs maiſons ,& voulant leur procurer
la facilité de les rétablir , il les exemta
pour fix ans de l'ancienne Compoſition d'Artois
* , tandis qu'il exigeoit d'eux , comme
je l'ai dit plus haut , les arrérages d'un Tribut
impofé par le feu Duc de Bourgogne ,
&dont il avoit promis auparavant de les
décharger.
Dans le cours de cette même année , il
déclara la Ville d'Arras & la Province en-
* L'Aide ordinaire ou ancienne Compoſition d'Artois,
établie ſous le Roi Jean, eft de 1400 livres par an pour
toute la Province..
B iij tiere
2174 MERCURE DE FRANCE.
tiere réunies pour toujours à la Couronne
de France , & en conféquence il inſtitua
dans cette Ville une Sénéchauffée Royale ,
foumiſe immédiatement au Parlement de
Paris , mais il fit connoître en même-tems
que l'érection de ce Tribunal ne donneroit
aucune atteinte à la Jurisdiction ni aux Priviléges
des Echevins.
Peu après la mort du Duc de Gueldres ,
Maximilien Archiduc d'Autriche , qui venoit
d'époufer Marie de Bourgogne , fe
mit en campagne avec une armée , que les
Communautés de Flandre lui fournirent ,
& huit cent chevaux , qu'il avoit amenés
d'Allemagne . Louis , le voyant en étatde ſe
défendre plûtôt qu'il n'avoit cru , lui envoya
propoſer une Tréve de dix jours , qui
fut ſignée à Lens le premier ou le 2 Septembre
1477 * . Dès que cette Tréve légere fut
expirée , on recommença les hoſtilités . Les
Soldats du Roi & les Payſans ravagerent le
Bois de Mofflaines , près de Court- au -Bois ,
&y couperent environ cinq mille chênes .
L'année ſuivante , Maximilien marcha
contre Louis , qui étoit au voisinage de
Condé. Le Roi n'oſa l'attendre , quoiqu'il
fût à la tête d'une armée puiſſante : il aima
mieux faire une retraite précipitée , après
avoir mis le feu à Condé & à Mortagne.
* Le P. Daniel dit que ce fut le 18 Septembre.
L'ArOCTOBRE.
1744. 2175
L'Archiduc le pourſuivit long- tems , mais il
s'arrêta au Pont à Vendin , ayant appris
que ſon Ennemi étoit déja renfermé dans
les murs d'Arras .
Le Roi s'y trouvoit encore le jour de la
Fête-Dieu , & il porta un flambeau à la Proceffion
générale , qui ſe fit autour de la
Ville.
Au mois de Juillet , les deux Princes parurent
diſpoſés à faire la Paix , mais comme
il n'étoit pas facile d'en régler les conditions
, le Roi ayant autant de peine à rendre,
que Maximilien à céder ce qui avoit été
pris , on ſe contenta d'une nouvelle ſuſpenſion
d'armes ; elle fut concluë pour un an
en la Ville d'Arras , où l'Archiduc & les
Communautés de Flandre envoyerent leurs
Députés.
La guerre ſe renouvella avant le terme
fixé pour la fin de cette Tréve. Le 17 Juin
1479 , quatre mille François partirent,pendant
la nuit, d'Arras & des environs, à defſein
de ſurprendre Douai , avec des machines
nouvellement inventées , pour empêcher
qu'on ne pût baiſſer les Sarrafines , &
refermer les Portes , quand elles ſeroient
une fois ouvertes. On avoit caché par avance
dans les bleds & dans des broſſailles pluſieurs
pelotons de Troupes , qui étoient
chargés d'obſerver ce qui ſe paſſoit au-de-
B iiij hors
:
2176 MERCURE DE FRANCE.
hors de la Ville. D'autres Soldats bien armés
s'étoient introduits dans cette Place en habits
de Payſans , & devoient ſeconder ceux
qui s'empareroient des Portes. Quelques
Arrageois, informés du projet des François ,
en avertirent le Magiſtrat de Douai par des
Lettres , qu'ils confierent à une femme ,
dont ils connoiffoient l'attachement pour la
Maiſon de Bourgogne. Le Magistrat porta
fur le champ cette nouvelle aux Chefs de la
garniſon. Comme le nombre des François
étoit trop grand pour riſquer une ſortie, on
réſolut de ne point ouvrir la Porte qui mene
à Arras , mais on plaça en cet endroit de
groffes pièces de canon , qui accablerent les
Soldats mis en embuſcade & une partie de
ceux qui s'étoient avancés vers la Porte. Le
refte fut obligé de prendre la fuite.
On voit dans les Mémoriaux que deux
ans auparavant un nommé de le Ruelle
avoit été banni par les Echevins d'Arras ,
parce qu'il étoit ſoupçonné d'écrire ſouvent
auxHabitans de Douai , pour leur communiquer
ce qu'on faiſoit & ce qu'on diſoit
dans la Ville.
Louis XI apprit que des Arrageois avoient
fait échoüer l'entrepriſe de ſes gens : il en
reffentit la plus vive colere , & ce fut fans
doute à cette occafion que , confondant l'innocent
avec le coupable , il les chaſſa tous
de
OCTOBRE. 1744 2177 .
de la Ville & de la Cité , ſans diftinguer
ſexe ni condition. Il fixa pour Lieux de leur
exil Paris , Rouen & Tours , & fit venir
pour les remplacer une Colonie Françoiſe.
Les Archers & les Arbalêtriers demeurerent
àArras quelque-tems après les autres , mais
ils furent auſſi bannis avant la fin de l'année
1479. Il n'y eut pas juſqu'aux Religieux de
S. Vaaſt , qui éprouverent les effets de cette
proſcription rigoureuſe. Charles de Bourbon
, Archevêque de Lyon , avoit été gratifiéde
leur Abbaye : voyant que ces Moines
déſaprouvoient ſes maximes & fes
moeurs corrompuës , & fâché de ce qu'ils
refuſoient de lui obéir aveuglément , il obtint
un ordre pour les faire fortir du Monaftere
, où il appella d'autres Moines d'un
caractere plus conforme au ſien ,& qui lui
permirent de diſſiper à ſon gré les revenus
de la Maiſon .
Tous les Hiſtoriens que j'ai lûs ſe ſont
trompés fur les véritables caufes & fur l'époque
de cette révolution :ils ont cru qu'elle
avoit ſuivide fort près les infultes reçuës
par Louis XI au Siége d'Arras , mais les Archives
de la Ville fourniffent mille preuves
de leur erreur. Il ſuffira de joindre ici les
plus frappantes à celles que j'ai déja rap
portéesdans le cours de ce Mémoire.
Le 12 Juin 1479 , cinq jours ſeulement
By avant
2178 MERCURE DE FRANCE.
avant l'Expedition de Douai , le Seigneur
de Baudricourt , qui étoit alors Lieutenant
Général en Artois , exempta les habitans
d'Arras pour un an duſervice de guerre , en
confideration des maux qu'ils avoient foufferts.
D'ailleurs , les Regiſtres de la Ville ne
contiennent aucun veſtige de ce qui arriva
durant l'éxil des Arrageois ,& l'interruption
de ces Journaux ne commence qu'au 14
Juillet 1479. On n'y trouve point de nomination
d'Echevins pour cette année : on y
voit au contraire que le Magiſtrat fut renouvellé
les deux années précédentes la
veille de la Touſſaint , felon la forme ordinaire
, & ceux qu'on élut pour compoſer ce
Corps , furent certainement tirés d'entre les
anciens Habitans ; la plupart même avoient
déja exercé l'Echevinage , avant la mort du
Duc de Bourgogne .
Une preuve encore plus convainquante ,
eſt celle qu'on remarque dans la Chartre
émanée deCharles VIII , fils de Louis XI ,
&dont je parlerai amplement. Ce Prince y
dit expreffément que les habitans d'Arras
furent bannis environ deux ans après qu'ils
eurent fait pleine & entiere obéiffance au Roi
fon Pere. En voilà fans doute affés pour démontrer
l'anachroniſme , où ſont tombés les
Auteurs , qui ont écrit ſur cette matiere.
Après
OCTOBRE . 1744 2179
Après la fameuſe Bataille d'Enguinegate ,
qui ſe donna le 7 Août 1479 , l'Archiduc
Maximilien prit d'aſſaut le Château de Malannoy
, ſitué proche l'Abbaye de Ham , &
en fit pendre leCommandant avec cinquante
de ſes Soldats. Louis uſa de repreſailles ;
il fit choiſir un pareil nombre de Priſonniers
de guerre , ordonna d'en pendre dix à l'endroit
même où les François avoient été exécutés
, dix fur le bord des foſſés d'Arras ,
dix aux Portes de S. Omer , autant à celles
de Douai , & les dix autres à Lille.
Au mois de Juillet 1481 , le Roi fit paroître
une Chartre , qui mit le comble au
châtiment des Arrageois. Il ydéclare que ſa
volonté eſt d'abolir entierement le nom
d'Arras , & défend , ſous peine de punition
exemplaire , que certe Ville ſoit jamais ainſi
appellée de bouche ni par écrit. Franchise ,
fut le nouveau nom qu'il lui impofa , non
pour exprimer le caractere ſincere & naif
des anciens Habitans , puiſqu'il les avoit
déja expulfés de leur Patrie : ce mot ne fignifioit
pas non plus Ville Françoise , comme
divers Auteurs ſe le ſont imaginés. Le
Roi dit lui-même dans ſa Chartre,qu'il donne
à cette Ville & à la Cité le nom de Franchife
, afin qu'on ſe ſouvienne à jamais des
grandes franchiſes & libertés , qu'il accorde
aux nouveaux Citoyens , ce qui introdui-
B vj
fit
2180 MERCURE DE FRANCE.
fit les termes de Civitas Libertinensis , Ee
clefia , Epifcopus , Officialis Libertinenfis ,
qu'on lit dans un Arrêt rendu au Parlement
de Paris en 1482 .
En effet , non content de confirmer en faveur
de la Colonie Françoiſe les Priviléges
octroyés anciennement à la Ville par les
Comtes de Flandre & d'Artois, par lesDucs
de Bourgogne & par les Rois de France ,
Louis en ajouta une infinité d'autres , pour
exciter un grand nombre de François à y
venir habiter volontairement : jedis volontairement
, car il réſulte de ſon Ordonnance
que pluſieurs perſonnes avoient été forcées
d'entrer dans la Colonie. Aufſi-tôt que le
Roi eut réfolu de chaſſer les anciens Habitans
, il fit tenir des aſſemblées à Paris , à
Rouën , à Tours , à Lyon , & en d'autres
Villes de France. Les Officiers de ces Lieux
y élûrent une bonne quantité de Marchands
& d'Artiſans , & les envoyerent à Arras ,
où ils étoient reçûs avec certaines formalités
par les Commiſſaires du Roi , qui leur diftribuoient
des maiſons , ſuivant leur état .
Pluſieurs Négocians , ainſi nommés malgré
eux , pour ſervir au repeuplement de
cette Ville , eurent beaucoup de peine à s'en
diſpenſer. Les uns furent obligés d'alleguer
leur vieilleſſe, ou de prétexter des maladies :
les autres donnerent ou prêterent des ſommes
OCTOBRE. 1744. 2181
mes d'argent à quelques-uns de leurs Com
patriotes , pour les engager à partir en leur
place. Il y a dans cette même Chartre un
article , par où le Roi annulle toutes les
Promeffes & lesObligations contractées par
les nouveaux Habitans,pour les prêts qu'on
leur avoit faits à ce ſujet , & cela attendu
les dépenſes & les embarras qu'ils avoient,
eſſuyés , en formant leur établiſſement à
Franchise.
Il ſe plaint dans un autre article de ce
que nombre d'Arrageois , qu'il appelle fes
adverſaires , rebelles & désobéifſans Sujets ,
après avoir juré de lui demeurer fidéles ,
font pourtant rentrés dans le Parti ennemi .
Il défend au Lieutenant de Roi , au Gouverneur
& aux Echevins de les ſouffrir dans
la Ville & Cité de Franchiſe : il les charge
néanmoins de recevoir ceux qui reviendroient
pour faire un nouveau Serment ,
mais de les releguer auffi- tôt par de-là la
riviere de Somme.
Cette Chartre contient plufieurs Reglemens
pour la Police de la Ville : le Roi y
change la maniere ordinaire de nommer le
Maire & les Echevins ; il accorde à ceux
qu'il avoit déja pourvûs de ces Emplois, ou
qui devoient l'être dans la ſuite,le Privilége
de Nobleſſe , tant pour eux que pour leur
poſterité maſculine & féminine ;il les exémte
1
2182 MERCURE DE FRANCE.
te du droit de Franc-Fief , & leur permet de
commercer , même en détail , ſans déroger
à leur condition .
Ce Monarque ne ſe contenta point d'anéantir
le nom de la Ville d'Arras . Voulant
effacer juſqu'à la plus legere marque de fon
ancien état , il lui donna pour nouvelles
armes un Ecu d'azur, ſemé de fleurs-de-Lys
d'Or , au milieu deſquelles étoit l'image de
S. Denis Apôtre de France , portant ſa tête
entre ſes mains. Ces armoiries ont ſans doute
contribué à la mépriſe des Hiſtoriens ,
qui ont cru que Franchiſe vouloit dire Ville
Françoise. Quoiqu'il en ſoit , le Roi enjoignit
aux Echevins de faire peindre ou ſculpter
cet Ecuflon à toutes les Portes de la Ville
& de la Cité , & à celle de leur Hôtel commun.
Marie de Bourgogne , Archiducheſſe d'Autriche
, mourut d'une chute de cheval le 18
Mars 1482 , & laiſſa deux enfans , Philippe
&Marguerite d'Autriche. Cette mort rendit
les Gantois encore plus infolens qu'ils
ne l'avoient été juſques-là. Ils refuſerent à
l'Archiduc la tutelle de ſes enfans , ce qui
fit naître aux Pays-Bas des guerres longues
&cruelles .
Louis ſçut bien mettre à profit la difpoſition
de ces Bourgeois mutins. Depuis
quelque-tems iltraitoit ſourdement avec eux
fur
OCTOBRE. 1744. 2183
fur les moyens de conclure une Paix entre
la France & la Flandre , bien affûré qu'ils
contraindroient Maximilien d'accepter les
conditions qui leur plairoient. Il leur avoit
déja fait propoſer le Mariage du Dauphin
avec Marguerite fille de l'Archiduc , pourvû
qu'on donnât à cette Princeſſe les deux Provinces
de Bourgogne ,& afin de leur témoigner
qu'il n'avoit nul deſſein d'envahir la
Flandre , il offroit de leur rendre Arras , &
tout ce qu'il avoit pris du côté de l'Artois ,
pour leur fervir de barriere contre la France.
Dès que l'Archiducheſſe fut morte , il redoubla
ſes foins , & mit tout en uſage , pour
venir à bout de ſon entrepriſe. Philippe de
Crevecoeur , Seigneur d'Esquerdes , qui
paſſa en Flandre à cette occafion , négocia
avec beaucoup d'habileté & de ſuccès. Les
Communautés du Pays tinrent des Affemblées
, pour régler les affaires de l'Etat. En
vain les Députés de pluſieurs Villes voulurent
laiffer une autorité légitime à l'Archiduc
; ceux de Gand l'emporterent toûjours,
& même ils obligerent ce Prince de confentir
à la Paix & au Mariage de ſa fille avec le
Dauphin .
Lorſqu'on lui eut arraché ſon acquiefcement
, les Flamans firent demander au Roi
desConférences , pour travailler à un Traité.
Leurs Ambaſſadeurs furent écoutés favora2184
MERCURE DEFRANCE.
,
rablement , & on choiſit Arras pour liett
du Congrès. Louis n'y envoya que quatre
Plénipotentiaires , ſçavoir , le Seigneur
d'Eſquerdes , Olivier de Querman , Lieutenant
de Roi en cette Ville , Jean Guerin
Maître d'Hôtel de S. M. & Jean de la Vacquerie
, qui de Confeiller - Penfionnaire
d'Arras étoit devenu Premier Préſident. au
Parlement de Paris. Il s'y trouva au nom
des Flanians juſqu'à 48 Députés , à qui Maximilien
fut forcé de donner auſſi un pleinpouvoir
, tant pour lui que pour ſes enfans.
Le Traité de Paix , dans lequel cette Ville
eſt toûjours nonmée Franchiſe aliàs Arras ,
fut ſigné le 23 Décembre 1482 , & ratifié
par le Roi au mois de Janvier ſuivant. On
yconvint , entre autres chofes , que le
Dauphin épouſeroit Marguerite d'Autriche
, quand elle feroit en age : qu'après la
publication de la Paix , cette jeune Princeffe
feroit amenée à Arras& miſe entre les mains
d'un Prince du Sang , pour être conduire à
la Cour de France : qu'elle auroit pour dot
les Comtés d'Artois & de Bourgogne , le
Mâconnois , l'Auxerrois , Salins , Bar-fur-
Seine & Noyers : que s'il ne fortoit point
d'Enfans du Mariage , ces Etats retourneroient
au Duc Philippe, frere de Marguerite
ou à ſes héritiers : que la Princeſſe , en arri
vant
OCTOBRE, 1744. * 2185
vant à Arras , feroit déclarée par le Comte
de Beaujeu , Comteſſe d'Artois & de Bourgogne
, & Dame des autres Seigneuries qui
compoſoient ſa dot : que tous ces Pays ſeroient
gouvernés felon leurs droits , uſages,
coûtumes & priviléges ſous la main du Dauphin
, comme futur Mari Bail de Marguerite.
Les Envoyés de Maximilien & des
Etats demanderent que la Ville d'Arras pût
jouir des mêmes avantages , & qu'elle fût
remiſe en ſa premiere ſituation : àquoi l'on
répondit pour le Roi que les anciens Habitans
, même ceux qui s'étoient retirés ſous
ladomination de l'Archiduc , pourroient
rentrer dans leurs héritages , revenir en
cette Ville , & y faire leur Commerce ou
toute autre Profeſſion , de même qu'auparavant.
Du reſte , le Roi s'en remet au Dauphintouchant
la reſtauration de l'ancienne
Police. Il fut auſſi permis par un article ſéparé
aux Religieux de S. Vaaſt de retourner
dans leur Abbaye , & d'en reprendre les
biens.
Une autre clauſe accorde aux Villes & aux
Villages d'Artois , une exemption de l'aide
ordinaire pendant fix ans , & les décharge
de tous les arrérages échus au tems du
Traité.
Les Ambaſſadeurs Flamans prierent ceux
du Roi de ne point laiffer de gens de guerre
dans
4
2186 MERCURE DE FRANCE.
dans les Places frontieres. Il fut dit la-def
fus qu'on feroit fortir la garniſon des petites
Villes , telles que Lens & l'Ecluſe , mais
qu'on diminueroit ſeulement celle des grandes
, comme Arras , Bethune , Aire , Terouane
, S. Pol , Guiſe & S. Quentin .
fe-
Le Traité portoit encore que la Ville ,
Château & Bailliage de S. Omer , ne
roient mis en la poſſeſſion du Dauphin ,
qu'après fon mariage accompli : que juſqu'à
ce tems , ils ſeroient confiés à la garde des
Habitans , qui jureroient de n'y admettre ni
l'Archiduc ou ſon Fils , ni le Roi ou le Dauphin
: que ſi la Princeſſe Marguerite mouroit
avant la conſommation du mariage , S.
Omer & ſes dépendances feroient rendus
à Philippe d'Autriche ou à ſes héritiers : que
cette Ville garderoit une exacte neutralité ,
au cas que la guerre ſe renouvellât entre la
France & l'Archiduc.
Enfin il fut reglé , que ſi le Mariage projetté
ne ſe faiſoit point , les biens aſſignés à
Marguerite d'Autriche rentreroient au Domainede
fon frere , ſauf la Souveraineté
qui appartenoit de tout tems à la Couronne
deFrance.
On furpaſſa les eſperances du Roi, en donnant
tout à la fois à Marguerite les Comtés
d'Artois & de Bourgogne. Ce fut l'Ouvrage
desGantois , qui cherchoient à affoiblir
la
OCTOBRE. 1744. 2187
la puiſſance de leur Prince. Maximilien n'avoit
pas lieu d'être fort ſatisfait du Traité ,
quoiqu'il eût été ſigné en vertu de ſes pouvoirs.
Il fut même tenté d'enlever ſa fille
avant qu'on la mît en chemin pour la Fran-
се , mais les Gantois & les François employerent
de ſi bonnes précautions qu'il
n'oſa l'entreprendre. Cette Princeſſe , âgée
d'environ cinq ans , fut fiancée à Amboiſe
avec le Dauphin, au mois de Juillet 1483 .
Louis XI mourut le 30 Août , après avoir
fait pluſieurs legs pieux , entre leſquels je
n'oublierai pas un Tabernacle & une Image
de la Vierge en Argent, peſant 250 marcs ,
qu'il donna à la Cathédrale d'Arras ; il donna
de plus aux Dominicains de cette Ville ,
un cierge de 152 livres , qui faisoient le
poids de fon corps , pour être allumé devant
l'Autel de la Vierge. L'Egliſe Paroiffiale de
la Ville de S. Pol , fut auffi enrichie d'un
Calice d'or , par le Teftament de ce Prince.
Charles VIII , fon fucceffeur , n'oublia
point les promeſſes faites en faveur des Ar
rageois par le Traité, dont je viens de parler.
Dès le 13 Janvier 1484 , le Roi fit
dreffer une Chartre , par laquelle il permet
que les anciens Habitans d'Arras , de toute
condition , reviennent ydemeurer,& qu'ils
reclament leurs biens immeubles , en l'état
où
1188 MERCURE DE FRANCE.
où ils les trouveront. Cette Ordonnance
fait revivre la Police & la forme deGouvernement
qu'on obſervoit avant les troubles ;
elle ſupprime entierement les nouvelles
Loix établies durant l'exil . Le Roi donne
aux Marchands & Artiſans François le choix
de s'en retourner aux Lieux de leur naiſſance
, ou de reſter à Arras , mais en y louant
des maiſons , de l'aveu des perſonnes à qui
elles appartenoient auparavant.
,
Antoine de Crevecoeur Seigneur de
Thiennes , Sénéchal & Gouverneur d'Artois
, fut nommé par le Roi , pour mettre ſa
Chartre en exécution , avec toute la folemnité
que demandoit un tel événement.
Dès qu'il fut arrivé dans Arras , Pierre de
Ranchicourt , Evêque de cette Ville , ſuivi
de quelques Membres des trois Etats , alla
le prier de remplir inceſſamment limpotante
Commiflion , dont il étoit chargé.
Ce Gouverneur fit appeller à l'Hôtel-de-
Ville tous les Marchans &les Artiſans François
qui ſe trouvoient à Arras , leur notifia
les ordres du Souverain , & ne leur donna
que huit jours pour y fatisfaire volontairement
, avec menace de les y forcer après ce
tems. Enſuite il fit publier la Chartre à tous
les Carrefours de la Ville & de la Cité ,
pour en apprendre le contenu à ceux qui
n'aOCTOBRE.
1744. 2189
n'avoient pû aſſiſter à l'Aſſemblée. Le 4
Mai ſuivant , ce Seigneur choiſit douze
Echevins parmi les anciens Habitans : le
Conſeiller - Penſionnaire , le Procureur de
Ville & l'Argentier furent auſſi changés.
Les Etrangers furent dépoüillés des autres
Charges Municipales , qui font à la difpoſition
du Magiftrat , & on les rendit
aux perſonnes , qui les poſſédoient avant
le banniſſement. Ceux d'entre eux qui
étoient morts pendant l'adminiſtration des
François , furent remplacés par le Gouverneur
, avec le conſentement des Echevins.
Enfin , tout rentra dans l'ordre ancien
, & il ne reſta preſque nulle trace de
la ſévérité de Louis XI,
Fermer
569
570
p. 2254-2255
HISTOIRE des Hommes Illustres par les Médailles.
Début :
Pour répondre à l'accueil favorable que le Public continuë de faire à ce Journal, & pour le [...]
Mots clefs :
Médailles, Hommes illustres, Lettres
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : HISTOIRE des Hommes Illustres par les Médailles.
HISTOIRE des Hommes Illustres
par les Médailles.
Our répondre à l'accueil favorable que le Pu
blic continuë de faire à ce Journal , & pour le
rendre encore plus agréablement inſtructif , nous
avons projetté de donner une Hiſtoire ſommaire des
Hommes Illuftres , en l'honneur deſquels on a frappé
des Médailles ,depuis la renaiſſance des Lettres
juſqu'àpréſent.
Par le titre d'Hommes Illuftres , on entend ici
non-ſeulement les Rois, les Souverains & les Princes
les plus diftingués , les Princeſſes , mais encore
les Perſonnes de l'un & l'autre Sexe , qui auront excellé
en quelque genre que ce foit , particulierement
ceux &celles , qui auront cultivé les Sciences
& les Beaux - Arts .
Nous ne ferons graver aucune Médaille en Taille-
douce , dont nous n'aurons pas vu l'original ,
frappé dans le tems même , & dont la certitude ne
foit tout- à- fait incontestable .
Ainfi, on n'empruntera rien des Livres où ſe peuvent
trouver de pareilles gravûres , de Mezeray même
, encore moins du grand Recueil de Jacques de
Bie , où parmi pluſieurs Médailles vraies , il s'en
trouve beaucoup de ſuſpectes , d'autres viſiblement
fauſſes , & fabriquées dans des tems poſtérieurs .
L'exécution de ce Projet nous fera peut-être
moins difficile , par la quantité de Médailles , que
nous poſſedons déja , de la qualité dont il s'agit ici ,
OCTOBRE. 1744. 2255
&par les ſecours que nous nous promettons de la
part de pluſieurs perſonnes Curieuses , qui ont de
pareils Monumens , & dont nous nous ferons un
devoir& un plaiſir de citer les Cabinets
Nous commencerons par une Médaille de Fran
çois I, par la raiſon qui ſe préſente fi naturellement,
ce Grand Prince , outre ſes rares qualités du coeur
& de l'efprit , ayant été le Pere & le Reſtaurateur
des Lettres,& le magnifique Protecteur des Sçavans:
par les Médailles.
Our répondre à l'accueil favorable que le Pu
blic continuë de faire à ce Journal , & pour le
rendre encore plus agréablement inſtructif , nous
avons projetté de donner une Hiſtoire ſommaire des
Hommes Illuftres , en l'honneur deſquels on a frappé
des Médailles ,depuis la renaiſſance des Lettres
juſqu'àpréſent.
Par le titre d'Hommes Illuftres , on entend ici
non-ſeulement les Rois, les Souverains & les Princes
les plus diftingués , les Princeſſes , mais encore
les Perſonnes de l'un & l'autre Sexe , qui auront excellé
en quelque genre que ce foit , particulierement
ceux &celles , qui auront cultivé les Sciences
& les Beaux - Arts .
Nous ne ferons graver aucune Médaille en Taille-
douce , dont nous n'aurons pas vu l'original ,
frappé dans le tems même , & dont la certitude ne
foit tout- à- fait incontestable .
Ainfi, on n'empruntera rien des Livres où ſe peuvent
trouver de pareilles gravûres , de Mezeray même
, encore moins du grand Recueil de Jacques de
Bie , où parmi pluſieurs Médailles vraies , il s'en
trouve beaucoup de ſuſpectes , d'autres viſiblement
fauſſes , & fabriquées dans des tems poſtérieurs .
L'exécution de ce Projet nous fera peut-être
moins difficile , par la quantité de Médailles , que
nous poſſedons déja , de la qualité dont il s'agit ici ,
OCTOBRE. 1744. 2255
&par les ſecours que nous nous promettons de la
part de pluſieurs perſonnes Curieuses , qui ont de
pareils Monumens , & dont nous nous ferons un
devoir& un plaiſir de citer les Cabinets
Nous commencerons par une Médaille de Fran
çois I, par la raiſon qui ſe préſente fi naturellement,
ce Grand Prince , outre ſes rares qualités du coeur
& de l'efprit , ayant été le Pere & le Reſtaurateur
des Lettres,& le magnifique Protecteur des Sçavans:
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571
p. 2354-2357
MORTS.
Début :
Dame Jeanne Casimire de Bethune, Palatine Doüairiere de Russie, mourut à Leopold le [...]
Mots clefs :
Jeanne Casimire de Béthune, Palatine de Russie, Comte de Béthune, Pologne, Roi, Antoine de La Roque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORTS.
MORTS.
Ame Jeanne Caſimire de Bethune , Palatine
Doüairiere de Ruffie , mourut à Leopold le
to Avril dernier. Elle étoit fille de François Gafton
, Marquis de Bethune , Comte de Selles , &c.
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant Général
de ſes Armées , & fon Ambaſfadeur Extraordinaire
en Pologne , auprès du Roi Jean Sobieski ,
fon Beau frere , & enſuite en Suede , où il eſt mort
en 1692 , & de Dame Marie- Louiſe de la Grange
d'Arquien , fille de Henri de la Grange , Marquis
d'Arquien , mort Chevalier des Ordres du Roi , &
Cardinal ; & foeur de Marie Cafimire , Reine de
Pologne , Epouſe de Jean Sobieski .
Jeanne-Caſimire de Bethune , qui donne lieu à
cet article , avoit épousé Jean Jablonouſki Palatin
de Ruffie , dont elle a eu pluſieurs Enfans.
1º Staniſlas , Palatin de Rava. 2. Jean-Cajetan ,
Staroſte de Czchrin. 3º. Démétrius , Staroſte de
Swick . 4° . Marie Louiſe , mariée à Charles Frederic
de la Trimoirille , Duc de Châtelleraut , aujourd'hui
Prince de Talmond. 5º. Catherine , mariée
au Duc Maximilien Oſſolinſki , Chevalier de l'Ordre
du S. Eſprit , Grand-Maitre de la Maiſon du Roi
de Pologne , Duc de Lorraine, Stanislas I ,& cidevantGrand-
Tréſorier de la Couronne de Pologne.
6. Louiſe , Religieuſe du S. Sacrement à Leopold .
La Palatine de Ruſſie , par ſon Mariage avec
Je Comte Jablonouſki , étoit devenue tante maternelle
du Roi de Pologne Staniſlas I , qui eſt fils de
la foeur de ſon Mari , & ainſi grande Tante de Mazic
Leczinſka , Reine de France.
File
ОСТОBRE . 1744. 2355
Elle avoit pour Freres , 1º. Louis , Marquis de
Bethune , Mestre de Camp de Cavalerie,tué à la
Bataille d'Hocketer, en 1704.
2°. Louis-Marie- Victoire , Comte de Bethune ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Grand
Chambellan du Roi de Pologne , Duc de Lorraine,
Il a été marié 2 fois. La premiere , avec Henriette
d'Harcourt de Beuvron,fille de François,Marquis de
Beuvron , Chevalier des Ordres du Roi , & foeur du
Maréchal d'Harcourt. De pluſieurs Enfans fortis de
ceMariage , il ne reſte aujourd'hui que Marie-Ca
fimire- Théreſe Geneviève-Emmanuelle de Bethu
ne , laquelle avoit épousé en premieresNoces Fran
çois Rouxel de Medavi, Marquis de Grancey, Lieutenant
Général des Armées du Roi, Gouverneur de
Dunquerque , frere du Maréchal de Medavi , &
à préſent épouſe de Louis Auguſte Fouquet, Comte
de Bellifle , Duc de Gifors , Maréchal de France ,
Chevalier desOrdres du Roi & de la Toiſon d'Or ,
Prince de l'Empire, & Gouverneur de Metz , Commandant
dans les trois Evêchés , & Lieutenant Gé
néral de la Province de Lorraine.
Le Comte de Bethune avoit encore eu de
fon premier Mariage , Céſar , Marquis de Bethune,
mort fur le Rhin en 1736 , à la tête d'un Régiment
de Cavalerie de fon nom .
Il a épousé en ſecondes Noces Marie-Françoiſe
Fotier de Gêvres , fille de Bernard-François Potier ,
Duc de Treſmes , Pair de France, Chevalier des
Ordres du Roi , Gouverneur de Paris , de laquelle
ila eu , 1º. Armand- Louis- François , tué ſur un
Vaiſſeau du Koi,attaqué par une Eſcadre Angloiſe
en 1741 , 2º. Joachim-Cafimir- Leon , Marquisde
Bethune , Comte des Bordes, actuellement Capitaine
de Cavalerie dans le Régiment Royal Pologne.
3.Marie-Eleonore-Auguste , non encore mariée..
Le
1356 MERCURE DE FRANCE.
!
!
Le Comte de Bethune, comme il a été obſervé au
commencement de ce Mémoire , eſt neveu de la
feue Reine de Pologne , Epouſe de Jean Sobieski.
Du Mariagede cette Princefle avec le Roi Jean
Sobieſki , font nés le Prince Jacques , le Prince
Conftantin , le Prince Alexandre ,& la Princeffe
Théreſe-Cunegonde-Cafimire Sobieska.
Le Prince Jacques épouſa Elizabeth Amelie de Ba
viere-Neubourg , ſoeur de l'Impératrice , Epouſe de
l'Empereur Léopold I , de la Reine d'Eſpagne , veuve
de Charles II , de la Reine de Portugal , de la
Ducheffe de Parme , des Electeurs Palatin & de
Tréves , & de l'Evêque d'Auſbourg .
Le Prince Jacques a eu de ſon Mariage , 1º. Marie-
Charlotte Sobieſta , Epouſe du Duc de Bouillon ,
Grand-Chambellan de France. Après la mort , le
Comte de Bethune, comme ſon plus proche parent,
⚫s'eſt chargé de la tutelle de ſes Enfans. Marie-Clémentine
, ſeconde fille du Prince Jacques , a épousé
Jacques Stuart , fils de Jacques II , Roi d'Angleterre
, connû ſous le nom de Chevalier de S. George,
&a laiflé pour Enfans les deux Princes, appellés à
Romele Prince de Galles , & le Duc d'York .
LePrince Conftantin & le Prince Alexandre ,
font morts ſans pofterité.
La Princeſſe, leur ſoeur, épouſa le feu Electeur de
Baviere.De leur Mariage ſont nés l'Empereur Charles
VII , actuellement regnant , l'Electeur de Co
logne , & l'Evêque de Ratisbonne & de Liége Par
ledétail qu'on vient de faire , on voit que le Comte
de Bethune a l'honneur d'être Oncle , à la mode
de Bretagne , de l'Empereur & des Princes ſes Freres
, & grand Oncle des Princes Stuart , & que la
Palatine de Ruſſie , ſa ſoeur , partageoit avec lui les
mêmes Alliances.
Antoine
OCTOBRE, 1744 2357
Antoine de la Roque, ancien Gendarme de la Gar
de ordinaire du Roi , Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de Marſeille , mourut à Paris le trois Octobre
, dans la 72 année de ſon âge. Il étoit Auteur
duMercure de France , dédié au Roi , depuis l'année
1721. Il en a donné en tout , juſques & compris celui
du mois d'Octobre 1744 , fans aucune interruption
, 321 Volumes , avec la ſatisfaction de la Coun
&du Public.
Ame Jeanne Caſimire de Bethune , Palatine
Doüairiere de Ruffie , mourut à Leopold le
to Avril dernier. Elle étoit fille de François Gafton
, Marquis de Bethune , Comte de Selles , &c.
Chevalier des Ordres du Roi , Lieutenant Général
de ſes Armées , & fon Ambaſfadeur Extraordinaire
en Pologne , auprès du Roi Jean Sobieski ,
fon Beau frere , & enſuite en Suede , où il eſt mort
en 1692 , & de Dame Marie- Louiſe de la Grange
d'Arquien , fille de Henri de la Grange , Marquis
d'Arquien , mort Chevalier des Ordres du Roi , &
Cardinal ; & foeur de Marie Cafimire , Reine de
Pologne , Epouſe de Jean Sobieski .
Jeanne-Caſimire de Bethune , qui donne lieu à
cet article , avoit épousé Jean Jablonouſki Palatin
de Ruffie , dont elle a eu pluſieurs Enfans.
1º Staniſlas , Palatin de Rava. 2. Jean-Cajetan ,
Staroſte de Czchrin. 3º. Démétrius , Staroſte de
Swick . 4° . Marie Louiſe , mariée à Charles Frederic
de la Trimoirille , Duc de Châtelleraut , aujourd'hui
Prince de Talmond. 5º. Catherine , mariée
au Duc Maximilien Oſſolinſki , Chevalier de l'Ordre
du S. Eſprit , Grand-Maitre de la Maiſon du Roi
de Pologne , Duc de Lorraine, Stanislas I ,& cidevantGrand-
Tréſorier de la Couronne de Pologne.
6. Louiſe , Religieuſe du S. Sacrement à Leopold .
La Palatine de Ruſſie , par ſon Mariage avec
Je Comte Jablonouſki , étoit devenue tante maternelle
du Roi de Pologne Staniſlas I , qui eſt fils de
la foeur de ſon Mari , & ainſi grande Tante de Mazic
Leczinſka , Reine de France.
File
ОСТОBRE . 1744. 2355
Elle avoit pour Freres , 1º. Louis , Marquis de
Bethune , Mestre de Camp de Cavalerie,tué à la
Bataille d'Hocketer, en 1704.
2°. Louis-Marie- Victoire , Comte de Bethune ,
Maréchal des Camps & Armées du Roi , Grand
Chambellan du Roi de Pologne , Duc de Lorraine,
Il a été marié 2 fois. La premiere , avec Henriette
d'Harcourt de Beuvron,fille de François,Marquis de
Beuvron , Chevalier des Ordres du Roi , & foeur du
Maréchal d'Harcourt. De pluſieurs Enfans fortis de
ceMariage , il ne reſte aujourd'hui que Marie-Ca
fimire- Théreſe Geneviève-Emmanuelle de Bethu
ne , laquelle avoit épousé en premieresNoces Fran
çois Rouxel de Medavi, Marquis de Grancey, Lieutenant
Général des Armées du Roi, Gouverneur de
Dunquerque , frere du Maréchal de Medavi , &
à préſent épouſe de Louis Auguſte Fouquet, Comte
de Bellifle , Duc de Gifors , Maréchal de France ,
Chevalier desOrdres du Roi & de la Toiſon d'Or ,
Prince de l'Empire, & Gouverneur de Metz , Commandant
dans les trois Evêchés , & Lieutenant Gé
néral de la Province de Lorraine.
Le Comte de Bethune avoit encore eu de
fon premier Mariage , Céſar , Marquis de Bethune,
mort fur le Rhin en 1736 , à la tête d'un Régiment
de Cavalerie de fon nom .
Il a épousé en ſecondes Noces Marie-Françoiſe
Fotier de Gêvres , fille de Bernard-François Potier ,
Duc de Treſmes , Pair de France, Chevalier des
Ordres du Roi , Gouverneur de Paris , de laquelle
ila eu , 1º. Armand- Louis- François , tué ſur un
Vaiſſeau du Koi,attaqué par une Eſcadre Angloiſe
en 1741 , 2º. Joachim-Cafimir- Leon , Marquisde
Bethune , Comte des Bordes, actuellement Capitaine
de Cavalerie dans le Régiment Royal Pologne.
3.Marie-Eleonore-Auguste , non encore mariée..
Le
1356 MERCURE DE FRANCE.
!
!
Le Comte de Bethune, comme il a été obſervé au
commencement de ce Mémoire , eſt neveu de la
feue Reine de Pologne , Epouſe de Jean Sobieski.
Du Mariagede cette Princefle avec le Roi Jean
Sobieſki , font nés le Prince Jacques , le Prince
Conftantin , le Prince Alexandre ,& la Princeffe
Théreſe-Cunegonde-Cafimire Sobieska.
Le Prince Jacques épouſa Elizabeth Amelie de Ba
viere-Neubourg , ſoeur de l'Impératrice , Epouſe de
l'Empereur Léopold I , de la Reine d'Eſpagne , veuve
de Charles II , de la Reine de Portugal , de la
Ducheffe de Parme , des Electeurs Palatin & de
Tréves , & de l'Evêque d'Auſbourg .
Le Prince Jacques a eu de ſon Mariage , 1º. Marie-
Charlotte Sobieſta , Epouſe du Duc de Bouillon ,
Grand-Chambellan de France. Après la mort , le
Comte de Bethune, comme ſon plus proche parent,
⚫s'eſt chargé de la tutelle de ſes Enfans. Marie-Clémentine
, ſeconde fille du Prince Jacques , a épousé
Jacques Stuart , fils de Jacques II , Roi d'Angleterre
, connû ſous le nom de Chevalier de S. George,
&a laiflé pour Enfans les deux Princes, appellés à
Romele Prince de Galles , & le Duc d'York .
LePrince Conftantin & le Prince Alexandre ,
font morts ſans pofterité.
La Princeſſe, leur ſoeur, épouſa le feu Electeur de
Baviere.De leur Mariage ſont nés l'Empereur Charles
VII , actuellement regnant , l'Electeur de Co
logne , & l'Evêque de Ratisbonne & de Liége Par
ledétail qu'on vient de faire , on voit que le Comte
de Bethune a l'honneur d'être Oncle , à la mode
de Bretagne , de l'Empereur & des Princes ſes Freres
, & grand Oncle des Princes Stuart , & que la
Palatine de Ruſſie , ſa ſoeur , partageoit avec lui les
mêmes Alliances.
Antoine
OCTOBRE, 1744 2357
Antoine de la Roque, ancien Gendarme de la Gar
de ordinaire du Roi , Chevalier de l'Ordre Militaire
de S. Louis , de l'Académie Royale des Belles-
Lettres de Marſeille , mourut à Paris le trois Octobre
, dans la 72 année de ſon âge. Il étoit Auteur
duMercure de France , dédié au Roi , depuis l'année
1721. Il en a donné en tout , juſques & compris celui
du mois d'Octobre 1744 , fans aucune interruption
, 321 Volumes , avec la ſatisfaction de la Coun
&du Public.
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572
s. p.
Epitre Dedicatoire AU ROI.
Début :
Sire, Vous nous avés accordé le Privilege du Mercure de [...]
Mots clefs :
Mercure de France, Privilège, Majesté, Roi, Panégyrique
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Epitre Dedicatoire AU ROI.
EpitreDedicatoire
AU ROI
Sire
Yous nous aves accordé
lePrivilege du Mercure de
France,Quelbonheur pour nous,
dy travailler dans un tems
où VOTRE MAJESTE' prodigue à
1
tous les Ecrivains tant de qualités
éminentes à célébrer , & tant de gloireà
publier. On n'estpas obligé d'emprunter
le fecours de l'Eloquence ,
pour embellir les Annales de votre
vie. SIRE , le plus fimple récit de
vos Actions paffera dans la Poſtérité
pour un Panégyrique , & vos Hiftoriens
lui paroîtront des Plines. Cependant
la vérité dit de vous ce
qu'ont dit des Monarques les plus
flatés la Fable menfongere& laplus
fervile adulation. Lorsqu'on vous
peint , on n'a befoin que de la fincerité
pour conduire le Pinceau , & la
bouche ne forme point de traits qui
ne foient gravés dans le coeur. Vous
offrez , SIRE , aux yeux de l'Univers
enchanté , un Phénomene unique
, un Vainqueur chéri , un Roi
le
citoyen , enfin un tendre Pere des
Peuples. Que de fentimens dignes
d'une mémoire éternelle a fait écla→
ter votre péril pendant la fubite &
violentemaladie qui nous a fait trembler
pour vos jours ! Que de Vertus
ont triomphé ! Les vôtres , SIRE ,
celles de votre Augufte Famille
celles de tout votre Peuple ! On a
vú briller avec le plus vif éclat ,
Courage Supérieur , l'Amour Conjugal
, la Tendreffe Filiale , & le
Zéle le plus Ardent . Tous les
Coeurs ont fait unanimement votre
Panégyrique , le vôtre en a fourni
Pilluftre matiere. Finiffons . Nous
ne pouvons , SIRE , que répéter en
vous loüant. Ne rougiffons pourtant
point de n'être que Plagiaires dans
cette occafion.. Les plus fertiles Orateurs
éprouveroient le même fort ; &
de plus , peut-on trop redire ce qui
vous honore davantage & ce qui établit
mieux la félicité de votre Empire
?
Nous fommes avec le plus profond
respect ,
SIRE ,
DE VOTRE MAJESTE" ,
Les très - humbles & trèsfidéles
Sujets, FUSELIER
DE LA BRUERE .
AU ROI
Sire
Yous nous aves accordé
lePrivilege du Mercure de
France,Quelbonheur pour nous,
dy travailler dans un tems
où VOTRE MAJESTE' prodigue à
1
tous les Ecrivains tant de qualités
éminentes à célébrer , & tant de gloireà
publier. On n'estpas obligé d'emprunter
le fecours de l'Eloquence ,
pour embellir les Annales de votre
vie. SIRE , le plus fimple récit de
vos Actions paffera dans la Poſtérité
pour un Panégyrique , & vos Hiftoriens
lui paroîtront des Plines. Cependant
la vérité dit de vous ce
qu'ont dit des Monarques les plus
flatés la Fable menfongere& laplus
fervile adulation. Lorsqu'on vous
peint , on n'a befoin que de la fincerité
pour conduire le Pinceau , & la
bouche ne forme point de traits qui
ne foient gravés dans le coeur. Vous
offrez , SIRE , aux yeux de l'Univers
enchanté , un Phénomene unique
, un Vainqueur chéri , un Roi
le
citoyen , enfin un tendre Pere des
Peuples. Que de fentimens dignes
d'une mémoire éternelle a fait écla→
ter votre péril pendant la fubite &
violentemaladie qui nous a fait trembler
pour vos jours ! Que de Vertus
ont triomphé ! Les vôtres , SIRE ,
celles de votre Augufte Famille
celles de tout votre Peuple ! On a
vú briller avec le plus vif éclat ,
Courage Supérieur , l'Amour Conjugal
, la Tendreffe Filiale , & le
Zéle le plus Ardent . Tous les
Coeurs ont fait unanimement votre
Panégyrique , le vôtre en a fourni
Pilluftre matiere. Finiffons . Nous
ne pouvons , SIRE , que répéter en
vous loüant. Ne rougiffons pourtant
point de n'être que Plagiaires dans
cette occafion.. Les plus fertiles Orateurs
éprouveroient le même fort ; &
de plus , peut-on trop redire ce qui
vous honore davantage & ce qui établit
mieux la félicité de votre Empire
?
Nous fommes avec le plus profond
respect ,
SIRE ,
DE VOTRE MAJESTE" ,
Les très - humbles & trèsfidéles
Sujets, FUSELIER
DE LA BRUERE .
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Résumé : Epitre Dedicatoire AU ROI.
L'épître dédicatoire est adressée au roi pour exprimer la gratitude pour le privilège accordé au 'Mercure de France'. L'auteur met en avant les qualités éminentes et la gloire incontestable du règne royal, rendant inutile toute éloquence supplémentaire. La vérité suffit à célébrer les vertus royales, comparables aux récits les plus flatteurs. Le roi est décrit comme un phénomène unique, un vainqueur chéri, un citoyen et un père des peuples. Lors de sa récente maladie, des sentiments tels que le courage, l'amour conjugal, la tendresse filiale et le zèle ardent ont été manifestés. Tous les cœurs ont uni leurs louanges. L'auteur affirme qu'il est impossible de trop louer le roi sans devenir plagiaire, car chaque éloge renforce la félicité de son empire. L'épître se conclut par une expression de profond respect et de fidélité.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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573
p. 2-41
AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Début :
L'Ouvrage périodique auquel vous avez dessein de travailler, Monsieur, peut [...]
Mots clefs :
Philosophie, Histoire, Comédie, Tragédie, Poésie, Littérature, Anecdotes littéraires, Langues, Style, Journaliste, Pièces, Public, Goût, Ouvrages, Auteurs, Français, Art, Monde, Hommes, Lettres, Esprit, Théâtre, Roi, Pièce, Auteur, Journal, Livres, Gens, Sujet, Molière, Mérite, Jean Racine, Ouvrage, Pays, Beau, Pierre Corneille, Lecteurs, Europe, Nation, Idées
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
AVIS à un Journaliste , 10 Mai 1737.
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
L'OUVRAGE périodique auquel vous
avez deſſein de travailler , Monfieur , peut
très-bien réüflir , quoiqu'il y en ait déja de
cette eſpéce. Vous me demandez comment
il faut s'y prendre , pour qu'un tel Journal
plaiſe à notre Siecle & à la Posterité. Je
vous répondrai en deux mots ; ſoyez impartial.
Vous avez la ſcience & le goût , ſi avec
cela vous êtes juſte , je vous prédis un ſuccès
durable. Notre Nation aime tous les genres
de Litterature , depuis les Mathématiques
juſqu'à l'Epigramme. Aucun des Journaux
ne parle communément de la partie la
plus brillante des Belles-Lettres , qui font
les piéces de Théatre , n'y de tant de jolis
Ouvrages de Poësie , qui ſoutiennent tous
les jours le caractere aimable de notre Nation.
Tout peut entrer dans votre eſpece de
Journal , juſqu'à une Chanſon qui ſera bien
faite. Rien n'eſt à dédaigner. La Gréce qui
fe vante d'avoir fait naître Platon , fe glorifie
encore d'Anacreon & Ciceron ne
fait point oublier Catulle.
SUR LA PHILOSOPHIE ..
Vous ſçavez affés de Géométrie & de
Phyſique , pour rendre un compte exact des
Livres de ce genre , & vous avez affez d'efprit
pour en parler avec cet art qui leur ôte
NOVEMBRE. 1744. ॐ
Leurs épines ſans les charger de fleurs qui ne
Jeur conviennent pas .
Je vous confeillerois fur tout , quand vous
ferez des extraits de Philofophie , d'expofer
d'abord au Lecteur une eſpéce d'abregé Hiftorique
des opinions qu'on propoſe , ou des
vérités qu'on établit. Par exemple , s'agit- il
de l'opinion du vuide ? Dites en deux mots
comment Epicure croyoit le prouver , montrez
comment Gaſſendi l'a rendu plus vraifemblable
, expoſez lesdegrés infinisde probabilité
que Neuton a ajoutés enfin à cette
opinion par ſes raiſonnemens , par ſes obfervations
& par ſes calculs..
S'agit- il d'un Ouvrage ſur la Nature de
l'Air ? il est bon de montrer d'abord qu'Ariftote
& tous les Philofophes ont connu fa
péſanteur , mais non ſon degré de péfanreur.
Beaucoup d'ignorans qui voudroient
au moins ſçavoir l'Hiſtoire des Sciences ,
les gens du Monde , les jeunes Etudians
verront avec avidité par quelle raifon &
par quelles expériences , le grand Galilée
combattit le premier l'erreur d'Ariftote , au
ſujet de l'Air ; avec quel art Torricelli le
peſa , ainſi qu'on peſe un poids dans une
balance , comment on connut ſon reffort ,
comment enfin les admirables expériences
de M. Hales & de Boheraave , ont découvert
les effets de l'Air , qu'on eſt preſque forcé
4 MERCURE DE FRANCE.
d'attribuer à des propriétés de la matiere ,
inconnuës juſqu'à nos jours.
Paroît- il un Livre hériſſé de Calculs & de
Problêmes ſur la Lumiere ? quel plaifir ne
faites-vous pas au Public de lui montrer les
foibles idées que l'éloquente & ignorante
Gréce avoit de la réfraction & ce qu'en dit
l'Arabe Alhazen , le feul Géométre de ſon
tems : ce que devine Antonio de Dominis ;
ce que Deſcartes met habilement & Géométriquement
en uſage , quoiqu'en ſe trompant
; ce que découvre ce Grimaldi , qui a
trop peu vécu , enfin ce que Neuton pouffe
juſqu'aux vérités les plus déliées & les plus
hardies , auſquelles l'eſprit humain puiffe
atteindre , vérités qui nous font voir un
nouveauMonde, înais qui laiſſent un nuage
derriere elles ?
Compofera- t'on quelque Ouvrage ſur la
Gravitation des Aſtres , fur cette admirable
partie des démonstrations de Neuton ? ne
vous aura-t'on pas obligation , ſi vous rendez
l'Hiſtoire de cette Gravitation des Aftres
, depuis Copernic qui l'entrevit , depuis
Repler qui oſa l'annoncer comme par
inftinct , juſqu'à Neuton qui a démontré à
la terre étonnée , qu'elle peſe ſur le Soleil ,
&le Soleil fur elle ? Nommez dans l'occafion
les Inventeurs de toutes les découvertes
nouvelles ; que votre Ouvrage ſoit un ReNOVEMBRE.
1744. 5
giſtre fidéle de la gloire des Grands Hommes
, ſurtout en expoſant des opinions , en
les appuyant , en les combattant , évitez les
paroles injurieuſes qui irritent un Auteur &
ſouvent toute une Nation , ſans éclairer
perſonne. Point d'animoſité, point d'ironie.
Que diriez - vous d'un Avocat Général , qui
en réſumant tout un Procès , outrageroit par
des mots piquans la Partie qu'il condamne ?
Le rolle d'un Journaliſte n'eſt pas fi reſpectable
, mais fon devoir eſt à peu près le même.
Vous ne croyez point l'Harmonie préétablie
, faudra-t'il pour cela décrier Leibnits
?
SUR L'HISTOIRE.
Ce que les Journaliſtes aiment peut-être
le mieux à traiter , ce ſont les Morceaux
d'Hiſtoire , c'eſt là ce qui eſt le plus à la por .
tée de tous les hommes & le plus de leur
goût. Ce n'eſt pas que dans le fond on ne
foit auffi curieux pour le moins de connoître
la Nature , que de ſçavoir ce qu'a fait Sefoftris
ou Bachus , mais il en coure de l'application
pour examiner : par exemple, par quelle
Machine on pourroit fournir beaucoup d'eau
à la Ville de Paris , ce qui nous importe
pourtant affés , & on n'a qu'à ouvrir les
yeux pour lire les anciens Contes , qui nous
fonttranſmis ſous le nom d'Hiſtoire , qu'on
MERCURE DE FRANCE.
nous répéte tous les jours & qui ne nous
importentgueres.
Si vous rendez compte de l'Hiſtoire ancienne
, proſcrivez , je vous en conjure ,
toutes cesdéclamations contre certains Conquérans.
Laiſſez Juvenal & Boileau, donner
du fond de leur Cabinet , des ridicules à
Alexandre , qu'ils euſſent fatigué d'encens
s'ils euffent vêcu fous lui , qu'ils appellent
Alexandre inſenſé. Vous Philoſophe impartial
, regardez dans Alexandre ce Capitaine
Général de la Gréce , ſemblable à peu près à
un Scanderberg , à un Huniade , chargé
comme eux de venger ſon Pays , mais plus
heureux , plus grand , plus poli & plus magnifique
:ne le faites pas voir ſeulement
fubjuguant tout l'Empire de l'ennemi deş
Grecs , & portant fes Conquêtes juſqu'à
l'Inde , où s'étendoit la domination de Darius
, mais repréſentez le donnant des Loix
au milieude la Guerre , formant des Colonies
, établiſſant le Commerce , fondant
Alexandrie & Scanderon , qui font aujourd'hui
le centre du Négoce : c'eſt par là furtout
qu'il faut confiderer les Rois , &
c'eſt ce qu'on néglige. Quel bon Citoyen
n'aimera pas mieux qu'on l'entretienne des
Villes&des Ports que Céſar a bâris , du Calendrier
qu'il a réformé,&c.que des hommes
qu'ila fait égorger ?
NOVEMBRE. 1744 . 7
Inſpirez ſurtout aux jeunes gens plus de
goût pour l'Hiſtoire des tems récents , qui
eſt pour nous de néceſſité , que pour l'ancienne
, qui n'est que de curioſité ; qu'ils
fongentque la moderne a l'avantage d'être
plus certaine , par celanmême qu'elle eſt moderne.
Je voudrois ſurtout que vous recommandaffiez
de commencer ſérieuſement l'étude
de l'Histoire , an fiécle qui précede immédiatement
Charles-Quint, Léon X , François
Premier. C'eſt- là qu'il ſe fait dans l'efprit
humain dans notre Monde une révolutionqui
a tout changé. Conftantinople eſt
priſe , & la puiſſance des Tures eſt établie
enEurope ; l'Amérique est découverte &
conquife. L'Europe s'enrichit des tréſors du
Nouveau Monde.Veniſe, qui faisoit tout le
commerce , perd cet avantage. Les Portugais
paffent le Cap de Bonne-Efpérance ,
établiffent le Commerce des grandes Indes
par l'Ocean . La Chine , Siam , deviennent
des Alliés des Rois Europeans. Une nouvelle
politique , qui fait la balance de l'Europe,
éleve une barriere infurmontable à l'ambition
de la Monarchie univerſelle .
Une nouvelle Religion diviſe le Monde
Chrétien de créance & d'intérêt. Les Let
tres , tous les Beaux- Arts , renaiſſent , brillent
en Italie ,& répandent quelque foible
8 MERCURE DE FRANCE.
Aurore fur la France , l'Angleterre & l'E
pagne ;les Langages de l'Europe& les moeurs
ſe poliffent. Enfin c'eſt un nouveau cahos
qui ſe débroüille , & d'où naît le Monde
Chrétien , tel qu'il eſt aujourd'hui.
Le beau fiécle de Louis XIV acheve de
perfectionner ce que LéonX , tous les Médicis
, Charles Quint , François Premier ,
avoient commencé. Je travaille depuis longtems
à l'Hiſtoire de ce dernier fiécle , qui .
doit être l'exemple des fiécles à venir ; j'eſ
faye de faire voir le progrès de l'eſprit humain-&
de tous les Arts , ſous Louis XIV.
Puiſſai-je avant que de mourir laiſſfer ce Мо-
nument à lagloire de ma Nation ! J'ai bien
des matériaux pour élever cet Edifice, je ne
manque point de Mémoires ſur les avantages
que le grand Colbert a procurés & vouloit
faire à la Nation & au Monde , ſur la
vigilance infatigable , fur la prévoyance
d'un Miniſtre de la Guerre , né pour être le
Miniſtre d'un Conquérant , ſur des révolutions
arrivées dans l'Europe , fur la vie privée
de Louis XIV , qui a été dans ſon Domeſtique
, l'exemple des hommes , comme
il a été celui des Rois. J'oſe parler des faures
inſéparables de l'humanité , parce qu'elles
font valoir les vertus, & j'applique à ***
ce beau mot de Henri IV, qui diſoit à l'Ambaſſadeur
de Don Pedre : quoi donc , votre
NOVEMBRE. 1744. ,
Maître n'a-t'il pas affés de vertu pour avoir
des défauts ! mais j'ai bien peur de n'avoir
ni le tems ni la force de conduire à ſa fin ce
grandOuvrage.
,
Je vous prierai de bien faire fentir que fi
nos Hiſtoires modernes , écrites par des
Contemporains , ſont plus certaines & plus
générales que toutes les Hiſtoires anciennes,
elles font quelquefois plus douteuſes dans
les détails. Je m'explique, les hommes different
entre eux d'état, de parti , de Religion;
le Guerrier , le Magiſtrat , le ** , le ***
ne voyent point les mêmes faits avec les
mêmes yeux , c'eſt le vice de tous les tems,
Un Carthaginois n'eût point écrit les guerres
Puniques dans l'eſprit d'un Romain , &
il eût reproché à Rome la mauvaiſe foi dont
Rome accufoit Carthage.Nousn'avons gueres
d'Hiſtoriens anciens qui ayent écrit les
unscontre lesautres ſur lemêmeEvénement,
ils auroient répandu le Scepticiſme ſur des
chofes que nous prenons aujourd'hui pour
inconteſtables , quelque peu vrai-femblables
qu'elles foient , &que nous reſpectons pour
deux raiſons , parce qu'elles ſont anciennes,
&parce qu'elles n'ont pas été contredites.
Nous autres Hiſtoriens Contemporains ,
nous ſommes dans un cas bien different ; il
nous arrive ſouvent la même choſe qu'aux
Puiſſances qui ſont en guerre. Chaque Parti
t
10 MERCURE DE FRANCE.
chante victoire , chacun a raiſondeſon coté.
Voyez que de contradictions ſur Marie
Stuard, ſur les Guerres Civiles d'Angleterre ,
ſur les Troubles de Hongrie , ſur l'établiſſement
de la Religion Proteftante ; ſur le
Concile de Trente. Que dis-je ? La même
Nation aubout de vingt ans , n'a plus les
mêmes idées qu'elle avoit ſur le même Evenement&
fur la même perſonne. J'en ai été
témoin au ſujetdu feu Roi Louis XIV ; mais
quelles contradictions n'aurai-je pas a effuyer
ſur l'Hiſtoire de Charles XII ? J'ai
écrit ſa Vie finguliere ſur les Mémoires de
M.de Fabrice, qui a été huit ans ſon Favori ;
fur les Lettres de M. de Fierville , Envoyé
de France auprès de lui ; ſur celles deM.de
Villelongue ,long-tems Colonel à fon fervice;
fur celles de M. de Poniatousky. J'ai
confulté M. de Croiſſy , Ambaſſadeur de
France auprès de ce Prince , & j'apprends
à préſent que M. Norberg , Chapelain de
Charles XII , écrit une Hiſtoire de ſon Regne;
je ſuis sûrque leChapelain aura ſouvent
vû les mêmes choſes avec d'autres yeux que
le Favori , & l'Ambaſſadeur. Quel parti
prendre en ce cas ? celui de me corriger fur
le champdans les choſes où ce nouvel Hiftorien
aura évidemment raiſon , & de laifſer
les autres au jugement des Lecteurs défintéreſſes.
Que ſuis-je en tout cela ? Je ne
NOVEMBRE. 1744. Is
fuis qu'un Peintre , qui cherche à repréſenter
d'un pinceau foible , mais vrai , les hommes
tels qu'ils ont été. Tout m'eſt indifferent
de Charles XII & de Pierre-le-Grand,
excepté le bien que ce dernier a pû faire aux
hommes , je n'ai aucun ſujet de les flater ni
d'enmédire ; je les traiterai avec le refpe&
qu'on doit aux Têtes couronnées, qui viennent
de mourir , & avec le reſpect qu'on
doir à la vérité , qui ne mourrajamais.
SUR LA COMEDIE.
Venons aux Belles-Lettres ,qui ferontun
des principaux articles de votre Journal ;
vous comptez parler beaucoup des Piéces de
Théatre ; ce Projet eſt d'autant plus raifonnable
, que le Théatre eſt plus épuré parmi
nous , & qu'il eſt devenu une Ecole de
moeurs.
Vous vous garderez bien , ſans doute , de
ſuivre l'exemple de quelques Ecrivains, qui
cherchent à rabaiſſer tous leurs Contemporains
, & à décourager les Arts , dont un
bon Journaliſte doit être le ſoûtien. Il eſt
juſte de donner la préférence à Moliere, fur
les Comiques de tous les tems & de tous
les Pays, mais ne donnez point d'excluſion ;
imitez les ſages Italiens ,qui placent Raphaël
au premier rang , mais qui admirens
12 MERCURE DE FRANCE.
les Paul Veroneſe , les Carache , les Correge
, les Dominiquin , &c .
Moliere eſt le premier , mais il ſeroit injuſte
& ridicule de ne pas mettre le foncur
à côté de ſes meilleures Piéces. Refufer
ſon eſtime aux Menechmes , ne pas s'amuſer
beaucoup au Légataire univerſel, ſeroit d'un
homme ſans juſtice & fas goût , & qui ne
ſe plaît pas à Renard , n'eſt pas digne d'admirer
Moliere .
Ofez avouer avec courage, que beaucoup
de nos petites Pieces , comme le Grondeur ,
le Galant Jardinier , la Pupille , le double
Veuvage , l'Eſprit de contradiction , la Coquette
de Village , le Florentin , &c. font
au- deſſus de la plupart des petites Piéces de
Moliere. Je dis au-deſſus pour la fineſſedes
Caractéres , pour l'eſprit dont la plupart
font affaiſonnées ,& même pour la bonne
plaiſanterie.
Je ne prétends point ici entrer dans le
détailde tant de Piéces nouvelles , ni déplaire
à beaucoup de monde par des loiianges
données à peu d'Ecrivains, qui peut-être
n'en feroient pas fatisfaits ; maisje dirai hardiment
que quand on donnera des Ouvrages
pleins de moeurs , & où l'on trouve de
l'intérêt, comme le Préjugé à la mode, quand
les François ſeront affés heureux,pour qu'on
leur donne une Piéce telle que le Glorieux ,
gardezNOVEMBRE.
1744. 13
gardez-vous bien de vouloir rabaiffer leur
ſuccès , ſous prétexte que ce ne ſont pas des
Comédies dans le goût de Moliere ; évitez
ce malheureux entêtement, qui ne prend ſa
ſource que dans l'envie ; ne cherchez point
à proſcrire les Scénes attendriſſantes , qui ſe
trouvent dans cesOuvrages , car lorſqu'une
Comédie , outre le mérite qui lui eſt propre
, a encore celui d'intéreſſer , il faut
être de bien mauvaiſe humeur , pour ſe facher
qu'on donne au Public un plaifir de
plus.
J'oſe dire que ſi les Piéces excellentes de
Moliere étoient un peuplus intéreſſantes,on
veroit plus de monde à leurs repréſentations.
LeMiſantrope ſeroit auſſi ſuivi qu'il eſt eſtimé;
il ne faut pas que la Comédie dégénére
en Tragédie Bourgeoiſe. L'Art d'étendre ſes
limites ſans les confondre avec celles de la
Tragédie , eſt un grand Art qu'il feroit beau
d'encourager,&honteux de vouloir détruire
; c'en est un que ſçavoir bien rendre
compte, d'une Piéce de Théatre. J'ai toîû
jours reconnu l'eſprit des jeunes gens , au
détail qu'ils faifoient d'une Piece nouvelle
qu'ils venoient d'entendre,&j'ai remarqué
que tous ceux qui s'en acquittoient le mieux,
ont été ceux qui depuis ont acquis le plus
de réputation dans leurs Emplois , tant il eſt
vrai qu'au fond l'eſprit des affaires & le
1. Vol. B
14 MERCURE DE FRANCE.
véritable eſprit des Belles-Lettres font les
mêmes.
Expoſer en termes clairs & élégants un
ſujet , qui quelquefois eft embroiüillé , &
fans s'atracher à la diviſion des Actes,éclaircir
l'intrigue & le dénoiement , les raconter
comme une Hiſtoire intéreſſante , peindre
d'un trait les Caractéres ,dire enſuite ce
qui a paru plus ou moins vrai-ſemblable ,
bien ou mal préparé,retenir les Vers les plus
heureux ,bien ſaiſir le mérite ou le vice général
du ſtyle , c'eſt ce que j'ai vû faire
quelquefois , mais ce qui eſt fort rare chés
les Gens de Lettres même , qui s'en font
une étude , car il eſt plus facile à certains efprits
de ſuivre leurs propres idées , que de
rendre compte de celles des autres.
DE LA TRAGEDIE .
Je dirai à peu près de la Tragédie , ce que
j'ai dit de la Comédie. Vous ſçavez quel
honneur ce bel Art a fait à la France , Art
d'autant plus difficile & d'autant plus audeſſus
de la Comédie , qu'il faut être vraiment
Poëte pour faire une belle Tragédie ,
au lieu que la Comédie demande ſeulement
quelque talent pour les Vers.
Vous , Monfieur , qui entendez fi bien
Sophocle & Euripide , ne cherchez point
NOVEMBRE. 1744.
une vaine récompenſe du travail qu'il vous
en a coûté pour les entendre , dans le malheureux
plaiſir de les préferer contre votre
ſentiment à nos grands Auteurs François.
Souvenez-vous que quand je vous ai défié
de me montrer dans les Tragiques de l'Antiquité
, des morceaux comparables à certains
traits des Piéces de P. Corneille , je
dis de ſes moins bonnes , vous avouâtes
que c'étoitune choſe impoſſible. Ces traits,
dont je parle , étoient , par exemple , ces
Vers de la Tragédie de Nicomede.
Je veux , dit Prusias ,
Ecouter à la fois l'Amour & la Nature ;
Etre Pere& Maridans cette conjoncture.
Nicomede.
Seigneur , voulez-vous bien vous en fier à moi ?
Ne ſoyez l'un ni l'autre .
Prufias.
Eh que dois-je être!
Nicomede.
Roi ;
Reprenez hautement ce noble Caractére ;
Un véritable Roi n'eſt ni Mari ni Pere ,
Il regarde ſon Trône & rien de plus ; regnez ;
Rome vous craindra plus que vous ne la craignez .
Bij
16 MERCURE DE FRANCE.
Vous n'infererez point que les dernieres
Piéces de ce Pere du Théatre , foient bonnes,
parce qu'il s'y trouve de ſi beaux éclairs.
Avoüez leur extrême foibleſſe avec tout le
Public.
Agefilas & Surena ne peuvent rien diminuer
de l'honneur que Cinna & Polieucte
font à la France . M. de Fontenelle , neveu
du grand Corneille , dit dans la Vie de
fonOncle, que fi le Proverbe : Cela est beau
comme le Cid , paſſa trop tôt , il faut s'en
prendre aux Auteurs , qui avoient intérêt
à l'abolir. Non , les Auteurs ne pouvoient
pas plus cauſer la chute du Proverbe , que
celle du Cid. C'eſt Corneille lui-même qui
le détruiſit , c'eſt à Cinna qu'il faut s'en
prendre,
Ne dites point avec l'Abbé de S. Pierre ,
que dans cinquante ans , on ne joiiera plus
les Piéces de Racine ; je plains nos enfans ,
s'ils ne goûtent pas ces chefs-d'oeuvres d'élégance.
Comment leur coeur ſera-t'il donc
fait , fi Racine ne les intéreſſe pas ?
Il y a apparence que les bons Auteurs du
fiécle de Louis XIV , dureront autant que
la Langue Françoiſe , mais ne découragez
pas leurs fucceſſeurs , en affûrant que
la carriere eſt remplie , & qu'il n'y a plus
deplace. Corneille n'eſt pas aſſés intéref-
Lant; ſouvent Racine n'eſt pas affés tragiNOVEMBRE.
1744 . 17
que.L'Auteur de Vinceſlas, celui de Rhadamiſte
& d'Electre , ont des beautés particulieres
, qui manquent à ces deux grands
Hommes ,& il eſt à préſumer que ces trois
Pieces reſteront toûjours ſur le Théatre
François , puiſqu'elles s'y ſont ſoûtenuës
avec des Acteurs differens, car c'eſt la vraye
épreuve d'une Tragédie. Que dirai-je de
Manlius , Piéce digne de Corneille , & du
beau rôle d'Arianne , & du grand intérêt
qui regne dans Amaſis ? Je ne vous parlerai
point des Piéces Tragiques , faites depuis
vingt années ; comme j'en ai compoſé quelques-
unes , il ne m'appartient pas d'ofer apprécier
le mérite des Contemporains , qui
valent mieux que moi , & à l'égard de mes
Ouvrages de Théatre , tout ce que je peux
vous en dire , & vous prier d'en dire aux
Lecteurs , c'eſt que je les corrige tous les
jours.
Mais quand il paroîtra une Piéce nouvelle,
ne dites jamais la Piéce eſt excellente , ou
elle eſt mauvaiſe , ou tel Acte eſt impertinent
, ou tel rôle eſt pitoyable ; prouvez
folidement ce que vous en penfez , & laiſſez
au Public le foin de prononcer l'Arrêt ;
ſoyez für que l'Arrêt ſera contre vous, toutes
les fois que vous déciderez ſans preuve,
quand même vous auriez raiſon , car ce
n'eſt pas votre Jugement qu'on demande ,
B iij
18 MERCURE DE FRANCE .
mais le rapport du Procès , que le Public
doit juger.
Ce qui rendra furtout votre Journal précieux
, c'eſt le foin que vous aurez de comparer
les Piéces nouvelles avec celles des
Pays Etrangers , qui feront fondées ſur le
même ſujet. Voilà à quoi l'on manqua dans
le fiecte paffé ; loſqu'on fit l'examen du
Cid , on ne rapporta que quelques Vers de
P'Original Eſpagnol ; il falloit comparer les
fituations. Je ſuppoſe qu'on nous donne
aujourd'hui Manlius , de la Foffe , pour la
premiere fois , il ſeroit très- agréable de
mettre fous les yeux du Lecteur la Tragédie
Angloiſe , dont elle eſt tirée.
Paroît- il quelque Ouvrage inſtructif ſur
les Piéces de l'illuſtre Racine ? détrompez
le Public de l'idée où l'on eſt que jamais les
Anglois n'ont pû admettre le ſujet de Phédre
ſur leur Theatre ; apprenez aux Lecteurs
que laPhédrede Smith eſt une des plus
belles Piéces qu'on ait à Londres ; apprenez
leur que l'Auteur a imité tout de Racine ,
juſqu'à l'amour d'Hippolite ; qu'on a joint
enfemble l'intrigue de Phédre & celle de
Bajizet , & que cependant l'Auteur ſe vante
d'avoir tiré tout d'Euripide. Je crois que
le Lecteurs feroient charmés de voir ſous
leurs yeux la comparaiſon de quelques Scénes
de la Phédre Grecque , de la Latine ,
NOVEMBRE. 1744. 19
de la Françoiſe &de l'Angloiſe. C'eſt ainſi ,
à mon gré , que la ſage & faine Critique
perfectionneroit encore le goût des François
, & peut-être de l'Europe. Mais quelle
vraye Critique avons-nous depuis celle que
l'Académie Françoiſe fit du Cid , & à la
quelle ilmanque encore autant de choſes
qu'au Cid même ?
DES PIECES DE POESIE .
Vous répandrez beaucoup d'agrément
fur votre Journal, ſi vousl'ornez de tems en
tems de ces petites Piéces Fugitives , marquées
aubon coin,dont les Porte feüilles des
Curieux font remplis.On a desVersduCom
teAntoineHamilton,né en France,qui refpirent
tantôt le feu poëtique, tantôt la douce
facilité du ſtyle Epiſtolaire. On a mille pe
tits Ouvrages charmans de Mrs Duflé , de
S. Aulaire, Ferrand, de la Faye , de Fieubet,
de M. le P. Henaut , & de tant d'autres.
Ces fortes de petits Ouvrages, dont je vous
parle , ſuffiſoient autrefois à faire la réputation
des Voiture , des Sarrafin , des Chapelle;
ce mérite étoit rare alors. Aujourd'hui
qu'il eſt plus répandu , il donne peutêtre
moins de réputation , mais il ne fait
pas moins de plaiſir aux Lecteurs délicats.
NosChanfons valent mieux que celles d'A
B iiij
20 MERCURE DE FRANCE.
• nacreon , & le nombre en eſt étonnant ; on
en trouve même qui joignent la morale
avec la gayeté , & qui annoncées avec art ,
n'aviliroient point du tout un Journal ſérieux
; ce ſeroit perfectionner le goût , fans
nuire aux moeurs.
Comme vous n'aurez pas tous les jours
des Livres nouveaux , qui méritent votre
examen , ces petits morceaux de Littérature
rempliront très-bien les vuides de votre
Journal. S'il y a quelques Ouvrages de Profe
ou de Poësie, qui faſſent beaucoup de bruit
dans Paris , qui partagent les eſprits , & fur
leſquels on fouhaite une Critique éclairée ,
c'eſt alors qu'il faut ofer fervir de Maître
au Public , ſans le paroître ,& le conduifant
comme par la main, lui faire remarquer
les beautés ſans emphafe, & les défauts
ſans aigreur ; c'eſt alors qu'on aime en vous
cette Critique , qu'on déteſte & qu'on mépriſe
dans d'autres.
Un de mes amis, examinant trois Epitres
en Vers diffilabes , qui exciterent beaucoup
de murmure il y a quelque tems , fit de la
ſeconde , où tous nosAuteurs font inſultés,
l'examen ſuivant , dont voici un échantillon
, qui paroît dicté par la juſteſſe & la
modération.
Voici le commencement de la Piéce qu'il
examinoir.
NOVEMBRE. 1744 . 21
Tout Inſtitut , tout Art , toute Police ,
Subordonnée au pouvoir du caprice ;
Doit être auffi conféquemment pour tous ,
Subordonnée à nos differens goûts .
Mais de ces goûts la diſſemblance extrême ,
A le bien prendre , eſt un foible Problême ,
Et , quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais
Par des talens que le travail cultive ,
A ce premier , pas pas , on arrive ,
Et le Public , que ſa bonté prévient ,
Pour quelque tems , s'y fixe & s'y maintient.
Mais ébloüis enfin par l'étincelle
De quelque mode inconnue & nouvelle ,
L'ennui du beau nous fait aimer le laid ,
Et préférer le moindre au plus parfait.
:
Voici l'Examen.
Ce premier Vers , tout Institut , tout Art ,
toute Police , ſemble avoir le défaut , je ne
dis pas d'être Profaïque , car toutes ces Epitres
le font , mais d'être une Profe un peu
trop foible & dépourvûë d'élégance & de
clarté. La Police ſemble n'avoir aucun rapport
au goût dont il eſt queſtion. De plus ,
le terme de Police doit- il entrer dans des
Vers ? conféquemment , doit à peine être admis
dans la Proſe noble. Cette répetition
du mot Subordonnée ,ſeroit ridicule , quand
:
By
1
22 MERCURE DE FRANCE.
:
même le terme feroit élégant , & ſemble
infupportable , puiſque ce terme eſt une
expreffion plus convenable àdes affaires ,
qu'à la Poësie. La Diſſemblance ne paroît
pas le mot propre ; dire que la diffemblance
desgoûts est un foible Problême , je ne crois
pas que cela foit François. A le bien prendre
, paroît une expreffion trop inutile &
trop baffe. Enfin , il ſemble qu'un Problê
me n'eſt ni foible ni fort , il peut être aiſe
ou difficile , & ſa ſolution peut être fauffe ,
équivoque , erronnée .
Et quoiqu'on diſe , on n'en ſçauroit jamais
Compter que deux , l'un bon , l'autre mauvais.
Non-feulement la Poëſie aimable s'accommode
peu de cet air de dilemme &
d'une pareille ſechereſſe , mais la raiſon
femble peu s'accommoder de voir en huit
Vers , que tout Art eſt ſubordonné à nos
differens goûts , & que cependant il n'y a
que deuxgoûts.
Arriver au goût pas-à-pas , eſt encore , je
crois, une façon de parler peu convenable
même en Profe.
Et le Public , que la bonté previent
Est- ce la bonté du Public ; eſt- ce la bonté
du goût ?
L'ennui dubeau nous fait aimer le laid ,
Enpréférer le moindre au plus plus parfait..
NOVEMBRE. 1744. 23
I1 °. Le beau & le laid , font des exprefhons
réſervées au bas Comique. 2° . Si on
aime le laid , ce n'eſt pas la peine de dire
enſuite qu'on préfére le moins parfait. 3 °.
Le moindre n'est pas oppoſé Grammaticalement
au plus parfait. 4". Le moindre eſt un
mot qui n'entre jamais dans la Poësie. C'eſt
ainſi que ce Critique faifoir fentir fans amertume
, toute la foibleſſe de ces Epitres. II
n'y avoit pas trente Vers qui échapafflent à
ſajuſte cenfure ,& pour mieux inſtruire les
jeunes gens , il comparoît à cet Ouvrage un
autreOuvrage du même Auteur ſur un fujet
de Littérature à peu près ſemblable. Il rapportoit
les Vers de l'Epitre aux Mufes , imités
de Deſpreaux , & cet objet de comparaifon
achevoit de perfuader mieux que les
diſcuſſions les plus folides & les plus fubtiles.
De l'expoſé de tous ces Vers diſſillabes ,
ilprenoit occafion de faire voir qu'il ne
faut jamais confondre les Vers de cinq pieds.
avec les Vers Marotiques. Il prouvoit que
le ſtyle,qu'on appelle de Marot,ne doit être
admis que dans une Epigramme &dans un
Conte , comme les figures de Calor ne doivent
paroître que dans des Groteſques
mais quand il faut mettre la Raifon enVers ,
peindre , émouvoir , écrire élégamment ,
alors ce mêlange monstrueux de la Langue
Bvj
24 MERCURE DE FRANCE.
qu'on parloit il y a 200 ans , & de la 、
Langue de nos jours , eſt l'abus le plus condamnable
qui fe foit gliffé dans la Poefie.
Marot parloit ſa Langue ; il faut que nous
parlions la nôtre. Cette bigarure eſt auffi
révoltante pour les hommes judicieux , que
le feroit PArchitecture Gothique mêlée avec
la Moderne : vous aurez ſouvent occafion
dedétruire ce faux goût. Les jeunes gens
s'adonnent à ce ſtyle , parce qu'il eſt malheureuſement
facile.
Il en a couté peut-être à Defpreaux pour
dire élégamment :
Faites choix d'un Cenſeur ſolide& falutaire,
Que la Raiſon conduiſe & le ſçavoir éclaire ,
Et dont le crayon sûr, d'abord aille chercher
L'endroit que l'on fent foible , & qu'on veut ſe
cacher.
Mais il eſt bien difficile , & est- il bien
élégant de dire ?
Donc, fi Phoebus ſes échets vous adjuge ,
Pour bien joüer , confultez tout bon Juge.
Pour bien joüer , hantez les bons Joüeurs ,
Sur tout , craignez le poiſon des Loüeurs;
Acoſtez - vous de fidéles Critiques.
Ce n'est pas qu'il faille condamner des
NOVEMBRE. 1744. 25
Vers familiers dans ces Piéces de Poësie , au
contraire , ils y font néceſſaires , comme les
jointures dans le corps humain , ou plutôt
:
comme des repos dans un Voyage.
Nam Sermone opus eſt , modo triſti ,ſepè jocoso
Deffendente vices modo Rhetoris atque Poeta ,
Interdum urbani parcentis viribus , atque
Extenuantis eas confulto.
Tout ne doit pas être orné , mais rien ne
doit être rebutant. Un langage obfcur &&
groteſque n'est pas de la fimplicité , c'eſt de
la grofiereté recherchée .
DES MELANGES DE LITTERATURE ,
Et des Anecdoctes Littéraires.
Je raſſemble ici ſous le nom de Mêlanges
de Littérature , tous les Morceaux dé
tachés d'Hiftoire , d'Eloquence , de Morale
, de Critique , & ces petits Romans qui
paroiſſent ſi ſouvent. Nous avons des Chefsd'oeuvres
en tous ces genres ; je ne crois pas
qu'aucune Nation puiſſe ſe vanter d'un fi
grand nombre d'aufli jolis Ouvrages de Bekles-
Lettres. Il eſt vrai qu'aujourd'hui , ce
genre facile produit une, foule d'Auteurs.
On en compteroit quatre ou cinq mille depuis
cent ans. Mais un Lecteur en uſe avee
1
26 MERCURE DE FRANCE.
les Livres , comme un Citoyen avec les
hommes. On ne vit pas avec tous ſes Contemporains
; on choiſit quelques amis. Il ne
faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante
mille Volumes à la Bibliothéque du
Roi , que de ce qu'il y a cent cinquante
mille hommes dans Paris. Tous ces Livres ,
dans lesquels on trouve ſouvent des chofes
agréables , amuſent ſucceſſivement les honnêtes-
gens , délaſſent l'homme férieux dans
l'intervalle de ſes travaux , & entretiennent
dans la Nation cette fleur d'eſprit , & cette
délicateſſe, qui fait fon caractere.
Ne condamnez point avec dureté tout
cequi ne ſera pas la Rochefoucaut ou la
Fayette ; tout ce qui ne fera pas auffi parfait
que la Conſpiration de Veniſe de l'Abbé de
S. Real , auſſi plaiſant & auffi original que
la converſation du Pere Canaye & du Maréchal
d'Hocquincourt , écrite par Charleval
& à laquelle S. Evremont a ajouté
une fin moins plaiſante , & qui languit un
peu ; enfin , tout ce qui ne ſera pas aufli naturel
, auſſi fin , auffi guai que le Voyage ,
quoiqu'un peu inégal,de Bachaumont &de
Chapelle.
د
Non fi primores Moconius tenet
Sedes Homerus , Pindarica latent,
Caique Alcaique minaces :
Steficorique graves camana
NOVEMBRE. 1744. 27
Necfi quid olim lufit Anacreon ,
Delevit atas , Spirat adhuc amor ,
Vivuntque commiffi calores
Æolis fidibus puella.
Dans l'expofition que vous ferez de ces
Ouvrages ingénieux , badinant à leur exemple
avec vos Lecteurs,&répandant les fleurs
avec ces Auteurs dont vous parlerez , vous
ne tomberez pas dans cette ſévérité de quelques
Critiques , qui veulent que tout foit
écrit dans le goût de Ciceron ou de Quintilien.
Ils crient que l'éloquence eſt énervée,
que le bon goût eſt perdu , parce qu'on aura
prononcé dans une Académie un Difcours
brillant , qui ne ſeroit pas convenable
au Barreau. Ils voudroient qu'un Conte fur
écrit du ſtyle de Bourdaloiie. Ne diftingueront-
ils jamais le tems , les lieux & les perfonnes
?Veulent-ils que Jacob ,dans lePayfan
parvenu , s'exprime comme Péliffon ou
Patru ? Une éloquence mâle , noble , ennemie
des petits ornemens , convient à tous
les grands Ouvrages. Une penſée trop fine
feroit une tache dans le Diſcours fur l'Hiftoire
Univerſelle de l'éloquent Boffuet.
Mais dans un Ouvrage d'agrément , dansun
Compliment , dans une Plaifanterie , toutes
les graces légeres , la naiveté ou la fineſſe
, les plus petits ornemens , trouvent
leur place. Examinons-nous nous-mêmes.
28 MERCURE DE FRANCE.
Parlons -nous d'affaires , du ton des entretiens
d'un repas ? Les Livres ſont la peinture
de la vie humaine ; il en faut de folides
, & on en doit permettre d'agréables .
N'oubliez jamais , en rapportant les traits
ingénieux de tous ces Livres , de marquer
ceux qui font à peu près ſemblables chés les
autres peuples, ou dans nos anciens Auteurs.
On nous donne peu de penſées , que l'on ne
trouve dans Sénéque , dans Gratien , dans
Montagne , dans Bacon , dans le Spectateur
Anglois. Les comparer enſemble ( & c'eſt
en quoi le goût conſiſte ) c'eſt exciter les
Auteurs à dire , s'il ſe peut , des chofes nouvelles
; c'eſt entretenir l'émulation , qui eft
la mere des Arts : quelle fatisfaction pour
un Lecteur délicat , de voir d'un coup d'oeil
ces idées qu'Horace a exprimées dans des
Vers négligés , mais avec des paroles ſi expreſſives
: ce que Deſpreaux a rendu d'une
maniere ſi correcte , ce que Driden & Rocheſter
ont renouvellé avec le feu de leur
génie ! Il en eſt de ces paralleles comme de
l'Anatomie comparée , qui fait connoître la
Nature : c'eſt par là que vous ferez voir
fouvent , non-feulement ce qu'un Auteur a
dit , mais ce qu'il auroit pû dire , car fi vous
ne faires que le répéter , à quoi bon faire un
Journal ?
Il y a fur tout des Anecdotes Littéraires ,
NOVEMBRE. 1744. 29
fur leſquelles il eſt toujours bon d'inſtruire
le Public , afin de rendre à chacun ce qui lui
appartient.
Apprenez par exemple au Public , que le
Chef-d'oeuvre d'un inconnu , ou Matanafius
eſt de feuM. Deſallengre , & d'un illuſtre
Mathématicien , conſommé dans tout
genre de Littérature , & qui joint l'eſprit à
Férudition ; enfin , de tous ceux qui travailloient
à la Haye au Journal Littéraire , &
que M. de S. Hyacinte fournit la Chanſon
avec beaucoup de Remarques. Mais ſi on
ajoute à cette plaiſanterie une infame Brochure
digne de la plus vile canaille , & faite
fans doute par un de ces mauvais François
qui vontdans les Pays Etrangers deshonorer
les Belles- Lettres & leur Patrie , faites
fentir l'horreur & le ridicule de cet affemblage
monstrueux .
Faites- vous toujours un mérite de venger
les bons Ecrivains des Zoïles obfcurs qui
les attaquent. Démêlez les artifices de l'envie
: publiez par exemple que les ennemis
de notre illuftre Racine firent réimprimer
quelques vieilles Piéces oubliées , où ils inférerent
plusde cent Vers de ce Poëte.admi
rable. J'en ai vû une intitulée , S. Jean-
Baptiste , dans laquelle on retrouvoit une
Scéne preſque entiere de Berenice, Ces malheureux
, aveuglés par leur paffion , ne fenSo
MERCURE DE FRANCE.
toient pas même la difference des ſtyles , &
croyoient qu'on s'y méprendroit , tant la
fureur de lajaloufie eſt ſouvent abfurde.
En deffendant lesAuteurs contre l'ignorance
& l'envie qui leur imputent de mauvais
Ouvrages , ne permettez pas non plus
qu'on attribuë à de grands hommes des Livres
, peut-être bons en eux mêmes , mais
qu'on veut accréditer par des noms illuftres,
auſquels ils n'appartiennent point.
Le projet de la prétenduë Paix univerſelle,
attribué à Henri IV par les Sécretaires de
Maximilien de Sully , qui rédigerent fes
Mémoires , ne ſe trouve en aucun autre endroit.
Les Mémoires de Villeroy n'endiſent
mot ; on n'en voit aucune trace dans aucun
Livre du tems. Joignez à ce filence la confideration
de l'état ou l'Europe étoit alors ,
& voyez ſi un Prince auſſi ſage que Henrile-
Grand a pû concevoir un projet d'une
exécution impoffible.
Si on réimprime ( comme on me le mande)
le Livre fameux , connu ſous le nom du
Teſtament Politique du Cardinal de Richelieu
, montrez combien on doit douter que
cegrand Miniſtre en ſoit l'Auteur . 1º. Parceque
jamais le Manuſcrit n'a été vû , ni connu
chés ſes héritiers , ni chés les Miniſtres
qui lui fuccederent. 2°. Parce qu'il fut imprimé
trente ans après ſa mort , ſans avoir
NOVEMBRE.
1744. 31
été annoncé auparavant. 3 °. Parce que l'Editeur
n'oſe pas ſeulement dire de qui il
tient le Manufcrit , ce qu'il eſt devenu , en
quelle main il l'a déposé. 4°. Parce qu'il eſt
d'un ſtyle très-different des autres Ouvrages
du Cardinal de Richelieu. 5°. Parce qu'on
lui fait ſigner ſon nom d'une façon dont il
ne ſe ſervoit pas. 6° . Parce que dans l'Ouvrage
il y a beaucoup d'expreſſions & d'idées
, peu convenables à un Grand Miniftre
, qui parle à un Grand Roi. Il n'y a pas
d'apparence qu'un homme auſſi poli que
le Cardinal de Richelieu , eur appellé la
Dame d'Honneur de la Reine La Dufargis,
comme s'il eut parlé d'une femme publique.
Eſt- il vrai -femblable que le Miniſtre d'un
Roi de quarante ans , lui faſſe des leçons ,
plus propres à un jeune Dauphin qu'on
éléve , qu'à un Monarque âgé , de qui l'on
dépend ?
Dans le ſecond Chapitre , il avance cette
nouvelle propoſition, que la Raifon doit être
la règle de la conduite. Dans un autre , il dit
que l'Eſpagne , en donnant un million par
an aux Proteftans , rendoit les Indes qui
fourniffoient cet argent , tributaires de l'Enfer.
Expreffion plus digne d'un mauvais
Orateur , que d'un Miniſtre éloquent , tel
que ce Cardinal. Dans un autre , il appelle
le Duc de Mantouë , ce pauvre Prince. Enfin
32 MERCURE DE FRANCE.
eſt-il vraiſemblable , qu'il eut rapporté au
Roi des bons mots de Bautru , & cent minuties
pareilles dans un Teſtament Politique
?
7°. Comment celui qui a fait parler le
Cardinal de Richelieu , peut-il faire dire
(dans les premieres pages ) que dès qu'il
fut appelle au Conſeil ,il promit au Roi
d'abaiſſer ſes ennemis , les Huguenots , &
les Grands du Royaume ? Ne devoit- on pas
ſe ſouvenir , que le Cardinal de Richelieu ,
remis dans le Conſeil par les bontés de la
Reine-Mere , n'y fut que le ſecond pendant
plus d'un an , & qu'il étoit alors bien loin
d'avoir de l'aſcendant ſur l'eſprit du Roi , &
d'être premier Miniſtre ?
8 °. On prétend ( dans le ſecond Chapitre
Livre premier ) que pendant cinq
ans le Roi dépenſa pour la Guerre 60 mil
lions par an , qui en valent environ fixvingt
de notre monnoye , & cela , fans cefſer
de payer les Charges de l'Etat & fans
moyens extraordinaires ; & d'un autre côté ,
dans le Chapitre 9 , ſeconde Partie , il eſt
dit qu'en tems de Paix , il entroit à l'épargne
environ par an trente-cinq millions ,
dont il falloit encore rabattre beaucoup . Ne
paroît-il pas entre ces deux calculs une contradiction
évidente ?
:
9. Est- il d'un Miniſtre d'appeller à tout
NOVEMBRE. 1744. 33
moment les Rentes à 8 , à 6 , às pour cent,
des Rentes au denier 8 , au denier 6 , au
deniers ? Ledenier cinq eſt vingt pour cent;
& le denier vingt eſt cinq pour cent ; ce
ſont des choſes qu'un apprentif ne confondroit
pas.
10º. Eſt- il vraiſemblable que le Cardinal
de Richelieu ait appellé les Parlemens ,
Cours Souveraines , & qu'il propoſe , Chap.
໑ , Part, 2 , de faire payer la Taille à ces
Cours Souveraines ? 11º. Eſt- il vraiſemblable
qu'il ait propoſé de ſupprimer lesGa
belles ; & ce projet n'a-t'il pas été fait par
un Politique oiſif, plutôt que par un homme
nourri dans les affaires ? 12°. Enfin ne
voit- on pas combien il eſt incroyable qu'un
Miniſtre , au milieu de la Guerre la plus
vive , ait intitulé un Chapitre : Succinte narration
des Actions du Roi , jusqu'à la Paix ?
Voilà bien des raiſons de douter , que cet
illuſtre Miniſtre ſoit l'Auteur de ce Livre.
Je me souviens d'avoir entendu dire dans
mon enfance à un Vieillard très-inſtruit ,
que le Teftament Politique étoit de l'Abbé
de Bourſeis , l'un des premiers Académiciens.
Mais je crois qu'il eſt plus aiſé de ſçavoir
de qui ce Liyre n'eſt pas , que de connoître
ſon Auteur ; & en rendant ainſi juftice
à tout le monde , en péſant tout dans
une balance exacte , élevez-vous fur tout
contre la calomnie.
34 MERCURE DE FRANCE.
(
4
Parlez avec courage contre ces injuftices
, & faites ſentir à tous les Auteurs
de ces infamies , que le mépris & l'horreur
du Public feront éternellement leur partage.
SUR LES LANGUES.
Il faut qu'un bon Journaliſte ſcache au
moins l'Anglois & l'Italien , car il y a beaucoup
d'Ouvrages de génie dans ces Langues,&
legénie n'eſt preſque jamais traduit.
Ce font , je crois , les deux Langues de l'Europe
les plus néceſſaires à un François. Les
Italiens ſont les premiers qui ayent retiré
les Arts de la Barbarie , & il y a tant de
grandeur , tant de force d'imagination , jufquesdans
les fautes des Anglois , qu'on ne
peut trop conſeiller l'étude de leur Langue.
Il eſt triſte que leGrec ſoit négligé en
France , mais il n'eſt pas permis à un Journaliſte
de l'ignorer. Sans cette connoiſſance
, il y a un grand nombre de mors François
,dont il n'aura jamais qu'une idée confuſe
: car depuis l'Arithmétique juſqu'à
l'Aſtronomie , quel eſt le terme d' Art , qui
ne dérive de cette Langue admirable ?A
peine y a-t'il un muscle , une veie , un ligament
dans notre corps , une maladie , ut.
reméde, dont le nom ne ſoitGrec ; donnez
NOVEMBRE. 1744. 35
moi deux jeunesgens , dont l'un ſçaura cette
Langue & dont l'autre l'ignorera , que ni
l'un ni l'autre n'ait la moindre teinture
d'Anatomie , qu'ils entendent dire qu'un
homme eſt malade , d'une péripneumonie ,
celui qui ſçait le Grec entendra tout d'un
coup dequoi il s'agit , parce qu'il voit dequoi
ces mots ſont compoſés ; l'autre ne
comprendra abſolument rien.
Pluſieurs mauvais Journaliſtes ont ofé
donner la préférence à l'Iliade de la Motte
fur l'Iliade d'Homere . Certainement s'ils
avoient lû Homere en leur Langue , il eufſent
vû que la Traduction eſt plus au-defſous
de l'Original , que Segrais n'eſt audeſſous
de Virgile.
Un Journaliſte , verſé dans la LangueGrecque
, pourra-t'il s'empêcher de remarquer
dans les Traductions que Toureils a fait de
Demofthene , quelques foibleſſes au milieu
de ſes beautés ?
Si quelqu'un ( dit le Traducteur ) vous demande,
Meſſieurs les Athéniens, avez- vous la
Paix?Non, de parJupiter , répondez - vous ,
nous avons la Guerre avec Philippe.
Le Lecteur , ſur cet expoſé , pourroit croirequeDemofthene
plaiſante à contre-tems ;
que ces termes familiers ,& réſervés pour le
bas Comique : Meſſieurs les Athéniens depar
Jupiter , répondent à de pareilles expref
1
36 MERCURE DE FRANCE.
1
,
Lions Grecques. Il n'en est pourtant rien , &
cette faute appartient toute entiere au Traducteur.
Ce font mille petites inadvertences
pareilles , qu'un Journaliſte éclairé peut
faire obſerver , pourvû qu'en même- tems
il remarque encore plus les beautés.
Il feroitàſouhaiter que les Sçavans dans
les Langues Orientales ,nous euffent donné
des Journaux des Livres de l'Orient. Le
Public ne feroit pas dans la profonde ignorance
où il eſt de l'Hiſtoire de la plus grande
parrie de notre Globe ; nous nous accoutumerions
à réformer notre Chronologie ;
nous ferions plus inſtruits de la Religion de
Zoroastre , dont les Sectateurs ſubſiſtent en
core , quoique ſans Patrie , à peu près com
me les Juifs , & quelques autres Sociétés ſuperftitieuſes
, répandues de tems immémo
rial dans l'Afie ;on connoîtroit les reſtes de
L'ancienne Philofophie Indienne ; on ne
donneroit plus le nom faſtueux d'Hiſtoire
Univerſelle à des Recueils de quelques Fables
d'Egypte , des Révolutions d'un Pays ,
grand comme la Champagne , nommé la
Gréce , & du Peuple Romain , qui tout
grand qu'il a été , n'a jamais eu ſous ſa domination
tant d'Etats que le peuple de Mahomet
, & qui n'a jamais conquis la dixiéme
partie du monde.
Mais auffi que votre amour pour les Langues
NOVEMBRE. 1744. 37
guer étrangeres ne vous faſſe pas mépriſer
ce qui s'écrit dans votre Patrie ; ne ſoyez
point comme ce faux délicat , à qui Pétrone
faitdire :
Ales phaſiacis petita colchis ,
Atque afra volucres placent palato ,
Quid quid quæritur optimum videtur.
On ne trouva dans la Bibliothéque de
l'Abbé de Longuerue , après ſa mort , aucun
Poëte François.
و en fait Je voudrois , encore une fois
de Belles-Lettres , qu'on fût de tous les
Pays , & furtout du ſien. J'appliquerai à ce
ſujet , des Vers de M. de la Motte , car
il en a fait d'excellens.
C'eſt par l'étude que nous ſommes
Contemporains de tous les hommes ,
Et Citoyens de tous les Lieux.
DU STYLE D'UN JOURNALISTE.
Quant au ſtyle d'un Journaliſte , Bayle
eſt peut-être le premier modéle , s'il vous
en faut un; c'eſt le plus profondDialecticien
qui ait jamais écrit ; c'eſt le ſeul Compilateur
qui ait du goût; cependant dans ſon
I. Vol. C
38 MERCURE DE FRANCE.
ſtyle , toûjours clair & naturel , il y a top
de négligence , trop d'oubli des bienféancess
, trop d'incorrection. Il eſt diffus ; il
fait , à la vérité , converſation avec ſon
Lecteur , comme Montagne , & en cela il
charme tout le monde , mais il s'abandonne
à une molleſſe de ſtyle , & aux expreſſions
triviales d'une converſation trop ſimple ,
& en cela il rebute ſouvent l'homme de
gofût .
En voici un exemple , qui me tombe fous
la main , c'eſt l'article d'Abaillard , dans
fon Dictionnaire . Abaillard , dit- il, s'amufoit
plus a tâtonner & à baiſer ſon Ecoliere ,
qu'à lui expliquer un Auteur. Un tel défaut
lui eſt trop familier ; ne l'imitez pas.
Nul chef- d'oeuvre, par vous écrit juſqu'aujourd'hui,
Ne vous donne le droit de faillir comme à lui .
N'employez jamais un mot nouveau , à
moins qu'il n'ait ces trois qualités , d'être
néceſſaire , intelligible , & fonore. Des
idées nouvelles , furtouten Phyſique , exigent
des expreſſions nouvelles, mais ſubſtituer
à un mot d'uſage un autre mot , qui
n'a que le mérite de la nouveauté , ce n'eſt
pas enrichir la Langue , c'eſt la gâter. Le
fiécle de Louis XIV. mérite ce reſpect des
François , que jamais ils ne parlent un auNOVEMBRE.
1744. 39
tre Langage,que celui qui a fait lagloire de
ces belles années .
Songez ſurtout que ce n'eſt point avec la
familiarité du ſtyle Epiſtolaire,mais que c'eſt
avec ladignitédu ſtyledeCiceron,qu'ondoit
traiter la Philoſophie. Mallebranche, moins
pur que Ciceron , mais plus fort & plus
rempli d'images , me paroît un grand modéle
dans ce genre , & plût à Dieu qu'il
eût établi des vérit ésauſſi ſolidement, qu'il
a expoſé ſes opinions avec éloquence !
Loke , moins élevé que Mallebranche ,
peut-être trop diffus , mais plus élégant ,
s'exprime toûjours dans ſa Langue avec netreté&
avec grace ; ſon ſtyle eft charmant ,
puroque fimillimus amni. Vous ne trouvez
dans ces Auteurs aucune envie de briller à
contre-tems , aucune pointe , aucun artifice.
Ne les ſuivez pas ſervilement : O imitatores
fervum pecus ! mais à leur exemple ,
rempliſſez -vous d'idées profondes & juttes;
alors les mots viennent aisément , Rem verba
fequuntur. Remarquez que les hommes
qui ont le mieux penſe , ſont auſſi ceux qui
ont le mieux écrit.
Si la Langue Françoiſe doit bien-tôt ſe
corrompre, cette altération viendra de deux
ſources; l'une eſt le ſtyle affecté de quelques
Auteurs qui ont vêcu en France; l'autre eſt
ને
Cij
40 MERCURE DE FRANCE.
la négligence des Ecrivains qui réſident
dans les Pays Etrangers ; les Papiers publics
& les Journaux ſont infectés continuellement
d'expreſſions impropres , aufquelles
le Public s'accoûtume , à force de
les relire .
Par exemple , rien n'eſt plus commun
dans les Gazettes que cette phrase , nous
apprenons que les affiégeans auroient un
zeljourbattu en breche ; on ditque les deux
armées ſeſeroient approchées ; au lieu de , les
deux armées ſeſont approchées ; les affiégeans
ont battu en breche , &c.
Cette conſtruction , très-vicieuſe , eſt
imitée du ſtyle qu'on a malheureuſement
conſervédans le Barreau ,& dans quelques
Edits; on fait dans ces Piéces parler au Souverain
un Langage gothique. Il dit, on nous
auroit remontré , au lieu de , on nous a remontré
; Lettres Royaux , au lieu de Lettres
Royales ; voulons & nous plaît , au lieu de
toute autre phrafe plus méthodique & plus
grammaticale ; ce ſtyle gothique des Edits
&des Loix, eft comme une cérémonie dans
laquelle on porte des habits antiques , mais
il ne faut point les porter ailleurs. On feroit
même beaucoup mieux de faire parler
le Langage ordinaire aux Loix qui ſont faites
pour être entenduës aisément ; on de
NOVEMBRE.
1744. 41
vroit imiter l'élégance des Inſtituts de Juftinien.
Les Ecrivains doivent éviter cet abus ,
dans lequel donnent tous les Gazetiers
Etrangers ; il faut imiter le ſtyle de la
Gazette qui s'imprime à Paris ; elle dit
correctement les choſes qu'elle doit dire .
La plupart des Gens de Lettres , qui travaillent
en Hollande , où ſe fait le plus
grand commerce de Livres , s'infectent d'une
autre eſpece de barbarie , qui vient du
Langage desMarchands ; ils commencent à
écrire par contre , pour au contraire ; cette
préſente, au lieude cette Lettre ; le change ,
au lieu de changement. J'ai vû des Traductions
d'excellents Livres , remplies de ces
expreſſions. Le ſeul expoſé de pareilles fautes
doit ſuffire pour corriger les Auteurs .
Fermer
Résumé : AVIS à un Journaliste, 10 Mai 1737.
Dans une lettre datée du 10 mai 1737, l'auteur donne des conseils à un journaliste pour la création d'un journal périodique. Il insiste sur l'impartialité et la diversité des genres littéraires à inclure, tels que les mathématiques, la poésie, les pièces de théâtre et les œuvres poétiques. Pour les articles philosophiques, il suggère de résumer les opinions et les vérités historiques, en illustrant les évolutions des idées à travers les contributions de philosophes et scientifiques comme Épicure, Newton, Aristote et Galilée. En histoire, il recommande de traiter les sujets avec soin, en évitant les critiques excessives, et met en avant l'importance de l'histoire récente, marquée par des événements comme la prise de Constantinople et la découverte de l'Amérique. L'auteur exprime également son désir de rédiger l'histoire du siècle de Louis XIV. Concernant les œuvres théâtrales, il préconise une critique équilibrée, reconnaissant la valeur des œuvres modernes tout en respectant les classiques. Il critique ceux qui refusent de reconnaître la valeur des œuvres contemporaines et souligne l'importance de l'intérêt et de la moralité dans les pièces de théâtre. Pour la tragédie, il reconnaît la difficulté et la supériorité de cet art, mentionnant des auteurs comme Corneille et Racine. Il encourage à comparer les œuvres françaises avec celles des pays étrangers pour enrichir la critique. Le texte met également en lumière la littérature théâtrale française, en particulier les comédies et tragédies. L'auteur admire les œuvres modernes comme 'Le Préjugé à la mode' et 'Le Glorieux', tout en reconnaissant la valeur des pièces de Molière. Il valorise la diversité des œuvres littéraires et encourage à apprécier les livres pour leur capacité à divertir et à enrichir l'esprit. Il insiste sur l'importance de comparer les idées des auteurs pour encourager l'innovation et l'émulation. L'auteur critique l'ignorance générale concernant l'histoire mondiale et encourage la maîtrise de plusieurs langues pour accéder à des œuvres non traduites. Il prône un style journalistique digne et élégant, comparable à celui de Cicéron, Malebranche et Locke, et met en garde contre les abus linguistiques.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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574
p. 154-164
LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
Début :
J'AI vû les illuminations & j'en ai été assés content ; quand elle auroient [...]
Mots clefs :
Inscriptions latines, Langue, Latin, Inscriptions, Romains, Français, Monuments, Vers, Gloire, Europe, Postérité, Nation
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. L. A. [à] M. de L. B. au sujet des illuminations qui ont été faites à Paris pendant le séjour du Roi dans cette Ville.
LETTRE de M. L. A. àM. de L. B. au
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Sujet des illuminations qui ont été faites à
Paris pendant leséjour du Roi dans cette
J
Ville.
'Ai vû les illuminations & j'en ai été
affés content ; quand elles auroient
éré toutes de mauvais goût , elles avoient
un titre pour plaire aux François , mais elles
n'ont pas laiſſé de me plaire , à moi qui
ne ſuis point François , & qui ne regarde
Paris&fon Roi qu'avec les yeux d'un CuNOVEMBRE.
1744. 155
rieux & d'un Voyageur. Outre l'Arc de
Triomphe vis- à-vis de l'Hôtel de Ville ,
qui mérite d'être tiré du pair , il y avoit
chés pluſieurs particuliers des deſſeins d'un
fort bon goût. J'ai vû auſſi avec plaiſir plufieurs
Deviſes très-ingénieuſes & entr'autres-
celles de M. le Duc de S. Aignan. (a)
Mais , Meſſieurs , je ne ſçai comment vous
l'entendez ici , vous faites toutes vos Infcriptions
en Latin, comme ſi vous ne faiſiez
aucun cas de votre propre Langue. Cela
me paroît ridicule , & je ſens que ſi j'étois
François , cela me paroîtroit humiliant. La
poſtérité vous confondra donc avec ces
Nations barbares chés qui les Arts n'ont pu
s'établir. Les Monumens que vous lui laifſerez
lui ſembleront des Monumens d'emprunt
, pour ainſi dire , & vous ne paſſerez
pas pour en être leurs Auteurs , comme vos
Poëtes ne vous feroient aucun honneur s'ils
n'avoient fait que des Vers Latins &qu'ils
les euffent donnés ſous un nom Latiniſé.
Je vois bien comment cet uſage s'eſt établi
autrefois , mais je ne comprends pas comment
il ſe maintient aujourd'hui ; anciennement
la Langue Latine étoit preſque la
i
(a) Hic ames dici pater atque princeps
Nunc redit ante oculos , aderatqui mentibus anter
Cernimus, & vultu non exfatiamur amato.
156 MERCURE DE FRANCE.
dominante chés vous. Les Rois la parloient,
les femmes l'écrivoient , les peuples l'entendoient.
Cependant vos différentes Provinces
avoient leur Jargon , mais celui
d'une telle Province n'étoit pas entendu
dans une telle autre , & la Langue Latine
étoit l'univerſelle, parce que quoiqu'elle ne
fut pas entendue par tous les Habitans de
tous les lieux , il n'y avoit point de lieu où
pluſieurs Habitans ne l'entendiffent , & en
conféquence elle regnoit dans preſque tous
les Actes publics & particuliers. Il étoit tout
ſimple alors que vos Inſcriptions fuſſent
Latines , puiſque le Latin étoit votre Langue.
Que ne l'avez- vous confervée , peutêtre
auriez-vous bien fait ; & tout Italien
que je fuis , je trouve qu'il ne vous fieroit
pas mal de parler le langage des Romains.
Mais du débris de la Langue Romaine affujettie
à votre Grammaire , dont s'étoit déja
formé le Provençal qu'ont parlé vos Troubateurs
, yous avez enfin , en y joignant
l'ancienne Langue du Nord de votre
Royaume , conftruit celle que vous parlez
à préſent. Alors vos Poctes , vos Hiſtoriens
, vos Philofophes ont écrit en François
, & les Arts ont été naturaliſés chés
vous , auffi- tôt qu'ils eurent commencé à
renaître chés nous . Bien-tôt votre Langue ,
augmentée & perfectionnée par d'excellens
Ecrivains ,
NOVEMBRE. 1744. 157
Ecrivains , n'a plus été reſſerrée dans les
bornes; de votre domination elle s'eſt étendue
dans toute l'Europe ; elle eſt devenue
la Langue reſpective des Etrangers entr'eux ;
elle eſt l'organe de la politique dans tous
les Cabinets des Princes. Je ne me ſouviens
point ſans une admiration mêlée de refpect
pour votre Nation ,de cette famenſe
Conférence où toute l'Europe liguée contre
la France fût obligée d'emprunter la
Langue de ce Peuple envié , pour exprimer
les engagemens que leur faifoit prendre la
haine qui les animoit contre lui. Ce Traité
ne paroîtra-t- il pas aux yeux de la poſtérité
une confédération coupable entre des
Sujets révoltés contre un Maître , plûtôt
qu'une ligue légitime entre des Nations
réunies contre un ennemi ? Ainſi votre
Langue a porté votre gloire plus loin que
n'ont fait vos Conquêtes , & elle vous a
donné fur vos voifins une ſupériorité,d'autant
plus fûre, que l'envie ne peut ni la détruire
ni la méconnoître .
Les Romains , ces Peuples ſi fiers & qui
entendoient fibien les intérêts de leur vanité,
étoient avec raiſon bien attachésà ce genre
de ſupériorité ; une Province conquiſe
perdoit avec fesTerres la liberté de parler ſa
Langue. Il falloit qu'elle apprit celle de ſes
nouveaux Maîtres,& c'eſt peut- être, pour le
I. Vol. H
138 MERCURE DE FRANCE.
dire en paſſant,ce qui nous a fait perdre jufqu'aux
traces de la Langue Punique , parce
que ſans douteRome,envenimée contreCarthage
, fut foigneuſe d'anéantir tout ce qui
auroit pû conſerver honorablement les Carthaginois
dans la mémoire des hommes,
Sous les Empereurs,le Latin étoit le Langage
de toutes les Cours de l'Orient , &
les Princes qui n'étoient qu'Alliés des Romains,
étoient obligés d'envoyer leurs Héritiers
àRome pour y apprendre cette Langue,
& rendre par-là une forte d'hommage que
les Romains ſçavoient bien apprecier. C'eſt
àpeu près ainſi que Paris eſt devenu une
Ecole publique , où la Jeuneſſe illuftre de
toute l'Europe vient apprendre votre Langue
,&ſe former à votre politeſſe. Je puis
vous aſſurer que tous ces Etrangers qui paffent
continuellement chés vous , dans l'efpérance
d'y prendre la teinture de vos
moeurs aimables , font fort étonnés de voir
que vous fafliez moins de cas de votre propre
Langue qu'ils n'en font eux-mêmes.J'ai
été choqué en arrivant à Paris , & je le
ſuis encore de ne rencontrer par tout que,
des Inſcriptions Latines. Comme il ſe peut
faire que les Livres durent moins que les
Monumens , on pourra fort bien ignorer
un jour que vous ayez eu d'autre Langue
que celle dont on trouvera vos Monumens
1
NOVEMBRE. 1744. 159.
chargés ; & alors on vous regardera ou
comme une Colonie ou comme un Peuple
Tributaire des Romains. Ne regardez pas
cette ſuppoſition de l'anéantiſſement de vos
Livres comme une idée totalement chimérique.
Ce malheur n'eſt pas ſans exemple ;
il eſt arrivé aux Egyptiens , & c'eſt ſeulement
à leurs bas reliefs qu'ils doivent notre
ſouvenir. On ne ſçauroit voir à Rome l'Obéliſque
de S. Jean de Latran , celui de la
Porte du Peuple , & les autres, fans fe ſentir
ſaiſi de reſpect pour les Peuples par qui
ces merveilles ont été conſtruites. Les Egyptiens
ont très-bien faitde les charger de
leurs ſignes caractériſtiques , & l'on peut
croire que fans cela les Romains n'euſſent
pas manqué de s'attribuer l'honneur de ces
Monumens , comme ils ont fait , lorſqu'ils
ſe ſont donné la gloire d'avoir creuſé cet
étonnant Canal , qui facilitoit aux Egyptiens
par la Mer Rouge , le commerce des
Grandes Indes. Les Gouverneurs Romains
ne firent que le réparer , & il étoit de la
même Antiquité que les Pyramides. Mais
comme ce ſuperbe Ouvrage n'avoit pû être
orné d'Inſcriptions Hyerogliphiques , l'é
poquede ſa conſtruction & la gloire de ſes
Conſtructeurs furent dérobées à l'Egypte
par la vanité de Rome , dont les Citoyens
aimoient mieux ufurper l'admiration , que
T
Hij
160 MERCURE DE FRANCE.
1
de ne la pas obtenir. Je vous aſſure qu'ils ſe
glorifient beaucoup à préſent dans l'Eliſée ,
s'ils y ont appris que Louis XIV & Louis
XV ont dédaigné la Langue Françoiſe , &
empruntent la leur pour en parer leurs Monumens.
On dit que le Latin eſt plus propre
aux Inſcriptions que le François : je ne ſçais
pas affés votre Langue pour décider cette
queſtion. Mais cette queſtion , doit-on
la difcuter ? il faut prendre garde à une
choſe ; une Inſcription n'est pas une Epigramme
; quand cela ſe peut à la bonneheure
, & peut- être n'en est- ce pas mieux,
Dans le vrai , pourquoi une Inſcription eftelle
faite ? Pour marquer à la poſtérité telle
époque intéreſſante , qui a fait éléver tel
Monument. Qu'importe à cette poſtérité
de trouver dans les deux lignes de l'Infcriptionune
penſée reſſerrée & taillée de façon
qu'il en réſulte un bon mot ? il ſuffit qu'il
en réſulte un fait, ou l'indication d'un fait.
Il faut de la ſimplicité , de la clarté ; l'élégance
eſt comptée pour rien. Ces Romains
dont la Langue étoit ſi bien faite à votre
avis pour les Inſcriptions , qu'ont-ils mis
dans les leurs ? elles ſont ſimples , contiennent
des faits& n'étalent point d'eſprit. Les
Grecs dont la Langue étoit ſi ſuperieure à
celle des Romains , que la vanité de ceuxci
l'avouoit ſans honte , les Grecs ont fait
NOVEMBRE. 1744. 161
leurs Infcriptions dans le même goût ; la
lecture de Paufanias n'en laiſſe pas douter.
Seriez- vous honteux de ſuivre cet exemple,
& rougiriez-vous de mettre fur un Arc de
Triomphe, dans cette occafion-ci, par exem
ple, une Inſcription ſimple comme celle-ci ?
Paris heureuse &triomphante éléve ce Monument
à LouisXVguéri &Victorieux, 1744.
D'ailleurs votre Langue eſt peut - être
moins propre à tous les genres d'écrire
que le Latin ; vous écrivez pourtant
dans tous les genres & dans tous vous
avez d'excellens Ecrivains. Ofez prendre
l'effor dans le genre des Inſcriptions , & je
vous garantis le ſuccès. Ceux qui défendent
la Theſe contraire à celle que je foutiens
, ne manquent pas de propoſer des
Inſcriptions Latines dont ils demandent la
Traduction ; alors ils croyent avoir cauſe
gagnée , parce qu'en effet l'Original étoit
bon&la copie ne vaut rien ; mais cela ne
fignifie rien , & cette maniere de diſputer
naît de l'ignorance ou de la mauvaiſe for.
Outre le défavantage général de la Traduction,
ne doit- on pas ſçavoir que le genie des
Langues diverſes étant très-différent , telle
idée rendue par un tour concis dans une
Langue , demandera un tour allongé dans
une autre ? mais cela eſt réciproque , & je
ne crois pas qu'un Diſcours de M. Boffuet
Hiij
162 MERCURE DE FRANCE.
fût plus aiſé à mettre en Latin qu'une Harangue
de Ciceron à mettre en François.
Tout Etranger que je ſuis , je connois &je
faisgloire de connoître vos bons Auteurs :
il me vient à l'eſprit quelques exemples ;
penſez -vous qu'il foit facile de traduire en
Latin certe juſte & ingenieuſe maxime de
Ja Rochefoucaut ? l'esprit eſtſouvent la dupe
du coeur. Traduiſez encore ee beau Vers de
Voltaire.
:
:
:
Tel brille au ſecondrang,qui s'éclipfe au premier.
La difficulté de la Traduction ne sçauroit
prouver la moindre choſe : il y a des
penſées qui ne ſçauroient ſe traduire ſans
périphrafe ou fans équivalent : il y ena
d'autres qui ſe traduiſent à merveille.
Le Maſque tombe , l'Homme reſte..
Eſt-il moins fort,ou moins élégant que l'Original
Latin , cadit larva , manet res? Tout le
monde ſçait ces deux beaux Vers d'Horace.
Regum timendorum in proprios greges ;
Reges in ipfos imperium est Jovis.
: Rouſſeau les a traduits ainſi.
:
:
Les Rois font les Maîtres du Monde;
Les Dieux font les Maîtres des Rois.
NOVEMBRE. 1744. 163
* Ceci est-il moins précis ? moins fort ,
moins noble que le Latin ? Je crois bien
qu'en effet il eſt plus difficile de faire des
Inſcriptions Françoiſes que Latines ,pourquoi
? C'eſt que les Latines ſont tou
tes faites. Ce font des Santons ramaffes çà
& là; mais faites la même choſe en François
ſans ſcrupule ; vous avez d'excellens
Poëtes pour cela. Croyez-vous qu'en 1735
lorſque votre Roi triomphant par tout ,
aima mieux être l'Arbitre que le Vainqueur
de l'Europe , il eut été déplacé de lire autour
d'une Médaille frappée à cette occafion
ces deux Vers de Quinault ?
Il eſt armédu Tonnerre ,
Mais c'eſt pour donner la paix.
Un autre Vers de Quinault a fourni dans
ces dernieres Fêtes publiques une Inſcription
fort heureuſe , dont votre Miniſtre de
la Marine a embelli ſon illumination . On y
liſoit ſous la figure du Roi , il veut le bonheur
d'être aimé. J'aime mieux cela que des
louanges données par Horace à Auguſte.
Ce Vers a ſans doute intéreſſé tous les Citoyens
qui l'ont lû , & j'ai affés bonne opinion
du Peuple de Paris , pour croire qu'il
s'eſt enyvré du vin de M. de Maurepas ,
qui couloit à côté de cette Inſcription, plus
Hinj
164 MERCURE DE FRANCE .
volontiers que d'aucun autre. Cette fatisfaction
du Peuple eſt encore un point qui
mérite d'être conſidéré. Quoi ! les chofes
qui flarent le plus une Nation , doiventelles
être ignorées par les trois quarts de
cette Nation ? J'avoue que d'un autre côté
on trouve en cela même un avantage à faire
des Inſcriptions Latines ; c'eſt qu'elles font
jugées par moins de gens , mais cet avantage
prétendu eſt undéſavantage réel , car
enfin il eſt ridicule que la gloire d'un Peuple
ſoit un myſtére pour lui . Je m'apperçois
M. qu'il eſt tems de finir cette Lettre ,
qui devient preſqu'une une Differtation.
Vous me ferez plaiſir de la rendre publique
, &je ferai fort aiſe d'apprendre à vos
Compatriotes l'intérêt que je prends à la
gloire de leur Nation , dont je reſpecte autant
les Vertus , que j'aime ſes agrémens.
Fermer
575
p. 16-23
RÉPONSE du R. P. M. Texte, D. à la Lettre anonyme, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juin 1744, sur l'origine de réciter trois fois l'Ave Maria, au son de la cloche.
Début :
Vous me demandez, Monsieur, si la Priere appellée communément l'Angelus, [...]
Mots clefs :
Ave Maria, Angélus, Cloche, Louis XI, Termes, Origine, Matin, Salutation angélique
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texteReconnaissance textuelle : RÉPONSE du R. P. M. Texte, D. à la Lettre anonyme, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juin 1744, sur l'origine de réciter trois fois l'Ave Maria, au son de la cloche.
REPONSE du R. P. M. Texte , D. à
la Lettre anonyme , inférée dans le premier
Volume du Mercure de fuin 1744 , ſur l'origine
de réciter trois fois l'Ave Maria , au
fon de la cloche.
V
Ous me demandez , Monfieur , fi
la Priere appellée communément
l'Angelus , a commencé ſous Louis VI , &
ſi Louis XI l'a ordonnée le matin & le
foir , comme à midi .
Je vous dirai , M. qu'à juger du premier
chef par ce qu'on en lit dans le Dictionnaire
de Trévoux , T. IV , p. 1424 , Edition
de 1721 , c'eſt Louis VI , dit le Gros ,
décédé en 1137 , lequel a ordonné le premier
l'Angelus. Voici les termes qui y ſont
inférés.
La Salutation Angélique est une Priere
qu'onfait à la Vierge,qu'on nomme l'Ave Maria
, qui contient les mêmes paroles que l'Ange
lui dit , quand il lui annonça le Mysterede
Incarnation , Salutatio Angelica ; elle a été
introduite par l'Ordonnance de Louis VI. Ilya
poſitivement Louis VI , fans d'Errata qui
le corrige , comme le dit Robert Gaguin dans
Ses Chroniques. Elle ne ſe fir d'abord qu'à midi
,mais depuis elle s'est faite auſſi au fon de
NOVEMBRE. 1744. 17
la cloche qu'on ſonne au point du jour , & à
Sept heures du soir, qu'on nomme le Couvre
feu , &par corruption Carfou ; ce terme depuis
, infinuë que les Auteurs du Dictionnaire
parlent de Louis VI,puiſqu'il est conf
tant que dès 1300 , 172 ansavant l'Ordonnance
de Louis XI,on diſoit en France l'Angelus
au Couvre- feu, comme je le prouverai.
M. César de Rochefort , Docteur ès
Droits , Aggregé au Collège de la Sapience
de Rome , Auteur de pluſieurs Ouvrages ,
fondé également ſur une autorité , a mis
dans celui qui a pour titre : Dictionnaire général
& curieux , contenant les principaux
mots, &c. imprimé à Lyon en 1685 , que ce
fut Louis XI , qui en 1472 , ordonna de
réciter l'Angelus aux heures qu'on le fair
aujourd'hui ; on y lit p . 24.
Ave Maria , Louis XI ordonna dans ſon
Royaume la Salutation Angélique , qui se dit
le matin , à midi & lefoir. Ce fut le 1 Mat
1472 , Mezeray , dans la vie de Charles
VIII. Jean XXII avoit deja institué cette dévotion
à la Vierge ; ce qu'ily a de plus important,
dit l'Auteur dans ſa Préface, eft que les
Citationsfont fort régulieres.
Un troiſième ſentiment ſur l'origine de
l'Angelus à midi , de la découverte duquel
je vous fuis , M. redevable , & qui efface
les deux premiers , me paroît plus
18 MERCURE DE FRANCE.
folide; il eſt fondé ſur le Texte de la Chronique
d'un Greffier de l'Hôtel de Ville de
Paris , contemporain de Louis XI , & que
vous rapportez au lieu des termes de l'Ordonnance
de ce Roi , qui ſeroit ſans réplique;
on lit dans cette Chronique : »
1472 هد ,
Etle-
dit premier jour deMai ,un Doc-
>> teurdéclaira que le Roi exhortoit ſonbon
> Populaire ... que doreſenavant à l'heure
»du midi chaſcun feuſt flechi un genoiiil en
> terre en diſantAve Maria.
Vous me permettrez , M. de continuer
cette Réponſe par des découvertes que j'ai
faites depuis ſur le même ſujet de l'Angelus.
Il y a eu des Synodes en France avant le
Regne de Louis XI , où l'Angelus a été ordonné.
Le ſçavantDom Martenne en rapporte
deux exemples dans ſes Anecdotes
T. IV.
Le premier ſe liten ces termes ,p. 962 .
Ex ftatutis Domini Simonis , ( a ) quondam
Epifcopi Nannetenſis, art. V.de Ignitegio. Item
precipimus , ut ipsi (b) faciant hora confusta
pulfari campanas in Ecclefiis fuis , ad ignitegium
Gallice Couvre feut precipiant
Parochianis ad pulfationem hujusmodi dicere
genibus flexis , verbum Salutationis ab Angelo
(a) L'année n'eſt pas marquée.
(6) Les Curés..
NOVEMBRE. 1744. 19
gloriofa Virgini Maria Ave Maria,&ex hoc
lucrantur decem dies Indulgentia .
Ce grand Prélat , ſi dévot à la Vierge
mérite bien d'être connêt; c'eſt Simon de Langres,
uniqueEvêque de Nantes de ce nom
en 1366 ,& enfuite de Vannes , ſelon lep.
Echard,& que Froiffart,L.I.Ch. 211 ,appelle
Homme d'Egliſe d'une grande prudence.
3
Il fut le 21 Général de l'Ordre de S. Dominique
, & un des deux Légats envoyés en
France par Innocent VI, & choiſi, dit le ſçavant
P. Daniel , dans ſon Hift.de France, T.
III, p. 101 ) par Charles, Dauphin & Régent
du Royaume , pour travailler au Traité de
Bretigny, prèsdeChartres,Paroiſſe de Sours,
où j'ai pallé. Mem. de la Chambre des CompresdeParis.
L'autre exemple , tiré du même Livre de
Dom Martenne, p. 1107 , nous donne au fujetde
l'Angelus ,une époque plus ancienne.
Satuta Synodalia Ecclefia Trecorensis (Treguier
) art. LXVIII. Item pracipit Dominus
Epifcopus omnibus Curatis Dioecefis Trecorenfis,
invirtute obedientiæ , quod de catero pul
fetur Campana in Ecclefiis fuis , ante ignitegium
, & quod fit inter duas pulſationes ſpatium
unius Ave María .
L'année de ce Synode , & le nom de l'Evêque
, ne ſont pas marqués , mais comme
enfuite viennent Stainta Synodalia Alani
1
20 MERCURE DE FRANCE.
EpifcopiTrecorenfis,poft annum M.CCC.XXXIV.
edita , le Synode , qu'on vient de citer ,
doit être néceſſairement plus ancien.
Cette maniere de prier le ſoir fut plus
étenduëdans le Concile de la Province (a)
de Sens , tenu à Paris , dans le Palais alors
Epiſcopal , ſitué ſur le bord de la Seine, (b)
auquel préſida Guillaume de Melun , Archevêque
de Sens ; en voici les termes , Art.
XIII. Item authoritate dicti Concilii pracipimus
ut obfervetur inviolabiliter ordinatio facta
perSancta memoria Joannem Papam XXII, de
dicendo ter Ave Maria, tempore ignitegii, &c.
Actum in Palatio Epifcopali Parifienfi anno
millefimo trecentefimo quadragefimo ſexto die
XIV Martii.
Quelques Hiſtoriens diſent que cetteBulle
de Jean XXII , donnée le 13 Octobre
1318 , eſt Le commencement & l'origine de
la Priere que nous appellons l'Angelus ; mais
outre qu'ils avouent avec Reynal , qu'on
la pratiquoit déja en France,ſçavoir à Xaintes.
Cum pius mos in Xantonenfi Ecclefia fufceptus
effet , Pontifex decem dierum Indul-
-(a) La Province Eccleſiaſtique de Sens étoit d'une
vaſte étendue,& contenoit tout un grand Pays
dont lePeuple Belliqueux étoit nommé Romanorum
terror. Voyez Baudrand.
(b) Sequana , ſubſt f. Fleuve en général m. Dict.
deDanet , mais non pas abſolument m. le Criti
que qui depuis peu l'a avancé s'eſt trompé,
NOVEMBRE 1744. 28
gentiam conceffit , Reyn. Annal. 1318. Outre
cela, dis-je , Bzovius , qui écrivoit à Rome
dans la Bibliothéque du Vatican , par l'or
dre de Paul V , & que perſonne n'a refuté,
amis dans ſes Annales , T. XIII , p. 391 ,
ann. 1239 , quatre-vingt ans auparavaut
Jean XXII , que le Pape Grégoire IX , perſécuté
par l'Empereur Frederic II , avoit or
donné de réciter trois fois cette Priere à
genoux le matin & le ſoir. Interim cum
fcriptis armis Frederici Gregorius IX, exa
gitarctur , decrevit ut Salutatio Dei parentis
tum diluculo , tum crepusculo , dato ſigno campana,
abomnibus genu flexo ter repeteretur. II
ditpas d'où il a tiré ce fait , comme il cite
Naucler à l'égard du Salve Regina , ordonné
par ce Pape, Priere * qu'il attribuë à Dom
Herman , Bénédictin, en 1060 ; mais ce témoignage
de Bzovius mériteroit quelque
attention.
Neanmoins , pour ne rien avancer que de
poſitif, je dis qu'on a d'abord recité l'Angelus
au couvre-feu avant 1318 , enſuite
Tous Louis XI , à midi en 1472 , & enfin ,
l'époque la plus ancienne que j'aye pû découvrir
pour trois fois par jour, eſt celle
de Léon X , élû en 1513 , lequel
**
* La coûtume de chanter le Salve après Complies
vient des Dominiquains . vers 1237. Martene ,T.
VI.p. 544 ver. Script.
** P, de Breul , Hiſt, de l'Abbaye S. Germain,
z MERCURE DE FRANCE.
à l'inſtance du Cardinal Briçonner , Evêque
de Meaux , & Abbé de S. Germain des Prez
Paris , accorda des Indulgences à ceux de
ce Diocèſe & du Fauxbourg S. Germain ,
qui réciteroient àgenoux cette Priere le matin
, àmidi & le foir .
De nos jours , Benoît XIII, de ſainte mémoire
a accordé le 14 Septembre 1724 cent
jours d'Indulgence à tous ceux qui réciteroient
àgenoux la même Priere,&il ajoûte
une Indulgence pleniere pour ceux qui pratiqueroient
cette dévotion ,&communieroientunjourde
chaque mois, à leur choix.
Bullarium Pradicatorum , T. VI. p. 539.
Il y au reſte , M. une remarque à faire fur
leConcile de Sens, dont je viens de parler;
l'Editeur du Spicilege de Dom Luc Dariche ,
T. I. p. 148 , où ce Concile eſt rapporté , a
misdans le titre , qu'il fut tenu en 1350 ,
anno M. ccc. L. & au bas de la page on litz
Concilium hoc an. 1346 , celebratum dicitur
infra , atque id verum arbitratus eft Dacherius,
fed hac deinde monuit Balufius , anno
1346. Guillelmus nondum erat Archiepis
copus .... probabilius ergo eft habitam fuiſſe
hanc Synodum an 13.50. Il eſt en effer certain
que Guill. de Melun ne prit (a) poffefſion
perſonnellementde ſon Egliſe de Sens
(a) Recueil de Remarques pour la Métropole
de Sens; Manuscrit de S, Germain des Prez ,
NOVEMBRE. 1744
:
1
qu'au mois d Octobre 1350, ſtyle ancien,&
il paroît de cette prife de poffeffion qu'il
aſſembla fon Concile au mois de Mars ſuivant,
ſur la finde 1350, plutôt qu'en 1346;
de plus , l'Evêque de Paris s'y trouve ſigné
G. Parifienfis.comnie d'Acheri & les PP,
Labbe & Hardoiüin l'ont mis dans leurs
Editions ; or en 1345 Foulques décédé en
1348 , étoit Evêque de Paris. Je ne fais
que propoſer ici la difficulté , après l'Editeur
du Spicilege , dont je laiſſe à examiner
le fond aux ſçavans Bénédictins, Continuareurs
du Gallia Chriftiana , ne doutant pas
qu'ils ne ſe déterminent en faveur de la
vérité; & que leur décifion ne ſoit univerſellement
reçûë. La date Actum die 14
Martii , ann. 1346 , me paroît d'un grand
poids; remarque importante , afin que ceux
qui citeront ce Concile évitent de ſe tromper.
Je ſuis ,&c.
-
A Paris le 30 Août 1744,
la Lettre anonyme , inférée dans le premier
Volume du Mercure de fuin 1744 , ſur l'origine
de réciter trois fois l'Ave Maria , au
fon de la cloche.
V
Ous me demandez , Monfieur , fi
la Priere appellée communément
l'Angelus , a commencé ſous Louis VI , &
ſi Louis XI l'a ordonnée le matin & le
foir , comme à midi .
Je vous dirai , M. qu'à juger du premier
chef par ce qu'on en lit dans le Dictionnaire
de Trévoux , T. IV , p. 1424 , Edition
de 1721 , c'eſt Louis VI , dit le Gros ,
décédé en 1137 , lequel a ordonné le premier
l'Angelus. Voici les termes qui y ſont
inférés.
La Salutation Angélique est une Priere
qu'onfait à la Vierge,qu'on nomme l'Ave Maria
, qui contient les mêmes paroles que l'Ange
lui dit , quand il lui annonça le Mysterede
Incarnation , Salutatio Angelica ; elle a été
introduite par l'Ordonnance de Louis VI. Ilya
poſitivement Louis VI , fans d'Errata qui
le corrige , comme le dit Robert Gaguin dans
Ses Chroniques. Elle ne ſe fir d'abord qu'à midi
,mais depuis elle s'est faite auſſi au fon de
NOVEMBRE. 1744. 17
la cloche qu'on ſonne au point du jour , & à
Sept heures du soir, qu'on nomme le Couvre
feu , &par corruption Carfou ; ce terme depuis
, infinuë que les Auteurs du Dictionnaire
parlent de Louis VI,puiſqu'il est conf
tant que dès 1300 , 172 ansavant l'Ordonnance
de Louis XI,on diſoit en France l'Angelus
au Couvre- feu, comme je le prouverai.
M. César de Rochefort , Docteur ès
Droits , Aggregé au Collège de la Sapience
de Rome , Auteur de pluſieurs Ouvrages ,
fondé également ſur une autorité , a mis
dans celui qui a pour titre : Dictionnaire général
& curieux , contenant les principaux
mots, &c. imprimé à Lyon en 1685 , que ce
fut Louis XI , qui en 1472 , ordonna de
réciter l'Angelus aux heures qu'on le fair
aujourd'hui ; on y lit p . 24.
Ave Maria , Louis XI ordonna dans ſon
Royaume la Salutation Angélique , qui se dit
le matin , à midi & lefoir. Ce fut le 1 Mat
1472 , Mezeray , dans la vie de Charles
VIII. Jean XXII avoit deja institué cette dévotion
à la Vierge ; ce qu'ily a de plus important,
dit l'Auteur dans ſa Préface, eft que les
Citationsfont fort régulieres.
Un troiſième ſentiment ſur l'origine de
l'Angelus à midi , de la découverte duquel
je vous fuis , M. redevable , & qui efface
les deux premiers , me paroît plus
18 MERCURE DE FRANCE.
folide; il eſt fondé ſur le Texte de la Chronique
d'un Greffier de l'Hôtel de Ville de
Paris , contemporain de Louis XI , & que
vous rapportez au lieu des termes de l'Ordonnance
de ce Roi , qui ſeroit ſans réplique;
on lit dans cette Chronique : »
1472 هد ,
Etle-
dit premier jour deMai ,un Doc-
>> teurdéclaira que le Roi exhortoit ſonbon
> Populaire ... que doreſenavant à l'heure
»du midi chaſcun feuſt flechi un genoiiil en
> terre en diſantAve Maria.
Vous me permettrez , M. de continuer
cette Réponſe par des découvertes que j'ai
faites depuis ſur le même ſujet de l'Angelus.
Il y a eu des Synodes en France avant le
Regne de Louis XI , où l'Angelus a été ordonné.
Le ſçavantDom Martenne en rapporte
deux exemples dans ſes Anecdotes
T. IV.
Le premier ſe liten ces termes ,p. 962 .
Ex ftatutis Domini Simonis , ( a ) quondam
Epifcopi Nannetenſis, art. V.de Ignitegio. Item
precipimus , ut ipsi (b) faciant hora confusta
pulfari campanas in Ecclefiis fuis , ad ignitegium
Gallice Couvre feut precipiant
Parochianis ad pulfationem hujusmodi dicere
genibus flexis , verbum Salutationis ab Angelo
(a) L'année n'eſt pas marquée.
(6) Les Curés..
NOVEMBRE. 1744. 19
gloriofa Virgini Maria Ave Maria,&ex hoc
lucrantur decem dies Indulgentia .
Ce grand Prélat , ſi dévot à la Vierge
mérite bien d'être connêt; c'eſt Simon de Langres,
uniqueEvêque de Nantes de ce nom
en 1366 ,& enfuite de Vannes , ſelon lep.
Echard,& que Froiffart,L.I.Ch. 211 ,appelle
Homme d'Egliſe d'une grande prudence.
3
Il fut le 21 Général de l'Ordre de S. Dominique
, & un des deux Légats envoyés en
France par Innocent VI, & choiſi, dit le ſçavant
P. Daniel , dans ſon Hift.de France, T.
III, p. 101 ) par Charles, Dauphin & Régent
du Royaume , pour travailler au Traité de
Bretigny, prèsdeChartres,Paroiſſe de Sours,
où j'ai pallé. Mem. de la Chambre des CompresdeParis.
L'autre exemple , tiré du même Livre de
Dom Martenne, p. 1107 , nous donne au fujetde
l'Angelus ,une époque plus ancienne.
Satuta Synodalia Ecclefia Trecorensis (Treguier
) art. LXVIII. Item pracipit Dominus
Epifcopus omnibus Curatis Dioecefis Trecorenfis,
invirtute obedientiæ , quod de catero pul
fetur Campana in Ecclefiis fuis , ante ignitegium
, & quod fit inter duas pulſationes ſpatium
unius Ave María .
L'année de ce Synode , & le nom de l'Evêque
, ne ſont pas marqués , mais comme
enfuite viennent Stainta Synodalia Alani
1
20 MERCURE DE FRANCE.
EpifcopiTrecorenfis,poft annum M.CCC.XXXIV.
edita , le Synode , qu'on vient de citer ,
doit être néceſſairement plus ancien.
Cette maniere de prier le ſoir fut plus
étenduëdans le Concile de la Province (a)
de Sens , tenu à Paris , dans le Palais alors
Epiſcopal , ſitué ſur le bord de la Seine, (b)
auquel préſida Guillaume de Melun , Archevêque
de Sens ; en voici les termes , Art.
XIII. Item authoritate dicti Concilii pracipimus
ut obfervetur inviolabiliter ordinatio facta
perSancta memoria Joannem Papam XXII, de
dicendo ter Ave Maria, tempore ignitegii, &c.
Actum in Palatio Epifcopali Parifienfi anno
millefimo trecentefimo quadragefimo ſexto die
XIV Martii.
Quelques Hiſtoriens diſent que cetteBulle
de Jean XXII , donnée le 13 Octobre
1318 , eſt Le commencement & l'origine de
la Priere que nous appellons l'Angelus ; mais
outre qu'ils avouent avec Reynal , qu'on
la pratiquoit déja en France,ſçavoir à Xaintes.
Cum pius mos in Xantonenfi Ecclefia fufceptus
effet , Pontifex decem dierum Indul-
-(a) La Province Eccleſiaſtique de Sens étoit d'une
vaſte étendue,& contenoit tout un grand Pays
dont lePeuple Belliqueux étoit nommé Romanorum
terror. Voyez Baudrand.
(b) Sequana , ſubſt f. Fleuve en général m. Dict.
deDanet , mais non pas abſolument m. le Criti
que qui depuis peu l'a avancé s'eſt trompé,
NOVEMBRE 1744. 28
gentiam conceffit , Reyn. Annal. 1318. Outre
cela, dis-je , Bzovius , qui écrivoit à Rome
dans la Bibliothéque du Vatican , par l'or
dre de Paul V , & que perſonne n'a refuté,
amis dans ſes Annales , T. XIII , p. 391 ,
ann. 1239 , quatre-vingt ans auparavaut
Jean XXII , que le Pape Grégoire IX , perſécuté
par l'Empereur Frederic II , avoit or
donné de réciter trois fois cette Priere à
genoux le matin & le ſoir. Interim cum
fcriptis armis Frederici Gregorius IX, exa
gitarctur , decrevit ut Salutatio Dei parentis
tum diluculo , tum crepusculo , dato ſigno campana,
abomnibus genu flexo ter repeteretur. II
ditpas d'où il a tiré ce fait , comme il cite
Naucler à l'égard du Salve Regina , ordonné
par ce Pape, Priere * qu'il attribuë à Dom
Herman , Bénédictin, en 1060 ; mais ce témoignage
de Bzovius mériteroit quelque
attention.
Neanmoins , pour ne rien avancer que de
poſitif, je dis qu'on a d'abord recité l'Angelus
au couvre-feu avant 1318 , enſuite
Tous Louis XI , à midi en 1472 , & enfin ,
l'époque la plus ancienne que j'aye pû découvrir
pour trois fois par jour, eſt celle
de Léon X , élû en 1513 , lequel
**
* La coûtume de chanter le Salve après Complies
vient des Dominiquains . vers 1237. Martene ,T.
VI.p. 544 ver. Script.
** P, de Breul , Hiſt, de l'Abbaye S. Germain,
z MERCURE DE FRANCE.
à l'inſtance du Cardinal Briçonner , Evêque
de Meaux , & Abbé de S. Germain des Prez
Paris , accorda des Indulgences à ceux de
ce Diocèſe & du Fauxbourg S. Germain ,
qui réciteroient àgenoux cette Priere le matin
, àmidi & le foir .
De nos jours , Benoît XIII, de ſainte mémoire
a accordé le 14 Septembre 1724 cent
jours d'Indulgence à tous ceux qui réciteroient
àgenoux la même Priere,&il ajoûte
une Indulgence pleniere pour ceux qui pratiqueroient
cette dévotion ,&communieroientunjourde
chaque mois, à leur choix.
Bullarium Pradicatorum , T. VI. p. 539.
Il y au reſte , M. une remarque à faire fur
leConcile de Sens, dont je viens de parler;
l'Editeur du Spicilege de Dom Luc Dariche ,
T. I. p. 148 , où ce Concile eſt rapporté , a
misdans le titre , qu'il fut tenu en 1350 ,
anno M. ccc. L. & au bas de la page on litz
Concilium hoc an. 1346 , celebratum dicitur
infra , atque id verum arbitratus eft Dacherius,
fed hac deinde monuit Balufius , anno
1346. Guillelmus nondum erat Archiepis
copus .... probabilius ergo eft habitam fuiſſe
hanc Synodum an 13.50. Il eſt en effer certain
que Guill. de Melun ne prit (a) poffefſion
perſonnellementde ſon Egliſe de Sens
(a) Recueil de Remarques pour la Métropole
de Sens; Manuscrit de S, Germain des Prez ,
NOVEMBRE. 1744
:
1
qu'au mois d Octobre 1350, ſtyle ancien,&
il paroît de cette prife de poffeffion qu'il
aſſembla fon Concile au mois de Mars ſuivant,
ſur la finde 1350, plutôt qu'en 1346;
de plus , l'Evêque de Paris s'y trouve ſigné
G. Parifienfis.comnie d'Acheri & les PP,
Labbe & Hardoiüin l'ont mis dans leurs
Editions ; or en 1345 Foulques décédé en
1348 , étoit Evêque de Paris. Je ne fais
que propoſer ici la difficulté , après l'Editeur
du Spicilege , dont je laiſſe à examiner
le fond aux ſçavans Bénédictins, Continuareurs
du Gallia Chriftiana , ne doutant pas
qu'ils ne ſe déterminent en faveur de la
vérité; & que leur décifion ne ſoit univerſellement
reçûë. La date Actum die 14
Martii , ann. 1346 , me paroît d'un grand
poids; remarque importante , afin que ceux
qui citeront ce Concile évitent de ſe tromper.
Je ſuis ,&c.
-
A Paris le 30 Août 1744,
Fermer
Résumé : RÉPONSE du R. P. M. Texte, D. à la Lettre anonyme, insérée dans le premier Volume du Mercure de Juin 1744, sur l'origine de réciter trois fois l'Ave Maria, au son de la cloche.
Le texte examine l'origine et l'évolution de la prière de l'Angelus. Plusieurs sources sont citées pour expliquer son introduction. Selon le Dictionnaire de Trévoux, Louis VI aurait instauré la prière de l'Angelus à midi, mais elle a ensuite été étendue au matin et au soir, notamment au moment du couvre-feu. César de Rochefort et une chronique d'un greffier de l'Hôtel de Ville de Paris attribuent cette pratique à Louis XI en 1472, avec des récitations le matin, à midi et le soir. Des synodes en France, tels que ceux de Nantes en 1366 et de Treguier, ainsi qu'un concile provincial à Paris en 1346 sous l'archevêque Guillaume de Melun, avaient déjà ordonné la récitation de l'Angelus. Certains historiens situent le début de cette pratique avec la bulle de Jean XXII en 1318, bien que cette prière fût déjà observée à Saintes. Le texte mentionne également la prière du Salve Regina et les indulgences accordées par des papes pour sa récitation, comme Benoît XIII en 1724. La première mention de trois récitations quotidiennes de l'Angelus remonte à Léon X en 1513. Enfin, le texte discute de la date exacte d'un concile de Sens, proposant 1350 plutôt qu'en 1346.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
576
p. 36-44
DÉCOUVERTE nouvelle sur les Notes des Abbréviations.
Début :
L'engagement que nous avons pris avec le Public de l'informer, non seulement [...]
Mots clefs :
Chartes, Découverte, Histoire, Caractères, Dom Carpentier, Abréviations, Savants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DÉCOUVERTE nouvelle sur les Notes des Abbréviations.
DECOUVERTE nouvelle fur les Notes
des Abbréviations.
I 'Engagement que nous avons pris avee
le Publicde l'informer, non -feulement
detout ce qui ſe paſſera d'intéreſſant à la
Cour & à Paris , mais encore de l'inſtruire
exactement de l'état de la République des
Lettres , ne nous permet pas de négliger de
lui rendre compte d'une Découverte faite
par D. Carpentier , qui peut être fort utile
àceux qui étudient l'Hiſtoire de France , &
jetter de grandes lumieres ſur cette partie
de notre Littérature .
Perſonne n'ignore de quelle utilité ſont
les anciennes Chartes pour débrouiller le
cahos de l'Hiſtoire. Elles ſervent de fanal
pour marcher dans ces ſentiers ténébreux ,&
ſi cette lumiere n'eſt pas toujours auſſi éclatantequ'on
le ſouhaiteroit , il n'en eft pas
moins vrai qu'elle est d'un grand fecours.
L'étude de ces Chartes a toujours paflé parmi
les Sçavans pour une étude importante ,
&l'eſt en effet ; mais quelque ſoin que l'on
ait pris , il y en avoit que l'on n'avoit pû
encore parvenir à déchiffrer. Elles étoient
écrites dans cette forme d'Abbréviations , G
NOVEMBRE. 1744. 37
connues des Anciens , où un ſeul ſigne repréfente
un mot ; cette forme ſi commode
pour le Copiſte , devient bien incommode
pluſieurs fiécles après pour l'érudit qui
veut percer ces ténébres.On n'avoit aucune
notion ſur ces Caractéres ; un grand nomhre
deChartes rettoient par-là indéchiffrables
, & les Sçavans avoient le regret de
ſçavoir qu'ils poſſédoient un ample & riche
tréſor, dont il leur étoit impoſſible de faire
uſage. Tritheme , le Cardinal Bembe
Juſte Lipfe , tous les Sçavans ont fenti l'utilité
de cettedécouverte , & la difficultéde
l'execution .
>
Gruter a donné à la ſuite de for Recueil
des Inſcriptions quelques notions de ces
Caractéres; il a fait imprimer un Manufcrit
qui contenoit l'explication des Abbréviations
inventées par Tyron , l'affranchi de
Ciceron , mais c'étoit peu de choſe. La plûpartdes
Notes des Copiſtes du moyen âge
ſont différentes de celles de Tyron ; celles
des différens Copiſtes ne ſont pas même
ſemblables entr'elles; ainſi le travail de Gruter
ne diminuoit pas beaucoup les difficul-
τéς.
D. Mabillon , dans le Supplément à fa
Diplomatique , a fait auſſi quelques tentatives
, mais malgré le travail de ces deux
Ecrivains , la matière pouvoit paffer pour
38 MERCURE DE FRANCE.
neuve ; enfin D. Carpentier vient de trouver
la clefde ce chiffre ſi difficile;il a lû, par la
méthode qu'il s'eſt faite , un grand nombre
de ces Chartes indéchiffrables , & fe prépare
à les donner au Public. Les Caractéres
mystérieux feront gravés ſous les yeux de
l'Auteur , & le Latin ſera mis à côté ligne
pour ligne , ce qui eſt une précaution auſſi
judicieuſe que néceffaire.
Il eſt preſque inutile de vanter l'uſage
dont ces Chartes peuvent être pour notre
Hiſtoire; la plupart ſont très- intereſſantes ;
il n'y en a aucune qui ne nous apprenne
quelque chofe & qui n'éclairciſſe quelque
fait de l'Hiſtoire Eccléſiaſtique,& Civile du
Régne de Louis le Débonnaire; elles reprennent
même quelquefois les évenemens de
plus haut , & jettent de la lumiere fur ce
qui s'eſt paſſe ſous Pepin ,& ſous Charlemagne.
La Jurisprudence du tems y eſt
mieux développée, quant à certains points,
quedans les Monumens que nous connoif
fons. On y voit l'application du Prince à
faire fleurir le Commerce , & la protection
dont il honoroit ceux qui l'exerçoient. On
y trouve des noms de Lieux , d'Evêques ,
d'Abbés , de Comtes, &c. ignorés juſqu'aujourd'hui
. Ces Chartes font dans un Ma
nuſcrit cotté 2718 de la Bibliothéque du
Roi. Ceux qui ſçavent combien l'Hif
toire de ce tems eft obfcure , connoîtront
६
NOVEMBRE. 1744. 39
mieux l'importance de cette découverte
& le prix du ſervice que Dom Carpentier
rend à la République des Lettres.
Quoiqu'il ait fallu beaucoup de patience
pour achever cet Ouvrage , on ſe tromperoit
beaucoup , fi l'on croyoit qu'il n'a fallu
que de la patience ; un pareil travail
exige auffi beaucoup de ſagacité , & avec
ces deux talens , il faut encore du bonheur
し
pour réuffir..
Dom Carpentier a fait imprimer un
Prospectus , où dans un Avertiſſement il
obſerve avec raiſon que cette découverte
mérite l'attention des Amateurs &des Protecteurs
des Lettres.Quelque important que
foit le.Manufcrit qu'il a déchiffré , on en
peut trouver de plus précieux encore. L'intérêt
public demanderoit qu'on ne les laif
fât pas périr avec ceux que l'ignorance ou
la fuperftition ont déja fait diſparoître...
Nous aurions voulu pouvoir donner ici
les Caractéres gravés de la Charte , telsque
DomCarpentier les préſente au Public dans
fon Profpectus; maisnosoccupationsnenous:
-permettent pas de nous conſacrer au foin
pénible de veiller ſur unGraveur , dont en
pareil cas la moindre faute eſt auſſi eſſentielle
, qu'elle eſt aiſée à commettre , pour
mettre autant qu'il eſt en nous le Public atu
fait , nous allons imprimer le Latin de la
Charte..
40 MERCUREDE FRANCE.
i
Mnibus fidelibus fanctæ Dei Ecclefiæ
&noftris præſentibus fcilicet&faturis.
Si aliquid de rebus proprietatis noftræ
ad loca divino cultui deſtinata conferimus
, hoc procul dubio nobis ad æternæ
mercedis augmentum , & ſtabilitatem regni
àDeo nobis commiſſi pertinere confidimus .
Idcircò notum fieri volumus omnium veftrum
fidelitati , qualiter vir venerabilis
Wolfgerus Wirciburgenfis Ecclefiæ Epifcopus
, ad noftram veniens præſentiam , indicavit
nobis quod piæ recordationis Dominus
&genitor nofter Karolus Sereniffimus Imperator
Antecefforibus fuis illis,& illis Epifcopis
præcepiffet , ut in terra Sclavorum ,
qui ſtant inter Moinum & Radanziam fluvios
, qui vocantur Moinwinidi & Radanzwinidi
, una cum comitibus qui ſuper eofdem
Sclavos conſtituti erant , procurarent
ut inibi , ficut in cæteris Chriſtianorum locis
Ecclefiæ conſtruerentur , quatenus ille
populus paganus ad Chriftianitatem converfus
habere poffet ubi & baptifmum perciperet
, & prædicationem audiret , & ubi
inter eos , ficut inter cæteros Chriſtianos
divinum officium celebrari poffet ; & ita à
memoratis Epifcopis & Comitibus , qui tunc
NOVEMBRE. 1744. 4
temporis eidem populo præpofiti fuerant ,
innotuit effe confectum , & Ecclefias quindecim
ibi fuiſſe conſtructas ; fed eafdem
Eccleſias minimè eo tempore fuiſſe dotatas ,
ſed ſicut primùm conſtructæ fuerunt , fic
ufque ad præfentem diem fine dote remanfiffe.
Idcircò ſuggeſſit atque admonuit manfuetudinem
noftram , ut ad eafdem bafilicas
dotandas aliquid de rebus proprietatis noftræ
in eodem pago dare deberemus. Cujus
admonitioni atque petitioni , quia falubris
eſſe videbatur , adſenſum nobis præbere
placuit. Donamus igitur atque concedimus ,
quod ita donatum atque conceffum in perpetuum
eſſe volumus , ad præfatas bafilicas ,
quæ , ut diximus , juſſu & confilio Domini
&genitoris noſtri Karoli Sereniffimi Imperatoris
in terra prædictorum Sclavorum à
memoratis Epifcopis conſtructæ funt , in
eodem pago de proprio noſtro ad unamquamque
manfos duos , cum ſuperſtantibus
duobus tributariis , excepto illo manſo ſuper
quem primitus unaquæque earumdem
Ecclefiarum ædificata eſt , eo videlicet modo
, ut quidquid iidem tributarii in cenfu
vel tributo folvere debent , hoc totum ad
partem earumdem Ecclefiarum omni tempore
perfolvant , & ipfæ Ecclefiæ , cum omnibus
rebus ad ſe pertinentibus, ſub memorati
viri venerabilis illius & fucceſſorum ejus
:
42 MERCURE DE FRANCE.
curâ ac providentiâ fint , ut divinum in eis
officium perenniter celebretur , & populus
terræ illius jugiter prædicationem habeat ,
& in eis baptifmi Sacramenta percipiat.
Idcircò hanc noftræ auctoritatis præceptionem
concedere juſſimus , per quam decernimus
atque jubemus ut nullus comes aut judex
publicus , ſive actor imperialis , vel
qualibet poteftate prædita perfona , ab hac
die in poſterùm memorato viro venerabili
illi , vel fuccefforibus ejus pro eifdem Ecclefiis
, vel rebus ad eas noſtra liberalitate
conceffis , repetitionem facere , aut ullam
calumniam ingerere præſumat ; fed licear
illis memoratas Ecclefias cum omnibus rebus
ad eas pertinentibus , abſque ullius perfonæ
&contradictione , vel impedimento tenere
, vel regere , & ficut alias Ecclefias ad
Epiſcopium fuum pertinentes , fecundùm
Canonicam inftitutionem ordinare atque
diſponere. Et ut hæc auctoritas firmior habeatur
, & noftris futuriſque temporibus ab
omnibus meliùs conſervetur , placuit nobis
eam&propriis manibus ſubſcribere , & annulli
noſtri impreſſione ſigillare.
NOVEMBRE. 1744. 43
I
NOTATIO.
Lluſtre eft hoc Hiftoriæ cùm Eccleſiaſticæ
tùm civilis monumentum : quippe
quod duas Sclavorum , feu Winidorum hacrenus
incognitas appellationes profert ; nihil
enim apud rerum Gallicarum Scriptores
de Moinwinidis & Radanzwinidis , qui ab
illorum inter Moinum & Radanziam * Auvios
ſitu ita funt appellati . De iis pariter filetHugoGrotius
in Prolegomenis ad Hiftoriam
Gothorum , ubi fingulas earumdem
Gentium portiones fuis nominibus eruditè
diftinguit.
Hinc etiam difcimus quindecim Ecclefias
, jubente Carolo Magno , iis in locis
fuiſſe conſtructas , ut faciliùs Chriſtianis
operibus populus ille recens ad fidemChriſti
converfus , vacare poffet ; quod fummatim
tantùm docebat fragmentum de rebus Caroli
Magni cum Sclavis apud Duchefn. to..
2. p. 221. Imperator ( Carolus M. ) pracepit
Arnoni Archiepifcopo pergere in partes
Sclavorum , & prævidere illam omnem regionem
, Eccleſiaſticum Officium more Episcopalê
colere,populoſque in fide &Chriftianitate pradicando
confortare .. Sicut ille pracepit ,fecit
*Rednitz
44 MERCURE DEFRANCE.
illuc veniendo confecravit Ecclefias , ordina
vit Presbyteros , populumque predicando docuit.
Dotem affignat iis Ecclefiis Ludovicus
Pius ad preces Wolsgeri Wirciburgenfis
Epifcopi , fub cujus regimine erant ; quod
àCarolo Magno factum non fuiffe mirum
eſt , cùm ex ftatutis Conciliorum non liceret
Epifcopo Ecclefiam confecrare , nifi dos
fufficiens Clericis in ea deſervituris ab ædificatoribus
priùs conferretur. Id præftitit
Ludovicus Auguſtus ante annum 832 , quo
Wolsgerus , 11 idus Novembris obiit , cùm
ſediſſet annos XXII , menſes VI , dies xi ,
ex Chronico Wirziburg. apud Baluz. tom. r.
Miscell. pag. 504.
Notandum quoque eſt Bafilicas hic appellari
Ecclefias confecratas , quibus Miniftrabant
Clerici.
des Abbréviations.
I 'Engagement que nous avons pris avee
le Publicde l'informer, non -feulement
detout ce qui ſe paſſera d'intéreſſant à la
Cour & à Paris , mais encore de l'inſtruire
exactement de l'état de la République des
Lettres , ne nous permet pas de négliger de
lui rendre compte d'une Découverte faite
par D. Carpentier , qui peut être fort utile
àceux qui étudient l'Hiſtoire de France , &
jetter de grandes lumieres ſur cette partie
de notre Littérature .
Perſonne n'ignore de quelle utilité ſont
les anciennes Chartes pour débrouiller le
cahos de l'Hiſtoire. Elles ſervent de fanal
pour marcher dans ces ſentiers ténébreux ,&
ſi cette lumiere n'eſt pas toujours auſſi éclatantequ'on
le ſouhaiteroit , il n'en eft pas
moins vrai qu'elle est d'un grand fecours.
L'étude de ces Chartes a toujours paflé parmi
les Sçavans pour une étude importante ,
&l'eſt en effet ; mais quelque ſoin que l'on
ait pris , il y en avoit que l'on n'avoit pû
encore parvenir à déchiffrer. Elles étoient
écrites dans cette forme d'Abbréviations , G
NOVEMBRE. 1744. 37
connues des Anciens , où un ſeul ſigne repréfente
un mot ; cette forme ſi commode
pour le Copiſte , devient bien incommode
pluſieurs fiécles après pour l'érudit qui
veut percer ces ténébres.On n'avoit aucune
notion ſur ces Caractéres ; un grand nomhre
deChartes rettoient par-là indéchiffrables
, & les Sçavans avoient le regret de
ſçavoir qu'ils poſſédoient un ample & riche
tréſor, dont il leur étoit impoſſible de faire
uſage. Tritheme , le Cardinal Bembe
Juſte Lipfe , tous les Sçavans ont fenti l'utilité
de cettedécouverte , & la difficultéde
l'execution .
>
Gruter a donné à la ſuite de for Recueil
des Inſcriptions quelques notions de ces
Caractéres; il a fait imprimer un Manufcrit
qui contenoit l'explication des Abbréviations
inventées par Tyron , l'affranchi de
Ciceron , mais c'étoit peu de choſe. La plûpartdes
Notes des Copiſtes du moyen âge
ſont différentes de celles de Tyron ; celles
des différens Copiſtes ne ſont pas même
ſemblables entr'elles; ainſi le travail de Gruter
ne diminuoit pas beaucoup les difficul-
τéς.
D. Mabillon , dans le Supplément à fa
Diplomatique , a fait auſſi quelques tentatives
, mais malgré le travail de ces deux
Ecrivains , la matière pouvoit paffer pour
38 MERCURE DE FRANCE.
neuve ; enfin D. Carpentier vient de trouver
la clefde ce chiffre ſi difficile;il a lû, par la
méthode qu'il s'eſt faite , un grand nombre
de ces Chartes indéchiffrables , & fe prépare
à les donner au Public. Les Caractéres
mystérieux feront gravés ſous les yeux de
l'Auteur , & le Latin ſera mis à côté ligne
pour ligne , ce qui eſt une précaution auſſi
judicieuſe que néceffaire.
Il eſt preſque inutile de vanter l'uſage
dont ces Chartes peuvent être pour notre
Hiſtoire; la plupart ſont très- intereſſantes ;
il n'y en a aucune qui ne nous apprenne
quelque chofe & qui n'éclairciſſe quelque
fait de l'Hiſtoire Eccléſiaſtique,& Civile du
Régne de Louis le Débonnaire; elles reprennent
même quelquefois les évenemens de
plus haut , & jettent de la lumiere fur ce
qui s'eſt paſſe ſous Pepin ,& ſous Charlemagne.
La Jurisprudence du tems y eſt
mieux développée, quant à certains points,
quedans les Monumens que nous connoif
fons. On y voit l'application du Prince à
faire fleurir le Commerce , & la protection
dont il honoroit ceux qui l'exerçoient. On
y trouve des noms de Lieux , d'Evêques ,
d'Abbés , de Comtes, &c. ignorés juſqu'aujourd'hui
. Ces Chartes font dans un Ma
nuſcrit cotté 2718 de la Bibliothéque du
Roi. Ceux qui ſçavent combien l'Hif
toire de ce tems eft obfcure , connoîtront
६
NOVEMBRE. 1744. 39
mieux l'importance de cette découverte
& le prix du ſervice que Dom Carpentier
rend à la République des Lettres.
Quoiqu'il ait fallu beaucoup de patience
pour achever cet Ouvrage , on ſe tromperoit
beaucoup , fi l'on croyoit qu'il n'a fallu
que de la patience ; un pareil travail
exige auffi beaucoup de ſagacité , & avec
ces deux talens , il faut encore du bonheur
し
pour réuffir..
Dom Carpentier a fait imprimer un
Prospectus , où dans un Avertiſſement il
obſerve avec raiſon que cette découverte
mérite l'attention des Amateurs &des Protecteurs
des Lettres.Quelque important que
foit le.Manufcrit qu'il a déchiffré , on en
peut trouver de plus précieux encore. L'intérêt
public demanderoit qu'on ne les laif
fât pas périr avec ceux que l'ignorance ou
la fuperftition ont déja fait diſparoître...
Nous aurions voulu pouvoir donner ici
les Caractéres gravés de la Charte , telsque
DomCarpentier les préſente au Public dans
fon Profpectus; maisnosoccupationsnenous:
-permettent pas de nous conſacrer au foin
pénible de veiller ſur unGraveur , dont en
pareil cas la moindre faute eſt auſſi eſſentielle
, qu'elle eſt aiſée à commettre , pour
mettre autant qu'il eſt en nous le Public atu
fait , nous allons imprimer le Latin de la
Charte..
40 MERCUREDE FRANCE.
i
Mnibus fidelibus fanctæ Dei Ecclefiæ
&noftris præſentibus fcilicet&faturis.
Si aliquid de rebus proprietatis noftræ
ad loca divino cultui deſtinata conferimus
, hoc procul dubio nobis ad æternæ
mercedis augmentum , & ſtabilitatem regni
àDeo nobis commiſſi pertinere confidimus .
Idcircò notum fieri volumus omnium veftrum
fidelitati , qualiter vir venerabilis
Wolfgerus Wirciburgenfis Ecclefiæ Epifcopus
, ad noftram veniens præſentiam , indicavit
nobis quod piæ recordationis Dominus
&genitor nofter Karolus Sereniffimus Imperator
Antecefforibus fuis illis,& illis Epifcopis
præcepiffet , ut in terra Sclavorum ,
qui ſtant inter Moinum & Radanziam fluvios
, qui vocantur Moinwinidi & Radanzwinidi
, una cum comitibus qui ſuper eofdem
Sclavos conſtituti erant , procurarent
ut inibi , ficut in cæteris Chriſtianorum locis
Ecclefiæ conſtruerentur , quatenus ille
populus paganus ad Chriftianitatem converfus
habere poffet ubi & baptifmum perciperet
, & prædicationem audiret , & ubi
inter eos , ficut inter cæteros Chriſtianos
divinum officium celebrari poffet ; & ita à
memoratis Epifcopis & Comitibus , qui tunc
NOVEMBRE. 1744. 4
temporis eidem populo præpofiti fuerant ,
innotuit effe confectum , & Ecclefias quindecim
ibi fuiſſe conſtructas ; fed eafdem
Eccleſias minimè eo tempore fuiſſe dotatas ,
ſed ſicut primùm conſtructæ fuerunt , fic
ufque ad præfentem diem fine dote remanfiffe.
Idcircò ſuggeſſit atque admonuit manfuetudinem
noftram , ut ad eafdem bafilicas
dotandas aliquid de rebus proprietatis noftræ
in eodem pago dare deberemus. Cujus
admonitioni atque petitioni , quia falubris
eſſe videbatur , adſenſum nobis præbere
placuit. Donamus igitur atque concedimus ,
quod ita donatum atque conceffum in perpetuum
eſſe volumus , ad præfatas bafilicas ,
quæ , ut diximus , juſſu & confilio Domini
&genitoris noſtri Karoli Sereniffimi Imperatoris
in terra prædictorum Sclavorum à
memoratis Epifcopis conſtructæ funt , in
eodem pago de proprio noſtro ad unamquamque
manfos duos , cum ſuperſtantibus
duobus tributariis , excepto illo manſo ſuper
quem primitus unaquæque earumdem
Ecclefiarum ædificata eſt , eo videlicet modo
, ut quidquid iidem tributarii in cenfu
vel tributo folvere debent , hoc totum ad
partem earumdem Ecclefiarum omni tempore
perfolvant , & ipfæ Ecclefiæ , cum omnibus
rebus ad ſe pertinentibus, ſub memorati
viri venerabilis illius & fucceſſorum ejus
:
42 MERCURE DE FRANCE.
curâ ac providentiâ fint , ut divinum in eis
officium perenniter celebretur , & populus
terræ illius jugiter prædicationem habeat ,
& in eis baptifmi Sacramenta percipiat.
Idcircò hanc noftræ auctoritatis præceptionem
concedere juſſimus , per quam decernimus
atque jubemus ut nullus comes aut judex
publicus , ſive actor imperialis , vel
qualibet poteftate prædita perfona , ab hac
die in poſterùm memorato viro venerabili
illi , vel fuccefforibus ejus pro eifdem Ecclefiis
, vel rebus ad eas noſtra liberalitate
conceffis , repetitionem facere , aut ullam
calumniam ingerere præſumat ; fed licear
illis memoratas Ecclefias cum omnibus rebus
ad eas pertinentibus , abſque ullius perfonæ
&contradictione , vel impedimento tenere
, vel regere , & ficut alias Ecclefias ad
Epiſcopium fuum pertinentes , fecundùm
Canonicam inftitutionem ordinare atque
diſponere. Et ut hæc auctoritas firmior habeatur
, & noftris futuriſque temporibus ab
omnibus meliùs conſervetur , placuit nobis
eam&propriis manibus ſubſcribere , & annulli
noſtri impreſſione ſigillare.
NOVEMBRE. 1744. 43
I
NOTATIO.
Lluſtre eft hoc Hiftoriæ cùm Eccleſiaſticæ
tùm civilis monumentum : quippe
quod duas Sclavorum , feu Winidorum hacrenus
incognitas appellationes profert ; nihil
enim apud rerum Gallicarum Scriptores
de Moinwinidis & Radanzwinidis , qui ab
illorum inter Moinum & Radanziam * Auvios
ſitu ita funt appellati . De iis pariter filetHugoGrotius
in Prolegomenis ad Hiftoriam
Gothorum , ubi fingulas earumdem
Gentium portiones fuis nominibus eruditè
diftinguit.
Hinc etiam difcimus quindecim Ecclefias
, jubente Carolo Magno , iis in locis
fuiſſe conſtructas , ut faciliùs Chriſtianis
operibus populus ille recens ad fidemChriſti
converfus , vacare poffet ; quod fummatim
tantùm docebat fragmentum de rebus Caroli
Magni cum Sclavis apud Duchefn. to..
2. p. 221. Imperator ( Carolus M. ) pracepit
Arnoni Archiepifcopo pergere in partes
Sclavorum , & prævidere illam omnem regionem
, Eccleſiaſticum Officium more Episcopalê
colere,populoſque in fide &Chriftianitate pradicando
confortare .. Sicut ille pracepit ,fecit
*Rednitz
44 MERCURE DEFRANCE.
illuc veniendo confecravit Ecclefias , ordina
vit Presbyteros , populumque predicando docuit.
Dotem affignat iis Ecclefiis Ludovicus
Pius ad preces Wolsgeri Wirciburgenfis
Epifcopi , fub cujus regimine erant ; quod
àCarolo Magno factum non fuiffe mirum
eſt , cùm ex ftatutis Conciliorum non liceret
Epifcopo Ecclefiam confecrare , nifi dos
fufficiens Clericis in ea deſervituris ab ædificatoribus
priùs conferretur. Id præftitit
Ludovicus Auguſtus ante annum 832 , quo
Wolsgerus , 11 idus Novembris obiit , cùm
ſediſſet annos XXII , menſes VI , dies xi ,
ex Chronico Wirziburg. apud Baluz. tom. r.
Miscell. pag. 504.
Notandum quoque eſt Bafilicas hic appellari
Ecclefias confecratas , quibus Miniftrabant
Clerici.
Fermer
577
p. 78-80
« L'Académie Royale des Incriptions & Belles-Lettres avoit aussi tenu le Mardi 13 [...] »
Début :
L'Académie Royale des Incriptions & Belles-Lettres avoit aussi tenu le Mardi 13 [...]
Mots clefs :
Académie royale des inscriptions et belles-lettres, Assemblée publique, Prix
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « L'Académie Royale des Incriptions & Belles-Lettres avoit aussi tenu le Mardi 13 [...] »
L'Académie Royale des Infcriptions &
Belles- Lettres avoit auffi tenu le Mardi 13
de ce mois fon Aſſemblée publique .
M. Freret y lût l'Eloge de M. l'Abbé de
* Le Port d'une Plante eſt ſa figure extérieure.
NOVEMBRE. 1744. 79
Rothelin , & des Obſervations ſur l'utilité
qu'on peut retirer de l'étude des Opinions
Philophiques des Anciens , où l'on admira
la vaſte & judicieuſe érudition de cet Académicien
. M. Belet , nouvellement reçû
dans l'Académie , lût auſſi un Mémoire fur
l'ordre politique des Gaules, qui a occafionné
le changement de nom de pluſieurs Villes
, & cette lecture justifie de la façon la
plus avantageuſe le choix de l'Académie ;
nous parlerons plus au long de cesOuvrages
dans le Volume du mois prochain .
A l'ouverture de l'Aſſemblée de l'Académie
on diſtribua le Programme ſuivant,pour
annoncer le Sujet du Prix Littéraire qu'elle
diſtribuë tous les ans.
L'Académie déſirant que les Auteurs qui
compoſent pour le Prix , ayent tout le tems
d'approfondir les matieres , &de travailler
les Sujets qu'elle leur donne à traiter , a réſolu
de les publier beaucoup plutôt ; elle
annonce dès à préfent , que le Sujet qu'elle
a arrêté pour le concours au Prix qu'elle
diſtribuëra à Pâques 1746 , conſiſte à examiner
& à déterminer , Quel a été l'état des
Sciences en Franceſous les Regnes de Charles
VIO de Charles VII. 1
Le Prix ſera toujours une Médaille d'or
de la valeur de 400 livres .
Toutes perſonnes , de quelque Pays &
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elles foient , excepté celles
qui compoſent l'Académie , feront admiſes
à concourir pour ce Prix , & leurs Ouvrages
pourront être écrits en François ou
en Latin , à leur choix . Il faudra ſeulement
les borner à une heure de lecture au plus .
Les Auteurs mettront ſimplement une
Deviſe à leurs Ouvrages , mais pour ſe
faire connoître ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités , &
ce papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du Prix .
Les Pieces affranchies de tout port ,, ſeront
remiſes entre les mains du Sécretaire
de l'Académie , avant le premier Décem
bre 1745.
Belles- Lettres avoit auffi tenu le Mardi 13
de ce mois fon Aſſemblée publique .
M. Freret y lût l'Eloge de M. l'Abbé de
* Le Port d'une Plante eſt ſa figure extérieure.
NOVEMBRE. 1744. 79
Rothelin , & des Obſervations ſur l'utilité
qu'on peut retirer de l'étude des Opinions
Philophiques des Anciens , où l'on admira
la vaſte & judicieuſe érudition de cet Académicien
. M. Belet , nouvellement reçû
dans l'Académie , lût auſſi un Mémoire fur
l'ordre politique des Gaules, qui a occafionné
le changement de nom de pluſieurs Villes
, & cette lecture justifie de la façon la
plus avantageuſe le choix de l'Académie ;
nous parlerons plus au long de cesOuvrages
dans le Volume du mois prochain .
A l'ouverture de l'Aſſemblée de l'Académie
on diſtribua le Programme ſuivant,pour
annoncer le Sujet du Prix Littéraire qu'elle
diſtribuë tous les ans.
L'Académie déſirant que les Auteurs qui
compoſent pour le Prix , ayent tout le tems
d'approfondir les matieres , &de travailler
les Sujets qu'elle leur donne à traiter , a réſolu
de les publier beaucoup plutôt ; elle
annonce dès à préfent , que le Sujet qu'elle
a arrêté pour le concours au Prix qu'elle
diſtribuëra à Pâques 1746 , conſiſte à examiner
& à déterminer , Quel a été l'état des
Sciences en Franceſous les Regnes de Charles
VIO de Charles VII. 1
Le Prix ſera toujours une Médaille d'or
de la valeur de 400 livres .
Toutes perſonnes , de quelque Pays &
Dij
80 MERCURE DE FRANCE.
condition qu'elles foient , excepté celles
qui compoſent l'Académie , feront admiſes
à concourir pour ce Prix , & leurs Ouvrages
pourront être écrits en François ou
en Latin , à leur choix . Il faudra ſeulement
les borner à une heure de lecture au plus .
Les Auteurs mettront ſimplement une
Deviſe à leurs Ouvrages , mais pour ſe
faire connoître ils y joindront dans un
papier cacheté & écrit de leur propre
main , leurs nom , demeure & qualités , &
ce papier ne ſera ouvert qu'après l'adjudication
du Prix .
Les Pieces affranchies de tout port ,, ſeront
remiſes entre les mains du Sécretaire
de l'Académie , avant le premier Décem
bre 1745.
Fermer
578
p. 143-149
Dissertations sur la Fondation de Marseille, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
DISSERTATIONS sur la fondation de la Ville de Marseille, sur l'Histoire des Rois [...]
Mots clefs :
Ville, Marseille, Phocéens, Félix Cary, Fondation, Histoire, Médailles, Médaille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Dissertations sur la Fondation de Marseille, Extrait, [titre d'après la table]
DISSERTATIONS ſur la fondation de la
Ville de Marſeille , ſur l'Hiſtoire des Rois
du Boſphore Cimmerien , & ſur Leſbonax
Philoſophe de Mytilene ; à Paris , chés Jac
ques Barrois , Quai des Auguſtins , à la
Ville de Nevers , in 12. 1744.
Ce Livre est dédié à feu M. l'Abbé de
Rothelin , qu'une vaſte érudition , un goût
délicat , & des moeurs auſſi douces que pures
rendoient ſi cher à la République des
Lettres qui l'a perdu trop tôt.
- L'Epitre dédicatoire nous apprend que
M. Cari eſt l'Auteur de ces Differtations ,
44 MERCURE DE FRANCE.
&dans celle dont l'époque de la fondation
de Marſeille eſt l'objet , il ne laiſſe pas ignorer
qu'il eſt natif de cette Ville ; ainſi c'eſt
l'amour de la Patrie qui lui a mis la plume
à la main. Il eſt certain que la matiere eſt
furtout intéreſſante pour les Marſeillois
quoiqu'elle ne ſoit pas indifferente pour le
reſte des lecteurs. Il étoit néceſſaire d'éclaircir
cette queſtion , ſi l'on veut avoir une
bonne Hiſtoire de Marſeille , travail que
P'Auteur regarde avec raiſon comme digne
de l'émulation de l'Académie de Marseille ;
cet Ouvrage eſt de la nature de ceux qui
peuvent& doivent même être faits en ſociété;
& Mrs de l'Académie de Marſeille
poſſedent tous les talens néceſſaires pour le
conduire à ſa perfection. Deux opinions
diviſent les Chronologiſtes au ſujet de la
fondation de cette Ville , l'une des plus anciennes
de la France ; les uns , & Ufferius
eſt de ce ſentiment , la placent la premiere
année de la quarante-cinquiéme Olimpiade,
l'an de Rome 154 , avant J. C. 599 .
L'Auteur est auli de ce ſentiment. Le P.
Petau a embraſfé l'opinion oppoſée , & renvoye
cette époque à la foixantiéme Olimpiade.
Les Auteurs anciens font auffi partagés
, & s'il ne falloit que compter les fuffrages
, peut- être s'en trouveroit-il plus en faveur
du P. Petau , mais un Critique éclairé
péfe
NOVEMBRE. 1744. 145
péſe les voix , & ne les compte pas ; c'eſt ce
qu'a fait M. Cari , & plufieurs des preuves
qu'il employe , prouvent invinciblement
fonopinion.
L'Hiſtoire de la Fondation de Marſeille
trouvoit ici néceſſairement ſa place. C'eſt le
premier Chapitre d'une Hiſtoire de cette
Ville , qui n'en ſeroit pas le moins intéreſfant.
Les Phocéens accoutumés à courir la
Mer vinrent juſqu'à l'embouchure du
Rhône ; frappés de la beauté du Pays , lorfqu'ils
furent de retour dans leur Patrie ,
ils engagerent pluſieurs de leurs Compatriotes
à venir avec eux , pour fonder une
Colonie dans le Pays qu'ils avoient découvert
; ils ſe mettent en Mer & au moment
qu'ils abordent au lieu déſiré , ils trouvent
un Pêcheur , à qui ils jettent une corde
pour attacher leur Navire. Cette circonftance
donna le nom à la Ville qu'ils fonderent
; elle fut appellée Maffilia du mot
Grec μάσσειν , qui fignifie lier , & de celui
de άλιους ; Pêcheur.
Les Phocéens penſerent à ſe mettre ſous
la protection du Peuple qui étoit le plus
voifin , & les Chefs allerent à la Cour de
Nannus , Roi des Segobrigiens ; on croit
que cette Cour étoit à Aix .
Le jour où ils arriverent , étoit le même
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
1
où ſuivant l'uſage des Segobrigiens , la fille
du Roi choiſiſſoit elle-même ſon époux ;
la cérémonie étoit fingulière ; les Seigneurs
étoient aſſemblés , la Princeſſe promenoit
ſes regards ſur eux , & lorſqu'elle avoit fait
fon choix , elle le déclaroit en allant préſenter
de l'eau à celui que ſon coeur ou ſes
yeux avoient choiſi. Les Phocéens furent
invités à cette Fête , & Protis , l'un de leurs
Chefs , fut le fortuné à qui la Princeſſe préſenta
la Coupe. Ainſi tout ſeconda l'établiſſement
des Phocéens,& ils bâtirent Marſeille
dans l'endroit même où cette Ville eſt
encore aujourd'hui. Soixante ans après , les
Phocéens épouvantés des progrèsde Cyrus ,
abandonnerent leur Pays , & firent ce ſerment
ſi fameux de n'y revenir que lorſqu'une
maſſe de fer qu'ils jetterent au fond de la
Mer furnageroit ; une partie alla chercher
un aſile chés les Marſeillois leurs anciens
Compatriotes , & c'eſt ce qui a donné lieu
àl'erreur ; on a pris cette fuite des Phocéens
vers Marſeille , pour la véritable époque
de la Fondation de cette Ville.
M. Cari a très bien démêlé le principe
de la mépriſe des Auteurs qu'il combat ; le
départ , dit- il , » des Phocéens qui vinrent
>>fonder Marſeille , n'avoit rien de fameux
>> ou de frappant , c'étoit des Ioniens que
• leur Ville ne pouvoit plus contenir , &
NOVEMBRE . 1744 147
qui cherchoient un lieu pour s'établir ,
>>événement ſimple & commun dans ce
>> tems là. Mais la fuite des Phocéens de-
>> vant Cyrus eſt une époque conſidérable;
>> elle arrive ſous un Prince fameux par ſes
>>>Conquêtes , & qui fixe les yeux del'Uni-
>>v>ers. La crainte de tomber entre les mains
>> des Perfes , fait prendre une réſolution
>> violente aux Phocéens ; ils embarquent
>> leurs femmes , leurs enfans , & tout ce
>> qu'ils poffédent. Ces evenemens & les
>>circonſtances qui les cauſerent , ſont bien
>> autrement frappantes que la ſimple Fon-
>> dation de Marſeille.
Il ſeroit bien avantageux pour les Lettres
que tout lemonde ſuivît la méthode de M.
Cari , & qu'en réfutant des Auteurs , on
cherchat ſoigneuſement par quelle route
ils ſe ſont égarés ; quelle utilité ne procureroient
pas ceux qui démêleroient ainſi le
labyrinthe ou ſe perd ſi ſouvent l'eſprithumain
? On leur devroit bien plus qu'à ces
Pilotes qui ont obſervé exactement les
écueils des Mers , & en ont dreſſé des Cartes
pour apprendre aux Navigateurs à les
éviter . Mais Hoc opus , hic labor est.
Deux Médailles , que M. Cari a décou
vertes , & qui avoient échapé juſqu'à ce
jour aux recherches des Antiquaires , ont
donné licu aux deux autres Differtations..
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Le Public verra avec plaiſir qu'un homme,
comme M. Cari , qui a de la ſagacité & de
la lecture , s'attache aux Médailles , Genre
que l'on commence à trop négliger .
La premiere des deux Médailles eſt celle
d'unTeiranes Roi du Boſphore , inconnu
juſqu'à préſent , que M. Cari place l'an de
Rome 833 , de JESUS - CHRIST 130 , entre
Rheſcuporis I. & Cotys II .
On voit d'un côté la tête de Teiranes
avec ces mots FACΙΛΕΩΣ TΕΙΡΑΝΟΥ & au
revers la tête d'un Empereur avec ces Lettres
re qui ſignifient 573. Cette Médaille
a fourni l'occaſion à M. Cari de donner
une ſuite Chronologique des Rois du Bofphore
, & de combattre pluſieurs fois le
ſentiment de M. Vaillant , qui a fait unbon
Livre ſur cette matiere .
La Médaille qui fait le ſujet de la troi.
fiéme Differtation , eſt une Médaille de
L'eſbonax Philoſophe célébre de Metylene ,
mais moins fameux que Potamon ſon fils ,
dont il eſt beaucoup plus queſtion que du
pere dans la Diſſertation de M. Cari . Ce
Potamon Aoriſſoit ſous Tibere & en
étoit fort aimé. Lorſqu'il retourna dans ſa
Patrie , comblé des bienfaits de ce Prince
il en reçut une eſpèce de paſſeport conçû
ences termes ſinguliers : Si quelqu'un ose
faire infulte àPotamonfils de Leſbonax , qu'il
د
NOVEMBRE. 1744. 149
confidere auparavant s'il eſt en état de me réfister.
La Médaille repréſente une tête avec ces
mots ΛΕΣΒΩΝΑΞ ΕΡΩΣ ΝΕΟΣ . On voit fur
le revers un homme couvert fimplement
d'un Manteau , tenant un bâton de la main
gauche , & de la droite quelque choſe qu'il
n'eſt pas aiſé de déterminer , avec l'inſcription
ΜΥΤΙΛΗΝΑΙΩΝ .
Ville de Marſeille , ſur l'Hiſtoire des Rois
du Boſphore Cimmerien , & ſur Leſbonax
Philoſophe de Mytilene ; à Paris , chés Jac
ques Barrois , Quai des Auguſtins , à la
Ville de Nevers , in 12. 1744.
Ce Livre est dédié à feu M. l'Abbé de
Rothelin , qu'une vaſte érudition , un goût
délicat , & des moeurs auſſi douces que pures
rendoient ſi cher à la République des
Lettres qui l'a perdu trop tôt.
- L'Epitre dédicatoire nous apprend que
M. Cari eſt l'Auteur de ces Differtations ,
44 MERCURE DE FRANCE.
&dans celle dont l'époque de la fondation
de Marſeille eſt l'objet , il ne laiſſe pas ignorer
qu'il eſt natif de cette Ville ; ainſi c'eſt
l'amour de la Patrie qui lui a mis la plume
à la main. Il eſt certain que la matiere eſt
furtout intéreſſante pour les Marſeillois
quoiqu'elle ne ſoit pas indifferente pour le
reſte des lecteurs. Il étoit néceſſaire d'éclaircir
cette queſtion , ſi l'on veut avoir une
bonne Hiſtoire de Marſeille , travail que
P'Auteur regarde avec raiſon comme digne
de l'émulation de l'Académie de Marseille ;
cet Ouvrage eſt de la nature de ceux qui
peuvent& doivent même être faits en ſociété;
& Mrs de l'Académie de Marſeille
poſſedent tous les talens néceſſaires pour le
conduire à ſa perfection. Deux opinions
diviſent les Chronologiſtes au ſujet de la
fondation de cette Ville , l'une des plus anciennes
de la France ; les uns , & Ufferius
eſt de ce ſentiment , la placent la premiere
année de la quarante-cinquiéme Olimpiade,
l'an de Rome 154 , avant J. C. 599 .
L'Auteur est auli de ce ſentiment. Le P.
Petau a embraſfé l'opinion oppoſée , & renvoye
cette époque à la foixantiéme Olimpiade.
Les Auteurs anciens font auffi partagés
, & s'il ne falloit que compter les fuffrages
, peut- être s'en trouveroit-il plus en faveur
du P. Petau , mais un Critique éclairé
péfe
NOVEMBRE. 1744. 145
péſe les voix , & ne les compte pas ; c'eſt ce
qu'a fait M. Cari , & plufieurs des preuves
qu'il employe , prouvent invinciblement
fonopinion.
L'Hiſtoire de la Fondation de Marſeille
trouvoit ici néceſſairement ſa place. C'eſt le
premier Chapitre d'une Hiſtoire de cette
Ville , qui n'en ſeroit pas le moins intéreſfant.
Les Phocéens accoutumés à courir la
Mer vinrent juſqu'à l'embouchure du
Rhône ; frappés de la beauté du Pays , lorfqu'ils
furent de retour dans leur Patrie ,
ils engagerent pluſieurs de leurs Compatriotes
à venir avec eux , pour fonder une
Colonie dans le Pays qu'ils avoient découvert
; ils ſe mettent en Mer & au moment
qu'ils abordent au lieu déſiré , ils trouvent
un Pêcheur , à qui ils jettent une corde
pour attacher leur Navire. Cette circonftance
donna le nom à la Ville qu'ils fonderent
; elle fut appellée Maffilia du mot
Grec μάσσειν , qui fignifie lier , & de celui
de άλιους ; Pêcheur.
Les Phocéens penſerent à ſe mettre ſous
la protection du Peuple qui étoit le plus
voifin , & les Chefs allerent à la Cour de
Nannus , Roi des Segobrigiens ; on croit
que cette Cour étoit à Aix .
Le jour où ils arriverent , étoit le même
II. Vol. G
146 MERCURE DE FRANCE.
1
où ſuivant l'uſage des Segobrigiens , la fille
du Roi choiſiſſoit elle-même ſon époux ;
la cérémonie étoit fingulière ; les Seigneurs
étoient aſſemblés , la Princeſſe promenoit
ſes regards ſur eux , & lorſqu'elle avoit fait
fon choix , elle le déclaroit en allant préſenter
de l'eau à celui que ſon coeur ou ſes
yeux avoient choiſi. Les Phocéens furent
invités à cette Fête , & Protis , l'un de leurs
Chefs , fut le fortuné à qui la Princeſſe préſenta
la Coupe. Ainſi tout ſeconda l'établiſſement
des Phocéens,& ils bâtirent Marſeille
dans l'endroit même où cette Ville eſt
encore aujourd'hui. Soixante ans après , les
Phocéens épouvantés des progrèsde Cyrus ,
abandonnerent leur Pays , & firent ce ſerment
ſi fameux de n'y revenir que lorſqu'une
maſſe de fer qu'ils jetterent au fond de la
Mer furnageroit ; une partie alla chercher
un aſile chés les Marſeillois leurs anciens
Compatriotes , & c'eſt ce qui a donné lieu
àl'erreur ; on a pris cette fuite des Phocéens
vers Marſeille , pour la véritable époque
de la Fondation de cette Ville.
M. Cari a très bien démêlé le principe
de la mépriſe des Auteurs qu'il combat ; le
départ , dit- il , » des Phocéens qui vinrent
>>fonder Marſeille , n'avoit rien de fameux
>> ou de frappant , c'étoit des Ioniens que
• leur Ville ne pouvoit plus contenir , &
NOVEMBRE . 1744 147
qui cherchoient un lieu pour s'établir ,
>>événement ſimple & commun dans ce
>> tems là. Mais la fuite des Phocéens de-
>> vant Cyrus eſt une époque conſidérable;
>> elle arrive ſous un Prince fameux par ſes
>>>Conquêtes , & qui fixe les yeux del'Uni-
>>v>ers. La crainte de tomber entre les mains
>> des Perfes , fait prendre une réſolution
>> violente aux Phocéens ; ils embarquent
>> leurs femmes , leurs enfans , & tout ce
>> qu'ils poffédent. Ces evenemens & les
>>circonſtances qui les cauſerent , ſont bien
>> autrement frappantes que la ſimple Fon-
>> dation de Marſeille.
Il ſeroit bien avantageux pour les Lettres
que tout lemonde ſuivît la méthode de M.
Cari , & qu'en réfutant des Auteurs , on
cherchat ſoigneuſement par quelle route
ils ſe ſont égarés ; quelle utilité ne procureroient
pas ceux qui démêleroient ainſi le
labyrinthe ou ſe perd ſi ſouvent l'eſprithumain
? On leur devroit bien plus qu'à ces
Pilotes qui ont obſervé exactement les
écueils des Mers , & en ont dreſſé des Cartes
pour apprendre aux Navigateurs à les
éviter . Mais Hoc opus , hic labor est.
Deux Médailles , que M. Cari a décou
vertes , & qui avoient échapé juſqu'à ce
jour aux recherches des Antiquaires , ont
donné licu aux deux autres Differtations..
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Le Public verra avec plaiſir qu'un homme,
comme M. Cari , qui a de la ſagacité & de
la lecture , s'attache aux Médailles , Genre
que l'on commence à trop négliger .
La premiere des deux Médailles eſt celle
d'unTeiranes Roi du Boſphore , inconnu
juſqu'à préſent , que M. Cari place l'an de
Rome 833 , de JESUS - CHRIST 130 , entre
Rheſcuporis I. & Cotys II .
On voit d'un côté la tête de Teiranes
avec ces mots FACΙΛΕΩΣ TΕΙΡΑΝΟΥ & au
revers la tête d'un Empereur avec ces Lettres
re qui ſignifient 573. Cette Médaille
a fourni l'occaſion à M. Cari de donner
une ſuite Chronologique des Rois du Bofphore
, & de combattre pluſieurs fois le
ſentiment de M. Vaillant , qui a fait unbon
Livre ſur cette matiere .
La Médaille qui fait le ſujet de la troi.
fiéme Differtation , eſt une Médaille de
L'eſbonax Philoſophe célébre de Metylene ,
mais moins fameux que Potamon ſon fils ,
dont il eſt beaucoup plus queſtion que du
pere dans la Diſſertation de M. Cari . Ce
Potamon Aoriſſoit ſous Tibere & en
étoit fort aimé. Lorſqu'il retourna dans ſa
Patrie , comblé des bienfaits de ce Prince
il en reçut une eſpèce de paſſeport conçû
ences termes ſinguliers : Si quelqu'un ose
faire infulte àPotamonfils de Leſbonax , qu'il
د
NOVEMBRE. 1744. 149
confidere auparavant s'il eſt en état de me réfister.
La Médaille repréſente une tête avec ces
mots ΛΕΣΒΩΝΑΞ ΕΡΩΣ ΝΕΟΣ . On voit fur
le revers un homme couvert fimplement
d'un Manteau , tenant un bâton de la main
gauche , & de la droite quelque choſe qu'il
n'eſt pas aiſé de déterminer , avec l'inſcription
ΜΥΤΙΛΗΝΑΙΩΝ .
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579
p. 205-207
MORTS.
Début :
LE 7 Septembre, D. Anne Marie-Thérese Spinola, née Princesse du S. Empire & Epouse de [...]
Mots clefs :
Lieutenant, Paris, Régiment, Roi, Madame d'Estouteville
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texteReconnaissance textuelle : MORTS.
MORTS.
L E7 Septembre , D. Anne Marie-Théreſe Spinola,
née Princeſe du S. Empire & Epouse de
M. Paul-Edouard d'Eſtouteville , en poffſeſſion des
nom & titre de Duc d'Eſtouteville en vertu de la
Charte d'Erection de ce Duché par François I. en
1534 , ci -devant Mestre de Camp Lieutenant dur
Régiment du Roi Dragons , & actuellement Maréchal
des Camps & armées de S. M. & c. mourut
à Paris , & fut tranſportée le 9 de la Paroiſſe de S..
Sulpice en celle de S. Eustache , pour y être inhumée
dans la Chapelle de Colbert & au tombeau de
M. Colbert Miniſtre d'Etat , ayeul paternel de M.
d'Eſtouteville , de qui elle ne laiſſe point d'enfans.
Madame d'Eſtouteville avoit été mariée le 25 Juin
1714 , & étoit âgée de 58 ans. Elle étoit foeur cadetre
de feuë Madame la Duchefſe de Nevers ,
morte le II Janvier 1738 , & comme elle fille de
Jean- Baptiste Spinola , Prince du S. Empire & de
Vergagne dans l'Etat de Génes ,Grand d'Eſpagne
de la premiereClaſſe , Lieutenant Général des armées
de S. M. Catholique , &c. & de D. Françoiſe
Corerel du Bois de Leſſines .
-
Si l'on veut s'inſtruire plus particulierement de
cequi regarde la Généalogie de Mad. d'Eſtouteville&
de la feuë Ducheſſe de Nevers , on peut
voir 1º . l'Hiſtoire de la Maiſon Spinola , donnée
au Public en 1696 , par le Pere Maximilien Déza:
2º. l'Ouvrage d'Augustin Franzone Chevalier Génois
, ſur les vingt-huit premieres Maiſons de la
République de Genes , à la tête deſquelles il mer
206 MERCURE DE FRANCE,
celle de Spinola :& 3 °. l'Abregé Manuſcrit de la
Généalogie de çette même Maiſon dreffée ſur titres
par Lucas Salazar Chronologiſte du Roi d'Eſpagne,
Conſeiller au Confeil des Ordres Militaires , Commandeur
de Calatrava.
LeMarquis de Leuville , fils du Lieutenant Généxal
de cenom , & neveu du Bailly de Givri , mort
ilyaquelque tems à Embrun des bleſſures qu'il a
reçûës à l'attaque duChâteau Dauphin , a été tué
par un Parti de Vaudois , en allant joindre les troupes
commandées par le Prince deConty.
Jean Baptiste Du Tillet ,
Conſeiller d'honneur
au Parlement de Paris , & cy-devant Prédent
d'une des Chambres des Enquêtes , mourut à
Paris le huit , âgé de 59 ans.
Mre Jean Bouhier , Ancien Evêque de Dijon ,
mourut dans ce Diocèſe le quinze , âgé de près de
79 ans ; il avoit été le premier Evêque de cette Capitale
de la Bourgogne .
Charles Marquis de Ste Maure , Vice Amiral
du Levant , Grand Croix de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , mourut à Paris le 23 , âgé de 92
ans.
, Jerôme Auguſtin Boiſſel de Darville Brigadier
des armées de France , & Gouverneur de la
Ville de Roye , mourut à Paris le même jour dans
ſa ſoixante& quatrième année.
Madame de France , fixieme Fille du Roi , mourut
à l'Abbaye de Fontevrault le 28 , âgée de huit
ans, 4 mois & 12.jours ; elle étoit née à Verſailles
le 16 Mai 1736 .
Dame Marie Claude Cahouet de Beauvais , épouſe
du Comte de Chabanes , Lieutenant Général des
armées du Roi , Lieutenant Colonel du Régiment
des Gardes Françoiſes , & Grand Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , mourut à Paris le
29 , âgée de so ans..
NOVEMBRE. 1744. 207
K
M. de Solemi , Brigadier & Lieutenant Colone
du Régiment de Cavalerie de Conty , a été tué en
Italie , en marchant ſur les traces de ſon Prince, au
Combat donné près du Convent de la Madonna
del Ulmo .
Le Marquis de Benſe, Capitaine dans le Régiment
de Dragons du Roi , a été tué à l'attaque du fort
de Rhinfeldt , ſur le Rhin , emporté par les troupes
commandées par le Chevalier de Belle-Ifle .
Le Chevalierde Courtomer & le Marquis d'Avernes,
tous deux Lieutenans au Régiment des Gardes
Françoiſes , ont été tués en ſignalant leur valeur au
Siége de Fribourg .
Mre Leon de Beaumont , Evêque de Saintes , &
Prieur de S. Etienne de Mortagne , mourut dans.
ſon Diocèſe le 10 Octobre , âgé d'environ 93 ans.
M. de Boëhmer , Miniſtre du Landgrave de Heffe
Darmſtadt , mourut les Novembre dans la ss. an
néede ſonâge.
L E7 Septembre , D. Anne Marie-Théreſe Spinola,
née Princeſe du S. Empire & Epouse de
M. Paul-Edouard d'Eſtouteville , en poffſeſſion des
nom & titre de Duc d'Eſtouteville en vertu de la
Charte d'Erection de ce Duché par François I. en
1534 , ci -devant Mestre de Camp Lieutenant dur
Régiment du Roi Dragons , & actuellement Maréchal
des Camps & armées de S. M. & c. mourut
à Paris , & fut tranſportée le 9 de la Paroiſſe de S..
Sulpice en celle de S. Eustache , pour y être inhumée
dans la Chapelle de Colbert & au tombeau de
M. Colbert Miniſtre d'Etat , ayeul paternel de M.
d'Eſtouteville , de qui elle ne laiſſe point d'enfans.
Madame d'Eſtouteville avoit été mariée le 25 Juin
1714 , & étoit âgée de 58 ans. Elle étoit foeur cadetre
de feuë Madame la Duchefſe de Nevers ,
morte le II Janvier 1738 , & comme elle fille de
Jean- Baptiste Spinola , Prince du S. Empire & de
Vergagne dans l'Etat de Génes ,Grand d'Eſpagne
de la premiereClaſſe , Lieutenant Général des armées
de S. M. Catholique , &c. & de D. Françoiſe
Corerel du Bois de Leſſines .
-
Si l'on veut s'inſtruire plus particulierement de
cequi regarde la Généalogie de Mad. d'Eſtouteville&
de la feuë Ducheſſe de Nevers , on peut
voir 1º . l'Hiſtoire de la Maiſon Spinola , donnée
au Public en 1696 , par le Pere Maximilien Déza:
2º. l'Ouvrage d'Augustin Franzone Chevalier Génois
, ſur les vingt-huit premieres Maiſons de la
République de Genes , à la tête deſquelles il mer
206 MERCURE DE FRANCE,
celle de Spinola :& 3 °. l'Abregé Manuſcrit de la
Généalogie de çette même Maiſon dreffée ſur titres
par Lucas Salazar Chronologiſte du Roi d'Eſpagne,
Conſeiller au Confeil des Ordres Militaires , Commandeur
de Calatrava.
LeMarquis de Leuville , fils du Lieutenant Généxal
de cenom , & neveu du Bailly de Givri , mort
ilyaquelque tems à Embrun des bleſſures qu'il a
reçûës à l'attaque duChâteau Dauphin , a été tué
par un Parti de Vaudois , en allant joindre les troupes
commandées par le Prince deConty.
Jean Baptiste Du Tillet ,
Conſeiller d'honneur
au Parlement de Paris , & cy-devant Prédent
d'une des Chambres des Enquêtes , mourut à
Paris le huit , âgé de 59 ans.
Mre Jean Bouhier , Ancien Evêque de Dijon ,
mourut dans ce Diocèſe le quinze , âgé de près de
79 ans ; il avoit été le premier Evêque de cette Capitale
de la Bourgogne .
Charles Marquis de Ste Maure , Vice Amiral
du Levant , Grand Croix de l'Ordre Royal & Militaire
de S. Louis , mourut à Paris le 23 , âgé de 92
ans.
, Jerôme Auguſtin Boiſſel de Darville Brigadier
des armées de France , & Gouverneur de la
Ville de Roye , mourut à Paris le même jour dans
ſa ſoixante& quatrième année.
Madame de France , fixieme Fille du Roi , mourut
à l'Abbaye de Fontevrault le 28 , âgée de huit
ans, 4 mois & 12.jours ; elle étoit née à Verſailles
le 16 Mai 1736 .
Dame Marie Claude Cahouet de Beauvais , épouſe
du Comte de Chabanes , Lieutenant Général des
armées du Roi , Lieutenant Colonel du Régiment
des Gardes Françoiſes , & Grand Croix de l'Ordre
Royal & Militaire de S. Louis , mourut à Paris le
29 , âgée de so ans..
NOVEMBRE. 1744. 207
K
M. de Solemi , Brigadier & Lieutenant Colone
du Régiment de Cavalerie de Conty , a été tué en
Italie , en marchant ſur les traces de ſon Prince, au
Combat donné près du Convent de la Madonna
del Ulmo .
Le Marquis de Benſe, Capitaine dans le Régiment
de Dragons du Roi , a été tué à l'attaque du fort
de Rhinfeldt , ſur le Rhin , emporté par les troupes
commandées par le Chevalier de Belle-Ifle .
Le Chevalierde Courtomer & le Marquis d'Avernes,
tous deux Lieutenans au Régiment des Gardes
Françoiſes , ont été tués en ſignalant leur valeur au
Siége de Fribourg .
Mre Leon de Beaumont , Evêque de Saintes , &
Prieur de S. Etienne de Mortagne , mourut dans.
ſon Diocèſe le 10 Octobre , âgé d'environ 93 ans.
M. de Boëhmer , Miniſtre du Landgrave de Heffe
Darmſtadt , mourut les Novembre dans la ss. an
néede ſonâge.
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580
p. 60-86
SEANCE publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres le 13 Novembre 1744.
Début :
Nous avons promis de rendre compte à nos Lecteurs de la séance publique [...]
Mots clefs :
Anciens, Villes, Modernes, Peuple, Peuples, Nicolas Fréret, Terre, Charles d'Orléans de Rothelin, Hommes, Mouvement, Gaules, Gaule, Découvertes, Romains, Éloge, Histoire, Religion, Planètes, Soleil
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SEANCE publique de l'Académie Royale des Inscriptions & Belles-Lettres le 13 Novembre 1744.
SE'AN CE publique de l'Académie Royale
des Inscriptions & Belles-Lettres le 13
Novembre 1744.
N
Ous avons promis de rendre compte
à nos Lecteurs de la féance publique
de l'Académie des Belles - Lettres du 13.
Novembre dernier. M. Freret Sécretaire
perpétuel de cette Académie lut d'abord
l'Eloge de M. l'Abbé de Rothelin , Académicien
honoraire de l'Académie des Belles-
Lettres, mort le 17 Juillet 1744 .
Nous allons en donner ici l'extrait.
au
CHARLES D'ORLEANS DE ROTHELIN
né à Paris le 5 Août 169 1 étoit le ſixiéme
des enfans de Henri d'Orléans Marquis de
Rothelin , tué le 18 Septembre ſuivant
combat de Leuze à la tête des Gendarmes,
& de Gabrielle - Eléonore de Montaut de
Navailles , ſeconde fille du Maréchal Duc
de Navailles mort dès l'année 1684,
Il ſe trouva dans une eſpece d'indépendance
à l'âge de 9 ans , ayant perdu fucceffivement
dans l'eſpace de deux années la
Marquiſe de Rothelin ſa mere & la Maréchale
de Navailles fon ayeule. Mais une foeur
DECEMBRE. 1744. 6
plus âgée que lui de 14 ans & reſpectable
dès-lors par fon mérite & ſa vertu lui tint
lieu de mere, & le jeune Abbé de Rothelin ,
né avec les plus heureuſes diſpoſitions pour
le coeur comme pour l'eſprit , ſe ſoumit
avec une joye pleine de reconnoiſſance à fon
autorité.
Il fut mis très-jeune en penfion auCollege
d'Harcourt. L'Auteur de l'Eloge fans
s'arrêter au détail de ſes premieres étudesqu'il
fit avec un ſuccès brillant , infifta particulierement
ſur la généroſité remarquable
avec laquelle n'ayant encore que 13 ans
1& cadet d'une Famille nombreuſe , il ſe
chargea ſecrettement de la ſubſiſtance d'un
Précepteur , homme de mérite , que des.
infirmités fâcheuſes avoient obligé d'ôter
d'auprès de lui. Il rendit compte enſuite de
ſes progrès rapides dans l'Etude de laThéologie
à laquelle il ſe livra tout entier , parce
qu'il regardoit cette Etude comme un devoir
* de fon état , & que quelque jeune qu'il ait
été , tout ce qui ſe préſenta à ſes yeux ſous la
forme de devoir fut toujours ſacré pour lui.
Il n'eſt pas poſſible de rappeller ici le
détail intéreſſant dans lequel eſt entré M.
Freret, ſur les ſervices importans que M.
l'Abbé de Rothelin rendit en 1717 à fa
Famille dont il fut l'arbitre dans des affaires
d'une longue & pénible diſcuſſion,fur fon
62 MERCURE DE FRANCE.
voyage & ſon ſéjour en Italie où il puiſa la
connoiffance & legout des Médailles , ſur le
magnifique Cabinet qu'il en forma en aflés
peu de tems , ſur les différentes ſuites qui
compoſent cette riche collection , l'une des
plus belles de l'Europe de l'aveu des Connoiffeurs
, enfin ſur la Bibliotheque qu'il
laiſſe , Bibliotheque nombreuſe formée
avec un gout infini , digne en un mot de
la réputation dont elle jouit , & qui eft
l'aſſemblage non ſeulement des meilleurs
Livres en tout genre , mais encore des plus
rares & des plus finguliers.
Après ces détails circonstanciés , M. Freret
rendit un compte exact de tout le travail
que M. l'Abbé de Rothelin avoit ertrepris
pour mettre le Poëme de l'Anti- Lucrece en
état de paroître. M. le Cardinal de Polignac
avec lequel il étoit lié depuis longtems
par l'amitié la plus intime , le lui avoit
remis en mourant , en lui laiſſant la liberté
de le donner au Public , ou de le ſupprimer.
Arbitre du fort de cet important Ouvrage
, il ne négligea rien pour répondre à
la confiance de ſon Auteur , & s'étant afſuré
par un grand nombre de lectures réfléchies ,
faites avec tous ceux qu'il a cru capables
d'en juger , qu'il méritoit d'être publié , il a
peu de tems avant ſa mort remis le manufcrit
dans l'état où il doit paroître , à un
DECEMBRE. 1744.. 63
homme de mérite qui s'eſt chargé du ſoin
de l'Edition . M. l'Abbé de Rothelin en avoir
commencé la Traduction , mais ſa ſanté ne
lui permettant pas de continuer ce travail ,
il s'eft borné au premier Livre , & a chargé
du reſte un jeune homme qu'il aimoit , &
dont le caractére & les talens méritoient:
cette marque de ſa confiance. La Tiaduction
faite fous ſes yeux ſera en état deparoî--
tre avec le Texte Latin.
* •Il eſt peu d'Auteurs que l'amour de leurs
productions eût pu foutenir dans un travail
auffi long , auſſi fatiguant , & méme auſſi
déſagréable que celui auquel M. l'Abbé de
Rothelin s'étoit engagé pour l'Ouvrage d'un
Ami mort. Auffi étoit-il animé par un motifbien
plus noble , dont on a cru devoir
rendre compte.
つか
» Les premiers momens de la perte d'un
Ami , difoit - il , ne font pas ceux où cette
>> perte eſt plus douloureuſe : on s'empreſſe.
alors de la partager avec nous , on mêle
ſes regrets avec les nôtres. Notre Ami
vit encore dans le ſouvenir de ceux qui
> nous en parlent , mais quand le tems a ef-
৩১
دد
သ
১১ facé fon nom de la mémoire des autres
>> hommes , quand on ne nous en parle plus ,
>> quand il ne vit plus que dans notre coeur,
22 c'eſt alors que nous reſſentons toute l'é-
5. tendue de notre perte. Le ſeul moyen
64 MERCURE DE FRANCE.
১১
ॐ
d'en adoucir l'amertume , ajoutoit- il,
c'eſt de faire revivre notre Ami dans la
mémoire des hommes , c'eſt de les forcer
>> en quelque ſorte de s'en occuper. L'eſpérancé
de rendre ce ſervice au Cardinal de
Polignac avoit foutenu M. l'Abbé de Rothelin.
Une délicateſſe de ſentimens ſi rare fufiroit
pour donner une idée de ſon caractére
; caractére aimable que l'Auteur de l'Eloge
s'eſt attaché principalement à développer ,
&dont il a réuni tous les traits dans un tableau
qui le peint au naturel. Il le repréſente
plein de ſenſibilité pour ſes Amis , extrêmement
attentif à remplir juſqu'aux moindres
devoirs de l'amitié , mais n'exigeant rien
d'eux , & recevant les témoignages de leur
attachement&de leur reconnoiffance , comme
un préſent de leur part. On le voit annonçant
ce qu'il étoit par un air de dignité
&'de décence répandu ſur toute ſa perfonne
, mais qu'une noble ſimplicité rendoit infiniment
aimable. Plein de douceur , mais fans
foibleſſe ; toujours vrai& même très-ferme,
lorſque la raifon , la vertu ou la fidélité à
fes Amis demandoient qu'il le fut : naturellement
ſérieux , mais portant dans le commerce
ordinaire une gayeté douce qui ſe
faiſoit ſentir dans ſes converſations les plus
folides . Enfin un dernier trait qui achevé de
DECEMBRE. 1744. 65
2
le caractériſer , & qui donne un prix réel à
ſes autres qualités , c'étoit un attachement
fincére pour ſa Religion. Une ame comme
la fienne , dont la vertu & la raiſon avoient
toujours réglé tous les mouvemens , étoit
faite , ſuivant la remarque de l'Auteur de l'Eloge
, pour être une ame religieuſe. Lorſque
l'occaſion de défendre la vérité de la Religion
ſe préſentoit , il le faifoit toujours avec
force , mais ſans que la vivacité de ſa
perfuafion altérât jamais la douceur de fon
caractére , il croyoit que c'eût été rendre un
mauvais ſervice à la vérité , que d'employer
pour la défendre le langage de la paffion.
Sa poitrine qui avoit toujours été très-délicate
, fut abfolument attaquée au commencement
de cette année : il prévit des premiers
les ſuites inévitables de ſa maladie :
mais dans le tems même qu'il étoit le plus
occupé des penſées que doit inſpirer la vue
d'une fin prochaine , il cherchoit encore à
épargner cette idée à ſes Amis , & à une Famille
à qui il étoit infiniment cher. Dans ces
fortes de maladies l'ame conferve juſqu'au
dernier moment toute fon activité. Rien ne
la diſtrait du ſpectacle d'une mort qui s'approche
à chaque inftant , & qui s'empare de
nous en détail . C'eſt alors que la patience
devient d'un uſage bien difficile , ſurtout cette
patience continue , tranquille , ſans appareil
& même sans effort, telle qu'a été celle de
M.l'Abbé de Rothelin pour qui l'expression
de posséder son ame en paix sembloit avoc
été faite suivant la reflexion de M. Freret:
M. l'Abbé de Rothelin est mort dans loI
sentimens de Religion dont il avoit toujours
été pénétré. Il conferva jusqu'au dernier info
tant l'usage de sa raison, & dit le dernie
adieu à chacun de ses Amis en particulier!
avec la même fermeté que s'il s'en sut sépar
pour un voyage.
Cet éloge
fut
suivi d'un Mémoir e lu pa.
M. Freret fous lé titre d'Observations Géné
raies sur l'étude de l'ancienne Philosophie.
Une reflexion générale commença ce Mê
moire & annonça le but de l'Auteur.
remarqua que dans le cours des disputes qui
la comparaison des Anciens & des Moden
nes fit naître vers la fin du siécle passé
,
le,
Partisans de l'Antiquité épris du mérite de
Anciens en Poësie & en Eloquence, parCl:
que ce genre de mérite étoit le seul qu'iH
fussent en état de bien sentir, les considés,
t
rerent uniquement commePoëtes ou commu
Orateurs, jamais comme Philosophes; qui
ce silence de leur part sur un point decettéimportance,
a été regardé comme un aveu
formel de la supériorité des Modernes dans
les matieres Philosophiques, & que c'est ;
cette cause qu'il faut principalement attri
.1.
uer le peu de cas que l'on fait aujourd'hui
b la Philosophie ancienne.
M. Freret entreprenoit de prouver comien
ce mépris qu'affectent la plûpart de
eux qui s'appliquent aux sciences exactes,
fl mal fondé; il le fit d'abord par une Obrvation
fort simple. Il leur demanda si ce
'est pas aux Anciens qu'ils doivent les Elemens
de ces Sciences, Elémens nécessaiès
& d'un usage indispensable; s'ils connoisent
dans la Géométrie, dans la Dialeéctilue,
dans l'Astronomie d'autre route que.
celle qui leur a été frayée par les Anciens.
A remarque que ces Elemens qui ne font autre
chose que les vérités primitives, les Principes
fondamentaux de nos connoissances,
ont été le résultat d'une longue fuite d'Observations
& de découvertes, fruit pénible
de Combinaisonsdifficiles, de Méditations
profondes & refléchies, dont des hommes
d'un génie supérieur étoient seuls capables.
D'où il fuit que si nous avons tiré de ces
Principes des conséquences inconnues à ceux
qui nous ont précédé, nous ne sommes pas
en droit de les mépriser, que nous devons
au contraire désirer de nous instruire du
chemin qui les a conduits à de pareilles
connoissances
,
étudeintéressante qui non
feulement apprendroit l'Histoire la plus inftruétive
& la plus agréable de toutes
68 MERCURE DE FRANCE .
celle de l'eſprit humain , mais qui pouroit
occafionner d'utiles découvertes. C'eſt ce
que M. Freret prouva par un exemple célebre
, par celui du ſçavant M. Halley qui
nous apprend lui-méme par un Mémoire
imprimé en 1691 , que c'eſt dans ce que
rapportent Geminus , Pline , Ptolemée , &
même Suidas , des propriétés attribuées par
les Chaldéens à leurs Sares Astronomiques
ou Périodes de 223. lunaiſons qu'il avoit
puiſé l'importante vuë à laquelle l'Aſtronomie
& la Navigation ſont redevables de
ſon travail , pour déterminer le mouvement
de la Lune. Combien de ſemblables découvertes
ne produiroit pas l'Hiſtoire des anciennes
opinions Philofophiques , étudiée
par des hommes du mérite de M. Halley !
C'eſt la conclufion que tira M. Freret , &
que tous ſes Lecteurs tireront avec lui. Il
ajoûte qu'à meſure que l'Hiſtoire naturelle
s'eſt perfectionnée , on a reconnu la vérité
de pluſieurs faits avancés par les Anciens &
traités de fables par les Modernes. Le hazard
ſeul a occaſionné la plupart de ces découvertes.
Un examen attentif qui ſçauroit
mettre à profit les fautes mêmes & les mépriſes
des Anciens , ne rendroit-il pas ces
hazards plns fréquents ? La découverte des
Satellites des Planettes , celle de cet amas
de petites Etoiles qui compoſent la voie
DECEMBRE هو 1744
lactée , font dûs au Teleſcope , préſent du
hazard , perfectionné par l'illuſtre Galilée .
Les Anciens privés de ce ſecours ne pouvoient
deviner les Satellites , mais ils ont
ſoupçonné l'exiſtence des Cometes ; la raiſon
que donnoient les Pythagoriciens de l'apparence
lumineuſe qui les accompagne ne
deshonoreroit pas la Phyſique Moderne ;
pour la voie lactée , le raiſonnement ſeul les
avoit convaincu de ce que le Teleſcope nous
a fait voir ; l'Iſochroniſme eſt une propriété
des vibrations du Pendule dont Galilée &
Riccioli ont les premiers fait uſage parmi les
Modernes , mais les Aſtronomes Arabes la
connoiffoient & l'appliquoient aux Obfervations
Aſtronomiques. Si on ne fit pas alors
ſervir cette découverte aux uſages ordinaires
de la vie , ce fût le défaut d'un certain concours
de circonstances , ſans la réunion defquelles
elle feroit une ſeconde- fois retombée
dans l'oubli dont on l'a préſervée en la faiſant
entrer dans la conſtruction des Horloges.
De tous ces exemples & d'une infinité
d'autres qu'une plus grande familiarité avec
les Anciens nous offriroit , l'Auteur conclud
qu'un grand nombre de découvertes Modernes
& de Siſtemes nouveaux ne ſont au
fond que des opinions anciennes , abandonnées
peut- être & repriſes déja pluſieurs fois ,
& qui ſe ſont préſentées de nouveau à des
70 MERCURE DE FRANCE
hommes qui s'en croyant les Auteurs , ont
mis tout en oeuvre pour les faire valoir. Telle
eſt entre autres le ſyſteme Neutonien qui
dépouillé de l'appareil de ſes calculs , ſe réduit
à celui d'Empédocle : les deux forces
en équilibre à l'action oppoſée deſquelles cet
ancien Philoſophe attribuoit la formation de
l'Univers ,& qu'il défignoit poëtiquement par
les termes figurés d'Amour & de Diſcorde ,
ne font autre choſe que l'attraction Neutoniene
, & le mouvement de tranflation . М.
Freret convient que la ſuite des tems & des
hazards heureux mis à profit ont augmenté
le nombre de nos connoiſſances particulieres
, mais il doute qu'ils ayent fourni de nouvelles
idées générales ; ils n'ont ſouvent fervi
qu'à faire revivre de vieilles opinions décriées
depuis long-tems , comme celle de l'Electricité
univerſelle de tous les corps , des amours
&de la différence du Sexe dans les Plantes ,
&c. Les forces de l'eſprit humain font fi
bornées & les objets de nos connoiffances
ſi peu variés , que le nombre des Combinaifons
poſſibles de nos idées a dû s'étre épuiſé
d'aflés bonne heure , peut-être ajouta-t-il ,
ne faiſons nous depuis affés long-tems que
les repeter.
La comparaiſon détaillée des différents
Syſtêmes , Métaphiſiques des Anciens , & de
leurs opinions ſur la Phyſique particuliere ,
DECEMBRE 1744 71
avec les hypotheſes Modernes , fourniroit
bien des preuves de cette propofition. Mais
M. Freret fans embraſſer cle projet dont les
bornes d'un Mémoire ne font pas fufceptibles
, ſe contenta de donner une idée générale
des trois Syſtêmes Aſtronomiques imaginés
par les Anciens.
Quelque générale que fut cette idée , on
peut dire avec fondement qu'elle renfermoit
un abrégé clair & précis de toute l'ancienne
Aſtronomie dont elle offrit l'Hiſtoire ſous un
point de vuë auſſi intéreſſant qu'il étoit nouveau.
Nous ne pouvons ſuivre l'Auteur dans
cette explication détaillée qu'il faudroit lire
dans l'Ouvrage méme. Nous nous contenterons
de donner en peu de mots l'idée de
chaque Hypothefe.
Premier Systême. La plus ancienne eſt celle
des Egyptiens adoptée par Thales, & par
preſque toutes les branches de la Secte Ionique;
dans ce Syſteme aujourd'huifort peu.
connu la Terre , comme dans celui de Ticobrahé
, occupe le centre du monde , mais elle
y eſtmobile au tour de fon axe & fait en
24heures fa révolution d'Occidenten Orient,
les Planettes placées à différentes diftances de
laTerre font auſſi leur révolution propre dans
le même ſens , mais dans des tems inégaux ,
ſuivant la différence de leur éloignement , les
hommes leur attribuant le mouvement de
72 MERCURE DE FRANCE.
la Terre ſuppoſent que tous les corps céleftes
ont un mouvement général d'Orient
en Occident & un autre mouvement particulier
d'Occident en Orient , autour de cette
Planette , par des raiſons que nous ne pouvons
expoſer ici.
Ce Siſtême ſimple ne ſe trouvant pas fu!.
fiſant pour rendre raiſon de tous les nouveaux
Phénomenes on y fit quelques additions
que M. Freret expoſa en infiftan
particulierement ſur celle de l'obliquité de
l'Ecliptique , & fur l'Hipotheſe des deux mouvemens
de Venus & de Mercure , l'un autour
du Soleil , l'autre autour du centre commun
avec le Soleil même dont ils ſont les Sateltites
, felon l'expreffion des Anciens , double
révolution imaginée pour expliquer les différentes
fituationsde ces deux Planettes , foit
entre elles , ſoit par raport au Soleil , foit par
raport à nous.
Secondſiſtême ; il pafla au ſecond Siftême
attribué vulgairement à Ptolemée , mais qui
étoit celuides Philoſophes Athéniens . Eudoxe
de Cnide l'avoit imaginé pour réfoudre
le Problême propoſé par Platon fon maître.
Dans cette Hypotheſe la Terre eſt immobile
au centre du monde , les Planettes tournent
autour d'elle d'Orient en Occident dans l'efpace
de 24 heures , & chacune eſt de plus
attachée à un cercle particulier qui l'emporte
en
• DECEMBRE 1744 . 73
en même tems dans un ſens contraire. Ce
Cercle lui-meme eſt emporté par un autre.
Enfin Mercure, Venus, Mars , Jupiter & Saturne
ont encore un quatrićme mouvement
qui eſt la cauſe de leur Station, accélération
& rétrogradation apparentes,
Ces Cercles ou ſpheres furent d'abord au
nombre de 26. Inſenſiblement de nouvelles
apparences qui ſe préſentoient à expliquer ,
augmenterent ce nombre d'abord juſqu'à 33 ,
enfuite juſqu'à 50. Enfin pour rendre raiſon
de l'Apogée & du Perigée des Pianettes ,
quelques-uns eurent recours aux Epicycles ,
mais comme cette nouvelle ſuppoſition rerdoit
les révolutions des corps céleftes excentriques
à la Terre, le mouvement concentrique
à la terre étant regardé comme un point
de Religion, pluſieurs la rejetterent; ils aimerent
mieux multiplier les Spheres. Fracaſtor
dans le fiecle paffé en imagina juſqu'à 79 différentes
.
:
Troifiéme Sistême ; Enfin un troifiéme Siftême
, dont M. Freret foupçonne les Chaldéens
d'étre les auteurs , & que ſuivoient
les Diſciples de Pythagore , faiſoit le Soleil
centre immobile de tous les mouvemens céleftes;
il eſt conforme en toutes les parties
àcelui de Copernic , & par confequent n'a
pas beſoin d'être détaillé.
Quelque abſurde que paroiſſe le ſecond
D
74 MERCURE DE FRANCE,
Siftême , il ſeroit injuſte de rejetter cette
abſurdité ſur ſes auteurs , & le mépris qu'on
enfait n'eſt fondé que fur ce qu'on le regarde
comme une Hypotheſe Phyſique , idée fauſſe
& que détruifirent abſolument les Obſervations
de M. Freret. Il prouva clairement &
par des textes formels que ce Sittême n'étoit
donné que pour une Hypotheſe Aftronomique,
uniquement imaginéepour afſujettir
les apparences au calcul , & que les Aſtronomes
Grecs en ſentoient comme nous les
abſurdités Phyſiques , mais qu'ils étoient obligés
de l'employer par la crainte d'irriter la
ſuperſtition populaire , qui avoit fait un dogme
Religieux de l'immobilité de la Terre
au centre du monde. Que c'étoit cette crain
te qui avoit empêché Platon de ſe déclarer
ouvertement pour l'Hypotheſe Pythagori.
cienne qu'il adoptoit fécretement ſuivant
Theophrafte ; qu'Ariſtarque qui avoit ofé la
foutenir s'étoit vû accuſé publiquement d'impiété
par un Stoicien pour avoir violé le
reſpect du à Vesta , c'eſt à dire à la Terre ,
ſuivant l'explication de Plutarque , & pour
avoir troublé ſon repos. Que réduits à chercher
un moyen de concilier les apparences
céleſtes avec les idées du Peuple qu'il étoit
dangereux d'attaquer, les Philoſophes avoient
preféré au fort de Socrate & d'Anaxagore
dont ils euſſent été menacés un , Siftême ab
furde en apparence , capable d'effrayer l'iDECEMBRE
1744 75
magination , de rebuter la patience , embarafſant
pour le calcul , mais qui au fond ne
les empêchoit point de faire des calculs juſtes
& exacts comme ſont les Tables Aſtronomiques
d'Hipparque copiées par Ptolemée &
le modele de toutes celles qu'on a dreſſéesdepuis
, enfin que les Epicycles ajoutés aux
Cercles , n'ont jamais été imaginés que pour
le calcul , comme le dit expreſſément le même
Ptolemée , que cependant ces Epicycles
fontpeut-être encore , ſuivant le célebre M.
Halley , ce qu'il y a de plus ſimple pour
calculer les mouvements irréguliers de la
Lune.
Après avoir cité le malheur du célebre
Galilée , contraint d'abjurer publiquement
l'opinion du mouvement de la Terre comme
une héréfie dangereuſe , évenement qui nous
montre qu'en vieilliſſant le monde n'eſt pas
devenu plus ſage , M. Freret rechercha quelle
étoit la cauſe de cet attachement opiniatre
des Atheniens pour l'immobilité de la
Terre : il en trouve la ſource dans l'idée qu'ils
s'étoient formée de l'Univers dans le tems de
leur barbarie. Incapables alors de concevoir
que la Terre put ſe ſoutenir d'elle-même
ſans un point d'appui , ils ſe l'étoient repréſentée
comme une grande montagne dont
les racines s'étendoient à l'infini dans l'immenſité
de l'eſpace , & dont le ſommet ar
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rondi en forme de borne étoit la demeure
des hommes. Le reſte du Siſteme céleſte répondoit
à cette idée groſſiere , que par une
fingularité remarquable des voyageurs di.
gnes de foi ont retrouvée abſolument la
même chés les Talapoins de Siam .
Les Philoſophes Athéniens furent longtems
forcés de feindre un ſcrupuleux attachement
à cette opinion. Peuà peu on s'enhardit
& on oſa la combattre , mais ce ne fut
qu'avec de grands ménagemens. La Terre
recut ſucceſſivement diverſes figures qui s'éloignoient
plus oumoins de la premiere. Enfin
les Aftronomes lui donnerent la forme
d'un corps parfaitement Sphérique , les Phyficiens
en'firent un Sphéroïde , mais fans
s'accorder ſur ſa figure , les uns le ſuppoſant
allongé par les Poles , & les autres japplati.
Le premier de ces ſentimens eſt plus ancien
& fervoit à donner raiſon des pluyes & des
neiges des Régions Septentrionales , mais les
voyages des Grecs dans l'Afrique , & leurs
Navigations dans la mer des Indes dont les
conquêtes d'Alexandre leur avoient frayé la
route , occaſionnerent des découvertes qui
firent naître le ſecond Siſtème , celui de l'aplatiſſement
de la Terre vers les Poles ,& de
fon Elevation ſous l'Equateur. Il eſt ſingulier
que la figure de la Terre , qui a fait parmi
les Modernes une Queſtion fameuſe , main.
DECEMBRE 1744 71
tenant à la veille d'être décidée , ait auſſi partagé
les Anciens. Mais ce qui n'eſt pas moins
digne de remarque c'eſt que la Coſmogonie
Egyptienne que fuivoit l'Ecole de Thalés ,
employoit pour rendre ſenſible la raiſon
qu'elle donnoit à la permanence de laTerre
au centre du Tourbillon , une expérience
célebre parmi les Modernes , celle du fluide
mû circulairement autour du centre du vaſe
qui le contient. Platon qui n'oſoit , quoiqu'il
la connût , en faire uſage , parce qu'elle fuppoſoit
le mouvement de la Terre fur ellemême
, qu'il étoit dangereux de foutenir dans
Athenes , expliquoit cette ſituation conftante
de la Terre par un raiſonnement métaphyſique
qui eſt de la même eſpece que le principe
fondamental du,Leibniſianiſme , ou que
celui de la raiſonſuffisante dont les Diſciples
de Leibnitz font aujourd'hui une des baſes
de leur Syſtême.
M. Freret termina cet expoſé général de
quelques-unes des opinions Phi'ofophiques
des Anciens , par pluſieurs réflexions qui conduiſent
à la conféquence qu'on en doit tirer.
Il convient que pour ſe former une juſte
idée de l'ancienne Philoſophie , il faut recueillir
des lambeaux lépars çà & là dans
des Auteurs ſouvent peu inſtruits de ces
matieres , que privés aujourdhui des ouvrages
méme des Philoſophes , nous ignorons
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
quel plan ils avoient ſuivi dans la liaiſonde
leurs idées & de leurs Siftémes , qui font à
notre égard comme ces Statuës antiques
dont il ne nous reſte que des débris.
Nous devons ajouta-t-il , la même juſtice
aux anciens Philoſophes qu'aux anciens Sculpteurs
. Il faut juger des parties que nous
avons perdues par celles qui nous reſtent ,
penſer que leur aſſemblage formoit un tout
& non pas un monftre.
C'eſt tout ce qu'il demanda, Car il ſe déclara
bien éloigné de donner une préférence
abſolue aux Anciens ſur les Modernes , &
de ſe livrer à une prévention aveugle déterminée
à tout admirer. Il n'attaqua que le
mépris qu'on témoigne pour eux. Il fit ſentir
que la différence des fiécles n'enmetpoint
entre les hommes , qu'il faut mefurer leur capacité
& leurs talens moins par le terme
où ils ſont arrivés , que par le point d'où ils
font partis , & par les obſtacles qu'ils ont
eu àvaincre ; que ſi les Modernes ont quelque
avantage ſur les Anciens , c'eſt d'être
venus après eux , c'eſt de marcher fur leurs
traces , & d'être inſtruits , non ſeulement par
leurs découvertes , mais encore par leurs mépriſes,
& qu'ainſi ceux qui dédaignent fi fort
l'étude de l'Antiquité ſe privent de cet avantage
, que bornés à la Génération préſente ,
& ignorans le paffé , il n'est pas étonnant que
tout foit nouveau pour eux,
DECEMBRE. 1944;
De ces réflexions , & du détail intéreſ
ſant qui les précede , ne doit-on pas conclure
que fi une admiration ſans bornes
pour les Anciens eſt une ſuite de la pré
vention , le mépris aujourd'hui ſi commun
qu'on affecte pour eux , eſt de ſon côté
l'effet de l'ignorance , & qu'entre ces deux
excès ſi condamnables , il eſt un juſte milieu
? Mais le juſte milieu eſt un état ſi violent
pour la plupart des hommes , comme
le dit l'Auteur de ce Mémoire , qu'il fera
toujours bien difficile de les y amener.
Monfieur l'Abbé Belley lut enſuite un
Mémoire ſur l'ordre Politique des Gaules
qui a occaſionné le changement de nom
de pluſieurs Villes.
Meſſieurs de Valois & de Longueruë , &
d'autres Ecrivans , même Etrangers , ont
remarqué que pluſieurs Villes de la Gaule
avoient quitté leur nom ancien & s'étoient
approprié le nom du Peuple dont ces Villes
étoient les Capitales ; ainſi Lutetia fut nommée
Parifii ; Durocortorum , Remi ,Agedincum
, Senones , Avaricum , Bituriges , quarante-
cinq Villes dans l'étendue des Gaules
qui furent conquiſes par Jules-Cefar ont
admis ce changement ;il ſe reconnoît à peine
une fois dans la Province Narbonnoiſe . M.
L. B. a crû devoir rechercher la cauſe d'un
changement fi commun dans une partie de__
80 MERCURE DE FRANCE.
la Gaule , & preſque ſans exemple dans l'au
tre ; il s'agit de ſçavoir comment ſe ſont établis
les noms de Paris , de Reims , de Sens ,
de Bourges & de pluſieurs autres Villes de
France. La queſtion devient plus intéreſſante
, fi cette dénomination eſt ſondée ſur l'ancien
gouvernement établi dans ces Villes ,
& fi la différence d'uſage qu'on remarque
dans les parties de la Gaule , vient de la
différente condition des Peuples. La connoiſſance
de l'ancien état des Peuples & des
Villes eſt un des grands objets de l'Hiſtoire ;
les éclairciſſemens que donne M. L. B. répandent
un grand jour ſur le gouvernement
des Romains dans la Gaule , & par une
conféquence néceſſaire ſur les premiers tems
de la Monarchie Françoiſe. Nous ne pouvons
donner qu'un Extrait abregé de ce Mémoire.
Les Romains envoyerent dans la Gaule
pour la défenſe des Marſeillois leurs anciens
Alliés , des armées qui dans l'eſpace de s
ans conquirent le Pays , compris entre la
Mer Mediterranée , les Alpes , le Rhône ,
les Cevennes , la Garonne & les Pyrenées.
Cette guerre ſe fit de la part des Romains
avec animoſité. Domitius & Fabius Maximus
leurs Genéraux, pour perpétuer le ſouvenir
de leurs Victoires , firent élever des
Monumens & des Trophées , contre l'uſage
DECEMBRE 1744, 81
du Peuple Romain , qui ſuivant Florus ,
n'inſulta jamais à l'ennemi vaincu. Le Pays
conquis fut réduit en Province , & nommé
la Province Narbonnoiſe du nom de Narbonne
, ſa ville Metropole, ou ſimplement la
Province de la Gaule. Le Senat lui impoſa
des conditions très-dures ; ſes Peuples
furent dépouillés d'une partie de leurs Villes
& de leurs Terres ; on exigea d'eux des
tributs en argent , de groſſes contributions
de Vivres pour les armées Romaines ; plufieurs
Colonies furent établies ſur leurs Territoires
, & ſe multiplierent dans la ſuite
juſqu'au nombre de vingt. L'ancien habitant
, qui vivoit ſous la Jurisdiction de la
Colonie , avoit perdu ſes meilleures Terres ,
il déploroit la perte de ſa liberté , il n'avoit
plus ni Loix , ni Magiſtrat de ſa Nation.
La condition des Peuples de la Narbonnoiſe
étoit ſi déplorable que Critognate la
répreſente aux Gaulois affiégés dans Aliſe
comme le plus puiſſant motif pour défendre
leur liberté juſqu'à la derniere extrémité.
*
Refpicite finitimam Galliam , quæ in Provinciam
redacta , jure & legibus commutatis ,
Securibus subjecta , perpetua premitur fervitute
.
Les Gaules conquiſes par Jules-Ceſar re-
* De Bello Gall. L. VII.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
çurent un traitement bien différent ; ce Général
dans le cours de huit Campagnes afſujettit
à la domination Romaine la vaſte
étendue des Gaules depuis les frontieres de
la Province juſqu'au Rhin & à l'Ocean ,
& les réduifit en Province. Le Vainqueur
ne leur impoſa aucunes nouvelles charges ,
il ſe contenta d'un tribut de quarante millions
de ſeſterces ( quadringenties ) qui fercient
de notre monnoye au prix actuel du
marc d'argent, environ huit millions ſept cent
cinquante mille livres , ſomme modique , fi
l'on confidere l'étendue & la richeſſe du
Pays , ſur lequel elle fut impoſée ; & ce
tribut ſe leva ſous lenom le moins odieux ,
Stipendii nomine , pour l'entretien des troupes
deſtinées à maintenir la paix & la tranquillité
des Peuples .
Un autre avantage que cette partie des
Gaules conſerva en général au deſſus de la
Province , c'eſt que ſes Peuples ne furent
point troublés dans la poſſeſſion de leurs
Villes& de leurs Terres. Les Romains n'envoyerent
dans leur pays qu'un petit nombre
de Colonies ; on ne connoit que la Colonie
de Lyon dans la GauleCeltique ouLyonnoife
, qui étoit la troifiéme partie des Gaules
; trois Colonies dans le Pays des Helvetiens
, quatre dans la Belgique , une feule
dans toute l'Aquitaine ; ces établiſſemens
DECEMBRE 1744. 83
ne ſe firent point pour châtier ou pour contenir
les Naturels du Pays ; les Colonies
furent preſque toutes placées ſur le Rhin
pour affurer cette frontiere contre les courſes
des Nations Germaniques.
Les Romains enfin conſerverent ou retablirent
dans les Cités de la Gaule l'ancienne
forme de Gouvernement il étoit
Ariftocratique , un Senat compofé d'un certain
nombre de Perſonnes formoit le Confeil
commun de chaque Cité ou de chaque
Peuple ; les Commentaires de Cefar font
mention d'un Senat dans les Cités d'Autun
, de Sens , de Reims , de Beauvais , d'Evreux
, de Liſieux , de Vannes & des Nerviens
; c'étoit l'ordre politique généralement
établi. Cependant au tems de la Con--
quête , les Grands avoient ufurpé dans plufieurs
Cités la puiſſance Souveraine ; la Domination
Romaine chaffa ces Tyrans , & rendit
aux Peuples l'autorité de leurs Senats , cet
ordre fut maintenu par les Empereurs , comme
on le voit par pluſieurs Monumens du
haut & du bas Empire ; il a même ſubſiſté
ſous les premiers Rois de France , on en
trouve encore des veſtiges ſous la troiſieme
Race , preſque juſqu'à notre fiecle.
Ce Parallele fait affés connoître com.
bien la condition de la Narbonnoiſe fut differente
de l'état du reſte des Gaules : les
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Peuples des Gaules ayant conſervé ſous les
Romains l'autorité de leurs Senats , il eſt
facile de concevoir comment les Villes Capitales
auront perdu leurnom primitif, pour
prendre celui du Peuple.
Le Senat étoit le premier ordre du Peuple
, une aſſemblée repréſentative du Peuple,
ſouvent conſidérée comme le Peuple
même,au nom duquel elle agiſſoit ; le Senat
s'aſſembloit dans la Ville Capitale de chaque
Peuple ou Cité , M. L. B. le prouve par
pluſieurs Monumens. Cette Capitale prit ou
plutôt reçut le nom de la Cité & du Peuple.
Il eſt aſſés ordinaire de comprendre
ſous la même denomination les lieux & les
perſonnes : les noms de Senat , de Ville ,
de Province & pluſieurs autres ſont ſouvent
pris dans cette double acception.
Ainfi les Capitales des Peuples Parifii ,
Bellovaci Atrebates , Lemovices , Petrocorii
&c. furent nommées Civitas Parifiorum ,
Bellovacorum . Artrebatum , Lemovicum
Petrocoriorum , la Cité de Paris , de Beauvais
, d'Arras , de Limoges , de Perigueux ,
& l'ancien quartier de ces Villes porte encore
le nom de Cité, on leur donna auffi
fimplement le nom du Peuple , Parifii , Bellovaci
, Atrebates , Lemovices , Petrocorii ,
Paris , Beauvais , Arras , Limoges , Perigueux.
CE DECEMBRE 1744 84
۲۴
Fe
Dans la Narbonnoiſe les Peuples avoient
perdu une partie de leurs Villes , vingt Colonies
furent établies ſur leurs territoires ,
les Senats de ces Colonies n'étoient point
un ordre repréſentatif de l'ancien Peuple ,
&par conséquent l'aſſemblée ou la refidence
du Senat dans une Capitale , n'a pu
donner à cette Capitale le nom du Peuple,
ainſi les Villes de Narbonne , de Toulouſe
de Nimes , d'Arles , d'Avignon , d'Orange ,
de Valence , de Vienne & des autres Colonies
auront conſervé leur nom primitif.
7
M. L. B. examine dans quel tems les
Villes ont pris dans les Gaules le nom du
Peuple ; il trouve peu d'exemples de ce
changement ſous les premiers Empereurs ;
cet uſage eſt plus clairement établi dans
quelques Inſcriptions du troifiéme fiecle ; il
devint plus commun dans le quatriéme ;
on le remarque dans les Reſcrits des Empereurs
, fur des Medailles Imperiales , dans
les Itineraires : le changementne ſe fit que
par dégrés . Alors les Villes portoient deux
noms', l'ancien , & le moderne qui étoit
lenom du Peuple , pendant que les Romains
nommerent la Ville de Paris , Parifii , les
Gaulois lui donnoient encore le nom de
Lutetia ; mais à la fin du quatriéme ſiécle ,
le changement devint preſque général , nous
voyons dans la Notice des Provinces & des
86 MERCURE DE FRANCE.
Cités de la Gaule , qui fut redigée ſous l'Empire
d'Honorius , que quarante-cinq Villes
portoient le nom de leur Peuple. Cependant
les Villes de Rouen , de Bordeaux ,
de Besançon & pluſieurs autres ont confervé
leur ancien nom , M. L. B. examine
pourquoi elles ne ſuivirent pas l'uſage général.
La nouvelle Denomination a fubfifté fous
nos Rois , comme on le voit dans les Hiftoriens
, dans les Chartes , dans les Actes publics
, ſur les anciennes Monnoyes , &dans
les autres Monumens de l'Hiſtoire de France,
uſage qui s'eſt perpetué juſqu'aujourd'hui,
des Inscriptions & Belles-Lettres le 13
Novembre 1744.
N
Ous avons promis de rendre compte
à nos Lecteurs de la féance publique
de l'Académie des Belles - Lettres du 13.
Novembre dernier. M. Freret Sécretaire
perpétuel de cette Académie lut d'abord
l'Eloge de M. l'Abbé de Rothelin , Académicien
honoraire de l'Académie des Belles-
Lettres, mort le 17 Juillet 1744 .
Nous allons en donner ici l'extrait.
au
CHARLES D'ORLEANS DE ROTHELIN
né à Paris le 5 Août 169 1 étoit le ſixiéme
des enfans de Henri d'Orléans Marquis de
Rothelin , tué le 18 Septembre ſuivant
combat de Leuze à la tête des Gendarmes,
& de Gabrielle - Eléonore de Montaut de
Navailles , ſeconde fille du Maréchal Duc
de Navailles mort dès l'année 1684,
Il ſe trouva dans une eſpece d'indépendance
à l'âge de 9 ans , ayant perdu fucceffivement
dans l'eſpace de deux années la
Marquiſe de Rothelin ſa mere & la Maréchale
de Navailles fon ayeule. Mais une foeur
DECEMBRE. 1744. 6
plus âgée que lui de 14 ans & reſpectable
dès-lors par fon mérite & ſa vertu lui tint
lieu de mere, & le jeune Abbé de Rothelin ,
né avec les plus heureuſes diſpoſitions pour
le coeur comme pour l'eſprit , ſe ſoumit
avec une joye pleine de reconnoiſſance à fon
autorité.
Il fut mis très-jeune en penfion auCollege
d'Harcourt. L'Auteur de l'Eloge fans
s'arrêter au détail de ſes premieres étudesqu'il
fit avec un ſuccès brillant , infifta particulierement
ſur la généroſité remarquable
avec laquelle n'ayant encore que 13 ans
1& cadet d'une Famille nombreuſe , il ſe
chargea ſecrettement de la ſubſiſtance d'un
Précepteur , homme de mérite , que des.
infirmités fâcheuſes avoient obligé d'ôter
d'auprès de lui. Il rendit compte enſuite de
ſes progrès rapides dans l'Etude de laThéologie
à laquelle il ſe livra tout entier , parce
qu'il regardoit cette Etude comme un devoir
* de fon état , & que quelque jeune qu'il ait
été , tout ce qui ſe préſenta à ſes yeux ſous la
forme de devoir fut toujours ſacré pour lui.
Il n'eſt pas poſſible de rappeller ici le
détail intéreſſant dans lequel eſt entré M.
Freret, ſur les ſervices importans que M.
l'Abbé de Rothelin rendit en 1717 à fa
Famille dont il fut l'arbitre dans des affaires
d'une longue & pénible diſcuſſion,fur fon
62 MERCURE DE FRANCE.
voyage & ſon ſéjour en Italie où il puiſa la
connoiffance & legout des Médailles , ſur le
magnifique Cabinet qu'il en forma en aflés
peu de tems , ſur les différentes ſuites qui
compoſent cette riche collection , l'une des
plus belles de l'Europe de l'aveu des Connoiffeurs
, enfin ſur la Bibliotheque qu'il
laiſſe , Bibliotheque nombreuſe formée
avec un gout infini , digne en un mot de
la réputation dont elle jouit , & qui eft
l'aſſemblage non ſeulement des meilleurs
Livres en tout genre , mais encore des plus
rares & des plus finguliers.
Après ces détails circonstanciés , M. Freret
rendit un compte exact de tout le travail
que M. l'Abbé de Rothelin avoit ertrepris
pour mettre le Poëme de l'Anti- Lucrece en
état de paroître. M. le Cardinal de Polignac
avec lequel il étoit lié depuis longtems
par l'amitié la plus intime , le lui avoit
remis en mourant , en lui laiſſant la liberté
de le donner au Public , ou de le ſupprimer.
Arbitre du fort de cet important Ouvrage
, il ne négligea rien pour répondre à
la confiance de ſon Auteur , & s'étant afſuré
par un grand nombre de lectures réfléchies ,
faites avec tous ceux qu'il a cru capables
d'en juger , qu'il méritoit d'être publié , il a
peu de tems avant ſa mort remis le manufcrit
dans l'état où il doit paroître , à un
DECEMBRE. 1744.. 63
homme de mérite qui s'eſt chargé du ſoin
de l'Edition . M. l'Abbé de Rothelin en avoir
commencé la Traduction , mais ſa ſanté ne
lui permettant pas de continuer ce travail ,
il s'eft borné au premier Livre , & a chargé
du reſte un jeune homme qu'il aimoit , &
dont le caractére & les talens méritoient:
cette marque de ſa confiance. La Tiaduction
faite fous ſes yeux ſera en état deparoî--
tre avec le Texte Latin.
* •Il eſt peu d'Auteurs que l'amour de leurs
productions eût pu foutenir dans un travail
auffi long , auſſi fatiguant , & méme auſſi
déſagréable que celui auquel M. l'Abbé de
Rothelin s'étoit engagé pour l'Ouvrage d'un
Ami mort. Auffi étoit-il animé par un motifbien
plus noble , dont on a cru devoir
rendre compte.
つか
» Les premiers momens de la perte d'un
Ami , difoit - il , ne font pas ceux où cette
>> perte eſt plus douloureuſe : on s'empreſſe.
alors de la partager avec nous , on mêle
ſes regrets avec les nôtres. Notre Ami
vit encore dans le ſouvenir de ceux qui
> nous en parlent , mais quand le tems a ef-
৩১
دد
သ
১১ facé fon nom de la mémoire des autres
>> hommes , quand on ne nous en parle plus ,
>> quand il ne vit plus que dans notre coeur,
22 c'eſt alors que nous reſſentons toute l'é-
5. tendue de notre perte. Le ſeul moyen
64 MERCURE DE FRANCE.
১১
ॐ
d'en adoucir l'amertume , ajoutoit- il,
c'eſt de faire revivre notre Ami dans la
mémoire des hommes , c'eſt de les forcer
>> en quelque ſorte de s'en occuper. L'eſpérancé
de rendre ce ſervice au Cardinal de
Polignac avoit foutenu M. l'Abbé de Rothelin.
Une délicateſſe de ſentimens ſi rare fufiroit
pour donner une idée de ſon caractére
; caractére aimable que l'Auteur de l'Eloge
s'eſt attaché principalement à développer ,
&dont il a réuni tous les traits dans un tableau
qui le peint au naturel. Il le repréſente
plein de ſenſibilité pour ſes Amis , extrêmement
attentif à remplir juſqu'aux moindres
devoirs de l'amitié , mais n'exigeant rien
d'eux , & recevant les témoignages de leur
attachement&de leur reconnoiffance , comme
un préſent de leur part. On le voit annonçant
ce qu'il étoit par un air de dignité
&'de décence répandu ſur toute ſa perfonne
, mais qu'une noble ſimplicité rendoit infiniment
aimable. Plein de douceur , mais fans
foibleſſe ; toujours vrai& même très-ferme,
lorſque la raifon , la vertu ou la fidélité à
fes Amis demandoient qu'il le fut : naturellement
ſérieux , mais portant dans le commerce
ordinaire une gayeté douce qui ſe
faiſoit ſentir dans ſes converſations les plus
folides . Enfin un dernier trait qui achevé de
DECEMBRE. 1744. 65
2
le caractériſer , & qui donne un prix réel à
ſes autres qualités , c'étoit un attachement
fincére pour ſa Religion. Une ame comme
la fienne , dont la vertu & la raiſon avoient
toujours réglé tous les mouvemens , étoit
faite , ſuivant la remarque de l'Auteur de l'Eloge
, pour être une ame religieuſe. Lorſque
l'occaſion de défendre la vérité de la Religion
ſe préſentoit , il le faifoit toujours avec
force , mais ſans que la vivacité de ſa
perfuafion altérât jamais la douceur de fon
caractére , il croyoit que c'eût été rendre un
mauvais ſervice à la vérité , que d'employer
pour la défendre le langage de la paffion.
Sa poitrine qui avoit toujours été très-délicate
, fut abfolument attaquée au commencement
de cette année : il prévit des premiers
les ſuites inévitables de ſa maladie :
mais dans le tems même qu'il étoit le plus
occupé des penſées que doit inſpirer la vue
d'une fin prochaine , il cherchoit encore à
épargner cette idée à ſes Amis , & à une Famille
à qui il étoit infiniment cher. Dans ces
fortes de maladies l'ame conferve juſqu'au
dernier moment toute fon activité. Rien ne
la diſtrait du ſpectacle d'une mort qui s'approche
à chaque inftant , & qui s'empare de
nous en détail . C'eſt alors que la patience
devient d'un uſage bien difficile , ſurtout cette
patience continue , tranquille , ſans appareil
& même sans effort, telle qu'a été celle de
M.l'Abbé de Rothelin pour qui l'expression
de posséder son ame en paix sembloit avoc
été faite suivant la reflexion de M. Freret:
M. l'Abbé de Rothelin est mort dans loI
sentimens de Religion dont il avoit toujours
été pénétré. Il conferva jusqu'au dernier info
tant l'usage de sa raison, & dit le dernie
adieu à chacun de ses Amis en particulier!
avec la même fermeté que s'il s'en sut sépar
pour un voyage.
Cet éloge
fut
suivi d'un Mémoir e lu pa.
M. Freret fous lé titre d'Observations Géné
raies sur l'étude de l'ancienne Philosophie.
Une reflexion générale commença ce Mê
moire & annonça le but de l'Auteur.
remarqua que dans le cours des disputes qui
la comparaison des Anciens & des Moden
nes fit naître vers la fin du siécle passé
,
le,
Partisans de l'Antiquité épris du mérite de
Anciens en Poësie & en Eloquence, parCl:
que ce genre de mérite étoit le seul qu'iH
fussent en état de bien sentir, les considés,
t
rerent uniquement commePoëtes ou commu
Orateurs, jamais comme Philosophes; qui
ce silence de leur part sur un point decettéimportance,
a été regardé comme un aveu
formel de la supériorité des Modernes dans
les matieres Philosophiques, & que c'est ;
cette cause qu'il faut principalement attri
.1.
uer le peu de cas que l'on fait aujourd'hui
b la Philosophie ancienne.
M. Freret entreprenoit de prouver comien
ce mépris qu'affectent la plûpart de
eux qui s'appliquent aux sciences exactes,
fl mal fondé; il le fit d'abord par une Obrvation
fort simple. Il leur demanda si ce
'est pas aux Anciens qu'ils doivent les Elemens
de ces Sciences, Elémens nécessaiès
& d'un usage indispensable; s'ils connoisent
dans la Géométrie, dans la Dialeéctilue,
dans l'Astronomie d'autre route que.
celle qui leur a été frayée par les Anciens.
A remarque que ces Elemens qui ne font autre
chose que les vérités primitives, les Principes
fondamentaux de nos connoissances,
ont été le résultat d'une longue fuite d'Observations
& de découvertes, fruit pénible
de Combinaisonsdifficiles, de Méditations
profondes & refléchies, dont des hommes
d'un génie supérieur étoient seuls capables.
D'où il fuit que si nous avons tiré de ces
Principes des conséquences inconnues à ceux
qui nous ont précédé, nous ne sommes pas
en droit de les mépriser, que nous devons
au contraire désirer de nous instruire du
chemin qui les a conduits à de pareilles
connoissances
,
étudeintéressante qui non
feulement apprendroit l'Histoire la plus inftruétive
& la plus agréable de toutes
68 MERCURE DE FRANCE .
celle de l'eſprit humain , mais qui pouroit
occafionner d'utiles découvertes. C'eſt ce
que M. Freret prouva par un exemple célebre
, par celui du ſçavant M. Halley qui
nous apprend lui-méme par un Mémoire
imprimé en 1691 , que c'eſt dans ce que
rapportent Geminus , Pline , Ptolemée , &
même Suidas , des propriétés attribuées par
les Chaldéens à leurs Sares Astronomiques
ou Périodes de 223. lunaiſons qu'il avoit
puiſé l'importante vuë à laquelle l'Aſtronomie
& la Navigation ſont redevables de
ſon travail , pour déterminer le mouvement
de la Lune. Combien de ſemblables découvertes
ne produiroit pas l'Hiſtoire des anciennes
opinions Philofophiques , étudiée
par des hommes du mérite de M. Halley !
C'eſt la conclufion que tira M. Freret , &
que tous ſes Lecteurs tireront avec lui. Il
ajoûte qu'à meſure que l'Hiſtoire naturelle
s'eſt perfectionnée , on a reconnu la vérité
de pluſieurs faits avancés par les Anciens &
traités de fables par les Modernes. Le hazard
ſeul a occaſionné la plupart de ces découvertes.
Un examen attentif qui ſçauroit
mettre à profit les fautes mêmes & les mépriſes
des Anciens , ne rendroit-il pas ces
hazards plns fréquents ? La découverte des
Satellites des Planettes , celle de cet amas
de petites Etoiles qui compoſent la voie
DECEMBRE هو 1744
lactée , font dûs au Teleſcope , préſent du
hazard , perfectionné par l'illuſtre Galilée .
Les Anciens privés de ce ſecours ne pouvoient
deviner les Satellites , mais ils ont
ſoupçonné l'exiſtence des Cometes ; la raiſon
que donnoient les Pythagoriciens de l'apparence
lumineuſe qui les accompagne ne
deshonoreroit pas la Phyſique Moderne ;
pour la voie lactée , le raiſonnement ſeul les
avoit convaincu de ce que le Teleſcope nous
a fait voir ; l'Iſochroniſme eſt une propriété
des vibrations du Pendule dont Galilée &
Riccioli ont les premiers fait uſage parmi les
Modernes , mais les Aſtronomes Arabes la
connoiffoient & l'appliquoient aux Obfervations
Aſtronomiques. Si on ne fit pas alors
ſervir cette découverte aux uſages ordinaires
de la vie , ce fût le défaut d'un certain concours
de circonstances , ſans la réunion defquelles
elle feroit une ſeconde- fois retombée
dans l'oubli dont on l'a préſervée en la faiſant
entrer dans la conſtruction des Horloges.
De tous ces exemples & d'une infinité
d'autres qu'une plus grande familiarité avec
les Anciens nous offriroit , l'Auteur conclud
qu'un grand nombre de découvertes Modernes
& de Siſtemes nouveaux ne ſont au
fond que des opinions anciennes , abandonnées
peut- être & repriſes déja pluſieurs fois ,
& qui ſe ſont préſentées de nouveau à des
70 MERCURE DE FRANCE
hommes qui s'en croyant les Auteurs , ont
mis tout en oeuvre pour les faire valoir. Telle
eſt entre autres le ſyſteme Neutonien qui
dépouillé de l'appareil de ſes calculs , ſe réduit
à celui d'Empédocle : les deux forces
en équilibre à l'action oppoſée deſquelles cet
ancien Philoſophe attribuoit la formation de
l'Univers ,& qu'il défignoit poëtiquement par
les termes figurés d'Amour & de Diſcorde ,
ne font autre choſe que l'attraction Neutoniene
, & le mouvement de tranflation . М.
Freret convient que la ſuite des tems & des
hazards heureux mis à profit ont augmenté
le nombre de nos connoiſſances particulieres
, mais il doute qu'ils ayent fourni de nouvelles
idées générales ; ils n'ont ſouvent fervi
qu'à faire revivre de vieilles opinions décriées
depuis long-tems , comme celle de l'Electricité
univerſelle de tous les corps , des amours
&de la différence du Sexe dans les Plantes ,
&c. Les forces de l'eſprit humain font fi
bornées & les objets de nos connoiffances
ſi peu variés , que le nombre des Combinaifons
poſſibles de nos idées a dû s'étre épuiſé
d'aflés bonne heure , peut-être ajouta-t-il ,
ne faiſons nous depuis affés long-tems que
les repeter.
La comparaiſon détaillée des différents
Syſtêmes , Métaphiſiques des Anciens , & de
leurs opinions ſur la Phyſique particuliere ,
DECEMBRE 1744 71
avec les hypotheſes Modernes , fourniroit
bien des preuves de cette propofition. Mais
M. Freret fans embraſſer cle projet dont les
bornes d'un Mémoire ne font pas fufceptibles
, ſe contenta de donner une idée générale
des trois Syſtêmes Aſtronomiques imaginés
par les Anciens.
Quelque générale que fut cette idée , on
peut dire avec fondement qu'elle renfermoit
un abrégé clair & précis de toute l'ancienne
Aſtronomie dont elle offrit l'Hiſtoire ſous un
point de vuë auſſi intéreſſant qu'il étoit nouveau.
Nous ne pouvons ſuivre l'Auteur dans
cette explication détaillée qu'il faudroit lire
dans l'Ouvrage méme. Nous nous contenterons
de donner en peu de mots l'idée de
chaque Hypothefe.
Premier Systême. La plus ancienne eſt celle
des Egyptiens adoptée par Thales, & par
preſque toutes les branches de la Secte Ionique;
dans ce Syſteme aujourd'huifort peu.
connu la Terre , comme dans celui de Ticobrahé
, occupe le centre du monde , mais elle
y eſtmobile au tour de fon axe & fait en
24heures fa révolution d'Occidenten Orient,
les Planettes placées à différentes diftances de
laTerre font auſſi leur révolution propre dans
le même ſens , mais dans des tems inégaux ,
ſuivant la différence de leur éloignement , les
hommes leur attribuant le mouvement de
72 MERCURE DE FRANCE.
la Terre ſuppoſent que tous les corps céleftes
ont un mouvement général d'Orient
en Occident & un autre mouvement particulier
d'Occident en Orient , autour de cette
Planette , par des raiſons que nous ne pouvons
expoſer ici.
Ce Siſtême ſimple ne ſe trouvant pas fu!.
fiſant pour rendre raiſon de tous les nouveaux
Phénomenes on y fit quelques additions
que M. Freret expoſa en infiftan
particulierement ſur celle de l'obliquité de
l'Ecliptique , & fur l'Hipotheſe des deux mouvemens
de Venus & de Mercure , l'un autour
du Soleil , l'autre autour du centre commun
avec le Soleil même dont ils ſont les Sateltites
, felon l'expreffion des Anciens , double
révolution imaginée pour expliquer les différentes
fituationsde ces deux Planettes , foit
entre elles , ſoit par raport au Soleil , foit par
raport à nous.
Secondſiſtême ; il pafla au ſecond Siftême
attribué vulgairement à Ptolemée , mais qui
étoit celuides Philoſophes Athéniens . Eudoxe
de Cnide l'avoit imaginé pour réfoudre
le Problême propoſé par Platon fon maître.
Dans cette Hypotheſe la Terre eſt immobile
au centre du monde , les Planettes tournent
autour d'elle d'Orient en Occident dans l'efpace
de 24 heures , & chacune eſt de plus
attachée à un cercle particulier qui l'emporte
en
• DECEMBRE 1744 . 73
en même tems dans un ſens contraire. Ce
Cercle lui-meme eſt emporté par un autre.
Enfin Mercure, Venus, Mars , Jupiter & Saturne
ont encore un quatrićme mouvement
qui eſt la cauſe de leur Station, accélération
& rétrogradation apparentes,
Ces Cercles ou ſpheres furent d'abord au
nombre de 26. Inſenſiblement de nouvelles
apparences qui ſe préſentoient à expliquer ,
augmenterent ce nombre d'abord juſqu'à 33 ,
enfuite juſqu'à 50. Enfin pour rendre raiſon
de l'Apogée & du Perigée des Pianettes ,
quelques-uns eurent recours aux Epicycles ,
mais comme cette nouvelle ſuppoſition rerdoit
les révolutions des corps céleftes excentriques
à la Terre, le mouvement concentrique
à la terre étant regardé comme un point
de Religion, pluſieurs la rejetterent; ils aimerent
mieux multiplier les Spheres. Fracaſtor
dans le fiecle paffé en imagina juſqu'à 79 différentes
.
:
Troifiéme Sistême ; Enfin un troifiéme Siftême
, dont M. Freret foupçonne les Chaldéens
d'étre les auteurs , & que ſuivoient
les Diſciples de Pythagore , faiſoit le Soleil
centre immobile de tous les mouvemens céleftes;
il eſt conforme en toutes les parties
àcelui de Copernic , & par confequent n'a
pas beſoin d'être détaillé.
Quelque abſurde que paroiſſe le ſecond
D
74 MERCURE DE FRANCE,
Siftême , il ſeroit injuſte de rejetter cette
abſurdité ſur ſes auteurs , & le mépris qu'on
enfait n'eſt fondé que fur ce qu'on le regarde
comme une Hypotheſe Phyſique , idée fauſſe
& que détruifirent abſolument les Obſervations
de M. Freret. Il prouva clairement &
par des textes formels que ce Sittême n'étoit
donné que pour une Hypotheſe Aftronomique,
uniquement imaginéepour afſujettir
les apparences au calcul , & que les Aſtronomes
Grecs en ſentoient comme nous les
abſurdités Phyſiques , mais qu'ils étoient obligés
de l'employer par la crainte d'irriter la
ſuperſtition populaire , qui avoit fait un dogme
Religieux de l'immobilité de la Terre
au centre du monde. Que c'étoit cette crain
te qui avoit empêché Platon de ſe déclarer
ouvertement pour l'Hypotheſe Pythagori.
cienne qu'il adoptoit fécretement ſuivant
Theophrafte ; qu'Ariſtarque qui avoit ofé la
foutenir s'étoit vû accuſé publiquement d'impiété
par un Stoicien pour avoir violé le
reſpect du à Vesta , c'eſt à dire à la Terre ,
ſuivant l'explication de Plutarque , & pour
avoir troublé ſon repos. Que réduits à chercher
un moyen de concilier les apparences
céleſtes avec les idées du Peuple qu'il étoit
dangereux d'attaquer, les Philoſophes avoient
preféré au fort de Socrate & d'Anaxagore
dont ils euſſent été menacés un , Siftême ab
furde en apparence , capable d'effrayer l'iDECEMBRE
1744 75
magination , de rebuter la patience , embarafſant
pour le calcul , mais qui au fond ne
les empêchoit point de faire des calculs juſtes
& exacts comme ſont les Tables Aſtronomiques
d'Hipparque copiées par Ptolemée &
le modele de toutes celles qu'on a dreſſéesdepuis
, enfin que les Epicycles ajoutés aux
Cercles , n'ont jamais été imaginés que pour
le calcul , comme le dit expreſſément le même
Ptolemée , que cependant ces Epicycles
fontpeut-être encore , ſuivant le célebre M.
Halley , ce qu'il y a de plus ſimple pour
calculer les mouvements irréguliers de la
Lune.
Après avoir cité le malheur du célebre
Galilée , contraint d'abjurer publiquement
l'opinion du mouvement de la Terre comme
une héréfie dangereuſe , évenement qui nous
montre qu'en vieilliſſant le monde n'eſt pas
devenu plus ſage , M. Freret rechercha quelle
étoit la cauſe de cet attachement opiniatre
des Atheniens pour l'immobilité de la
Terre : il en trouve la ſource dans l'idée qu'ils
s'étoient formée de l'Univers dans le tems de
leur barbarie. Incapables alors de concevoir
que la Terre put ſe ſoutenir d'elle-même
ſans un point d'appui , ils ſe l'étoient repréſentée
comme une grande montagne dont
les racines s'étendoient à l'infini dans l'immenſité
de l'eſpace , & dont le ſommet ar
Dij
76 MERCURE DE FRANCE.
rondi en forme de borne étoit la demeure
des hommes. Le reſte du Siſteme céleſte répondoit
à cette idée groſſiere , que par une
fingularité remarquable des voyageurs di.
gnes de foi ont retrouvée abſolument la
même chés les Talapoins de Siam .
Les Philoſophes Athéniens furent longtems
forcés de feindre un ſcrupuleux attachement
à cette opinion. Peuà peu on s'enhardit
& on oſa la combattre , mais ce ne fut
qu'avec de grands ménagemens. La Terre
recut ſucceſſivement diverſes figures qui s'éloignoient
plus oumoins de la premiere. Enfin
les Aftronomes lui donnerent la forme
d'un corps parfaitement Sphérique , les Phyficiens
en'firent un Sphéroïde , mais fans
s'accorder ſur ſa figure , les uns le ſuppoſant
allongé par les Poles , & les autres japplati.
Le premier de ces ſentimens eſt plus ancien
& fervoit à donner raiſon des pluyes & des
neiges des Régions Septentrionales , mais les
voyages des Grecs dans l'Afrique , & leurs
Navigations dans la mer des Indes dont les
conquêtes d'Alexandre leur avoient frayé la
route , occaſionnerent des découvertes qui
firent naître le ſecond Siſtème , celui de l'aplatiſſement
de la Terre vers les Poles ,& de
fon Elevation ſous l'Equateur. Il eſt ſingulier
que la figure de la Terre , qui a fait parmi
les Modernes une Queſtion fameuſe , main.
DECEMBRE 1744 71
tenant à la veille d'être décidée , ait auſſi partagé
les Anciens. Mais ce qui n'eſt pas moins
digne de remarque c'eſt que la Coſmogonie
Egyptienne que fuivoit l'Ecole de Thalés ,
employoit pour rendre ſenſible la raiſon
qu'elle donnoit à la permanence de laTerre
au centre du Tourbillon , une expérience
célebre parmi les Modernes , celle du fluide
mû circulairement autour du centre du vaſe
qui le contient. Platon qui n'oſoit , quoiqu'il
la connût , en faire uſage , parce qu'elle fuppoſoit
le mouvement de la Terre fur ellemême
, qu'il étoit dangereux de foutenir dans
Athenes , expliquoit cette ſituation conftante
de la Terre par un raiſonnement métaphyſique
qui eſt de la même eſpece que le principe
fondamental du,Leibniſianiſme , ou que
celui de la raiſonſuffisante dont les Diſciples
de Leibnitz font aujourd'hui une des baſes
de leur Syſtême.
M. Freret termina cet expoſé général de
quelques-unes des opinions Phi'ofophiques
des Anciens , par pluſieurs réflexions qui conduiſent
à la conféquence qu'on en doit tirer.
Il convient que pour ſe former une juſte
idée de l'ancienne Philoſophie , il faut recueillir
des lambeaux lépars çà & là dans
des Auteurs ſouvent peu inſtruits de ces
matieres , que privés aujourdhui des ouvrages
méme des Philoſophes , nous ignorons
Diij
78 MERCURE DE FRANCE.
quel plan ils avoient ſuivi dans la liaiſonde
leurs idées & de leurs Siftémes , qui font à
notre égard comme ces Statuës antiques
dont il ne nous reſte que des débris.
Nous devons ajouta-t-il , la même juſtice
aux anciens Philoſophes qu'aux anciens Sculpteurs
. Il faut juger des parties que nous
avons perdues par celles qui nous reſtent ,
penſer que leur aſſemblage formoit un tout
& non pas un monftre.
C'eſt tout ce qu'il demanda, Car il ſe déclara
bien éloigné de donner une préférence
abſolue aux Anciens ſur les Modernes , &
de ſe livrer à une prévention aveugle déterminée
à tout admirer. Il n'attaqua que le
mépris qu'on témoigne pour eux. Il fit ſentir
que la différence des fiécles n'enmetpoint
entre les hommes , qu'il faut mefurer leur capacité
& leurs talens moins par le terme
où ils ſont arrivés , que par le point d'où ils
font partis , & par les obſtacles qu'ils ont
eu àvaincre ; que ſi les Modernes ont quelque
avantage ſur les Anciens , c'eſt d'être
venus après eux , c'eſt de marcher fur leurs
traces , & d'être inſtruits , non ſeulement par
leurs découvertes , mais encore par leurs mépriſes,
& qu'ainſi ceux qui dédaignent fi fort
l'étude de l'Antiquité ſe privent de cet avantage
, que bornés à la Génération préſente ,
& ignorans le paffé , il n'est pas étonnant que
tout foit nouveau pour eux,
DECEMBRE. 1944;
De ces réflexions , & du détail intéreſ
ſant qui les précede , ne doit-on pas conclure
que fi une admiration ſans bornes
pour les Anciens eſt une ſuite de la pré
vention , le mépris aujourd'hui ſi commun
qu'on affecte pour eux , eſt de ſon côté
l'effet de l'ignorance , & qu'entre ces deux
excès ſi condamnables , il eſt un juſte milieu
? Mais le juſte milieu eſt un état ſi violent
pour la plupart des hommes , comme
le dit l'Auteur de ce Mémoire , qu'il fera
toujours bien difficile de les y amener.
Monfieur l'Abbé Belley lut enſuite un
Mémoire ſur l'ordre Politique des Gaules
qui a occaſionné le changement de nom
de pluſieurs Villes.
Meſſieurs de Valois & de Longueruë , &
d'autres Ecrivans , même Etrangers , ont
remarqué que pluſieurs Villes de la Gaule
avoient quitté leur nom ancien & s'étoient
approprié le nom du Peuple dont ces Villes
étoient les Capitales ; ainſi Lutetia fut nommée
Parifii ; Durocortorum , Remi ,Agedincum
, Senones , Avaricum , Bituriges , quarante-
cinq Villes dans l'étendue des Gaules
qui furent conquiſes par Jules-Cefar ont
admis ce changement ;il ſe reconnoît à peine
une fois dans la Province Narbonnoiſe . M.
L. B. a crû devoir rechercher la cauſe d'un
changement fi commun dans une partie de__
80 MERCURE DE FRANCE.
la Gaule , & preſque ſans exemple dans l'au
tre ; il s'agit de ſçavoir comment ſe ſont établis
les noms de Paris , de Reims , de Sens ,
de Bourges & de pluſieurs autres Villes de
France. La queſtion devient plus intéreſſante
, fi cette dénomination eſt ſondée ſur l'ancien
gouvernement établi dans ces Villes ,
& fi la différence d'uſage qu'on remarque
dans les parties de la Gaule , vient de la
différente condition des Peuples. La connoiſſance
de l'ancien état des Peuples & des
Villes eſt un des grands objets de l'Hiſtoire ;
les éclairciſſemens que donne M. L. B. répandent
un grand jour ſur le gouvernement
des Romains dans la Gaule , & par une
conféquence néceſſaire ſur les premiers tems
de la Monarchie Françoiſe. Nous ne pouvons
donner qu'un Extrait abregé de ce Mémoire.
Les Romains envoyerent dans la Gaule
pour la défenſe des Marſeillois leurs anciens
Alliés , des armées qui dans l'eſpace de s
ans conquirent le Pays , compris entre la
Mer Mediterranée , les Alpes , le Rhône ,
les Cevennes , la Garonne & les Pyrenées.
Cette guerre ſe fit de la part des Romains
avec animoſité. Domitius & Fabius Maximus
leurs Genéraux, pour perpétuer le ſouvenir
de leurs Victoires , firent élever des
Monumens & des Trophées , contre l'uſage
DECEMBRE 1744, 81
du Peuple Romain , qui ſuivant Florus ,
n'inſulta jamais à l'ennemi vaincu. Le Pays
conquis fut réduit en Province , & nommé
la Province Narbonnoiſe du nom de Narbonne
, ſa ville Metropole, ou ſimplement la
Province de la Gaule. Le Senat lui impoſa
des conditions très-dures ; ſes Peuples
furent dépouillés d'une partie de leurs Villes
& de leurs Terres ; on exigea d'eux des
tributs en argent , de groſſes contributions
de Vivres pour les armées Romaines ; plufieurs
Colonies furent établies ſur leurs Territoires
, & ſe multiplierent dans la ſuite
juſqu'au nombre de vingt. L'ancien habitant
, qui vivoit ſous la Jurisdiction de la
Colonie , avoit perdu ſes meilleures Terres ,
il déploroit la perte de ſa liberté , il n'avoit
plus ni Loix , ni Magiſtrat de ſa Nation.
La condition des Peuples de la Narbonnoiſe
étoit ſi déplorable que Critognate la
répreſente aux Gaulois affiégés dans Aliſe
comme le plus puiſſant motif pour défendre
leur liberté juſqu'à la derniere extrémité.
*
Refpicite finitimam Galliam , quæ in Provinciam
redacta , jure & legibus commutatis ,
Securibus subjecta , perpetua premitur fervitute
.
Les Gaules conquiſes par Jules-Ceſar re-
* De Bello Gall. L. VII.
Dv
82 MERCURE DE FRANCE.
çurent un traitement bien différent ; ce Général
dans le cours de huit Campagnes afſujettit
à la domination Romaine la vaſte
étendue des Gaules depuis les frontieres de
la Province juſqu'au Rhin & à l'Ocean ,
& les réduifit en Province. Le Vainqueur
ne leur impoſa aucunes nouvelles charges ,
il ſe contenta d'un tribut de quarante millions
de ſeſterces ( quadringenties ) qui fercient
de notre monnoye au prix actuel du
marc d'argent, environ huit millions ſept cent
cinquante mille livres , ſomme modique , fi
l'on confidere l'étendue & la richeſſe du
Pays , ſur lequel elle fut impoſée ; & ce
tribut ſe leva ſous lenom le moins odieux ,
Stipendii nomine , pour l'entretien des troupes
deſtinées à maintenir la paix & la tranquillité
des Peuples .
Un autre avantage que cette partie des
Gaules conſerva en général au deſſus de la
Province , c'eſt que ſes Peuples ne furent
point troublés dans la poſſeſſion de leurs
Villes& de leurs Terres. Les Romains n'envoyerent
dans leur pays qu'un petit nombre
de Colonies ; on ne connoit que la Colonie
de Lyon dans la GauleCeltique ouLyonnoife
, qui étoit la troifiéme partie des Gaules
; trois Colonies dans le Pays des Helvetiens
, quatre dans la Belgique , une feule
dans toute l'Aquitaine ; ces établiſſemens
DECEMBRE 1744. 83
ne ſe firent point pour châtier ou pour contenir
les Naturels du Pays ; les Colonies
furent preſque toutes placées ſur le Rhin
pour affurer cette frontiere contre les courſes
des Nations Germaniques.
Les Romains enfin conſerverent ou retablirent
dans les Cités de la Gaule l'ancienne
forme de Gouvernement il étoit
Ariftocratique , un Senat compofé d'un certain
nombre de Perſonnes formoit le Confeil
commun de chaque Cité ou de chaque
Peuple ; les Commentaires de Cefar font
mention d'un Senat dans les Cités d'Autun
, de Sens , de Reims , de Beauvais , d'Evreux
, de Liſieux , de Vannes & des Nerviens
; c'étoit l'ordre politique généralement
établi. Cependant au tems de la Con--
quête , les Grands avoient ufurpé dans plufieurs
Cités la puiſſance Souveraine ; la Domination
Romaine chaffa ces Tyrans , & rendit
aux Peuples l'autorité de leurs Senats , cet
ordre fut maintenu par les Empereurs , comme
on le voit par pluſieurs Monumens du
haut & du bas Empire ; il a même ſubſiſté
ſous les premiers Rois de France , on en
trouve encore des veſtiges ſous la troiſieme
Race , preſque juſqu'à notre fiecle.
Ce Parallele fait affés connoître com.
bien la condition de la Narbonnoiſe fut differente
de l'état du reſte des Gaules : les
Dvj
84 MERCURE DE FRANCE.
Peuples des Gaules ayant conſervé ſous les
Romains l'autorité de leurs Senats , il eſt
facile de concevoir comment les Villes Capitales
auront perdu leurnom primitif, pour
prendre celui du Peuple.
Le Senat étoit le premier ordre du Peuple
, une aſſemblée repréſentative du Peuple,
ſouvent conſidérée comme le Peuple
même,au nom duquel elle agiſſoit ; le Senat
s'aſſembloit dans la Ville Capitale de chaque
Peuple ou Cité , M. L. B. le prouve par
pluſieurs Monumens. Cette Capitale prit ou
plutôt reçut le nom de la Cité & du Peuple.
Il eſt aſſés ordinaire de comprendre
ſous la même denomination les lieux & les
perſonnes : les noms de Senat , de Ville ,
de Province & pluſieurs autres ſont ſouvent
pris dans cette double acception.
Ainfi les Capitales des Peuples Parifii ,
Bellovaci Atrebates , Lemovices , Petrocorii
&c. furent nommées Civitas Parifiorum ,
Bellovacorum . Artrebatum , Lemovicum
Petrocoriorum , la Cité de Paris , de Beauvais
, d'Arras , de Limoges , de Perigueux ,
& l'ancien quartier de ces Villes porte encore
le nom de Cité, on leur donna auffi
fimplement le nom du Peuple , Parifii , Bellovaci
, Atrebates , Lemovices , Petrocorii ,
Paris , Beauvais , Arras , Limoges , Perigueux.
CE DECEMBRE 1744 84
۲۴
Fe
Dans la Narbonnoiſe les Peuples avoient
perdu une partie de leurs Villes , vingt Colonies
furent établies ſur leurs territoires ,
les Senats de ces Colonies n'étoient point
un ordre repréſentatif de l'ancien Peuple ,
&par conséquent l'aſſemblée ou la refidence
du Senat dans une Capitale , n'a pu
donner à cette Capitale le nom du Peuple,
ainſi les Villes de Narbonne , de Toulouſe
de Nimes , d'Arles , d'Avignon , d'Orange ,
de Valence , de Vienne & des autres Colonies
auront conſervé leur nom primitif.
7
M. L. B. examine dans quel tems les
Villes ont pris dans les Gaules le nom du
Peuple ; il trouve peu d'exemples de ce
changement ſous les premiers Empereurs ;
cet uſage eſt plus clairement établi dans
quelques Inſcriptions du troifiéme fiecle ; il
devint plus commun dans le quatriéme ;
on le remarque dans les Reſcrits des Empereurs
, fur des Medailles Imperiales , dans
les Itineraires : le changementne ſe fit que
par dégrés . Alors les Villes portoient deux
noms', l'ancien , & le moderne qui étoit
lenom du Peuple , pendant que les Romains
nommerent la Ville de Paris , Parifii , les
Gaulois lui donnoient encore le nom de
Lutetia ; mais à la fin du quatriéme ſiécle ,
le changement devint preſque général , nous
voyons dans la Notice des Provinces & des
86 MERCURE DE FRANCE.
Cités de la Gaule , qui fut redigée ſous l'Empire
d'Honorius , que quarante-cinq Villes
portoient le nom de leur Peuple. Cependant
les Villes de Rouen , de Bordeaux ,
de Besançon & pluſieurs autres ont confervé
leur ancien nom , M. L. B. examine
pourquoi elles ne ſuivirent pas l'uſage général.
La nouvelle Denomination a fubfifté fous
nos Rois , comme on le voit dans les Hiftoriens
, dans les Chartes , dans les Actes publics
, ſur les anciennes Monnoyes , &dans
les autres Monumens de l'Hiſtoire de France,
uſage qui s'eſt perpetué juſqu'aujourd'hui,
Fermer
581
p. 87-100
Mémoires de Melvil, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
Nous avons annoncé dans le second Volume du mois de Novembre les [...]
Mots clefs :
Roi, Angleterre, Marie Stuart, Reine, Régent, Mémoires, Écosse, Parti, Melvil, James Melville de Halhill
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texteReconnaissance textuelle : Mémoires de Melvil, Extrait, [titre d'après la table]
N
Ous avons annoncé dans le ſecond
Volume du mois de Novembre les
Mémoires de Melvil , traduits de l'Anglois ,
avec des additions conſidérables , en z volumes,
dont le troifiéme contient les Lettres de Marie
Stuart. Ce Livre imprimé à Edimbourg chés
Barrows & Young , porte la datte de 1745,
quoique la veuve Barrois ait commencé à le
débiter à Paris dès le mois de Novembre
1744.
Les Mémoires ne ſont pas la partie la
moins curieufe des Monumens Hiſtoriques ,
mais il feroit dangereux de les lire ſans
précaution. Ceux qui font à portée de laifſer
à la pofterité ces fortes d'Ecrits , font
preſque toujours des gens qui ont été toute
leur vie engagés dans les affaires ; la prévention
, l'attachement au parti qu'ils ont fuivi
prévalent ſur l'amour de la vérité , & les empêche
même quelquefois de la connoître.
De-là les contradictions ſi fréquentes entre
tous les Ecrivains de Mémoires. Ce ne font
pasdes témoins qui dépoſent de la vérité
des faits , ce font des Parties qui plaident
1
88 MERCURE DE FRANCE.
leur cauſe , & qui ne négligent rien pour la
faire valoir , & pour tromper leurs Juges.
Un autre défaut ne leur eſt pas moins
ordinaire. Combien en voit-on qui ayant
été employés dans quelque ſubdiviſion d'une
grande affaire , ne preſentent au Lecteur
que cette face , parce que c'eſt la ſeule qu'is
ont apperçue ? La plupart des hommes ne
peuvent conſentir à ſe perdre de vûe , & il
n'y a que les eſprits ſupérieurs qui ſe garantiſſent
ſur cet article des ſéductions de
l'amour propre.
Onne doit cependant pas conclure de
ceci qu'il faut traiter les Mémoiresde fables.
Autant il feroit dangereux de leur accorder
une confiance aveugle , autant ſeroit- il deraiſonnable
de leur refuſer toute créance:
un bon eſprit ſçait difcerner le vrai d'avec
le faux par un examen exact ; il connoît
quand un homme le trompe par défaut de
lumieres après s'être trompé lui-meme , ou
lorſque de deſſein prémédité il lui en impoſe.
La vérité n'échappe guéres à des yeux
éclairés qui la cherchent , & il eſt ſi rare de
trouver des impoſteurs qui ne foient bientôt
reconnus pour tels , que ce vice devroit
être ſans exemple.
Les Mémoires de Melvil font un des plus
précieux Monumens Hiſtoriques de ſon tems,
pour ce qui concerne l'Histoire d'Angleterre
1
1
-----
DECEMBRE. 1744. 8
& d'Ecofle, Il étoit le contemporain , le Miniftre
& l'ami de Marie Stuart : ſa naiſſance
étoit diftinguée, & la confiance que pluſieurs
Princes qu'il fervit eurent en lui , prévient
en faveur de ſa capacité.
Marie Stuart l'employa dans pluſieurs
négociations importantes , juſqu'au tems où
ſes propres Sujets l'empriſonnerent à Lockcleven.
Les quatre Regens qui gouvernerent
fucceſſivement l'Ecoſſe pendant la captivité
de la Reine , traiterent Melvil avec honneur
& avec confiance. Il demeura toujours attaché
au parti du Roi pendant la détention de
Marie , & lorſque Jacques VI commença
de régner , cette Princeſſe lui recommanda
particulierement Melvil comme le plus fidéle
& le plus habile Miniftre qu'il pût employer.
Il ſe maintint en faveur auprès de Jacques
VI , juſqu'au tems où ce Prince alla prendre
poſſeſſion de la Couronne d'Angleterre ,
mais il ne voulut point le ſuivre dans ce Pays,
& malgré les inftances & les offres que le Roi
lui fit ,Melvil reſta en Ecoſſe .
Le ſtile de ces Mémoires eſt ſimple &
naïf , & développe le caractere de l'Auteur
mieux que ne feroient les traits les plus réflechis.
On y voit le modele rare d'un homme
vertueux , qui au milieu de l'agitation
des guerres civiles , parmi les factions &
• MERCURE DE FRANCE.
les intrigues , eſt inacceſſible à l'ambition ,
&n'a en vûe que le bien public , d'un Courtiſan
qui ne craint pas de dire la verité à fon
Maître , enfin d'un ſage qui dans des que
relles de Religion a le courage de ne
haïr ceux qui penſent autrement que 'ui.
pas
Ma politique , dit-il dans une Lettre ,
par laquelle il adreſſe ſes Mémoires à ſon fils,
-mapolitique a toujours été d'être vertueux.
Je ſçais que la probité pale aujourd'hui
> pour une chimere & pour une vertu dePedant,
peu utile& ſouvent nuiſible à la fortune
, mais je n'ai pu me réſoudre à m'avancer
par d'autres voies .... Occupéuni-
>> quement des interêts de mon Prince , j'ou
bliois le ſoin de ma fortune.
Que ce caractere eſt beau ! mais malheureuſement
il eſt encore plus rare.
Au reſte ſi ces Mémoires offrent le
portrait confolant d'un homme vertueux,
ony trouve auffi le récit de bien des crimes.
C'eſt un tiſſu continuel de révoltes , de
brigandages , de noires intrigues , d'infignes
trahifons.
Les foibleffes & les malheurs de Marie
Stuart font trop celebres pour nous arrêter
long-tems fur cette partie des Memoires de
Melvil. Il la peint auſſi foible qu'ambitieu
ſe, voulant opprimer la liberté de l'Ecoffe ,
i
DECEMBRE. و . 1744
troubler l'Angleterre , pendant qu'elle
* obéifſoit en eſclave aux caprices d'un Amant
qui la maltraitoit. Elizabeth , qui ſans étre
exempte de la même paſſion , ne lui laiffoit
pas prendre cet empire abſolu , ſçut bien
profiter des égaremens de Marie'; elle alluma
& entretint en Ecoſſe le feu de la guerre
civile , par une politique excuſable peut-
* être , puiſqu'il eſt certain que ſans cela la
Reine d'Ecoffe lui auroit caufé en Angleterre
de fâcheux embarras. La moitié des
Anglois , & fur-tout les Catholiques , adoroient
Marie , & defiroient ardemment de
la voir nommer heritiere préſomptive de la
Couronne d'Angleterre , ce qui , vu le ca
ractere inquiet de la Nation , le nombre de
Efes Partifans , & les circonstances , ne lui auroit
laiſſé peut - être qu'un pas faire pour
monter au Trône même avant la mort d'Elizabeth
.
Tel eſt le récit de Melvil dont nous fommes
bien éloignés de vouloir être les garants;
nous avertiſſons au contraire nos Lecteurs,
quedes Auteurs reſpectables ont entrepris de
juftifier Marie Stuart.
La France qui auroit dûdonner du ſecours
àune Reine veuve d'un de ſes Rois,regardoit
d'un oeil tranquille toutes ces tempêtes. Le
Gouvernement François ne voyoit point ſans
jaloufie les Couronnes d'Angleterre & d'E
2 MERCURE DE FRANCE.
:
coſſe prêtes à ſe réunir ſur la même tête, &
n'avoit garde d'empêcher tout ce qui po
voit prévenir ou retarder cette réunion.
On ſçait aflés la ſuite funeſte qu'eurest
ces diviſions. Marie retenue en prifon pas
ſes Sujets , fut obligée d'abdiquer la Roya
té , & de laiſſer la Couronne à ſon fils alors
âgé d'environ deux ans. Ce facrifice ne ki
valut pas la liberté , mais elle s'échappa enfin
de ſa prifon , & chercha un azile en Angle
terre auprès d'Elizabeth , qui la fit arrêter,
& finit enfin par lui faire trancher la tete
après une captivité de 20 années.
S'i eft difficile d'excuſer ſes fautes , il l'est
bien plus de ne pas plaindre un fort auffi
déplorable. Cependant l'abdication de Ma
rie ne mit pas fin aux troubles d'Ecofle. Il ſe
forma une Confederation de Seigneurs qui
ſe déclarérent pour laReine , moins animés
par la fidélité qu'ils devoient à leur Souverai
ne,que pour contrecarrer le Comte deMurrai
qui avoit été nommé Régent : les deux
Partis étoient tour-à-tour le jouet de la politique
d'Elizabeth , & le Parti du Regent
fur-tout étoit l'eſclave de l'Angleterre. On
vit les Ecoffois conduits par le Regent aller
en Angleterre accuſer leur Reine , dont i's
auroient dû venger la captivité , & deshonorer
ainſi leur Roi dans la perſonne de la
mere , leur Nation , & l'humanité.
1
DECEMBRE . 1744 . 93
L'Ecoſſe étoit alors dans un état bien déplorable.
Les Nobles enhardis par la foible
ſe du régne précedent , ſe livroient ſans
crainte aux plus grands excès , & fappoient
chaque jour les fondemens de l'autorité du
Souverain , ſous prétexte de défendre leurs
privileges. Ceux qui étoient du Parti du
Roi n'étoient pas moins animés de l'eſprit
de faction que les revoltés , ils regardoient
le Regent comme un Chef de Parti , l'ouvrage
de leur choix , qui devoit leur plaire,
& n'avoir en vûe que leurs interêts , leurs
haines , leurs jalouſies , plutôt que comme
un Prince dont ils étoient obligés de reſpecter
l'autorité.Un Roi habile & ſage auroit
peut-être échoué au milieu de tant d'orages
; le Regent homme foible & vain , craignoit
de connoître toute l'étendue du mal,
&négligeoit de chercher les remédes, Il périt
enfin miferablement. Un homme de Bodwel
boug nommé ... Hamilton , l'attendit ſur
ſon paffage à Lithquo , & lui tira un coup
de fufil , dont il mourut la nuit ſuivante.
Ses Conſeillers & ſes Domeſtiques étoient
avertis, aufli-bien que lui , de cette entrepriſe;
ils en connoiſſoient l'auteur , & ils
Içavoient en quel tems & en quel lieu elle
devoit s'executer; néanmoins les amis du
Regent s'en mirent ſi peu en peine , qu'ils
pe remarquerent pas ſeulement la maiſon
94 MERCURE DE FRAN
d'où le coup étoit parti , & qui plus eft, is
laifferent échapper l'affaflin .
Les Royaliſtes appellerent à la Regence
le Comte de Lenox,qui étoit du SangRoyal,
ils députerent en même tems l'Abbé de
Dunſarling vers Elizabeth. Le principal article
de l'inſtruction de cet Abbé étoit de
prier la Reine d'Angleterre de remettre la
Reine Marie entre les mains des Seigneurs
du Parti du Roi. Elizabeth répondit qu'elle
la remetttroit volontiers entre leurs mains ,
pourvû qu'on lui donnât des otages ſuffifans
pour la ſureté de ſa vie. Cette condition eft
bien dure , repliqua l'Abbé , car qu'en arriveroit-
ilfi la Reine venoit à mourir ? Elizabeth
repartit qu'elle avoit toujours crû qu'il
১০ étoithomme d'eſprit , & qu'il ne la force-
>> roit pas à s'expliquer : fçachez donc ,
>> continua-t-elle , que mon honneur m'oblige
à demander des otages , & que c'est à vous
dejuger ce qui peut être le plus avantageux
pourmoi.
Le Comte de Lenox avoit de bonnes
intentions , mais Elifabeth & les Ecoffois en
empêcherent l'effet, Randolph, Ambaſſadeur
d'Angleterre , ouvertement déclaré pour le
Parti du Régent , diſoit en ſecret aux Seigneurs
du Parti de Marie qu'il ne pouvoit
y avoir ſans la Reine d'autorité légitime en
Ecoffe , & que tôt ou tard le Parti de cette
DECEMBRE. 1744 .
ور
1
ラ
Princeſſe prévaudroit ; il promettoit alternativement
aux uns & aux autres la protection
de l'Angleterre , & entretenoit avec
art l'animoſité des deux factions. Le long
ſéjour qu'il avoit déja fait en Ecoffe lui avoit
donné le tems de connoître les Chefs des
deux Partis , il s'étoit toujours appliqué à
s'inſtruire de leurs querelles & de leurs prétentions
réciproques. Il ſçavoit faire agir les
femmes pour faire réuffir ſes projets , il engageoit
quelquefois Elifabeth à écrire fami
Lierement à celles qui pouvoient lui être
utiles , il n'oublioit riende tout ce qui étoit
capable de corrompre les Miniſtres , & dès
qu'il en trouvoit quelqu'un ſuſceptible de
féduction , il n'épargnoit point l'argent pour
le gagner.
Il ſe forma dans le même tems une Conſpiration
en Angleterre pour mettre Marie
fur le trône d'Elifabeth. Tout étoit prêt ,
on n'attendoit que le ſignal. Cette Princeſſe
imprudente & plus infortunée en informa
le Cardinal de Lorraine fon oncle , pour lui
demander des avis & des fecours , mais celuici
en avertit la Reine mere & l'engagea à
en donner avis à Elifabeth , qui feignit de
n'en rien croire , & prit de ſages précautions.
Enfin les troubles croiſſant de jour en
jour en Ecoſſe , les Seigneurs du Parti de la
96 MERCURE DE FRANCE .
Reine firent une entrepriſe pour ſurprendre
Sterling, où le Régent étoit avec les Membres
du Parlement quiy étoit aſſemblé , is
furent repoufles , mais le Régent fut tué dans
l'attaque. Le Comte de Marr élu Régent par
les Etats , malgré les intrigues de Randolph
qui portoit le Comte de Mortoun , ne conſerva
que peu de tems une dignité ſans crédit.
Au fortird'un repas où il fut magnifiquement
traité par le Comte de Mortoun , il fut attaqué
d'un mal violent dont il mourut peu de
tems après , ce qui donna de grands foupcons
contre le Comte qui avoit été fon compétiteur.
Ce dernier fut enfin élu Régent par les
brigues des Anglois. Mieux ſecouru par Eliſabeth
que ſes Prédéceſſeurs , il extermina
la faction opoſée , mais il ne ſe preſſa pas
d'exécuter la promeſſe qu'il avoit faite de
remettre le Roi entre les mains de la Reine
d'Angleterre. Cette politique le brouilla
avec les Anglois ; ſa fierté & le mépris qu'il
eut pour la Nobleſſe lui firent perdre fatfection
des Ecoflois. Peu à peu on le mit
mal dans l'eſprit du Roi qui avançoit en
âge , il fut diſgracié par ce Prince , & finit
enfin ſes jours ſur un échafaut , & eut la tote
tranchée , comme complice de la mort du
feu Roi qu'avoit aſſaffiné Bothwel , ce qui
n'étoit qu'un prétexte.
On
DECEMBRE. 1744. 97
On vit alors la ſcene changer. L'Ecoffe
ſe trouva ſous la domination d'un jeune
Roi gouverné par deux Favoris que leur
faveur rendoit infolens , & que leur puiffance
enhardiſſoit à commettre toutes fortes
d'injuftices. Ces deux favoris étoient
Milord d'Aubonie qui fut bientôt après fait
Duc de Lénox , & Jacques Stuart qui fut
fait Comte d'Aran. L'on ne fut gueres mieux
fous leur regne que l'on avoit été juſques-là,
& l'on fut auſſi mécontent. Les Ecoffois
depuis long- tems n'étoient pas accoutumés
àſe borner à des murmures impuiſlans ; plufieurs
Seigneurs formerent le projet d'enlever
le Roi & l'exécuterent. Le Duc de
Lénox un des favoris ſe ſauva.
Ces Conjurés qui outrageoient fi cruellement
la perſonnede leurRoi, n'oublioient
aucune des démonſtrations extérieures du
reſpect dû à ſa dignité , & tandis qu'ils le
retenoient dans une étroite eaptivité , ils lui
préſenterent une humble Requéte par laquelle
ils le ſupplioient avec ſoumiſſion de
remédier aux déſordres de l'Etat ; contraſte
de reſpect & de violence qui rendoit l'injure
encore plus ſenſible.
Cette démarche hardie des Conjurés eut
une ſuite bien finguliere. Ils jugerent qu'il
étoit expédient d'aſſembler les Etats pour
délibérer ſur la maniere dont on devoit ſe
E
98 MERCURE DE FRANCE .
conduire. Les Etats répondirent que fentrepriſe
de Lothwen étoit également avantageuſe
au Roi , au Royaume & à la Religion.
C'eſt ce que le Roi reconnut lui-même
& l'on prit acte de ſa déclaration .
On ſent bienque les choſes ne pouvoient
ſubſiſter long - tems dans cet état. Lorſque
le Roi fut en liberté , trop foible pour punir
les rebelles , trop peu politique pour dillimuler
ſes juftes reſſentimens , il laiſſa connoître
qu'il ſentoit toute l'étendue de l'outrage
; & la crainte du chatiment entretint
chez les coupables l'eſprit de révolte. Nous
ne nous engagerons point à ſuivre Melvil
pas à pas dans le reſte de cesMémoires.
L'entrepriſe de Lothwen ne fut pas la ſeule
que Jacques VI eſſuya de la part de ſes ſujets.
Jamais Prince ne prouva mieux que de
bonnes intentions ne fuffiſent pas pourgouverner.
Il aimoit la vérité ,mais il ne ſçavoit
pas la connoître ; il écoutoit volontiers les
gens de bien , mais il croyoit ſes favoris.
Son gouvernement fut foible , & fon regne
toujours agité. Peu eſtimé , mal obéi , fouvent
trahi par ceux qu'il croioit ſes amis ,
il ſe vit toujours en bute aux factions , & ne
fut pas toujours le plus fort. Mépriſé par les
Anglois , il les vit enfin porter l'injure
comble par le fupplice de fa mere & ne put
ou ne voulut pas la vanger,
à fon
DECEMBRE. 1744 . 99
Melvil eſt un des moindres Acteurs de
ces Mémoires. Ce n'eſt point la partie la
plus ſaine d'une Nation qui joue les rôles
les plus éclatans dans les guerres civiles.
Melvil ſoutient dans ces factions le perſonnage
difficile d'un homme qui veut ſincérement
le bien public , mais qui le veut tout
ſeul. Toujours mal ſecondé , ſouvent traverfé
, il trouve autant d'obstacles à vaincre de
la part de fon parti que de la faction opoſée.
C'eſt un Pilote qui conduit ſeul un
grand vaiſſeau au milieu d'une mer orageufe,
tandis que le reſte de l'équipage loin de
l'aider s'occupe à briſer les mats , les cordages
& les voiles.
Qui croiroit après cela que cethommeſage
raconte de fang froid des contos puériles de
Sorciers , & deshiſtoires de ſabat qu'il donne
pour des faits autentiques. Plaignons la foibleffe
de l'eſprit humain. On a vu ſouvent
des hommes très-éclairés à tout autre égard
donner dans depareilles extravagances.Combien
n'ont pas été entétés des viſions de
l'Aftrologie judiciaire , pleins d'ailleurs de
connoiſſances bien digérées , & capables de
vues philoſophiques. Il leur arrivoit la même
choſe qu'au Héros de Cervantes qui raiſonnoit
de tout en homme ſenſé , pourvû qu'on
ne touchât point la corde de la Chevalerie.
Les Lettres de Marie Stuart font fi con
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
nues que nous nous diſpenſerons d'en parler.
Ous avons annoncé dans le ſecond
Volume du mois de Novembre les
Mémoires de Melvil , traduits de l'Anglois ,
avec des additions conſidérables , en z volumes,
dont le troifiéme contient les Lettres de Marie
Stuart. Ce Livre imprimé à Edimbourg chés
Barrows & Young , porte la datte de 1745,
quoique la veuve Barrois ait commencé à le
débiter à Paris dès le mois de Novembre
1744.
Les Mémoires ne ſont pas la partie la
moins curieufe des Monumens Hiſtoriques ,
mais il feroit dangereux de les lire ſans
précaution. Ceux qui font à portée de laifſer
à la pofterité ces fortes d'Ecrits , font
preſque toujours des gens qui ont été toute
leur vie engagés dans les affaires ; la prévention
, l'attachement au parti qu'ils ont fuivi
prévalent ſur l'amour de la vérité , & les empêche
même quelquefois de la connoître.
De-là les contradictions ſi fréquentes entre
tous les Ecrivains de Mémoires. Ce ne font
pasdes témoins qui dépoſent de la vérité
des faits , ce font des Parties qui plaident
1
88 MERCURE DE FRANCE.
leur cauſe , & qui ne négligent rien pour la
faire valoir , & pour tromper leurs Juges.
Un autre défaut ne leur eſt pas moins
ordinaire. Combien en voit-on qui ayant
été employés dans quelque ſubdiviſion d'une
grande affaire , ne preſentent au Lecteur
que cette face , parce que c'eſt la ſeule qu'is
ont apperçue ? La plupart des hommes ne
peuvent conſentir à ſe perdre de vûe , & il
n'y a que les eſprits ſupérieurs qui ſe garantiſſent
ſur cet article des ſéductions de
l'amour propre.
Onne doit cependant pas conclure de
ceci qu'il faut traiter les Mémoiresde fables.
Autant il feroit dangereux de leur accorder
une confiance aveugle , autant ſeroit- il deraiſonnable
de leur refuſer toute créance:
un bon eſprit ſçait difcerner le vrai d'avec
le faux par un examen exact ; il connoît
quand un homme le trompe par défaut de
lumieres après s'être trompé lui-meme , ou
lorſque de deſſein prémédité il lui en impoſe.
La vérité n'échappe guéres à des yeux
éclairés qui la cherchent , & il eſt ſi rare de
trouver des impoſteurs qui ne foient bientôt
reconnus pour tels , que ce vice devroit
être ſans exemple.
Les Mémoires de Melvil font un des plus
précieux Monumens Hiſtoriques de ſon tems,
pour ce qui concerne l'Histoire d'Angleterre
1
1
-----
DECEMBRE. 1744. 8
& d'Ecofle, Il étoit le contemporain , le Miniftre
& l'ami de Marie Stuart : ſa naiſſance
étoit diftinguée, & la confiance que pluſieurs
Princes qu'il fervit eurent en lui , prévient
en faveur de ſa capacité.
Marie Stuart l'employa dans pluſieurs
négociations importantes , juſqu'au tems où
ſes propres Sujets l'empriſonnerent à Lockcleven.
Les quatre Regens qui gouvernerent
fucceſſivement l'Ecoſſe pendant la captivité
de la Reine , traiterent Melvil avec honneur
& avec confiance. Il demeura toujours attaché
au parti du Roi pendant la détention de
Marie , & lorſque Jacques VI commença
de régner , cette Princeſſe lui recommanda
particulierement Melvil comme le plus fidéle
& le plus habile Miniftre qu'il pût employer.
Il ſe maintint en faveur auprès de Jacques
VI , juſqu'au tems où ce Prince alla prendre
poſſeſſion de la Couronne d'Angleterre ,
mais il ne voulut point le ſuivre dans ce Pays,
& malgré les inftances & les offres que le Roi
lui fit ,Melvil reſta en Ecoſſe .
Le ſtile de ces Mémoires eſt ſimple &
naïf , & développe le caractere de l'Auteur
mieux que ne feroient les traits les plus réflechis.
On y voit le modele rare d'un homme
vertueux , qui au milieu de l'agitation
des guerres civiles , parmi les factions &
• MERCURE DE FRANCE.
les intrigues , eſt inacceſſible à l'ambition ,
&n'a en vûe que le bien public , d'un Courtiſan
qui ne craint pas de dire la verité à fon
Maître , enfin d'un ſage qui dans des que
relles de Religion a le courage de ne
haïr ceux qui penſent autrement que 'ui.
pas
Ma politique , dit-il dans une Lettre ,
par laquelle il adreſſe ſes Mémoires à ſon fils,
-mapolitique a toujours été d'être vertueux.
Je ſçais que la probité pale aujourd'hui
> pour une chimere & pour une vertu dePedant,
peu utile& ſouvent nuiſible à la fortune
, mais je n'ai pu me réſoudre à m'avancer
par d'autres voies .... Occupéuni-
>> quement des interêts de mon Prince , j'ou
bliois le ſoin de ma fortune.
Que ce caractere eſt beau ! mais malheureuſement
il eſt encore plus rare.
Au reſte ſi ces Mémoires offrent le
portrait confolant d'un homme vertueux,
ony trouve auffi le récit de bien des crimes.
C'eſt un tiſſu continuel de révoltes , de
brigandages , de noires intrigues , d'infignes
trahifons.
Les foibleffes & les malheurs de Marie
Stuart font trop celebres pour nous arrêter
long-tems fur cette partie des Memoires de
Melvil. Il la peint auſſi foible qu'ambitieu
ſe, voulant opprimer la liberté de l'Ecoffe ,
i
DECEMBRE. و . 1744
troubler l'Angleterre , pendant qu'elle
* obéifſoit en eſclave aux caprices d'un Amant
qui la maltraitoit. Elizabeth , qui ſans étre
exempte de la même paſſion , ne lui laiffoit
pas prendre cet empire abſolu , ſçut bien
profiter des égaremens de Marie'; elle alluma
& entretint en Ecoſſe le feu de la guerre
civile , par une politique excuſable peut-
* être , puiſqu'il eſt certain que ſans cela la
Reine d'Ecoffe lui auroit caufé en Angleterre
de fâcheux embarras. La moitié des
Anglois , & fur-tout les Catholiques , adoroient
Marie , & defiroient ardemment de
la voir nommer heritiere préſomptive de la
Couronne d'Angleterre , ce qui , vu le ca
ractere inquiet de la Nation , le nombre de
Efes Partifans , & les circonstances , ne lui auroit
laiſſé peut - être qu'un pas faire pour
monter au Trône même avant la mort d'Elizabeth
.
Tel eſt le récit de Melvil dont nous fommes
bien éloignés de vouloir être les garants;
nous avertiſſons au contraire nos Lecteurs,
quedes Auteurs reſpectables ont entrepris de
juftifier Marie Stuart.
La France qui auroit dûdonner du ſecours
àune Reine veuve d'un de ſes Rois,regardoit
d'un oeil tranquille toutes ces tempêtes. Le
Gouvernement François ne voyoit point ſans
jaloufie les Couronnes d'Angleterre & d'E
2 MERCURE DE FRANCE.
:
coſſe prêtes à ſe réunir ſur la même tête, &
n'avoit garde d'empêcher tout ce qui po
voit prévenir ou retarder cette réunion.
On ſçait aflés la ſuite funeſte qu'eurest
ces diviſions. Marie retenue en prifon pas
ſes Sujets , fut obligée d'abdiquer la Roya
té , & de laiſſer la Couronne à ſon fils alors
âgé d'environ deux ans. Ce facrifice ne ki
valut pas la liberté , mais elle s'échappa enfin
de ſa prifon , & chercha un azile en Angle
terre auprès d'Elizabeth , qui la fit arrêter,
& finit enfin par lui faire trancher la tete
après une captivité de 20 années.
S'i eft difficile d'excuſer ſes fautes , il l'est
bien plus de ne pas plaindre un fort auffi
déplorable. Cependant l'abdication de Ma
rie ne mit pas fin aux troubles d'Ecofle. Il ſe
forma une Confederation de Seigneurs qui
ſe déclarérent pour laReine , moins animés
par la fidélité qu'ils devoient à leur Souverai
ne,que pour contrecarrer le Comte deMurrai
qui avoit été nommé Régent : les deux
Partis étoient tour-à-tour le jouet de la politique
d'Elizabeth , & le Parti du Regent
fur-tout étoit l'eſclave de l'Angleterre. On
vit les Ecoffois conduits par le Regent aller
en Angleterre accuſer leur Reine , dont i's
auroient dû venger la captivité , & deshonorer
ainſi leur Roi dans la perſonne de la
mere , leur Nation , & l'humanité.
1
DECEMBRE . 1744 . 93
L'Ecoſſe étoit alors dans un état bien déplorable.
Les Nobles enhardis par la foible
ſe du régne précedent , ſe livroient ſans
crainte aux plus grands excès , & fappoient
chaque jour les fondemens de l'autorité du
Souverain , ſous prétexte de défendre leurs
privileges. Ceux qui étoient du Parti du
Roi n'étoient pas moins animés de l'eſprit
de faction que les revoltés , ils regardoient
le Regent comme un Chef de Parti , l'ouvrage
de leur choix , qui devoit leur plaire,
& n'avoir en vûe que leurs interêts , leurs
haines , leurs jalouſies , plutôt que comme
un Prince dont ils étoient obligés de reſpecter
l'autorité.Un Roi habile & ſage auroit
peut-être échoué au milieu de tant d'orages
; le Regent homme foible & vain , craignoit
de connoître toute l'étendue du mal,
&négligeoit de chercher les remédes, Il périt
enfin miferablement. Un homme de Bodwel
boug nommé ... Hamilton , l'attendit ſur
ſon paffage à Lithquo , & lui tira un coup
de fufil , dont il mourut la nuit ſuivante.
Ses Conſeillers & ſes Domeſtiques étoient
avertis, aufli-bien que lui , de cette entrepriſe;
ils en connoiſſoient l'auteur , & ils
Içavoient en quel tems & en quel lieu elle
devoit s'executer; néanmoins les amis du
Regent s'en mirent ſi peu en peine , qu'ils
pe remarquerent pas ſeulement la maiſon
94 MERCURE DE FRAN
d'où le coup étoit parti , & qui plus eft, is
laifferent échapper l'affaflin .
Les Royaliſtes appellerent à la Regence
le Comte de Lenox,qui étoit du SangRoyal,
ils députerent en même tems l'Abbé de
Dunſarling vers Elizabeth. Le principal article
de l'inſtruction de cet Abbé étoit de
prier la Reine d'Angleterre de remettre la
Reine Marie entre les mains des Seigneurs
du Parti du Roi. Elizabeth répondit qu'elle
la remetttroit volontiers entre leurs mains ,
pourvû qu'on lui donnât des otages ſuffifans
pour la ſureté de ſa vie. Cette condition eft
bien dure , repliqua l'Abbé , car qu'en arriveroit-
ilfi la Reine venoit à mourir ? Elizabeth
repartit qu'elle avoit toujours crû qu'il
১০ étoithomme d'eſprit , & qu'il ne la force-
>> roit pas à s'expliquer : fçachez donc ,
>> continua-t-elle , que mon honneur m'oblige
à demander des otages , & que c'est à vous
dejuger ce qui peut être le plus avantageux
pourmoi.
Le Comte de Lenox avoit de bonnes
intentions , mais Elifabeth & les Ecoffois en
empêcherent l'effet, Randolph, Ambaſſadeur
d'Angleterre , ouvertement déclaré pour le
Parti du Régent , diſoit en ſecret aux Seigneurs
du Parti de Marie qu'il ne pouvoit
y avoir ſans la Reine d'autorité légitime en
Ecoffe , & que tôt ou tard le Parti de cette
DECEMBRE. 1744 .
ور
1
ラ
Princeſſe prévaudroit ; il promettoit alternativement
aux uns & aux autres la protection
de l'Angleterre , & entretenoit avec
art l'animoſité des deux factions. Le long
ſéjour qu'il avoit déja fait en Ecoffe lui avoit
donné le tems de connoître les Chefs des
deux Partis , il s'étoit toujours appliqué à
s'inſtruire de leurs querelles & de leurs prétentions
réciproques. Il ſçavoit faire agir les
femmes pour faire réuffir ſes projets , il engageoit
quelquefois Elifabeth à écrire fami
Lierement à celles qui pouvoient lui être
utiles , il n'oublioit riende tout ce qui étoit
capable de corrompre les Miniſtres , & dès
qu'il en trouvoit quelqu'un ſuſceptible de
féduction , il n'épargnoit point l'argent pour
le gagner.
Il ſe forma dans le même tems une Conſpiration
en Angleterre pour mettre Marie
fur le trône d'Elifabeth. Tout étoit prêt ,
on n'attendoit que le ſignal. Cette Princeſſe
imprudente & plus infortunée en informa
le Cardinal de Lorraine fon oncle , pour lui
demander des avis & des fecours , mais celuici
en avertit la Reine mere & l'engagea à
en donner avis à Elifabeth , qui feignit de
n'en rien croire , & prit de ſages précautions.
Enfin les troubles croiſſant de jour en
jour en Ecoſſe , les Seigneurs du Parti de la
96 MERCURE DE FRANCE .
Reine firent une entrepriſe pour ſurprendre
Sterling, où le Régent étoit avec les Membres
du Parlement quiy étoit aſſemblé , is
furent repoufles , mais le Régent fut tué dans
l'attaque. Le Comte de Marr élu Régent par
les Etats , malgré les intrigues de Randolph
qui portoit le Comte de Mortoun , ne conſerva
que peu de tems une dignité ſans crédit.
Au fortird'un repas où il fut magnifiquement
traité par le Comte de Mortoun , il fut attaqué
d'un mal violent dont il mourut peu de
tems après , ce qui donna de grands foupcons
contre le Comte qui avoit été fon compétiteur.
Ce dernier fut enfin élu Régent par les
brigues des Anglois. Mieux ſecouru par Eliſabeth
que ſes Prédéceſſeurs , il extermina
la faction opoſée , mais il ne ſe preſſa pas
d'exécuter la promeſſe qu'il avoit faite de
remettre le Roi entre les mains de la Reine
d'Angleterre. Cette politique le brouilla
avec les Anglois ; ſa fierté & le mépris qu'il
eut pour la Nobleſſe lui firent perdre fatfection
des Ecoflois. Peu à peu on le mit
mal dans l'eſprit du Roi qui avançoit en
âge , il fut diſgracié par ce Prince , & finit
enfin ſes jours ſur un échafaut , & eut la tote
tranchée , comme complice de la mort du
feu Roi qu'avoit aſſaffiné Bothwel , ce qui
n'étoit qu'un prétexte.
On
DECEMBRE. 1744. 97
On vit alors la ſcene changer. L'Ecoffe
ſe trouva ſous la domination d'un jeune
Roi gouverné par deux Favoris que leur
faveur rendoit infolens , & que leur puiffance
enhardiſſoit à commettre toutes fortes
d'injuftices. Ces deux favoris étoient
Milord d'Aubonie qui fut bientôt après fait
Duc de Lénox , & Jacques Stuart qui fut
fait Comte d'Aran. L'on ne fut gueres mieux
fous leur regne que l'on avoit été juſques-là,
& l'on fut auſſi mécontent. Les Ecoffois
depuis long- tems n'étoient pas accoutumés
àſe borner à des murmures impuiſlans ; plufieurs
Seigneurs formerent le projet d'enlever
le Roi & l'exécuterent. Le Duc de
Lénox un des favoris ſe ſauva.
Ces Conjurés qui outrageoient fi cruellement
la perſonnede leurRoi, n'oublioient
aucune des démonſtrations extérieures du
reſpect dû à ſa dignité , & tandis qu'ils le
retenoient dans une étroite eaptivité , ils lui
préſenterent une humble Requéte par laquelle
ils le ſupplioient avec ſoumiſſion de
remédier aux déſordres de l'Etat ; contraſte
de reſpect & de violence qui rendoit l'injure
encore plus ſenſible.
Cette démarche hardie des Conjurés eut
une ſuite bien finguliere. Ils jugerent qu'il
étoit expédient d'aſſembler les Etats pour
délibérer ſur la maniere dont on devoit ſe
E
98 MERCURE DE FRANCE .
conduire. Les Etats répondirent que fentrepriſe
de Lothwen étoit également avantageuſe
au Roi , au Royaume & à la Religion.
C'eſt ce que le Roi reconnut lui-même
& l'on prit acte de ſa déclaration .
On ſent bienque les choſes ne pouvoient
ſubſiſter long - tems dans cet état. Lorſque
le Roi fut en liberté , trop foible pour punir
les rebelles , trop peu politique pour dillimuler
ſes juftes reſſentimens , il laiſſa connoître
qu'il ſentoit toute l'étendue de l'outrage
; & la crainte du chatiment entretint
chez les coupables l'eſprit de révolte. Nous
ne nous engagerons point à ſuivre Melvil
pas à pas dans le reſte de cesMémoires.
L'entrepriſe de Lothwen ne fut pas la ſeule
que Jacques VI eſſuya de la part de ſes ſujets.
Jamais Prince ne prouva mieux que de
bonnes intentions ne fuffiſent pas pourgouverner.
Il aimoit la vérité ,mais il ne ſçavoit
pas la connoître ; il écoutoit volontiers les
gens de bien , mais il croyoit ſes favoris.
Son gouvernement fut foible , & fon regne
toujours agité. Peu eſtimé , mal obéi , fouvent
trahi par ceux qu'il croioit ſes amis ,
il ſe vit toujours en bute aux factions , & ne
fut pas toujours le plus fort. Mépriſé par les
Anglois , il les vit enfin porter l'injure
comble par le fupplice de fa mere & ne put
ou ne voulut pas la vanger,
à fon
DECEMBRE. 1744 . 99
Melvil eſt un des moindres Acteurs de
ces Mémoires. Ce n'eſt point la partie la
plus ſaine d'une Nation qui joue les rôles
les plus éclatans dans les guerres civiles.
Melvil ſoutient dans ces factions le perſonnage
difficile d'un homme qui veut ſincérement
le bien public , mais qui le veut tout
ſeul. Toujours mal ſecondé , ſouvent traverfé
, il trouve autant d'obstacles à vaincre de
la part de fon parti que de la faction opoſée.
C'eſt un Pilote qui conduit ſeul un
grand vaiſſeau au milieu d'une mer orageufe,
tandis que le reſte de l'équipage loin de
l'aider s'occupe à briſer les mats , les cordages
& les voiles.
Qui croiroit après cela que cethommeſage
raconte de fang froid des contos puériles de
Sorciers , & deshiſtoires de ſabat qu'il donne
pour des faits autentiques. Plaignons la foibleffe
de l'eſprit humain. On a vu ſouvent
des hommes très-éclairés à tout autre égard
donner dans depareilles extravagances.Combien
n'ont pas été entétés des viſions de
l'Aftrologie judiciaire , pleins d'ailleurs de
connoiſſances bien digérées , & capables de
vues philoſophiques. Il leur arrivoit la même
choſe qu'au Héros de Cervantes qui raiſonnoit
de tout en homme ſenſé , pourvû qu'on
ne touchât point la corde de la Chevalerie.
Les Lettres de Marie Stuart font fi con
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
nues que nous nous diſpenſerons d'en parler.
Fermer
582
p. 105-109
Histoire Générale d'Allemagne par le R. P. Barre in 4o. 10 vol.
Début :
On nous promet incessament une Histoire Générale d'Allemagne avant & depuis l'établissement [...]
Mots clefs :
Ouvrage, Allemagne, Histoire, Empire, Projet, Cartes géographiques
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Histoire Générale d'Allemagne par le R. P. Barre in 4o. 10 vol.
Histoire Générale d'Allemagne par le R. P.
Barre in 40. 10 vol.
On nous promet inceſſament une Hiſtoire
Générale d'Allemagne avant & depuis l'établiſſement
de l'Empire juſqu'à l'Empereur
à préſent regnant , enrichie de notes hiftoriques
, & critiques , de differtations ſur les
points importans , de Généalogies des plus
il luftres maiſons . & de Cartes Géographiques
avec des vignettes & autres Gravures
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
en taille douce 10 vol. in 48. à Paris chez
Charles-Jean-Baptiste Deleſpine , & Jean-
Thomas Heriffant, Libraires, ruë S. Jacques.
Cet ouvrage eſt un morceau d'autant plus
intéreſſant que juſqu'à préſent nous n'avons
encore rien eu de fatisfaiſant fur cette matiere
; car on ne doit point regarder comme
Hiſtoire d'Allemagne , ce que Heiff nous a
donné. Son ouvrage eſt ſi informe , & fi peu
exact , qu'il ne peut être d'aucune utilité. Ce
n'eſt pas cependant qu'on ait manqué de
fecours pour traiter un ſujet ſi important ;
Il y a des ſources abondantes d'où l'on peut
tirer les connoiffances néceſſaires pour réuffir.
Mais cette même abondance a fans
doute rebuté juſqu'à preſent ceux qui auroient
pû tenter cette entrepriſe avec un
certain fuccès. En effet il faut convenir que
la multitude des Auteurs qu'on est obligé de
lire , & la quantité des receuils qu'il eſt néceſſairede
conſulter ſur un ſujet ſi vaſte font
autant d'obstacles effrayans qu'il n'eſt pas
facile de ſurmonter.
Le P. Barre Chanoine Régulier a eû
le courage de vaincre toutes les difficultés .
Ilalu , dit-il dans ſon projet, tous les Ecrivans
qui ont parlé de l'Allemagne en quelque
langue qu'ils ayent écrit : il a examiné attentivement
les immenfes recueils deMeſſieurs
Leibnitz , Luniz , Lidewig , Muratori , Græ-
1
DECEMBRE . 1744. 167
vius ,& toutes les autres collections qui ont
paru depuis celle de Jean Hervage publiée
en 1552. on voit qu'il a fallu du tems pour
une lecture de cette étendue , auffi lui at'elle
couté près de vingt-ans d'un travail
affidu dont il va enfin receuillir le fruit. S'il
regne dans le corps de l'ouvrage autant d'exactitude
, d'élegance &de préciſion que dans le
projet , il eſt à préſumer que les lecteurs les
plus difficiles auront lieu d'être contents.
On voit par le ſeul titre , que cet Auteur
prétend donner beaucoup d'étendue à ſon
Hiſtoire : le projet annonce qu'il doit remonter
juſqu'aux tems les plus reculés , & porter
la lumiere dans les tenebres méme de
l'antiquité , pour nous faire connoître la
premiere origine des Peuples Allemans.
Ces recherches plairont beaucoup fans
doute à nos Sçavans , peut-être auſſi ſeront-
elles du gout de ceux même qui ne
cherchent qu'à amuſer leur curiofité. Mais de
quelque façon que les commencemens ſoient
traités , je crois qu'on trouvera bien plusd'agremens
lorſqu'on ſera parvenu au tems de
Charlemagne , on verra le détail des differens
évenemens qui ont agité l'Empire ſous le
Regne de ce Prince , les révolutions qui
arriverent après ſa mort , les diviſions entre
les Princes d'Allemagne , & les ſecouffes
violentes qui ébranlent à diverſes repriſes le
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
corps de l'Empire , l'établiſſement de ſon
gouvernement tel que nous le voyons aujourd'hui
; les intérêts des differentes maiſons
qui ont poffedé cette couronne , & les mouvemens
qu'ils ont occaſionnés dans l'Empire.
Tout cela forme la matiere d'un long &
penible ouvrage dont l'exécution ſemble
exiger de la part du Public beaucoup de
reconnoiffance pour le ſavant Auteur qui
s'eſt chargé de cetravail difficile.
Si les Libraires tiennent la parole qu'ils
donnent à la fin du projet par rapport au
materiel de l'ouvrage , je veux dire le papier
& l'impreffion , on peut affurer que cette
Hiſtoire ſera une des plus belles éditions que
nous ayons eues depuis long-tems ; & peutêtreune
des moins couteuſes pour ceux qui
veulent s'en aſſurer davance des exemplaires.
Cet ouvrage de dix vol. in-4.. dont chaque
volume contiendra 750 pages & plus , ne
reviendra qu'à 72 liv. en feuilles dont on
paye 36 liv. en ſouſcrivant & les 36 liv.
reſtant en recevant les 10 vol. le prix eft
modique ent oi-même , mais il l'eſt biendavantage
ſi l'on fait reflexion que les volumes
déja confidérables par la matiere qui y eſt
traitée , feront enrichis de vignettes
Cartes Géographiques , de Plans de Batailles ,
en un mot de tous les agremens que lamain
d'un Artiſte habile & intelligent peut préter
de
DECEMBRE. 1744. 109
àune ouvrage pour la perfection duquel on
n'a voulu rien épargner.
Barre in 40. 10 vol.
On nous promet inceſſament une Hiſtoire
Générale d'Allemagne avant & depuis l'établiſſement
de l'Empire juſqu'à l'Empereur
à préſent regnant , enrichie de notes hiftoriques
, & critiques , de differtations ſur les
points importans , de Généalogies des plus
il luftres maiſons . & de Cartes Géographiques
avec des vignettes & autres Gravures
Ev
106 MERCURE DE FRANCE.
en taille douce 10 vol. in 48. à Paris chez
Charles-Jean-Baptiste Deleſpine , & Jean-
Thomas Heriffant, Libraires, ruë S. Jacques.
Cet ouvrage eſt un morceau d'autant plus
intéreſſant que juſqu'à préſent nous n'avons
encore rien eu de fatisfaiſant fur cette matiere
; car on ne doit point regarder comme
Hiſtoire d'Allemagne , ce que Heiff nous a
donné. Son ouvrage eſt ſi informe , & fi peu
exact , qu'il ne peut être d'aucune utilité. Ce
n'eſt pas cependant qu'on ait manqué de
fecours pour traiter un ſujet ſi important ;
Il y a des ſources abondantes d'où l'on peut
tirer les connoiffances néceſſaires pour réuffir.
Mais cette même abondance a fans
doute rebuté juſqu'à preſent ceux qui auroient
pû tenter cette entrepriſe avec un
certain fuccès. En effet il faut convenir que
la multitude des Auteurs qu'on est obligé de
lire , & la quantité des receuils qu'il eſt néceſſairede
conſulter ſur un ſujet ſi vaſte font
autant d'obstacles effrayans qu'il n'eſt pas
facile de ſurmonter.
Le P. Barre Chanoine Régulier a eû
le courage de vaincre toutes les difficultés .
Ilalu , dit-il dans ſon projet, tous les Ecrivans
qui ont parlé de l'Allemagne en quelque
langue qu'ils ayent écrit : il a examiné attentivement
les immenfes recueils deMeſſieurs
Leibnitz , Luniz , Lidewig , Muratori , Græ-
1
DECEMBRE . 1744. 167
vius ,& toutes les autres collections qui ont
paru depuis celle de Jean Hervage publiée
en 1552. on voit qu'il a fallu du tems pour
une lecture de cette étendue , auffi lui at'elle
couté près de vingt-ans d'un travail
affidu dont il va enfin receuillir le fruit. S'il
regne dans le corps de l'ouvrage autant d'exactitude
, d'élegance &de préciſion que dans le
projet , il eſt à préſumer que les lecteurs les
plus difficiles auront lieu d'être contents.
On voit par le ſeul titre , que cet Auteur
prétend donner beaucoup d'étendue à ſon
Hiſtoire : le projet annonce qu'il doit remonter
juſqu'aux tems les plus reculés , & porter
la lumiere dans les tenebres méme de
l'antiquité , pour nous faire connoître la
premiere origine des Peuples Allemans.
Ces recherches plairont beaucoup fans
doute à nos Sçavans , peut-être auſſi ſeront-
elles du gout de ceux même qui ne
cherchent qu'à amuſer leur curiofité. Mais de
quelque façon que les commencemens ſoient
traités , je crois qu'on trouvera bien plusd'agremens
lorſqu'on ſera parvenu au tems de
Charlemagne , on verra le détail des differens
évenemens qui ont agité l'Empire ſous le
Regne de ce Prince , les révolutions qui
arriverent après ſa mort , les diviſions entre
les Princes d'Allemagne , & les ſecouffes
violentes qui ébranlent à diverſes repriſes le
Evj
108 MERCURE DE FRANCE.
corps de l'Empire , l'établiſſement de ſon
gouvernement tel que nous le voyons aujourd'hui
; les intérêts des differentes maiſons
qui ont poffedé cette couronne , & les mouvemens
qu'ils ont occaſionnés dans l'Empire.
Tout cela forme la matiere d'un long &
penible ouvrage dont l'exécution ſemble
exiger de la part du Public beaucoup de
reconnoiffance pour le ſavant Auteur qui
s'eſt chargé de cetravail difficile.
Si les Libraires tiennent la parole qu'ils
donnent à la fin du projet par rapport au
materiel de l'ouvrage , je veux dire le papier
& l'impreffion , on peut affurer que cette
Hiſtoire ſera une des plus belles éditions que
nous ayons eues depuis long-tems ; & peutêtreune
des moins couteuſes pour ceux qui
veulent s'en aſſurer davance des exemplaires.
Cet ouvrage de dix vol. in-4.. dont chaque
volume contiendra 750 pages & plus , ne
reviendra qu'à 72 liv. en feuilles dont on
paye 36 liv. en ſouſcrivant & les 36 liv.
reſtant en recevant les 10 vol. le prix eft
modique ent oi-même , mais il l'eſt biendavantage
ſi l'on fait reflexion que les volumes
déja confidérables par la matiere qui y eſt
traitée , feront enrichis de vignettes
Cartes Géographiques , de Plans de Batailles ,
en un mot de tous les agremens que lamain
d'un Artiſte habile & intelligent peut préter
de
DECEMBRE. 1744. 109
àune ouvrage pour la perfection duquel on
n'a voulu rien épargner.
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583
p. 123-130
Journal de Henri III, Extrait, [titre d'après la table]
Début :
JOURNAL DE HENRY III, Roi de France & de Pologne, ou Memoires pour [...]
Mots clefs :
Henri III, Journal, Roi, Volume, Règne, Remarques, Henri IV, Pierre de L'Estoile
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Journal de Henri III, Extrait, [titre d'après la table]
JOURNAL DE HENRY III , Roide
France & de Pologne , ou Memoires pour
ſervir à l'Hiſtoire de France , par M. Pierre
de l'Etoille. Nouvelle Edition , accompagnée
de Remarques Hiſtoriques , & des Pieces
manufcrites les plus curieuſes de ce Regne.
in- 8 . à la Haye, & fe trouvent à Paris chés la
Veuve Gandouin , Quai des Auguſtins à la
Belle Image. 5 vol.
Le Journal du Roi Henry III. eſt un
Ouvrage fi connu & fi eſtimé pour l'Hiſtoire
du XVI. fiécle , qu'il eſt inutile d'en retracer
ici l'éloge , il ſuffit de faire connoître
ce qu'il y a de curieux & de fingulier dans
cette nouvelle Edition , & ce qui la diftingue
des autres. Les anciennes ne contenoient
qu'un Extrait du véritable Journal
du Roi Henry III. dont le Regne agité
par les plus étranges factions , fut enfin
terminé par la plus triſte cataftrophe.
Cet Extrait avoit été fait par M. Servin , Avocat
Général au Parlement de Paris , ſous les
Régnes de Henri III. & de Henri IV. C'eſt
ce qu'on a imprimé juſqu'ici dans plus de
20 Editions qui en ont paru depuis l'an 1620,
mais ce Journal paroît ici ſous une forme
plus exacte & plus complette qu'on ne l'avoit
eu.
Le nouvel Editeur de ce Livre ne s'eſt
pas contenté de l'Extrait de M. Servin, dont
Fij
124 MERCURE DE FRANCE ,
le travail , quoique bon , étoit fort imparfait
en comparaiſon de l'Original. Cet Original
contient les Mémoires de M. de l'Etoille
, Audiencier en la Grande Chancellerie
du Palais , mort en 1611. Nous ſommes
redevables de la publication de cet Ouvrage
aux foins de M. Jean Godefroy , qui
eſt mort en 1732 Procureur du Roi au
Bureau des Finances de Lille, & Garde des
Archives des Comtes de Flandres. Ce fut en
1719 que cet habile & vertueux Citoyen
fit paroître ce Journal ſous le titre de Mémoires
pour ſervir à l'Hiſtoire de France ,
par M. de l'Etoille , in- 8. 2 volumes. On
ne publie aujourd'hui que la partie qui regarde
le Régne de Henri III , celle qui
traite du Régne de Henri IV a été de nouveau
publiée en 1741 en 4 volumes in-8 .
mais beaucoup plus complette , que ne l'avoit
eu M. Godefroy. On y voit d'amples
remarques & des Pieces fort curieuſes. Par
ce moyen nous avons les Mémoires de M.
de l'Etoille preſque auſſi entiers qu'il les
ayoit faits lui-méme .
Voici ce qui ſe trouve de plus remarquable
dans cette nouvelle Edition. Celui
qui en a pris foin ne s'eſt pas contenté de
publier l'Ouvragetel qu'il eſt ſorti des mains
du premier Auteur, il s'eſt encore charge
de le revoir ſur les differentes Editions , &
DECEMBRE. 1744. 125
fur quelques Manufcrits du tems. Des remarques
utiles & intereffantes accompagnent
le Journal & font placées immédiatement
fous le Texte. Cette partie forme le premier
& la moitié du ſecond volume de cette
Collection. Cependant comme les Mémoires
de M. de l'Etoille commencent à l'an
1515 , & marchent fort rapidement juſqu'à
l'an 1574 , que mourut le Roi Charles IX
frere & prédéceſſeur de Henri III , le nouvel
Editeur a cru pouvoir ſemer legerement
ſur cette partie préliminaire quelques notes
& y joindre même quelques Pieces. La
premiere regarde le Régne de François I;
c'eſt une Lettre fort curieuſe , où ce Prince
fait à Madame Louiſe de Savoye ſa Mere,
une Relation fort exacte de la fameuſe Ba
taille de Marignan. Les autres Monumens de
ce Volume traitent de la fatale Journée de la
Saint Barthelemy en 1572 , & le volume
finit par la Tragédie de l'Amiral de Coligny
, morceau rare & fingulier qui ſeul ſe
vendoit plus cher qu'on ne fait les cinq
Volumes de cette Collection .
Le ſecond volume qui renferme la ſuite
du Journal , eſt accompagné de notes
plus abondantes. Il eſt vrai que l'année
1587 & les fuivantes , furent des tems de
criſe où ſe paſſerent les plus étranges révolutions
de ce Regne , cette partie eſt ſui-
Fiij
26 MERCURE DE FRANCE.
,
vie de cinq piéces affés curieuſes.; outre le
Diſcours merveilleux fur atherine de Medicis
, Satyre aigre & mordicante qui reparoît
ici décorée de quelques obſervations
où ſe trouve encore la Bibliotheque de Madame
de Montpenſier , dont les remarques
qui font de M. Godefroy ne font pas moins
de plaifir que les Titres ingenieux des Livres
qu'on yannonce , ces prétendus Livres
dévelopent l'Hiſtoire ſecrette de ces tems
orageux , mais le morceau le plus curieux
de ce volume , eſtun Journal d'un Ligueur ,
tiré des Manufcrits de la Bibliotheque de
Sa Majefté. Il s'étend depuis le 24 Decembre
1588 , juſqu'au dernier Avril 1589 ;
ce Journal mérite l'attention des Amateurs ,
par le fanatiſme de la Ligue qu'on y voit
regner , & qui ſeroit peut-être incroyable ,
ſi l'on ne ſçavoit par d'autresMonumens
juſqu'où les peuples abuſés & ſéduits font
capables de porter leurs extravagances.
Le troiſieme-volume de cette Collection ,
contient 49 piéces qui ſervent de preuves
aux faits les plus eſſentiels du Journal, Elles
font toutes extrémement curieuſes & fingulieres
, & tout au plus y en avoit -il 8 ou
9 , qui euſſent déja paru , les 40 autres
font tirées des Manufcrits authentiques ,
foit de la Bibliotheque du Roi , foit de celle
de l'Abbaye Royale de faint Germain des
DECEMBRE. 1744 127
Près , foit enfin des Manufcrits de M. Dupuis,
poffedés aujourd'hui par M.Joli de Fleuri,
Procureur Général du Parlement,qui ſe fait
un plaiſir de les communiquer généreuſement
au Sçavans. Ce que l'on diftingue le
plus parmi tous ces Monumens , font quel
ques Traités d'Alliance avec le Grand Seigneur
, par leſquels le Roi Henri III. obtient
des avantages conſidérables pour le
Commerce de la Nation Françoiſe dans
les Echelles du Levant : le Journal des premiers
Etats de Blois en 1576 par le Duc
de Nevers , la mort de Henri I. Prince de
Condé , empoisonné en 1588 , la Relation
de la mort des Guiſes , fur la fin de la
même année , ne font pas les endroits les
moins inſtructifs de ce volume , qui finit
par la Guiſiade de Pierre Matthieu , & qui
n'étoit ni moins rare ni moins recherchée que
celle de l'Admiral de Coligni.
Le quatriéme volume renferme des piéces
d'un tout autre genre. La deſcription de
l'Ifle des Hermaphrodites eſt une Satyre
affés ingenieuſe du Regne de Henri III. Il
y paroît avec ſes Favorisdans des ſituations
peu avantageuſes. Les autres Monumens qui
rempliffent ce volume,regardent le Roi Henri
IV.; toutes ces pieces accompagnoient les
dernieres Editions du Journal de Henri III.
Teile est l'Hiftoire des amours du grand Al-
Fiuj
428 MERCURE DE FRANCE.
candre, les Lettres à Madame de Beaufort &
à la Marquiſe de Verneuil;l'ingénieuſe apologie
de cegrand Roi , le Divorce Satyrique ,
piece dont les faits paroiſſent portés audelà
des juſtes bornes de l'Hiſtoire , qui ne
ſe permet pas autant de médiſance ; enfin
on y voit le Recueil des paroles remarquables
de ce Prince , petit Ouvrage dont
nous ſommes redevables à M. de Perefixe ,
qui avant que d'être Archevêque de Paris ,
fut Precepteur du feu Roi Louis XIV. On
a cru devoir mettre ce Recueil dans cette
Collection , parce qu'il manque dans la plûpart
des Editions de la vie de Henri IV. , qui
paſſe ſous le nom de M. de Perefixe , il faut
avouer cependant que dans cette Edition
on a augmenté ce Recueil de quelques actions
d'éclat qui font honneur à ce Prince ,
& comme on a joint aux Lettres de Henri
IV. dix-neuf Lettres de ce Prince qui n'avoient
point encore paru , & qui font copiées
ſur les Originaux , on les a rangées
toutes dans l'ordre Chronologique.
Enfin le cinquiéme volume de cette nouvelle
Edition renferme une piéce connue depuis
long-tems. C'eſt la Confeffion Catholique
de Sanci. D'aubigné , qui en eſt l'Auteur
, y a donné carriere à fon imagination&
à fon eſprit Satyrique. Nicolas de
Harlay Sancy , qui eſt le but de cette SaDECEMBRE,
1744 129
tyre valoit infiniment mieux que D'aubigné ,
il n'ya point de comparaiſon à faire, ce dernier
avoit beaucoup d'eſprit,mais peu de prudence
& de retenuë , il plaifoit pour quelques
momens par ſes vivacités & ſon feu , au lieu
que Sancy avoit beaucoup de fens & de
jugement , c'étoit veritablement un grand
homme d'Etat , & qui a rendu des ſervices
eſſentiels aux Rois Henri III. & Henri IV.
Il étoit ſage & difcret , & a fouffert ſes difgraces
en vrai Philoſophe , & s'il eſt permis
dedire ce qu'on penſe d'un pareil Ouvrage
, il eſt moins eſtimé par lui-même que
par les ſçavantes & curieuſes remarques dont
il a été illuſtré par M. le Duchat , célebre
Refugié François à Berlin ; ce Sçavant y
developpe par l'Hiſtoire beaucoup de faits
finguliers de ces tems orageux , mais dans
cette Edition l'on a joint aux remarques de
Mrs. le Duchat & Godefroy quelques obſervations
particulieres , qui ne font aucun
tort à cet Ouvrage.
Enfin on peut dire que l'Edition nouvelle
du Journal de Henri III. que l'on annonce
ici , eſt la plus complette & la plus
curieuſe que nous ayons de cet Ouvrage ,
il ſeroit à ſouhaiter que les beaux Monumens
de notre Hiſtoire fufſent auſſi bien
éclaircis , c'eſt une juſtice que l'on ne ſçauroit
s'empêcher de rendre à l'Editeur .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE. 4
Le Libraire de fon côté a pris ſoin de
ſa reputation , car on peut affurer qu'il n'y
a guere d'Ouvrage plus magnifiquement
imprimés. La veuve Gandouin , Libraire
près l'Egliſe des Grands Auguſtins , chés
qui l'on trouve cette nouvelle Edition , a
reçû pareillement d'Hollande le Journal de
Henri IV. in- 8 °. en 4 volumes , accompagné
de remarques très inſtructives & de
piéces fort curieuſes ſur le Regne de ce
Grand Roi.
France & de Pologne , ou Memoires pour
ſervir à l'Hiſtoire de France , par M. Pierre
de l'Etoille. Nouvelle Edition , accompagnée
de Remarques Hiſtoriques , & des Pieces
manufcrites les plus curieuſes de ce Regne.
in- 8 . à la Haye, & fe trouvent à Paris chés la
Veuve Gandouin , Quai des Auguſtins à la
Belle Image. 5 vol.
Le Journal du Roi Henry III. eſt un
Ouvrage fi connu & fi eſtimé pour l'Hiſtoire
du XVI. fiécle , qu'il eſt inutile d'en retracer
ici l'éloge , il ſuffit de faire connoître
ce qu'il y a de curieux & de fingulier dans
cette nouvelle Edition , & ce qui la diftingue
des autres. Les anciennes ne contenoient
qu'un Extrait du véritable Journal
du Roi Henry III. dont le Regne agité
par les plus étranges factions , fut enfin
terminé par la plus triſte cataftrophe.
Cet Extrait avoit été fait par M. Servin , Avocat
Général au Parlement de Paris , ſous les
Régnes de Henri III. & de Henri IV. C'eſt
ce qu'on a imprimé juſqu'ici dans plus de
20 Editions qui en ont paru depuis l'an 1620,
mais ce Journal paroît ici ſous une forme
plus exacte & plus complette qu'on ne l'avoit
eu.
Le nouvel Editeur de ce Livre ne s'eſt
pas contenté de l'Extrait de M. Servin, dont
Fij
124 MERCURE DE FRANCE ,
le travail , quoique bon , étoit fort imparfait
en comparaiſon de l'Original. Cet Original
contient les Mémoires de M. de l'Etoille
, Audiencier en la Grande Chancellerie
du Palais , mort en 1611. Nous ſommes
redevables de la publication de cet Ouvrage
aux foins de M. Jean Godefroy , qui
eſt mort en 1732 Procureur du Roi au
Bureau des Finances de Lille, & Garde des
Archives des Comtes de Flandres. Ce fut en
1719 que cet habile & vertueux Citoyen
fit paroître ce Journal ſous le titre de Mémoires
pour ſervir à l'Hiſtoire de France ,
par M. de l'Etoille , in- 8. 2 volumes. On
ne publie aujourd'hui que la partie qui regarde
le Régne de Henri III , celle qui
traite du Régne de Henri IV a été de nouveau
publiée en 1741 en 4 volumes in-8 .
mais beaucoup plus complette , que ne l'avoit
eu M. Godefroy. On y voit d'amples
remarques & des Pieces fort curieuſes. Par
ce moyen nous avons les Mémoires de M.
de l'Etoille preſque auſſi entiers qu'il les
ayoit faits lui-méme .
Voici ce qui ſe trouve de plus remarquable
dans cette nouvelle Edition. Celui
qui en a pris foin ne s'eſt pas contenté de
publier l'Ouvragetel qu'il eſt ſorti des mains
du premier Auteur, il s'eſt encore charge
de le revoir ſur les differentes Editions , &
DECEMBRE. 1744. 125
fur quelques Manufcrits du tems. Des remarques
utiles & intereffantes accompagnent
le Journal & font placées immédiatement
fous le Texte. Cette partie forme le premier
& la moitié du ſecond volume de cette
Collection. Cependant comme les Mémoires
de M. de l'Etoille commencent à l'an
1515 , & marchent fort rapidement juſqu'à
l'an 1574 , que mourut le Roi Charles IX
frere & prédéceſſeur de Henri III , le nouvel
Editeur a cru pouvoir ſemer legerement
ſur cette partie préliminaire quelques notes
& y joindre même quelques Pieces. La
premiere regarde le Régne de François I;
c'eſt une Lettre fort curieuſe , où ce Prince
fait à Madame Louiſe de Savoye ſa Mere,
une Relation fort exacte de la fameuſe Ba
taille de Marignan. Les autres Monumens de
ce Volume traitent de la fatale Journée de la
Saint Barthelemy en 1572 , & le volume
finit par la Tragédie de l'Amiral de Coligny
, morceau rare & fingulier qui ſeul ſe
vendoit plus cher qu'on ne fait les cinq
Volumes de cette Collection .
Le ſecond volume qui renferme la ſuite
du Journal , eſt accompagné de notes
plus abondantes. Il eſt vrai que l'année
1587 & les fuivantes , furent des tems de
criſe où ſe paſſerent les plus étranges révolutions
de ce Regne , cette partie eſt ſui-
Fiij
26 MERCURE DE FRANCE.
,
vie de cinq piéces affés curieuſes.; outre le
Diſcours merveilleux fur atherine de Medicis
, Satyre aigre & mordicante qui reparoît
ici décorée de quelques obſervations
où ſe trouve encore la Bibliotheque de Madame
de Montpenſier , dont les remarques
qui font de M. Godefroy ne font pas moins
de plaifir que les Titres ingenieux des Livres
qu'on yannonce , ces prétendus Livres
dévelopent l'Hiſtoire ſecrette de ces tems
orageux , mais le morceau le plus curieux
de ce volume , eſtun Journal d'un Ligueur ,
tiré des Manufcrits de la Bibliotheque de
Sa Majefté. Il s'étend depuis le 24 Decembre
1588 , juſqu'au dernier Avril 1589 ;
ce Journal mérite l'attention des Amateurs ,
par le fanatiſme de la Ligue qu'on y voit
regner , & qui ſeroit peut-être incroyable ,
ſi l'on ne ſçavoit par d'autresMonumens
juſqu'où les peuples abuſés & ſéduits font
capables de porter leurs extravagances.
Le troiſieme-volume de cette Collection ,
contient 49 piéces qui ſervent de preuves
aux faits les plus eſſentiels du Journal, Elles
font toutes extrémement curieuſes & fingulieres
, & tout au plus y en avoit -il 8 ou
9 , qui euſſent déja paru , les 40 autres
font tirées des Manufcrits authentiques ,
foit de la Bibliotheque du Roi , foit de celle
de l'Abbaye Royale de faint Germain des
DECEMBRE. 1744 127
Près , foit enfin des Manufcrits de M. Dupuis,
poffedés aujourd'hui par M.Joli de Fleuri,
Procureur Général du Parlement,qui ſe fait
un plaiſir de les communiquer généreuſement
au Sçavans. Ce que l'on diftingue le
plus parmi tous ces Monumens , font quel
ques Traités d'Alliance avec le Grand Seigneur
, par leſquels le Roi Henri III. obtient
des avantages conſidérables pour le
Commerce de la Nation Françoiſe dans
les Echelles du Levant : le Journal des premiers
Etats de Blois en 1576 par le Duc
de Nevers , la mort de Henri I. Prince de
Condé , empoisonné en 1588 , la Relation
de la mort des Guiſes , fur la fin de la
même année , ne font pas les endroits les
moins inſtructifs de ce volume , qui finit
par la Guiſiade de Pierre Matthieu , & qui
n'étoit ni moins rare ni moins recherchée que
celle de l'Admiral de Coligni.
Le quatriéme volume renferme des piéces
d'un tout autre genre. La deſcription de
l'Ifle des Hermaphrodites eſt une Satyre
affés ingenieuſe du Regne de Henri III. Il
y paroît avec ſes Favorisdans des ſituations
peu avantageuſes. Les autres Monumens qui
rempliffent ce volume,regardent le Roi Henri
IV.; toutes ces pieces accompagnoient les
dernieres Editions du Journal de Henri III.
Teile est l'Hiftoire des amours du grand Al-
Fiuj
428 MERCURE DE FRANCE.
candre, les Lettres à Madame de Beaufort &
à la Marquiſe de Verneuil;l'ingénieuſe apologie
de cegrand Roi , le Divorce Satyrique ,
piece dont les faits paroiſſent portés audelà
des juſtes bornes de l'Hiſtoire , qui ne
ſe permet pas autant de médiſance ; enfin
on y voit le Recueil des paroles remarquables
de ce Prince , petit Ouvrage dont
nous ſommes redevables à M. de Perefixe ,
qui avant que d'être Archevêque de Paris ,
fut Precepteur du feu Roi Louis XIV. On
a cru devoir mettre ce Recueil dans cette
Collection , parce qu'il manque dans la plûpart
des Editions de la vie de Henri IV. , qui
paſſe ſous le nom de M. de Perefixe , il faut
avouer cependant que dans cette Edition
on a augmenté ce Recueil de quelques actions
d'éclat qui font honneur à ce Prince ,
& comme on a joint aux Lettres de Henri
IV. dix-neuf Lettres de ce Prince qui n'avoient
point encore paru , & qui font copiées
ſur les Originaux , on les a rangées
toutes dans l'ordre Chronologique.
Enfin le cinquiéme volume de cette nouvelle
Edition renferme une piéce connue depuis
long-tems. C'eſt la Confeffion Catholique
de Sanci. D'aubigné , qui en eſt l'Auteur
, y a donné carriere à fon imagination&
à fon eſprit Satyrique. Nicolas de
Harlay Sancy , qui eſt le but de cette SaDECEMBRE,
1744 129
tyre valoit infiniment mieux que D'aubigné ,
il n'ya point de comparaiſon à faire, ce dernier
avoit beaucoup d'eſprit,mais peu de prudence
& de retenuë , il plaifoit pour quelques
momens par ſes vivacités & ſon feu , au lieu
que Sancy avoit beaucoup de fens & de
jugement , c'étoit veritablement un grand
homme d'Etat , & qui a rendu des ſervices
eſſentiels aux Rois Henri III. & Henri IV.
Il étoit ſage & difcret , & a fouffert ſes difgraces
en vrai Philoſophe , & s'il eſt permis
dedire ce qu'on penſe d'un pareil Ouvrage
, il eſt moins eſtimé par lui-même que
par les ſçavantes & curieuſes remarques dont
il a été illuſtré par M. le Duchat , célebre
Refugié François à Berlin ; ce Sçavant y
developpe par l'Hiſtoire beaucoup de faits
finguliers de ces tems orageux , mais dans
cette Edition l'on a joint aux remarques de
Mrs. le Duchat & Godefroy quelques obſervations
particulieres , qui ne font aucun
tort à cet Ouvrage.
Enfin on peut dire que l'Edition nouvelle
du Journal de Henri III. que l'on annonce
ici , eſt la plus complette & la plus
curieuſe que nous ayons de cet Ouvrage ,
il ſeroit à ſouhaiter que les beaux Monumens
de notre Hiſtoire fufſent auſſi bien
éclaircis , c'eſt une juſtice que l'on ne ſçauroit
s'empêcher de rendre à l'Editeur .
Fv
130 MERCURE DE FRANCE. 4
Le Libraire de fon côté a pris ſoin de
ſa reputation , car on peut affurer qu'il n'y
a guere d'Ouvrage plus magnifiquement
imprimés. La veuve Gandouin , Libraire
près l'Egliſe des Grands Auguſtins , chés
qui l'on trouve cette nouvelle Edition , a
reçû pareillement d'Hollande le Journal de
Henri IV. in- 8 °. en 4 volumes , accompagné
de remarques très inſtructives & de
piéces fort curieuſes ſur le Regne de ce
Grand Roi.
Fermer
584
p. 200-212
MORTS.
Début :
LE 16 Decembre mourut à Bruxelles Marie-Anne-Eleonore-Willemine-Josephe Archiduchesse d'Autriche [...]
Mots clefs :
Roi, Chevalier, Lieutenant, Duc, Prince, Armées, Maréchal, Pair de France, Duchesse de Ventadour, Maison
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : MORTS.
MORTS
L
E 16 Decembre mourut àBruxelles Marie-
Anne-Eleonore-Willelmine-Joſephe
Archiducheſſe d'Autriche Gouvernante des
Païs-Bas agée de 26 ans 3 mois & deux
jours,étant néo le 14 du mois de Septembre
de l'année 1718 , ſans laiſſer d'Enfans du
Prince Charles Alexandre de Lorraine , avec
lequel elle avoit été mariée le 7 Janvier de
l'année 1744; elle étoit Soeur puînée de la
Reine de Hongrie Epouſe du Grand Duc
de Toſcane Frere ainé du Prince Charles ,
& la ſeule reſtante aujourd'hui de l'Augufte
Maiſon d'Autriche.
書
Le 26 il arriva à Paris un courier dépeché
à Son AlteſſeRoyale Madame la Duchefſe
d'Orléans par l'Abbeffe de Remire -
mont pour informer cette Princeſſe que la
Ducheſſe Douairiere de Lorraine étoi morte
à Commercy le 23 agée de 68 ans ,
3 mois & 10 jours , étant née à S. Cloud le
13 Septembre 1676 , elle ſe nommoit Elfabeth
Charlotte , & étoit fille de feu Monfieur
( Philippe de France , ) & Frere de Louis
XIV , mort le 9 mai 1701 & d'Elifabeth
DECEMBRE. 1744 . 201
Charlotte de Baviere Palatine du Rhin fa
ſeconde Femme morte le 8 Decembre 1722
Elle àvoit été mariée le 13 Octobre 1698
avec Léopold Joſeph Charles Duc de Lorraine
& de Bar ; elle en étoit reſtée veuve le
27 Mai 1729 , & de ce mariage étoient nés
5 Princes & 8 Princeſſes dont il ne reſte
que François Etienne GrandDuc de Tofcane
né le 22 Septembre 1708 marié depuis
le 12 Fevrier 1736 avec Marie-Théreſe
Walburge Amelie-Chriftine Archiducheſſe
d'Autriche aujourd'hui Reine de Hongrie
, Charles Alexandre de Lorraine appellé
le Prince Charles né le 12 Decembre
1712, Généraliſſime des armées de la Reine
de Hongrie ſa belle--Soeur , & 3 Anne Charlotte
de Lorraine née le 17 Mai 1714, Abbeſſe
de Remiremont depuis le 7 mai 1738 .
Voyez pour l'Etat preſent de la Maiſon de
Lorraine le vol. 4des Souverains du Monde
fol 450 .
د
Le 3 Novembre Honorine Charlotte de
Berghes femme depuis le 17 Mars
1715 de Louis Joſeph d'Albert , Prince de
Grimberghen & du S. Empire , Conſeiller
d'Etat actuel & privé de l'Empereur , Feldt
Maréchal des armées de Sa Majesté Impériale
, Colonel de ſon Régiment des Gardes
(
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
à pied & fon Ambaſſadeur Extraordinaire
auprès du Roi , mourut à Paris dans la
ſoixante-quatrième année de ſon âge. Elle
avoit été Chanoineſſe de Mons ; elle étoit
Niéce de Georges Louis de Berghes Evéque
& Prince de Liége & du S. Empire ,
mort le 4 Decembre 1743. Elle étoit
fille de Philippe François de Berghes
Prince de Berghes , Chevalier de la Toifon
d'Or, & Gouverneur de Bruxelles , mort le
13 Septembre 1704 & , de Marie Jacqueline
de Lalain , & avoit eu de ſon Mariage
avec M. le Prince de Grimberghen de la
Maiſon d'Albert Luynes , & oncle de M.
le Maréchal Duc de Chaulnes dont la mort
va être raportée ſous le du préſent mois
Théreſe Pelagie d'Albert Luynes , née Princeffe
de Grimberghen en 1722 , mariée le
25 Janvier 1735 avec Marie Charles Louis
d'Albert à préſent Duc de Chevreuſe fon
coufin du 4 au deuxième dégré , & morte
fans enfans les Juillet 1736. La Maiſon
de Berghes eſt une branche des Anciens
Ducs de Brabant connue ſous le nom de
Glimes & marquée entre les plus grandes
Maiſons du Pays , par ſes alliances, par fon
illuſtration , & par l'entrée qu'elle a eu de
tous les tems dans les. Chapitres les plus
nobles ; elle porte pour armes coupé au 1.
de ſable à un Lion d'Or parti d'Or à 3 pals
DECEMBRE. 1744. 203
de gueules ; au deuxième de Sinople à 3 Lozanges
d'argent poſées deux & une : voyez
les Souverains du monde , imprimés à Paris
en 1734 vol. 1. fol. 320.
Le 9 Louis Auguſte d'Albert d'Ailly Duc
de Chaulnes , Pair & Maréchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , Vidame d'Amiens
, Gouverneur de la même Ville &
de celle de Corbie , & ci-devant Capitaine
Lieutenant des Chevau - legers de la Garde
de ſa Majesté ,mourut à Paris agé de 67
ans , étant né le 22 Decembre 1676 du
Mariage de Charles Honoré d'Albert Duc
de Luynes , de Chevreuſe & de Chaulnes ,
Pair de France Gouverneur & Lieutenant
Genéral pour le Roi de la Province de Guyenne,
Chevalier des Ordres de Sa Majesté, LieutenantGénéral
de fes armées & Capitaine
Lieutenant des Chevau - legers de la Garde ,
mort le 6Novembre 1712 , &de JeanneMa-
-rieColbert morte le 26 Juin 1732. Il commença
à ſervir dans la ſeconde Compagnie
des Mouſquetaires en 1693 , fut depuis fucceſſivement
Lieutenant dans le Régiment
du Roi Infanterie en 1694 , Capitaine dans
le même Régiment en 1695 , Colonel d'un
Régiment d'Infanterie la même année , Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons ,
par lamort du Chevalier d'Albert tué à Car
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
py le 9 Juillet 1701. Il traita de la Charge
de Sous-Lieutenant de la Compagnie des
Chevau - legers de la Garde du Roi en
1702 , fut fait Brigadier le 10 Fevrier
1704 & fut pourvu le 2 Novembre de la
même année de la Charge de CapitaineLieutenant
de la même Compagnie des Chevaulegers
par la mort du Duc de Montfort fon
frere ainé; il fut fait Maréchal de Camp le
19 Juin 1708 , Lieutenant Général des armées
du Roi le 8 Mars 1718 , & fut nommé
Chevalier desOrdres & reçu le 3 Juin 1724:
il eut au mois Février 1729 les Gouvernements
des Villes d'Amiens & de Corbie , fut
nommé au mois d'Avril 1734 pour être employé
dans l'armée d'Allemagne en qualité
de Lieutenant Général, dont il fit la fonction
au fiége de Philifbourg , de même que dans
la campagne de 1735 dans la même armée,
enfin ſes Services lui firent mériter le bâton
de Maréchal de France à la promotion du 11
Fevrier 1741 ; il avoit été marié le 22 Fevrier
1704 avec Marie Anne Romaine de
Beaumanoir Lavardin, fille de Henri Charles
de Beaumanoir Marquis de Lavardin, Che
valier des Ordres du Roi, Lieutenant Géné-
-ral des armées de Sa Majefté & au Gouvernement
de la Haute & Baffe Bretagne &
ei-devant fon Ambaſſadeur Extraordinaire
à Rome , & d'Anne Louiſe Marie de Noailles;
de ce Mariage font né entre-autres EnDECEMBRE.
1744. 205
y
fans 1. Louis Marie d'Albert d'Ailly , Vidame
d'Amiens recu en ſurvivance de ſon pere
le 5 Avril 1717 enla Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des Chevaulegers
de la Garde du Roi, mort ſans être
marié en 1724.2.Charles- François d'Albert
d'Ailly Ducde Picquigny , Pair de France
Capitaine Lieutenant de la Compagnie des
Chevau-legers de la Garde du Roi parla
démiffion de ſon Pere , mort le 14 Juillet
1731 ne laiffant qu'une fille morte à l'âge
de fix ans le 13 Mai 1736 , 3. Michel Ferdinand
d'Albert d'Ailly Duc de Picquigny ,
à préſent de Chaulnes , Pair de France , Ca-
• pitaine Lieutenant des Chevaux- legers de la
Garde du Roi ſur la démiſſion de fon Pere
du 19 Fevrier 1735 , & Maréchal des Camps
& armées du Roi du ... Juin 1743 , marié depuis
le 25 Fevrier 1734 avec Anne Joſephe
Bonnier Fille de Joſeph Bonnier Baron de
la Mofſon près Montpellier, Secretaire du
Roi & Treforier Général des Etats de Languedoc,&
d'Anne Melon,dont il a un fils, âgé
de 3 à 4 ans en 1744 : voyez la Généalogie
de la Maiſon d'Albert dans l'Hiſtoire des
Grands Officiers de la Couronne vol 4 fol
263.
Le 12 Eminentiſſeme & Reverendiffime
• Monſeigneur Leon Potier de Gefures , Cardinal
, Prêtre de la Sainte Egliſe Romaine
ancien Patriarche - Archevêque de Bour-
و
106 MERCURE DE FRANCE.
ges , Primat des Aquitaines , Commandeur
des Ordres du Saint Eſprit du 3 Juin 1724,
Abbé Commandataire des Abbayes de Saint
Amand Ordre de S. Benoist Diocéſe de
Tournay depuis 1720,de S. Landelin de
Creſpin Ordre de S. Benoît Diocèſe de Cambray
depuis 1725, de S. Pierre d'Auri sc
Diocèſe de S. Flour depuis 1679 , de Notre-
Dame de Bernay O. S. B. Diocèſe de Lizieux
depuis 1666 , de l'Archimonaftere S.
Remy de Reims O. S. B. depuis l'an 1729 ,
cidevant Conſeiller auConſeildeConſcience,
mourut à Paris dans la quatre-vingt huitieme
année de fon âge étantné le 15 Août 1656 .
Il avoit été nommé à l'Archevêché de Bourges
le 29 mai 1694, & fut créé CardinalPrétre
par le PapeClement XI ſur la nomination
duRoi de Pologne le 29 Mai 1719. Il étoit
fils puîné de LeonPotier Duc de Geſvres Pair
de France Chevalier des Ordres du Roi, Premier
Gentilhomme de la hambre de SaMajeſté,
Lieutenant Général de ſes armées, Gouverneur
de laVille de Paris,mort le 9Decembre
1704, &deMarie- Françoiſe-Angélique
Duval de Fontenay Mareuil ſa premiere femme
, morte le 4 Octob. 1702 : le Frere aîné
de M. le Cardinal de Geſvres , étoit François-
Bernard Potier deGeſvres Duc de Trémes
Pair de France,Chevalier des Ordres du Roi ,
Premier Gentilhomme de ſa Chambre , &
DECEMBRE. 1744. 207
Brigadier de ſes armées , Gouverneur de la
Ville de Paris , mort le 12 Avril 1739 ,
laiſſant de fon mariage avec Marie Magdeleine-
Louiſe-Genevieve de Seigliere deBoisfranc
morte le 3 Avril 1702 , 1. François
Joachim - Bernard Potier Duc de Geſvres
Pair de France né le 29 Septembre 1692 ,
Chevalier des Ordres du Roi , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre , Gouverneur de
la Ville de Paris , 2. Louis - Leon Potier
Comte de Trêmes , né le 28 Juillet 1695 ,
Maréchal des Camps & armées du Roi ,marié
depuis le 26 Avril 1729 avec Eléonore
Marie de Montmorency Luxembourg fille
de M. le Maréchal de Montmorency & de
laquelle il n'a qu'un fils, appellé le Marquis de
Geſvres né le 9mai 1733 , non encore baptiſé
, 3. Etienne René Potier né le 2 Janvier
1697 , Evêque & Comte de Beauvais Pair de
France depuis 1728 , & 4 Marie-Françoife
Potier de Gévres née le 25 Decembre 1697 ,
mariée depuis le 17 Septembre 1715 avec
Louis- Marie Victoire de Bethune-Selles , appellé
le Comte de Bethune duquel elle ades
Enfans. Voyez la Généalogie de la Maiſon
de Potier dans l'Hiſtoire des Grands Officiers
de la Couronne vol. 4 fol. 763 .
Le 14 Frere Jean Antoine de Thumery
de Boiſſiſe , Chevalier de l'Ordre de faint
Σ 2
08 MERCURE DE FRANCE.
à
,
Jean de Jerufalem , dans lequel il fut reçu
au Grand Prieuré de France en 1688 , & depuis
Commandeur de Haute-Avennes , en
Flandre entre Douay & Arras , mourut
Paris dans la 63 année de ſon âge , étant né
le 20 Novembre 1682 ; il étoit fils de feu
M. Germain Chriſtophe de Thumery
Chevalier de Boiſſiſe , Preſident de la feconde
Chambre des Enquêtes du Parlement de
Paris , mort le premier Septembre 1714 , &
de Dame Magdeleine le Tellier de Morfan ,
morte le 11 Decembre 1730 , duquel mariage
, outre feu M. le Commandeur de Boifſiſe
qui donne lieu à cet article , étoient nés
1. René de Thumery , Chevalier Seigneur de
Boiſſiſe , aujourd'hui marié depuis 1738 , &
ſans enfans, avec Demoiselle Jacqueline - Marguerite
Richer , 2. Chriftophe Edouart François
de Thumery , auſſi Chevalier de l'Ordre
de ſaint Jean de Jerufalem depuis 1688
& aujourd'hui Commandeur de Beauvais ,
en Gatinois, & 3. Dame Magdeleine de Thumery
, Comteſſe de Bregy. La Famille de
Thumery eſt une des plus conſidérables de la
Ville de Paris par ſon ancienneté , ſes alliances
, & par les charges marquées dans la
Robe qu'elle a poffedées en différens tems .
Le 18 Dame Celeste- Efther Rivié femme de
Louis -Emanuel de Coetlogon- Loyal , appelle
DECEMBRE. 1744 . 209
le Comte de Coetlogon , Brigadier des armées
du Roi , Colonel-Lieutenant du Régiment
d'Infanterie de Penthievre , avec lequel
elle avoit été malice le t Février de
cette année , mourut à Paris dans la vingttroifiéme
année de fon âge , laiſſant un fils
unique nommé Emanuel - Etienne – Marie
de Coetlogon , duquel elle étoit acouchée
quelques jours avant. Elle étoit fille d'Etienne
Rivié Seigneur de Marine & de Riquebourg,
Baron de Chors , Grand Maître des Eaux &
Foreſts de l'Iſfle de France , &de Dame Françoiſe-
Anne-Agathe Marguerite de laRiviere
de Paulmy , d'une des plus anciennes Maifons
de Bretagne. Voyez pour la Généalogie
de la Maiſon de Coetlogon , auffi une
des premieres de la même Province , le ſeptiéme
vol. de l'Hiſtoire des Grands-Officiers
de la Couronne , fol 717.
Le 8.Décembre , Dame Marie-Anne de
Mailly- Nefle , Ducheffe de Chateauroux ,
veuve de Meſſire Jean- Louis de la Tournelle
, Marquis de la Tournelle , Colonel
Lieutenant du Régiment de Condé Infanterie,
mort le 23 Novembre 1740 à l'âge
de 22 ans ſans laiſſer d'enfans , & avec lequel
elle avoit été mariée le 19 Juin 1734 ,
mourut à Paris à l'âge de 27 ans , étant née
le ... Octobre 1717. Elle avoit été Dame
210 MERCURE DE FRANCE.
du Palais de la Reine , & avoit été nommée
pour remplir la Charge de Surintendante
de laMaiſonde Madame la Dauphine. Elle
écoitladerniere desîlles de Louis de Mailly,
Marquis de Nefle & de Mailly , Chevalier
des Ordres du Roi , & de feue Dame Fe'ice-
Armande Mazarini de la Meilleraye ,
Dame du Palais de la Reine , morte le 11
Octobre 1729 âgée de 38 ans , & elle avoit
pour ſoeurs aînées Meſdames les Comteffes
de Mailly &de Vintimille , la Duchefſe de
Lauraguais , & la Marquiſe de Flavacourt.
Pour la Généalogiede laMaiſon de Mailly,
une des plus anciennes &des plus illſtures
de Picardie , voyez le vol. 8 de l'Hiſtoire des
Grands Officiers de la Couronne, fol. 625.
Le 15 Décembre Dame Charlotte bleo-
*nore Magdeleine de la Mothe Houdancourt ,
veuve de Louis-Charles de Levis , Duc de
Ventadour, Pair de France , ci-devant Gouvernante
du Roi , de Monſeigneur le Dauphin
, de Monfieur le Ducd'Anjou , & de
Meſdames de France , mourut a Glatigny
dans la 93 année de ſon âge. Elle etoit
Soeur de Meſdames les Ducheſſes d'Aumont ,
& de la Ferté Senecterre & feconde
Fille de Philippe de la Mothe Houdancourt
, Duc de Cardonne en Caralogne, Maréchal
de France , Viceroi de Catalogne ,
mort le 24 Mars 167 , & de Louiſe de
Prie ,mariée le 22 Novembre 1650 ,depuis
,
DECEMBRE. 1744.
Gouvernante des Enfans de France , morte le
6Janvier 1709. agée de 85 ans. La Mere
& la fille ont eu l'honneur d'élever 22
Princes ou Princeſſes de la Maiſon Royale ,
du nombre deſquels font les Rois de France
& d'Eſpagne , & Madame la Ducheſſe de
Ventadour eut encore celui de tenir le Roi
Louis XV. ſur ſes genoux au Lit de Juſtice ,
qui ſe tint au Parlement deux jours après
la mort de Louis XIV , & d'occuper une
Place , où il n'y avoit que la Reine Mere
qui eût été aſſiſe avant elle ; les marques de
fouvenir &de reconnoiſſance que lui donna
le feuRoi , & qui fe trouvent dans ſes dernieres
paroles au Roi Louis XV. ſon arriere
perit fils , feront un monument éternel du
zéle vif & de l'attachement tendre & refpectueux
avec lequel elle s'eſt toujours
acquittée de l'emploi important qui
lui avoit été confié ; n'oubliez jamais dit le
Roi àfon petit fils,les grandes obligations que
vous avez à Madame de Ventadour , pour
moi, Madame , ajouta-t-il en ſe tournant vers
elle,je ſuis bien faché de n'être plusen état de
vous en marquerma reconnoiſſance.
Madame la Ducheſſe de Ventadour avoit
étémariée le 14 Mars 1672 ,& elle n'avoit
eû de ſon Mariage que Anne-Genevieve de
Levis , née le .. Février 1673. mariée 1º. le
16 Février 169 1 à Louis-Charles de laTourd'Auvergne
appellé le Prince de Turenne,tut
212 MERCURE DE FRANCE
à Steinkerque en 1692. ſans laiſſer d'enfans.
20. le 15 Fevrier 1694. à Hercule Meriadec
Duc de Rohan Rohan , Prince de Soubiſe
appellé le Prince de Rohan , & morte la
nuit du 20 au 21 Mers 1727. laiſſant feu M.
le Prince de Soubiſe , Pere de M. le Prince
de Soubiſe , & de M. le Coadjuteur de Strafbourg
; voyez le volume 7 de l'Histoire
des Grands Officiers de la Couronne , fol.
530. pour la Généalogie de la Maiſon de la
Mothe Houdancourt , de laquelle il ne refte
aujourd'hui que Louis Charles de la Mothe
Houdancourt , Neveu à la mode de Bretagne
de feue Madame de Ventadour,
Comte de la Mothe Houdancourt , Grand
d'Eſpagne de la premiere Claſſe , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier de
ſes Ordres , & Chevalier d'honneur de la
Reine.
L
E 16 Decembre mourut àBruxelles Marie-
Anne-Eleonore-Willelmine-Joſephe
Archiducheſſe d'Autriche Gouvernante des
Païs-Bas agée de 26 ans 3 mois & deux
jours,étant néo le 14 du mois de Septembre
de l'année 1718 , ſans laiſſer d'Enfans du
Prince Charles Alexandre de Lorraine , avec
lequel elle avoit été mariée le 7 Janvier de
l'année 1744; elle étoit Soeur puînée de la
Reine de Hongrie Epouſe du Grand Duc
de Toſcane Frere ainé du Prince Charles ,
& la ſeule reſtante aujourd'hui de l'Augufte
Maiſon d'Autriche.
書
Le 26 il arriva à Paris un courier dépeché
à Son AlteſſeRoyale Madame la Duchefſe
d'Orléans par l'Abbeffe de Remire -
mont pour informer cette Princeſſe que la
Ducheſſe Douairiere de Lorraine étoi morte
à Commercy le 23 agée de 68 ans ,
3 mois & 10 jours , étant née à S. Cloud le
13 Septembre 1676 , elle ſe nommoit Elfabeth
Charlotte , & étoit fille de feu Monfieur
( Philippe de France , ) & Frere de Louis
XIV , mort le 9 mai 1701 & d'Elifabeth
DECEMBRE. 1744 . 201
Charlotte de Baviere Palatine du Rhin fa
ſeconde Femme morte le 8 Decembre 1722
Elle àvoit été mariée le 13 Octobre 1698
avec Léopold Joſeph Charles Duc de Lorraine
& de Bar ; elle en étoit reſtée veuve le
27 Mai 1729 , & de ce mariage étoient nés
5 Princes & 8 Princeſſes dont il ne reſte
que François Etienne GrandDuc de Tofcane
né le 22 Septembre 1708 marié depuis
le 12 Fevrier 1736 avec Marie-Théreſe
Walburge Amelie-Chriftine Archiducheſſe
d'Autriche aujourd'hui Reine de Hongrie
, Charles Alexandre de Lorraine appellé
le Prince Charles né le 12 Decembre
1712, Généraliſſime des armées de la Reine
de Hongrie ſa belle--Soeur , & 3 Anne Charlotte
de Lorraine née le 17 Mai 1714, Abbeſſe
de Remiremont depuis le 7 mai 1738 .
Voyez pour l'Etat preſent de la Maiſon de
Lorraine le vol. 4des Souverains du Monde
fol 450 .
د
Le 3 Novembre Honorine Charlotte de
Berghes femme depuis le 17 Mars
1715 de Louis Joſeph d'Albert , Prince de
Grimberghen & du S. Empire , Conſeiller
d'Etat actuel & privé de l'Empereur , Feldt
Maréchal des armées de Sa Majesté Impériale
, Colonel de ſon Régiment des Gardes
(
Iv
202 MERCURE DE FRANCE.
à pied & fon Ambaſſadeur Extraordinaire
auprès du Roi , mourut à Paris dans la
ſoixante-quatrième année de ſon âge. Elle
avoit été Chanoineſſe de Mons ; elle étoit
Niéce de Georges Louis de Berghes Evéque
& Prince de Liége & du S. Empire ,
mort le 4 Decembre 1743. Elle étoit
fille de Philippe François de Berghes
Prince de Berghes , Chevalier de la Toifon
d'Or, & Gouverneur de Bruxelles , mort le
13 Septembre 1704 & , de Marie Jacqueline
de Lalain , & avoit eu de ſon Mariage
avec M. le Prince de Grimberghen de la
Maiſon d'Albert Luynes , & oncle de M.
le Maréchal Duc de Chaulnes dont la mort
va être raportée ſous le du préſent mois
Théreſe Pelagie d'Albert Luynes , née Princeffe
de Grimberghen en 1722 , mariée le
25 Janvier 1735 avec Marie Charles Louis
d'Albert à préſent Duc de Chevreuſe fon
coufin du 4 au deuxième dégré , & morte
fans enfans les Juillet 1736. La Maiſon
de Berghes eſt une branche des Anciens
Ducs de Brabant connue ſous le nom de
Glimes & marquée entre les plus grandes
Maiſons du Pays , par ſes alliances, par fon
illuſtration , & par l'entrée qu'elle a eu de
tous les tems dans les. Chapitres les plus
nobles ; elle porte pour armes coupé au 1.
de ſable à un Lion d'Or parti d'Or à 3 pals
DECEMBRE. 1744. 203
de gueules ; au deuxième de Sinople à 3 Lozanges
d'argent poſées deux & une : voyez
les Souverains du monde , imprimés à Paris
en 1734 vol. 1. fol. 320.
Le 9 Louis Auguſte d'Albert d'Ailly Duc
de Chaulnes , Pair & Maréchal de France ,
Chevalier des Ordres du Roi , Vidame d'Amiens
, Gouverneur de la même Ville &
de celle de Corbie , & ci-devant Capitaine
Lieutenant des Chevau - legers de la Garde
de ſa Majesté ,mourut à Paris agé de 67
ans , étant né le 22 Decembre 1676 du
Mariage de Charles Honoré d'Albert Duc
de Luynes , de Chevreuſe & de Chaulnes ,
Pair de France Gouverneur & Lieutenant
Genéral pour le Roi de la Province de Guyenne,
Chevalier des Ordres de Sa Majesté, LieutenantGénéral
de fes armées & Capitaine
Lieutenant des Chevau - legers de la Garde ,
mort le 6Novembre 1712 , &de JeanneMa-
-rieColbert morte le 26 Juin 1732. Il commença
à ſervir dans la ſeconde Compagnie
des Mouſquetaires en 1693 , fut depuis fucceſſivement
Lieutenant dans le Régiment
du Roi Infanterie en 1694 , Capitaine dans
le même Régiment en 1695 , Colonel d'un
Régiment d'Infanterie la même année , Meftre
de Camp d'un Régiment de Dragons ,
par lamort du Chevalier d'Albert tué à Car
I vj
204 MERCURE DE FRANCE.
py le 9 Juillet 1701. Il traita de la Charge
de Sous-Lieutenant de la Compagnie des
Chevau - legers de la Garde du Roi en
1702 , fut fait Brigadier le 10 Fevrier
1704 & fut pourvu le 2 Novembre de la
même année de la Charge de CapitaineLieutenant
de la même Compagnie des Chevaulegers
par la mort du Duc de Montfort fon
frere ainé; il fut fait Maréchal de Camp le
19 Juin 1708 , Lieutenant Général des armées
du Roi le 8 Mars 1718 , & fut nommé
Chevalier desOrdres & reçu le 3 Juin 1724:
il eut au mois Février 1729 les Gouvernements
des Villes d'Amiens & de Corbie , fut
nommé au mois d'Avril 1734 pour être employé
dans l'armée d'Allemagne en qualité
de Lieutenant Général, dont il fit la fonction
au fiége de Philifbourg , de même que dans
la campagne de 1735 dans la même armée,
enfin ſes Services lui firent mériter le bâton
de Maréchal de France à la promotion du 11
Fevrier 1741 ; il avoit été marié le 22 Fevrier
1704 avec Marie Anne Romaine de
Beaumanoir Lavardin, fille de Henri Charles
de Beaumanoir Marquis de Lavardin, Che
valier des Ordres du Roi, Lieutenant Géné-
-ral des armées de Sa Majefté & au Gouvernement
de la Haute & Baffe Bretagne &
ei-devant fon Ambaſſadeur Extraordinaire
à Rome , & d'Anne Louiſe Marie de Noailles;
de ce Mariage font né entre-autres EnDECEMBRE.
1744. 205
y
fans 1. Louis Marie d'Albert d'Ailly , Vidame
d'Amiens recu en ſurvivance de ſon pere
le 5 Avril 1717 enla Charge de Capitaine
Lieutenant de la Compagnie des Chevaulegers
de la Garde du Roi, mort ſans être
marié en 1724.2.Charles- François d'Albert
d'Ailly Ducde Picquigny , Pair de France
Capitaine Lieutenant de la Compagnie des
Chevau-legers de la Garde du Roi parla
démiffion de ſon Pere , mort le 14 Juillet
1731 ne laiffant qu'une fille morte à l'âge
de fix ans le 13 Mai 1736 , 3. Michel Ferdinand
d'Albert d'Ailly Duc de Picquigny ,
à préſent de Chaulnes , Pair de France , Ca-
• pitaine Lieutenant des Chevaux- legers de la
Garde du Roi ſur la démiſſion de fon Pere
du 19 Fevrier 1735 , & Maréchal des Camps
& armées du Roi du ... Juin 1743 , marié depuis
le 25 Fevrier 1734 avec Anne Joſephe
Bonnier Fille de Joſeph Bonnier Baron de
la Mofſon près Montpellier, Secretaire du
Roi & Treforier Général des Etats de Languedoc,&
d'Anne Melon,dont il a un fils, âgé
de 3 à 4 ans en 1744 : voyez la Généalogie
de la Maiſon d'Albert dans l'Hiſtoire des
Grands Officiers de la Couronne vol 4 fol
263.
Le 12 Eminentiſſeme & Reverendiffime
• Monſeigneur Leon Potier de Gefures , Cardinal
, Prêtre de la Sainte Egliſe Romaine
ancien Patriarche - Archevêque de Bour-
و
106 MERCURE DE FRANCE.
ges , Primat des Aquitaines , Commandeur
des Ordres du Saint Eſprit du 3 Juin 1724,
Abbé Commandataire des Abbayes de Saint
Amand Ordre de S. Benoist Diocéſe de
Tournay depuis 1720,de S. Landelin de
Creſpin Ordre de S. Benoît Diocèſe de Cambray
depuis 1725, de S. Pierre d'Auri sc
Diocèſe de S. Flour depuis 1679 , de Notre-
Dame de Bernay O. S. B. Diocèſe de Lizieux
depuis 1666 , de l'Archimonaftere S.
Remy de Reims O. S. B. depuis l'an 1729 ,
cidevant Conſeiller auConſeildeConſcience,
mourut à Paris dans la quatre-vingt huitieme
année de fon âge étantné le 15 Août 1656 .
Il avoit été nommé à l'Archevêché de Bourges
le 29 mai 1694, & fut créé CardinalPrétre
par le PapeClement XI ſur la nomination
duRoi de Pologne le 29 Mai 1719. Il étoit
fils puîné de LeonPotier Duc de Geſvres Pair
de France Chevalier des Ordres du Roi, Premier
Gentilhomme de la hambre de SaMajeſté,
Lieutenant Général de ſes armées, Gouverneur
de laVille de Paris,mort le 9Decembre
1704, &deMarie- Françoiſe-Angélique
Duval de Fontenay Mareuil ſa premiere femme
, morte le 4 Octob. 1702 : le Frere aîné
de M. le Cardinal de Geſvres , étoit François-
Bernard Potier deGeſvres Duc de Trémes
Pair de France,Chevalier des Ordres du Roi ,
Premier Gentilhomme de ſa Chambre , &
DECEMBRE. 1744. 207
Brigadier de ſes armées , Gouverneur de la
Ville de Paris , mort le 12 Avril 1739 ,
laiſſant de fon mariage avec Marie Magdeleine-
Louiſe-Genevieve de Seigliere deBoisfranc
morte le 3 Avril 1702 , 1. François
Joachim - Bernard Potier Duc de Geſvres
Pair de France né le 29 Septembre 1692 ,
Chevalier des Ordres du Roi , Premier Gentilhomme
de ſa Chambre , Gouverneur de
la Ville de Paris , 2. Louis - Leon Potier
Comte de Trêmes , né le 28 Juillet 1695 ,
Maréchal des Camps & armées du Roi ,marié
depuis le 26 Avril 1729 avec Eléonore
Marie de Montmorency Luxembourg fille
de M. le Maréchal de Montmorency & de
laquelle il n'a qu'un fils, appellé le Marquis de
Geſvres né le 9mai 1733 , non encore baptiſé
, 3. Etienne René Potier né le 2 Janvier
1697 , Evêque & Comte de Beauvais Pair de
France depuis 1728 , & 4 Marie-Françoife
Potier de Gévres née le 25 Decembre 1697 ,
mariée depuis le 17 Septembre 1715 avec
Louis- Marie Victoire de Bethune-Selles , appellé
le Comte de Bethune duquel elle ades
Enfans. Voyez la Généalogie de la Maiſon
de Potier dans l'Hiſtoire des Grands Officiers
de la Couronne vol. 4 fol. 763 .
Le 14 Frere Jean Antoine de Thumery
de Boiſſiſe , Chevalier de l'Ordre de faint
Σ 2
08 MERCURE DE FRANCE.
à
,
Jean de Jerufalem , dans lequel il fut reçu
au Grand Prieuré de France en 1688 , & depuis
Commandeur de Haute-Avennes , en
Flandre entre Douay & Arras , mourut
Paris dans la 63 année de ſon âge , étant né
le 20 Novembre 1682 ; il étoit fils de feu
M. Germain Chriſtophe de Thumery
Chevalier de Boiſſiſe , Preſident de la feconde
Chambre des Enquêtes du Parlement de
Paris , mort le premier Septembre 1714 , &
de Dame Magdeleine le Tellier de Morfan ,
morte le 11 Decembre 1730 , duquel mariage
, outre feu M. le Commandeur de Boifſiſe
qui donne lieu à cet article , étoient nés
1. René de Thumery , Chevalier Seigneur de
Boiſſiſe , aujourd'hui marié depuis 1738 , &
ſans enfans, avec Demoiselle Jacqueline - Marguerite
Richer , 2. Chriftophe Edouart François
de Thumery , auſſi Chevalier de l'Ordre
de ſaint Jean de Jerufalem depuis 1688
& aujourd'hui Commandeur de Beauvais ,
en Gatinois, & 3. Dame Magdeleine de Thumery
, Comteſſe de Bregy. La Famille de
Thumery eſt une des plus conſidérables de la
Ville de Paris par ſon ancienneté , ſes alliances
, & par les charges marquées dans la
Robe qu'elle a poffedées en différens tems .
Le 18 Dame Celeste- Efther Rivié femme de
Louis -Emanuel de Coetlogon- Loyal , appelle
DECEMBRE. 1744 . 209
le Comte de Coetlogon , Brigadier des armées
du Roi , Colonel-Lieutenant du Régiment
d'Infanterie de Penthievre , avec lequel
elle avoit été malice le t Février de
cette année , mourut à Paris dans la vingttroifiéme
année de fon âge , laiſſant un fils
unique nommé Emanuel - Etienne – Marie
de Coetlogon , duquel elle étoit acouchée
quelques jours avant. Elle étoit fille d'Etienne
Rivié Seigneur de Marine & de Riquebourg,
Baron de Chors , Grand Maître des Eaux &
Foreſts de l'Iſfle de France , &de Dame Françoiſe-
Anne-Agathe Marguerite de laRiviere
de Paulmy , d'une des plus anciennes Maifons
de Bretagne. Voyez pour la Généalogie
de la Maiſon de Coetlogon , auffi une
des premieres de la même Province , le ſeptiéme
vol. de l'Hiſtoire des Grands-Officiers
de la Couronne , fol 717.
Le 8.Décembre , Dame Marie-Anne de
Mailly- Nefle , Ducheffe de Chateauroux ,
veuve de Meſſire Jean- Louis de la Tournelle
, Marquis de la Tournelle , Colonel
Lieutenant du Régiment de Condé Infanterie,
mort le 23 Novembre 1740 à l'âge
de 22 ans ſans laiſſer d'enfans , & avec lequel
elle avoit été mariée le 19 Juin 1734 ,
mourut à Paris à l'âge de 27 ans , étant née
le ... Octobre 1717. Elle avoit été Dame
210 MERCURE DE FRANCE.
du Palais de la Reine , & avoit été nommée
pour remplir la Charge de Surintendante
de laMaiſonde Madame la Dauphine. Elle
écoitladerniere desîlles de Louis de Mailly,
Marquis de Nefle & de Mailly , Chevalier
des Ordres du Roi , & de feue Dame Fe'ice-
Armande Mazarini de la Meilleraye ,
Dame du Palais de la Reine , morte le 11
Octobre 1729 âgée de 38 ans , & elle avoit
pour ſoeurs aînées Meſdames les Comteffes
de Mailly &de Vintimille , la Duchefſe de
Lauraguais , & la Marquiſe de Flavacourt.
Pour la Généalogiede laMaiſon de Mailly,
une des plus anciennes &des plus illſtures
de Picardie , voyez le vol. 8 de l'Hiſtoire des
Grands Officiers de la Couronne, fol. 625.
Le 15 Décembre Dame Charlotte bleo-
*nore Magdeleine de la Mothe Houdancourt ,
veuve de Louis-Charles de Levis , Duc de
Ventadour, Pair de France , ci-devant Gouvernante
du Roi , de Monſeigneur le Dauphin
, de Monfieur le Ducd'Anjou , & de
Meſdames de France , mourut a Glatigny
dans la 93 année de ſon âge. Elle etoit
Soeur de Meſdames les Ducheſſes d'Aumont ,
& de la Ferté Senecterre & feconde
Fille de Philippe de la Mothe Houdancourt
, Duc de Cardonne en Caralogne, Maréchal
de France , Viceroi de Catalogne ,
mort le 24 Mars 167 , & de Louiſe de
Prie ,mariée le 22 Novembre 1650 ,depuis
,
DECEMBRE. 1744.
Gouvernante des Enfans de France , morte le
6Janvier 1709. agée de 85 ans. La Mere
& la fille ont eu l'honneur d'élever 22
Princes ou Princeſſes de la Maiſon Royale ,
du nombre deſquels font les Rois de France
& d'Eſpagne , & Madame la Ducheſſe de
Ventadour eut encore celui de tenir le Roi
Louis XV. ſur ſes genoux au Lit de Juſtice ,
qui ſe tint au Parlement deux jours après
la mort de Louis XIV , & d'occuper une
Place , où il n'y avoit que la Reine Mere
qui eût été aſſiſe avant elle ; les marques de
fouvenir &de reconnoiſſance que lui donna
le feuRoi , & qui fe trouvent dans ſes dernieres
paroles au Roi Louis XV. ſon arriere
perit fils , feront un monument éternel du
zéle vif & de l'attachement tendre & refpectueux
avec lequel elle s'eſt toujours
acquittée de l'emploi important qui
lui avoit été confié ; n'oubliez jamais dit le
Roi àfon petit fils,les grandes obligations que
vous avez à Madame de Ventadour , pour
moi, Madame , ajouta-t-il en ſe tournant vers
elle,je ſuis bien faché de n'être plusen état de
vous en marquerma reconnoiſſance.
Madame la Ducheſſe de Ventadour avoit
étémariée le 14 Mars 1672 ,& elle n'avoit
eû de ſon Mariage que Anne-Genevieve de
Levis , née le .. Février 1673. mariée 1º. le
16 Février 169 1 à Louis-Charles de laTourd'Auvergne
appellé le Prince de Turenne,tut
212 MERCURE DE FRANCE
à Steinkerque en 1692. ſans laiſſer d'enfans.
20. le 15 Fevrier 1694. à Hercule Meriadec
Duc de Rohan Rohan , Prince de Soubiſe
appellé le Prince de Rohan , & morte la
nuit du 20 au 21 Mers 1727. laiſſant feu M.
le Prince de Soubiſe , Pere de M. le Prince
de Soubiſe , & de M. le Coadjuteur de Strafbourg
; voyez le volume 7 de l'Histoire
des Grands Officiers de la Couronne , fol.
530. pour la Généalogie de la Maiſon de la
Mothe Houdancourt , de laquelle il ne refte
aujourd'hui que Louis Charles de la Mothe
Houdancourt , Neveu à la mode de Bretagne
de feue Madame de Ventadour,
Comte de la Mothe Houdancourt , Grand
d'Eſpagne de la premiere Claſſe , Lieutenant
Général des Armées du Roi , Chevalier de
ſes Ordres , & Chevalier d'honneur de la
Reine.
Fermer
585
p. 150
« ON avertit le Public qu'on travaille depuis long-tems à l'Histoire Politique du [...] »
Début :
ON avertit le Public qu'on travaille depuis long-tems à l'Histoire Politique du [...]
Mots clefs :
Comte de Provence, Familles nobles
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « ON avertit le Public qu'on travaille depuis long-tems à l'Histoire Politique du [...] »
ON avertit le Public qu'on travaille depuis
long -tems à l'Hiftoire Politique du
Comté de Provence. On y décrit l'état de
l'Eglife , de la Justice & de la Nobleſſe . Il
manque à l'égard de ce dernier article bien
des titres concernant les Familles Nobles
de cette Province. L'Auteur les prie de ne
pas lui refufer des éclairciffemens , & d'adreffer
les paquets en les affranchiffant , à
l'Eſperance chés de fieur l'Efclapard , pere ,
Libraire , rue S. André des Arts , vis-à-vis
la rue Pavée , à Paris .
long -tems à l'Hiftoire Politique du
Comté de Provence. On y décrit l'état de
l'Eglife , de la Justice & de la Nobleſſe . Il
manque à l'égard de ce dernier article bien
des titres concernant les Familles Nobles
de cette Province. L'Auteur les prie de ne
pas lui refufer des éclairciffemens , & d'adreffer
les paquets en les affranchiffant , à
l'Eſperance chés de fieur l'Efclapard , pere ,
Libraire , rue S. André des Arts , vis-à-vis
la rue Pavée , à Paris .
Fermer
586
p. 170-171
LOGOGRYPHE.
Début :
On me voit en tous lieux, & sur tout on m'admire [...]
Mots clefs :
Pyramide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGO GRYPHE.
* ་
ON me voit en tous lieux , & fur tout on
m'admire
En un certain Pays que je ne veux pas dire :
Il faut ici , Lecteur , faire un effort d'efprit ;
Mon corps eft grand , il eft petit :
En combien de façons on change ſa ſtructure
Sercit chofe impoffible à dire , je te jure.
FEVRIER 1745 .
171
Il est opaque ou tranſparent ,
Fait pour les yeux , bon fous la dent ,
En marbre , en fruits , en pierre , en fucre ;
Il fait des uns la gloire & des autres le lucre :
Huit lettres compoſent mon tout ,
Combines , tu n'es pas au bout ;
Tu trouveras qu'en mes huit Lettres
Peintres, Sculpteurs & Géometres
Exercent fur moi leurs talens ,
Chacuns en genres differens
En trois lettres je forme un Element terrible
En quatre un inftrument penible,
En fix un Amant malheureux
Depuis peu remis fous nos yeux
En beaux vers & bonne mufique
Quoique fujette à la critique :
En cinq je te rappelle un combat furieux ;
Enquatre de la marchandiſe
Utile à tout , par tout de mife.
' en eft trop , mais avant de faire mes adieux ,
Je renferme cette ſubſtance
Qui de Dieu feul tient l'existence.
Par M. de LISSANCOURT de Xaintonge.
* ་
ON me voit en tous lieux , & fur tout on
m'admire
En un certain Pays que je ne veux pas dire :
Il faut ici , Lecteur , faire un effort d'efprit ;
Mon corps eft grand , il eft petit :
En combien de façons on change ſa ſtructure
Sercit chofe impoffible à dire , je te jure.
FEVRIER 1745 .
171
Il est opaque ou tranſparent ,
Fait pour les yeux , bon fous la dent ,
En marbre , en fruits , en pierre , en fucre ;
Il fait des uns la gloire & des autres le lucre :
Huit lettres compoſent mon tout ,
Combines , tu n'es pas au bout ;
Tu trouveras qu'en mes huit Lettres
Peintres, Sculpteurs & Géometres
Exercent fur moi leurs talens ,
Chacuns en genres differens
En trois lettres je forme un Element terrible
En quatre un inftrument penible,
En fix un Amant malheureux
Depuis peu remis fous nos yeux
En beaux vers & bonne mufique
Quoique fujette à la critique :
En cinq je te rappelle un combat furieux ;
Enquatre de la marchandiſe
Utile à tout , par tout de mife.
' en eft trop , mais avant de faire mes adieux ,
Je renferme cette ſubſtance
Qui de Dieu feul tient l'existence.
Par M. de LISSANCOURT de Xaintonge.
Fermer
587
p. 5-18
LETTRE De M. Chaix, à M. B... dans laquelle il releve quelques erreurs concernant l'Histoire de Provence, glissées dans les relations des fêtes données par la Cour des Comptes, Aides & Finances, & par la Ville d'Aix.
Début :
J'applaudis volontiers, Monsieur, au zéle de ceux qui ont fait insérer dans le Mercure [...]
Mots clefs :
Provence, Troubadours, Aix-en-Provence, Saliens, Bateleurs, Poésie, Instruments, Origine, Mot, Danseurs, Histoire, Galoubets, Latin, Peuples, Langue, Étymologie
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE De M. Chaix, à M. B... dans laquelle il releve quelques erreurs concernant l'Histoire de Provence, glissées dans les relations des fêtes données par la Cour des Comptes, Aides & Finances, & par la Ville d'Aix.
LETTRE
De M. Chaix , à M. B ... dans laquelle il
releve quelques erreurs concernant l'Hiftoire
de Provence , gliffées dans les relations des
fêtes donnéespar la Cour des Comptes , Aides
& Finances , & par la Ville d'Aix.
J'a
'Applaudis volontiers , Monfieur , au zéle
de ceux qui ont fait inférer dans le Mercure
du mois d'Octobre dernier , depuis la
page 2291. jufques à la page 2303 , les relations
des fêtes données tant par la Cour des
Comptes , Aides & Finances , que par la Ville
d'Aix , aufujet du rétabliſſement de la fanté du
Roi. Je vous avois dans le tems inftruit de ces
fêtes , & leurs relations dans les faits n'auront
plus eu pour vous les graces de la nouveauté,
auffije ne fuis point en peine du jugement que
vous en aurez porté.
Quoiqu'il en foit , ce n'eft point contre elles
que je m'éleve , mais contre des erreurs
qu'on y a inferées fans néceffité. Erreurs que
je pardonnerois aifément , elles ne touchoient
qu'aux faits , qui font la matiere de
ces relations , mais que je ne puis paffer fous
filence , parce qu'elles tombent directement
fur l'Hiftoire générale de Provence ou fur
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
I'Hiftoire particuliere de la Ville d'Aix.
a)
39
ל כ
On lit ces mots à la page 2299. de la premiere
de ces relations : » Sur ces chars étoit
,, une fymphonie ambulante , accompagnée
de ces tambourins , nommés en Provence
galaubets , qui font très-téjouiffans , & s'accordent
parfaitement au génie des gens du
Pays , toujours prêts à danfer & à fauter :
Aufli font-ils les defcendans des Saliens ,
», ainfi nommés à Saliendo. Ces tambourins
ou galaubers nous viennent , felon les Historiens
de Provence , des anciens Troubadours,
dont les ouvrages font la premiere & vraie
origine de la Poëfie Françoife .
و د
و د
a)
53
>>
Il faut n'avoir jamais lù les Auteurs anciens
& modernes , qui ont parlé de la Provence ,
pour donner une telle étymologie au nom
des Saliens. Pitton dans fon Hiftoire de la
Ville d'Aix , Liv . 1. Chap. 1. paroît l'avoir
curieufement & exactement recherchée, Celle
des mots Grecs Σαλνές & Σαλμες & des
mots Latins falii , faluei , ou falies , n'eft pas
moins difficile à fçavoir , dit-il , que
de chercher
la fource du Nil , à la pourfuite de laquelle
on travaille en vain depuis tant defiécles .
Je me ris de la vanité des Grecs , qui prétendent
avoir impofé les noms à divers peuples ....
Cette Relation de la Cour des Comptes d'Aix a ensere
été imprimée à Paris chez Ballard fils.
MA I. 1745
Notre pays eft peuplé devant qu'on eût la connoiffance
de la Langue Grecque, puifque les fugitifs
de la Phocide trouverent un Roi & despeu
ples qui lui étoient foumis .... Il n'eft non plus
véritable de dire , que quoique nous soyons difpos
au faut & à la courſe , le terme Latin de falio
on falto , qui fignifie fauter , faſſe celui de Salien
.
Pitton , après avoir ainfi prouvé que le nom
des Saliens ne peut être dérivé du Grec ni du
Latin , propoſe enfuite fon fentiment , & celui
du Pere Denis Capucin , fur l'étymologie
de ce nom . Ils la tirent l'un & l'autre de la
Langue Hébraïque : Pitton dit qu'il dérive du
mot Hebreufala , en Latin fales , & en François
le mot à rire. , Expreflion , dit- il , qui
s'accorde à l'humeur de notre Nation , &furtout
de ceux de la Ville d'Aix , qui ont l'efprit
gaillard , plaifant , facétieux , & prompt aux
belles reparties.
On voit bien qu'il a quelque raifon de n'être
pas jaloux de fon opinion , puifqu'il défere
tout de fuite à celle du Pere Denis ,
qu'il
rapporte. Ce grand homme , ajoûte Pitton ,
m'a autrefois affuré que le mot Hebreu fahala
veut dire dilaté & étendu . Or les Auteurs
m'apprennent que lesSaliens étoient les plus puiffans
de cette Province ; que leur pouvoir & autorité
fous le commandement d'un feul Monarque,
s'étendoient fur tous les voifins ( depuis
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
les environs d'Aix jufques vers Nice , en fuivant
les côtes de Provence ) tous lesquels
étoient compris fous le nom de Saliens , comme
les plus recommandables. Les peuples les plus
nobles ont toujours cet avantage d'obliger leurs
voifins, d'emprunter leur nompour avoir part
leurgloire.
à
Faut-il réfléchir longtems fur les opinions
du Pere Denis & de Pitton pour le convaincre
qu'elles ne font pas plus fondées que celles
des anciens Auteurs qui tiroient du Grec
ou du Latin l'étymologie du nom de Saliens ?
J'avoue , Monfieur , qu'à travers cette diverfité
d'opinions il n'eft pas facile de ſe déterminer
, mais on ne peut défavouer auffi
que la moins vraisemblable & la moins foutenable
eft celle qui tire cette étymologie du
mot Latin, Salio ,Salii à Saliendo.Si la Langue
Latine n'a été connuë en Provence que lorfqu'elle
a été conquife & réduite en Province
par les Romains, Provincia , quaſi , prò viĉta,
comment cette Langue peut-elle avoir donné
l'origine au nom des Saliens , tandis que
ces peuples habitoient cette contrée plufieurs
fiécles auparavant , & qu'au rapport de Ptolomée
& de Strabon les anciens Phocéens
qui y aborderent la trouverent peuplée d'habitans
foumis au gouvernement de leur Roi ?
Je n'oſe préfumer , Monfieur ,
› que l'Auteur
de cette relation ait confondu dans l'étyMAI.
1745 :
mologie du nom des Saliens , anciens peuples
de Provence , celle des Saliens , Prêtres de
Mars , inftitués à Rome par Numa Pompilius
, & qui réellement furent appellés Saliens,
Salii à Saliendo , parce qu'en certains jours ils
chantoient & danfoient par la Ville. L'erreur
feroit dans ce cas trop groffiere , & l'imperitie
trop grande ; j'aime bien mieux croire
que le mot Latin Salio , faifant une allufion na .
turelle à celui de Salii , l'a détourné de toute
recherche , & lui a fait faifir cette explication
comme la plus apparente & la meilleure
, quoiqu'elle foit abfolument faufle .
La feconde erreur n'eft ni moins intéref
fante , ni moins néceffaire à réparer. On peut
même dire qu'elle eft géminée , puifqu'elle
fuppofe , 10. que les inftrumens , dits en patois
Provençal galaubets , étoient connus du
tems des Troubadours , 2 °. que ces mêmes
Troubadours s'en fervoient. Dans l'une &
Fautre de ces fuppofitions il eft étonnant
qu'on s'autorife des Hiftoriens de Provence®
qui n'en difent mot.
Que les galaubets ne fuffent point connus
du tems des Troubadours , c'eft ce qu'aucun
Provençal n'ignore . L'invention de ces inftrumens
eft toute récente , elle ne remonte guéres
au-de -là de ce fiécle , & nos vieillards
n'ont point encore oublié que Meffieurs
Azan & Fregier , morts depuis quelques an
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
nées , ont été ceux qui les premiers fe font
diftingués à Aix par l'accord de cet inftrument
avec le tambourin . Il eft vrai que dans
ces derniers tems en Provence & fur-tout à
Marſeille , ces inftrumens font devenus fort à
la mode , que les jeunes gens de tout état ont
pris plaifir à en jouer ; qu'ils y ont excellé , en
les accommodant même aux tons de la mufique
, & que cette efpece d'émulation a fait
entrer ces mêmes inftrumens dans toutes les
fêtes & dans toutes les parties de plaifir.
La feconde fuppofition n'eft que le renouvellement
d'une difpute qu'il y eût au commencement
de ce fiécle entre quelques Auteurs
Provençaux fur divers points de l'Hiftoire
de Provence.
--
M. Pierre Jofeph de Haitze dans fa
Lettre de Sextius le Salien à Euxenus le Marfeillois
, & dans fes Differtations fur divers
points de l'Hiftoire de Provence , Differtat. 3 .
de l'origine des Troubadours , ſe vanta d'en
avoir découvert le véritable caractére dans un
portrait peu avantageux que fait d'eux Rodulphe
Glaber , Moine de Saint Germain
d'Auxerre , au 3e. Liv. de fes Hiftoires , fur la
fin du Chap. 9. Il foutint fur l'autorité de cet
Auteur que les Troubadours , que la Princeffe
Conftance , fille du Comte de Provence
Guillaume I. mena à la Cour de France lors
de fon mariage avec le Roi Robert , n'étoiens
MAI. If
1745.
29
» d'autres que des Comédiens , des Chanteurs
»& des Joueurspublics d'inftrumens , aufquels
» on donna d'abord les noms de Jongleurs ,
» Comies , Mufars , Vialeurs & Chantaires ,
& qu'il n'y avoit jamais eu d'autres Trou-
» badours en Provence .
M. de Galaup-Chaftueil , l'un des antagoniftes
du Sieur de Haitze , dans fon Difcours
fur les Arcs triomphaux dreffés en la Ville
d'Aix lorfque les Enfans de France y paſſerent
en 1701. étoit convenu de ces noms ,
donnés anciennement aux Troubadours , &
expliqués par Jean Noftradamus dans la préface
de leurs vies . Il convint encore dans fes
Reflexionsfur la lettre de Sextius , & dans fon
Apologie des Troubadours , fervant de réponse
aux Differtations de Pierre- Jofeph, Dialog. 3e.
que ceux que la Reine Conftance mena
avec elle à Paris pouvoient être de fimples
Bateleurs & Ménétriers , mais les conféquences
qu'il en tira , furent toutes contraires à
celles de M. de Haitze.
D'abord il lui reprocha de ne point dif
tinguer les tems pour fixer la vraie origine
& le caractére des Troubadours ; qu'il ne
falloit point confondre ceux- ci , ainfi qu'avoit
fait le Moine Glaber , avec les Bâteleurs
& Ménétriers de la Reine Conftance ; qu'en
fuppofant même que ces Bâteleurs & Ménétriers
euffent inventé & ſe fuffent exercés à
Avi
MERCURE DE FRANCE.
la Poëfie Provençale , on pouvoit en conclure
feulement qu'elle n'avoit pas une origine
fort illuftre , & qu'elle étoit alors ( dans
le dixiéme fiécle ) pour ainfi dire , dans fon
enfance , mais jamais que les Troubadours
qui vinrent dans la fuite ( depuis le 11e . jufqu'au
14 fiécle ) & qui perfectionnerent la
Poëfie Provençale , cès admirablesgénies qu'on
vit regner pendant quelques fiècles en Provence,
dont les productions étoient fieftimées dans les
differentes Cours de l'Europe , ne fuffent euxmêmes
que des Bateleurs & des Ménétriers.
Peut on en effet penfer que l'Empereur Frederic
I. , Richard Roi d'Angleterre , Raymond
Berenger III . Comte de Provence, les
Caftellannes , les Blauas , la Comteffe de Die,
& tant d'autres beaux efprits de ces tems euffent
ainfi avili leur rang & leurs talens ?
Il auroit été facile , ce me femble , Monfieur
, de concilier fur ce point les opinions
differentes des Sieurs de Haitze & de Galaup
,, en diftinguant les tems , ainfi que ce
dernier le prétendoit.
On ne pouvoit difconvenir avec M. de
Haitze, que conformément à ce que rapporte
Glaber , les Troubadours qui accompagnerent
la Reine Conftance ne fuflent des Comédiens
, des Chanteurs , & des Joueurs publics
d'inftrumens , mais il ne falloit point de cela
tirer avec lui cette conféquence erronée , que
MAI. 1745 .
$3
es grands hommes qui avoient dans la fuite
cultivé la Poëfie Provençale , n'étoient pas pour
cela Troubadours de profeffion , paree qu'ils n'étoient
pas Fongleurs , Comies , Mufars , Vialeurs
& Chantaires publics , & qu'ils n'enfaifoient
pas métier-marchandise.
On devoit au contraire en conclure avec
M. de Galaup que la Poëfie Provençale s'étant
bien- tôt après perfectionnée, & qu'ayant
été cultivée , ainfi que dit Pafquier Liv . 7
chap. 4, par les Gentilshommes ou grands Seigneurs
, efquels on ne pouvoit facilement remarquer
une PoëfiePedantefque ( encore moins
les regarder comine des Bateleurs & des Ménétriers
) on n'eût pas befoin pour devenir
Troubadour de faire le métier de Jongleurs ,
Comies , Mufars , Vialeurs , & Chantaires ,
& qu'il fuffit alors de s'exercer & de réuffir
dans cette Poëfie pour être dit & reconnu
véritable Troubadour. On peut en effet aflûrer
, ainfi que le rapporte Galaup , que les
Hiftoriens qui nous ont confervé les noms & les
principaux ouvrages de nos Troubadours , n'ont
pas entendu parler de ces Jongleurs & Vialeurs,
Comies & Bateleurs de la Reine Conftance
mais bien des perfonnes confidérables qui avoient
cultivé les rimes Provençales , & celles qui s'étoient
diftinguées dans cette ingénieuse maniere
d'écrire.
Pardonnez-moi , Monfieur , cette digref
14 MERCURE DE FRANCE
fion fur nos Troubadours. Je les ai vûs à regret
confondre de nouveau , ainfi qu'avoit
fait le Sr de Haitze avec des Bâteleurs & Ménétriers
, & j'ai voulu rappeller après M. de
Galaup que les perfonnes qui fe font appliquées
à la Poëfie Provençale , & qu'on ne
peut foupçonner d'avoir exercé la profeffion
de Bâteleurs & Ménétriers , font les feules
auxquelles les Hiftoriens de Provence ont
donné le nom de Troubadours ; les feules
dont ils nous ont confervé les noms & les
ouvrages ; les feules enfin qu'une Tradition
conftante nous a fait reconnoître pour tels.
Je ne défavoue point cependant que
lorfque nos Poëtes Provençaux joignoient
à leur talent pour la Poëfie celui de jouer de
quelque inftrument , ils n'en fiffent un noble
ufage , foit pour réhauffer le prix de leurs
productions , foit pour montrer un talent de
plus , & c'est ce qu'obferve Noftradamus
dans la préface de leurs vies. Le Préſident
Fauchet dans fon Recueil de l'origine de la
Langue & de la Poefie Françoise , rime & romans
, chap. 8. obferve la même chofe des
premiers Poëtes François , mais ces deux Auteurs
ne fe font point avifé de dire , de pen .
fer même , que ces premiers Poëtes , foit
Provençaux, foit François ,fe foient fervis ou
ayent pu fe fervir d'autres inftrumens que de
la flute, du violon ou de la viole, feuls inftruMAI.
1745. 15
mens qui pouvoient s'accorder & convenir
à leurs chants , & jamais des tambours , tambourins
& autres bruyans inftrumens toujours
incompatibles avec l'accompagnement de la
Voix .
De tout cela vous conclurez aifément, M
qu'indépendament de ce que , ainfi que je
l'ai déja obfervé , l'époque de l'ufage des
galaubets en Provence ne remonte point audelà
de 50 ou 60 ans , quand même elle fe
roit auffi ancienne que le font nos Troubadours
, ceux- ci n'auroient jamais pu s'en fervir
, & que dans les régles de la bienféance
ils ne leur auroient méme pû convenir , mais
feulement à des Bateleurs & Ménétriers ,
qu'on ne peut & qu'on ne doit en aucun
fens confondre avec eux .
»
La double erreur que je viens de difcuter
peut avoir donné lieu à celle qui fuit. On a
inféré au bas des pages 2302 & 2303 de la
relation des fêtes données par la Ville d'Aix ,
cette note fur le mot Danfeurs. » On appelle
ainfi plufieurs bandes de jeunes gens habillés
proprement avec des chemiſes de
» toile d'Hollande , des rubans en bando-
» liere & une efpece de culotte à la matelote
garnie de rubans , bas & fouliers blancs ,
» frifés & poudrés , ayant un cafque en tête
» couvert de plumes & portant une espece de
fceptre à la main. On croit que c'est à pen
55
"
"
16 MERCURE DE FRANCE.
près l'habit des anciens Troubadours, de Pro-
» vence.
D'abord je conviens ,M. du nom & de l'habillement
des Danfeurs : Je trouve même
qu'ils ont affés de rapport avec les Prêtres
de Mars de l'ancienne Rome , nommés Salii
à Saliendo , & je ne doute pas que nos Peres
les euffent appellés du nom de Saliens , s'ils
n'euffent craint avec raifon qu'on ne les confondit
dans la fuite , ainfi qu'on l'a fait dans la
rélation des fêtes de la Cour des Comptes ,
& que je l'ai dit ci- devant , avec les anciens
Peuples de ce nom , defquels ils tiroient leur
primitive & véritable origine.
Mais je ne puis convenir en même tems ,
que tel fût à peu près l'habit des anciens Trou
badours de Provence. A la vérité cet habit
auroit pû aſſortir des Bâteleurs & Ménétriers
tels que ceux qui accompagnerent la Princeffe
Conftance à Paris , mais peut- on penfer
que cette efpece d'habillement eût convenu
à des perfonnes qui autant par leur
naiffance que par leurs talens étoient bien
éloignées de fe donner ainfi en ſpectacle ?
D'ailleurs quoique j'ignore l'époque de
Tintroduction des Danfeurs dans la Ville
d'Aix, qu'on trouveroit fans doute dans les
* On ponvoit même y ajouter lesjarretieres chargées de
grelots , qu'ils placent fur leurs gras de jambe , le mou¬
sboir qu'ils ont à la main gauche , Sc
MAI. 1745.
Archives de la Communauté , je crois pouvoir
cependant affurer fur de bons garants
qu'elle n'eft pas fort ancienne.
Ces Danfeurs ne fortent & ne danfent
communément à Aix qu'une fois l'année à
l'occafion de la Fête Dieu , que vous fçavez ,
M. qu'on y célébre affés fingulierement par
la repréfentation de certains anciens Jeux
ridicules , indécens & dont on a fupprimé
une bonne partie , mais ces Danfeurs ne font
point , ainfi que le refte de ces mêmes Jeux ,
de l'infti.ution de cette Fête . Réné d'Anjou
Comte de Provence , qui eft le Fondateur ,
ne les y introduifit point , & il n'eft fait aucune
mention d'eux dans la plainte de Mathurin
de Nuré à notre célébre Gaffendy ,
fur l'indécence de nos Jeux de la Fête Dieu ,
écrite en 1645 , ni dans la Traduction libre
& manufcrite en vers Provençaux d'une partie
de cet ouvrage fait par M. de Gaillard-
Chaudon , ni enfin dans l'efprit du Cérémonial
d'Aix en la célébration de la Fête Dieu
de M. de Haitze , dont il a été fait deux Editions
, l'une en 1708 , l'autre en 1730 .
Si donc on veut d'une part fixer une fois
fes idées fur les Poëtes Provençaux qu'on
doit reconnoître pour les vrais Troubadours ,
de l'autre convenir de l'incongruité qu'il y
auroit eu pour eux dans cette efpece d'habillement
dont le décorent nos Danfeurs ;
18 MERCURE DE FRANCE.
réfléchir enfin que ces derniers n'avoient
point été introduits parmi les Jeux de la Fête
Dieu , puifque non feulement les Auteurs
que j'ai cités, mais les Hiftoriens de Provence,
n'en parlent point , on conclura néceffairement
que la préfomption par laquelle on a
voulu donner l'habillement des Danfeurs aux
anciens Troubadours ne leur convient abfolument
point & leur eſt tout-à- fait injutieuſe.
A Aix le 20 Décembre 1744.
De M. Chaix , à M. B ... dans laquelle il
releve quelques erreurs concernant l'Hiftoire
de Provence , gliffées dans les relations des
fêtes donnéespar la Cour des Comptes , Aides
& Finances , & par la Ville d'Aix.
J'a
'Applaudis volontiers , Monfieur , au zéle
de ceux qui ont fait inférer dans le Mercure
du mois d'Octobre dernier , depuis la
page 2291. jufques à la page 2303 , les relations
des fêtes données tant par la Cour des
Comptes , Aides & Finances , que par la Ville
d'Aix , aufujet du rétabliſſement de la fanté du
Roi. Je vous avois dans le tems inftruit de ces
fêtes , & leurs relations dans les faits n'auront
plus eu pour vous les graces de la nouveauté,
auffije ne fuis point en peine du jugement que
vous en aurez porté.
Quoiqu'il en foit , ce n'eft point contre elles
que je m'éleve , mais contre des erreurs
qu'on y a inferées fans néceffité. Erreurs que
je pardonnerois aifément , elles ne touchoient
qu'aux faits , qui font la matiere de
ces relations , mais que je ne puis paffer fous
filence , parce qu'elles tombent directement
fur l'Hiftoire générale de Provence ou fur
A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
I'Hiftoire particuliere de la Ville d'Aix.
a)
39
ל כ
On lit ces mots à la page 2299. de la premiere
de ces relations : » Sur ces chars étoit
,, une fymphonie ambulante , accompagnée
de ces tambourins , nommés en Provence
galaubets , qui font très-téjouiffans , & s'accordent
parfaitement au génie des gens du
Pays , toujours prêts à danfer & à fauter :
Aufli font-ils les defcendans des Saliens ,
», ainfi nommés à Saliendo. Ces tambourins
ou galaubers nous viennent , felon les Historiens
de Provence , des anciens Troubadours,
dont les ouvrages font la premiere & vraie
origine de la Poëfie Françoife .
و د
و د
a)
53
>>
Il faut n'avoir jamais lù les Auteurs anciens
& modernes , qui ont parlé de la Provence ,
pour donner une telle étymologie au nom
des Saliens. Pitton dans fon Hiftoire de la
Ville d'Aix , Liv . 1. Chap. 1. paroît l'avoir
curieufement & exactement recherchée, Celle
des mots Grecs Σαλνές & Σαλμες & des
mots Latins falii , faluei , ou falies , n'eft pas
moins difficile à fçavoir , dit-il , que
de chercher
la fource du Nil , à la pourfuite de laquelle
on travaille en vain depuis tant defiécles .
Je me ris de la vanité des Grecs , qui prétendent
avoir impofé les noms à divers peuples ....
Cette Relation de la Cour des Comptes d'Aix a ensere
été imprimée à Paris chez Ballard fils.
MA I. 1745
Notre pays eft peuplé devant qu'on eût la connoiffance
de la Langue Grecque, puifque les fugitifs
de la Phocide trouverent un Roi & despeu
ples qui lui étoient foumis .... Il n'eft non plus
véritable de dire , que quoique nous soyons difpos
au faut & à la courſe , le terme Latin de falio
on falto , qui fignifie fauter , faſſe celui de Salien
.
Pitton , après avoir ainfi prouvé que le nom
des Saliens ne peut être dérivé du Grec ni du
Latin , propoſe enfuite fon fentiment , & celui
du Pere Denis Capucin , fur l'étymologie
de ce nom . Ils la tirent l'un & l'autre de la
Langue Hébraïque : Pitton dit qu'il dérive du
mot Hebreufala , en Latin fales , & en François
le mot à rire. , Expreflion , dit- il , qui
s'accorde à l'humeur de notre Nation , &furtout
de ceux de la Ville d'Aix , qui ont l'efprit
gaillard , plaifant , facétieux , & prompt aux
belles reparties.
On voit bien qu'il a quelque raifon de n'être
pas jaloux de fon opinion , puifqu'il défere
tout de fuite à celle du Pere Denis ,
qu'il
rapporte. Ce grand homme , ajoûte Pitton ,
m'a autrefois affuré que le mot Hebreu fahala
veut dire dilaté & étendu . Or les Auteurs
m'apprennent que lesSaliens étoient les plus puiffans
de cette Province ; que leur pouvoir & autorité
fous le commandement d'un feul Monarque,
s'étendoient fur tous les voifins ( depuis
A iiij
8 MERCURE DE FRANCE.
les environs d'Aix jufques vers Nice , en fuivant
les côtes de Provence ) tous lesquels
étoient compris fous le nom de Saliens , comme
les plus recommandables. Les peuples les plus
nobles ont toujours cet avantage d'obliger leurs
voifins, d'emprunter leur nompour avoir part
leurgloire.
à
Faut-il réfléchir longtems fur les opinions
du Pere Denis & de Pitton pour le convaincre
qu'elles ne font pas plus fondées que celles
des anciens Auteurs qui tiroient du Grec
ou du Latin l'étymologie du nom de Saliens ?
J'avoue , Monfieur , qu'à travers cette diverfité
d'opinions il n'eft pas facile de ſe déterminer
, mais on ne peut défavouer auffi
que la moins vraisemblable & la moins foutenable
eft celle qui tire cette étymologie du
mot Latin, Salio ,Salii à Saliendo.Si la Langue
Latine n'a été connuë en Provence que lorfqu'elle
a été conquife & réduite en Province
par les Romains, Provincia , quaſi , prò viĉta,
comment cette Langue peut-elle avoir donné
l'origine au nom des Saliens , tandis que
ces peuples habitoient cette contrée plufieurs
fiécles auparavant , & qu'au rapport de Ptolomée
& de Strabon les anciens Phocéens
qui y aborderent la trouverent peuplée d'habitans
foumis au gouvernement de leur Roi ?
Je n'oſe préfumer , Monfieur ,
› que l'Auteur
de cette relation ait confondu dans l'étyMAI.
1745 :
mologie du nom des Saliens , anciens peuples
de Provence , celle des Saliens , Prêtres de
Mars , inftitués à Rome par Numa Pompilius
, & qui réellement furent appellés Saliens,
Salii à Saliendo , parce qu'en certains jours ils
chantoient & danfoient par la Ville. L'erreur
feroit dans ce cas trop groffiere , & l'imperitie
trop grande ; j'aime bien mieux croire
que le mot Latin Salio , faifant une allufion na .
turelle à celui de Salii , l'a détourné de toute
recherche , & lui a fait faifir cette explication
comme la plus apparente & la meilleure
, quoiqu'elle foit abfolument faufle .
La feconde erreur n'eft ni moins intéref
fante , ni moins néceffaire à réparer. On peut
même dire qu'elle eft géminée , puifqu'elle
fuppofe , 10. que les inftrumens , dits en patois
Provençal galaubets , étoient connus du
tems des Troubadours , 2 °. que ces mêmes
Troubadours s'en fervoient. Dans l'une &
Fautre de ces fuppofitions il eft étonnant
qu'on s'autorife des Hiftoriens de Provence®
qui n'en difent mot.
Que les galaubets ne fuffent point connus
du tems des Troubadours , c'eft ce qu'aucun
Provençal n'ignore . L'invention de ces inftrumens
eft toute récente , elle ne remonte guéres
au-de -là de ce fiécle , & nos vieillards
n'ont point encore oublié que Meffieurs
Azan & Fregier , morts depuis quelques an
Ay
10 MERCURE DE FRANCE.
nées , ont été ceux qui les premiers fe font
diftingués à Aix par l'accord de cet inftrument
avec le tambourin . Il eft vrai que dans
ces derniers tems en Provence & fur-tout à
Marſeille , ces inftrumens font devenus fort à
la mode , que les jeunes gens de tout état ont
pris plaifir à en jouer ; qu'ils y ont excellé , en
les accommodant même aux tons de la mufique
, & que cette efpece d'émulation a fait
entrer ces mêmes inftrumens dans toutes les
fêtes & dans toutes les parties de plaifir.
La feconde fuppofition n'eft que le renouvellement
d'une difpute qu'il y eût au commencement
de ce fiécle entre quelques Auteurs
Provençaux fur divers points de l'Hiftoire
de Provence.
--
M. Pierre Jofeph de Haitze dans fa
Lettre de Sextius le Salien à Euxenus le Marfeillois
, & dans fes Differtations fur divers
points de l'Hiftoire de Provence , Differtat. 3 .
de l'origine des Troubadours , ſe vanta d'en
avoir découvert le véritable caractére dans un
portrait peu avantageux que fait d'eux Rodulphe
Glaber , Moine de Saint Germain
d'Auxerre , au 3e. Liv. de fes Hiftoires , fur la
fin du Chap. 9. Il foutint fur l'autorité de cet
Auteur que les Troubadours , que la Princeffe
Conftance , fille du Comte de Provence
Guillaume I. mena à la Cour de France lors
de fon mariage avec le Roi Robert , n'étoiens
MAI. If
1745.
29
» d'autres que des Comédiens , des Chanteurs
»& des Joueurspublics d'inftrumens , aufquels
» on donna d'abord les noms de Jongleurs ,
» Comies , Mufars , Vialeurs & Chantaires ,
& qu'il n'y avoit jamais eu d'autres Trou-
» badours en Provence .
M. de Galaup-Chaftueil , l'un des antagoniftes
du Sieur de Haitze , dans fon Difcours
fur les Arcs triomphaux dreffés en la Ville
d'Aix lorfque les Enfans de France y paſſerent
en 1701. étoit convenu de ces noms ,
donnés anciennement aux Troubadours , &
expliqués par Jean Noftradamus dans la préface
de leurs vies . Il convint encore dans fes
Reflexionsfur la lettre de Sextius , & dans fon
Apologie des Troubadours , fervant de réponse
aux Differtations de Pierre- Jofeph, Dialog. 3e.
que ceux que la Reine Conftance mena
avec elle à Paris pouvoient être de fimples
Bateleurs & Ménétriers , mais les conféquences
qu'il en tira , furent toutes contraires à
celles de M. de Haitze.
D'abord il lui reprocha de ne point dif
tinguer les tems pour fixer la vraie origine
& le caractére des Troubadours ; qu'il ne
falloit point confondre ceux- ci , ainfi qu'avoit
fait le Moine Glaber , avec les Bâteleurs
& Ménétriers de la Reine Conftance ; qu'en
fuppofant même que ces Bâteleurs & Ménétriers
euffent inventé & ſe fuffent exercés à
Avi
MERCURE DE FRANCE.
la Poëfie Provençale , on pouvoit en conclure
feulement qu'elle n'avoit pas une origine
fort illuftre , & qu'elle étoit alors ( dans
le dixiéme fiécle ) pour ainfi dire , dans fon
enfance , mais jamais que les Troubadours
qui vinrent dans la fuite ( depuis le 11e . jufqu'au
14 fiécle ) & qui perfectionnerent la
Poëfie Provençale , cès admirablesgénies qu'on
vit regner pendant quelques fiècles en Provence,
dont les productions étoient fieftimées dans les
differentes Cours de l'Europe , ne fuffent euxmêmes
que des Bateleurs & des Ménétriers.
Peut on en effet penfer que l'Empereur Frederic
I. , Richard Roi d'Angleterre , Raymond
Berenger III . Comte de Provence, les
Caftellannes , les Blauas , la Comteffe de Die,
& tant d'autres beaux efprits de ces tems euffent
ainfi avili leur rang & leurs talens ?
Il auroit été facile , ce me femble , Monfieur
, de concilier fur ce point les opinions
differentes des Sieurs de Haitze & de Galaup
,, en diftinguant les tems , ainfi que ce
dernier le prétendoit.
On ne pouvoit difconvenir avec M. de
Haitze, que conformément à ce que rapporte
Glaber , les Troubadours qui accompagnerent
la Reine Conftance ne fuflent des Comédiens
, des Chanteurs , & des Joueurs publics
d'inftrumens , mais il ne falloit point de cela
tirer avec lui cette conféquence erronée , que
MAI. 1745 .
$3
es grands hommes qui avoient dans la fuite
cultivé la Poëfie Provençale , n'étoient pas pour
cela Troubadours de profeffion , paree qu'ils n'étoient
pas Fongleurs , Comies , Mufars , Vialeurs
& Chantaires publics , & qu'ils n'enfaifoient
pas métier-marchandise.
On devoit au contraire en conclure avec
M. de Galaup que la Poëfie Provençale s'étant
bien- tôt après perfectionnée, & qu'ayant
été cultivée , ainfi que dit Pafquier Liv . 7
chap. 4, par les Gentilshommes ou grands Seigneurs
, efquels on ne pouvoit facilement remarquer
une PoëfiePedantefque ( encore moins
les regarder comine des Bateleurs & des Ménétriers
) on n'eût pas befoin pour devenir
Troubadour de faire le métier de Jongleurs ,
Comies , Mufars , Vialeurs , & Chantaires ,
& qu'il fuffit alors de s'exercer & de réuffir
dans cette Poëfie pour être dit & reconnu
véritable Troubadour. On peut en effet aflûrer
, ainfi que le rapporte Galaup , que les
Hiftoriens qui nous ont confervé les noms & les
principaux ouvrages de nos Troubadours , n'ont
pas entendu parler de ces Jongleurs & Vialeurs,
Comies & Bateleurs de la Reine Conftance
mais bien des perfonnes confidérables qui avoient
cultivé les rimes Provençales , & celles qui s'étoient
diftinguées dans cette ingénieuse maniere
d'écrire.
Pardonnez-moi , Monfieur , cette digref
14 MERCURE DE FRANCE
fion fur nos Troubadours. Je les ai vûs à regret
confondre de nouveau , ainfi qu'avoit
fait le Sr de Haitze avec des Bâteleurs & Ménétriers
, & j'ai voulu rappeller après M. de
Galaup que les perfonnes qui fe font appliquées
à la Poëfie Provençale , & qu'on ne
peut foupçonner d'avoir exercé la profeffion
de Bâteleurs & Ménétriers , font les feules
auxquelles les Hiftoriens de Provence ont
donné le nom de Troubadours ; les feules
dont ils nous ont confervé les noms & les
ouvrages ; les feules enfin qu'une Tradition
conftante nous a fait reconnoître pour tels.
Je ne défavoue point cependant que
lorfque nos Poëtes Provençaux joignoient
à leur talent pour la Poëfie celui de jouer de
quelque inftrument , ils n'en fiffent un noble
ufage , foit pour réhauffer le prix de leurs
productions , foit pour montrer un talent de
plus , & c'est ce qu'obferve Noftradamus
dans la préface de leurs vies. Le Préſident
Fauchet dans fon Recueil de l'origine de la
Langue & de la Poefie Françoise , rime & romans
, chap. 8. obferve la même chofe des
premiers Poëtes François , mais ces deux Auteurs
ne fe font point avifé de dire , de pen .
fer même , que ces premiers Poëtes , foit
Provençaux, foit François ,fe foient fervis ou
ayent pu fe fervir d'autres inftrumens que de
la flute, du violon ou de la viole, feuls inftruMAI.
1745. 15
mens qui pouvoient s'accorder & convenir
à leurs chants , & jamais des tambours , tambourins
& autres bruyans inftrumens toujours
incompatibles avec l'accompagnement de la
Voix .
De tout cela vous conclurez aifément, M
qu'indépendament de ce que , ainfi que je
l'ai déja obfervé , l'époque de l'ufage des
galaubets en Provence ne remonte point audelà
de 50 ou 60 ans , quand même elle fe
roit auffi ancienne que le font nos Troubadours
, ceux- ci n'auroient jamais pu s'en fervir
, & que dans les régles de la bienféance
ils ne leur auroient méme pû convenir , mais
feulement à des Bateleurs & Ménétriers ,
qu'on ne peut & qu'on ne doit en aucun
fens confondre avec eux .
»
La double erreur que je viens de difcuter
peut avoir donné lieu à celle qui fuit. On a
inféré au bas des pages 2302 & 2303 de la
relation des fêtes données par la Ville d'Aix ,
cette note fur le mot Danfeurs. » On appelle
ainfi plufieurs bandes de jeunes gens habillés
proprement avec des chemiſes de
» toile d'Hollande , des rubans en bando-
» liere & une efpece de culotte à la matelote
garnie de rubans , bas & fouliers blancs ,
» frifés & poudrés , ayant un cafque en tête
» couvert de plumes & portant une espece de
fceptre à la main. On croit que c'est à pen
55
"
"
16 MERCURE DE FRANCE.
près l'habit des anciens Troubadours, de Pro-
» vence.
D'abord je conviens ,M. du nom & de l'habillement
des Danfeurs : Je trouve même
qu'ils ont affés de rapport avec les Prêtres
de Mars de l'ancienne Rome , nommés Salii
à Saliendo , & je ne doute pas que nos Peres
les euffent appellés du nom de Saliens , s'ils
n'euffent craint avec raifon qu'on ne les confondit
dans la fuite , ainfi qu'on l'a fait dans la
rélation des fêtes de la Cour des Comptes ,
& que je l'ai dit ci- devant , avec les anciens
Peuples de ce nom , defquels ils tiroient leur
primitive & véritable origine.
Mais je ne puis convenir en même tems ,
que tel fût à peu près l'habit des anciens Trou
badours de Provence. A la vérité cet habit
auroit pû aſſortir des Bâteleurs & Ménétriers
tels que ceux qui accompagnerent la Princeffe
Conftance à Paris , mais peut- on penfer
que cette efpece d'habillement eût convenu
à des perfonnes qui autant par leur
naiffance que par leurs talens étoient bien
éloignées de fe donner ainfi en ſpectacle ?
D'ailleurs quoique j'ignore l'époque de
Tintroduction des Danfeurs dans la Ville
d'Aix, qu'on trouveroit fans doute dans les
* On ponvoit même y ajouter lesjarretieres chargées de
grelots , qu'ils placent fur leurs gras de jambe , le mou¬
sboir qu'ils ont à la main gauche , Sc
MAI. 1745.
Archives de la Communauté , je crois pouvoir
cependant affurer fur de bons garants
qu'elle n'eft pas fort ancienne.
Ces Danfeurs ne fortent & ne danfent
communément à Aix qu'une fois l'année à
l'occafion de la Fête Dieu , que vous fçavez ,
M. qu'on y célébre affés fingulierement par
la repréfentation de certains anciens Jeux
ridicules , indécens & dont on a fupprimé
une bonne partie , mais ces Danfeurs ne font
point , ainfi que le refte de ces mêmes Jeux ,
de l'infti.ution de cette Fête . Réné d'Anjou
Comte de Provence , qui eft le Fondateur ,
ne les y introduifit point , & il n'eft fait aucune
mention d'eux dans la plainte de Mathurin
de Nuré à notre célébre Gaffendy ,
fur l'indécence de nos Jeux de la Fête Dieu ,
écrite en 1645 , ni dans la Traduction libre
& manufcrite en vers Provençaux d'une partie
de cet ouvrage fait par M. de Gaillard-
Chaudon , ni enfin dans l'efprit du Cérémonial
d'Aix en la célébration de la Fête Dieu
de M. de Haitze , dont il a été fait deux Editions
, l'une en 1708 , l'autre en 1730 .
Si donc on veut d'une part fixer une fois
fes idées fur les Poëtes Provençaux qu'on
doit reconnoître pour les vrais Troubadours ,
de l'autre convenir de l'incongruité qu'il y
auroit eu pour eux dans cette efpece d'habillement
dont le décorent nos Danfeurs ;
18 MERCURE DE FRANCE.
réfléchir enfin que ces derniers n'avoient
point été introduits parmi les Jeux de la Fête
Dieu , puifque non feulement les Auteurs
que j'ai cités, mais les Hiftoriens de Provence,
n'en parlent point , on conclura néceffairement
que la préfomption par laquelle on a
voulu donner l'habillement des Danfeurs aux
anciens Troubadours ne leur convient abfolument
point & leur eſt tout-à- fait injutieuſe.
A Aix le 20 Décembre 1744.
Fermer
588
p. 140-145
L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
Début :
M. De Premagny Conseiller, Echevin & Secretaire pour les Belles Lettres, en [...]
Mots clefs :
Académie, Philosophes, Belles-lettres, Mémoire, Poètes, Sciences, Mythologie, Divinités
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : L'ACADEMIE des Sciences, des Belles Lettres & des Arts établie à Rouen, par Lettres Patentes du Roi données à Lille au mois de Juin 1744, tint sa premiere assemblée publique dans la salle de l'Hôtel de Ville le Mardi premier Juin 1745.
L'ACADEMIE des Sciences, des Belles
Lettres & des Arts établie à Rouen , par
Lettres Patentes du Roi données à Lille
au mois de Juin 1744 , tint fa premiere af- ·
femblée publique dans la faile de l'Hôtel de
Ville le Mardi premier Juin 1745.
M. De Premagny Confeiller , Echevin
& Secretaire pour les Belles Lettres , en
fit l'ouverture par un difcours fur la néceffité
du travail , fur l'utilité de la critique
& fur l'établiffement de l'Académie où il fit
l'éloge hiftorique de M. l'Abbé le Gendre ,
Chanoine & Sous- Chantre de Notre Dame
de Paris bienfaiteur de l'Académie , connû
par plufieurs ouvrages , & principalement
par fon Hiftoire de France : il y fit enfuite
mention des trois Académiciens décedés pendant
le cours de cette premiere année ; fçavoir
M.Clerot Avocat, fort verfé dans l'étude
des Antiquités de cette Province ; M. de la
Houffaye de Fourmetot bon Phyficien &
qui s'étoit particulierement attaché à la Chymie
; M. de Bettencourt Avocat & Secretaire
de l'Académie pour les Belles Lettres ,
connu par nombre de Poefies ingénieufes ,
& entr'autres par une Ode adreffée à M. de
Fontenelle , au fujet de l'Académie de
Rouen ; ce difcours fut terminé par l'élo
NOVEMBRE 1745. 141
ge de M. le Duc de Luxembourg , Gouverneur
de la Province & Protecteur de
l'Académie , lequel vient de lui donner de
nouvelles preuves de fa bienveillance , en
fondant un prix annuel de la valeur de 300
liv. & alternatifpour les Sciences & les Belles
Lettres ; & enfin par celui du Roi quị
a accordé les Lettres Patentes pour l'établiſ
fement de l'Académie au milieu de fes conquêtes
de l'année derniere , dont l'heureuſe
convalefcence fut l'époque de fa fondation ,
& dont les nouveaux triomphes dans la prefente
Campagne ont été le fujet de fon premier
exercice public.
ANALYSE D'un Mémoire Jur
l'origine & le progrès de la Mythologie des
Anciens.
M. GUERIN Secretaire de l'Académie
pour les Sciences lût enfuite un Mémoire en
forme d'effai fur l'origine, le progrès & la décadence
de la Mythologie des anciens, dont
on ne donne ici que l'analyſe ; il fait voir d'abord
que l'homme ayant laiffé affoiblir l'im
preffion des verités qu'il tenoit de l'auteur
de fon être , furtout celles qui regardent la
nature de la Divinité & la création du mon
de , la Philofophie voulut fuppléer à cet
142 MERCURE DE FRANCE
que
le.
obfcurciffement , mais ne confultant
témoignage des fens , les Philofophes ne
reconnurent dans l'Univers que det x principes
, la matiere & la vertu active qu'ils lui
attribuoient ; ces deux principes donnerent
naiffance aux deux premieres Divinités de
J'Egypte , Iris & Oziris ; le nombre des
Dieux s'accrût à mefure que ce genre de Philofophie
fe dévelopa.
Les quatre élemens de la Phyfique ancienne
, le feu , l'air , l'eau & la terre ajoû,
terent quatre Divinités aux deux premieres,
Jupiter , Junon , Neptune & Pluton. Les
fubftances compofées de la combinaifon de
ces élemens en augmenterent encore le
nombre : fous un Ciel ferain où les impreffions
font vives & perpetuelles , dans un
S plein de force où les productions font
abondar tes & delicieufes , tout fut déifié par
des hon mes qui ne connoilloient prefque
point d'autre bonheur que celui des fens &
d'autre être capable d'agir fur eux que la
matiere.
C'est plus en confultant les moeurs & la
doctrine des premiers Philofophes fur les
princip es de la nature , que les Auteurs qui
ont écrit fur cette matiere , que M. Guerin
donne à la Mythologie cette origine ; on
en voit pourtant des traces , dit - il , dans
quelques anciens Mythologiftes , mais la
NOVEMBRE 1745 . 143
plus grande partie des autres ont formé
differens plans qu'on peut toujours foupçonner
d'être un peu plus arbitraires.
L'Auteur du Mémoire montre enfuite que
les Philofophes Grecs qui venoient d'Egypte
s'inftruire chés eux , prirent les erreurs
de ces derniers , & y en ajouterent de nouvelles
. La Métempficofe laquelle n'étoit
originairement chés les Philofophes Egyptiens
qu'une queftion de Phyfique qui expliquoit
les diferentes révolutions des parties
de la matiere, qui agitées par un mouvemen
inteftin & divifées en parcelles , forment
tantôt un corps , & en forment tantôt
un autre : cette Métempficofe Phyfique fervit
en Grece & en Italie aux Philofophes qui
fe méloient du Gouvernement des Etats , àકે
établir une Métempficofe des ames , fur laquelle
ils fondoient en partie la recompenſe
de la vertu & la punition du vice. Autre
exemple. Le refpect qu'on avoit pour les
Grands Hommes , les éloges qu'on en faifoit
en Egypte à leur mort donnerent lieu
à l'Apotheofe que les autres Nations firent
dans la fuite de leurs Héros ; l'abus fuivit de
près l'erreur , la flaterie déïfia des monftres
dont la mémoire auroit dú refter dans une.
éternelle exécration. Orphée qui porta dans
fon Pays le détail des cérémonies funébres
des Egyptiens , donna occafion , felon Diodore
de Sicile , à la Fable des Champs Eli
44 MERCURE DE FRANCE.
fées , & du Tartare . Chés les Egyptiens c'étoit
un ufage qui influoit dans les moeurs :
chés les Grecs c'étoit une croyance populaire
; pour nous , dit l'Auteur du Mémoire ,
nous y reconnoiffons les traces d'une ancienne
vérité.
M. Guerin montre enfuite que les Poëtes
qui étoient les Ecrivains des premiers
tems , conferverent dans leurs Ecrits ce plan
de Religion , & fervirent à perpetuer l'erreur
; ce défordre , remarque l'Auteur , ne
doit point être imputé à la Poëfie , & on ne
doit point en prendre occafion de décrier un
Art qui dans fon inftitution étoit confacré à
la Religion & à la Morale ; les Poëtes ont
parlé , comme tout autre Ecrivain l'auroit
fait, conformément aux préjugés de leur Pays
& de leur fiécle, ce n'eft point comme Poëtes
qu'ils nous ont donné de fauffes idées de la
Divinité , c'eft précisément comme Grecs &
comme Romains. On peut feulement les blâmer
d'avoir donné occafion à de nouvelles erreurs
par leurs expreffions trop figurées ; c'eft
le défaut qu'on reproche à la Poeſie d'Homere
, dont le fens qui fe prefente d'abord à
l'efprit , ne forme que des idées de Divinités
bizarres , injuftes , paffionnées .... mais il
ne peint que les actions des hommes allégorifées
par le Poëte , & non celles des Dieux
qui étoient pour lors l'objet du culte public.
L'Auteur
NOVEMBRE. 1745. 145
L'Auteur finit fon Mémoire , en diſant
que le peuple fut la trife victime de l'égarement
de l'efprit des Philofophes , de la
fauffe prudence des Politiques & de l'imagination
trop brillante des Poëtes. Telle étoit,
dit- il & plus défigurée encore , la Religion
Payenne à la naiffance du Chriftianifme.
Porphire & Jamblique , Philofophes Platoniciens
tenterent en vain de donner un
fens raisonnable à toutes ces fables , ils n'y
réuffirent pas, méme vis- à- vis des Payens de
leur tems , pour lefquels la Doctrine de ces
Philofophes étoit plutôt une nouvauté que
le renouvellement de l'ancienne Théologie
Payenne .
Lafaite dans le premier Mercure.
Lettres & des Arts établie à Rouen , par
Lettres Patentes du Roi données à Lille
au mois de Juin 1744 , tint fa premiere af- ·
femblée publique dans la faile de l'Hôtel de
Ville le Mardi premier Juin 1745.
M. De Premagny Confeiller , Echevin
& Secretaire pour les Belles Lettres , en
fit l'ouverture par un difcours fur la néceffité
du travail , fur l'utilité de la critique
& fur l'établiffement de l'Académie où il fit
l'éloge hiftorique de M. l'Abbé le Gendre ,
Chanoine & Sous- Chantre de Notre Dame
de Paris bienfaiteur de l'Académie , connû
par plufieurs ouvrages , & principalement
par fon Hiftoire de France : il y fit enfuite
mention des trois Académiciens décedés pendant
le cours de cette premiere année ; fçavoir
M.Clerot Avocat, fort verfé dans l'étude
des Antiquités de cette Province ; M. de la
Houffaye de Fourmetot bon Phyficien &
qui s'étoit particulierement attaché à la Chymie
; M. de Bettencourt Avocat & Secretaire
de l'Académie pour les Belles Lettres ,
connu par nombre de Poefies ingénieufes ,
& entr'autres par une Ode adreffée à M. de
Fontenelle , au fujet de l'Académie de
Rouen ; ce difcours fut terminé par l'élo
NOVEMBRE 1745. 141
ge de M. le Duc de Luxembourg , Gouverneur
de la Province & Protecteur de
l'Académie , lequel vient de lui donner de
nouvelles preuves de fa bienveillance , en
fondant un prix annuel de la valeur de 300
liv. & alternatifpour les Sciences & les Belles
Lettres ; & enfin par celui du Roi quị
a accordé les Lettres Patentes pour l'établiſ
fement de l'Académie au milieu de fes conquêtes
de l'année derniere , dont l'heureuſe
convalefcence fut l'époque de fa fondation ,
& dont les nouveaux triomphes dans la prefente
Campagne ont été le fujet de fon premier
exercice public.
ANALYSE D'un Mémoire Jur
l'origine & le progrès de la Mythologie des
Anciens.
M. GUERIN Secretaire de l'Académie
pour les Sciences lût enfuite un Mémoire en
forme d'effai fur l'origine, le progrès & la décadence
de la Mythologie des anciens, dont
on ne donne ici que l'analyſe ; il fait voir d'abord
que l'homme ayant laiffé affoiblir l'im
preffion des verités qu'il tenoit de l'auteur
de fon être , furtout celles qui regardent la
nature de la Divinité & la création du mon
de , la Philofophie voulut fuppléer à cet
142 MERCURE DE FRANCE
que
le.
obfcurciffement , mais ne confultant
témoignage des fens , les Philofophes ne
reconnurent dans l'Univers que det x principes
, la matiere & la vertu active qu'ils lui
attribuoient ; ces deux principes donnerent
naiffance aux deux premieres Divinités de
J'Egypte , Iris & Oziris ; le nombre des
Dieux s'accrût à mefure que ce genre de Philofophie
fe dévelopa.
Les quatre élemens de la Phyfique ancienne
, le feu , l'air , l'eau & la terre ajoû,
terent quatre Divinités aux deux premieres,
Jupiter , Junon , Neptune & Pluton. Les
fubftances compofées de la combinaifon de
ces élemens en augmenterent encore le
nombre : fous un Ciel ferain où les impreffions
font vives & perpetuelles , dans un
S plein de force où les productions font
abondar tes & delicieufes , tout fut déifié par
des hon mes qui ne connoilloient prefque
point d'autre bonheur que celui des fens &
d'autre être capable d'agir fur eux que la
matiere.
C'est plus en confultant les moeurs & la
doctrine des premiers Philofophes fur les
princip es de la nature , que les Auteurs qui
ont écrit fur cette matiere , que M. Guerin
donne à la Mythologie cette origine ; on
en voit pourtant des traces , dit - il , dans
quelques anciens Mythologiftes , mais la
NOVEMBRE 1745 . 143
plus grande partie des autres ont formé
differens plans qu'on peut toujours foupçonner
d'être un peu plus arbitraires.
L'Auteur du Mémoire montre enfuite que
les Philofophes Grecs qui venoient d'Egypte
s'inftruire chés eux , prirent les erreurs
de ces derniers , & y en ajouterent de nouvelles
. La Métempficofe laquelle n'étoit
originairement chés les Philofophes Egyptiens
qu'une queftion de Phyfique qui expliquoit
les diferentes révolutions des parties
de la matiere, qui agitées par un mouvemen
inteftin & divifées en parcelles , forment
tantôt un corps , & en forment tantôt
un autre : cette Métempficofe Phyfique fervit
en Grece & en Italie aux Philofophes qui
fe méloient du Gouvernement des Etats , àકે
établir une Métempficofe des ames , fur laquelle
ils fondoient en partie la recompenſe
de la vertu & la punition du vice. Autre
exemple. Le refpect qu'on avoit pour les
Grands Hommes , les éloges qu'on en faifoit
en Egypte à leur mort donnerent lieu
à l'Apotheofe que les autres Nations firent
dans la fuite de leurs Héros ; l'abus fuivit de
près l'erreur , la flaterie déïfia des monftres
dont la mémoire auroit dú refter dans une.
éternelle exécration. Orphée qui porta dans
fon Pays le détail des cérémonies funébres
des Egyptiens , donna occafion , felon Diodore
de Sicile , à la Fable des Champs Eli
44 MERCURE DE FRANCE.
fées , & du Tartare . Chés les Egyptiens c'étoit
un ufage qui influoit dans les moeurs :
chés les Grecs c'étoit une croyance populaire
; pour nous , dit l'Auteur du Mémoire ,
nous y reconnoiffons les traces d'une ancienne
vérité.
M. Guerin montre enfuite que les Poëtes
qui étoient les Ecrivains des premiers
tems , conferverent dans leurs Ecrits ce plan
de Religion , & fervirent à perpetuer l'erreur
; ce défordre , remarque l'Auteur , ne
doit point être imputé à la Poëfie , & on ne
doit point en prendre occafion de décrier un
Art qui dans fon inftitution étoit confacré à
la Religion & à la Morale ; les Poëtes ont
parlé , comme tout autre Ecrivain l'auroit
fait, conformément aux préjugés de leur Pays
& de leur fiécle, ce n'eft point comme Poëtes
qu'ils nous ont donné de fauffes idées de la
Divinité , c'eft précisément comme Grecs &
comme Romains. On peut feulement les blâmer
d'avoir donné occafion à de nouvelles erreurs
par leurs expreffions trop figurées ; c'eft
le défaut qu'on reproche à la Poeſie d'Homere
, dont le fens qui fe prefente d'abord à
l'efprit , ne forme que des idées de Divinités
bizarres , injuftes , paffionnées .... mais il
ne peint que les actions des hommes allégorifées
par le Poëte , & non celles des Dieux
qui étoient pour lors l'objet du culte public.
L'Auteur
NOVEMBRE. 1745. 145
L'Auteur finit fon Mémoire , en diſant
que le peuple fut la trife victime de l'égarement
de l'efprit des Philofophes , de la
fauffe prudence des Politiques & de l'imagination
trop brillante des Poëtes. Telle étoit,
dit- il & plus défigurée encore , la Religion
Payenne à la naiffance du Chriftianifme.
Porphire & Jamblique , Philofophes Platoniciens
tenterent en vain de donner un
fens raisonnable à toutes ces fables , ils n'y
réuffirent pas, méme vis- à- vis des Payens de
leur tems , pour lefquels la Doctrine de ces
Philofophes étoit plutôt une nouvauté que
le renouvellement de l'ancienne Théologie
Payenne .
Lafaite dans le premier Mercure.
Fermer
589
p. 139-140
AUTRE. Dans lequel on ne fait point entrer la voyelle A.
Début :
Huit pieds soutiennent mon tout, [...]
Mots clefs :
Armoirie
590
p. 93-106
CE PETIT OUVRAGE fut fait après la maladie du Roi, & à son retour de l'armée :
Début :
UN jeune Prince qui fait les délices d'une Nation puissante, & qui est le [...]
Mots clefs :
Francus, Gloire, Prince, Hermas, Héros, Gloires, Temps, Dieux, Roi, Terre, Pays, Orgueil, Admiration, Minerve, Peuples, Alexandre
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : CE PETIT OUVRAGE fut fait après la maladie du Roi, & à son retour de l'armée :
CE PETIT OUVRAGE futfait après
la maladie du Roi , & à son retour de
l'armée:
UN jeune Prince qui fait les délices
d'une Nation puiſſante , & qui eſt le
fils d'un des plus grands Rois de la Terre,
s'entretenoit il y a quelque tems ſur differentes
matières avec deux ou trois Seigneurs
de ſa Cour.
L'un deux en parlant de l'Empereur Auguſte
rapporta de lui une actiongénéreuſe ,
qui , comme il arrive affés ſouvent en pareil
cas, fut comparée à des actions à peu - près
du même genre , & qui inſenſiblement fit
naître une queſtionbien intéreſſante..
Il s'agiſſoit de ſçavoir en quoi conſiſtoit
la véritable grandeur d'un Prince , & le quel
;
94 MERCURE DE FRANCE.
de tous les Rois que nous vante l'Hiſtoire ,
étoit celui dont lamémoire méritoit le plus
de reſpect & de vénération : Chacun penſe
àſa maniere , & il paroiſſoit que les ſentimens
alloient être affés partagés là-deſſus,
forſqu'on vit entrer un autre Seigneur qui
tenoit des papiers à ſa main : je viens, ditil
au Prince , de rencontrer un inconnu qui
m'a prié avec inſtancede vous préſenter ce
Manufcrit , & qui s'eſt retiré enſuite ſans
merien dire davantage. Je n'ai pas crû devoic
vous le donner ſans ſçavoir à peu près dequoi
il s'agiſſoit ; j'en ai lû les premieres
feuillesqui m'ont aflés amuſé ,&je vous l'ap
porte; il n'eſt pas long , Prince , & fi vous
ſouhaitez d'en entendre la lecture , je vais
vous la faire moi - même: le Prince y conſentit;
on ne ſongea plus à la queſtion qu'on
avoit voulu d'abord agiter ; on lut , & voici
mot pour mot ce qui étoit contenu dans le
Manufcrit dont j'ai une copie & que l'Auteur
lui - même m'a permis de donner au
public.
כ ১ Le fils d'Uliſſe n'eſt pas le ſeul Prince
>> avec qui Minerve , la Déeſſe de la Sageſſe,
ait bien voulu voyager pour l'inſtruire : on
ſçait par d'anciennes relations qu'elle a
> pris autrefois le mêmeſoin du fils d'un Roi
désGaules.
>>Ce fut ſous la figure de Mentorqu'elle
ΜΑΙ 1746.
accompagna Télémaques ce fut ſous
■ celle du ſage Hermas qu'elle ſuivit Francus
- ( c'eſt le nom du jeune Prince dont
>>nous parlons , qui n'étoit point encore for.
> ti du lieu de ſa naiſſance , & que fon pere
>>envoyoit à la Cour d'un Roi fort âgé , qui
» en qualité de parent demandoit à le con-
>>noitre , qui n'ayant point d'enfans luidef
.. tinoit ſa ſucceſſion , & qui vouloit le mon-
>>trer à ſes peuples avant que de mourir. )
>>Francus partit donc avec le ſage Her-
>mas qui fut chargé de le conduire. Ce
>>Prince avoit naturellement beaucoup
•d'eſprit& les inclinations lesplus nobles;
il n'y avoit rien de grand &de vertueux
qu'on ne dût attendre de lui , pourvû qu'il
>ne ſe méprit point dans le choix des Vertus
; car il yen a de faufſes qui ne font que
>>des vices impoſans&fuperbes ; enun mot
>> l'orgueil a les ſiennes , & c'eſt précisément
avec une ame haute , qu'un jeune Prince
>>ſans expérience peut s'y tromper; mais
> c'eſt à quoi Francus n'étoit pas expoſé avec
ſon guide qui avoit de grandes vues ſur lui,
»& qui n'artendoit que l'occaſion de les lui
»déclarer. Ils étoient au dixiéme jour de
>> leur départ , & ils traverſoient le matin
une vaſte plaine où l'on pouvoit voir en-
>core affes diſtinctement la forme d'un
- camp. Francus s'arrêta & parut examiner
96MERCURE DE FRRANCE.
>avec attention. Voici un lieu célébre ;
>>mais que l'humanité rend triſte à voir ,
25tout intérêt de Patrie à part , lui dit Her-
-mas; du tems de votre ayeul, deux nom-
১১ breuſes armées s'y ſont trouvées affem-
,blées l'une contre l'autre ; elles en vinrent
» aux mains ; le carnage y fut terrible , &
>>votre ayeul après bien du ſang répandu
yremporta une victoire complette qui lui
ſoumit toute une Province.
>Que ce fut un beau jourpour lui , s'écria
Francus avec uneſpéce de tranſport !
quand me verrai-je à mon tour à la tête
d'une armée? Hermas ſourit de ce difcours.
> Il vous tarde donc déja de conquérir &de
vaincre ? lui dit-il , eſt- ce là la gloire qui
>> vous touche le plus? Oui , je ľavoue , ré-
> pondit Francus ; je n'en connois point de
>>plus digne de charmerun Prince , ni de
>>plus convenable au rang que nous renons
• fur laTerre. Ily ad'autres gloires pour le
reſte des hommes; celle-ci n'eſt ſpéciale-
»ment accordée qu'à nous ; les Dieux en ont
,, fait l'appanage de notre fortune. La gloire
» de Cyrus , d'Alexandre , de Céfar , celle
>>>de tous les Héros , voilà la mienne. Je
>> ne me ſens point au-deſſous d'eux par mon
.. courage , & quand je lis leurHiſtoire , je
>>brûle de les égaler par mes actions :
Francus , lui repartit Hermas , en
jettant
ΜΑΙ 1746. 97
33
» en jettant ſur lui un regard qui le pénétra :
>>vous dites vrai , ceux dont vous parlez
» n'ont pas eû plus de courage que vous ,
»&cela ſeul leur a ſuffi pour acquérir cette
> gloire qui vous charme ; mais il en eſtune
infiniment plus rare , & fans comparaiſon
>>plus reſpectable , qui ne s'acquiert qu'avec
>>des vertus que ces ſimples Conquéransn'a-
>>voient pas & que vous avez : cette gloire
» cherie du Ciel & de la Terre & que la rai-
» ſon même appelle gloire , voilà la votre ,
.,voilà celle dont les Dieux n'ont réſervé la
>>plénitude qu'à vospareils , celle qui les fait
»reſſembler à ces Dieux même.
Oùeſt elle donc , lui dit Francus ? en quoi
conſiſte - t - elle ? vous me ſurprenez , je ne
connois que celle des Heros que je viens de
citer , c'eſt la ſeule gloire qui ait fait retentir
le monde d'un bruit& d'une admiration qui
durent encore : Je vous ai nommé mes Heros,
Hermas, nommez moi les votres dont je
n'ai point entendu parler. »
De ceux que vous appellez les votres , ou
du moins de leurs ſemblables , on en a vû
preſque dans tous les ſiècles , lui dit Hermas;
à peine tous les tems en ont-ils montré quelques
uns des miens.
On parle encore avec étonnement des
votres; il eſt vrai ; on ſe plaît à conſidérer
leur gloire ſuperbe & formidable; tout a
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1.
pliéſous eux; on ſe met à leur place ; c'eſt
de là qu'on les admire , & fi à leur exem.
ple vous ne voulez etre grand qu'aujugement
de notre orgueil , il ne vous ſera pas difcile
d'être admiré comme eux.
Mais vos Heros puniſſent eux-mêmes la
Terre de cette imprudente admiration qu'elle
a pour eux , & loin de l'en punir à votre
tour, c'eſt à vous , Francus , à l'en guérir pour
jamais , à la déſabuſer de ces Heros qui la
ſéduiſent , à lui montrer à quelle gloire elle
doit ſes hommages ; il faut que la votre
apprenne aux hommes à ne plus eſtimer
dans les Princes que la véritable.
La gloire dont vous me parlez , mérite
ſans doute qu'on la préfere , dès que vous
l'eſtimez tant , lui dit Francus, le ſageHermas
ne ſçauroit s'y méprendre , mais encore
une fois je ne la connois point, & vous ne
m'en dites pas affés pour achever de m'inftruire.
Il n'eſt pas néceſſaire de m'expliquet
mieux , répondit Hermas , vous la verrez
Francus , vous la verrez avec celle de vos
Heros , & je ſuis fûr que votre coeur vous
avertira de ce qu'elle vaut ; vous n'aurezbe
foin que de lui pour ſçavoir la diftinguer vou
même.
Je la verrai , dites -vous, repartit Francu
avec ſurpriſe, je ne vous entends point , le
ΜΑΙ وو . 1746
differentes eſpéces de gloire dont nous parlons
peuvent- elles ſe voit autrement que
dans l'Hſtoire ?
Ne vous étonnez point de mon diſcours ,
lui dit Hermas ; mes pareils ont des connoifſances
qui les mettent au-deſſus des autres
hommes ; il ne nous eſt pas toujours permis
de les manifeſter , mais les Dieux qui vous
aiment & qui veillent ſur vous m'ordonnent
aujourd'hui d'employer les miennes en
votre faveur.
Oui , Prince , je ſçais un lieu ſur la terre
où toutes les gloires de vos pareils exiſtent
perſonnifiées , mais où tous les hommes ne
les apperçoivent pas de même .
L'avantage de les voir telles qu'elles font ,
&de bien juger d'elles, n'eſt réſervé qu'aux
hommes vraiment généreux , qu'à ceux qui
ont une véritable élévation dans l'ame ;
tout mortel , ou tout Prince qui n'a que de
l'orgueil , & qui n'aſpire qu'aux fuffrages du
notre , qui eſt plus jaloux de ſurprendre
notre eſtime que de la mériter , & qui s'imagine
qu'on eſt grand quand on eft célébre,
celui- là voit mal les differentes fortes de
gloires c'eſt la vanité de ſes idées qui décide
dujugementqu'il en porte.
Ehbien ! lui dit Francus, ce lieu dont vous
parlez & où je dois m'inſtruire , puis-je me
Hater de le voir bien-tôt ? nous y allons ,
Eij
10 MERCURE DE FRANCE.
:
répondit Hermas , je vous y méne depuis
notre départ, & nous y arriverons demain ,
mais votre ſuite nous géneroit , & je lui al
déja donné ordre de votre part de refter
ce ſoiroù nous nous arrêterons, &de nous y
attendre.
Francus ne lui répondit qu'en l'embra
fant; je vous fuis , lui dit- il , je me livre
vous avec autant de confiance quej'en aurois
pourunDieumême , qui ſeroit mon guide;
c'étoit l'impreſſion de la Divinité preſente
qui le faiſoit parler ainfi , & le lendemain,
l'Aurore commençoit à peine à diſliper les
ombres de la nuit quand ils partirent.
Cen'étoit pasque la Déeſſe eût beſoin d'aller
loin ni deparcourir de grands eſpacespour
arriver où elle avoit deſſein de mener Francus;
les Dieux font ce quils veulent , & le
ſpectacle qu'elle lui deſtinoit pouvoit ſe trou
ver partout, elle étoit même rentrée ſans
l'en avertir dans les Etats de ſon pere , & ce
pendant la Déeſſe feignoit de le håter, pour
Jui cacher ſa puiſſance , & lui perfuade
qu'il s'agiffoit d'un vrai voyage,
Au fortir d'une allés grande forêt qui
avoit borné leur vûe , ils apperçurent d'affes
loin encore une enceinte qui contenoit de
vaſtes édifices d'une Architecture extrêmement
hardie quoiqu'irréguliere , mais dos
pluſieurs s'élevoient fi haut , qu'on ne conc
ΜΑΪ 1746. 101
voit pas que quelqu'un put y faire ſa demeure
? Que vois -je, dir Francus ? à quoi
ſervent ces bâtimens dont la hauteur va ſe
perdre dans les airs : Nous voici au ſéjour
des gloires , répartit Hermas , & ces Edifices
ſont autantde Palais dont les plus élévés
appartiennent, aux gloires les plus célébres ,
&qui ont fait le plus de bruit dans le monde.
Je ne ſçais ſi je me trompe , dit quelques
momens après Francus , mais il meſemble
que cesPalais contretout ordre naturel baifſent
à mesure que nous nous én approchons
; je ne les trouve plus ſi hauts.
Vous commencez à les bien voir , repartitHermas
, entrons , les gloires vous atteindent
pour ſe diſputer votre conquête.
En voici déja une qui s'avance avec tout
fon cortége , & qui paroît l'emporter fur
toutes les autres.
C'étoit celle d'Alexandre. Francus ſe
taiſoit. Il étoit faifi d'une admiration qui
ne lui permettoit pas de répondre.
Quelle est - belle , s'écria-t-il enfuite ,
quelle a d'éclat , & que ſa fierté m'enchante!
filsde Roi, lui cria t-elle alors à quelque
diſtance de lui, mais en s'approchant toujours,
ne vas pas plus loin , épargne toi un examen
inutile , toutes les gloires que tu vois font
inférieures àcelle qui t'appello, & c'eſt à moi
qu'il faut que tu te livres , viens, que je t'ani
Eiij
102 MERCURE DE FRANCÉ.
me de mon fouffle , & que j'imprime ſut
ton front le ſceau de l'immortalité.
Pendant qu'elle parloit , Francus qui la
conſidéroit de plus près , & qui déméloit
mieux tout ce qui l'entourroit , fentoit déja
diminuer ſon admiration pour elle ; ſaphyſionomie
fiére lui paroſſoit dure & même
un peu féroce , & dans le nombre des perſonnages
qui compoſoient ſa ſuite , il en obſervoit
quelques uns qui ne lui plaifoientpas:
Apprenez - moi , je vous prie , lui dit- il ,
quelles font ces figures hydeuſes que j'apperçois
parmi ces autres , & qui ſemblent
vouloir échapper à mes regards : alors une
de ces figures parla ; puiſque tu nous as remarquées
, dit - elle , il nous eft ordonné de
te répondre: Je m'appelle l'Orgueil effrené,
& celle-ci eſt la Cruauté inutile ; c'eſt par
moi qu'Alexandre alla ſubjuguer des peuples
éloignés & tranquilles , c'eſt elle qui les
égorgeoit dans leur fuite.
A quoi bon toutes ces queſtions, dit alors
laGloire dont ils'agiffoit? on ne te dit là que
la ſuite inévitable de mes avantures , je
n'exiſterois pas ſans cela : A ces mots une
autre figure terraſſée , à demi déchirée &
en pleurs , fit entendre quelques gémif-
' femens : Fuis , Prince , cria- t- elle enſuite
, ſauves toi du danger d'être tenté par certe
funeſte gloire , & vois l'état où tous ceux
MAI 1746. 103
qui l'ont ſuivie m'ont réduite ; fuis , ne l'écoute
point, c'eſt l'Humanité qui t'en conjure.
5
A peine achevoit- elle ces mots que la
porte du Palaisde cette Gloire s'ouvrit avec
fracas , & laiſſa voir un ſpectacle effroyable.
C'étoit une immenſe étendue de Pays où
triomphoient le ravage , la mort & les crimes.
Ah Ciel ! dit alors Francus en s'é
cartant , à quelle odieuſe Gloire m'arrêtoisje
ici ? une autre auffitôt l'acueillit ; c'étoit
la Gloire d'un Heros du Nord : Viens!
ſuis moi , lui dit- elle , je ſuis moins éten
due, mais je n'en ſuis pas moins étonnante :
Non , lui repliqua-t-il, ta ſuite eſt àpeu près
la même , ou ſi tu veux que je te connoiffe
mieux , ouvres auſſi la porte de ton Palais
avant que je t'écoute.
Cette porte s'ouvrit en effet ,& découvrit
unPays moins vaſte mais auſſi maltraité que
le premier ; à côté de ce pays on en voyoit
un autre qui paroiſſoit déſert , où tout étoit
triſte , languiſſant & dépouillé.
Quelle eft cette autre terre qui paroît , dit
Francus , quelle eſpéce de malheur a-t-elle
éprouvé ?
C'eſt la Patrie du Heros que j'ai illuſtré ,
répondit-elle. Sa Patrie ? reprit - il, a-t-il
donc fallu que ton Heros la ſubjuguât pour
en être le maître ? Non , répondit-elle , elle
ne te paroît un peu fatiguée que pour avoir
ſervià ſes exploits. Eiij
304 MERCURE DEFRANCE.
Sortons , dit alors Francus indigné , forsons
de ces lieux, jene puis les ſouffrir, je ne
demanderois pour toute gloire que celle de
venger la Terre de toutes les Gloires qui
fontici.
Il s'éloignoit en tenant ce diſcours,entrons
dans ce petit ſentier qui s'offre à nous , lui
ditHermas.
Ce ſentier quoique d'abord un peu ſombre
, s'éclairciſſfoit à meſure qu'on avançoit,
&il alloit enfin aboutir au plus beau Pays du
monde, & qui étoit ſous le plus beau Ciel .
A l'entrée de ce Pays ils virent une autre
Gloire qui ſourit avec douceur en les
voyant , qui ne ſe vanta point , qui cependant
avoir l'air noble & majestueux ,
& en même tems modeſte ; elle tenoit la
Valeur d'une main & la ſageſſe de l'autre;
tout ce qui l'entourroit étoit reſpectable ;
l'humanité que Francus venoit de voir ſi déſolée,
ſe retrouvoit ici , & n'y montroit qu'un
viſage où ſe peignoient la Paix, la ſatisfaction&
la Joye.
Vous m'enchantez , lui dit Francus en l'abordant;
on ceſſe d'aimer vos compagnes
en les voyant de près , & vous enflammez
ceux qui vous approchent.
Il ſe livroit donc au plaiſir de la regarder ,
quand tout à coup un nouveau ſpectacle vint
le frapper; c'étoit une foule de guerriers qui
ΜΑΙ 1746. τος
en accompagnoient un qui paroiſſoit . leur
maître; ſa courſe étoit ſi rapide qu'ils avoient
peine à le ſuivre , & il ſembloit aller punir
unennemi téméraire. Ce qui ſurprit le plus
Francus , ce fut de voir à côté du Guerrier
cette aimable Gloire à qui il venoit de parler
, mais dont les traits auparavant fi doux
avoient alors je ne ſçais quoi de menaçant
&de terrible.
Francus n'avoit pas eû le tems de reconnoitre
le Guerrier qu'il avoit vû paſſer. Il
avança dans le Pays , lorſque quelque tems
après il en fortit un cri général de douleur :
Qu'entens-je ?dit-il à Hermas, qu'elle confternation
ſubite ſe répand ici ? dequoi s'agit-
il ? où va ce peuple qui fond en larmes ?
Il interroge alors tous ceux qu'il rencontre;
que vous eſt il arrivé ? leur diſoit- il, je vous
vois troublez ; vous invoquez les Dieux ,
qu'elle eſt votre infortune
Hélas ! il ne vit peut-être plus, lui répondoient
les uns; nous allons le perdre;crioient
les autres : eh ! de qui donc parlez-vous ? répondoit-
il à fon tour : de lui ; eh ! de qui
pourroit-ce être ſi non de lui , de ce Roi notre
pere , notre ami ,& notre maître ? Que
l'ennemi eſt heureux , & que nous ſommes à
plaindre !
Francus à l'aſpect d'une affliction ſi univerſelle
, & dont il voyoit de ſi prodigieux
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
effets , ne pût s'empêcher de pleurer lui
même , & de partager une tendreſſe dont
il n'avoit pas eû encore la moindre idée.
Il continue d'avancer , & comme les inftructions
que lui donnoit Minerve devoient
être rapides , ſur la fin du jour, il vit la
joye fuccéder inſenſiblement à l'affliction ;
il entendit un cri d'allégreſſe aufli général
que l'avoit été le cri de douleur; il vit ce
méme peuple s'égarer dans les raviſſemens ;
il vit des tranſports qu'une joye , même en
démence, n'auroit pu imiter.
Francus étoit pénétré d'étonnement. Eh !
que! eſt donc ce Roiſicher , & en même
tems ſi intrépide& fi glorieux ? dit il dans ſa
ſurpriſe; quelle gloire que la ſienne ! je ne
l'imaginois pas ; puiſſent les Dieux m'en accorder
une pareille : C'eſt celle de ton pere
que tu choiſis , & tu es actuellement dans
ſon Empire , lui dit alors Minerve qui ſe manifeſta
: le Roi que tu allois trouver n'eſt
plus; des Ambaſſadeurs arrivent demain à
JaCour de ton pere, ils viennent de la part
des peuples t'y reconnoître pour leur Maî
tre; hâte - toi toi -même de rejoindre ton
pere & profites des leçons que tu as reçues.
la maladie du Roi , & à son retour de
l'armée:
UN jeune Prince qui fait les délices
d'une Nation puiſſante , & qui eſt le
fils d'un des plus grands Rois de la Terre,
s'entretenoit il y a quelque tems ſur differentes
matières avec deux ou trois Seigneurs
de ſa Cour.
L'un deux en parlant de l'Empereur Auguſte
rapporta de lui une actiongénéreuſe ,
qui , comme il arrive affés ſouvent en pareil
cas, fut comparée à des actions à peu - près
du même genre , & qui inſenſiblement fit
naître une queſtionbien intéreſſante..
Il s'agiſſoit de ſçavoir en quoi conſiſtoit
la véritable grandeur d'un Prince , & le quel
;
94 MERCURE DE FRANCE.
de tous les Rois que nous vante l'Hiſtoire ,
étoit celui dont lamémoire méritoit le plus
de reſpect & de vénération : Chacun penſe
àſa maniere , & il paroiſſoit que les ſentimens
alloient être affés partagés là-deſſus,
forſqu'on vit entrer un autre Seigneur qui
tenoit des papiers à ſa main : je viens, ditil
au Prince , de rencontrer un inconnu qui
m'a prié avec inſtancede vous préſenter ce
Manufcrit , & qui s'eſt retiré enſuite ſans
merien dire davantage. Je n'ai pas crû devoic
vous le donner ſans ſçavoir à peu près dequoi
il s'agiſſoit ; j'en ai lû les premieres
feuillesqui m'ont aflés amuſé ,&je vous l'ap
porte; il n'eſt pas long , Prince , & fi vous
ſouhaitez d'en entendre la lecture , je vais
vous la faire moi - même: le Prince y conſentit;
on ne ſongea plus à la queſtion qu'on
avoit voulu d'abord agiter ; on lut , & voici
mot pour mot ce qui étoit contenu dans le
Manufcrit dont j'ai une copie & que l'Auteur
lui - même m'a permis de donner au
public.
כ ১ Le fils d'Uliſſe n'eſt pas le ſeul Prince
>> avec qui Minerve , la Déeſſe de la Sageſſe,
ait bien voulu voyager pour l'inſtruire : on
ſçait par d'anciennes relations qu'elle a
> pris autrefois le mêmeſoin du fils d'un Roi
désGaules.
>>Ce fut ſous la figure de Mentorqu'elle
ΜΑΙ 1746.
accompagna Télémaques ce fut ſous
■ celle du ſage Hermas qu'elle ſuivit Francus
- ( c'eſt le nom du jeune Prince dont
>>nous parlons , qui n'étoit point encore for.
> ti du lieu de ſa naiſſance , & que fon pere
>>envoyoit à la Cour d'un Roi fort âgé , qui
» en qualité de parent demandoit à le con-
>>noitre , qui n'ayant point d'enfans luidef
.. tinoit ſa ſucceſſion , & qui vouloit le mon-
>>trer à ſes peuples avant que de mourir. )
>>Francus partit donc avec le ſage Her-
>mas qui fut chargé de le conduire. Ce
>>Prince avoit naturellement beaucoup
•d'eſprit& les inclinations lesplus nobles;
il n'y avoit rien de grand &de vertueux
qu'on ne dût attendre de lui , pourvû qu'il
>ne ſe méprit point dans le choix des Vertus
; car il yen a de faufſes qui ne font que
>>des vices impoſans&fuperbes ; enun mot
>> l'orgueil a les ſiennes , & c'eſt précisément
avec une ame haute , qu'un jeune Prince
>>ſans expérience peut s'y tromper; mais
> c'eſt à quoi Francus n'étoit pas expoſé avec
ſon guide qui avoit de grandes vues ſur lui,
»& qui n'artendoit que l'occaſion de les lui
»déclarer. Ils étoient au dixiéme jour de
>> leur départ , & ils traverſoient le matin
une vaſte plaine où l'on pouvoit voir en-
>core affes diſtinctement la forme d'un
- camp. Francus s'arrêta & parut examiner
96MERCURE DE FRRANCE.
>avec attention. Voici un lieu célébre ;
>>mais que l'humanité rend triſte à voir ,
25tout intérêt de Patrie à part , lui dit Her-
-mas; du tems de votre ayeul, deux nom-
১১ breuſes armées s'y ſont trouvées affem-
,blées l'une contre l'autre ; elles en vinrent
» aux mains ; le carnage y fut terrible , &
>>votre ayeul après bien du ſang répandu
yremporta une victoire complette qui lui
ſoumit toute une Province.
>Que ce fut un beau jourpour lui , s'écria
Francus avec uneſpéce de tranſport !
quand me verrai-je à mon tour à la tête
d'une armée? Hermas ſourit de ce difcours.
> Il vous tarde donc déja de conquérir &de
vaincre ? lui dit-il , eſt- ce là la gloire qui
>> vous touche le plus? Oui , je ľavoue , ré-
> pondit Francus ; je n'en connois point de
>>plus digne de charmerun Prince , ni de
>>plus convenable au rang que nous renons
• fur laTerre. Ily ad'autres gloires pour le
reſte des hommes; celle-ci n'eſt ſpéciale-
»ment accordée qu'à nous ; les Dieux en ont
,, fait l'appanage de notre fortune. La gloire
» de Cyrus , d'Alexandre , de Céfar , celle
>>>de tous les Héros , voilà la mienne. Je
>> ne me ſens point au-deſſous d'eux par mon
.. courage , & quand je lis leurHiſtoire , je
>>brûle de les égaler par mes actions :
Francus , lui repartit Hermas , en
jettant
ΜΑΙ 1746. 97
33
» en jettant ſur lui un regard qui le pénétra :
>>vous dites vrai , ceux dont vous parlez
» n'ont pas eû plus de courage que vous ,
»&cela ſeul leur a ſuffi pour acquérir cette
> gloire qui vous charme ; mais il en eſtune
infiniment plus rare , & fans comparaiſon
>>plus reſpectable , qui ne s'acquiert qu'avec
>>des vertus que ces ſimples Conquéransn'a-
>>voient pas & que vous avez : cette gloire
» cherie du Ciel & de la Terre & que la rai-
» ſon même appelle gloire , voilà la votre ,
.,voilà celle dont les Dieux n'ont réſervé la
>>plénitude qu'à vospareils , celle qui les fait
»reſſembler à ces Dieux même.
Oùeſt elle donc , lui dit Francus ? en quoi
conſiſte - t - elle ? vous me ſurprenez , je ne
connois que celle des Heros que je viens de
citer , c'eſt la ſeule gloire qui ait fait retentir
le monde d'un bruit& d'une admiration qui
durent encore : Je vous ai nommé mes Heros,
Hermas, nommez moi les votres dont je
n'ai point entendu parler. »
De ceux que vous appellez les votres , ou
du moins de leurs ſemblables , on en a vû
preſque dans tous les ſiècles , lui dit Hermas;
à peine tous les tems en ont-ils montré quelques
uns des miens.
On parle encore avec étonnement des
votres; il eſt vrai ; on ſe plaît à conſidérer
leur gloire ſuperbe & formidable; tout a
E
98 MERCURE DE FRANCE.
1.
pliéſous eux; on ſe met à leur place ; c'eſt
de là qu'on les admire , & fi à leur exem.
ple vous ne voulez etre grand qu'aujugement
de notre orgueil , il ne vous ſera pas difcile
d'être admiré comme eux.
Mais vos Heros puniſſent eux-mêmes la
Terre de cette imprudente admiration qu'elle
a pour eux , & loin de l'en punir à votre
tour, c'eſt à vous , Francus , à l'en guérir pour
jamais , à la déſabuſer de ces Heros qui la
ſéduiſent , à lui montrer à quelle gloire elle
doit ſes hommages ; il faut que la votre
apprenne aux hommes à ne plus eſtimer
dans les Princes que la véritable.
La gloire dont vous me parlez , mérite
ſans doute qu'on la préfere , dès que vous
l'eſtimez tant , lui dit Francus, le ſageHermas
ne ſçauroit s'y méprendre , mais encore
une fois je ne la connois point, & vous ne
m'en dites pas affés pour achever de m'inftruire.
Il n'eſt pas néceſſaire de m'expliquet
mieux , répondit Hermas , vous la verrez
Francus , vous la verrez avec celle de vos
Heros , & je ſuis fûr que votre coeur vous
avertira de ce qu'elle vaut ; vous n'aurezbe
foin que de lui pour ſçavoir la diftinguer vou
même.
Je la verrai , dites -vous, repartit Francu
avec ſurpriſe, je ne vous entends point , le
ΜΑΙ وو . 1746
differentes eſpéces de gloire dont nous parlons
peuvent- elles ſe voit autrement que
dans l'Hſtoire ?
Ne vous étonnez point de mon diſcours ,
lui dit Hermas ; mes pareils ont des connoifſances
qui les mettent au-deſſus des autres
hommes ; il ne nous eſt pas toujours permis
de les manifeſter , mais les Dieux qui vous
aiment & qui veillent ſur vous m'ordonnent
aujourd'hui d'employer les miennes en
votre faveur.
Oui , Prince , je ſçais un lieu ſur la terre
où toutes les gloires de vos pareils exiſtent
perſonnifiées , mais où tous les hommes ne
les apperçoivent pas de même .
L'avantage de les voir telles qu'elles font ,
&de bien juger d'elles, n'eſt réſervé qu'aux
hommes vraiment généreux , qu'à ceux qui
ont une véritable élévation dans l'ame ;
tout mortel , ou tout Prince qui n'a que de
l'orgueil , & qui n'aſpire qu'aux fuffrages du
notre , qui eſt plus jaloux de ſurprendre
notre eſtime que de la mériter , & qui s'imagine
qu'on eſt grand quand on eft célébre,
celui- là voit mal les differentes fortes de
gloires c'eſt la vanité de ſes idées qui décide
dujugementqu'il en porte.
Ehbien ! lui dit Francus, ce lieu dont vous
parlez & où je dois m'inſtruire , puis-je me
Hater de le voir bien-tôt ? nous y allons ,
Eij
10 MERCURE DE FRANCE.
:
répondit Hermas , je vous y méne depuis
notre départ, & nous y arriverons demain ,
mais votre ſuite nous géneroit , & je lui al
déja donné ordre de votre part de refter
ce ſoiroù nous nous arrêterons, &de nous y
attendre.
Francus ne lui répondit qu'en l'embra
fant; je vous fuis , lui dit- il , je me livre
vous avec autant de confiance quej'en aurois
pourunDieumême , qui ſeroit mon guide;
c'étoit l'impreſſion de la Divinité preſente
qui le faiſoit parler ainfi , & le lendemain,
l'Aurore commençoit à peine à diſliper les
ombres de la nuit quand ils partirent.
Cen'étoit pasque la Déeſſe eût beſoin d'aller
loin ni deparcourir de grands eſpacespour
arriver où elle avoit deſſein de mener Francus;
les Dieux font ce quils veulent , & le
ſpectacle qu'elle lui deſtinoit pouvoit ſe trou
ver partout, elle étoit même rentrée ſans
l'en avertir dans les Etats de ſon pere , & ce
pendant la Déeſſe feignoit de le håter, pour
Jui cacher ſa puiſſance , & lui perfuade
qu'il s'agiffoit d'un vrai voyage,
Au fortir d'une allés grande forêt qui
avoit borné leur vûe , ils apperçurent d'affes
loin encore une enceinte qui contenoit de
vaſtes édifices d'une Architecture extrêmement
hardie quoiqu'irréguliere , mais dos
pluſieurs s'élevoient fi haut , qu'on ne conc
ΜΑΪ 1746. 101
voit pas que quelqu'un put y faire ſa demeure
? Que vois -je, dir Francus ? à quoi
ſervent ces bâtimens dont la hauteur va ſe
perdre dans les airs : Nous voici au ſéjour
des gloires , répartit Hermas , & ces Edifices
ſont autantde Palais dont les plus élévés
appartiennent, aux gloires les plus célébres ,
&qui ont fait le plus de bruit dans le monde.
Je ne ſçais ſi je me trompe , dit quelques
momens après Francus , mais il meſemble
que cesPalais contretout ordre naturel baifſent
à mesure que nous nous én approchons
; je ne les trouve plus ſi hauts.
Vous commencez à les bien voir , repartitHermas
, entrons , les gloires vous atteindent
pour ſe diſputer votre conquête.
En voici déja une qui s'avance avec tout
fon cortége , & qui paroît l'emporter fur
toutes les autres.
C'étoit celle d'Alexandre. Francus ſe
taiſoit. Il étoit faifi d'une admiration qui
ne lui permettoit pas de répondre.
Quelle est - belle , s'écria-t-il enfuite ,
quelle a d'éclat , & que ſa fierté m'enchante!
filsde Roi, lui cria t-elle alors à quelque
diſtance de lui, mais en s'approchant toujours,
ne vas pas plus loin , épargne toi un examen
inutile , toutes les gloires que tu vois font
inférieures àcelle qui t'appello, & c'eſt à moi
qu'il faut que tu te livres , viens, que je t'ani
Eiij
102 MERCURE DE FRANCÉ.
me de mon fouffle , & que j'imprime ſut
ton front le ſceau de l'immortalité.
Pendant qu'elle parloit , Francus qui la
conſidéroit de plus près , & qui déméloit
mieux tout ce qui l'entourroit , fentoit déja
diminuer ſon admiration pour elle ; ſaphyſionomie
fiére lui paroſſoit dure & même
un peu féroce , & dans le nombre des perſonnages
qui compoſoient ſa ſuite , il en obſervoit
quelques uns qui ne lui plaifoientpas:
Apprenez - moi , je vous prie , lui dit- il ,
quelles font ces figures hydeuſes que j'apperçois
parmi ces autres , & qui ſemblent
vouloir échapper à mes regards : alors une
de ces figures parla ; puiſque tu nous as remarquées
, dit - elle , il nous eft ordonné de
te répondre: Je m'appelle l'Orgueil effrené,
& celle-ci eſt la Cruauté inutile ; c'eſt par
moi qu'Alexandre alla ſubjuguer des peuples
éloignés & tranquilles , c'eſt elle qui les
égorgeoit dans leur fuite.
A quoi bon toutes ces queſtions, dit alors
laGloire dont ils'agiffoit? on ne te dit là que
la ſuite inévitable de mes avantures , je
n'exiſterois pas ſans cela : A ces mots une
autre figure terraſſée , à demi déchirée &
en pleurs , fit entendre quelques gémif-
' femens : Fuis , Prince , cria- t- elle enſuite
, ſauves toi du danger d'être tenté par certe
funeſte gloire , & vois l'état où tous ceux
MAI 1746. 103
qui l'ont ſuivie m'ont réduite ; fuis , ne l'écoute
point, c'eſt l'Humanité qui t'en conjure.
5
A peine achevoit- elle ces mots que la
porte du Palaisde cette Gloire s'ouvrit avec
fracas , & laiſſa voir un ſpectacle effroyable.
C'étoit une immenſe étendue de Pays où
triomphoient le ravage , la mort & les crimes.
Ah Ciel ! dit alors Francus en s'é
cartant , à quelle odieuſe Gloire m'arrêtoisje
ici ? une autre auffitôt l'acueillit ; c'étoit
la Gloire d'un Heros du Nord : Viens!
ſuis moi , lui dit- elle , je ſuis moins éten
due, mais je n'en ſuis pas moins étonnante :
Non , lui repliqua-t-il, ta ſuite eſt àpeu près
la même , ou ſi tu veux que je te connoiffe
mieux , ouvres auſſi la porte de ton Palais
avant que je t'écoute.
Cette porte s'ouvrit en effet ,& découvrit
unPays moins vaſte mais auſſi maltraité que
le premier ; à côté de ce pays on en voyoit
un autre qui paroiſſoit déſert , où tout étoit
triſte , languiſſant & dépouillé.
Quelle eft cette autre terre qui paroît , dit
Francus , quelle eſpéce de malheur a-t-elle
éprouvé ?
C'eſt la Patrie du Heros que j'ai illuſtré ,
répondit-elle. Sa Patrie ? reprit - il, a-t-il
donc fallu que ton Heros la ſubjuguât pour
en être le maître ? Non , répondit-elle , elle
ne te paroît un peu fatiguée que pour avoir
ſervià ſes exploits. Eiij
304 MERCURE DEFRANCE.
Sortons , dit alors Francus indigné , forsons
de ces lieux, jene puis les ſouffrir, je ne
demanderois pour toute gloire que celle de
venger la Terre de toutes les Gloires qui
fontici.
Il s'éloignoit en tenant ce diſcours,entrons
dans ce petit ſentier qui s'offre à nous , lui
ditHermas.
Ce ſentier quoique d'abord un peu ſombre
, s'éclairciſſfoit à meſure qu'on avançoit,
&il alloit enfin aboutir au plus beau Pays du
monde, & qui étoit ſous le plus beau Ciel .
A l'entrée de ce Pays ils virent une autre
Gloire qui ſourit avec douceur en les
voyant , qui ne ſe vanta point , qui cependant
avoir l'air noble & majestueux ,
& en même tems modeſte ; elle tenoit la
Valeur d'une main & la ſageſſe de l'autre;
tout ce qui l'entourroit étoit reſpectable ;
l'humanité que Francus venoit de voir ſi déſolée,
ſe retrouvoit ici , & n'y montroit qu'un
viſage où ſe peignoient la Paix, la ſatisfaction&
la Joye.
Vous m'enchantez , lui dit Francus en l'abordant;
on ceſſe d'aimer vos compagnes
en les voyant de près , & vous enflammez
ceux qui vous approchent.
Il ſe livroit donc au plaiſir de la regarder ,
quand tout à coup un nouveau ſpectacle vint
le frapper; c'étoit une foule de guerriers qui
ΜΑΙ 1746. τος
en accompagnoient un qui paroiſſoit . leur
maître; ſa courſe étoit ſi rapide qu'ils avoient
peine à le ſuivre , & il ſembloit aller punir
unennemi téméraire. Ce qui ſurprit le plus
Francus , ce fut de voir à côté du Guerrier
cette aimable Gloire à qui il venoit de parler
, mais dont les traits auparavant fi doux
avoient alors je ne ſçais quoi de menaçant
&de terrible.
Francus n'avoit pas eû le tems de reconnoitre
le Guerrier qu'il avoit vû paſſer. Il
avança dans le Pays , lorſque quelque tems
après il en fortit un cri général de douleur :
Qu'entens-je ?dit-il à Hermas, qu'elle confternation
ſubite ſe répand ici ? dequoi s'agit-
il ? où va ce peuple qui fond en larmes ?
Il interroge alors tous ceux qu'il rencontre;
que vous eſt il arrivé ? leur diſoit- il, je vous
vois troublez ; vous invoquez les Dieux ,
qu'elle eſt votre infortune
Hélas ! il ne vit peut-être plus, lui répondoient
les uns; nous allons le perdre;crioient
les autres : eh ! de qui donc parlez-vous ? répondoit-
il à fon tour : de lui ; eh ! de qui
pourroit-ce être ſi non de lui , de ce Roi notre
pere , notre ami ,& notre maître ? Que
l'ennemi eſt heureux , & que nous ſommes à
plaindre !
Francus à l'aſpect d'une affliction ſi univerſelle
, & dont il voyoit de ſi prodigieux
Ex
106 MERCURE DE FRANCE.
effets , ne pût s'empêcher de pleurer lui
même , & de partager une tendreſſe dont
il n'avoit pas eû encore la moindre idée.
Il continue d'avancer , & comme les inftructions
que lui donnoit Minerve devoient
être rapides , ſur la fin du jour, il vit la
joye fuccéder inſenſiblement à l'affliction ;
il entendit un cri d'allégreſſe aufli général
que l'avoit été le cri de douleur; il vit ce
méme peuple s'égarer dans les raviſſemens ;
il vit des tranſports qu'une joye , même en
démence, n'auroit pu imiter.
Francus étoit pénétré d'étonnement. Eh !
que! eſt donc ce Roiſicher , & en même
tems ſi intrépide& fi glorieux ? dit il dans ſa
ſurpriſe; quelle gloire que la ſienne ! je ne
l'imaginois pas ; puiſſent les Dieux m'en accorder
une pareille : C'eſt celle de ton pere
que tu choiſis , & tu es actuellement dans
ſon Empire , lui dit alors Minerve qui ſe manifeſta
: le Roi que tu allois trouver n'eſt
plus; des Ambaſſadeurs arrivent demain à
JaCour de ton pere, ils viennent de la part
des peuples t'y reconnoître pour leur Maî
tre; hâte - toi toi -même de rejoindre ton
pere & profites des leçons que tu as reçues.
Fermer
591
p. 121-122
AUTRE.
Début :
Tous les ans on me voit nouvellement paroître, [...]
Mots clefs :
Calendrier
594
p. 82-97
Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Début :
L'Académie des Sciences & Belles Lettres de Dijon, adjugea le 23. du mois [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Sciences, Moeurs, Fièvre, Esprit, Prévention, Arts, Jean-Jacques Rousseau, Lettres, Savants, Science, Hommes, Épurer les moeurs, Faveur, Maladie, Vices, Monsieur l'Abbé de Repas, Corps, Cerveau, Monsieur l'Abbé Talbert
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
'Académie des Sciences & Belles Let
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
tres de Dijon , adjugea le 23. du mois.
d'Août 1750 , dans une affemblée publi
que , le Prix de Morale à M. Rouffeau ,
Citoyen de Genéve , qui demeure actuellement
à Paris.
M. F'Abbé de Repas , Chanoine de Notre-
Dame de Dijon , & Honoraire de l'A
cadémie , ouvrit la Séance par une Differ
tation fur la prévention des gens de Lettres
, & fur la préoccupation aveugle des
Sçavans en faveur d'une Science , d'un
fystême ou d'un Auteur,
NOVEMBRE. 1750 83
L'efprit , dit M. de Repas , a fes mala
dies comme le corps , & il faudroit aux
hommes des Hippocrates dans la Morale ,
comme dans la Médecine. Il fuppofe enfuire
une infirmerie pour les malades d'ef
prit ; on y logeroit en fous-ordre ces efprits
prévenus qui voyent trouble ; &
pour traiter méthodiquement cette maladie
, il effaye de démontrer que la prévention
eft 1 : une fiévre de l'efprit , 2º. une
fiévre épidémique parmi les Sçavans , 3º.
une fiévre chaude,fource des querelles fcientifiques
, 4º. une fiévre contiaue , & pref
que incurable.
Premiere réflexion , fiévre d'efprit.
·
Il définir la fièvre qui affecte le corps ,
une intempérie chaude & féche du fang
& des humeurs , qui du coeur fe commu
nique à tout le corps ; & la fièvre de l'efprit
, l'intempérie d'un cerveau malade
qui n'a pas les qualités requifes pour juger
fainement des chofes. On ne peut parvenir
à ce jugement que par deux voies , par
celle de l'examen , & par la comparaifon
des opinions que l'on admet , & de celles
que l'on rejette , deux routes inconnues
à l'homme prévenu , 1 ° parce qu'il n'examne
pas ce qui eft la voie la plus courte
ou parce qu'il n'examine que fuperficiel
•
Dvi
S4 MERCURE DEFRANCE.
lement , ou parce qu'il n'examine qu'abufivement
, & avec un efprit.fceptique &
pirrhonien .
2°. Parce qu'il ne compare pas , ou qu'il
ne compare pas de bonne for ; parce qu'avec
un efprit étroit & limité , il s'égare
dans cette comparaifon , il s'enfuit de- là
que c'eft fa prévention , & non fa lumiere
qui eft le principe de fa perfuafion , maladie
du cerveau , & fiévre de l'efprit..
Fiévre épidémique.
Il eft certain qu'il faut un goût général
pour connoître dans chaque Science ce
qu'elle a d'eftimable , & que rien n'eft plus
déraisonnable , & cependant rien dé plus.
commun parmi les Sçavans , que ce goût
exclufif , effet de la prévention.
Les uns fe préviennent en faveur d'une
Science , les autres en faveur d'un Auteur:.
fi c'eft en faveur d'une Science , dès - lars.
elle eft la plus relevée de toutes les Sciences.
If eft peu de Sçavans . qui n'ayent ce.
préjugé , ou plutôt cette folie , qui tire fon .
principe de ce que dès l'enfance on a eu.
l'efprit tourné d'un certain côté..
M. de Repas cite les exemples des Sçavans
prévenus , qui voudroient faire de
leur humeur & de leur goût la régle du.
genre humain , & qui à la honte de la rai
NOVEMBRE. 1750. Esi
31
↓
fon , perdent cet efprit d'équité qui donne
à chaque Science fon mérite & fon prix ,,
parce que chacune a fes richeffes & fes
beautés ; qu'un Sçavant par exemple s'entête
d'une Science ou d'un Auteur , c'en,
eft affez pour en faire l'apothéose. Il l'a
choiff pour maître , il ne parle que par fa
bouche; toutes les paroles font des oracles..
Defcartes indécis fur le fyftême du vuide
& du plein , s'enthoufiafime de fon Mentor
Merfenne , c'en eft affez ; & contre les,
propres idées , il adopte une hypothéfe qui
n'a nul fondement,dans la Nature , tant il
eft vrai que la prévention aveugle , & fait.
perdre les idées du fens commun : fiévre:
épidémique..
Fiévre chande..
Qui dit fiévre chaude , dit un tranfport
de l'efprit qui fait dire des chofes furprenantes
& extraordinaires , c'eft une fiévreallumée
par l'humeur colerique , deux effets
de la maladie qui affecte le Sçavant.
fortement prévenu . Nous en avons un
exemple dans les Anglois ; à quels excès :
n'ont- ils pas porté le culte & la vénération.
pour Newton ? I fuffit de lire cette faftucufe
& hyperbolique épitaphe , gravée.
fur fon tombeau à Westminster. A les entendre
, c'eft en lui, feul que la Nature a
MERCURE DE FRANCE.
reçu fon complément ; avant lui elle n'é
toit qu'ébauchée ; les ouvrages du Chancelier
Bacon ( dont il n'a été que le pla
giaire ) ne font plus que marchandifes de
rebut ; Scaliger , ce prodige de Sciences ,
n'eft plus l'homme divin , & tous nos Sça- t
vans , que des vers rampans fur la furface
des Sciences. Ces violens tranfports neprouvent-
ils pas que la prévention eſt anefiévre
chaude , alfumée par l'humeur colé
rique ? En voici les accès & les redoublemens.
Que deux Sçavans fe préviennent ,
pour ou contre une opinion , la difpute
s'échauffe , la bile s'enflamme , & les efprits
s'aigriffent. Que de querelles fcientifiques
entre les fectateurs d'Ariftote &
de Defcartes , entre les admirateurs de
Corneille & de Racine , entre les défenfeurs
de la Profe & de la Poëfie , les partifans
des tourbillons & de l'attraction !Que
de combats de plume ! De- là ces chaleurs
de difpute , ces traits malins , ces reparties
pleines d'animofité. Tels font les effets dela
prévention , fiévre chaude & ardente
→ & enfin
Fiévre continue & prefque incurable.
peut inftruire un ignorant , perfua--
der un incrédule; on ne peut convaincreun
On
NOVEMBRE. 1750 . 87.
1
entêté , furtout s'il eft fier & bilieux ; c'eft
une tête , dit Horace , que l'ellebore des.
trois anticires ne pourroit guérir. Tribus
anticiris infanabile caput.. On en tire la
preuve des principes de Mallebranche. II.
eft certain que les objets impriment leurs.
traces dans les fibres du cerveau : or les
traces qu'impriment dans le cerveau de:
F'homme préoccupé les objets de ſa préoccupation,
font fi profondes que ces fibres
demeurent toujours entr'ouvertes ; le paffage
continuel des efprits animaux , qui
entretient cette ouverture , .ne leur pera
met pas de fe fermer ; l'ame entraînée par
fes penfées , qui font liées à ces traces , demeure
l'efclave de fes penfées ; elle s'y applique
fi. fortement , que toute autre penfée
n'y peut trouver entrée ; de-là vient
que l'on ne s'apperçoit plus de ces écarts,
& que l'on déraifonne de fang froid.
Tribus anticiris , & c.
4
Pour remédier à ce mal par un fébri
fuge , on a confulté ces Hippocrates moraux
, ces hommes célebres qui ont tra
vaillé par des spécifiques à détruire les erreurs
, les travers & les maladies de l'ef
prit. Qu'ordonnent- ils contre la fièvre de
la prévention ?
. Premiere ordonnance , non temerè crea
dera,de ne donner de confentement en
88 MERCURE DE FRANCE.
ier qu'à des chofes évidentes. Seconde
ordonnance , de ne fe décider jamais fur
les raifons d'un feul parti . Troifiéme ordonnance
, de renoncer dans fes jugemens.
à toute vûe d'intérêt & de confidération
humaine. Quatriéme ordonnance , de ren--
dre juftice à toutes les Sciences & à tous
les Auteurs , & d'eftimer dans chacun la
partie dans laquelle il a excellé . La recette:
paroît fûre contre une prévention qui
n'eft point habituelle ; mais fi la maladie eft
longue & habituelle , on a décidé que
l'antidote étoit un préfervatif trop foible,.
que l'ellebore des trois anticires n'étoit
qu'un palliatif , & on l'a abandonnée :
comme une maladie déſeſperée.
Le but de M. l'Abbé de Repas a été d'amufer
en inftruifant , & il a fort bien rem
pli fon objet.
M. Gelot ,"Procureur du Roi au Bu
reau des Finances , Académicien Penfionnaire
, fit enfuite la lecture de l'Analyfe
de la piéce qui alloit être couronnée , &
de celles qui avoientbalancé les fuffrages .
de l'Académie ; mais auparavant il fit voir
quelles étoient les moeurs avant la renaiffance
des Lettres & des Arts .
Il s'agiffoit dans le problême que l'Aca--
démie avoit propofé pour cette année , -
de décider fi le rétabliſſement des Arts
i
NOVEMBRE. 1750. 89
=
& des Sciences avoir contribué à épurer
les moeurs.
M. Rouffeau a pris la négative , & il a
foutenu , que quoiqu'elles ayent pû les
épurer , elles ne l'ont cependant pas fait ,
& il a démontré qu'à mesure que les Arts
& les Sciences le font perfectionnés , les
moeurs fe font corrompues ; il le prouve
par ce qui s'eft paffé en Egypte , en Grèce,
à Rome , à Conftantinople & à la Chine.
Tandis que les Lacédemoniens , les
Scythes & les Suiffes préfervés de la contagion
des vaines connoiffances , conferverent
leur premiere fimplicité , leurs
moeurs étoient groffieres , mais pures , an
tant que l'humanité le comportoit ; les vices
au contraire conduits à Athénes par les
Beaux Arts , enchaînerent la liberté des
Grecs.
Quelques fages , il eft vrai , fe font garantis
de la corruption générale dans le
fein des Mufes , tels furent un Socrate à
Athénes & un Caton à Rome ; mais ce font
de ces exceptions qui confirment la régle
générale. La premiere partie du difcours
de M. Rouffeau eft terminée par cette réflexion
, que les voiles épais dont la Sageffe
éternelle a couvert les Sciences , font une
preuve qu'elle a voulu nous en préferver ,
comme une tende mere , qui arrache des
o MERCURE DE FRANCE.
armes dangereufes des mains de fon en
fant.
L'Auteur nous apprend dans la feconde
partie , que c'étoit une tradition paffée de
'Egypte en Gréce, qu'un Dieu , ennemi du
repos des hommes , avoit été l'inventeur
des Sciences ; nos vices leur ont donné la
maiffance , & nous ferions moins en doute
fur leurs avantages , fi elles la devoient à
nos vertus.
M. Rouffeau invective enfuite contre
cette foule d'Ecrivains obfcurs & de Lettrés
oififs , dont les vaines & futiles déclamations
, & les funeftes paradoxes fappent les
fondemens de la Foi & de la Vertu.
Les Arts , felon lui , ne font pas moins
dangereux pour les bonnes moeurs que pour
l'Etat ; ils ont amené le luxe , & le luxe
entraîne toujours la chûte des uns & des
autres.
D'un autre côté , les talens réglé fur le
mauvais goût de ceux pour qui on les employe
, dégradent les Arts & les Artiſtes.
Louis le Grand les avoit favoriſés ainſi
que les Sciences; il voulut que ces Sociétés
célébres, chargées du dangereux dépôt des
Sciences , & du dépôt facré des moeurs,
cuffent une attention particuliere à en
maintenir chez elles toe la pureté , & à
Yexiger dans tous les membres. qu'elles.ro
NOVEMBRE . 1750. 95
evroient , précaution dont l'Auteur tire
avantage pour fon fyftême , parce que l'on
ne cherche pas , dit- il , des remédes à des
maux qui n'exiftent pas tant d'établiffemens
en faveur des Sciences , annoncent
la crainte où l'on eft de manquer de Phi
lofophes , comme l'on avoit trop de Laboureurs.
Qu'enfeignent cependant ces prétendus
Sages ? Qu'il n'y a point de corps ; que tout
eft en repréſentation ; qu'il n'y a d'autre
fubftance que la matiere , ni d'autre Dieu
que le monde ; qu'il n'y a ni vertus ni vices:
que le bien & le mal ne font que des
chiméres.
Mais parmi les égaremens aufquels le
paganiſme a été livré , a- t'il rien laiffé qui.
puiffe être comparé aux monumens honeux
que lui a préparés l'Imprimerie fous le
regne de l'Evangile ? Les écrits impies des
Leucippes & des Diagoras font prefque
péris avec eux ; mais grace aux caractéres
typographiques , les rêveries de Hobbe &
de Spinofa refteront à jamais.
Si le progrès des Sciences & des Arts
n'a rien ajouté à notre véritable félicité ;
s'il a corrompu nos moeurs , fi leur corrup
tion a porté atteinte au bon goût ; que doit
on penfer de cette foule d'Auteurs élementaires
, qui ont écarté du Temple des.
92 MERCURE DE FRANCE.
Mufes les difficultés qui en avoient défendu
F'entrée , & que la Nature y avoit placées ,
comme une épreuve des forces de ceux qui
feroint tentés de ſçavoir ?
Que penferons - nous de ces Compilateurs
de Dictionnaires , fans le fecours defquels
une populace , indigne d'approcher
du Sanctuaire des Muſes , rebutée par les
difficultés , s'occuperoit à des Arts utiles à
la fociété ?
: Les Verulams les Defcartes , les Newtons
, ces Précepteurs du genre humain ,
n'ont point eu de maîtres ; c'eft à des génies
de cette trempe qu'il eft permis d'élever
des monumens à la gloire de l'efpric
humain ; mais fi l'on veut que rien ne foit
au -deffus du leur , il faut que rien ne foit
au -deffus de leurs efperances. Si les récompenfes
accordées à Ciceron & au Chancelier
Bacon euffent été bornées à une Chaire
dans une Univerfité pour l'an , & à une
penfion de l'Académie pour l'autre , croiton
qu'ils auroient travaillé avec la même
application à ces ouvrages qui feront l'admiration
de tous les fiécles ?
M. Rouffeau conclud en difant , que la
véritable ſcience confifte à rentrer en foi
même ; à écouter la voix de la Nature dans
le fibence des paffions , & que c'eſt-là la
véritable Philofophic.
NOVEMBRE. 1750. 93
Laiffons,dit il , à ces hommes célébres qui
s'immortalifent dans la République des
Lettres la gloire de fçavoir bien dire ; c'est
affez pour un homme qui vit fans ambition ,
de fe contenter de la gloire de bien faire.
L'Académie en couronnant l'ouvrage
de M. Rouffeau , n'a point prétendu adop
ter fes maximes de politique qui ne font
point à nos ufages , ni ce qu'il a dit de
l'inutilité des découvertes des Phyficiens
& des Géométres , en ce que, felon lui , elles
ne contribuent en rien au Gouvernement
de l'Etat , & à la pureté des moeurs ;
il eft en cela forti du problême , car ce
feroit lui donner une trop grande extenfion
, de regarder comme inutile tout ce
qui ne tend point directement à ce but.
La plupart des découvertes ont procuré de
grands avantages , qu'il n'eft pas permis
de les regarder avec indifference. Cependant
comme il a folidement démontré que
le rétabliffement des Arts & des Sciences
n'a
pas contribué à épurer les moeurs , l'Académie
a crû devoir décerner le prix à
la démonstration d'une question de fait
de la vérité de laquelle on ne peut dif
convenir , à moins de s'inferire en faux
contre l'expérience.
M. du Chaffelat , de Troyes en Cham
pagne , a foutenu la négative , ainfi que
94 MERCURE DE FRANCE.
M. Rouffeau ; l'Académie l'a jugé digne
de l'acceffit . Il a parfaitement démontré par
le fait même , combien la corruption des
moeurs étoit devenue générale depuis le
rétabliffement des Sciences , ce qui eft la
même chole que s'il avoit dit , qu'il n'avoit
pas contribué à épurer les moeurs,
Pour prouver la propoſition , il a parfa
couru les differentes meurs des Grecs avant
Periclès , celles du fiécle da fameux Dif
ciple de Zenon & d'Anaxagore , des Romains
avant & fous Augufte , celles d'Ita
talie , fous de Pontificat de Léon X. enfin
les nôtres fous le Regne de Louis XIV .
& par tous ces differens paralleles , & par
le portrait que le Pere Rapin a tracé des
moeurs de fon fiécle , il en conclut que ·les
fiécles les plus polis n'ont point été les plus
vertueux .
Parmi plufieurs Differtations fçavantes
qui ont été adreffées à l'Académie pour
l'affirmative de fon problême , celle de :
M. l'Abbé Talbert, Chanoine , Coadjuteur
de l'Eglife Métropolitaine de Befançon
lui a paru la mieux écrite .
Si l'Académie n'avoit confulté que fon
inclination & fon zéle pour les Lettres ,
elle fe feroit rangée du parti de M. Talbert
; mais c'eût été trahir celui de la vérité
, & faire tort aux Sciences , puiſqu'il
1
NOVEMBRE. 1750. 95.
a'arrive que trop fouvent , qu'en voulant
par un zéle mal entendu accorder à quelqu'un
des avantages dont il ne jouit pas
on donne lieu par cette partialité à des
doutes fur ceux qu'il pofféde véritablement.
Il n'eft que trop vrai que les Scien
ces ont produit plus de mal que de bien ,
parce que celui- ci n'eft jamais par fes effets
en railon égale avec l'autre . M. Talbert a
fait valoir l'utilité des Sciences & leur néceffité
; la question de droit a été épuisée
& mife dans le plus beau jour ; mais en
banne Logique on ne conclud jamais de
l'acte par le pouvoir ; il a négligé la queftion
de fait , la feule dont il s'agiffoit dans
le problême ; l'Académie ne demandoit pas
Gles Sciences pouvoient épurer les moeurs,
elle en est très perfuadée ; mais fi elles les
avoient réellement épurées , c'eſt à - dire , ſi
les hommes étoient devenus plus vertueux,
plus fincéres , plus équitables , à ne les
prendre que dans l'ordre moral ; c'eft à
ce point de fait qu'il falloit une démonf
tration , M. Talbert ne l'a point donnée ;
il a toujours argumenté du fair par le
Droit , au lieu qu'il falloit prendre une
route contraire , il fentoit fans doute la
difficulté du fuccès ; il devoit convenir de
bonne foi , que les Lettres utiles & néceffaires
à certains égards , n'ont pas toujours
96 MERCURE DE FRANCE.
produit l'effet qu'on devoit en attendre;'
faites pour éclairer l'homme , elles n'ont
que trop fouvent contribué à faire naître
des doutes ; ce qu'il a gagné du côté de
l'efprit, a été pris fur la tigidité des moeurs ;
par le commerce des Sciences , elles font
devenues plus douces & plus fociables ,
lles ont même dépouillé leur antique feocité.
L'éducation & l'ufage du monde
nt pû opérer ces changemens ; mais ce
' eft point de cette forte d'épurement dont
I s'agiffoit. Plus fçavans peut-être & plus
éclairés que nos peres , fommes- nous plus
gens qu'eux ? Voilà le point de la
honnêtes
lifficulté.
Quels vices en effet regnoient parmi eux,
qui ne reparoiffent aujourd'hui les mêmes,
ou fous des modifications differentes ? Ils
font plus rafinés , il eft vrai ; mais ils n'en
font pas moins des vices. C'eft faire grace
aux Lettres , de dire qu'ayant lors de leur
rétabliſſement trouvé les hommes déja corrompus
, elles les avoit laiffés dans le mê
me état ; c'eft affez pour les Sciences , que
l'Académie convienne, qu'elles pouvoient
épurer les moeurs , fi on n'en avoit point
abufé . Un femblable aveu de fa part n'aura
rien dont l'ignorance puille tirer le plus
leger avantage ; elle n'a point prétendu la
favorifer. On peut avec un grand fond
d'ignorance
NOVEMBRE. 1750. 97
!
d'ignorance n'avoir point de moeurs , il eft
poffible que l'on en ait avec de la fcience ;
la perverfité ou la rectitude du coeur en décident,
& les fciences ainfi , que l'ignorance,
n'en font que les caufes occafionnelles : une
Académie qui dévoile la turpitude du
coeur humain , & l'abus qu'il fait de fes
lumieres , n'eft point cenfèe avoir voulu
renouveller vis -à - vis des Sciences l'indifcrétion
indécente du Pere de Chanaan ,
& elle ne doit point en appréhender le
fort.
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Résumé : Assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Dijon, [titre d'après la table]
Le 23 août 1750, l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Dijon a décerné le Prix de Morale à Jean-Jacques Rousseau. Lors de la cérémonie, l'abbé de Repas a ouvert la séance en critiquant les préventions des savants, qu'il a comparées à des 'maladies de l'esprit'. Il a identifié quatre types de 'fièvres de l'esprit' : une fièvre personnelle, une fièvre épidémique, une fièvre chaude causant des querelles, et une fièvre continue et incurable, illustrant ces points avec des exemples de savants influencés par leurs préjugés. Rousseau a abordé la question de l'impact des arts et des sciences sur les mœurs. Il a soutenu que, bien que les arts et les sciences puissent épurer les mœurs, ils n'y sont pas parvenus et ont même contribué à leur corruption. Il a cité des exemples historiques tels que l'Égypte, la Grèce, Rome, Constantinople et la Chine. Rousseau a également critiqué les écrivains obscurs et les lettrés oisifs, accusant les arts d'entraîner le luxe et la chute des valeurs morales. L'Académie a reconnu que les découvertes scientifiques ont apporté de grands avantages, mais a noté que le rétablissement des arts et des sciences n'a pas épuré les mœurs. Du Chastelat a appuyé la position de Rousseau, affirmant que la corruption des mœurs s'est généralisée depuis le rétablissement des sciences. L'abbé Talbert a présenté une dissertation en faveur des sciences, mais l'Académie a jugé sa démonstration insuffisante, soulignant que les sciences ont souvent produit plus de mal que de bien. Le texte conclut en réfléchissant sur la persistance des vices malgré les avancées des lettres et des sciences, soulignant que la perversité ou la rectitude du cœur déterminent les mœurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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595
p. 124-125
AUTRE.
Début :
Chez un peuple fameux dans l'Histoire & la Fable, [...]
Mots clefs :
Pyramide
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
Chez un peuple fameux dans l'Hiſtoire & la
Fable ,
De l'orgueil de ſes Rois je fus un monument.
Huit lettres font mon nom ; l'on y trouve af
amant ,
Connu par fon fort déplorable ;
Ce qui fert à faire un habit ,
Ce qu'a foin de cacher une vieille coquette ;
Une chofe très-rare ; un creux où l'eau croupit j
Ce qu'à quinze ans une fille fouhaite ;
Ce qu'on voit plus fouvent dans les mains d'un
feldar ,
NOVEMBRE. 1750. 125
Que dans celles d'un petit- maître.
Trois, quatre,cinq & huir,vont vous faire paroître
La choſe néceffaire au travail d'un forçat ;
Un homme à qui, trompés par l'efpérance ,
Bien des gens portent leur finance ;
L'endroit d'un Port où le Vaiffeau
Ne rencontre plus affez d'eau ;
Un Prince malheureux , comme Roi, comme pere;
Ce que plus d'un rimeur à la raison préfére ;
Les inftrumens d'un jeu connu dans les Caffés ;
Un péché capital , un jour de la femaine
De plus une févere peine
Que fouffriront les réprouvés ;
Une ville de Mofcovie ,
Avec un Duché d'Italie ;
Un nom qu'ont célébré le Taffe & l'Opera ;
Un Elément , & cætera.
Chez un peuple fameux dans l'Hiſtoire & la
Fable ,
De l'orgueil de ſes Rois je fus un monument.
Huit lettres font mon nom ; l'on y trouve af
amant ,
Connu par fon fort déplorable ;
Ce qui fert à faire un habit ,
Ce qu'a foin de cacher une vieille coquette ;
Une chofe très-rare ; un creux où l'eau croupit j
Ce qu'à quinze ans une fille fouhaite ;
Ce qu'on voit plus fouvent dans les mains d'un
feldar ,
NOVEMBRE. 1750. 125
Que dans celles d'un petit- maître.
Trois, quatre,cinq & huir,vont vous faire paroître
La choſe néceffaire au travail d'un forçat ;
Un homme à qui, trompés par l'efpérance ,
Bien des gens portent leur finance ;
L'endroit d'un Port où le Vaiffeau
Ne rencontre plus affez d'eau ;
Un Prince malheureux , comme Roi, comme pere;
Ce que plus d'un rimeur à la raison préfére ;
Les inftrumens d'un jeu connu dans les Caffés ;
Un péché capital , un jour de la femaine
De plus une févere peine
Que fouffriront les réprouvés ;
Une ville de Mofcovie ,
Avec un Duché d'Italie ;
Un nom qu'ont célébré le Taffe & l'Opera ;
Un Elément , & cætera.
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596
p. 98-116
Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Début :
DISCOURS, qui a remporté le prix à l'Académie de Dijon, en l'année 1750, [...]
Mots clefs :
Académie des sciences et belles-lettres de Dijon, Jean-Jacques Rousseau, Sciences, Moeurs, Vertu, Hommes, Philosophes, Luxe, Arts, Mains, Vertus, Nature, Culture, Beau, Monde, Avantages, Morceau, Vices, Esprits, Art, Âge, Peuples, Progrès, Patrie, Socrate
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texteReconnaissance textuelle : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
DISCOURS , qui a remporté le prix à
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
l'Académie de Dijon , en l'année 1750 ,
fur cette question , propofée par la même
Académie. Si le rétabliſſement des Sciences
des Arts a contribué à épurer les moeurs ,
Par un Citoyen de Genéve. A Genéve ,
chez Barrillot , & fils , 1751 .
Le Difcours eft divifé en deux parties.
La premiere eft deſtinée à prouver
la pro
pofition par les faits ; dans la feconde ,
I'Auteur s'attache aux preuves tirées du
Taifonnement .
La premiere partie commence par un
court & brillant éloge de la Science. Après
avoir peint l'état de barbarie où l'Europe
étoit retombée depuis plufieurs fiécles ,
l'Auteur fait en abregé l'Hiftoire du rétabliffement
des Arts & des Sciences dans
cette partie du monde. Il examine les
avantages que cette révolution nous a procurés
, & il trouve que tous ces avantages
fe réduisent à nous rendre un peu plus fociables
, & à nous donner l'apparence de
toutes les vertus , fans en avoir aucune .
ו ג
JANVIER 1751. 99
Comme c'est ici proprement le fond de
la queſtion , l'Auteur s'étend fur l'examen
de nos moeurs préfentes , & s'applique à
bien diftinguer ce qu'elles ont acquis de
douceur & d'agrément par nos connoiffances
, & ce qu'elles ont perdu de droiture
& de candeur. Cela le mene à un parallele
des moeurs de nos peres & des nôtres , pris
fous une face nouvelle .
Avant , dit- il , que l'Art eût façonné
nos manieres , & appris à nos paffions
» à parler un langage apprêté , nos moeurs
" étoient ruftiques ; mais naturelles , & la
» difference des procédés annonçoit au
» premier coup d'oeil celle des caractéres.
»La Nature humaine, au fond, n'étoit pas
» meilleure , mais les hommes trouvoient
» leur fecurité dans la facilité de fe péné-
» trer réciproquement , & cet avantage ,
dont nous ne fentons plus le prix , leur
épargnoit bien des vices .
"
"
"
•
Aujourd'hui , que des recherches plus
fubtiles , & un goût plus fin ont réduit
» l'art de plaire en principes , il regne dans
» nos moeurs une vile & trompeufe uni-
" formité & tous les efprits femblent
» avoir été jettés dans un même moule .
Sans ceffe la politeffe exige , la bien-
» féance ordonne ; fans ceffe on fuit des
ufages , jamais fon propre génie : on n'o
Eij
100 MERCURE DE FRANCE.
*
» fe plus paroître ce qu'on eft , & dans
» cette contrainte perpétuelle , les hommes
» qui forment ce troupeau , qu'on appelle
fociété , placés dans les mêmes circonf-
» tances , feront tous les mêmes chofes , fi
» des motifs plus puiffans ne les en détour-
» nent. On ne fçaura donc jamais bien à
qui l'on a à faire. Il faudra donc , pour
» connoître fon ami , attendre les grandes
» occafions , c'eft - à-dire , attendre qu'il
» n'en foit plus tems , puifque c'eft pour
» ces occafions même qu'il eût été effen-
» tiel de le connoître.
M. Rouffeau fait voir enfuite quel cortége
de vices ; défiance , fourberie , trahifon
, &c. accompagnent néceffairement
cette incertitude , & fe cachent fous ce
Ivoile de politeffe , & fous cette urbanité
fi vantée , que nous devons aux lumieres
de notre fiecle. Ce morceau finit par
une réflexion qui paroîtra finguliere ;
» c'est qu'un habitant de quelques Contrées
éloignées , qui chercheroit à fe for-
» mer une idée des moeurs Européenes ,
»fur l'état des Sciences parmi nous , fur
» la perfection de nos Arts , fur la bien-
» féance de nos fpectacles , fur la politeffe
» de nos manieres , fur l'affabilité de nos
» difcours , fur mos démonftrations perpétuelles
de bienveillance , & fur ce
»
"
"
JANVIER. 1751. ΙΟΙ
concours tumultueux d'hommes de tout
» âge & de tout état , qui femblent em
preffés , depuis le lever de l'Aurore jul-
» qu'au coucher du Soleil , à s'obliger ré-
» ciproquement ; c'eft que cet Etranger ,
» dis je , devineroit exactement de nos
>> moeurs le contraire de ce qu'elles font.
que
les
Voilà donc l'effet démontré de nos
Sciences & de nos Arts ; la culture des
efprits , & la dépravation des coeurs.
Dira-t'on que c'est un malheur particulier
à notre âge ? Pour faire voir
maux , caufés par notre vaine curiofité ,
font auffi vieux que le monde , M. R. palle
en revûe les peuples les plus renommés
par la culture des Sciences ; les Egyptiens ,
les Grecs , les Romains , les Chinois , &
il trouve toujours que » l'élevation, & l'abaiffement
journalier des eaux de l'O-
» céan , n'ont pas été plus régulierement
affujettis au cours de l'Aftre qui nous
» éclaire durant la nuit , que le fort des
» moeurs & de la probité au progrès des
» Sciences & des Beaux Arts : on a vu la
» vertu s'enfuir , à mefure que leur lumiere
"
s'élevoit fur notre horizon , & le même
» Phenoméne s'eft obfervé dans tous les
» tems & dans tous les lieux .
A ces tableaux l'Auteur oppofe celui
des moeurs , du petit nombre de peuples
E iij
01 MERCURE DEFRANCE.
.
qui , préfervés de cette contagion des vai
nes connoiflances , ont par leurs vertus
fait leur propre bonheur , & l'exemple
des autres Nations. Hérodote lui fournit
les Scythes ; Plutarque , les Lacédémoniens
; Xenophon , les premiers Perſes ;
Tacite , les Germains , & il trouve dans la
Suiffe , fa Patrie , un exemple plus récent ,
& du moins auffi beau à nous propofer .
Quelques Sages , il eft vrai , ont réſiſté
au torrent général , & fe font garantis du
vice dans le féjour des Mufes . L'Auteur
prend de là occafion de rapporter ce beau
morceau de l'Apologie de Socrate , où ce
Philofophe marque fi peu d'eftime pour les
Sçavans , & les Artiftes de fon tems ; puis
il pourfait ainfi :
» Voilà donc le plus fage des hommes ,
" au jugement des Dieux , & le plus fça-
» vant des Athéniens , au fentiment de la
» Gréce entiere ; Socrate , faifant l'élo-
" ge de l'ignorance . Croit on que , s'il ref
fufcitoit parmi nous , nos Sçavans &
»nos Artiſtes lui feroient changer d'avis ?
» Non , Meffieurs ; cet homme jufte con-
» tinueroit de méprifer nos vaines Scien-
» ces ; il n'aideroit point à groffir cette
foule de Livres , dont on nous inonde
» de toutes parts , & ne laifferoit , comme
il a fait , pour tout précepte à fes Difci
JANVIER. 1751. 103
ples & à nos Neveux , que l'exemple de
fa vertu : c'eft ainfi qu'il eft beau d'inf
> truire les hommes.
» Socrate avoit commencé dans Athé-
» nes , le vieux Caton continua dans Ro-
» me ; de fe déchaîner contre ces Grecs
» artificieux & fubtils , qui feduifoient la
» vertu , & amolliffoient le courage de fes
Concitoyens ; mais les Sciences , les
» Arts , & la Dialectique prévalurent en-
» core. Rome ſe remplit de Philofophes
»
& d'Orateurs. On négligea la Difcipli-
» ne militaire , on méprifa l'Agriculture ;
» on embraffa des Sectes , & l'on oublia
" la Patrie. Aux noms facrés de liberté , de
» défintéreſſement , de pauvreté , d'obéiſ-
» fance aux Loix , fuccéderent les noms
» d'Epicure , de Zenon , d'Arcefilas ; depuis
que les Sçavans ont paru parmi nous ,
» difoient leurs propres Philofophes , les
» gens de bien fe font éclipfés * . Jufqu'alors
» les Romains s'étoient contentés de pratiquer
la vertu ; tout fut perdu , quand
ils commencerent à l'étudier.
»
» O Fabricius ! Qu'eût penfé votre grande
ame , fi pour votre malheur rappellé
à la vie , vous euffiez vû la face
pompeufe
de cette Rome , fauvée par votre
* Poftquam docti prodierunt , boni defunt . Sen.
Epift.
E iiij
104 MERCURE DE FRANCE.
39
bras , & que votre nom refpectable avoir
plus illuftrée que toutes les conquêtes ?
» Dieux ! Euffiez- vous dit , que font de-
» venus ces toits de chaume , & ces foyers
ruftiques qu'habitoient jadis la modération
& la vertu ? Quelle fplendeur fu-
» neſte a fuccédé à la fimplicité Romaine ?
Quel eft ce langage étranger ? Quelles
font ces moeurs effeminées ? Que figni-
» fient ces Statues , ces Tableaux , ces Edi-
» fices ? Infenfés , qu'avez vous fait ? Vous,
» les Maîtres des Nations , vous vous êtes
» rendus ies efclaves des hommes frivoles
que vous avez vaincus ! Ce font des
» Rhéteurs qui vous gouvernent. C'eft
" pour enrichir des Architectes , des Pein-
» tres , des Statuaires & des Hiftrions que
» vous avez arrosé de votre fang la Gréce
& l'Afie ! Les dépouilles de Carthage
» font la proye d'un joueur de flûte ! Ro-
» mains , hâtez- vous de renverfer ces Amphithéâtres
; briſez ces marbres ; brûlez
ces Tableaux ; chaffez ces efclaves qui
vous fubjuguent , & dont les funeftes
» Arts vous corrompent. Que d'autres
mains s'illuftrent par de vains talens ; le
» feul talent , digne de Rome , eft celui de
conquérir le monde , & d'y faire regner
» la vertu . Quand Cyneas prit notre Sénat
pour une affemblée de Rois , il ne fut
و د
JANVIER. 1751. 105
» ébloui , ni par une pompe vaine , ni par
» une élegance recherchée ; il n'y entendit
point cette éloquence frivole , l'étude
& le charme des hommes futiles. Que
vit donc Cyneas de fi majeftueux ? O
Citoyens ! Il vit un fpectacle que ne
» donneront jamais vos richeffes , ni tous,
vos Arts : le plus beau fpectacle qui ait
jamais paru fous le Ciel' ; l'affemblée de
» deux cens hommes vertueux , dignes de
» commander à Rome & de gouverner la
"
33
» terre.
و ر
Mais , continue M. R. franchiffons la
diftance des lieux & des tems , & voyons
» ce qui s'eft paffé dans nos Contrées , &
» fous nos yeux , ou plutôt , écartons des
» Peintures odieufes qui blefferoient notre
» délicateffe , & épargnons - nous la peine
» de répéter les mêmes chofes fous d'au
» tres noms ; & qu'ai - je fait dire à Fabri-
» cius , que je n'euffe pû mettre dans la
» bouche de Louis XII . ou de Henri IV.
» Parmi nous , il eft vrai , Socrate n'eftt
» point bû la ciguë , mais il eût bû dans
» une coupe encore plus amére , la raillerie
infultante , & le mépris pire , cent
" fois que la mort.
P
M. R. conclut fa premiere partie par
des réflexions fur le voile épais , dont la
Nature a couvert toutes les opérations ,
Ev
106 MERCURE DE FRANCE;
& fur les foins qu'elle femble avoir pris
pour nous préferver de la Science , comme
une tendre mere arrache une arme dangereufe
des mains de fon enfant. Les hommes
font pervers ; ils feroient pires encore
, s'ils avoient le malheur de naître fçavans.
Après avoir épuifé la queftion de fait
par des inductions hiftoriques , l'Auteur
paffe dans la feconde partie , à la queſtion
de Droit , & confidérant les Sciences &
les Arts en eux- mêmes , il examine par leur
nature ce qui doit réfulter de leur progrès.
Il établit que la plupart de nos Sciences
font vicieufes dans leur origine , vaines
dans leur objet , & pernicieufes par les
effets qu'elles produifent. Il fait voir les
dangers attachés à l'inveſtigation de la vérité
, l'incertitude du fuccès , & , même en
fuppofant enfin la vérité dévoilée , la
difficulté plus grande encore d'en bien
ufer.
Pour montrer le danger des Sciences
par leurs effets , il remarque d'abord que ,
nées de l'oifiveté , elles la nourriffent à
leur tour , & que la perte irréparable du
tems , eft le premier préjudice qu'elles
caufent néceſſairement à la fociété : en politique
comme en morale , c'eft un grand
JANVIER
. 1751. 107
mal que de ne point faire de bien , & tout
Citoyen inutile doit être regardé comme
un homme pernicieux . Paffant donc en
revûe les plus brillantes découvertes de
nos Philofophes modernes , M. R. demande
quels avantages réels nous en avons
retirés. Que files travaux des plus éclairés
de nos Philofophes , & des meilleurs de
nos Citoyens nous procurent fi peu d'uti
lité , que devons- nous penfer de cette fou
le d'Ecrivains obfcurs , & de Lettrés oififs,
qui dévorent en pure perte la fubftance de
l'Etat ?
" Que dis-je , oififs pourfuit- il d'un
»ton plus véhément ; & plût au Ciel qu'ils
«< le füffent en effet ! Les moeurs en fe-
» roient plus faines , & la fociété plus pai-
» fible ; mais ces vains & futiles déclaina-
» teurs vont de tous côtés , armés de leurs
» funeftes paradoxes , fappant les fonde-
» mens de la Foi, & anéantiffant la Vertu.
» Ils fourient dédaigneufement
à ces vieux
ל כ
»
mots de Patrie & de Religion , & con-
» facrent leurs talens & leur Philofophie
à détruire & avilir tout ce qu'il y a de
facré parmi les hommes : non qu'au fond
»ils haiffent ni la vertu , ni nos dogmes
c'eft de l'opinion publique qu'ils font
» ennemis , & pour les ramener aux pieds
E vi
108 MERCURE DE FRANCE:
» des Autels , il fuffiroit de les releguer
parmi des Athées .
C'eft un grand mal que l'abus du tems .
D'autres maux , pires encore , fuivent les
Lettres & les Arts . Tel eft le luxe , né
comme eux , de l'oifiveté & de la vanité
des hommes. Le luxe va rarement fans les
Sciences & les Arts , & jamais ils ne vont
fans lui. L'Auteur combat fortement les
maximes de nos Philofophes modernes en
faveur du luxe , & fait voir , qu'après
avoir corrompu les moeurs , il corrompt
auffi le goût. Il termine ainfi ce morceau ,
qui eft un des plus vifs de tout le Dif-
Cours .
a
>> On ne peut réflechir fur les moeurs ,
qu'on ne fe plaife à fe rappeller l'image
» de la fimplicité des premiers tems. C'eſt
un beau rivage , paré des feules mains de
» la Nature , vers lequel on tourne inceffamment
les yeux , & dont on fe fent
éloigner à regret. Quand les hommes
innocens & vertueux aimoient à avoir
» les Dieux pour témoins de leurs actions,
ils habitoient avec eux fous les mêmes
cabanes ; mais bientôt devenus méchans,
ils fe lafferent de ces incommodes fpec-
» tateurs & les releguerent dans des
Temples magnifiques. Ils les en chaffe >>
>
JANVIER, 1751 . 109
rent enfin pour s'y établir eux-mêmes ,
» ou du moins les Temples des Dieux ne
»fe diftinguerent plus des maifons des
» Citoyens. Ce fut alors le comble de la
dépravation , & les vices ne furent ja-
» mais pouffés plus loin , que quand on
» les vit , pour ainfi dire , foutenus à l'entrée
des Palais des Grands , fur des co-
> lonnes de marbre , & gravés fur des chapitaux
Corinthiens.
Tandis que les commodités de la vie
fe multiplient , & que le luxe s'étend , le
vrai courage s'énerve , les vertus militaires
s'évanouiffent , & c'est encore l'ouvrage
des Sciences & de tous ces Arts fédentaires
qui s'exercent dans l'ombre du Cabinet.
Mais fi leur culture eft nuifible aux
qualités guerrieres , elle l'eft bien plus aux
qualités morales , & la diftinction funefte ,
introduite parmi les hommes par la diftinction
des talens & l'aviliffement des
vertus , eſt la plus dangereufe de leurs conféquences.
C'eft , dit M. R. ce que l'expérience
n'a que trop confirmé depuis
le renouvellement des Sciences & des
» Arts. Nous avons des Phyficiens , des
» Géométres , des Chymiſtes , des Aſtro-
☛nômes , des Poëtes , des Muficiens , des
Peintres ; nous n'avons plus de Citoyens,
&c.
110 MERCURE DE FRANCE .
"
» C'eft dès nos premieres années qu'une
éducation infenfée orne notre efprit &
» corrompt notre jugement . Je vois de
» toutes parts des établiffemens immenfes ,
» où l'on éleve à grands frais la jeuneffe
pour lui apprendre toutes chofes, excepté
» fes devoirs. Vos enfans ignoreront leur
propre Langue ; mais ils en parleront
d'autres qui ne font en ufage nulle part ;
" ils fçauront fabriquer des vers , qu'à pei-
»ne ils pourront comprendre , fans fça-
» voir démêler l'erreur de la vérité ; ils pof-
"
»
federont l'Art de les rendre méconnoif-
» fables aux autres par des argumens fpé-
» cieux ; mais ces mots de tempérance
, de
magnanimité
, d'équité , d'humanité
» de courage , ils ne fçauront ce que c'eſt ;
>> ce doux nom de Patrie ne frappera ja-
» mais leur oreille , & s'ils entendent parler
de Dieu , ce fera moins pour le
craindre que pour en avoir peur. J'aime
rois autant , difoit un Sage , que mon
» Ecolier eût paffé le tems dans un jeu de
»paulme , au moins le corps en feroit plus
difpos. Je fçais qu'il faut occuper les
» enfans , & que l'oifiveté eft pour eux le
danger le plus à craindre , Que faut- il
" donc qu'ils apprennent , me dira- t'on ?
» Voilà certes une belle queftion ! Qu'ils
apprennent
ce qu'ils doivent faire étant
"
JANVIER. 1751. FEI
hommes , & non pas ce qu'ils doivent
» oublier.
L'éloge des Académies , qui fembleroit
être ici déplacé , eft amené par une
tranfition affez heureufe , & la maniere
dont l'Auteur a traité ce morceau , le fair
rentrer naturellement dans le nombre de
fes preuves. Les louanges qu'il donne à
ces Sociétés célébres , chargées à la fois
du dangereux dépôt des connoiffances humaines
, & du dépôt facré des moeurs ,
n'empêchent point qu'il n'en blâme la
multiplication ,par des confidérations politiques
. » Tant d'Etabliſſemens , dit il ,
» faits à l'avantage des Sçavans , n'en font
» que plus capables d'en impofer fur les
» objets des Sciences , & de tourner les
» efprits à leur culture . Il femble aux pré .
» cautions qu'on prend , qu'on ait trop de
» laboureurs , & qu'on craigne de man-
» quer de Philofophes. Je ne veux point
»hazarder ici une comparaifon de l'Agri-
» culture & de la Philofophie ; on ne la
fupporteroit pas. Je demanderai feule-
» ment, qu'eſt - ce que la Philofophie ? Que
» contiennent les écrits des Philofophes
» les plus connus ? Quelles font les leçons
» de ces amis de la fagefle ? A les enten-
> dre , ne les prendroit- on pas pour une
troupe de charlatans , criant chacun de
frz MERCURE DE FRANCE .
n
»
fon côté fur une Place publique , venez
» à moi : c'eſt moi feul qui ne trompe
point ? L'un prétend qu'il n'y a point de
corps , & que tout eft en repréfentations.
L'autre , qu'il n'y a d'autre fubftance
que la matiere , ni d'autre Dieu
» que le monde. Celui - ci avance qu'il n'y
» a ni vertus , ni vices , & que le bien &
» le mal moral font des chiméres . Celui-
» là , que les hommes font des loups , &
» peuvent fe dévorer en fûreté de conf-
» cience. O grands Philofophes ! Que ne
» réservez-vous pour vos amis & pour vos
enfans ces leçons profitables ? Vous en
» recevriez bientôt le prix , & nous ne
craindrions pas de trouver dans les nôtres
quelqu'un de vos fectateurs.
97
» Voilà donc les hommes merveilleux' ,
» à qui l'eftime de leurs contemporains a
été prodiguée pendant leur vie , & l'im-
» mortalité réfervée après leur trépas !
» Voilà les fages inftructions que nous
» avons reçues d'eux , & que nous tranf
» mettrons d'âge en âge à nos defcendans.
» Le Paganifme , livré à tous les égare-
» mens de la raifon humaine , a-t'il laiffé
» à la postérité rien qu'on puiffe compa-
>> rer aux monumens honteux que lui a pré-
» parés l'Imprimerie fous le regne de l'Evangile
? Les Ecrits impies des Leucippes.
JAN VIE R. 1751 : 113
& des Diagoras font péris avec eux . On
n'avoit point encore inventé l'Art d'é-
» ternifer les extravagances de l'efprit hu-
» main ; mais graces aux caractéres Typo
graphiques , & à l'ufage que nous en fai-
"fons , les dangereufes rêveries des Hob-
» bes & des Spinofa refteront à jamais.
» Allez , écrits célébres , dont l'ignorance
& la rufticité de nos Peres n'auroient
point été capables ! Accompagnez chez
» nos defcendans , ces ouvrages plus dangereux
encore , d'où s'exhale la corrup
» tion des moeurs de notre fiécle , & por-
» tez enfemble aux fiécles à venir une
» Hiftoire fidelle du progrès & des avantages
de nos Sciences & de nos Arts !
" S'ils vous lifent , vous ne leur laifferez
» aucune perplexité fur la question que
» nous agitons aujourd'hui , & à moins
» qu'ils ne foient plus infenfés que nous ,
»
ils leveront leurs mains au Ciel , & di-
» ront dans l'amertume de leur coeur :
»Dieu tout-puiffant , toi qui tiens dans
» tes mains les efprits , délivre-nous des
» lumieres & des funeftes Arts de nos
» Peres , & rends nous l'ignorance , l'in-
» nocence & la pauvreté , les feuls biens.
qui puiffent faire notre bonheur , & qui
»foient précieux devant toi !
On juge bien qu'un homme qui voit
114 MERCURE DE FRANCE.
tant de maux dans le progrès des Scienees
, n'a garde d'approuver cette foule
d'Auteurs élementaires , & ces Compilateurs
de Dictionnaires , qui ont indifcrettement
brifé la porte du Temple des Mufes
, & introduit dans leur Sanctuaire une
populace indigne d'en approcher , tandis
qu'il feroit à fouhaiter que tous ceux qui
ne pouvoient avancer loin dans la carriere
des Lettres , cuffent été rebutés dès
Rentrée , & fe faffent jettés dans des Arts
utiles à la Société. Il n'a point fallu de
Maîtres à ceux que la Nature deftinoit à
faire des Difciples. C'eft par les premiers
obftacles qu'ils ont appris à faire des efforts
, & qu'ils fe font préparés à franchir
F'efpace immenfe qu'ils ont parcouru . S'il
faut permettre à quelques hommes de fe
livrer à l'étude des Sciences & des Arts
ce n'eft qu'à ceux qui fe fentiront la force
de marcher feuls fur leurs traces ; de les
fuivre , & de les devancer ; c'eft à ce petit
nombre qu'il appartient d'élever des monumens
à la gloire de l'efprit humain .
» Pour nous , hommes vulgaires , con-
» clud modeftement M. R. à qui le Ciel
» n'a point départi de fi grands talens ,
» & qu'il ne deftine pas à tant de gloire ,
reftons dans notre obfcurité ; ne courons
point après une réputation , qui nous
JANVIER . 1751 .
échapperoit , & qui , dans l'état préfent
» des chofes , ne nous rendroit jamais ce
» qu'elle nous auroit coûté , quand nous
aurions tous les titres pour l'obte
» nir. A quoi bon chercher notre bon-
>> heur dans l'opinion d'autrui , fi nous
" pouvons le trouver en nous - mêmes
» Laiffons à d'autres le foin d'inftruire les
peuples de leurs devoirs , & bornons-
» nous à bien remplir les nôtres ; nous
» n'avons pas befoin d'en fçavoir davan-
>> tage.
ן כ
» O Vertu ! Science fublime des ames
fimples ! Faut- il donc pour te connoître ,
» tant de peines & d'appareil ? Tes prin-
>> cipes ne font- ils pas gravés dans tous les
» coeurs , & ne fuffit - il pas , pour appren-
» dre tes loix , de rentrer en foi- même , &
d'écouter la voix de fa confcience dans
» le filence des paffions ? Voilà la vérita-
» ble Philofophie. Sçachons nous-en con-
» tenter , & fans envier la gloire de ces
» hommes célébres , qui s'immortaliſent
» dans la République des Lettres , tâchons
de mettre entre eux & nous , cette dif-
>> tinction glorieule , qu'on remarquoit
jadis entre deux grands peuples , que
» l'un fçavoit bien dire , & l'autre bien
» faire.
Ce Difcours qui eft penſé , écrit & rai116
MERCURE DE FRANCE.
fonné de la plus grande maniere , eſt accompagné
de notes auffi hardies que le
texte on voit ailément que l'Auteur s'eft
nourri l'efprit & le coeur des maximes de
fon Pays.
Fermer
Résumé : Discours qui a remporté le Prix à l'Académie de Dijon en 1750, [titre d'après la table]
Le discours 'Sur les sciences et les arts' de 1750, écrit par un citoyen de Genève, se divise en deux parties : la première s'appuie sur des faits pour démontrer la proposition de l'auteur, tandis que la seconde repose sur le raisonnement. L'auteur commence par vanter les mérites des sciences, puis décrit l'état de barbarie en Europe avant leur rétablissement. Il conclut que les sciences rendent les hommes plus sociables mais sans véritable vertu. Il observe que les mœurs contemporaines ont perdu en droiture et en candeur, bien qu'elles aient gagné en douceur et en agrément. Les mœurs actuelles sont marquées par une uniformité trompeuse et une contrainte perpétuelle, engendrant des vices tels que la défiance et la trahison. L'auteur illustre ses propos avec des exemples de peuples anciens et modernes dont la vertu a décliné avec le progrès des sciences et des arts. Il critique ces derniers pour leur rôle dans la corruption de la vertu et le détournement des sociétés de leurs valeurs fondamentales. En France, les savants sont souvent raillés et méprisés. Il déplore la transformation de Rome, autrefois modèle de vertu, en une ville corrompue par les arts et les luxes. Il appelle à revenir à des valeurs plus simples et vertueuses. Le texte dénonce les philosophes modernes qui sapent les fondements de la foi et de la vertu au nom de la raison. Il critique l'éducation moderne qui orne l'esprit mais corrompt le jugement, en enseignant des langues étrangères et des arts inutiles plutôt que les devoirs civiques et moraux. Les académies sont également critiquées pour leur multiplication excessive. L'auteur regrette la perte de simplicité des premiers temps et souhaite que les générations futures soient délivrées des 'lumières' et des arts modernes, préférant l'ignorance et l'innocence. Il valorise la vertu et la philosophie simple, accessible à tous par l'introspection et l'écoute de la conscience.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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597
p. 102
AUTRE.
Début :
Je suis l'occasion d'un spectacle amusant, [...]
Mots clefs :
Mithridate
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E fuis l'occafion d'un fpectacle amusant ,
Et je porte le nom d'un Monarque puiſſant.
Quoique très rarement je fois mis en uſage ,
J'attire les badauts & gens du bas étage :
Néceffaire aux humains , quand par leur cruauté,
On doit avoir recours à mon utilité .
Il faut pour m'employer qu'on faffe diligence ;
La mort feroit le prix d'un peu de négligence.
Combinez les dix pieds , dont mon tout eft conf
truit ,
Vous trouverez d'abord , d'un bel arbre le fruit ;
Un arbuste connu dans l'Ile de Cythére ,
Et qui fert de laurier dans l'amoureux mystére;
L'animal qui fouvent le loge en maints cerveaux;
Une arme des anciens ; l'azile des Vaiſſeaux ;
Une Ville qu'on voit fur les Côtes d'Afrique ;
Un Opéra fameux , deux notes de muſique ;
Un péché capital ; le premier des impôts ;
En Amérique un tems que l'on donne au repos ;
L'élément , où fouvent l'avarice importune
Nous fait trouver la mort , en cherchant la fortune.
Mais mon ouvrage enfin doit ici ſe borner ,
Car à préfent , Lecteur , tu dois me deviner.
Le Chevalier de T***.
E fuis l'occafion d'un fpectacle amusant ,
Et je porte le nom d'un Monarque puiſſant.
Quoique très rarement je fois mis en uſage ,
J'attire les badauts & gens du bas étage :
Néceffaire aux humains , quand par leur cruauté,
On doit avoir recours à mon utilité .
Il faut pour m'employer qu'on faffe diligence ;
La mort feroit le prix d'un peu de négligence.
Combinez les dix pieds , dont mon tout eft conf
truit ,
Vous trouverez d'abord , d'un bel arbre le fruit ;
Un arbuste connu dans l'Ile de Cythére ,
Et qui fert de laurier dans l'amoureux mystére;
L'animal qui fouvent le loge en maints cerveaux;
Une arme des anciens ; l'azile des Vaiſſeaux ;
Une Ville qu'on voit fur les Côtes d'Afrique ;
Un Opéra fameux , deux notes de muſique ;
Un péché capital ; le premier des impôts ;
En Amérique un tems que l'on donne au repos ;
L'élément , où fouvent l'avarice importune
Nous fait trouver la mort , en cherchant la fortune.
Mais mon ouvrage enfin doit ici ſe borner ,
Car à préfent , Lecteur , tu dois me deviner.
Le Chevalier de T***.
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598
p. 25-64
DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Début :
On est désabusé depuis long-tems de la chimére de l'âge d'or : par tout la [...]
Mots clefs :
Sciences, Hommes, Arts, Esprit, Lettres, Moeurs, Vertus, Vertu, Gloire, Homme, Lois, Monde, Idées, Nature, Terre, Passions, Philosophes, État, Philosophie, Connaissances, Vie, Ignorance, Vérité, Peuples, Peuple, Histoire, Bonheur, Citoyens, Corruption, Biens
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texteReconnaissance textuelle : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
DISCOURS
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
Sur les avantages des Sciences & des Arts
prononcé dans l'affembléepublique de l'Adémie
des Sicences & Belles- Lettres de
Lyon , le 22 Juin 175 1 .
N eft défabulé depuis long- tems de
la chimére de l'âge d'or : par tout la
Barbarie a précédé l'établiſſement des Sociétés
; c'eft une vérité prouvée par les
annales de tous les Peuples., Partout les
befoins & les crimes forcerent les hommes
à fe réunir , à s'impofer des loix , à s'enfermer
dans des ramparts . Les premiers
Dieux & les premiers Rois furent des bienfaicteurs
ou des tyrans ; la reconnoiffance
& la crainte éleverent les Trônes & les Autels.
La fuperftition & le defpotifine vin →
rent alors couvrir la face de la terre de
nouveaux malheurs , de nouveaux crimes
fuccéderent , les révolutions fe multipliérent
.
A travers ce vafte fpectacle des paffions
& des miferes des hommes , nous appercevons
à peine quelques contrées plus fages
& plus heureufes . Tandis que la plus grande
partie du monde étoit inconnte , que l'au
I Vol. B
26 MERCURE DE FRANCE.
j
rope étoit fauvage , & l'Afie efclave , la 8
Gréce penfa & s'éleva par l'efprit à tout ce d
qui peut rendre un peuple recommandable:
Des Philofophes formerent fes moeurs &
Jui donnerent des loix.
Si l'on refufe d'ajouter foi aux traditions
qui nous difent que les Orphées & les
Amphions attirerent les hommes du fond
des forêts par la douceur de leurs chants ,
on eft forcé par l'hiftoire , de convenir
que cette heureufe révolution eft due aux
Arts utiles & aux Sciences . Quels hommes
étoient-ce que ces premiers Légiflareurs de
la Gréce peut- on nier qu'ils ne fuffent les
plus vertueux & les plus fçavans de leur
fécle ; ils avoient acquis tour ce que l'étude
& la réflexion peuvent donner de
lumiere à l'efprit , & ils y avoient joint
les fecours de l'expérience par les voyages
qu'ils avoient entrepris en Créte , en
Egypte , chez toutes les Nations où ils
avoient cru trouver à s'inftruire..
Tandis qu'ils établiffoient leurs divers
Giftèmes de politique , par qui les paffions
particulieres devenoient le plusfür inftru
ment du bien public , & qui faifoient germer
la vertu du fein même de l'amour
propre , d'autres Philofophes écrivoient
fur la morale , remontoient aux premiers
principes des chofes , obfervoient la naOCTOBRE.
1751. 27
ture & fes effets. La gloire de l'efprit &
celle des armes avançoient d'un pas égal ;
les fages & les héros naifoient en foule ;
à côté des Miltiades & des Thémistocles ,
on trouvoit les Ariftides & les Socrates.
La fuperbe Afie vit brifer fes forces innombrables
, contre une poignée d'hommes
que la Philofophie conduifoit à la gloire.
Tel eft l'infaillible effet des connoiffances
de l'efprit : les moeurs & les loix font la
feule fource du véritable héroisme . En un
mot la Gréce dur tout aux fciences , & le
refte du monde dut tout à la Grèce.
Oppofera t'on à ce brillant tableau les
maurs groffieres des Perfes & des Scithes ?
j'admirerai , fi l'on veut , des Peuples qui
paffent leur vie à la guerre ou dans les
bois , qui couchent fur la terre , & vivent
de légumes. Mais eft- ce parmi eux qu'on
ira chercher le bonheur quel fpectacle.
nous prefenteroit le genre humain , com-
"pofé uniquement de Laboureurs , de Soldats
, de Chaffeurs & de Bergers : faut- il
donc pour être digne du nom d'homme
vivre comme les lions & les ours ? érigera-
t'on en vertus , les facultés de l'inftint,
pour fe nourrir , fe perpétuer & ſe deffendre
? je ne vois là que des vertus animales ,
peu conformes à la dignité de notre être ;
P
Bij
28 MERCURE DE FRANCE.
le corps eft exercé , mais l'ame efclave ne
fait que ramper & languir.
Les Perfes n'eurent pas plutôt fait la
conquête de l'Afie , qu'ils perdirent leurs
moeurs , les Scithes dégénérerent auffi quoique
plus tard; des vertus & fauvages font
trop contraires à l'humanité , pour être
durables ; fe priver de tout & ne défirer
rien eft un état trop violent ; une igno
rance fi groffiere ne fçauroit être qu'un
état de paffage. Il n'y a que la ftupidité &
la mifere qui puiffe y affujettir les hommes.
Sparte , ce phénoméne politique , cette
republique de foldats vertueux , eft le feal
peuple qui ait eu la gloire d'être pauvre
par inftitution & par choix . Ses loix fi
admirées avoient pourtant de grands défauts.
La dureté des maîtres & des peres ,
l'expofition des enfans , le vol autorifé , la
pudeur violée dans l'éducation & les mariages
, une oifiveté éternelle , les exer
cices du corps recommandés uniquement ,
ceux de l'efprit profcrits & méprilés , l'aul
térité & la férocité des moeurs qui en
étoient la fuite , & qui aliénerent bientôt
Le tous les alliés de la république, font déja
d'affez juftes reproches , peut- être ne bor
netoient-ils pas là , i les particularités de
DECEMBRE . 175129
fon hiftoire interieure nous étoient mieux
connues elle fe St une vertu artificielle en
fe privant de l'ufage de l'or mais que devenoient
les vertus de fes Citoyens , fitot
qu'ils s'éloignoient de leur patrie ? Lyfandre
& Paufanias n'en furent que plus aifés
àcorrompre ; cette Nation qui ne refpiroit
que la guerre , s'eft elle fait une
gloire plus grande dans les armes que fa
rivale , qui avoit réuni toutes les fortes
de gloire . Athénes ne fut pas moins guerriére
que Sparte ; elle fut de plus fçavante ,
ingénieufe & magnifique , elle enfanta
tous les arts & tous les talens , & dans le
fein même de la corruption qu'on lui reproche
, elle donna le jour au plus fage des
Grecs . Après avoir été plufieurs fois far le
point de vaincre , elle fut vaincue , il eft
vrai ,& il eftfurprenant qu'elle ne l'eût pas
été plutôt, puifque l'Atrique étoit un pays
tout ouvert , & qui ne pouvoit fe deffendre
que par une très grande fupériorité de
fuccès. La gloire des Lacédemoniens fut
peu folide , la profpérité corrompit leurs
inftitutions trop bifarres pour pouvoir - fe ,
conferver long- tems , la fiére Sparte perdit
fes moeurs comme la fçavante Athénes.
Elle ne fit plus rien depuis qui fûc
digne de fa réputation , & tandis que les
Athéniens & plufieurs autres Villes lut-
Biij
to
MERCURE DE FRANCE .
toient contre la Macédoine pour la liberté
de la Gréce , Sparte feule languiffoit dans
le repos , & voyoit préparer de loin fa
deftruction , fans fonger à la prévenir.
Mais enfin je fuppofe que tous les états
dont laGréce étoit compofée , euffent fuivi
les mêmes loix que Sparte , que nous ref
teroit-il de cette contrée fi célébre à peine
fon nom feroit parvenu jufqu'à nous. Elle
auroit dédaigné de former des hiftoriens ,
pour
tranfmettre la gloire à la postérité ,
le fpectacle de fes farouches vertus eût été
perdu pour nous , il nous feroit indifferent
par conféquent qu'elles euffent exiité ou
non.Ces nombreux fiftêmes de Philofophic
qui ont épuifé toutes les combinaiſons
poffibles de nos idées , & qui , s'ils n'ont
pas étendu beaucoup les limites de notre
efprit , nous ont appris du moins où elles
étoient fixées . Ces chefs-d'oeuvres d'éloquence
& de Poësie qui nous ont enfeigné
toutes les routes du coeur , les Arts utiles
ou agréables , qui confervent ou embelliffent
la vie. Enfin l'ineftimable tradition
des penfées & des actions de tous les grands
hommes , qui ont fait la gloire ou le bonheur
de leurs pareils : toutes ces précieuſes
richeffes de l'efprit euffent été perdues
pour jamais. Les fiécles fe feroient accumulés
, les générations des hommes fe leDECEMBRE.
1751. 37
roient fuccédé comme celles des animaux ,
fans aucun fruit pour leur poftérité , &
n'auroienr laiffé après elles qu'un fouvenir
confus de leur exiſtence ; le monde auroit
vieilli , & les hommes feroient demeurés
dans une enfance éternelle.
Que prétendent enfin les ennemis de la
fcience quoi , le don de penfer feroit un
préfent funefte de la divinité : les connoiffances
& les moeurs feroient incompati
bles la vertu feroit un vain fantôme
produit par un inftinct aveugle , & le flambeau
de la raifon la feroit évanouir en
voulant l'éclaircir ? quelle étrange idée
voudroit-on nous donner & de la raifon &
de la vertu ?
Comment prouve- t'on de fi bifarres
paradoxes on objecte que les Sciences &
les Arts ont porté un coup mortel aux
moeurs anciennes , aux inftitutions primitives
des états , on cite pour exemple ,
Athénes & Rome. Euripide & Demoſ.
théne , ont vû Athénes livrée aux Spartiates
& aux Macédoniens ; Horace , Virgile
& Cicéron ont été contemporains de
la ruine de la liberté Romaine , les uns &
les autres ont été témoins des malheurs de
leur Pays ; ils en ont donc été la cauſe .
Conféquence peu fondée , puifqu'on ca
B 111j
3 MERCURE DE FRANCE .
pourroit dire autant de Socrate & de
Caton .
En accordant que l'altération des Loix
& la corruption des moeurs ayent beaucoup
infué fur ces grands événemens , me
forcera - t'on de convenir que les Sciences
& les Arts y ayent contribué la corrup
tion fuit de près la profpérité , les fciences
font pour l'ordinaire leurs plus rapides
progrès dans le même tems , des chofes ft
diverfes peuvent naître enfemble & fe
rencontrer , mais c'eft fans aucune relation
entr'elles de caufe & d'effet.
Athénes & Rome étoient petites & pauvres
dans leurs
commencemens , tous leurs
Cytoyens étoient Soldats , toutes leurs
vertus étoient néceffaires , les occafions
même de corrompre leurs moeurs n'éxiftoient
pas. Peu après elles acquirent des
richeffes & de la puiffance . Une partie des
Citoyens ne fut plus employée à la guer
re ; on apprit à jouir & à penfer. Dans le
fein de leur opulence ou de leur loifit , les
uns
perfectionnerent le luxe , qui fait la
plus ordinaire occupation des gens heureux
; d'autres ayant reçû de la nature de
plus favorables
difpofitions , étendirent
les limites de l'efprit , & créérentune gloi
re nouvelle .
DECEMBRE
33 1751
Ainfi tandis que les uns par le fpectacle .
des richeffes & des voluptés , prophanoient
les Loix & les moeurs , les autres allumoient
le flambeau de la Philofophie &
des Arts , inftruifoient ou célébroient les
vertus , & donnoient naiffance à ces noms
fi chers , aux gens qui fçavent penfer',
l'atticifme & l'urbanité: des occupations ſi
oppofées peuvent elles donc mériter les
mêmes qualifications , pouvoient - elles
produire les mêmes effets .
Je ne nierai pas que la corruption générale
ne fe foit répandue quelquefois jufques
fur les lettres , & qu'elle n'ait produit
des excès dangereux ; mais doit- on
confondre la noble deftination des fcien
ces avec l'abus criminel qu'on en a pût
faire? mettra- t'on dans la balance quelques
épigrammes de Catulle ou de Martial cons
tre les nombreux volumes Philofophiques,
politiques & moraux de Cicéron , contre
le fage Poëme de Virgile ?
Dailleurs les ouvrages licentieux font
ordinairement le fruir de l'imagination ,
& non celui de la fcience & du travail, Les
hommes dans tous les tems & dans tous
les Pays ont eu des paffions ; ils les ont
chantées : la France avoir des Romanciers
& des Troubadours , long - tems avant
qu'elle eût des Sçavans & des Philofophess
B.Y
34 MERCURE DE FRANCE .
En fuppofant donc que les Sciences & les
Arts cuffent été étouffés dans leur berceau
, toutes les idées infpirées par les
paffions n'en auroient pas moins été réali
Tées en Profe & en Vers , avec cette diff
ference , que nous aurions eû de moins
tout ce que les Philofophes , les Poëtes &
les Hiftoriens ont fait pour nous plaire ou
pour nous inftruire. }
Athénes fut enfin forcée de céder à la
fortune de la Macedoine , mais elle ne céda
qu'avec l'univers. C'étoit un torrent ca
pide qui entrainoit tour , & c'eft perdre
le tems que de chercher des caufes particu
lieres , où l'on voit une force fupérieure
marquée.
Rome , maitreffe du monde , ne trou
voit plus d'ennemis ; il s'en forma dans
fon fein . Sa grandeur fit fa perte. Les Loix
d'une petite Ville n'étoient pas faites pour
gouverner le monde entier : elles avoient
pû fuffire contre les factions des Manlius ,
des Caffius & des Gracques : elles.fuccomberent
fous les Armées de Silla , de Céfar
& d'Octave ; Rome perdit fa liberté , mais
elle conferva fa puiffance . Opprimée pat
Les Soldats qu'elle payoit , elle étoit encore
la terreur des Nations. Ses tyrans éroient
our à tour déclarés peres de la patrie &
malfacrés. Un monftre indigne du noma
TOULS
C
DECEMBRE. 17'Sr. 35
d'homme , fe faifoit proclamer Empereur ,
& l'Augufte Corps du Sénat n'avoit plus
d'autres fonctions que celle de le mettre
au rang des Dieux . Etranges alternatives
d'efclavage & de tyrannie ,mais telles qu'on
les a vûes dans tous les états où la milice
difpofoit du thrône : enfin de nombreuſes
irruptions de Barbares vinrent renverser &
fouler aux pieds ce vieux coloffe ébranlé de
toutes parts , & de fes débris fe formerent
tous les empires qui ont fubfifté depuis.
Ces fanglantes révolutions ont elles
donc quelque chofe de commun avec les
progrès des lettres partout je vois des
caules purement politiques. Si Rome eut
encore quelques beaux jours , ce fut lous
des Empereurs Philofophes . Seneque a - t'il
donc été le corrupteur de Néron ? eft- ce
l'étude de la Philofophie & des Arts qui
fit autant de monftres , des Caligula , des
Domitien , des Heliogabale ? les lettres
qui s'étoient élevées avec la gloire de
Kome , ne tomberent elles pas fous ces
régnes cruels elles s'affoiblirent ainfi pas
degrés avec le vafte empire , auquel la def
tinée du monde fembloit être attachée.
Leurs ruines furent communes , & l'ignorance
envahit l'univers une feconde fois
avec laBarbarie & la fervitude de fes com
pagnes fidéles.
Bvi
36 MERCURE DE FRANCE.
Difons donc que les Mules aiment la
liberté , la gloire & le bonheut. Partout
je les vois prodiguer leurs bienfaits fur les
Nations , au moment où elles font le plus
floriffantes. Elles n'ont plus redouté les
glaces de la Ruffie , fitôt qu'elles ont été
attirées dans ce puiffant Empire par le Héros
fingulier, qui en a été pour ainfi dire
le créateur : le Législateur de Berlin , le
conquérant de la Silefie , les fixe aujour
d'hui dans le Nord de l'Allemagne , qu'el
les font retentir de leurs chants.
S'il eft arrivé quelquefois que la gloire
des Empires n'a pas furvécu long tems
celle des lettres , c'eft qu'elle étoit à fon
comble , lorfque les lettres ont été cultiées
, & que le fort des chofes humaines.
eft de ne pas durer long- tenis dans le même
état . Mais bien loin que les fciences y con
tribuent , elles périffent infailliblement
frappées des mêmes coups , en forte que
l'on
peut
obferver
que que les progrès
des lettres
& leur déclin font ordinairement dans
une jufte proportion avec la fortune &
Pabbaiffement des Empires.
Cette vérité fe confirme encore par l'expérience
des derniers tems. L'efprit hu
main après une éclipfe de plufieurs fiéces ,
fembla s'éveiller d'un profond fommeil .
Unfouilla dans les cendres antiques , &
NOVEMBRE 1751 37-
le feu facré fe ralluma de toutes parts.
Nous devons encore aux Grecs cette feconde
génération des fciences. Mais dans
quel rems reprirent- elles cette nouvelle
vie ? ce fut lorfque l'Europe après tant de -
convulfions violentes , cut enfin pris une
pofition affurée , & une forme plus heu
reufe.
:
Ici fe développe un nouvel ordre de
chofes. Il ne s'agit plus de ces petits Royau
mes domeftiques , renfermés dans l'enceinte
d'une Ville de les Peuples con :
damnés à combattre pour leurs héritages &
leurs maifons , tremblans fans ceffe pour
une patrie toujours prête à leur échaper.
C'eft une Monarchie . vafte & puiffante ,
combinée dans toutes fes parties par une
légiflation profonde : tandis que cent mille
foldats combattent gayement pour la fureté
de l'état , vingt millions de Citoyens heu
reux & tranquilles , occupés à fa pofpérité
intéticure , cultivent fans allarmes les im
menfes campagnes , font fleurir les Loix ,
le commerce , les Arts & les Lettres dans
T'enceinte des Villes : toutes les profelfions
diverfes , appliquées uniquement à
leur objet , font maintenues
dans un jufte
équilibre , & dirigées au bien général par
la main puillante qui les conduit & les
anime . Telle est la foible image du beau
oup
38 MERCURE DE FRANCE.
régne de Louis XIV . & de celui fous le
quel nous avons le bonheur de vivre : la
France riche , guerriere & fçavante , eft
devenue le modéle & l'arbitre de l'Europe;
elle fçait vaincre & chanter fes victoires :
fes Philofophes mefurent la Terre , & fon
Roi la pacific.
Qui ofera foutenir que le courage des
François ait dégeneré depuis qu'ils ont
cultivé les Lettres dans quel fiécle a t'il
éclaté plus glorieufement qu'à Montalban ,
Lawfelt , & dans tant d'autres occafions
que je pourrois citer ont-ils jamais fait
paroître plus de conftance que dans les
retraites de Prague &. de Baviere ? qu'y
a- t'il enfin de fupérieur dans l'antiquité au
fiége de Bergopfom , & à ces braves grena
diers renouvellés tant de fois , qui vo
loient avec ardeur aux mêmes poftes , où
ils venoient de voir foudroyer ou englou
tir les Héros qui les précédoient.
Envain veut- on nous perfuader que le
rétabliffement des Sciences a gâté les
moeurs . On eft d'abord obligé de convenir
que les vices groffiers de nos ancêtres font
prefqu'entierement profcrits parmi nous..
C'eſt déja un grand avantage pour la
caufe des Lettres , que cet aveu qu'on eſt
forcé de faire. En effet les débauches , les
querelles & les combats qui en étoient les,
DECEMBRE. 175 1. 39
faites , les violences des Grands , la tyran
nie des péres , la bizarrerie de la vieilleffe ,
les égaremens impétueux des jeunes gens ,
tous ces excès fi communs autrefois , fu--
neftes effets de l'ignorance & de l'oifiveté ,.
n'éxiftent plus depuis que nos moeurs ont
été adoucies par les connoiffances dont .
tous les efprits font occupés ou amufés..
On nous reproche des vices rafinés &.
délicats ; c'eft que partout
que partout où il y a des
hommes , il y aura des vices ; mais les
voiles ou la parure dont ils fe couvrent
font du moins l'aveu de leur honte , & un
témoignage du refpect public pour la
vertu .
S'il y a des modes de folie , dë ridicule
& de corruption , elles ne fe trouvent que
dans la Capitale feulement , & ce n'eft
même que dans un tourbillon d'hommesperdus
par les richeffes & l'oifiveté. Les
Provinces entieres & la plus grande partic
de Paris , ignorent ces excès , ou ne les
connoiffent que de nom. Jugera- t'on tou
te la Nation fur les travers d'un petit nombre
d'hommes ? Des écrits ingénieux réclament
cependant contre ces abus ; la
corruption ne jouit de fes prétendus fuccès
que dans des têtes ignorantes ; les Sciences
& les Lettres ne ceffent point de dépofer
contre elle ; la morale la démafque , to
40 MERCURE DE FRANCE.
Philofophie humilie fes petits triomphes ,
la Comedie , la Satyre , l'Epigrame la per
cent de mille traits.
Les bons Livres font la feule défenfe des
efprits foibles, c'eft- à- dire, des trois quarts
des hommes contre la contagion de
T'exemple. Il n'appartient qu'à eux de conferver
fidelement le dépôt des moeurs.
Nos excellens ouvrages de morale furvivront
éternellement à cest brochures li
centieufes , qui difparoiffent rapidement
avec le goût de mode qui les a fait naî
tre. C'eft outrager injuftement les Sciences
& les Arts , que de leur imputer ces pro
ductions honteufes. L'efprit feul échauffé
par les - paffions fuffit pour les enfanter.
Les Sçavans, des Philofophes , les grands
Orateurs & les grands Poëtes , bien loin
d'en être les auteurs , les méprifent ,
ou même ignorent leur existence ; il y
a plus , dans le nombre infini des grands
Ecrivains en tout genre , qui ont illuftré
le dernier Regne , à peine en trouve - t'on
deux ou trois qui ayent abufé de leurs ta
lens. Quelle proportion entre les reproches
qu'on peut leur faire , & les avanta
ges immortels que le genre humain a re
tiré des Sciences cultivées des Ecrivains.
la plupart obfcurs , fe font jettés de nos
jours dans de plus grands 'excès ; heureu
DECEMBRE. 175. 41
fement cette corruption a peu duré ; elle
paroit prefque entiérement éteintecu puifee.
Mais c'étoit une faire particuliére du
gout leger & frivole de notre Nation ;
l'Angleterre & l'Italie n'ont point de femblables
reproches à faire aux Lettres.
Je pourrois me difpenfer de parler du
luxe, puifqu'il nait immédiatement des-richeffes
& non des Sciences & des Arts . Et .
quel rapport peut avoir avec les Lettres .
le luxe du fafte & de la moleffe qui eft ie
feul que la morale puiffe condamner ou
reftraindre ?
Il eft à la vérité , une forte de luxe ingénieux
& fçavant qui anime les Arts &
les éleve à la perfection . C'est lui qui mul
tiplie les productions de la Peinture , de la
Sculpture & de la Mufique . Les chofes les
plus louables en-elles mêmes doivent avoir
leurs bornes ; & une Nation feroit juftement
méprifée , qui pour augmenter le
nombre des Peintres & des Muficiens , fe
laifferoit manquer de Laboureurs & de:
Soldats .Mais lorsque les armées font com.
plettes , & la terre cultivée , à quoi employer
le loifir du refte des Citoyens ; je
ne vois pas pourquoi ils ne pourroient pas.
fe donner des Tableaux , des Statues & des
Spectacles.
Vouloir rappeller les grands Etats aux.
42 MERCURE DE FRANCE.
petites vertus des petites Républiques
c'eft vouloir contraindre un homme fort
& robufte à bégayer dans un berceau ; c'é
toir la folie de Caton avec l'humeur &
les préjugés héréditaires dans fa famille ,
il déclama toute la vie , combatit & mourut
enfin fans avoir rien fait d'utile
pour
fa Patrie. Les Anciens Romains labou
roient d'une main & combattoient de l'autre.
C'étoient de grands hommes , je le
crois , quoiqu'ils nnee ffiiffffeenntt que de petites
chofes : ils le confacroient tout entiers à
leur Patrie , parcequ'elle étoit éternel
lement en danger. Dans ces premiers
tems on ne fçavoit qu'exifter ; la tempé
rance & le courage ne pouvoient être de
vrayes vertus ce n'étoit que des qualités
forcées : on étoit alors dans une impoffibi
lité phifique d'être voluptueux , & qui
vouloit être lâche, devoit fe réfoudre à être
efclave, Les Etats s'accrûrent : l'inégalité
des biens s'introduifit néceffairement : un
Proconful d'Afie pouvoit- il être auffi pauvre
,. que ces Confuls anciens- demi-Bourgeois
& demi-Payfans , qui ravageoient
un jour les champs des Fidénates, & revenoient
le lendemain cultiver les leurs ?
Les circonstances feules ont fair ces diffe .
rences ; la pauvreté ni la richeffe ne font
point la vertu , elle eft uniquement dans
:
ECO
DECEMBRE. 1751. 43.
le bon ou le mauvais ufage des biens ou
des maux que nous avons reçûs de la Natu
re & de la fortune .
Après avoir juftifié les Lettres fur l'article
du luxe , il me reste à faire voir que
la politeffe qu'elles ont introduit dans nos
moeurs , eft un des plus utiles préfens
qu'elles puffent faire aux hommes ; fuppofons
que la policeffe n'est qu'un maſque
trompeur qui voile tous les vices , c'eſt
préfenter l'exception au lieu de la regle
& l'abus de la chofe à la place de la chofe
même..
?
Mais que deviendront ces accufations
fi la politeffe n'eft en effet que l'expreffion
d'une ame douce & bienfaifante : L'habitude
d'une fi louable imitation feroit feule
capable de nous élever juſqu'à la vertu
même ; tel eft le mépris de la coutume ;
nous devenons enfin ce que nous feignons.
d'être ; il entre dans la politeffe des moeurs,
plus de Philofophie qu'on ne penfe ; elle
refpecte le nom & la qualité d'homme ;.
elle feule conferve entr'eux une forte d'é
galité fictive , foible , mais précieux refte
de leur ancien droit naturel. Entreégaux
, elle devient la médiatrice de
leur amour propre ; elle eft le facrifice
perpétuel de l'humeur & de l'efprit de fingularité.
44 MERCURE DE FRANCE.
Dira- t-on que tout un peuple qui exer
ce habituellement ces démonftrations de
douceur , de bienveillance , n'eft
compo
fé que de perfides & de duppes ; croiraton
que tous foient en même tems & trompeurs
& trompés .
A
Nos coeurs ne font point affez parfaits
pour le montrer fans voile ; la politeffe
eft un vernis qui adoucit les teintes tran
chantes des caractéres ; elle rapproché les
hommes , & les engage à s'aimer par les
reffemblances générales qu'elle répand fur
eux ; fans elle , la fociété n'offriroit que
des difparates & des chocs. On fe haïroit
par les petites chofes , & avec cette difpo
fition , il feroit difficile de s'aimer même
pour les plus grandes qualités. On a plus
fouvent befoin de complaifance que de
fervices ; l'ami le plus généreux m'oblis
gera peut- être tout au plus une fois dans
fa vie . Mais une fociété douce & polie
´embellit tous les momens du jour. Enfin
la politeffe place les vertus ; elle feule
leur enfeigne ces combinaifons fines ,
qui les fubordonnent les unes aux autres
dans d'admirables proportions , ainfi que
ce jufte milieu , au deça & au delà du
quel elles perdent infiniment de leur
prix.
N
On ne fe contente pas d'attaquer les
DECE MBRE. 1751 43
fciences dans les effets qu'on leur attribue ,
on les empoifonne jufques dans leur fource
, on nous peint la curiofité comme
un penchant funefte ; on charge fon portrait
des couleurs les plus odieufes. J'avouerai
que l'allégorie de Pandore peut
avoir un bon côté dans le fyftême moral :
mais il n'en eft pas moins vrai que nous
devons à nos connoiffances , & par conféquent
à notre curiofité , tous les biens
dont nous jouiffons. Sans elle , réduits à
la condition des brutes , notre vie fe pafferoit
à ramper fur la petite portion de terrain
deftiné à nous nourrir & à nous engloutir
un jour L'état d'ignorance eft un
·état de crainte & de befoin ; tout eft danger
alors pour notre fragilité ; la mort
gronde fur nos têtes , elle eft cachée dans
T'herbe que nous foulons aux pieds ; lorfq'u
on craint tout , & qu'on a befoin de tour
quelle difpofition plus raisonnable , que
celle de vouloir tout connoître.
·
Telle eft la noble distinction d'un être
penfant feroit-ce donc envain que nous
aurions été doués feuls de cette faculté divine?
C'est s'en rendre digne que d'en ufer.
Les premiers hommes fe contenterent
de cultiver la terre pour en tirer le bled ;
enfuite on creufa dans fes entrailles , onen
arracha les métaux ; les mêmes progrès
46 MERCURE DE FRANCE.
"
Le font faits dans les Sciences ; on ne s'eft t
pas contenté des découvertes les plus né
ceffaires ; on s'eft attaché avec ardeur
celles qui ne paroiffoient que difficiles &
glorieufes quel étoit le point où l'on
auroit dû s'arrêter ; Ce que nous appellons
génie , n'eft autre chofe qu'une raifon fu
blime & courageufe ; il n'appartient qu'
lui feul de fe juger.
Ces globes lumineux placés loin de nous
à des diſtances fi énormes , font nos gui
des dans la navigation & l'étude de leurs
fituations refpectives , qu'on n'a peutêtre
régardé d'abord , que comme l'objet
de la curiofité la plus vaine , eft devenue
aine des Sciences la plus utile . La propriété
finguliere de l'aimant , qui n'étoit pour nos
peres qu'une énigme frivole de la Nature,
nous a conduit comme par la main à travers
l'immensité des Mers.
Deux verres placés & taillés d'une cer
taine maniére , nous ont montré une
-nouvelle fçène de merveilles , que nos
yeux ne foupçonnoient pas.
Les expériences du tube électrifé fembloient
n'être qu'un jeu ; peut-être leur
: devra t- on un jour la connoiffance du regne
univerfel de la Nature ,
Après la découverte de ces rapports fi
imprévus , fi majestueux entre les plus pé
DECEMBRE . 1751. 47 "
tites & les plus grandes chofes , quelles
connoiffances oferions- nous dédaigner ?
En fçavons -nous -affez pour méprifer ce
que nous ne fçavons pas? Bienloin d'étouffer
la curiofité , ne femble- t'il pas au contraire
,,
que l'Etre fuprême ait voulu la
réveiller par des découvertes fingulieres ,
qu'aucune analogie n'avoient annoncées
.
Mais de combien d'erreurs eft affiégée
l'étude de la vérité ; quelle audace , nous
dit-on , ou plutôt quelle témérité de s'engager
dans des routes trompenfes , où
tant d'autres fe font égarés ? Sur ces principes
il n'y aura plus rien que nous ofions
entreprendre ; la crainte éternelle des
maux , nous privera de tous les biens où
nous aurions pû afpirer , puifqu'il n'en eſt
point fans mélange. La véritable fageffe
au contraire confifte feulement à les épurer
autant que notre condition le permet.
Tous les reproches , que l'on fait à la
Philofophie , attaquent l'efprit humain
ou plutôt l'Auteur de la Nature , qui nous
a faits tels que nous fommes. Les Philofophes
étoient des hommes ; ils fe font trompés
, doit-on s'en étonner ; plaignons les
profitons de leurs fautes , & corrigeonsnous
; fongeons que c'eft à leurs erreurs
18
MERCURE DE FRANCE:
trop borné
pour
multipliées que nous devons la poffelfion
des vérités dont nous jouiffons . Il
falloit épuifer les combinaifons de tous
ces divers fyftêmes , la plupart fi répréhen
fibles & fi outrés , pour parvenir à quel
que chofe de raifonnable. Mille routes
conduifent à l'erreur , une feule mene a
la vérité ? Faut-il être furpris qu'on fe foit
mépris fi fouvent fur celle ci , & qu'elle
ait été découverte fi tard.
L'efprit humain étoit
embraffer d'abord la totalité des chofes
"Chacun de ces Philofophes ne voyoit qu '
ne face : ceux - là raffembloient les motifs
de douter; ceux - ci réduifoient tout en
dogmes : chacun d'eux avoit fon principe
favori , fon objet donninant auquel il rap
portoir toutes fes idées. Les uns faifoient
entrer la vertu dans la compofition du botheur
, qui étoit la fin de leurs recherches ;
les autres fe propofoient la vertu même,
comme leur unique objet , & fe flattoient
d'y rencontrer le bonheur. Il y en avoit qui
regardoient la folitude & la pauvreté, comme
l'afile des moeurs ; d'autres ufoient des
richeffes comme d'un inftrument de leur
félicité & de celle d'autrui quelques-ups
fréquentoient les Cours & les affemblées
publiques pour trendre leur fageffe utile
aux Rois & aux peuples . Un feul homme
LI
n'eft
DECEMBRE. 1751 . 49
;
n'eft pas tous ; un feul efprit , un feul
fyftême n'enferme pas toute la fcience
c'eft par la comparaifon des extrêmes
que l'on faifit enfin le jufte milieu ; c'eſt
par le combat des erreurs qui s'entredétruifent
,
t , que la vérité triomphe : ces diverfes
parties fe modifient , s'élévent & fe
perfectionnent mutuellement ; elles fe rapprochent
enfin pour former la chaîne des
vérités , les nuages fe diffipent , & la lumiere
de l'évidence fe leve.
Je ne diflimulerai cependant pas que les
Sciences ont rarement atteint l'objet qu'elles
s'étoient propofé ; la Métaphifique
vouloit connoître la nature des efprits , &
non moins utile , peut- être , elle n'a fait
que nous développer leurs opérations ; le
Phificien a entrepris l'Hiftoire de la Nature
, & n'a imaginé que des Romans
mais en pourfuivant un objet chimérique ,
combien n'a - t'il pas fait de découvertes
admirables ? La Chimie n'a pû nous donner
de l'or , & fa folie nous a valu d'autres miracles
dans fes analifes & fes mêlanges ; les
Sciences font donc utiles jufques dans leurs
écarts & leurs déréglemens ; il n'y a que
l'ignorance qui n'eft jamais bonne à rien :
peut-être ont - elles trop élevé leurs prétentions
. Les Anciens à cet égard paroilfoient
même plus fages que nous nous
1. Vol.
C
↓
50 MERCURE DE FRANCE.
avons la manie de vouloir procéder toujours
par démonftrations ; il n'y a fi petit
Profeffeur qui n'ait fes argumens & fes
dogmes , & par conféquent fes erreurs &
fes abfurdités . Cicéron & Platon traitoient
la Philofophie en diologues : Chacun des
Interlocuteurs faifoit valoir fon opinion ;
on difputoit , on cherchoit , & on ne ſe
piquoit point de prononcer ; rous n'avons
peut- être que trop écrit fur l'évidence
; elle eft plus propre à être fentie qu'à
être définie ; mais nous avons prefque
perdu l'Art de comparer les probabilités &
les vraisemblances , & de calculer le
degré de confentement qu'on leur doit.
Qu'il y a peu de chofes demontrées ! &
combien n'y en a t'il pas , qui ne font
probables ! Ce feroit rendre un grand fer
vice aux hommes que de donner une mé
thode pour l'opinion.
que
L'efprit de lyftême qui s'eft long-tems
attaché à des objets , où il ne pouvoit
prefque que nous égarer , devroit régler
l'acquifition , l'enchaînement & le progrés
de nos idées ; nous avons befoin
d'un ordre entre les diverfes Sciences ,
pour nous conduire des plus fimples aux
plus compofées , & parvenir ainfi à conftruire
une efpéce d'obfervatoire fpirituel ,
d'où nous puiflions contempler toutes nos
DECEMBRE 1751 .
St
Connoiffances ce qui eft le plus haut dégré
de l'esprit.
La plupart des Sciences ont été faites au
hafard ; chaque Auteur a fuivi l'idée qui
le dominoit fouvent fans fçavoir où elle
devoit le conduire ; un jour viendra où
tous les livres feront extraits & refondus ,
conformément à un certain fyftême qu'on
fe fera formé ; alors les efprits ne feront
plus de pas inutiles , hors de la route &
fouvent en arriere. Mais quel eft le genie
en état d'embraffer toutes les connoiffances
humaines , & de choifir, le meilleur ordre
pour les préfenter à l'efprit. Sommes- nous
affez avances pour cela ? Il eft du moins
glorieux de le tenter : la nouvelle Encyclopédie
doit former une époque mémorable
dans l'Hiftoire des Lettres.
Le Temple des Sciences eft un édifice
immenfe , qui nepeut s'achever que dans
la durée des fiécles . Le travail de chaque
homme eit de chofe dans un ouvrage
peu
fi vafte, mais le travail de chaque homme y
eft néceflaire ; le ruiffeau qui porte les eaux
à la Mer , doit- il s'arrêter dans fa courfe ,
en confidérant la petiteffe de fon tribut ?
quels éloges ne doit- on pas à ces hommes
généreux , qui ont percé & écrit pour la
pofterité ; ne bornons point nos idées á
notre vie propre ; étendons- les fur la
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
vie totale du genre humain ; méritons d'y
participer , & que l'inftant rapide où nous
aurons vecê , foit digne d'être marquée
dans fon Hiftoire .
Pour bien juger de l'élévation d'un Philofophe
, ou d'un homme de Lettres , au
deffus du commun des hommes , il ne
faut que confiderer le fort de leurs penfées
; celles de l'un utiles à la Société générale
, font immortelles , & confacrées
à l'admiration de tous les fiécles , tandis
que les autres voyent difparoître toutes
leurs idées avec le jour , la circonftance,
le moment qui les a vû naître ; chez
les trois quarts des hommes , lelendemain
efface la veille , fans qu'il en refte la moindre
trace .
.
Je ne parlerai point de l'aftrologie judiciaire
de la cabale , & de toutes les
Sciences , qu'on appelloit occultes ; elles
n'ont fervi qu'à prouver que la curiofité
eft un penchant invincible , & quand les
vrayes Sciences n'auroient fait que nous
délivrer de celles qui en ufurpoient fi
honteufement le nom , nous leur devrions
déjà beaucoup .
>
On nous oppoſe un jugement de Socra
te qui porta non fur les Sçavans ,
mais fur les Sophiftes, non fur les Sciences,
mais fur l'abusqu'on en peut faire : Socrate
DECEMBR E. 1751 . 53
$
étoit chef d'une Secte qui enfeignoit d
douter , & il cenfuroit avec juftice , l'orgüeil
de ceux qui prétendoient tout fçavoir.
Lavraie Science eft bien éloignée de
cette affectation.Socrate eft ici témoin contre
lui même ; le plus Sçavant des Grecs
ne rougiffoit point de fon ignorance. Les
Sciences n'ont donc pas leurs fources dans
nos vices ; elles ne font donc pas toutes
nées de l'orgueil humain ; déclamation
vaine , qui ne peut faire illufion qu'à des
efprits prévenus.
On demande , par exemple , ce que deviendroit
l'Hiftoire , s'il n'y avoit ni
Guerriers , ni Tyrans , ni Confpirateurs ,
je réponds , qu'elle feroit l'Hiftoire des
vertus des hommes . Je dirai plus ; fi les
hommes étoient tous vertueux , ils n'auroient
plus befoin , ni de Juges , ni de
Magiftrats , ni de Soldats. A quoi s'occuperoient-
ils : il ne leur refteroit que les
Sciences & les Arts . La contemplation
des chofes naturelles , l'exercice de l'efprit
font donc la plus noble & la plus pu
re fonction de l'homme .
Dire que les Sciences font nées de l'oifiveté
, c'eft abufer vifiblement des termes.
Elles naiffent du loifir , il eft vrai , mais
elles garantiflent de l'oifiveté . Le Citoyen
que fes beforns attachent à la charrue
C iij
54 MERCURE DE FRANCE.
n'eft pas plus occupé que le Geométre , ou
l'Anatomifte ; j'avoue que fon travail eſt
de premiere néceffité ; mais fous prétexte
que le pain eft néceffaire , faut-il que tout
le monde fe mette à labourer la terre , &
parce qu'il eft plus néceffaire que les Loix,
le Laboureur fera- t'il élevé au-deffus du
Magiftrat ou du Miniftre. Il n'y a point
d'abfurdités où de pareils principes ne
puffent nous conduire.
Il femble , nous dit - on , qu'on ait trop
de Laboureurs , & qu'on craigne de manquer
de Philofophes. Je demanderai à
mon tour , fi l'on craint que les profef
fions lucratives ne manquent de fujets
pour les exercer ; c'est bien mal connoître
l'empire de la cupidité ; tout nous jette
dès notre enfance dans les conditions utiles
; & quels préjugés n'a t'on pas à vaincre
, quel courage ne faut- il pas pour ofer
n'être qu'un Defcartes , un Newton , un
Locke ?
Sur quel fondement peut-on reprocher
aux Sciences d'être nuisibles aux qualités
morales quoi , l'exercice du raifonnement
qui nous a été donné pour guide ;
les Sciences Mathématiques qui en renfermant
tant d'utilités relatives à nos be
foins préfens , tiennent l'efprit fi éloigné
des idées , infpirées par les fens & par la
DECEMBRE. 1751 .
,
cupidité ; l'étude de l'antiquité , qui fait
partie de l'expérience. la premiere
fcience de l'homme ; les obfervations de
la Nature , fi néceffaires à la confervation
de notre être , & qui nous élevent jufqu'à
fon Auteur : toutes ces connoiffances contribueroient
à détruire les moeurs. Par.
quel prodige opéreroient- elles un effet fi
contraire aux objets qu'elles fe propofent ?
& on ofe traiter d'éducation infenfée
celle qui occupe la jeuneffe de tout ce qu'il
y a jamais eu de noble & d'utile dans l'efprit
des hommes : quoi , les Miniftres d'une
Religion pure & fainte , à qui la jeuneffe
eft ordinairement confiée parmi
nous , lui laifferoient ignorer les devoirs
de l'homme & du Citoyen ! Suffit- il d'avancer
une imputation fi injufte , pour la
perfuader ? On prétend nous faire regretter
l'éducation des Perfes ; cette éducation
fondée fur des principes barbares , qui
donnoit un Gouverneur pour apprendre à
ne rien craindre ; un autre pour -la tempérance
, un autre enfin , pour enfeigner à
ne point mentir comme fieles vertus
étoient divifées , & devoient former chacune
un art féparé : la vertu eft un être
unique , indivifible ; il s'agit de l'infpirer ,
non de l'enfeigner , d'en faire aimer la
pratique , & non d'en démontrer la théorie
.
C iiij
56 MERCURE DE FRANCE.
On fe livre enfuite à de nouvelles dé
clamations contre les Arts & les Sciences,
fous prétexte que le luxe va rarement fans.
elles , & qu'elles ne vont jamais fans lui .
Quand j'accorderois cette propofition ,
que pourroit-on en conclure ? La plupart
des Sciences me paroiffent d'abord parfai
tement défintéreffées dans cette prétendue
objection ; le Geométre , l'Aftronome , le
Phyficien ne font pas fufpects affurément.
A l'égard des Arts , s'ils ont en effet quel
que rapport avec le luxe , c'eſt un côté
louable de ce luxe même , contre lequel
on déclame tant , fans le bien connoître .
Quoique cette queftion doive être regar
dée , comme étrangere à mon fujet , je ne
puis m'empêcher de dire , que tant qu'on
ne voudra raifonner fur cette matiere que
par comparaifon du paffé au préfent , on
en tirera lesplus mauvaifes conféquencesdu
monde. Lorsque les hommes marchoient
tout nuds , celui qui s'avifa le premier de
porter des fabots , paffa pour un voluptueux
; de fiécle en fiécle , on n'a jamais
ceffé de crier à la corruption , fans comprendre
ce qu'on vouloit dire : le préjugé
toujours vaincu , renaifloit fidélement, à
chaque nouveauté .
T
Le commerce & le luxe font devenus
les liens des Nations. La terre avant eux
DECEMBRE. 1751. 37
n'étoit qu'un champ de bataille , la guerre
un brigandage , & les hommes des barbares
, qui ne fe croyoient nés que pour s'af
fervir , fe piller , & fe maffacrer mutuellement
: tels étoient ces fiécles anciens que
F'on veut nous faire regretter.
>
La terre ne fuffifoit ni à la nourriture ;
ni au travail de fes habitans ; les fujets de--
venoient à charge à l'Etat , fitôt qu'ils
étoient défarmés , il falloit les ramener à
lå guerre pour le foulager d'un poids in--
commode. Ces émigrations effroyables
des peuples du Nord , la honte de l'huma
nité qui détruifirent l'Empire Romain , &.
qui défolerent le neaviéme fiécle n'avoient
d'autres fources que la mifére d'un
peuple oifif : au défaut de l'égalité des .
biens , qui a été long - tems la chimére de
la politique , & qui eft impoffible dans
les grands Etats , le luxe feul peut nourrir
& occuper les fujets. Ils ne deviennent pas
moins utiles dans la paix que dans la guer--
re ; leur induftrie fert autant que leur cou--
rage . Le travail du pauvre eft payé du ſuperflu
du riche. Tous les ordres des Citoyens
s'attachent au Gouvernement pars
les avantages qu'ils en retirent.
Tandis qu'un petit nombre d'hommest
jouit avec modération , de ce qu'on nome
luxe , & qu'un nombre infiniment plus
58 MERCURE DE FRANCE.
pétit enen abufe , parce qu'il faut que les
hommes abufent de tout , il fait l'efpoir ,
l'émulation & la fubfiftance d'un million
de Citoyens , qui languiroienr fans lui
dans les horreurs de la mendicité. Tel eft
en France l'état de la Capitale. Parcourez
les Provinces , les proportions y font encore
plus favorables. Vous y trouverez,
peu d'excès ; le néceffaire , commode aſſez,
rare , l'Artifan & le Laboureur , c'est-àdire
, le Corps de la Nation , borné à la
fimple exiftence ; enforte qu'on peut regarder
le luxe , comme une humeur jettée
fur une très- petite partie du Corps politique
, qui fait la force & la fanté du
refte .
le
Mais , nous dit- on , les Arts amolliffent
courage ; on cite quelques peuples lettrés
, qui ont été peu belliqueux , tels
que l'ancienne Egypte , les Chinois , &
les Italiens modernes; quelle injuftice d'en
accufer les Sciences ! Il feroit trop long
d'en rechercher ici les caufes. Il fufira de
citer pour l'honneur des Lettres , l'exemple
des Grecs & des Romains , de l'Eſpagne
,de l'Angleterre & de la France , c'eftà
dire , des Nations les plus guerrieres , &
les plus fçavantes .
Des Barbares ont fait de grandes conquêtes
, c'eft, qu'ils étoient très injuftes
1
DECEMBRE. 1751. 59
ils ont vaincu quelquefois des peuples policés
: J'en conclurai , fi l'on veut , qu'un
peuple n'eft pas invincible pour être fçavant.
A toutes ces révolutions , j'oppoferai
feulement la plus vafte , & la plus facile
conquête qui ait jamais été faite ; c'eſt
celle de l'Amérique que les Arts & les
Sciences de l'Europe ont fubjuguée avec
une poignée de foldats , preuve fans réplique
, de la difference qu'elles peuvent
mettre entre les hommes.
J'ajouterai que , c'est enfin une barbarie
paffée de mode , de fuppofer
que les hom
mes ne font nés que pour le détruire
: les
talens & les vertus militaires
méritent
fans doute un rang diftingué
dans l'ordre
de la néceffiré. Mais la Philofophie
a épuré
nos idées fur la gloire ; l'ambition
des
Rois n'eft à fes yeux que le plus monſtrueux
des crimes : graces aux vertus du
Prince qui nous gouverne
, nous ofons célébrer
la modération
& l'humanité
.
Que quelques Nations au fein de l'ignorance
, ayant eu des idées de la gloire &
de la vertu , ce font des exceptions fi fingulieres
, qu'elles ne peuvent former aucun
préjugé contre les Sciences : pour
nous en convaincre , jettons les yeux
fur l'immenfe continent de l'Afrique ,
où nul mortel n'eft affez hardi pour
C vi
60 MERCURE DE FRANCE.
pénétrer , ou affez heureux pour l'avoir
tenté impunément. Un bras de mer fépare
à peine les Contrées fçavantes & heureufes
de l'Europe , de ces régions funel
tes , où l'homme eft ennemi né de l'homme
, où les Souverains ne font que les affaffins
privilégiés d'un peuple efclave.
D'où naiffent ces differences fi prodigieufes
entre des climats fi voisins , oùfont ces
beaux rivages que l'on nous peint parés
par les mains de la Nature ? l'Amérique
ne nous offre pas des fpectacles moins
honteux pour l'efpéce humaine . Pour un
peuple vertueux dans l'ignorance , on en
comptera cent barbares ou fauvages. Par
tout je vois l'ignorance enfanter l'erreur ,
les préjugés , les violences , les paffions
& les crimes. La terre abandonnée fans
culture , n'eft point oifive ; elle produit
des épines & des poifons , elle nourrit des
montres.
J'admire les Brutus , les Décius , les Lu
créce , les Virginius , les Scévola ; mais .
j'admirerai plus encore un Etat puiffant &
bien gouverné , où les Citoyens ne feront
point condamnés à des vertus fi cruelles .
Cincinnatus Vainqueur , retournoit àfa
charrue ; dans un hécle plus heureux ,
Scipion triomphant revenoit goûter avec
Lélius & Térence , les charmes de la PhiDECEMBRE.
1751. 65
"
lofophie & des Lettres , & ceux de l'amitié
plus précieux encore. Nous célébrons
Fabricius , qui avec fes raves cuites fous
la cendre , méprife l'or de Pyrrhus ; mais
Titus , dans la fomptuofité de fes Palais
mefurant fon bonheur , fur celui qu'il
procure au monde par fes bienfaits , &
par fes loix , devient le Héros de mon
coeur au lieu de cet antique héroifme fuperftitieux
, ruftique ou barbace , que j'ad,
mirois en frémiffant ; j'adore une vertu
éclairée , heureuſe & bienfaifante ; l'idée
de mon exiftence s'embellit : j'apprends
honorer & à chérir l'humanité.
Qui pourroit être affez aveugle , ou affezinjufte
, pour n'être pas frappé de ces
differences ? Le plus beau fpectacle de la,
Nature , c'eft Funion de la vertu & du
bonheur , les Sciences & les Arts peuvent
feuls élever la raifon à cet accord fublime..
C'eft de leur fecours qu'elle emprunte des
forces pour vaincre les paffions, des lumicres
pour diffiper leurs preftiges , de l'éle--
vation pour apprécier leur petiteffe , des
attraits enfin & des dédommagemens pour
fe diftraire de leurs féductions.
On a dit que le crime n'étoit qu'un
faux jugement . Les Sciences , dont le
* Confidérations fur les moeurs,
62 MERCURE DE FRANCE.
premier objet eft l'exercice & la perfection
du raisonnement , font donc les gui
des les plus affurés des moeurs. L'innocen
ce fans principes & fans lumieres , n'eft
qu'une qualité de tempéramment , auffi
fragile que lui. La fageffe éclairée con
noît les ennemis & fes forces. Au moyen
de fon point de vue fixe , elle purifie les
biens matériels , & en extrait le bonheur :
elle fçait tour à tour s'abstenir & jouir
dans les bornes qu'elle s'eft preferites.
Il n'eft pas plus difficile de faire voir
P'utilité des Arts pour la perfection des
mours. On comptera les abus que les pafhions
en ont fait quelquefois , mais qui
pourra compter les biens qu'ils ont produits
?
Otez les Arts du monde : que reste-t'il
les exercices du corps & les paffions. L'efprit
n'eft plus qu'un agent matériel , ou
l'inftrument du vice . On ne fe délivre de
fes paffions que par des goûts ; les Arts
font néceffaires à une Nation heureufe:s'ils
font l'occafion de quelques défordres, n'en
accufons que l'imperfection même de notre
nature : de quoi n'abufe-t'elle pas ? Ils ont
donné l'être aux plaifirs de l'ame , les feuls
qui foient dignes de nous ; nous devons
à leurs féductions utiles l'amour de la vé
sité & des vertus , que la plupart des homDECEMBRE.
1751. 63
mes auroient haïes & redoutées , fi elles
n'euffent été parées de leurs mains.
C'eft à tort qu'on affecte de regarder
leurs productions comme frivoles. La
Sculpture , la Peinture flattent la tendrefe
, confolent les regrets , immortalifent
les vertus & les talens ; elles font des
fources vivantes de l'émulation ; Céfar
verfoit des larmes en contemplant la ftatue.
d'Alexandre..
;
L'harmonie a fur nous des droits maturels
, que nous voudrions envain méconnoître
la Fable a dit , qu'elle arrêtoit le
cours des flots. Elle fait plus ; elle fufpend
la penfée , elle calme nos agitations , &
nos troubles les plus cruels ; elle anime la
valeur , & préfide aux plaifirs .
Ne femble- t'il pas que la divine Poëfie
ait dérobé le feu du Ciel pour animer tou
te la nature quelle ame peut être inacceffible
à fa touchante magie elle adoucit
le maintien fevére de la vérité , ellefait
fourire la fageffe ; les chef d'oeuvres
du Théatre doivent être confidérés comme
de fçavantes expériences du coeur humain.
C'eft aux Arts enfin que nous devons
le beau choix des idées , les graces de l'ef
prit & l'enjouement ingénieux qui font
les charmes de la fociété ; ils ont doré les
64 MERCURE DE FRANCE.
liens qui nous uniffent , orné la fcéne du
monde , & multiplié les bienfaits de la
Nature.
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Résumé : DISCOURS Sur les avantages des Sciences & des Arts, prononcé dans l'assemblée publique de l'Académie des Sciences & Belles-Lettres de Lyon, le 22 Juin 1751.
Le discours sur les avantages des Sciences et des Arts, prononcé à l'Académie des Sciences et Belles-Lettres de Lyon en 1751, examine l'évolution des sociétés humaines. Initialement, la barbarie a poussé les hommes à se regrouper et à établir des lois. Les premiers dirigeants étaient soit des bienfaiteurs, soit des tyrans, et la superstition ainsi que le despotisme ont engendré de nouveaux malheurs. La Grèce antique se distingue par son esprit et ses contributions culturelles. Les philosophes grecs ont formé les mœurs et donné des lois, utilisant les arts et les sciences pour améliorer la société. Sparte, connue pour ses soldats vertueux, avait des lois dures et des mœurs féroces qui ont conduit à sa décadence. Athènes, malgré ses corruptions, a été un berceau d'arts et de talents. Le texte aborde la décadence des institutions et des mœurs dans les cités antiques, soulignant que la prospérité a corrompu ces sociétés. Les sciences et les arts ont enrichi l'humanité en transmettant des connaissances et des œuvres philosophiques. La critique selon laquelle les sciences et les arts corrompent les mœurs est contestée. La France est présentée comme un modèle de richesse, de puissance militaire et de savoir, avec des transformations positives des mœurs grâce à l'éducation. Le luxe est vu comme résultant des richesses plutôt que des sciences et des arts. La politesse, introduite par les lettres, est considérée comme un précieux présent, exprimant une âme douce et bienfaisante. La curiosité humaine, faculté divine, a conduit à des avancées majeures comme l'agriculture et les technologies. Elle est essentielle pour découvrir la vérité et améliorer la condition humaine. Le discours valorise les sciences et les arts, critiquant ceux qui prétendent tout savoir. Il affirme que les sciences naissent du loisir mais combattent l'oisiveté, développant le raisonnement et élevant moralement. Les arts sont essentiels à la perfection des mœurs, permettant de se libérer des passions et de promouvoir une vie vertueuse et heureuse. Ils introduisent les plaisirs de l'âme, dignes de l'homme, et promouvoient l'amour de la vérité et des vertus. Différents arts, comme la sculpture, la peinture, la musique et la poésie, exaltent la tendresse, consolent les regrets, immortalisent les vertus et servent de sources d'émulation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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599
p. 84-96
LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Début :
C'est, Monsieur, avec raison qu'on a remarqué que vos Journaux vont [...]
Mots clefs :
Usage, Sciences, Arts, Abus, Esprit, Question, Réponse, Hommes, Moeurs, Vertu, Connaître, Religion, Discours, Nature, Savants
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
LETTRE
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
C
Al'Auteur du Mercure.
'Eft , Monfieur , avec raifon qu'on a
remarqué que vos Journaux vont
devenir une fuite de livres précieux , &c.
Rien de plus propre à les rendre tels , quedes
pièces pareilles à celle que vous avez
inferée dans le Mercure de Septembre , ou
l'on répond au difcours fur les Arts & les
Sciences couronné
Dijon .
>- par
l'Académie de
Ce difcours indépendamment du bon &
du beau qu'il renferme , a encore un mé-
Lire peu commun ; c'eft la maniere ou plutor
l'efprit dans lequel l'Auteur entreprend
la réfutation de M. Rouffeau. Il n'eft point
d'Ecrivain qui ne fût flatté d'être critiqué
avec ce fonds de politeffe , ce n'eft pas direaffez
, avec cette difpofition bienveillanre
, ce témoignage d'eftime pour les quadités
perfonnelles de fon Aateur , & je ne
fçais l'on pourroit peindre quelqu'un
dont on voudroit faire le panégitique par
deux traits plus marqués au bon coin que
tenx par où il débute. Citons- les , mot:
pour mor.
<
DECEMBRE. 17512 83
E
t
·♪
y
• " Sa façon de penfer , dit-il , annonce un
coeur vertueux , fa maniere d'écrire décéle
"un efprit cultivé. Ce début qui fait tant
d'honneur à l'Auteur critiqué , n'en fait
pas moins à l'adverfaire qui l'entreprend ,
& l'on pourroit à jufte titre le défigner par
les mêmes traits ; il décéle en effet fans ;-
penfer & d'un trait de plume , un efprit
fin , délicat , & ce qui eft bien d'un autre
prix une bonne & belle ame . Je ne parte :
point du. difcours même où le fçavoir &
la culture de l'efprit ne fe décélent pas
moins , où les talens de l'Auteur fe laiffent
entrevoir feulement & fans étalage. Je
laiffe à de plus habiles d'en faire l'éloge .
Phafarderai , feulement ici une remar--
que c'est que malgré les fortes raifons
qui ont éte apportées de part & d'autre -
pour la réfolution du problème , la queftion
me paroît encore indécife , je parte
du fait feulement , & non de ce que les
fciences devroient & pourroient naturellement
produire.
Auf le fçavant Académicien qui far
chargé par l'Académie d'expofer fes motifs .
dans le jugement qu'elle a porté , obferve
qu'entre les afpirans aux prix , ceux qui
-ont plaidé avec le plus de force pour l'affirmative
, ont été contraints de le rabarre
fur la question de Droit. Il avoue qu'on ne
88 MERCURE DE FRANCE.
feauroit leur difputer de l'avoir inconteftablement
établie & mife dans fon plus beau
jour. Il cite entr'autres M. l'Abbé Talbert ,
mais il ajoute que l'Académie ne demandoit
pas fi les fciences pouvoient éparer les
meurs , puifqu'elle n'en doute nullement ,
mais fi elles les avoient réellement épurées ,
c'eft-à- dire , fi les hommes étoient devenus
plus vertueux , plus fincéres , plus équitables-
"C'eft , dit-il , à ce point de fait qu'il fal-
»loit une démonftration ; M. Talbert ne
l'a point donné , il a toujours argumenté
-"du fait par le droit , au lieu qu'il falloit
"prendre la route oppofée. Il fentoit fans
"doute la difficulté du fuccès , il devoit
"convenir de bonne foi , que les lettres
"utiles & néceffaires à certains égards ,
»n'ont pas toujours produit l'effet qu'on
devoit en attendre. Par le commerce des
>> ſciences nos moeurs font devenues plus
" douces & plus fociables , elles ont même
dépouillé leur antique férocité. L'éducation
& l'ufage du monde ont pu opérér
ces changemens , mais ce n'eft point de
cette forte d'épurement qu'il s'agiffoit.
Plus éclairez que nos Peres , & plus fçavans
peut -être , fommes nous plus hon
મા êtes nêtes gens voila le point de la diffi
culté.
C'eft cette même difficulté qui me paroît
DECEMBRE. 175T. 87
1.
D
fubfifter encore , fi du moins par honnêtes.com
gens il faut entendre cette vertu interne
ce fond d'intégrité & de droiture que
Académicien vient de défigner , car s'il
'étoit question que de meurs en appa
rence plus réglées , d'une certaine décence
, qui a toujours fon avantage pour 12..
fociété , bien qu'elle ne foit fouvent que
Fombre de la vertu , dans ce dernier cas
la queftion feroit décidée pour l'affirmas.-
tive.
G
Mais à cet autre égard , il y auroit tanta
de chofés à démêler , à balancer & à com <
penfer , que je ne fçais fi quelqu'autre que ~
Dieu peut en juger avec certitude. Il pa-
Foit auffi que la difficulté a paru telle à ceux
qui l'ont examinées de près , qu'ils le font
retranchés prefque entierement à traiter de
la queftion de droit , queftion beaucoup
plus évidente & plus à portée d'être approfondie
; ils n'ont à l'autre égard avancé
que des généralités , des vraisemblances
qui ne font pas une décifion , & je ne fçais
fi la fçavante piéce dont il eſt queſtion
pourroit en être exceptée. On en jugera
mieux fi l'on ra Temble fous autant d'articles
, les differens points qu'elle traite .
cela eft aifé par l'ordre & la méthode
l'Auteury a mis.
qua
38 MERCURE DE FRANCE,
C
Voyons pour lapremiere Partie.
ART. I. » Les fciences font connoître le
» vrai , le bon , l'utile en tout genre , con-
" noiffance qui en éclairant les efprits
»doit naturellement contribuer à épurer
les moeurs.
*
II. » L'étude de la nature eft offerte à
»l'homme , l'efprit humain eft fait pour
» s'exercer à la connoître , à en pénétrer
» les refforts , à en dévoiler les opérations,
à en régler l'ufage. Quels avantages n'en
revient-il pas aux hommes de toutes
conditions pour les profeffions qu'ils exercent
? l'Artifan , le Laboureur , le Médecin
, le Jurifconfulte , le Juge , le Politi
que , tout Citoyen pour les devoirs qu'il
a à remplit . Aux uns la connoillance de
l'hiftoire eft d'abfolue néceffité , aux autres
celle des Loix & de la Politique , à tous
celle de la Religion.
La curiofité naturelle à l'homme , l'avidité
qu'il a de connoître , marquent la def
tination de fon entendement. Le plaifit:
qui lui en revient lui en facilite l'exercice ;
plus il connoît plus il fent qu'il lui
refte à acquérir , & plus il éprouve les
bornes de fon intelligence.
>
* On diftingue ici par des guillemets ce qui eft
cité mot pour mot
NOVEMBRE. 1751. 89
III. L'ignorance pure & fimple du mal
n'eft pas vertu . L'Histoire qui fait connoître
les vices en apporte en même tems
le reméde par les. grands exemples qu'elle
met à côté. Les vices n'y font jamais
peints en beau , ils y paroiffent toujours
odieux , & la vertu toujours aimable .
IV. Les paralleles qu'on fait d'un Peuple
à l'autre , de notre fiécle aux fiécles.
précédens , font équivoques & péchent
par beaucoup d'endroits . » Si les Nations
" non policées font plus à l'abri de la cupidité
de l'or & de l'ambition , les hom-
» mes qui les compofent font en échange
» plus livrez à d'autres vices , à des paffions
» violentes qui n'ont aucun frein , & l'one
»ne trouve pas
chez eux ces rares exemples
, ces vertus fublimes qu'enfante la
Réligion ..
و و
V. Ce n'est ni à la Réligion ni aux fciences
qu'il faut attribuer la fuperftition ,
les héréfies , le pirchonifme , l'incrédulité
; c'eft au faux bel efprit , » c'eft à l'i-
» gnorance préfomptueufe, c'eft à l'orgueil,
aà la révolte des paffions . La Réligion n'a
qu'à paroître pour confondre tous ces
adverfaires , le Chrétien y trouve fa fureté
. Le poids de l'autorité , celui des
motifs & celui des exemples concourent
enfemble à l'y confirmer.
"
20 MERCURE
DEFRANCE
.
VI. » L'étude même de la nature contri
bue à élever les fentimens , & à régler
la conduite par l'admiration , l'amour ,
la foumiffion & la reconnoiffance qu'elle
infpire pour fon Auteur. L'Aftronome ,
le Géométre , le Phificien , y découvrent
partout les veftiges d'une puiffance , d'une
fageffe & d'une intelligence infinie , & le
vrai Philofophe defcendant de là à des
conféquences pratiques , rentrant en lai-
» même , ne trouvant nul objet créé capa-
»ble de remplir la vafte étendue de fes
défirs , fe retourne naturellement vers
fon principe & fa derniere fin.
Seconde partie.
Réponse aux exemples que M. R. ape
porte de la corruption des moeurs comme
Leffer du progrès des Arts & des Sciences.
Premiere Réponse..
» L'Egypte , la Gréce , la Republique
»de Rome , l'Empire de la Chine , que
M. R. appelle en témoignage, fourniffent.
» au contraire l'exemple de ces Législateurs
fameux qui ont polé les fondemens de
» ces grands Etats , & qui leur ont donné
» de fages Loix , de ces Sages , ces Philo
» phes qui par leurs doctes écrits & par
leurs vertus morales , ont illuftré leur
DECEMBRE. 1751. ST
Patrie , & immortalifé leur nom , de ces
»Orateurs célébres qui par la force victo
rieufe de leur éloquence , ont foutenu
» ces mêmes états fur le penchant de leur
ruine. *
Seconde Réponse.
» Le luxe & la moleffe fource ordinaire
des plus grandes révolutions , ne font
point l'effetdes fcienees , c'eft le fruit des … -
richeffes & du loifir . Mais qui font ceux
qui en jouiffent font- ce les Sçavans? point
du tout. » Une vie laborieufe paffée dans
» le filence de la retraite eft leur partage ;
& bien que. les aifes , les commodités de
»la vie , foient d'ordinaire le fruit des
marts , rarement elles font le des partage
» Artiftes , ils ne travaillent que pour les
riches , & ce font les riches oififs qui
profitent & abufent de leur induftrie.
Troifiéme Réponse .
C'eft
peu
connoître
les
Sçavans
que
de
tes accufer
d'avoir
introduit
cette
politeffe
*Preuve , dira -on , peut-être , que le mal étoit
afon comble , puifque ces Orateurs fameux n'ont
pu détourner la ruine de leur Patrie , & dans le
même tems ou les fciences & les arts feuriffoienc
Je plus , époque bien diftante de celle où vivoient
ces fages Légilateurs qui en avoient pofé les fondemens.
92
MERCURE DE FRANCE.
*
à la mode , que M. R confond avec la
diffimulation . Rarement les Sçavans poffédent
cet art infinuant , ces manieres du
bel air qui font briller dans les belles compagnies
, le gout des livres & de la foli
tude eft peu propre à les y former.
1
Mais bien qu'il y ait une forte de politelle
très compatible avec la candeur & la
folide vertu , quand il feroit vrai que dans
le grand nombre elle n'en eft que le finge ,
roujours eft elle avantageufe à la fociété
par la décence qu'elle y maintient ; fle
fauve à l'innocence la contagion de l'exem
ple , & le mal ne retombe que fur ceux
qui ne font pas en effet ce qu'ils s'efforcent
de paroître.
Quatrième Réponse...
Ce n'eft pas aux progrès des Arts & des
Sciences qu'on doit attribuer le défaut
de valeur & de courage dans les guer
riers . Si l'on a vu des Nations Barbares
faire des conquêtes plus étendues &
plus rapides , qu'on n'en voit chez les Na
tions policées , ce font des avantages que
L'on peus , dit agréablement l'Auteur , étre poli
Sans être diffimulé, & plus souvent encore on peut ètrefçavant
fans être fort poli. Je fuprime la fuite de
ce caractére où l'Auteur peint des Philofophes de
Pancien
tems.
DECEMBRE. 1751 93
celles-ci ne doivent pas leur envier . Ce
prétendu courage n'eft chez ceux - là que
férocité , que violence , qu'injuftice. Mais
ce que la férocité produit chez ces Peuples
non cultivez , le fentiment , le devoir
l'infpirent à ces ames généreufes , qui fe
dévouent à leur Patrie . Des guerriers tels
que ceux -ci , toujours juftes , toujours humains
, fçavent vaincre avec modération ,
& traiter les vaincus avec humanité . » Ils
» ont encore cet avantage , que leur valeur
»> plús froide , plus réfléchie , plus fçavam-
» ment conduite, eſt par là même plus fure
» du fuccès.
Cinquième Réponse.
» Socrate , le fameux Socrate s'eft lui-
» même récrié contre les fciences de fon
» tems. C'est l'abus des fciences , non les
» fciences elles -mêmes que condamnoit ce
» grand homme , & nous le condamnons
"après lui . De quoi les hommes n'abufentils
pas fans en excepter
la religion ? Ici
P'Auteur fait une peinture très vive & très
éloquente , des divers égareniens où font
tombés nombre de Sçavans , par l'abus
qu'ils ont fait des fciences ; en quoi il accorde
à l'Auteur qu'il réfute partie de fes
conclufions. » Mais , continue- t'il , l'abus
» d'une chofe fuppofe le bon ufage qu'on
94 MERCURE DE FRANCE.
en peut faire , & c'eft ici qu'il faut fe
> tenir.
Ce réfumé qui bien qu'imparfait n'eft
pas infidéle,où l'on a tellement pris à tâche
de ne rien obmettre d'effentiel qu'on a
même trop étendu cette efpéce de réduc
tion , marque affez que la queftion de fait
demeure toujours indécife , puis qu'en
effet la premiere partie du difcours ne por
te que fur la queftion de droit , & que la
feconde ne va qu'à difculper les fciences
du mal qu'elles n'ont pas produit , ou
qu'elles n'ont pas dû produire ; mais qu'elle
ne prouve nullement qu'elles ayent épuré
les moeurs , ou rendu les hommes de not
jours plus réellement & folidement vertueux
que les hommes de jadis.
P. S. prêt à faire partir ma lettre , la
maniere dont l'Auteur conclut , m'a don
né lieu à une réfléxion . C'eft qu'une autre
queftion viendroit bien à la fuite de cellelà
, queſtion non moins interreffante &
de plus d'ufage à divers égards . La vorci.
Ny auroit-ilpoint de meſures à prendre
pour détourner l'abus des Arts & des Scien
Ú pour les rendre plus utiles aux moeurs
qu'elles ne l'ont étè juſqu'ici ?
ces ,
Pour faciliter certe recherche, n'y auroit
il point quelques principes à pofer ? Par
exemple.
NOVEMBRE.
Le bon ou le mauvais ufage d'une chofe
fupofe un être capable de ce bon & de ce
mauvais ufage.
Le bon ufage fe difcerne fa convepar
nance à la nature de cet être, à fa condition,
à la deftination , & par fa proportion avec
La durée.
De là il fuit que le mauvais ufage ou l'abus
, fera ce qui eft difconvenant à fa nature,
à fa condition préfente , à la deftination
à venir , & difproportionné à la durée.
Ne pourroit on point au partir de là
démêler ce que doit être le bon ufage , des
Arts & des Sciences , & quels font les abus
qu'il y auroit à éviter ?
Voila matiere à un examen qui feroit
digne d'occuper les meilleurs efprits , des
efprits marqués au bon coin , tel que celui
qui s'eft montré le deffenfeur des fciences.
Et ne pourroit - on pas y inviter auffi l'Auteur
même qu'il a réfuté ? on le peur fans
doute , car tout ennemi qu'il paroît être
des Sciences & des Arts , ce n'est qu'à
labus qu'il en veut & nullement au bon
ufage. J'en prens la preuve dans les propres
maximes. Après avoir diftingué de la foule
des fçavans du commun , ces génies du
premier ordre , qui femblables aux Cicé
ron & aux Bacon , ( animez de l'amour du
bien public , ) ont tout à la fois le mérite
dubean & du bon , il invite les Princes ,
96. MERCURE
DE FRANCE
les Têtes couronnées , à faire valoir leurs
talens & à fe prévaloir de leurs lumieres.
Pouvoit-il marquer plus évidemment la
perfuafion où il eft , que s'il eft un abus des
Arts & des Sciences , abus malheureuſe.
ment plus commun & plus ordinaire que
le bon ufage , ce bon ufage néanmoins n'eft
pas impoffible , & que tout bon efprit de
vroit concourir à le procurer.
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Résumé : LETTRE A l'Auteur du Mercure.
Une lettre loue un discours publié dans le Mercure de septembre, qui répond au discours couronné par l'Académie de Dijon sur les arts et les sciences. L'auteur de la lettre apprécie la manière polie et bienveillante avec laquelle le discours réfute les idées de Rousseau, tout en reconnaissant que la question de savoir si les sciences ont épuré les mœurs reste indécise. L'académicien observe que les arguments des partisans des sciences reposaient davantage sur le droit que sur les faits, et que les sciences ont adouci les mœurs sans nécessairement rendre les hommes plus vertueux. Le texte met également en avant les avantages des sciences pour diverses professions et la curiosité naturelle de l'homme pour la connaissance. En novembre 1751, un autre texte aborde l'histoire, la morale et les sciences, soulignant que l'ignorance du mal n'est pas une vertu et que l'histoire offre des exemples de remèdes contre les vices. Il compare les peuples et les époques, notant que les nations non policées sont moins cupides mais plus sujettes à des passions violentes. La superstition, l'hérésie, le pyrrhonisme et l'incrédulité sont attribués à des facteurs tels que le faux bel esprit et l'ignorance présomptueuse. Le texte affirme que l'étude de la nature élève les sentiments et régule la conduite, inspirant admiration et reconnaissance envers son auteur. Les savants découvrent des traces de puissance, de sagesse et d'intelligence infinies, les conduisant vers leur principe et leur fin dernière. En réponse aux arguments sur la corruption des mœurs par les arts et les sciences, le texte cite des exemples de législateurs et de sages célèbres, affirmant que le luxe et la mollesse sont le fait des riches oisifs, non des savants. Il distingue le véritable courage des nations policées de la férocité des peuples non cultivés et condamne l'abus des sciences, citant Socrate comme exemple.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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600
p. 148-151
« OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
Début :
OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...]
Mots clefs :
Sciences, Réponse, Discours, Jean-Jacques Rousseau, Examiner, Observations, Religion, Extrait
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texteReconnaissance textuelle : « OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rouf
feau , de Genéve , fur la réponſe qui a été
faite à fon Difcours. On les trouve à Pa
ris , chez Piffot.
L'occafion de cette brochure eft une de
DECEMBRE. 1751. 149
99
ces circonstances rares , dont l'Hiftoire
fournit à peine un exemple : auffi l'Auteur
, n'ayant aucun modéle à fuivre , a - t'il
pris uu ton tour à lui , qui ne fera fûrement
jamais le ton à la mode . Voici ſon début.
» Je devrois un remercîment , plutôt
» qu'une réplique à l'Auteur anonyme ,
qui vient d'honorer mon Difcours d'une
réponſe : mais ce que je dois à la recon-
» noiffance , ne me fera point oublier ce
que je dois à la vérité ; & je n'oublierai
" pas non plus , que toutes les fois qu'il
» eft queftion de raiſon , les hommes rentrent
dans le droit de la Nature , & re-
» prennent leur premiere égalité.
M. Rouffeau ne combat point directement
la réponfe qu'il examine il convient
des grandes vérités qui y font répandues
, & le borne à établir qu'elles ne
font point contradictoires à la Théfe qu'il
a foutenue dans fon Difcours. Il fait voir
que fur les utilités des Sciences , il a penfé
comme l'Auteur de la Réponſe , & que
fur leur abus , l'Auteur de la Réponse a
parlé comme lui .
Cependant la conclufion du Difcours ;
& celle de la Réponſe fe trouvent directement
oppofées » La mienne étoit , dit
M. Rouffeau , que puifque les Sciences
font plus de mal aux moeurs que de
Gii
150 MERCURE DE FRANCE
bien à la focieté , il eût été à delirer
que
"les hommes s'y fuffent livrés avec moins
» d'ardeur. Celle de mon adverfaire eft ,
que , quoique les Sciences faffent beau
" coup de mal , il ne faut pas lailler de les
» cultiver à caufe du bien qu'elles font . Je
m'en rapporte , ajoute- t'il , non, au pu
» blic , mais au petit nombre des vrais
» Philofophes , fur celle qu'il faut préferer
» de ces deux conclufions.
و د
L'Auteur paffe enfuite aux obfervations
de détail , & examine quelques endroits
de la Réponse qui lui paroiffent manquer
un peu de cette jufteffe qu'il admire volontiers
dans les autres , & qui , felon lui ,
ont pu contribuer à l'erreur de la confé
•quence que l'Auteur en a tirée .
La principale de ces obfervations roule
fur une accufation très-grave , au fujet de
laquelle M. Rouffeau a crû devoir entrer
dans une plus longue difcuffion .
Selon l'Auteur de la Réponse , la culture
des Sciences eft tellement utile à la
Religion , que ce feroit la priver d'un ap
pui que de profcrire les Lettres . En effet, il
paroît par le célébre Edit de Julien l'Apol
tat , & par le chagrin qu'en montrerent les
Chrétiens de fon tems , que les uns & les
autres en penfoient ainfi . Mais leur opinion
ne fait rien ici contre les faits , &
DECEMBRE. 1751 .
c'eft par les faits que M. Rouffeau examine
cette grande queftion .
Il expofe en abregé ce que les Sciences
& la Religion ont eu de commun , & prenant
fon Extrait hiftorique dès le commencement
de l'ancienne Loi , il le fuit
jufqu'à notre fiécle , faifant voir que dans
tous les rems , & les Chrétiens & le Peuple
de Dieu , ont toujours été détournés
par leurs Chefs de l'étude des Sciences
humaines , & que toutes les fois que la
Philofophie & les Lettres ont pénétré dans
ce Sanctuaire , ç'a toujours été au préjudice
de la Religion
.
Ce morceau qui paroît avoir été fai
avec foin , étant lui- même un extrait déja
fort ferré , n'eft pas fufceptible d'extrait ;
ainfi nous renvoyons à l'ouvrage même
les Lecteurs qui voudront en juger . Nous
en dirons autant des articles du luxe , de
l'hypocrifie , de la politeffe , de l'ignorance
, & de la néceffité actuelle de cultiver
les Letrres ; a rticles trop longs pour être
tranfcrits , & trop courts pour être abregés.
Nous nous contenterons d'ajouter
qu'on y reconnoît de même que
par tour ,
dans les notes qui y font jointes , la plume
éloquente , & les maximes fingulieres de
l'Auteur du Difcours , qui a donné lieu
à la Réponſe & aux obfervations.
feau , de Genéve , fur la réponſe qui a été
faite à fon Difcours. On les trouve à Pa
ris , chez Piffot.
L'occafion de cette brochure eft une de
DECEMBRE. 1751. 149
99
ces circonstances rares , dont l'Hiftoire
fournit à peine un exemple : auffi l'Auteur
, n'ayant aucun modéle à fuivre , a - t'il
pris uu ton tour à lui , qui ne fera fûrement
jamais le ton à la mode . Voici ſon début.
» Je devrois un remercîment , plutôt
» qu'une réplique à l'Auteur anonyme ,
qui vient d'honorer mon Difcours d'une
réponſe : mais ce que je dois à la recon-
» noiffance , ne me fera point oublier ce
que je dois à la vérité ; & je n'oublierai
" pas non plus , que toutes les fois qu'il
» eft queftion de raiſon , les hommes rentrent
dans le droit de la Nature , & re-
» prennent leur premiere égalité.
M. Rouffeau ne combat point directement
la réponfe qu'il examine il convient
des grandes vérités qui y font répandues
, & le borne à établir qu'elles ne
font point contradictoires à la Théfe qu'il
a foutenue dans fon Difcours. Il fait voir
que fur les utilités des Sciences , il a penfé
comme l'Auteur de la Réponſe , & que
fur leur abus , l'Auteur de la Réponse a
parlé comme lui .
Cependant la conclufion du Difcours ;
& celle de la Réponſe fe trouvent directement
oppofées » La mienne étoit , dit
M. Rouffeau , que puifque les Sciences
font plus de mal aux moeurs que de
Gii
150 MERCURE DE FRANCE
bien à la focieté , il eût été à delirer
que
"les hommes s'y fuffent livrés avec moins
» d'ardeur. Celle de mon adverfaire eft ,
que , quoique les Sciences faffent beau
" coup de mal , il ne faut pas lailler de les
» cultiver à caufe du bien qu'elles font . Je
m'en rapporte , ajoute- t'il , non, au pu
» blic , mais au petit nombre des vrais
» Philofophes , fur celle qu'il faut préferer
» de ces deux conclufions.
و د
L'Auteur paffe enfuite aux obfervations
de détail , & examine quelques endroits
de la Réponse qui lui paroiffent manquer
un peu de cette jufteffe qu'il admire volontiers
dans les autres , & qui , felon lui ,
ont pu contribuer à l'erreur de la confé
•quence que l'Auteur en a tirée .
La principale de ces obfervations roule
fur une accufation très-grave , au fujet de
laquelle M. Rouffeau a crû devoir entrer
dans une plus longue difcuffion .
Selon l'Auteur de la Réponse , la culture
des Sciences eft tellement utile à la
Religion , que ce feroit la priver d'un ap
pui que de profcrire les Lettres . En effet, il
paroît par le célébre Edit de Julien l'Apol
tat , & par le chagrin qu'en montrerent les
Chrétiens de fon tems , que les uns & les
autres en penfoient ainfi . Mais leur opinion
ne fait rien ici contre les faits , &
DECEMBRE. 1751 .
c'eft par les faits que M. Rouffeau examine
cette grande queftion .
Il expofe en abregé ce que les Sciences
& la Religion ont eu de commun , & prenant
fon Extrait hiftorique dès le commencement
de l'ancienne Loi , il le fuit
jufqu'à notre fiécle , faifant voir que dans
tous les rems , & les Chrétiens & le Peuple
de Dieu , ont toujours été détournés
par leurs Chefs de l'étude des Sciences
humaines , & que toutes les fois que la
Philofophie & les Lettres ont pénétré dans
ce Sanctuaire , ç'a toujours été au préjudice
de la Religion
.
Ce morceau qui paroît avoir été fai
avec foin , étant lui- même un extrait déja
fort ferré , n'eft pas fufceptible d'extrait ;
ainfi nous renvoyons à l'ouvrage même
les Lecteurs qui voudront en juger . Nous
en dirons autant des articles du luxe , de
l'hypocrifie , de la politeffe , de l'ignorance
, & de la néceffité actuelle de cultiver
les Letrres ; a rticles trop longs pour être
tranfcrits , & trop courts pour être abregés.
Nous nous contenterons d'ajouter
qu'on y reconnoît de même que
par tour ,
dans les notes qui y font jointes , la plume
éloquente , & les maximes fingulieres de
l'Auteur du Difcours , qui a donné lieu
à la Réponſe & aux obfervations.
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Résumé : « OBSERVATIONS de Jean-Jacques Rousseau, de Genéve, sur la réponse qui a été [...] »
En décembre 1751, Jean-Jacques Rouf publie à Paris chez Piffot des 'Observations' en réponse à une critique anonyme de l'un de ses discours. Rouf admet les grandes vérités de la critique mais affirme qu'elles ne contredisent pas sa thèse initiale. Il reconnaît que les sciences peuvent nuire aux mœurs tout en apportant des bienfaits à la société. Rouf examine plusieurs points de la critique, notamment l'affirmation que la culture des sciences est bénéfique pour la religion. Il conteste cette idée en présentant un aperçu historique montrant que, depuis l'Antiquité, les chefs religieux ont souvent découragé l'étude des sciences humaines, les jugeant préjudiciables à la religion. Le texte aborde également des sujets tels que le luxe, l'hypocrisie, la politesse, l'ignorance et la nécessité de cultiver les lettres, sans en donner les détails. Enfin, Rouf souligne l'éloquence et les maximes singulières de l'auteur du discours original.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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