LE JUGEMENT DE PARIS ,
PAR Mlle A....âgée de 17 ans .
Tor ,dont le pouvoir agréable
Enchante le coeur & les yeux ;
Toi , que l'on adore en tous lieux ,
Auffi dangereufe qu'aimable ;
Partage frivole & charmant ,
Beauté , que notre aveuglement
Partout a rendu Souveraine !
Faur-il
JUILLET. 1763 . 49
Faut-il que pour de vains defirs ,
L'on ait vu du fein des plaifirs ,
Naître la difcorde & la haine ?
L'éclat de tes appas trompeurs ,
Produifit ce défordre extrême ;
Et dans l'Olympe , les Dieux même
Se difputerent tes faveurs.
Ce jour , où l'amoureux Pelée ;
Vit l'hymen couronnerles voeux ,
Où la fierté fut immolée ,
Aux plaifir de l'Amour heureux ;
Des Dieux l'immortelle affemblée ,
Célébroit de fi tendres noeuds .
Dans leurs jeux , la ſagelle auſtère ,
Dépofoit fa févérité ;
Tout y cédoit au foin de plaire .
La troupe aimable de Cythère ,
Y conduifoit la Volupté ;
Jupiter , ce Dieu redoutable ,
Jupiter même alors aimable ,
Ne refpiroit que la gaîté.
Tu vins troubler , Beauté fatale ;
Ces inftans remplis de douceurs !
Par toi , la Déeſſe infernale ,
Fit régner de noires fureurs.
A peine la troupe céleſte ,
Eut vu cette pomme funefte ,
Prix des plus aimables attraits ;
I. Vol C
50 MERCURE DE FRANCE.
Qu'une jalousie implacable ,
Vint par la fureur redoutable ,
Bannir les amours & la paix .
L'intérêt le plus cher aux Belles ,
Et l'intérêt de leurs appas :
L'on vit parmi les Immortelles,
Naître mille & mille combats.
Minerve , malgré fa fageffe ,
Et Juhon , malgré la fierté ,
De la mère de la tendreffe ,
Veulent éffacer la beauté.
En vain , l'une a pour fon
partage ,
Et la prudence & le courage ;
En vain , l'autre commande aux Dieux ';
Le pouvoir , la gloire , les armes ,
Flatent moins leurs coeurs envieux ,
Que le prix qu'on offre à leurs charmes.
Mais , comment calmer leur courroux ?
Quel Juge équitable & fincère ,
Prononcera l'arrêt févère ,
Où rendent leurs voeux les plus doux ?
En vain de la voûte brillante ,
Leur voix irritée & preffante ,
Implore tous les habitans :
Inutiles empreffemens !
Aucun n'accepte le partage
D'un auffi dangereux emploi ;
Heureux mortel , ce n'est qu'à toi ,
JUILLET. 1763 .
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Qu'en eſt réſervé l'avantage !
O toi , que par de fages Loix ,
Le fort retient au fonds des bois ,
Berger & Prince tout enſemble ,
C'eſt pourle plaifir de tes yeux ,
Qu'aujourd'hui la Beauté raſſemble
Ses tréfors les plus précieux.
Sur les bords fleuris que le Xanthe ,
Arrofe dans fon heureux cours ,
Páris voyoit couler fes jours.
Le coeur libre , l'âme contente ,>
Il goûtoit un charmant repos ;
Il n'avoit dans cette retraite ,
D'autre fceptre que fa houlette ,
D'autres Sujets que les troupeaux.
O Berger , quelle gloire extrême ,
Se joint à ta félicité !
De Jupiter l'arrêt ſuprême ,
Te rend Juge de la Beauté !
Mais calme un tranfporte qui t'enchante ;
Souvent le plus triſte revers ,
Suit une fortune brillante;
Et le chemin qu'elle préfente ,
Cache mille perils divers.
L'on cherche en vain à le connoître ;
Il est trop aifé d'y gliffer :
Ton bonheur finira peut- être ,
Où ta gloire va commencer,
Cij
52 MERCURE DE FRANCE.
Le moment funeſte s'avance ;
Et les trois célestes objets ,
Viennent chercher la récompenſe ;
Que l'on deftine à leurs attraits :
Paris , que de juftes allarmes ,
Vont en foule agiter ton coeur !
Comment , en voyant tant de charmes ,
Pourras -tu choisir un vainqueur ?
Vois de l'illuftre Souveraine ,
La nobleffe & la majesté ;
Ce front où régne la fierté ,
Et fixe ton ame incertaine,
Mille tréfors te font ouverts ;
Les biens , la fuprême puiffance ;
Les richelles de l'Univers ,
Seront ta jufte récompenfe.
Que pour un deftin fi brillant ,
Le fils de Priam fe décide.....
Mais non ; un objet plus puiffant
Va frapper fon efprit timide.
Viens , augufte Divinité ,
Minerve , à ton Juge enchanté ,
Viens montrer ton air intrépide ,
Ta candeur , ta fimplicité .
Toi feule , aux amans de la gloire ,
1
JUILLET. 1763 .
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Tu difpenfes du haut des Cieux ,
Et les lauriers , & la victoire ;
La vertu brille dans tes yeux.
Non , ta beauté n'a point d'égales ,
Et Pallas , fans le moindre effort ,
Doit l'emporter für fes rivales ,
Dans l'âme du frère d'Hector.
Mais , quel attrait inévitable
De Paris vient charmer le coeur ?
Vénus , cette Déeffe aimable ,
S'avance d'un air air enchanteur ,
Le fouris tendre & féducteur,
Anime fa bouche agréable ;
D'un air innocent & badin ,
L'Amour qui vole devant elle ,
Aux vives couleurs de fon tein ,
Ajoute une fraîcheur nouvelle .
Quoi ! dit- elle au Berger furpris ,
Devrois-tu balancer encore ?
Se peut-il que Pâris ignore ,
Qui de nous mérite le prix ?
De ces deux fuperbe : Die Tes ,
Lep ouvoir éblouit tes yeux :
Je vois que leurs vaines promeffes ,
Flatent ton coeur ambitieux ;
Mais que tu connois peu les charmes
C iij
54 MERCURE DE FRANCE .
Dont elles t'offrent les douceurs !
Par trop de fang , par trop d'allarmes ,
Elles font payer leurs faveurs.
Fuis des épines fi cruelles ;
Le plaifir t'attend en ce jour :
Viens dans l'Empire de l'Amour ,
Cueillir des fleurs toujours nouvelles.
Par tous les attraits de ma Cour ,
Tu verras ta flamme fervie.
Aime jouis d'un doux retour,
Voilà le plaifir de la vie.
D'un difcours auffi féduisant ,
Pâris ne fçauroit ſe défendre.
Un pouvoir funefte & charmant ,
Malgré lui le force à fe rendre.
Ecoute un peu moins tes defirs ;
Lâche Berger , que vas-tu faire?
Souffre que la Raifon t'éclaire ,
Sur de fi frivoles plaiſirs .
D'un aveugle & fatal caprice ,
Crains plutôt les douces erreurs ;
Vénus lous d'agréables fleurs ,
Cache un funefte précipice ..
Vains éfforts , difcoursfuperflus !
Les honneurs , la brillante gloire ,
Cédent une injufte victoire ,
Aux charmes trompeurs de Vénus .
JUILLET. 1763 .
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Quel deſtin cet arrêt t'apprête !
Qu'as- tu fait , malheureux Berger ? ]
Hélas , qu'un plaifir paffager
Raffemble de maux fur ta tête !
Ah ! que tes appas font cruels ,
Vénus , inhumaine Déeſſe ! ....
Des pleurs , des regrets éternels ,
Voilà ce que ta main nous laiſſe.
Cependant , que de coeurs furpris ,
T'encenfent au fiécle où nous fommes ;
Et combien de nouveaux Pâris ,
Se trouveroient parmi les hommes !