Résultats : 2 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 564-576
LA FAUSSE ANTIPATIE, Comedie Nouvelle. Extrait.
Début :
ACTEURS DU PROLOGUE. Le Génie de la Comédie, Le Sr [...]
Mots clefs :
Antipathie, Léonore, Damon, Orphise, Comédie, Nérine, Géronte, Génie, Frontin, Maître, Public, Pièce, Époux, Bon sens, Mort, Départ, Comédie-Française
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LA FAUSSE ANTIPATIE, Comedie Nouvelle. Extrait.
LA FAUSSE ANTIPATIE , Comedie
Nouvelle. Extrait.
ACTEURS DU PROLOGUE.
Le Génie de la
Le Sr Granval.
Comédie ,
La Folie , La Dlle Quinaut.
Le Bon sens ,
Le Sr de Montménil.
Un
MARS 1734 565
Un Bourgeois , une Précieuse , un Admirateur
, un Critique , un Petit- Maître
un Homme sensé .
Les Sieurs Duchemin , Dlle du Breuil ,
Dangeville , Armand, Dufresne , Dubreuil.
La Dlle du Bocage .
Thalie ,
La Scene est sur le Théatre de la Comédie
Françoise.
C'est M. de la Chaussée qui a enrichi le
Théatre François de cette Comédie . Le
Public lui rend tous les jours la justice
que mérite son coup d'essay , pour l'inviter
à continuer une carriere qu'il vient
de commencer avec tant d'éclat. Il fait
l'éloge de ce véritable Fublic dans un
Prologue , qui marque la noble hardies-.
se de son Auteur. Voici de quoi il s'agit :
Le Génie de la Comédie Françoise vient,
demander au Public , par où il pourra
avoir le bonheur de lui plaire ; ce Public
est composé des Personnages qu'on vient
de nommer ; le Bon Sens est de la partie ,
mais il est assez maltraité , sur tout par la
Folie , qui natureilement ne doit jamais
s'accorder avec lui ; les sentimens de cette
assemblée , dont chaque membre usurpe
le respectable nom de Public , se trouvent
si opposez, que le Génie ne sçait de
quel
366 MERCURE DE FRANCE
quel côté pancher ; l'un blâme tout ;
Fautre approuve tout ; le Bourgeois don
ne dans la Farce ; la Précieuse dans la Métaphisique
; le Petit - Maître ne se soucie
que de voir et de se montrer : Voici
comment s'explique ce dernier , qui n'a
que trop d'imitateurs.
Ma décision roule alternativement ,
Sur ces deux mots , divin , ou détestable ;
Et souvent le dernier est le plus véritable .
Enfin les Spectacles que j'aime ,
Sont ceux où la presse est extrême..
Les nouveautez sont toujours belles ;
Sans vous embarrasser du choix ;
Ne nous donnez jamais que des Piéces nouvelles
Affichez-les d'abord pour la derniere fois ;
Prenez double , rendez vos plaisirs impayables;
Exceptez le Parterre ; ilpourroit au surplus ,
Vous envoyer à tous les Diables ;
C'est à quoi je conclus.
Toute l'Assemblée qui compose ce Public
, que le Génie a voulu consulter sur
le choix des pièces , disparoit insensiblement
; le Génie reste , accompagné du
Bon Sens , er d'un homme sensé ; ce dernier
s'explique avec tant de réserve , que
le Bon Sens après son départ , dit au Génie
que c'est là ce véritable Public qu'il
lui
MARS 1734. 567
lui a d'abord annoncé ; Thalie vient enfin
apporter une Comédie; le Génie l'adopte
à tout hazard , et finit le Prologue en
disant à Thalie.
Donnez , donnez toujours ; les temps sont mal
heureux .
Argument de la Comédie.
Damon et Leonore , qui sont les Héros
de la Piéce , ont été mariez malgré eux ,
ce qui a produit dans leurs coeurs une
antipathie réciproque ; leurs véritables
noms sont Sainflore et Sylvie, et ils n'en
ont changé que parce que leur interêt l'a
demandé. Sainflore en sortant de l'Eglise,
a été attaqué par un de ses Rivaux , que
son prochain bonheur a mis au désespoir ;
l'agresseur a été tué , et Sainflore a pris la
fuite , pour se dérober à la poursuite des
Parens de son ennemi ; c'est pour plus de
sureté qu'il a pris le nom de Damon ;)
Sylvie voyant disparoître Sainflore , se
jette dans un Convent , où elle se cache
sa mere et à tous ses parens , sous le
nom de Léonore. Un bruit , que son
Epoux fait courir lui- même , et la mort
de sa mere , la déterminent à sortir de
son azyle . Un oncle officieux vient l'en
tirer ; mais elle ne reprend pas encore
son
568 MERCURE DE FRANCE
son premier nom , parce que l'état de ses
affaires l'exige . Sortie du Convent où
elle a été cachée pendant dix ou douze
ans , elle va à une Maison de Campagne
de Géronte , son oncle . C'est - là que Sainflore
la voit pour la premiere fois , il en
devient amoureux , il s'en fait aimer
sous le nom de Damon ; ils ne se reconnoissent
pas , parce qu'ils ne se sont jamais
vûs ; l'aversion qu'ils avoient l'un
pour l'autre , pour des noeuds qu'on formoit
malgré eux , les a empêchés de se
regarder en face , quand ils ont prononcé
leur Arrêt ; ils se trouvent aussi aimables
qu'ils se sont crus haïssables ; cette
simpathie naissante , trouve pourtant des
obstacles à surmonter , comme on le verra
dans la Piéce ; mais ces mêmes obstacles
venant à être levez , ils éprouvent
heureusement que leur antipathie étoit
fausse.
Nérine , Suivante de Leonore , ouvre la
premiere Scene avec Frontin , valet de
Damon ; ils exposent le sujet et apprenent
aux Spectateurs que Léonore a été
mariée autrefois et qu'elle se trouva
presque veuve un moment après son mariage
, par l'accident que nous avons dit ;
ils font entendre que douze ans se sont
passez depuis ce prétendu veuvage ; que
,
LéoMARS
1734: 569
Léonore croyant son mari mort , fut tirée
d'un Convent qu'elle avoit choisi pour
azyle , par les soins de Géronte , son oncle
, et que la mere de Léonore étoit
morte de regret d'avoir marié sa fille
malgré elle.
On apprend encore dans cette premiere
Scene que Damon et Léonore paroissent
s'aimer , sans oser se le dire.
Frontin se retire à l'approche de Léonóre.
Nérine tire avec adresse le secret.
de sa Maîtrese ; Léonore lui avouë que
Damon ne lui est pas indifferent ; mais
elle doute qu'il l'aime à son tour.
Orphise , femme de Géronte , vient
prier Léonore d'empêcher le départ de
Damon , qui est prêt à les quitter ; elle
lui dit en confidence , qu'elle voudroit
bien en faire sonGendre et le marier avec
sa fille , qu'elle a euë d'un premier lit ;
Léonore n'a garde d'accepter une commission
si fatale à son amour ; elle s'en
défend autant qu'elle peut . Orphise la
quitte , en se promettant qu'elle ne lui
refusera pas ce bon office. Léonore ne
sçait ce qu'elle doit faire dans une conjoncture
si embarrassante , elle veut laisser
partir Damon sans le voir.
Damon vient , il prend congé de Léonore
; elle lui dit , qu'elle consent à son
départ
570 MERCURE DE FRANCE
départ , puisqu'apparemment il a des raisons
pour partir; Damon , croyant qu'elle
le soupçonne de quelque engagement secret
, ne peut plus résister à l'interêt secret
qu'il a de la dérromper ; il lui parle
ainsi :
Moi, des raisons ! Je voy vos injustes soupçons ;
Vous croyez que je vole où mon amour m'appelle
!
Si vous sçaviez combien votre erreur m'est
cruelle ? .
Puisque vous m'y forcez , apprenez mon état ;
Si j'aimois , mon amour éviteroit l'éclat ;
Je dis plus; mon amour deviendroit un outrage,
Qui déshonoreroit l'objet de mon hommage ;
Mon vainqueur n'oseroit répondre à mon amours
Eh ! que lui serviroit le plus tendre retour ?
Il feroit le malheur de cette infortunée ;
Je gémis dans les fers d'un cruel Hyménée.
Ce dernier Vers est un coup mortel
pour la tendre Léonore; elle est trop vertueuse
pour retenir Damon après cet
aveu. Il sort en lui disant que son malheur
n'est pas sans remede . Léonore mortellement
affligée d'aimer un homme qui
ne peut être à elle , se retire dans son appartement
, où elle ne veut voir personne.
Frontin
MARS. 1734 571
Frontin arrive , tenant une Lettre; Nerine
le veut étrangler pour lui avoir caché
que son Maître est marié ; Frontin .
lui proteste qu'il l'ignore , et que si Damon
a pris femme , ce n'est pas de son
bail. Nérine se rappellant ce que Damon
a dit , que son malheur n'est pas sans remede
, demande à Frontin , s'il ne sçait
rien de ce qui doit être dans cette Lettre
qu'il va porter à son Maître. Frontin lui
répond qu'il ne sçauroit le deviner à
moins que d'être sorcier ; il lui dit seulement
qu'un Avocat qui est en vacance
dans le voisinage , la lui a remise , en lui
disant : Voilà votre Maître en repos. Nérine
conçoit quelque esperance et finit l'Acte
par ce Vers:
Je ne sçais pas pourquoi j'ose encore esperer.
Orphise et Léonore commencent le second
Acte ; Léonore est tres - surprise des remercimens
que lui fait Orphise au sujet
de Damon ; ce dernier ne part point , et'
Orphise croit que c'est Léonore qui lui a
rendu ce bon office . Léonore lui assure
qu'elle n'y a point de part. Orphise
croyant que sa Fille ne doit ce bonheur
qu'à ses attraits , et picquée de ce que
Léonore n'a pas daigné y contribuer, par$
72 MERCURE DE FRANCE
•
ce qu'elle auroit voulu ménager le coeur
de Damon pour elle- même , lui en fait
un reproche plein d'aigreur , qui lui attire
cette réponse :
Oui , je sçais qu'une femme aime un peu trop à
plaire ;
C'est de l'âge où je suis la foiblesse ordinaire :
Dans l'arriere saison on ne fait qu'en changer ;
Du monde qui nous quitte, on cherche à se vanger
, & c.
On se croit vertueuse , en voulant le paroître ;
Tandis qu'au fond du coeur on néglige de l'être,
Qu'au contraire on se fait un plaisir inhumain
De nourrir son orgueil aux dépens du prochain,
& c.
Elle lui apprend que Damon est marié ;
Orphise lui demande malignement si
c'est avec elle , et la quitte en lui faisant
entendre qu'elle n'en doute point. Léonore
vivement picquée de ce qu'Orphise
lui a reproché , se détermine à ne plus
voir Damon, et sort pour lui aller écrire.
Nérine la suit.
Damon vient et témoigne la joye qu'il
ressent d'une heureuse nouvelle qu'il a
reçue ; il fait entendre que celle qu'il a
épousée malgré lui et malgré elle- même,
consent à la rupture d'un mariage , si fumeste
à tous les deux . Il ajoûte :
Celle
MARS 573 1734.
Se porte
Celle à qui mon malheur avoit uni ma vie ,
à dénouer la chaîne qui nous lie.
Cette maniere positive de s'exprimer a
produit quelque sorte d'obscurité ; on n'a
pas bien pû comprendre comment cette
même Leonore, qui doit redevenir Sylvie
à la fin de la Piéce, a pû donner les mains
à une rupture si opposée à son caractere ;
il est vrai que l'Auteur ajoute ensuite: Da
moins on s'en fait fort ; mais les deux
miers Vers ayant déja fait leur impression
, on n'a pas assez refléchi sur le troisieme;
et d'ailleurs, dans un autre endroit
de la Comédie, Damon dit à Léonore, en
parlant de Sylvie :
Une heureuse rupture ,
pre-
Nous dégage tous deux d'une Chaine trop dure
& c.
Reprenons le fil de la Piéce. Damon '
par une adresse tres - neuve , engage Nérine
à porter à sa Maîtresse un Billet qu'il
va écrire ; il le rapporte dans le même
temps que Léonore vient remettre le sien
entre les mains de Nérine pour le donner
à Damon. Léonore veut se retirer ; Damon
la retient et lui apprend que celle
qu'il a épousée consent à faire dissoudre
leur Hymen ; Léonore a assez de verta
FOUT
574 MERCURE DE FRANCE
-
pour refuser son consentement à cette
rupture , qu'elle croit forcée de la part
de l'Epouse ; elle laisse pourtant échapper
quelques mots , qui témoignent le regret
qu'elle a de ne pouvoir être à Da
mon ; il se jerte à ses pieds pour l'en remercier
: Orphise le surprend dans cette
attitude ; il se sauve. Orphise dit des paroles
insultantes à Léonore , qui l'obligent
à avouer qu'elle aime Damon et
qu'elle le peut , puisque son mariage est
rompu . Orphise lui dit que si Damon
est libre, elle ne l'est pas , et que Géronte
vient de lui apprendre que son Epoux
n'est pas mort ; c'est un coup de foudre
pour Orphise , qui se retire dans la noble
résolution d'aller retrouver son
Epoux , malgré son antipathie , qu'ellé
se fatte de surmonter .
Pour abréger le dernier Acte , nous
passons les premieres Scenes : Orphise
presse en vain Géronte de porter Léonore
à exécuter le projet qu'elle a noblement
formé d'aller se livrer à Sain
flore son Epoux , et de reprendre son
nom de Sylvie. Géronte n'y veut pas
consentir . Damon vient , il se plaint de
la trop austere vertu de Léonore , qui ne
veut pas donner les mains à une rupture
que sonEpoux a demandée.Léonore vient
à
MARS 1734. 575
ル
à son tour et demeure ferme, dans le dessein
que sa vertu lui a fait prendre ; sa
conversation avec Damon est aussi vertueuse
que tendre ; enfin Damon ouvre
les yeux par le portrait que Géronte fait
de l'Epoux , à qui Léonore veut se rejoindre
: Le voici.
Si c'étoit un Epoux , tel qu'eût été Damon
Passe ; mais c'en est un qui n'en a que le nom
Un jeune écervelé qui laisse sa compagne ,
Et pour libertiner , va battre la campagne ,
Que je ne connois point , car ma soeur , Dieu
merci ,
Ne consultoit
personne en tout comme en ceci ;
Un homme qui n'agit que par des Emissaires ,
Et n'ose se montrer que par ses gens d'affaires ,
Qui lorsqu'on le croit mort, revient après douze
ans ,
Pour se démarier . ...
Damon ne peut plus se méconnoître
à ces traits , il se jette aux pieds de Léonore
pour lui demander si elle n'est pas
Sylvie , comme il est Sainflore ; cela
produit
une reconnoissance des plus interessantes
, et finit la Piéce de la maniere la
plus satisfaisante et la plus heureuse.
L'art ingénieux avec lequel cette Comédie
est conduite , la maniere élegante,
simple
576 MERCURE DE FRANCE
>
sans
simple et naturelle dont elle est écrite
et sur tout les moeurs admirables
être austeres , d'après lesquelles chaque
caractere est peint de main de Maître ,
font grand plaisir aux honnêtes gens ,
qui sont agréablement amusez, interessez
attendris et même édifiez.
Au reste cette Piece est parfaitement
représentée par les sieurs Dufresne , Duchemin
et Armand , et par les Dlles Gaussin
, la Motte et Quinault.
Nouvelle. Extrait.
ACTEURS DU PROLOGUE.
Le Génie de la
Le Sr Granval.
Comédie ,
La Folie , La Dlle Quinaut.
Le Bon sens ,
Le Sr de Montménil.
Un
MARS 1734 565
Un Bourgeois , une Précieuse , un Admirateur
, un Critique , un Petit- Maître
un Homme sensé .
Les Sieurs Duchemin , Dlle du Breuil ,
Dangeville , Armand, Dufresne , Dubreuil.
La Dlle du Bocage .
Thalie ,
La Scene est sur le Théatre de la Comédie
Françoise.
C'est M. de la Chaussée qui a enrichi le
Théatre François de cette Comédie . Le
Public lui rend tous les jours la justice
que mérite son coup d'essay , pour l'inviter
à continuer une carriere qu'il vient
de commencer avec tant d'éclat. Il fait
l'éloge de ce véritable Fublic dans un
Prologue , qui marque la noble hardies-.
se de son Auteur. Voici de quoi il s'agit :
Le Génie de la Comédie Françoise vient,
demander au Public , par où il pourra
avoir le bonheur de lui plaire ; ce Public
est composé des Personnages qu'on vient
de nommer ; le Bon Sens est de la partie ,
mais il est assez maltraité , sur tout par la
Folie , qui natureilement ne doit jamais
s'accorder avec lui ; les sentimens de cette
assemblée , dont chaque membre usurpe
le respectable nom de Public , se trouvent
si opposez, que le Génie ne sçait de
quel
366 MERCURE DE FRANCE
quel côté pancher ; l'un blâme tout ;
Fautre approuve tout ; le Bourgeois don
ne dans la Farce ; la Précieuse dans la Métaphisique
; le Petit - Maître ne se soucie
que de voir et de se montrer : Voici
comment s'explique ce dernier , qui n'a
que trop d'imitateurs.
Ma décision roule alternativement ,
Sur ces deux mots , divin , ou détestable ;
Et souvent le dernier est le plus véritable .
Enfin les Spectacles que j'aime ,
Sont ceux où la presse est extrême..
Les nouveautez sont toujours belles ;
Sans vous embarrasser du choix ;
Ne nous donnez jamais que des Piéces nouvelles
Affichez-les d'abord pour la derniere fois ;
Prenez double , rendez vos plaisirs impayables;
Exceptez le Parterre ; ilpourroit au surplus ,
Vous envoyer à tous les Diables ;
C'est à quoi je conclus.
Toute l'Assemblée qui compose ce Public
, que le Génie a voulu consulter sur
le choix des pièces , disparoit insensiblement
; le Génie reste , accompagné du
Bon Sens , er d'un homme sensé ; ce dernier
s'explique avec tant de réserve , que
le Bon Sens après son départ , dit au Génie
que c'est là ce véritable Public qu'il
lui
MARS 1734. 567
lui a d'abord annoncé ; Thalie vient enfin
apporter une Comédie; le Génie l'adopte
à tout hazard , et finit le Prologue en
disant à Thalie.
Donnez , donnez toujours ; les temps sont mal
heureux .
Argument de la Comédie.
Damon et Leonore , qui sont les Héros
de la Piéce , ont été mariez malgré eux ,
ce qui a produit dans leurs coeurs une
antipathie réciproque ; leurs véritables
noms sont Sainflore et Sylvie, et ils n'en
ont changé que parce que leur interêt l'a
demandé. Sainflore en sortant de l'Eglise,
a été attaqué par un de ses Rivaux , que
son prochain bonheur a mis au désespoir ;
l'agresseur a été tué , et Sainflore a pris la
fuite , pour se dérober à la poursuite des
Parens de son ennemi ; c'est pour plus de
sureté qu'il a pris le nom de Damon ;)
Sylvie voyant disparoître Sainflore , se
jette dans un Convent , où elle se cache
sa mere et à tous ses parens , sous le
nom de Léonore. Un bruit , que son
Epoux fait courir lui- même , et la mort
de sa mere , la déterminent à sortir de
son azyle . Un oncle officieux vient l'en
tirer ; mais elle ne reprend pas encore
son
568 MERCURE DE FRANCE
son premier nom , parce que l'état de ses
affaires l'exige . Sortie du Convent où
elle a été cachée pendant dix ou douze
ans , elle va à une Maison de Campagne
de Géronte , son oncle . C'est - là que Sainflore
la voit pour la premiere fois , il en
devient amoureux , il s'en fait aimer
sous le nom de Damon ; ils ne se reconnoissent
pas , parce qu'ils ne se sont jamais
vûs ; l'aversion qu'ils avoient l'un
pour l'autre , pour des noeuds qu'on formoit
malgré eux , les a empêchés de se
regarder en face , quand ils ont prononcé
leur Arrêt ; ils se trouvent aussi aimables
qu'ils se sont crus haïssables ; cette
simpathie naissante , trouve pourtant des
obstacles à surmonter , comme on le verra
dans la Piéce ; mais ces mêmes obstacles
venant à être levez , ils éprouvent
heureusement que leur antipathie étoit
fausse.
Nérine , Suivante de Leonore , ouvre la
premiere Scene avec Frontin , valet de
Damon ; ils exposent le sujet et apprenent
aux Spectateurs que Léonore a été
mariée autrefois et qu'elle se trouva
presque veuve un moment après son mariage
, par l'accident que nous avons dit ;
ils font entendre que douze ans se sont
passez depuis ce prétendu veuvage ; que
,
LéoMARS
1734: 569
Léonore croyant son mari mort , fut tirée
d'un Convent qu'elle avoit choisi pour
azyle , par les soins de Géronte , son oncle
, et que la mere de Léonore étoit
morte de regret d'avoir marié sa fille
malgré elle.
On apprend encore dans cette premiere
Scene que Damon et Léonore paroissent
s'aimer , sans oser se le dire.
Frontin se retire à l'approche de Léonóre.
Nérine tire avec adresse le secret.
de sa Maîtrese ; Léonore lui avouë que
Damon ne lui est pas indifferent ; mais
elle doute qu'il l'aime à son tour.
Orphise , femme de Géronte , vient
prier Léonore d'empêcher le départ de
Damon , qui est prêt à les quitter ; elle
lui dit en confidence , qu'elle voudroit
bien en faire sonGendre et le marier avec
sa fille , qu'elle a euë d'un premier lit ;
Léonore n'a garde d'accepter une commission
si fatale à son amour ; elle s'en
défend autant qu'elle peut . Orphise la
quitte , en se promettant qu'elle ne lui
refusera pas ce bon office. Léonore ne
sçait ce qu'elle doit faire dans une conjoncture
si embarrassante , elle veut laisser
partir Damon sans le voir.
Damon vient , il prend congé de Léonore
; elle lui dit , qu'elle consent à son
départ
570 MERCURE DE FRANCE
départ , puisqu'apparemment il a des raisons
pour partir; Damon , croyant qu'elle
le soupçonne de quelque engagement secret
, ne peut plus résister à l'interêt secret
qu'il a de la dérromper ; il lui parle
ainsi :
Moi, des raisons ! Je voy vos injustes soupçons ;
Vous croyez que je vole où mon amour m'appelle
!
Si vous sçaviez combien votre erreur m'est
cruelle ? .
Puisque vous m'y forcez , apprenez mon état ;
Si j'aimois , mon amour éviteroit l'éclat ;
Je dis plus; mon amour deviendroit un outrage,
Qui déshonoreroit l'objet de mon hommage ;
Mon vainqueur n'oseroit répondre à mon amours
Eh ! que lui serviroit le plus tendre retour ?
Il feroit le malheur de cette infortunée ;
Je gémis dans les fers d'un cruel Hyménée.
Ce dernier Vers est un coup mortel
pour la tendre Léonore; elle est trop vertueuse
pour retenir Damon après cet
aveu. Il sort en lui disant que son malheur
n'est pas sans remede . Léonore mortellement
affligée d'aimer un homme qui
ne peut être à elle , se retire dans son appartement
, où elle ne veut voir personne.
Frontin
MARS. 1734 571
Frontin arrive , tenant une Lettre; Nerine
le veut étrangler pour lui avoir caché
que son Maître est marié ; Frontin .
lui proteste qu'il l'ignore , et que si Damon
a pris femme , ce n'est pas de son
bail. Nérine se rappellant ce que Damon
a dit , que son malheur n'est pas sans remede
, demande à Frontin , s'il ne sçait
rien de ce qui doit être dans cette Lettre
qu'il va porter à son Maître. Frontin lui
répond qu'il ne sçauroit le deviner à
moins que d'être sorcier ; il lui dit seulement
qu'un Avocat qui est en vacance
dans le voisinage , la lui a remise , en lui
disant : Voilà votre Maître en repos. Nérine
conçoit quelque esperance et finit l'Acte
par ce Vers:
Je ne sçais pas pourquoi j'ose encore esperer.
Orphise et Léonore commencent le second
Acte ; Léonore est tres - surprise des remercimens
que lui fait Orphise au sujet
de Damon ; ce dernier ne part point , et'
Orphise croit que c'est Léonore qui lui a
rendu ce bon office . Léonore lui assure
qu'elle n'y a point de part. Orphise
croyant que sa Fille ne doit ce bonheur
qu'à ses attraits , et picquée de ce que
Léonore n'a pas daigné y contribuer, par$
72 MERCURE DE FRANCE
•
ce qu'elle auroit voulu ménager le coeur
de Damon pour elle- même , lui en fait
un reproche plein d'aigreur , qui lui attire
cette réponse :
Oui , je sçais qu'une femme aime un peu trop à
plaire ;
C'est de l'âge où je suis la foiblesse ordinaire :
Dans l'arriere saison on ne fait qu'en changer ;
Du monde qui nous quitte, on cherche à se vanger
, & c.
On se croit vertueuse , en voulant le paroître ;
Tandis qu'au fond du coeur on néglige de l'être,
Qu'au contraire on se fait un plaisir inhumain
De nourrir son orgueil aux dépens du prochain,
& c.
Elle lui apprend que Damon est marié ;
Orphise lui demande malignement si
c'est avec elle , et la quitte en lui faisant
entendre qu'elle n'en doute point. Léonore
vivement picquée de ce qu'Orphise
lui a reproché , se détermine à ne plus
voir Damon, et sort pour lui aller écrire.
Nérine la suit.
Damon vient et témoigne la joye qu'il
ressent d'une heureuse nouvelle qu'il a
reçue ; il fait entendre que celle qu'il a
épousée malgré lui et malgré elle- même,
consent à la rupture d'un mariage , si fumeste
à tous les deux . Il ajoûte :
Celle
MARS 573 1734.
Se porte
Celle à qui mon malheur avoit uni ma vie ,
à dénouer la chaîne qui nous lie.
Cette maniere positive de s'exprimer a
produit quelque sorte d'obscurité ; on n'a
pas bien pû comprendre comment cette
même Leonore, qui doit redevenir Sylvie
à la fin de la Piéce, a pû donner les mains
à une rupture si opposée à son caractere ;
il est vrai que l'Auteur ajoute ensuite: Da
moins on s'en fait fort ; mais les deux
miers Vers ayant déja fait leur impression
, on n'a pas assez refléchi sur le troisieme;
et d'ailleurs, dans un autre endroit
de la Comédie, Damon dit à Léonore, en
parlant de Sylvie :
Une heureuse rupture ,
pre-
Nous dégage tous deux d'une Chaine trop dure
& c.
Reprenons le fil de la Piéce. Damon '
par une adresse tres - neuve , engage Nérine
à porter à sa Maîtresse un Billet qu'il
va écrire ; il le rapporte dans le même
temps que Léonore vient remettre le sien
entre les mains de Nérine pour le donner
à Damon. Léonore veut se retirer ; Damon
la retient et lui apprend que celle
qu'il a épousée consent à faire dissoudre
leur Hymen ; Léonore a assez de verta
FOUT
574 MERCURE DE FRANCE
-
pour refuser son consentement à cette
rupture , qu'elle croit forcée de la part
de l'Epouse ; elle laisse pourtant échapper
quelques mots , qui témoignent le regret
qu'elle a de ne pouvoir être à Da
mon ; il se jerte à ses pieds pour l'en remercier
: Orphise le surprend dans cette
attitude ; il se sauve. Orphise dit des paroles
insultantes à Léonore , qui l'obligent
à avouer qu'elle aime Damon et
qu'elle le peut , puisque son mariage est
rompu . Orphise lui dit que si Damon
est libre, elle ne l'est pas , et que Géronte
vient de lui apprendre que son Epoux
n'est pas mort ; c'est un coup de foudre
pour Orphise , qui se retire dans la noble
résolution d'aller retrouver son
Epoux , malgré son antipathie , qu'ellé
se fatte de surmonter .
Pour abréger le dernier Acte , nous
passons les premieres Scenes : Orphise
presse en vain Géronte de porter Léonore
à exécuter le projet qu'elle a noblement
formé d'aller se livrer à Sain
flore son Epoux , et de reprendre son
nom de Sylvie. Géronte n'y veut pas
consentir . Damon vient , il se plaint de
la trop austere vertu de Léonore , qui ne
veut pas donner les mains à une rupture
que sonEpoux a demandée.Léonore vient
à
MARS 1734. 575
ル
à son tour et demeure ferme, dans le dessein
que sa vertu lui a fait prendre ; sa
conversation avec Damon est aussi vertueuse
que tendre ; enfin Damon ouvre
les yeux par le portrait que Géronte fait
de l'Epoux , à qui Léonore veut se rejoindre
: Le voici.
Si c'étoit un Epoux , tel qu'eût été Damon
Passe ; mais c'en est un qui n'en a que le nom
Un jeune écervelé qui laisse sa compagne ,
Et pour libertiner , va battre la campagne ,
Que je ne connois point , car ma soeur , Dieu
merci ,
Ne consultoit
personne en tout comme en ceci ;
Un homme qui n'agit que par des Emissaires ,
Et n'ose se montrer que par ses gens d'affaires ,
Qui lorsqu'on le croit mort, revient après douze
ans ,
Pour se démarier . ...
Damon ne peut plus se méconnoître
à ces traits , il se jette aux pieds de Léonore
pour lui demander si elle n'est pas
Sylvie , comme il est Sainflore ; cela
produit
une reconnoissance des plus interessantes
, et finit la Piéce de la maniere la
plus satisfaisante et la plus heureuse.
L'art ingénieux avec lequel cette Comédie
est conduite , la maniere élegante,
simple
576 MERCURE DE FRANCE
>
sans
simple et naturelle dont elle est écrite
et sur tout les moeurs admirables
être austeres , d'après lesquelles chaque
caractere est peint de main de Maître ,
font grand plaisir aux honnêtes gens ,
qui sont agréablement amusez, interessez
attendris et même édifiez.
Au reste cette Piece est parfaitement
représentée par les sieurs Dufresne , Duchemin
et Armand , et par les Dlles Gaussin
, la Motte et Quinault.
Fermer
Résumé : LA FAUSSE ANTIPATIE, Comedie Nouvelle. Extrait.
La pièce 'La Fausse Antipathie' est une comédie écrite par M. de la Chaussée, représentée pour la première fois en mars 1734 au Théâtre de la Comédie Française. Le prologue introduit divers personnages représentant le public, tels qu'un Bourgeois, une Précieuse, un Admirateur, un Critique, un Petit-Maître, et un Homme sensé. Le Génie de la Comédie Française consulte ce public pour savoir comment lui plaire, mais les avis divergent, rendant la tâche difficile. Finalement, le Bon Sens et un homme sensé guident le Génie vers une comédie appropriée. L'intrigue principale suit Damon et Léonore, initialement mariés contre leur gré et développant une antipathie réciproque. Leurs vrais noms sont Sainflore et Sylvie, qu'ils ont changés pour des raisons de sécurité. Sainflore, après un incident, prend la fuite et change d'identité. Sylvie, croyant Sainflore mort, se retire dans un couvent. Des années plus tard, ils se rencontrent sans se reconnaître et tombent amoureux sous leurs nouvelles identités. La pièce explore les obstacles à leur amour naissant et leur reconnaissance mutuelle. Les personnages secondaires, comme Nérine et Frontin, valets de Léonore et Damon, ainsi qu'Orphise, femme de Géronte, jouent des rôles cruciaux dans le développement de l'intrigue. La pièce se conclut par la reconnaissance des héros et la dissolution de leur fausse antipathie, offrant une fin heureuse et satisfaisante. La comédie est louée pour son art ingénieux, son écriture élégante et naturelle, et ses mœurs austères, plaisant ainsi aux honnêtes gens.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 182-188
« Les Comédiens François continuent avec succès les représentations de Varon, & se prépar[e]nt à donner [...] »
Début :
Les Comédiens François continuent avec succès les représentations de Varon, & se prépar[e]nt à donner [...]
Mots clefs :
Géronte, L'Ormoy, Timante, Damis, Valet, Comtesse, Maître, Comédiens-Français, Julie, Écus
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Les Comédiens François continuent avec succès les représentations de Varon, & se prépar[e]nt à donner [...] »
Les Comédiens François continuent avec succès
les représentations de Varon, & se prépar[e]nt à donner
d'autres nouveautés.
Le Valet Muître, Comédie en vers & en trois
Actes par M. de Moissy, représentée pour la
premiere fois le six Octobre 1751. A Paris chea
Duchene, tue S. Jacques.
Geronte est un homme riche, crédule & si fort
prévenu pour l'Ormoy, son premier Domesti-
que, qu'il se laisse entierement gouvernet p.r
ui. Timante frere de Geronte, est un homme
FEVRIER.
183
1752.
fincére & sensé; les deux freres n'on point d'en-
fans, ils ont pour héritiers, Damis & Julie, fils
de deux frères aîné; de Geronte & de Timante.
Geronte est tuteur de Damis, Timante l'est
de Julie, le pou de bien des Pupilles, ne laisse
pas que de faire entre-eux la matiere d'un proces,
Timante pour le terminer a formé le ptojet de
marier son neveu avec sa niéce; ce dessein se trou-
ve d'autant plus raisonnable, que le cousin aime
la cousine & en est également aimé. Geronte
veut an contraire unit Damis avec une Comtesse
de la connoissance de l'Ormoy qui est bien nom-
mé le Valet Maître. Timante fait tous ses efforts
pour désabuser Geronte sur le compte de ce Valet
qui est uo fourbe achevé; Geronte ne veut rien-
écouter; il traite durement son frere & l'assu-
re que ce n'est point l'Ormoy qui s'oppose à
l'afrangement des affaires de Damis & de
Julie, c'est moi, dit-il, qui veux plaider, il
convient que c'est l'Ormoy qui propose la Com-
tesse pour Damis, il renvoye son frere &
appelle l'Ormoy qui répond en maîtte, & dit
qu'il n'est pas visible, Geronte l'appelle de
nouveau, le valet vient en tobbe de chanibre,
Geronte au lieu d'en être choqué, paroit satisfait
de ce qu'il obéit si promptement, il n'est qustion
entr'eux que de la Comtesse dont l'Ormoy vaute
les appas & le caractere, elle a selon lui, vingt
mille écus d'argent comptant, c'est une veuve
presque neuve, qui n'a été mariée que quinze
mois; Geronte quitte l'Ormoy en luidisant
de l'avertir quand son Procureur viendra; Valen-
tin, valet de Timante veut parler a Geronte, il
est étonné du ton de l'Ormoy, qu'il trouve assis
dans le fauteuil de son maître; il le prie de lui
développer les ressorts, qui d'un valet en sont
aO
184 MERCUREDEFRANCE.
un homme de conséquence: l'Ormoy aptès l'a-
voit régardé avec compassion, lui ordonne d'é-
couter attentivement.
En deux mots je te veux dévoiler ce mystere,
De Timante en secret connois le caractete,
Etudie avec art ses vertus, ses deffauts
Distingne tous ses goûts & sens-les à propos;
De lui plaire en tous points faits ton unique étude-
Valentin.
Bon.
L'Ormoy.
Ce noviciat peut d'abord être rude
Mais dans la vie humaine un de nos grands talens
Est de sçavoir connoître & mener de tels gens:
Oui, par là près d'un Maître on voit ce qu'on peut
faire.
On gouverne les sots, on plast quand on veut
plaire.
On projette avec fruit, on demande, on obtient;
Ce qu'on veut proteger sans force on le soutient
Et les ressorts cachés de la metamorphose
Font par un tel valet plus que le Maître n'ose.
Valentin sort fort content & dans la ferme re-
solution de profiter de la leçon de l'Ormoy. Le
Procureur arrive, l'Ormoy qui veut sçavoir les af-
faires de son Maître en prend si bien le tou & les
manieres, que le Procureur en est la dupe: il
parle chicane & procedure, il bavarde, il s'é-
chauffe, & daus le fort de son enthousiasme Ge-
00
5
FEVRIER. 1752.
185
ronte sutvient, le Procureur surpris & confus
s'emporte contre le Valet, Geronte l'appaise en
lui promettant de n'entrer dans aucun acco-
modement. Damis & Julie ont cependant beau-
coup d'inquiétude, Damis de peur d'être deshé-
rité feint de consentir à son mariage avec la Com-
tesse, il croit d'ailleurs déconvrir pat là le secret de
l'Ormoy; ce fourbe de son côté forme la résolu-
tion de prendre dans le costre fort de Geronte les
vingt mille écus que la préteudue Comtesse qui est
sa sœur doit apporter en dot à Damis, sauf à ren-
dre cette somme après le mariage, il est forcé
d'en prévenir Damis qu'il croit amoureux de la
fausse Comtesse; mais il n'a garde de l'avertir
que cetre fausse Comiesse est sa sœur & en servi-
ce comme lui. Damis apprend avec plaisir le
vol de l'Ormoy, en se promettant d'en faire
avertir son oncle. L'Ormoy instiuit sa sœur de
tous ses tours & lui donne des avis pour se bien
conduire dans cette intrigue, elle va chez Geron-
te, elle y demande Damis qui fait quelques dif-
ficultés sur le mariage convenu. Geronte que-
relle son neuven qui prend le parti de feindre
de nouveau. L'Ormoy a appris de Valentin que
son Maître l'a chassé, parce qu'il n'imitoit que
trop son précepteur en fourberie & en insolence
que Geronte par les soins de Timante, doit rece-
voir une lettre de Guyenne, par laquelle on l'inf-
truit de la naissance de la Comtesse & des fourbe-
ries de son Domestique chéri; il faut par consé-
quent détourner l'orage qui est sur le point d'écla-
ter, & l'Ormoy prend le parti d'engager Geronte
à rompre absolument avec son frere. Cette trans-
action, dit il, que Timante a si fort à cœur pour
finir les affaires de Damis & de Julie, est faite de
concert avec votre Procureur, qui vous trompe;
Nigitized by Goo
.
186 MERCURÉDEFRANCE.
ce n'est que pour empêcher le mariage de la Com-
tesse, & préparer celui de Julie, vous êtes bon,
ils vous y feront consentir, me perdiont dans
votre espiit & je n'emporterai pour récompense de
mes services, que votre indignation. Geronte jette
feu & flamme sut son frete & rassure l'Ormoy
on apporte une lettre de la poste, l'Ormoy en-
tend dire qu'elle vient de Guyenne, le sa:sfille-
ment le prend, comment parer le coup? Geronte
heureusement n'a point ses lunettes, il envoye
l'Ormoy les chercher, il se donne bien de garde
de les donner, il offte de lire la lettre, Geronte
y consent, l'Ormoy en change sut le champ le
seus & les termes, elle étoit toute à son désavan-
tage; elle lui devient toute favorable, il n'ole
meme lire tout haut l'éloge qu'on fait de lui, &e-
ronte veut qu'il continue, & il achere son pané-
yrique; Geronte demande la lettre pour la ser-
rer, mais l'Oimoy a la précaution de la déchiret
par modestie, Geronte en est si content qu'il lui
donne mille écus de pension. Timante ensuite
veut envain d'étromper Geronte, il a beau lui
dire des que votre l'Ormoy a déchiré la lettre, vous
êtes pris pour dupe, Geronte persiste dans sa
prévention. Valentin valet chassé par Timante a
été cho si par l'Ormoy pour être un des domesti-
que de Geronte, sans que le Maître en fût infor-
mé, il est sujet à s'ennivrer & paroit dans cet état,
dors de la dispute des deux freres, il commence
par dire du mal de son premier Maître, ce qui
rejouit Geronte, mais après il dit encore pis du
dernier, c'est selon lui un sot, un imbécile que
l'Ormoy méne comme il veut: alors appercevant
les deux freres il veut changer de ton, Gerovie
se met en colere, l'Ivtogne s'enfuit en disant-
que l'Ormoy le protège & qu'il lui portera ses
ed by G
FEVRIER. 1752.
187
plaintes; certe scene donne lieu à Timante d'ins-
truire Geronte des desseins de l'Ormoy & de l'ori-
gine de la prétendue Comtesse, c'est sa sœur, ajou-
te-t'il, c'est une intriguante & vous avez un
soible pour votre valet qui n'est pas excusa-
ble.
Puisqu'il faut dire ce que je pense,
Si certains grands Valets peuvent tout aujour-
d'hui,
L'affection n'est pas leur plus solide appui;
Mais leur pouvoir sur nous, vient de notre foi-
blesse
Nous leur confions trop ce qui nous intéresse,
Et témoins journaliers de nos plus grands def-
fauts
Nous leut ouvrons nos cœurs toujours mal
propos;
Ils sçavent nos secrets, nos torts, nos injus-
tices,
Et nous n'aimons en eux que l'écho de nos
vices;
C'est ainsi qu'un Valet devient Maître de nous,
C'est ainsi que l'Ormoy se l'est rendu de vous,
Qu'il vous trompe sur tout.
Timante emmene son frere pour lui commu-
niquer un projet qui doit démasquer l'O. moy:
ce projet réussit, cat Geronte, en apprenant à l'Or-
moy qu'il sçait positivement que la prétendue
Mues u
188 MERCURE DE FRANCE.
Comtesse est sa sœir, & feignant d'en être ples
aise que faché, fait assez adtoitement donuet
son Valet dans le panneau. Alors Geronte ne di-
simule plus son ressentiment, il déconcerte en-
tierement l'Ormoy, mais ce fripon imagine d'a-
bord un autre stratageme en soutenant que sa
soeur n'en est pas moins de condition, qu'ils sont
tous deux issus de parens distinguez qui ont prodi-
gué leurs biens au service & là dessus il batit na
Roman fort pathétique, qui attendrit Geronte.
L'Ormoy qui s'apperçoit du succès de l'histoire
qu'il vient de fobriquet, avoue ingénuement i
Geronte que de concert avec Damis il lui a pris
vingt millle écus pour former une dot à sa sœur.
Ou sont. ils, demande Geronte, je les ai, répond
l'Ormoy, & je vais vous les tendre: non mon
cher, réplique le bon homme, je dote ta soeus
de ces vingt mille écus; la fausse Comtesse qui
s'étoit cachée paroit pénetrée de reconnoissance, &
Timante, Damis & Julie, entrent dans l'appar-
tement de Geronte, ils se réunissent tous trois
contre l'Ormoy, & Geronre en prend plus vi-
vement son parti; mais l'apparition subite du
Procureur qui venoit apporter une transaction
& qui reconnoit la fausse Comtesse pour une cer-
taine Louison servante de sa femme, acheve de
confondre l'intriguant & P'intriguante qui fut obli-
gée de tout avouet. Geronte laisse cependant i
l'Oimoy, par l'avis, de Timante, les mille
écus de pension qu'il Jui avoit donnez, à condi-
tion que Louison en auroit moitié, les vingt
mille écus sont rendus & le procès de Damis & de
Julie se termine par leur mariage.
les représentations de Varon, & se prépar[e]nt à donner
d'autres nouveautés.
Le Valet Muître, Comédie en vers & en trois
Actes par M. de Moissy, représentée pour la
premiere fois le six Octobre 1751. A Paris chea
Duchene, tue S. Jacques.
Geronte est un homme riche, crédule & si fort
prévenu pour l'Ormoy, son premier Domesti-
que, qu'il se laisse entierement gouvernet p.r
ui. Timante frere de Geronte, est un homme
FEVRIER.
183
1752.
fincére & sensé; les deux freres n'on point d'en-
fans, ils ont pour héritiers, Damis & Julie, fils
de deux frères aîné; de Geronte & de Timante.
Geronte est tuteur de Damis, Timante l'est
de Julie, le pou de bien des Pupilles, ne laisse
pas que de faire entre-eux la matiere d'un proces,
Timante pour le terminer a formé le ptojet de
marier son neveu avec sa niéce; ce dessein se trou-
ve d'autant plus raisonnable, que le cousin aime
la cousine & en est également aimé. Geronte
veut an contraire unit Damis avec une Comtesse
de la connoissance de l'Ormoy qui est bien nom-
mé le Valet Maître. Timante fait tous ses efforts
pour désabuser Geronte sur le compte de ce Valet
qui est uo fourbe achevé; Geronte ne veut rien-
écouter; il traite durement son frere & l'assu-
re que ce n'est point l'Ormoy qui s'oppose à
l'afrangement des affaires de Damis & de
Julie, c'est moi, dit-il, qui veux plaider, il
convient que c'est l'Ormoy qui propose la Com-
tesse pour Damis, il renvoye son frere &
appelle l'Ormoy qui répond en maîtte, & dit
qu'il n'est pas visible, Geronte l'appelle de
nouveau, le valet vient en tobbe de chanibre,
Geronte au lieu d'en être choqué, paroit satisfait
de ce qu'il obéit si promptement, il n'est qustion
entr'eux que de la Comtesse dont l'Ormoy vaute
les appas & le caractere, elle a selon lui, vingt
mille écus d'argent comptant, c'est une veuve
presque neuve, qui n'a été mariée que quinze
mois; Geronte quitte l'Ormoy en luidisant
de l'avertir quand son Procureur viendra; Valen-
tin, valet de Timante veut parler a Geronte, il
est étonné du ton de l'Ormoy, qu'il trouve assis
dans le fauteuil de son maître; il le prie de lui
développer les ressorts, qui d'un valet en sont
aO
184 MERCUREDEFRANCE.
un homme de conséquence: l'Ormoy aptès l'a-
voit régardé avec compassion, lui ordonne d'é-
couter attentivement.
En deux mots je te veux dévoiler ce mystere,
De Timante en secret connois le caractete,
Etudie avec art ses vertus, ses deffauts
Distingne tous ses goûts & sens-les à propos;
De lui plaire en tous points faits ton unique étude-
Valentin.
Bon.
L'Ormoy.
Ce noviciat peut d'abord être rude
Mais dans la vie humaine un de nos grands talens
Est de sçavoir connoître & mener de tels gens:
Oui, par là près d'un Maître on voit ce qu'on peut
faire.
On gouverne les sots, on plast quand on veut
plaire.
On projette avec fruit, on demande, on obtient;
Ce qu'on veut proteger sans force on le soutient
Et les ressorts cachés de la metamorphose
Font par un tel valet plus que le Maître n'ose.
Valentin sort fort content & dans la ferme re-
solution de profiter de la leçon de l'Ormoy. Le
Procureur arrive, l'Ormoy qui veut sçavoir les af-
faires de son Maître en prend si bien le tou & les
manieres, que le Procureur en est la dupe: il
parle chicane & procedure, il bavarde, il s'é-
chauffe, & daus le fort de son enthousiasme Ge-
00
5
FEVRIER. 1752.
185
ronte sutvient, le Procureur surpris & confus
s'emporte contre le Valet, Geronte l'appaise en
lui promettant de n'entrer dans aucun acco-
modement. Damis & Julie ont cependant beau-
coup d'inquiétude, Damis de peur d'être deshé-
rité feint de consentir à son mariage avec la Com-
tesse, il croit d'ailleurs déconvrir pat là le secret de
l'Ormoy; ce fourbe de son côté forme la résolu-
tion de prendre dans le costre fort de Geronte les
vingt mille écus que la préteudue Comtesse qui est
sa sœur doit apporter en dot à Damis, sauf à ren-
dre cette somme après le mariage, il est forcé
d'en prévenir Damis qu'il croit amoureux de la
fausse Comtesse; mais il n'a garde de l'avertir
que cetre fausse Comiesse est sa sœur & en servi-
ce comme lui. Damis apprend avec plaisir le
vol de l'Ormoy, en se promettant d'en faire
avertir son oncle. L'Ormoy instiuit sa sœur de
tous ses tours & lui donne des avis pour se bien
conduire dans cette intrigue, elle va chez Geron-
te, elle y demande Damis qui fait quelques dif-
ficultés sur le mariage convenu. Geronte que-
relle son neuven qui prend le parti de feindre
de nouveau. L'Ormoy a appris de Valentin que
son Maître l'a chassé, parce qu'il n'imitoit que
trop son précepteur en fourberie & en insolence
que Geronte par les soins de Timante, doit rece-
voir une lettre de Guyenne, par laquelle on l'inf-
truit de la naissance de la Comtesse & des fourbe-
ries de son Domestique chéri; il faut par consé-
quent détourner l'orage qui est sur le point d'écla-
ter, & l'Ormoy prend le parti d'engager Geronte
à rompre absolument avec son frere. Cette trans-
action, dit il, que Timante a si fort à cœur pour
finir les affaires de Damis & de Julie, est faite de
concert avec votre Procureur, qui vous trompe;
Nigitized by Goo
.
186 MERCURÉDEFRANCE.
ce n'est que pour empêcher le mariage de la Com-
tesse, & préparer celui de Julie, vous êtes bon,
ils vous y feront consentir, me perdiont dans
votre espiit & je n'emporterai pour récompense de
mes services, que votre indignation. Geronte jette
feu & flamme sut son frete & rassure l'Ormoy
on apporte une lettre de la poste, l'Ormoy en-
tend dire qu'elle vient de Guyenne, le sa:sfille-
ment le prend, comment parer le coup? Geronte
heureusement n'a point ses lunettes, il envoye
l'Ormoy les chercher, il se donne bien de garde
de les donner, il offte de lire la lettre, Geronte
y consent, l'Ormoy en change sut le champ le
seus & les termes, elle étoit toute à son désavan-
tage; elle lui devient toute favorable, il n'ole
meme lire tout haut l'éloge qu'on fait de lui, &e-
ronte veut qu'il continue, & il achere son pané-
yrique; Geronte demande la lettre pour la ser-
rer, mais l'Oimoy a la précaution de la déchiret
par modestie, Geronte en est si content qu'il lui
donne mille écus de pension. Timante ensuite
veut envain d'étromper Geronte, il a beau lui
dire des que votre l'Ormoy a déchiré la lettre, vous
êtes pris pour dupe, Geronte persiste dans sa
prévention. Valentin valet chassé par Timante a
été cho si par l'Ormoy pour être un des domesti-
que de Geronte, sans que le Maître en fût infor-
mé, il est sujet à s'ennivrer & paroit dans cet état,
dors de la dispute des deux freres, il commence
par dire du mal de son premier Maître, ce qui
rejouit Geronte, mais après il dit encore pis du
dernier, c'est selon lui un sot, un imbécile que
l'Ormoy méne comme il veut: alors appercevant
les deux freres il veut changer de ton, Gerovie
se met en colere, l'Ivtogne s'enfuit en disant-
que l'Ormoy le protège & qu'il lui portera ses
ed by G
FEVRIER. 1752.
187
plaintes; certe scene donne lieu à Timante d'ins-
truire Geronte des desseins de l'Ormoy & de l'ori-
gine de la prétendue Comtesse, c'est sa sœur, ajou-
te-t'il, c'est une intriguante & vous avez un
soible pour votre valet qui n'est pas excusa-
ble.
Puisqu'il faut dire ce que je pense,
Si certains grands Valets peuvent tout aujour-
d'hui,
L'affection n'est pas leur plus solide appui;
Mais leur pouvoir sur nous, vient de notre foi-
blesse
Nous leur confions trop ce qui nous intéresse,
Et témoins journaliers de nos plus grands def-
fauts
Nous leut ouvrons nos cœurs toujours mal
propos;
Ils sçavent nos secrets, nos torts, nos injus-
tices,
Et nous n'aimons en eux que l'écho de nos
vices;
C'est ainsi qu'un Valet devient Maître de nous,
C'est ainsi que l'Ormoy se l'est rendu de vous,
Qu'il vous trompe sur tout.
Timante emmene son frere pour lui commu-
niquer un projet qui doit démasquer l'O. moy:
ce projet réussit, cat Geronte, en apprenant à l'Or-
moy qu'il sçait positivement que la prétendue
Mues u
188 MERCURE DE FRANCE.
Comtesse est sa sœir, & feignant d'en être ples
aise que faché, fait assez adtoitement donuet
son Valet dans le panneau. Alors Geronte ne di-
simule plus son ressentiment, il déconcerte en-
tierement l'Ormoy, mais ce fripon imagine d'a-
bord un autre stratageme en soutenant que sa
soeur n'en est pas moins de condition, qu'ils sont
tous deux issus de parens distinguez qui ont prodi-
gué leurs biens au service & là dessus il batit na
Roman fort pathétique, qui attendrit Geronte.
L'Ormoy qui s'apperçoit du succès de l'histoire
qu'il vient de fobriquet, avoue ingénuement i
Geronte que de concert avec Damis il lui a pris
vingt millle écus pour former une dot à sa sœur.
Ou sont. ils, demande Geronte, je les ai, répond
l'Ormoy, & je vais vous les tendre: non mon
cher, réplique le bon homme, je dote ta soeus
de ces vingt mille écus; la fausse Comtesse qui
s'étoit cachée paroit pénetrée de reconnoissance, &
Timante, Damis & Julie, entrent dans l'appar-
tement de Geronte, ils se réunissent tous trois
contre l'Ormoy, & Geronre en prend plus vi-
vement son parti; mais l'apparition subite du
Procureur qui venoit apporter une transaction
& qui reconnoit la fausse Comtesse pour une cer-
taine Louison servante de sa femme, acheve de
confondre l'intriguant & P'intriguante qui fut obli-
gée de tout avouet. Geronte laisse cependant i
l'Oimoy, par l'avis, de Timante, les mille
écus de pension qu'il Jui avoit donnez, à condi-
tion que Louison en auroit moitié, les vingt
mille écus sont rendus & le procès de Damis & de
Julie se termine par leur mariage.
Fermer