LOGOGRYPΗ Ε.
JE ne vais point, Lecteur , où l'on nem'aime pas,
Mais on me multiplie autant qu'on le deſire.
Je figure dans un repas ;
Et ce m'eſt un honneur quand quelqu'un me
déchire.
Il eſt peu de feſtins ſans moi ;
On m'y donne toujours une première place;
Chacun, felon fon goût , ou me cherche , ou me
chaffe,
Ou me laiſſe , ou me tire à ſoi.
Pourme mieux deviner , Lecteur , allons , diſſéques ,
Je te montre trois pieds , dix doigts ;
Et fournirai dequoi célébrer tes obſéques .
De plus , j'ai les Etats des plus illuſtres Rois ;
Une Ville Normande ; une autre de l'Afrique
L'imprudent fils de l'habile Crétois ;
Un très-grand fleuve Aſiatique ;
68 MERCURE DE FRANCE.
Un arbre venimeux , l'ornement des Jardins ;
Une Ifle de la Gréce ; un Pays d'Amérique ;
Ce que l'on demande aux devins ;
Trois élémens ; deux notes de Muſique ;
Je t'offre une conjonction ;
Le fin Roſſignol d'Arcadie ;
Certaine compofition
Des pâles couleurs ennemie ;
Une boiſſon de Normandie
Avec celle du Bourguignon ;
Certain légume d'Arabie ;
Le contraire de raboteux ;
Ce qu'on voit dans les plus ſaints lieux ;
Un Bénéfice ; unAmphibie ;
Une arme ; un mal contagieux .
Mais ce n'eſt pas afſſez , cher Lecteur , cherche
encore
CePalais flottant de ſapin ,
Qui vadu couchant à l'aurore ,
Et revient chargé du butin
Qu'il trouve ſur la rive More ;
Deux nombres cardinaux ; le gîte d'un oiſeau ;
Ce que pouffe un enfant alors qu'il vient de naître;
Celui qui le premier pourra devenir Prètre ;
L'endroit de notre tête où loge le cerveau ;
Quelques mots terminés en Eau
Avec leſquels mêmeje rime.
MARS. 1764 . 69
Une pierre fort tendre ; un très- petit couteau
Et la matière d'une lime.
Je contiens en outre uu métal ;
Les ſynonymes de ſincère ;
Un inſtrument de mer ; un ſauvage animal
L'aſlaſſin d'un innocent frère ;
Cet endroit ſombre , creux & frais ,
Où près de tes tonneaux , pleins d'une liqueur
pure
Que tu favoures à longs traits ,
De l'air tu peux braver l'injure ;
La Déeſſe des bois ; la couleur du ſaffran ;
Un tragique François ; un Juge Muſulman
L'Infecte dont tu dois faire la nourriture ;
La peau d'un Boeuf ; une Meſure ;
Le vaſe où l'on mettoit les cendres desRomains >
De l'or qui dans ton coffre abonde ,
Avare , ce qui doit te reſter dans les mains
A ton paſſage en l'autre Monde ;
Ce que Phébus forme en ſon cours ; )
Ce que l'on porte au front , ſurtout dans les
vieux jours ;
En un mot , je peux tout , ayant l'Etre ſuprême.
Tu me verras très-peu chez un Néceſſiteux i
Je ne parois guère en Carême.
Lecteur , devine , ſi tu peux.
DESCHAMPS , d'Auxerre.