Résultats : 7 texte(s)
Accéder à la liste des mots clefs.
Détail
Liste
1
p. 1696-1718
TROISIÉME LETRE sur le Livre anoncé sous le titre de la BIBLIOTEQUE DES ENFANS, ou les premier élemens des letres.
Début :
Puisque vous le souhaités, Monsieur, en faveur de persones qui font usage [...]
Mots clefs :
Enfants, Carte, Méthode, Voyelles, A, B, C Français, A, B, C Latin, Exercice, Latin, Français, École, Consonnes, Jeux, Bureau
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : TROISIÉME LETRE sur le Livre anoncé sous le titre de la BIBLIOTEQUE DES ENFANS, ou les premier élemens des letres.
TROISIEME LETRE fur le
Livre anoncé fous le titre de la B1-
BLIOTEQUE DES ENFANS ,
les premiers élemens des letres .
Po
ou
Uifque vous le fouhaités , Monfieur ,
en faveur des perfones qui font ufage
du bureau tipografique , j'aurai encore
l'honeur de vous parler de la Biblioteque
des enfans , et de vous doner la fuite des
reflexions & des inftructions préliminalres
fur cet ouvrage. L'auteur qui m'a
confié fon manufcrit , eft d'ailleurs bien
aife de preffentir le gout du public avant
que de l'expofer à l'emplete , et qui pis
eft , à la lecture d'un livre dont il feroit
peut-être peu de cas par la fuite..
Un enfant capable de diftinguer les
couleurs & les objets fans les nomer , peut
en ètre amuſé de bone heure ; il ne s'agit
que du chois des objets qu'on lui préſente
pour le divertir , plutot que pour l'apliquer
d'une maniere nuifible : D'ailleurs
l'enfant fait conoitre fon dégout dès qu'il
le fent ; il ne faut donc jamais le forcer
au jeu ; l'on doit au contraire nourir &
entretenir en lui le defir de badiner avec
des objets inftructifs. Le tout confifte dans
ce point , & la diverfité des objets fervant
& tendant à mème fin , certaines heures
de
A O UST . 1730. 1697
I
de gaiété , de bone humeur , prifes avant
ou après les répas , donent plus de tems
qu'il n'en faut pour ce petit exercice . Des
images , des jetons , des médailles , des
letres ifolées fur des dés , ou fur des cartes à
jouer , ne divertiront pas moins un enfant,
que les vils morceaux d'un vafe caffé , et
autres chofes capables de lui faire du mal
come des bâtons; des couteaux, ou des ci
feaux , qu'on a trop fouvent la dangereuſe
complaifance de lui laiffer entre les mains
Il faut préferer à tous autres jeux l'ufage
& le jeu des letres , parce qu'elles font la
clé des arts-& - des fiences . Un enfant d'artifan
aprend de bone heure le nom des
outils de la boutique de fon pere; un anaṛ
tomiſte done à fon enfant des os & des
têtes de mort pour lui fervir d'amufe
ment et en même tems pour avoir ocafion
de lui montrer de bone heure les
premiers élemens de l'anatomie : ne peuton
pas en faire de même à l'égard des élé
mens des letres? La peinture , la gravure,
la fculpture , la broderie ; & c . pouroient
fournir à l'enfant d'un prince , d'un grand
feigneur , ou d'un home riche , diferens
jeux de letres de diverfes matieres
pres à le divertir & à l''inſtruire .
pro
On pouroit au lieu de cartes ordinaires
avoir des jetons, ou des letres fur une ma
tiere plus folide que cèle des cartes , come
~
Av dess
1698 MERCURE DE FRANCE
des tableaux , des cartons , ou des cartes doubles
& groffieres. On pouroit auffi fe fervir
utilement des fix faces des dés , et les
aranger come les letres des imprimeurs :
faute de dés il fufiroit d'avoir des letres
d'ivoire de buis , ou d'os , dont le noir &
le blancimiteroient l'impreffion ordinaire :
on pouroit faire cela pour un jeune prin
ce ; & le colombier du bureau tipografique
feroit pour lors garni de petits tiroirs
ou caffetins, remplis des letres fimples out
combinées qui fervent à marquer les fons
de la langue en laquelle on voudroit imprimer.
Mais le jeu des cartes achetées
a la livre & marquées de letres , me paroit
auffi fenfible , plus comode , moins
cher , et non moins inftruétif. D'ailleurs
les perfones qui aiment le jeu , ne defaprouveront
pas que les enfans aprenent
de bone heure à manier les cartes , et ceux
qui n'aiment pas le jeu , n'auront point
lieu de craindre qu'un enfant nouri &
élevé dans le jeu des cartes literaires , deviene
par là efclave de la paffion des autres
jeux de cartes. L'enfant n'aime dans
cet exercice que le côté des letres ; le petit
CANDIAC , du moins n'avoit de curiofité
que pour le dos des cartes , dont on luf
prefentoit les poins , ou les figures ; & s'il
n'y avoit rien far le dos des cartes , il les
donoit d'abord pour ètre employées util
lement
A O UST. 1730. 1699
lement au bureau . Le mouvement & le
manîment des cartes done à la main de
l'enfant une adreffe toute particuliere.
cèle
On pouroit encore par l'affemblage &
la combinaiſon des letres , faire un jeu
inftructif; des croix , des figures d'homes,
d'animaux et d'autres objets capables
d'exciter la curiofité & de reveiller l'atention
en variant tout, de tems en tems par
la nouveauté la dépenfe que l'on feroit
pour cela feroit toujours au-deffous de
qu'on fait pour de riches, mais ignorantes
bagateles . On met volontiers une
piftole à un noeud de ruban , ou à un bonet
pour un enfant, auquel on plaint fourvent
un mois d'inftruction : on done fans
neceffité un repas de dix piftoles à cinq
ou fix amis , pendant que l'on refufe a
fon enfant un livre de trente fous : la vanité
dédomageant dans l'un , on croit
Fautre pure perte : oferai -je dire que le
corps obtient le fuperflu , pendant que
l'efprit n'a pas le neceffaire. Cependant fi
Pon trouve cète métode trop chere &
trop pénible , on peut la laiffer à ceux
qui auront plus de bien, plus de patience,
et plus d'envie d'avancer de bone heure
feurs enfans. Il ne faut difputer ici ni des
gouts ni des génies ; mais on peut dire en
general que la faute des éducations manquées
, vient ordinairement des parens &
A vi des
1700 MERCURE DE FRANCE
'des maitres , plutot que des enfans : j'en
apele à l'experience ; chacun critique l'éducation
des enfans de fon voifin , pendant
qu'il s'aveugle fur celle des fiens propres .
On peut d'abord faire aprendre aux enfans
come à des peroquets , à prononcer
les voyeles & les confones ; et
par leur
nomination faire entrer les fons de la lan
gue françoife par l'oreille , avant que de
leur en montrer la figure aux ïeux : on
metra par là en exercice les organes de
la parole , fur tout fi l'on a foin de pro
noncer à haute voix lés fons de notre lan
gue fimples ou compofés. Et fi l'on s'aper
çoit que l'enfant ne prononce pas
facile
ment certaines letres de l'A BC , ou que
par le défaut de fes organes il articulef'une
pour l'autre , ou qu'enfin il ne foit
pas fidele écho , il eft bon pour lors de
repeter fouvent devant lui diftinctement
& à haute voix les fons qu'il ne peut exprimer
; et de ne lui point faire dire les
letres qu'il articulé en la place de cèles
qu'on lui demande : ce qui a fouvent leu ›
dans la prononciation du chè françois &
des letres C , R , G ; Z ; S , &c. Quand un
enfant en parlant prononce mal certaines
letres , et qu'il articule la foible pour la
forte 3 non -feulement il faut le reprendre,
mais il eſt bon encore d'éloigner de lui les
domeftiques qui ont le mème défaut ; fans
qui
A O UST . 1730. 170.1 °
quoi l'enfant rifque de conferver toujours
les prononciations vicieufes que pou
roient lui doner des gouvernantes ou des
valets de chambre..
Y.
e
Des cartes à jouer fans figures,fans poins;
& blanches des deux côtés , feront plaifir
à un enfant de deux ans ; mais s'il y a
des figures , des poins , & des letres , le
plaifir en fera plus grand . On peut donc
prendre des cartes au dos defqueles on
metra d'abord au milieu l'ABC , pour
inftruire & divertir un petit enfant ; l'on
dit au dos & au milieu des cartes , parce
que dans la fuite en fefant travailler au
bureau tipografique , on emploîra le haut -
& le coin ou l'angle du dos des cartes, pour
marquer les abreviations des mots No.
M' , M , M , S ' , S ", 3 ° , &c. ce qui
fait voir la neceffité de cete diftinction . Il
eft mieux de ne pas employer les cartes
à figures, et de choifir feulement les cartes
à poins , fupofé qu'on ne veuille pas en
faire faire exprès de toutes blanches &
petites come cèles des étrenes mignones ;
les poins des cartes peuvent encore fervir
à conter depuis un jufqu'à dix , ce qui
eft beaucoup pour un enfant de deux à
trois ans , puifque des peuples entiers
n'exprimoient , dit- on , les fomes au-delà
de ce nombre qu'en ouvrant plufieurs fois
les mains, Un enfant amufe de bone heure
Par
1702 MERCURE DE FRANCE
par ce jeu de letres , s'y livre avec plaiſir, &
par imitation voyant l'action & l'exemple
des autres il n'en conoit pas la raifon , il
n'y fent aucune peine , et c'eft ce que l'experience
perfuadera mieux que de fimples
raifonemens.
On doit paffer d'un objet à un autre , et
du fimple au compofé : c'eft pourquoi il
ne faut d'abord qu'une letre au milieu
d'une carte , començant par les voyeles
avant que de paffer aux confones , et employant
les grandes letres avant que de
doner les petites. Des cartes avec les letres
donées à deviner , ont l'air d'un jeu plu
tôt que
d'une étude : on comence la premiere
leçon par les cinq voyeles , à caufe
qu'elles font plus faciles à prononcer. On
a , par exemple,un jeu de vint - cinq cartes,
favoir cinq cartes marquées d'un A ; cinq
cartes marquées d'un E ; autant pour
chacune des autres voyeles, J, O, U : après
quoi l'on bat les cartes , on coupe & l'on
fait nomer les letres à l'enfant. Dans la
fuite , pour diminuer le nombre des carres
& rendre la leçon ou le jeu plus utile ,
on marquera cinq cartes chacune avec les
cinq voyeles , favoir les quatre coins avec
A, E , O , V , et le milieu avec Ƒ' , pour
la leçon des cinq voyeles , et l'on tournéra
la carte de l'autre fens quand on vou
dra y montrer les cinq petites voyeles à
côté des grandes, Quand
A O UST . 1730. 1703
Quand l'enfant fait le jeu des cinq voyeles
A , E , 1,0 , V , on y joint une carte
du jeu des confones prifes au hazard entre
cèles qu'il prononce le mieux , fans
s'affervir à l'ordre abecedique : on peut
donc augmenter le jeu en ajoutant la carte
du B , du D , & c. et doner à la confonet
fon nom réel & efectif au lieu du nom
vulgaire , lorfqu'il peut induire en erreur.
Puifqu'on ne done plus les noms
d'Aleph , Beth , & d'Alpha , Beta , &c.
aux caracteres de l'a b c , latin & françois
, l'auteur a cru pouvoir fe fervir des
mots abe ce & abecedique , au lieu des
mots alfabet et alfabetique , afin de
ne pas faire à de petits enfans un mistere
d'une chofe auffi fimple. Après avoir
donc comancé par le jeu des cinq voyeles
A, E ,J , O,U , à caufe de leur prononciation
aifée ; il s'agit de paffer aux confones,
et de leur doner le nom qui leur convient
le mieux , par raport à l'ufage & à
Péfet de ces mèmes letres combinées avec
les autres , d'abord on done un nom pro-
-pre , réel & efectif d'une filabe , à là letre
, fi elle n'eft employée que pour un
fon , ou qu'elle ait un nom particulier ,
et non comun aux autres , come Be , De ,
Fe , He, Le , Me , Ne , Pe , Re , Ve , Ze,
و
c. Il faut donc , à l'exemple des Muficiens
, doner aux letres feules ou combinées
1704 MERCURE DE FRANCE
nées le fon qu'elles exigent & qu'elles reçoivent
, fort ou foible , felon l'endroit
où elles font placées ; affervir les caracteres
aux fons , er non les fons aux caractéres
; continuer de la forte l'ufage des
combinaiſons ; imiter les Muficiens qui
content pour rien l'erreur & le nom de
la note , pourvu que l'on prène le ton ,
et que l'on chante jufte l'intervale dont
il s'agit dans la leçon qu'un écolier aprend
à dechifrer , ou à folfier , pour épeler ,
par exemple , les mots cacus , gigas , & c.
on dira ce , e , cæ ; qu , u , ce ; qus. cæcus;
je, i gi gu , a , ce , gas , gigas , & c .
-
Il femble que l'é muet devroit fervir ,
pour ainfi dire , d'ame aux confones
plutot qu'une autre voyele ; cet e muet
n'eft qu'une émiffion de voix qui foutient
cète confone ; et fans l'apui de cete émiffron
de voix ou e muet , les confones frnales
, ou fuivies d'autres confones , re
fauroient ètre prononcées. La voyele e é- -
tant plus aifée à prononcer & moins mar
quée que les autres , paroit ètre préferable
pour l'élifion néceffaire. En lifant ou épolant
, par exemple , le petit mot flos , l'enfant
qui neconoit que les letres& leur va
leur réele , par leur veritable nom , dira
felon cete métade fe , leo , ce , lefquels
uatre fons aprochent plus du vrai fon
qu mot flos , que les fons fuivans , effe : 25
ella
AOUST.. 1730. 1705
elle , o , effe , de la metode vulgaire , et
pour lire le grand mot flabellifer , l'enfant.
qui ne conoit que les letres & leur valeur
réele , par leur veritable nom , dira felon
cete metode fe , le , a , be , le , le , i ,fe, re,
lesquels neuf fons aprochent bien plus du
vrai fon du mot flabellifer, que les fons
fuivans , effe , elle , a , be , e , elle elle , i
effe , e, erre. On laiffe à l'oreille du lec
teur équitable à decider laquelle des deux
manieres d'apeler les letres , rend plus facilement
, et immediatement le fon de flos
& de flabellifer. Dans la premiere metode
en nomant les letres rapidement on lit ,
dans la derniere , on a beau les apeler tres
vite , on eft obligé de fuprimer une partie
des letres & des filabes inutiles dans les
noms faux & vulgaires des letres pour
avoir le veritable fon , cherché , deviné
ou dechifré par tradition & par routine ,
plutot que par des principes qui le produifent.
L'auteur cependant fe fert de l'é
fermé pour nomer les letres en latin, quoiqu'il
fache qu'il feroit beaucoup mieux de
n'employer que l'e muet,ainsi qu'il le fera
faire en françois ; mais les latins ne conoiffoient
pas expreffément l'ufage de l'e
muet ; il femble meme qu'il aproche fort
de la voyele françoife en ou de l'e muet
foutenu ; on s'eft donc éloigné le moins
qu'il a été poffiblo de la métode vulgaire
lorfque
1
1706 MERCURE DE FRANCË
lorfque l'on a pu s'en fervir par raport aur
but principal de faciliter la lecture aux enfans
. Quoique la prononciation de la langue
latine foit morte,on ne peut pas douter
qu'ele n'ût des e diferens & plus ou
verts les uns que les autres.
Lorfqu'un enfant eft ferme fur l'A , B,
C, des grandes letres de la premiere , de
la fegonde & de la troifieme leçon du lìvre
de l'enfant, il aprendra presque de lui
mème les petites letres fi on les ajoutefur
les mêmes cartes à coté des grandes ; come
Aa , Bb , & c , de la quatriéme leçon ;
après quoi on lui montrera feparément
les petites letres de la cinquiéme leçon , le
tout , peu à peu , fans impatience , en badinant
& prenant le bon moment de
l'enfant . Pour faciliter ce petit exercice ,
on peut fe fervir des memes cartes dont
on a joué pour les grandes letres ou capitales
; un enfant voit avec plaifir écrire
le petit a à coté du grand 4 : & ainfi
de toutes les letres : il afectione les cartes
qu'il voit preparer pour lui ; la foibleffe ,
fa legereté & la vivacité d'un enfant de
deux à trois ans , ne permetent pas de
lui montrer les letres dans les livres des
A , B , C, ordinaires ; les letres en font
ordinairement trop petites , trop ferées &
en trop grande quantité dans la meme
page ; c'est pourquoi l'auteur a fait remarquer
AOUST. 1730. 1707
marquer qu'on metoit fouvent un enfant
trop tard à l'A , B , C , et trop tôt fur
les livres ; un enfant eft pour lors plus
embaraffé qu'un home qui vèroit une
grande page remplie de petits caracteres
inconus , arabes ou chinois.
L'on peut avoir des A, B , C , en noir ,
en rouge , en bleu & en autant de couleurs
que l'on voudra , cete diverfité eſt
toujours à l'avantage de l'enfant : on peut
les employer indiferament au comancement
; mais dans la fuite les letres noires
& les rouges , ferviront pour diftinguer
le romain & l'italique , le latin & le
françois , dans la compofition à faire au
bureau tipografique.
Quand l'enfant eft affuré fur toutes les
letres , l'on peut avoir un a , b , c , capital
fur un carton , fur de la toile cirée ou
non cirée , fur des ardoifes , fur un tableau
, fur un placard , fur un écran , fur
an éventail , für des canevas , & c . felon
le lieu , la faifon , les perfones & les facilités
que l'on a pour cet exercice : mais
le jeu des cartes marquées d'une letre
l'emporte fur tous les autres jeux. L'on
peut placarder des Aa , B'b , &c. à
la hauteur de l'enfant , deriere ou devant
certaines portes où il paffe & repaffe
, le tout felon la fituation de fon
apartement ou de ceux qu'il parcourt ; ce
que
1708 MERCURE DE FRANCE
"
que l'on obfervera également pour les combinaifons
du'ab , eb , ib , ob , ub , & c. ba,
be , bi , bo , bu , & c. bla , ble , bli , blo ,
blu , &c. bra , bre , bri , bro , brú , & c.
l'on peut
écrire en gros caracteres
ou faire imprimer fur de grandes feuilles
2 pouvoir coler fur des cartes , des cartons
, ou dans des quadres propres à orner
la chambre de l'enfant.
que
A mesure que le jeu de cartes dont on
joue avec l'enfant groffit d'un côté , on
le diminue de l'autre , en ne laiffant
qu'une ou deux cartes de la meme letre,
juſqu'à ce que l'A , B, C , foit reduït
à une feule carte pour chaque letre fimple
ou double , grande ou petite , &c. Les
cartes retranchées du gros jeu fervent à
un autre joueur ; car l'enfant liroit dix a,
b, c , de fuite prefentés par dix perfones
plus volontiers & avec plus de plaiſir
qu'il n'en liroit trois prefentés par le
meme joueur. Un enfant's'imagine enfuite
que chacun a für foi de pareils jeux ,
et les demande avec importunité ; c'eft
pourquoi on fe les prere à l'infçu de l'enfant.
On done auffi les letres à deviner
aux perfones prefentes , qui voulant bien
fe prêter au badinage inftructif , afectent
de mal nomer les lètres; l'enfant triomfe
de pouvoir reprendre , car la vanité precede
la parole , et l'on doit metre tour à
profit.
AOUST. 1730. 1709 .
profit. Pour augmenter le jeu des cartes
de l'A , B , C , on poura y ajouter le jeu
des petites letres , et comancer par celes
qui ont prefque la meme forme & figure
que leurs capitales ; par exemple , Cc ,
Ĵj , Kk , Pp , SS , Vv , Yy , Zz ,
&c. et paffer enfuite aux autres letres , fans
s'affervir à l'ordre abecedique.
Si le public goutoit cète metode , on
pouroit avoir des A, B, C, fur des jetons,
fur des fiches à jouer , fur des dés , tant
pour les fons que pour les lètresson pouroit
mème faire des jeux.come ceus de l'oie , de
la chouete , des dames , & c. chacun peut,
felan fon gout & fon imagination , faire
mieux que ce que l'auteur propofe , obfervant
toujours de varier & de confulter
auffi le gout de l'enfant , fon inclination
& fon plaifir , qui font dans un fens la
baze de ce petit fifteme. Ceux qui voudront
fe fervir de cete metode dans les
maifons particulieres doivent avoir les
letres de l'A , B , C , imprimées ou écrites.
On en peut découper & les coler
fur des cartes à jouer qu'on achete à la
livre. Mais come tout le monde n'a pas
ocafion de trouver ou de faire de femblables
caracteres , il feroit beaucoup mieux.
que les imprimeurs ou les cartiers en
vouluffent acomoder le public , n'employant
pour cela que les cartes ou les
cartons
1710 MERCURE DE FRANCE
cartons de rebut. En atendant l'introduction
de cet ufage , et que l'on goute la
metode propofee , on peut s'adreffer aux
religieux qui ont des A , B , C , à jour
fur des plaques de cuivre. On trouve
encore de ces caracteres à jour dans les
églifes catedrales ou collegiales des provinces.
Le plus court fera d'en faire acheter
à Paris chés les ouvriers qui en font,
alors il fera aifé de faire imprimer tout
de fuite vint ou trente A , B , C , imprimant
vint & trente A , fur autant de
cartes rangées fur une table ; enfuite vint
ou trente B , & tout l'A, B , C , de la
meme maniere. Un domeftique peut être
d'abord mis au fait de cète petite imprimerie
; et cete ocupation , aux ïeux de l'enfant
produira autant de bien que produifent
ordinairement de mal l'oifiveté ,
les mauvais difcours & les mauvais exemples
des perfones chargées de l'enfant.
و
On pouroit fe fervir utilement de cète
metode dans les petites écoles où l'on n'envoie
bien fouvent les enfins que pour y etre
affis & en etre debaraffé lorfqu'on veut
etre libre chés foi , ou pouvoir aler perdre
ailleurs fon tems & fon argent. Si l'on
vouloit donc fuivre ou effaïer cète metode
dans les écoles , il faudroit metre entre'
les mains des enfans plufieurs jeux de cartes
ou de cartons literaires , & l'on pouroit
doner
AOUST. 1730. 1711
doner leçon à plufieurs enfans à la fois ,
ce qui exciteroit , & entretiendroit parmi
eux une noble émulation literaire . Les
écoles de petites filles que tienent les dames
religieufes, pouroient auffi mieux que
perfone faire l'effai de cete metode. Ou
tre les jeux de cartes , marquées de letres ,
ces dames pouroient avoir des A, B , C ,
des ab , eb , ib , ob , ub , &c. ba , be , bi
bo , bu , &c. fur des cartons ou fur des tableaux
exprès , que l'on montreroit aux
enfans come des curiofités. Une leçon publique,
et la démonftration des letres & des
fons de la langue françoife , feroit plus
agréable ou moins ennuyeufe pour la regente,
et mème pour les écolieres ; les murailles
de l'école doivent être le livre public
où les enfans trouveront les élémens ,
des letres , en atendant qu'ils foient en
état de fe fervir d'un livre tel que l'au-,
teur le propoſe , et qu'il a tâché de faire
exprès.Si les perfones zelées & charitables
qui dirigent les écoles des pauvres , n'étoient
pas fi efclaves des métodes vulgaires
, il feroit aifé de leur faire voir combien
il y auroit à gagner en fuivant la mérode
propofée ici .
Lorfqu'un enfant prend gour à l'exercice
du jeu abecedique , il faut lui doner,
une caffete habillée ou couverte de letres
dans laquelle il puiffe tenir les jeux de
carte s
1712 MERCURE DE FRANCE
cartes qu'on lui fait & qu'on lui done ;"
il eft bien-aife d'avoir la proprieté des
chofes , et la crainte d'être privé de ce petit
meuble peut fervir quelquefois à r'animer
le gout literaire. Cete caffete a paru
neceffaire , et l'on a cru pouvoir en faire
fervir les faces aux leçons de l'enfant.:
c'eft-là fon premier livre , ou du moins
c'en font les premieres pages. Si l'on s'amufe
avec des écrans & des éventails .
pourquoi des enfans ne s'amuferoient - ils
pas avec cète caffete ? Ils ont en petit le
mélange de toutes les paffions ; on doit les
étudier , les tourner à leur avantage , &
metre les enfans en état de montrer les
letres à leurs petits freres ou petites foeurs
s'ils en ont , come a fait le petit Goffard ,
cité dans la letre inferée dans le Mercure
de Juillet 1730. Rien n'anime tant un enfant
que de fe voir des écoliers. Le petit
Candiac montroit à lire à des enfans deux
fois plus agés que lui .
Il faudra auffi doner à l'enfant un petit
bureau come ceux de la Pofte , fur lequel
il puiffe ranger toutes les letres qu'il tirera
de la caffeté , & qu'il nomera plufieurs
fois , en continuant feul ce badinage ,
meme avec encor plus de plaifir s'il y a
quelque fpectateur qui applaudiffe & qui
done du courage . Par le moyen de ce bureau
, on peut épargner aux enfans des
princes
AOUST. 1730. 1713
princes , et des grans feigneurs bien de la
peine , bien du dégout & bien du tems ,
en fefant travailler au bureau du PRINCE &
devant LUI , quelque digne enfant drelé
pour cet inftructif & amulant exercice .
L'auteur donera fur tous les fons, quelques
exemples de la maniere dont on doit
faire apeler les letres en commençant à
compofer , à imprimer & à lire, felon cete
metode . Car dès le premier jour de l'exercice
, on peut faire l'un & l'autre . On donera
des exemples faits exprès à l'égard
des lètres dont on a un peu changé le
nom , en faveur du fon & de la valeur
réelle & efective des caracteres ; et c'eft
pour cela que l'auteur a compofé des lignes
de quelques mots latins ou arbitraires,
moins foumis aux règles ordinaires de
la lecture ; car d'ailleurs il n'eft prefque
pas neceflaire d'épeler , quand on fuit la
metode des fons exprimés par une filabe ,
qui réponde au veritable fon local des letres
& des caracteres fimples & doubles .
Nous aprenons à parler machinalement
par l'articulation & par la converfation ,
mais pour la lecture & l'écriture , il faut
quelque chofe de plus , c'eft un art qu'on
peut & qu'on doit perfectioner en tâchant
de le rendre plus aifé , plus agréable
& plus utile. Cet art eft la clé des
fiences , qui font le bonheur de toutes
B
log
1714 MERCURE DE FRANCE
les nations policées , et c'eft en vue de l'utilité
publique , que l'auteur done l'heureux
effai de cete metode. Il eft prefque
impoffible de montrer à lire par principes
, il y a trop de bizarerie dans l'ufage
des letres, et encore plus dans l'ortografe.
On eft donc réduit à la routine , mais il
ne s'enfuit pas qu'on ne la puiffe rectifier
en donantune métode pour tout ce qui en
eft fufceptible , et réduifant aux princi
pes tout ce qui peut abreger & perfectioner
l'art de montrer les letres aux petits
enfans. On fe ate de l'avoir fait
d'une maniere heureufe & facile , en forte
que les plus grandes dificultés , et prefque
toutes les bizareries de l'ufage fe trouvent
& s'aprenent tres facilement par
l'exercice ou par la pratique des principes
qu'on a donés pour l'ufage du bureau
tipografique.
On ne fauroit, au refte, trop recomander
aux perfones qui montrent les letres aux
enfans, de les faire paffer peu à peu & par
degrés aux filabes les plus dificiles , ce
qui eft , je penfe , une fuite de la vraie metode
de montrer à lire , néanmoins outre
le livre ordinaire , on en doit de tems en
tems prefenter d'autres aus enfans , leur
faire dire les letres , les filabes & les mots
â l'ouverture du livre , et ne pas imiter
seux qui ne favent lire que dans un livre ,
preuve
A O UST. 1730. 1715
preuve de la pure routine & de la mémoire
locale qui font toute la fience d'un
enfant mal montré.
-
Un autre exercice agréable & inftructif
c'eft de faire deviner à un enfant la premiere
letre de chaque mot qu'on lui dit
à haute voix ; et enfuite la fegonde , la
troifiéme , et les autres letres de chaque
filabe des mots , fur tout les confones
initiales , C , G , J , S , T, V , X , Y, Z ,
&c. on en a fait l'experience fur un enfant
de trois ans & trois mois , il n'en
manquoit pas une des initiales , et devinoit
facilement les autres dans de petits
mots. Il faut cependant remarquer
que les voyeles étant plus fenfibles que les
confones , elles font auffi plus aifées à deviner
; c'eft pourquoi l'enfant de trois ans
qui conoit bien les letres , fi on lui demande
, par exemple , la premiere letre
ou le premier fon d'un des mots bale
vile , fote , lune , &c dira que c'eft l'a , l'i ,
l'o , ou l'u. Ces confones initiales font peu
d'impreffion fur les organes de l'enfant ;
la cadence & la tenue en fait de muſique ,
la quantité grammaticale , ou la durée du
fon , ne tombent que fur le fon des voyeles
, & non fur celui des confones : il faut
donc montrer à l'enfant l'art de trouver
la confone , après qu'il a fu trouver la
voyele , et pour cela il fufit de lui apren-
Bij dre
>
1716 MERCURE DE FRANCE
dre à fubftituer la voyele e à la place de
l'autre voyele devinée ,, par exemple ,
changeant en e l'a du mot bale , on dira bele,
et l'enfant fent pour lors la filabe initiale
be , ou le nom doné au caractere b . Cela
eft fi vrai , que fi l'on demande à l'enfant
la premiere letre d'un des mots benir, ceci ,
denier , fenètre , qualité , &c . il répondra
fans hefter que c'eft le be , le ce , le de ,
Le fe,le ka & c. & il eft bon de remarquer ici
l'utilité des noms Ceke , feja , He , Gega,
Ve , &c. donez aux letres C , J , H , G ,
V , puifque c'eft à l'aide de ces dénominations
que l'enfant aprend à diftinguer &
à défigner le fon des letres & des mots
qu'on lui prononce : c'est donc par le
moyen de la voyele auxiliaire ou empruntéc
l'enfant
que
aquerra dans peu la facilité
de deviner également les confones &
les voyeles ; cela paroitra clair & démontré
par la pratique de cète métode qui enfeigne
en peu de tems l'ortografe de l'oreille
ou des fons , en atendant cele des
ïeux , ou de l'ufage .
Avant l'age de trois ans & demi le petit
CANDIAC favoit diftinguer & dicter
tous les fons des mots qu'on lui prononçoit
en latin ou en françois , aïant aquis
P'ortografe des fons avec la parole ; ce
qu'il n'auroit pas fait s'il n'avoit jamais û
que des ABC ordinaires , et qu'il ût apelé
les
AOUST . 1730. 1717
les confones f, g , h , j , l , m , n , r , f, v ,
x, y , z, &c. du nom vulgaire de plufieurs
filabes , nom qui induit en erreur , qui
éloigne du bon & vrai fon , et qui en
fournit un faux ou captieux pour la fubftitution
neceffaire dans l'art d'épeler : par
exemple, dans le mot cacumen , la routine
ordinaire dit , fe , a , ka ; fe , u , qu , cacu;
lieuque
au
feemme
, e , enne , men , cacumen ;
la métode de l'auteur l'on dira ka , a , ka;
qu , u , qu ; cacu , me , e , men ; cacumen ,
&c. Il n'y a point d'oreille qui ne ſente
en dépit des feux , la fuperiorité de cète
métode fur la métode vulgaire , on le
fera voir plus au long en montrant à lire
du latin & du françois,
Pour imprimer cet ABC , on croit qu'il
fera bon d'y metre des filabes & des mots
latins fans fuite ni fens , plutot que de
faire imprimer en filabes disjointes ou divifées
les mots des prieres que l'enfant
n'entend point & qu'il retient ailément ,
fur tout s'il récite déja les mèmes prieres
foir & matin. Les maitres , les parens &
les enfans en font les dupes , quoique
d'une maniere diferente. Cependant pour
confacrer les prémices du favoir de l'enfant
, on poura imprimer les prieres latines
après quelques pages de filabes choifies
exprès,pour faire lire peu à peu & par
degrés les principales dificultés des mots
B iij
ou
1718 MERCURE DE FRANCE
ou des filabes . Aïant imprimé des monofilabes
féparés les uns des autres , il ne
fera pas enfuite neceffaire de féparer ainſi
les filabes du Pater , de l'Ave & du Credo,
&c. come on le fait peut-être mal- à - propos
dans les livres ordinaires des ABC.
La priere eft un exercice fi férieux & fi
néceffaire , qu'on ne fauroit trop tôt y
acoutumer les enfans ; mais par respect
pour la priere mème , on ne devroit pas
d'abord les metre à cète lecture , de crainte
de trop de routine , et de pure articulation
: il feroit donc mieux après l'A
BC françois de faire imprimer en deux
colones les prieres en latin & en françois
afin que l'enfant les comprit plutot les
lifant & les récitant en chaque langue..
Livre anoncé fous le titre de la B1-
BLIOTEQUE DES ENFANS ,
les premiers élemens des letres .
Po
ou
Uifque vous le fouhaités , Monfieur ,
en faveur des perfones qui font ufage
du bureau tipografique , j'aurai encore
l'honeur de vous parler de la Biblioteque
des enfans , et de vous doner la fuite des
reflexions & des inftructions préliminalres
fur cet ouvrage. L'auteur qui m'a
confié fon manufcrit , eft d'ailleurs bien
aife de preffentir le gout du public avant
que de l'expofer à l'emplete , et qui pis
eft , à la lecture d'un livre dont il feroit
peut-être peu de cas par la fuite..
Un enfant capable de diftinguer les
couleurs & les objets fans les nomer , peut
en ètre amuſé de bone heure ; il ne s'agit
que du chois des objets qu'on lui préſente
pour le divertir , plutot que pour l'apliquer
d'une maniere nuifible : D'ailleurs
l'enfant fait conoitre fon dégout dès qu'il
le fent ; il ne faut donc jamais le forcer
au jeu ; l'on doit au contraire nourir &
entretenir en lui le defir de badiner avec
des objets inftructifs. Le tout confifte dans
ce point , & la diverfité des objets fervant
& tendant à mème fin , certaines heures
de
A O UST . 1730. 1697
I
de gaiété , de bone humeur , prifes avant
ou après les répas , donent plus de tems
qu'il n'en faut pour ce petit exercice . Des
images , des jetons , des médailles , des
letres ifolées fur des dés , ou fur des cartes à
jouer , ne divertiront pas moins un enfant,
que les vils morceaux d'un vafe caffé , et
autres chofes capables de lui faire du mal
come des bâtons; des couteaux, ou des ci
feaux , qu'on a trop fouvent la dangereuſe
complaifance de lui laiffer entre les mains
Il faut préferer à tous autres jeux l'ufage
& le jeu des letres , parce qu'elles font la
clé des arts-& - des fiences . Un enfant d'artifan
aprend de bone heure le nom des
outils de la boutique de fon pere; un anaṛ
tomiſte done à fon enfant des os & des
têtes de mort pour lui fervir d'amufe
ment et en même tems pour avoir ocafion
de lui montrer de bone heure les
premiers élemens de l'anatomie : ne peuton
pas en faire de même à l'égard des élé
mens des letres? La peinture , la gravure,
la fculpture , la broderie ; & c . pouroient
fournir à l'enfant d'un prince , d'un grand
feigneur , ou d'un home riche , diferens
jeux de letres de diverfes matieres
pres à le divertir & à l''inſtruire .
pro
On pouroit au lieu de cartes ordinaires
avoir des jetons, ou des letres fur une ma
tiere plus folide que cèle des cartes , come
~
Av dess
1698 MERCURE DE FRANCE
des tableaux , des cartons , ou des cartes doubles
& groffieres. On pouroit auffi fe fervir
utilement des fix faces des dés , et les
aranger come les letres des imprimeurs :
faute de dés il fufiroit d'avoir des letres
d'ivoire de buis , ou d'os , dont le noir &
le blancimiteroient l'impreffion ordinaire :
on pouroit faire cela pour un jeune prin
ce ; & le colombier du bureau tipografique
feroit pour lors garni de petits tiroirs
ou caffetins, remplis des letres fimples out
combinées qui fervent à marquer les fons
de la langue en laquelle on voudroit imprimer.
Mais le jeu des cartes achetées
a la livre & marquées de letres , me paroit
auffi fenfible , plus comode , moins
cher , et non moins inftruétif. D'ailleurs
les perfones qui aiment le jeu , ne defaprouveront
pas que les enfans aprenent
de bone heure à manier les cartes , et ceux
qui n'aiment pas le jeu , n'auront point
lieu de craindre qu'un enfant nouri &
élevé dans le jeu des cartes literaires , deviene
par là efclave de la paffion des autres
jeux de cartes. L'enfant n'aime dans
cet exercice que le côté des letres ; le petit
CANDIAC , du moins n'avoit de curiofité
que pour le dos des cartes , dont on luf
prefentoit les poins , ou les figures ; & s'il
n'y avoit rien far le dos des cartes , il les
donoit d'abord pour ètre employées util
lement
A O UST. 1730. 1699
lement au bureau . Le mouvement & le
manîment des cartes done à la main de
l'enfant une adreffe toute particuliere.
cèle
On pouroit encore par l'affemblage &
la combinaiſon des letres , faire un jeu
inftructif; des croix , des figures d'homes,
d'animaux et d'autres objets capables
d'exciter la curiofité & de reveiller l'atention
en variant tout, de tems en tems par
la nouveauté la dépenfe que l'on feroit
pour cela feroit toujours au-deffous de
qu'on fait pour de riches, mais ignorantes
bagateles . On met volontiers une
piftole à un noeud de ruban , ou à un bonet
pour un enfant, auquel on plaint fourvent
un mois d'inftruction : on done fans
neceffité un repas de dix piftoles à cinq
ou fix amis , pendant que l'on refufe a
fon enfant un livre de trente fous : la vanité
dédomageant dans l'un , on croit
Fautre pure perte : oferai -je dire que le
corps obtient le fuperflu , pendant que
l'efprit n'a pas le neceffaire. Cependant fi
Pon trouve cète métode trop chere &
trop pénible , on peut la laiffer à ceux
qui auront plus de bien, plus de patience,
et plus d'envie d'avancer de bone heure
feurs enfans. Il ne faut difputer ici ni des
gouts ni des génies ; mais on peut dire en
general que la faute des éducations manquées
, vient ordinairement des parens &
A vi des
1700 MERCURE DE FRANCE
'des maitres , plutot que des enfans : j'en
apele à l'experience ; chacun critique l'éducation
des enfans de fon voifin , pendant
qu'il s'aveugle fur celle des fiens propres .
On peut d'abord faire aprendre aux enfans
come à des peroquets , à prononcer
les voyeles & les confones ; et
par leur
nomination faire entrer les fons de la lan
gue françoife par l'oreille , avant que de
leur en montrer la figure aux ïeux : on
metra par là en exercice les organes de
la parole , fur tout fi l'on a foin de pro
noncer à haute voix lés fons de notre lan
gue fimples ou compofés. Et fi l'on s'aper
çoit que l'enfant ne prononce pas
facile
ment certaines letres de l'A BC , ou que
par le défaut de fes organes il articulef'une
pour l'autre , ou qu'enfin il ne foit
pas fidele écho , il eft bon pour lors de
repeter fouvent devant lui diftinctement
& à haute voix les fons qu'il ne peut exprimer
; et de ne lui point faire dire les
letres qu'il articulé en la place de cèles
qu'on lui demande : ce qui a fouvent leu ›
dans la prononciation du chè françois &
des letres C , R , G ; Z ; S , &c. Quand un
enfant en parlant prononce mal certaines
letres , et qu'il articule la foible pour la
forte 3 non -feulement il faut le reprendre,
mais il eſt bon encore d'éloigner de lui les
domeftiques qui ont le mème défaut ; fans
qui
A O UST . 1730. 170.1 °
quoi l'enfant rifque de conferver toujours
les prononciations vicieufes que pou
roient lui doner des gouvernantes ou des
valets de chambre..
Y.
e
Des cartes à jouer fans figures,fans poins;
& blanches des deux côtés , feront plaifir
à un enfant de deux ans ; mais s'il y a
des figures , des poins , & des letres , le
plaifir en fera plus grand . On peut donc
prendre des cartes au dos defqueles on
metra d'abord au milieu l'ABC , pour
inftruire & divertir un petit enfant ; l'on
dit au dos & au milieu des cartes , parce
que dans la fuite en fefant travailler au
bureau tipografique , on emploîra le haut -
& le coin ou l'angle du dos des cartes, pour
marquer les abreviations des mots No.
M' , M , M , S ' , S ", 3 ° , &c. ce qui
fait voir la neceffité de cete diftinction . Il
eft mieux de ne pas employer les cartes
à figures, et de choifir feulement les cartes
à poins , fupofé qu'on ne veuille pas en
faire faire exprès de toutes blanches &
petites come cèles des étrenes mignones ;
les poins des cartes peuvent encore fervir
à conter depuis un jufqu'à dix , ce qui
eft beaucoup pour un enfant de deux à
trois ans , puifque des peuples entiers
n'exprimoient , dit- on , les fomes au-delà
de ce nombre qu'en ouvrant plufieurs fois
les mains, Un enfant amufe de bone heure
Par
1702 MERCURE DE FRANCE
par ce jeu de letres , s'y livre avec plaiſir, &
par imitation voyant l'action & l'exemple
des autres il n'en conoit pas la raifon , il
n'y fent aucune peine , et c'eft ce que l'experience
perfuadera mieux que de fimples
raifonemens.
On doit paffer d'un objet à un autre , et
du fimple au compofé : c'eft pourquoi il
ne faut d'abord qu'une letre au milieu
d'une carte , començant par les voyeles
avant que de paffer aux confones , et employant
les grandes letres avant que de
doner les petites. Des cartes avec les letres
donées à deviner , ont l'air d'un jeu plu
tôt que
d'une étude : on comence la premiere
leçon par les cinq voyeles , à caufe
qu'elles font plus faciles à prononcer. On
a , par exemple,un jeu de vint - cinq cartes,
favoir cinq cartes marquées d'un A ; cinq
cartes marquées d'un E ; autant pour
chacune des autres voyeles, J, O, U : après
quoi l'on bat les cartes , on coupe & l'on
fait nomer les letres à l'enfant. Dans la
fuite , pour diminuer le nombre des carres
& rendre la leçon ou le jeu plus utile ,
on marquera cinq cartes chacune avec les
cinq voyeles , favoir les quatre coins avec
A, E , O , V , et le milieu avec Ƒ' , pour
la leçon des cinq voyeles , et l'on tournéra
la carte de l'autre fens quand on vou
dra y montrer les cinq petites voyeles à
côté des grandes, Quand
A O UST . 1730. 1703
Quand l'enfant fait le jeu des cinq voyeles
A , E , 1,0 , V , on y joint une carte
du jeu des confones prifes au hazard entre
cèles qu'il prononce le mieux , fans
s'affervir à l'ordre abecedique : on peut
donc augmenter le jeu en ajoutant la carte
du B , du D , & c. et doner à la confonet
fon nom réel & efectif au lieu du nom
vulgaire , lorfqu'il peut induire en erreur.
Puifqu'on ne done plus les noms
d'Aleph , Beth , & d'Alpha , Beta , &c.
aux caracteres de l'a b c , latin & françois
, l'auteur a cru pouvoir fe fervir des
mots abe ce & abecedique , au lieu des
mots alfabet et alfabetique , afin de
ne pas faire à de petits enfans un mistere
d'une chofe auffi fimple. Après avoir
donc comancé par le jeu des cinq voyeles
A, E ,J , O,U , à caufe de leur prononciation
aifée ; il s'agit de paffer aux confones,
et de leur doner le nom qui leur convient
le mieux , par raport à l'ufage & à
Péfet de ces mèmes letres combinées avec
les autres , d'abord on done un nom pro-
-pre , réel & efectif d'une filabe , à là letre
, fi elle n'eft employée que pour un
fon , ou qu'elle ait un nom particulier ,
et non comun aux autres , come Be , De ,
Fe , He, Le , Me , Ne , Pe , Re , Ve , Ze,
و
c. Il faut donc , à l'exemple des Muficiens
, doner aux letres feules ou combinées
1704 MERCURE DE FRANCE
nées le fon qu'elles exigent & qu'elles reçoivent
, fort ou foible , felon l'endroit
où elles font placées ; affervir les caracteres
aux fons , er non les fons aux caractéres
; continuer de la forte l'ufage des
combinaiſons ; imiter les Muficiens qui
content pour rien l'erreur & le nom de
la note , pourvu que l'on prène le ton ,
et que l'on chante jufte l'intervale dont
il s'agit dans la leçon qu'un écolier aprend
à dechifrer , ou à folfier , pour épeler ,
par exemple , les mots cacus , gigas , & c.
on dira ce , e , cæ ; qu , u , ce ; qus. cæcus;
je, i gi gu , a , ce , gas , gigas , & c .
-
Il femble que l'é muet devroit fervir ,
pour ainfi dire , d'ame aux confones
plutot qu'une autre voyele ; cet e muet
n'eft qu'une émiffion de voix qui foutient
cète confone ; et fans l'apui de cete émiffron
de voix ou e muet , les confones frnales
, ou fuivies d'autres confones , re
fauroient ètre prononcées. La voyele e é- -
tant plus aifée à prononcer & moins mar
quée que les autres , paroit ètre préferable
pour l'élifion néceffaire. En lifant ou épolant
, par exemple , le petit mot flos , l'enfant
qui neconoit que les letres& leur va
leur réele , par leur veritable nom , dira
felon cete métade fe , leo , ce , lefquels
uatre fons aprochent plus du vrai fon
qu mot flos , que les fons fuivans , effe : 25
ella
AOUST.. 1730. 1705
elle , o , effe , de la metode vulgaire , et
pour lire le grand mot flabellifer , l'enfant.
qui ne conoit que les letres & leur valeur
réele , par leur veritable nom , dira felon
cete metode fe , le , a , be , le , le , i ,fe, re,
lesquels neuf fons aprochent bien plus du
vrai fon du mot flabellifer, que les fons
fuivans , effe , elle , a , be , e , elle elle , i
effe , e, erre. On laiffe à l'oreille du lec
teur équitable à decider laquelle des deux
manieres d'apeler les letres , rend plus facilement
, et immediatement le fon de flos
& de flabellifer. Dans la premiere metode
en nomant les letres rapidement on lit ,
dans la derniere , on a beau les apeler tres
vite , on eft obligé de fuprimer une partie
des letres & des filabes inutiles dans les
noms faux & vulgaires des letres pour
avoir le veritable fon , cherché , deviné
ou dechifré par tradition & par routine ,
plutot que par des principes qui le produifent.
L'auteur cependant fe fert de l'é
fermé pour nomer les letres en latin, quoiqu'il
fache qu'il feroit beaucoup mieux de
n'employer que l'e muet,ainsi qu'il le fera
faire en françois ; mais les latins ne conoiffoient
pas expreffément l'ufage de l'e
muet ; il femble meme qu'il aproche fort
de la voyele françoife en ou de l'e muet
foutenu ; on s'eft donc éloigné le moins
qu'il a été poffiblo de la métode vulgaire
lorfque
1
1706 MERCURE DE FRANCË
lorfque l'on a pu s'en fervir par raport aur
but principal de faciliter la lecture aux enfans
. Quoique la prononciation de la langue
latine foit morte,on ne peut pas douter
qu'ele n'ût des e diferens & plus ou
verts les uns que les autres.
Lorfqu'un enfant eft ferme fur l'A , B,
C, des grandes letres de la premiere , de
la fegonde & de la troifieme leçon du lìvre
de l'enfant, il aprendra presque de lui
mème les petites letres fi on les ajoutefur
les mêmes cartes à coté des grandes ; come
Aa , Bb , & c , de la quatriéme leçon ;
après quoi on lui montrera feparément
les petites letres de la cinquiéme leçon , le
tout , peu à peu , fans impatience , en badinant
& prenant le bon moment de
l'enfant . Pour faciliter ce petit exercice ,
on peut fe fervir des memes cartes dont
on a joué pour les grandes letres ou capitales
; un enfant voit avec plaifir écrire
le petit a à coté du grand 4 : & ainfi
de toutes les letres : il afectione les cartes
qu'il voit preparer pour lui ; la foibleffe ,
fa legereté & la vivacité d'un enfant de
deux à trois ans , ne permetent pas de
lui montrer les letres dans les livres des
A , B , C, ordinaires ; les letres en font
ordinairement trop petites , trop ferées &
en trop grande quantité dans la meme
page ; c'est pourquoi l'auteur a fait remarquer
AOUST. 1730. 1707
marquer qu'on metoit fouvent un enfant
trop tard à l'A , B , C , et trop tôt fur
les livres ; un enfant eft pour lors plus
embaraffé qu'un home qui vèroit une
grande page remplie de petits caracteres
inconus , arabes ou chinois.
L'on peut avoir des A, B , C , en noir ,
en rouge , en bleu & en autant de couleurs
que l'on voudra , cete diverfité eſt
toujours à l'avantage de l'enfant : on peut
les employer indiferament au comancement
; mais dans la fuite les letres noires
& les rouges , ferviront pour diftinguer
le romain & l'italique , le latin & le
françois , dans la compofition à faire au
bureau tipografique.
Quand l'enfant eft affuré fur toutes les
letres , l'on peut avoir un a , b , c , capital
fur un carton , fur de la toile cirée ou
non cirée , fur des ardoifes , fur un tableau
, fur un placard , fur un écran , fur
an éventail , für des canevas , & c . felon
le lieu , la faifon , les perfones & les facilités
que l'on a pour cet exercice : mais
le jeu des cartes marquées d'une letre
l'emporte fur tous les autres jeux. L'on
peut placarder des Aa , B'b , &c. à
la hauteur de l'enfant , deriere ou devant
certaines portes où il paffe & repaffe
, le tout felon la fituation de fon
apartement ou de ceux qu'il parcourt ; ce
que
1708 MERCURE DE FRANCE
"
que l'on obfervera également pour les combinaifons
du'ab , eb , ib , ob , ub , & c. ba,
be , bi , bo , bu , & c. bla , ble , bli , blo ,
blu , &c. bra , bre , bri , bro , brú , & c.
l'on peut
écrire en gros caracteres
ou faire imprimer fur de grandes feuilles
2 pouvoir coler fur des cartes , des cartons
, ou dans des quadres propres à orner
la chambre de l'enfant.
que
A mesure que le jeu de cartes dont on
joue avec l'enfant groffit d'un côté , on
le diminue de l'autre , en ne laiffant
qu'une ou deux cartes de la meme letre,
juſqu'à ce que l'A , B, C , foit reduït
à une feule carte pour chaque letre fimple
ou double , grande ou petite , &c. Les
cartes retranchées du gros jeu fervent à
un autre joueur ; car l'enfant liroit dix a,
b, c , de fuite prefentés par dix perfones
plus volontiers & avec plus de plaiſir
qu'il n'en liroit trois prefentés par le
meme joueur. Un enfant's'imagine enfuite
que chacun a für foi de pareils jeux ,
et les demande avec importunité ; c'eft
pourquoi on fe les prere à l'infçu de l'enfant.
On done auffi les letres à deviner
aux perfones prefentes , qui voulant bien
fe prêter au badinage inftructif , afectent
de mal nomer les lètres; l'enfant triomfe
de pouvoir reprendre , car la vanité precede
la parole , et l'on doit metre tour à
profit.
AOUST. 1730. 1709 .
profit. Pour augmenter le jeu des cartes
de l'A , B , C , on poura y ajouter le jeu
des petites letres , et comancer par celes
qui ont prefque la meme forme & figure
que leurs capitales ; par exemple , Cc ,
Ĵj , Kk , Pp , SS , Vv , Yy , Zz ,
&c. et paffer enfuite aux autres letres , fans
s'affervir à l'ordre abecedique.
Si le public goutoit cète metode , on
pouroit avoir des A, B, C, fur des jetons,
fur des fiches à jouer , fur des dés , tant
pour les fons que pour les lètresson pouroit
mème faire des jeux.come ceus de l'oie , de
la chouete , des dames , & c. chacun peut,
felan fon gout & fon imagination , faire
mieux que ce que l'auteur propofe , obfervant
toujours de varier & de confulter
auffi le gout de l'enfant , fon inclination
& fon plaifir , qui font dans un fens la
baze de ce petit fifteme. Ceux qui voudront
fe fervir de cete metode dans les
maifons particulieres doivent avoir les
letres de l'A , B , C , imprimées ou écrites.
On en peut découper & les coler
fur des cartes à jouer qu'on achete à la
livre. Mais come tout le monde n'a pas
ocafion de trouver ou de faire de femblables
caracteres , il feroit beaucoup mieux.
que les imprimeurs ou les cartiers en
vouluffent acomoder le public , n'employant
pour cela que les cartes ou les
cartons
1710 MERCURE DE FRANCE
cartons de rebut. En atendant l'introduction
de cet ufage , et que l'on goute la
metode propofee , on peut s'adreffer aux
religieux qui ont des A , B , C , à jour
fur des plaques de cuivre. On trouve
encore de ces caracteres à jour dans les
églifes catedrales ou collegiales des provinces.
Le plus court fera d'en faire acheter
à Paris chés les ouvriers qui en font,
alors il fera aifé de faire imprimer tout
de fuite vint ou trente A , B , C , imprimant
vint & trente A , fur autant de
cartes rangées fur une table ; enfuite vint
ou trente B , & tout l'A, B , C , de la
meme maniere. Un domeftique peut être
d'abord mis au fait de cète petite imprimerie
; et cete ocupation , aux ïeux de l'enfant
produira autant de bien que produifent
ordinairement de mal l'oifiveté ,
les mauvais difcours & les mauvais exemples
des perfones chargées de l'enfant.
و
On pouroit fe fervir utilement de cète
metode dans les petites écoles où l'on n'envoie
bien fouvent les enfins que pour y etre
affis & en etre debaraffé lorfqu'on veut
etre libre chés foi , ou pouvoir aler perdre
ailleurs fon tems & fon argent. Si l'on
vouloit donc fuivre ou effaïer cète metode
dans les écoles , il faudroit metre entre'
les mains des enfans plufieurs jeux de cartes
ou de cartons literaires , & l'on pouroit
doner
AOUST. 1730. 1711
doner leçon à plufieurs enfans à la fois ,
ce qui exciteroit , & entretiendroit parmi
eux une noble émulation literaire . Les
écoles de petites filles que tienent les dames
religieufes, pouroient auffi mieux que
perfone faire l'effai de cete metode. Ou
tre les jeux de cartes , marquées de letres ,
ces dames pouroient avoir des A, B , C ,
des ab , eb , ib , ob , ub , &c. ba , be , bi
bo , bu , &c. fur des cartons ou fur des tableaux
exprès , que l'on montreroit aux
enfans come des curiofités. Une leçon publique,
et la démonftration des letres & des
fons de la langue françoife , feroit plus
agréable ou moins ennuyeufe pour la regente,
et mème pour les écolieres ; les murailles
de l'école doivent être le livre public
où les enfans trouveront les élémens ,
des letres , en atendant qu'ils foient en
état de fe fervir d'un livre tel que l'au-,
teur le propoſe , et qu'il a tâché de faire
exprès.Si les perfones zelées & charitables
qui dirigent les écoles des pauvres , n'étoient
pas fi efclaves des métodes vulgaires
, il feroit aifé de leur faire voir combien
il y auroit à gagner en fuivant la mérode
propofée ici .
Lorfqu'un enfant prend gour à l'exercice
du jeu abecedique , il faut lui doner,
une caffete habillée ou couverte de letres
dans laquelle il puiffe tenir les jeux de
carte s
1712 MERCURE DE FRANCE
cartes qu'on lui fait & qu'on lui done ;"
il eft bien-aife d'avoir la proprieté des
chofes , et la crainte d'être privé de ce petit
meuble peut fervir quelquefois à r'animer
le gout literaire. Cete caffete a paru
neceffaire , et l'on a cru pouvoir en faire
fervir les faces aux leçons de l'enfant.:
c'eft-là fon premier livre , ou du moins
c'en font les premieres pages. Si l'on s'amufe
avec des écrans & des éventails .
pourquoi des enfans ne s'amuferoient - ils
pas avec cète caffete ? Ils ont en petit le
mélange de toutes les paffions ; on doit les
étudier , les tourner à leur avantage , &
metre les enfans en état de montrer les
letres à leurs petits freres ou petites foeurs
s'ils en ont , come a fait le petit Goffard ,
cité dans la letre inferée dans le Mercure
de Juillet 1730. Rien n'anime tant un enfant
que de fe voir des écoliers. Le petit
Candiac montroit à lire à des enfans deux
fois plus agés que lui .
Il faudra auffi doner à l'enfant un petit
bureau come ceux de la Pofte , fur lequel
il puiffe ranger toutes les letres qu'il tirera
de la caffeté , & qu'il nomera plufieurs
fois , en continuant feul ce badinage ,
meme avec encor plus de plaifir s'il y a
quelque fpectateur qui applaudiffe & qui
done du courage . Par le moyen de ce bureau
, on peut épargner aux enfans des
princes
AOUST. 1730. 1713
princes , et des grans feigneurs bien de la
peine , bien du dégout & bien du tems ,
en fefant travailler au bureau du PRINCE &
devant LUI , quelque digne enfant drelé
pour cet inftructif & amulant exercice .
L'auteur donera fur tous les fons, quelques
exemples de la maniere dont on doit
faire apeler les letres en commençant à
compofer , à imprimer & à lire, felon cete
metode . Car dès le premier jour de l'exercice
, on peut faire l'un & l'autre . On donera
des exemples faits exprès à l'égard
des lètres dont on a un peu changé le
nom , en faveur du fon & de la valeur
réelle & efective des caracteres ; et c'eft
pour cela que l'auteur a compofé des lignes
de quelques mots latins ou arbitraires,
moins foumis aux règles ordinaires de
la lecture ; car d'ailleurs il n'eft prefque
pas neceflaire d'épeler , quand on fuit la
metode des fons exprimés par une filabe ,
qui réponde au veritable fon local des letres
& des caracteres fimples & doubles .
Nous aprenons à parler machinalement
par l'articulation & par la converfation ,
mais pour la lecture & l'écriture , il faut
quelque chofe de plus , c'eft un art qu'on
peut & qu'on doit perfectioner en tâchant
de le rendre plus aifé , plus agréable
& plus utile. Cet art eft la clé des
fiences , qui font le bonheur de toutes
B
log
1714 MERCURE DE FRANCE
les nations policées , et c'eft en vue de l'utilité
publique , que l'auteur done l'heureux
effai de cete metode. Il eft prefque
impoffible de montrer à lire par principes
, il y a trop de bizarerie dans l'ufage
des letres, et encore plus dans l'ortografe.
On eft donc réduit à la routine , mais il
ne s'enfuit pas qu'on ne la puiffe rectifier
en donantune métode pour tout ce qui en
eft fufceptible , et réduifant aux princi
pes tout ce qui peut abreger & perfectioner
l'art de montrer les letres aux petits
enfans. On fe ate de l'avoir fait
d'une maniere heureufe & facile , en forte
que les plus grandes dificultés , et prefque
toutes les bizareries de l'ufage fe trouvent
& s'aprenent tres facilement par
l'exercice ou par la pratique des principes
qu'on a donés pour l'ufage du bureau
tipografique.
On ne fauroit, au refte, trop recomander
aux perfones qui montrent les letres aux
enfans, de les faire paffer peu à peu & par
degrés aux filabes les plus dificiles , ce
qui eft , je penfe , une fuite de la vraie metode
de montrer à lire , néanmoins outre
le livre ordinaire , on en doit de tems en
tems prefenter d'autres aus enfans , leur
faire dire les letres , les filabes & les mots
â l'ouverture du livre , et ne pas imiter
seux qui ne favent lire que dans un livre ,
preuve
A O UST. 1730. 1715
preuve de la pure routine & de la mémoire
locale qui font toute la fience d'un
enfant mal montré.
-
Un autre exercice agréable & inftructif
c'eft de faire deviner à un enfant la premiere
letre de chaque mot qu'on lui dit
à haute voix ; et enfuite la fegonde , la
troifiéme , et les autres letres de chaque
filabe des mots , fur tout les confones
initiales , C , G , J , S , T, V , X , Y, Z ,
&c. on en a fait l'experience fur un enfant
de trois ans & trois mois , il n'en
manquoit pas une des initiales , et devinoit
facilement les autres dans de petits
mots. Il faut cependant remarquer
que les voyeles étant plus fenfibles que les
confones , elles font auffi plus aifées à deviner
; c'eft pourquoi l'enfant de trois ans
qui conoit bien les letres , fi on lui demande
, par exemple , la premiere letre
ou le premier fon d'un des mots bale
vile , fote , lune , &c dira que c'eft l'a , l'i ,
l'o , ou l'u. Ces confones initiales font peu
d'impreffion fur les organes de l'enfant ;
la cadence & la tenue en fait de muſique ,
la quantité grammaticale , ou la durée du
fon , ne tombent que fur le fon des voyeles
, & non fur celui des confones : il faut
donc montrer à l'enfant l'art de trouver
la confone , après qu'il a fu trouver la
voyele , et pour cela il fufit de lui apren-
Bij dre
>
1716 MERCURE DE FRANCE
dre à fubftituer la voyele e à la place de
l'autre voyele devinée ,, par exemple ,
changeant en e l'a du mot bale , on dira bele,
et l'enfant fent pour lors la filabe initiale
be , ou le nom doné au caractere b . Cela
eft fi vrai , que fi l'on demande à l'enfant
la premiere letre d'un des mots benir, ceci ,
denier , fenètre , qualité , &c . il répondra
fans hefter que c'eft le be , le ce , le de ,
Le fe,le ka & c. & il eft bon de remarquer ici
l'utilité des noms Ceke , feja , He , Gega,
Ve , &c. donez aux letres C , J , H , G ,
V , puifque c'eft à l'aide de ces dénominations
que l'enfant aprend à diftinguer &
à défigner le fon des letres & des mots
qu'on lui prononce : c'est donc par le
moyen de la voyele auxiliaire ou empruntéc
l'enfant
que
aquerra dans peu la facilité
de deviner également les confones &
les voyeles ; cela paroitra clair & démontré
par la pratique de cète métode qui enfeigne
en peu de tems l'ortografe de l'oreille
ou des fons , en atendant cele des
ïeux , ou de l'ufage .
Avant l'age de trois ans & demi le petit
CANDIAC favoit diftinguer & dicter
tous les fons des mots qu'on lui prononçoit
en latin ou en françois , aïant aquis
P'ortografe des fons avec la parole ; ce
qu'il n'auroit pas fait s'il n'avoit jamais û
que des ABC ordinaires , et qu'il ût apelé
les
AOUST . 1730. 1717
les confones f, g , h , j , l , m , n , r , f, v ,
x, y , z, &c. du nom vulgaire de plufieurs
filabes , nom qui induit en erreur , qui
éloigne du bon & vrai fon , et qui en
fournit un faux ou captieux pour la fubftitution
neceffaire dans l'art d'épeler : par
exemple, dans le mot cacumen , la routine
ordinaire dit , fe , a , ka ; fe , u , qu , cacu;
lieuque
au
feemme
, e , enne , men , cacumen ;
la métode de l'auteur l'on dira ka , a , ka;
qu , u , qu ; cacu , me , e , men ; cacumen ,
&c. Il n'y a point d'oreille qui ne ſente
en dépit des feux , la fuperiorité de cète
métode fur la métode vulgaire , on le
fera voir plus au long en montrant à lire
du latin & du françois,
Pour imprimer cet ABC , on croit qu'il
fera bon d'y metre des filabes & des mots
latins fans fuite ni fens , plutot que de
faire imprimer en filabes disjointes ou divifées
les mots des prieres que l'enfant
n'entend point & qu'il retient ailément ,
fur tout s'il récite déja les mèmes prieres
foir & matin. Les maitres , les parens &
les enfans en font les dupes , quoique
d'une maniere diferente. Cependant pour
confacrer les prémices du favoir de l'enfant
, on poura imprimer les prieres latines
après quelques pages de filabes choifies
exprès,pour faire lire peu à peu & par
degrés les principales dificultés des mots
B iij
ou
1718 MERCURE DE FRANCE
ou des filabes . Aïant imprimé des monofilabes
féparés les uns des autres , il ne
fera pas enfuite neceffaire de féparer ainſi
les filabes du Pater , de l'Ave & du Credo,
&c. come on le fait peut-être mal- à - propos
dans les livres ordinaires des ABC.
La priere eft un exercice fi férieux & fi
néceffaire , qu'on ne fauroit trop tôt y
acoutumer les enfans ; mais par respect
pour la priere mème , on ne devroit pas
d'abord les metre à cète lecture , de crainte
de trop de routine , et de pure articulation
: il feroit donc mieux après l'A
BC françois de faire imprimer en deux
colones les prieres en latin & en françois
afin que l'enfant les comprit plutot les
lifant & les récitant en chaque langue..
Fermer
Résumé : TROISIÉME LETRE sur le Livre anoncé sous le titre de la BIBLIOTEQUE DES ENFANS, ou les premier élemens des letres.
Le texte du Mercure de France de 1716 présente une méthode pédagogique innovante pour enseigner la lecture et l'orthographe aux enfants. Cette méthode repose sur la substitution d'une voyelle connue à une voyelle inconnue dans les mots, permettant ainsi à l'enfant de prononcer correctement les syllabes initiales. Par exemple, en changeant l'a en e dans le mot 'bale', on obtient 'bele', ce qui aide l'enfant à identifier la lettre b. Les noms donnés aux lettres, tels que 'Ceke' pour C et 'feja' pour J, facilitent la distinction et la définition des sons des lettres et des mots. Cette approche permet à l'enfant d'acquérir rapidement la capacité de deviner les consonnes et les voyelles. Le texte cite l'exemple de Candiac, qui, avant l'âge de trois ans et demi, savait distinguer et dicter les sons des mots en latin et en français grâce à cette méthode. En revanche, les méthodes traditionnelles, qui utilisent des noms vulgaires pour les consonnes, induisent en erreur et éloignent du bon son. Le texte critique ces méthodes, soulignant qu'elles ne permettent pas aux enfants de maîtriser correctement la prononciation des lettres. Pour enseigner la lecture, le texte recommande d'imprimer des syllabes et des mots latins sans suite ni sens, plutôt que des prières que l'enfant ne comprend pas. Les prières latines peuvent être ajoutées après quelques pages de syllabes choisies pour faciliter l'apprentissage des principales difficultés des mots ou des syllabes. De plus, il est suggéré d'imprimer les prières en latin et en français en deux colonnes pour que l'enfant les comprenne mieux en les lisant et en les récitant dans chaque langue. En résumé, cette méthode pédagogique propose une approche ludique et interactive pour enseigner la lecture et l'orthographe aux enfants, en utilisant des substitutions de voyelles et des noms spécifiques pour les lettres. Elle vise à rendre l'apprentissage plus efficace et compréhensible pour les jeunes élèves.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
2
p. 92-129
SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
Début :
On a vu comment M. Rousseau s'y est pris pour nous prouver que la Tragédie [...]
Mots clefs :
Molière, Comédie, Jean-Jacques Rousseau, Homme, Misanthrope, Vertu, Théâtre, Gens, Vice, Vices, Ridicule, Caractère, Moeurs, Monde, Honnête, Comique, Fripons, Pièce, Nature, Hommes, Mépris, Vicieux, Personnage, École, Société, Vérité, Avare, Enfants, Traits, Public
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
SUITE de l'extrait de la Lettre de M.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113
・
t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
Rouffean de Geneve à M. d'Alembert ,
fur les Spectacles.
ONNa vu comment M. Rouffeau s'y eſt
pris pour nous prouver que la Tragédie
allume en nous les mêmes paffions dont
elle prétend infpirer la crainte , & qu'elle
nous conduit aux crimes dont elle veut
nous éloigner.
DECEMBRE . 1758 .
93
Les moeurs de la Comédie lui femblent
encore plus dangereufes , en ce qu'elles
ont avec les nôtres un rapport plus immédiat.
« Tout en eft mauvais & pernicieux ,
» tout tire à conféquence pour les fpecta-
» teurs ; & le plaifir même du comique
étant fondé fur un vice du coeur hu-
» main , c'eſt une fuite de ce principe , que
plus la Comédie eft agréable & parfaite ,
plus fon effet eft funefte aux moeurs . »
199
و د
"
Pour fe concilier avec M. Rouſſeau , il
ne fuffit donc pas d'avouer que le théâtre ,
quoique purgé de fon ancienne indécence,
n'eft pas encore affez châtié ; que Dancourt
, Montfleuri & leurs femblables ,
devroient en être à jamais bannis ; qu'en
un mot le feul comique honnête & moral
doit être donné en fpectacle. Si M. Rouffeau
n'eût dit que cela , il eût penſé comme
tous les honnêtes gens ; mais ce n'étoit
pas affez pour lui tout comique fans
diftinction eft , s'il faut l'en croire , une
école du vice : il n'en connoît point d'innocent.
Il n'eft donc pas queftion d'examiner
s'il y a des Comédies repréhensibles
du côté des moeurs ; mais s'il y a des Comédies
dont les moeurs foient bonnes , &
les leçons utiles .
M. R.
commence par vouloir prouver
l'inutilité de la Comédie. " Imaginez la
94 MERCURE
DE FRANCE .
" Comédie auffi parfaite qu'il vous plaira
( & ceci eft commun aux deux théâtres ) ,
» où eft celui qui , s'y rendant pour la premiere
fois , n'y va pas déja convaincu de
» ce qu'on y prouve ? »
Celui qui n'en eft pas convaincu , eft ,
lui dirai-je , un orgon aveuglément prévenu
pour un tartufe , un jaloux qui ne
voit de fûreté pour fon honneur que dans
une tyrannie odieufe , un avare qui croit
trouver l'équivalent de tous les biens dans
un tréfor qui fera fon fupplice , un mari
livré à une feconde femme qui lui fait
haïr fes premiers enfans , & qui le flatte
pour le dépouiller. Voilà les gens qui vont
au fpectacle le bandeau fur les yeux , &
qui en reviennent capables de réflexions
falutaires , à moins de les fuppofer imbécilles
. De ce que la Comédie fe rapproche
du ton du monde , M. R. conclut qu'elle
ne corrige point les moeurs. « Un laid vifage
ne paroît point laid à celui qui le
» porte. Que fi l'on veut corriger les
» moeurs par leur charge , on quitte la vraifemblance
& la nature , & le tableau ne
» fait plus d'effet . C'eft attaquer la Comédie
dans fon effence ; & fi cette propofition
, légérement jettée , étoit vraie dans
fes deux points , l'inutilité de la Comédie
àl'égard des moeurs , feroit démontrée.
"
DECEMBRE. 1758. 95
Un laid vifage ne paroît point laid à celui
qui le porte. Quand cela feroit comme cela
n'eft pas , de bonne foi cette comparaiſon
peut-elle être pofée en principe ? La laideur
& la beauté font arbitraires jufqu'à un cer
tain point ; il y a du préjugé , de la fantaifie
, du caprice même dans l'opinion
qu'on en peut avoir. Mais en eft- il ainfi
des vices & furtout des vices auxquels le
Public attache le ridicule & le mépris ? Si
le vicieux fe méconnoît au théâtre , il fe
méconnoît encore plus dans un difcours
de morale , & dès-lors toute instruction
générale devient inutile , ce que M. R. n'a
certainement pas prétendu. A l'égard du
théâtre , rappellons- nous ce qui s'eft paffé
dans la nouveauté du tartufe . Croira- t'on
que les faux dévots avoient du plaifir à s'y
voir peints ? croira- t'on que l'ufurier fe
complaife dans le miroir de l'avare ? Voilà
les vicieux bien à leur aife , s'ils aiment
à fe voir tels qu'ils font ! Mais du moins
n'aiment- ils pas à être vus dans cette nudité
humiliante . Leur raifon a beau être
corrompue au point de les juftifier à euxmêmes
, ils fçavent , comme l'avare d'Horace,
qu'ils font la fable & la rifée du peuple
, & ils fe cachent pour s'applaudir,
D'où il réfulte deux fortes de bien , l'un
qu'au défaut de la vertu , le defir de
96 MERCURE DE FRANCE.
f'eftime publique , la crainte du blâme &
du mépris tiennent le vice comme à la
gêne ; l'autre , que l'exemple en eft moins
contagieux ; car l'attrait du vice a pour
contrepoids la peine de l'humiliation , à laquelle
l'orgueil répugne , Eft -ce là , me direz
- vous , faire à la vertu des amis défintéreffés
Hé non , Monfieur , nous n'en
fommes pas là. Peu de gens aiment la vertu
pour elle- même. Il faudroit , s'il eft permis
de le dire , prendre la fleur de l'efpece humaine
pour en former une république, qui
feroit peu nombreuſe encore .
La Comédie prend les hommes tels
qu'ils font partout , & à Geneve comme
ici , c'est- à- dire fenfibles à l'eftime & au
mépris de la fociété , n'aimant point du
tout à fe donner en dérifion , & allez malins
pour fe plaire à voir répandre fur autrui
le ridicule qu'ils évitent. Si les moeurs
font fidélement peintes fur le théâtre comique
; fi les vices & les trayers en font
les méprifables jouets , la Comédie peut
donc avoir fon utilité morale , comme la
cenfure des femmes de Geneve . Que l'on
médife fur le théâtre on dans un cercle ,
c'est toujours la malignité humaine qui
fert d'épouventail au vice , avec cette différence
qu'au théâtre, on peint les vicieux,
& que dans un cercle , on les nomme.
J'avoue
DECEMBRE. 1758.
97
J'avoue que fans ce fonds de maligne
complaifance
, qui fait qu'on s'amufe
des ridi
cules d'autrui , la Comédie
feroit
infipide
& par conféquent
infructucafe
: auffi ne
feroit-elle pas foufferte
dans une fociété
toute
compofée
de vrais amis. Mais tant
que les femmes
fe plairont
à médire
de
leurs maris & de leurs égales , tant que
les hommes
fe plairont
à voir dans leurs
femblables
des travers
qu'ils n'ont pas euxmêmes
, tant qu'il y aura dans le monde
un amour-propre
envieux
& malin
, la
Comédie
aura
l'avantage
de démafquer
,
d'humilier
les vices , & de les livrer ent
plein
théâtre à l'infulte des
fpectateurs
.
·
Mais « fi on veut les corriger par leurs
charges , on quitte la vraifemblance &
la nature , & le tableau ne fait plus
» d'effet. »
30
La peinture du théâtre eft une imitation
exagérée ; mais voici comment. Moliere
veut peindre l'Avare , chacun des traits
doit reffembler , c'eft- à- dire que l'avare ne
doit agir & penſer fur la fcene que comme
il penfe & agit dans la fociété. Mais l'action
théâtrale ne dure que deux heures , &
l'art de l'intrigue confifte à réunir , fans
affectation , dans ce court efpace de temps ,
un affez grand nombre de fituations pour
engager naturellement le caractere de
ES
C.
98 MERCURE DE FRANCE.
· 56 ,
l'avare à fe développer en deux heures ,
comme dans la fociété il fe développeroit
en fix mois. Ce n'eft la que rapprocher les
traits qui doivent former fon image . De
plus , comme la Comédie n'eft pas une
fatyre perfonnelle , & que non feulement
un vicieux , mais tous les vicieux de la
même effece, doivent le reconnoître dans
le tableau , le Peintre y réunit les traits
les plus forts du même vice , répandus dans
la fociété , mais tous copiés d'après nature,
Qu'importe la vérité de l'imitation
» dit M. Rouffeau ,
› pourvu que l'illufion
» y foit » L'illufion n'y feroit pas fil'imitation
n'étoit pas vraie. Quand eſt- ce en
effet que ceffe l'illufion ? Dès qu'il échappe
au Poëte ou à l'Acteur quelque trait qui
n'eft pas dans la nature , c'eft-à- dire , quelque
trait qui contredit ou qui force le caractere,
Et comment nous appercevonsnous
que le caractere eft forcé. Lorsqu'il va
au delà de l'idée collective que chacun de
nous s'en eft fait d'après ce qu'il en a vu
lui même ou entendu dire . Auffi écoutez
le Parterre , quand le perfonnage qu'on
lui préfente s'éloigne de la vérité . Cela eſt
trop fort , dit- il , cela ne reffemble à rien .
L'exagération du Théâtre fe borne donc
à multiplier les traits qui caractériſent ou
le vice ou le ridicule ; & c'eft la vérité , l'enfemble
de ces traits rapprochés & réunis ,
DECEMBRE. 1758. 99
qui nous perfuadent, à la repréſentation des
pieces de Moliere que nous avons vues, tout
ce qu'il nous peint ; l'homme vicieux feroit
donc le feul à y méconnoître fon image.
Or s'il y a quelque Cynique affez impudent
pour s'applaudir au milieu des huées ,
s'il y a quelque original affez hébêté
pour rire lui-même à fes dépens , ni l'un
ni l'autre exemple n'eft affez commun pour
paffer en regle, & l'utilité de la bonne Comédie
n'en eft pas moins fondée fur le mépris
qu'elle attache au vice , & fur la répugnance
qu'a le vicieux à fe voir en butte
au mépris. Si le bien eft nul , comme le conclut
M. Rouffeau , ce n'est donc point
pour les raifons qu'il en a données . Voyons
à préfent fi le comique remplit fon objet ,
& d'abord , avec M. Rouffeau , prenons
pour exemple Moliere. « Qui peut difcon-
» venir que ce Moliere même , des talens.
duquel je fuis plus l'admirateur que perfonne
, ne foit une école de vices & de
» mauvaiſes moeurs , plus dangereufe que
» les livres même où l'on fait profeffion de
≫les enfeigner."
99
"2
Il faut avouer que M. Rouſſeau ne nous
ménage guere , & je ne crois pas qu'on
puiffe , en termes plus énergiques , faire le
procès à notre police & à notre gouvernement.
Ce n'eft donc pas contre un babilphi
E ij
100 MERCURE DE FRANCE.
lofophique , mais contre une imputation
très- grave que je m'éleve. Il s'agit de faire
voir que depuis cent ans les peres & les
meres ne font pas affez imbécilles ou affez
pervers , & dans la capitale & dans toutes
les villes du Royaume , & dans toutes cel
les de l'Europe , où cet excellent comique
eft joué , pour mener leurs enfans à
la plus pernicieufe école du vice.
Expofons d'abord l'imputation dans
toute fa force ; je ferai diffus , je le prévois
; mais le fujet en lui-même eft affez
amufant ; la maniere dont M. Rouffeau
le traite eft affez curieufe pour rendre intéreffans
les détails inévitables où j'entrerai
pour lui répondre.
" Son plus grand foin, dit M. Rouffeau ,
» en parlant de Moliere , eft de tourner la
» bonté & la fimplicité en ridicule , & de
» mettre la rufe & le menfonge du parti
» pour lequel on prend intérêt . Ses honnê-
» tes gens ne font que des gens qui parlent;
» fes vicieux font des gens qui agiffent
99 & que les plus brillans fuccès favorifent
» le plus fouvent . Enfin l'honneur des apé
plaudiffemens , rarement pour le plus
eftimable , eft prefque toujours pour l
plus adroit.
59
و د
le
Examinez le conrique de cet Auteur ,
» yous trouverez que les vices de caractere
» en font l'inſtrument & les défauts natu
DECEMBRE . 1758. 104
» rels , le fujet ; que , la malice de l'un pu-
» nit la fimplicité de l'autre , & que les
» fots font les victimes des méchans : ce
و ر
و
qui , pour n'être que trop vrai dans le
» monde , n'en vaut pas mieux à mettre au
Théâtre , avec un air d'approbation com-
» me pour exciter les ames perfides à punir,
» fous le nom de fottife , la candeur des
» honnêtes
gens :
Dat veniam corvis , vexat cenfura columbas.
" voilà l'efprit général de Moliere , & de
» fes imitateurs. »
page
Cette
d'accufation exigeroit pour
réponſe un volume : attachons, nous aux
principaux griefs .
Il y a deux fortes de vices dans les hommes
; les uns , vices des fripons , & les autres
, vices des dupes. Quand les premiers
attentent gravement à la fociété , ils font
edieux & terribles ; le ridicule fait place à
l'infamie , & la Tragédie s'en empare :
quand ils ne portent au bien public & particulier
que de légeres atteintes , la Comédie
, qui ne doit pas être plus févete
que les Loix , fe contente de les châtier. A
l'égard des vices des dupes , ils font humiliés
au Théâtre , mais ils n'y font jamais
Alétris cette diftinction appliquée aux
exemples , va , je crois , devenir fenfible ;
E iij
102 MERCURE DE FRANCE.
elle contient toute la Philofophie de Moliere
, & ma réponſe à M. Rouffeau .
que
Le but de Moliere a donc été de démafquer
les fripons , & de corriger les dupes ;
& c'est l'objet le plus utile qu'il pût jamais
fe propofer. En effet , fuppofons qu'il n'eût
mis au Théâtre que des gens de bien , voilà
tous les fripons en paix ; au moins n'ontils
plus à craindre le fléau de la cenfure
publique qu'il n'eût mis au Théâtre
des fripons ; dès - lors la fcene comique
n'eft plus qu'une académie de fourberies :
qu'il eût mis au Theâtre des gens de bien
& des fripons , mais ceux- ci moins actifs ,
moins habiles , moins induftrieux que les
gens de bien ; la fcene comique n'auroit
eu ni vérité , ni, utilité morale , ou l'on
n'auroit pas ajouré foi à ces exemples , ou
l'honnêteté fimple & crédule eût pris pour
elle - même une confiance trompeufe :
Moliere enfin eût fait tromper que par des
fripons d'honnêtes gens éclairés , vigilans
& fages ; c'étoit donner au vice , fur la
vertu , un avantage qu'il n'a pas. Quel feroit
le fruit de ces leçons ? Que la probité
en vain fur fes gardes contre la malice &
la fauffeté , n'en peut être, quoi qu'elle falſe,
que le jouet ou la victime . C'eft alors que
le Théâtre comique feroit une école pernicieufe
par le découragement & le dégoût
DECEMBRE. 1758. 103
qu'il infpireroit pour la vertu . De toutes les
combinaiſons poffibles dans le mêlange &
le conftrate des moeurs , Moliere s'eft donc
attaché à la feule qui foit utile ; il a pris des
gens de bien, foibles , crédules , entêtés , confians
ou foupçonneux à l'excès , imprudens
même dans leurs précautions , & toujours
punis, non pas de leur bonté, mais de leurs
travers ou de leurs foibleffes : tels font le
Bourgeois- Gentilhomme , George - Dandin ,
le Malade imaginaire , les Tuteurs jaloux
de l'Ecole des Femmes & de l'Ecole des
Maris. Que l'on me cite un feul exemple où
l'honnêteté pure & fimple foit tournée en
ridicule , & je condamne la piece au feu .
Mais voyez fi l'on rit aux dépens deCléante,
dans leTartufe; aux dépens deChrifale,dans
les Femmes favantes ; aux dépens d'Angélique
dans leMalade imaginaire; aux dépens
d'Arifte dans l'Ecole des Maris ; aux dépens
même de Madame Jourdain dans le Bourgeois
- Gentilhomme Qu'eft ce donc que
Moliere a joué dans les honnêtes gens , ou
plutôt dans les bonnes gens dont on fe moque
à ces fpectacles ? L'aveugle prévention
d'Orgon & de fa mere pour un fcélérat hypocrite
; la manie de l'érudition & du bel
efprit dans une fociété d'honnêtes femmes
à qui des pédans ont tourné la tête ; le foible
d'un homme pufillanifme pour une ma-
E iv
104 MERCURE DE FRANCE.
râtre qu'il a donnée à fes enfans , & qui
n'attend que fon dernier foupir pour s'enrichir
de leur dépouille ; l'imbécille prétention
de deux jaloux à fe faire aimer de leurs
pupiles en les tenant dans la captivité ; la
fotte ambition d'un Bourgeois de paffer
pour Gentilhomme en imitant les gens de
Cour ; voilà fur quoi tombe le ridicule de
ces Comédies. Eft - ce là jouer la vertu , la
fimplicité , la bonté ? Je le demande au
Public qui fait bien de quoi il s'amuſe , je
le demande à M. R. lui- même qui peut
avoir ces tableaux auffi préfens que moi .
Tous les vices que je viens de parcourir
font , comme l'on voit , ceux des dupes ; il
n'eft donc pas étonnant que Moliere oppoſe.
à ces perfonnages des fripons adroits , &
fouvent heureux; c'eft ce qui rend ces leçons
utiles . Mais ces fripons eux-mêmes ont- ils
jamais l'eftime des Spectateurs ? Je m'en
tiens à l'exemple que M. Rouffeau a choiſi ::
c'eft le Gentilhomme qui dupe M. Jourdain
: ce perfonnage , dit M. Rouffeau , eft
l'honnête homme de la piece .
Si tout ceci n'étoit qu'une plaifanterie ,
je pafferois à M.Rouffeau la légèreté de ces
affertions ; mais lorfqu'il s'agit de prouver
à une nation entiere qu'elle eft , depuis
cent ans , fans s'en appercevoir , à la plus
dangeureufe école du vice , un Philofophe
DECEMBRE. 1758. 105
8
doit y réfléhir . Un homme donné fans ménagement
par Moliere pour un fourbe
pour un efcroc , pour un flatteur , pour un
vil complaifant , & pour quelque chofe de
pis encore , c'eft l'honnête homme de la
piece ! Eft- ce dans l'opinion de Moliere ? Il
eft évident que non . Eft- ce dans l'opinion
des Spectateurs ? En eft- il un feul qui ne
conçoive le plus profond mépris pour cet
infâme caractere ? Eft ce dans l'opinion de
M. Rouffeau lui-même ? Je ne révoque pas
en doute fa fincérité ; je ne me plains que
de fa mémoire ; mais il eût été bon , je
crois , d'avoir Moliere fous les yeux en
faifant le procès à ces pieces , afin de ne
pas altérer la vérité dans un objet de toute
autre conféquence que le Sonnet du Mifanthrope
.Quel eft donc le perfonnage honnête
de la Comédie du Bourgeois- Gentilhomme
? Madame Jourdain , une mere
de famille qui , avec le bon efprit & les
bonnes moeurs de fon état , gémit des tra-,
vers que fon mari fe donne , & lui reproche
fes extravagances. Or que M. Rouffeau
fe rappelle s'il a jamais vu rire aux dé--
pens de Madame Jourdain .
"
<<
"
Quel eft, ajoute M. Rouffeau , quel eft le
plus criminel d'un payfan affez fou pour
époufer une Demoiselle , ou d'une femme
» qui cherche àdeshonnoret fon époux ? Que
23
Ev
106 MERCURE
DE FRANCE
.
t
و د
ه د
penfer d'une Piece où le Parterre applaudir
à l'infidélité, au menfonge,à l'impudence
» de celle- ci , & rit de la bêtife du manant
99
29
puni ? Que penfer de cette Piece ? Que c'eft
»le plus terrible coup de fouet qu'on ait ja- mais donné à la vanité des méfalliances
. "
Ce n'est point à l'intention
de Moliere que
je m'attache , car l'intention
pourroit être
bonne, & la Piece mauvaife ; je m'en rappor
te à l'impreffion
qu'elle fait. De quoi s'agitil
dans George- Dandin ? De faire fentir les
conféquences
de la fottife de ce villageois ;
Moliere a donc peint fes perfonages
d'après
nature. Mais en expofant à nos yeux le vice
l'a-t-il rendu intéreffant
? a- t'il donné un
coup de pinceau pour l'adoucir & le colorer,
lui , qui fçavoit fi bien nuancer les caracteres?
a- t'il feulement pris foin de rendre cette
coquette féduifante
& fon complice intéreffant
Rien n'étoit plus facile fans doute ;
mais s'il eût affoibli le mépris qu'il devoit
répandre fur le vice , il fe fût contredit luimême
; il eût oublié fon deffein : c'est donc
pour rendre fa piece morale qu'il a peint de
mauvaiſes
moeurs ; & ceux qui lui en ont
fait un reproche , ont confondu la décence
avec le fonds des moeurs théâtrales . La
bienséance
eft violée dans la Comédie de
George Dandin , comme dans la Tragédie
de Théodore ; mais ni l'une , ni l'autre
DECEMBRE. 1758 . 107
piece n'eft une leçon de mauvaiſes moeurs.
Si quelqu'un nous attache dans cette
piece , c'eft George - Dandin lui-même , &
on le plaint comme un bon homme , quoiqu'on
en rie comme d'un fot. J'avoue que
la pitié n'eft pas bien vive , quand elle permet
de rire ; mais auffi fa fituation n'eft-·
elle pas affez cruelle dans notre opinion ,
pour nous affliger fenfiblement ; & nous
fçavons qu'il eft des fituations humiliantes
dont les bonnes gens fe confolent.
Ce qui a fait , je crois , que M. R. s'eft
mépris fur l'impreffion de ces Comédies ,
ce font les applaudiffemens. Mais il nous
ſuppoſe bien vicieux nous-mêmes, s'il nous
accufe d'approuver tout ce que nous applaudiffons.
Il a entendu applaudir à ces
mots d'Atrée : « Reconnois- tu ce fang ? »
Et à ce vers de Cléopâtre :
Puiffe naître de vous un fils qui me reffemble.
Les fpectateurs , à fon avis , adherent ils
dans ce moment aux moeurs de Cléopâtre
ou d'Atrée : C'eſt le génie , c'eft l'art du
Poëte qu'on admire & qu'on applaudir
dans la peinture du crime comme dans
celle de la vertu . Que l'artifice d'un fourbe
, que l'habileté d'un méchant , que toute
fituation qui met la fottife & la friponnerie
en évidence , foit applaudie au théâtre ;
E vj
10S MERCURE DE FRANCE.
ce n'eft pas qu'on aime les fripons , mais
c'eft qu'on aime à les connoître : ce n'eft
pas qu'on mépriſe la bonté , l'honnêteté
dans les dupes , mais feulement les travers
ou les foibleffes qui les font donner dans
le piege , & dont on eftfoi- même exempt.
La preuve en eft que, fi le perfonnage dont
on fe joue eſt eſtimable , & que le tort
qu'on lui fait devienne férieux , la plaiſan--
terie ceffe & l'indignation lui fuccede . On
en voit l'exemple dans le cinquieme acte
du Tartufe , ce chef- d'oeuvre du théâtre
comique dont M. R. ne dit pas un mot.
Il eft vrai que les fripons , c'eft- à - dire
furtout les valets , font communément du
côté des perfonnages auxquels on s'intéreffe
, & qu'alors on fçait bon gré au fripon
de ce qu'il fait pour les fervir. Mais
obfervons que c'est toujours par intérêt.
pour d'honnêtes gens , & dans le cas unique
où la friponnerie ne va point au grave.
Il y a cependant nombre de Comédies
dont les moeurs font repréhenfibles à cet.
égard , & quelques-unes des pieces de Mo
liere peuvent être mifes dans cette claffe ;
mais ce n'eft ni le Tartufe , ni le Mifanthrope
, ni les Femmes fçavantes , ni aucune
de fes bonnes Comédies , & l'on ne doit
pas juger Moliere fur les fourberies de
Scapin. Il feroit d'autant moins jufte ,
DECEMBRE. 1758. 100
33
» c'eft M. R. qui parle , d'imputer à Mo
" liere les erreurs de fes modeles & de fon
fiecle , qu'il s'en eft corrigé lui -même. »›
Mais venons au plus férieux , & voyons
comment les vices de caractere font l'inftru
ment de fon comique , & les défauts naturels ,
le fujet. Dans le Tartufe , le fujet du comi→
que eft la confiance obftinée d'un honnête
homme pour un fcélérat. Cette confiance
eft- elle un défaut naturel ? Dans l'Ecole des
femmes & dans l'Ecole des maris , le fujet
da comique eft la prétention d'un Tuteur
jaloux à s'affurer du coeur de fa pupile , pare
la gêne & la vigilance. Cet abus de l'autorité
confiée eft-il un défaut naturel ? En
eft- ce un dans l'Avare que la manie de fe
priver foi- même & fes enfans , des befoins
d'une vie honnête , pour accumuler & en--
fouir des tréfors ? En eft-ce un dans les
Précieufes & dans les Femmes fçavantes
que la folie du bel- efprit & la négligence >
des chofes utiles ? en eft- ce un que l'aveugle
prévention du Malade imaginaire pour
fa femme & fon médecin , que la fotte
vanité de George- Dandin & du Bourgeois
Gentilhomme , que le foible du Mifanthrope
pour une coquette qui le trompe ?
& fi la bonté , la fimplicité naturelle de
quelques - uns de ces perfonnages eft las
caufe du ridicule qu'ils fe donnent , eft.co
10 MERCURE DE FRANCE.
{
à la caufe que Moliere l'attache ? la-t'i
confondue avec l'effet ?, M. Rouffeau peut
me répondre que le Public ne fait pas ces
diftinctions philofophiques , & que le mépris
attaché à l'effet rejaillit infailliblement
fur la caufe. C'eft de quoi je ne conviens
point. Que l'on mette au théâtre un homme
vertueux & fimple fans aucun de ces
vices de dupe dont j'ai parlé , & que l'Auteur
s'avife de le rendre le jouet de la fcene,
on verra fi le parterre n'en fera pas indigné
. Qu'un valet fe joue du vieil Euphémon
ou du pere du Glorieux , je paffe
condamnation , s'il fait rire. Le comique
de Moliere n'attaque donc pas des défauts
naturels ; mais des vices de caractere , la
vanité , la crédulité , la foibleffe , les prétentions
déplacées , & rien de tout cela
n'eft incorrigible.
L'examen de l'Avare & du Mifanthrope
vont rendre plus fenfible encore mon opinion
fur les moeurs du théâtre de Moliere.
« C'eft un grand vice , dit M. Rouffeau,
» d'être avare & de prêter à ufure ; mais
» n'en est - ce pas un plus grand encore à
» un fils de voler fon pere , de lui man-
» quer de refpect , de lui faire mille infultans
reproches , & quand ce pere irrité
» lui donne fa malédiction , de répondre
? d'un air goguenard qu'il n'a que faire de
DECEMBRE . 1758. 111
-
» fes dons ? Si la plaifanterie eft excellente ,
" en eft elle moins puniffable , & la
piece où l'on fait aimer le fils infolent
qui l'a faite , en eft- elle moins une école
» de mauvaiſes moeurs ? »
»
">
Suppofons que dans un fermon l'Orateur
dît à l'avare : Vos enfans font vertueux
, fenfibles , reconnoiffans , nés pour
être votre confolation ; en leur refufant
tout , en vous défiant d'eux , en les faifant
rougir du vice honteux qui vous domine ,
fçavez- vous ce que vous faites votre inflexible
dureté laffe & rebute leur tendreffe.
Ils ont beau fe fouvenir que vous
êtes leur pere , fi vous oubliez qu'ils font
vos enfans , le vice l'emportera fur la vertu
, & le mépris dont vous vous chargez
étouffera le refpect qu'ils vous doivent.
Réduits à l'alternative , ou de manquer de
tout , ou d'anticiper fur votre héritage
par des reffources ruineufes , ils diffiperont
en ufure ce qu'en ufure vous accumulez
; leurs valets fe ligueront pour dérober
à votre avarice les fecours que vos
enfans n'ont pu obtenir de votre amour.
La diffipation & le larcin feront les fruits
de vos épargnes , & vos enfans devenus vicieux
par votre faute & pour votre fupplice
, feront encore intéreffans pour le
Public que vous révoltez.
FIT MERCURE DE FRANCE.
Je demande à M. Rouffeau fi cette leçon
feroit fcandaleufe : hé bien , ce qu'annonceroit
l'Orateur , le Poëte n'a fait que le
peindre , & la Comédie de Moliere n'eft
autre chofe que cette morale en action .
Ni l'Orateur, ni le Poëte ne veulent encourager
par - là les enfans à manquer à ce
qu'ils doivent à leur pere ; mais tous les
deux veulent apprendre aux peres à ne pas
mettre à cette cruelle épreuve la vertu de
leurs enfans . Paffons aux moeurs du Mifanthrope
, que M. Rouffeau a choifies par
préférence comme le chef- d'oeuvre de
Moliere.
و و ن
"
95
« Je trouve , dit - il , que cette piece
» nous découvre mieux qu'aucune autre la
véritable vue dans laquelle Moliere a
compofé fon théâtre, & nous peut mieux
faire juger de fes vrais effets . Ayant à
plaire au Public , il a confulté le goût le
plus général de ceux qui le compofent .
» Sur ce goût il s'eft formé un modèle , &
fur ce modele un tableau des défauts
» contraires dans lequel il a pris fes carac-
» teres comiques , & dont il a diftribué les
divers traits dans fes pieces.
Arrêtons-nous un moment à cette théo
rie générale. Moliere , en confultant fon
fiecle , a donc vu qu'un ufage honnête de
fes biens étoit du goût général , & il a
DECEMBRE. 1758. 113
・
t
A
Il:
attaqué l'avarice ; qu'on aimoit à voir
chacun fe tenir dans fon état , & il a joué
le Bourgeois Gentilhomme ; qu'une femme
occupée modeftement de fes devoirs
étoit une femme eftimée , & il a jetté du
mépris fur les Précieufes & les Sçavantes ;
qu'une piété fimple & fincere infpiroit le
refpect , & il a démafqué le Tartufe ; que
la gêne & la violence dans le choix d'un
époux étoit une tyrannie odieufe , & ila
fait de deux tuteurs les jouets de deux
amants. Que M. Rouffeau me dife où est
le mal , & en quoi le goût du fiecle a nui
aux moeurs du théâtre de Moliere ? "
» n'a donc point prétendu , pourfuit- il ,
»former un honnête homme , mais un
» homme du monde ; par conféquent ik
»n'a point voulu corriger les vices , mais
» les ridicules ; & comme je l'ai déja dit ,
» il a trouvé dans le vice même un inftru-
» ment très-propre à y réuffir. " Si dans.
ces exemples que je viens de citer , & dans:
tous ceux qu'on peut tirer des bonnes
pieces de Moliere , excepté l'Amphitrion
qui n'eft point une Comédie , l'objet du
ridicule eſt une chofe honnête & louable ,
j'avoue que la prévention m'aveugle. Je
fens bien que tous les ridicules dont Moliere
s'eft joué , ne font pas ce que j'ai entendu
par les vices des fripons. Mais il eſt
4
114 MERCURE DE FRANCE.
des vices qui ne nuifent qu'à nous , & que
j'appelle les vices des dupes. C'eft de cette
derniere efpece de vices queMoliere a voulu
nous corriger, en faisant voir qu'ils nous
rendoient les jouets des fourbes. Il fçavoit
bien , ce Philofophe , qu'on ne corrigeoit
pas un fripon , & que ce n'étoit qu'en le
dénonçant qu'on pouvoit le déconcerter.
Allez perfuader à un Charlatan de ne pas
tromper le peuple , vous y perdrez votre
éloquence. C'eft au peuple qu'il faut apprendre
à fe défier du Charlatan . Voilà ,
felon moi , tout l'art de Moliere , & je ne
conçois rien de plus utile aux moeurs.
« Mais , reprend M. R , voulant expofer à
» la rifée publique tous les défauts oppofés
» aux qualités de l'homme aimable , de
l'homme de fociété ; après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
celui que le monde pardonine le moins , le
» ridicule de la vertu . C'est ce qu'il a fait
»dans le Mifanthrope .Vous ne fçauriez me
» nier deux chofes , ajoute le Cenfeur du
»
théâtre : l'ane, qu'Alcefte dans cette piece
>> eſt un homme droit , fincere , eſtimable ,
» un véritable homme de bien ; l'autre, que
» l'Auteur lui donne un perfonnage ridicu-
»le.»Vous ne fçauriez menier deux chofes ,
dirai-je à mon tour à M. Rouffeau ; l'une ,
qu'Alcefte eft un homme paffionné , vio
DECEMBRE . 1758. 115
lent , infociable ; l'autre, que dans la vertu
Moliere n'a repris que l'excès . Vous donnez
à Moliere le projet d'un fcélérat , &
je trouve dans fon Ouvrage le deffein du
plus honnête homme. Il feroit malheureux
pour vous que la raifon fût de mon
côté.
Imaginons pour un momentqu'an Auteur
dans un feul Ouvrage ait voulu attaquer
tous les vices de fon fiecle , & mettre le
fléau de la fatyre dans la main de l'un de fes
Acteurs. Quel perſonnage a t'il dû choisir ?
Un fage accompli ? Non : le fage eſt indulgent
& modéré. L'étude qu'il a faite de
lui- même l'a rendu modefte & compâtiffant.
I hait le crime , déplore l'erreur ,
aime la bonté , refpecte la vertu , & regarde
les vices répandus dans la fociété ,
comme un poifon qui circule dans le fein
de la nature humaine . S'il y applique
quelque remede , ce n'eft ni le fer , ni le
feu. Il fçait que le malade eft foible , inquiet
, difficile , & qu'il faut gagner fa
confiance pour obtenir fa docilité. Il parle
aux hommes comme un pere , & non com .
me un juge fon éloquence eft dans fes
entrailles , la douceur fe peint dans fes
yeux , la perfuafion coule de fes levres ;
mais le plaifir délicat de l'entendre n'étoit
pas un attrait pour la multitude. Le fage
116 MERCURE DE FRANCE .
au théâtre eût paru froid & n'eût point
attiré la foule. Un homme vertueux , plus
févere & plus véhément , fans aucun travers
, fans aucune foibleffe , eût indifpofé
tous les efprits. On n'amufe point ceux
qu'on humilie . Le Mifanthrope exempt de
ridicule , feroit tombé : M. Rouffeau l'avouera
lui-même. Il a donc fallu avoir
égard au vice le plus commun , je ne dis
pas de fon fiecle & de fon pays ; mais de
tous les lieux & de tous les temps , c'eſt àdire
à la malignité qui prend fa fource
dans l'amour-propre , & rendre le Cenfeur
ridicule par quelque endroit, pour confoler
à fes dépens ceux qu'humilieroit la cenfure.
Mais ce ridicule , en amufant le peuple
, ne devoit pas affoiblir l'autorité de
la vertu ; & le comble de l'art étoit de
compofer un caractere à la fois refpectable
& rifible , qualités qui femblent s'exclure
& que Moliere a fçu concilier. Tel a été
fon deffein en compofant ce bel Ouvrage ;
je ne crains pas de l'affurer. Ceci n'eft pas
une fubtilité vaine , c'eft l'effet que tout le
monde éprouve . On adore le fonds du
caractere du Mifanthrope : fa droiture , fa
candeur , fa fenfibilité infpirent la vénération
. Ah , Moliere que n'ai- je le bonheur
de reffembler à cet honnête homme ,
s'écrioit M. le Duc de Montaufier. Moliere
DECEMBRE. 1758 . 117 1
1
auroit donc bien manqué fon coup , s'il
eût voulu rendre la vertu ridicule ? Mais
cette même probité s'irrite , paffe les bornes
& tombe dans l'excès. Le Mifanthrope
déraifonne & devient ridicule , non pas
dans fa vertu , mais dans l'excès où elle
donne . Quoi ! lui dit- on ,
Vous voulez un grand mal à la nature humaine ?
Oui , j'ai conçu pour elle une effroyable haine...
Tous les pauvres mortels, fans nulle exception ,
Seront enveloppés dans cette averfion ?
Encoren eft-il bien dans le fiecle où nous ſommes...
Non , elle eft générale , & je hais tous les hommes.
C'eft de cet emportement que l'on rit ;
le Mifanthrope a beau le motiver , ce ne
peut être qu'un accès d'humeur : car au
fonds la haine qu'il a conçue pour les méchans
n'eft fondée que fur fon amour pour
les gens de bien , & fur la fuppofition qu'il
en refte encore. « S'il n'y avoit ni fripons ,
» ni flatteurs , dit M. Rouffeau , le Mifanthrope
aimeroit tout le monde ; mais
s'il n'y avoit pas de gens de bien, de gens
défintéreffés, il n'auroit plus aucun fajet
» de hair ni les flatteurs , ni les fripons.
»
33
On vient de lui lire des vers qu'il atrouvé
mauvais ; il le fait entendre avec ménagement
; il le dit enfin avec pleine franchife
; ſes amis lui reprochent ſa fincérité ;
118 MERCURE DE FRANCE.
c'eft alors qu'il devient extrême :
Je lui foutiendrai moi , que ſes vers font mauvais,
Et qu'un homme eft pendable après les avoir faits.
Comme on ne s'attend pas à ces traits, &
qu'ils confolent la vanité humiliée , on en
rit d'un plaifir malin caufé par la furpriſe ,
mais fans que le mépris s'en mêle ; & l'on
fembledire au Mifanthrope : Hé bien , Cenfeur
impitoyable , vous vous paſſionnez donc
auffi , vous déraisonn: z comme un autre ? M.
Routeau fe trompe fur les circonftances
qui , dans la premiere fcene , peuvent rendre
naturel l'emportement du Miſanthrope
; mais il me fuffit qu'il avance que cer
emportement fait dire auMifanthrope plus
qu'il ne penfe de fang froid ; c'eſt de cette
colere exaltée , de cette humeur qui déborde
, de cette impatience pouffée à bout
par le calme de Philinte, que Moliere a plaifanté
. Ce n'eft donc pas le ridicule de la
vertu qu'il a voulu jouer' ; mais un ridicule
qui accompagne quelquefois la vertu , &
qui naît de la même fource , une fougue
qui l'emporte au - delà de fes limites , une
âpreté qui la rend infociable, une extrême
févérité qui nous fait des crimes de tout ,
un zele inflammable que la contradiction &
les obitacles font dégénérer en fureur; voi-
Là ce que Moliere attaque dans le MifanDECEMBRE.
1758. 119
thrope; & pour le ramener aux fentimens de
T'humanité compâtilfante , il lui fait voir
qu'il eft homme lui - même , & qu'il peut
être , comme nous, le jouet de fes paffions,
Mais pour juftifier le deffein de Moliere ,
j'ai un témoignage auquel M. Rouſſeau ne
peut fe refufer : voici ce que je viens de lire.
Dans toutes les autres pieces de Moliere le
perfonnage ridicule eft toujours haïffable
ou méprifable ; dans celle- ci , quoique Alcefte
ait des défauts réels,dont on n'a pas tort
de rire , on fent pourtant au fond du coeur
un refpect pour lui , dont on ne peut fe dé- ·
fendre ... Moliere étoit perfonnellement
honnête homme , & jamais le pinceau d'un
honnête homme ne fçut couvrir de couleurs
odieufes les traits de la droiture & de
la probité. Il y a plus , Moliere a mis dans
la bouche d'Alceſte un fi grand nombre de
fes propres maximes , que plufieurs ont
cru qu'il s'étoit voulu peindre lui- même.»
Confrontons ce témoignage avec le fen-'
timent de M. Rouffeau . « Ayant à plaire
au Public , Moliere a confulté le goûr
» le plus général .... après avoir joué tant
» d'autres ridicules , il lui reftoit à jouer
>> celui que le monde pardonne le moins ,
» le ridicule de la Vertu : c'est ce qu'il a
» fait dans le Mifanthrope. » Il est évident
que l'une de ces deux opinions eft fauffe ; .
120 MERCURE DE FRANCE.
*
car fi Moliere , pour plaire à ſon ſiècle , a
voulu tourner la vertu en ridicule , un fi
lâche adulateur du vice n'étoit rien moins
qu'un honnête homme ; s'il a voulu fe
peindre lui-même dans Alcefte , il n'a pas
prétendu s'expofer à la rifée du public ;
s'il fait aimer & refpecter ce caractere fans
le vouloir , & en dépit de fon art , le
ridicule de la vertu n'eft donc pas celui
que le monde pardonne le moins. Que
M. Rouffeau accorde , s'il le peut , fon
opinion , avec l'autorité que je lui ai oppofée
; fon contradicteur , c'eft lui -même.
Le deffein de Moliere a donc été , en
compofant le caractere du Mifanthrope , de
fe fervir de fa vertu comme d'un exemple ,
& de fon humeur comme d'un fléau. Voilà
le vrai , tout le monde le fent .
Il lui a donné pour ami , non pas un de
ces honnêtes gens du grand monde , dont
les maximes reffemblent beaucoup à celles
des fripons , non pas un de ces gens fi
doux , fi modérés , qui trouvent toujours
que tout va bien , parce qu'ils ont intérêt
que rien n'aille mieux ; mais un de ces gens
qui , aimant le bien , & condamnant le
mal , fe contentent de pratiquer l'un , &
d'éviter l'autre , qui ne fe croyent ni affez
de vertus , ni affez d'autorité pour s'ériger
en cenfeurs publics , & faire le procès à la
nature
DECEMBRE . 1758. 121
8
nature humaine ; qui , fans être complices
ni partifans des vices deftructeurs de l'ordre
, tolerent les défauts , ménagent les
foibleffes , flattent les vaines prétentions ,
paffent légérement fur les épines de la fociété,
& s'épargnent les chagrins & les dégoûts
d'un déchaînement inutile . Un honnête
homme eft celui qui remplit fidele
ment les devoirs de fon état , & ce n'eft le
devoir d'aucun particulier d'exercer la police
du monde. Il eft vrai que Philinte , foit
manque de goût, foit excès de politeffe loue
des vers qui ne valent rien ; mais tout
menfonge n'eft pas un crime ; c'eft l'impor
tance du mal qui en fait la gravité. Je ne fais
même fi , dans la morale la plus auftere , il
ne vaut pas mieux flatter un homme fur
une bagatelle , que de s'expofer , par une
fincérité qui l'offenſe , à fe couper la gorge
avec lui. Du refte fi Moliere eût fait un vicieux
du Miſanthrope , il lui eût donné
pour contrafte un modele de vertu ; mais
comme il n'en fait qu'un homme infociable
, c'eft un modele de complaifance &
d'égards qu'il a dû lui oppofer. Philinte
n'eft donc pas le fage de la piece , mais ſeulement
l'homme du monde : fon fang froid
donne du relief à la fougue du Mifanthrope
; & quoique l'un de ces contraftes falle
rire aux dépens de l'autre , l'avantage &
F
1
122 MERCURE DE FRANCE.
l'afcendant que Moliere donne à Alcefte fur
Philinte , prouve bien qu'il lui deftinoit la
premiere place dans l'eftime des Spectateurs .
« Le tort de Moliere n'eft pas , felon M.
» Rouſſeau , d'avoir fait du Miſanthrope
» un homme colere & bilieux , mais de lui
» avoir donné des fureurs puériles fur des
fujets qui ne doivent pas l'émouvoir . Le
» caractere du Miſanthrope n'eft pas en la
difpofition du Poëte ; il eft déterminé
" par la nature de fa paffion dominante :
» cette paffion eft une violente haine du
» vice , née d'un amour ardent pour la vertu
, & aigrie par le fpectacle continuel
3, de la méchanceté des hommes ; il n'y
» a donc qu'une ame grande & noble qui
en foit fufceptible ... Cette contemplation
continuelle des défordres de la Société
le détache de lui - même pour fixer
» fon attention fur le genre humain
» Ce n'eft pas que l'homme ne foit toujours
» homme , que la paffion ne le rende fou-
» vent foible , injufte , déraisonnable , qu'il
» n'épie peut être les motifs cachés des ac-
» tions des autres avec un fecret plaifir d'y
voir la corruption de leurs coeurs , qu'un
petit mal ne lui donne fouvent une grande
» colere ... Voilà de quel côté le caractere
» du Mifanthrope doit porter fes défauts ; &
voilà de quoi Moliere fait un ufage admi-
و د
DECEMBRE . 1758 . 123
rable dans toutes les fcenes d'Alcefte avec
»fon ami... Qu'il s'emporte fur tous les
» défordres dont il n'eft que le témoin ...
"
"
mais qu'il foit froid fur celui qui ne s'a-
» dreffe qu'à lui ; qu'une femme fauffe le
» trahiffe , que d'indignes amis le deshon-
» norent , que de foibles amis l'abandon--
» nent , il doit le fouffrir fans en mur-
>> murer ; il connoît les hommes. Si ces
» diftinctions font juftes , Moliere a mal
» fait le Mifanthrope . Penfe- t'on que ce
»foit par erreur? non fans doute : mais voilà
» par où le defir de faire rire aux dépens
» du perfonnage l'a forcé de le dégrader
» contre la vérité du caractere. »
Si M. Rouffeau parle d'une vérité métaphyfique
, je ne lui difpute rien ; chacun
fe fait des idées comme il lui plaît. Le
Mifanthrope métaphyfique eft donc , fi
l'on veut , un être furnaturel qui aime
tous les hommes , excepté lui feul , qui
prend feu fur les injuftices qu'ils éprouvent
, & qui eft de glace pour celles qu'il
effuye lui-même, qui combat tous les vices,
hormis ceux qui lui nuifent ; auquel un
petit mal qui lui eft étranger, peut donner
une très-grande colere , & qui n'eft point
ému d'un très- grand mal qui lui eft perfonnel.
Mais Moliere n'a pas voulu peindre un
perfonnage idéal. Le Mifanthrope, tel qu'il
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
l'a vu dans la nature,fe comprend au moins
dans le nombre des hommes qu'il aime ; il
ne donne pas dans l'abfurde inconféquence
de regarder comme des inclinations baffes le
foin de fon honneur , de fa renommée, de fon
repos , de fa fortune , en un mot de ces mêmes
biens auxquels il ne peut fouffrir que
l'on porte atteinte dans fes femblables ; il
n'a point une ame fenfible pour eux , &
une ame impaffible pour lui ; & cette
trempe de caractere , qui reçoit de fi vives
impreffions des plaies faites à l'humanité ,
n'eft pas impénétrable aux traits qui font
lancés contre lui - même. Je crois bien que
le courage & la force étouffent fes plaintes
quelquefois ; mais enfin l'homme est toujours
homme. Moliere a donc trés- bien pris , je
ne dis pas le caractere idéal , mais le caractere
réel du Mifanthrope , tel qu'il le
voyoit dans le monde , & qu'il vouloit le
corriger.
Du refte j'avoue que je ne conçois pas le
Mifanthrope de M. Rouffeau . Si la connoiffance
qu'il a des hommes , doit l'avoir
préparé aux trahifons de fa maîtreffe , aux
outrages & à l'abandon de fes amis , à l'iniquité
de fes Juges , il doit donc être férieufement
convaincu que tous les hommes
font perfides & méchans , & cela pofé , il
doit n'aimer perfonne. Comment eft- il
DECEMBRE. 1758 . 125:
donc fi touché des défordres d'un monde
où il n'aime rien ? Il hait le vice , il aime
la vertu ; mais le vice & la vertu ne font
rien de réel que relativement aux hommes.
Que lui importe la guerre des vautours ,
fi la fociété n'a plus de colombes ?
:
Dira-t'on que le Mifanthrope aime les
hommes quels qu'ils foient , & ne hait en
eux que le vice ? C'eſt le caractere du fage
tel que je l'ai peint ; mais ce n'eft pas le
caractere du Mifanthrope. Celui- ci enveloppe
dans fa haine , & le vice, & le vicieux ;
il détefte dans les méchans les ennemis des
gens de bien mais s'il eft perfuadé qu'il
y a des gens de bien dans le monde , il eft
naturel qu'il ait cette opinion de fes juges ,
de fes amis , de fa maîtreffe , & lorf
que l'iniquité , la perfidie , la trahifon
qu'il en éprouve , le tire de cette douce erreur
, il doit en être d'autant plus affecté
que ces coups rompent les derniers liens qui
l'attachoient à fes femblables.
Le Mifanthrope, que rien de perfonnel
ne touche , & qui fe paffionne fur tout ce
qui lui eft étranger , eft donc , felon moi ,
in être fantastique , & Moliere , pour rendre
le fien d'après nature , a dû le peindre
comme il a fait.
M. Rouffeau ne doute pas que , fuivant
fon deffein , le caractere d'Alcefte n'eût fair
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
incomparablement plus d'impreffion ; mais
le Parterre alors n'auroit pû rire , dit- il ,
qu'aux dépens de l'homme du monde , &
l'intention de l'Auteur étoit qu'on rît aux
dépens du Mifanthrope. Mais que l'on fe
rappelle la pofition de ce perfonnage ; il
accable fon ami de reproches , humilie
Oronte , apoftrophe les Marquis , & leur
impofe filence , confond & refufe Célimene,
domine d'un bout de la piece à l'autre ,
efface tout , n'eft jamais effacé , & fort du
Théâtre , ennemi de la nature entiere , autant
admiré qu'applaudi . Voilà donc le.
perfonnage que Moliere a voulu humilier
pour flatter le goût de fon fiecle . Si Moliere
a prétendu faire briller Philinte aux.
dépens d'Alcefte , jamais Auteur , j'oſe le
dire , n'a été plus mal adroit.
Philinte a loué la chûte du Sonnet d'Oronte
, le Mifanthrope indigné , lui dit :
La pefte de ta chûte , empoiſonneur au diable ,
En euffe-tu fait une à te caffer le nez.
jeu
M. Rouffeau défapprouve avec raiſon ce
de mots, & il s'écrie : Et voilà comme on
avilit la vertu ! Je n'ai qu'à citer du même
rôle cinq cens des plus beaux vers & des plus
applaudis qu'on ait jamais faits , & à m'écrier
à mon tour , Et voilà comme on honore la verm
! Eft- il poſſible que d'un frivole jeu de
DECEMBRE. 1758. 127
mots qui , dans la vivacité , peut échapper
à tout le monde , on tire une conféquence
deshonorante pour la mémoire d'un homme
qu'on fait profeffion d'admirer ? M.
Rouffeau d'après fon idée trouve que Moliere
a affoibli les traits qui caractérisent
le Mifanthrope , & voici la preuve qu'il en
donne.
« On voit Alcefte tergiverfer & ufer dè
détour pour dire fon avis à Oronte . Ce
n'eft point là le Mifanthrope , c'eft un honnête
homme du monde qui fe fait peine de
tromper celui qui le confulte. La force du
caractere vouloit qu'il lui dît brufquement :
Votre Sonnet ne vaut rien , jettez - le au
feu ; mais cela auroit ôté le comique qui
naît de l'embarras du Mifanthrope , & de
fes je ne dis pas cela répétés , qui pourtant
ne font au fonds que des menfonges. » Les
je ne dis pas cela font très- plaifans ; mais
ce n'eft point aux dépens du Mifanthrope
qu'ils font rire : du refte il ne faut que favoir
diftinguer la groffiéreté de la franchife
pour juftifier cette réticence. Le Mifanthrope
de Moliere a vécu trente ans
dans le monde ; il ne feroit. pas vraifemblable
qu'on l'y eût fouffert , s'il ne favoit
pas marquer , en héfitant de dire une vérité
fâcheufe , qu'il lui en coûte de déplaire à
celui qui l'a confulté, Je ne dis pas cela ,
Fiv.
128 MERCURE DE FRANCE:
n'eft rien moins qu'un menfonge , c'eft la
vérité même préfentée avec ménagement ,
& j'en appelle à tous ceux qui l'entendent ;
Oronte ne s'y méprend point . Or , M.
Rouffeau fçait bien que le menfonge n'eft
pas dans les mots ; & il me feroit aifé de lui
prouver , par fon propre exemple , que ,
fans déguifer la vérité , on peut la couvrir
d'un voile modefte. Le Mifanthrope répéte
à Oronte , je ne dis pas cela ; fi Philinte
lui demandoit: Hé que dis tu donc , traître ?
la réponſe feroit facile : Je ne fuis point
traître , je me fais entendre , je dis ce qu'exige
l'honnételé , & ce que permet la bienféance.
M. Rouffeau demande jufqu'où peuvent
aller les ménagemens d'un homme
vrai ; je lui réponds , exclufivementjufqu'à
l'équivoque. Suivant fes principes
le Mifanthrope doit n'ufer d'aucun détours
, & dire crument tout ce qu'il penſe.
Si Moliere eût voulu mettre un tel perfonnage
fur la fcene , il l'eût pris au fond
des forêts.
Mais il eft inutile de donner au Théâtre
des leçons d'une morale outrée , qu'il ne
feroit ni poffible ni honnête de pratiquer
dans le monde , où l'on peut très bien ,
quoi qu'en dife M. Rouffeau , n'être ni
fourbe ni brutal. Moliere n'a donc pas
-
DECEMBRE. 1758. 129
prétendu , ni pu prétendre dégrader la vérité
& la vertu, en les faifant un peu moins
farouches que M. Rouffeau ne l'exige ; &
franchement il n'y a qu'un Philofophe qui
regrette le temps où l'homme marchoit à
quatre pattes , qui puiffe trouver le Mifanthrope
de Moliere trop doux & trop civilife.
M. R. dit lui- même de ce perfonnage :
* l'intérêt de l'Auteur eft bien de le rendre
ridicule, mais non pas fou ; & c'eft ce qu'il
paroîtroit aux yeux du Public , s'il étoit
tout- à-fait fage. » Après l'efquiffe que
j'ai tracée du caractere du fage , tel que je
le conçois , il eft inutile d'ajouter que le
Mifanthrope de M. Rouffeau n'eft pas digne
à mes yeux de ce titre : il eft plus inutile
encore de réfuter fa conclufion contre
la morale du Mifanthrope & de tout le
Théâtre de Moliere . Si les principes font
détruits , la conféquence tombe d'elle- même.
Lafuite au Mercure prochain.
Fermer
Résumé : SUITE de l'extrait de la Lettre de M. Rousseau de Geneve à M. d'Alembert, sur les Spectacles.
Dans une lettre à M. d'Alembert, M. Rouffeau critique les spectacles, notamment la tragédie et la comédie. Il estime que la tragédie suscite les passions qu'elle prétend condamner et que la comédie, en reflétant les mœurs contemporaines, est encore plus dangereuse. Rouffeau considère la comédie comme pernicieuse, même lorsque le plaisir comique repose sur un vice humain. Il admet que le théâtre, bien que purgé de son ancienne indécence, n'est pas encore suffisamment moralisé et propose de bannir certains auteurs, ne permettant que des comédies honnêtes et morales. L'auteur de la lettre conteste cette vision en soulignant que les individus vicieux se reconnaissent encore moins dans un discours de morale. Il rappelle que les faux dévots et les usuriers n'appréciaient pas se voir représentés dans des œuvres comme 'Le Tartuffe' de Molière. Il conclut que la comédie peut avoir une utilité morale en peignant fidèlement les mœurs et en rendant les vices ridicules. Le texte discute de la fonction et de l'impact de la comédie, en particulier celle de Molière. La comédie permet de dénoncer et d'humilier les vices en les exposant sur scène, mais elle doit rester vraisemblable et naturelle pour être efficace. Molière exagère les traits des personnages pour les rendre reconnaissables sans les déformer. La comédie vise une satire collective, réunissant les traits les plus marquants d'un vice donné. L'illusion théâtrale repose sur la vérité de l'imitation, et toute divergence avec la nature rompt cette illusion. Le texte critique l'idée que Molière serait une 'école de vices', affirmant que ses pièces montrent plutôt les conséquences négatives des vices et des mauvaises actions. Molière choisit de représenter des personnes honnêtes mais faibles ou crédules, punies non pour leur bonté, mais pour leurs travers ou faiblesses. Les exemples incluent 'Le Bourgeois Gentilhomme', 'George Dandin', 'Le Malade imaginaire', et 'Les Tuteurs jaloux'. Molière ne ridiculise pas l'honnêteté pure et simple, mais plutôt les défauts des personnages honnêtes. Le texte critique l'interprétation de M. Rousseau, affirmant que Molière n'a jamais eu l'intention de glorifier les fripons. Les pièces de Molière visent à corriger les vices et à encourager la vertu, en montrant les conséquences des erreurs des personnages honnêtes mais imprudents.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
3
p. 211-212
DE VERSAILLES, le 3 Mai.
Début :
L'Ecole des Chevaux-Legers de la Garde ordinaire du Roi, vient de donner à Monseigneur [...]
Mots clefs :
Duc de Bourgogne, École, Garde du roi, Maniement des armes, Infanterie, Exercices, Représentation, Inspection, Milice, Abbaye, Diocèse, Ordre, Abbé, Sceau, Marquis, Sa Majesté
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE VERSAILLES, le 3 Mai.
DE VERSAILLES le 3 Mai.
L'Ecole des Chevaux- Legers de la Garde ordinaire
du Roi , vient de donner à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne le même fpectacle qu'elle offrit
à Sa Majesté au mois de Juin 1756. Les Eleves
de cette Ecole firent devant ce Prince le maniement
des armes , les évolutions de l'infanterie ,
les exercices de l'efcrime & du voltiger. De la
falle de ces exercices , le Prince paffa à une galle
-rie qui domine une vafte carriere , d'où il vit faire
le manége , les évolutions de cavalerie & différentes
courfes de tête. Enfuite les Eléves lui donnèrent
des images de choc & de mêlée de cavalerie
, de poftes attaqués , d'infanterie forcée dans
212 MERCURE DE FRANCE .
fes retranchemens . Ce fpectacle guerrier fe ter
mina par la réunion de l'infanterie & de la cavalerie
formée en bataille devant le Prince , qui en
parut fort fatisfait.
Toutes les perfonnes qui accompagnèrent Monfeigneur
le Duc de Bourgogne, & une foule nombreuſe
de ſpectateurs , applaudirent aux ſuccès des
Eleves de cette Ecole , qui fe perfectionne tous les
jours.
Sa Majefté a chargé de l'Infpection des Milices
Gardes Côtes de la Province de Bretagne , le
Comte de la Noue de Vair , Colonel réformé à la
fuire du régiment de Picardie.
Du 1000
Le Roi a donné l'Abbaye de la Garde - Dieu ,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Cahors , à l'Abbé
de Foy , Prêtre du Diocèle de Bourges.
L'Abbaye de Bonlieu , Ordre de Citeaux , Diocèle
de Limoges , à l'Abbé Defmarais , Grand-Vicaire
& Chanoine de la Cathédrale de Troyes.
L'Abbaye de Madion , Ordre de S. Benoît
Diocèle de Saintes , à l'Abbé d'Hériffon , Chanoine
de la Cathé Irale de Saintes.
Et le Prieuré de S. Pierre Defurunnes , Diocèfe
de la Rochelle , au fieur la Boucherie de Varaiſe ,
Chanoine de la Rochelle , & Confeiller- Clerc au
Préfidial de cette Ville.
Du 17.
Lei de ce mois , le Roi tint le fceau la
pour
quarante-neuvieme fois. Le Marquis de Bethune
prêta ferment entre les mains de Sa Majeſté ,
pour la charge de Colonel- Général de la Cavalerie
Légere , vacante par la mort du Prince de Turenne.
L'Ecole des Chevaux- Legers de la Garde ordinaire
du Roi , vient de donner à Monfeigneur le
Duc de Bourgogne le même fpectacle qu'elle offrit
à Sa Majesté au mois de Juin 1756. Les Eleves
de cette Ecole firent devant ce Prince le maniement
des armes , les évolutions de l'infanterie ,
les exercices de l'efcrime & du voltiger. De la
falle de ces exercices , le Prince paffa à une galle
-rie qui domine une vafte carriere , d'où il vit faire
le manége , les évolutions de cavalerie & différentes
courfes de tête. Enfuite les Eléves lui donnèrent
des images de choc & de mêlée de cavalerie
, de poftes attaqués , d'infanterie forcée dans
212 MERCURE DE FRANCE .
fes retranchemens . Ce fpectacle guerrier fe ter
mina par la réunion de l'infanterie & de la cavalerie
formée en bataille devant le Prince , qui en
parut fort fatisfait.
Toutes les perfonnes qui accompagnèrent Monfeigneur
le Duc de Bourgogne, & une foule nombreuſe
de ſpectateurs , applaudirent aux ſuccès des
Eleves de cette Ecole , qui fe perfectionne tous les
jours.
Sa Majefté a chargé de l'Infpection des Milices
Gardes Côtes de la Province de Bretagne , le
Comte de la Noue de Vair , Colonel réformé à la
fuire du régiment de Picardie.
Du 1000
Le Roi a donné l'Abbaye de la Garde - Dieu ,
Ordre de Citeaux , Diocèle de Cahors , à l'Abbé
de Foy , Prêtre du Diocèle de Bourges.
L'Abbaye de Bonlieu , Ordre de Citeaux , Diocèle
de Limoges , à l'Abbé Defmarais , Grand-Vicaire
& Chanoine de la Cathédrale de Troyes.
L'Abbaye de Madion , Ordre de S. Benoît
Diocèle de Saintes , à l'Abbé d'Hériffon , Chanoine
de la Cathé Irale de Saintes.
Et le Prieuré de S. Pierre Defurunnes , Diocèfe
de la Rochelle , au fieur la Boucherie de Varaiſe ,
Chanoine de la Rochelle , & Confeiller- Clerc au
Préfidial de cette Ville.
Du 17.
Lei de ce mois , le Roi tint le fceau la
pour
quarante-neuvieme fois. Le Marquis de Bethune
prêta ferment entre les mains de Sa Majeſté ,
pour la charge de Colonel- Général de la Cavalerie
Légere , vacante par la mort du Prince de Turenne.
Fermer
Résumé : DE VERSAILLES, le 3 Mai.
Le 3 mai, l'École des Chevaux-Légers de la Garde ordinaire du Roi a présenté un spectacle au Duc de Bourgogne, similaire à celui offert au Roi en juin 1756. Les élèves ont démontré le maniement des armes, les évolutions de l'infanterie, ainsi que les exercices d'escrime et de voltige. Le Duc a ensuite observé des manœuvres de cavalerie et diverses courses de tête depuis une galerie. Les élèves ont simulé des combats de cavalerie, des attaques de postes et de l'infanterie forcée dans ses retranchements. Le spectacle s'est conclu par une formation en bataille de l'infanterie et de la cavalerie devant le Prince, qui en a été très satisfait. Les spectateurs ont applaudi les performances des élèves, soulignant leur perfectionnement constant. Par ailleurs, le Roi a nommé le Comte de la Noue de Vair à l'inspection des Milices Gardes Côtes de la Province de Bretagne. Il a également attribué diverses abbayes et prieurés à des ecclésiastiques. Le 17 mai, le Roi a tenu le sceau pour la quarante-neuvième fois, et le Marquis de Béthune a prêté serment pour la charge de Colonel-Général de la Cavalerie Légère, vacante suite au décès du Prince de Turenne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
4
p. 112-116
DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE ; avec cette Epigraphe : Populus sapiens, gens magna. Deut. 4. A Amsterdam, 1763, volume in-12. d'environ 250 pages.
Début :
IL faut une éducation publique ; l'affaire est de voir si la nôtre est bonne, pour [...]
Mots clefs :
Auteur, Connaissances, École, Éducation, Sciences
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE ; avec cette Epigraphe : Populus sapiens, gens magna. Deut. 4. A Amsterdam, 1763, volume in-12. d'environ 250 pages.
DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE; avec
cette Epigraphe : Populus fapiens ,gens
magna. Deut. 4. A Amfterdam, 1763,
volume in- 12. d'environ 250 pages.
IL faut une éducation publique ; l'affaire
eft de voir fi la nôtre eft bonne, pour
la foutenir ; ou fi elle est défectueuſe ,
pour la corriger : & il paroît que c'eft
là le but que s'eft propofé l'Auteur de
la brochure que nous annonçons. Il la
divife en trois parties précédées de quelques
obfervations fur l'éducation en général.
La première partie offre un tableau
méthodique des connoiffances humaines.
La feconde , qui dérive de la première
, contient une diftribution graduelle
des études fcholaftiques . Enfin ,
cherchant les moyens d'étendre & d'affurer
l'éducation publique , il établit
l'ordre & la difcipline des écoles.
Une fous-divifion de ces trois parties
donne lieu à plufieurs paragraphes que
nous ne devons qu'indiquer & percourir.
Dans le tableau des connoiffances
humaines , qui fait le fujet de la pre-
"
MA I. 1763. 113
mière partie de cet Ouvrage philofophique
, on diftingue trois fortes de connoiffances
; les unes font fimplement
inftrumentales ; il y en a d'effentielles ,
& d'autres de convenance. Les premières.
ne font que des moyens d'apprendre ou
de produire ce qu'on fait , tels font la
Grammaire , l'Arithmétique , la Logique
, la Géométrie , & c. L'Auteur définit
ces différentes Sciences , & en fait
voir l'utilité ; les connoiffances effentielles
font la Religion , la Morale & la
Phyfique ; celles de convenances ne font
que les mêmes chofes , mais pouffées
plus loin , & plus ou moins approfondies
, fuivant les états ou les perfonnes.
Toutes les vraies Sciences ont chacu
ne trois parties bien diftinctes , dont la
première eft le fondement de la feconde
, & celle- ci le principe de la troifiéme
, fçavoir l'Hiftoire , c'est- à - dire
le recueil des faits relatifs à la chofe ;
la Théorie qui combine les faits & en
cherche les raifons ; la pratique qui ,
munie des ces fecours , opère avec lumière
, & doit être le principal but de
toute étude .
Cette première partie ainfi divifée &
fous-divifée , forme une espéce d'Encyclopédie
abrégée , où toutes les Sciences
114 MERCURE DE FRANCE.
fontrangées dans l'ordre leplus naturel, ou
du moins dans celui qui s'ajuste le mieux
avec le plan général de l'Auteur. On
fent aisément que la feconde partie
n'entraîne pas dans moins de détails que
la première. L'Auteur prend à huit ou
neuf ans l'enfant qu'il veut élever ; &
revenant fur toutes les connoiffances
dont il a parlé plus haut , il enfeigne la
manière de les apprendre à fon éleve
jufqu'à l'âge de feize ans. Il marque
pour chaque année les livres qu'il lui convient
de lire pour s'inftruire dans chacune
des Sciences indiquées , & le temps qu'il
doit y employer.
Dans la partie qui traite de la difcipline
des écoles , on en diftingue de
plufieurs efpéces. Les unes font pour les
habitans des campagnes , auxquels il
fuffira d'apprendre à lire & à écrire , un
peu d'Arithmétique vulgaire , le Cathéchifme
& un petit Code ruftique , qui
contiendra ce qu'il eft effentiel que des
payfans connoiffent. Les autres font
pour les Bourgs , d'autres pour les petites
Villes , pour les Villes moyennes , pour
les grandes Villes , pour les Capitales ,
De là l'Auteur paffe aux bâtimens des
écoles qu'il veut que l'on place dans des
jours favorables , un air pur , & que.
M. A I. 1763. 115
l'on y entretienne la plus foigneufe
propreté. » Si ce font des maifons de
penfion , il me paroît indifpenfable
» qu'il y ait des couverts d'arbres pour
les récréations des beaux jours , affez
fpacieux pour s'y exercer à l'aife ,
affez bornés pour y être vus de pár
" tout , fans bofquets , fans eaux , fans
» réduits ; & pour les mauvais temps ,
des
» falles fuffifamment vaftes , élevées
» bien percées , accompagnées de quel-
» ques cabinets pour les exercices qui.
» ne fe font pas en commun. Combien
» d'écoles reffemblent à de miférables.
» prifons ! On est étonné furtout à Pa-
" ris de voir prèfque tous les Colléges .
» entaffés parmi des Hôpitaux énormes,
» dans le quartier le plus ferré de cette
» vafte Capitale ; & l'élite de notre jeune
Nobleffe , enfermée pour tout plaifir ,
» entre quatre murs hauts & étroits , &
» obligée au premier rayon de foleil
» ainfi qu'à la première goute de pluie ,
» de fe réfugier dans des chambres fou-
2 vent obfcures & infectes. "
23
La direction des écoles , le choix des
Maîtres , la conduite des éléves donnent
encore bien de détails qui fuppofent,
dans l'Auteur , des vues utiles qu'il feroit
à defirer qu'on exécutât dans toute
116 MERCURE DE FRANCE.
l'étendue du Royaume. L'Ouvrage entier
eft d'un homine inftruit , & qui paroit
defirer bien fincèrement que les autres
hommes le fuffent également.
cette Epigraphe : Populus fapiens ,gens
magna. Deut. 4. A Amfterdam, 1763,
volume in- 12. d'environ 250 pages.
IL faut une éducation publique ; l'affaire
eft de voir fi la nôtre eft bonne, pour
la foutenir ; ou fi elle est défectueuſe ,
pour la corriger : & il paroît que c'eft
là le but que s'eft propofé l'Auteur de
la brochure que nous annonçons. Il la
divife en trois parties précédées de quelques
obfervations fur l'éducation en général.
La première partie offre un tableau
méthodique des connoiffances humaines.
La feconde , qui dérive de la première
, contient une diftribution graduelle
des études fcholaftiques . Enfin ,
cherchant les moyens d'étendre & d'affurer
l'éducation publique , il établit
l'ordre & la difcipline des écoles.
Une fous-divifion de ces trois parties
donne lieu à plufieurs paragraphes que
nous ne devons qu'indiquer & percourir.
Dans le tableau des connoiffances
humaines , qui fait le fujet de la pre-
"
MA I. 1763. 113
mière partie de cet Ouvrage philofophique
, on diftingue trois fortes de connoiffances
; les unes font fimplement
inftrumentales ; il y en a d'effentielles ,
& d'autres de convenance. Les premières.
ne font que des moyens d'apprendre ou
de produire ce qu'on fait , tels font la
Grammaire , l'Arithmétique , la Logique
, la Géométrie , & c. L'Auteur définit
ces différentes Sciences , & en fait
voir l'utilité ; les connoiffances effentielles
font la Religion , la Morale & la
Phyfique ; celles de convenances ne font
que les mêmes chofes , mais pouffées
plus loin , & plus ou moins approfondies
, fuivant les états ou les perfonnes.
Toutes les vraies Sciences ont chacu
ne trois parties bien diftinctes , dont la
première eft le fondement de la feconde
, & celle- ci le principe de la troifiéme
, fçavoir l'Hiftoire , c'est- à - dire
le recueil des faits relatifs à la chofe ;
la Théorie qui combine les faits & en
cherche les raifons ; la pratique qui ,
munie des ces fecours , opère avec lumière
, & doit être le principal but de
toute étude .
Cette première partie ainfi divifée &
fous-divifée , forme une espéce d'Encyclopédie
abrégée , où toutes les Sciences
114 MERCURE DE FRANCE.
fontrangées dans l'ordre leplus naturel, ou
du moins dans celui qui s'ajuste le mieux
avec le plan général de l'Auteur. On
fent aisément que la feconde partie
n'entraîne pas dans moins de détails que
la première. L'Auteur prend à huit ou
neuf ans l'enfant qu'il veut élever ; &
revenant fur toutes les connoiffances
dont il a parlé plus haut , il enfeigne la
manière de les apprendre à fon éleve
jufqu'à l'âge de feize ans. Il marque
pour chaque année les livres qu'il lui convient
de lire pour s'inftruire dans chacune
des Sciences indiquées , & le temps qu'il
doit y employer.
Dans la partie qui traite de la difcipline
des écoles , on en diftingue de
plufieurs efpéces. Les unes font pour les
habitans des campagnes , auxquels il
fuffira d'apprendre à lire & à écrire , un
peu d'Arithmétique vulgaire , le Cathéchifme
& un petit Code ruftique , qui
contiendra ce qu'il eft effentiel que des
payfans connoiffent. Les autres font
pour les Bourgs , d'autres pour les petites
Villes , pour les Villes moyennes , pour
les grandes Villes , pour les Capitales ,
De là l'Auteur paffe aux bâtimens des
écoles qu'il veut que l'on place dans des
jours favorables , un air pur , & que.
M. A I. 1763. 115
l'on y entretienne la plus foigneufe
propreté. » Si ce font des maifons de
penfion , il me paroît indifpenfable
» qu'il y ait des couverts d'arbres pour
les récréations des beaux jours , affez
fpacieux pour s'y exercer à l'aife ,
affez bornés pour y être vus de pár
" tout , fans bofquets , fans eaux , fans
» réduits ; & pour les mauvais temps ,
des
» falles fuffifamment vaftes , élevées
» bien percées , accompagnées de quel-
» ques cabinets pour les exercices qui.
» ne fe font pas en commun. Combien
» d'écoles reffemblent à de miférables.
» prifons ! On est étonné furtout à Pa-
" ris de voir prèfque tous les Colléges .
» entaffés parmi des Hôpitaux énormes,
» dans le quartier le plus ferré de cette
» vafte Capitale ; & l'élite de notre jeune
Nobleffe , enfermée pour tout plaifir ,
» entre quatre murs hauts & étroits , &
» obligée au premier rayon de foleil
» ainfi qu'à la première goute de pluie ,
» de fe réfugier dans des chambres fou-
2 vent obfcures & infectes. "
23
La direction des écoles , le choix des
Maîtres , la conduite des éléves donnent
encore bien de détails qui fuppofent,
dans l'Auteur , des vues utiles qu'il feroit
à defirer qu'on exécutât dans toute
116 MERCURE DE FRANCE.
l'étendue du Royaume. L'Ouvrage entier
eft d'un homine inftruit , & qui paroit
defirer bien fincèrement que les autres
hommes le fuffent également.
Fermer
Résumé : DE L'ÉDUCATION PUBLIQUE ; avec cette Epigraphe : Populus sapiens, gens magna. Deut. 4. A Amsterdam, 1763, volume in-12. d'environ 250 pages.
La brochure 'De l'éducation publique', publiée à Amsterdam en 1763, vise à évaluer et améliorer l'éducation publique. Elle est structurée en trois parties, précédées d'observations générales sur l'éducation. La première partie propose un tableau méthodique des connaissances humaines, distinguant trois types de connaissances : instrumentales (comme la grammaire et l'arithmétique), essentielles (comme la religion et la morale) et de convenance (approfondissements selon les états ou personnes). Chaque science est structurée en trois parties : histoire, théorie et pratique. La seconde partie décrit une distribution graduelle des études scolaires de huit à seize ans, avec des livres et des temps d'étude spécifiques pour chaque année. La troisième partie traite de l'organisation et de la discipline des écoles, adaptées aux différents types de populations (campagnes, bourgs, villes, capitales). L'auteur insiste sur l'importance des bâtiments scolaires, recommandant des lieux sains et propres, avec des espaces pour les récréations. Le texte mentionne également la direction des écoles, le choix des maîtres et la conduite des élèves, soulignant des vues utiles pour l'ensemble du royaume. L'auteur apparaît comme une personne instruite, désirant sincèrement l'amélioration de l'éducation.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Fermer
5
p. 138-140
ACADÉMIES.
Début :
L'ACADÉMIE des Sciences, Belles-Lettres & Arts d'Amiens, célébra le 25 [...]
Mots clefs :
Académie, École, Abbé, Discours, Secrétaire, Procureur, Éloge, Médaille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ACADÉMIES.
ACADEMIES .
L'ACADÉMIE des Sciences .Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , célébra le 25
Août 1763 , la Fête de S. Louis , fon
Patron , dont le Panégyrique fut prononcé
par M. l'Abbé Lalau , Cure de
S. Firmin le Confeffeur,
3
La Séance publique fut ouverte par
M. Houré , Directeur , qui prouva les
avantages que procure à la Patric
l'honneur attache aux Affociations
Littéraires.
M. Boullet , Avocat , Académicien
Réſident , nouvellement élû , fit fon
Difcours de remerciment , auquel le
Directeur répondit.
M. Bucquet , Procureur du Roi à
Beauvais Académicien Honoraire ,
lut deux articles de l'Hiſtoire de Beauvoiſis
, dont les Sujets font , l'Amiennois
& le Beauvoifis repeuplés par des Francs
fous Constance Chlore : Ces Francsfont-
1
NOVEMBRE. 1763. , 139
ils: les Cetes du Bas - Empire ? Etat dư
Beauvoifis & de l'Amiennois fous les
premiers Rois de France ; Époque de la
Soumiffion de ces deux Provinces à
Clovis.
,
M. Baron , Sécrétaire, perpétuel de
l'Académie
lut les Eloges de M.
Titon Du Tillet & de M. l'Abbé
Houlleau , Académiciens morts pendant
le cours de l'année.
M. d'Efmery donna une Differtation
fur les difpofitions Organiques relati
vement à l'Esprit.
M. l'Abbé Clergé lut une Traduction
en Vers François de l'Épitre de S. Paul
à Philemon , & un Poëme intitulé
LeChardonneret ou l'Amour de la Liberté.
L'Académie n'ayant point été fatisfaite
des Ouvrages envoyés au concours , fur
les Sujets qu'elle avoit proposés , elle
propoſe pour Sujet du Prix de l'année
1764,
L'ÉLOGE DE M. DUCANGE.
Le Prix eſt une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv. Les Ouvrages ne
feront reçus que juſqu'au premier Juin
excluſivement : ils feront adreſſés, francs
140 MERCURE DE FRANCE.
de port , à M. Baron , Sécrétaire per
pétuel de l'Académie , à Amiens.
Le Prix de l'Ecole de Botanique ,
tenue par M. d'Efmery , l'un des Académiciens
, a été donné par l'Académie
à M. Lebel , Eléve de cette Ecole.
M. Sellier , de l'Académie , qui tient
à Amiens une Ecole des Arts , a délivré
le 28. Août à ſes Eleves les Prix donnés
par M. le Duc de Chaulnes , Gouverneur
Général de la Province & Protecteur de
l'Académie . Les deux Prix de Géometrie
ont été remportés par MM. Sainneville
De Buffi & Cagnier de Lucheux ;
Demeaux de Dameraucourt a eu un
Acceffit. Celui des Calculs a été donné
à M. Dupont , d'Amiens : celui du
Deſſein à M. Desmarets , d'Amiens :
celui d'Achitecture par M. Tranoi ,
d'Amiens : celui des Manufactures par
M. Leblond , d'Amiens .
L'ACADÉMIE des Sciences .Belles-
Lettres & Arts d'Amiens , célébra le 25
Août 1763 , la Fête de S. Louis , fon
Patron , dont le Panégyrique fut prononcé
par M. l'Abbé Lalau , Cure de
S. Firmin le Confeffeur,
3
La Séance publique fut ouverte par
M. Houré , Directeur , qui prouva les
avantages que procure à la Patric
l'honneur attache aux Affociations
Littéraires.
M. Boullet , Avocat , Académicien
Réſident , nouvellement élû , fit fon
Difcours de remerciment , auquel le
Directeur répondit.
M. Bucquet , Procureur du Roi à
Beauvais Académicien Honoraire ,
lut deux articles de l'Hiſtoire de Beauvoiſis
, dont les Sujets font , l'Amiennois
& le Beauvoifis repeuplés par des Francs
fous Constance Chlore : Ces Francsfont-
1
NOVEMBRE. 1763. , 139
ils: les Cetes du Bas - Empire ? Etat dư
Beauvoifis & de l'Amiennois fous les
premiers Rois de France ; Époque de la
Soumiffion de ces deux Provinces à
Clovis.
,
M. Baron , Sécrétaire, perpétuel de
l'Académie
lut les Eloges de M.
Titon Du Tillet & de M. l'Abbé
Houlleau , Académiciens morts pendant
le cours de l'année.
M. d'Efmery donna une Differtation
fur les difpofitions Organiques relati
vement à l'Esprit.
M. l'Abbé Clergé lut une Traduction
en Vers François de l'Épitre de S. Paul
à Philemon , & un Poëme intitulé
LeChardonneret ou l'Amour de la Liberté.
L'Académie n'ayant point été fatisfaite
des Ouvrages envoyés au concours , fur
les Sujets qu'elle avoit proposés , elle
propoſe pour Sujet du Prix de l'année
1764,
L'ÉLOGE DE M. DUCANGE.
Le Prix eſt une Médaille d'or de la
valeur de 300 liv. Les Ouvrages ne
feront reçus que juſqu'au premier Juin
excluſivement : ils feront adreſſés, francs
140 MERCURE DE FRANCE.
de port , à M. Baron , Sécrétaire per
pétuel de l'Académie , à Amiens.
Le Prix de l'Ecole de Botanique ,
tenue par M. d'Efmery , l'un des Académiciens
, a été donné par l'Académie
à M. Lebel , Eléve de cette Ecole.
M. Sellier , de l'Académie , qui tient
à Amiens une Ecole des Arts , a délivré
le 28. Août à ſes Eleves les Prix donnés
par M. le Duc de Chaulnes , Gouverneur
Général de la Province & Protecteur de
l'Académie . Les deux Prix de Géometrie
ont été remportés par MM. Sainneville
De Buffi & Cagnier de Lucheux ;
Demeaux de Dameraucourt a eu un
Acceffit. Celui des Calculs a été donné
à M. Dupont , d'Amiens : celui du
Deſſein à M. Desmarets , d'Amiens :
celui d'Achitecture par M. Tranoi ,
d'Amiens : celui des Manufactures par
M. Leblond , d'Amiens .
Fermer
7
p. 170
LOGOGRIPHE.
Début :
On voit dans mes six pieds accourir les enfans ; [...]
Mots clefs :
École