LETTRE de M. le Chevalier Gluck ,
fur la Musique.
M.
On auroit de juſtes reproches à me faire , & je
m'en ferois moi - même de très - graves , ſi, après
avoir lu la lettre écrite d'ici , à un des directeurs
de l'Académie royale de muſique , que vous avez
inférée dans le Mercure d'Octobre dernier , &
dont l'Iphigénie opéra eſt l'objet ; ſi , dis-je , après
avoir témoigné ma reconnoiſſance à l'auteur de
cette lettre , des louanges qu'il lui a plû de me
prodiguer , je ne m'empreſſois pas de déclarer que
ſon amitié & une prévention trop favorable , ſans
doute, l'ont entraîné , & que je ſuis bien loin de
me flatter de mériter les éloges qu'il me donne.
Je me ferois un reproche encore plus ſenſible aje
conſentois à me laiſſer attribuer l'invention du
nouveau genre d'opéra italien dont le ſuccès a
juſtifié la tentative : c'eſt à M. de Calzabigi qu'en
appartient le principal mérite ; & fi ma muſique
a eu quelqu'éclat , je crois devoir reconnoître
que c'eſt à lui que j'en ſuis redevable , puiſque
c'eſt lui qui m'a mis à portée de développer les
reflources de mon art. Cet auteur , plein de génie
&de talent , a ſuivi une route peu connue des
Italiens dans ſes poëmes d'Orphée , d'Alceſte &
de Pâris. Ces ouvrages ſont remplis dé ces fituations
heureuſes , de ces traits terribles & pathétiques
qui fourniffent au compofiteur le moyen
d'exprimer de grandes paſſions , & de créerune
FEVRIER . 1773 . 183
muſique énergique & touchante. Quelque talent
qu'ait le compoſiteur , il ne fera jamais quede la
muſique médiocre , ſi le poëte n'excite pas en lui
cet enthouſiaſine, ſans lequel les productions de
tous les arts font foibles & languiſlantes ; l'imitation
de la nature eſt le but reconnu qu'ils doiventtous
ſe propoſer. C'eſt celui auquel je tâche
d'atteindre : toujours ſimple & naturel , autant
qu'il m'eſt poſſible , ma muſique ne tend qu'à la
plus grande expreſſion & au renforcement de la
déclamation de la poësie. C'eſt la raiſon pour
laquelle je n'emploie point les trilles , les paffages
ni les cadences que prodiguent les Italiens.
Leur langue , qui s'y prête avec facilité , n'a donc
àcet égard aucun avantage pour moi; elle en a
fans doute beaucoup d'autres : mais , né en Allemagne
, quelqu'étude que j'aie pu faire de la
langue italienne , ainſi que de la langue françoiſe,
je ne crois pas qu'il me ſoit permis d'apprécier
les nuances délicates qui peuvent faire donner la
préférence à l'une des deux , &je pense que tout
etranger doit s'abſtenir de juger entr'elles ; mais
ce que je crois qu'il m'eſt permis de dire , c'eſt
que celle qui me conviendra toujours le mieux,
ſera celle où le poëte me fournira le plus de
moyens variés d'exprimer les paſſions : c'eſt l'avantage
que j'ai cru trouver dans les paroles de
l'opéra d'Iphigénie , dont la poëſie m'a paru avoir
toute l'énergie propre à m'inſpirer de la bonne
muſique. Qnoique je n'aie jamais été dans le cas
d'offrir mes ouvrages à aucun théâtre , je ne peux
ſavoir mauvais gré à l'auteur de la lettre à un des
Directeurs , d'avoir propoſé mon Iphigénie à votre
Académie de muſique. J'avoue que je l'aurois
produite avec plaifir à Paris , parce que par fon
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effet & avec l'aide du fameux M. Rouficau de
Genève , que je me propoſois de conſulter , nous
aurions peut- être enſemble , en cherchant une
mélodie noble , ſenſible & naturelle , avec une
déclamation exacte ſelon la proſodie de chaque
langue& le caractère de chaque peuple , pû fixer
le moyen que j'enviſage de produire une muſique
propre à toutes les Nations , &de faire diſparoître
la ridicule diſtinction des muſiques nationales.
L'étude que j'ai faite des ouvrages de ce
grand homme ſur la muſique , la lettre entr'autres
dans laquelle il fait l'analyſe du monologue
de l'Armide de Lully , prouvent la ſublimité
de ſes connoiſſances&la fûreté de ton goût , &
m'ont pénétré d'admiration. Il m'en eſt demeuré
la perfuafion intime que s'il avoit voulu donner
ſon application à l'exercice de cet art , il aureit
pu réaliſer les effets prodigieux que l'antiquité
attribue à la muſique. Je ſuis charmé de trouver
ici l'occaſion de lui rendre publiquement ce tribut
d'éloges que je crois qu'il mérite.
Je vous prie , Monfieur , de vouloir bien inférer
cette lettre dans votre prochain Mercure.
J'ai l'honneur d'être , &c .
Chevalier GLUCK.