Reconnaissance textuelle : De Modon, le 1. Octobre 1714.
De Modon, le 1. Octobre
1714
MONSEIGNEUR ,
Je n'ay pas manqué de vous
écrire d' Alexandrette le 19. du
mois passé ,je vous ay informé
dans ma Lettre de nos avantures ,
l'embarquement de de nostre
Ambaßadeur ; il me reſte à vous
dire que le 6. & le 7. de noftre
partance nous enmes une groffe
Tiij
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tempeste qui nous fatigua tous ,
particulierement l'Ambaſſa
deur. Le lendemain le temps ſe
mit au beau : il me dit qu'il
vouloit abfolument aller àterre,
je luy representay le danger qu'il
pourroity avoir , & que vous
m'aviez expreſſement deffendu
detoucher en aucun endroit des
Etatsdu Grand Seigneur ; mais
tous mes discours nefervirent de
vien , il ne voulut jamais entendre
raiſon & il fallut le débarquer
à la rade de la Fenizo en
Afie , oùnous moüillames le 29.
du passé à midy ; l'eau y étant
bonne ,j'en fis faire pour noftre
HISTORIQUE 223
équipage , I je me disposay
partir la même muit , parce que
j'appris que deux Vaisseaux dit
Grand Seigneur estorent fortis
depuis deux jours du même lieu.
Je fis mettre à la voile à deux
beures aprés minuit , le même
jour nousnous trouvâmes vis-àvis
du Cacama avec tres peu de
vent; vers le midy nous apperçûmes
quatre Kaiffeaux Tures
moüillez audit Cacamo. Je vous
baiffe à penser , Monseigneur ,
P'horrible embarras où nousjetta
cette découverte ,que lo vent qui
nous étoit contraire rendit encore
plus effrayante pour nous ; je tins
Tiiij
284 JOURNALH
alors un petit Conſeil entre le Capitaine,
lePilote ,le Maistre
moy ; & je conclus que pour leur
épargner la peine de nous envoyer
visiter , nous devions fairefemblant
de les vouloir approcherjufqu'à
ce que la nuit nous aidat à
nous tirer d'affaire. Vers les cinq
beures du foir ils reconnurent à
noftre manoeuvre que nous avions
enviede les tromper, auſſi toſt ils
nous tirerent uncoup de canon , un
moment aprés un ſecond , &un
troifiéme ; alors noſtre Capitaine
effrayé, dit que si nous n'allions
pas à eux , ils alloient venir à
nous,&que s'ils nous abordoient,
HISTORIQUE. 225
ils nous étrangleroient tous. Je
m'oppoſayfortement àfon avis
parce qu'il ne me convenoit nullement
de lefuiure ; je luy dis au
contraire qu'il n'avoit qu'à relacher
en plein Canal , que la nuit
étoit venuë,que levent étoitchangé,
que nous marchions bien , &
que le lendemain s'ils s'aviſoient
de nous ſuivre , ils nous auroient
perdu de venë ; ce qu'il fit , ne
pouvant faire autrement. Feus
dans cette occafion obligation de
noftrefalutàmafermeté.Levent
fe fortifia pendant la nuit ,&
continua fi favorablement que
nous reconnûmes au bout de trois
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nousmanjoursleRoyaumedeCandie.
Mais
comme nous avions un grand
Canal apaffer , &que nos proviſions
commençoient à
quer , nous avons éréabligez hier
de relâcher icy poury prendre tout
ce qui nous seroit neceſſaire , afin
de ne pointfaire pavirl Ambassa
deur nifon monde.Tousfes gens .
luy compris,font le nombre de 18 .
bommes ; ils mangent tous
ils ont bon appetit , &ne crai
gnentpoint la Mer.
bien
Fay acheté icy des moutons ,
des poulets , &autres rafraîchisfemens,&
fur tout de bellefarinepour
luyfairefaire des poupes
i
HISTORIQUE. 227
parses gens , car jusqu'aujourd'huy
il n'a pas gousté de nostre
pain ; il a mangé de celuy qu'il
avoit apportédefon Pays ,&il
m'a juré qu'il n'avoit pas non
plus goufté de celuy des Turcs.
Jeferay,Monseigneur, tout mon
poſſible pour le contenter juſques
àMarseille felon les ordres que
j'en ay receus de vous. Il
de fe voir embarqué , er tous les
jours il rend graces à Dieu , &à
vous des bons offres que vous luy
avez rendus. Je luy ay compté
tout ce que vous aviez fait pour
l'amourde luy lorſqu'il étoit en
eft ravi
priſon , &que vousn'aviez rien
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DO
oubliépour luy procurerfon élatgiffement
; il en tombe d'accord ,
&dix fois le jour il me dit : Je
n'oublieray jamais Monſicur
l'Ambaſladeur de France , ni
fes bienfaits , & la premiere
fois que je verray Sa Majesté ,
jene pourraypas m'empêcher
de parler de luy ,& de luy dire
qu'il n'appartient qu'à Sa Majeſté
l'Empereur de France ,
d'avoir des Sujets , & des Miniſtres
de la ſorte.
Il vous écrit en particulier ,
Monseigneur , une Lettre que
vous recevrez pour vous , avec
une autre pour l'envoyer en fon
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Pays.F'adreſſe lesPreſentes à M.
Goujon , Conful de France à Napolyy