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1
p. 128-135
« TRADUCTION du Poëme de la Religion de M. Racine. On [...] »
Début :
TRADUCTION du Poëme de la Religion de M. Racine. On [...]
Mots clefs :
Vers, Traduction, Poème, Chant, Traducteur, Notes, Louis Racine, Religion, Étienne Bréard, Menuisier, Vers latins
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texteReconnaissance textuelle : « TRADUCTION du Poëme de la Religion de M. Racine. On [...] »
TRADUCTION du Poëme de la Religion
de M. Racine .
On nous a communiqué une traduction
manufcrite en vers Latins des fix Chants
du Poëme de la Religion de M. Racine ,
& cette traduction a excité notre curiofité,
parce qu'elle eft faite par un Menuifier de
la Ville du Mans , qui fe nomme Etienne
Bréard. Il paroît fort éloigné de l'ambition
de faire connoître au Public . fon nom &
fon ouvrage , & même il ignore qu'on
nous en ait fait part. Edifiés de fa moDECEMBRE.
1748. 129
deftie & de la maniere dont il fe délaffe de
fes trayaux ordinaires , nous rapporterons
quelques endroits de fa traduction .
M. Racine a dit , Chant I.
Des chagrins dévorans , attachés fur Tibere ,
La Cour de ſes flateurs veut envain le diftraire ;
Maître du monde entier , qui peut l'inquietter
Quel Juge fur la terre a -t'il à redouter ?
Cependant il fe plaint , il gémit , & fes vices
Sont fes accufateurs , fes juges , fes fupplices.
Toujours yvre de fang , & toujours altéré ,
Il cede au defeſpoir dont il eft dévoré ,
Et lui -même il envoye au Sénat , qui l'outrage ,
De fon coeur déchiré la déplorable image ;
I périt chaque jour , confumé de regrêts ,
Tyran plus malheureux que les triftes ſujets .
Le Menuifier du Mans a rendu ainfi
ces vers.
Horrida Tiberium cruciant tormenta doloris
Quærit adulator fruftra diffolvere caufas.
Anxius unde timor ? Terræ moderator habenas
Solus in orbe regit , folus fine judice judex :
Ingemit attonitus , lachrymas effundit , & ipfum
Arguit impietas , dijudicat , increpat , urget.
Ebrius , & fitiens humano fanguine , tandem
Territus , & fremitu percuffus criminis ipfe ,
·
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Patribus infultans , accenfus & ora furore ,
Sordida dinumerat lacerati vulnera cordis.
Quolibet inftanti contritus membra dolore ;
Deteriore perit miferorum forte Tyrannus..
M. Racine , Chant V. ( nous choififfons:
à deffein un endroit qui a dû coûter du
travail au Traducteur ) parle ainfi de la
digeftion & de la fiévre.
'Au fortir d'un repas , dans notre ſein paifible-
Quel ordre renouvelle un combat inviſible ,
Et quel heureux vainqueur a pû fi promptement:
Chercher , faifir , dompter , broyer cet aliment ,
Qui bien-tôt , liqueur douce, ira de veine en veine,
Se confondre en fon cours dans le fang qui l'entraîne
?
Dans un autre combat , non moins cher à nos
voeux ,
Comment peut une écorce, efpoir d'un malheureur,
Attaquer , conquérir , enchaîner l'ennemie ,
Qui tantôt en fureur , & tantôt endormie ,
A fait tréve avec nous le jour de fon fommeil ,
Mais au jour de colere, exacte à fon réveil ,
Bientôt rallume un feu qui dans nos yeux pétille,
Tous nos efprits fubtils , vagabonde famille ,
S'égarent dans leur courfe : en défordre comme
eux.
DECEMBRE.
1748. 13
*
L'ame même s'oublie , & dans ce trouble affreux,
La mort prête à frapper , déja leve fa foudre ;
Que d'allarmes , quels maux appaile un peu de
poudre !
Ces vers font ainfi rendus par notre Traducteur.
Expletis de more epulis , in ventre quieto ,
Quis jubet occultas renovans fignacula pugnas ;
Aut quibus armorum bellator viribus audax ,
Corripuit , fubitoque terens alimenta , redegit
Lactea , quæ , fuaves fluido de fonte liquores ,
Inflatura ruunt rapido cum fanguine venas !
Altera pugna datur noftris cariffima votis.
Dic , quibus auxiliis miferi fpes ultima , cortex
Pulvureus domitor frænatam diruit hoftem ,
Quæ dum vixit ovans , vigili mox læfa furore ,
Interdumque brevi filuit placata ſopore.
Dura fed evigilans , fomni ceffantibus horis ,
Duplicat accenfos oculis crepitantibus ignes.
Spirituum turbata fugit concordia curfu ;
Nulla datur tremulis requies , mens fracta dolore
Immemor ipfa , dolet moribunda in fede fepulta.
Qui motus , qui terrores , quantique dolores ,
Pulveris exigui fubitò virtute quiefcunt !
Cette traduction nous donne occafion
de parler d'une autre traduction en vers
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Allemands du même Poëme , imprimée
l'année derniere à Francfort , avec la
traduction du Poëme de la Grace du même
Auteur . Ces deux Ouvrages réunis
font un volume in- 12 , dans lequel les
vers François font imprimés à côté des vers
Allemands , & qu'on a orné d'un frontif
pice à chaque Poëme , & d'une vignette à
chaque Chant.
Le Traducteur du Poëme de la Religion
a ajouté plufieurs notes , dans lefquelles
on trouve des réflexions curicuſes ;
nous nous contenterons de donner ici la
traduction de quelques endroits de fa
Préface fur ce Poëme.
>>
On voit peu d'ouvrages qui raffem-
» blent dans un fi petit volume un auffi
» grand nombre de vérités folides & tou-
» chantes , qu'on en trouve dans ce Traité
» de la Religion. La lecture en feroit éga-
»lement agréable & fatisfaifante , quand
» il feroit dépourvû des ornemens de la
» Poefic. Mais les expreffions de M. Racine
font tellement conformes à l'im-
»portance de fon fujet , que la vivacité
» des images touche autant , que la force
>> des raifonnemens perfuade. On trouve
» le vrai beau dans fa diction , & dans fes
»argumens la précifion & la clarté. Ce
n'eft pas que fon ouvrage foit fans dé-
»
DECEMBRE . 1748. 139
» fauts ; l'efprit poëtique eft un volatil
qui s'exhale & s'évapore aifément , &
» comme dit M. Halles , le bon fens fe nove
quelquefois dans les ornemens de la Poëfie :
mais le lecteur ébloui de l'éclat de tant
» de beautés , dont eft rempli le Poëme de
» M. Racine , peut à peine en appercevoir
» les petites imperfections.
"
>>
moi
» J'ai toujours aimé la Poëfie. Quelques
Cantiques furent les fruits de ma jeuneffe ,
» mais lorsque j'entendis d'autres que
chanter fur un ton plus fublime , ne fongeant
plus qu'à les écouter , je pris le
parti du filence. A la lecture de la belle
Poëfie de M. Racine , j'ai été faifi d'une
» eſpèce d'entoufiaſme , qui m'a entraîné
à rimer d'après lui . Je ne me fuis pas
toujours attaché fervilement à mon tex-
- te . Certains endroits m'ont tellement
» échauffé l'imagination , que je n'ai pâ
» me retenir d'y ajouter quelque chofe du
» mien... Je conviens que tout ce qu'il y
» a de beau dans ma traduction appartient
à M. Racine , & fi j'y ai inferé quelques
penfées , bonnes à ce que j'efpére , je les
» dois à fes propres réflexions.
:
»
» J'ai ajouté des notes , dans lesquelles
on verra que je ne pense pas toujours
» comme lui. C'eft une imperfection attachée
à l'humanité , de ne pas tous voir
134 MERCURE DE FRANCE .
»de même les mêmes vérités ; le préjugé ,
» la Patrie , l'éducation , & l'Eglife dans
laquelle on a reçu fes premieres inftruc-
» tions , en font la caufe.
33
29
» J'ai retranché quelques vers de mon
original , & en voici la raifon . J'écris
pour mes compatriotes , prefque tous
»Proteftans , & l'attachement que , M. Ra
>> cine fait paroître pour fon Eglife , pourroit
en quelques endroits faire auprès
>> d'eux beaucoup de tort à fon excellente
» Poëfic. Il pouvoit fe difpenfer de parler
» de la difference des Sectes , puifque
" l'Eglife Chrétienne eft par tout , où le
» Chrift eft regardé comme le vrai & uni-
» que Grand Prêtre , & c .
Le même Poëme de M. Racine a été
traduit en vers Italiens par M. l'Abbé Venuti
, Correfpondant Honoraire de l'Académie
Royale des Belles Lettres , Membre
de celle de Bordeaux , & de plufieurs
Académies d'Italie. Aux notes de M. Racine,
qu'il a toutes traduites , il en a ajouté
plufieurs , dans lesquelles on reconnoît fon
érudition. Cet ouvrage , imprimé à Avignon
cette année , & dédié à Monfeigneur
le Dauphin , fut préfenté , il y a quelque
tems , au Pape qui le reçut très- favorablément.
On admire l'exactitude avec laquelle
L.V.a rendu les vers de fon original ,
DECEMBRE. 174S. r35
& l'harmonie des fiens ; elle eft fenfible à
tous ceux qui connoiffent l'harmonie de
ces vers , appellés par les Italiens verfi
fciolti. M. Antonini , qui eftime beauconp
cette traduction , en confeille la lectureà
ceux qui veulent apprendre la Langue
Italienne.
M. l'Abbé Venuti dit à la fin de fa Préface
qu'il eût mieux fait , s'il eût travaillé
cet ouvrage dans fa Patrie , fur les bords:
de ce fleuve fi favorifé des Mufes ; mais
que pouvois-je faire , ajoute-t'il , exilé „
comme je lefuis depuis huit ans , & affis fur.
les rives de la Garonne ? Il s'applique ces.
vers du Dante ,
Se mai continga che il Poëma facro ;
Al quale fià pofto mano e Cielo e Terra ,
Sieche m'ha fatto per più anni macro ,
Vinca la crudelta che fuor mi ferra
Del bel ovile , ove i dormi agnello
Nemico ai lupi che gli danno guerra ,
Con altra voce omai , con altro vello
Ritornerò Poëta , &c.
Il eft trifte pour les Mufes , & pour
les Lettres , que M. l'Abbé Venuti n'ait
pas un fort auffi heureux qu'il le mé
xite..
de M. Racine .
On nous a communiqué une traduction
manufcrite en vers Latins des fix Chants
du Poëme de la Religion de M. Racine ,
& cette traduction a excité notre curiofité,
parce qu'elle eft faite par un Menuifier de
la Ville du Mans , qui fe nomme Etienne
Bréard. Il paroît fort éloigné de l'ambition
de faire connoître au Public . fon nom &
fon ouvrage , & même il ignore qu'on
nous en ait fait part. Edifiés de fa moDECEMBRE.
1748. 129
deftie & de la maniere dont il fe délaffe de
fes trayaux ordinaires , nous rapporterons
quelques endroits de fa traduction .
M. Racine a dit , Chant I.
Des chagrins dévorans , attachés fur Tibere ,
La Cour de ſes flateurs veut envain le diftraire ;
Maître du monde entier , qui peut l'inquietter
Quel Juge fur la terre a -t'il à redouter ?
Cependant il fe plaint , il gémit , & fes vices
Sont fes accufateurs , fes juges , fes fupplices.
Toujours yvre de fang , & toujours altéré ,
Il cede au defeſpoir dont il eft dévoré ,
Et lui -même il envoye au Sénat , qui l'outrage ,
De fon coeur déchiré la déplorable image ;
I périt chaque jour , confumé de regrêts ,
Tyran plus malheureux que les triftes ſujets .
Le Menuifier du Mans a rendu ainfi
ces vers.
Horrida Tiberium cruciant tormenta doloris
Quærit adulator fruftra diffolvere caufas.
Anxius unde timor ? Terræ moderator habenas
Solus in orbe regit , folus fine judice judex :
Ingemit attonitus , lachrymas effundit , & ipfum
Arguit impietas , dijudicat , increpat , urget.
Ebrius , & fitiens humano fanguine , tandem
Territus , & fremitu percuffus criminis ipfe ,
·
F v
130 MERCURE DE FRANCE.
Patribus infultans , accenfus & ora furore ,
Sordida dinumerat lacerati vulnera cordis.
Quolibet inftanti contritus membra dolore ;
Deteriore perit miferorum forte Tyrannus..
M. Racine , Chant V. ( nous choififfons:
à deffein un endroit qui a dû coûter du
travail au Traducteur ) parle ainfi de la
digeftion & de la fiévre.
'Au fortir d'un repas , dans notre ſein paifible-
Quel ordre renouvelle un combat inviſible ,
Et quel heureux vainqueur a pû fi promptement:
Chercher , faifir , dompter , broyer cet aliment ,
Qui bien-tôt , liqueur douce, ira de veine en veine,
Se confondre en fon cours dans le fang qui l'entraîne
?
Dans un autre combat , non moins cher à nos
voeux ,
Comment peut une écorce, efpoir d'un malheureur,
Attaquer , conquérir , enchaîner l'ennemie ,
Qui tantôt en fureur , & tantôt endormie ,
A fait tréve avec nous le jour de fon fommeil ,
Mais au jour de colere, exacte à fon réveil ,
Bientôt rallume un feu qui dans nos yeux pétille,
Tous nos efprits fubtils , vagabonde famille ,
S'égarent dans leur courfe : en défordre comme
eux.
DECEMBRE.
1748. 13
*
L'ame même s'oublie , & dans ce trouble affreux,
La mort prête à frapper , déja leve fa foudre ;
Que d'allarmes , quels maux appaile un peu de
poudre !
Ces vers font ainfi rendus par notre Traducteur.
Expletis de more epulis , in ventre quieto ,
Quis jubet occultas renovans fignacula pugnas ;
Aut quibus armorum bellator viribus audax ,
Corripuit , fubitoque terens alimenta , redegit
Lactea , quæ , fuaves fluido de fonte liquores ,
Inflatura ruunt rapido cum fanguine venas !
Altera pugna datur noftris cariffima votis.
Dic , quibus auxiliis miferi fpes ultima , cortex
Pulvureus domitor frænatam diruit hoftem ,
Quæ dum vixit ovans , vigili mox læfa furore ,
Interdumque brevi filuit placata ſopore.
Dura fed evigilans , fomni ceffantibus horis ,
Duplicat accenfos oculis crepitantibus ignes.
Spirituum turbata fugit concordia curfu ;
Nulla datur tremulis requies , mens fracta dolore
Immemor ipfa , dolet moribunda in fede fepulta.
Qui motus , qui terrores , quantique dolores ,
Pulveris exigui fubitò virtute quiefcunt !
Cette traduction nous donne occafion
de parler d'une autre traduction en vers
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
Allemands du même Poëme , imprimée
l'année derniere à Francfort , avec la
traduction du Poëme de la Grace du même
Auteur . Ces deux Ouvrages réunis
font un volume in- 12 , dans lequel les
vers François font imprimés à côté des vers
Allemands , & qu'on a orné d'un frontif
pice à chaque Poëme , & d'une vignette à
chaque Chant.
Le Traducteur du Poëme de la Religion
a ajouté plufieurs notes , dans lefquelles
on trouve des réflexions curicuſes ;
nous nous contenterons de donner ici la
traduction de quelques endroits de fa
Préface fur ce Poëme.
>>
On voit peu d'ouvrages qui raffem-
» blent dans un fi petit volume un auffi
» grand nombre de vérités folides & tou-
» chantes , qu'on en trouve dans ce Traité
» de la Religion. La lecture en feroit éga-
»lement agréable & fatisfaifante , quand
» il feroit dépourvû des ornemens de la
» Poefic. Mais les expreffions de M. Racine
font tellement conformes à l'im-
»portance de fon fujet , que la vivacité
» des images touche autant , que la force
>> des raifonnemens perfuade. On trouve
» le vrai beau dans fa diction , & dans fes
»argumens la précifion & la clarté. Ce
n'eft pas que fon ouvrage foit fans dé-
»
DECEMBRE . 1748. 139
» fauts ; l'efprit poëtique eft un volatil
qui s'exhale & s'évapore aifément , &
» comme dit M. Halles , le bon fens fe nove
quelquefois dans les ornemens de la Poëfie :
mais le lecteur ébloui de l'éclat de tant
» de beautés , dont eft rempli le Poëme de
» M. Racine , peut à peine en appercevoir
» les petites imperfections.
"
>>
moi
» J'ai toujours aimé la Poëfie. Quelques
Cantiques furent les fruits de ma jeuneffe ,
» mais lorsque j'entendis d'autres que
chanter fur un ton plus fublime , ne fongeant
plus qu'à les écouter , je pris le
parti du filence. A la lecture de la belle
Poëfie de M. Racine , j'ai été faifi d'une
» eſpèce d'entoufiaſme , qui m'a entraîné
à rimer d'après lui . Je ne me fuis pas
toujours attaché fervilement à mon tex-
- te . Certains endroits m'ont tellement
» échauffé l'imagination , que je n'ai pâ
» me retenir d'y ajouter quelque chofe du
» mien... Je conviens que tout ce qu'il y
» a de beau dans ma traduction appartient
à M. Racine , & fi j'y ai inferé quelques
penfées , bonnes à ce que j'efpére , je les
» dois à fes propres réflexions.
:
»
» J'ai ajouté des notes , dans lesquelles
on verra que je ne pense pas toujours
» comme lui. C'eft une imperfection attachée
à l'humanité , de ne pas tous voir
134 MERCURE DE FRANCE .
»de même les mêmes vérités ; le préjugé ,
» la Patrie , l'éducation , & l'Eglife dans
laquelle on a reçu fes premieres inftruc-
» tions , en font la caufe.
33
29
» J'ai retranché quelques vers de mon
original , & en voici la raifon . J'écris
pour mes compatriotes , prefque tous
»Proteftans , & l'attachement que , M. Ra
>> cine fait paroître pour fon Eglife , pourroit
en quelques endroits faire auprès
>> d'eux beaucoup de tort à fon excellente
» Poëfic. Il pouvoit fe difpenfer de parler
» de la difference des Sectes , puifque
" l'Eglife Chrétienne eft par tout , où le
» Chrift eft regardé comme le vrai & uni-
» que Grand Prêtre , & c .
Le même Poëme de M. Racine a été
traduit en vers Italiens par M. l'Abbé Venuti
, Correfpondant Honoraire de l'Académie
Royale des Belles Lettres , Membre
de celle de Bordeaux , & de plufieurs
Académies d'Italie. Aux notes de M. Racine,
qu'il a toutes traduites , il en a ajouté
plufieurs , dans lesquelles on reconnoît fon
érudition. Cet ouvrage , imprimé à Avignon
cette année , & dédié à Monfeigneur
le Dauphin , fut préfenté , il y a quelque
tems , au Pape qui le reçut très- favorablément.
On admire l'exactitude avec laquelle
L.V.a rendu les vers de fon original ,
DECEMBRE. 174S. r35
& l'harmonie des fiens ; elle eft fenfible à
tous ceux qui connoiffent l'harmonie de
ces vers , appellés par les Italiens verfi
fciolti. M. Antonini , qui eftime beauconp
cette traduction , en confeille la lectureà
ceux qui veulent apprendre la Langue
Italienne.
M. l'Abbé Venuti dit à la fin de fa Préface
qu'il eût mieux fait , s'il eût travaillé
cet ouvrage dans fa Patrie , fur les bords:
de ce fleuve fi favorifé des Mufes ; mais
que pouvois-je faire , ajoute-t'il , exilé „
comme je lefuis depuis huit ans , & affis fur.
les rives de la Garonne ? Il s'applique ces.
vers du Dante ,
Se mai continga che il Poëma facro ;
Al quale fià pofto mano e Cielo e Terra ,
Sieche m'ha fatto per più anni macro ,
Vinca la crudelta che fuor mi ferra
Del bel ovile , ove i dormi agnello
Nemico ai lupi che gli danno guerra ,
Con altra voce omai , con altro vello
Ritornerò Poëta , &c.
Il eft trifte pour les Mufes , & pour
les Lettres , que M. l'Abbé Venuti n'ait
pas un fort auffi heureux qu'il le mé
xite..
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2
p. 145-153
« Lorsque dans le Mercure du mois de Décembre dernier, vol. I. nous avons [...] »
Début :
Lorsque dans le Mercure du mois de Décembre dernier, vol. I. nous avons [...]
Mots clefs :
Religion, Vers, Traduction, Poème, Étienne Bréard, Profession, Le Mans, Chancelier, Récompense, Ouvriers, Vers latins, Louis Racine
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : « Lorsque dans le Mercure du mois de Décembre dernier, vol. I. nous avons [...] »
Lorfque dans le Mercure du moisde
Décembre dernier , vol. I. nous avons
rendu compte d'une Traduction en vers
Latins , du Poëme de la Religion de M.
Racine , faite par le Sr Etienne Bréard , que
nous difions être Menuifier dans la Ville
G
146 MERCURE DE FRANCE .
du Mans , les morceaux de cette Traduction
, que nous avons rapportés, ont excité
la curiofité de plufieurs perfonnes , & ont
en même tems donné lieu à quelques doutes.
On a demandé fi le Traducteur ne s'étoit
point caché fous un nom fuppofé ,
parce qu'on a eu peine à croire un artifan ,
capable d'avoir entrepris & exécuté la Traduction
entiere d'un Poëme de cette nature.
M. le Chancelier , ayant entendu parler
de ce prodige littéraire , & voulant en
fçavoir la vérité , s'eft donné la peine d'écrire
au Lieutenant Général de la Ville du
Mans , qui d'abord furpris lui- même d'entendre
parler d'un Poëte de fa Ville , qu'il
ne connoiffoit pas , le fit chercher , & le
trouva parmi les ouvriers qui travaillent à
la journée dans les fabfiques d'étamine .
Le Sr Etienne Bréard n'eft donc point Menuifier
, comme nous l'avions dit d'abord ,
parce qu'on ne nous avoit pas exactement
informés ; il eft du nombre de ces ouvriers
qu'il appelle dans la pièce de vers , que
nous allons rapporter , Pannorum artifices
leviorum.
M. le Chancelier, inftruit de l'état d'infirmité
& d'indigence de cet ouvrier , &
édifié de l'emploi qu'il fait de fes momens
de loifir , lui a fait donner une preuve de
FEVRIER. 1749 .
147
fa bienveillance par une gratification . Le
Poëte , furpris d'une récompenfe à laquelle
il s'attendoit fi peu , a dans fon transport
de reconnoiffance , invoqué fon Apollon ,
qui lui a infpiré la Piéce fuivante. Nous
y joindrons la Lettre qu'il a écrite à M.Racine
, & c'est avec plaifir que nous faisons
connoître un homme, qui n'ajamais fongé
à être connu .
O
Illuftriffimo Galliarum Cancellario
Grates.
Uid dubitas , liber , è manibus prodire
dolorum
Filius es , genuit te in fletibus ægra fenectus.
I , proper , & genitus pro Relligionis amore ,
Patris in extremis , ieris quocunque , memento:
Infignem pietate virum , meritifque nitentem,
Ultorem fceleris , folidæ pietatis amicum ,
Cujus confilio regitur fuprema poteftas ,
Confpice follicitum patris puerique patronum .
Pannorum artifices leviorum , attendite ; noftro
Præfectura favet tenui fuprema labori :
Hic non de mifero tentoris pectine res eft,
Non de lanifico fubigenti vellera fabro ;
Condita fed tumulojampridem Mufa refurgens ;
Candidior poftquam tondenti barba cadebar ,
Ingemuit longos fruftrà fenuiffe per annos,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Quid faciet Spretos Heliconis fcandere montes
Nititur , antiqui revocans elementa laboris .
Nec te poeniteat ( præfagiit una fororum )
Infolitus tentare vias , pro viribus aude.
Cynthius ad fuperos breviter te ducet honores
Eft liber in manibus faciâ de lege canentis
Racinii , divinum opus. Hunc divina canentem
Infequere , & vertas latiali carmine carmen.
Macte fenex animo , generofum imitare Poëtam ,
Dixit , & Aonio ftillans de fonte liquorem.
Fundit Apollineos , agitatâ mente, furores .
Relligionis amans , de Relligione peritum
Racinii aggredior vigili fudore Poema.
Quanta molis opus ! tremulo fed quanta voluptas:
In latium vatis reddenti carmina , cujus
Gallica Virgilium refonant redolentque Poetam !
Racinio placuit veftitum more latino
Carmen , & immodicâ celebravit laude Camoenas!
Sed quid plura loquor ? Merces & quanta laboris
Dagueffæus adeft , Francorum Regis amicus
Omnia Regali firmans decreta figillo :
Immemor ipfe fui , celsâ de fede Minifter
Largus , ámat noftram,quamvis fit ruftica , mufam.
Scripfit , & immeritas dat munificentia laudes.
Nec mora , largitur lapfis folatia rebus.
SummeTogatorum Princeps , clariffima Regni
FEVRIER . 149 1749.
Lumina , quale tuum dicant mea carmina nomen
Indulgere fenis vigilans dignare diebus ,
Æternas memori folvam modulamine grates.
Amplitudinis tue humillimus & obfequens
tiffimus Stephanus Bréard.
COPIE de la Lettre écrite par le Sr Etienne
Bréard , à M. Racine.
CC
מ
Onfieur , s'il eft vrai que
la Tra+
Mduction de vos fublimes Chants
» fur la Religion ait pû trouver auprès de
» vous un accueil favorable , c'eft à l'Au-
» teur de cette même Religion , que j'en
» dois rendre graces. Sans fon fecours aurois-
je pû réuffit , furtout dans le tems
qu'une paralyfie m'avoit jetté dans un
état digne de compaffion ? Ce malheur
cependant a été favorable pour moi ,
" puifqu'en m'arrachant à la profeffion
» méchanique que j'exerçois , il m'a rappellé
à mes études de mes premieres an-
» nées..
» Né d'un pere fabriquant en étamine ,
» je fus mis d'abord au Collége des Peres
» de l'Oratoire de cette Ville ; j'y fus affez
» bon Ecolier. Je remportai plufieurs fois
» des prix en particulier , & dans les diftri-
" butions publiques. Après ma Philofophie,
» je fis deux ans de Théologie , & j'ai
Giij
ajo MERCURE DE FRANCE .
toujours eû de, mes Maîtres des atteſta-
»tions favorables. A vingt deux ans , j'al
lai à la Trappe , où je paffai quatre mois
en habit de Novice. J'abandonnai enfuite
ce lieu très-faint , mais trop auftére
" pour moi , & je me fouviens que le
» Maître des Novices , en me donnant le
» baifer de paix , me dit, quoique vous nous
» abandonniez , confervez toujours les fentimens
de Religion que nous vous avons infpirés.
Je fortis en pleurant , & je retour-
" nai au Mans , où je fus quelque tems
» Maître d'Ecole . J'avois l'ambition d'ê-
» tre Prêtre , mais ne pouvant efperer
» d'avoir un titre , & d'ailleurs étant un
» peu volage , je renonçai à toute idée de
l'état Eccléfiaftique , & j'embraffai la
" profeffion paternelle , dans laquelle ,
comme fils d'ouvrier , je fus reçu à peu
» de frais . J'ai exercé cette profeffion depuis
l'âge de vingt- quatre ans , & je dois
» remercier Dieu de n'y avoir jamais perdu
de vûe les fentimens de Religion que
j'avois puifés à la Trappe.
»
» En 1744 , étant attaqué d'une påralyfie
qui me laiffoit quelques intervalles ,
» dans lefquels je pouvois lire & m'appli
quer , je trouvai dans le Journal de Ver-
» dun une pièce de vers de M. Roi , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , fur
FEVRIER. 1749. 151
» la convalefcence du Roi. Je voulus voir
» fi , quoiqu'âgé de près de foixante ans ,
»je ferois encore capable de quelque cho-
» fe ; je traduifis cette piéce en vers Lå-
» tins , & je traduifis encore quelques au-
» tres piéces du même Chevalier , com-
» me un Poëme fur le retour du Roi ; &
» un autre fait pour la Maifon de Saint
» Cyr , un autre enfin , que je doute être
» de lui , fur la bataille de Fontenoi . Un
39
jour que je me fentis quelques forces ,
» je me fis mener à l'Abbaye de Saint Vin
» cent , pour rendre vifite à D. Dodart
» & à D. Rivet , célébre par fes vertus &
» fon Hiftoire Littéraire des Gaules , & je
» leur fis voir mes Traductions , qu'ils
» n'attendoient pas d'un homme de inon
âge & de ma profeffion. Ces deux bons
» Religieux , après m'avoir félicité fur ces
» ouvrages , qui ne méritoient pas leur at-
≫tention , me donnerent votre Poëme fur
» la Religion , & m'exhorterent à le tra-
» duire . Je tremblai à cette propofition,
Cependant , me fentant animé intérieu-
» rement , j'entrepris l'ouvrage , & avec
» le fecours de cette grace que vous avez
chantée , je fuis parvenu à achever la
» Traduction entiere. M. l'Abbé de Paris
» a cû la bonté de vous la remettre , & la
» maniere avantageufe , dont vous en
»
G iiij
52. MERCURE DE FRANCE
» avez parlé , m'a infpiré une reconnoif
« fance qui durera toute ma vie. Vous êtes
caufe , fans doute , que la connoiffance ,
» de cette Traduction a été jufqu'à M. le
Chancelier , qui a bien voulu me faire
» affurer , par le premier Magiftrat de no-
» tre Ville , de fa protection , dont il m'a
fait reffentir les effets , par une gratifica-
» tion à laquelle je n'aurois jamais crû
" devoir penfer. Il me reste à vous prier
d'être perfuadé , Monfieur , du refpect , » &c.
Réponse de M. Racine..
»Vous me faites des remerciemens ,
» Monfieur , lorfque c'eft à moi à vous en
faire. Vous ignorez , fans doute , l'hon-
» neur que votre ouvrage fait au mien , &
» parce que vous êtes fort éloigné de pen-.
» fer qu'il foit pour vous un fujet d'amour.
"propre, vous ne foupçonnez pas qu'il en
22
puiffe être un pour moi. La peine qu'on
" a eue à vous découvrir dans votre Ville ; .
» l'indifference que vous avez pour un ta-
» lent , que vous avez toujours facrifié à
» des travaux , aufquels l'efprit n'a point
de part ; une vie obfcure & laborieuſe ,
qu'affligent l'indigence & l'infirmité; en-
» fin les momens les moins douloureux .
que vous laiffe la maladie, employés par
.
FEVRIER . 1749. 153
»
vous à mettre en vers les vérités dont
» vous êtes pénétré. Que de raifons me
» perfuadent , Monfieur , que vous êtes
» bien plus digne que moi de chanter la
Religion , & que fi dans la carriere Poëtique
vous croyez ne marcher qu'après
→ moi comme mon Traducteur , je ne
» marche que bien loin après vous , dans
» le chemin qui conduit à l'objet de nos
vers ! Par le .peu d'empreffement que
» vous avez eu à les faire connoître , il
»paroît affez que ce n'eft
n'eft pas des hommes
» que vous en avez attendu la récompenfe
..
>> Elle vous a cependant
cherché malgré
و ر
fi
vous , & quelle récompenfe ! Vous ne
» vous attendiez pas que votre nom , fi
»peu connu dans votre Ville , dût tout à
coup pénétrer jufqu'à la Cour. Aipfi
lorfque vous voyez celui , qui par fa
» dignité & fes lumieres tient un rang
» élevé , jetter fur vous des regards bien-
" faifans , parce qu'il a été édifié de vos
» faintes occupations , & attendri fur vo
» tre trifte état , vous pouvez bien vous
wécrier ,
y
Sunt hic etiam fua premia laudi ,
Sunt lachryma rerum…….
Je fuis , Monfieur , & c.
Décembre dernier , vol. I. nous avons
rendu compte d'une Traduction en vers
Latins , du Poëme de la Religion de M.
Racine , faite par le Sr Etienne Bréard , que
nous difions être Menuifier dans la Ville
G
146 MERCURE DE FRANCE .
du Mans , les morceaux de cette Traduction
, que nous avons rapportés, ont excité
la curiofité de plufieurs perfonnes , & ont
en même tems donné lieu à quelques doutes.
On a demandé fi le Traducteur ne s'étoit
point caché fous un nom fuppofé ,
parce qu'on a eu peine à croire un artifan ,
capable d'avoir entrepris & exécuté la Traduction
entiere d'un Poëme de cette nature.
M. le Chancelier , ayant entendu parler
de ce prodige littéraire , & voulant en
fçavoir la vérité , s'eft donné la peine d'écrire
au Lieutenant Général de la Ville du
Mans , qui d'abord furpris lui- même d'entendre
parler d'un Poëte de fa Ville , qu'il
ne connoiffoit pas , le fit chercher , & le
trouva parmi les ouvriers qui travaillent à
la journée dans les fabfiques d'étamine .
Le Sr Etienne Bréard n'eft donc point Menuifier
, comme nous l'avions dit d'abord ,
parce qu'on ne nous avoit pas exactement
informés ; il eft du nombre de ces ouvriers
qu'il appelle dans la pièce de vers , que
nous allons rapporter , Pannorum artifices
leviorum.
M. le Chancelier, inftruit de l'état d'infirmité
& d'indigence de cet ouvrier , &
édifié de l'emploi qu'il fait de fes momens
de loifir , lui a fait donner une preuve de
FEVRIER. 1749 .
147
fa bienveillance par une gratification . Le
Poëte , furpris d'une récompenfe à laquelle
il s'attendoit fi peu , a dans fon transport
de reconnoiffance , invoqué fon Apollon ,
qui lui a infpiré la Piéce fuivante. Nous
y joindrons la Lettre qu'il a écrite à M.Racine
, & c'est avec plaifir que nous faisons
connoître un homme, qui n'ajamais fongé
à être connu .
O
Illuftriffimo Galliarum Cancellario
Grates.
Uid dubitas , liber , è manibus prodire
dolorum
Filius es , genuit te in fletibus ægra fenectus.
I , proper , & genitus pro Relligionis amore ,
Patris in extremis , ieris quocunque , memento:
Infignem pietate virum , meritifque nitentem,
Ultorem fceleris , folidæ pietatis amicum ,
Cujus confilio regitur fuprema poteftas ,
Confpice follicitum patris puerique patronum .
Pannorum artifices leviorum , attendite ; noftro
Præfectura favet tenui fuprema labori :
Hic non de mifero tentoris pectine res eft,
Non de lanifico fubigenti vellera fabro ;
Condita fed tumulojampridem Mufa refurgens ;
Candidior poftquam tondenti barba cadebar ,
Ingemuit longos fruftrà fenuiffe per annos,
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Quid faciet Spretos Heliconis fcandere montes
Nititur , antiqui revocans elementa laboris .
Nec te poeniteat ( præfagiit una fororum )
Infolitus tentare vias , pro viribus aude.
Cynthius ad fuperos breviter te ducet honores
Eft liber in manibus faciâ de lege canentis
Racinii , divinum opus. Hunc divina canentem
Infequere , & vertas latiali carmine carmen.
Macte fenex animo , generofum imitare Poëtam ,
Dixit , & Aonio ftillans de fonte liquorem.
Fundit Apollineos , agitatâ mente, furores .
Relligionis amans , de Relligione peritum
Racinii aggredior vigili fudore Poema.
Quanta molis opus ! tremulo fed quanta voluptas:
In latium vatis reddenti carmina , cujus
Gallica Virgilium refonant redolentque Poetam !
Racinio placuit veftitum more latino
Carmen , & immodicâ celebravit laude Camoenas!
Sed quid plura loquor ? Merces & quanta laboris
Dagueffæus adeft , Francorum Regis amicus
Omnia Regali firmans decreta figillo :
Immemor ipfe fui , celsâ de fede Minifter
Largus , ámat noftram,quamvis fit ruftica , mufam.
Scripfit , & immeritas dat munificentia laudes.
Nec mora , largitur lapfis folatia rebus.
SummeTogatorum Princeps , clariffima Regni
FEVRIER . 149 1749.
Lumina , quale tuum dicant mea carmina nomen
Indulgere fenis vigilans dignare diebus ,
Æternas memori folvam modulamine grates.
Amplitudinis tue humillimus & obfequens
tiffimus Stephanus Bréard.
COPIE de la Lettre écrite par le Sr Etienne
Bréard , à M. Racine.
CC
מ
Onfieur , s'il eft vrai que
la Tra+
Mduction de vos fublimes Chants
» fur la Religion ait pû trouver auprès de
» vous un accueil favorable , c'eft à l'Au-
» teur de cette même Religion , que j'en
» dois rendre graces. Sans fon fecours aurois-
je pû réuffit , furtout dans le tems
qu'une paralyfie m'avoit jetté dans un
état digne de compaffion ? Ce malheur
cependant a été favorable pour moi ,
" puifqu'en m'arrachant à la profeffion
» méchanique que j'exerçois , il m'a rappellé
à mes études de mes premieres an-
» nées..
» Né d'un pere fabriquant en étamine ,
» je fus mis d'abord au Collége des Peres
» de l'Oratoire de cette Ville ; j'y fus affez
» bon Ecolier. Je remportai plufieurs fois
» des prix en particulier , & dans les diftri-
" butions publiques. Après ma Philofophie,
» je fis deux ans de Théologie , & j'ai
Giij
ajo MERCURE DE FRANCE .
toujours eû de, mes Maîtres des atteſta-
»tions favorables. A vingt deux ans , j'al
lai à la Trappe , où je paffai quatre mois
en habit de Novice. J'abandonnai enfuite
ce lieu très-faint , mais trop auftére
" pour moi , & je me fouviens que le
» Maître des Novices , en me donnant le
» baifer de paix , me dit, quoique vous nous
» abandonniez , confervez toujours les fentimens
de Religion que nous vous avons infpirés.
Je fortis en pleurant , & je retour-
" nai au Mans , où je fus quelque tems
» Maître d'Ecole . J'avois l'ambition d'ê-
» tre Prêtre , mais ne pouvant efperer
» d'avoir un titre , & d'ailleurs étant un
» peu volage , je renonçai à toute idée de
l'état Eccléfiaftique , & j'embraffai la
" profeffion paternelle , dans laquelle ,
comme fils d'ouvrier , je fus reçu à peu
» de frais . J'ai exercé cette profeffion depuis
l'âge de vingt- quatre ans , & je dois
» remercier Dieu de n'y avoir jamais perdu
de vûe les fentimens de Religion que
j'avois puifés à la Trappe.
»
» En 1744 , étant attaqué d'une påralyfie
qui me laiffoit quelques intervalles ,
» dans lefquels je pouvois lire & m'appli
quer , je trouvai dans le Journal de Ver-
» dun une pièce de vers de M. Roi , Chevalier
de l'Ordre de Saint Michel , fur
FEVRIER. 1749. 151
» la convalefcence du Roi. Je voulus voir
» fi , quoiqu'âgé de près de foixante ans ,
»je ferois encore capable de quelque cho-
» fe ; je traduifis cette piéce en vers Lå-
» tins , & je traduifis encore quelques au-
» tres piéces du même Chevalier , com-
» me un Poëme fur le retour du Roi ; &
» un autre fait pour la Maifon de Saint
» Cyr , un autre enfin , que je doute être
» de lui , fur la bataille de Fontenoi . Un
39
jour que je me fentis quelques forces ,
» je me fis mener à l'Abbaye de Saint Vin
» cent , pour rendre vifite à D. Dodart
» & à D. Rivet , célébre par fes vertus &
» fon Hiftoire Littéraire des Gaules , & je
» leur fis voir mes Traductions , qu'ils
» n'attendoient pas d'un homme de inon
âge & de ma profeffion. Ces deux bons
» Religieux , après m'avoir félicité fur ces
» ouvrages , qui ne méritoient pas leur at-
≫tention , me donnerent votre Poëme fur
» la Religion , & m'exhorterent à le tra-
» duire . Je tremblai à cette propofition,
Cependant , me fentant animé intérieu-
» rement , j'entrepris l'ouvrage , & avec
» le fecours de cette grace que vous avez
chantée , je fuis parvenu à achever la
» Traduction entiere. M. l'Abbé de Paris
» a cû la bonté de vous la remettre , & la
» maniere avantageufe , dont vous en
»
G iiij
52. MERCURE DE FRANCE
» avez parlé , m'a infpiré une reconnoif
« fance qui durera toute ma vie. Vous êtes
caufe , fans doute , que la connoiffance ,
» de cette Traduction a été jufqu'à M. le
Chancelier , qui a bien voulu me faire
» affurer , par le premier Magiftrat de no-
» tre Ville , de fa protection , dont il m'a
fait reffentir les effets , par une gratifica-
» tion à laquelle je n'aurois jamais crû
" devoir penfer. Il me reste à vous prier
d'être perfuadé , Monfieur , du refpect , » &c.
Réponse de M. Racine..
»Vous me faites des remerciemens ,
» Monfieur , lorfque c'eft à moi à vous en
faire. Vous ignorez , fans doute , l'hon-
» neur que votre ouvrage fait au mien , &
» parce que vous êtes fort éloigné de pen-.
» fer qu'il foit pour vous un fujet d'amour.
"propre, vous ne foupçonnez pas qu'il en
22
puiffe être un pour moi. La peine qu'on
" a eue à vous découvrir dans votre Ville ; .
» l'indifference que vous avez pour un ta-
» lent , que vous avez toujours facrifié à
» des travaux , aufquels l'efprit n'a point
de part ; une vie obfcure & laborieuſe ,
qu'affligent l'indigence & l'infirmité; en-
» fin les momens les moins douloureux .
que vous laiffe la maladie, employés par
.
FEVRIER . 1749. 153
»
vous à mettre en vers les vérités dont
» vous êtes pénétré. Que de raifons me
» perfuadent , Monfieur , que vous êtes
» bien plus digne que moi de chanter la
Religion , & que fi dans la carriere Poëtique
vous croyez ne marcher qu'après
→ moi comme mon Traducteur , je ne
» marche que bien loin après vous , dans
» le chemin qui conduit à l'objet de nos
vers ! Par le .peu d'empreffement que
» vous avez eu à les faire connoître , il
»paroît affez que ce n'eft
n'eft pas des hommes
» que vous en avez attendu la récompenfe
..
>> Elle vous a cependant
cherché malgré
و ر
fi
vous , & quelle récompenfe ! Vous ne
» vous attendiez pas que votre nom , fi
»peu connu dans votre Ville , dût tout à
coup pénétrer jufqu'à la Cour. Aipfi
lorfque vous voyez celui , qui par fa
» dignité & fes lumieres tient un rang
» élevé , jetter fur vous des regards bien-
" faifans , parce qu'il a été édifié de vos
» faintes occupations , & attendri fur vo
» tre trifte état , vous pouvez bien vous
wécrier ,
y
Sunt hic etiam fua premia laudi ,
Sunt lachryma rerum…….
Je fuis , Monfieur , & c.
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