Extrait d'une Lettre écrite de Smyrne
le 28 Octobre.
E 20 Octobre il arriva dans la Rade
de cette Ville un Chebek Anglois qui.
avoit dix pieces de canon , & 36 hommes
d'équipage , il avoit été armé à Mahon , &
avoit déja pris deux de nos Bâtimens dans
les eaux de Tripoli & de Barbarie. Ce Corfaire
remit à la voile la nuit du 21 au 22 ,
& il fut mouiller au Château de la Rade
qui eſt à environ neuf milles de diſtance .
Nous ſcumes le lendemain que le Conful
d'Angleterre lui avoit envoyé un renfort
d'hommes , & dans le moment nos Négocians
& nos Capitaines vinrent chés M. de
Seleran pour lui faire part de leurs appréhenfions.
Il y avoit actuellement dans la
Rade de Sanderli , qui eſt foraine ſans chateau,
quatre de nos Bâtimens Caravaneurs ,
qui ayant pris des fonds ici , étoient là pour
ycharger des Bleds qu'ils devoient porter
à la côte de Syrie , où l'on dit qu'il y a
cherté. Nous avons encore pluſieurs de nos.
Bâtimens qui n'oſans s'écarter ont pris le
L
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1
parti de s'occuper dans l'Archipel pendant
cet hyver , & la détention des Bâtimens juſqu'au
mois d'Octobre étant finie , on peut
voir arriver tous les jours des Bâtimens venans
de France . Ce Chebek étoit à voiles
& à rames , & d'autant plus à craindre que
fon peu d'apparence ne le faiſoit pas paroître
ſuſpect , de forte qu'on pouvoit s'attendre
à lui voir faire beaucoup de priſes dans
ces mers . Le Capitaine Jacinte Mouriès de
Toulon commandant la PolacreJefus-Maria-
Sainte Anne a offert de donner la chaſſe à
ce Corſaire , pourvu qu'on lui fournit fix
canons de quatre , deux Barils de poudre
d'un quintal chacun , un renfort de 25 hommes
avec leurs fufils en état , leurs gargoufſes
garnies de balles , & chacun un fabre ,
& que la Nation lui aſſurât ſon Bâtiment
pour 5000 Piaſtres. On accepta ſes offres ,
& en moins de deux heures la Polacre fut
en état. Le 23 au jour le Corſaire mit ſous
voile , mais ayant apperçu à la manoeuvre
de la Polacre qu'elle étoit là pour lui , il
revint vers le Chateau ſous lequel il jetta
fon ancre. Le 23 & le 24 ſe paſſerent en
allées & venues des Bateaux du Corſaire au
Conſul Anglois ; cependant ce premier ſpalmoit
& recevoit toujours de nouveaux renforts.
Les Anglois ont fait pour cela des
ecrues parmi les Rayats & Bandits , dont
رس
Hiiij
176 MERCURE DE FRANCE.
,
&
on trouve toujours à Smyrne. Enfin la nuit
du 25 au 26 le Corſaire mit ſous voile par
un gros tems à la faveur duquel il ſe flatoit
d'échapper . Le matin nous ne vimes plus ni
le Chebek ni la Polacre , & toute la journee
du 25 ſe paſſa ſans nouvelle , & dans l'in
quiétude. Le 26 nous aprimes que la Polacre
n'avoit pas perdu le Chebek de vue
qu'elle le tenoit toujours ſous le vent malgré
les ſtratagêmes qu'il employoit pour échaper.
Le foir les Anglois firent courir le bruit
que la Polacre étoit priſe; un de leursDrogmans
alloit le dire de porte en porte , nous
nous couchâmes fort en peine , mais vers
minuit un Officier dépéché par le Capitaine
Mouriés vint nous annoncer que le Chebek
avoit été brulé.
Cet Officier a rapporté que dans la nuir
du 25 la Polacre avoit mis ſous voile en
même tems que le Corſaire ; qu'ils ne s'étoient
pas vus dans la nuit, mais qu'au matin
du 26 ils s'étoient trouvés à portée l'un de
l'autre. La Polacre ayant le vent ils ſe canonnerent
quelque tems , le Chebek refufa
deux fois l'abordage , & ne pouvant fortir
du Golphe ni ratraper le Château , il alla
échoir fur la Côte au lieu nommé Ouila ,
où dans l'inſtant la plus grande partie de fon
équipage , tous gens ramaflés au hazard ſe
ſauva à terre , ceux qui étoient reftés firent
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La même choſe en voyant aprocher la Cha-
Toupe du Capitaine Mouriés. On s'empara
du Batiment & on y mit le feu , après avoir
enlevé ce qui en valoit la peine. Il y a eu
3 hommes tués & pluſieurs bleſſés ſur le
Corfaire: Perſonne n'a eu de mal fur la Polacre.
Cette expédition fait un fort bon effet
fur le Pays & prévient les dommages que
cette Vipere n'auroit pas manqué de caufer..