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1
p. 176-210
ENTRÉE DE S. M. CZARIENNE, en France.
Début :
LE 20 d'Avril un Officier du Czar se rendit à Dunkerque, [...]
Mots clefs :
Entrée, France, Roi, Tsar, Prince, Duc, Pierre Ier de Russie, Maréchal, Gardes, Carosse, Chambre, Officiers, Seigneurs moscovites, Chambre, René de Froulay de Tessé, Matin, Porte, Portière, Régent, Corps, Monarque, Suisses, Visite, Boris Ivanovitch Kourakine, François de Neufville de Villeroy, Marche, Carrosses, Duchesse, Dunkerque, Palais
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texteReconnaissance textuelle : ENTRÉE DE S. M. CZARIENNE, en France.
ENTRÉE
DE S. M. CZARIENNE,
en France.
LE 20 d'Avril un Officier du
Czar se rendit à Dunkerque,
pour regler avec Mr du Libois Gen-
tilhomme ordinaire, la maniere
dont ce Prince seroit reçù. Il fut
convenu qu'il entreroit dans tou-
tes les Villes au bruit d'une triple
décharge de Canon, qu'il seroit
complimenté par les Magistrats,
qu'il auroit à sa Porte une Garde
Historique.
37
d'environ 30 hommes sans Dra-
peaux ni Tambours, & qu'on lui
donneroit une escorte de 15 Cava-
liers.
Le z1 M. du Libois étant allé
au devant de S. M. Cz. qu'elle
trouva à Zudcot, Terre de France,
& sur le chemin de Nieuport à
Dunkerque, la complimenta au
noin du Roy & de Monseigneur
le Duc Regent. Le 22 le Czar arri-
va à Dunkerque où il fut reçû, com-
me il l'avoit demandé, avec tous
les honneurs dûs aux Têtes cou-
ronnées. Ce Prince, pendant un
sejour de trois jours, visira exacte-
ment tous les anciens Quvrages dé-
molis, & les nouveaux Trayaux de
Mardick qu'il observa avec grand
soin; on fit jouer les Ecluses, dont
l'Art l'étonna fort.
Le 24. il desira voir la revue
des Troupes de la Garnison, elles
firent differents exercices, soit pour
l'attaque, soit pour la deffense d'u-
ne Place, &c.
Le 25. il partit de Dunkerque &
178
Relation
vint coucher à Calais où M. de
Mailly Marquis de Neelle qui y a-
voit eté envoye, le complimenta
de la part du Roy. Ce Seigneur fut
accueilli par S. M. Cz. avec toute
les marques de distinction dûes à sa
naissance, il a eû l'honneur de l'ac-
compagner depuis Calais jusqu'à
Paris, & de manger plusieurs fois
avec elle. Le Czar ſéjourna a Ca-
lais juſqu'au 4 de May, il y fit ses
Pâques & s'occupa à examiner, se-
lon sa coûtume, les Fortifications,
le Port, la Marine, &c. Le même
jour il vint coucher à Boulogne, le
5. à Abbeville, où il alla voir les
belles Manufactures de Draps fins, le
6. à Breteuil, & le 7. à Beaumont,
n'ayant pas voulu s'arreſter à A-
miens, ni à Beauvais, quoique tout
fut dispose pour l'y recevoir selon
son rang. M. l'Evèque de Beauvais
avoit même fait une dépense ex
traordinaire, dans l'attente que ce
Prince dineroit au Palais Episcopal;
mais, comme on lui representa
que s'il passoit outre , il féroit trés-
Historique.
179
mauvaise chere, il répondit, je suis
un Soldat, & pourvu que je trouve
du Pain & de la Biere, je suis con-
tent,
M. le Maréchal de Tessé qui l'at-
tendoit à Beaumont, depuis deux
jours, avec six carosses à 6 Chevaux,
(toute sa livrée magnifiquement ha-
billée) complimenta le Czar au nom
du Roy, & l'engagea à recevoir le
diner qu'on lui avoit preparé. Il y
fur traité splendidement & servi
par les Officiers de S. M. Mr. de
Livry Premier Maistre d'Hostel,
M. de Verton Maistre d'Hostel or-
dinaire, & M. de Cresmes Con-
trôleur de la Maiſon du Roy, s'y
étoient rendus, suivis de plusieurs
Officiers de la Bouche, pour or-
donner du repas.
Le Czar étant parti de Beaumont
sur les 5 heures du soir, monta avec
les Seigneurs Moscovites qui l'ac-
compagnent, dans les Carosses de
M. le Maréchal de Tessé; il étoit
escorté par un détachement de 15
Gardes du Corps.
180
Relation
Sur la nouvelle de ſon arrivée
dans cette Capitale, tout le che-
min, depuis S. Denis, étoit bordé
d'une double file de carosses avec
une affluence prodigieuse de mon-
de, dans l'esperance qu'ils auroient
le plaifir de voir ce Monarque ;
mais la nuit eſtant ſurvenue, il n'y
resta que les plus curieux.
Ce Prince arriva à Paris entre 9
& dix heures du soir, le Roy étant
déja couché Il fut furpris de voir
les ruës S Denis & S. Honoré tou-
tes illuminées, avec un Peuple in-
fini qui occupoit les fenêtres & les
passages, il descendit au vieux
Louvre, & il fut conduit dans l'ap
partement de la feue Reine Mere,
qui lui étoit prepare, il le parcou-
rut pendant une demie-heure, en
admirant la magnificence des meu-
bles de la Couronne & le nombre
prodigieux de Bougies, tant des
Lustres, que des Girandoles, qui
refléchissans dans les Glaces, lui
causerent une espece d'éblouisse-
ment. Etant entre dans la Salle où
Historique.
181
il trouva deux Tables de 60 cou-
verts chacune, en gras & en maigre,
il les considera & demanda un mor-
ceau de pain & des raves, goûta à
5 ou 6 sortes de vins, but deux.
gobelets de biere, qu'il aime beau-
coup; & jettant les yeux sur la foule
de Seigneurs & autres personnes
dont tous les Appartemens étoient
remplis, il pria M. le Maréchal de
Teſſé de le faire conduire à l'Hostel
de Lesdiguieres, proche l'Arsenal,
qui avoit été auſsi meublé pour lui.
M. le Maréchal ayant fait tout
son possible pour l'obliger à se met-
tre à Table, & lui ayant en même
tems representé que le Roy s'étoit
flatté qu'il resteroit au moins, trois
jours au Louvre, il le refuſa cons-
tamment, & pria qu'on lui laissa
la liberté : Comme on vit qu'il per-
ſeveroit à vouloir s'en aller à l'Ho-
tel de Lesdiguieres, on lui exposa
qu'il y avoit trop loin, que S. M.
ne pourroit pas faire ce chemin à
pied, & qu'elle ne trouveroit per-
sonne à cet Hôtel; qu'importe, re-
Relation
182
pliqua-t-elle, je ne m'embarasse pas
du chemin, & j'y veux aller. On lui
demanda la permission de faire ve-
nir un Carosse, car tous ceux de M.
de Tessé s'en étoient retournez, on
lui en fournit un de remise, dans
lequel il monta avec ce Seigneur; il
voulut faire éteindre les flambeaux
pour n'estre pas reconnu; en arri-
yant à l'Hôtel, on n'y trouva qu'
une seule personne qui tenoit un
Hambeau, il s'en saisit, & aiant
consideré le lit qui lui sembla trop
superbe, il entra dans une Garde-
Robe, à côté de ſa chambre où il y
en avoit un, destiné pour son Valet
de Chambre; il dit pour lors à M.
le Maréchal de Tessé, en voilà as-
Jez pour me coucher, je préfere les
petits endroits aux grands.
Pendant ces mouvemens, on
transporta promptement la plus
grande partie du souper à l'Hostel
de Lesdiguieres, non, sans un grand
embaras ; l'on y envoya 68 paires
de Draps pour sa suire.
Le lendemain 8 il ſe leva entre
4.
183
Historique.
4. & 5 hèures du matin, à son er-
dinaire, & se promena plus d'une
heure en Robe de Chambre dans
le Jardin. Un détachement de 50
Gardes Françoises & Suisses, com-
mandé par un Lieutenant, fut pose
pour faire la Garde à la Porte.
Les Seigneurs de Marque alle-
rent le matin rendre visite à S. M.
Cz. qui les reçût avec toute la dis-
tinction & le discernement d'un
Prince fort éclairé, se faisant ex-
pliquer par M. le Marêchal de Tes-
ſé les Emplois & les rangs de cha-
cun d'eux. On a remarqué qu'il
donnoit une préference particulie-
re à tous les Officiers de réputa-
tion, dont il n'ignoroit ni le nom,
ni les belles actions, il le fit assez
connoistre, lorsque M. le Maréchal
de Villars se présenta, en lui
disant, M. Le bruit de vos Ex-
ploits s'étend si loin par les servi-
ces signalez que vous avez rendu à
vostre Patrie, que quand le feu Roy
vous auroit accordé encore plus de
graces, on l'en loueroit davantage.
184
Relation
Comme ce Prince ne parle pas fran-
çois, la conversation se fit de part
& d'autre en Allemand.
Sur les 10 heures & demie du ma-
tin, MEr le Duc Regent alla, avec
un nombreux cortege, à l'Hostel
de Lesdiguières, ou 4 Seigneurs
Moscovites vinrent à ſa portiere, le
recevoir de la part du Czar, ses
Gardes n'étans point entrez dans
la Cour. SON ALTESSE ROYALE
trouva Sa Majeſté Czariene ſur
la porte de son Anti-Chambre qui-
la conduisit dans sa Chambre où
il y avoit deux fauteuils preparez.
Le Czar prit celui de la droite &
pria Monsieur le Duc d'Orleans de
prendre l'autre qui étoit à deux pas
de lui; ils s'entretinrent un de-
mi quart d'heure assis, le Czar s'ex-
pliquant par le Prince Kurakin qui
lui servoit d'Interprete. Il fit enfin
dire à Monseigneur le Duc Regent,
qu'il y avoit trop de monde, qu'il
falloit entrer dans son Cabinet; alors
s'étant levé, il passa-le premier,
S. A. R. le suivit, ils s'enfermerent
Historique.
185
avec le seul Prince Kurakin, & là
ce Monarque l'embrassa plusieurs
fois, & lui dit qu'aussi-tôt qu'il ût
appris qu'il étoit Regent, il avoit
formé la resolution de venir en
France. Monsieur le Duc d'Or
leans l'affura au nom du Roy,
qu'il étoit le Maître dans le Royau-
me, qu'il n'avoit qu'à ordonner,
qu'on se feroit un plaisir d'executer
ses volontez. La Conférence dura
une demie heure; on les vit sortir
ensuite, & l'on remarqua que le
Czar régla si bien ses démarches,
qu'il surprit la gauche, & donna la
droite à Merle Duc d'Orleans. S.
A. R. ſe voyant à la droite, s'éloi-
gna un peu pour prendre la gauche,
mais le Czar ne le ſouffrit pas, &
la reconduisit juſqu'au-dela de la
Porte de son Anti-Chambre; les
4. Seigneurs qui l'avoient introduit,
l'accompagnerent jusqu'à son ca-
rosse.
Le 10 au matin, le Roy fit aver-
tir le Czar qu'il iroit à cinq heures
du soir le visiter. Sur les 4. heu-
ij
186
Relation
res, le Roi partit du Palais des Tui-
leries dans un carosse à 8 chevaux,
il occupoit le fond, ayant M. le
Maréchal de Villeroy à côté de
lui, M. le Duc d'Albret comme
Grand Chambellan avoit la droite
du de vant du carosse, Mr de Mor-
temart comme Premier Gentilhom-
me de la Chambre, d'année, avoit
la gauche, M. le Duc de Charoſt
étoit à la portiere droite, comme
Capitaine de quartier des Gardes
du Corps, M. le Marquis de Lou-
vois ſe voyoit à la portiere gauche
comme Capitaine des Cent-Suisses
de la Garde.
Devant le carosse du Roy mar-
choit un autre carosse à 6 chevaux,
dans lequel étoient les Sous-Gou-
verneurs du Roy & les 4 Gentils-
Hommes de la Manche. Un troisié-
me caroſſe précedoit celui-là avec
les Ecuyers & autres Officiers du
Roy, deux Gardes du Corps à la
tente avec tous les Pages de la petite
Ecurie. Le carosse de S. M. étoit
entouré d'Officiers des Gardes du
Historique.
18
Corps à cheval, & 50 Gardes aiant
l'épee nue, formoient la marche,
precedés des Timballes, des Trom-
petres & des Hauts Bois de la
Chambre: Quantité des Premiers
Officiers de la Couronne avoient
pris les devans pour attendre le Roi
à l'Hostel de Lesdiguieres, & d'au-
tres suivoient dans leurs carosses.
La Marche en cet état, S. M.
arriva à l'Hôtel de Lesdiguières.
Le Czar vint recevoir le Roy à
la portiere de ſon carosse, lui don-
na la main pour descendre, & après
s'eſtre inclinez l'un & l'autre pro-
fondément & assez long-tems pour
ſe ſaluer, le Cz. embraſſa le Roy
tendrement, lui reprit la main &
ne la quitta pas jusqu'à ce qu'il
l'eut mis dans son fauteuil, les
Gentilshommes de la Manche aiant
voulu, selon le devoir de leur
Charge, s'approcher du Roy pour
lui aider à monter l'escalier, le
Czar leur fit signe, & leur dit
Messieurs, j'aurai bien soin du Roy
je le conduirai sans l'abando
laissez moi faire.
i)
188
Relation
Le Prince Kurakin étoit à côté
du Czar, pour expliquer tous les
sentimens de ce Prince, & M. le
Maréchal de Villeroy à côté du
Roy, pour interprétet toutes les pen-
ſées de son Maistre. Lorsque le Roy
fut assis dans un fauteuil à la droi-
te, & le Czar dans un autre à la
gauche, on entra en conversation,
elle se passa avec tant de tendresse
de part & d'autre, qu'on eût pei-
ne à retenir des larmes, tant les
Complimens & les Termes de S.
M. Cz. étoient affectueux & pé-
nétrans: Le Roy lui dit, que son
Oncle, le Duc d'Orleans, lui avoit ex-
pliqué de sa part, la joye qu'il ressen-
toit de posseder un si grand Prince
dans ses Etats, qu'il lui repetoit
qu'il en étoit le Maistre, qu'on ne
manqueroit en rien pour lui faire
connoistre l'estime qu'il avoit pour sa
personne, & pour lui procurer tou-
tes les satisfactions qu'il pourroit
sonhaiter, & qui dépendroient de
sa Couronne.
Pendant cet entretien, le Czar
Historique.
189
regarda toûjours le Roy, avec
une admiration mêlée d'un conten-
tement extraordinaire qui parois-
soit sur son visage, n'ayant d'atten-
tion que pour ce jeune Monarque
& ne jettant presque pas la vûë
sur aucun de ses Officiers, ausquels
il donna pourtant de fois à autre
des marques de sa consideration.
Aprés un quart d'heure d'entre-
vûë, le Czar prit la main du Roi,
à qui il laissa toûjours da droite,
le remena à ſon carosse, charmé
de la bonne grace & de la conte-
nance de S. M. il l'embrassa une
seconde fois & lui aida à monter;
ayant fait ensuite quelques pas en
arriere pour donner le tems à M.
le Maréchal de Villeroy & aux au-
tres grands Officiers d'entrer dans
le carosse, il les salua tous en pas-
sant avec une politesse qui les ren-
voya rous contens, & s'étant ra-
proché de la portiere, il prit con-
gé du Roy.
Le même jour, le Czar étant sor-
ti à 5 heures du matin dans un ca-
190
Relation
rosse à deux chevaux seulement,
en ayant fait dételer 4, dit qu'il
ne prétendoit pas marcher en
Pompe, il ne ſe fit accompagner
que de deux Gardes, & de l'Exempt
qui le suivirent àche val, recomman-
dant aux 6 autres Gardes qu'ils pou-
voient se reposer, parce qu'il n etoit
pas juste qu'il fatiguât tant de mon-
de : Il alla à l'Arsenal, à la Place
Royal dont il fit le tour; ensuite à
la Place des Victoires qu'il dessina
& y lût les Inscriptions, & de là à
la Place de Louis le Grand, dont
il admira la Statuë Equestre. Il
s'arrêta chez le Charpentier du
Roi, vit travailler ses Ouvriers
& travailla avec eux, s'informant
du nom & de l'usage des outils dif-
ferens; il descenait aussi chez le
Menuisier du Roy où il fit ses ob-
servations. Ce Monarque avoit
prié le jour précédent M. le Duc
d'Antin de lui fournir une descrip-
tion de tout ce qu'il y avoit de plus
curieux à Paris: Deux heures aprés
ce Seigneur lui apporta un Cahier.
Historique.
191
proprement relié, qui contenoit
toutes les Raretez de cette grande
Ville, il le reçût sans l'examiner,
s'entretenant pour lors avec plu-
sieurs Seigneurs de sa suite, mais
l'ayant ouvert; il fut agréablement
ſurpris de le voir traduit en Lan-
gue Esclavone, & s'écria qu'il n'y
avoit qu'un François capable de
certe politesse, il l'en remercia fort.
Le 1I. le Czar fit demander au
Roy, son heure la plus commode
pour se donner l'honneur de lui
rendre visite, elle fut reglée à 5
heures du soir.
S. M. Cz. dans un carosse du Roi,
étant seule dans le fond, le Prince
de Kurakin à une portiere, & M. le
Matéchal de Tessé à l'autre, le
Comte Dolhorouki Lieutenant Ge-
neral de ses Troupes, & le Baron
Schaffirovv Vice-Chancelier sur le
de vant, partit à 4 heures du soir de
son Hôtel. Elle étoit escortée par
les 8 Gardes du Corps & l'Exempt,
avec 4 carosses de la livrée de M.
le Maréchal de Tesfé, où étoit
192
Relation
la suite du Prince. Les embaras dans
les Ruës furent si grands pendant
la marche, que ce Prince ne pût
arriver que sur les 5 heures trois
quarts aux Tuileries. Il trouva à
son passage les Gardes Françoises &
Suisses sous les Armes, les Tam-
bours battans aux Champs, les
Gardes de la Porte à leur Poste or-
dinaire. Le Roi qui l'attendoit dans
l'Appartement has de M. le Duc du
Maine, s'avança jusqu'à la portiere
du carosse, d'ou le Czar sortit
promptement pour saluer le Roy
qu'il embrassa, le Roi lui donna la
droite: Comme il y avoit un monde
infini à regarder cette Cérémonie,
le Czat prit de ses deux mains celle
du Roy, le conduisant avec beau-
coup d'attention, en faisant signe
qu'on s'écartât, dans l'apprehen-
sion qu'on ne pressât le jeune Roi.
Il monta l'escalier bordé par les
Cent-Suisses du Roi, traversa la Sal-
le des Gardes du Corps qui étoient
en haye & entra dans la Chambre
du Roi, tous les Appartements
Historique.
193
étants remplis de Seigneurs & de
Dames.
Les deux Rois passerent un mo-
ment aprés dans le Grand Cabinet
du Conseil de Regence, d'où on a-
voit eû soin d'ôter la grande Ta-
ble, afin qu'il y eût plus d'espace.
Il y avo't deux fauteuils, le Czar
s'étant placé à la droite; il adreſsa
ce petit discours au Roy. Cxar
mon frere, il y a long-têms que je
souhaitois voir un Roy de France
dans la gloire de sa Majesté, J'ai au-
jourd hui la satisfaction de voir un
jeune Roy qui promet tout ce que ses
Ancêtres ont fait de grand; je sçais
plusieurslangues, je voudrois les avoir
toutes oubliées, & ne sçavoir que la
Françoise, pour entretenir vostre Ma-
jesté.
Aprés ce Compliment, il se leva
& le Roy lui donnant toûjours la
droite, le reconduisit jusqu'à la
portiere du carosse. Le Czar l'a-
iant de nouveau embrassé, pria
instamment le Roy de se reti-
ter, mais S. M. le voulut voir
Relation
194
monter, & resta jusqu'à ce que S.
M. Cz. fut en marche.
Le même jour 1i. le Prevôt des
Marchands & les Echevins en habit
de Cérémonie saluerent le Czar, &
lui porterent les présents ordinaires
de la Ville conduits par M. le
Marquis de Dreux, Grand Maistre
des Cérémonies.
Le 12. M le Duc d'Antin alla
le prendre à 5 heures du matin,
pour le mener promener aux Go-
belins & au Jardin du Roy, ce
Prince demeura assez long-temps
à voir travailler à revers, aux bel-
les Tapisseries qui se font dans cette
Manufacture Royale, il admira
l'adresse & l'habileté des Ouvriers.
L'aprés midy, il monta à l'Observa-
toire , où il ne reſta que fort peu,
ayant promis d'y revenit pour tour
examiner. Le lendemain il fut con-
duit à la Manufacture des Glaces.
Le 14. le Czar ſe rendit au Pa-
lais Royal, accompagné de M. le
Maréchal de Tessé, des Princes
& Seigneurs Moscovites. Son Al-
tesse
Historique.
19)
teſse Royale entourée des princi-
paux Officiers de sa Maison, vint
le recevoir à. la ſortie du carosse,
le conduisit dans son Appartement,
où il lui fit voir sa Galerie & ses
Tableaux; ensuite son A. R. me-
na S. M. Cz. par son petit Ap-
partement, chez Madame, où la
visite ſe paſſa debout. Cetre Prin-
cesse lui presenta MEr le Duc de
Chartres & Mademoiselle de Mont-
pensier. La conversation dura plus
d'un quart d'heure en Allemand.
Madame expliquant à Mer le Duc
Regent, ce que le Czar lui disoit.
Aprés avoir pris quelques
rafraichissemens, il vit l'Ope-
ra d'Hypermnestre, de la loge
du Palais Royal. S. A. R. Msr le
Duc de Chartres, le Vice-Chance-
lier, deux autres Seigneurs de sa
Cour, & M. le Maréchal de Tessé
étoient au premier rang, le Prince
Kurakin étoit placé derriere le Cz.
M. le Marquis de Simianes, & M.
le Marquis d'Estampes derriere
Mer le Duc d'Orleans.
R
196
Relation
S. M. Cz. fut frapée, lorsqu'on
le va la Toile, de la magnificence du
spectacle, des Changemens de dé-
corations, & de la danse deMlle Pre-
vôt. Elle se rafraichit de quelques
verres de Biere qu'elle ne voulut pas
recevoir de la main de ce Prince
qui les lui présentoit. Elle quitta
au quatrième Acte Lorsqu'Elle en
sortit; Elle fut reconduite parMsr le
Duc Regent jusqu'à l'endroit où il
étoit venu la recevoir.
Le même jour au matin, Mr le
Duc d'Antin accompagna le Czar
à l'Académie Royale de Peinture
& de Sculpture, où Mr Coepel,
Peintre célébre, ût l'honneur de
lui expliquer tous les Sujets diffe-
rents qui méritent quelques obser-
vations; il vit encore avec plus de
satisfaction dans la grande Ga-
lerie du Louvre les Plans en relief,
des Places fortifiées du Royaume,
il se promena ensuite dans le Jardin
des Tuileries.
Le 16. le Cz. se rendit aux Invalides
à l'heure du diner, Mr le Maréchal
Historique.
197
de Villars l'ayant conduit dans le
Réfectoire, il y trouva tous les
Soldats qui se mettoient à table;
il gouta de leur soupe, aprés quoy
il demanda un Gobelet dans lequel
il se fit verser de leur vin & but
à leur santé, il salua en particulier
tous les Officiers, & leur fit l'hon-
neur de les nommer ses Camarades,
après quoy on lui fit voir tous les
Bâtimens & ce qu'il y a de plus
curieux dans ce magnifique Hôtel,
entre'autres, le Dom e qui lui pa-
rut superbe, tant par son éle vation,
que par ses belles Peintures. Mais,
il a été encore plus charmé de l'In-
stitution de cette Maison, qui il-
luſtre ſi fort le Regne & la Mé-
moire de Louis XIV.
Le 17. S. M. Cz. alla diner au
Chaſteau de Meudon où elle viſita
tous les appartemens, se promena
à cheval dans le Parc; la Situation
de cette Maison Royale, & sa Vûe
lui firent encore plus de plaisir que
tout le reſte, il en revint à 6 heu-
res du soir.
Relation
198
Le 18. trois Seigneurs Moscovites
parurent devant le Roy qui donnoit
Audiance aux Ministres Etrangers.
Ils avoient le Cordon Bleu, dont
deux le portent de droit à gauche,
comme le Czar qui est le Grand
Maître de l'Ordre de S. André, qui
fut institué par ce Monarque en
1698. pour recompenser le mérite
de ses Officiers, dans la Guerre
contre ses Ennemis: On lit ces
mots sur la Croix en Esclavon,
TZAAR PET-SAMO IPOVVE ESE
ROS. En françois, Czar Pierre Mo-
narque de toute la Russie. A l'é-
gard du troisième Seigneur, il le
por oit de gauche à droite qui est
l'Ordre de l'Aigle Blanc de Polo-
gne.
Le 19. ce Prince alla aprés midi
pour la seconde fois à l'Observatoi-
re, M. de Maraldy lui fit voir tout
ce qui sert à operer les observations
Astroromiques : Le Czar donna
dans cette occasion des preuves de
ses lumieres & de ses connoissan-
ces acquises dans cette Science:.
199
Historique.
Le 21. le Czar vint au Palais
Royal du Luxembourg à 6 heures
du soir, rendre visite à Madame
Duchesse de Berry; il trouva en
arrivant les Cent-Suisses rangez en
haye, le long de l'escalier, la hale-
barde à la main, les Gardes du
Corps dans la Salle, le Mousquet
sur l'épaule : M. le Marquis de la
Rochefoucault Capitaine des Gar-
des de cette Princesse, alla le pren-
dre au bas de l'Escalier. M. le Mar-
quis de Coëtenfao Chevalier
d'Honneur, & Me. la Marquise de
Pons Dame d'Atour, le reçûrent
à la porte du Cabinet, Madame
Duchesse de Berry, accompagnée
de tous les Officiers & Dames de
sa Maison, qui est des plus biillan-
tes, se presenta à la porte de sa
chambre, pour recevoir S.M. Cza-
rienne qui lui fit, deux profondes
reverences, l'embrassa & la salua
d'un côté seulement, lui fit un com-
pliment trés-poli, qui fut expliqué
par l'Interpréte, auquel Madame
Duchesse de Berry répondit gra-
Riij
200
Relation
cieusement; on passa ensuite dans la
Chambre, & de là dans le Cabi-
net où l'on avoit préparé deux fau-
teuils: le Czar s'aſsit à la droite &
Madame à la gauche : Le Czar
étoit accompagné du Prince Kura-
kin, de tous ses Officiers, & de
M. le Maréchal de Tessé; la con-
versation dura une demie-heure,
aprés laquelle le Czar demanda à
Madame, la permission d'aller voir
les Appartemens, elle l'y accompa-
gna: S. M. s'arrêta long-temps
dans la Chambre des Muses & ad-
mira le David qui est du Guide,
surtout elle fut frapée de la Venusde
Vandek qui demande des Armes à
Vul cain pourEnée: Elle fut présd'un
quart d'heure à la contempler, ce
qui marque son grand goût pour la
Peinture: Elle ne fut pas moins sur-
prise en ent rant dans la Galerie, d'y
voir toute l'Histoire de Marie de
Medicis & d'Henry IV. peinte par
Rubens: Le Tableau qui represente
l'accouchement de la Reyne, où
l'on voit la douleur & la joye pein-
Historique.
201
tes ſur le même viſage, le toucha
beaucoup. Le Cz. vit les autres Ap-
partemens, & s'apercevant que Ma-
dame étoit fatiguée, il voulut la
reconduire dans sa Chambre, & lui
demanda la permission d'aller se
promener dans le Jardin, & qu'il re-
viendroit prendre congé d'elle:
Madame lui répliqua qu'elle des-
cendroit plûtôt que de permettre
qu'il remontât: il prit congé de Ma-
dame, l'embrassa & la falua com-
me il avoit fait en entrant: aprés a-
voir admiré l'Architecture de ce Pa-
lais, il fit plusieurs tours dans les jar-
dins, d'ou il ne sortoit qu'à 7 heures.
Ce jour là, Madame Duchesse de
Berry portoit un habit violet parse-
mé de fleurs d'argent, sa coëffure
étoit toute couverte de plerreries.
Le 22. il alla ſe promener a u pe-
tit Bercy chez M. Pajot d'Osambré
pour y voir le be au Cabinet de Cu-
riosités en toutes especes, qu'il y a
rassemblées. Ce Prince y resta en-
viron trois heures à tout examiner,
ne pouvant presque pas en sortir; il
202
Relarion
promit à M. Pajot de le revenir
voir. C'est ainsi que ce Grand Prin-
ce employe si utilement son tems à
observer tout ce qui peut flater sa
curiosité, tant au dedans qu'au de-
hors de Paris, dans les endroits pu-
blics, comme chez les particuliers.
Il a visité nos plus habiles Faiseurs
d'Instruments de Mathematiques,
tels que les sieurs Chapoteau, Byon
& Buterfield, il a été trois ou
quatre fois chès ce dernier, pour voir
les Experiences & les effets surpre-
nants de ſes belles pierres d'Ai-
mans. S. M. s'est entretenue avec
lui en Hollandois sans Interpréte;
elle a manié & examiné tout par
elle-même chés les uns & chés les
autres, ausquels elle a commandé
quelques Instruments, étant parfai-
tement au fait de tout ce qui re-
garde les Mecaniques.
S. M. Czarienne qui n'avoit pû
aller diner les jours précedens à
S. Cloud, à cause de quelque le-
gere indisposition, s'y rendit le 23
avec M. le Maiéchal de Tessé &
203
Historique.
les Principaux Seigneurs de sa
Cour, ou tout étoit préparé pour
l'y recevoir. Mer le Du e Regent se
trouva à la descente du carosse &
le conduisit dans les Appartemens.
Aprés le dîner, le Czar souhaita
voir les Jardins, & jouer les Eaux,
il parcourut tout le Parc, partie en
calèche & partie à cheval, toûjours
accompagné de S. A. R. qui le re-
conduisit à l'endroit où elle étoit
venuë le recevoir; leCzar revenant
par le Bois de Boulogne eût la cu-
riosité d'entrer dans le Château de
Madrid, que M. d'Armenonville
embellit tous les jours En passant
dans la Plaine des Sablons, il s'y
arreſta pour voir faire l'exercice
aux Gardes Françoises & Suisses;
ce qui fut cause qu'il ne vint que
fort tard rendre visite à Madame
la Duchesse d'Orleans qui le re-
cût à l'entrée de son Antichambre,
& lui presenta Mademoiselle.
Le 24, le Czar vit le Roy in-
cognito à d heures & deinie du ma-
tin. Il paſsa par l'Appartement de
204
Relation
Mr le Maréchal de Villeroy. Le
Roy averti de ſon arrivée, alla le
joindre dans le petit Cabinet
du Billard. Le Czar l'ayant ap-
perçû, alla au devant avec em-
pressement, & l'embrassa avec ten-
dresse deux ou trois fois. La con-
versation étant tombée sur la Carte?
de Moscovie, Mrle Maréchal de
Villeroy ſe la fit apporter, & dit au
Czar, que le Roy seroit bien aise
d'apprendre, par lui-même, si elle
étoit éxacte. Le jeune Roy ayant
en miême tems jetté les yeux dessus,
s'entretint de la situation des Pro-
vinces, de la diversité des Rivieres
& du nombre des principales Villes
de ce grand Etat qu'il suivoit mé-
thodiquement. Ravi d'entendre le
Roi& surprisde la clartède ses idées,
le Cz. prit ſon crayon & lui mon-
tra la jonction qu'il avoit entrepri-
ſe du Volga au Tanais, pour avoir
* Cette Carte a été dressée par
M. de Liste sur les Memoires de
Sa Majesté Czarienne,
Historique.
105
la communication de la Mer Cas-
piene, avec la Mer noire. Il fit,
voir ensuite, que pour aller s'op-
poſer au Roy de, Suede à Pultauva.
Il avoit fait faire à son Armée une
marche de 400 lieuës; mais beau-
coup plus aisément qu'en France,
par la quantité de Riviéres dont
son Royaume est arrosé; ce qui fa-
cilite l'accélération de la marche
des Troupes & de l'attirail. Après
une demie heure d'entrevûë, il
passa dans une Chambre de Mr le
Maréchal de Villeroy, où on lui
déploya sur une Table, les Pierre-
reries de la Couronne; de la beau-
té & du prix desquelles, il jugea
en Connoisseur.
Au fortir de chez le Roy, il par-
tit avec toute sa suite, pour Ver-
sailles, qu'on avoit préparé & meu-
blé avec la derniere magnificence,
& dans toute la propreté & la ga-
lanterie qui ait jamais paru sous le
feu Roy. Il eft inutile de dire, que
S. M. Cz. fut enchantée de toutes
les Merveilles de l'Art, qui embé-
Relation
206
lissent si fort cette Maison Royale.
Les Jardins nouvellement sablés,
les Eaux, les Bosquets, les Statuës
& le grand Canal, furent pour ce
Prince, le plus étonnant spectacle
qui puisse s'imaginer. On avoit û
la précaution d'envoyer un déta-
chement des Gardes Françoises &
Suisses, pour garder les avenuës
du Parc, & empêcher que per-
sonne n'y entrât. Plusieurs Offi-
ciers de la Bouche avoient pris les
dévants, afin de lui préparer à man-
ger. Vingt Bateliers des mieux faits,
habillés en Matelots, étoient de-
ſtinés pour conduire ce Monarque
dans les Gondoles sur le Canal, à
Trianon, avec toutes les personnes
de sa suite. Pendant son Séjour à
Verſailles, il a été voir la Machine
& le Château de Marly, dont
les Jardins sont toujours très- pro-
prement entretenus. Il a beaucoup
dessiné, & fait des Remarques sur
tout ce qu'il a vû. Il en revint le
vingt-sept de grand matin, à Paris,
jour de la Fête de Dieu, pour voir
les
207
Historique.
les Processions. Il entendit dans
une des Voutes du Chœur de
Nôtre-Dame, la Grand-Messe,
célébrée par Mr le Cardinal Ar-
chevêque. Il alla le même jour
aux Enfans-Trouvés.
Le 28, ce Ptince toujours ac-
compagné de Mr le Maréchal de
Teſſe, ſe transporta à la Monoye,
où il vit fabriquer différentes Es-
péces d'Or & d'argent. Il y frapa
lui -même trois Ecus.
Le 30 de May, Mt le Duc
d'Antin, engagea ce Prince à al-
ler diner à Petit-Bourg, d'où il
a dû se rendre à Fontainebleau,
tout étant disposé pour l'y rece voir,
& pour lui donner successivement
le plaisir de la Chasse du. Loup
du Cerf & du Sanglier : Différens
Equipages de Chasse aussi superbes,
que nombreux, ont pris les devants
& se tiennent prêts au premier or-
dre. MEr le Comte de Toulouse
accompagnera ce Prince pendant
le tems qu'il restera à cette Mai-
son Royale, & dirigera la Chasse.
208
Relation
Les Seigneurs Moscovites de la
fuite de ce Monarque sont Mr le
Prince Kurakin, Ambassadeur en
Angleterre, en Hollande, & Plé-
nipotentiaire au Congré de Brunsy-
vick. M. de Schaffirof Vice-Chan-
celier & Conseilier Privé, Che-
valier de l'Ordre de l'Aigle blanc
de Pologne, Directeur des Postes
cy-devant Ambassadeur en Tur-
quie. Mr Jagousinki, General
Ajudant & Chambellan. Mr de
Makadoff, Secretaire de Cabiner.
Mr Moursin Lieutenant des Gardes,
Mr Sava Rogouzintki Conseiller
de la Cour. Le Duc Dolgourouki
Lieutenant General, & Lieurenant
Colonel des Gardes, Chevalier
de l'Ordre de Saint André. Mr
Boutourlinki Lieutenant General,
M. Tolstai Conseiller Privé, Che-
valier de l'Ordre de l'Aigle blanc.
M. Nareskin general Ajudant &
Chambellan. M. Darkin Conseil-
lier Medecin. Je passe sous silence
plusieurs Gentils-Hommes Russes
qui ont suivi ce Prince.
Historique.
209
Je terminerai le Journal du mois
de May par le Portrait suivant de
S. M.
Le Czar âgé de 45. ans, est
grand, d'une stature d'environ
cinque pieds & demi, bien pris dans
ſa Taille, n'étant ni maigre, mi
gras, brun de visage, des yeux
trés vifs, le nez & la bouche en-
semble, bien rele vée de deux petites
moustaches noires, avec une phi-
sionomie élevée & en même tems
affable.
Ses Habits à la Françoise sont des
plus simples, le Sourtout qu'il porte
ordinairement est brun, avec un
petit bordé d'or; sa Perruque de
cheveux presque noirs, est en façon
de celle d'un Abbé. Il dîne entre 10
& 11. heures; soupe légerement,
se couche de bonneheure, & se
leve de grand matin. Il a û de sa
premiere femme Ottokosa Fede-
rovyna, le 18. Février 1690.
Alexis Petovviz Prince Czarien,
Hereditaire de la Grange Russie;
lequel avoit épousé Charlotte-Chri-
21o Relation Historique.
stine Sophie de Vvolfembutel, de la-
quelle il lui est né un Prince &
une Princeſſe. Sa Majeſté Cza-
rienne a actuellement de la Czarine
sa seconde femme, un fils & deux
filles vivantes. Sa Liviée est verte,
qui est une des couleurs primitives.
On continuëra dans les Mercures
suivans de donner le détail de ce
qui concerne ce Prince.
FIN.
DE S. M. CZARIENNE,
en France.
LE 20 d'Avril un Officier du
Czar se rendit à Dunkerque,
pour regler avec Mr du Libois Gen-
tilhomme ordinaire, la maniere
dont ce Prince seroit reçù. Il fut
convenu qu'il entreroit dans tou-
tes les Villes au bruit d'une triple
décharge de Canon, qu'il seroit
complimenté par les Magistrats,
qu'il auroit à sa Porte une Garde
Historique.
37
d'environ 30 hommes sans Dra-
peaux ni Tambours, & qu'on lui
donneroit une escorte de 15 Cava-
liers.
Le z1 M. du Libois étant allé
au devant de S. M. Cz. qu'elle
trouva à Zudcot, Terre de France,
& sur le chemin de Nieuport à
Dunkerque, la complimenta au
noin du Roy & de Monseigneur
le Duc Regent. Le 22 le Czar arri-
va à Dunkerque où il fut reçû, com-
me il l'avoit demandé, avec tous
les honneurs dûs aux Têtes cou-
ronnées. Ce Prince, pendant un
sejour de trois jours, visira exacte-
ment tous les anciens Quvrages dé-
molis, & les nouveaux Trayaux de
Mardick qu'il observa avec grand
soin; on fit jouer les Ecluses, dont
l'Art l'étonna fort.
Le 24. il desira voir la revue
des Troupes de la Garnison, elles
firent differents exercices, soit pour
l'attaque, soit pour la deffense d'u-
ne Place, &c.
Le 25. il partit de Dunkerque &
178
Relation
vint coucher à Calais où M. de
Mailly Marquis de Neelle qui y a-
voit eté envoye, le complimenta
de la part du Roy. Ce Seigneur fut
accueilli par S. M. Cz. avec toute
les marques de distinction dûes à sa
naissance, il a eû l'honneur de l'ac-
compagner depuis Calais jusqu'à
Paris, & de manger plusieurs fois
avec elle. Le Czar ſéjourna a Ca-
lais juſqu'au 4 de May, il y fit ses
Pâques & s'occupa à examiner, se-
lon sa coûtume, les Fortifications,
le Port, la Marine, &c. Le même
jour il vint coucher à Boulogne, le
5. à Abbeville, où il alla voir les
belles Manufactures de Draps fins, le
6. à Breteuil, & le 7. à Beaumont,
n'ayant pas voulu s'arreſter à A-
miens, ni à Beauvais, quoique tout
fut dispose pour l'y recevoir selon
son rang. M. l'Evèque de Beauvais
avoit même fait une dépense ex
traordinaire, dans l'attente que ce
Prince dineroit au Palais Episcopal;
mais, comme on lui representa
que s'il passoit outre , il féroit trés-
Historique.
179
mauvaise chere, il répondit, je suis
un Soldat, & pourvu que je trouve
du Pain & de la Biere, je suis con-
tent,
M. le Maréchal de Tessé qui l'at-
tendoit à Beaumont, depuis deux
jours, avec six carosses à 6 Chevaux,
(toute sa livrée magnifiquement ha-
billée) complimenta le Czar au nom
du Roy, & l'engagea à recevoir le
diner qu'on lui avoit preparé. Il y
fur traité splendidement & servi
par les Officiers de S. M. Mr. de
Livry Premier Maistre d'Hostel,
M. de Verton Maistre d'Hostel or-
dinaire, & M. de Cresmes Con-
trôleur de la Maiſon du Roy, s'y
étoient rendus, suivis de plusieurs
Officiers de la Bouche, pour or-
donner du repas.
Le Czar étant parti de Beaumont
sur les 5 heures du soir, monta avec
les Seigneurs Moscovites qui l'ac-
compagnent, dans les Carosses de
M. le Maréchal de Tessé; il étoit
escorté par un détachement de 15
Gardes du Corps.
180
Relation
Sur la nouvelle de ſon arrivée
dans cette Capitale, tout le che-
min, depuis S. Denis, étoit bordé
d'une double file de carosses avec
une affluence prodigieuse de mon-
de, dans l'esperance qu'ils auroient
le plaifir de voir ce Monarque ;
mais la nuit eſtant ſurvenue, il n'y
resta que les plus curieux.
Ce Prince arriva à Paris entre 9
& dix heures du soir, le Roy étant
déja couché Il fut furpris de voir
les ruës S Denis & S. Honoré tou-
tes illuminées, avec un Peuple in-
fini qui occupoit les fenêtres & les
passages, il descendit au vieux
Louvre, & il fut conduit dans l'ap
partement de la feue Reine Mere,
qui lui étoit prepare, il le parcou-
rut pendant une demie-heure, en
admirant la magnificence des meu-
bles de la Couronne & le nombre
prodigieux de Bougies, tant des
Lustres, que des Girandoles, qui
refléchissans dans les Glaces, lui
causerent une espece d'éblouisse-
ment. Etant entre dans la Salle où
Historique.
181
il trouva deux Tables de 60 cou-
verts chacune, en gras & en maigre,
il les considera & demanda un mor-
ceau de pain & des raves, goûta à
5 ou 6 sortes de vins, but deux.
gobelets de biere, qu'il aime beau-
coup; & jettant les yeux sur la foule
de Seigneurs & autres personnes
dont tous les Appartemens étoient
remplis, il pria M. le Maréchal de
Teſſé de le faire conduire à l'Hostel
de Lesdiguieres, proche l'Arsenal,
qui avoit été auſsi meublé pour lui.
M. le Maréchal ayant fait tout
son possible pour l'obliger à se met-
tre à Table, & lui ayant en même
tems representé que le Roy s'étoit
flatté qu'il resteroit au moins, trois
jours au Louvre, il le refuſa cons-
tamment, & pria qu'on lui laissa
la liberté : Comme on vit qu'il per-
ſeveroit à vouloir s'en aller à l'Ho-
tel de Lesdiguieres, on lui exposa
qu'il y avoit trop loin, que S. M.
ne pourroit pas faire ce chemin à
pied, & qu'elle ne trouveroit per-
sonne à cet Hôtel; qu'importe, re-
Relation
182
pliqua-t-elle, je ne m'embarasse pas
du chemin, & j'y veux aller. On lui
demanda la permission de faire ve-
nir un Carosse, car tous ceux de M.
de Tessé s'en étoient retournez, on
lui en fournit un de remise, dans
lequel il monta avec ce Seigneur; il
voulut faire éteindre les flambeaux
pour n'estre pas reconnu; en arri-
yant à l'Hôtel, on n'y trouva qu'
une seule personne qui tenoit un
Hambeau, il s'en saisit, & aiant
consideré le lit qui lui sembla trop
superbe, il entra dans une Garde-
Robe, à côté de ſa chambre où il y
en avoit un, destiné pour son Valet
de Chambre; il dit pour lors à M.
le Maréchal de Tessé, en voilà as-
Jez pour me coucher, je préfere les
petits endroits aux grands.
Pendant ces mouvemens, on
transporta promptement la plus
grande partie du souper à l'Hostel
de Lesdiguieres, non, sans un grand
embaras ; l'on y envoya 68 paires
de Draps pour sa suire.
Le lendemain 8 il ſe leva entre
4.
183
Historique.
4. & 5 hèures du matin, à son er-
dinaire, & se promena plus d'une
heure en Robe de Chambre dans
le Jardin. Un détachement de 50
Gardes Françoises & Suisses, com-
mandé par un Lieutenant, fut pose
pour faire la Garde à la Porte.
Les Seigneurs de Marque alle-
rent le matin rendre visite à S. M.
Cz. qui les reçût avec toute la dis-
tinction & le discernement d'un
Prince fort éclairé, se faisant ex-
pliquer par M. le Marêchal de Tes-
ſé les Emplois & les rangs de cha-
cun d'eux. On a remarqué qu'il
donnoit une préference particulie-
re à tous les Officiers de réputa-
tion, dont il n'ignoroit ni le nom,
ni les belles actions, il le fit assez
connoistre, lorsque M. le Maréchal
de Villars se présenta, en lui
disant, M. Le bruit de vos Ex-
ploits s'étend si loin par les servi-
ces signalez que vous avez rendu à
vostre Patrie, que quand le feu Roy
vous auroit accordé encore plus de
graces, on l'en loueroit davantage.
184
Relation
Comme ce Prince ne parle pas fran-
çois, la conversation se fit de part
& d'autre en Allemand.
Sur les 10 heures & demie du ma-
tin, MEr le Duc Regent alla, avec
un nombreux cortege, à l'Hostel
de Lesdiguières, ou 4 Seigneurs
Moscovites vinrent à ſa portiere, le
recevoir de la part du Czar, ses
Gardes n'étans point entrez dans
la Cour. SON ALTESSE ROYALE
trouva Sa Majeſté Czariene ſur
la porte de son Anti-Chambre qui-
la conduisit dans sa Chambre où
il y avoit deux fauteuils preparez.
Le Czar prit celui de la droite &
pria Monsieur le Duc d'Orleans de
prendre l'autre qui étoit à deux pas
de lui; ils s'entretinrent un de-
mi quart d'heure assis, le Czar s'ex-
pliquant par le Prince Kurakin qui
lui servoit d'Interprete. Il fit enfin
dire à Monseigneur le Duc Regent,
qu'il y avoit trop de monde, qu'il
falloit entrer dans son Cabinet; alors
s'étant levé, il passa-le premier,
S. A. R. le suivit, ils s'enfermerent
Historique.
185
avec le seul Prince Kurakin, & là
ce Monarque l'embrassa plusieurs
fois, & lui dit qu'aussi-tôt qu'il ût
appris qu'il étoit Regent, il avoit
formé la resolution de venir en
France. Monsieur le Duc d'Or
leans l'affura au nom du Roy,
qu'il étoit le Maître dans le Royau-
me, qu'il n'avoit qu'à ordonner,
qu'on se feroit un plaisir d'executer
ses volontez. La Conférence dura
une demie heure; on les vit sortir
ensuite, & l'on remarqua que le
Czar régla si bien ses démarches,
qu'il surprit la gauche, & donna la
droite à Merle Duc d'Orleans. S.
A. R. ſe voyant à la droite, s'éloi-
gna un peu pour prendre la gauche,
mais le Czar ne le ſouffrit pas, &
la reconduisit juſqu'au-dela de la
Porte de son Anti-Chambre; les
4. Seigneurs qui l'avoient introduit,
l'accompagnerent jusqu'à son ca-
rosse.
Le 10 au matin, le Roy fit aver-
tir le Czar qu'il iroit à cinq heures
du soir le visiter. Sur les 4. heu-
ij
186
Relation
res, le Roi partit du Palais des Tui-
leries dans un carosse à 8 chevaux,
il occupoit le fond, ayant M. le
Maréchal de Villeroy à côté de
lui, M. le Duc d'Albret comme
Grand Chambellan avoit la droite
du de vant du carosse, Mr de Mor-
temart comme Premier Gentilhom-
me de la Chambre, d'année, avoit
la gauche, M. le Duc de Charoſt
étoit à la portiere droite, comme
Capitaine de quartier des Gardes
du Corps, M. le Marquis de Lou-
vois ſe voyoit à la portiere gauche
comme Capitaine des Cent-Suisses
de la Garde.
Devant le carosse du Roy mar-
choit un autre carosse à 6 chevaux,
dans lequel étoient les Sous-Gou-
verneurs du Roy & les 4 Gentils-
Hommes de la Manche. Un troisié-
me caroſſe précedoit celui-là avec
les Ecuyers & autres Officiers du
Roy, deux Gardes du Corps à la
tente avec tous les Pages de la petite
Ecurie. Le carosse de S. M. étoit
entouré d'Officiers des Gardes du
Historique.
18
Corps à cheval, & 50 Gardes aiant
l'épee nue, formoient la marche,
precedés des Timballes, des Trom-
petres & des Hauts Bois de la
Chambre: Quantité des Premiers
Officiers de la Couronne avoient
pris les devans pour attendre le Roi
à l'Hostel de Lesdiguieres, & d'au-
tres suivoient dans leurs carosses.
La Marche en cet état, S. M.
arriva à l'Hôtel de Lesdiguières.
Le Czar vint recevoir le Roy à
la portiere de ſon carosse, lui don-
na la main pour descendre, & après
s'eſtre inclinez l'un & l'autre pro-
fondément & assez long-tems pour
ſe ſaluer, le Cz. embraſſa le Roy
tendrement, lui reprit la main &
ne la quitta pas jusqu'à ce qu'il
l'eut mis dans son fauteuil, les
Gentilshommes de la Manche aiant
voulu, selon le devoir de leur
Charge, s'approcher du Roy pour
lui aider à monter l'escalier, le
Czar leur fit signe, & leur dit
Messieurs, j'aurai bien soin du Roy
je le conduirai sans l'abando
laissez moi faire.
i)
188
Relation
Le Prince Kurakin étoit à côté
du Czar, pour expliquer tous les
sentimens de ce Prince, & M. le
Maréchal de Villeroy à côté du
Roy, pour interprétet toutes les pen-
ſées de son Maistre. Lorsque le Roy
fut assis dans un fauteuil à la droi-
te, & le Czar dans un autre à la
gauche, on entra en conversation,
elle se passa avec tant de tendresse
de part & d'autre, qu'on eût pei-
ne à retenir des larmes, tant les
Complimens & les Termes de S.
M. Cz. étoient affectueux & pé-
nétrans: Le Roy lui dit, que son
Oncle, le Duc d'Orleans, lui avoit ex-
pliqué de sa part, la joye qu'il ressen-
toit de posseder un si grand Prince
dans ses Etats, qu'il lui repetoit
qu'il en étoit le Maistre, qu'on ne
manqueroit en rien pour lui faire
connoistre l'estime qu'il avoit pour sa
personne, & pour lui procurer tou-
tes les satisfactions qu'il pourroit
sonhaiter, & qui dépendroient de
sa Couronne.
Pendant cet entretien, le Czar
Historique.
189
regarda toûjours le Roy, avec
une admiration mêlée d'un conten-
tement extraordinaire qui parois-
soit sur son visage, n'ayant d'atten-
tion que pour ce jeune Monarque
& ne jettant presque pas la vûë
sur aucun de ses Officiers, ausquels
il donna pourtant de fois à autre
des marques de sa consideration.
Aprés un quart d'heure d'entre-
vûë, le Czar prit la main du Roi,
à qui il laissa toûjours da droite,
le remena à ſon carosse, charmé
de la bonne grace & de la conte-
nance de S. M. il l'embrassa une
seconde fois & lui aida à monter;
ayant fait ensuite quelques pas en
arriere pour donner le tems à M.
le Maréchal de Villeroy & aux au-
tres grands Officiers d'entrer dans
le carosse, il les salua tous en pas-
sant avec une politesse qui les ren-
voya rous contens, & s'étant ra-
proché de la portiere, il prit con-
gé du Roy.
Le même jour, le Czar étant sor-
ti à 5 heures du matin dans un ca-
190
Relation
rosse à deux chevaux seulement,
en ayant fait dételer 4, dit qu'il
ne prétendoit pas marcher en
Pompe, il ne ſe fit accompagner
que de deux Gardes, & de l'Exempt
qui le suivirent àche val, recomman-
dant aux 6 autres Gardes qu'ils pou-
voient se reposer, parce qu'il n etoit
pas juste qu'il fatiguât tant de mon-
de : Il alla à l'Arsenal, à la Place
Royal dont il fit le tour; ensuite à
la Place des Victoires qu'il dessina
& y lût les Inscriptions, & de là à
la Place de Louis le Grand, dont
il admira la Statuë Equestre. Il
s'arrêta chez le Charpentier du
Roi, vit travailler ses Ouvriers
& travailla avec eux, s'informant
du nom & de l'usage des outils dif-
ferens; il descenait aussi chez le
Menuisier du Roy où il fit ses ob-
servations. Ce Monarque avoit
prié le jour précédent M. le Duc
d'Antin de lui fournir une descrip-
tion de tout ce qu'il y avoit de plus
curieux à Paris: Deux heures aprés
ce Seigneur lui apporta un Cahier.
Historique.
191
proprement relié, qui contenoit
toutes les Raretez de cette grande
Ville, il le reçût sans l'examiner,
s'entretenant pour lors avec plu-
sieurs Seigneurs de sa suite, mais
l'ayant ouvert; il fut agréablement
ſurpris de le voir traduit en Lan-
gue Esclavone, & s'écria qu'il n'y
avoit qu'un François capable de
certe politesse, il l'en remercia fort.
Le 1I. le Czar fit demander au
Roy, son heure la plus commode
pour se donner l'honneur de lui
rendre visite, elle fut reglée à 5
heures du soir.
S. M. Cz. dans un carosse du Roi,
étant seule dans le fond, le Prince
de Kurakin à une portiere, & M. le
Matéchal de Tessé à l'autre, le
Comte Dolhorouki Lieutenant Ge-
neral de ses Troupes, & le Baron
Schaffirovv Vice-Chancelier sur le
de vant, partit à 4 heures du soir de
son Hôtel. Elle étoit escortée par
les 8 Gardes du Corps & l'Exempt,
avec 4 carosses de la livrée de M.
le Maréchal de Tesfé, où étoit
192
Relation
la suite du Prince. Les embaras dans
les Ruës furent si grands pendant
la marche, que ce Prince ne pût
arriver que sur les 5 heures trois
quarts aux Tuileries. Il trouva à
son passage les Gardes Françoises &
Suisses sous les Armes, les Tam-
bours battans aux Champs, les
Gardes de la Porte à leur Poste or-
dinaire. Le Roi qui l'attendoit dans
l'Appartement has de M. le Duc du
Maine, s'avança jusqu'à la portiere
du carosse, d'ou le Czar sortit
promptement pour saluer le Roy
qu'il embrassa, le Roi lui donna la
droite: Comme il y avoit un monde
infini à regarder cette Cérémonie,
le Czat prit de ses deux mains celle
du Roy, le conduisant avec beau-
coup d'attention, en faisant signe
qu'on s'écartât, dans l'apprehen-
sion qu'on ne pressât le jeune Roi.
Il monta l'escalier bordé par les
Cent-Suisses du Roi, traversa la Sal-
le des Gardes du Corps qui étoient
en haye & entra dans la Chambre
du Roi, tous les Appartements
Historique.
193
étants remplis de Seigneurs & de
Dames.
Les deux Rois passerent un mo-
ment aprés dans le Grand Cabinet
du Conseil de Regence, d'où on a-
voit eû soin d'ôter la grande Ta-
ble, afin qu'il y eût plus d'espace.
Il y avo't deux fauteuils, le Czar
s'étant placé à la droite; il adreſsa
ce petit discours au Roy. Cxar
mon frere, il y a long-têms que je
souhaitois voir un Roy de France
dans la gloire de sa Majesté, J'ai au-
jourd hui la satisfaction de voir un
jeune Roy qui promet tout ce que ses
Ancêtres ont fait de grand; je sçais
plusieurslangues, je voudrois les avoir
toutes oubliées, & ne sçavoir que la
Françoise, pour entretenir vostre Ma-
jesté.
Aprés ce Compliment, il se leva
& le Roy lui donnant toûjours la
droite, le reconduisit jusqu'à la
portiere du carosse. Le Czar l'a-
iant de nouveau embrassé, pria
instamment le Roy de se reti-
ter, mais S. M. le voulut voir
Relation
194
monter, & resta jusqu'à ce que S.
M. Cz. fut en marche.
Le même jour 1i. le Prevôt des
Marchands & les Echevins en habit
de Cérémonie saluerent le Czar, &
lui porterent les présents ordinaires
de la Ville conduits par M. le
Marquis de Dreux, Grand Maistre
des Cérémonies.
Le 12. M le Duc d'Antin alla
le prendre à 5 heures du matin,
pour le mener promener aux Go-
belins & au Jardin du Roy, ce
Prince demeura assez long-temps
à voir travailler à revers, aux bel-
les Tapisseries qui se font dans cette
Manufacture Royale, il admira
l'adresse & l'habileté des Ouvriers.
L'aprés midy, il monta à l'Observa-
toire , où il ne reſta que fort peu,
ayant promis d'y revenit pour tour
examiner. Le lendemain il fut con-
duit à la Manufacture des Glaces.
Le 14. le Czar ſe rendit au Pa-
lais Royal, accompagné de M. le
Maréchal de Tessé, des Princes
& Seigneurs Moscovites. Son Al-
tesse
Historique.
19)
teſse Royale entourée des princi-
paux Officiers de sa Maison, vint
le recevoir à. la ſortie du carosse,
le conduisit dans son Appartement,
où il lui fit voir sa Galerie & ses
Tableaux; ensuite son A. R. me-
na S. M. Cz. par son petit Ap-
partement, chez Madame, où la
visite ſe paſſa debout. Cetre Prin-
cesse lui presenta MEr le Duc de
Chartres & Mademoiselle de Mont-
pensier. La conversation dura plus
d'un quart d'heure en Allemand.
Madame expliquant à Mer le Duc
Regent, ce que le Czar lui disoit.
Aprés avoir pris quelques
rafraichissemens, il vit l'Ope-
ra d'Hypermnestre, de la loge
du Palais Royal. S. A. R. Msr le
Duc de Chartres, le Vice-Chance-
lier, deux autres Seigneurs de sa
Cour, & M. le Maréchal de Tessé
étoient au premier rang, le Prince
Kurakin étoit placé derriere le Cz.
M. le Marquis de Simianes, & M.
le Marquis d'Estampes derriere
Mer le Duc d'Orleans.
R
196
Relation
S. M. Cz. fut frapée, lorsqu'on
le va la Toile, de la magnificence du
spectacle, des Changemens de dé-
corations, & de la danse deMlle Pre-
vôt. Elle se rafraichit de quelques
verres de Biere qu'elle ne voulut pas
recevoir de la main de ce Prince
qui les lui présentoit. Elle quitta
au quatrième Acte Lorsqu'Elle en
sortit; Elle fut reconduite parMsr le
Duc Regent jusqu'à l'endroit où il
étoit venu la recevoir.
Le même jour au matin, Mr le
Duc d'Antin accompagna le Czar
à l'Académie Royale de Peinture
& de Sculpture, où Mr Coepel,
Peintre célébre, ût l'honneur de
lui expliquer tous les Sujets diffe-
rents qui méritent quelques obser-
vations; il vit encore avec plus de
satisfaction dans la grande Ga-
lerie du Louvre les Plans en relief,
des Places fortifiées du Royaume,
il se promena ensuite dans le Jardin
des Tuileries.
Le 16. le Cz. se rendit aux Invalides
à l'heure du diner, Mr le Maréchal
Historique.
197
de Villars l'ayant conduit dans le
Réfectoire, il y trouva tous les
Soldats qui se mettoient à table;
il gouta de leur soupe, aprés quoy
il demanda un Gobelet dans lequel
il se fit verser de leur vin & but
à leur santé, il salua en particulier
tous les Officiers, & leur fit l'hon-
neur de les nommer ses Camarades,
après quoy on lui fit voir tous les
Bâtimens & ce qu'il y a de plus
curieux dans ce magnifique Hôtel,
entre'autres, le Dom e qui lui pa-
rut superbe, tant par son éle vation,
que par ses belles Peintures. Mais,
il a été encore plus charmé de l'In-
stitution de cette Maison, qui il-
luſtre ſi fort le Regne & la Mé-
moire de Louis XIV.
Le 17. S. M. Cz. alla diner au
Chaſteau de Meudon où elle viſita
tous les appartemens, se promena
à cheval dans le Parc; la Situation
de cette Maison Royale, & sa Vûe
lui firent encore plus de plaisir que
tout le reſte, il en revint à 6 heu-
res du soir.
Relation
198
Le 18. trois Seigneurs Moscovites
parurent devant le Roy qui donnoit
Audiance aux Ministres Etrangers.
Ils avoient le Cordon Bleu, dont
deux le portent de droit à gauche,
comme le Czar qui est le Grand
Maître de l'Ordre de S. André, qui
fut institué par ce Monarque en
1698. pour recompenser le mérite
de ses Officiers, dans la Guerre
contre ses Ennemis: On lit ces
mots sur la Croix en Esclavon,
TZAAR PET-SAMO IPOVVE ESE
ROS. En françois, Czar Pierre Mo-
narque de toute la Russie. A l'é-
gard du troisième Seigneur, il le
por oit de gauche à droite qui est
l'Ordre de l'Aigle Blanc de Polo-
gne.
Le 19. ce Prince alla aprés midi
pour la seconde fois à l'Observatoi-
re, M. de Maraldy lui fit voir tout
ce qui sert à operer les observations
Astroromiques : Le Czar donna
dans cette occasion des preuves de
ses lumieres & de ses connoissan-
ces acquises dans cette Science:.
199
Historique.
Le 21. le Czar vint au Palais
Royal du Luxembourg à 6 heures
du soir, rendre visite à Madame
Duchesse de Berry; il trouva en
arrivant les Cent-Suisses rangez en
haye, le long de l'escalier, la hale-
barde à la main, les Gardes du
Corps dans la Salle, le Mousquet
sur l'épaule : M. le Marquis de la
Rochefoucault Capitaine des Gar-
des de cette Princesse, alla le pren-
dre au bas de l'Escalier. M. le Mar-
quis de Coëtenfao Chevalier
d'Honneur, & Me. la Marquise de
Pons Dame d'Atour, le reçûrent
à la porte du Cabinet, Madame
Duchesse de Berry, accompagnée
de tous les Officiers & Dames de
sa Maison, qui est des plus biillan-
tes, se presenta à la porte de sa
chambre, pour recevoir S.M. Cza-
rienne qui lui fit, deux profondes
reverences, l'embrassa & la salua
d'un côté seulement, lui fit un com-
pliment trés-poli, qui fut expliqué
par l'Interpréte, auquel Madame
Duchesse de Berry répondit gra-
Riij
200
Relation
cieusement; on passa ensuite dans la
Chambre, & de là dans le Cabi-
net où l'on avoit préparé deux fau-
teuils: le Czar s'aſsit à la droite &
Madame à la gauche : Le Czar
étoit accompagné du Prince Kura-
kin, de tous ses Officiers, & de
M. le Maréchal de Tessé; la con-
versation dura une demie-heure,
aprés laquelle le Czar demanda à
Madame, la permission d'aller voir
les Appartemens, elle l'y accompa-
gna: S. M. s'arrêta long-temps
dans la Chambre des Muses & ad-
mira le David qui est du Guide,
surtout elle fut frapée de la Venusde
Vandek qui demande des Armes à
Vul cain pourEnée: Elle fut présd'un
quart d'heure à la contempler, ce
qui marque son grand goût pour la
Peinture: Elle ne fut pas moins sur-
prise en ent rant dans la Galerie, d'y
voir toute l'Histoire de Marie de
Medicis & d'Henry IV. peinte par
Rubens: Le Tableau qui represente
l'accouchement de la Reyne, où
l'on voit la douleur & la joye pein-
Historique.
201
tes ſur le même viſage, le toucha
beaucoup. Le Cz. vit les autres Ap-
partemens, & s'apercevant que Ma-
dame étoit fatiguée, il voulut la
reconduire dans sa Chambre, & lui
demanda la permission d'aller se
promener dans le Jardin, & qu'il re-
viendroit prendre congé d'elle:
Madame lui répliqua qu'elle des-
cendroit plûtôt que de permettre
qu'il remontât: il prit congé de Ma-
dame, l'embrassa & la falua com-
me il avoit fait en entrant: aprés a-
voir admiré l'Architecture de ce Pa-
lais, il fit plusieurs tours dans les jar-
dins, d'ou il ne sortoit qu'à 7 heures.
Ce jour là, Madame Duchesse de
Berry portoit un habit violet parse-
mé de fleurs d'argent, sa coëffure
étoit toute couverte de plerreries.
Le 22. il alla ſe promener a u pe-
tit Bercy chez M. Pajot d'Osambré
pour y voir le be au Cabinet de Cu-
riosités en toutes especes, qu'il y a
rassemblées. Ce Prince y resta en-
viron trois heures à tout examiner,
ne pouvant presque pas en sortir; il
202
Relarion
promit à M. Pajot de le revenir
voir. C'est ainsi que ce Grand Prin-
ce employe si utilement son tems à
observer tout ce qui peut flater sa
curiosité, tant au dedans qu'au de-
hors de Paris, dans les endroits pu-
blics, comme chez les particuliers.
Il a visité nos plus habiles Faiseurs
d'Instruments de Mathematiques,
tels que les sieurs Chapoteau, Byon
& Buterfield, il a été trois ou
quatre fois chès ce dernier, pour voir
les Experiences & les effets surpre-
nants de ſes belles pierres d'Ai-
mans. S. M. s'est entretenue avec
lui en Hollandois sans Interpréte;
elle a manié & examiné tout par
elle-même chés les uns & chés les
autres, ausquels elle a commandé
quelques Instruments, étant parfai-
tement au fait de tout ce qui re-
garde les Mecaniques.
S. M. Czarienne qui n'avoit pû
aller diner les jours précedens à
S. Cloud, à cause de quelque le-
gere indisposition, s'y rendit le 23
avec M. le Maiéchal de Tessé &
203
Historique.
les Principaux Seigneurs de sa
Cour, ou tout étoit préparé pour
l'y recevoir. Mer le Du e Regent se
trouva à la descente du carosse &
le conduisit dans les Appartemens.
Aprés le dîner, le Czar souhaita
voir les Jardins, & jouer les Eaux,
il parcourut tout le Parc, partie en
calèche & partie à cheval, toûjours
accompagné de S. A. R. qui le re-
conduisit à l'endroit où elle étoit
venuë le recevoir; leCzar revenant
par le Bois de Boulogne eût la cu-
riosité d'entrer dans le Château de
Madrid, que M. d'Armenonville
embellit tous les jours En passant
dans la Plaine des Sablons, il s'y
arreſta pour voir faire l'exercice
aux Gardes Françoises & Suisses;
ce qui fut cause qu'il ne vint que
fort tard rendre visite à Madame
la Duchesse d'Orleans qui le re-
cût à l'entrée de son Antichambre,
& lui presenta Mademoiselle.
Le 24, le Czar vit le Roy in-
cognito à d heures & deinie du ma-
tin. Il paſsa par l'Appartement de
204
Relation
Mr le Maréchal de Villeroy. Le
Roy averti de ſon arrivée, alla le
joindre dans le petit Cabinet
du Billard. Le Czar l'ayant ap-
perçû, alla au devant avec em-
pressement, & l'embrassa avec ten-
dresse deux ou trois fois. La con-
versation étant tombée sur la Carte?
de Moscovie, Mrle Maréchal de
Villeroy ſe la fit apporter, & dit au
Czar, que le Roy seroit bien aise
d'apprendre, par lui-même, si elle
étoit éxacte. Le jeune Roy ayant
en miême tems jetté les yeux dessus,
s'entretint de la situation des Pro-
vinces, de la diversité des Rivieres
& du nombre des principales Villes
de ce grand Etat qu'il suivoit mé-
thodiquement. Ravi d'entendre le
Roi& surprisde la clartède ses idées,
le Cz. prit ſon crayon & lui mon-
tra la jonction qu'il avoit entrepri-
ſe du Volga au Tanais, pour avoir
* Cette Carte a été dressée par
M. de Liste sur les Memoires de
Sa Majesté Czarienne,
Historique.
105
la communication de la Mer Cas-
piene, avec la Mer noire. Il fit,
voir ensuite, que pour aller s'op-
poſer au Roy de, Suede à Pultauva.
Il avoit fait faire à son Armée une
marche de 400 lieuës; mais beau-
coup plus aisément qu'en France,
par la quantité de Riviéres dont
son Royaume est arrosé; ce qui fa-
cilite l'accélération de la marche
des Troupes & de l'attirail. Après
une demie heure d'entrevûë, il
passa dans une Chambre de Mr le
Maréchal de Villeroy, où on lui
déploya sur une Table, les Pierre-
reries de la Couronne; de la beau-
té & du prix desquelles, il jugea
en Connoisseur.
Au fortir de chez le Roy, il par-
tit avec toute sa suite, pour Ver-
sailles, qu'on avoit préparé & meu-
blé avec la derniere magnificence,
& dans toute la propreté & la ga-
lanterie qui ait jamais paru sous le
feu Roy. Il eft inutile de dire, que
S. M. Cz. fut enchantée de toutes
les Merveilles de l'Art, qui embé-
Relation
206
lissent si fort cette Maison Royale.
Les Jardins nouvellement sablés,
les Eaux, les Bosquets, les Statuës
& le grand Canal, furent pour ce
Prince, le plus étonnant spectacle
qui puisse s'imaginer. On avoit û
la précaution d'envoyer un déta-
chement des Gardes Françoises &
Suisses, pour garder les avenuës
du Parc, & empêcher que per-
sonne n'y entrât. Plusieurs Offi-
ciers de la Bouche avoient pris les
dévants, afin de lui préparer à man-
ger. Vingt Bateliers des mieux faits,
habillés en Matelots, étoient de-
ſtinés pour conduire ce Monarque
dans les Gondoles sur le Canal, à
Trianon, avec toutes les personnes
de sa suite. Pendant son Séjour à
Verſailles, il a été voir la Machine
& le Château de Marly, dont
les Jardins sont toujours très- pro-
prement entretenus. Il a beaucoup
dessiné, & fait des Remarques sur
tout ce qu'il a vû. Il en revint le
vingt-sept de grand matin, à Paris,
jour de la Fête de Dieu, pour voir
les
207
Historique.
les Processions. Il entendit dans
une des Voutes du Chœur de
Nôtre-Dame, la Grand-Messe,
célébrée par Mr le Cardinal Ar-
chevêque. Il alla le même jour
aux Enfans-Trouvés.
Le 28, ce Ptince toujours ac-
compagné de Mr le Maréchal de
Teſſe, ſe transporta à la Monoye,
où il vit fabriquer différentes Es-
péces d'Or & d'argent. Il y frapa
lui -même trois Ecus.
Le 30 de May, Mt le Duc
d'Antin, engagea ce Prince à al-
ler diner à Petit-Bourg, d'où il
a dû se rendre à Fontainebleau,
tout étant disposé pour l'y rece voir,
& pour lui donner successivement
le plaisir de la Chasse du. Loup
du Cerf & du Sanglier : Différens
Equipages de Chasse aussi superbes,
que nombreux, ont pris les devants
& se tiennent prêts au premier or-
dre. MEr le Comte de Toulouse
accompagnera ce Prince pendant
le tems qu'il restera à cette Mai-
son Royale, & dirigera la Chasse.
208
Relation
Les Seigneurs Moscovites de la
fuite de ce Monarque sont Mr le
Prince Kurakin, Ambassadeur en
Angleterre, en Hollande, & Plé-
nipotentiaire au Congré de Brunsy-
vick. M. de Schaffirof Vice-Chan-
celier & Conseilier Privé, Che-
valier de l'Ordre de l'Aigle blanc
de Pologne, Directeur des Postes
cy-devant Ambassadeur en Tur-
quie. Mr Jagousinki, General
Ajudant & Chambellan. Mr de
Makadoff, Secretaire de Cabiner.
Mr Moursin Lieutenant des Gardes,
Mr Sava Rogouzintki Conseiller
de la Cour. Le Duc Dolgourouki
Lieutenant General, & Lieurenant
Colonel des Gardes, Chevalier
de l'Ordre de Saint André. Mr
Boutourlinki Lieutenant General,
M. Tolstai Conseiller Privé, Che-
valier de l'Ordre de l'Aigle blanc.
M. Nareskin general Ajudant &
Chambellan. M. Darkin Conseil-
lier Medecin. Je passe sous silence
plusieurs Gentils-Hommes Russes
qui ont suivi ce Prince.
Historique.
209
Je terminerai le Journal du mois
de May par le Portrait suivant de
S. M.
Le Czar âgé de 45. ans, est
grand, d'une stature d'environ
cinque pieds & demi, bien pris dans
ſa Taille, n'étant ni maigre, mi
gras, brun de visage, des yeux
trés vifs, le nez & la bouche en-
semble, bien rele vée de deux petites
moustaches noires, avec une phi-
sionomie élevée & en même tems
affable.
Ses Habits à la Françoise sont des
plus simples, le Sourtout qu'il porte
ordinairement est brun, avec un
petit bordé d'or; sa Perruque de
cheveux presque noirs, est en façon
de celle d'un Abbé. Il dîne entre 10
& 11. heures; soupe légerement,
se couche de bonneheure, & se
leve de grand matin. Il a û de sa
premiere femme Ottokosa Fede-
rovyna, le 18. Février 1690.
Alexis Petovviz Prince Czarien,
Hereditaire de la Grange Russie;
lequel avoit épousé Charlotte-Chri-
21o Relation Historique.
stine Sophie de Vvolfembutel, de la-
quelle il lui est né un Prince &
une Princeſſe. Sa Majeſté Cza-
rienne a actuellement de la Czarine
sa seconde femme, un fils & deux
filles vivantes. Sa Liviée est verte,
qui est une des couleurs primitives.
On continuëra dans les Mercures
suivans de donner le détail de ce
qui concerne ce Prince.
FIN.
Fermer
2
p. 174-208
JOURNAL De la maladie du Roy & de toutes les fêtes qu'on a celebrées à l'occasion du rétablissement de sa santé.
Début :
On a cru devoir assembler dans un seul article tout ce qui concerne [...]
Mots clefs :
Roi, Louis XV, Duc, Feu, Te Deum, Musique, Feu d'artifice, Chambre, Ville, Chanter, François de Neufville de Villeroy, Soir, Fête, Église, Fleur, Majesté, Palais, Santé, Messe, Zèle, Août, Joie, Duc d'Orléans, Paris, Cour, Louvre, Fusées, Peuple, Rétablissement, Médecin
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : JOURNAL De la maladie du Roy & de toutes les fêtes qu'on a celebrées à l'occasion du rétablissement de sa santé.
JOURNAL
De lamaladie du Roy & de toutes les
fêtes qu'on acelebrées à l'occafion
durétablissement defafanté.
Nacru devoir affembler dans
un feul article tout ce qui con
O
.
cerne un fait auffi intereffant
que la maladie du Roy , les fê
tes innombrables qui ont fuivi le réta
bliffement defafanté, prouvent clairement
qu'il eft impoffible de peindre la douleur
qui les a precedées : Ainſi qu'onne s'atten
de pas à de longs détails, ce feroit une
temerité inexcufable de tenter la peinture
:
des tranfports François dans cette occa
fion: lesfentimens vifs ne peuvent jamais
êtreexprimezqu'imparfaitement ; le cœur
parle toujours infiniment mieux que l'é
loquencemême, elle n'eft que fon écoliere.
Le Jeudy 31de Juillet , jour de la fête
de faint Germain l'Auxerrois , Parroiffe
du Louvre, le Roy entendant`la Meffe
dans fa Chapelle , fe fentit incommodé;
on fit ceffer la Mufique pour abreger
l'Office Divin , que Sa Majefté ne voulut
point quitter. Dès qu'Ellefut rentrée dans
D'A OU ST. 7475
fon cabinet , elle demanda du feu, qui
fut allumé dans le moment.
M. le Maréchal de Villeroy, & M. le
Duc de Mortemart, premier Gentilhomme
de laChambre, envoyerent dire aux Offi
ciers de la Bouche & du Gobelet , que le
Roy ne dîneroit point à fon grand cou
vert : Sa Majefté fe coucha fur les trois
heures après midy, attaquée d'un grand
friffon , fuivi d'une fiévre affez forte qui
augmenta pendant la nuit. On mandala
maladie du Roy à M. leDucde Bourbon,
qui étoit à Chantilly , auffi-tôt il fut au
Louvre, & paffa la nuit dans la chambre
de Sa Majefté avec M. le Maréchal de
Villeroy qui y couche ordinairement; M.
*
1
le Duc de Mortemart & M. le Duc dela
Rocheguion Grand Maître de la Garde
robbe y refterent auffi , M. Dodart pre
mier Medecin, & M. Bachelier premier
ValerdeChambre, veillerent pareillement
le Roy, accompagnés de deux Garçons de
la Chambre.
Le Vendredi matinpremier Aouft, M.
Dodard premier Medecin , M. Boudin ,
Medecinordinaire du Roy, M. Helvetius,
Survivancier de M. Boudin , M. Thevet
Medecin du Roy& de Madame, & M.
Falconet le pere delibererent dans une con
fultation quel'on faigneroit le Roy à qua
tre heures & demiedu foir, M. Marechal
P iiij
LE MERCURE
176
premierChirurgiende Sa Majeſté , fit cette
opérationavec l'habileté qu'on lui connoit,
&tira deux petites paletes de fang, qui
ne diminuerent que très peu la fievre. Ce
malheureux fuccès obligea M. les Mede
cins àfe raffembler fur les dix heures du
foir dans la Galerie , en prefence de M.
le Duc de Bourbon , deM. le Marechal
de Villeroy & de Madamela Ducheffe de
1
(
Ventadour ; M. Marechal premier Chirur
giendu Roy, & M. dela Peronie Survi
t
vancier de M. Marechal, affifterent à la
confultation. Cette favante affemblée où
préfidoit le zele circonfpect mais actif,
opina fagement qu'il falloit faigner au plû
tôt le Roydu pied pour arrêter l'embaras
qui fe formoit dans la tête. Cette ordon
nance fut executéé une heure après par
M. Marechal. L'effet de cette feconde
•
faignée fut prompt , heureux, & promit
au Royunenuit plus tranquile que la pre
cedente: la promeffe nefut pas vaine ; M.
le Princede Turennegrand Chambelan en
.
furvivance de M. le Duc d'Albret fon pere,
M.deMaillebois Maîtrede la Garderobe ,
M. Bachelier premier Valet de chambre,
M.le premier Medecin accompagné d'un
⚫autreMedecin& d'un Apoticaireont gardé
le Roypendant cette feconde nuit.
Le Samedi 2 Aouft,la ficvres'appaifa,
⚫ le Roy fut extrémement foulagé , & la
D'AOUST.
177
joye rappellée à la Cour & dans la Ville
en bannit les funeftes allarmes qui dechi
roient tous les cœurs. Onfit une troifié
me confultation plus nombreuſe , & auffi
éclairée que les deux premieres. On joi
gnit à Meffieurs les Medecins du Roy ap
pellez , M. Burlet Gendre de M. Dodart,
& Medecin de Madame la Princeffe de
Conti Douairieré , M. Falconerle fils , M..
du Moulin& M. Silva. Il fut réfolu qu'on
feroit prendre une medecine au Roy; fur
les huit heures du matin, on lui donna de la
manne , & quelquetems après deux grains
de Tartré émetique. Ceremederéuflit au-- tant qu'on le fouhaitoit , & plusinfiniment
qu'on ne l'avoit efperé. A fept heures du
foir le pouls du Royfetrouva très-calme.
Cependant comme une fanté fi préticule
& chere ne fauroit exigertrop defoins
& de précautions , les Medecins conful
tans furent affemblés dans la Galerie pour
la quatrième fois ; M. leDuc de Bourbon,-M.le Princede Conti, M.le Marechalde
Villeroy & Madamela Ducheffe de Ven
tadour furent preſens à cette confultation ;
ony détermina les alimens & la boiffon
du Roypendant le refte de la maladie. La
nuit fuivante fut parfaitement bonne , le
Roy dormit depuis neuf heures du foir
jufqu'au lendemain cinq heures du matin ,
qu'il prit un bouillon.
178
LeDimanche 3 Aouft, fafantés'affermit,
fonpouls eut un mouvementreglé& tran
quile; M. le Duc de Mortemart premier
LE MERCURE
Gentilhomme de la Chambre fit entrer
plufieurs perfonnes de diftinction qui eu
rent l'honneur de voir Sa Majefté. Sur les
onze heures , M. le Premier Prefident &
Meffieurs du Parlement vinrent voir le
Roy, & entendirent la Meffe dans fa
chambre. Lajournée fe paffa tres-heureuſe
ment. M. le Duc deBourbon, M.leComte
de Clermont, M. leComte de Toulouſe,
M.le Prince de Turenne, & M. de Maille
bois affis autour du lit de Sa Majesté l'a
muferent par des tours de cartes. La nuit
qui fuivit cette heureuſejournée , encon
firma les agréables préfages ; le Roydor
tuit paisiblement depuis neuf heures du
foir jufqu'à fix heures du matin.
LeLundi 4 Aouft, il prit une ſeconde
medecine fi bien ordonnée & fifalutaire,
que l'après-midi Sa Majesté fut en état de
recevoir les felicitations des Cours Supe
rieures fur le rétabliffement de fa fanté.
M.le Duc d'Orleans a vu regulierement
le Roytous lesjours pendant la maladie ,
& a couchéau Louvredansl'appartement
de Madame la Ducheffe , oùil doit à pre
fent demeurer. Tous les Princes & toutes
les Princeffes de la Maifon deBourbon ont
eu le même empreffement & la même
D'A O UST. 6179
exactitude. M.le Duc de Bourbon qui n'a
pas quitté le Roi un feul inſtant , avoit or
donné une table foir & matin dans la Ga
leriepour les Medecins , le premier Valet
de chambre & les Apoticaires de quartier.
Voiciles noms des perfonnes qui pendant
la maladie de Sa Majefté n'ont pas aban
donné fa chambre. M. le Comte de Sau
mery& M.le Marquis de Ruffé, Sous
Gouverneurs du Roy, M. de Saumery le
fils , Madame la Nourrice, les quatre pre
miers Valets de Chambre , quifont Mef
fieurs Bontemps , deNiert , de Chanſenay,
& Bachelier actuellement en quartier , les
quatre Apoticaires , Meffieurs Biette , de
la Serre, Boldue & Boulogne; & enfin
les fix Garçons de la Chambre. Les Offi
ciers dela Bouche & du Gobelet ontpaffé
les nuits chacun à leur tourdansla Galerie.
LeRoyafoutenufonmalavecune fermeté
qui honoreroit même un Prince d'unâge
plus avancé l'impatience & la crainte
n'ont pas augmenté fes douleurs , & l'on
n'a pu en connoître la nature que par les
fymptomes, que la patience & le courage
ne fauroient cacher à la penetration & à
l'experience de la Medecine.
Tandis que les Grands & lepeupletrem
bloient pour le Roy, l'Eglife imploroit
pour lui le fecours du Ciel. M.le Cardi-
nal de Noailles ordonna le 2 Aquft lcs
LE MERCURE
180
Prieres de Quarante heures, qui furent
commencées à Notre-Dame: & le Parle
ment imitant le zele & lapieté defon Pre
'lat , rendit un Arreſt pour découvrir pen
dant neuf jours la Châffe de Sainte Ge
nevieve. L'Abbé de cette Communauté
donna fon Mandement en confequence.
L'Arreft & le Mandement furent executez
à la vue d'unconcours prodigieuxde peu
pleinquiet pour la fantéde fon Prince. La
grande Meffe & les Vêpres furent celebrées
folennellement pendant la Neuvaine , &
&ilyeutjour& nuit dans le Chœur deux
Chanoines Réguliers de Sainte Genevieve
enprieres pour le rétabliſſement de la fanté
A
du Roy. I eftimpoffiblede détailler tous
les vœux que l'on fit pour Sa Majeſtć.
M. le Prince de Conti fut des premiers à
Sainte Genevieve, & entendit-le Dimanche
3 Aouft une Meffe baffe , quifut ditepar
M. l'Abbé de Roquette..
Lemême jour leCuré de S. Germain
l'Auxerrois Paroiffe du Roy, publia au
Prone que Sa Majefté fe portoit mieux,
& fit une prière.pour en rendre gracesà
Dieu.
M. le Marechal de Villeroy accompa
gné de M. le Duc de Villeroy fon fils , du
MarquisdeVilleroy & du Marquis d'Alin
court fes petits-fils , entendit pendant les
Prieres de Quaranteheures le Salut à No
D'AOUS T.
181
tre-Dame , où M.le Cardinal deNoailles.
officia chaque jour.
M. le Marquis de Tonay Charente fils
de M. le Duc deMortemart, dès le pre
mier indice de la convaleſcence du Royfi
gnala fa joye par un feu d'artifice , que- conduifit M. leFevre, Intendant des me
nus plaifirs de Sa Majesté.
Les,les Ambaffadeurs & Miniftres.
étrangers eurent l'honneur de faluer le
Roy, quijouiffant le fix d'une fanté par
faite, fe leva & s'habilla à l'ordinaire. Lá
joye du rétabliffement de cette précieuſe
fanté fut univerfelle, & on ne peut que
la peindre mal: cette joye fi fincere n'eft- pas affoiblie par la longueur de fa durée
& elle conferve encore toute la vivacité
de fon premier mouvement.
Ne parlons plus de cet évenement fu
nefte, & que les fêtes qui l'ont fuivi le
rapellent feules dans la mémoire des peu
ples. Dès que le Roy fe trouvagueri , fa
premiere penſéefut d'en remercier le Con
fervateur de lesjours. Il en écrivit à M.le
Cardinal de Noailles Archevêque de Paris,
&voici ſa Lettre dictée par la pieté & la
reconnoiffance.
MON COUSIN,
Je viens de recevoir une nouvelle
marque de la protection de Dien dans la
LE MERCURE
*82
maladie courte mais dangereuse , dont fa
providence m'a tiré , j'aifenti dans cette
occafion & fon pouvoir & fa bonté : l'un
&l'autre m'engagent à lui témoigner ma
foumiffion & ma reconnoiffance ; c'est par
d'humbles actions de graces que je dois
m'acquitter de ces juftes devoirs; & les
tendres, témoignages que j'ai reçus de l'a
mour de mes Sujets , m'aſſurant qu'ilsſe
conderont avec zele mes fentimens : Je vous
fais cette Lettre de l'avis de mon Oncle le
Duc d'Orleans Regent , pour vous dire de
faire chanter le Te Deum dans l'Eglife
Metropolitaine de ma bonne Ville de Paris
aujour & àl'heure que le Grand-Maître
onle Maître des Ceremonies vous dira de
ma part ; je lui ordonne d'y convier mes
Cours & ceux qui ont coutume d'y affifter.
Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait , mon
Coufin, en fa faintegarde. Ecrit à Paris
le 4 Aouft 1721. Signé LOUIS. Etplus
bas PHELYPEAUX.
Le 6. le Te Deum ordonné par cette
Lettre fut chanté dans l'Eglife Metropo
litaine , en Mufique de la compofition du
fieur de l'Alouette
>
illuftre Maître de'
Mufique de cette Eglife ; le Cardinal de
Noailles y officia Pontificalement : Mon
fieur le Duc d'Orleans , le Ducde Bour
bon, le Comte de Charolois , le Prince
D'AQUS T.
183
de Conti & le Comte de Touloufe s'y
rendirent avec unefuite diftinguée & nom
breuſe : le Chancelier de France y parut ›
accompagné d'un très-grand nombre de
Confeillers d'Etat & de Maiftres des Re
queftes. Le fieur des Granges invita à ce
TeDeum leClergé, le Parlement, la Cham
bre des Comptes , la Courdes Aydes &
le Corps de Ville quiavoient déja prévenu
ces Actions de graces publiques enfaifant
dès le 4 chanter des Te Deum tant à la
Sainte Chapelle , où l'Abbé de Cham
pigny Treforier officia Pontificalement
qu'à l'Hopital duSaint-Efprit. Le Grand
Confeil fit chanter le 5 un Te Deumdans
fa Chapelle , & les Treforiers de France
firent éclater leur zéle le même jour àla
Sainte Chapelle.
Les Officiers de la Maifon du Roy ont
·
fçu faire diftinguer leur joye particuliere
malgré le jufte excès des réjouiffances pu
bliques ; fur tout le zéle ingenieux de
Meffieurs les premiers Gentilshommes de
la Chambre a fort diverti le Roy. Ils fi
rent tirer un feu d'artifice dans le par
terre des Tuilleries , qui fut des plus bril
lans ; deux chaloupes peintes & decorées
endragons combatirentfurle grand baffin,
& vomiffant par une gueule enflamée des
torrens de ferpenteaux réjouirent très
long- temps la vue des fpectateurs. La
184
. LE MERCURE
nuit qui fe trouvoit heureufement fans
Lune, rehauffoit par fon ombrel'éclat de
ce tableau.
Le jour du Te Deum public , ily eur
des feux allumés devant toutes les portes,
& des illuminations fur toutes les fenê
tres. Monfieur le Duc d'Orleans fit éclai
rer-en flambeaux de cire blanche la façade
du Palais Royal. Tousles Princes & tou
tes les Princeffes du Sang donnerent de
magnifiques fêtes dans leurs Palais , les
lampions difpofés avec fimetrie imitoient
& découvroient tous les morceaux d'ar
chitecture où ils étoient arrangés. Le vin
fut prodigué auPeuple , qui n'ajamais bû
copieufementavecplus de juftice que dans
ces fêtes, où il s'alteroit fans ceffe à force
de crier , Vive le Roy.
Les Poiffonnieres de la Halle fe font
fignalées par le prefent qu'elles ont fait
au RoyleVendredy 8 Aouft , d'un Eftur
geon de fept pieds quatre pouces delong
& pefant trois cens cinquante livres. Ce
rare poiffon leur avoit coûté cent piſtoles,
on l'avoit amené d'Elbeuf , & il n'étoit
mort qu'à dix-huit lieues de Paris. On
l'avoit orné de rubans bleus , & on lui
ayoit preparé une trés-belle couronne de
fleurs d'orange. Ces genereufes Poiffon
nieres refuferent l'argent qu'on voulut leur
donner de la part du Roy; les douze prin
cipales
D'A OUST-2851
cipales eurent l'honneur de lui baifer la
main , elles pleurerent en la baifant , ce
fur làleur harangue. Madame la Ducheffe
de Ventadour aplaudir à leur zéle , quel
éloge? & M.le Maréchal de Villeroy les
régala de liqueurs dans fon apartement.
Depuis le Te Deumchanté à la Metro
politaine , toutes les Eglifes & Couvens ,
toutes les Communautés Laïques , tous
les Corps de Metiers , toutes les Confre
ries
>
enfin toutes les Compagnies dans
P'Epée , dans la Robe & dans la Finance
ont fait chanter auffi des Te Deum & des
Grandes Meffes pour l'heureux rétabliffe
ment de la fanté du Roy; le Clergé , la
Nobleffe & le Tiers Etat feparés par leur
naiffance & leurs employs fe font trouvés
confondus par leurs fentimens , & quel
quesfois par les hommagesde leur zéle.
Il faut obferver qu'à chacune de ces
Actionsde graces non-feulement les Egli
fes où onlesrendoit , mais encoreles mai
fons de tous les Particuliers de la Com
munauté qui donnoît la fête étoient libe
ralement illuminées. Chacun ſenſible àla
felicité publique oublioit fes propresmal
heurs
dés qu'il s'eft agi de dépenfer
pour marquer la joye de l'heureux réta
bliffement de la fanté du Roy , ilne s'eft
plus trouvé de pauvres. Il eft impoffibie
de décrire icy tous les divertiffemens qu'a
186 LE MERCURE
occafionnés cette heureufe convalefcence:
les tranfports de la Nation produifoient
à tout moment de nouveaux fpectacles
dans Paris.
Les Aouft fur les huit heures du foir,
on vit des fenêtres du Louvrefur la Ri
viere unfeudejoye fort fingulier : il étoit
allumé au milieu d'un grand batteau ; des
Blanchiffeurs & Blanchiffeufes danfoient
autour aufonde quelquesinftrumens affis
1
à la poupe du bateau; ce bâtimentfui
voit le fil de l'eau , il paffa le Pont Royal,
& alla difparoître du côté d'Auteuil.
Les Bouquetieres habillées de blanc &
'couvertes de fleurs fefont promenéesdans
la Ville avec des violons : oneutdit d'une
fête de Flore.. Ainfi le Peuple divifé par
troupes parées de rubans & portant les
fimboles de leur métier ornés de même
parcouroit les rues , precedé par des tam
bours , des hautbois , destrompettes & dès.
timbales on a vu reparoître le Bœuf
gras , fon cortege & fa fimphonie ; enfin.
on aformé dans la Canicule un fecond
Carnaval.
La plus grande partie des Te Deums'eſt
chantée en Mufique de la compofition des
meilleurs Maîtres. Le fieur de la Lande
Surintendant de la Mufique du Roy , a
fait executer le fien dans la Chapelle du
Louvre. Le fieur Gervais Intendant de la
D'AOUST.i
187
Mufique de Monfieur le Duc d'Orleans
a fait chanter un Te Deum pour les Di
recteurs de la Manufacture des Gobelins
dans l'Eglife de Saint Hippolite leur Pa
roiffe.
Le fieur du Bouffet Compofiteur de
Mufique de l'Academie. Françoife , de
celles des Belles Lettres & des Sciences,
a fait fentir la grace de fes chants dans
les fêtes que ces celebres & 1çavantes So
cietés ont données pour marquer leur zéle
à leur augufte Protecteur.
L'Academie de Peinture & Sculpture,
la Sorbonne & l'Univerfité ont fait écla
ter les mêmes démonſtrations dejoye.
" Le fieur Campra Maître de Mufique
du College de Louis le Grand a donné
plus de fix fois en differentes Eglifes de
la Mufique qui ne peut être trop repetée ;
le 11 Aouft fon Te Deum fut chanté au
College de Louis le Grand , &fuivi de
l'Exaudiat ; le foir on tira dansla grande
cour un feu d'artifice , qui dura long
>
tems & futfort beau ; la cour fut en
tierement illuminée, toute vafte qu'elle eſt,
ainfi que toute la façade du bâtiment qui
donne fur la Rue S. Jacques , qui eft
d'une grande étendue. Aufondde la cour
•
on lifoit diftinctement en lettres d'or fur
une toile tranſparente cette infcription ::
Reftitutam falutens publicam Ludovico de
Qij
188
LE MERCURE
/
cimo quinto gratulatur Collegium Ludovici
Magni. On diftribua au Peuple du Vin
entrès-grandeabondance. Plufieurs jeunes
Seigneurs Penfionnaires du College fefont
diftingués par des illuminations qu'ils ont
faites à leurs fenêtres , fur tout M.de Ton
nay-Charente , de Vaffé , de Nicolai, de
Rochechouard & de Leon.
Deux jours avant les réjouiffances qui
ont étéfaites au College deLouisle Grand,
où étudie M.. le Duc de la Tremoille
Premier. Gentilhomme de la Chambre de
Sa Majefté ce jeune Seigneur chagrin de
ne pas rencontrer chés les Artificiers ce
qu'il fouhaittoit pour exprimer la joye
extréme dont il a été penetré à 1heureux
retour de la fanté du Roy , écrivit du
College une Lettre à M. le Maréchal de
Villeroy fur la rareté des artifices , &
joignit à cette Lettre ces Vers également
naïfs & fins.
AU ROY.
LA
APoudre eft plus rareà prefent.
Millefois que l'or & l'argent':
Pourfaire feu joyeux & mainte petarade,
J'ay couru tour Paris en cherchant pots à feu,
Trompes, gerbes , foleils , j'en ay rouvébien
peu,
•
Et fuis très fatigué de cette promenade ;
Eh! de grace , LOUIS,nefoyés plus malade.
D'AOUS T.
1.89
Cette plainte parut mal fondée le jour
du feu d'artifice qu'il fit tirer dans la cour
du College fur un échafaut élevéde trois
pieds. Sur cet échafaut trois colones de
feuillage portoient un fronton auffi de
feuillage , le tout bien garni de fufées &
de fauciffons. Sur la colone du milieu
paroiffoient les armes de M. le Ducde la
Tremoille , aux deux côtés du feu il y
avoit deux tonneauxde vin qui étoit verfé
au Peuple avec de grandes cueilleres par
deux hommes vétus en Satires , qui ne
s'oublioient pas eux-mêmes dans cette
diſtribution. Aux fenêtres de la Chambre
de ce jeune Duc fix hautbois , des trom
pettes & des timballes tous excellens
jonerentles airs lesplus gais pendanttoute
la fête; on fervit dans cette chambre un
ambigu accompagné de toutes fortes de
vins & de liqueurs.
Des Lettres de Guyenne nous appren
nent que le 11 Août le Parlement de
Bordeauxfit chanter au Palais un Te Deum
enMufique ; toutes les Chambres y affifte
rent en Robes Rouges. Le foir il y eut
dans toute la Ville des feux & des illumi
nations.
Le 12 Août Madame d'Orleans, pre
miere Princeffedu Sang, Abbeffe & Dame
de Chelles, a fait chanter le Te Deum
tant à l'Abbaye quedans lesdeux Parroiffe
LE MERCURE
rgo
du Bourg de Chelles ; le clocher & le
jardin de l'Abbaye furent illuminez avec
goût. On voyoit de tous côtezdes fleurs
de lys& des Vive le Roy enlampions. Le
feu d'artifice fe tira dans le jardin , qui
fut ouvert à tout le monde , auffi bien
que toutes les cours de l'Abbaye ; le peu
ple danfa au fen des inftrumens , le vin
lui fut prodigué , & des concerts de Mu
fique celebrerent & embellirent cette
agreable journée.
Le Lundy 11 M. le Marquis de Nefle
eut l'honneur d'avoir le Roy même pour
témoin de la fête qu'il luiconfacra. L'Hô
tel de Mailly où loge ce Seigneur , eft
heureufement fituéaubout du Pont Royal,
én face du Pavillon des Tuilleries. Lors
que le Roy parut dans l'appartement de
M. l'Evêque de Frejus , l'artifice com
mença :toute la Terraffe du Jardin de M.
le Marquis de Nefle étoit ornée d'une co
lonade de lumiere compofée de quinze
arcades brillantes ; celle du milieu plus
haute que les autres , étoit remplie de
rrois fleurs de lys illuminées ; fur cette
lumineufe arcade , un très grand foleil
répandoit une vive clarté. Sous les autres
arcades on avoit pofé alternativement des
luftres de cristal & des pyramides delam
pions. Aux deux bouts de la Terraffe let
vin couloit & ne tomboitpoint àterre,
D'AOUS T.
191
Le même jour le College des Quatre
Nations, peuéloigné de l'Hôtel de Mailly,
& fitué fur le même Quay, augmenta
les plaifirs de ce quartier-là par fes fulées
& fes illuminations.
Dans ce jour confacré par plus d'une
fête , ainsi que tous ceux qui l'avoient
precedé, & tous ceux qui le fuivirent , les.
Fermiers Generaux firent celebrer une
Meffe folemnelle & chanter un Te Deum
dans l'Eglife des Jacobins de laruë faint
"
Honoré, &le 13 au foir les Receveurs.
Generaux des Finances firent pareillement
chanter le Te Deum dans l'Eglife de la
MaiſonProfeffedes Jéfuites , fuperbement
illuminée par les foins du fieur Berrin
Deffinateur ordinaire du Roy ; le portail
de cetteEglife, qui eft fort haut & fort
chargé d'architecture , étoit auffi magni
fiquement illuminé. Le Cardinal de Po
lignac, & plus de vingt Evêques, le Ma
réchal de Villeroy , Madame la Ducheffe
de Ventadour, M. de la Houffaye Con- *
trolleur general des Finances , & plus de
cent perfonnes de diftinction affifterent à
cette ceremonie. Le Bureau de la Caiffe.
communeruëfaint Antoine,fut auffi illu
miné.
Le 14veillede l'Affomptionde la fainte
Vierge , le Roy entendit les premieres
Vêpres chantées
par
fa. Mufique dans la
LE MERCURE
192
Chapelle des Tuileries.
Le 15 jour de la fête le Roy entendit
la Meffe , aprèss'être confeffé à M. l'Abbé
Fleury fon Confeffeur ; l'après midy Sa
Majefté affifta aux Vêpres & à la Procef
fion.
Le Samedy. 16 Août le Roy fur fur
les onze heures du matin à l'Eglife Mé
tropolitaine rendre à Dieu de publiques
actions de graces du parfait rétabliſſement
de fa fanté. Il fortit du Louvre dans un
carroffe à deux chevaux chargédevant &
derriere des Pages de la grande & de la
petite Ecurie, c'est l'ufage du grand cere
monial. Sa Majefté étoit accompagnée de
Monfieur le Duc d'Orleans , du Duc de
Chartres, du Duc de Bourbon , du Cointe
de Clermont , du Prince deConti, & du
Maréchal Duc de Villeroy fon Gouver
*
neur. Les Gardes de la Prevôté & les
Cent Suiffes leur étendard deployé &
tambour battant , commandez par lefieur
de Bogue Lieutenant François de cette
Compagnie, précedoient le carroffe qui
étoit entouré par les Gardes du Corps à
pied & leurs Officiers. Le Roy fur reçû
par le Chapitre , & le Cardinal de Noailles
qui étoit àla têtecomplimenta Sa Majeſté,
qui enfuite s'alla placer fur un Prie-Dieu
devant la Chapelle,de la Sainte Vierge ;
l'Abbé Châtelain , Chapelain du Roy de
quartier
D'A O UST.
193
quartier y ditla Meffe , & ony, chanta un
Motet, executé par la Mufiquede Notre
Dame, & compofé par le feur de Lal
louette, Maître de Mufique du Chapitre.
Dès que la Meffe fut achevée, le Roy
entra dans le Chœur, y fit fá priere, fut
enfin reconduit comme il avoit été reçû
&lesacclamations dupriple le fuivirent
jufqu'au Louvre.
Le 18 le Parlement , la Chambre des
Comptes, la Cour des Aydes, la Cour
des Monnoyes,* & le Corpsde Ville , ha
ranguerent le Royfur fon heureufe conva
lefcence. Sa Majefté leur donna audience
dans la gallerie, affife fur fon fauteuil
environnée par Monfieur le Duc d'Or
leans , le Duc de Chartres, le Duc de
Bourbon , le Prince de Conti , le Maré
chal de Villeroy , le Duc de Mortemart
premierGentilhomme de la Chambre, le
Marquis de Maillebois Maître de la Gar
de robe , & autres Seigneurs de fa Cour.
Lelendemain le Grand Confeil & l'Acade
mie Françoife s'acquitterent de ce devoir
ainsi que l'Univerfité, conduite par le
fieur Gibert fon Recteur, Profeffeur de
Rhétorique au College Mazarin, & Au
teur de laContinuation des Jugemens des
Sçavans de M. Baillet. Le même jour le
fieur Maboul Avocat Generaldes Requê
res del'Hôtel ,vint avec le Corps de Ville
R
&
匣
LE MERCURE
194
prefenter le ferutin au Roy, & les fieurs
Rouffel & Sautereau nouveaux Echevins,
prêterent entre les mains de Sa Majefté,
enprefence de Monfieur le Duc d'Orleans,
de ferment de fidelité ordinaire. Toutes ces
Compagnies furent préfentées au Roy par
le Comte de Maurepas Secretaire d'Etat ,
& conduits parlefieur Defgranges Maître
des Ceremonies,
Le 19 le fieur Danchet de l'Academie
Françoife , eut l'honneur de reciter auRoy
Idille qu'il a compofée fur le retour de
fa fanté, ouvrage qui avoit été fort aplaudi
de jour dela reception de M. l'Evêquede
Soiffons à l'Academie, parune Affemblée
très capable de juger compétemment fur
toutes les matieres de la Litterature,
Le même jour les Pages de la grande
Ecurie firent chanter unTe Deum aux Ca
pucins de la rue faint Honoré , fuivi d'une
décharge de boettes. Le foir ils firent tirer
unfeu d'artifice dans le manége découvert,
qui étoit illuminé. Grand bruit de boët
tes ayant le feu, & grand bruit de boëttes
après , égal du moins par les cris du peu
ple qui vuidoit avec empreffement un gros
tonneaudevin livré à fà foif éternelle, par
nos Pages zelez. Sur les onze heures un
Bal fort bien ordonné commença, dont
cette brillante jeuneffe fit très poliment
les honneurs ; on y fetvit une collation
D'AQUS T. 195
variée avec goût , & les liqueurs n'y fu
rent pas menagées.
Le 20 M. l'Evêque de Beauvais official
dans l'Eglife des Auguftins Déchauffez de
la Place des Victoires , qui firent chanter
un Te Deum & un Exaudiat par plus de
cent Muficiens choifis , & donnerent le
foir au Public le régal dedeux décharges.
de boëttes, & d'un beau feu d'artifice
dreffé dans leur cour. La cérémonie com
mença par unconcert en Dialoguedefim
phonie meflé de Trompettes, Hautbois,
Flutes & Violons. Dès qu'elle fut terminée
le fieur Campra qui donnoit cette Mufique
fans retribution , crut ne pouvoir mieux
couronner une fi belle fête qu'en rendant
au fameux Lulli , enterré dans l'Eglife où
on la celebroit, un faint hommage que
lui doivent tous les habiles Compofiteurs
de Mufique ; il fit chanter un Deprofue
dis, fuivi de l'abfoute fur le tombeau de
cet Orphée moderne , genie heureux ,
Maître de l'Art & Difciple dela Nature,
qui tiroit fes Notes du fonds du cœur
quand il faifoit chanter les paffions.
Le Roy partit le même jour après la
Meffe pour aller dîner à la Muette ; le
Comte de Clermont & le Maréchal de
Villeroyl'yaccompagnerent. L'aprés midy
Sa Majesté alla chaffer, & tua près de
trente pieces de gibier. Au retour de la
Rij
LE MERCURE
196
chaffe le Roy trouva dans la plaine des
Sablons les deux Regimens des Gardes
Françoiſes & Suiffes, qui pour exprimer
leur joye de la convalefcence de Sa Ma
jefté, firent trois falves de Moufqueterie.
Avant l'arrivée du Roy ces Troupes
avoient fait chanter le Te Deum fous une
&
tente par l'Abbéle Comte , Aumônier des
Gardes Françoiles.
LeVendredy 22, le Roy partit à dix
heures du matin pour aller entendre la
Meffe à Sainte Genevieve, en nouvelles
actions de graces du rétabliffement parfait
de fa fanté. Il fe mit dans un Caroffe à
huit chevaux, avec M.leDuc d'Orleans
le Comte de Clermont, & le Maréchal
de Villeroy. Sa Garde lefuivit. Toutes les
rues defon paffage étoient bordées de Sol
dats du Regiment des Gardes Françoiles
& Suiffes. l'Abbé de Sainte-Genevieve
avec la Croix & tous fes Chanoines Re
guliers reçut le Roy à la porte de l'Eglife,
&lui fit un difcours pieux & touchantfur
l'évenement qui l'amenoit aux pieds des
Autels ; enfuite il conduifit Sa Majeſté
dans leChœur, où on avoit préparé un
Prie-Dieu devant le grand Autel. La
Châffe de la fainte Patrone de Paris étoit
entierement découverte & environnée
d'une trés-grande quantité de cierges.
Après la Meffe quifut dite par l'Abbé de
D'AOUS T
397
Varennes Chapelain du Roy, dequartier,
SaMajefté fut reconduite jufqu'à laporte
de l'Eglife par l'Abbé & les Chanoines
Reguliers de Sainte Genevieve , & s'en
retourna au Louvre avec les mêmesaccla
mations de Vive le Roy qu'il avoit en
tendues lejour qu'il revint de l'Eglife Me
tropolitaine.
Tandis que tout Paris rétentiffoit des
feftes qu'on y celebroit chaque jour, les
Villes , Bourgs & Villages de la Banlieue
marchoient fidellement fur les traces de la
Capitale du Royaume.
Le 18 aufoir, M. le Duc de Noailles
Gouverneur de Saint-Germain en Laye
fit chanter un Te Deum dans la Paroifle
Royalle; une grandepartiede la Mufique
du Roy s'y trouva; la compofitionduTe
Deum étoit du Sieur Bernier favant Com
pofiteur de Mufique de la Sainte Chapelle
du Palais. M. le Duc de Noailles fut ac
compagnédans cettepieufe ceremonie par
tourefa famille & ungrandnombred'Offi
ciers du Roy. Après le Te Deum l'Artille
rie, les boëttes & le feu d'artificefurent
tirez ; onavoit poftéle canon fur lagrande
Terraffe ; l'illumination fut très belle : il
y eut bien des tables & bien fervies , &
des fontaines de vin pour le peuple.
MadamelaDucheffe d'Orleans Regente
regala tout Bagnolet un Dimanche les
Riij
198
LE MERCURE
Païfans rencontroientpar tout des fources
devin, & on ydiftribua de la viande con
meauxnôces de Gamache , fi vantées
par
Sancho Panfa, & le foir,il y eur de l'arti
fice avec la même profufion.
M. le Marquis de Bellefonds Gouver
neurde Vincennes , fit auffi une fortbelle:
fête, que l'on ne décrira point ici pour
éviter la monotonie.
Les Provinces ont fuivi de près l'exemi
ple de la Capitale. La Ville de Lyon , qui
a pour Gouverneur le Gouverneur même
du Roy, guidée par un zele ardent quife
foutient toujours , a répondu parfaitement
aux defirs de M. le Maréchal de Villeroy
danslestémoignages éclatans qu'elle donna
de fa joye , lors qu'elle fut informée du
rétabliffement de la fanté du Roy. Cette
heureufe nouvelle fut bien-tôt divulguée
& aplaudie par les acclamations du Peu
ple. M. Cholier, digne Prevôt des Mar
chands d'une Ville fi fidelle , alla trouver
M. l'Archevêque de Lyon, qui charméde
reconnoître dans tous les cœurs les fenti
mens qui animoient le fien , refolut avec
lui de fatisfaire le vif empreffement du
peuple , & dehâter lejour des réjouiffan
ces publiques. Les fêtes brufquement pre
parées font toujours les plus finceres. Le
10toutes les cloches annoncerent dès le
matin le commencement de la fête : l'ar
D'A OUST.
199
tillerie les feconda auffi bien que la mouf
queterie des Compagnies de la Ville ran
gécs fous les armes dans les differentes
Places avec une partie des Pennonages.
L'Archevêques'étantrendufur les fix heu
res du foir à la Cathedrale , y officiapon
tificalement au Te Deum qui fut chanté
folemnellement ; tous les Corps de la Ville
y affifterent en habits de ceremonie : Par
tillerie & les acclamations de Vive le Roy
retentiffoient continuellement pendant ces
Adions de graces. Le Prevôt des Mar
chands qui a dans cette occafion fignalé
extremément fon zele & fongoût , avoit
fait préparer unfeu d'artifice fur le Pont
de pierre, & dans les Places publiques
toutes illuminées , ainfi que toutes les
rues & les montagnes. M. Poulletier In
tendant de Lyon a fait paroître les mê
mes marques de fon attachement refpec
tueux pour la perfonne de Sa Majesté.
Le vincouloit de toutes parts , & lepeu
ple le payoit par des Vive le Roy re
doublez , monnoye très chere à ceux
qui ouvroient leurs tonneaux. On n'a
pas pû douter dans ce jour-là que le
Gouvernement & le Palais Archiepif
copal ne fuffent des demeures des Ville
roys.
Le lendemain le Château de Neuville
illuminé par les ordres de M. l'Archevê
Riiij
LE MERCURE
200
que de Lyon, repeta dans la Campagne
les plaifirs de la Ville.
La petite Ville de Montéreau- Faut
Yonne s'eft acquitée galamment de ce que
fon zéle devoit au Roy. Après un Te Deum
folemnellement chanté, il y a eu un feu
de joye allumé par Madame Chineau
femmeduLieutenant General, & Madame
Je Breton fenime du Maire , qui toutes
deux vêtues & armées en Amazones &
parées de Cocardes uniformes conduifoient
une troupes d'Habitans Nobles & Bour
geois tant de la Ville quede laCampagne,
proprement habillés. Après cettejoyeuſe
ceremonie
>
nos deux Commandantes
marcherent avec leur fuite vers le Pont
au bruit des tambours & destrompettes,
& là il fut danfé & chanté une Chanfon
compofée par cesdeux Dames à l'honneur
de l'aimable Prince pour qui fe faifoit une
i jolie fête.
On referve pour le mois prochain la
continuation du détail des Réjouiffances
faites au fujet de la Convalefcence du
Roy. On va finir ce Journal par un ar
ticle de Paris, que les Provinces deman
deroient icy s'il y manquoit ; c'eft la def
cription du Feu d'artifice tirédans le Jar
din des Tuilleries le 25 jour de la Fête de
Saint Louis , Ayeul & Patron de Sa Ma
jesté.
[
D'AOUST.
Lof
L'Academie Royale de Mufique eft en
poffeffion depuis long-temps de donner
chaque année au Roy pour Bouquet un
Concert d'inftrumens executé dans le Jar
din des Thuilleries : les vingt-quatre vio
lons de Sa Majefté , les trompettes & les
timbales de fa Chambre s'uniffent pour
cette Fête aux fimphonies de l'Academie
de Mufique. Cet affemblage compofe le
plus nombreux & leplus parfait orcheſtre
qu'il y ait en Europe.
Depuis que le Roy habite le Louvre
ce Concert annuel eſtſuivi d'un Feu d'ar
vifice; mais jamais on n'en a tiré un pa
reil à celui que l'on va décrire. Ce Feu
fuperbe ordonné par M. le Ducde Mor
remart Premier Gentilhommede la Cham
bre du Roy, & conduit par M.le Févre
Intendant des Menus Plaifirs de Sa Ma
jefté , offrit au Public un des plus nobles
& des plusbrillans Spectacles qui l'ait ja
mois occupé. L'édifice élevé de cent pieds
fur unelargeur proportionnée & fitué en
tre le baffin du Parterre & la grandeAl
lée , regardoit le veftibule du Château.
Sa décoration reprefentoit le Palais de
Vulcain bâti fur des roches. Ce grand
morceau d'Architecture d'un goût nou?
veau, fingulier & parfaitement caracterifé
eft de l'invention du fieur deVaffé. L'exe
cution a répondu audeffein. Lefieur Per
LE MERCURE
202
Fot excellent Peintre de l'Academie pour
le Theatre & la perſpective, a raffemblé
dans cet ouvrage la précifion & la verité.
Ce Palais du Forgeron des Dieux ouvert
par cinq Portiques qui fe repetoient dans
la face opofée laiffoit voir l'horifon de tou
tes parts. Les trois arcades dumilieu pré
fentoient un avant-corps fur un plan cir
culaire en forme de rotonde. Aux deux
aîles de ce bâtiment deux cavernes très
brutes fembloient s'y communiquer par
deux portes. Ces cavernes pratiquées dans
desrochers efcarpés & fteriles , & fermées
par des grilles de fer , paroiffoient plutôt
ébauchées par le caprice de la Nature ',
que conftruites par les régles de l'Art.
Atravers de leurs grilles de fer on dé
couvroit huit Ciclopes naturels qui fra
poient l'enclume dans ces ateliers rufti
ques. L'avant-corps du Palais étoit decoré
par un ordre Tolcan ; huit grands canons
de bronze couplés y fervans de colones ,
avoient pour piedeftaux des mortiers à
bombes , & foutenoient un entablement
du même ordre.. Les quatre colones qui
accompagnoientlaprincipaleentréeétoient
couronnées par un fronton , qui aumilieu
étoit orné d'un trophée chargé d'une tête
de Médule. Le DieuMars affisfur cefron
ton occupoit la droite du trophée , & la
Déeffe Pallas en occupoit la gauche dans
D'A OUST.
203
la même pofture. L'interieur du Palais
éclatoit du feu & des étincelles des For
ges, la fuméeenfortoit par le portique
?
& c'étoit à travers de ces flames & de
cette fumée qu'on remarquoit quatre ci
clopes autour d'une enclume où ils entaf
foient confufément des carquois , des arcs,
des filets & des fléches à mesure qu'ils
étoient fabriqués. Sur le devant du por
tique Vulcain tenant fon marteau & la
tête haute écoutoit Diane , qui deſcen
dant à fa droite fur un nuage venoit lui
commander des arines de chaffe pour le
Roy. L'idée du feu d'artifice fe renfermoit
dans ce tableau. On a voulu celebrer le
goût naiffant que SaMajeftémontre pour
la chaffe , pénible jeu , vive image de la
Guerre.
Surcet avant-corps d'ordre Tofcan s'é
levoit un grand dôme auffi percé àjour,
& decoré par des pilaftres couplés ou
Cariatides,figurant desCiclopes debronze..
Ces Thermes portoient l'entablement &
foutenoient la coupole du dôme terminé
en vafe d'amortiffement par un globefer
vant de baze à un Jupiter armé dufou
dre.
Al'entréede la nuit l'amphithéatredreffé
+
pour la Mufique & adoffefuivant la cou
tume contre la principale Porte du Châ-
teau du Louvredans le Jardin, fut éclairé
$04 LE MERCURE
infiniment mieux qu'à l'ordinaire par unle
belle illumination ingenieufement ordon
née: aumilieudufond decetamphithéatre
quarré , dont les coins étoient marqués
par quatre piramides , regnoît le Chiffre
du Roy , furmonté d'une Couronne &
accompagné d'autres ornemens , le tout
,
figuré par des lampions qui garniffoient
auffi les quatre côtés de l'amphithéatre , &
formoient une bordure éclatante à ce ta
bleau lumineux. Les croifées des deux ter
raffes étoient éclairées par des flambeaux
›
de cire blanche & toutes ces lumieres
reflechiffant fur les pierreries des Dames
qui rempliffoient les terraffes & les fenê◄
tres du Château , procuroient aux innom
brables Spectateurs répandus dans le Jar
din le plus brillant point de vue qu'on
puiffe imaginer.
Après le fouper du Roy, Sa Majesté
vint fur laterraffe voifine de fon Aparte
ment , & fe plaça fous un dais magni
fique ; d'abord qu'elle parut , mille cris
redoublez de Vive le Roy celebrerent fa
prefence.
La Mufiqueramena lecalme , on debuta
par l'ouverture du Triomphedel'Amour,
qui fut fuivie par un des Choeurs chantez
l'hiver pafféau Ballet du Roy. On executa
auffi le fecond Chœur de l'Opera d'Ama
dis, Que le Ciel annonce à la terre &
D'AOUST.
& le troifiéme de l'Opera d'Atis , Que
devant vous tout s'abaiſſe& tout tremble
205
&c. D'excellentes fimphonies continuerent
le Concert, qui fut interrompu par les
falves des Boëtes & du Canon; le Canon
pointé vers la Riviere fur le Quay de la
Conference étoit rangé près du Corpsde
Garde lelong du parapet, & les Boëtes
étoient alignées furle même Quay aupied
de la grande Terraffedu Jardin des Tuil
leries.
Lefignal pour tirer le feu d'artifice fut
donné par unegerbe allumée à la Garde
robe du Roy. Dans cemoment uneDiane
éclatante parut en l'air du côtéde la Seine,
& fetranfporta depuis la cime des Maro
niers d'Inde de lagrande Terraffejufqu'au
Palais de Vulcain , oùì àfon arrivée le tra
vail des Ciclopes fe fit entendre. Toutes
les forges peintes parurent de veritables
forges ; un artifice continuel y copioit naï
vement lesflammes diverſement colorées
que produit le charbon de terre. Onfera
curieux de fçavoir quelle machine a voi
turé Diane dans les airs. C'étoitune corde
attachée par un bout aux arbres de la
grande Terraffe, & par l'autre à la char
pente du feu; & l'éclat de la Déeffe ve--
noit d'une toile tranfparente , fur quoion
l'avoit peinte , qui étoit illuminée par
derriere , & qui de plus étoit chargéede
deux cens lançes à feu,
LE MERCURE
206
Aprèslevolde Diane, quatredouzaines
de groffes fufées volantes appellées fufées
d'honneur , préparerent le public au plus
brillant artifice qu'on ait jamais executé : il
partoit à la fois des quarante douzaines
de fufées qui envoyoient au Ciel de nou
velles étoiles.
Voici en quoy confiftoit l'artifice du
Palais de Vulcain. 250 douzaines de
fufées nommées doubles Marquifes par les
gens du métier , rempliffoient so Caiffes
difpofées au pied del'Edifice ; cinquante
douzaines plus groffes que ces premieres
étoient difperfées fur le même terrain.
Le premier plancherportoit trois Caiffes
de cent fufées chacune. Quatre Caifles
contenant chacune cent trente, fufées,
garniffoient le troifiéme plancher. On
avoit diftribué de toutes parts quatre
mille pots à feu de differentes grandeurs,
pleins de Lardons , Fougades , Dauphins &
autres efpeces d'artifices. Ce feu fuperbe
fut terminéparun grad Soleil fixe qui ra
mena le jour pendant unedemi-heure; ce
Soleil étoit placé fur la principale entrée
du Palais de Vulcain.
On vit furle Baflin le combat amufant
de deux Dragons d'une grandeur déme
furée. Ces deux monftres que la rage pa
roiffoit infpirer , avançoient l'un contre
l'autre , & vomiffoient de leur gueule
D'AQUS T.
207
énorme des torrens de flâmes. Ces deux
terribles Dragons étoient deux chaloupes
décorées qui manoeuvrant avecagilité imi
toient tous les mouvemens d'un combat.
Cesmonftres peints étoient couverts de
trois mille lances à feuqui leur formoient
des écailles refplendiffantes. Il fortit de
leur gueule béante 30 Caiffes d'artifice ,
300 pors à feu , 20 Balons d'eau, feux
Gregeois qui plongeoient en ferpentant
dans l'eau du Baffin , & enfortoient fans
s'éteindre; 20 gerbes ou Aigrettes jettanţ
le feu de 25 pieds au loin fervoient de
langues ferpentines aux deux Dragons
combattans.
Le Concert de fimphonie & de chant
recommença après le feu d'artifice. Le
Royfe retira de la Terraffe d'où il avoit
vû tout Paris dans fon Jardin. Les accla
mations retentirent longtems même après
fon départ , & l'on fortit des Tuilleries
fans confufion & fans peril , tant les or-.
dres avoient été fagement donnez aux
Corps de-Gardes & aux Sentinelles con
fignez pour empêcher le tumulte.
Depuis cettefefte celebre , les Bâteliers
de la Seine en differentes troupes & à
differens jours ont eu l'honneur de tirer
l'Oye en prefence du Roy. Le Dimanche
31 Aouft, Sa Majesté placée au petit Pa
villon fitué à l'extremité de la Galerie ,
I
208
LE MERCURE
après le dernier Guichet , vit les Joûtes
des conducteurs de petits bateaux qui paf
fent du Quay du Louvre à celui du Col
lege Mazarin. Cesjeuxfurent fingulariſez
par des amuſemens nouveaux fur la Ri
viere. On y vit des Danfeurs de corde&
des Voltigeurs exercer leurs perilleux ta
lens. La corde pour la danſe étoit tendue
fur ungrandbatteau de Rouen, & la corde
à voltiger étoit attachée aux mats de deux
batteaux. Avantde tirer l'Oye , on jetta
dans l'eau des canards liez avec des chats;
les chats pour ne fe pas noyer fe crampo
noient fur le dos des canards ; & les ca
nards pour fe tirer de leur griffes plon
geoient & forçoient les chatsde fe mouil
ler. D'autres canards lâchez dans la Seine
ètoient pourfuivis par une trentaine de pe
tits nageurs, & divertirent le Roypar cette
chaffebadine.
De lamaladie du Roy & de toutes les
fêtes qu'on acelebrées à l'occafion
durétablissement defafanté.
Nacru devoir affembler dans
un feul article tout ce qui con
O
.
cerne un fait auffi intereffant
que la maladie du Roy , les fê
tes innombrables qui ont fuivi le réta
bliffement defafanté, prouvent clairement
qu'il eft impoffible de peindre la douleur
qui les a precedées : Ainſi qu'onne s'atten
de pas à de longs détails, ce feroit une
temerité inexcufable de tenter la peinture
:
des tranfports François dans cette occa
fion: lesfentimens vifs ne peuvent jamais
êtreexprimezqu'imparfaitement ; le cœur
parle toujours infiniment mieux que l'é
loquencemême, elle n'eft que fon écoliere.
Le Jeudy 31de Juillet , jour de la fête
de faint Germain l'Auxerrois , Parroiffe
du Louvre, le Roy entendant`la Meffe
dans fa Chapelle , fe fentit incommodé;
on fit ceffer la Mufique pour abreger
l'Office Divin , que Sa Majefté ne voulut
point quitter. Dès qu'Ellefut rentrée dans
D'A OU ST. 7475
fon cabinet , elle demanda du feu, qui
fut allumé dans le moment.
M. le Maréchal de Villeroy, & M. le
Duc de Mortemart, premier Gentilhomme
de laChambre, envoyerent dire aux Offi
ciers de la Bouche & du Gobelet , que le
Roy ne dîneroit point à fon grand cou
vert : Sa Majefté fe coucha fur les trois
heures après midy, attaquée d'un grand
friffon , fuivi d'une fiévre affez forte qui
augmenta pendant la nuit. On mandala
maladie du Roy à M. leDucde Bourbon,
qui étoit à Chantilly , auffi-tôt il fut au
Louvre, & paffa la nuit dans la chambre
de Sa Majefté avec M. le Maréchal de
Villeroy qui y couche ordinairement; M.
*
1
le Duc de Mortemart & M. le Duc dela
Rocheguion Grand Maître de la Garde
robbe y refterent auffi , M. Dodart pre
mier Medecin, & M. Bachelier premier
ValerdeChambre, veillerent pareillement
le Roy, accompagnés de deux Garçons de
la Chambre.
Le Vendredi matinpremier Aouft, M.
Dodard premier Medecin , M. Boudin ,
Medecinordinaire du Roy, M. Helvetius,
Survivancier de M. Boudin , M. Thevet
Medecin du Roy& de Madame, & M.
Falconet le pere delibererent dans une con
fultation quel'on faigneroit le Roy à qua
tre heures & demiedu foir, M. Marechal
P iiij
LE MERCURE
176
premierChirurgiende Sa Majeſté , fit cette
opérationavec l'habileté qu'on lui connoit,
&tira deux petites paletes de fang, qui
ne diminuerent que très peu la fievre. Ce
malheureux fuccès obligea M. les Mede
cins àfe raffembler fur les dix heures du
foir dans la Galerie , en prefence de M.
le Duc de Bourbon , deM. le Marechal
de Villeroy & de Madamela Ducheffe de
1
(
Ventadour ; M. Marechal premier Chirur
giendu Roy, & M. dela Peronie Survi
t
vancier de M. Marechal, affifterent à la
confultation. Cette favante affemblée où
préfidoit le zele circonfpect mais actif,
opina fagement qu'il falloit faigner au plû
tôt le Roydu pied pour arrêter l'embaras
qui fe formoit dans la tête. Cette ordon
nance fut executéé une heure après par
M. Marechal. L'effet de cette feconde
•
faignée fut prompt , heureux, & promit
au Royunenuit plus tranquile que la pre
cedente: la promeffe nefut pas vaine ; M.
le Princede Turennegrand Chambelan en
.
furvivance de M. le Duc d'Albret fon pere,
M.deMaillebois Maîtrede la Garderobe ,
M. Bachelier premier Valet de chambre,
M.le premier Medecin accompagné d'un
⚫autreMedecin& d'un Apoticaireont gardé
le Roypendant cette feconde nuit.
Le Samedi 2 Aouft,la ficvres'appaifa,
⚫ le Roy fut extrémement foulagé , & la
D'AOUST.
177
joye rappellée à la Cour & dans la Ville
en bannit les funeftes allarmes qui dechi
roient tous les cœurs. Onfit une troifié
me confultation plus nombreuſe , & auffi
éclairée que les deux premieres. On joi
gnit à Meffieurs les Medecins du Roy ap
pellez , M. Burlet Gendre de M. Dodart,
& Medecin de Madame la Princeffe de
Conti Douairieré , M. Falconerle fils , M..
du Moulin& M. Silva. Il fut réfolu qu'on
feroit prendre une medecine au Roy; fur
les huit heures du matin, on lui donna de la
manne , & quelquetems après deux grains
de Tartré émetique. Ceremederéuflit au-- tant qu'on le fouhaitoit , & plusinfiniment
qu'on ne l'avoit efperé. A fept heures du
foir le pouls du Royfetrouva très-calme.
Cependant comme une fanté fi préticule
& chere ne fauroit exigertrop defoins
& de précautions , les Medecins conful
tans furent affemblés dans la Galerie pour
la quatrième fois ; M. leDuc de Bourbon,-M.le Princede Conti, M.le Marechalde
Villeroy & Madamela Ducheffe de Ven
tadour furent preſens à cette confultation ;
ony détermina les alimens & la boiffon
du Roypendant le refte de la maladie. La
nuit fuivante fut parfaitement bonne , le
Roy dormit depuis neuf heures du foir
jufqu'au lendemain cinq heures du matin ,
qu'il prit un bouillon.
178
LeDimanche 3 Aouft, fafantés'affermit,
fonpouls eut un mouvementreglé& tran
quile; M. le Duc de Mortemart premier
LE MERCURE
Gentilhomme de la Chambre fit entrer
plufieurs perfonnes de diftinction qui eu
rent l'honneur de voir Sa Majefté. Sur les
onze heures , M. le Premier Prefident &
Meffieurs du Parlement vinrent voir le
Roy, & entendirent la Meffe dans fa
chambre. Lajournée fe paffa tres-heureuſe
ment. M. le Duc deBourbon, M.leComte
de Clermont, M. leComte de Toulouſe,
M.le Prince de Turenne, & M. de Maille
bois affis autour du lit de Sa Majesté l'a
muferent par des tours de cartes. La nuit
qui fuivit cette heureuſejournée , encon
firma les agréables préfages ; le Roydor
tuit paisiblement depuis neuf heures du
foir jufqu'à fix heures du matin.
LeLundi 4 Aouft, il prit une ſeconde
medecine fi bien ordonnée & fifalutaire,
que l'après-midi Sa Majesté fut en état de
recevoir les felicitations des Cours Supe
rieures fur le rétabliffement de fa fanté.
M.le Duc d'Orleans a vu regulierement
le Roytous lesjours pendant la maladie ,
& a couchéau Louvredansl'appartement
de Madame la Ducheffe , oùil doit à pre
fent demeurer. Tous les Princes & toutes
les Princeffes de la Maifon deBourbon ont
eu le même empreffement & la même
D'A O UST. 6179
exactitude. M.le Duc de Bourbon qui n'a
pas quitté le Roi un feul inſtant , avoit or
donné une table foir & matin dans la Ga
leriepour les Medecins , le premier Valet
de chambre & les Apoticaires de quartier.
Voiciles noms des perfonnes qui pendant
la maladie de Sa Majefté n'ont pas aban
donné fa chambre. M. le Comte de Sau
mery& M.le Marquis de Ruffé, Sous
Gouverneurs du Roy, M. de Saumery le
fils , Madame la Nourrice, les quatre pre
miers Valets de Chambre , quifont Mef
fieurs Bontemps , deNiert , de Chanſenay,
& Bachelier actuellement en quartier , les
quatre Apoticaires , Meffieurs Biette , de
la Serre, Boldue & Boulogne; & enfin
les fix Garçons de la Chambre. Les Offi
ciers dela Bouche & du Gobelet ontpaffé
les nuits chacun à leur tourdansla Galerie.
LeRoyafoutenufonmalavecune fermeté
qui honoreroit même un Prince d'unâge
plus avancé l'impatience & la crainte
n'ont pas augmenté fes douleurs , & l'on
n'a pu en connoître la nature que par les
fymptomes, que la patience & le courage
ne fauroient cacher à la penetration & à
l'experience de la Medecine.
Tandis que les Grands & lepeupletrem
bloient pour le Roy, l'Eglife imploroit
pour lui le fecours du Ciel. M.le Cardi-
nal de Noailles ordonna le 2 Aquft lcs
LE MERCURE
180
Prieres de Quarante heures, qui furent
commencées à Notre-Dame: & le Parle
ment imitant le zele & lapieté defon Pre
'lat , rendit un Arreſt pour découvrir pen
dant neuf jours la Châffe de Sainte Ge
nevieve. L'Abbé de cette Communauté
donna fon Mandement en confequence.
L'Arreft & le Mandement furent executez
à la vue d'unconcours prodigieuxde peu
pleinquiet pour la fantéde fon Prince. La
grande Meffe & les Vêpres furent celebrées
folennellement pendant la Neuvaine , &
&ilyeutjour& nuit dans le Chœur deux
Chanoines Réguliers de Sainte Genevieve
enprieres pour le rétabliſſement de la fanté
A
du Roy. I eftimpoffiblede détailler tous
les vœux que l'on fit pour Sa Majeſtć.
M. le Prince de Conti fut des premiers à
Sainte Genevieve, & entendit-le Dimanche
3 Aouft une Meffe baffe , quifut ditepar
M. l'Abbé de Roquette..
Lemême jour leCuré de S. Germain
l'Auxerrois Paroiffe du Roy, publia au
Prone que Sa Majefté fe portoit mieux,
& fit une prière.pour en rendre gracesà
Dieu.
M. le Marechal de Villeroy accompa
gné de M. le Duc de Villeroy fon fils , du
MarquisdeVilleroy & du Marquis d'Alin
court fes petits-fils , entendit pendant les
Prieres de Quaranteheures le Salut à No
D'AOUS T.
181
tre-Dame , où M.le Cardinal deNoailles.
officia chaque jour.
M. le Marquis de Tonay Charente fils
de M. le Duc deMortemart, dès le pre
mier indice de la convaleſcence du Royfi
gnala fa joye par un feu d'artifice , que- conduifit M. leFevre, Intendant des me
nus plaifirs de Sa Majesté.
Les,les Ambaffadeurs & Miniftres.
étrangers eurent l'honneur de faluer le
Roy, quijouiffant le fix d'une fanté par
faite, fe leva & s'habilla à l'ordinaire. Lá
joye du rétabliffement de cette précieuſe
fanté fut univerfelle, & on ne peut que
la peindre mal: cette joye fi fincere n'eft- pas affoiblie par la longueur de fa durée
& elle conferve encore toute la vivacité
de fon premier mouvement.
Ne parlons plus de cet évenement fu
nefte, & que les fêtes qui l'ont fuivi le
rapellent feules dans la mémoire des peu
ples. Dès que le Roy fe trouvagueri , fa
premiere penſéefut d'en remercier le Con
fervateur de lesjours. Il en écrivit à M.le
Cardinal de Noailles Archevêque de Paris,
&voici ſa Lettre dictée par la pieté & la
reconnoiffance.
MON COUSIN,
Je viens de recevoir une nouvelle
marque de la protection de Dien dans la
LE MERCURE
*82
maladie courte mais dangereuse , dont fa
providence m'a tiré , j'aifenti dans cette
occafion & fon pouvoir & fa bonté : l'un
&l'autre m'engagent à lui témoigner ma
foumiffion & ma reconnoiffance ; c'est par
d'humbles actions de graces que je dois
m'acquitter de ces juftes devoirs; & les
tendres, témoignages que j'ai reçus de l'a
mour de mes Sujets , m'aſſurant qu'ilsſe
conderont avec zele mes fentimens : Je vous
fais cette Lettre de l'avis de mon Oncle le
Duc d'Orleans Regent , pour vous dire de
faire chanter le Te Deum dans l'Eglife
Metropolitaine de ma bonne Ville de Paris
aujour & àl'heure que le Grand-Maître
onle Maître des Ceremonies vous dira de
ma part ; je lui ordonne d'y convier mes
Cours & ceux qui ont coutume d'y affifter.
Sur ce je prie Dieu qu'il vous ait , mon
Coufin, en fa faintegarde. Ecrit à Paris
le 4 Aouft 1721. Signé LOUIS. Etplus
bas PHELYPEAUX.
Le 6. le Te Deum ordonné par cette
Lettre fut chanté dans l'Eglife Metropo
litaine , en Mufique de la compofition du
fieur de l'Alouette
>
illuftre Maître de'
Mufique de cette Eglife ; le Cardinal de
Noailles y officia Pontificalement : Mon
fieur le Duc d'Orleans , le Ducde Bour
bon, le Comte de Charolois , le Prince
D'AQUS T.
183
de Conti & le Comte de Touloufe s'y
rendirent avec unefuite diftinguée & nom
breuſe : le Chancelier de France y parut ›
accompagné d'un très-grand nombre de
Confeillers d'Etat & de Maiftres des Re
queftes. Le fieur des Granges invita à ce
TeDeum leClergé, le Parlement, la Cham
bre des Comptes , la Courdes Aydes &
le Corps de Ville quiavoient déja prévenu
ces Actions de graces publiques enfaifant
dès le 4 chanter des Te Deum tant à la
Sainte Chapelle , où l'Abbé de Cham
pigny Treforier officia Pontificalement
qu'à l'Hopital duSaint-Efprit. Le Grand
Confeil fit chanter le 5 un Te Deumdans
fa Chapelle , & les Treforiers de France
firent éclater leur zéle le même jour àla
Sainte Chapelle.
Les Officiers de la Maifon du Roy ont
·
fçu faire diftinguer leur joye particuliere
malgré le jufte excès des réjouiffances pu
bliques ; fur tout le zéle ingenieux de
Meffieurs les premiers Gentilshommes de
la Chambre a fort diverti le Roy. Ils fi
rent tirer un feu d'artifice dans le par
terre des Tuilleries , qui fut des plus bril
lans ; deux chaloupes peintes & decorées
endragons combatirentfurle grand baffin,
& vomiffant par une gueule enflamée des
torrens de ferpenteaux réjouirent très
long- temps la vue des fpectateurs. La
184
. LE MERCURE
nuit qui fe trouvoit heureufement fans
Lune, rehauffoit par fon ombrel'éclat de
ce tableau.
Le jour du Te Deum public , ily eur
des feux allumés devant toutes les portes,
& des illuminations fur toutes les fenê
tres. Monfieur le Duc d'Orleans fit éclai
rer-en flambeaux de cire blanche la façade
du Palais Royal. Tousles Princes & tou
tes les Princeffes du Sang donnerent de
magnifiques fêtes dans leurs Palais , les
lampions difpofés avec fimetrie imitoient
& découvroient tous les morceaux d'ar
chitecture où ils étoient arrangés. Le vin
fut prodigué auPeuple , qui n'ajamais bû
copieufementavecplus de juftice que dans
ces fêtes, où il s'alteroit fans ceffe à force
de crier , Vive le Roy.
Les Poiffonnieres de la Halle fe font
fignalées par le prefent qu'elles ont fait
au RoyleVendredy 8 Aouft , d'un Eftur
geon de fept pieds quatre pouces delong
& pefant trois cens cinquante livres. Ce
rare poiffon leur avoit coûté cent piſtoles,
on l'avoit amené d'Elbeuf , & il n'étoit
mort qu'à dix-huit lieues de Paris. On
l'avoit orné de rubans bleus , & on lui
ayoit preparé une trés-belle couronne de
fleurs d'orange. Ces genereufes Poiffon
nieres refuferent l'argent qu'on voulut leur
donner de la part du Roy; les douze prin
cipales
D'A OUST-2851
cipales eurent l'honneur de lui baifer la
main , elles pleurerent en la baifant , ce
fur làleur harangue. Madame la Ducheffe
de Ventadour aplaudir à leur zéle , quel
éloge? & M.le Maréchal de Villeroy les
régala de liqueurs dans fon apartement.
Depuis le Te Deumchanté à la Metro
politaine , toutes les Eglifes & Couvens ,
toutes les Communautés Laïques , tous
les Corps de Metiers , toutes les Confre
ries
>
enfin toutes les Compagnies dans
P'Epée , dans la Robe & dans la Finance
ont fait chanter auffi des Te Deum & des
Grandes Meffes pour l'heureux rétabliffe
ment de la fanté du Roy; le Clergé , la
Nobleffe & le Tiers Etat feparés par leur
naiffance & leurs employs fe font trouvés
confondus par leurs fentimens , & quel
quesfois par les hommagesde leur zéle.
Il faut obferver qu'à chacune de ces
Actionsde graces non-feulement les Egli
fes où onlesrendoit , mais encoreles mai
fons de tous les Particuliers de la Com
munauté qui donnoît la fête étoient libe
ralement illuminées. Chacun ſenſible àla
felicité publique oublioit fes propresmal
heurs
dés qu'il s'eft agi de dépenfer
pour marquer la joye de l'heureux réta
bliffement de la fanté du Roy , ilne s'eft
plus trouvé de pauvres. Il eft impoffibie
de décrire icy tous les divertiffemens qu'a
186 LE MERCURE
occafionnés cette heureufe convalefcence:
les tranfports de la Nation produifoient
à tout moment de nouveaux fpectacles
dans Paris.
Les Aouft fur les huit heures du foir,
on vit des fenêtres du Louvrefur la Ri
viere unfeudejoye fort fingulier : il étoit
allumé au milieu d'un grand batteau ; des
Blanchiffeurs & Blanchiffeufes danfoient
autour aufonde quelquesinftrumens affis
1
à la poupe du bateau; ce bâtimentfui
voit le fil de l'eau , il paffa le Pont Royal,
& alla difparoître du côté d'Auteuil.
Les Bouquetieres habillées de blanc &
'couvertes de fleurs fefont promenéesdans
la Ville avec des violons : oneutdit d'une
fête de Flore.. Ainfi le Peuple divifé par
troupes parées de rubans & portant les
fimboles de leur métier ornés de même
parcouroit les rues , precedé par des tam
bours , des hautbois , destrompettes & dès.
timbales on a vu reparoître le Bœuf
gras , fon cortege & fa fimphonie ; enfin.
on aformé dans la Canicule un fecond
Carnaval.
La plus grande partie des Te Deums'eſt
chantée en Mufique de la compofition des
meilleurs Maîtres. Le fieur de la Lande
Surintendant de la Mufique du Roy , a
fait executer le fien dans la Chapelle du
Louvre. Le fieur Gervais Intendant de la
D'AOUST.i
187
Mufique de Monfieur le Duc d'Orleans
a fait chanter un Te Deum pour les Di
recteurs de la Manufacture des Gobelins
dans l'Eglife de Saint Hippolite leur Pa
roiffe.
Le fieur du Bouffet Compofiteur de
Mufique de l'Academie. Françoife , de
celles des Belles Lettres & des Sciences,
a fait fentir la grace de fes chants dans
les fêtes que ces celebres & 1çavantes So
cietés ont données pour marquer leur zéle
à leur augufte Protecteur.
L'Academie de Peinture & Sculpture,
la Sorbonne & l'Univerfité ont fait écla
ter les mêmes démonſtrations dejoye.
" Le fieur Campra Maître de Mufique
du College de Louis le Grand a donné
plus de fix fois en differentes Eglifes de
la Mufique qui ne peut être trop repetée ;
le 11 Aouft fon Te Deum fut chanté au
College de Louis le Grand , &fuivi de
l'Exaudiat ; le foir on tira dansla grande
cour un feu d'artifice , qui dura long
>
tems & futfort beau ; la cour fut en
tierement illuminée, toute vafte qu'elle eſt,
ainfi que toute la façade du bâtiment qui
donne fur la Rue S. Jacques , qui eft
d'une grande étendue. Aufondde la cour
•
on lifoit diftinctement en lettres d'or fur
une toile tranſparente cette infcription ::
Reftitutam falutens publicam Ludovico de
Qij
188
LE MERCURE
/
cimo quinto gratulatur Collegium Ludovici
Magni. On diftribua au Peuple du Vin
entrès-grandeabondance. Plufieurs jeunes
Seigneurs Penfionnaires du College fefont
diftingués par des illuminations qu'ils ont
faites à leurs fenêtres , fur tout M.de Ton
nay-Charente , de Vaffé , de Nicolai, de
Rochechouard & de Leon.
Deux jours avant les réjouiffances qui
ont étéfaites au College deLouisle Grand,
où étudie M.. le Duc de la Tremoille
Premier. Gentilhomme de la Chambre de
Sa Majefté ce jeune Seigneur chagrin de
ne pas rencontrer chés les Artificiers ce
qu'il fouhaittoit pour exprimer la joye
extréme dont il a été penetré à 1heureux
retour de la fanté du Roy , écrivit du
College une Lettre à M. le Maréchal de
Villeroy fur la rareté des artifices , &
joignit à cette Lettre ces Vers également
naïfs & fins.
AU ROY.
LA
APoudre eft plus rareà prefent.
Millefois que l'or & l'argent':
Pourfaire feu joyeux & mainte petarade,
J'ay couru tour Paris en cherchant pots à feu,
Trompes, gerbes , foleils , j'en ay rouvébien
peu,
•
Et fuis très fatigué de cette promenade ;
Eh! de grace , LOUIS,nefoyés plus malade.
D'AOUS T.
1.89
Cette plainte parut mal fondée le jour
du feu d'artifice qu'il fit tirer dans la cour
du College fur un échafaut élevéde trois
pieds. Sur cet échafaut trois colones de
feuillage portoient un fronton auffi de
feuillage , le tout bien garni de fufées &
de fauciffons. Sur la colone du milieu
paroiffoient les armes de M. le Ducde la
Tremoille , aux deux côtés du feu il y
avoit deux tonneauxde vin qui étoit verfé
au Peuple avec de grandes cueilleres par
deux hommes vétus en Satires , qui ne
s'oublioient pas eux-mêmes dans cette
diſtribution. Aux fenêtres de la Chambre
de ce jeune Duc fix hautbois , des trom
pettes & des timballes tous excellens
jonerentles airs lesplus gais pendanttoute
la fête; on fervit dans cette chambre un
ambigu accompagné de toutes fortes de
vins & de liqueurs.
Des Lettres de Guyenne nous appren
nent que le 11 Août le Parlement de
Bordeauxfit chanter au Palais un Te Deum
enMufique ; toutes les Chambres y affifte
rent en Robes Rouges. Le foir il y eut
dans toute la Ville des feux & des illumi
nations.
Le 12 Août Madame d'Orleans, pre
miere Princeffedu Sang, Abbeffe & Dame
de Chelles, a fait chanter le Te Deum
tant à l'Abbaye quedans lesdeux Parroiffe
LE MERCURE
rgo
du Bourg de Chelles ; le clocher & le
jardin de l'Abbaye furent illuminez avec
goût. On voyoit de tous côtezdes fleurs
de lys& des Vive le Roy enlampions. Le
feu d'artifice fe tira dans le jardin , qui
fut ouvert à tout le monde , auffi bien
que toutes les cours de l'Abbaye ; le peu
ple danfa au fen des inftrumens , le vin
lui fut prodigué , & des concerts de Mu
fique celebrerent & embellirent cette
agreable journée.
Le Lundy 11 M. le Marquis de Nefle
eut l'honneur d'avoir le Roy même pour
témoin de la fête qu'il luiconfacra. L'Hô
tel de Mailly où loge ce Seigneur , eft
heureufement fituéaubout du Pont Royal,
én face du Pavillon des Tuilleries. Lors
que le Roy parut dans l'appartement de
M. l'Evêque de Frejus , l'artifice com
mença :toute la Terraffe du Jardin de M.
le Marquis de Nefle étoit ornée d'une co
lonade de lumiere compofée de quinze
arcades brillantes ; celle du milieu plus
haute que les autres , étoit remplie de
rrois fleurs de lys illuminées ; fur cette
lumineufe arcade , un très grand foleil
répandoit une vive clarté. Sous les autres
arcades on avoit pofé alternativement des
luftres de cristal & des pyramides delam
pions. Aux deux bouts de la Terraffe let
vin couloit & ne tomboitpoint àterre,
D'AOUS T.
191
Le même jour le College des Quatre
Nations, peuéloigné de l'Hôtel de Mailly,
& fitué fur le même Quay, augmenta
les plaifirs de ce quartier-là par fes fulées
& fes illuminations.
Dans ce jour confacré par plus d'une
fête , ainsi que tous ceux qui l'avoient
precedé, & tous ceux qui le fuivirent , les.
Fermiers Generaux firent celebrer une
Meffe folemnelle & chanter un Te Deum
dans l'Eglife des Jacobins de laruë faint
"
Honoré, &le 13 au foir les Receveurs.
Generaux des Finances firent pareillement
chanter le Te Deum dans l'Eglife de la
MaiſonProfeffedes Jéfuites , fuperbement
illuminée par les foins du fieur Berrin
Deffinateur ordinaire du Roy ; le portail
de cetteEglife, qui eft fort haut & fort
chargé d'architecture , étoit auffi magni
fiquement illuminé. Le Cardinal de Po
lignac, & plus de vingt Evêques, le Ma
réchal de Villeroy , Madame la Ducheffe
de Ventadour, M. de la Houffaye Con- *
trolleur general des Finances , & plus de
cent perfonnes de diftinction affifterent à
cette ceremonie. Le Bureau de la Caiffe.
communeruëfaint Antoine,fut auffi illu
miné.
Le 14veillede l'Affomptionde la fainte
Vierge , le Roy entendit les premieres
Vêpres chantées
par
fa. Mufique dans la
LE MERCURE
192
Chapelle des Tuileries.
Le 15 jour de la fête le Roy entendit
la Meffe , aprèss'être confeffé à M. l'Abbé
Fleury fon Confeffeur ; l'après midy Sa
Majefté affifta aux Vêpres & à la Procef
fion.
Le Samedy. 16 Août le Roy fur fur
les onze heures du matin à l'Eglife Mé
tropolitaine rendre à Dieu de publiques
actions de graces du parfait rétabliſſement
de fa fanté. Il fortit du Louvre dans un
carroffe à deux chevaux chargédevant &
derriere des Pages de la grande & de la
petite Ecurie, c'est l'ufage du grand cere
monial. Sa Majefté étoit accompagnée de
Monfieur le Duc d'Orleans , du Duc de
Chartres, du Duc de Bourbon , du Cointe
de Clermont , du Prince deConti, & du
Maréchal Duc de Villeroy fon Gouver
*
neur. Les Gardes de la Prevôté & les
Cent Suiffes leur étendard deployé &
tambour battant , commandez par lefieur
de Bogue Lieutenant François de cette
Compagnie, précedoient le carroffe qui
étoit entouré par les Gardes du Corps à
pied & leurs Officiers. Le Roy fur reçû
par le Chapitre , & le Cardinal de Noailles
qui étoit àla têtecomplimenta Sa Majeſté,
qui enfuite s'alla placer fur un Prie-Dieu
devant la Chapelle,de la Sainte Vierge ;
l'Abbé Châtelain , Chapelain du Roy de
quartier
D'A O UST.
193
quartier y ditla Meffe , & ony, chanta un
Motet, executé par la Mufiquede Notre
Dame, & compofé par le feur de Lal
louette, Maître de Mufique du Chapitre.
Dès que la Meffe fut achevée, le Roy
entra dans le Chœur, y fit fá priere, fut
enfin reconduit comme il avoit été reçû
&lesacclamations dupriple le fuivirent
jufqu'au Louvre.
Le 18 le Parlement , la Chambre des
Comptes, la Cour des Aydes, la Cour
des Monnoyes,* & le Corpsde Ville , ha
ranguerent le Royfur fon heureufe conva
lefcence. Sa Majefté leur donna audience
dans la gallerie, affife fur fon fauteuil
environnée par Monfieur le Duc d'Or
leans , le Duc de Chartres, le Duc de
Bourbon , le Prince de Conti , le Maré
chal de Villeroy , le Duc de Mortemart
premierGentilhomme de la Chambre, le
Marquis de Maillebois Maître de la Gar
de robe , & autres Seigneurs de fa Cour.
Lelendemain le Grand Confeil & l'Acade
mie Françoife s'acquitterent de ce devoir
ainsi que l'Univerfité, conduite par le
fieur Gibert fon Recteur, Profeffeur de
Rhétorique au College Mazarin, & Au
teur de laContinuation des Jugemens des
Sçavans de M. Baillet. Le même jour le
fieur Maboul Avocat Generaldes Requê
res del'Hôtel ,vint avec le Corps de Ville
R
&
匣
LE MERCURE
194
prefenter le ferutin au Roy, & les fieurs
Rouffel & Sautereau nouveaux Echevins,
prêterent entre les mains de Sa Majefté,
enprefence de Monfieur le Duc d'Orleans,
de ferment de fidelité ordinaire. Toutes ces
Compagnies furent préfentées au Roy par
le Comte de Maurepas Secretaire d'Etat ,
& conduits parlefieur Defgranges Maître
des Ceremonies,
Le 19 le fieur Danchet de l'Academie
Françoife , eut l'honneur de reciter auRoy
Idille qu'il a compofée fur le retour de
fa fanté, ouvrage qui avoit été fort aplaudi
de jour dela reception de M. l'Evêquede
Soiffons à l'Academie, parune Affemblée
très capable de juger compétemment fur
toutes les matieres de la Litterature,
Le même jour les Pages de la grande
Ecurie firent chanter unTe Deum aux Ca
pucins de la rue faint Honoré , fuivi d'une
décharge de boettes. Le foir ils firent tirer
unfeu d'artifice dans le manége découvert,
qui étoit illuminé. Grand bruit de boët
tes ayant le feu, & grand bruit de boëttes
après , égal du moins par les cris du peu
ple qui vuidoit avec empreffement un gros
tonneaudevin livré à fà foif éternelle, par
nos Pages zelez. Sur les onze heures un
Bal fort bien ordonné commença, dont
cette brillante jeuneffe fit très poliment
les honneurs ; on y fetvit une collation
D'AQUS T. 195
variée avec goût , & les liqueurs n'y fu
rent pas menagées.
Le 20 M. l'Evêque de Beauvais official
dans l'Eglife des Auguftins Déchauffez de
la Place des Victoires , qui firent chanter
un Te Deum & un Exaudiat par plus de
cent Muficiens choifis , & donnerent le
foir au Public le régal dedeux décharges.
de boëttes, & d'un beau feu d'artifice
dreffé dans leur cour. La cérémonie com
mença par unconcert en Dialoguedefim
phonie meflé de Trompettes, Hautbois,
Flutes & Violons. Dès qu'elle fut terminée
le fieur Campra qui donnoit cette Mufique
fans retribution , crut ne pouvoir mieux
couronner une fi belle fête qu'en rendant
au fameux Lulli , enterré dans l'Eglife où
on la celebroit, un faint hommage que
lui doivent tous les habiles Compofiteurs
de Mufique ; il fit chanter un Deprofue
dis, fuivi de l'abfoute fur le tombeau de
cet Orphée moderne , genie heureux ,
Maître de l'Art & Difciple dela Nature,
qui tiroit fes Notes du fonds du cœur
quand il faifoit chanter les paffions.
Le Roy partit le même jour après la
Meffe pour aller dîner à la Muette ; le
Comte de Clermont & le Maréchal de
Villeroyl'yaccompagnerent. L'aprés midy
Sa Majesté alla chaffer, & tua près de
trente pieces de gibier. Au retour de la
Rij
LE MERCURE
196
chaffe le Roy trouva dans la plaine des
Sablons les deux Regimens des Gardes
Françoiſes & Suiffes, qui pour exprimer
leur joye de la convalefcence de Sa Ma
jefté, firent trois falves de Moufqueterie.
Avant l'arrivée du Roy ces Troupes
avoient fait chanter le Te Deum fous une
&
tente par l'Abbéle Comte , Aumônier des
Gardes Françoiles.
LeVendredy 22, le Roy partit à dix
heures du matin pour aller entendre la
Meffe à Sainte Genevieve, en nouvelles
actions de graces du rétabliffement parfait
de fa fanté. Il fe mit dans un Caroffe à
huit chevaux, avec M.leDuc d'Orleans
le Comte de Clermont, & le Maréchal
de Villeroy. Sa Garde lefuivit. Toutes les
rues defon paffage étoient bordées de Sol
dats du Regiment des Gardes Françoiles
& Suiffes. l'Abbé de Sainte-Genevieve
avec la Croix & tous fes Chanoines Re
guliers reçut le Roy à la porte de l'Eglife,
&lui fit un difcours pieux & touchantfur
l'évenement qui l'amenoit aux pieds des
Autels ; enfuite il conduifit Sa Majeſté
dans leChœur, où on avoit préparé un
Prie-Dieu devant le grand Autel. La
Châffe de la fainte Patrone de Paris étoit
entierement découverte & environnée
d'une trés-grande quantité de cierges.
Après la Meffe quifut dite par l'Abbé de
D'AOUS T
397
Varennes Chapelain du Roy, dequartier,
SaMajefté fut reconduite jufqu'à laporte
de l'Eglife par l'Abbé & les Chanoines
Reguliers de Sainte Genevieve , & s'en
retourna au Louvre avec les mêmesaccla
mations de Vive le Roy qu'il avoit en
tendues lejour qu'il revint de l'Eglife Me
tropolitaine.
Tandis que tout Paris rétentiffoit des
feftes qu'on y celebroit chaque jour, les
Villes , Bourgs & Villages de la Banlieue
marchoient fidellement fur les traces de la
Capitale du Royaume.
Le 18 aufoir, M. le Duc de Noailles
Gouverneur de Saint-Germain en Laye
fit chanter un Te Deum dans la Paroifle
Royalle; une grandepartiede la Mufique
du Roy s'y trouva; la compofitionduTe
Deum étoit du Sieur Bernier favant Com
pofiteur de Mufique de la Sainte Chapelle
du Palais. M. le Duc de Noailles fut ac
compagnédans cettepieufe ceremonie par
tourefa famille & ungrandnombred'Offi
ciers du Roy. Après le Te Deum l'Artille
rie, les boëttes & le feu d'artificefurent
tirez ; onavoit poftéle canon fur lagrande
Terraffe ; l'illumination fut très belle : il
y eut bien des tables & bien fervies , &
des fontaines de vin pour le peuple.
MadamelaDucheffe d'Orleans Regente
regala tout Bagnolet un Dimanche les
Riij
198
LE MERCURE
Païfans rencontroientpar tout des fources
devin, & on ydiftribua de la viande con
meauxnôces de Gamache , fi vantées
par
Sancho Panfa, & le foir,il y eur de l'arti
fice avec la même profufion.
M. le Marquis de Bellefonds Gouver
neurde Vincennes , fit auffi une fortbelle:
fête, que l'on ne décrira point ici pour
éviter la monotonie.
Les Provinces ont fuivi de près l'exemi
ple de la Capitale. La Ville de Lyon , qui
a pour Gouverneur le Gouverneur même
du Roy, guidée par un zele ardent quife
foutient toujours , a répondu parfaitement
aux defirs de M. le Maréchal de Villeroy
danslestémoignages éclatans qu'elle donna
de fa joye , lors qu'elle fut informée du
rétabliffement de la fanté du Roy. Cette
heureufe nouvelle fut bien-tôt divulguée
& aplaudie par les acclamations du Peu
ple. M. Cholier, digne Prevôt des Mar
chands d'une Ville fi fidelle , alla trouver
M. l'Archevêque de Lyon, qui charméde
reconnoître dans tous les cœurs les fenti
mens qui animoient le fien , refolut avec
lui de fatisfaire le vif empreffement du
peuple , & dehâter lejour des réjouiffan
ces publiques. Les fêtes brufquement pre
parées font toujours les plus finceres. Le
10toutes les cloches annoncerent dès le
matin le commencement de la fête : l'ar
D'A OUST.
199
tillerie les feconda auffi bien que la mouf
queterie des Compagnies de la Ville ran
gécs fous les armes dans les differentes
Places avec une partie des Pennonages.
L'Archevêques'étantrendufur les fix heu
res du foir à la Cathedrale , y officiapon
tificalement au Te Deum qui fut chanté
folemnellement ; tous les Corps de la Ville
y affifterent en habits de ceremonie : Par
tillerie & les acclamations de Vive le Roy
retentiffoient continuellement pendant ces
Adions de graces. Le Prevôt des Mar
chands qui a dans cette occafion fignalé
extremément fon zele & fongoût , avoit
fait préparer unfeu d'artifice fur le Pont
de pierre, & dans les Places publiques
toutes illuminées , ainfi que toutes les
rues & les montagnes. M. Poulletier In
tendant de Lyon a fait paroître les mê
mes marques de fon attachement refpec
tueux pour la perfonne de Sa Majesté.
Le vincouloit de toutes parts , & lepeu
ple le payoit par des Vive le Roy re
doublez , monnoye très chere à ceux
qui ouvroient leurs tonneaux. On n'a
pas pû douter dans ce jour-là que le
Gouvernement & le Palais Archiepif
copal ne fuffent des demeures des Ville
roys.
Le lendemain le Château de Neuville
illuminé par les ordres de M. l'Archevê
Riiij
LE MERCURE
200
que de Lyon, repeta dans la Campagne
les plaifirs de la Ville.
La petite Ville de Montéreau- Faut
Yonne s'eft acquitée galamment de ce que
fon zéle devoit au Roy. Après un Te Deum
folemnellement chanté, il y a eu un feu
de joye allumé par Madame Chineau
femmeduLieutenant General, & Madame
Je Breton fenime du Maire , qui toutes
deux vêtues & armées en Amazones &
parées de Cocardes uniformes conduifoient
une troupes d'Habitans Nobles & Bour
geois tant de la Ville quede laCampagne,
proprement habillés. Après cettejoyeuſe
ceremonie
>
nos deux Commandantes
marcherent avec leur fuite vers le Pont
au bruit des tambours & destrompettes,
& là il fut danfé & chanté une Chanfon
compofée par cesdeux Dames à l'honneur
de l'aimable Prince pour qui fe faifoit une
i jolie fête.
On referve pour le mois prochain la
continuation du détail des Réjouiffances
faites au fujet de la Convalefcence du
Roy. On va finir ce Journal par un ar
ticle de Paris, que les Provinces deman
deroient icy s'il y manquoit ; c'eft la def
cription du Feu d'artifice tirédans le Jar
din des Tuilleries le 25 jour de la Fête de
Saint Louis , Ayeul & Patron de Sa Ma
jesté.
[
D'AOUST.
Lof
L'Academie Royale de Mufique eft en
poffeffion depuis long-temps de donner
chaque année au Roy pour Bouquet un
Concert d'inftrumens executé dans le Jar
din des Thuilleries : les vingt-quatre vio
lons de Sa Majefté , les trompettes & les
timbales de fa Chambre s'uniffent pour
cette Fête aux fimphonies de l'Academie
de Mufique. Cet affemblage compofe le
plus nombreux & leplus parfait orcheſtre
qu'il y ait en Europe.
Depuis que le Roy habite le Louvre
ce Concert annuel eſtſuivi d'un Feu d'ar
vifice; mais jamais on n'en a tiré un pa
reil à celui que l'on va décrire. Ce Feu
fuperbe ordonné par M. le Ducde Mor
remart Premier Gentilhommede la Cham
bre du Roy, & conduit par M.le Févre
Intendant des Menus Plaifirs de Sa Ma
jefté , offrit au Public un des plus nobles
& des plusbrillans Spectacles qui l'ait ja
mois occupé. L'édifice élevé de cent pieds
fur unelargeur proportionnée & fitué en
tre le baffin du Parterre & la grandeAl
lée , regardoit le veftibule du Château.
Sa décoration reprefentoit le Palais de
Vulcain bâti fur des roches. Ce grand
morceau d'Architecture d'un goût nou?
veau, fingulier & parfaitement caracterifé
eft de l'invention du fieur deVaffé. L'exe
cution a répondu audeffein. Lefieur Per
LE MERCURE
202
Fot excellent Peintre de l'Academie pour
le Theatre & la perſpective, a raffemblé
dans cet ouvrage la précifion & la verité.
Ce Palais du Forgeron des Dieux ouvert
par cinq Portiques qui fe repetoient dans
la face opofée laiffoit voir l'horifon de tou
tes parts. Les trois arcades dumilieu pré
fentoient un avant-corps fur un plan cir
culaire en forme de rotonde. Aux deux
aîles de ce bâtiment deux cavernes très
brutes fembloient s'y communiquer par
deux portes. Ces cavernes pratiquées dans
desrochers efcarpés & fteriles , & fermées
par des grilles de fer , paroiffoient plutôt
ébauchées par le caprice de la Nature ',
que conftruites par les régles de l'Art.
Atravers de leurs grilles de fer on dé
couvroit huit Ciclopes naturels qui fra
poient l'enclume dans ces ateliers rufti
ques. L'avant-corps du Palais étoit decoré
par un ordre Tolcan ; huit grands canons
de bronze couplés y fervans de colones ,
avoient pour piedeftaux des mortiers à
bombes , & foutenoient un entablement
du même ordre.. Les quatre colones qui
accompagnoientlaprincipaleentréeétoient
couronnées par un fronton , qui aumilieu
étoit orné d'un trophée chargé d'une tête
de Médule. Le DieuMars affisfur cefron
ton occupoit la droite du trophée , & la
Déeffe Pallas en occupoit la gauche dans
D'A OUST.
203
la même pofture. L'interieur du Palais
éclatoit du feu & des étincelles des For
ges, la fuméeenfortoit par le portique
?
& c'étoit à travers de ces flames & de
cette fumée qu'on remarquoit quatre ci
clopes autour d'une enclume où ils entaf
foient confufément des carquois , des arcs,
des filets & des fléches à mesure qu'ils
étoient fabriqués. Sur le devant du por
tique Vulcain tenant fon marteau & la
tête haute écoutoit Diane , qui deſcen
dant à fa droite fur un nuage venoit lui
commander des arines de chaffe pour le
Roy. L'idée du feu d'artifice fe renfermoit
dans ce tableau. On a voulu celebrer le
goût naiffant que SaMajeftémontre pour
la chaffe , pénible jeu , vive image de la
Guerre.
Surcet avant-corps d'ordre Tofcan s'é
levoit un grand dôme auffi percé àjour,
& decoré par des pilaftres couplés ou
Cariatides,figurant desCiclopes debronze..
Ces Thermes portoient l'entablement &
foutenoient la coupole du dôme terminé
en vafe d'amortiffement par un globefer
vant de baze à un Jupiter armé dufou
dre.
Al'entréede la nuit l'amphithéatredreffé
+
pour la Mufique & adoffefuivant la cou
tume contre la principale Porte du Châ-
teau du Louvredans le Jardin, fut éclairé
$04 LE MERCURE
infiniment mieux qu'à l'ordinaire par unle
belle illumination ingenieufement ordon
née: aumilieudufond decetamphithéatre
quarré , dont les coins étoient marqués
par quatre piramides , regnoît le Chiffre
du Roy , furmonté d'une Couronne &
accompagné d'autres ornemens , le tout
,
figuré par des lampions qui garniffoient
auffi les quatre côtés de l'amphithéatre , &
formoient une bordure éclatante à ce ta
bleau lumineux. Les croifées des deux ter
raffes étoient éclairées par des flambeaux
›
de cire blanche & toutes ces lumieres
reflechiffant fur les pierreries des Dames
qui rempliffoient les terraffes & les fenê◄
tres du Château , procuroient aux innom
brables Spectateurs répandus dans le Jar
din le plus brillant point de vue qu'on
puiffe imaginer.
Après le fouper du Roy, Sa Majesté
vint fur laterraffe voifine de fon Aparte
ment , & fe plaça fous un dais magni
fique ; d'abord qu'elle parut , mille cris
redoublez de Vive le Roy celebrerent fa
prefence.
La Mufiqueramena lecalme , on debuta
par l'ouverture du Triomphedel'Amour,
qui fut fuivie par un des Choeurs chantez
l'hiver pafféau Ballet du Roy. On executa
auffi le fecond Chœur de l'Opera d'Ama
dis, Que le Ciel annonce à la terre &
D'AOUST.
& le troifiéme de l'Opera d'Atis , Que
devant vous tout s'abaiſſe& tout tremble
205
&c. D'excellentes fimphonies continuerent
le Concert, qui fut interrompu par les
falves des Boëtes & du Canon; le Canon
pointé vers la Riviere fur le Quay de la
Conference étoit rangé près du Corpsde
Garde lelong du parapet, & les Boëtes
étoient alignées furle même Quay aupied
de la grande Terraffedu Jardin des Tuil
leries.
Lefignal pour tirer le feu d'artifice fut
donné par unegerbe allumée à la Garde
robe du Roy. Dans cemoment uneDiane
éclatante parut en l'air du côtéde la Seine,
& fetranfporta depuis la cime des Maro
niers d'Inde de lagrande Terraffejufqu'au
Palais de Vulcain , oùì àfon arrivée le tra
vail des Ciclopes fe fit entendre. Toutes
les forges peintes parurent de veritables
forges ; un artifice continuel y copioit naï
vement lesflammes diverſement colorées
que produit le charbon de terre. Onfera
curieux de fçavoir quelle machine a voi
turé Diane dans les airs. C'étoitune corde
attachée par un bout aux arbres de la
grande Terraffe, & par l'autre à la char
pente du feu; & l'éclat de la Déeffe ve--
noit d'une toile tranfparente , fur quoion
l'avoit peinte , qui étoit illuminée par
derriere , & qui de plus étoit chargéede
deux cens lançes à feu,
LE MERCURE
206
Aprèslevolde Diane, quatredouzaines
de groffes fufées volantes appellées fufées
d'honneur , préparerent le public au plus
brillant artifice qu'on ait jamais executé : il
partoit à la fois des quarante douzaines
de fufées qui envoyoient au Ciel de nou
velles étoiles.
Voici en quoy confiftoit l'artifice du
Palais de Vulcain. 250 douzaines de
fufées nommées doubles Marquifes par les
gens du métier , rempliffoient so Caiffes
difpofées au pied del'Edifice ; cinquante
douzaines plus groffes que ces premieres
étoient difperfées fur le même terrain.
Le premier plancherportoit trois Caiffes
de cent fufées chacune. Quatre Caifles
contenant chacune cent trente, fufées,
garniffoient le troifiéme plancher. On
avoit diftribué de toutes parts quatre
mille pots à feu de differentes grandeurs,
pleins de Lardons , Fougades , Dauphins &
autres efpeces d'artifices. Ce feu fuperbe
fut terminéparun grad Soleil fixe qui ra
mena le jour pendant unedemi-heure; ce
Soleil étoit placé fur la principale entrée
du Palais de Vulcain.
On vit furle Baflin le combat amufant
de deux Dragons d'une grandeur déme
furée. Ces deux monftres que la rage pa
roiffoit infpirer , avançoient l'un contre
l'autre , & vomiffoient de leur gueule
D'AQUS T.
207
énorme des torrens de flâmes. Ces deux
terribles Dragons étoient deux chaloupes
décorées qui manoeuvrant avecagilité imi
toient tous les mouvemens d'un combat.
Cesmonftres peints étoient couverts de
trois mille lances à feuqui leur formoient
des écailles refplendiffantes. Il fortit de
leur gueule béante 30 Caiffes d'artifice ,
300 pors à feu , 20 Balons d'eau, feux
Gregeois qui plongeoient en ferpentant
dans l'eau du Baffin , & enfortoient fans
s'éteindre; 20 gerbes ou Aigrettes jettanţ
le feu de 25 pieds au loin fervoient de
langues ferpentines aux deux Dragons
combattans.
Le Concert de fimphonie & de chant
recommença après le feu d'artifice. Le
Royfe retira de la Terraffe d'où il avoit
vû tout Paris dans fon Jardin. Les accla
mations retentirent longtems même après
fon départ , & l'on fortit des Tuilleries
fans confufion & fans peril , tant les or-.
dres avoient été fagement donnez aux
Corps de-Gardes & aux Sentinelles con
fignez pour empêcher le tumulte.
Depuis cettefefte celebre , les Bâteliers
de la Seine en differentes troupes & à
differens jours ont eu l'honneur de tirer
l'Oye en prefence du Roy. Le Dimanche
31 Aouft, Sa Majesté placée au petit Pa
villon fitué à l'extremité de la Galerie ,
I
208
LE MERCURE
après le dernier Guichet , vit les Joûtes
des conducteurs de petits bateaux qui paf
fent du Quay du Louvre à celui du Col
lege Mazarin. Cesjeuxfurent fingulariſez
par des amuſemens nouveaux fur la Ri
viere. On y vit des Danfeurs de corde&
des Voltigeurs exercer leurs perilleux ta
lens. La corde pour la danſe étoit tendue
fur ungrandbatteau de Rouen, & la corde
à voltiger étoit attachée aux mats de deux
batteaux. Avantde tirer l'Oye , on jetta
dans l'eau des canards liez avec des chats;
les chats pour ne fe pas noyer fe crampo
noient fur le dos des canards ; & les ca
nards pour fe tirer de leur griffes plon
geoient & forçoient les chatsde fe mouil
ler. D'autres canards lâchez dans la Seine
ètoient pourfuivis par une trentaine de pe
tits nageurs, & divertirent le Roypar cette
chaffebadine.
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