Voila comme les Grand's Hommes ne meurent jamais. Leur nom demeure apres eux , & ils n'ont rien à craindre du temps.
Il eſt vray qu'il n'eſt pas permis d'eſtregrandHommeà tous ceux qui le voudroient devenir. On a
beau faire debelles actions , elles font longtemps ignorées , fi on n'eſt d'une naiſſance à ſe faire
GALANT. : 35 d'abord remarquer maisaumoins fi les occafions d'une bravoure
d'éclat ne s'offrent pas , l'Eſprit eſt une reſſource avec laquelle on peut toûjours faire figure dans le monde ; & qui ne s'y diftingue par aucune qualité recomman- dable , n'eſt àmon avis guere di- ferent de ce Enfant-Ours que la feuë Reyne de Pologne faiſoit élever. Je ne ſçay , Madame , fi vous en avez entendu parler. Il fut trouvé dans les Foreſts de Lithuanie,&pouvoit avoir ſept ou huit ans. Toutes ces manieres firent préfumer qu'il avoit eſté nourry par une Ourſe. Les traits deſon viſage estoient aſſezbeaux,
mais on y voyoit partoutdesci- catrices. On ne ſçait ſi elles venoient des ongles des jeunes Ours fes Freres avec leſquels il pou- voit s'eſtre joüé , ou des ronces &
Bvj.
36 LE MERCVRE
desbranchages desBois qu'il tra- verſoit , quand il fut pris , avec une agilite merveilleuſe. La Rey- ne à qui on l'apporta , le fit met- tre chez les Filles de la Charité.
qu'elle a fondées à Varfovie , &
ordonna qu'on en prift tout le foin poffible pour voir fi on pour-- roit tirer quelque éclairciffement de ſa vie paffée , quand il auroit appris à parler. Mais c'eſt ce qu'il n'a pû faire quelque peine qu'on ait priſe pour luy faire prononcer quelques paroles. On afeulement remarquéqu'il entendoit, & au- cunuſage de raiſonne luy eſt ve- nu.Ils'approchoit de tout le mon- de, &faisoitle Signe de la Croix,
parce qu'à ce Signe on luy don- noit du pain , qu'il alloiten ſuite dévorer enBête. Ildéchiroit tout
cequ'ifrencõtroit avec ſes ongles & ſes dents , & n'épargnoit pas.
GALANT 37
meſme ſes habits. Son plus grand plaifir eſtoitde grater la terre , d'y fairedes ouvertures , &de ſe ſauverdedans. J'ay voulu ſçavoir ce qu'il eſtoit devenu. , & on m'a écrit depuis quinze jours qu'a- pres la mortde la Reyne on l'a- voit donné à un Eveſque de Li- thuanie , qui s'eſtoit chargé d'en prendre foin. Apparemment c'e- ſtoit quelque larcin fait àl'hon- neur qu'on avoitvoulu cacher en l'expoſant dans les Bois