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p. 2277-2295
LETTRE écrite par M. D. L. R. à M ...... de l'Abbaye S. Victor de Marseille au sujet de deux Medailles antiques.
Début :
MONSIEUR, La Médaille Romaine de grand Bronze que vous m'avez envoyée depuis peu, et [...]
Mots clefs :
Abbaye, Médailles, Impératrice Lucille, Argent, Tête de Jupiter, Prêtresse, Phocéens d'Ionie, Traducteurs latins, Marseille, Bronze
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M ...... de l'Abbaye S. Victor de Marseille au sujet de deux Medailles antiques.
LETTRE écrite par M. D. L. R. à
M ...... de l'Abbaye S. Victor de Marseille
au sujet de deux Medailles an
tiques .
>
MONSIE ONSIEUR ,
La Médaille Romaine de grand Bronze
que vous m'avez envoyée depuis peu , et
qui a été deterrée dans nôtre Vignoble
de S. Just , a bien son mérite . Si vous ne
l'avez pas reconnue d'abord pour ce qu'elle
est , je ne m'en étonne pas ; il auroit fallu
là nettoyer et en rétablir » pour
ain si dire
, la verité
,
la verité
, obscurcie
par les injures
du temps
, et par la qualité
du lieu
où ce monument
est resté
depuis
tant de
siécles
. Quoi
qu'il
en soit , j'ai aisément connu
, après
quelque
soin
, que c'est
une
Medaille
de l'Imperatrice
Lucille
fille du sage Marc
- Aurelle
, et de Faustine la jeune
, qui porta
en dot à son Epoux
l'Empire
Romain
, avec
une mediocre vertu
. Lucille
épousa
Luce
Vere
, associé
à l'Empire
avec son Beau-Pere.
Mais avant que de m'étendre davan-"
tage sur cette Médaille , je dois vous dire
A v que
2278 MERCURE DE FRANCE
>
que peu de jours avant que je l'eusse
reçûë , M. Vergile de la Bastide , Gentilhomme
de Languedoc , Languedoc , le même qui a
fait depuis peu la découverte d'un beau
reste de chemins des Romains entre
Beaucaire et Nismes , dont vous entendrez
parler bien- tôt dans un Memoire
que je me dispose à publier , m'ayant apporté
plusieurs Médailles qui ont été
trouvées depuis peu en ce Pays- là , je fûs
charmé de rencontrer dans ce nombre
une fort belle Médaille Grecque d'Argent
, qui regarde la Ville de Marseille
differente de toutes celles de cette ancienne
Ville , qui sont venues à ma connoissance
l'estime que j'en fais ainsi
que de la Médaille Romaine,qu'il vous a
plû de m'envoyer presqu'en même temps,
m'a engagé de faire graver l'une et l'autre
,
>
>
pour les exposer à vos yeux sur une
même Planche , et d'en faire le sujet de
cette Lettre. Par droit d'ancienneté , jet
commencerai par la Médaille Grecque ,
qui doit d'ailleurs nous interesser plus
particulierement.
Elle est , comme je l'ai déja dit , d'Argent
, et presque de la grandeur de la
gravure. On y voit d'un côté une très-
* Ce Memoire a depuis été imprimé dans le
Mercure d'Août 1731. p. 1894.
belle
OCTOBRE. 1731 . 2279
belle Tête d'Homme ,
une espece de Sautoir
et sur le revers
› avec ces deux
lettres M A commencement
du nom de
Marseille , ou de son Fondateur , qui se
trouve quelquefois tout entier , quelquefois
en diminutif , comme MAZZA , et
MA dans les Médailles qui nous restent
de cette Ville .
J'ay dit dans une Lettre imprimée
dans le Mercure de Septembre 1722 .
tout ce qu'on peut observer au sujet des
Médailles de Marseille , en fixant au
nombre de 22. celles qui étoient venuës
à ma connoissance , ou que je passedois
alors. J'ay même fait graver l'une des
plus belles de ces dernieres , et cette gravure
se trouve dans le Mercure d'Avril
1723. page 689. Ainsi point de répetition
sur les Médailles de Marseille en
general , contentons nous d'expliquer ,
s'il est possible , celle dont il s'agit ici
et qui est pour moy toute nouvelle.
La Tête d'Homme , parfaitement belle
et bien conservée , qui paroît d'un côté ,
doit faire le principal objet de notre attention
. Ce n'est ni la Tête de Jupiter ,
ni celle d'Apollon , Divinitez adorées
dans Marseille Payenne ; nul symbole
nul attribut qui les désigne comme
elles sont désignées dans d'autres Mé
A vj dailles
,
2280 MERCURE DE FRANCE
>
et
dailles de la même Ville. Ce n'est pas
celle d'Aristarcha Prêtresse de Diane ,
qui vint d'Ephese sur les côtes de la
Gaule Narbonnoise avec les Chefs des
Phocéens , Fondateurs de Marseille
qui cût beaucoup de part à cette Fondation
. On voit , si on en croit Goltzius
la Tête de cette Prêtresse , qui exerça
à Marseille les mêmes fonctions qu'à
Ephese , sur l'une des Medailles Marseilloises
rapportées dans son Recueil , c'est
la IX ; cette Tête a un certain air mâle
qui n'est pas ordinaire aux Têtes de Femmes
, et qui seule peut faire douter de la
verité de l'application de Goltzius. La
Tête au contraire , qui paroît sur nôtre
Medaille n'a rien d'ambigu ; les moins
éclairez la prendront dabord pour celle
d'un homme ; elle est d'ailleurs toute
differente de celles que Goltzius a gravées
lui - même d'après les Originaux
qu'il dit avoir vûs au nombre de dix .
و
Pour moi , après avoir examiné la chose
avec quelque attention , je crois ne
rien risquer
en pensant que c'est ici la
Tête d'un des Fondateurs de Marseille ,
Justin en nomme deux , Furius et Peranus
, qui n'ont pas les mêmes noms
dans Athenée ; plusieurs bons Auteurs
tiennent d'ailleurs que les Phocéens d'Ionie
OCTOBRE. 1731. 2281
nie ont fait deux voyages sur les côtes
du Pays des Saliens , où ils bâtirent enfin
la Ville dont nous parlons.
Selon Plutarque , dans la vie de Solon
le Chef de la premiere expedition , ou
pour me servir de ses termes ,
bien entendus
, le premier Fondateur de Marseille
avoit nom Maasaλías qui donna sans doute
son nom à la nouvelle Ville , et en
ce cas , toutes les autres étymologies qu'on
a données jusqu'ici du nom de Marseille ,
tombent d'elles- mêmes , elles paroissent
aussi pour la plus part bien forcées.
le
Je repete , Monsieur , que Plutarque
bien entendu , fait Mawanias le premier
Fondateur de Marseille ; car je n'ignore
pas que quelques Traducteurs Latins
suivis par Amiot , et par M. Dacier, font
de ce même nom celui de la Ville fondée .
M. de Ruffi le Pere s'est déclaré pour
sentiment contraire , qu'il appuye d'une
judicieuse Critique sur le Passage de
Plutarque , rapporté en entier dans la
premiere édition ( 1642. ) de son Histoire
de Marseille . Xilander , bon critique et
bon Traducteur , avoit pensé la même
chose en traduisant l'endroit en question
ὡς καὶ Μασσαλίας πρῶτος parut Massi
lias Massilia Autor ; à quoi je puis
ajoûter l'autorité d'Isidore de Seville >
qui
2282 MERCURE DE FRANCE
qui reconnoît que Marseille a pris son
nom de celui du General des Phocéens.
Г
C'est donc à ce premier Fondateur que
j'attribuerois volontiers nôtre Medaille
et toutes les raisons de convenance me
paroissent favoriser cette opinion . Quant
à Furius et à Peranus , qui après le témoignage
de Justin &c . peuvent aussi passer
pour Fondateurs de Marseille on ne
sçauroit guere , au sentiment des meilleurs
Critiques , les admettre en cette
qualité , que posterieurement et plus
d'un demi- siécle après la premiere fondation
, faite , selon le témoignage d'un
Auteur respectable , tel que Plutarque
par Μαγαλίας. Ces seconds Chefs ne peuvent
en ce cas être considerez que comme
les Ampliateurs du premier établissement
des Phocéens , qu'ils ont , sans doute, perfectionné
et fini.
Il est donc à croire que dans le temps
de Marseille Grecque et florissante , les
descendans des Phocéens qui l'avoient
bâtie , en frapant des Medailles avec les
Têtes de Jupiter , d'Apollon , de Diane,
&c. pour marquer leur pieté et leur culte
particulier en vers ces Divinitez , n'oublicrent
pas d'en fraper aussi pour immortaliser
la mémoire du Fondateur , qui avoit
donné son nom et la premiete forme à
une
OCTOBRE.
1731. 2283
une Ville , devenue depuis également
puissante et celebre.
,
Les lettres M A qui paroissent sur le
revers de la Medaille en question , peuvent
fort bien être le commencement du
nom de ce premier Fondateur et faire
ici un surcroît de preuves : elles peuvent
Erre aussi le diminutif de ΜΑΣΣΑΛΙΗΤΩΝ
qu'on
qu'on trouve ordinairement sur les Medailles
Marseilloises , ce qui est presque
la même chose . A l'égard de l'espece de
sautoir qui est sur nôtre revers , c'est un
mistere d'antiquité que personne n'est ,
selon moi , en état d'éclaircir aujourd'hui
; Caprice ou Marque du Monetaire,
et tout ce qu'il plaira d'imaginer là - dessus
paroîtra toujours hazardé aux per- ›
sonnes sensées.
C'est un autre mistere non moins impénetrable
, et qui semble exiger plus d'attention
, que parmi les grandes découvertes
qu'on a faites , et celles qu'on fait
tous les jours , en fait de Monumens Antiques
, et sur- tout de Medailles , on n'en
ait point encore trouvé de frappées en
cette Ville au nom de quelque Empereur
, depuis qu'elle tomba sous la puissance
des Romains comme on en voit
de presque toutes les Villes Grecques d'origine
qui comme Marseille fûrent
sou2284
MERCURE DE FRANCE
soumises à l'Empire Romain. M. de
Ruffy, copié là - dessus par le P. Guesnay ,
dans ses Annales Latines de Marseille
a prétendu le contraire ; mais il ne rapporte
ni Monuments
sorte de preuve.
,
>
>
ni aucune autre
Je laisse à ceux de nos sçavans Compatriotes
, qui , comme je l'apprens , ont
entrepris de travailler à une nouvelle
Histoire de Marseille , le soin d'éclaircir
ce point d'Antiquité , et de rapporter le
plus qu'il leur sera possible , de Medailles
de cette Ville en n'oubliant pas de les
faire mieux graver que ne le sont celles
que Mrs. de Ruffy ont empruntées de
Goltzius ou d'ailleurs , et en donnant de
ces Medailles des explications plus exactes
et plus étendues et ce n'est pas la seule
chose en quoi ces Messieurs seront obligez
de reformer , d'éclaircir , d'ajoûter
dans la nouvelle Histoire .
Pour ne point sortir de mon sujet , et
pour ny rien ômettre , il est bon que je
donne ici un avis , qui épargnera une
erreur de fait à ceux qui traiteront dans
la suite le même sujet , en prenant pour
une découverte une veritable méprise ou
l'effet de la préoccupation d'un Sçavant de
réputation , sçavoir , M. Baudelot de
Dairval , qui dans un petit livre de 96.
pages
OCTOBRE. 1731 2285
=
pages , imprimé à Paris en 1698. chez
Aubouin et Clousier , intitulé , Reponse
à M. G......... où l'on examine plusieurs
questions d'Antiquité & c.. nous donne à la
tête de son Ecrit plusieurs Medailles gravées
, dont la derniere de son cabinet a
été , selon lui , frappée à Marseille
l'Empereur Posthume.
pour
Cette Medaille est de grand Bronze ;
voit d'un côté une Tête d'Empe-
, reur couronnée de Laurier avec une
Inscription au tour , luë parM. Baudelot.
»
ΑΥΤΚΛΑΤΙ . Π . ETYMOCCEBACTEYCEB
Au revers est une Sirenne ou Figure de
Femme , dont le bas se termine en Poisson
pour Legende MACCAAIHTON
selon le même Antiquaire , avec cette
époque L QIZ. Anno 817. qu'il assure
aussi s'y trouver,quoique dit- il , elle n'ait
pas été découverte d'abord. Je dis que
c'est M. Baudelot qui asseure tout cela :
mais je puis assurer à mon tour , que tout
cela est très -gratuitement avancé et uniquement
fondé sur une imagination , séduite
par l'attrait de posseder une Medaille
unique et encore inconnue à tous
les Antiquaires , une Medaille , dis-je ,
frappée à Marseille au visage d'un Empereur
Romain. Mes Garands là - dessus sont
des Antiquaires du premier ordre qui
ont
2286 MERCURE DE FRANCE
ont vu avant moy cette Medaille , à la
tête desquels je dois mettre M. Galland ,
à qui M. Baudelot adresse sa lettre . Ces
connoisseurs ont tous jugé qu'il étoit d'abord
très incertain que la Medaille fût
de Posthume ; M. Galland la croyoit
d'Antonin Pie , et qu'au surplus de quel
que Empereur qu'elle soit , à moins d'une
prévention extraordinaire , on n'y voyoit
pas plus de caracteres Grecs que de caracteres
Romains , tant la Medaille étoit
fruste et méconnoissable aux yeux les
plus clair-voyans .
,
,
Ainsi encore une fois , tout ce que M.
B. a étalé d'érudition , ou employé de sagacité
pour soutenir son idée tout ce
que le sçavant P. Pezron , Abbé de la
Charmoye , qui n'avoit pas vû la Piece
a ajouté du sien dans une Lettre écrite
à notre Académicien où ce Pere s'efforce
de faire quadrer l'Epoque prétendue
L. Qiz , ou l'Année 817. d'une seconde
Fondation de Marseille , avec l'an
265 de J. C. temps auquel Posthume regnoit
dans les Gaules &c. tout cela , disje
, en y joignant encore si l'on veut ,
l'habileté du Graveur Ettinger , dont le
talent à faire revivre les Medailles , est ici
›
* Cette Lettre est Imprimée dans le méme
livre , p.77.
expeOCTOBRE.
1731. 2287
>
expressement vanté par M. de Dairval
n'operera jamais rien de certain en faveur
de celle dont il est ici question , à l'égard
de Marseille ; et il sera toujours vrai de
dire que jusqu'à present , malgré tant d'heureuses découvertes
faites depuis
près d'un siècle que la recherche et l'étude
des Medailles sont en si grande vogue
il ne s'est point encore trouvé de
Medaille frappée à Marseille pour un Empereur
Romain : il ne sera pas moins vrai
que nous ne devons rien admettre d'incertain
et de douteux pour illustrer nôtre
Histoire . Marseille se passera bien d'un
tel ornement. Il faut donc convenir que
M. B. s'est trompé , il n'avoit pas alors
toutes les lumieres qu'il a acquises depuis.
C'étoit long - temps avant son entrée à
l'Académie dont il a été un sujet des ,
plus distinguez .
Je laisse , comme je l'ay déja dit , à mes
illustres Compatriotes , Membres de la
nouvelle Académie , chargez de travailler
à l'Histoire de notre Ville , le soin
d'approfondir la singularité dont je viens
de parler , et d'en découvrir , s'il est possible
, la veritable cause ; ce soin est digne
de leurs recherches. Je les avertis
encore , en finissant , de ne point se laisser
éblouir sur ce sujet par l'autorité du
,
R
2288 MERCURE DE FRANCE
R. P. Hardouin , reclamée reclamée ici et alle-
2.
guée, en vain par M. B. pag. 75. de son
livre. Ce Pere , quelque habileté qu'il
cût d'ailleurs , a trop donné dans des
idées extraordinaires et manifestement
chimeriques sur le fait de plusieurs Medailles
, pour être crû dans celui dont il
s'agit ici.
>
?
Qui pourra , par exemple , se persuader
sur sa garantie que ces quatre lettres
DMKV qu'on trouve sur le revers
d'une Medaille par lui rapportée de Maximien
Hercule , marquent que cette
Medaille fû frappée à Marseille Il est
vrai que ce Prince , poursuivi par Constantin
, s'y réfugia ; le Héros Chrétien
dont votre Abbaye porte le nom , lui
doit la gloire de son martyre. Mais cette
retraite ne prouve rien ; au contraire ,
comme elle fût faite dans le temps de
l'entiere décadence des affaires de Maximien
, il y a tout lieu de présumer , contre
la pensée de M. B. qu'il ne s'occupa
point à y faire battre de la Monnoye , et
que les Marseillois ne songerent pas non
plus à frapper des Medailles en l'honneur
d'un Prince infortuné , qui pensa enveloper
Marseille dans son malheur , et qui
gueres , après la prise de la Ville
par Constantin , a finir tragiquement ses
ne tarda
jours.
OCTOBRE 1731. 2289
jours. Mais en voilà assès sur le sujet de
notre Medaille Grecque.
Venons à la Medaille Romaine que .
vous venez de m'envoyer , elle ne nous
occupera pas si long - temps ; je vous ay
déja dit qu'elle est de l'Imperatrice Lucille
, Fille de Marc- Antonin , et de Faustine
la jeune , laquelle , après une disgrace
éclatante , et un évenement extraordinaire
dont le recit est ici inutile ,
épousa l'Empereur Luce - Vere. On voit
d'un côté sa Tête avec cette Legende
LUCILLE AU G. ANTONINI AUG. F.
et sur le revers une figure de Femme assise
tenant d'une main une Fleur et
sur l'autre bras un petit enfant emmailloté
avec cette Inscription , JUNONI LUCINE.
A l'Exergue S. C.
,
و
C'est ce revers qui fait , selon moi , la
singularité de votre Médaille , car en general
, les Médailles de cette Imperatrice
ne sont pas rares. M. Vaillant n'en marque
que trois d'une grande rareté parmi
celles de grand Bronze , j'ai tout lieu de
croire qu'on peut joindre la nôtre à ce
petit nombre , et que ce fameux Antiquaire
avoit vû un revers tout semblable;
c'est celle dont il parle * p . 94. art . 2 .
* Numismata Imperat. Romanorum &c. vol.
4. Paris 1692.
Mais
2290 MERCURE DE FRANCE
Mais il falloit que la Médaille qu'il a vûë
fût bien fruste et bien usée par le temps ,
ce qui ne permettoit pas , sans doute ,
d'en bien fire l'inscription ; car au lieu
de JUNONI LUCILLE , M. Vaillant a imprimé
JUNONI REGINE. Il n'a pas non
plus distingué ce que la figure de Femme
portoit sur son bras. Au surplus c'est à
peu près la même chose : la Femme est
assise et tient une Fleur d'une main comme
sur notre revers.
و
En supposant même que je me trompe
dans ma conjectare , et qu'il n'y ait
point cû de méprise ou d'omission du
côté de M. Vaillant notre Medaille ,
par rapport à son revers , aura toûjours
sa rareté et son mérite. Lucille y est representée
simboliquement sous la figure
et le nom de JUNON LUCINE : excès de
flatterie de la part des Romains , qui doubloient
, pour ainsi dire , la Divinité dans
une même Personne , de quoy il y a plus
d'un exemple , et cela pour égaler leur
Imperatrice à la premiere des Déesses
et pour la considerer en même temps
comme une autre Lucine , Déesse de la
Fecondité &c. ce qui joint au Simbole de
l'Enfant emmailloté présageoit , sans
doute , que Lucille donneroit bien - tôt
un successeur à l'Empire. Il se peut faire
و
>
aussi
OCTOBRE. 1731. 2291
aussi , et je le croirois plus volontiers ,
que cette Imperatrice fût déja Mere lorsque
notre Medaille a été frappée , et en ce
cas c'étoit pour marquer cet heureux évevement
, et pour celebrer la fécondité de
Lucille ; la Fleur qu'elle tient à la main
désigneroit l'attente du Peuple Romain .
qui avoit lieu d'esperer encore d'autres
fruits de cette fécondité.
و
Ce que je viens de vous dire de la Fé- ´
condité , arrivée ou attenduë de Lucille ,
se confirme non - seulement par un Medaillon
de çerte Imperatrice , décrit ainsi
par Vaillant , p. 210. du même livre
d'un côté sa Tête avec la même Legende
que sur la notre et au revers Lucille
assise , tenant dans ses bras un petit Enfant
, mais encore par une Medaille d'Argent
, de Lucille , rapportée dans le 2 .
vol. du même Auteur , pag. 187. au revers
de laquelle est encore une figure de
Femme assise tenant entre ses bras un
petit Enfant , un autre Enfant est debout
devant elle et pour Legende FOECUNDITAS
AUGUSTE: C'est ainsi que les
Auteurs du revers de la Medaille , presentée
au Roy , le premier jour de cette année
1731. en ont usé très - à - propos pour
désigner la continuation de l'heureuse
fecondité de la Reine par la naissance du
>
Duc
2292 MERCURE DE FRANCE
Duc d'Anjou. La France assise et caracterisée
par ses Symboles , tient sur un
bras le Prince nouveau né enveloppé de
Langes , et le Dauphin de l'autre main
debout entre ses genoux , ce qui marque
le bon goût et la capacité de ces Auteurs.
Cette Medaille est gravée dans le Mercure
de Mars p. 5 74.
Je voudrois bien , au reste , pour la
rareté du fait , que parmi les Medailles
que vous m'annoncez , et que vous avez
reçûes depuis peu pour moy de Syrie , il
se trouvât la Medaille Grecque de Lucille
dont je vais parler : cela n'est pas impossible.
M. Baudelot a marqué dans son
Catalogue des Medailles Imperiales , que
les Medailles Grecques de cette Imperatrice
sont communes : ce qui n'est pas
tout-à-fait exact , puisqu'il y en a quelques-
unes de singulieres et de fort rares
en ce genre là : telle est , par exemple ,
celle qui est gravée dans le Selecta Numismata
antiqua de P. Seguin , Doyen
* Ce Catalogue est dans le a. T. de l'Utilitê
des Voyages , p. 345. derniere Edit. 1727 ,
faite après la mort de M. Baudelot , qui auroit
rendu un si bon Livre parfait en corrigeant
quelques méprises en petit nombre , et
en suppleant à plusieurs ômissions . On n'y verroit
pas non plus les fautes qui viennent des
Editeurs denuez de la capacité de M. B.
de
OCTOBRE. 1731 2293
de S. Germain de l'Auxerrois , p. 158.
Cette Medaille est d'Argent , on y
voit d'un côté la Têre de Lucille coëffée
plus galamment qu'ailleurs " avec cette
Legende AOTKIÄÄA CEBACTH . et sur
le revers la même Princesse assise et representée
sous la figure de Cerés , tenant
d'une main desEpis , et de l'autre un flambeau
, avec cette Inscription B CIAEYC
MANNOC ΦΙΛΟΡΩΜΑΙΟΣ qui indique et
qui confirme un point d'Histoire considerable.
C'est Mannus , Roy des Arabes,
qui a fait frapper cette Medaille. Il étoit
Fils ou Neveu et Successeur du Roy de
même nom , dont il est parlé dans Dion,
L. 68. qui regnoit sur les Arabes , Habitans
du Pays situé au -delà de l'Euphra
re , entre la grande Armenie et l'Osrhoëne
, lequel devint suspect à Trajan , dans
son expédition contre les Parthes , par
une manoeuvre marquée dans cette His-
Foire.
C'est le successeur de ce Prince , qui
plus avisé et plus politique que lui , nonseulement
se ménagea beaucoup avec les
Romains , mais qui affecta de les aimer
jusqu'à prendre le titre de ΦΙΛΟΡΩΜΑΙΟΣ
qui est expressement marqué dans cette
Medaille Grecque de Lucille. Elle fût
frappée par les ordres de ce Roy , vray➡
B sem2294
MERCURE DE FRANCE
,
semblablement dans le temps que Luce
Vere son epoux et elle séjournoient
à Antioche , Ville peu éloignée des
Etats du Monarque Arabe , et que l'Ar
mée Romaine , sous le commandement
de A. Cassius , agi soit contre les Parthes.
Que ce Prince eût le même nom de
Mannus , que celui qui regnoit sous
Trajan , l'usage constant de tous les Rois
voisins de la Syrie , qui portoient tous
un même nom , le prouve ,
le prouve , la Medaille
dont je viers de parler le confirme.
M. Seguin , en parlant de cette Medaille
a marqué par ces paroles le cas
qu'il en faisoit , Rarior mihi videtur bie
Nummus , tum quia Gracus tum quia Regis
Barbari nomen minus notum profitetur.
Ajoûtant que Savot , qui a écrit sur la rareté
des Medailles antiques , a mis au
nombre des plus rares les Medailles Imperiales
Grecques d'Argent. Ce que Seguin
dit avoir souvent éprouvé , sur-tout à
Pégard des Medailles d'Imperatrices.
M. Vaillant , qui n'a dit que quelques
mots sur la Medaille en question , ajoute,
après avoir renvoyé au livre de M. Se
guin , Hic Nummus eximia raritatis et elegantia
habetur. Et ce n'est point trop dire
Il croit, au reste , que c'est l'Empereur
L. Vere lui -même , qui , à la priere de
Mannus
OCTOBRE. 1731. 2295
Mannus , lui accorda ce titre d'Ami des
Romains , et que ce fût pour en marquer
sa reconnoissance , et pour faire sa Cour
à l'Empereur , que ce Prince Arabe fit
frapper une Medaille où ce titre est ex--
pressement marqué. 1105 0
Quoiqu'il en soit, ne vous lassez point,
Monsieur , de m'envoyer de pareils Monumens,
on en trouve tous les jours de singuliers
, et qui ont échapé à la recherche
de ceux qui nous ont précedé dans cette
trude , je vous rendrai bon compte de
tout ce qui me viendra de curieux de
vôtre part. Je suis ,
AParis , le 15. Mars 1731.
M ...... de l'Abbaye S. Victor de Marseille
au sujet de deux Medailles an
tiques .
>
MONSIE ONSIEUR ,
La Médaille Romaine de grand Bronze
que vous m'avez envoyée depuis peu , et
qui a été deterrée dans nôtre Vignoble
de S. Just , a bien son mérite . Si vous ne
l'avez pas reconnue d'abord pour ce qu'elle
est , je ne m'en étonne pas ; il auroit fallu
là nettoyer et en rétablir » pour
ain si dire
, la verité
,
la verité
, obscurcie
par les injures
du temps
, et par la qualité
du lieu
où ce monument
est resté
depuis
tant de
siécles
. Quoi
qu'il
en soit , j'ai aisément connu
, après
quelque
soin
, que c'est
une
Medaille
de l'Imperatrice
Lucille
fille du sage Marc
- Aurelle
, et de Faustine la jeune
, qui porta
en dot à son Epoux
l'Empire
Romain
, avec
une mediocre vertu
. Lucille
épousa
Luce
Vere
, associé
à l'Empire
avec son Beau-Pere.
Mais avant que de m'étendre davan-"
tage sur cette Médaille , je dois vous dire
A v que
2278 MERCURE DE FRANCE
>
que peu de jours avant que je l'eusse
reçûë , M. Vergile de la Bastide , Gentilhomme
de Languedoc , Languedoc , le même qui a
fait depuis peu la découverte d'un beau
reste de chemins des Romains entre
Beaucaire et Nismes , dont vous entendrez
parler bien- tôt dans un Memoire
que je me dispose à publier , m'ayant apporté
plusieurs Médailles qui ont été
trouvées depuis peu en ce Pays- là , je fûs
charmé de rencontrer dans ce nombre
une fort belle Médaille Grecque d'Argent
, qui regarde la Ville de Marseille
differente de toutes celles de cette ancienne
Ville , qui sont venues à ma connoissance
l'estime que j'en fais ainsi
que de la Médaille Romaine,qu'il vous a
plû de m'envoyer presqu'en même temps,
m'a engagé de faire graver l'une et l'autre
,
>
>
pour les exposer à vos yeux sur une
même Planche , et d'en faire le sujet de
cette Lettre. Par droit d'ancienneté , jet
commencerai par la Médaille Grecque ,
qui doit d'ailleurs nous interesser plus
particulierement.
Elle est , comme je l'ai déja dit , d'Argent
, et presque de la grandeur de la
gravure. On y voit d'un côté une très-
* Ce Memoire a depuis été imprimé dans le
Mercure d'Août 1731. p. 1894.
belle
OCTOBRE. 1731 . 2279
belle Tête d'Homme ,
une espece de Sautoir
et sur le revers
› avec ces deux
lettres M A commencement
du nom de
Marseille , ou de son Fondateur , qui se
trouve quelquefois tout entier , quelquefois
en diminutif , comme MAZZA , et
MA dans les Médailles qui nous restent
de cette Ville .
J'ay dit dans une Lettre imprimée
dans le Mercure de Septembre 1722 .
tout ce qu'on peut observer au sujet des
Médailles de Marseille , en fixant au
nombre de 22. celles qui étoient venuës
à ma connoissance , ou que je passedois
alors. J'ay même fait graver l'une des
plus belles de ces dernieres , et cette gravure
se trouve dans le Mercure d'Avril
1723. page 689. Ainsi point de répetition
sur les Médailles de Marseille en
general , contentons nous d'expliquer ,
s'il est possible , celle dont il s'agit ici
et qui est pour moy toute nouvelle.
La Tête d'Homme , parfaitement belle
et bien conservée , qui paroît d'un côté ,
doit faire le principal objet de notre attention
. Ce n'est ni la Tête de Jupiter ,
ni celle d'Apollon , Divinitez adorées
dans Marseille Payenne ; nul symbole
nul attribut qui les désigne comme
elles sont désignées dans d'autres Mé
A vj dailles
,
2280 MERCURE DE FRANCE
>
et
dailles de la même Ville. Ce n'est pas
celle d'Aristarcha Prêtresse de Diane ,
qui vint d'Ephese sur les côtes de la
Gaule Narbonnoise avec les Chefs des
Phocéens , Fondateurs de Marseille
qui cût beaucoup de part à cette Fondation
. On voit , si on en croit Goltzius
la Tête de cette Prêtresse , qui exerça
à Marseille les mêmes fonctions qu'à
Ephese , sur l'une des Medailles Marseilloises
rapportées dans son Recueil , c'est
la IX ; cette Tête a un certain air mâle
qui n'est pas ordinaire aux Têtes de Femmes
, et qui seule peut faire douter de la
verité de l'application de Goltzius. La
Tête au contraire , qui paroît sur nôtre
Medaille n'a rien d'ambigu ; les moins
éclairez la prendront dabord pour celle
d'un homme ; elle est d'ailleurs toute
differente de celles que Goltzius a gravées
lui - même d'après les Originaux
qu'il dit avoir vûs au nombre de dix .
و
Pour moi , après avoir examiné la chose
avec quelque attention , je crois ne
rien risquer
en pensant que c'est ici la
Tête d'un des Fondateurs de Marseille ,
Justin en nomme deux , Furius et Peranus
, qui n'ont pas les mêmes noms
dans Athenée ; plusieurs bons Auteurs
tiennent d'ailleurs que les Phocéens d'Ionie
OCTOBRE. 1731. 2281
nie ont fait deux voyages sur les côtes
du Pays des Saliens , où ils bâtirent enfin
la Ville dont nous parlons.
Selon Plutarque , dans la vie de Solon
le Chef de la premiere expedition , ou
pour me servir de ses termes ,
bien entendus
, le premier Fondateur de Marseille
avoit nom Maasaλías qui donna sans doute
son nom à la nouvelle Ville , et en
ce cas , toutes les autres étymologies qu'on
a données jusqu'ici du nom de Marseille ,
tombent d'elles- mêmes , elles paroissent
aussi pour la plus part bien forcées.
le
Je repete , Monsieur , que Plutarque
bien entendu , fait Mawanias le premier
Fondateur de Marseille ; car je n'ignore
pas que quelques Traducteurs Latins
suivis par Amiot , et par M. Dacier, font
de ce même nom celui de la Ville fondée .
M. de Ruffi le Pere s'est déclaré pour
sentiment contraire , qu'il appuye d'une
judicieuse Critique sur le Passage de
Plutarque , rapporté en entier dans la
premiere édition ( 1642. ) de son Histoire
de Marseille . Xilander , bon critique et
bon Traducteur , avoit pensé la même
chose en traduisant l'endroit en question
ὡς καὶ Μασσαλίας πρῶτος parut Massi
lias Massilia Autor ; à quoi je puis
ajoûter l'autorité d'Isidore de Seville >
qui
2282 MERCURE DE FRANCE
qui reconnoît que Marseille a pris son
nom de celui du General des Phocéens.
Г
C'est donc à ce premier Fondateur que
j'attribuerois volontiers nôtre Medaille
et toutes les raisons de convenance me
paroissent favoriser cette opinion . Quant
à Furius et à Peranus , qui après le témoignage
de Justin &c . peuvent aussi passer
pour Fondateurs de Marseille on ne
sçauroit guere , au sentiment des meilleurs
Critiques , les admettre en cette
qualité , que posterieurement et plus
d'un demi- siécle après la premiere fondation
, faite , selon le témoignage d'un
Auteur respectable , tel que Plutarque
par Μαγαλίας. Ces seconds Chefs ne peuvent
en ce cas être considerez que comme
les Ampliateurs du premier établissement
des Phocéens , qu'ils ont , sans doute, perfectionné
et fini.
Il est donc à croire que dans le temps
de Marseille Grecque et florissante , les
descendans des Phocéens qui l'avoient
bâtie , en frapant des Medailles avec les
Têtes de Jupiter , d'Apollon , de Diane,
&c. pour marquer leur pieté et leur culte
particulier en vers ces Divinitez , n'oublicrent
pas d'en fraper aussi pour immortaliser
la mémoire du Fondateur , qui avoit
donné son nom et la premiete forme à
une
OCTOBRE.
1731. 2283
une Ville , devenue depuis également
puissante et celebre.
,
Les lettres M A qui paroissent sur le
revers de la Medaille en question , peuvent
fort bien être le commencement du
nom de ce premier Fondateur et faire
ici un surcroît de preuves : elles peuvent
Erre aussi le diminutif de ΜΑΣΣΑΛΙΗΤΩΝ
qu'on
qu'on trouve ordinairement sur les Medailles
Marseilloises , ce qui est presque
la même chose . A l'égard de l'espece de
sautoir qui est sur nôtre revers , c'est un
mistere d'antiquité que personne n'est ,
selon moi , en état d'éclaircir aujourd'hui
; Caprice ou Marque du Monetaire,
et tout ce qu'il plaira d'imaginer là - dessus
paroîtra toujours hazardé aux per- ›
sonnes sensées.
C'est un autre mistere non moins impénetrable
, et qui semble exiger plus d'attention
, que parmi les grandes découvertes
qu'on a faites , et celles qu'on fait
tous les jours , en fait de Monumens Antiques
, et sur- tout de Medailles , on n'en
ait point encore trouvé de frappées en
cette Ville au nom de quelque Empereur
, depuis qu'elle tomba sous la puissance
des Romains comme on en voit
de presque toutes les Villes Grecques d'origine
qui comme Marseille fûrent
sou2284
MERCURE DE FRANCE
soumises à l'Empire Romain. M. de
Ruffy, copié là - dessus par le P. Guesnay ,
dans ses Annales Latines de Marseille
a prétendu le contraire ; mais il ne rapporte
ni Monuments
sorte de preuve.
,
>
>
ni aucune autre
Je laisse à ceux de nos sçavans Compatriotes
, qui , comme je l'apprens , ont
entrepris de travailler à une nouvelle
Histoire de Marseille , le soin d'éclaircir
ce point d'Antiquité , et de rapporter le
plus qu'il leur sera possible , de Medailles
de cette Ville en n'oubliant pas de les
faire mieux graver que ne le sont celles
que Mrs. de Ruffy ont empruntées de
Goltzius ou d'ailleurs , et en donnant de
ces Medailles des explications plus exactes
et plus étendues et ce n'est pas la seule
chose en quoi ces Messieurs seront obligez
de reformer , d'éclaircir , d'ajoûter
dans la nouvelle Histoire .
Pour ne point sortir de mon sujet , et
pour ny rien ômettre , il est bon que je
donne ici un avis , qui épargnera une
erreur de fait à ceux qui traiteront dans
la suite le même sujet , en prenant pour
une découverte une veritable méprise ou
l'effet de la préoccupation d'un Sçavant de
réputation , sçavoir , M. Baudelot de
Dairval , qui dans un petit livre de 96.
pages
OCTOBRE. 1731 2285
=
pages , imprimé à Paris en 1698. chez
Aubouin et Clousier , intitulé , Reponse
à M. G......... où l'on examine plusieurs
questions d'Antiquité & c.. nous donne à la
tête de son Ecrit plusieurs Medailles gravées
, dont la derniere de son cabinet a
été , selon lui , frappée à Marseille
l'Empereur Posthume.
pour
Cette Medaille est de grand Bronze ;
voit d'un côté une Tête d'Empe-
, reur couronnée de Laurier avec une
Inscription au tour , luë parM. Baudelot.
»
ΑΥΤΚΛΑΤΙ . Π . ETYMOCCEBACTEYCEB
Au revers est une Sirenne ou Figure de
Femme , dont le bas se termine en Poisson
pour Legende MACCAAIHTON
selon le même Antiquaire , avec cette
époque L QIZ. Anno 817. qu'il assure
aussi s'y trouver,quoique dit- il , elle n'ait
pas été découverte d'abord. Je dis que
c'est M. Baudelot qui asseure tout cela :
mais je puis assurer à mon tour , que tout
cela est très -gratuitement avancé et uniquement
fondé sur une imagination , séduite
par l'attrait de posseder une Medaille
unique et encore inconnue à tous
les Antiquaires , une Medaille , dis-je ,
frappée à Marseille au visage d'un Empereur
Romain. Mes Garands là - dessus sont
des Antiquaires du premier ordre qui
ont
2286 MERCURE DE FRANCE
ont vu avant moy cette Medaille , à la
tête desquels je dois mettre M. Galland ,
à qui M. Baudelot adresse sa lettre . Ces
connoisseurs ont tous jugé qu'il étoit d'abord
très incertain que la Medaille fût
de Posthume ; M. Galland la croyoit
d'Antonin Pie , et qu'au surplus de quel
que Empereur qu'elle soit , à moins d'une
prévention extraordinaire , on n'y voyoit
pas plus de caracteres Grecs que de caracteres
Romains , tant la Medaille étoit
fruste et méconnoissable aux yeux les
plus clair-voyans .
,
,
Ainsi encore une fois , tout ce que M.
B. a étalé d'érudition , ou employé de sagacité
pour soutenir son idée tout ce
que le sçavant P. Pezron , Abbé de la
Charmoye , qui n'avoit pas vû la Piece
a ajouté du sien dans une Lettre écrite
à notre Académicien où ce Pere s'efforce
de faire quadrer l'Epoque prétendue
L. Qiz , ou l'Année 817. d'une seconde
Fondation de Marseille , avec l'an
265 de J. C. temps auquel Posthume regnoit
dans les Gaules &c. tout cela , disje
, en y joignant encore si l'on veut ,
l'habileté du Graveur Ettinger , dont le
talent à faire revivre les Medailles , est ici
›
* Cette Lettre est Imprimée dans le méme
livre , p.77.
expeOCTOBRE.
1731. 2287
>
expressement vanté par M. de Dairval
n'operera jamais rien de certain en faveur
de celle dont il est ici question , à l'égard
de Marseille ; et il sera toujours vrai de
dire que jusqu'à present , malgré tant d'heureuses découvertes
faites depuis
près d'un siècle que la recherche et l'étude
des Medailles sont en si grande vogue
il ne s'est point encore trouvé de
Medaille frappée à Marseille pour un Empereur
Romain : il ne sera pas moins vrai
que nous ne devons rien admettre d'incertain
et de douteux pour illustrer nôtre
Histoire . Marseille se passera bien d'un
tel ornement. Il faut donc convenir que
M. B. s'est trompé , il n'avoit pas alors
toutes les lumieres qu'il a acquises depuis.
C'étoit long - temps avant son entrée à
l'Académie dont il a été un sujet des ,
plus distinguez .
Je laisse , comme je l'ay déja dit , à mes
illustres Compatriotes , Membres de la
nouvelle Académie , chargez de travailler
à l'Histoire de notre Ville , le soin
d'approfondir la singularité dont je viens
de parler , et d'en découvrir , s'il est possible
, la veritable cause ; ce soin est digne
de leurs recherches. Je les avertis
encore , en finissant , de ne point se laisser
éblouir sur ce sujet par l'autorité du
,
R
2288 MERCURE DE FRANCE
R. P. Hardouin , reclamée reclamée ici et alle-
2.
guée, en vain par M. B. pag. 75. de son
livre. Ce Pere , quelque habileté qu'il
cût d'ailleurs , a trop donné dans des
idées extraordinaires et manifestement
chimeriques sur le fait de plusieurs Medailles
, pour être crû dans celui dont il
s'agit ici.
>
?
Qui pourra , par exemple , se persuader
sur sa garantie que ces quatre lettres
DMKV qu'on trouve sur le revers
d'une Medaille par lui rapportée de Maximien
Hercule , marquent que cette
Medaille fû frappée à Marseille Il est
vrai que ce Prince , poursuivi par Constantin
, s'y réfugia ; le Héros Chrétien
dont votre Abbaye porte le nom , lui
doit la gloire de son martyre. Mais cette
retraite ne prouve rien ; au contraire ,
comme elle fût faite dans le temps de
l'entiere décadence des affaires de Maximien
, il y a tout lieu de présumer , contre
la pensée de M. B. qu'il ne s'occupa
point à y faire battre de la Monnoye , et
que les Marseillois ne songerent pas non
plus à frapper des Medailles en l'honneur
d'un Prince infortuné , qui pensa enveloper
Marseille dans son malheur , et qui
gueres , après la prise de la Ville
par Constantin , a finir tragiquement ses
ne tarda
jours.
OCTOBRE 1731. 2289
jours. Mais en voilà assès sur le sujet de
notre Medaille Grecque.
Venons à la Medaille Romaine que .
vous venez de m'envoyer , elle ne nous
occupera pas si long - temps ; je vous ay
déja dit qu'elle est de l'Imperatrice Lucille
, Fille de Marc- Antonin , et de Faustine
la jeune , laquelle , après une disgrace
éclatante , et un évenement extraordinaire
dont le recit est ici inutile ,
épousa l'Empereur Luce - Vere. On voit
d'un côté sa Tête avec cette Legende
LUCILLE AU G. ANTONINI AUG. F.
et sur le revers une figure de Femme assise
tenant d'une main une Fleur et
sur l'autre bras un petit enfant emmailloté
avec cette Inscription , JUNONI LUCINE.
A l'Exergue S. C.
,
و
C'est ce revers qui fait , selon moi , la
singularité de votre Médaille , car en general
, les Médailles de cette Imperatrice
ne sont pas rares. M. Vaillant n'en marque
que trois d'une grande rareté parmi
celles de grand Bronze , j'ai tout lieu de
croire qu'on peut joindre la nôtre à ce
petit nombre , et que ce fameux Antiquaire
avoit vû un revers tout semblable;
c'est celle dont il parle * p . 94. art . 2 .
* Numismata Imperat. Romanorum &c. vol.
4. Paris 1692.
Mais
2290 MERCURE DE FRANCE
Mais il falloit que la Médaille qu'il a vûë
fût bien fruste et bien usée par le temps ,
ce qui ne permettoit pas , sans doute ,
d'en bien fire l'inscription ; car au lieu
de JUNONI LUCILLE , M. Vaillant a imprimé
JUNONI REGINE. Il n'a pas non
plus distingué ce que la figure de Femme
portoit sur son bras. Au surplus c'est à
peu près la même chose : la Femme est
assise et tient une Fleur d'une main comme
sur notre revers.
و
En supposant même que je me trompe
dans ma conjectare , et qu'il n'y ait
point cû de méprise ou d'omission du
côté de M. Vaillant notre Medaille ,
par rapport à son revers , aura toûjours
sa rareté et son mérite. Lucille y est representée
simboliquement sous la figure
et le nom de JUNON LUCINE : excès de
flatterie de la part des Romains , qui doubloient
, pour ainsi dire , la Divinité dans
une même Personne , de quoy il y a plus
d'un exemple , et cela pour égaler leur
Imperatrice à la premiere des Déesses
et pour la considerer en même temps
comme une autre Lucine , Déesse de la
Fecondité &c. ce qui joint au Simbole de
l'Enfant emmailloté présageoit , sans
doute , que Lucille donneroit bien - tôt
un successeur à l'Empire. Il se peut faire
و
>
aussi
OCTOBRE. 1731. 2291
aussi , et je le croirois plus volontiers ,
que cette Imperatrice fût déja Mere lorsque
notre Medaille a été frappée , et en ce
cas c'étoit pour marquer cet heureux évevement
, et pour celebrer la fécondité de
Lucille ; la Fleur qu'elle tient à la main
désigneroit l'attente du Peuple Romain .
qui avoit lieu d'esperer encore d'autres
fruits de cette fécondité.
و
Ce que je viens de vous dire de la Fé- ´
condité , arrivée ou attenduë de Lucille ,
se confirme non - seulement par un Medaillon
de çerte Imperatrice , décrit ainsi
par Vaillant , p. 210. du même livre
d'un côté sa Tête avec la même Legende
que sur la notre et au revers Lucille
assise , tenant dans ses bras un petit Enfant
, mais encore par une Medaille d'Argent
, de Lucille , rapportée dans le 2 .
vol. du même Auteur , pag. 187. au revers
de laquelle est encore une figure de
Femme assise tenant entre ses bras un
petit Enfant , un autre Enfant est debout
devant elle et pour Legende FOECUNDITAS
AUGUSTE: C'est ainsi que les
Auteurs du revers de la Medaille , presentée
au Roy , le premier jour de cette année
1731. en ont usé très - à - propos pour
désigner la continuation de l'heureuse
fecondité de la Reine par la naissance du
>
Duc
2292 MERCURE DE FRANCE
Duc d'Anjou. La France assise et caracterisée
par ses Symboles , tient sur un
bras le Prince nouveau né enveloppé de
Langes , et le Dauphin de l'autre main
debout entre ses genoux , ce qui marque
le bon goût et la capacité de ces Auteurs.
Cette Medaille est gravée dans le Mercure
de Mars p. 5 74.
Je voudrois bien , au reste , pour la
rareté du fait , que parmi les Medailles
que vous m'annoncez , et que vous avez
reçûes depuis peu pour moy de Syrie , il
se trouvât la Medaille Grecque de Lucille
dont je vais parler : cela n'est pas impossible.
M. Baudelot a marqué dans son
Catalogue des Medailles Imperiales , que
les Medailles Grecques de cette Imperatrice
sont communes : ce qui n'est pas
tout-à-fait exact , puisqu'il y en a quelques-
unes de singulieres et de fort rares
en ce genre là : telle est , par exemple ,
celle qui est gravée dans le Selecta Numismata
antiqua de P. Seguin , Doyen
* Ce Catalogue est dans le a. T. de l'Utilitê
des Voyages , p. 345. derniere Edit. 1727 ,
faite après la mort de M. Baudelot , qui auroit
rendu un si bon Livre parfait en corrigeant
quelques méprises en petit nombre , et
en suppleant à plusieurs ômissions . On n'y verroit
pas non plus les fautes qui viennent des
Editeurs denuez de la capacité de M. B.
de
OCTOBRE. 1731 2293
de S. Germain de l'Auxerrois , p. 158.
Cette Medaille est d'Argent , on y
voit d'un côté la Têre de Lucille coëffée
plus galamment qu'ailleurs " avec cette
Legende AOTKIÄÄA CEBACTH . et sur
le revers la même Princesse assise et representée
sous la figure de Cerés , tenant
d'une main desEpis , et de l'autre un flambeau
, avec cette Inscription B CIAEYC
MANNOC ΦΙΛΟΡΩΜΑΙΟΣ qui indique et
qui confirme un point d'Histoire considerable.
C'est Mannus , Roy des Arabes,
qui a fait frapper cette Medaille. Il étoit
Fils ou Neveu et Successeur du Roy de
même nom , dont il est parlé dans Dion,
L. 68. qui regnoit sur les Arabes , Habitans
du Pays situé au -delà de l'Euphra
re , entre la grande Armenie et l'Osrhoëne
, lequel devint suspect à Trajan , dans
son expédition contre les Parthes , par
une manoeuvre marquée dans cette His-
Foire.
C'est le successeur de ce Prince , qui
plus avisé et plus politique que lui , nonseulement
se ménagea beaucoup avec les
Romains , mais qui affecta de les aimer
jusqu'à prendre le titre de ΦΙΛΟΡΩΜΑΙΟΣ
qui est expressement marqué dans cette
Medaille Grecque de Lucille. Elle fût
frappée par les ordres de ce Roy , vray➡
B sem2294
MERCURE DE FRANCE
,
semblablement dans le temps que Luce
Vere son epoux et elle séjournoient
à Antioche , Ville peu éloignée des
Etats du Monarque Arabe , et que l'Ar
mée Romaine , sous le commandement
de A. Cassius , agi soit contre les Parthes.
Que ce Prince eût le même nom de
Mannus , que celui qui regnoit sous
Trajan , l'usage constant de tous les Rois
voisins de la Syrie , qui portoient tous
un même nom , le prouve ,
le prouve , la Medaille
dont je viers de parler le confirme.
M. Seguin , en parlant de cette Medaille
a marqué par ces paroles le cas
qu'il en faisoit , Rarior mihi videtur bie
Nummus , tum quia Gracus tum quia Regis
Barbari nomen minus notum profitetur.
Ajoûtant que Savot , qui a écrit sur la rareté
des Medailles antiques , a mis au
nombre des plus rares les Medailles Imperiales
Grecques d'Argent. Ce que Seguin
dit avoir souvent éprouvé , sur-tout à
Pégard des Medailles d'Imperatrices.
M. Vaillant , qui n'a dit que quelques
mots sur la Medaille en question , ajoute,
après avoir renvoyé au livre de M. Se
guin , Hic Nummus eximia raritatis et elegantia
habetur. Et ce n'est point trop dire
Il croit, au reste , que c'est l'Empereur
L. Vere lui -même , qui , à la priere de
Mannus
OCTOBRE. 1731. 2295
Mannus , lui accorda ce titre d'Ami des
Romains , et que ce fût pour en marquer
sa reconnoissance , et pour faire sa Cour
à l'Empereur , que ce Prince Arabe fit
frapper une Medaille où ce titre est ex--
pressement marqué. 1105 0
Quoiqu'il en soit, ne vous lassez point,
Monsieur , de m'envoyer de pareils Monumens,
on en trouve tous les jours de singuliers
, et qui ont échapé à la recherche
de ceux qui nous ont précedé dans cette
trude , je vous rendrai bon compte de
tout ce qui me viendra de curieux de
vôtre part. Je suis ,
AParis , le 15. Mars 1731.
Fermer
Résumé : LETTRE écrite par M. D. L. R. à M ...... de l'Abbaye S. Victor de Marseille au sujet de deux Medailles antiques.
La lettre de M. D. L. R. à M...... de l'Abbaye Saint-Victor de Marseille discute de deux médailles antiques. La première est une médaille romaine en bronze découverte dans le vignoble de Saint-Just, attribuée à l'impératrice Lucille, fille de Marc-Aurèle et de Faustine la Jeune. Lucille avait épousé Lucius Verus, associé à l'Empire avec son beau-père. La seconde est une pièce grecque en argent trouvée dans le Languedoc par M. Vergile de la Bastide. Elle représente une tête d'homme et un sautoir, avec les lettres 'M A' au revers, probablement en référence à Marseille ou à son fondateur. L'auteur attribue cette médaille à Massalia, le premier fondateur de Marseille selon Plutarque, tout en mentionnant d'autres fondateurs potentiels comme Furius et Peranus, qu'il considère comme secondaires. Le texte aborde également une médaille attribuée à Maximien Hercule, portant les lettres DMKV sur son revers. Le Père Hardouin interprète ces lettres comme indiquant une frappe à Marseille, mais cette hypothèse est contestée car Maximien, poursuivi par Constantin, s'y réfugia durant une période de décadence, rendant improbable la frappe de monnaie en son honneur. La médaille romaine de Lucille présente sur son revers une figure féminine assise tenant une fleur et un enfant emmailloté, avec l'inscription JUNONI LUCINE. Cette représentation symbolise Lucille sous les traits de Junon Lucine, déesse de la fécondité, suggérant soit une fécondité future, soit une maternité déjà réalisée. Cette interprétation est confirmée par d'autres médailles et médaillons similaires décrits par Vaillant. Le texte mentionne aussi une médaille grecque de Lucille, frappée par le roi arabe Mannus, qui se présente comme ami des Romains. Cette médaille est rare et élégante, frappée durant le séjour de Lucius Verus et Lucille à Antioche. L'auteur encourage les savants de Marseille à approfondir ces découvertes et à publier des explications plus exactes et étendues dans la nouvelle histoire de la ville.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 35-72
CLÉOMIR ET DALIA, NOUVELLE GAULOISE.
Début :
IL fut un temps où les Gaules étoient habitées par différens Peuples, & ces [...]
Mots clefs :
Reine, Prince, Cour, Prêtresse, Armée, Couronne, Vainqueur
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texteReconnaissance textuelle : CLÉOMIR ET DALIA, NOUVELLE GAULOISE.
CLÉOMIR ET DALIA ,
NOUVELLE GAULOISE.
IL fut un temps où les Gaules étoient
habitées par différens Peuples , & ces
Peuples gouvernés par différens Souverains.
La Loi Salique n'exifloit pas
encore ; mais la fierté Gauloife y fuppléoit.
Rarement lui voyoit- on décerner
la couronne à une Femme. Il falloit
pour opérer ce phénomène une Puiffance
fupérieure à celle de la Royauté
même ; une Puiffance à laquelle ni les
Rois , ni les Peuples ne fçavoient point
réfifter ; en un mot , la volonté des
Druides.
Un Druide étoit un Prêtre mais
dans ces temps fi éloignés du nôtre ,
cette qualité n'éteignoit point toute autre
ambition dans ceux qui la poffédoient.
Ils approchoient du trône , difpofoient
des grâces , des emplois , des
dignités , & quelquefois même de la
Couronne , fi le Prince qui la portoit
avoit le malheur de leur déplaire .
Ambigat , Roi de la Gaule Celtique ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
cut l'avantage , infiniment rare , de fa
tisfaire & les Druides , & fon Peuple ,
& jufqu'à fes voifins. On regrettoit
qu'un fi digne Monarque n'eût aucun
héritier mâle. Il n'avoit pour tous enfans
que deux filles nées le même jour,
belles au-delà de toute expreffion , & qui
fembloient avoir été formées fur le même
modéle . Jamais reffemblance ne fut
plus parfaite. Elle s'étendoit jufqu'au
fon de la voix l'oreille & les yeux y
étoient trompés . Le Chef des Druides
qui fous le regne d'Ambigat étoit plus
que premièr Miniftre , efpéroit être plus
que Roi fous le regne de la Princeffe
qui devoit lui fuccéder . Il craignoit feulement
que l'égalité d'âge & l'extrême
reffemblance de deux fours n'occafionnât
quelque trouble dans l'Etat . Il prit
un parti qu'il jugea légitime , parce qu'il
lui parut nécéffaire. Ce fut d'éloigner
pour jamais de la Cour celle des deux
Princeffes qui ne devoit pas occuper
le Trône. Il prévoyoit bien qu'un tel
facrifice répugneroit à Ambigat , qui
n'étoit pas moins bon Père que bon
Roi. Mais Ségovefe ( c'eft le nom du
Grand-Prêtre ) ufa du privilége qu'il
faire parler fes Dieux. Il fuporacle
entiérement conforme
Ponde
OCTOBRE. 1763. 37
à fes vues. Un tel expédient ne pou
voit alors manquer fon effet. Ambigat
n'ofa ni contredire cet Oracle ni
même en douter.
>
Les deux Princeffes furent donc féparées.
Le Druide affura au nom de
Tautatès que celle des deux Jumelles
qui étoit née la feconde étoit nécéffairement
la plus jeune. En conféquence
elle fut reléguée parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Le but de Ségovefe étoit de pouvoir
en un befoin oppofer l'une à l'autre
: c'est-à- dire , faire paffer la Reine du
trône à l'exil , & fa foeur de l'exil au
trône.
Deux ans s'écoulerent ainfi , & Dalia
(c'eft le nom de la Princeffe reclufe) touchoit
à fa quinziéme année. Ambigat regnoit
encore. Il foutenoit même la guerre
avec vigueur contre le Roi d'Aquitaine
fon voifin. Il finit par perdre une Bataille
. Cléomir Prince du fang d'Aquitaine
commandoit l'armée ennemie . Il
fçut profiter de fa victoire , pénétra dans
les Provinces Celtiques , s'empara de
quelques places fortes , & qui plus eft ,
du Temple d'Ifis , le même où la Princeffe
Dalia fe trouvoit enfermée. Le
culte d'Ifis étoit abfolument ignoré des
Aquitains. Ils fe promettoient bien de
38 MERCURE DE FRANCE.
n'épargner ni fon Temple, ni fes tréfors ,
ni fur-tout fes Prêtreffes. Cléomir en décida
autrement. Il avoit fur les troupes
l'afcendant que donne à un. Général
une naiffance illuftre , un courage héroïque
, & qui plus eft , une foule de
Victoires dans un âge où les hommes
ordinaires fçavent à peine obéir. Cléomir
n'avoit que vingt- quatre ans , & il
en étoit chez nos ayeux comme parmi
nous : un Prince , qui à cet âge avoit
gagné des batailles , pouvoit préfcrire
l'impoffible à fon armée. Ce que le
Prince Aquitain exigeoit de la fienne
étoit quelque chofe de plus qu'attaquer
un ennemi fupérieur en force. Il en
couta , il eſt vrai , à la Déeffe quelques
fommes d'or , fruits de l'aveugle
crédulité des Peuples , & qui par cette
raifon , devoient être bientôt remplades
fommes plus grandes.
- Cleomir qui n'exigeoit rien pour lui ,
voulut , du moins , paffer en revue toutes
ces vierges qu'il avoit confervées
intactes. Le nombre en étoit confidérable
& le coup d'oeil d'autant plus intéreffant.
Toutes portoient un voile ,
mais placé de manière qu'il gênoit peu
les regards du Prince. Une des plus jeu
aes Prêtreffes lui parut voilée avec beau
cées par
OCTOBRE. 1763. 39
coup plus de foin : ce qui n'empêchoit
pas qu'on ne pût remarquer la nobleffe
de fon port & l'élégance de fa taille.
La beauté fe cachoit , mais les grâces
s'échappoient de toutes parts. Le Prince
ne put réfifter aux mouvemens qui,
agitoient fon âme. Il s'avance , non en
vainqueur, mais en captif. Ah ! daignez ,
dit-il à la jeune Prêtreffe , daignez écarter
ce voile impofteur & facrilége ! laiffez-
moi voir ce que je dois adorer. Ces
mots parurent troubler fingulierement
celle à qui le Prince les adreffoit. Elle
gardoit cependant le filence , . & ne
dérangeoit point fon voile. Cléomir en
réitérant fes inftances ne fit qu'accroître
fon trouble & n'obtint rien de plus . Une
dès compagnes de la jeune Prêtreffe
jugea qu'il étoit dangereux de pouffer.
à bout un vainqueur de vingt - quatre
ans. Elle écarta ce voile incommode ,
& peut-être fatisfit deux perfonnes à la
fois . Il eft du moins für que Cléomir
fut ébloui , tranfporté. Ah ! que vois -je ?
s'écria -t-il ; non , vous n'êtes pas une
fimple Prêtreffe , vous êtes la Divinités
de ce Temple ; fi pourtant Ifis eut jamais
les charmes que vous avez. Daignez
vous montrer aux Aquitains , &
votre culte fera bientôt établi 'parmiį
40 MERCURE DE FRANCE .
eux. Il l'eft déja pour jamais dans mon
coeur.
Ce difcours fit frémir la Grande Prêtreffe
qui fe trouvoit à portée de l'entendre
; mais on affure que celle qui en
étoit l'objet n'en frémit pas . Un vainqueur
jeune & bienfait qui parle à genoux
, & qui parle d'amour à une jeune
perfonne , en eft pour l'ordinaire écouté.
Cléomir le fut , quoiqu'il parlât à une
Princeffe : car c'étoit à la fille d'Ambigat
qu'il rendoit cet hommage . Trompé
par fon extérieur , il prenoit la Princeffe
des Celtes pour une fimple Prêtreffe
d'Ifis.
Il formoit dès-lors le deffein de l'enlever
à la Déeffe. J'ai déja dit qu'Ifis
n'avoit nul crédit chez les Aquitains , &
d'ailleurs l'Amour empiète fouvent fur
le domaine des autres Dieux. Cléomir
fit part de fon projet à la prétendue Prêtreffe.
Il parloit du ton le plus refpectueux
, & n'effaroucha qu'autant que
la décence l'exigeoit. Le Prince connut
enfin qu'on ne lui permettroit cet attentat
que lorsqu'il feroit effectué.
Les moeurs du temps le difpenfoient
d'une retenue bien exacte ; mais les
ufages reçus n'étoient pas une régle
pour lui. Il confulta deux chofes ,
OCTOBRE. 1763. 41
fa grandeur d'âme & fon amour. L'un
lui confeilloit d'enlever la jeune Princeffe
, l'autre de la traiter comme s'il
eût connu fa dignité. Il fatisfit & fon
amour & fa grandeur d'âme . Dalia , tirée
de fa captivité , ne crut point être
retombée dans une autre. Du Temple
d'Ifis elle fut conduite dans une Ville
dont Cléomir étoit le maître , & fervie
comme fi elle eût été au milieu de la
Cour d'Ambigat.
Cléomir vifitoit fouvent cet afyle ;
mais il agiffoit toujours en Amant refpectueux.
Dalia fe taifoit encore fur
fa naiffance. Elle réfervoit cet aveu
pour arrêter le Prince dans certaines
pourfuites un peu trop vives ; car elle
préfumoit bien que tôt ou tard il en
viendroit là. Toutefois , avant que le
danger devînt extrême , la paix fut propofée
entre les deux Peuples rivaux.
Cléomir fut bien furpris de voir le Roi
des Celtes infifter fur la liberté de la
jeune Prêtreffe plus que fur la reftitution
d'une Province . Le bon Ambigat ,
difoit - il , a les mêmes prétentions que
moi fur cette jeune Beauté : il m'eft fans
doute permis de me donner la préférence
. Mais le Roi d'Aquitaine penfoit
d'une autre manière . Il donna ordre à
42 MERCURE DE FRANCE .
Cléomir de rendre au Roi des Celtés
toutes les Prêtreffes qu'il pouvoit avoir
enlevées , & de bien garder toutes les
Villes qu'il avoit conquifes. Un tel ordre
plongea Cléomir dans la plus extrême
douleur. Il fentit d'abord qu'il n'obéiroit
pas ; mais l'arrivée du Roi d'Aquitaine
rendoit l'obéiffance prèſque
indifpenfable. Ce Prince , naturellement
peu guerrier , vint durant la trêve fe
mettre à la tête de fon armée , & réïtéra
fes intentions à Cléomir. Seigneur ,
lui dit ce dernier , commandez - moi de
fubjuguer en votre nom toute la Gaule
Celtique , je vais l'entreprendre , & je
réponds du fuccès fur ma tête . Mais de
grâce , laiffez -moi ma captive ; elle
m'appartient felon toutes les loix de la
guerre, & je préfére fa poffeffion à l'Empire
des Gaules. C'eſt donc une merveille
incomparable , reprenoit le Monarque
? Vous en jugerez , ajouta im
prudemment Cléomir. Il ne fentoit pas
que ces fortes d'examens font toujours
dangereux , furtout quand on rifque
d'avoir fon Maître pour rival.
Dalia ,
quoiqu'avec répugnance ,
parut aux yeux du Roi. Il fut ébloui
de fes charmes , & plus il les enviſageoit
, plus la réfiſtance du Prince luj
OCTOBRE . 1763. 43
fembloit excufable. Il prit un autre
parti , que lui fuggéra l'extrême beauté
de la jeune prifonniere : ce fat de fe
charger lui - même du foin de la rendre
au Roi des Celtes , mais de ne la lui
rendre que fort tard , Ambigat eft vieux,
difoit-il en lui-même , cette fantaifie
lui paffera ; ou du moins , j'aurai eu le
loifir de contenter la mienne . Ainfi
raifonnoit Tutor , ( c'étoit le nom de ce
Prince, ) il avoit pour maxime de ne rien
refufer à fes defirs quand il pouvoit les
fatisfaire fans danger pour fa Perfonne.
Il étoit voluptueux & timide , foible &
cruel . Depuis long - temps pour mieux
tromper Cléomir , il affectoit de le défigner
publiquement pour fon gendre .
Il lui en réitéra la propofition. Peutêtre
le Prince la jugea-t-il peu fincére.
Peut-être ne prit - il confeil que de fon
amour. Ce qu'il y a de certain c'eſt
que Tutor ayant déclaré qu'il prétendoit
avoir la jeune Prêtreffe à fa difpotion,
alors Cléomir ne confulta plus que
fon dépit & fa douleur. Il fe détermina
à tout perdre plutôt que de renoncer
à Dalia.
Elle étoit encore libre du moins
étoit-il permis à Cléomir de lui parler
tête-à- tête. Il en profita pour l'informer
44 MERCURE DE FRANCE.
,
des vues que Tutor avoit fur elle : vues
que lui- même avoit faifies avec toute
la pénétration d'un rival. Dalia frémit
du danger qui la menaçoit. Cléomir s'apperçut
bien de fon trouble & s'en
trouva lui-même un peu raffuré. Cependant
il cherchoit la vraie caufe de
cette agitation . Etoit - ce regret de le
quitter , ou répugnance de tomber entre
les mains du Roi ? Une telle diftinc
tion n'eft point frivole aux yeux d'um
Amant. Cléomir en fentoit toute l'importance
; mais tout ce qu'il put tirer
de la jeune Gauloife ne levoit point
fes doutes. Enfin il inftruifit Dalia du
deffein qu'avoit le Roi de lui faire
époufer fa fille. A ce difcours le trouble
de la Princeffe augmenta vifiblement
& après un moment de filence , elle
demanda , en rougiffant beaucoup , fi
la Princeffe d'Aquitaine avoit autant de
beauté que de naiffance & de grandeur
?
Cléomir enchanté de la queftion , &
furtout de la manière dont elle avoit été
faite , y répondit en Amant qui fçait
profiter de fes avantages. La Princeffe
d'Aquitaine , dit - elle à Dalia , eft
eſt ,
après vous , la plus belle perfonne du
Monde. Il faut vous avoir vue , pour
OCTOBRE. 1763. 45
fe défendre de l'adorer. Cette réponſe
ne raffura point la fauffe Prêtreffe , &
ce n'étoit pas non plus ce que vouloit
Cléomir. Ce Prince étoit aimé , l'ignoroit
, & cherchoit à s'en inftruire . Dalia
craignit de le lui cacher trop longtemps.
Peut -être , di oit- elle en ellemême
, peut - être la Princeffe d'Aquitaine
m'egale - t - elle en beauté ; mais
quel avantage ne lui donne pas fur moi
l'idée de fa naiffance ! Ah , prouvons
qu'au moins l'avantage eft égal entre
nous !
Le Prince Aquitain n'ambitionnoit
& n'efpéroit qu'une forte d'aveu : c'étoit
celui d'une tendreffe réciproque.
La preuve qu'il en éxigeoit, rendoit même
tout aveu fuperflu. Il s'agiffoit de
fuir avec lui , & de fuir chez une Nation
étrangère. La propofition étoit effrayante
, mais perfuafive . Cléomir donnoit
à Dalia l'exemple des plus grands
Sacrifices : il renonçoit aux avantages
de fon rang , aux fruits de fes exploits.
à l'hymen d'une Princeffe , jeune &
belle .... Il eſt bien peu de rivales ,
que de pareilles preuves d'amour ne
fubjuguent. Dalia , qui aimoit Cléomir
avant toutes ces preuves , eut la force
de contredire fes vues. Elle lui fit envi46
MERCURE DE FRANCE.
fager ce qu'il perdoit volontairement ,
ce qu'il pourroit regretter un jour , &
regretter en vain . Elle fe retrancha fur
la décence qui dès-lors ne permettoit
plus de fuivre un amant, Cet amant
veut être votre époux , interrompit vivement
Cléomir ; j'en jure par Tautatès
, Mercure & Mars j'en jure par
vous-mêmes qui pouvez tout fur moi ,
par l'honneur que nul Gaulois ne peut
trahir . Allons chez les Ibéres goûter un
repos que nous ne pouvons efpérer ni
dans votre Patrie ni dans la mienne .
Dalia ne fe rendit pas encore : mais
au fond elle étoit perfuadée. Le danger
étoit preffant , la fuite néceffaire , le
Conducteur agréable . C'en eft fait , dit-
´elle à Cléomir , c'en eft fait , cher Prince
; devenez l'arbitre de ma deſtinée :
me voilà prête à fuivre vos pas. Fuyons
ces lieux fufpects , & apprenez , enfin ,
que c'est la Princeffe des Celtes qui va
fuir avec vous .
Ciel ! s'écria Cléomir , de quel étonnement
venez-vous me frapper ? vous la
fille d'Ambigat ! Ce titre ne peut rien
ajouter à mon amour , à mon refpect.
Mais par quel événement ? .. Que disje
! Ah , fongeons d'abord à vous ſouftraire
au danger qui vous menace . VoOCTOBRE.
1763. 47
tre qualité ne feroit pas un moyen sûr
de vous en garantir.
Dès la fin du jour fuivant , tout étoit
difpofé pour l'évafion des deux Amans.
La place de Général , dont Cléomir faifoit
encore les fonctions , lui facilitoit
les moyens de fortir du Camp à telle
heure & avec telle eſcorte qu'il vouloit.
Celle qui l'accompagnoit étoit des
moins nombreufes , mais des plus fidelles.
Dalia déguisée en homme étoit
confondue parmi la troupe , de même
que deux de fes efclaves déguifées com →
me elle. On s'éloignoit en diligence ;
mais ce ne fut pas fans avoir furmonté
bien des périls qu'on arriva au pié des
Pyrénées , & furtout qu'on pénétra en
Įbérie , c'eſt -à- dire en Eſpagne . Cléomir
emportoit avec lui des richeffes confidérables
& qui étoient le fruit de fes
victoires. Ces tréfors ne lui furent point
inutiles une partie fervit à gagner les
Prêtres d'un Temple voifin des lieux où
Cléomir fe fixa. Il n'y pouvoit être en
fureté que fous leurs aufpices. Les Ibéres
étoient des barbares fans moeurs & fans
loix. La volonté de leurs Prêtres étcit
le feul frein qui pût contenir leur férocité
; & ces Prêtres , loin de la ré48
MERCURE DE FRANCE .
primer toujours , fçavoient quelquefois
en faire ufage.
Cléomir avoit choisi pour fa réfidence
un vallon ifolé d'un abord difficile
, mais par lui-même très-agréable .
C'étoit un des plus rians Payfages que
la Nature puiffe étaler. Là Cléomir ne
regrettoit rien , fur-tout lorfqu'il envifageoit
Dalia , qui , de fon côté , remercioit
Ifis d'avoir mal protégé fon Temple.
Dalia avoit informé Cléomir de
tout ce qui regardoit fa naiffance , & fa
métamorphofe en Prêtreffe. Il l'affura
qu'on pouvoit revenir du jugement qui
la privoit du Trône ; c'est-à-dire faire
parler quelque autre Dieu , & fur- tout
appuyer l'Oracle par d'heureux faits d'armes.
En attendant , il ne s'occupoit que
de fon Amour , & cet Amour devenoit
chaque jour plus preffant. Oui
Prince , lui dit enfin Dalia , j'en crois
vos fermens , mais c'eſt aux Autels que
je veux les recevoir & dépofer les miens.
C'étoit ce que Cléomir defiroit le plus
lui- même. Il n'y eut point dans cette
cérémonie ce fafte , cet appareil qui ,
pour l'ordinaire, accompagne les mariages
des Princes; mais , en revanche ,
il s'y trouva un témoin qui en eft prèſque
toujours exclu …………. Î'Amour.
II
OCTOBRE . 1763 . 49
Il ne quitta pas même les deux époux
quand leurs voeux furent comblés : leur
tendreffe réciproque fembloit s'accroître
de ce qui pour l'ordinaire l'anéantit.
Il n'eût pas été en leur pouvoir de s'aimer
moins ils ne pouvoient s'aimer
davantage. Toute leur âme fembloit
être de l'Amour. Cléomir , il eſt vrai ,
ne put renoncer entierement à la vie
active à laquelle il étoit accoutumé.
Dalia l'occupoit toujours & l'occupoit
feule mais fon caractère belliqueux ne
fe plioit point à une manière d'aimer
purement paftorale. Ses divertiſſemens
tenoient de l'éducation mâle qu'il avoit
reçue. N'ayant plus d'Armée à conduire
ni d'Ennemis à combattre , il
fuivoit les cerfs dans les forêts ; il af
frontoit & terraffoit les bêtes féroces.
Un an s'étoit écoulé depuis qu'il habitoit
ce coin de l'Iberie. Il ignoroit ce
qui fe paffoit dans tout le reíte de la
terre . Nulle correfpondance n'étoit alors
établié entre les Nations qui environnoient
fa retraite . Mais , par-la même ,
cette retraite étoit plus fure pour lui ,
étoit plus conftament ignorée. Ni Tutor,
ni Ambigat n'avoient encore pû la
découvrir . Cependant il arriva ce qui
étoit prèfque inévitable : Cléomir , fans
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
rien perdre de fon amour , fentit renaître
les idées de fa première grandeur, La
vie qu'il menoit lui parut peu digne de
lui , & même de Dalia. Elle est née
pour le Trône , difoit - il , & c'est à
moi de l'y placer , à moi de regner
avec elle , ſi Ambigat a ceffé de vivre :
une plus longue retraite feroit un oprobre.
Il envoya quelques émiffaires obferver
ce qui fe paffoit dans les Gaules,
Il envoya même jufqu'en Italie . Les
premiers lui rapporterent qu'Ambigat
régnoit encore. Les feconds que Brennus
à la tête d'une Armée Gauloife
marchoit pour fubjuguer la Tofcane &
les Pays voifins . Cléomir à cette nouvelle
ne put maîtrifer fon ardeur. Il
étoit frère d'armes de Brennus. Il réfolut
d'aller prendre part aux travaux &
à la gloire qui l'attendoient. Je fuis
difoit - il , profcrit de mon Pays , & je
vis inconnu dans celui que j'habite : j'y
vis fans éclat , fans défenſe : l'amour m'y
tient lieu de tour ; mais peut-être cet
amour est une foibleffe Il fe défia de
fon coeur , & fon efprit fut perfuadé.
En vain Dalia oppofa-t- elle à cette réfolution
fes prières & fes larmes. Cléomir
la quitta , en pleurant lui-même , &
OCTOBRE . 1763 . 51
F
réfolu de fe venger fur les Italiens de la
violence qu'il fe faifoit.
Brennus le reçut avec la diftin&tion
qu'il méritoit à tous égards , mit une
partie de fon armée fous fes ordres ,
& promit de partager avec lui les Conquêtes
qu'ils alloient tenter enſemble.
Elles furent auffi brillantes que rapides
. Les Romains voulurent en arrêter
le cours ; mais l'orage , qu'ils prétendoient
conjurer, vint fondre ſur eux. Ils
n'y réfifterent pas. Rome fut prife &
réduite en cendres le Capitole alloit
fubir la même deftinée, le nom Romain
s'éteindre pour jamais , le monde être
préfervé d'un honteux efclavage. Les
cris de quelques oies en ordonnerent
autrement.
Dans ces circonftances un des Gaulois
que Cléomir a laiffé en Ibérie furvient
, & lui apprend que la Princeffe a
été enlevée par un nombreux parti de
Celtes. Ciell s'écria alors Cléomir, Ciel !
c'est moi qui ai préparé cet horrible
accident ; c'est moi qui caufe la perte
de Dalia. J'aurois dû me borner à défendre
un bien fi précieux , & non venir
attaquer des Nations que j'ignorois
& qui m'ignorent. Il ne douta point
que cet enlévement n'eût été fait par
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
ordre d'Ambigat: il fe repréfentoit Dalia
plus captive que jamais , privée de toute
confolation , de toute efpérance . Eh
que feroit- ce , pourfuivoit- il , fi Ambigat
n'exiftoit plus ? Si une four injuftement
couronnée alloit juger la perte
de fa foeur nécéffaire à fa propre confervation
? Si un Druide .....Ah ! une
foule d'idées cruel les viennent accabler
& défoler mon âme ! je n'y puis réfifter.
Partons : allons fauver Dalia , ou
nous perdre avec elle.
Brennus , à qui il fit part de cette réfolution
, ne réuffit point à l'en détourner.
Il le preffa d'accepter au moins
quelques troupes. Mais Cléomir fentit.
avec raifon qu'il lui falloit ou une
armée complette , ou fimplement un
petit nombre d'hommes choifis. Il fixa
ce nombre à douze , auxquels même il
ne fit aucune part de ce qu'il méditoit
Il partit , laiffant Brennus occupé à prefcrire
un traité de paix aux Romains
qui ne vouloient que le tromper &
qui y réuffirent , parce qu'il étoit plus
brave guerrier que fin politique. Pour
Cléomir , fon extrême empreffement
régloit fa marche auffi fut - elle des
plus rapides. Il trouva de grands changemens
à fon arrivée. Le Druide SéOCTOBRE.
1763. .53
govefe ne vivoit plus depuis fix mois; Ambigat
étoit mort depuis peu de temps ;
& une Princeffe fa fille venoit d'être élévée
fur le Trône. Ces nouvelles augmenterent
l'agitation du Prince . Il craignit
tout pour celle qu'il venoit fecourir
, & craignit même d'être venu
trop tard.
,
Le jour fuivant la Reine fe fit voir en
Public & dans toute la pompe de la
Royauté. Un fond de langueur fembloit
encore ajouter à fes charmes. Cléomir
accourt fe confondre parmi la foule des
fpectateurs fes regards avides cherchent
la Reine de toutes parts , & ne
cherchent qu'elle. Enfin , il l'apperçoit
& refte faifi , ému , tranfporté. C'eſt
Dalia s'écrioit-il , ce font les mêmes
traits les mêmes charmes , la même
grâce : jamais reffemblance ne fut plus
entiere ; & les Dieux ne prodiguent
pas des êtres auffi parfaits. Peu s'en
fallut qu'il n'interrompît la cérémonie
par une fcène vive & tendre. Il fe rappella
enfin tout ce que la Princeffe
lui avoit dit de l'extrême réffemblance
qui éxiftoit entre- elle & fa foeur. Cette
réfléxion dérangea toutes fes idées &
rappella toute fa trifteffe. Il étoit feulement
furpris que fon coeur parût ſe
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
méprendre à cette reffemblance comme
fes yeux mêmes.
Il y rêvoit encore quand un Barde
qui avoit été autrefois de fa Cour en ,
Aquitaine , le reconnut & vint l'aborder
. Un Barde étoit alors ce qu'eſt parmi
nous un Poëte, excepté qu'ils étoient
moins nombreux & plus révérés . On
les reconnoiffoit à des marques diſtinc →
tives & honorables . C'étoient de plus
les feuls Hiftoriens de la Nation . Leur
emploi ordinaire étoit de chanter les
actions des grands Hommes . Ils alloient
fréquemment de Province en
Province , & l'on préfume bien qu'il
n'en manquoit pas à la Cour. Celui- ci
étoit venu tenter fortune à celle de la
nouvelle Reine . Il fut furpris que Cléomir
n'y parût point avec l'éclat qui convenoit
à fa dignité. Le Prince avoit befoin
d'un confident , furtout d'un confident
de l'espéce de celui-là . Il lui fit
part des motifs de fon féjour dans cette
contrée , & le détermina facilement à
feconder fes vues. Il l'inftruifit même
de l'impreffion que la Reine venoit de
faire fur fon âme , & de l'incertitude
qu'elle y laiffoit. Je connois peu cette
Princeffe , reprit le Barde ; c'eft la feconde
fois que je parois à fes yeux . Elle eſt
OCTOBRE . 1763. 55
à coup für la plus belle perfonne de fa
Cour: elle en eft en même temps la plus
trifte. Mais elle cache , dit- on , la cauſe
de fa mélancolie ; & on la refpecte affez
pour ne paroître pas avoir deviné ce
qu'elle veut taire. Cependant , pourſuivit-
il , j'efpére avec le fecours de mon
art éclaircir vos doutes , & peut-être
adoucir l'extrême trifteffe de la Reine.
Cette promeffe en attira d'autres que
le Prince fit au Barde ; & tandis que celui-
ci étoit allé préparer fa Romance ,
Cléomir fe replongea dans fes réfléxions.
Il flottoit entre une foule de penfées
contraires l'une à l'autre. Ses idées
fe confondoient. Un rayon d'eſpérance
étoit foudain couvert par un nuage
d'incertitude . Non , difoit- il enfin , non
je ne puis croire que Dalia foit fur le
Trône & me le laiffe ignorer. Je connois
fon coeur.... Mais peut-être , ajoutoit
Cléomir , peut - être Dalia doutet-
elle du mien ; peut-être mon départ
d'Ibérie fut- il un crime à fes yeux : peutêtre
ce qui n'étoit que le fruit d'une
noble ambition lui parut- il l'effet d'une
coupable inconftance. Une femme de
feize ans & qui aime , fçait rarement
mettre la gloire en balance avec l'Amour.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Deux jours après le Barde fe préfenta
chez la Reine . Elle l'apperçut & voulut
l'entendre ; c'étoit ce qu'il defiroit le
plus . Il lui promit des chants qui n'avoient
encore été entendus de perfonne
: promeffe qui rendit la Reine trèsattentive.
Le Barde ufa encore d'un autre
moyen pour prévenir les diftractions.
Il commença par le portrait de
fon héros, qu'il affecta de ne point nommer.
Mais quiconque avoit vu Cléomir
ne pouvoit s'y méprendre ; & quiconque
ne l'avoit pas vu afpiroit à le voir
dès ce moment. La Reine devint toutà-
coup rêveufe & parut s'attendrir. Le
Barde hauffant le ton chanta les ex-
, ploits du jeune Guerrier fes rapides
conquêtes , fon courage dans les combats
, fa douceur après la victoire. Il
rappella l'inftant où fubjugué par fa
prifonnière , de vainqueur qu'il étoit , il
devint efclave. Il peignit les plaifirs
dont avoit joui le jeune couple dans fa
retraite la violence que fe fit Cléomir
pour s'arracher de ce lieu de délices ;
les nouveaux lauriers qui l'attendoient
fur les bords du Tibre : mais le Chantre
fe furpaffa lui -même vers la fin de fon
récit, Il s'agiffoit d'exprimer la douleur
où Cléomir étoit plongé depuis que
:
OCTOBRE. 1763 . 57
1
Dalia lui avoit été ravie . Le Chantre ,
dis-je , eut recours à des termes fi touchans
, que toute l'affemblée en fut émue,
& que la Reine laiffa couler des larmes.
Il parut même au Barde qu'elle fe
faifoit violence pour ne donner que ces
marques d'attendriffement .
•
Elle le retint lorfqu'il étoit prêt à s'éloigner
, & le conduifant un peu à l'écart
: Avouez , lluuii ddiitt--eellllee , que vous
venez de peindre un être de raifon , un
objet qui n'a jamais exifté que dans
vos chants ? Pardonnez- moi , grande
Reine reprit le Barde ; mon héros
exiſte ; il eſt même à tous égards fort
fupérieur au portrait que j'en ai tracé.
La Reine à ces mots refta quelque tems
rêveuſe. Le Barde qui s'y connoiffoit
jugea qu'elle étoit plus perfuadée qu'elle
ne vouloit le paroître. Enfin elle lui
demanda quel pays habitoit le Prince
qu'il avoit fi bien chanté ? Le vôtre
Madame , répondit- il ; mais c'eft , je
penfe , pour peu de temps. Quoi ? reprit-
elle avec émotion , n'y a-t- il rien
dans mes Etats qu'il préfume pouvoir
l'arrêter ? Votre Prince aime la gloire :
j'ai des Armées & n'ai point de Général
; ce pofte ne me paroît pas indigne
de lui être offert. La Reine ajouta qu'il
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
y auroit pour lui le jour fuivant une
audience particulière , s'il jugeoit à propos
d'en profiter.
Le Barde crut pouvoir en répondre
d'avance. Un fuccés fi rapide l'étonnoit
, & il en faifoit modeftement tout
l'honneur à fes vers. Il eft certain , difoitil
, que fi la Reine étoit ce que préfume
Cléomir , elle lui en donneroit des
marques plus promptes & plus claires .
Elle s'eft attendrie , elle a verfé des larmes
; qu'est- ce que tout cela prouve ?
Rien finon que j'ai fçu être pathétique.
Le rapport qu'il fit au Prince ne fut
que la fuite de ce raifonnement. Cléomir
crut , cependant , y entrevoir quelque
chofe de plus mais fon incertitude
n'étoit pas levée . Il prit donc le parti
d'accepter l'audiance qu'on lui offroit.
Qui fçait , difoit -il , fi des raifons de
prudence n'obligent point Dalia d'en
ufer ainfi ? Et fut- ce même des raifons
de caprice , fût- ce même la foeur de
Dalia qui occupe le Trône , éffayons
du moins d'éclaircir l'avanture.
Il fe rendit au Palais à l'heure indiquée
& fut introduit fous les aufpices
du Barde . Mais il le fut pour lui-même
dans l'appartement de la Reine. Elle
etoit au lit fous prétexte d'incommoOCTOBRE.
1763. 59
dité & le mal parut s'accroître à l'afpect
du Prince. La Reine pouffa un cri qui fit
accourir toutes fes femmes. Elle fe remit
cependant , & leur ordonna de
s'éloigner à une certaine diftance . Le
Barde en fit autant , même fans avoir
reçu l'ordre . Seigneur , dit la Reine à
Cléomir , il doit vous paroître extraordinaire
d'avoir été prévenu ainfi par une
Souveraine à qui peut- être vous n'aviez
nulle demande a faire . Mais je veux
le bien de cet Etat , & un défenfeur
tel que vous n'eft point trop acheté
par
une démarche telle que la mienne.
Cléomir , moins frappé de ce difcours
que de la voix même qui le prononçoit
, fe trouva hors d'état d'y répondre.
Le fon de cette voix lui pénétroit
l'âme. Il croit entendre Dalia , & malgré
l'obfcurité qui regne autour d'elle,
il croit la voir mais la reffemblance
dont il eft prévenu vient de nouveau
croifer fes idées. Il étoit d'ailleurs trop
agité pour voir fi la Reine partageoit fon
trouble. Il répondit enfin ; mais ce fut
pour éluder adroitement les offres qui
venoient de lui être faites . Il ajouta ;
qu'occupé de la recherche d'un bien
qu'il a perdu par fa faute , nul objet
d'ambition ne pouvoit le diftraire de ce
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
foin. Cléomir s'apperçut que fa réponſe
avoit vivement frappé la Reine : mais
il ne put démêler quelles fortes de mouvemens
l'agitoient.
A l'inftant même furvient un Courier
chargé de dépêches affligeantes.
Une Armée de Germains avoit pénétré
dans la Gaule Celtique , & dévatoit
tout fur fon paffage. La Reine parut
effrayée. Alors Cléomir jugea qu'il étoit
de fa gloire de fecourir une Princeffe
qui l'avoit prévenu par des offres ; mais
il n'accepta aucun titre dans fon armée;
il partit comme fimple Volontaire. La
Reine , il eft vrai , le fit accompagner
par tout ce qu'il y avoit de guerriers
à fa Cour , & envoya ordre au Général
de le confulter dans toute occafion . Cet
ordre produifit l'effet qu'on en devoit
attendre le Général jugea qu'on lui
envoyoit un Collégue , & ne vit dèslors
dans ce Collégue autre chose qu'un
Ennemi.
Pour Cléomir il rêvoit , chemin faifant
, aux circonftances qui dirigeoient
fa conduite. Elle lui parut bifarre &
celle de la Reine peu conféquente . Il
ne trouvoit point naturel qu'une Souveraine
prévînt un Inconnu par des diftinctions
fi marquées. Il en venoit à
OCTOBRE. 1763 .
61
croire qu'il n'y avoit que Dalia qui
pût le traiter ainfi . D'un autre côté , difoit-
il , Dalia devroit en faire davantage
. Ce qui pour fa foeur diroit trop
ne fignifie point affez pour elle. Ainfi
d'une ou d'autre part Cléomir voyoit
de l'inconféquence . Il en voyoit jufques
dans fes propres démarches. Enfin ,
perfuadé que dans une femme , & même
dans l'homme le plus fage , des inconféquences
ne prouvent rien , il attendit
l'événement.
Celui de cette campagne fut promptement
décidé. Les deux armées étoient
en préfence. Le Général Gaulois prit
l'avis de Cléomir pour être plus en état
de faire des difpofitions toutes contraires.
Elles étoient fi favorables à l'ennemi
qu'il enfonça l'armée des Celtes fans
peine & prefque fans peril . Le Général
fut lui- même enveloppé , en combattant
très vaillamment . Cléomir vit
alors que tout étoit perdu , s'il ne prenoit
tout fur lui . Il rallie les Troupes
difperfées , encourage celles qui fe défendoient
encore , fait faire de nouvelles
attaques , & combat lui- même avec cette
valeur qui étonne & fe communique.
En peu de temps la face des affaires
changea ; les Germains enfoncés à leur
62 MERCURE DE FRANCE.
tour , font pourfuivis jufqu'à leur en
tiere défaite . On ne s'appercut bientôt
qu'ils euffent pénétré dans les Gaules,
que par le grand nombre de morts &
Captifs qu'ils y laifferent .
la
L'armée Gauloife attribua hautement
à Cléomir tout l'honneur de la victoire.
Il eft ramené en triomphe à la Cour ,
& regardé comme le libérateur de l'Etat .
Ces hommages étoient volontaires de
part des Peuples ; ils avoient prévenu
à cet égard les ordres de la Reine :
mais on lifoit fur fon vifage la joie
qu'elle en reffentoit. On eût pû même
y lire que cette fatisfaction étoit relative
à la perfonne du Vainqueur autant
& plus qu'à la Victoire dont elle recueilloit
les fruits.
C'étoit l'ufage alors dans les Gaules,
que le Souverain au milieu de toute fa
Cour,& dans tout l'appareil de la Royauté
, plaçât une Couronne d'or fur la
tête du Général victorieux. Il fut décidé
que Cléomir jouiroit de cet honneur ;
& la cérémonie fut renvoyée à deux
jours. Il eut encore durant cet intervalle
une courte entrevue avec la Reine qui ,
comme dans la première , ne fe laiffa
voir qu'à demi. De là nouvelles con-,
jectures de la part du Prince , nouvelle
OCTOBRE. 1763 .
62
incertitude nouvelle impatience . Il
étoit réfolu de tout perdre ou de s'éclaircir
fur le fort de Dalia ; car c'étoit
Dalia feule qui pouvoit l'intéreffer;
c'étoit fon âme, fa candeur , fon amour,
fa manière d'aimer qui le captivoient . Il
n'eût pas fuffi , pour le diftraire de fa
paffion , d'égaler Dalia en beauté , de
réunir même tous les traits ; elle feule
eut pu devenir la rivale d'elle-même ;
& c'eft ce que foupçonnoit quelquefois
Cléomir. Deux nouveaux incidens vinrent
détruire en lui cette idée.
Le Barde qui l'avoit fervi dans fes
premières tentatives , ne l'avoit point
accompagné dans fon expédition contre
les Germains. Il étoit reſté à la
Cour où la Reine le combloit de diftinctions
& de bienfaits. Selon lui , c'étoit
la beauté de fa Romance qu'elle
récompenfoit. Il dut cependant s'appercevoir
que le héros y entroit pour beaucoup.
La Reine l'en entretint fi fouvent
qu'il foupçonna ce qu'elle ne vouloit
point lui cacher. Elle en vint même jufqu'à
le charger d'une négociation qui
marquoit la plus intime confiance. Il
s'agiffoit d'engager Cléomir à fé fixer à
la Cour. Une lettre qu'il lui remit de la
part de la Reine venoit à l'appui de
fe
64 MERCURE DE FRANCE.
fes difcours , & laiffoit entrevoir au Prince
qu'il pouvoit afpirer à tout. Le Barde
n'épargna rien pour le déterminer.
Son mariage avec Dalia n'étoit par
lui-même qu'un léger empêchement.
Les loix du temps autorifoient le divorce
; & l'ufage n'empêchoit point qu'une
foeur ,dans un cas pareil , ne pût remplacer
fa foeur. L'obſtacle réel étoit l'attachement
de Cléomir pour Dalia.
Il répondit à la Reine avec refpe&t ,
mais d'une manière vague. Son but étoit
de gagner
du temps. L'écriture de la
lettre lui étoit abfolument inconnue ;
mais au bout de quelques heures un
Efclave lui apporta un autre billet dont
il reconnut d'abord le caractère . Sa furprife
égala fa joie d'y trouver ces mots :
Epoux toujours cher , mais peut-être
inconftant , reconnoiſſez les traits de l'infortunée
Dalia. Elle refpire encore & ne
vit que pour vous. Suivez cet efclave , &
venez vous juftifier s'il eft poffible.
Oui s'écria Cléomir , oui ma juftification
fera facile & prompte. Je ne
veux pour juge que fon coeur , pour
témoin que mes actions. Il partit fur le
champ , guidé par l'Efclave , & fans
aucune fuite. Après une heure de mar
OCTOBRE. 1763. 65
che ils arriverent à un bois des plus
folitaires. Une marche à-peu - près auffi
longue dans cette forêt les conduit à
un Château qui reffembloit beaucoup
à une prifon d'Etat ils y entrent ;
néanmoins , fans difficulté . Cléomir fut
furpris d'y reconnoître quelques - uns
des efclaves qui fervoient Dalia en
Ibérie . Mais que n'éprouva- t- il point en
appercevant Dalia elle - même ! en la
voyant fe précipiter dans fes bras ! le
ferrer dans les fiens ! en lui entendant
prononcer d'une voix prefque éteinte :
eft-il bien vrai que Dalia vous foit encore
chère ?
Cléomir ne répondit d'abord que par
des baiſers de flamme : enfuite , il lui
parla avec ce ton qui perfuade toujours
parce qu'il eft celui du fentiment & de
la vérité. Les larmes de Dalia couloient:
mais ce n'étoit point des larmes de
douleur : c'étoient des l'armes de tendrefle
& de joie ; de ces larmes délicieufes
qu'infpire la perfuafion d'un bonheur
dont on a eu lieu de douter , &
d'un bonheur tel qu'en procure un
amour mutuel . Ma chère Dalia , lui
dit Cléomir , les momens font précieux.
Il faut vous arracher à cette priſon :
peut -être quelques jours plus tard
66 MERCURE DE FRANCE.
feroit- elle pour moi d'un accès plus diffi
cile. fuyons ces lieux , fuyons la Gaule
entiere , jufqu'à ce que le moment foit
venu d'y rentrer d'une manière digné
de vous & de moi.
Quoi s'écria - t- elle enfin , quoi
Prince , vous renoncez , pour me fuivre,
à tous les avantages qu'une Reine puiffante
vous laiffe efpérer ? ... Rien ne
peut vous remplacer auprès de moi , interrompit
vivement Cléomir , pas même
une Reine qui réunit vos charmes ex→
térieurs. Un vif defir de gloire & de
vous procurer un état digne de vous
m'avoient ci-devant arraché de vos bras.
L'Empire du monde , que vous ne partageriez
point avec moi , feroit incapable
de me féduire .
Mais , Seigneur , ajouta la Princeffe ,
après un autre moment de filence ,
n'eft-ce pas demain que vous recevez ,
en préfence de tous les Chefs de l'Etat ,
le prix de la victoire dont il vous eft redevable
Cet honneur n'eft point a
dédaigner , & il eft bon que les Celtes
s'accoutument à voir en vous un défenfeur.
Cléomir étoit plus jaloux de rendre
Dalia libre que de fe faire cou-
Fonner comme vainqueur. Mais elle
perfifta fi abfolument dans cette idée ,
OCTOBRE. 1763. 69
qu'il fe vit contraint d'y foufcrire. Il la
quitta , après avoir pris quelques mefures
pour leur commun départ , fort
étonné qu'elle -même s'obftinât d'en
retarder le moment , plus étonné encore
des motifs de ce retard . M'obliger,
difoit-il , à contempler fa rivale dans
tout l'éclat du Trône , & à partager
moi-même cet éclat ! Certainement Ďalia
préfume beaucoup de ma fidélité
ou ne craint pas affez de la mettre en
péril.
9
Cette idée l'occupa jufqu'au moment
de la cérémonie . L'affemblée étoit des
plus auguftes. On y voyoit réunis tous
les grands Ordres de l'Etat. La Reine
affife fur un Trône magnifique , avoit à
fa droite le Confeil des Druides , à fa
gauche le Sénat des Dames Gauloifes . *
Les principaux chefs des Armées occupoient
les degrés du Trône & fes avenues.
Un peuple immenfe rempliffoit le
* On fçait qu'il y eut autrefois dans les Gau
les un Sénat uniquement compofé de femines.
Les plus grandes affaires fe décidoient à ce Tribunal.
Elles y étoient mieux confuites qu'elles
n'euffent pu l'être par les hommes , qui ne fçavoient
guères alors que combattre . Les Druides
parvinrent à anéantir ce Sénat qui nuifoit à
leur defpotifme.
68 MERCURE DE FRANCE.
furplus de l'efpace. Cléomir parut aux
acclamations de toute cette multitude
& conduit par les principaux Guerriers
qui avoient combattu fous lui. Sa démarche
fon air , toute fa perfonne ,
avoient tant de nobleffe , que la Couronne
qui l'attendoit parut fort au-deffous
de ce qu'il devoit prétendre. De
fon côté la Reine lui parut fi belle , qu'il
frémit de l'imprudence de Dalia. La
Reine , elle -même , fembloit occupée
d'un deffein beaucoup plus grand que
celui qui étoit indiqué. Une joie , mêlée
d'un certain trouble , régnoit fur
fon viſage & dans fes yeux. Cléomir approche
& monte quelques degrés du
Trône où la Reine en ce moment
l'attendoit de bout. Elle pofe fur la tête
du Prince , au bruit des applaudiffemens
univerfels , la Couronne d'or qu'elle tenoit
à la main. On l'eût prife pour Vénus
qui couronnoit Mars. Une profonde
génufléxion annonçoit déjà la retraite
de Cléomir ; la Reine le retint . Prince ,
lui dit- elle , votre fidelle Dalia ne veut
plus être féparée de vous. Ces mots le
jetterent dans une furpriſe inexprimable.
En même-temps la Reine ôtant fa Couronne
la dépofe entre les mains d'un
de fes Officiers & defcend fur le
OCTOBRE. 1763. 69
même degré où étoit Cléomir. Alors un
étonnement & un filence univerfels fuccédent
aux applaudiffemens. Dalia ( car
c'étoit elle -même ) élevant une voix qui
pénétroit l'âme , s'exprima ainfi .
» O yous ! noble Elite d'une Nation
» redoutée par toute la Terre , écoutez
» votre Reine , & voyez à quel prix
» elle peut déformais l'être .
( Montrant Cléomir. )
» Voici l'appui , le défenfeur , l'époux
» que m'avoient donné les Dieux avant
» que de me choifir pour gouverner
» cet Etat. Ne m'euffent- ils fait que ce
» premier don , ma reconnoiffance ne
» finiroit qu'avec mes jours. Et vous
» généreux Gaulois , fongez que c'eft
» un préfent que le Ciel vous fait par
» mes mains. Né du fang des Rois ,
" mon époux eft encore plus digne de
» commander aux hommes par fon cou-
» rage & fes vertus , que par ſa naiſ-
» fance. Il fut autant de fois victorieux
» qu'il donna de Batailles ; il prit autant
» de Villes qu'il en affiégea. Nul ne con-
» nut mieux l'art de fubjuguer une Na-
» tion , & vous fçavez s'il connoît ce-
» lui de les défendre.
70 MERCURE DE FRANCE.
Aux Druides. )
» Miniftre des Dieux ! voilà le défen-
» feur des Autels.
( Aux Dames Gauloifes )
» Sages Difpenfatrices des Loix , voilà
» le bras qui en peut maintenir l'autorité.
( Aux Chefs des Troupes .)
» Braves Guerriers , voilà le Chef di-
» gne de vous conduire. Peuples , enfin ,
» qui me reconnoiffez pour votre Reine,
» voilà le Roi que ma tendreffe vous
» propofe ; celui qu'elle a choifi pour
» moi-même. Nos deftins font infépara-
» bles : ou détrônez Dalia , ou couron-
» nez Cléomir. »
Ce difcours prononcé d'un ton noble
& touchant , par une Princeffe qui féduifoit
lors même qu'elle ne vouloit pas
toucher ; quelques larmes qui couloient
de fes beaux yeux ; la tendreffe qu'on y
lifoit pour fon époux , & autant que
tout cela même , le grand nom de Cléomir,
tout contribuoit à un heureux dénouement.
L'unanimité des fuffrages
s'annonça par des acclamations générales
& fubites. Cléomir fut élu Roi
avant que d'être bien perfuadé fi Dalia
étoit vraîment elle-même.
'
OCTOBRE. 1763 . 1
Ses doutes à cet égard étoient faciles
à détruire . Dalia l'inftruifit de ce que
fon abfence lui avoit laiffé ignorer. Am
bigat ayant furvêcu à Ségovefe , furvecut
auffi à fa prévention pour ce
Druide , & même à fa dévotion envers
Tautatès . La Déeffe Ifis devint l'objet
de fes hommages multipliés , & la
Grande-Prêtreffe l'objet de fa confiance.
Il étoit naturel que la Prêtreffe anéantît
ce qu'avoit fait le Druide fon ennemi
, & , qui pis eft , fon devancier, Il
falloit des oracles , ils ne manquerent
pas. Ainfi Dalia avoit au nom d'Ifis
été déclarée l'aînée par la raifon même
qui l'avoit d'abord fait déclarer la cadette
; c'est-à- dire parce qu'elle étoit née
la feconde . Ambigat informé du lieu
de fa retraite , l'en avoit retirée par un
enlévement l'avoit fecrettement fait
conduire à fa Cour , l'avoit deſtinée au
Trône , & en avoit exclu celle qu'il
avoit d'abord préférée . Elle avoit achevé
de rendre la révolution complette
en remplaçant Dalia parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Peut-être même y defiroitelle
l'arrivée d'un nouveau Cléomir pour
la perfection du parallèle . Au refte , ce
n'eft point à Dalia qu'il faut imputer
cette réfléxion critique. Il ne faut pas la
>
72 MERCURE DE FRANCE :
juger elle -même trop févérement fur fa
manie d'éprouver la fidélité d'un époux.
Ces fortes d'épreuves pouvoient fe rifquer
il y a trois mille ans . On imagine
que de nos jours elles pourroient n'avoir
pas le même fuccès .
NOUVELLE GAULOISE.
IL fut un temps où les Gaules étoient
habitées par différens Peuples , & ces
Peuples gouvernés par différens Souverains.
La Loi Salique n'exifloit pas
encore ; mais la fierté Gauloife y fuppléoit.
Rarement lui voyoit- on décerner
la couronne à une Femme. Il falloit
pour opérer ce phénomène une Puiffance
fupérieure à celle de la Royauté
même ; une Puiffance à laquelle ni les
Rois , ni les Peuples ne fçavoient point
réfifter ; en un mot , la volonté des
Druides.
Un Druide étoit un Prêtre mais
dans ces temps fi éloignés du nôtre ,
cette qualité n'éteignoit point toute autre
ambition dans ceux qui la poffédoient.
Ils approchoient du trône , difpofoient
des grâces , des emplois , des
dignités , & quelquefois même de la
Couronne , fi le Prince qui la portoit
avoit le malheur de leur déplaire .
Ambigat , Roi de la Gaule Celtique ,
B vj
36 MERCURE DE FRANCE .
cut l'avantage , infiniment rare , de fa
tisfaire & les Druides , & fon Peuple ,
& jufqu'à fes voifins. On regrettoit
qu'un fi digne Monarque n'eût aucun
héritier mâle. Il n'avoit pour tous enfans
que deux filles nées le même jour,
belles au-delà de toute expreffion , & qui
fembloient avoir été formées fur le même
modéle . Jamais reffemblance ne fut
plus parfaite. Elle s'étendoit jufqu'au
fon de la voix l'oreille & les yeux y
étoient trompés . Le Chef des Druides
qui fous le regne d'Ambigat étoit plus
que premièr Miniftre , efpéroit être plus
que Roi fous le regne de la Princeffe
qui devoit lui fuccéder . Il craignoit feulement
que l'égalité d'âge & l'extrême
reffemblance de deux fours n'occafionnât
quelque trouble dans l'Etat . Il prit
un parti qu'il jugea légitime , parce qu'il
lui parut nécéffaire. Ce fut d'éloigner
pour jamais de la Cour celle des deux
Princeffes qui ne devoit pas occuper
le Trône. Il prévoyoit bien qu'un tel
facrifice répugneroit à Ambigat , qui
n'étoit pas moins bon Père que bon
Roi. Mais Ségovefe ( c'eft le nom du
Grand-Prêtre ) ufa du privilége qu'il
faire parler fes Dieux. Il fuporacle
entiérement conforme
Ponde
OCTOBRE. 1763. 37
à fes vues. Un tel expédient ne pou
voit alors manquer fon effet. Ambigat
n'ofa ni contredire cet Oracle ni
même en douter.
>
Les deux Princeffes furent donc féparées.
Le Druide affura au nom de
Tautatès que celle des deux Jumelles
qui étoit née la feconde étoit nécéffairement
la plus jeune. En conféquence
elle fut reléguée parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Le but de Ségovefe étoit de pouvoir
en un befoin oppofer l'une à l'autre
: c'est-à- dire , faire paffer la Reine du
trône à l'exil , & fa foeur de l'exil au
trône.
Deux ans s'écoulerent ainfi , & Dalia
(c'eft le nom de la Princeffe reclufe) touchoit
à fa quinziéme année. Ambigat regnoit
encore. Il foutenoit même la guerre
avec vigueur contre le Roi d'Aquitaine
fon voifin. Il finit par perdre une Bataille
. Cléomir Prince du fang d'Aquitaine
commandoit l'armée ennemie . Il
fçut profiter de fa victoire , pénétra dans
les Provinces Celtiques , s'empara de
quelques places fortes , & qui plus eft ,
du Temple d'Ifis , le même où la Princeffe
Dalia fe trouvoit enfermée. Le
culte d'Ifis étoit abfolument ignoré des
Aquitains. Ils fe promettoient bien de
38 MERCURE DE FRANCE.
n'épargner ni fon Temple, ni fes tréfors ,
ni fur-tout fes Prêtreffes. Cléomir en décida
autrement. Il avoit fur les troupes
l'afcendant que donne à un. Général
une naiffance illuftre , un courage héroïque
, & qui plus eft , une foule de
Victoires dans un âge où les hommes
ordinaires fçavent à peine obéir. Cléomir
n'avoit que vingt- quatre ans , & il
en étoit chez nos ayeux comme parmi
nous : un Prince , qui à cet âge avoit
gagné des batailles , pouvoit préfcrire
l'impoffible à fon armée. Ce que le
Prince Aquitain exigeoit de la fienne
étoit quelque chofe de plus qu'attaquer
un ennemi fupérieur en force. Il en
couta , il eſt vrai , à la Déeffe quelques
fommes d'or , fruits de l'aveugle
crédulité des Peuples , & qui par cette
raifon , devoient être bientôt remplades
fommes plus grandes.
- Cleomir qui n'exigeoit rien pour lui ,
voulut , du moins , paffer en revue toutes
ces vierges qu'il avoit confervées
intactes. Le nombre en étoit confidérable
& le coup d'oeil d'autant plus intéreffant.
Toutes portoient un voile ,
mais placé de manière qu'il gênoit peu
les regards du Prince. Une des plus jeu
aes Prêtreffes lui parut voilée avec beau
cées par
OCTOBRE. 1763. 39
coup plus de foin : ce qui n'empêchoit
pas qu'on ne pût remarquer la nobleffe
de fon port & l'élégance de fa taille.
La beauté fe cachoit , mais les grâces
s'échappoient de toutes parts. Le Prince
ne put réfifter aux mouvemens qui,
agitoient fon âme. Il s'avance , non en
vainqueur, mais en captif. Ah ! daignez ,
dit-il à la jeune Prêtreffe , daignez écarter
ce voile impofteur & facrilége ! laiffez-
moi voir ce que je dois adorer. Ces
mots parurent troubler fingulierement
celle à qui le Prince les adreffoit. Elle
gardoit cependant le filence , . & ne
dérangeoit point fon voile. Cléomir en
réitérant fes inftances ne fit qu'accroître
fon trouble & n'obtint rien de plus . Une
dès compagnes de la jeune Prêtreffe
jugea qu'il étoit dangereux de pouffer.
à bout un vainqueur de vingt - quatre
ans. Elle écarta ce voile incommode ,
& peut-être fatisfit deux perfonnes à la
fois . Il eft du moins für que Cléomir
fut ébloui , tranfporté. Ah ! que vois -je ?
s'écria -t-il ; non , vous n'êtes pas une
fimple Prêtreffe , vous êtes la Divinités
de ce Temple ; fi pourtant Ifis eut jamais
les charmes que vous avez. Daignez
vous montrer aux Aquitains , &
votre culte fera bientôt établi 'parmiį
40 MERCURE DE FRANCE .
eux. Il l'eft déja pour jamais dans mon
coeur.
Ce difcours fit frémir la Grande Prêtreffe
qui fe trouvoit à portée de l'entendre
; mais on affure que celle qui en
étoit l'objet n'en frémit pas . Un vainqueur
jeune & bienfait qui parle à genoux
, & qui parle d'amour à une jeune
perfonne , en eft pour l'ordinaire écouté.
Cléomir le fut , quoiqu'il parlât à une
Princeffe : car c'étoit à la fille d'Ambigat
qu'il rendoit cet hommage . Trompé
par fon extérieur , il prenoit la Princeffe
des Celtes pour une fimple Prêtreffe
d'Ifis.
Il formoit dès-lors le deffein de l'enlever
à la Déeffe. J'ai déja dit qu'Ifis
n'avoit nul crédit chez les Aquitains , &
d'ailleurs l'Amour empiète fouvent fur
le domaine des autres Dieux. Cléomir
fit part de fon projet à la prétendue Prêtreffe.
Il parloit du ton le plus refpectueux
, & n'effaroucha qu'autant que
la décence l'exigeoit. Le Prince connut
enfin qu'on ne lui permettroit cet attentat
que lorsqu'il feroit effectué.
Les moeurs du temps le difpenfoient
d'une retenue bien exacte ; mais les
ufages reçus n'étoient pas une régle
pour lui. Il confulta deux chofes ,
OCTOBRE. 1763. 41
fa grandeur d'âme & fon amour. L'un
lui confeilloit d'enlever la jeune Princeffe
, l'autre de la traiter comme s'il
eût connu fa dignité. Il fatisfit & fon
amour & fa grandeur d'âme . Dalia , tirée
de fa captivité , ne crut point être
retombée dans une autre. Du Temple
d'Ifis elle fut conduite dans une Ville
dont Cléomir étoit le maître , & fervie
comme fi elle eût été au milieu de la
Cour d'Ambigat.
Cléomir vifitoit fouvent cet afyle ;
mais il agiffoit toujours en Amant refpectueux.
Dalia fe taifoit encore fur
fa naiffance. Elle réfervoit cet aveu
pour arrêter le Prince dans certaines
pourfuites un peu trop vives ; car elle
préfumoit bien que tôt ou tard il en
viendroit là. Toutefois , avant que le
danger devînt extrême , la paix fut propofée
entre les deux Peuples rivaux.
Cléomir fut bien furpris de voir le Roi
des Celtes infifter fur la liberté de la
jeune Prêtreffe plus que fur la reftitution
d'une Province . Le bon Ambigat ,
difoit - il , a les mêmes prétentions que
moi fur cette jeune Beauté : il m'eft fans
doute permis de me donner la préférence
. Mais le Roi d'Aquitaine penfoit
d'une autre manière . Il donna ordre à
42 MERCURE DE FRANCE .
Cléomir de rendre au Roi des Celtés
toutes les Prêtreffes qu'il pouvoit avoir
enlevées , & de bien garder toutes les
Villes qu'il avoit conquifes. Un tel ordre
plongea Cléomir dans la plus extrême
douleur. Il fentit d'abord qu'il n'obéiroit
pas ; mais l'arrivée du Roi d'Aquitaine
rendoit l'obéiffance prèſque
indifpenfable. Ce Prince , naturellement
peu guerrier , vint durant la trêve fe
mettre à la tête de fon armée , & réïtéra
fes intentions à Cléomir. Seigneur ,
lui dit ce dernier , commandez - moi de
fubjuguer en votre nom toute la Gaule
Celtique , je vais l'entreprendre , & je
réponds du fuccès fur ma tête . Mais de
grâce , laiffez -moi ma captive ; elle
m'appartient felon toutes les loix de la
guerre, & je préfére fa poffeffion à l'Empire
des Gaules. C'eſt donc une merveille
incomparable , reprenoit le Monarque
? Vous en jugerez , ajouta im
prudemment Cléomir. Il ne fentoit pas
que ces fortes d'examens font toujours
dangereux , furtout quand on rifque
d'avoir fon Maître pour rival.
Dalia ,
quoiqu'avec répugnance ,
parut aux yeux du Roi. Il fut ébloui
de fes charmes , & plus il les enviſageoit
, plus la réfiſtance du Prince luj
OCTOBRE . 1763. 43
fembloit excufable. Il prit un autre
parti , que lui fuggéra l'extrême beauté
de la jeune prifonniere : ce fat de fe
charger lui - même du foin de la rendre
au Roi des Celtes , mais de ne la lui
rendre que fort tard , Ambigat eft vieux,
difoit-il en lui-même , cette fantaifie
lui paffera ; ou du moins , j'aurai eu le
loifir de contenter la mienne . Ainfi
raifonnoit Tutor , ( c'étoit le nom de ce
Prince, ) il avoit pour maxime de ne rien
refufer à fes defirs quand il pouvoit les
fatisfaire fans danger pour fa Perfonne.
Il étoit voluptueux & timide , foible &
cruel . Depuis long - temps pour mieux
tromper Cléomir , il affectoit de le défigner
publiquement pour fon gendre .
Il lui en réitéra la propofition. Peutêtre
le Prince la jugea-t-il peu fincére.
Peut-être ne prit - il confeil que de fon
amour. Ce qu'il y a de certain c'eſt
que Tutor ayant déclaré qu'il prétendoit
avoir la jeune Prêtreffe à fa difpotion,
alors Cléomir ne confulta plus que
fon dépit & fa douleur. Il fe détermina
à tout perdre plutôt que de renoncer
à Dalia.
Elle étoit encore libre du moins
étoit-il permis à Cléomir de lui parler
tête-à- tête. Il en profita pour l'informer
44 MERCURE DE FRANCE.
,
des vues que Tutor avoit fur elle : vues
que lui- même avoit faifies avec toute
la pénétration d'un rival. Dalia frémit
du danger qui la menaçoit. Cléomir s'apperçut
bien de fon trouble & s'en
trouva lui-même un peu raffuré. Cependant
il cherchoit la vraie caufe de
cette agitation . Etoit - ce regret de le
quitter , ou répugnance de tomber entre
les mains du Roi ? Une telle diftinc
tion n'eft point frivole aux yeux d'um
Amant. Cléomir en fentoit toute l'importance
; mais tout ce qu'il put tirer
de la jeune Gauloife ne levoit point
fes doutes. Enfin il inftruifit Dalia du
deffein qu'avoit le Roi de lui faire
époufer fa fille. A ce difcours le trouble
de la Princeffe augmenta vifiblement
& après un moment de filence , elle
demanda , en rougiffant beaucoup , fi
la Princeffe d'Aquitaine avoit autant de
beauté que de naiffance & de grandeur
?
Cléomir enchanté de la queftion , &
furtout de la manière dont elle avoit été
faite , y répondit en Amant qui fçait
profiter de fes avantages. La Princeffe
d'Aquitaine , dit - elle à Dalia , eft
eſt ,
après vous , la plus belle perfonne du
Monde. Il faut vous avoir vue , pour
OCTOBRE. 1763. 45
fe défendre de l'adorer. Cette réponſe
ne raffura point la fauffe Prêtreffe , &
ce n'étoit pas non plus ce que vouloit
Cléomir. Ce Prince étoit aimé , l'ignoroit
, & cherchoit à s'en inftruire . Dalia
craignit de le lui cacher trop longtemps.
Peut -être , di oit- elle en ellemême
, peut - être la Princeffe d'Aquitaine
m'egale - t - elle en beauté ; mais
quel avantage ne lui donne pas fur moi
l'idée de fa naiffance ! Ah , prouvons
qu'au moins l'avantage eft égal entre
nous !
Le Prince Aquitain n'ambitionnoit
& n'efpéroit qu'une forte d'aveu : c'étoit
celui d'une tendreffe réciproque.
La preuve qu'il en éxigeoit, rendoit même
tout aveu fuperflu. Il s'agiffoit de
fuir avec lui , & de fuir chez une Nation
étrangère. La propofition étoit effrayante
, mais perfuafive . Cléomir donnoit
à Dalia l'exemple des plus grands
Sacrifices : il renonçoit aux avantages
de fon rang , aux fruits de fes exploits.
à l'hymen d'une Princeffe , jeune &
belle .... Il eſt bien peu de rivales ,
que de pareilles preuves d'amour ne
fubjuguent. Dalia , qui aimoit Cléomir
avant toutes ces preuves , eut la force
de contredire fes vues. Elle lui fit envi46
MERCURE DE FRANCE.
fager ce qu'il perdoit volontairement ,
ce qu'il pourroit regretter un jour , &
regretter en vain . Elle fe retrancha fur
la décence qui dès-lors ne permettoit
plus de fuivre un amant, Cet amant
veut être votre époux , interrompit vivement
Cléomir ; j'en jure par Tautatès
, Mercure & Mars j'en jure par
vous-mêmes qui pouvez tout fur moi ,
par l'honneur que nul Gaulois ne peut
trahir . Allons chez les Ibéres goûter un
repos que nous ne pouvons efpérer ni
dans votre Patrie ni dans la mienne .
Dalia ne fe rendit pas encore : mais
au fond elle étoit perfuadée. Le danger
étoit preffant , la fuite néceffaire , le
Conducteur agréable . C'en eft fait , dit-
´elle à Cléomir , c'en eft fait , cher Prince
; devenez l'arbitre de ma deſtinée :
me voilà prête à fuivre vos pas. Fuyons
ces lieux fufpects , & apprenez , enfin ,
que c'est la Princeffe des Celtes qui va
fuir avec vous .
Ciel ! s'écria Cléomir , de quel étonnement
venez-vous me frapper ? vous la
fille d'Ambigat ! Ce titre ne peut rien
ajouter à mon amour , à mon refpect.
Mais par quel événement ? .. Que disje
! Ah , fongeons d'abord à vous ſouftraire
au danger qui vous menace . VoOCTOBRE.
1763. 47
tre qualité ne feroit pas un moyen sûr
de vous en garantir.
Dès la fin du jour fuivant , tout étoit
difpofé pour l'évafion des deux Amans.
La place de Général , dont Cléomir faifoit
encore les fonctions , lui facilitoit
les moyens de fortir du Camp à telle
heure & avec telle eſcorte qu'il vouloit.
Celle qui l'accompagnoit étoit des
moins nombreufes , mais des plus fidelles.
Dalia déguisée en homme étoit
confondue parmi la troupe , de même
que deux de fes efclaves déguifées com →
me elle. On s'éloignoit en diligence ;
mais ce ne fut pas fans avoir furmonté
bien des périls qu'on arriva au pié des
Pyrénées , & furtout qu'on pénétra en
Įbérie , c'eſt -à- dire en Eſpagne . Cléomir
emportoit avec lui des richeffes confidérables
& qui étoient le fruit de fes
victoires. Ces tréfors ne lui furent point
inutiles une partie fervit à gagner les
Prêtres d'un Temple voifin des lieux où
Cléomir fe fixa. Il n'y pouvoit être en
fureté que fous leurs aufpices. Les Ibéres
étoient des barbares fans moeurs & fans
loix. La volonté de leurs Prêtres étcit
le feul frein qui pût contenir leur férocité
; & ces Prêtres , loin de la ré48
MERCURE DE FRANCE .
primer toujours , fçavoient quelquefois
en faire ufage.
Cléomir avoit choisi pour fa réfidence
un vallon ifolé d'un abord difficile
, mais par lui-même très-agréable .
C'étoit un des plus rians Payfages que
la Nature puiffe étaler. Là Cléomir ne
regrettoit rien , fur-tout lorfqu'il envifageoit
Dalia , qui , de fon côté , remercioit
Ifis d'avoir mal protégé fon Temple.
Dalia avoit informé Cléomir de
tout ce qui regardoit fa naiffance , & fa
métamorphofe en Prêtreffe. Il l'affura
qu'on pouvoit revenir du jugement qui
la privoit du Trône ; c'est-à-dire faire
parler quelque autre Dieu , & fur- tout
appuyer l'Oracle par d'heureux faits d'armes.
En attendant , il ne s'occupoit que
de fon Amour , & cet Amour devenoit
chaque jour plus preffant. Oui
Prince , lui dit enfin Dalia , j'en crois
vos fermens , mais c'eſt aux Autels que
je veux les recevoir & dépofer les miens.
C'étoit ce que Cléomir defiroit le plus
lui- même. Il n'y eut point dans cette
cérémonie ce fafte , cet appareil qui ,
pour l'ordinaire, accompagne les mariages
des Princes; mais , en revanche ,
il s'y trouva un témoin qui en eft prèſque
toujours exclu …………. Î'Amour.
II
OCTOBRE . 1763 . 49
Il ne quitta pas même les deux époux
quand leurs voeux furent comblés : leur
tendreffe réciproque fembloit s'accroître
de ce qui pour l'ordinaire l'anéantit.
Il n'eût pas été en leur pouvoir de s'aimer
moins ils ne pouvoient s'aimer
davantage. Toute leur âme fembloit
être de l'Amour. Cléomir , il eſt vrai ,
ne put renoncer entierement à la vie
active à laquelle il étoit accoutumé.
Dalia l'occupoit toujours & l'occupoit
feule mais fon caractère belliqueux ne
fe plioit point à une manière d'aimer
purement paftorale. Ses divertiſſemens
tenoient de l'éducation mâle qu'il avoit
reçue. N'ayant plus d'Armée à conduire
ni d'Ennemis à combattre , il
fuivoit les cerfs dans les forêts ; il af
frontoit & terraffoit les bêtes féroces.
Un an s'étoit écoulé depuis qu'il habitoit
ce coin de l'Iberie. Il ignoroit ce
qui fe paffoit dans tout le reíte de la
terre . Nulle correfpondance n'étoit alors
établié entre les Nations qui environnoient
fa retraite . Mais , par-la même ,
cette retraite étoit plus fure pour lui ,
étoit plus conftament ignorée. Ni Tutor,
ni Ambigat n'avoient encore pû la
découvrir . Cependant il arriva ce qui
étoit prèfque inévitable : Cléomir , fans
I. Vol. C
50 MERCURE DE FRANCE.
rien perdre de fon amour , fentit renaître
les idées de fa première grandeur, La
vie qu'il menoit lui parut peu digne de
lui , & même de Dalia. Elle est née
pour le Trône , difoit - il , & c'est à
moi de l'y placer , à moi de regner
avec elle , ſi Ambigat a ceffé de vivre :
une plus longue retraite feroit un oprobre.
Il envoya quelques émiffaires obferver
ce qui fe paffoit dans les Gaules,
Il envoya même jufqu'en Italie . Les
premiers lui rapporterent qu'Ambigat
régnoit encore. Les feconds que Brennus
à la tête d'une Armée Gauloife
marchoit pour fubjuguer la Tofcane &
les Pays voifins . Cléomir à cette nouvelle
ne put maîtrifer fon ardeur. Il
étoit frère d'armes de Brennus. Il réfolut
d'aller prendre part aux travaux &
à la gloire qui l'attendoient. Je fuis
difoit - il , profcrit de mon Pays , & je
vis inconnu dans celui que j'habite : j'y
vis fans éclat , fans défenſe : l'amour m'y
tient lieu de tour ; mais peut-être cet
amour est une foibleffe Il fe défia de
fon coeur , & fon efprit fut perfuadé.
En vain Dalia oppofa-t- elle à cette réfolution
fes prières & fes larmes. Cléomir
la quitta , en pleurant lui-même , &
OCTOBRE . 1763 . 51
F
réfolu de fe venger fur les Italiens de la
violence qu'il fe faifoit.
Brennus le reçut avec la diftin&tion
qu'il méritoit à tous égards , mit une
partie de fon armée fous fes ordres ,
& promit de partager avec lui les Conquêtes
qu'ils alloient tenter enſemble.
Elles furent auffi brillantes que rapides
. Les Romains voulurent en arrêter
le cours ; mais l'orage , qu'ils prétendoient
conjurer, vint fondre ſur eux. Ils
n'y réfifterent pas. Rome fut prife &
réduite en cendres le Capitole alloit
fubir la même deftinée, le nom Romain
s'éteindre pour jamais , le monde être
préfervé d'un honteux efclavage. Les
cris de quelques oies en ordonnerent
autrement.
Dans ces circonftances un des Gaulois
que Cléomir a laiffé en Ibérie furvient
, & lui apprend que la Princeffe a
été enlevée par un nombreux parti de
Celtes. Ciell s'écria alors Cléomir, Ciel !
c'est moi qui ai préparé cet horrible
accident ; c'est moi qui caufe la perte
de Dalia. J'aurois dû me borner à défendre
un bien fi précieux , & non venir
attaquer des Nations que j'ignorois
& qui m'ignorent. Il ne douta point
que cet enlévement n'eût été fait par
Cij
52 MERCURE DE FRANCE .
ordre d'Ambigat: il fe repréfentoit Dalia
plus captive que jamais , privée de toute
confolation , de toute efpérance . Eh
que feroit- ce , pourfuivoit- il , fi Ambigat
n'exiftoit plus ? Si une four injuftement
couronnée alloit juger la perte
de fa foeur nécéffaire à fa propre confervation
? Si un Druide .....Ah ! une
foule d'idées cruel les viennent accabler
& défoler mon âme ! je n'y puis réfifter.
Partons : allons fauver Dalia , ou
nous perdre avec elle.
Brennus , à qui il fit part de cette réfolution
, ne réuffit point à l'en détourner.
Il le preffa d'accepter au moins
quelques troupes. Mais Cléomir fentit.
avec raifon qu'il lui falloit ou une
armée complette , ou fimplement un
petit nombre d'hommes choifis. Il fixa
ce nombre à douze , auxquels même il
ne fit aucune part de ce qu'il méditoit
Il partit , laiffant Brennus occupé à prefcrire
un traité de paix aux Romains
qui ne vouloient que le tromper &
qui y réuffirent , parce qu'il étoit plus
brave guerrier que fin politique. Pour
Cléomir , fon extrême empreffement
régloit fa marche auffi fut - elle des
plus rapides. Il trouva de grands changemens
à fon arrivée. Le Druide SéOCTOBRE.
1763. .53
govefe ne vivoit plus depuis fix mois; Ambigat
étoit mort depuis peu de temps ;
& une Princeffe fa fille venoit d'être élévée
fur le Trône. Ces nouvelles augmenterent
l'agitation du Prince . Il craignit
tout pour celle qu'il venoit fecourir
, & craignit même d'être venu
trop tard.
,
Le jour fuivant la Reine fe fit voir en
Public & dans toute la pompe de la
Royauté. Un fond de langueur fembloit
encore ajouter à fes charmes. Cléomir
accourt fe confondre parmi la foule des
fpectateurs fes regards avides cherchent
la Reine de toutes parts , & ne
cherchent qu'elle. Enfin , il l'apperçoit
& refte faifi , ému , tranfporté. C'eſt
Dalia s'écrioit-il , ce font les mêmes
traits les mêmes charmes , la même
grâce : jamais reffemblance ne fut plus
entiere ; & les Dieux ne prodiguent
pas des êtres auffi parfaits. Peu s'en
fallut qu'il n'interrompît la cérémonie
par une fcène vive & tendre. Il fe rappella
enfin tout ce que la Princeffe
lui avoit dit de l'extrême réffemblance
qui éxiftoit entre- elle & fa foeur. Cette
réfléxion dérangea toutes fes idées &
rappella toute fa trifteffe. Il étoit feulement
furpris que fon coeur parût ſe
Cij
54 MERCURE DE FRANCE.
méprendre à cette reffemblance comme
fes yeux mêmes.
Il y rêvoit encore quand un Barde
qui avoit été autrefois de fa Cour en ,
Aquitaine , le reconnut & vint l'aborder
. Un Barde étoit alors ce qu'eſt parmi
nous un Poëte, excepté qu'ils étoient
moins nombreux & plus révérés . On
les reconnoiffoit à des marques diſtinc →
tives & honorables . C'étoient de plus
les feuls Hiftoriens de la Nation . Leur
emploi ordinaire étoit de chanter les
actions des grands Hommes . Ils alloient
fréquemment de Province en
Province , & l'on préfume bien qu'il
n'en manquoit pas à la Cour. Celui- ci
étoit venu tenter fortune à celle de la
nouvelle Reine . Il fut furpris que Cléomir
n'y parût point avec l'éclat qui convenoit
à fa dignité. Le Prince avoit befoin
d'un confident , furtout d'un confident
de l'espéce de celui-là . Il lui fit
part des motifs de fon féjour dans cette
contrée , & le détermina facilement à
feconder fes vues. Il l'inftruifit même
de l'impreffion que la Reine venoit de
faire fur fon âme , & de l'incertitude
qu'elle y laiffoit. Je connois peu cette
Princeffe , reprit le Barde ; c'eft la feconde
fois que je parois à fes yeux . Elle eſt
OCTOBRE . 1763. 55
à coup für la plus belle perfonne de fa
Cour: elle en eft en même temps la plus
trifte. Mais elle cache , dit- on , la cauſe
de fa mélancolie ; & on la refpecte affez
pour ne paroître pas avoir deviné ce
qu'elle veut taire. Cependant , pourſuivit-
il , j'efpére avec le fecours de mon
art éclaircir vos doutes , & peut-être
adoucir l'extrême trifteffe de la Reine.
Cette promeffe en attira d'autres que
le Prince fit au Barde ; & tandis que celui-
ci étoit allé préparer fa Romance ,
Cléomir fe replongea dans fes réfléxions.
Il flottoit entre une foule de penfées
contraires l'une à l'autre. Ses idées
fe confondoient. Un rayon d'eſpérance
étoit foudain couvert par un nuage
d'incertitude . Non , difoit- il enfin , non
je ne puis croire que Dalia foit fur le
Trône & me le laiffe ignorer. Je connois
fon coeur.... Mais peut-être , ajoutoit
Cléomir , peut - être Dalia doutet-
elle du mien ; peut-être mon départ
d'Ibérie fut- il un crime à fes yeux : peutêtre
ce qui n'étoit que le fruit d'une
noble ambition lui parut- il l'effet d'une
coupable inconftance. Une femme de
feize ans & qui aime , fçait rarement
mettre la gloire en balance avec l'Amour.
Civ
56 MERCURE DE FRANCE.
Deux jours après le Barde fe préfenta
chez la Reine . Elle l'apperçut & voulut
l'entendre ; c'étoit ce qu'il defiroit le
plus . Il lui promit des chants qui n'avoient
encore été entendus de perfonne
: promeffe qui rendit la Reine trèsattentive.
Le Barde ufa encore d'un autre
moyen pour prévenir les diftractions.
Il commença par le portrait de
fon héros, qu'il affecta de ne point nommer.
Mais quiconque avoit vu Cléomir
ne pouvoit s'y méprendre ; & quiconque
ne l'avoit pas vu afpiroit à le voir
dès ce moment. La Reine devint toutà-
coup rêveufe & parut s'attendrir. Le
Barde hauffant le ton chanta les ex-
, ploits du jeune Guerrier fes rapides
conquêtes , fon courage dans les combats
, fa douceur après la victoire. Il
rappella l'inftant où fubjugué par fa
prifonnière , de vainqueur qu'il étoit , il
devint efclave. Il peignit les plaifirs
dont avoit joui le jeune couple dans fa
retraite la violence que fe fit Cléomir
pour s'arracher de ce lieu de délices ;
les nouveaux lauriers qui l'attendoient
fur les bords du Tibre : mais le Chantre
fe furpaffa lui -même vers la fin de fon
récit, Il s'agiffoit d'exprimer la douleur
où Cléomir étoit plongé depuis que
:
OCTOBRE. 1763 . 57
1
Dalia lui avoit été ravie . Le Chantre ,
dis-je , eut recours à des termes fi touchans
, que toute l'affemblée en fut émue,
& que la Reine laiffa couler des larmes.
Il parut même au Barde qu'elle fe
faifoit violence pour ne donner que ces
marques d'attendriffement .
•
Elle le retint lorfqu'il étoit prêt à s'éloigner
, & le conduifant un peu à l'écart
: Avouez , lluuii ddiitt--eellllee , que vous
venez de peindre un être de raifon , un
objet qui n'a jamais exifté que dans
vos chants ? Pardonnez- moi , grande
Reine reprit le Barde ; mon héros
exiſte ; il eſt même à tous égards fort
fupérieur au portrait que j'en ai tracé.
La Reine à ces mots refta quelque tems
rêveuſe. Le Barde qui s'y connoiffoit
jugea qu'elle étoit plus perfuadée qu'elle
ne vouloit le paroître. Enfin elle lui
demanda quel pays habitoit le Prince
qu'il avoit fi bien chanté ? Le vôtre
Madame , répondit- il ; mais c'eft , je
penfe , pour peu de temps. Quoi ? reprit-
elle avec émotion , n'y a-t- il rien
dans mes Etats qu'il préfume pouvoir
l'arrêter ? Votre Prince aime la gloire :
j'ai des Armées & n'ai point de Général
; ce pofte ne me paroît pas indigne
de lui être offert. La Reine ajouta qu'il
Cv
58 MERCURE DE FRANCE.
y auroit pour lui le jour fuivant une
audience particulière , s'il jugeoit à propos
d'en profiter.
Le Barde crut pouvoir en répondre
d'avance. Un fuccés fi rapide l'étonnoit
, & il en faifoit modeftement tout
l'honneur à fes vers. Il eft certain , difoitil
, que fi la Reine étoit ce que préfume
Cléomir , elle lui en donneroit des
marques plus promptes & plus claires .
Elle s'eft attendrie , elle a verfé des larmes
; qu'est- ce que tout cela prouve ?
Rien finon que j'ai fçu être pathétique.
Le rapport qu'il fit au Prince ne fut
que la fuite de ce raifonnement. Cléomir
crut , cependant , y entrevoir quelque
chofe de plus mais fon incertitude
n'étoit pas levée . Il prit donc le parti
d'accepter l'audiance qu'on lui offroit.
Qui fçait , difoit -il , fi des raifons de
prudence n'obligent point Dalia d'en
ufer ainfi ? Et fut- ce même des raifons
de caprice , fût- ce même la foeur de
Dalia qui occupe le Trône , éffayons
du moins d'éclaircir l'avanture.
Il fe rendit au Palais à l'heure indiquée
& fut introduit fous les aufpices
du Barde . Mais il le fut pour lui-même
dans l'appartement de la Reine. Elle
etoit au lit fous prétexte d'incommoOCTOBRE.
1763. 59
dité & le mal parut s'accroître à l'afpect
du Prince. La Reine pouffa un cri qui fit
accourir toutes fes femmes. Elle fe remit
cependant , & leur ordonna de
s'éloigner à une certaine diftance . Le
Barde en fit autant , même fans avoir
reçu l'ordre . Seigneur , dit la Reine à
Cléomir , il doit vous paroître extraordinaire
d'avoir été prévenu ainfi par une
Souveraine à qui peut- être vous n'aviez
nulle demande a faire . Mais je veux
le bien de cet Etat , & un défenfeur
tel que vous n'eft point trop acheté
par
une démarche telle que la mienne.
Cléomir , moins frappé de ce difcours
que de la voix même qui le prononçoit
, fe trouva hors d'état d'y répondre.
Le fon de cette voix lui pénétroit
l'âme. Il croit entendre Dalia , & malgré
l'obfcurité qui regne autour d'elle,
il croit la voir mais la reffemblance
dont il eft prévenu vient de nouveau
croifer fes idées. Il étoit d'ailleurs trop
agité pour voir fi la Reine partageoit fon
trouble. Il répondit enfin ; mais ce fut
pour éluder adroitement les offres qui
venoient de lui être faites . Il ajouta ;
qu'occupé de la recherche d'un bien
qu'il a perdu par fa faute , nul objet
d'ambition ne pouvoit le diftraire de ce
C vj
60 MERCURE DE FRANCE.
foin. Cléomir s'apperçut que fa réponſe
avoit vivement frappé la Reine : mais
il ne put démêler quelles fortes de mouvemens
l'agitoient.
A l'inftant même furvient un Courier
chargé de dépêches affligeantes.
Une Armée de Germains avoit pénétré
dans la Gaule Celtique , & dévatoit
tout fur fon paffage. La Reine parut
effrayée. Alors Cléomir jugea qu'il étoit
de fa gloire de fecourir une Princeffe
qui l'avoit prévenu par des offres ; mais
il n'accepta aucun titre dans fon armée;
il partit comme fimple Volontaire. La
Reine , il eft vrai , le fit accompagner
par tout ce qu'il y avoit de guerriers
à fa Cour , & envoya ordre au Général
de le confulter dans toute occafion . Cet
ordre produifit l'effet qu'on en devoit
attendre le Général jugea qu'on lui
envoyoit un Collégue , & ne vit dèslors
dans ce Collégue autre chose qu'un
Ennemi.
Pour Cléomir il rêvoit , chemin faifant
, aux circonftances qui dirigeoient
fa conduite. Elle lui parut bifarre &
celle de la Reine peu conféquente . Il
ne trouvoit point naturel qu'une Souveraine
prévînt un Inconnu par des diftinctions
fi marquées. Il en venoit à
OCTOBRE. 1763 .
61
croire qu'il n'y avoit que Dalia qui
pût le traiter ainfi . D'un autre côté , difoit-
il , Dalia devroit en faire davantage
. Ce qui pour fa foeur diroit trop
ne fignifie point affez pour elle. Ainfi
d'une ou d'autre part Cléomir voyoit
de l'inconféquence . Il en voyoit jufques
dans fes propres démarches. Enfin ,
perfuadé que dans une femme , & même
dans l'homme le plus fage , des inconféquences
ne prouvent rien , il attendit
l'événement.
Celui de cette campagne fut promptement
décidé. Les deux armées étoient
en préfence. Le Général Gaulois prit
l'avis de Cléomir pour être plus en état
de faire des difpofitions toutes contraires.
Elles étoient fi favorables à l'ennemi
qu'il enfonça l'armée des Celtes fans
peine & prefque fans peril . Le Général
fut lui- même enveloppé , en combattant
très vaillamment . Cléomir vit
alors que tout étoit perdu , s'il ne prenoit
tout fur lui . Il rallie les Troupes
difperfées , encourage celles qui fe défendoient
encore , fait faire de nouvelles
attaques , & combat lui- même avec cette
valeur qui étonne & fe communique.
En peu de temps la face des affaires
changea ; les Germains enfoncés à leur
62 MERCURE DE FRANCE.
tour , font pourfuivis jufqu'à leur en
tiere défaite . On ne s'appercut bientôt
qu'ils euffent pénétré dans les Gaules,
que par le grand nombre de morts &
Captifs qu'ils y laifferent .
la
L'armée Gauloife attribua hautement
à Cléomir tout l'honneur de la victoire.
Il eft ramené en triomphe à la Cour ,
& regardé comme le libérateur de l'Etat .
Ces hommages étoient volontaires de
part des Peuples ; ils avoient prévenu
à cet égard les ordres de la Reine :
mais on lifoit fur fon vifage la joie
qu'elle en reffentoit. On eût pû même
y lire que cette fatisfaction étoit relative
à la perfonne du Vainqueur autant
& plus qu'à la Victoire dont elle recueilloit
les fruits.
C'étoit l'ufage alors dans les Gaules,
que le Souverain au milieu de toute fa
Cour,& dans tout l'appareil de la Royauté
, plaçât une Couronne d'or fur la
tête du Général victorieux. Il fut décidé
que Cléomir jouiroit de cet honneur ;
& la cérémonie fut renvoyée à deux
jours. Il eut encore durant cet intervalle
une courte entrevue avec la Reine qui ,
comme dans la première , ne fe laiffa
voir qu'à demi. De là nouvelles con-,
jectures de la part du Prince , nouvelle
OCTOBRE. 1763 .
62
incertitude nouvelle impatience . Il
étoit réfolu de tout perdre ou de s'éclaircir
fur le fort de Dalia ; car c'étoit
Dalia feule qui pouvoit l'intéreffer;
c'étoit fon âme, fa candeur , fon amour,
fa manière d'aimer qui le captivoient . Il
n'eût pas fuffi , pour le diftraire de fa
paffion , d'égaler Dalia en beauté , de
réunir même tous les traits ; elle feule
eut pu devenir la rivale d'elle-même ;
& c'eft ce que foupçonnoit quelquefois
Cléomir. Deux nouveaux incidens vinrent
détruire en lui cette idée.
Le Barde qui l'avoit fervi dans fes
premières tentatives , ne l'avoit point
accompagné dans fon expédition contre
les Germains. Il étoit reſté à la
Cour où la Reine le combloit de diftinctions
& de bienfaits. Selon lui , c'étoit
la beauté de fa Romance qu'elle
récompenfoit. Il dut cependant s'appercevoir
que le héros y entroit pour beaucoup.
La Reine l'en entretint fi fouvent
qu'il foupçonna ce qu'elle ne vouloit
point lui cacher. Elle en vint même jufqu'à
le charger d'une négociation qui
marquoit la plus intime confiance. Il
s'agiffoit d'engager Cléomir à fé fixer à
la Cour. Une lettre qu'il lui remit de la
part de la Reine venoit à l'appui de
fe
64 MERCURE DE FRANCE.
fes difcours , & laiffoit entrevoir au Prince
qu'il pouvoit afpirer à tout. Le Barde
n'épargna rien pour le déterminer.
Son mariage avec Dalia n'étoit par
lui-même qu'un léger empêchement.
Les loix du temps autorifoient le divorce
; & l'ufage n'empêchoit point qu'une
foeur ,dans un cas pareil , ne pût remplacer
fa foeur. L'obſtacle réel étoit l'attachement
de Cléomir pour Dalia.
Il répondit à la Reine avec refpe&t ,
mais d'une manière vague. Son but étoit
de gagner
du temps. L'écriture de la
lettre lui étoit abfolument inconnue ;
mais au bout de quelques heures un
Efclave lui apporta un autre billet dont
il reconnut d'abord le caractère . Sa furprife
égala fa joie d'y trouver ces mots :
Epoux toujours cher , mais peut-être
inconftant , reconnoiſſez les traits de l'infortunée
Dalia. Elle refpire encore & ne
vit que pour vous. Suivez cet efclave , &
venez vous juftifier s'il eft poffible.
Oui s'écria Cléomir , oui ma juftification
fera facile & prompte. Je ne
veux pour juge que fon coeur , pour
témoin que mes actions. Il partit fur le
champ , guidé par l'Efclave , & fans
aucune fuite. Après une heure de mar
OCTOBRE. 1763. 65
che ils arriverent à un bois des plus
folitaires. Une marche à-peu - près auffi
longue dans cette forêt les conduit à
un Château qui reffembloit beaucoup
à une prifon d'Etat ils y entrent ;
néanmoins , fans difficulté . Cléomir fut
furpris d'y reconnoître quelques - uns
des efclaves qui fervoient Dalia en
Ibérie . Mais que n'éprouva- t- il point en
appercevant Dalia elle - même ! en la
voyant fe précipiter dans fes bras ! le
ferrer dans les fiens ! en lui entendant
prononcer d'une voix prefque éteinte :
eft-il bien vrai que Dalia vous foit encore
chère ?
Cléomir ne répondit d'abord que par
des baiſers de flamme : enfuite , il lui
parla avec ce ton qui perfuade toujours
parce qu'il eft celui du fentiment & de
la vérité. Les larmes de Dalia couloient:
mais ce n'étoit point des larmes de
douleur : c'étoient des l'armes de tendrefle
& de joie ; de ces larmes délicieufes
qu'infpire la perfuafion d'un bonheur
dont on a eu lieu de douter , &
d'un bonheur tel qu'en procure un
amour mutuel . Ma chère Dalia , lui
dit Cléomir , les momens font précieux.
Il faut vous arracher à cette priſon :
peut -être quelques jours plus tard
66 MERCURE DE FRANCE.
feroit- elle pour moi d'un accès plus diffi
cile. fuyons ces lieux , fuyons la Gaule
entiere , jufqu'à ce que le moment foit
venu d'y rentrer d'une manière digné
de vous & de moi.
Quoi s'écria - t- elle enfin , quoi
Prince , vous renoncez , pour me fuivre,
à tous les avantages qu'une Reine puiffante
vous laiffe efpérer ? ... Rien ne
peut vous remplacer auprès de moi , interrompit
vivement Cléomir , pas même
une Reine qui réunit vos charmes ex→
térieurs. Un vif defir de gloire & de
vous procurer un état digne de vous
m'avoient ci-devant arraché de vos bras.
L'Empire du monde , que vous ne partageriez
point avec moi , feroit incapable
de me féduire .
Mais , Seigneur , ajouta la Princeffe ,
après un autre moment de filence ,
n'eft-ce pas demain que vous recevez ,
en préfence de tous les Chefs de l'Etat ,
le prix de la victoire dont il vous eft redevable
Cet honneur n'eft point a
dédaigner , & il eft bon que les Celtes
s'accoutument à voir en vous un défenfeur.
Cléomir étoit plus jaloux de rendre
Dalia libre que de fe faire cou-
Fonner comme vainqueur. Mais elle
perfifta fi abfolument dans cette idée ,
OCTOBRE. 1763. 69
qu'il fe vit contraint d'y foufcrire. Il la
quitta , après avoir pris quelques mefures
pour leur commun départ , fort
étonné qu'elle -même s'obftinât d'en
retarder le moment , plus étonné encore
des motifs de ce retard . M'obliger,
difoit-il , à contempler fa rivale dans
tout l'éclat du Trône , & à partager
moi-même cet éclat ! Certainement Ďalia
préfume beaucoup de ma fidélité
ou ne craint pas affez de la mettre en
péril.
9
Cette idée l'occupa jufqu'au moment
de la cérémonie . L'affemblée étoit des
plus auguftes. On y voyoit réunis tous
les grands Ordres de l'Etat. La Reine
affife fur un Trône magnifique , avoit à
fa droite le Confeil des Druides , à fa
gauche le Sénat des Dames Gauloifes . *
Les principaux chefs des Armées occupoient
les degrés du Trône & fes avenues.
Un peuple immenfe rempliffoit le
* On fçait qu'il y eut autrefois dans les Gau
les un Sénat uniquement compofé de femines.
Les plus grandes affaires fe décidoient à ce Tribunal.
Elles y étoient mieux confuites qu'elles
n'euffent pu l'être par les hommes , qui ne fçavoient
guères alors que combattre . Les Druides
parvinrent à anéantir ce Sénat qui nuifoit à
leur defpotifme.
68 MERCURE DE FRANCE.
furplus de l'efpace. Cléomir parut aux
acclamations de toute cette multitude
& conduit par les principaux Guerriers
qui avoient combattu fous lui. Sa démarche
fon air , toute fa perfonne ,
avoient tant de nobleffe , que la Couronne
qui l'attendoit parut fort au-deffous
de ce qu'il devoit prétendre. De
fon côté la Reine lui parut fi belle , qu'il
frémit de l'imprudence de Dalia. La
Reine , elle -même , fembloit occupée
d'un deffein beaucoup plus grand que
celui qui étoit indiqué. Une joie , mêlée
d'un certain trouble , régnoit fur
fon viſage & dans fes yeux. Cléomir approche
& monte quelques degrés du
Trône où la Reine en ce moment
l'attendoit de bout. Elle pofe fur la tête
du Prince , au bruit des applaudiffemens
univerfels , la Couronne d'or qu'elle tenoit
à la main. On l'eût prife pour Vénus
qui couronnoit Mars. Une profonde
génufléxion annonçoit déjà la retraite
de Cléomir ; la Reine le retint . Prince ,
lui dit- elle , votre fidelle Dalia ne veut
plus être féparée de vous. Ces mots le
jetterent dans une furpriſe inexprimable.
En même-temps la Reine ôtant fa Couronne
la dépofe entre les mains d'un
de fes Officiers & defcend fur le
OCTOBRE. 1763. 69
même degré où étoit Cléomir. Alors un
étonnement & un filence univerfels fuccédent
aux applaudiffemens. Dalia ( car
c'étoit elle -même ) élevant une voix qui
pénétroit l'âme , s'exprima ainfi .
» O yous ! noble Elite d'une Nation
» redoutée par toute la Terre , écoutez
» votre Reine , & voyez à quel prix
» elle peut déformais l'être .
( Montrant Cléomir. )
» Voici l'appui , le défenfeur , l'époux
» que m'avoient donné les Dieux avant
» que de me choifir pour gouverner
» cet Etat. Ne m'euffent- ils fait que ce
» premier don , ma reconnoiffance ne
» finiroit qu'avec mes jours. Et vous
» généreux Gaulois , fongez que c'eft
» un préfent que le Ciel vous fait par
» mes mains. Né du fang des Rois ,
" mon époux eft encore plus digne de
» commander aux hommes par fon cou-
» rage & fes vertus , que par ſa naiſ-
» fance. Il fut autant de fois victorieux
» qu'il donna de Batailles ; il prit autant
» de Villes qu'il en affiégea. Nul ne con-
» nut mieux l'art de fubjuguer une Na-
» tion , & vous fçavez s'il connoît ce-
» lui de les défendre.
70 MERCURE DE FRANCE.
Aux Druides. )
» Miniftre des Dieux ! voilà le défen-
» feur des Autels.
( Aux Dames Gauloifes )
» Sages Difpenfatrices des Loix , voilà
» le bras qui en peut maintenir l'autorité.
( Aux Chefs des Troupes .)
» Braves Guerriers , voilà le Chef di-
» gne de vous conduire. Peuples , enfin ,
» qui me reconnoiffez pour votre Reine,
» voilà le Roi que ma tendreffe vous
» propofe ; celui qu'elle a choifi pour
» moi-même. Nos deftins font infépara-
» bles : ou détrônez Dalia , ou couron-
» nez Cléomir. »
Ce difcours prononcé d'un ton noble
& touchant , par une Princeffe qui féduifoit
lors même qu'elle ne vouloit pas
toucher ; quelques larmes qui couloient
de fes beaux yeux ; la tendreffe qu'on y
lifoit pour fon époux , & autant que
tout cela même , le grand nom de Cléomir,
tout contribuoit à un heureux dénouement.
L'unanimité des fuffrages
s'annonça par des acclamations générales
& fubites. Cléomir fut élu Roi
avant que d'être bien perfuadé fi Dalia
étoit vraîment elle-même.
'
OCTOBRE. 1763 . 1
Ses doutes à cet égard étoient faciles
à détruire . Dalia l'inftruifit de ce que
fon abfence lui avoit laiffé ignorer. Am
bigat ayant furvêcu à Ségovefe , furvecut
auffi à fa prévention pour ce
Druide , & même à fa dévotion envers
Tautatès . La Déeffe Ifis devint l'objet
de fes hommages multipliés , & la
Grande-Prêtreffe l'objet de fa confiance.
Il étoit naturel que la Prêtreffe anéantît
ce qu'avoit fait le Druide fon ennemi
, & , qui pis eft , fon devancier, Il
falloit des oracles , ils ne manquerent
pas. Ainfi Dalia avoit au nom d'Ifis
été déclarée l'aînée par la raifon même
qui l'avoit d'abord fait déclarer la cadette
; c'est-à- dire parce qu'elle étoit née
la feconde . Ambigat informé du lieu
de fa retraite , l'en avoit retirée par un
enlévement l'avoit fecrettement fait
conduire à fa Cour , l'avoit deſtinée au
Trône , & en avoit exclu celle qu'il
avoit d'abord préférée . Elle avoit achevé
de rendre la révolution complette
en remplaçant Dalia parmi les Prêtreffes
d'Ifis. Peut-être même y defiroitelle
l'arrivée d'un nouveau Cléomir pour
la perfection du parallèle . Au refte , ce
n'eft point à Dalia qu'il faut imputer
cette réfléxion critique. Il ne faut pas la
>
72 MERCURE DE FRANCE :
juger elle -même trop févérement fur fa
manie d'éprouver la fidélité d'un époux.
Ces fortes d'épreuves pouvoient fe rifquer
il y a trois mille ans . On imagine
que de nos jours elles pourroient n'avoir
pas le même fuccès .
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