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p. 7-69
EXAMEN DES TRANSPOSITIONS PERMISES, Ou défenduës dans le stile Poëtique.
Début :
Quand je ne me serois pas engagé dans ma Dissertation précédente, [...]
Mots clefs :
Transpositions, Génitif, Ablatif, Datif, Pluriel, Singulier, Vers, Verbe, Phrases, Langue, Construction, Poésie, Règles, Style, Lecteur, Qualité, Observations
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texteReconnaissance textuelle : EXAMEN DES TRANSPOSITIONS PERMISES, Ou défenduës dans le stile Poëtique.
EXAMEN
DES
TRANSPOSITIONS PERMISES ;
Ou défendues dans le ftile Poëtique.
Q
UAND je ne me ferois
pas engagé dans ma Differtation
précédente , à traitter
en détail, ce qui regar-
Tranfpofitions ; & à faire la
diftinction de celles qui font permiſes ,
& de celles qui ne le font pas ; c'eft
un point fi effentiel à mon fujet , que
de les
A iiij
LE MERCURE
je ne pourrois me difpenfer d'en parler.
termes
En effet , comme entre les Tranſpofitions
qui caractérisent le tour Poëtique
, par la fufpenfion qu'elles introduifent
dans la Phrafe , il y en a que.
la Langue admet , & d'autres qu'elle
rejette ; tout ce que j'ai dit jufqu'ici
, & de la fufpenfion & des tranfpofitions
, fe réduiroit aux
⚫d'une pure fpéculation ; fi je ne donnois
des régles fures , pour difcerner
celles qui font de mife , de celles qui ne
le font pas. Je fçai bien que l'uſage
qui eft le Grand Maître de la Langue,
femble les déterminer ; mais , outre
qu'il y a des Franfpofitions qui font
propres à la Poëfie & que la Profe ne
fouffre pas ; que l'ufage même qu'en
fait la Pocfie , n'eft pas bien certain ,.
bien déterminé & hors de toute conteſtation
, au moins à l'égard de quelques-
unes de ces Tranfpofitions ; ily
a lieu de douter , fi ce principe de l'ufage
,auquel on rapporte tout dans les bizarreries
prétendues de la Langue , ne
fuppofe pas lui -même un principe ultérieur
, & s'il n'eft pas fondé fur quelque
raifon.
DE DECEMBRE. 9
Pour moi , fi j'ofe dire ce que j'en
penfe , je fuis perfuadé que les irrégularitez
même les plus bizarres , en fait
de Langage , ont un principe caché que
peu de gens pénétrent ; mais , dont
tout le monde fuit l'impreffion fans le
connoître. C'eft une forte d'instinct
qui infpire toute une Nation ; & qui ,
quoi qu'à l'aveugle , conduit auffi
fûrement l'ignorant, que la raifon & la
régle dirigent l'Homme de Lettres &
le Grammairien. Pourquoi, entre deux
façons de parler , qui d'elles- mêmes
n'ont rien de vicieux , l'une eft - elle
admife & l'autre réprouvée ? On repond
que cela vient de l'ufage , qui
admet l'une & qui défavoue l'autre ,
& l'on feroit fcrupule de creufer plus
avant. Mais,comme de la maniere que
les Hommes font faits , toute une Nation
ne fe détermine pas à préférer une
expreffion à une autre , fans qu'il y ait
quelque raifon fourde de préférence ;
j'ofe dite , que fi on vouloit un peu
creufer en cette matière , on trouveroit
infailliblement ou dans le génie
de la Langue , ou dans le goût de la
Nation, le principe caché qui , fans
nous nous en appercevions › dé--
que
ΤΟ LE MERCURE
cide dans nous , de ce que nous devons
admettre en fait de Langage , & de ce
que nous devons réprouver.
Or , c'eft à ce principe que j'ai tâché
de remonter , non pas, pour régler
quelles font les Tranfpofitions dont
on peut ufer, & quelles font celles dont
on doit s'abstenir ; puifque , cela n'appartient
qu'à l'ufage : Mais , pour juftifier
l'ufage même dans celles qu'il a
permifes , comme dans celles qu'il a
condamnées. J'aurois pû m'en tenir à
faire un détail exact des differentes
inverfions qui font d'alloy dans la Poëfie
, & à les appuyer par des exemples
tirez de nos meilleurs Poëtes :
C'eftoit même , à peu prés , à quoi je
m'eftois borné d'abord . Le hazard,fans
que j'en euffe deffein , me mena plus
loin ; car , en lifant à quelques - uns
des mes amis , ce que j'avois jetté fur
le papier, touchant les Tranfpofitions,
& en ayant rapporté une qui , de mon
aveur,êtoit bonne ; mais , que j'avoüois
qui m'embarraffoit ; parce que je ne
trouvois pas qu'elle quadrât avec les
autres de même efpece , & que je ne
voyois pas d'ailleurs , ce qui pouvoit
la tirer hors de la régle; un d'eux,homDE
DECEMBRE. 1 11
me de beaucoup d'efprit * & qui fans
être Poëte , eft fort au fait fur la
Poëfie , me donna fur le champ le
dénouement que je cherchois >
en
me faifant remarquer , que ce qui
autorifoit cette Tranfpofition ; c'eftoit
qu'elle fe pouvoit faire fans ambiguité
& fans équivoque. Sa raifon qui me
parut décifive pour la difficulté dont
il s'agiffoit , me donna lieu d'enviſager
toutes les autres Tranfpofitions par
le même endroit . Je les examinai , &
les êtudiai de nouveau ; & à force de
les remanier & de les confronter enfemble
, je trouvai dans ce qu'on
m'avoit dit pour une , la clef de toutes
les autres , & le principe général &
déterminant , qui a fait admettre celles
qui font en ufage , & qui a fait exclure
celles qui n'y font pas.
C'est ce que je vais tâcher de développer
; & pour y parvenir , il faut
fuppofer d'abord , que les Tranfpofitions
ne peuvent rouler que fur deuxfortes
de termes qui font , pour ainfi
parler , le corps de la Phrafe ; c'est -àdire
ou furles noms , ou fur les verbes..
* M. l'Abbé de Pons.
1.2 LE MERCURE
Sur les noms , foit par rapport
d'autres noms dont ils dépendent ,
foit par rapport aux verbes , qu'ils
gouvernent ou dont ils font gouvernez
. Sur les verbes , par rapport à d'autres
verbes avec lefquels ils fe trouvent
liez par la conftruction.
A l'égard des Verbes , il n'y a point
de diftinction à faire entre les tems
differents ; préfent , paffé & fûtur ,
fur lefquels ils roulent. Car , comme
cela ne change rien à leur fignification
effentielle , dés qu'ils fouffrent
la tranfpofition dans un de
ces tems , ils la peuvent fouffrir dans
tous les autres . Il n'en est pas de même
des noms , par raport aux cas diffé
rens dont ils font compofez , & dont
les uns admettent la tranfpofition fans
reftriction ; & les autres ne s'y prêtent
qu'avec précaution , & qu'en certaines
fituations : Le Datif par exemple , le
tranfpofe tant qu'on veut , & prefque
fans aucune exception. Le Génitif &
l'Ablatif fe tranfpofent auffi le plus
fouvent , hors en quelques rencontres
particulieres. Le Nominatif aucontraire
, & l'Accufatif n'admettent la
ranfpofition qu'à certaines conditions,
DE DECEMBRE.
13
& ce dernier encore plus rarement que
l'autre. C'est ce que le Lecteur reconnoîtra
par lui-même ; lorfque j'entrerai
dans le détail des tranfpofitions ,
par rapport à ces différens cas. Je ne
mets point ici le Vocatif en ligne de
compte , parce que , n'ayant proprement
point de régime ny actif, ny
paffif , il eft abfolument indépendant .
Au refte , je crois qu'on ne trouvera
pas mauvais , qu'en parlant de tous
ces cas , je me régle fur i'Analogie latine:
11 ma paru que dans une matiére qui
ne regarde gueres que les gens de
Lettres , je devois en ufer ainfi , pour
leur plus grande commodité ; & je ne
difconviendrai pas que je n'aye û auffi
en cela , un peu égard à la mienne. La
différence de certains cas dans nôtre
Langue , eft fi peu marquée , que j'aurois
efté fort embaraffé à diftinguer
enplufieurs occafions , le Génitif de l'Ablatif.
Il m'a donc fallu , pour les fixer ,
avoir recours à la Méthode qu'on fuit
dans les
Déclinaifons de la Langue
Latine ; & fuivant ce plan , j'appelle
Nominatif, Génitif& c.ce qui dansnôtre
Langue , répond au Nominatif, Génitif
& autres cas des Latins. Détail de
14 LE MERCURE
Grammaire affez defagréable , mais fi
utile , que je me flate , qu'on voudra
bien l'excufer en faveur de la clarté
qu'il répandra fur tout ce que j'ai à
dire des tranfpofitions.
Ce fut dans la difcuffion de ces cas
différents , qu'ayant remarqué que des
cinq cas , à l'égard defquels la tranf
pofition pouvoit avoir lieu , le Datif
l'admettoit fans violence , & même
affés naturellement ; qu'à peu de chofe
prés , il en eftoit de mefme du Génitif
& de l'Ablatif mais qu'au contraire
, le Nominatif ne la fouffroit qu'à
peine , & feulement en certaines conjonctures
; & que l'Accufatif y répugnoit
prefque totalement ; je voulus démêler
d'où pouvoit venir tant de répugnance
dans les derniers , & tant de
facilité dans les premiers : Car , d'attribuer
cela à la bizarrerie de l'uſage ,
il me paroiffoit que c'eftoit éviter la
difficulté , & non pas la réfoudre. Je
me figurai donc qu'il falloit néceffairement
qu'il y ût dans quelques- uns
de ces cas , quelque chofe de particulier
qui ne fe trouvât pas dans les autres.
Sur cela , je me mis à les éxaminer
tous en détail , dans trois fortes de
"
DE DECEMBRE. IS
noms différens , tels que je les repréfente
içi.
SINGULIER.
Nominatif. L'homme.
Genitif.
La table. Le temple.
De l'homme, De la table. Du temple.
Datif. A l'homme. A la table . Au temple.
Accufatif. L'homme. La table. Lo temple.
Ablatif, De l'homme. De la table. Du temple.
Génitif.
PLURIER.
Nominatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Des hommes. Des tables. Des temples .
D'atif. Aux hommes, Aux tables. Aux temples.
Accufatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Ablatif. Des hommes. Des tables. Des temples.
Comme les noms dans nôtre Langue,
n'ont point d'infléxions différentes ,
ainfi que dans la latine , c'eſt l'article
feul qui y diftingue les cas. Or , je remarquai
qu'il n'y avoit que le Datif
qui ut un article particulier , lequel ne
lui fût commun avec aucun autre cas ;
c'eft l'article à ou au pour le fingulier ,
& aux pour le plurier. Auffi , remarquai-
je en mefme tems , que c'eftoit ,
comme onle verra dans la fuite , celui
de tous les cas , dont la tranſpoſition
16 LE MERCURE
.
êtoit la plus naturelle , & avoit le plus
d'agrêment & de douceur. Pour le
Génitif& l'Ablatif, je trouvai une entiére
conformité entr'eux ; de forte
que , quand ils concourent enfemble ,
ils femblent deux Génitifs de fuite ;
car , en difant : De l'Armée de Céfar
il paffa dans celle de Pompée ; cela fait
à peu prés le mefme effet , que fi on difoit
: Il eftoit le meilleur Soldat del'Armée
de Céfar. Sur quoi , je fis trois obfervations
; la premiere , que ce concours
de l'Ablatif & du Génitif êtoient
rares . La feconde › que comme ils figuroient
de la mefme maniére que
deux Génitifs ; ils devoient auffi obferver
la mefme régle ; & que par conféquent
, il ne pouvoit y avoir de tranfpofition
entr'eux , non plus qu'entre
deux Génitifs , à caufe de l'équivoque
qui en réfulteroit , comme je l'expliquerai
dans l'article de cette , tranfpofition
. Enfin , la troifiéme obfervation
que je fis , fut que partout ailleurs,
où il n'y avoit point lieu à une femblable
équivoque , le Génitif & l'Ablatif
pouvoient fe tranfpofer : De forte
qu'eftant d'eux- mêmes & de leur nature,
trés fufceptibles de tranfpofition ,
ce
DE DECEMBRE . 37
ce n'eftoit qu'accidentellement qu'ils
y répugnoient quelquefois, & toûjours ,
pour éviter l'ambiguité & l'équivoque ,
que cette tranfpofition y pourroit mettre..
Enfin , je trouvai entre le Nominatif
& l'Accufatif , une reffemblance plus
parfaite encore par fa fimplicité, qu'en
tre le Génitif & l'Ablatif ; car , ny l'un
my l'autren'ont d'articles : Reffemblance
d'ailleurs , bien autrement incommode
que dans les deux autres cas ; en ce
que fe trouvant prefque toûjours enfemble
par la conftitution de la phrafe,
où le verbe doit avoir fon Nomina
tif & fon cas , lequel pour le plus fouvent
, eft l'Accufatif ; il n'y avoit que
l'ordre de la marche entr'eux qui pût:
les caractériſer : De forte qu'on ne pouvoit
difcerner le Nominatif de l'Accufatif
, que parce que celui - là précé--
doit le verbe , & celui ci le fuivoit :
Car , fi on veut tranfpofer les termes
de cette phrafe ; Céfaraimoit la gloire
en difant ; la gloire aimoit Céfar ; on
prendra cela plûtôt pour un changement
de phrafe , que pour une tranf
pofition. La gloire paffera pour le Nominatif,
parce qu'elle eft devant le
B
18 LE MERCURE
verbe , & Céfar pour l'Accufatif , parce
qu'il eft aprés ; & perfonne ne
s'imaginera qu'on veuille dire dans
cette tranfpofition , que c'eft Céfar
qui aimoit la gloire , & non pas la gloire
qui aimoit Céfar .
De cette remarque je tirai deux conféquences.
La premiere , que la répugnance
que ces deux cas fembloient
avoir à la tranfpofition , ne venoit
que de la confufion inévitable que leur
uniformité cauferoit dans la phrafe ,
pour peu qu'on en troublât l'ordre naturel
: La feconde , que toutes les
fois qu'il n'y avoit point d'ambiguité
à craindre , on pouvoit tranfpofer ces
deux cas comme les autres ; & que c'êtoit
pour cela qu'il y avoit des occa-.
fions , où la tranfpofition du Nominatif,
loin de choquer , avoit un trés bon
effet.
Enfin , ramaffant tout ce que j'avois
fait d'obfervations , & confidérant
que le Datifne repugnoit prefque jamais
à la tranfpofition ; parce qu'ayant
marque particuliére dans fon article ,
l'inverfion à fon égard , ne pouvoit caufer
d'ambiguité : Que les autres cas ne
l'exclupient , que quand elle faifoir
fa
DE DECEMBRE. 19
un fens douteux & équivoque ; & que
hors delà , ils l'admettoient librement :
Que de mefme , comme on le verra
dans fon lieu , elle fe fouffroit entre
deux verbes , lorfqu'elle n'y apportoit
point d'embarras & de confufion ; je
tirai cette conféquence générale , dont
je fais la régle décifive , pour difcerner
les bonnes & les mauvaiſes tranfpofitions
Que toute inverfion de
phrafe eft permife & légitime , dés
qu'elle n'en altére point la clarté , &
qu'elle n'y cause ni confufion , ni équivoque
. Principe , d'autant plus folide
& plus fûr , qu'il eft fondé fur le génie
de la Langue françoife , dont le caractére
propre & particulier , eft la
clarté. La conftitution fimple & naturelle
de la phrafe , dans laquelle l'expreffion
fuit l'ordre de la perfée , nous
en eft une preuve. Nôtre Langue fe
preftera toujours fans répugnance aux /
tours les plus hardis , aux figures less
plus outrées , aux tranfpofitions les
plus extraordinaires , à toutes les libertez
, & aux défordres même de
la Poëfie , fi jofe parler ainfi ; mais
à cette condition , que fa clarté n'en
fouffrira point . Tant de beautés & d'ox-
Bij
20
LE MERCURE
nements qu'il vous plaisa; mais ny obfcurité
, ny confufion , ny équivoque.
La clarté eft un point , fur lequel elle
n'admet aucune compenfation , & elle
préférera toujours une fimplicité fans
embarras , à unfublime obfcur & fatigant
.
Ce principe êtant êtabli , il ne reſte
plus qu'à l'appliquer , & cette application
même en fera la preuve ; car , en
éxaminant fur cette régle , toutes les
tranfpofitions , tant bonnes que mauvaifes
, je ferai toucher au doigt : Que .
les premieres ne font permifes,que parce
qu'en donnant de la beauté à la phrafe
, elles n'en altérent point la clartés.
& que les autres ne font rejettées
que parce que , fous prétexte d'embellir
la phrafe , elles l'obfcurciffent .
Et comme , de toutes les tranfpofitions
, celle du Darif eft la plus naturelle
; c'est par elle auffi que je crois
devoir commencer , en l'éxaminant,
& par rapport aux verbes , & par rap
port aux noms , avec lefquels le Da
tif peut eftre tranfpofé.
DE DECEMBRE. 2x
EXAMEN
De la Tranfpofition du Datif.
Le Datif eft ordinairement régi par un
verbe qui le demande aprés lui : Comme
quand on dit . Tout confpire à mes
deffeins. On s'appofe à mes voeux. Déro- .
ber fa tête à un fardeau Voilà comment
on doit parler en profe , où l'on
place le verbe devant le cas qui en dépend
: En Vers , c'eft tout le contraire .
Le ftile poëtique éxige , qu'en renver..
-fant la phrafe , on tranſporte le cas devant
le verbe , & qu'on dife : A mes.
deffeins tout confpire. A mes voeux ons'oppofe.
A un fardeau dérober sa tête ::
Et c'eft ainfi qu'en uſe Racine.
A mesjuftes deffels je vois tout confpirer.
2. Ilfe plaint qu'à ſes voeux un autre ·
amour s'oppofe.
3 Chacun à ce fardeau vent dérober Sa
tête.
Tragédie de Mithridate..
A&t. III . Sc. I..
2. Act. II. Sc . VI
3 A&… III, Sc. I.
LE MERCURE
Ce n'eft pas à dire , que Racine luf
même fuive toûjours cette méthode ;
car , dans un autre endroit , il dit fansufer
de tranfpofition .
* Tu ne t'attendois pas fans doute à ce
Difcours.
Mais en cela mefme , il s'écarte de
fa pratique ordinaire ; & il eſt évident
qu'il feroit plus poëtique d'ufer de
tranfpofition, & de dire.
Sans doute à ce Difcours tu ne t'attendois
pas.
>
On peut donc établir , comme une
régle fûre , que le ftile poëtique exige
la Tranfpofition du datif, par rapport
aux verbes dont ce datif dépend.
Je ne prétends pas néantmoins qu'il ne
foit jamais permis de s'abftenir det ranfpofitions
tant à l'égard de ce cas ,
que des autres qui en font fufceptibles
car , ffuurr ccee ppiieedd , il faudroit
mettre dans un vers , toutes les tranfpofitions
qui pourroient y entrer : Ce
qui feroit le plus fouvent un trés mauvais
effet . Il y a du plus & du moins ,
des tempéraments à garder en tout
* Alte I. Sc. I.
DE DECEMBRE. 23
cela. C'eft de quoi je parlerai plus au
long dans la fuite , lorfque je traitterai
de l'ufage qu'on doit faire des tranf
pofitions. Mais quant à prefent , je
me borne à déterminer ce que le tour
de la Péëfie exige de lui- même , & à
quoi il faut s'affujettir , lorfqu'il n'y a
point de raifon légitime de s'en difpenfer..
Outre les Verbes qui gouvernent
des datifs , il y a auffi des adjectifs
, dont ces mêmes datifs dépendent..
Quelquefois , ces adjectifs font liez
à un verbe. Comme quand on dit . Cefils
fut cruel à fon Pere . Quelquefois ,ils
fe trouvent feuls & fans verbe , comme
fi on diſoit : Et par un trait fun? -
fte à fa gloire. Et quelquefois auffi , ils
font participes d'un verbe . C'eſt ainft.
qu'on dit. Soumis à mes loix , attaché
à fon devoir. Trois fituations , par rapport
aux quelles il faut confiderer la
Tranfpofition du datif.
Toutes les fois que l'adjectif fait
lui-même partie d'un verbe , ou qu'il
eit lié à un verbe , il peut-être regardé
comme verbe par rapport au datif
qui le fuit , & par confequent, la Tranf
14 LE MERCURE
pofition du Datif a lieu à fon égard
auffi naturellement qu'à l'égard des
verbes. En voici des exemples , donɛ
je forge le premier , parce que je n'en
trouve point fous ma main ; & je prie
le Lecteur d'agréer que j'en ufe de la
forte , lorfqu'ils me manqueront.
A fon Pere ce Fils fut toûjours trop
cruel.
Je fçay que de tout tems à mês ordres
foumis
Ilbait autant que moi nos communs
Ennemis.
Dans le premier exemple , l'Adjectif
eft joint à un verbe ; dans le fecond
, l'Adjectif eft participe , & la
Tranfpofition fait fort bien dans tous
les deux.
Mais , lorfque l'Adjectif est tour
feul , & qu'il n'eft point participe , il
eft difficile que la Tranfpofition ne
caufe de l'ambiguité dans la Phraſe.
S'il falloit dire , par exemple.
Mais , entreprise hélas ! · Trop fu-·
nefte à la gloire .
Er qu'on Tranfpofat ainfi.
1. Act. 11. Sc . 39 . Mais ,
DE
DECEMBRE.
25
Mais , entreprife hélas ! A fa gloire
funefte .
Cette
Tranfpofition ne
vaudroit
rien , parce qu'on pourroir douter , fi
l'Adjectif, funefte , fe
rapporteroit à entreprife
, ou à gloire ; & que felon le
principe général des
tranfpofitions ,
on n'en doit point ufer , dés qu'elles
peuvent apporter la moindre obfcurité
au fens de la Phrafe . Toutes les
précédentes ne font bonnes , que parce
qu'elles n'en altérent en rien la
clarté , de forte même , quefi en gare
dant la
tranfpofition dans ce dernier
Vers , on pouvoit le tourner , de maniere
qu'il n'y ût lieu à aucune équivoque
; comme fi on diſoit ,
Mais , à fa gloire hélas ! Entreprife
funeйte.
la
Tranfpofition feroit
beaucoup plus
tolerable.
Cependant ,
comme dans
ces termes , à fa gloire , l'article à ,
qui n'eft point encore
déterminé , peut
paffer pour
prépofition , & avoir le
même fens que ,
ad ejus
gloriam en
C Décembre
1717.
26 LE MERCURE
latin ; c'eſt-à- dire , marquer un Accufatif
; comme fi on difoit : A fagloi
re il faut que je le publie ; l'efprit
fouffre dans l'incertitude où il eft , fi
l'article , à , eft ici un article ou une
prépofition ; & fi c'eft un Datif ou un
Accufatif qu'il lui annonce : Or , il ne
faut jamais que l'efprit travaille pour
deviner ce qu'on lui expofe . Quelque
belle que fut une tranfpofition , on
doit toûjours la facrifier en faveur de
la clarté ; ou plûtôt, elle n'eft plus recevable
, dés qu'elle péche contre ce
principe .
C'eft de la fufpenfion que la Poëfie
demande , & non de l'incertitude ;
deux impreffions qu'il ne faut point
confondre. L'incertitude renferme la
fufpenfion, & en corrompt l'agrêment
par la peine , & la perplexité qu'elle
y porte ; mais , la fufpenfion ne fuppofe
point l'incertitude . Son idée aucontraire,
ne nous préfente qu'une attente
agréable de ce qu'elle nous annonce ,
& qu'elle nous met par avance à portée,
de deviner au moins en partie. Par
exemple , dans le Vers fuivant.
DE DECEMBRE : 27
1 Aux offres des Romains , ma Mere
ouvrit les yeux .
Il y a de la fufpenfion , mais , il
n'y a point d'incertitude ; parce que la
particule aux , marque évidemment un
article & non, une prépofition: Et quand
ily auroit , à l'offre des Romains , ce
feroit la même chofe , comme on peut
le voir dans le Vers qui fuit .
2 A mille coups mortels contre eux
me devouer.
Cette particule , à , détermine abfolument
le Datif , & annonce le verbe
qui demande ce cas : De forte que ,
quand ce verbe arrive , l'efprit qui
êtoit demeuré en fufpens , durant le
premier hémiftiche , elt enfin content
& fatisfait ; parce qu'il trouve ce qu'on
lui avoit annoncé , & ce qu'il s'êtoit
promis. Au lieu que , quand il ne fçait fi
la particule , à , eft article ou prépofition
; & fi elle prépare à un Datif
1 A&t. 1. Sc. I.
a Act. 1. So. I..
Cij
18 LE MERCURE
ou à un Accufatif , comme dans ces
termes ci - deffus , à fa gloire ; il fouffre ,
il peine , il n'ofe prendre de parti entre
le Datif & l'Accufatif ; ou , s'il le
prend , il rifque à fe voir obligé de
revenir fur fes pas ; chofe defagréable
pour nôtre efprit , & mortifiante
pour notre vanité. Toute erreur nous
humilie ; & comme nous n'aimons pas
à être humiliez , nous voulons toujours
du mal à ceux qui ont donné occafion
à nôtre humiliation : Nous cherchons
à nous difculper à leurs dépens ;
& fur ce point , comme dans toutes
les chofes où nous avons quelque tort ,
nous nous en prenons toûjours plus
volontiers à autrui , qu'à nous mêmes.
Or , rien n'eft plus facheux , &
plus imprudent à un Auteur , que de
mettre fon Lecteur , c'eft à - dire fon
juge , contre lui. Enfin , ce qui fait auprés
de nous le merire de la fufpenfion
, & le defagrêment de l'incertitu
de eſt fondé fur la bonne opinion
que nous avons de nôtre intelligence.
Nous voulons deviner , ce qui eft
la chofe du monde qui bleffe le plus
nôtre efprit ; mais , nous ne voulons
pas nous tromper ; ce qui est la cho-
?
•
DE DECEMBRE 29
que
fe du monde qui l'humilie le plus : Or,
par tout où il y a du doute & de l'in
certitude , il faut , ou que l'efprit s'arrête
tout - court , ou qu'il s'expofe &
fe mêprendre S'il eft obligé de s'arrêter
, c'eft un aveu de fon peu de pénétration
; s'il paffe outre , c'eft précipitation
& imprudence ; deux partis
qui bleffent prefque également fon orgueil
, & dont il fçait toûjours mauvais
gré , à ceux qui ne lui laiffentfur
cela le choix. Au lieu que, quand
il n'y a que de la fufpenfion ; il a le
plaifir pur de pouvoir deviner , fans
courir rifque de fe tromper. Peut - être,
trouvera- t-on que je me fuis trop êtendu
fur ce point ; mais , dans une matiere
fi mince d'elle-même , je ne crois
pas devoir rejetter , ce qui peut en
quelque forte, en corriger la fécheref
fe ; fur-tout , quand ce font des réfléxions
que mon fujet me fournit de lui
même : Et d'ailleurs,il eft bon que,par
le rapport fécret que des minuties de
Grammaire ont à notre amour propre ,
nous ayons occafion de connoître jufqu'où
s'étend fa tyrannie .
Voilà à peu près , à quoi fe réduit la
Tranfpofition du Datif , à l'égard des
Ciij
20 LE MERCURE
verbes & des Adjectifs dont il peut
dépendre.
Mais , comme il peut encore fe trouver
en concurrence avec d'autres cas;il
eft à propos d'éxaminer qui font ceux ,
à l'égard defquels il admet la tranſpofition
, & ceux avec qui il la comporte
moins. Ce qu'on peut dire en général
; c'eft que , quand la tranfpofition
fouffre de la difficulté , cela vient
moins de la part du Datif, que de celle
des autres cas avec lefquels il fe
trouve lié . De lui-même , il s'y prête
toûjours affez volontiers.
où il
Voici pourtant une rencontre ,
paroît autant de réſiſtance de fa part
à la tranfpofition , qu'il peut y en
avoir du côté du Genitif : Car , fuppofons
qu'on veüille tranfpofer ces
deux cas dans le Vers fuivant ,
Au plus grand des Héros , j'ofe le
comparer.
Il faudra dire .
Des Héros au plus grand , j'oſe le
comparer.
Tranfpofition qui paroît fonner mal,
& qui même , n'eft pas néceffaire dans
DE DECEMBRE.
31
ce Vers , où il y en a déja une . Mais ,
ce qui rend ce Vers rude , ce n'eft pas
la multiplicité des tranfpofitions ; c'eſt
la qualité de l'une des deux ; je veux
dire , celle du Genitif & du Datif qui
y repugnent également . Le Genitif prémierement
, à caufe de l'article , des
qui devient alors équivoque entre
lui & l'Ablatif. Car , on ne fçait , fi cet
hémiftiche, des Romains au plus grand ,
annonce une fimple comparaifon , ou
une efpéce de gradation , comme du
petit au grand : En fecond lieu , du côté
du Datif , on doute fi la particule
an , eft un article , ou une prépofition ;
fi elle défigne un Datif , ou un Acfatif.
Et ce qui femble prouver que
l'incongruité de la tranfpofition vient
de là en partie ; c'eft que fi on change
le Nominatif en Datif , & qu'on
dife ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos узих .
la Tranfpofition fera bonne.
J'ai dit que ce qui donnoit de la
rudeffe au Vers , n'êtoit pas la multi-
Des Héros au plus grand,j'ofe le com
parer.
2
32 LE MERCURE
plicité de tranfpofitions qu'il renfer
me , mais , la qualité de l'une de ces
tranfpofitions : C'est ce qu'il faut que
j'explique , quoi que cela regarde
proprement l'ufage & le ménagement
des tranfpofitions , dont j'ai deffein de
traitter à part; mais, pour ne point laiffer
le Lecteur dans l'embarras , je
crois devoir par avance, en toucher ici
quelque chofe.
En quoi donc , eft- ce que la qualité
d'une des tranfpofitions dans ce dernier
Vers , en caufe la rudeffe ? C'eſt
en ce qu'une de ces tranfpofitions eft
double ; c'eſt à - dire , en ce que le même
cas ett tranfpofé deux fois , l'une
avec un autre cas , & l'autre avec fon
verbe. Car , quoique la Phrafe Poëtique
exige des tranfpofitions , elle
ne les admet néantmoins , comme
nous l'avons remarqué qu'autant
qu'elles n'embarraffent point trop la
Phrafe Or , la Phrafe ne peut manquer
d'être embarraffée , dés qu'un terme
qui a de la liaiſon avec deux autres ,
eft tranfpofé à l'égard de tous les deux ;
& c'est ce qui arrive dans ce Vers.
,
Des Héros au plus grand , j'ofe le
comparer.
H
D
ta
D
DE DECEMBRE.
33
Au plus grand , qui eft un Datif,
eft déja tranfpofé , par rapport à fon
verbe qu'il précede ; car, dans l'ordre
naturel, il devroit le fuivre , & on dévroit
dire , comparer au plus grand. On
le tranfpofe encore à l'égard du Genitif
qu'il régit ; puifqu'au lieu de dire.
Au plus grand des Héros , on dit , des
Héros au plus grand. Voilà donc , le
même cas tranfpofé deux fois : De forte
qu'il faut que l'efprit faffe deux
opérations fur le même terme , pour
démêler le vrai fens que cette duplicité
de tranfpofition obfcurcit. Ce
n'eft plus un plaifir , tel que celui de
la fufpenfion ; c'est une peine & une
efpéce de torture , dont nôtre délicateffe
ne s'accommode pas.
,
D'où vient que dans la feconde maniere
de tourner ce même Vers en
changeant le Datif en Nominatif ; &
en difant ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos yeux .
la tranfpofition eft de mife ? C'eft
qu'alors , le même mot n'eft tranfpofé
qu'une fois .
14 LE MERCURE
Et pour prouver encore plus fenfiblement
, que la dureté de l'autre
Vers , des Héros au plus grand & c.
ne vient point de ce qu'il y a deux
tranfpofitions ; mais , de ce que l'une
des deux eft double ; c'est - à-dire , que
le même terme y eft tranfpofé deux
fois ; je vais citer un Vers de Racine ,
auffi compliqué qu'il puiffe y en avoir ,
par la multitude des termes differents.
qui le compofent , & qui forment
deux tranfpofitions ; fans que pourtant
, la beauté du Vers , ny la clarté
de la Phrafe en fouffrent. Le voici.
› De mon Pere à la Reyne il conte
la difgrace.
Il y a dans ce Vers un Nominatif,
il ; un Génitif , de mon Pere ; un Datif
; à la Reyne ; un Accufatif ; la difgrace
; un verbe , conta. Il s'y trouve
de plus deux tranfpofitions , mais ,
toutes deux fimples ; c'eft- à- dire, qu'il
n'y a aucun terme qui foit tranfpofe
deux fois. Le Genitif l'ett, par rapport
à l'Accufatif; de mon Pere la difgrace,
1 Att . 1. Sc . I
DE DECEMBRE.
35
au lieu de dire , la difgrace de mon
Pere. Le Datif l'eft , par rapport au
verbe qui le gouverne , à la Reyne il
conta au lieu de dire il conta à la
Reyne. Ainfi, cela ne fait point d'embarras
; cela n'altere point la clarté de
la Phrafe ; & dés lors , felon nôtre
principe , les tranfpofitions font bonnes.
Ce n'est donc point la multiplicité
des tranfpofitions , mais , leur
qualité qui peut nuire à la beauté du
Vers. Paffons aux autres cas avec lef
quels le Datif peut fe rencontrer.
Il fe trouve quelquefois deux Datifs
enfemble , comme dans ce Vers.
Aux Gaulois , aux Romains , fa
valeur fut fatale.
Mais , ces deux Datifs n'ayant point
de dépendance l'un de l'autre , il ne
peut y avoir entre eux de tranfpofition.
L'arrangement en eft purement
arbitraire : On peut mettre le premier
ou le dernier , celui des deux qu'on
juge à propos ; & c'eft dans certe occafion
que , comme dit Dom Japhet.
Il n'importe guere.
Que Pafcal foit devant , on Pafcal
foit derriere.
36
LEMERCURE
,,
On peut dire la même chofe du
Datif , par rapport au Nominatif &
à l'Accufatif , parce que , quoiqu'ils
fe trouvent enſemble dans une même
Phrafe c'eft fans dépendance l'un
de l'autre , & par conféquent , fans
qu'il puiffe y avoir de tranfpofition.
Il n'en faut point d'autre exemple ,
que le dernier Vers que j'ai cité de
Racine .
De mon Pere à la Reyne il conta
la difgrace.
Car dans ce Vers , le Datif , à la
Reyne , ne dépend que du verbe , il
conta ; & n'a point de rapport , ny au
Genitif , de mon Pere , ny à l'Accufatif
, difgrace.
Il ne refte que l'Ablatif, avec lequel
le Datif puiffe fe rencontrer ; mais , ny
le Datif, ny aucun autre cas ne peut
être lié avec l'Ablatif , qui ne dépend
que des verbes ,comme on l'expliquera
en fon lieu. Dans le Vers fuivant de
Defpreaux ,
De Paris au Perou , du Japon jufqu'à
Rome.
Sat. VIII.
DE DECEMBRE. 37
il faut prendre garde que
la particule
, as , n'eft point article , mais ,
prépofition ; & qu'elle ne défigne pas
un Datif, mais , un Accufatif. Ainfi,
cela ne regarde point la tranfpofition
du Datif , à laquelle nous nous bornons
dans cet article , & que je crois
avoir examinée, felon toutes les fitua
tions que ce cas peut avoir.
Or , de tout ce que j'ai dit jufqu'ici
fur la tranfpofition du Datif, je tire
trois conféquences.
La 1 : Que de lui-même , il ne répugne
prefque jamais à la tranfpofition
, & que , quand elle ne fe peut fai
re ce n'eft gueres de fon côté que l'affaire
manque
.
an ,
La 2 : Que la feule occafion où il
paroît ne la pas fouffrir fi commodé
ment , eft quand , la particule , à , ou ,
qui fait fon article déterminant
fe
peut prendre pour une prépofition,
& former par là une équivoque , comme
quand on dit : J'ofe le dire à fa
gloire.
La 3 Que quand , par la nature
des autres cas avec lesquels il concourt,
la tranfpofition ne peut le pratiquer ;
elle ne fe trouve exclufe, qu'à raifon
38
LE MERCURE
de l'équivoque & de l'ambiguité
qu'elle introduiroit dans la Phrafe .
Conféquences , qui toutes trois , quadrent
avec le principe général que j'ai
êtabli fur les tranfpofitions & en
même tems , en font la preuve ; fçavoir.
Que toute tranfpofition eft permife, des
qu'elle peut fefairefans altérer la elarté
de la Phrafe ..
Jufqu'à prefent , je n'ai envifagé la
tranfpofition du Datif , que dans ce
qu'elle a d'effentiel , & uniquement
pour régler , quand elle pouvoit avoir
lieu. Mais comme , quelque naturelle
& quelque douce qu'elle foit par
elle -même , elle peut avoir plus ou
moins de beauté , felon la maniere
dont on la pratique , il ne fera pas hors
propos
de faire fur cela quelques de
remarques .
La principale , & celle qui renferme
toutes les autres , & qui eft géné- ,
rale pour tous les cas , eft que plus
ils font éloignez du mot , auquel ils
font liez & dont ils dépendent ; &
plus auffi , la tranfpofition a de douceur.
Ainfi , quand les deux termes , entre
lefquels fe fair la tranfpofition , fe
trouvent dans le même hémiftiche ,
DE DECEMBRE. 39
elle eft moins douce ,que quand ils font
dans deux hémiftiches differents . C'eſt
ce qu'on peut voir dans les exemples
fuivants.
1Je fçay que de tout tems à mes ordres
foûmis.
Il bait autant que moi &c.
2 Un coeur que fon devoir à moi feul
affervit.
La tranfpofition du Datif eſt ſi naturelle
, que même pratiquée de la
forte , elle n'a rien de bien rude
mais , elle feroit encore plus agréable ,
fi les deux termes rélatifs fe trouvoient
dans deux hémiftiches differents
, en tournant ces vers de la maniere
qui fuit.
Et je fçay qu'à mes loix fon coeur
toujours foûmis .
Ce grand coeur qu'à moi feul fon
devoir affervit.
Enfin , fuivant le principe que j'ai
avancé , la tranfpofition s'adoucit toû-
1 A &t . 2. Sc. ; .
A&t . 2. Sc. 5.
40 LE MERCURE
jours , à proportion de l'éloignement
qui fe trouve entre les termes rélatifs
qui la compofent : Je vais en apporter
des exemples , où comme par
gradation , ils s'éloignent toûjours de
plus en plus.
Quand je fçûs qu'à fon lit Monime
réfervée .
2 Qu'aux offres des Romains , ma
Mere ouvrit les yeux.
que
Et fe pourroit-il bien qu'à mon reffentiment
3
?
Mon Amour indifcret eût livré.
mon Amant ?
On voit dans ces trois exemples ,
le Datif s'éloigne toûjours de plus
en plus , du verbe dont il dépend :
Que même au dernier , ils font l'un
& l'autre dans deux Vers differents ;
& que la tranfpofition n'en a que plus
de grace . C'est ce que je ferai obferver
dans les autres , comme dans celle-
ci , de laquelle je paffe immédiatement
à la tranfpofition du Génitif ,
1 A &t . 1. Sc . I.
2 Ibid.
3 Act. 4. Sc. I.
DE DECEMBRE. 41
& à celle de l'Ablatif , comme
êtant les plus naturelles , aprés celle
du Datif. La conformité & la reffemblance
que ces deux cas ont entre eux,
m'engage à les traitter enfemble ; &
je le ferai de maniere , que loin que
cela y mette de la confufion , ils fe
donneront au contraire du jour l'un à
l'autre .
EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION
Du Génitif& de l'Ablatif.
> Me
Comme le Génitif & l'Ablatif one
tous deux le même article , & qu'on
dit également à l'un & à l'autre
l'homme , de la table , du temple. Il
faut d'abord donner un moyen de les
diftinguer. Or , voici le diftinctif de
de l'un & de l'autre.
Le Génitif eft toûjours gouverné par
un nom , foit fubftantif , foit adjectif :
En voici des éxemples.
*
De fes feintes bontez j'ai connu la
contrainte .
Att. IV. Sc. 2.
D
42 LEMERCURE
J'ay honte de me voir fi peu digne
de unus.
Seigneur , de mes malheurs ce ſont-là
les plus doux.
Dans le premier éxemple , le Génitif
eft gouverné par un fubitantif.
Dans le fecond , par un adjectif : Et
dans le troifiéme ,
par un fuperlatif,
qui eft auffi une forte d'adjectif.
L'Ablatifeft toûjours gouverné par
un verbe ; & toutes les fois qu'un nom ,
qui a l'article commun au Génitif & à
l'Ablatif , eft régi par un verbe , il le
faut tenir pour un Ablatif. Exemple:
1. Allés de fes fureurs fongez à vous
garder.
2. Et même de monfortje ne pourrois
me plaindre.
Je n'éxamine point ici fcrupuleufement
, fi en rigueur de Grammaire , il
n'y a pas des noms qui gouvernent
l'Ablatif, & des verbes qui gouvernent
le Génitif ; & fi quand on dir , digne d'ar
A&t. III. Sc. I.
* Act. I. Sc. II.
1. A&t. IV . Sc . I.
2. Ibid. Sc. IV.
DE DECEMBRE.
43
mour , ou je me souviens de vous i
amour eft à l'Ablatif dans le premier,
& de vous , au Génitif dans le fecond.
Que ce foit Ablatifou Génitif , je n'envilage
ces mots que par rapport
aux autres avec qui ils font liez ; &
tout ce queje me propofe , c'eft d'expliquer
comment, on doit en ufer pour
tranfpofition , à l'égard d'un cas qui
a, des , du , ou des, pour article : Et comme
ce cas défigné par un de ces articles,
eft tantôt joint à un verbe , & tantôt
joint à un nom ; je l'appelle Génitif,
quand il eft joint à un nom ; & Ablatif
, quand il eft joint à un verbe.
la
Je dois auffi faire obferver qu'il y a
des Ablatifs régis par une prépofition
telle que, dans ,fans , par , avec , & c : Mais ,
comme , je traiterai à part de la tranfpofition
des noms , qui font régis par
une prépofition , quelque foit cette
prépofition , & quelque cas qu'elle demande
; je renvoye là les Ablatifs de
cette nature & ne traitte dans l'article
préfent , que de ceux qui font
gouvernez immédiatement par un
verbe.
Il s'agit donc de fçavoir , fi à l'égard
du Génitif joint à un nom , & d'un
Dij
44 LE MERCURE
Ablatifjoint à un verbe , on peut ufer
de Tranfpofition ; & fi au lieu de dire ;
balancer le deftin des Romains , honorer
d'un titre funefte ; on peut dire ; des
Romains balancer le deftin , d'un titre
funefte honorer. Je répons qu'oüi : En
voici des exemples de Racine . D'abord
pour le Génitif.
i Qui des Romains toûjours balançant
le deftin. *
2 Du Palais à ces mots , il leur
ouvre les portes.
En voici d'autres pour l'Ablatif.
3 Quand d'un titre funefte on me
vint honorer.
4 Que de tant d'Ennemis vous
puiffiez vous défendre.
Les deux premiers exemples ,font pour
la tranfpofition du Génitif : A l'égard
d'un nom Subitantif , en voici'd'autres,
pour fa tranfpofition , avec un nonr
Adjectif.
. A&t. II. Sc. III.
2. Act. V. Sc. IV
3 .
A&t. V. Sc. II.
4. Ibid. Sc. dern
DE DECEMBRE.
45
1 Vous faffe des Romains , dévenir
l'alliée .
2 Seigneur , de mes malheurs ce font
là les plus doux .
Telle eft la régle générale pour le Génitif
& l'Ablatif , qui tous deux admettent
la tranfpofition , avec le terme
dont ils dépendent . Il ne reste plus
qu'à faire les obfervations qui peuvent
être particuliéres au Génitif , par rap
port aux autres cas , avec lefquels il
fe rencontrer. Car , comme l'Ablatif,
felon que nous l'avons expliqué
, ne dépend que des verbes ; il ne
peut concourir avec les noms .
peut
De tous les cas , le Nominatif &
l'Accufatif font ceux avec lesquels la
tranfpofition du Génitif , fe fait le plus
commodément , & le plus gracieuſement.
La raiſon de cela eft, que le Nominatif
, & l'Accufatif n'ayant point
d'article ; on ne peut les confondre
avec le Génitif. Auffi , le Génitif ne fe
trouve-t-il jamais tranfpofé plus fiéquemment
, qu'avec ces deux cas . Les
1. A &t. III. Sc. V.
2. Act . I. Sc. II.
46 LE MERCURE
exemples en fourmillent dans tous les
Livres de Poëfie : Je me contente d'en
rapporter un pour le Nominatif, & un
autre pour l'Accufatif.
1 D'un Heros tel que vous,c'est là
l'effort füpréme.
2 D'un Rival infolent , arrêter les
complots.
Il y a feulement , à l'égard de ces
deux cas joints avec le Génitif,une précaution
à prendre dans leur tranfpofition
; c'eft d'arranger tellement les
termes , que quand dans le mefme
Vers , il fe trouve deux Nominatifs ,
eu bien un Nominatif &iun Acccufatif
avec le Génitif ; on ne puiffe douter
auquel des deux le Génitif fe rapporte
. C'est à quoi Racine femble n'avoir
pas fait affez d'attention dans le Vers
fuivant.
* Le Parthe des Romains comme moi la
terreur.
Voilà deux Nominatifs : Le Parthe
1. At. II. Sc. VI.
2. Ibid . Sc . V.
* AT. III. Sc. I.
DE DECEMBRE. 47
1
la terreur : Et l'on peut douter fi,
c'est le Parthe des Romains , ou la
terreur des Romains. Je fçay que quand
le Vers eft achevé , on voit bien auquel
des deux le Génitif, des Romains,
fe rapporte , parce que le fens le détermine
; mais , cela fait toujours d'abord
quelque peine : J'ajouterai que ,
quand mefine au lieu d'un fecond Nominatif
, on mettroit un Accufatif,
en tournant le Vers de la maniére qui
fuit 2
Le Parthe des Romains , redoutoit la
terreur.
la mefme équivoque refteroit toûjours.
L'embarras eftoit de tourner autrement
le Vers ; car , de dire ,
Des Romains comme moi le Parthe la
terreur.
l'équivoque ût efté encore plus
grande ; parce que , comme moi ”, fe
rapporteroit alors bien plus naturellement
aux Romains , qu'à la terreur ;
outre que les deux Nominatifs joints
de fi prés , font un mauvais effet : On
pouvoit encore l'arranger ainfi..
48 LE MERCURE
+
Le Parthe comme moi des Romains la
terreur.
Ou bien .
Comme moi des Romains le Farthe la
terreur.
Mais , cette derniére maniére a encore
le défagrêment des deux Nominatifs
qui fe fuivent. La précédente vaut
mieux ; & je crois que Racine ne l'a
rejettée , qu'à caufe de la proximité
des deux mots qui forment la tranfpofition
du Génitif : Ce qui rend cette
tranfpofition plus rude , comme nous
l'avons déja fait remarquer au fajer du
Datif . Mais , j'aimerois mieux encore
m'expofer à cette rudeffe , pardeffus
laquelle Racine paffe quelquefois ,
que de mettre rien d'équivoque ou
d'obfcur dans le Vers. Pour celui- ci ,
il eft impoffible, en confervant la rime,
de la terreur , & la tranfpofition du
Génitif, d'en faire un Vers bien parfait
; & j'aurois autant aimé me paffer
de tranfpofition dans ce Vers , & dire.
Le Parthe comme moi la terreur des
Komains.
Cet éxemple du moins ,nous fait voir,
comDE
DECEMBRE. 49
ond
paile
COMP
dire
Combien Racine jugeoit la tranfpolition
effentielle au Vers ; puifqu'il en
a voulu abfolament mettre une dans
celui - ci , aux dépens même de la clarté
; mais , je m'en tiens à mon principe
: Que la tranfpofition n'eft de mife
, qu'autant qu'elle ne jette point
d'embarras, ni d'obſcurité dans la phra-
Le.
Au refte , on trouve dans ces Vers
de Racine , une preuve de ce que j'ai
infinué dans ma définition du tour poëtique
, qui eſt ; qu'il y a des tranfpcitions
, qui , quoique reçûës dans la
Langue , en forcent quelquefois la
conftruction . Car , la tranfpofition du
Génitifavec le Nominatif, en difant ,
des Romains la terreur , au lieu de dire
la terreur des Romains ; elt une tranf
pofition très permiſe & de fort bon
alloy ; mais , toute permife qu'elle eft
d'elle-même , elle force ici la conftruction
, à caufe de la concurrence
des deux Nominatifs ; & par là , elle
déchoit de fon prix .
Autre éxemple de tranfpofition ,
où la conftruction eft forcée : C'est dans
ce Vers du mefme Auteur.
Décembre 1717.
E
LE MERCURE
*
Lafoy de tous les coeurs eft pour moi
difparuë.
C'eftici une tranfpofition d'Ablatif ,
& d'elle-même elle eft bonne ; car ,
fi on change le terme de foy , qui ne
peut pas entrer dans le Vers , de la maniére
qu'il le faut tourner ; & qu'on
fubftitue à ſa place celui de crainte ,
on pourra conftruire le Vers de la maniére
fuivante , & il fera bon.
De tous les coeurs la crainte eft pour moi
difparuë.
Ce n'est donc point du côté de la
tranfpofition que péche ce Vers : Tout
le défaut n'en vient, que de la maniére
dont cette tranfpofition eft tournée ,
& de l'arrangement qu'on donne à la
phrafe. Car, comme le Génitif & l'Ablatif
font entièrement conformes , &
qu'il n'y a que le terme auquel on les
lie , qui détermine le nom à l'un ou
l'autre de ces deux cas ; on prend d'abord
cet hémistiche : La foy de tous les
coeurs , par une conftruction de Génitif;
& cependant , de tous les coeurs ne
dépend point du Nominatif , la foy
* A&t. III. Sc. IV.
,
DE DECEMBRE. SI
>
mais du verbe, eft difparuë , & c'eft une
conſtruction d'Ablatif: Ainfi , cela fait
une équivoque qui met l'efprit en défaut
; car , fur le premier hémistiche
ils'attend à une conftruction de Génitif
, & s'arrange fur cela ; & quand il
eft au bout du vers , il trouve qu'il a
efté furpris , & eft obligé de changer
d'idée. C'eft une espéce de bévûë dont
il fe prend à l'Auteur du Vers,& il n'a
pas tout-à- fait tort . Ce qui a engagé
Racine à tourner fon vers de la forte
c'est qu'en confervant les termes qui
le compofent , il ne pouvoit le tourner
autrement , car , l'arrangement naturel
ût efté celui - ci .
[parue.
Four moi de tous les coeurs la foi eft dif-
Mais , la foy eft , font deux termes
qui ne peuvent fe fuivre en Vers ; à
caufe de la rencontre des deux voyelles
. Il n'y avoit donc d'autre parti à
préndre , que celui de changer le Vers,
fi on vouloit le rendre correct ; & c'eft
ce qu'il me paroît qu'on doit toûjours
faire en femblable occafion.
.
Le feu Abbé Regnier des Marais
Sécretaire de l'Académie Françoiſe
nous a donné en cette matiére, un éxemple
qui ne fçauroit trop eftre imité. Je
E ij
52
LE MERCURE
le rapporte d'autant plus volontiers
en cet endroit , qu'il tombe fur un
défaut pareil à celui que nous venons
de relever dans Racine ; c'eſt- à-dire ,
fur une équivoque produite par l'incertitude
où l'on eft , du terme auquel
doit fe rapporter un Génitif , qui , par fa
conftruction , peut dépendre de deux
termes différents. Voici donc le fait.
L'Abbé Regnier traduifit en 1655 , la
fameufe Scéne du Paftor fido , qui commence
par ce Vers : 0 Mirtillo , Mirtillo
, animamia . Cette Traduction , qui
ût beaucoup de fuccés en ce tems- là ,
& qui eft encore fort eftimée aujourd'hui
, avoit esté attribuée durant long.
tems, à la célèbre Comteffe de la Suzë ,
fous le nom de laquelle elle avoit prefque
toûjours parû ; jufqu'à ce que
l'Abbé Regnier la revendiqua publiquement
, en imprimant fes Poëfies ,
peu d'années avant fa mort. Or , dans
cette Piece , aprés les quatorze premiers
Vers , voici comme il fait parler
Amarillis .
* Du Ciel pour nous trop rigoureux ,
Par quel ordre injufte & barbare ,
Faut- il que le fort nous fepare?
Poëfies franç. de M. l'Ab, Regnier
Des Marais. P. 2
DE DECEMBRE. $3
L'équivoque dans ces Vers, confifte
en ce que le mot , du Ciel , eftant tranf
pofé , on ne fçait d'abord à quoi il
faut le rapporter ; fi c'eft à ce nom ,
erdre injufte & barbare , où fi c'eſt à
à ce verbe , nous fépare ; puifque, dans
la conftruction , il peut fe rapporter
également à l'un & à l'autre ; & qu'il
peut eftre ou Génitif, en
au nom ; ou Ablatif , en fe
rapportant
au verbe : De forte que ce n'eft qu'aprés
avoir examiné le fens de la phraſe ,
qu'on démêle enfin , que c'est au nom
qu'il doit fe rapporter , & que par conféquent
, c'eft un Génitif.
en fe
rapportant
Apparemment , que l'Abbé Regnier
fentit lui-même l'inconvénient de
cette équivoque ; & ce fut pour y remédier
, qu'entre plufieurs changemens
qu'il fit de cette Scene , dans une
feconde Traduction qu'il nous a donnée
à la fuite de la premiere , il fupprima
totalement le premier Vers ; &
par ce retranchement , il fupprima auffi
l'équivoque , fe contentant de dire :
* Par quel ordre injufte & barbare,
Faut- il que le Ciel nous fépare ?
* Ibid .
Pag. s.
E iij
54 LE MERCURE
Ce changement eftoit abfolument
néceffaire ; mais auffi , eftoit- ce pref
que le feul qu'il fallût faire felon moi,
à la premiere Traduction . Je ne fçay ,
fi l'habitude & la prévention ne me féduifent
point , en faveur de cette premiere
façon , à laquelle je fuis accoûtumé
depuis plus de trente ans ;
mais , je ne puis m'empêcher de la
préférer de beaucoup à la fuivante ,
quoique faite dans un âge plus mûr , &
de la même main que la premiere : Il
me femble du moins , en n'envifage ant
cette Scéne que du côté de la verfification
, & mettant à part ce qui en
fait le fujet ; que je me fçaurois bon
gré d'avoir fait la premiere Tradution
, & que je ne me foucierois pas
d'avoir fait la feconde . On fent dans
celle- ci , non feulement le Phlegme ,
mais même la pefanteur de l'âge , &
la féchereffe , ou la fervitude d'une veine
que l'Art gourmande & maîtriſe ,
& qui ne coule plus librement : Dans
l'autre au contraire , ce qu'il peut quelquefois
y avoir de lâche , eft compenfé
, & en quelque forte rectifié par un
hûreux naturel ; rien , je ne dis pas,
qui y foit forcé ou contraint,mais même
DE DECEMBRE.
qui y paroiffe recherché ou étudié ,
foit dans les expreffions , foit dans les
tours ; & cependant , tours & expreffions
qui femblent faites, pour les fentimens
dont ils font les organes , & qui
ont quelque chofe d'auffi tendre &
d'auffi naturel que les penfées. Tout
y coule de fource ; un ftile aifé , intéreffant
, nourri , moëlleux ; & qui porte
avec lui , non feulement le feu & la
légereté , mais encore , l'embonpoint
& le coloris de la jeuneffe . Enfin , quand
je lis la premiere Traduction , je fuis
tenté de croire,que c'eft Amarillis qui
y parle elle-même : Mais , je ne reconnois
que l'Abbé Regnier dans la
feconde.
Je ne dirai rien ici de la tranfpofition
du Génitif avec le Datif ; parce
que j'en ai parlé , en traitant de la
tranfpofition du Datif même. Refte
donc à traiter de celle de l'Ablatif avec
le Génitif ; laquelle , comme il eſt viſible
, ne peut avoir lieu ; à caufe de
l'équivoque qu'elle cauferoit infailliblement.
Un exemple rendra la choſe
plus fenfible. Racine dit ,
* Mais , des fureurs du Roy, que puis -je
enfin juger ?
* Act. 2. Sc. 6. E iiij
56 LE MERCURE
Le terme , de fureurs , eſt un Ablatif,
eftant gouverné par le verbe, juger. Le
terme , de Roy , eft un Génitif régi par
celui de fureurs. Si , outre la tranfpofition
de l'Ablatif ou du verbe , on veut
encore en faire une , entre l'Ablatif &
le Génitif qu'il gouverne , cela fera
pis qu'une équivoque ; car , le fens de
la phrafe fera totalement changé.
Mais , du Roy des fureurs , que puis- je
enfin juger?
Ce n'eft plus une tranfpofition , c'eft
un changement de cas , qui produit
le changement du fens de la phrafe..
L'Ablatif devient Génitif, & le Génitif
devient Ablatif : Ce n'eft plus des
fureurs du Roy qu'on juge , c'eft du
Roy des fureurs . Inconvénient d'autant
plus infurmontable, qu'il vient de l'uniformité
qui fe trouve entre le Génitif
& l'Ablatif : De forte que tant qu'ils
auront le même article , la tranfpofition
fera toûjours impraticable entr'eux .
Je dis la même chofe de deux Génitifs
qui fe fuivent , & dont l'un dépend
de l'autre ; puifque , changeant
en Génitif,l'Ablatif du Vers précédent,
le même inconvénient refte toûjours ,
comme on va voir.
DE DECEMBRE.
57
Gead
Mais , des fureurs du Roy, fuis-je toujours
l'objet ?
Le terme,defureurs , qui ettoit Ablatif
dans le Vers précédent , devient
Génitif dans celui - ci ; cependant , l'équivoque
, ou plûtôt le contre-fens
n'en refte pas moins fenfible. Car , de
dire ,
Mais , du Roy des fureurs , que puis - je
enfin juger ?
Ou de dire ,
Mais , du Roy des fureurs, fuis-je toû
jours l'objet ?
· C'eft,par rapport au contre-fens , toutà-
fait la même chofe .
Je n'ai rien à dire ici de l'Ablatif,
par rapport aux autres cas . Premierement
, parce que ne dépendant jamais
que d'un verbe , felon la définition que
j'en ai donnée , il ne peut eftre gouverné
par un nom , en quelque cas que
ce foit : Secondement , parce que fi ,
fans eftre gouverné d'aucun nom , il
en gouverne quelqu'un lui-même , il ne
peut le 'gouverner qu'au Génitif ; &
nous venons de traiter ce point en
montrant,pourquoi la tranfpofition ne
pouvoit fe pratiquer entre le Génitif &
I'Ablatif.
,
,
18
LE
MERCURE
Ainfi , aprés avoir déterminé ce qu'il
y a d'effentiel , pour la tranfpofition de
ces deux cas , il ne refte qu'à dire un
mot ,de ce qui peut la rendre plus ou
moins douce.
Sur quoi , il faut obferver d'abord ,
que la remarque qu'on a faite au fujet
de la tranfpofition du Datif , a lieu
rout de même , à l'égard de celles du
Génitif & de l'Ablatif ; c'eſt- à- dire ,
que plus les termes tranfpofez feront
éloignez l'un de l'autre , plus la tranfpofition
aura de douceur. L'on peut
même ajoûter , que c'eft un ménage- .
ment , d'autant plus néceffaire à ces
dernieres tranfpofitions , qu'elles font
moins naturelles que celles du Datif.
Car, dans celle - ci , on peut abfolument
renfermer les deux termes tranfpofez
dans le même hémiftiche , fans que
cette proximité rende la tranfpofition
bien rude ; comme en font foy les exemples
qu'on a rapportez , & d'où font
tirez ces deux hémiſtiches .
A mes ordresfoûmis.
A moi feul afervit.
Au lieu que dans la tranfpofition du
DE DECEMBRE. 12
Génitif & de l'Ablatif , ce voifinage
feroit un trés mauvais effet ; comme ,
fi au lieu de dire ,
1. Qui de Rome toûjours balançant le
deftin.
on difoit
.
Qui toûjours balançant de Rome le
deftin.
Autre exemple en ce genre, pourl'Ablatif.
Si , au lieu de tourner le vers
fuivant , comme l'a tourné Racine ,
2 De ce trouble fatal, par où dois-je -
fortir ?
on rapprochoit le Génitif , trouble ,
du verbe , fortir , qui le gouverne ,
& qu'on dît
Et par où dois-je enfin de ce trou
ble fortir.
Cela auroit quelque chofe de choquant
& de fort dur.
Le mieux eft donc , d'éloigner , autant
que la conftruction de la Phrafe
peut fouffrir le , tant le Génitif que
1 Act. 2. Sc. 3.
2 Act. g. Sc. s.
60 LE MERCURE
l'Ablatif , du verbe ou du nom avec
lequel ils font liés. Voici des exemples
de l'un & de l'autre , qui vont
par gradation , comme nous avons fait
à l'égard du Datif. Et prémierement,
pour le Génitif.
1 Vangeoit de tous les Roys , la querelle
commune .
2 Il fant d'un fuppliant emprunter
le vifage .
3 D'un Rival infolent arrêter les
complots.
Quelquefois , le Génitif eft dans un ·
Vers , & le nom qui le gouverne , ne
paroît qu'au vers fuivant.
Je ne m'attendois pas que de nôtre
hymenée,
4Je diffe vor fi tard arriver la
journée .
On pourroit même encore , & les
Vers n'en auroient que plus de nơbleffe
, mettre le Génitif au commen-
1 A &t . 1. Sc . I.
2 A&t. 3. Sc. I.
3 A&t. 2. Sc. 3.
4 Act. 2. Sc. 4.
DE DECEMBRE. 61
cement du premier Vers ; & renvo
yer à la fin du fecond , le nom qui
le gouverne : Tel eft cet exemple que
j'ajufte exprés.
De l'hymen malheureux où j'étois
deftinée ,
J'attendois malgré moy , la fatale
journée.
Voici d'autres exemples pour l'Ablatif
, qui vont auffi par gradation.
1 Et même de mon fort , je ne pourrois
me plaindre.
2 Que de tant d'Ennemis vous puisfiez
vous défendre .
On peut encore de ce dernier Vers ,
en faire deux , où l'Ablatif foit au
commencement du premier , & le verbe
, à la fin du fecond.
Quand, de tant d'Ennemis tout prêts
vous furprendre
à >
Vous pourriez efpérer , Seigneur , de
vous défendre .
Ces exemples fuffifent
1. A &t. 4. Sc. 4.
2 Act.5. Sc. dern.
pour faire
62 LE MERCURE
connoître , combien l'éloignement des
termes , qui font rélatifs l'un à l'autre,
adoucit ces deux tranfpofitions .
Je crois pourtant devoir faire fur
cela une obfervation : J'ai recherché
d'où venoit , que dans les tranfpofitions
, tant du Datif , dont nous avons
déja traité , que du Génitif & de l'Ablatif,
fur lesquelles nous fommes à préfent
; plus les termes , du renversement
defquels fe forme la tranfpofition , fe
trouvoient éloignez l'un de l'autre , &
plus la tranfpofition avoit de grace.
Le fait eft für , comme on l'a pu voir .
par les exemples ; & cependant, il femble
, que plus , des termes rélatifs font
prés l'un de l'autre , & mieux ils devroient
compatir enfemble.
Surquoy , il m'a paru que l'éloignement
eftoit moins le Principe , que l'occafion
de ce bon effet ; & que la grace ,
qu'il donne à la tranfpofition , ne venoit
pas préciſement , de ce que les termes
tranfpofez eftoient féparez l'un de
l'autre , mais de ce que , par cette féparation
, ils facilitoient l'arrangement
naturel de la conftruction du refte de
la phrafe. Je m'explique.
DE DECEMBRE. 63
›
gou- Un Génitif, par exemple , eft
verné par un nom , & ce nom réciproquement,
eft lié à un verbe dont il eft,
ou le Nominatif , & ou plus fouvent
encore le cas. Suppofons cette phraſe ,
pour rendre cela plus fenfible . Il m'annonça
l'amour & les deffeins du Roy.
Dans cette phrafe , annoncer , eft le
verbe amour & les deffeins , voilà
l'Accufatif ou le cas du verbe . Du Roy,
voilà le Génitif qui ne dépend que de
l'Accufatif, l'amour & les deffeins.
On veut faire un Vers de cette phraſe ;
& pour y donner le tour poëtique
on y ménage la tranfpofition du Génitif
avec l'Accufatifdont il dépend ; c'eft· àdire
, qu'au lieu de mettre l'amour &
les deffeins du Roy ; on met , du Roy
l'amour & les deffeins . Voilà la tranf
pofition faite . Mais , comme toute
tranfpofition eft un dérangement de
l'ordre naturel , & qu'il ne fe fait point
fans quelque forte de violence ; il eft
fûr que, fi à cette premiere violence ,
on en ajoûte une feconde , le dérangement
en fera d'autant plus defagréable.
Or, c'est ce qui arrive ,quand les termes
tranfpofez fe touchent , comme
dans ce vers de Racine.
64 LE MERCURE
1. M'annoncérent du Roy l'amour &
les deffeins.
La premiere efpéce de violence eft
vifible ; c'eft la tranfpofition du cas du
verbe, & du Génitif que ce cas gouverne.
Mais , où eft la feconde ? Elle confifte
en ce que ce Génitif fépare du
verbe,le cas que ce mefme verbe gouverne
, & qui le devroit fuivre immé
diatement. C'est-à-dire, qu'il ne ſe contente
pas de déranger l'Accufatif , par
raport àlui-même, il le dérange encore
par rapport à fon verbe. C'est ce qu'on
voit dans levers de Racine que j'ai cité,
où le Génitif qui eft ce terme , du Roy,
fe met entre le verbe , annoncer &
l'Accufatif qui devroit le fuivre , l'amour&
les deffeins : Dérangement, dont
le verbe feroit en droit de fe plaindre,
& de demander raifon au Génitif. Il
vous plaît de vous déplacer, & de changer
de pofte avec l'Accufatif que je
dois avoir à ma fuite . A la bonne- heure ,
pourvû que je n'en fouffre point ; mais ,
vous venez vous jetter à la traverſe ,
& couper ma marche , en me féparant
de mon Accufatif , qui dans l'ordre naturel
, doit me fuivre immédiatement ,
1. Alt. 1. Sc. I.
2
&
DE DECEMBRE. 65
& dont rien ne m'oblige ici de me féparer
: En cela,je fuis lézé , & vous me
faites tort. Tant de tranfpofitions que
vous voudrez ; mais à condition , que
ce'ne foit pas à mon préjudice. Il me
femble que ce verbe a raifon de fe
plaindre ; & comme on doit juſtice à
tout le monde , il faut la lui rendre .
Comment cela ? En réformant le Vers
& rapprochant le verbe de fon Accufatif
; mais , comme cela ne ſe peur
faire avec le terme , annoncérent ; à
caufe de la cèfure à laquelle il n'eft
pas propre , je le change en celui d'annonça
, &je dis ,
Et du Roy m'annonça l'amour & les
deffeins .
Comme le Génitif , du Roy , dans ce
Vers,eft plus éloigné de l'Accufatif qui
le régit , qu'il ne l'eft dans celui de
Racine ; on croit d'abord , que c'eft
cet éloignement qui adoucit la tranfpofition
; mais dans le vrai , l'adouciffement
ne vient , que de ce qu'en s'éloignant
davantage , il laiffe au verbe
fa place naturelle , & ne trouble en
rien fa conftruction .
On pourra m'objecter , que
même Vers , de la maniére que je l'aj
Décembre 1717. F
dans ce
66 LE MERCURE
tourné , la céfure eft moins marquée
que dans celui de Racine. J'en conviendrai,
fi l'on veut ; mais , je répons
à cela , que je préférerai toûjours la
clarté de la phrafe , à la beauté de la
céfure ; comme la raifon , à la rime.
Je n'apporte point d'autre exemple
fur ce dérangement ; parce que , celui
que j'ai allégué , par rapport à l'Accufatif
, peut s'appliquer & au Nominatif
& au Datif, quand ces deux cas
fe trouvent dans un même Vers avec
le Génitif. Il fuffit feulement d'êtablic
pour Maxime certaine en ce genre ;
que comme , toute tranfpofition cauſe
toûjours un dérangement dans la conftruction
naturelle de la phrafe ; moins
on la trouble , & on la dérange d'ailleurs
; & mieux la tranſpoſition en eſt
reçûë.
Aprés tout , je ne voudrois pas nier
abfolumen , que l'éloignement des deux
termes relatifs ne contribuât par luimême
à adoucir leur tranfpofition.
Car , quoi qu'il femble , comme je me
le fuis objecté , que plus , deux termes
de cette espéce font près l'un de l'autre
, &plus ils doivent convenir entre
eux : Cela eſt vrai , quand ces termes
DE DECEMBRE. 67
font dans leur fituation naturelle ; mais,
quand ils font déplacez , ce n'eft plus
la même chofe . Au contraire , il paroît
qu'alors , ce que ce déplacement peut
avoir de rude , s'affoiblit & s'adoucit
à proportion de leur éloignement . Il en
eft , comme de deux couleurs contraires
,dont l'oppofition eft d'autant moins
fenfible , qu'elles font plus éloignées
l'une de l'autre. Le milieu quiles fépare
, ett une forte de dégradation qui
fert à faciliter leur accord.
Ce qui me le fait juger ain , par
rapport aux tranfpofitions , c'eft la re
marque que j'ai faite , fur- tout à l'égard
de celle du Génitif ; qu'une épithéte
ajoûtée à l'un des fubftantifs tranfpofez
, adouciffoit infiniment la tranſpofition
. Je vais en apporter des exem
ples , qui feront connoître infenfiblement
, quelle différence il y a pour la
douceur dans le même Vers , lorfque
les fubftantifs tranfpofez font dénuez
d'épithetes , & lorfqu'ils en font revêtus.
Suppofons donc d'abord ce Vers ,
fans épithètes.
J'y penfe , & de ce jour le fouvenir
m'afflige.
On fent que le choc de ces deux
68 LE MERCURE
Subftantifs, qui fe heurtent immédiate
ment , de cejour le fouvenir , a quelque
chofe de rude : Joignons une Epithéte
au premier , & le Vers perdra beaucoup
de fa dureté. En voici la preuve.
De ce jour malhûreux le fouvenir
m'aflige.
L'Epithéte eft jointe ici au premier
Subitantif , mais , quand elle ne le feroit
qu'au fecond , elle ne laifferoit
pas de produire à peu prés, le même
effet :On pourra en juger par ce Vers
de Racine .
*Etquede mon devoirEsclave infortunée.
Ce Vers en effet, n'a rien de choquant ;
mais , il auroit encore plus de douceur ,
fi,outre l'Epithéte jointe au fecond Subftantif,
on en ajoûtoit encore une au
premier , en difant ,
De ce cruel devoir Efclave infortunée.
Et peut - être , feroit- il plus doux encore
, fi cette nouvelle Epithéte féparoit
les deux Subftantifs , & qu'on dît :
D'un devoir odieux Efclave infortunée .
Car,quoiqu'il y ait plus de fufpenfion ,
quand l'Epithété précéde fon Subftan
tif, on doit toujours facrifier cet agrêment
, en faveur de tout ce qui peut
* Act. II. Sc. G.
DE DECEM BRE. 69
adoucir la tranfpofition . C'est par oú
je finirai ce qui regarde celle- cy , pour
paffer à celle du Nominatif & de l'Accufatif
, dont il nous refte à parler.
DES
TRANSPOSITIONS PERMISES ;
Ou défendues dans le ftile Poëtique.
Q
UAND je ne me ferois
pas engagé dans ma Differtation
précédente , à traitter
en détail, ce qui regar-
Tranfpofitions ; & à faire la
diftinction de celles qui font permiſes ,
& de celles qui ne le font pas ; c'eft
un point fi effentiel à mon fujet , que
de les
A iiij
LE MERCURE
je ne pourrois me difpenfer d'en parler.
termes
En effet , comme entre les Tranſpofitions
qui caractérisent le tour Poëtique
, par la fufpenfion qu'elles introduifent
dans la Phrafe , il y en a que.
la Langue admet , & d'autres qu'elle
rejette ; tout ce que j'ai dit jufqu'ici
, & de la fufpenfion & des tranfpofitions
, fe réduiroit aux
⚫d'une pure fpéculation ; fi je ne donnois
des régles fures , pour difcerner
celles qui font de mife , de celles qui ne
le font pas. Je fçai bien que l'uſage
qui eft le Grand Maître de la Langue,
femble les déterminer ; mais , outre
qu'il y a des Franfpofitions qui font
propres à la Poëfie & que la Profe ne
fouffre pas ; que l'ufage même qu'en
fait la Pocfie , n'eft pas bien certain ,.
bien déterminé & hors de toute conteſtation
, au moins à l'égard de quelques-
unes de ces Tranfpofitions ; ily
a lieu de douter , fi ce principe de l'ufage
,auquel on rapporte tout dans les bizarreries
prétendues de la Langue , ne
fuppofe pas lui -même un principe ultérieur
, & s'il n'eft pas fondé fur quelque
raifon.
DE DECEMBRE. 9
Pour moi , fi j'ofe dire ce que j'en
penfe , je fuis perfuadé que les irrégularitez
même les plus bizarres , en fait
de Langage , ont un principe caché que
peu de gens pénétrent ; mais , dont
tout le monde fuit l'impreffion fans le
connoître. C'eft une forte d'instinct
qui infpire toute une Nation ; & qui ,
quoi qu'à l'aveugle , conduit auffi
fûrement l'ignorant, que la raifon & la
régle dirigent l'Homme de Lettres &
le Grammairien. Pourquoi, entre deux
façons de parler , qui d'elles- mêmes
n'ont rien de vicieux , l'une eft - elle
admife & l'autre réprouvée ? On repond
que cela vient de l'ufage , qui
admet l'une & qui défavoue l'autre ,
& l'on feroit fcrupule de creufer plus
avant. Mais,comme de la maniere que
les Hommes font faits , toute une Nation
ne fe détermine pas à préférer une
expreffion à une autre , fans qu'il y ait
quelque raifon fourde de préférence ;
j'ofe dite , que fi on vouloit un peu
creufer en cette matière , on trouveroit
infailliblement ou dans le génie
de la Langue , ou dans le goût de la
Nation, le principe caché qui , fans
nous nous en appercevions › dé--
que
ΤΟ LE MERCURE
cide dans nous , de ce que nous devons
admettre en fait de Langage , & de ce
que nous devons réprouver.
Or , c'eft à ce principe que j'ai tâché
de remonter , non pas, pour régler
quelles font les Tranfpofitions dont
on peut ufer, & quelles font celles dont
on doit s'abstenir ; puifque , cela n'appartient
qu'à l'ufage : Mais , pour juftifier
l'ufage même dans celles qu'il a
permifes , comme dans celles qu'il a
condamnées. J'aurois pû m'en tenir à
faire un détail exact des differentes
inverfions qui font d'alloy dans la Poëfie
, & à les appuyer par des exemples
tirez de nos meilleurs Poëtes :
C'eftoit même , à peu prés , à quoi je
m'eftois borné d'abord . Le hazard,fans
que j'en euffe deffein , me mena plus
loin ; car , en lifant à quelques - uns
des mes amis , ce que j'avois jetté fur
le papier, touchant les Tranfpofitions,
& en ayant rapporté une qui , de mon
aveur,êtoit bonne ; mais , que j'avoüois
qui m'embarraffoit ; parce que je ne
trouvois pas qu'elle quadrât avec les
autres de même efpece , & que je ne
voyois pas d'ailleurs , ce qui pouvoit
la tirer hors de la régle; un d'eux,homDE
DECEMBRE. 1 11
me de beaucoup d'efprit * & qui fans
être Poëte , eft fort au fait fur la
Poëfie , me donna fur le champ le
dénouement que je cherchois >
en
me faifant remarquer , que ce qui
autorifoit cette Tranfpofition ; c'eftoit
qu'elle fe pouvoit faire fans ambiguité
& fans équivoque. Sa raifon qui me
parut décifive pour la difficulté dont
il s'agiffoit , me donna lieu d'enviſager
toutes les autres Tranfpofitions par
le même endroit . Je les examinai , &
les êtudiai de nouveau ; & à force de
les remanier & de les confronter enfemble
, je trouvai dans ce qu'on
m'avoit dit pour une , la clef de toutes
les autres , & le principe général &
déterminant , qui a fait admettre celles
qui font en ufage , & qui a fait exclure
celles qui n'y font pas.
C'est ce que je vais tâcher de développer
; & pour y parvenir , il faut
fuppofer d'abord , que les Tranfpofitions
ne peuvent rouler que fur deuxfortes
de termes qui font , pour ainfi
parler , le corps de la Phrafe ; c'est -àdire
ou furles noms , ou fur les verbes..
* M. l'Abbé de Pons.
1.2 LE MERCURE
Sur les noms , foit par rapport
d'autres noms dont ils dépendent ,
foit par rapport aux verbes , qu'ils
gouvernent ou dont ils font gouvernez
. Sur les verbes , par rapport à d'autres
verbes avec lefquels ils fe trouvent
liez par la conftruction.
A l'égard des Verbes , il n'y a point
de diftinction à faire entre les tems
differents ; préfent , paffé & fûtur ,
fur lefquels ils roulent. Car , comme
cela ne change rien à leur fignification
effentielle , dés qu'ils fouffrent
la tranfpofition dans un de
ces tems , ils la peuvent fouffrir dans
tous les autres . Il n'en est pas de même
des noms , par raport aux cas diffé
rens dont ils font compofez , & dont
les uns admettent la tranfpofition fans
reftriction ; & les autres ne s'y prêtent
qu'avec précaution , & qu'en certaines
fituations : Le Datif par exemple , le
tranfpofe tant qu'on veut , & prefque
fans aucune exception. Le Génitif &
l'Ablatif fe tranfpofent auffi le plus
fouvent , hors en quelques rencontres
particulieres. Le Nominatif aucontraire
, & l'Accufatif n'admettent la
ranfpofition qu'à certaines conditions,
DE DECEMBRE.
13
& ce dernier encore plus rarement que
l'autre. C'est ce que le Lecteur reconnoîtra
par lui-même ; lorfque j'entrerai
dans le détail des tranfpofitions ,
par rapport à ces différens cas. Je ne
mets point ici le Vocatif en ligne de
compte , parce que , n'ayant proprement
point de régime ny actif, ny
paffif , il eft abfolument indépendant .
Au refte , je crois qu'on ne trouvera
pas mauvais , qu'en parlant de tous
ces cas , je me régle fur i'Analogie latine:
11 ma paru que dans une matiére qui
ne regarde gueres que les gens de
Lettres , je devois en ufer ainfi , pour
leur plus grande commodité ; & je ne
difconviendrai pas que je n'aye û auffi
en cela , un peu égard à la mienne. La
différence de certains cas dans nôtre
Langue , eft fi peu marquée , que j'aurois
efté fort embaraffé à diftinguer
enplufieurs occafions , le Génitif de l'Ablatif.
Il m'a donc fallu , pour les fixer ,
avoir recours à la Méthode qu'on fuit
dans les
Déclinaifons de la Langue
Latine ; & fuivant ce plan , j'appelle
Nominatif, Génitif& c.ce qui dansnôtre
Langue , répond au Nominatif, Génitif
& autres cas des Latins. Détail de
14 LE MERCURE
Grammaire affez defagréable , mais fi
utile , que je me flate , qu'on voudra
bien l'excufer en faveur de la clarté
qu'il répandra fur tout ce que j'ai à
dire des tranfpofitions.
Ce fut dans la difcuffion de ces cas
différents , qu'ayant remarqué que des
cinq cas , à l'égard defquels la tranf
pofition pouvoit avoir lieu , le Datif
l'admettoit fans violence , & même
affés naturellement ; qu'à peu de chofe
prés , il en eftoit de mefme du Génitif
& de l'Ablatif mais qu'au contraire
, le Nominatif ne la fouffroit qu'à
peine , & feulement en certaines conjonctures
; & que l'Accufatif y répugnoit
prefque totalement ; je voulus démêler
d'où pouvoit venir tant de répugnance
dans les derniers , & tant de
facilité dans les premiers : Car , d'attribuer
cela à la bizarrerie de l'uſage ,
il me paroiffoit que c'eftoit éviter la
difficulté , & non pas la réfoudre. Je
me figurai donc qu'il falloit néceffairement
qu'il y ût dans quelques- uns
de ces cas , quelque chofe de particulier
qui ne fe trouvât pas dans les autres.
Sur cela , je me mis à les éxaminer
tous en détail , dans trois fortes de
"
DE DECEMBRE. IS
noms différens , tels que je les repréfente
içi.
SINGULIER.
Nominatif. L'homme.
Genitif.
La table. Le temple.
De l'homme, De la table. Du temple.
Datif. A l'homme. A la table . Au temple.
Accufatif. L'homme. La table. Lo temple.
Ablatif, De l'homme. De la table. Du temple.
Génitif.
PLURIER.
Nominatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Des hommes. Des tables. Des temples .
D'atif. Aux hommes, Aux tables. Aux temples.
Accufatif. Les hommes. Les tables. Les temples.
Ablatif. Des hommes. Des tables. Des temples.
Comme les noms dans nôtre Langue,
n'ont point d'infléxions différentes ,
ainfi que dans la latine , c'eſt l'article
feul qui y diftingue les cas. Or , je remarquai
qu'il n'y avoit que le Datif
qui ut un article particulier , lequel ne
lui fût commun avec aucun autre cas ;
c'eft l'article à ou au pour le fingulier ,
& aux pour le plurier. Auffi , remarquai-
je en mefme tems , que c'eftoit ,
comme onle verra dans la fuite , celui
de tous les cas , dont la tranſpoſition
16 LE MERCURE
.
êtoit la plus naturelle , & avoit le plus
d'agrêment & de douceur. Pour le
Génitif& l'Ablatif, je trouvai une entiére
conformité entr'eux ; de forte
que , quand ils concourent enfemble ,
ils femblent deux Génitifs de fuite ;
car , en difant : De l'Armée de Céfar
il paffa dans celle de Pompée ; cela fait
à peu prés le mefme effet , que fi on difoit
: Il eftoit le meilleur Soldat del'Armée
de Céfar. Sur quoi , je fis trois obfervations
; la premiere , que ce concours
de l'Ablatif & du Génitif êtoient
rares . La feconde › que comme ils figuroient
de la mefme maniére que
deux Génitifs ; ils devoient auffi obferver
la mefme régle ; & que par conféquent
, il ne pouvoit y avoir de tranfpofition
entr'eux , non plus qu'entre
deux Génitifs , à caufe de l'équivoque
qui en réfulteroit , comme je l'expliquerai
dans l'article de cette , tranfpofition
. Enfin , la troifiéme obfervation
que je fis , fut que partout ailleurs,
où il n'y avoit point lieu à une femblable
équivoque , le Génitif & l'Ablatif
pouvoient fe tranfpofer : De forte
qu'eftant d'eux- mêmes & de leur nature,
trés fufceptibles de tranfpofition ,
ce
DE DECEMBRE . 37
ce n'eftoit qu'accidentellement qu'ils
y répugnoient quelquefois, & toûjours ,
pour éviter l'ambiguité & l'équivoque ,
que cette tranfpofition y pourroit mettre..
Enfin , je trouvai entre le Nominatif
& l'Accufatif , une reffemblance plus
parfaite encore par fa fimplicité, qu'en
tre le Génitif & l'Ablatif ; car , ny l'un
my l'autren'ont d'articles : Reffemblance
d'ailleurs , bien autrement incommode
que dans les deux autres cas ; en ce
que fe trouvant prefque toûjours enfemble
par la conftitution de la phrafe,
où le verbe doit avoir fon Nomina
tif & fon cas , lequel pour le plus fouvent
, eft l'Accufatif ; il n'y avoit que
l'ordre de la marche entr'eux qui pût:
les caractériſer : De forte qu'on ne pouvoit
difcerner le Nominatif de l'Accufatif
, que parce que celui - là précé--
doit le verbe , & celui ci le fuivoit :
Car , fi on veut tranfpofer les termes
de cette phrafe ; Céfaraimoit la gloire
en difant ; la gloire aimoit Céfar ; on
prendra cela plûtôt pour un changement
de phrafe , que pour une tranf
pofition. La gloire paffera pour le Nominatif,
parce qu'elle eft devant le
B
18 LE MERCURE
verbe , & Céfar pour l'Accufatif , parce
qu'il eft aprés ; & perfonne ne
s'imaginera qu'on veuille dire dans
cette tranfpofition , que c'eft Céfar
qui aimoit la gloire , & non pas la gloire
qui aimoit Céfar .
De cette remarque je tirai deux conféquences.
La premiere , que la répugnance
que ces deux cas fembloient
avoir à la tranfpofition , ne venoit
que de la confufion inévitable que leur
uniformité cauferoit dans la phrafe ,
pour peu qu'on en troublât l'ordre naturel
: La feconde , que toutes les
fois qu'il n'y avoit point d'ambiguité
à craindre , on pouvoit tranfpofer ces
deux cas comme les autres ; & que c'êtoit
pour cela qu'il y avoit des occa-.
fions , où la tranfpofition du Nominatif,
loin de choquer , avoit un trés bon
effet.
Enfin , ramaffant tout ce que j'avois
fait d'obfervations , & confidérant
que le Datifne repugnoit prefque jamais
à la tranfpofition ; parce qu'ayant
marque particuliére dans fon article ,
l'inverfion à fon égard , ne pouvoit caufer
d'ambiguité : Que les autres cas ne
l'exclupient , que quand elle faifoir
fa
DE DECEMBRE. 19
un fens douteux & équivoque ; & que
hors delà , ils l'admettoient librement :
Que de mefme , comme on le verra
dans fon lieu , elle fe fouffroit entre
deux verbes , lorfqu'elle n'y apportoit
point d'embarras & de confufion ; je
tirai cette conféquence générale , dont
je fais la régle décifive , pour difcerner
les bonnes & les mauvaiſes tranfpofitions
Que toute inverfion de
phrafe eft permife & légitime , dés
qu'elle n'en altére point la clarté , &
qu'elle n'y cause ni confufion , ni équivoque
. Principe , d'autant plus folide
& plus fûr , qu'il eft fondé fur le génie
de la Langue françoife , dont le caractére
propre & particulier , eft la
clarté. La conftitution fimple & naturelle
de la phrafe , dans laquelle l'expreffion
fuit l'ordre de la perfée , nous
en eft une preuve. Nôtre Langue fe
preftera toujours fans répugnance aux /
tours les plus hardis , aux figures less
plus outrées , aux tranfpofitions les
plus extraordinaires , à toutes les libertez
, & aux défordres même de
la Poëfie , fi jofe parler ainfi ; mais
à cette condition , que fa clarté n'en
fouffrira point . Tant de beautés & d'ox-
Bij
20
LE MERCURE
nements qu'il vous plaisa; mais ny obfcurité
, ny confufion , ny équivoque.
La clarté eft un point , fur lequel elle
n'admet aucune compenfation , & elle
préférera toujours une fimplicité fans
embarras , à unfublime obfcur & fatigant
.
Ce principe êtant êtabli , il ne reſte
plus qu'à l'appliquer , & cette application
même en fera la preuve ; car , en
éxaminant fur cette régle , toutes les
tranfpofitions , tant bonnes que mauvaifes
, je ferai toucher au doigt : Que .
les premieres ne font permifes,que parce
qu'en donnant de la beauté à la phrafe
, elles n'en altérent point la clartés.
& que les autres ne font rejettées
que parce que , fous prétexte d'embellir
la phrafe , elles l'obfcurciffent .
Et comme , de toutes les tranfpofitions
, celle du Darif eft la plus naturelle
; c'est par elle auffi que je crois
devoir commencer , en l'éxaminant,
& par rapport aux verbes , & par rap
port aux noms , avec lefquels le Da
tif peut eftre tranfpofé.
DE DECEMBRE. 2x
EXAMEN
De la Tranfpofition du Datif.
Le Datif eft ordinairement régi par un
verbe qui le demande aprés lui : Comme
quand on dit . Tout confpire à mes
deffeins. On s'appofe à mes voeux. Déro- .
ber fa tête à un fardeau Voilà comment
on doit parler en profe , où l'on
place le verbe devant le cas qui en dépend
: En Vers , c'eft tout le contraire .
Le ftile poëtique éxige , qu'en renver..
-fant la phrafe , on tranſporte le cas devant
le verbe , & qu'on dife : A mes.
deffeins tout confpire. A mes voeux ons'oppofe.
A un fardeau dérober sa tête ::
Et c'eft ainfi qu'en uſe Racine.
A mesjuftes deffels je vois tout confpirer.
2. Ilfe plaint qu'à ſes voeux un autre ·
amour s'oppofe.
3 Chacun à ce fardeau vent dérober Sa
tête.
Tragédie de Mithridate..
A&t. III . Sc. I..
2. Act. II. Sc . VI
3 A&… III, Sc. I.
LE MERCURE
Ce n'eft pas à dire , que Racine luf
même fuive toûjours cette méthode ;
car , dans un autre endroit , il dit fansufer
de tranfpofition .
* Tu ne t'attendois pas fans doute à ce
Difcours.
Mais en cela mefme , il s'écarte de
fa pratique ordinaire ; & il eſt évident
qu'il feroit plus poëtique d'ufer de
tranfpofition, & de dire.
Sans doute à ce Difcours tu ne t'attendois
pas.
>
On peut donc établir , comme une
régle fûre , que le ftile poëtique exige
la Tranfpofition du datif, par rapport
aux verbes dont ce datif dépend.
Je ne prétends pas néantmoins qu'il ne
foit jamais permis de s'abftenir det ranfpofitions
tant à l'égard de ce cas ,
que des autres qui en font fufceptibles
car , ffuurr ccee ppiieedd , il faudroit
mettre dans un vers , toutes les tranfpofitions
qui pourroient y entrer : Ce
qui feroit le plus fouvent un trés mauvais
effet . Il y a du plus & du moins ,
des tempéraments à garder en tout
* Alte I. Sc. I.
DE DECEMBRE. 23
cela. C'eft de quoi je parlerai plus au
long dans la fuite , lorfque je traitterai
de l'ufage qu'on doit faire des tranf
pofitions. Mais quant à prefent , je
me borne à déterminer ce que le tour
de la Péëfie exige de lui- même , & à
quoi il faut s'affujettir , lorfqu'il n'y a
point de raifon légitime de s'en difpenfer..
Outre les Verbes qui gouvernent
des datifs , il y a auffi des adjectifs
, dont ces mêmes datifs dépendent..
Quelquefois , ces adjectifs font liez
à un verbe. Comme quand on dit . Cefils
fut cruel à fon Pere . Quelquefois ,ils
fe trouvent feuls & fans verbe , comme
fi on diſoit : Et par un trait fun? -
fte à fa gloire. Et quelquefois auffi , ils
font participes d'un verbe . C'eſt ainft.
qu'on dit. Soumis à mes loix , attaché
à fon devoir. Trois fituations , par rapport
aux quelles il faut confiderer la
Tranfpofition du datif.
Toutes les fois que l'adjectif fait
lui-même partie d'un verbe , ou qu'il
eit lié à un verbe , il peut-être regardé
comme verbe par rapport au datif
qui le fuit , & par confequent, la Tranf
14 LE MERCURE
pofition du Datif a lieu à fon égard
auffi naturellement qu'à l'égard des
verbes. En voici des exemples , donɛ
je forge le premier , parce que je n'en
trouve point fous ma main ; & je prie
le Lecteur d'agréer que j'en ufe de la
forte , lorfqu'ils me manqueront.
A fon Pere ce Fils fut toûjours trop
cruel.
Je fçay que de tout tems à mês ordres
foumis
Ilbait autant que moi nos communs
Ennemis.
Dans le premier exemple , l'Adjectif
eft joint à un verbe ; dans le fecond
, l'Adjectif eft participe , & la
Tranfpofition fait fort bien dans tous
les deux.
Mais , lorfque l'Adjectif est tour
feul , & qu'il n'eft point participe , il
eft difficile que la Tranfpofition ne
caufe de l'ambiguité dans la Phraſe.
S'il falloit dire , par exemple.
Mais , entreprise hélas ! · Trop fu-·
nefte à la gloire .
Er qu'on Tranfpofat ainfi.
1. Act. 11. Sc . 39 . Mais ,
DE
DECEMBRE.
25
Mais , entreprife hélas ! A fa gloire
funefte .
Cette
Tranfpofition ne
vaudroit
rien , parce qu'on pourroir douter , fi
l'Adjectif, funefte , fe
rapporteroit à entreprife
, ou à gloire ; & que felon le
principe général des
tranfpofitions ,
on n'en doit point ufer , dés qu'elles
peuvent apporter la moindre obfcurité
au fens de la Phrafe . Toutes les
précédentes ne font bonnes , que parce
qu'elles n'en altérent en rien la
clarté , de forte même , quefi en gare
dant la
tranfpofition dans ce dernier
Vers , on pouvoit le tourner , de maniere
qu'il n'y ût lieu à aucune équivoque
; comme fi on diſoit ,
Mais , à fa gloire hélas ! Entreprife
funeйte.
la
Tranfpofition feroit
beaucoup plus
tolerable.
Cependant ,
comme dans
ces termes , à fa gloire , l'article à ,
qui n'eft point encore
déterminé , peut
paffer pour
prépofition , & avoir le
même fens que ,
ad ejus
gloriam en
C Décembre
1717.
26 LE MERCURE
latin ; c'eſt-à- dire , marquer un Accufatif
; comme fi on difoit : A fagloi
re il faut que je le publie ; l'efprit
fouffre dans l'incertitude où il eft , fi
l'article , à , eft ici un article ou une
prépofition ; & fi c'eft un Datif ou un
Accufatif qu'il lui annonce : Or , il ne
faut jamais que l'efprit travaille pour
deviner ce qu'on lui expofe . Quelque
belle que fut une tranfpofition , on
doit toûjours la facrifier en faveur de
la clarté ; ou plûtôt, elle n'eft plus recevable
, dés qu'elle péche contre ce
principe .
C'eft de la fufpenfion que la Poëfie
demande , & non de l'incertitude ;
deux impreffions qu'il ne faut point
confondre. L'incertitude renferme la
fufpenfion, & en corrompt l'agrêment
par la peine , & la perplexité qu'elle
y porte ; mais , la fufpenfion ne fuppofe
point l'incertitude . Son idée aucontraire,
ne nous préfente qu'une attente
agréable de ce qu'elle nous annonce ,
& qu'elle nous met par avance à portée,
de deviner au moins en partie. Par
exemple , dans le Vers fuivant.
DE DECEMBRE : 27
1 Aux offres des Romains , ma Mere
ouvrit les yeux .
Il y a de la fufpenfion , mais , il
n'y a point d'incertitude ; parce que la
particule aux , marque évidemment un
article & non, une prépofition: Et quand
ily auroit , à l'offre des Romains , ce
feroit la même chofe , comme on peut
le voir dans le Vers qui fuit .
2 A mille coups mortels contre eux
me devouer.
Cette particule , à , détermine abfolument
le Datif , & annonce le verbe
qui demande ce cas : De forte que ,
quand ce verbe arrive , l'efprit qui
êtoit demeuré en fufpens , durant le
premier hémiftiche , elt enfin content
& fatisfait ; parce qu'il trouve ce qu'on
lui avoit annoncé , & ce qu'il s'êtoit
promis. Au lieu que , quand il ne fçait fi
la particule , à , eft article ou prépofition
; & fi elle prépare à un Datif
1 A&t. 1. Sc. I.
a Act. 1. So. I..
Cij
18 LE MERCURE
ou à un Accufatif , comme dans ces
termes ci - deffus , à fa gloire ; il fouffre ,
il peine , il n'ofe prendre de parti entre
le Datif & l'Accufatif ; ou , s'il le
prend , il rifque à fe voir obligé de
revenir fur fes pas ; chofe defagréable
pour nôtre efprit , & mortifiante
pour notre vanité. Toute erreur nous
humilie ; & comme nous n'aimons pas
à être humiliez , nous voulons toujours
du mal à ceux qui ont donné occafion
à nôtre humiliation : Nous cherchons
à nous difculper à leurs dépens ;
& fur ce point , comme dans toutes
les chofes où nous avons quelque tort ,
nous nous en prenons toûjours plus
volontiers à autrui , qu'à nous mêmes.
Or , rien n'eft plus facheux , &
plus imprudent à un Auteur , que de
mettre fon Lecteur , c'eft à - dire fon
juge , contre lui. Enfin , ce qui fait auprés
de nous le merire de la fufpenfion
, & le defagrêment de l'incertitu
de eſt fondé fur la bonne opinion
que nous avons de nôtre intelligence.
Nous voulons deviner , ce qui eft
la chofe du monde qui bleffe le plus
nôtre efprit ; mais , nous ne voulons
pas nous tromper ; ce qui est la cho-
?
•
DE DECEMBRE 29
que
fe du monde qui l'humilie le plus : Or,
par tout où il y a du doute & de l'in
certitude , il faut , ou que l'efprit s'arrête
tout - court , ou qu'il s'expofe &
fe mêprendre S'il eft obligé de s'arrêter
, c'eft un aveu de fon peu de pénétration
; s'il paffe outre , c'eft précipitation
& imprudence ; deux partis
qui bleffent prefque également fon orgueil
, & dont il fçait toûjours mauvais
gré , à ceux qui ne lui laiffentfur
cela le choix. Au lieu que, quand
il n'y a que de la fufpenfion ; il a le
plaifir pur de pouvoir deviner , fans
courir rifque de fe tromper. Peut - être,
trouvera- t-on que je me fuis trop êtendu
fur ce point ; mais , dans une matiere
fi mince d'elle-même , je ne crois
pas devoir rejetter , ce qui peut en
quelque forte, en corriger la fécheref
fe ; fur-tout , quand ce font des réfléxions
que mon fujet me fournit de lui
même : Et d'ailleurs,il eft bon que,par
le rapport fécret que des minuties de
Grammaire ont à notre amour propre ,
nous ayons occafion de connoître jufqu'où
s'étend fa tyrannie .
Voilà à peu près , à quoi fe réduit la
Tranfpofition du Datif , à l'égard des
Ciij
20 LE MERCURE
verbes & des Adjectifs dont il peut
dépendre.
Mais , comme il peut encore fe trouver
en concurrence avec d'autres cas;il
eft à propos d'éxaminer qui font ceux ,
à l'égard defquels il admet la tranſpofition
, & ceux avec qui il la comporte
moins. Ce qu'on peut dire en général
; c'eft que , quand la tranfpofition
fouffre de la difficulté , cela vient
moins de la part du Datif, que de celle
des autres cas avec lefquels il fe
trouve lié . De lui-même , il s'y prête
toûjours affez volontiers.
où il
Voici pourtant une rencontre ,
paroît autant de réſiſtance de fa part
à la tranfpofition , qu'il peut y en
avoir du côté du Genitif : Car , fuppofons
qu'on veüille tranfpofer ces
deux cas dans le Vers fuivant ,
Au plus grand des Héros , j'ofe le
comparer.
Il faudra dire .
Des Héros au plus grand , j'oſe le
comparer.
Tranfpofition qui paroît fonner mal,
& qui même , n'eft pas néceffaire dans
DE DECEMBRE.
31
ce Vers , où il y en a déja une . Mais ,
ce qui rend ce Vers rude , ce n'eft pas
la multiplicité des tranfpofitions ; c'eſt
la qualité de l'une des deux ; je veux
dire , celle du Genitif & du Datif qui
y repugnent également . Le Genitif prémierement
, à caufe de l'article , des
qui devient alors équivoque entre
lui & l'Ablatif. Car , on ne fçait , fi cet
hémiftiche, des Romains au plus grand ,
annonce une fimple comparaifon , ou
une efpéce de gradation , comme du
petit au grand : En fecond lieu , du côté
du Datif , on doute fi la particule
an , eft un article , ou une prépofition ;
fi elle défigne un Datif , ou un Acfatif.
Et ce qui femble prouver que
l'incongruité de la tranfpofition vient
de là en partie ; c'eft que fi on change
le Nominatif en Datif , & qu'on
dife ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos узих .
la Tranfpofition fera bonne.
J'ai dit que ce qui donnoit de la
rudeffe au Vers , n'êtoit pas la multi-
Des Héros au plus grand,j'ofe le com
parer.
2
32 LE MERCURE
plicité de tranfpofitions qu'il renfer
me , mais , la qualité de l'une de ces
tranfpofitions : C'est ce qu'il faut que
j'explique , quoi que cela regarde
proprement l'ufage & le ménagement
des tranfpofitions , dont j'ai deffein de
traitter à part; mais, pour ne point laiffer
le Lecteur dans l'embarras , je
crois devoir par avance, en toucher ici
quelque chofe.
En quoi donc , eft- ce que la qualité
d'une des tranfpofitions dans ce dernier
Vers , en caufe la rudeffe ? C'eſt
en ce qu'une de ces tranfpofitions eft
double ; c'eſt à - dire , en ce que le même
cas ett tranfpofé deux fois , l'une
avec un autre cas , & l'autre avec fon
verbe. Car , quoique la Phrafe Poëtique
exige des tranfpofitions , elle
ne les admet néantmoins , comme
nous l'avons remarqué qu'autant
qu'elles n'embarraffent point trop la
Phrafe Or , la Phrafe ne peut manquer
d'être embarraffée , dés qu'un terme
qui a de la liaiſon avec deux autres ,
eft tranfpofé à l'égard de tous les deux ;
& c'est ce qui arrive dans ce Vers.
,
Des Héros au plus grand , j'ofe le
comparer.
H
D
ta
D
DE DECEMBRE.
33
Au plus grand , qui eft un Datif,
eft déja tranfpofé , par rapport à fon
verbe qu'il précede ; car, dans l'ordre
naturel, il devroit le fuivre , & on dévroit
dire , comparer au plus grand. On
le tranfpofe encore à l'égard du Genitif
qu'il régit ; puifqu'au lieu de dire.
Au plus grand des Héros , on dit , des
Héros au plus grand. Voilà donc , le
même cas tranfpofé deux fois : De forte
qu'il faut que l'efprit faffe deux
opérations fur le même terme , pour
démêler le vrai fens que cette duplicité
de tranfpofition obfcurcit. Ce
n'eft plus un plaifir , tel que celui de
la fufpenfion ; c'est une peine & une
efpéce de torture , dont nôtre délicateffe
ne s'accommode pas.
,
D'où vient que dans la feconde maniere
de tourner ce même Vers en
changeant le Datif en Nominatif ; &
en difant ,
Des Héros le plus grand fe fit
voir à nos yeux .
la tranfpofition eft de mife ? C'eft
qu'alors , le même mot n'eft tranfpofé
qu'une fois .
14 LE MERCURE
Et pour prouver encore plus fenfiblement
, que la dureté de l'autre
Vers , des Héros au plus grand & c.
ne vient point de ce qu'il y a deux
tranfpofitions ; mais , de ce que l'une
des deux eft double ; c'est - à-dire , que
le même terme y eft tranfpofé deux
fois ; je vais citer un Vers de Racine ,
auffi compliqué qu'il puiffe y en avoir ,
par la multitude des termes differents.
qui le compofent , & qui forment
deux tranfpofitions ; fans que pourtant
, la beauté du Vers , ny la clarté
de la Phrafe en fouffrent. Le voici.
› De mon Pere à la Reyne il conte
la difgrace.
Il y a dans ce Vers un Nominatif,
il ; un Génitif , de mon Pere ; un Datif
; à la Reyne ; un Accufatif ; la difgrace
; un verbe , conta. Il s'y trouve
de plus deux tranfpofitions , mais ,
toutes deux fimples ; c'eft- à- dire, qu'il
n'y a aucun terme qui foit tranfpofe
deux fois. Le Genitif l'ett, par rapport
à l'Accufatif; de mon Pere la difgrace,
1 Att . 1. Sc . I
DE DECEMBRE.
35
au lieu de dire , la difgrace de mon
Pere. Le Datif l'eft , par rapport au
verbe qui le gouverne , à la Reyne il
conta au lieu de dire il conta à la
Reyne. Ainfi, cela ne fait point d'embarras
; cela n'altere point la clarté de
la Phrafe ; & dés lors , felon nôtre
principe , les tranfpofitions font bonnes.
Ce n'est donc point la multiplicité
des tranfpofitions , mais , leur
qualité qui peut nuire à la beauté du
Vers. Paffons aux autres cas avec lef
quels le Datif peut fe rencontrer.
Il fe trouve quelquefois deux Datifs
enfemble , comme dans ce Vers.
Aux Gaulois , aux Romains , fa
valeur fut fatale.
Mais , ces deux Datifs n'ayant point
de dépendance l'un de l'autre , il ne
peut y avoir entre eux de tranfpofition.
L'arrangement en eft purement
arbitraire : On peut mettre le premier
ou le dernier , celui des deux qu'on
juge à propos ; & c'eft dans certe occafion
que , comme dit Dom Japhet.
Il n'importe guere.
Que Pafcal foit devant , on Pafcal
foit derriere.
36
LEMERCURE
,,
On peut dire la même chofe du
Datif , par rapport au Nominatif &
à l'Accufatif , parce que , quoiqu'ils
fe trouvent enſemble dans une même
Phrafe c'eft fans dépendance l'un
de l'autre , & par conféquent , fans
qu'il puiffe y avoir de tranfpofition.
Il n'en faut point d'autre exemple ,
que le dernier Vers que j'ai cité de
Racine .
De mon Pere à la Reyne il conta
la difgrace.
Car dans ce Vers , le Datif , à la
Reyne , ne dépend que du verbe , il
conta ; & n'a point de rapport , ny au
Genitif , de mon Pere , ny à l'Accufatif
, difgrace.
Il ne refte que l'Ablatif, avec lequel
le Datif puiffe fe rencontrer ; mais , ny
le Datif, ny aucun autre cas ne peut
être lié avec l'Ablatif , qui ne dépend
que des verbes ,comme on l'expliquera
en fon lieu. Dans le Vers fuivant de
Defpreaux ,
De Paris au Perou , du Japon jufqu'à
Rome.
Sat. VIII.
DE DECEMBRE. 37
il faut prendre garde que
la particule
, as , n'eft point article , mais ,
prépofition ; & qu'elle ne défigne pas
un Datif, mais , un Accufatif. Ainfi,
cela ne regarde point la tranfpofition
du Datif , à laquelle nous nous bornons
dans cet article , & que je crois
avoir examinée, felon toutes les fitua
tions que ce cas peut avoir.
Or , de tout ce que j'ai dit jufqu'ici
fur la tranfpofition du Datif, je tire
trois conféquences.
La 1 : Que de lui-même , il ne répugne
prefque jamais à la tranfpofition
, & que , quand elle ne fe peut fai
re ce n'eft gueres de fon côté que l'affaire
manque
.
an ,
La 2 : Que la feule occafion où il
paroît ne la pas fouffrir fi commodé
ment , eft quand , la particule , à , ou ,
qui fait fon article déterminant
fe
peut prendre pour une prépofition,
& former par là une équivoque , comme
quand on dit : J'ofe le dire à fa
gloire.
La 3 Que quand , par la nature
des autres cas avec lesquels il concourt,
la tranfpofition ne peut le pratiquer ;
elle ne fe trouve exclufe, qu'à raifon
38
LE MERCURE
de l'équivoque & de l'ambiguité
qu'elle introduiroit dans la Phrafe .
Conféquences , qui toutes trois , quadrent
avec le principe général que j'ai
êtabli fur les tranfpofitions & en
même tems , en font la preuve ; fçavoir.
Que toute tranfpofition eft permife, des
qu'elle peut fefairefans altérer la elarté
de la Phrafe ..
Jufqu'à prefent , je n'ai envifagé la
tranfpofition du Datif , que dans ce
qu'elle a d'effentiel , & uniquement
pour régler , quand elle pouvoit avoir
lieu. Mais comme , quelque naturelle
& quelque douce qu'elle foit par
elle -même , elle peut avoir plus ou
moins de beauté , felon la maniere
dont on la pratique , il ne fera pas hors
propos
de faire fur cela quelques de
remarques .
La principale , & celle qui renferme
toutes les autres , & qui eft géné- ,
rale pour tous les cas , eft que plus
ils font éloignez du mot , auquel ils
font liez & dont ils dépendent ; &
plus auffi , la tranfpofition a de douceur.
Ainfi , quand les deux termes , entre
lefquels fe fair la tranfpofition , fe
trouvent dans le même hémiftiche ,
DE DECEMBRE. 39
elle eft moins douce ,que quand ils font
dans deux hémiftiches differents . C'eſt
ce qu'on peut voir dans les exemples
fuivants.
1Je fçay que de tout tems à mes ordres
foûmis.
Il bait autant que moi &c.
2 Un coeur que fon devoir à moi feul
affervit.
La tranfpofition du Datif eſt ſi naturelle
, que même pratiquée de la
forte , elle n'a rien de bien rude
mais , elle feroit encore plus agréable ,
fi les deux termes rélatifs fe trouvoient
dans deux hémiftiches differents
, en tournant ces vers de la maniere
qui fuit.
Et je fçay qu'à mes loix fon coeur
toujours foûmis .
Ce grand coeur qu'à moi feul fon
devoir affervit.
Enfin , fuivant le principe que j'ai
avancé , la tranfpofition s'adoucit toû-
1 A &t . 2. Sc. ; .
A&t . 2. Sc. 5.
40 LE MERCURE
jours , à proportion de l'éloignement
qui fe trouve entre les termes rélatifs
qui la compofent : Je vais en apporter
des exemples , où comme par
gradation , ils s'éloignent toûjours de
plus en plus.
Quand je fçûs qu'à fon lit Monime
réfervée .
2 Qu'aux offres des Romains , ma
Mere ouvrit les yeux.
que
Et fe pourroit-il bien qu'à mon reffentiment
3
?
Mon Amour indifcret eût livré.
mon Amant ?
On voit dans ces trois exemples ,
le Datif s'éloigne toûjours de plus
en plus , du verbe dont il dépend :
Que même au dernier , ils font l'un
& l'autre dans deux Vers differents ;
& que la tranfpofition n'en a que plus
de grace . C'est ce que je ferai obferver
dans les autres , comme dans celle-
ci , de laquelle je paffe immédiatement
à la tranfpofition du Génitif ,
1 A &t . 1. Sc . I.
2 Ibid.
3 Act. 4. Sc. I.
DE DECEMBRE. 41
& à celle de l'Ablatif , comme
êtant les plus naturelles , aprés celle
du Datif. La conformité & la reffemblance
que ces deux cas ont entre eux,
m'engage à les traitter enfemble ; &
je le ferai de maniere , que loin que
cela y mette de la confufion , ils fe
donneront au contraire du jour l'un à
l'autre .
EXAMEN
DE LA TRANSPOSITION
Du Génitif& de l'Ablatif.
> Me
Comme le Génitif & l'Ablatif one
tous deux le même article , & qu'on
dit également à l'un & à l'autre
l'homme , de la table , du temple. Il
faut d'abord donner un moyen de les
diftinguer. Or , voici le diftinctif de
de l'un & de l'autre.
Le Génitif eft toûjours gouverné par
un nom , foit fubftantif , foit adjectif :
En voici des éxemples.
*
De fes feintes bontez j'ai connu la
contrainte .
Att. IV. Sc. 2.
D
42 LEMERCURE
J'ay honte de me voir fi peu digne
de unus.
Seigneur , de mes malheurs ce ſont-là
les plus doux.
Dans le premier éxemple , le Génitif
eft gouverné par un fubitantif.
Dans le fecond , par un adjectif : Et
dans le troifiéme ,
par un fuperlatif,
qui eft auffi une forte d'adjectif.
L'Ablatifeft toûjours gouverné par
un verbe ; & toutes les fois qu'un nom ,
qui a l'article commun au Génitif & à
l'Ablatif , eft régi par un verbe , il le
faut tenir pour un Ablatif. Exemple:
1. Allés de fes fureurs fongez à vous
garder.
2. Et même de monfortje ne pourrois
me plaindre.
Je n'éxamine point ici fcrupuleufement
, fi en rigueur de Grammaire , il
n'y a pas des noms qui gouvernent
l'Ablatif, & des verbes qui gouvernent
le Génitif ; & fi quand on dir , digne d'ar
A&t. III. Sc. I.
* Act. I. Sc. II.
1. A&t. IV . Sc . I.
2. Ibid. Sc. IV.
DE DECEMBRE.
43
mour , ou je me souviens de vous i
amour eft à l'Ablatif dans le premier,
& de vous , au Génitif dans le fecond.
Que ce foit Ablatifou Génitif , je n'envilage
ces mots que par rapport
aux autres avec qui ils font liez ; &
tout ce queje me propofe , c'eft d'expliquer
comment, on doit en ufer pour
tranfpofition , à l'égard d'un cas qui
a, des , du , ou des, pour article : Et comme
ce cas défigné par un de ces articles,
eft tantôt joint à un verbe , & tantôt
joint à un nom ; je l'appelle Génitif,
quand il eft joint à un nom ; & Ablatif
, quand il eft joint à un verbe.
la
Je dois auffi faire obferver qu'il y a
des Ablatifs régis par une prépofition
telle que, dans ,fans , par , avec , & c : Mais ,
comme , je traiterai à part de la tranfpofition
des noms , qui font régis par
une prépofition , quelque foit cette
prépofition , & quelque cas qu'elle demande
; je renvoye là les Ablatifs de
cette nature & ne traitte dans l'article
préfent , que de ceux qui font
gouvernez immédiatement par un
verbe.
Il s'agit donc de fçavoir , fi à l'égard
du Génitif joint à un nom , & d'un
Dij
44 LE MERCURE
Ablatifjoint à un verbe , on peut ufer
de Tranfpofition ; & fi au lieu de dire ;
balancer le deftin des Romains , honorer
d'un titre funefte ; on peut dire ; des
Romains balancer le deftin , d'un titre
funefte honorer. Je répons qu'oüi : En
voici des exemples de Racine . D'abord
pour le Génitif.
i Qui des Romains toûjours balançant
le deftin. *
2 Du Palais à ces mots , il leur
ouvre les portes.
En voici d'autres pour l'Ablatif.
3 Quand d'un titre funefte on me
vint honorer.
4 Que de tant d'Ennemis vous
puiffiez vous défendre.
Les deux premiers exemples ,font pour
la tranfpofition du Génitif : A l'égard
d'un nom Subitantif , en voici'd'autres,
pour fa tranfpofition , avec un nonr
Adjectif.
. A&t. II. Sc. III.
2. Act. V. Sc. IV
3 .
A&t. V. Sc. II.
4. Ibid. Sc. dern
DE DECEMBRE.
45
1 Vous faffe des Romains , dévenir
l'alliée .
2 Seigneur , de mes malheurs ce font
là les plus doux .
Telle eft la régle générale pour le Génitif
& l'Ablatif , qui tous deux admettent
la tranfpofition , avec le terme
dont ils dépendent . Il ne reste plus
qu'à faire les obfervations qui peuvent
être particuliéres au Génitif , par rap
port aux autres cas , avec lefquels il
fe rencontrer. Car , comme l'Ablatif,
felon que nous l'avons expliqué
, ne dépend que des verbes ; il ne
peut concourir avec les noms .
peut
De tous les cas , le Nominatif &
l'Accufatif font ceux avec lesquels la
tranfpofition du Génitif , fe fait le plus
commodément , & le plus gracieuſement.
La raiſon de cela eft, que le Nominatif
, & l'Accufatif n'ayant point
d'article ; on ne peut les confondre
avec le Génitif. Auffi , le Génitif ne fe
trouve-t-il jamais tranfpofé plus fiéquemment
, qu'avec ces deux cas . Les
1. A &t. III. Sc. V.
2. Act . I. Sc. II.
46 LE MERCURE
exemples en fourmillent dans tous les
Livres de Poëfie : Je me contente d'en
rapporter un pour le Nominatif, & un
autre pour l'Accufatif.
1 D'un Heros tel que vous,c'est là
l'effort füpréme.
2 D'un Rival infolent , arrêter les
complots.
Il y a feulement , à l'égard de ces
deux cas joints avec le Génitif,une précaution
à prendre dans leur tranfpofition
; c'eft d'arranger tellement les
termes , que quand dans le mefme
Vers , il fe trouve deux Nominatifs ,
eu bien un Nominatif &iun Acccufatif
avec le Génitif ; on ne puiffe douter
auquel des deux le Génitif fe rapporte
. C'est à quoi Racine femble n'avoir
pas fait affez d'attention dans le Vers
fuivant.
* Le Parthe des Romains comme moi la
terreur.
Voilà deux Nominatifs : Le Parthe
1. At. II. Sc. VI.
2. Ibid . Sc . V.
* AT. III. Sc. I.
DE DECEMBRE. 47
1
la terreur : Et l'on peut douter fi,
c'est le Parthe des Romains , ou la
terreur des Romains. Je fçay que quand
le Vers eft achevé , on voit bien auquel
des deux le Génitif, des Romains,
fe rapporte , parce que le fens le détermine
; mais , cela fait toujours d'abord
quelque peine : J'ajouterai que ,
quand mefine au lieu d'un fecond Nominatif
, on mettroit un Accufatif,
en tournant le Vers de la maniére qui
fuit 2
Le Parthe des Romains , redoutoit la
terreur.
la mefme équivoque refteroit toûjours.
L'embarras eftoit de tourner autrement
le Vers ; car , de dire ,
Des Romains comme moi le Parthe la
terreur.
l'équivoque ût efté encore plus
grande ; parce que , comme moi ”, fe
rapporteroit alors bien plus naturellement
aux Romains , qu'à la terreur ;
outre que les deux Nominatifs joints
de fi prés , font un mauvais effet : On
pouvoit encore l'arranger ainfi..
48 LE MERCURE
+
Le Parthe comme moi des Romains la
terreur.
Ou bien .
Comme moi des Romains le Farthe la
terreur.
Mais , cette derniére maniére a encore
le défagrêment des deux Nominatifs
qui fe fuivent. La précédente vaut
mieux ; & je crois que Racine ne l'a
rejettée , qu'à caufe de la proximité
des deux mots qui forment la tranfpofition
du Génitif : Ce qui rend cette
tranfpofition plus rude , comme nous
l'avons déja fait remarquer au fajer du
Datif . Mais , j'aimerois mieux encore
m'expofer à cette rudeffe , pardeffus
laquelle Racine paffe quelquefois ,
que de mettre rien d'équivoque ou
d'obfcur dans le Vers. Pour celui- ci ,
il eft impoffible, en confervant la rime,
de la terreur , & la tranfpofition du
Génitif, d'en faire un Vers bien parfait
; & j'aurois autant aimé me paffer
de tranfpofition dans ce Vers , & dire.
Le Parthe comme moi la terreur des
Komains.
Cet éxemple du moins ,nous fait voir,
comDE
DECEMBRE. 49
ond
paile
COMP
dire
Combien Racine jugeoit la tranfpolition
effentielle au Vers ; puifqu'il en
a voulu abfolament mettre une dans
celui - ci , aux dépens même de la clarté
; mais , je m'en tiens à mon principe
: Que la tranfpofition n'eft de mife
, qu'autant qu'elle ne jette point
d'embarras, ni d'obſcurité dans la phra-
Le.
Au refte , on trouve dans ces Vers
de Racine , une preuve de ce que j'ai
infinué dans ma définition du tour poëtique
, qui eſt ; qu'il y a des tranfpcitions
, qui , quoique reçûës dans la
Langue , en forcent quelquefois la
conftruction . Car , la tranfpofition du
Génitifavec le Nominatif, en difant ,
des Romains la terreur , au lieu de dire
la terreur des Romains ; elt une tranf
pofition très permiſe & de fort bon
alloy ; mais , toute permife qu'elle eft
d'elle-même , elle force ici la conftruction
, à caufe de la concurrence
des deux Nominatifs ; & par là , elle
déchoit de fon prix .
Autre éxemple de tranfpofition ,
où la conftruction eft forcée : C'est dans
ce Vers du mefme Auteur.
Décembre 1717.
E
LE MERCURE
*
Lafoy de tous les coeurs eft pour moi
difparuë.
C'eftici une tranfpofition d'Ablatif ,
& d'elle-même elle eft bonne ; car ,
fi on change le terme de foy , qui ne
peut pas entrer dans le Vers , de la maniére
qu'il le faut tourner ; & qu'on
fubftitue à ſa place celui de crainte ,
on pourra conftruire le Vers de la maniére
fuivante , & il fera bon.
De tous les coeurs la crainte eft pour moi
difparuë.
Ce n'est donc point du côté de la
tranfpofition que péche ce Vers : Tout
le défaut n'en vient, que de la maniére
dont cette tranfpofition eft tournée ,
& de l'arrangement qu'on donne à la
phrafe. Car, comme le Génitif & l'Ablatif
font entièrement conformes , &
qu'il n'y a que le terme auquel on les
lie , qui détermine le nom à l'un ou
l'autre de ces deux cas ; on prend d'abord
cet hémistiche : La foy de tous les
coeurs , par une conftruction de Génitif;
& cependant , de tous les coeurs ne
dépend point du Nominatif , la foy
* A&t. III. Sc. IV.
,
DE DECEMBRE. SI
>
mais du verbe, eft difparuë , & c'eft une
conſtruction d'Ablatif: Ainfi , cela fait
une équivoque qui met l'efprit en défaut
; car , fur le premier hémistiche
ils'attend à une conftruction de Génitif
, & s'arrange fur cela ; & quand il
eft au bout du vers , il trouve qu'il a
efté furpris , & eft obligé de changer
d'idée. C'eft une espéce de bévûë dont
il fe prend à l'Auteur du Vers,& il n'a
pas tout-à- fait tort . Ce qui a engagé
Racine à tourner fon vers de la forte
c'est qu'en confervant les termes qui
le compofent , il ne pouvoit le tourner
autrement , car , l'arrangement naturel
ût efté celui - ci .
[parue.
Four moi de tous les coeurs la foi eft dif-
Mais , la foy eft , font deux termes
qui ne peuvent fe fuivre en Vers ; à
caufe de la rencontre des deux voyelles
. Il n'y avoit donc d'autre parti à
préndre , que celui de changer le Vers,
fi on vouloit le rendre correct ; & c'eft
ce qu'il me paroît qu'on doit toûjours
faire en femblable occafion.
.
Le feu Abbé Regnier des Marais
Sécretaire de l'Académie Françoiſe
nous a donné en cette matiére, un éxemple
qui ne fçauroit trop eftre imité. Je
E ij
52
LE MERCURE
le rapporte d'autant plus volontiers
en cet endroit , qu'il tombe fur un
défaut pareil à celui que nous venons
de relever dans Racine ; c'eſt- à-dire ,
fur une équivoque produite par l'incertitude
où l'on eft , du terme auquel
doit fe rapporter un Génitif , qui , par fa
conftruction , peut dépendre de deux
termes différents. Voici donc le fait.
L'Abbé Regnier traduifit en 1655 , la
fameufe Scéne du Paftor fido , qui commence
par ce Vers : 0 Mirtillo , Mirtillo
, animamia . Cette Traduction , qui
ût beaucoup de fuccés en ce tems- là ,
& qui eft encore fort eftimée aujourd'hui
, avoit esté attribuée durant long.
tems, à la célèbre Comteffe de la Suzë ,
fous le nom de laquelle elle avoit prefque
toûjours parû ; jufqu'à ce que
l'Abbé Regnier la revendiqua publiquement
, en imprimant fes Poëfies ,
peu d'années avant fa mort. Or , dans
cette Piece , aprés les quatorze premiers
Vers , voici comme il fait parler
Amarillis .
* Du Ciel pour nous trop rigoureux ,
Par quel ordre injufte & barbare ,
Faut- il que le fort nous fepare?
Poëfies franç. de M. l'Ab, Regnier
Des Marais. P. 2
DE DECEMBRE. $3
L'équivoque dans ces Vers, confifte
en ce que le mot , du Ciel , eftant tranf
pofé , on ne fçait d'abord à quoi il
faut le rapporter ; fi c'eft à ce nom ,
erdre injufte & barbare , où fi c'eſt à
à ce verbe , nous fépare ; puifque, dans
la conftruction , il peut fe rapporter
également à l'un & à l'autre ; & qu'il
peut eftre ou Génitif, en
au nom ; ou Ablatif , en fe
rapportant
au verbe : De forte que ce n'eft qu'aprés
avoir examiné le fens de la phraſe ,
qu'on démêle enfin , que c'est au nom
qu'il doit fe rapporter , & que par conféquent
, c'eft un Génitif.
en fe
rapportant
Apparemment , que l'Abbé Regnier
fentit lui-même l'inconvénient de
cette équivoque ; & ce fut pour y remédier
, qu'entre plufieurs changemens
qu'il fit de cette Scene , dans une
feconde Traduction qu'il nous a donnée
à la fuite de la premiere , il fupprima
totalement le premier Vers ; &
par ce retranchement , il fupprima auffi
l'équivoque , fe contentant de dire :
* Par quel ordre injufte & barbare,
Faut- il que le Ciel nous fépare ?
* Ibid .
Pag. s.
E iij
54 LE MERCURE
Ce changement eftoit abfolument
néceffaire ; mais auffi , eftoit- ce pref
que le feul qu'il fallût faire felon moi,
à la premiere Traduction . Je ne fçay ,
fi l'habitude & la prévention ne me féduifent
point , en faveur de cette premiere
façon , à laquelle je fuis accoûtumé
depuis plus de trente ans ;
mais , je ne puis m'empêcher de la
préférer de beaucoup à la fuivante ,
quoique faite dans un âge plus mûr , &
de la même main que la premiere : Il
me femble du moins , en n'envifage ant
cette Scéne que du côté de la verfification
, & mettant à part ce qui en
fait le fujet ; que je me fçaurois bon
gré d'avoir fait la premiere Tradution
, & que je ne me foucierois pas
d'avoir fait la feconde . On fent dans
celle- ci , non feulement le Phlegme ,
mais même la pefanteur de l'âge , &
la féchereffe , ou la fervitude d'une veine
que l'Art gourmande & maîtriſe ,
& qui ne coule plus librement : Dans
l'autre au contraire , ce qu'il peut quelquefois
y avoir de lâche , eft compenfé
, & en quelque forte rectifié par un
hûreux naturel ; rien , je ne dis pas,
qui y foit forcé ou contraint,mais même
DE DECEMBRE.
qui y paroiffe recherché ou étudié ,
foit dans les expreffions , foit dans les
tours ; & cependant , tours & expreffions
qui femblent faites, pour les fentimens
dont ils font les organes , & qui
ont quelque chofe d'auffi tendre &
d'auffi naturel que les penfées. Tout
y coule de fource ; un ftile aifé , intéreffant
, nourri , moëlleux ; & qui porte
avec lui , non feulement le feu & la
légereté , mais encore , l'embonpoint
& le coloris de la jeuneffe . Enfin , quand
je lis la premiere Traduction , je fuis
tenté de croire,que c'eft Amarillis qui
y parle elle-même : Mais , je ne reconnois
que l'Abbé Regnier dans la
feconde.
Je ne dirai rien ici de la tranfpofition
du Génitif avec le Datif ; parce
que j'en ai parlé , en traitant de la
tranfpofition du Datif même. Refte
donc à traiter de celle de l'Ablatif avec
le Génitif ; laquelle , comme il eſt viſible
, ne peut avoir lieu ; à caufe de
l'équivoque qu'elle cauferoit infailliblement.
Un exemple rendra la choſe
plus fenfible. Racine dit ,
* Mais , des fureurs du Roy, que puis -je
enfin juger ?
* Act. 2. Sc. 6. E iiij
56 LE MERCURE
Le terme , de fureurs , eſt un Ablatif,
eftant gouverné par le verbe, juger. Le
terme , de Roy , eft un Génitif régi par
celui de fureurs. Si , outre la tranfpofition
de l'Ablatif ou du verbe , on veut
encore en faire une , entre l'Ablatif &
le Génitif qu'il gouverne , cela fera
pis qu'une équivoque ; car , le fens de
la phrafe fera totalement changé.
Mais , du Roy des fureurs , que puis- je
enfin juger?
Ce n'eft plus une tranfpofition , c'eft
un changement de cas , qui produit
le changement du fens de la phrafe..
L'Ablatif devient Génitif, & le Génitif
devient Ablatif : Ce n'eft plus des
fureurs du Roy qu'on juge , c'eft du
Roy des fureurs . Inconvénient d'autant
plus infurmontable, qu'il vient de l'uniformité
qui fe trouve entre le Génitif
& l'Ablatif : De forte que tant qu'ils
auront le même article , la tranfpofition
fera toûjours impraticable entr'eux .
Je dis la même chofe de deux Génitifs
qui fe fuivent , & dont l'un dépend
de l'autre ; puifque , changeant
en Génitif,l'Ablatif du Vers précédent,
le même inconvénient refte toûjours ,
comme on va voir.
DE DECEMBRE.
57
Gead
Mais , des fureurs du Roy, fuis-je toujours
l'objet ?
Le terme,defureurs , qui ettoit Ablatif
dans le Vers précédent , devient
Génitif dans celui - ci ; cependant , l'équivoque
, ou plûtôt le contre-fens
n'en refte pas moins fenfible. Car , de
dire ,
Mais , du Roy des fureurs , que puis - je
enfin juger ?
Ou de dire ,
Mais , du Roy des fureurs, fuis-je toû
jours l'objet ?
· C'eft,par rapport au contre-fens , toutà-
fait la même chofe .
Je n'ai rien à dire ici de l'Ablatif,
par rapport aux autres cas . Premierement
, parce que ne dépendant jamais
que d'un verbe , felon la définition que
j'en ai donnée , il ne peut eftre gouverné
par un nom , en quelque cas que
ce foit : Secondement , parce que fi ,
fans eftre gouverné d'aucun nom , il
en gouverne quelqu'un lui-même , il ne
peut le 'gouverner qu'au Génitif ; &
nous venons de traiter ce point en
montrant,pourquoi la tranfpofition ne
pouvoit fe pratiquer entre le Génitif &
I'Ablatif.
,
,
18
LE
MERCURE
Ainfi , aprés avoir déterminé ce qu'il
y a d'effentiel , pour la tranfpofition de
ces deux cas , il ne refte qu'à dire un
mot ,de ce qui peut la rendre plus ou
moins douce.
Sur quoi , il faut obferver d'abord ,
que la remarque qu'on a faite au fujet
de la tranfpofition du Datif , a lieu
rout de même , à l'égard de celles du
Génitif & de l'Ablatif ; c'eſt- à- dire ,
que plus les termes tranfpofez feront
éloignez l'un de l'autre , plus la tranfpofition
aura de douceur. L'on peut
même ajoûter , que c'eft un ménage- .
ment , d'autant plus néceffaire à ces
dernieres tranfpofitions , qu'elles font
moins naturelles que celles du Datif.
Car, dans celle - ci , on peut abfolument
renfermer les deux termes tranfpofez
dans le même hémiftiche , fans que
cette proximité rende la tranfpofition
bien rude ; comme en font foy les exemples
qu'on a rapportez , & d'où font
tirez ces deux hémiſtiches .
A mes ordresfoûmis.
A moi feul afervit.
Au lieu que dans la tranfpofition du
DE DECEMBRE. 12
Génitif & de l'Ablatif , ce voifinage
feroit un trés mauvais effet ; comme ,
fi au lieu de dire ,
1. Qui de Rome toûjours balançant le
deftin.
on difoit
.
Qui toûjours balançant de Rome le
deftin.
Autre exemple en ce genre, pourl'Ablatif.
Si , au lieu de tourner le vers
fuivant , comme l'a tourné Racine ,
2 De ce trouble fatal, par où dois-je -
fortir ?
on rapprochoit le Génitif , trouble ,
du verbe , fortir , qui le gouverne ,
& qu'on dît
Et par où dois-je enfin de ce trou
ble fortir.
Cela auroit quelque chofe de choquant
& de fort dur.
Le mieux eft donc , d'éloigner , autant
que la conftruction de la Phrafe
peut fouffrir le , tant le Génitif que
1 Act. 2. Sc. 3.
2 Act. g. Sc. s.
60 LE MERCURE
l'Ablatif , du verbe ou du nom avec
lequel ils font liés. Voici des exemples
de l'un & de l'autre , qui vont
par gradation , comme nous avons fait
à l'égard du Datif. Et prémierement,
pour le Génitif.
1 Vangeoit de tous les Roys , la querelle
commune .
2 Il fant d'un fuppliant emprunter
le vifage .
3 D'un Rival infolent arrêter les
complots.
Quelquefois , le Génitif eft dans un ·
Vers , & le nom qui le gouverne , ne
paroît qu'au vers fuivant.
Je ne m'attendois pas que de nôtre
hymenée,
4Je diffe vor fi tard arriver la
journée .
On pourroit même encore , & les
Vers n'en auroient que plus de nơbleffe
, mettre le Génitif au commen-
1 A &t . 1. Sc . I.
2 A&t. 3. Sc. I.
3 A&t. 2. Sc. 3.
4 Act. 2. Sc. 4.
DE DECEMBRE. 61
cement du premier Vers ; & renvo
yer à la fin du fecond , le nom qui
le gouverne : Tel eft cet exemple que
j'ajufte exprés.
De l'hymen malheureux où j'étois
deftinée ,
J'attendois malgré moy , la fatale
journée.
Voici d'autres exemples pour l'Ablatif
, qui vont auffi par gradation.
1 Et même de mon fort , je ne pourrois
me plaindre.
2 Que de tant d'Ennemis vous puisfiez
vous défendre .
On peut encore de ce dernier Vers ,
en faire deux , où l'Ablatif foit au
commencement du premier , & le verbe
, à la fin du fecond.
Quand, de tant d'Ennemis tout prêts
vous furprendre
à >
Vous pourriez efpérer , Seigneur , de
vous défendre .
Ces exemples fuffifent
1. A &t. 4. Sc. 4.
2 Act.5. Sc. dern.
pour faire
62 LE MERCURE
connoître , combien l'éloignement des
termes , qui font rélatifs l'un à l'autre,
adoucit ces deux tranfpofitions .
Je crois pourtant devoir faire fur
cela une obfervation : J'ai recherché
d'où venoit , que dans les tranfpofitions
, tant du Datif , dont nous avons
déja traité , que du Génitif & de l'Ablatif,
fur lesquelles nous fommes à préfent
; plus les termes , du renversement
defquels fe forme la tranfpofition , fe
trouvoient éloignez l'un de l'autre , &
plus la tranfpofition avoit de grace.
Le fait eft für , comme on l'a pu voir .
par les exemples ; & cependant, il femble
, que plus , des termes rélatifs font
prés l'un de l'autre , & mieux ils devroient
compatir enfemble.
Surquoy , il m'a paru que l'éloignement
eftoit moins le Principe , que l'occafion
de ce bon effet ; & que la grace ,
qu'il donne à la tranfpofition , ne venoit
pas préciſement , de ce que les termes
tranfpofez eftoient féparez l'un de
l'autre , mais de ce que , par cette féparation
, ils facilitoient l'arrangement
naturel de la conftruction du refte de
la phrafe. Je m'explique.
DE DECEMBRE. 63
›
gou- Un Génitif, par exemple , eft
verné par un nom , & ce nom réciproquement,
eft lié à un verbe dont il eft,
ou le Nominatif , & ou plus fouvent
encore le cas. Suppofons cette phraſe ,
pour rendre cela plus fenfible . Il m'annonça
l'amour & les deffeins du Roy.
Dans cette phrafe , annoncer , eft le
verbe amour & les deffeins , voilà
l'Accufatif ou le cas du verbe . Du Roy,
voilà le Génitif qui ne dépend que de
l'Accufatif, l'amour & les deffeins.
On veut faire un Vers de cette phraſe ;
& pour y donner le tour poëtique
on y ménage la tranfpofition du Génitif
avec l'Accufatifdont il dépend ; c'eft· àdire
, qu'au lieu de mettre l'amour &
les deffeins du Roy ; on met , du Roy
l'amour & les deffeins . Voilà la tranf
pofition faite . Mais , comme toute
tranfpofition eft un dérangement de
l'ordre naturel , & qu'il ne fe fait point
fans quelque forte de violence ; il eft
fûr que, fi à cette premiere violence ,
on en ajoûte une feconde , le dérangement
en fera d'autant plus defagréable.
Or, c'est ce qui arrive ,quand les termes
tranfpofez fe touchent , comme
dans ce vers de Racine.
64 LE MERCURE
1. M'annoncérent du Roy l'amour &
les deffeins.
La premiere efpéce de violence eft
vifible ; c'eft la tranfpofition du cas du
verbe, & du Génitif que ce cas gouverne.
Mais , où eft la feconde ? Elle confifte
en ce que ce Génitif fépare du
verbe,le cas que ce mefme verbe gouverne
, & qui le devroit fuivre immé
diatement. C'est-à-dire, qu'il ne ſe contente
pas de déranger l'Accufatif , par
raport àlui-même, il le dérange encore
par rapport à fon verbe. C'est ce qu'on
voit dans levers de Racine que j'ai cité,
où le Génitif qui eft ce terme , du Roy,
fe met entre le verbe , annoncer &
l'Accufatif qui devroit le fuivre , l'amour&
les deffeins : Dérangement, dont
le verbe feroit en droit de fe plaindre,
& de demander raifon au Génitif. Il
vous plaît de vous déplacer, & de changer
de pofte avec l'Accufatif que je
dois avoir à ma fuite . A la bonne- heure ,
pourvû que je n'en fouffre point ; mais ,
vous venez vous jetter à la traverſe ,
& couper ma marche , en me féparant
de mon Accufatif , qui dans l'ordre naturel
, doit me fuivre immédiatement ,
1. Alt. 1. Sc. I.
2
&
DE DECEMBRE. 65
& dont rien ne m'oblige ici de me féparer
: En cela,je fuis lézé , & vous me
faites tort. Tant de tranfpofitions que
vous voudrez ; mais à condition , que
ce'ne foit pas à mon préjudice. Il me
femble que ce verbe a raifon de fe
plaindre ; & comme on doit juſtice à
tout le monde , il faut la lui rendre .
Comment cela ? En réformant le Vers
& rapprochant le verbe de fon Accufatif
; mais , comme cela ne ſe peur
faire avec le terme , annoncérent ; à
caufe de la cèfure à laquelle il n'eft
pas propre , je le change en celui d'annonça
, &je dis ,
Et du Roy m'annonça l'amour & les
deffeins .
Comme le Génitif , du Roy , dans ce
Vers,eft plus éloigné de l'Accufatif qui
le régit , qu'il ne l'eft dans celui de
Racine ; on croit d'abord , que c'eft
cet éloignement qui adoucit la tranfpofition
; mais dans le vrai , l'adouciffement
ne vient , que de ce qu'en s'éloignant
davantage , il laiffe au verbe
fa place naturelle , & ne trouble en
rien fa conftruction .
On pourra m'objecter , que
même Vers , de la maniére que je l'aj
Décembre 1717. F
dans ce
66 LE MERCURE
tourné , la céfure eft moins marquée
que dans celui de Racine. J'en conviendrai,
fi l'on veut ; mais , je répons
à cela , que je préférerai toûjours la
clarté de la phrafe , à la beauté de la
céfure ; comme la raifon , à la rime.
Je n'apporte point d'autre exemple
fur ce dérangement ; parce que , celui
que j'ai allégué , par rapport à l'Accufatif
, peut s'appliquer & au Nominatif
& au Datif, quand ces deux cas
fe trouvent dans un même Vers avec
le Génitif. Il fuffit feulement d'êtablic
pour Maxime certaine en ce genre ;
que comme , toute tranfpofition cauſe
toûjours un dérangement dans la conftruction
naturelle de la phrafe ; moins
on la trouble , & on la dérange d'ailleurs
; & mieux la tranſpoſition en eſt
reçûë.
Aprés tout , je ne voudrois pas nier
abfolumen , que l'éloignement des deux
termes relatifs ne contribuât par luimême
à adoucir leur tranfpofition.
Car , quoi qu'il femble , comme je me
le fuis objecté , que plus , deux termes
de cette espéce font près l'un de l'autre
, &plus ils doivent convenir entre
eux : Cela eſt vrai , quand ces termes
DE DECEMBRE. 67
font dans leur fituation naturelle ; mais,
quand ils font déplacez , ce n'eft plus
la même chofe . Au contraire , il paroît
qu'alors , ce que ce déplacement peut
avoir de rude , s'affoiblit & s'adoucit
à proportion de leur éloignement . Il en
eft , comme de deux couleurs contraires
,dont l'oppofition eft d'autant moins
fenfible , qu'elles font plus éloignées
l'une de l'autre. Le milieu quiles fépare
, ett une forte de dégradation qui
fert à faciliter leur accord.
Ce qui me le fait juger ain , par
rapport aux tranfpofitions , c'eft la re
marque que j'ai faite , fur- tout à l'égard
de celle du Génitif ; qu'une épithéte
ajoûtée à l'un des fubftantifs tranfpofez
, adouciffoit infiniment la tranſpofition
. Je vais en apporter des exem
ples , qui feront connoître infenfiblement
, quelle différence il y a pour la
douceur dans le même Vers , lorfque
les fubftantifs tranfpofez font dénuez
d'épithetes , & lorfqu'ils en font revêtus.
Suppofons donc d'abord ce Vers ,
fans épithètes.
J'y penfe , & de ce jour le fouvenir
m'afflige.
On fent que le choc de ces deux
68 LE MERCURE
Subftantifs, qui fe heurtent immédiate
ment , de cejour le fouvenir , a quelque
chofe de rude : Joignons une Epithéte
au premier , & le Vers perdra beaucoup
de fa dureté. En voici la preuve.
De ce jour malhûreux le fouvenir
m'aflige.
L'Epithéte eft jointe ici au premier
Subitantif , mais , quand elle ne le feroit
qu'au fecond , elle ne laifferoit
pas de produire à peu prés, le même
effet :On pourra en juger par ce Vers
de Racine .
*Etquede mon devoirEsclave infortunée.
Ce Vers en effet, n'a rien de choquant ;
mais , il auroit encore plus de douceur ,
fi,outre l'Epithéte jointe au fecond Subftantif,
on en ajoûtoit encore une au
premier , en difant ,
De ce cruel devoir Efclave infortunée.
Et peut - être , feroit- il plus doux encore
, fi cette nouvelle Epithéte féparoit
les deux Subftantifs , & qu'on dît :
D'un devoir odieux Efclave infortunée .
Car,quoiqu'il y ait plus de fufpenfion ,
quand l'Epithété précéde fon Subftan
tif, on doit toujours facrifier cet agrêment
, en faveur de tout ce qui peut
* Act. II. Sc. G.
DE DECEM BRE. 69
adoucir la tranfpofition . C'est par oú
je finirai ce qui regarde celle- cy , pour
paffer à celle du Nominatif & de l'Accufatif
, dont il nous refte à parler.
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