EPITRE ,
AM. Bouguer , de l'Académie Royale des
Sciences de Paris & de celle de Bordeaux ,
furfon retour, Par M. Desforges Maillard
Son Compatriote.
TU finis cher Bouguer , tes travaux &mes
,
peines
Par ton retour heureux ;
Neptune , dont j'ai craint les fureurs inhumaines,
Te redonne à mes voeux.
J'ai tremblé que ſur toi fa funeſte vengeance
Ne fit tomber ſes coups ,
Voyanttant de Nochers , qu'inſtruifit ton enfance
A braver ſon courroux .
Leurs agiles Vaiſſeaux , du Midi juſqu'à l'Ourſe ,
Firent voler ton nom
Et ta main quoiqu'abſente au milieu de leut
courſe ,
Dirigea leur timon.
,
A l'âge où follement la jeuneſſe enyvrée ,
S'endort dans les plaifirs ,
La tienne plus ſolide , à l'étude livrée ,
Yborna ſes déſirs.
Ne t'avons nous pas vû fuir la foule inquiette ;
Au fommet de nos Tours ,
Dy
82 MERCURE DE FRANCE.
De l'Aſtre preſque éteint , au bout de la Lunette
Rallumer les contours ?
De là tu comparois la grandeur des nuages
Sur la rive imprimés ;
Alors tu méditois dans tes remarques ſages
Tes Ecrits renommés.
Mais de ton Orient c'étoit les étincelles ,
Tes jeux & tes Eſſais .
'Aiglon , tu préparois à l'eſſor de tes aîles
De plus hardis ſuccès.
Quels chefs -d'oeuvres depuis n'as-tu point fait
1
éclore ,
Sçavant , fubtil , profond ?
Ton Pays , le Royaume , oui , l'Univers s'honore
Des Lauriers de ton front.
Que l'immortel honneur pour les ames bien nées
A des traits chatouilleux !
C'eſt lui , dont le conſeil fia tes deſtinées
Aux hazards périlleux.
Tu quittas , pour complaire au déſir duMonarque
Des jours purs & ferains ,
'Ardent àt'expoſer , au mépris de la Parque ,
Sur les flots incertains
Paſſant de ton Vaiſſeau ſur des mornes terribles
Deglaçons hériſſés :
Là des périls plus grands par des retours horribles,
Succédoient aux paſſés.
Surces Monts ſourcilleux , redoutables aziles
:
NOVEMBRE. 1744. 83
D'un hyver éternel ,
Tu n'avois pour Rempart que des Tentes fragiles
Contre le froid cruel.
Tes doctes Compagnons , qu'un zéle égal inſpire ,
Ont partagé tes maux ,
Ils partagent ta gloire , & l'Univers va lire
Et vanter vos travaux ,
D'autres ont avant vous , pouffés par l'eſpérance,
Couru fur l'Océan ,
Mais leur Art s'ébahit , & l'on vit leur conſtance
Laſſée au bout d'un an .
:
D'autres ont avant vous pendant pluſieurs années,
Soutenu letur eſpoir ,
Mais pour mettre à profit leurs rapides journées,
Ils manquoient de ſçavoir.
Tu dis , mon cher Bouguer , qu'au plus fort de tes
peines
J'étois à ton côté ,
Etqu'en parlant de moi , ſur ces rives lointaines,
Tu te ſentois flaté ;
Crois auſſi que partout j'ai porté ton image
Empreinte dans mon coeur ,
Etque dans tes revers ton aimable viſage
Futmon confolateur ;
Mais pour peu qu'en neuf ans la Mer parût emue,
J'en perdois le repos ;
Mon amour effrayé groſſiſſoit à ma vuc
Lesdangers & les flots.
Dvj
34 MERCURE DE FRANCE.
*
Neptune , épargne , dis-je , une tête ſi chere
Exauce un malheureux ,
Sinon porte la mienne , au gré de ta colere ,
Et réjoins-nous tous deux.
Tureviens, & mes jours n'auront plus d'amertume,
Je revois enchanté ,
Sur ton tein refleuri , dans ton oeil qui s'allume ,
Renaître la ſanté.
Rallentis toutefois d'une étude affiduë
L'uſage immodéré ;
Elle fait ton plaifir , mais le plaifir nous tuë ,
S'il n'eſt pas temperé.
La mort , dont le compas n'aſſigne au plus grand
homme
Qu'un triſte & court terrain ,
La tête dans les Cieux , renverſe l'Aſtronome,
Son Télescope en main.
Joui d'un doux loiſir , fi tu veux bien en croire
Ma tendreffe & ma foi .
Après avoir vêcu , pour autrui , pour ta gloire ,
CherAmi , vi pour toi.