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1
p. 136-148
LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
Début :
JE crois, Monsieur, que vous ne serez pas fâché que je vous entretienne d'une [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
LETTRE à l'Auteur du MERCURE.
JE crois, Monsieur, que vous ne serez
pas fâché que je vous entretienne d'une
découverte très-intéreſſante & qui va
AVRIL. 1764.
137
donner à la Dioptrique une nouvelle
face. Nous la devons aux travaux d'un
Géomêtre célébre , & aux foins de plu-
fheurs Amateurs. Vous ſcavez , Mon-
fieur , qu'on appelle Dioptrique la-vi-
fion qui fe fait à l'aide des verres ; on
peut dire que , fi l'état où étoit précé-
demment cette ſcience eût étonné les
Anciens qui n'en avoient pas d'idée ,
fes nouveaux progrès ne paroîtroient
pasmoins admirables à Newton lui-mê-
me , au Grand Homme qui décom-
poſa la lumière , & qui avoit connu ,
fans les ſurmonter, les obſtacles qui vien-
nent d'être levés: c'eſt que l'homme qui
parcourt le plus rapidement la carrière ,
trouve un terme où il faut qu'il s'ar-
rête , & d'où part à ſon tour l'homme
de génie qui vient après lui.
Mais , avant tout , il est néceſſaire
que je vous rappelle quelques princi-
pes d'Optique qui ne vous ſont pas in-
connus ; & pour ne pas rendre la ma-
tière trop compliquée,je ne vous par-
lerai que des lunettes Aftronomiques ,
àdeuxverres convexes. Les rayons par-
tis de l'objet après s'être pliés en tra-
verfant le premier verre , qu'on nom-
me l'objectif , ſe réuniſſent dans un
point de l'axe de la lunette, qui eft
1
138 MERCURE DE FRANCE.
appellé foyer du verre , & y forment
un image devant laquelle ſe place l'O
culaire , ou le ſecond verre, qui fai-
fant l'effet d'un miſcroſcope , fert à
aggrandir cetté image ; & la lunette
groffit d'autant plus , que le foyer du
verre objectif est plus long , & que
celui du verre oculaire eſt plus court.
Ainſi une lunette de fix pieds avec un
Oculaire de trois pouces groffit vingta
quatre fois ; avec un Oculaire de dix
huit lignes elle groffiroit quarante-huit
fois. Il ſemble qu'en partantde ce prin-
cipe , on puiſſe multiplier les effets à
l'infini ; en ayant de longs objectifs &
de courts oculaires : mais on a trouvé
de très-grands obſtacles dans la figure
des verres & dans la différente réfran-
gibilité des rayons, Descartes qui porta
dans les Arts la lumière de la Géomé-
trie , avoit démontréque tous les rayons
partis d'un objet , & traverſant un ver
re objectif , fe réuniroient dans un mê
me point de l'axe de la lunette , fil'om
donnoit à l'objectif une figure hyper-
bolique ; mais ici la pratique des Arts
ne peut plus atteindre à la préciſion du
calcul. On n'a vu réuffir aucun des effais
de Descartes ,qui faisoit travailler fous
fes yeux un ouvrier intelligent ; & l'on
AVRIL. 1764.
139
a reconnu avec peine , qu'il étoit mora-
lement impoffible dedonner aux verres
une figure hyperbolique régulière.
On ſe reſtraignit à leur donner la fi-
gure ſphérique ; mais par la propriété
de cette courbure , il n'y a que les
rayons qui tombent près de l'axe , qui
foient réunis dans un même point. Les
autres , ayant un foyer différent,y pei-
gnent d'autres images , & toutes ces
images fortprès les unes des autres , en
formentune ſeule qui eſt d'autant plus
confuſe ,qu'ily en aun plus grandnom-
bre : onfut forcé dedonner peu d'éten
due àla courburede laſurfacedes objec-
tifs , & l'on y perditde la lumière, Car
vous concevez bien , Monfieur , que la
quantité de lumière dépend de la gran-
deur de l'objectif qui lui donne entrée.
Mais on s'apperçut bientôtque ces incon-
véniensétoient les moindres qu'on eût à
craindre:unhomme qui étoit appellé aux
plus brillantes découvertes dans toutes
les Sciences , portant dans la Phyſique ,
le flambeau de fon génie, trouva l'art de
décompofet la lumière , & fit voir que
chacun de ſes rayons étoit composé de
7 rayons primitifs de couleur différen-
te , rouge , orange , jaune , &c. Ces
rayons traverſant un priſme ,s'y rom
1
40 MERCURE DE FRANCE.
pent ſuivant leur différente réfrangibil
bilité , ſe ſéparent, & peignent fur le
papier où onles reçoit,les ſeptcouleurs
dans leur ordre naturel. Cette découver-
te , appliquée à l'optique, rendit raiſon
desanneauxcolorés,appellés iris,qu'on
avoit apperçus autour des images for-
mées par de longues lunettes. Le verre
objectif fait alors la fonction du prifme
qui ſépare les couleurs : on crut que la
nature de la lumière mettant un obſta-
cle invincible àla perfection de cet Art,
& la théorie ayant fait connoître que
les iris étoient plus grandes , en pro-
portion de l'ouverturede l'objectif, on
preſcrivit de nouveau de ladiminuer ;
mais en même temps on diminuoit la
quantité de lumière ſi néceſſaire à la
distinction des objets. On ne retiroit
plus par conféquent des longues lunet-
tes l'avantage qu'on en devoit eſpé-
rer; & l'incommodité de leur longueur
fubfiftoit toute entière. Les choses en
étoient là , & cette barrière reſtoit in-
furmontable.
Lorſque M. Euler , l'un des plus
grands Géométres de l'Europe , eut en
1747 l'idée heureuſe de former des
objectifs de deux matières différem-
ment réfringentes; il eſpéra que leurs
AVRIL. 1764.
141
réfractions différentes pourroient ſe
compofer & détruire les Iris , il for-
ma ſes objectifs de deux lentilles de
verre qui renfermoient de l'eau entre
elles ,& poſant une hypothéſe ſur leurs
qualités réfringentes, il en déduifit des
formules générales & très-élégantes.
M. Dollond , ſcavant Opticien An-
glois , fit uſage de la Théorie de M.
Euler ; mais il ſubſtitua avec raiſon à
ſes lois de réfraction celles de Newton ,
qui paroiffoient préférables étant fon-
dées ſur l'expérience ; les formules don-
perent alors un réſultat fâcheux , car la
réunion des rayons ne ſe pouvoit faire
que lorſque la longueur du foyer étoit
infinie. M. Euler répondoit par des
raiſons métaphyſiques très - probables ;
& M. Dollond s'appuyantde la réputa-
tion de Newton , lui oppofoit conf-
tamment ſes expériences. Cette décou-
verte dont la théorie étoit fi belle , pa-
roiſſoit donc inutile dans la pratique ;
& on croyoit déjà la devoir ranger au
nombre de ces idées ingénieuſes , qui
ſans être utiles à la Société , fonthon-
neur à l'eſprit humain. M. Klingenf-
țierna , Géométre Suédois écrivit en
1755 à M. Dollond ; & par des dé-
monstrations métaphyſiques& géomé-
142 MERCURE DE FRANCE.
triques le força de douter de l'exactitude
des expériences de Newton. M. Dol-
lond les refit& les trouva fauffes. New-
ton avoit réuffi dans des expériences
plus difficiles ; il manqua celles-ci , &
cela prouve que l'homme eft toujours
ſi près de l'erreur , que le génie même
qui l'éléve ne peut l'empêcher d'y tom-
ber quelquefois. M. Dollond reprit cou-
rage; mais il trouva que les objectifs
de verre & d'eau exigeoient des cour-
bures trop conſidérables & qui pro-
duiroient , comme nous l'avons dit plus
haut , une multitude d'images différen-
tes, qui rendent les objets peu diftincts.
Il imagina de ſubſtituer des verres de
différentes denſités ,& qui étant com-
binés pour en former un objectif, fiſſent
le même effet que l'eau unie avec le
verre. Il trouva bientôt que les deux
eſpéces de verres , que les Anglois ap-
pellent ( Crown glass) & Slint. glaff ,
dont le premier reffemble affez à notre
verre commun , avoient les propriétés
qu'il defiroit: il les combina avec des
courbures différentes ; & après beau-
coup d'expériences , il réuffit à faire
d'excellentes lunettes fans aucune iris. Il
nous en eft paffé quelques - unes en
France , & les moins bonnes de cinq
* AVRIL. 1764.
143
pieds groffiffoient bien davantage que
les lunettes ordinaires de la même lon-
gueur , puiſqu'elles faifoient à-peu-près
l'effet d'une lunette de 12à 15 pieds.
M. Dollond n'indiquoit pas la route
qu'il avoit ſuivie ; il eût fallu ſe réfou-
dre à imiter fervilement ſes Télescopes ,
pour en conſtruire de pareils. Vous ſen-
tez , Monfieur , l'incertitude & l'humi-
liation de cette Méthode. M. Clairaut ,
mon Confrère , connu par des ſuccès
brillans dans la Géométrie , & à qui je
rends ici avec plaifir, comme ami , la
juſtice qui lui eſt due , comme Géomè-
tre , entreprit d'établirune Théorie com-
plette des aberrations des rayons de lu-
mière , & rechercha les courbures qu'il
falloit donner aux deux matières réfrin-
gentes pourles détruire ; mais il vit d'a-
bord qu'une telle recherche devoit être
fondée ſur des expériences plus sûres
que cellesdonton s'étoit appuyéjuſqu'i-
ci , afin de connoître mieux la réfrin-
gencedesdifférentes matières. C'eſt par
où il commença. Il eſſaya fur le ( Flint
glass ) & fur notre verre commun ,
qu'il fubftitua au ( Crown glass ) ; &
leur réfiingence étantbien conſtatée , il
en déduifit bientôt les formules géné-
rales qu'il cherchoit. Ilen lutle réſultat
L
44MERCURE DE FRANCE.
à l'Affemblée publique de l'Académie
du 8 Avril 1761. Il prévoyoit dès-lors
que les Lunettes de M. Dollond, quoi-
que très-bonnes , ne produiſoient pas
tout l'effet qu'on en devoit attendre ,
puiſque les aberrations érant détruites ,
il paroiffoit qu'elles devoient ſurpaffer
les Télescopes Newtoniens , qui perdent
beaucoup de lumière par la réflection
desMiroirs.
Vous verrez inceſſamment , Mon-
ſieur , cette conjecture vérifiée par le
ſuccès que je vous annonce. Des Artif-
tes intelligens , conduits par ſa théorie ,
firent quelques eſſais qui répondirent à
ce qu'on en devoit attendre ; enfin M.
Antheaume , connu par ſa Méthode des
Aimants artificiels , qui a remporté le
Prix à l'Académie de Pétersbourg en
1760 , qui depuis long-temps , Amateur
de l'Optique , s'appliquoit à faire d'ex-
cellens Objectifs, ſuivant les pratiques
ordinaires , entreprit d'en travailler un
ſuivant les déterminations de M.Clairaut.
Le plus grandfuccès a comblé nos eſpé-
rances : il a fait un verre de ſept pieds
de foyer , qui fait l'effet d'une bonne lu-
nette de trente-cinq à quarante pieds.
Cette perfection furpaſſe de beaucoup
celle où M. Dollond avoit atteint; & ,
en
AVRIL. 1764.
145
2-
enfaiſantl'éloge de l'adreſſe de M. Az-
theaume , prouve l'excellence de la route
que M. Clairaut lui avoit tracée. J'ai vu
avec cette Lunette le diſque de Jupiter
parfaitement bien terminé ; les bandes
qu'on y obſerve partagées en plufieurs
autres bandes , & les fatellites qui l'ac-
compagnent affez groffis pour qu'on
puiſſe eſpérer d'appercevoir auſſi leur
diſque , fi l'on peut réuffir unjour auffr
dans des verres d'un foyer plus long.
S. E. Mgr le Cardinal de Luines , qui
protégeles Sciences, & dont les lumières
fur l'Optique ſont connues , en a fait
l'épreuve ; MM.de Thury , le Monnier ,
de la Lande , Chappe & moi , tous
Membres de l'Académie des Sciences ,
y avons affifté , & il n'y a eu qu'une
voix fur l'excellence de cette Lunette.
M. Antheaume s'eſt fait un plaifir de la
faire voir aux Amateurs , & particuliè-
rement à M. le Préſident Saron , qui ,
ayant beaucoup de goût & de connoif-
fance , eſt poſſeffeur d'un tres-beau Té-
leſcope * Anglois. Il l'a comparé avec
la Lunette , & il avoue lui-même qu'elle
faitplus d'effet.
Cela ne vous paroîtra pas difficile à
* Ce Miroir a 30 pouces de foyer. Il doit
groſſir environ 120 fois les objets.
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
concevoir, Monfieur, en vous rappel-
lantle principe établi plus haut , que les
Lunettes groffiffent d'autant plus que le
foyerde l'Objectifestplus long, & celui
de l'Oculaire plus court; & en y ajou-
tant celui-ci , que la lumière est d'autant
plus vive que l'ouverture de l'Objectifeft
plus grande , & le foyer de l'Oculaire
plus long. Dans les Lunettes ordinaires
les aberrations forçoient de refferrer
l'ouverture des Objectifs ; &, pour con-
ſerverſuffiſammentde la lumière , on ne
pouvoitmettredes Oculaires fortcourts,
Ces nouvelles Lunettes , en détruiſant
toute aberration , permettent de faire
l'ouverture des Objectifs fort grande ,
&fouffrent, ſans perdre trop de lumiè-
re , les Oculaires les plus courts que
l'art puiſſe fournir. Vous jugez , Mon-
fieur, de la ſatisfaction que doit reſſentir
M. Clairaut des progrès d'un Art qui lui
devra la perfection. Quel champ vaſte
ouvert à nos découvertes , ſi l'on peut
porter à la même perfection des Lunet-
tes plus longues, telles que de vingt à
vingt-cinq pieds ! Que de points incer-
tains dans le Syſtême du Monde peuvent
être éclaircis ! Et pour ſe rapprocher de
la vie civile, quelle commodité pour les
Particuliers de pouvoir ſe procurer des
: AVRIL. 1764.
147
Lunettes de trois , quatre , cinq pieds ,
qui, fans être fort difficiles à manier ,
feront plus d'effet que les Télescopes or-
dinaires , qui font rarement bons , &
qu'il eſt difficilede conſerverlong-temps
bons , à cauſe du poli des Miroirs , qui
ne ſubſiſte que par les plus grands ſoins !
C'eſt ici le lieude vous parler , Mon-
ſieur ,d'un Artiſte fort intelligent'; de
M. de Létang * , qui a travaillé , dès les
commencemens , fur les principes &
ſous les yeux de M. Clairaut. Il jointà
beaucoup de lumières les plus grands
ſoins dans la pratique. Ila bien voulu
me faire voirpluſieurs Objectifs de trois
&decinq pieds, qu'il a travaillés, & qui
fontexcellens. Il ſe diſpoſe à en travail-
ler d'un foyer plus long,& je ſuis afſuré
du ſuccès. Les Aſtronômes feront très-
heureux d'avoir recours à lui pour un
Inſtrument qui leur eſt ſi néceſſaire.
M. le Bas , Artiſte connu , qui de-
meure aux Galleries du Louvre , m'a fait
voir auſſi de très-bons Objectifs de trois
*C'eſt à l'adreſſe de M. de l'Etang que M.
Clairaut eſt redevable den'avoir pas été dégoûté
de l'application de ſa théorie àla pratique : il
falloit unhomme qui ſaisît ſes idées aſſez bien,
pour ſe les rendre propres , & pour que l'exécu
tion lui en devînt facile.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
pieds. Il ſemble que le ſeul obstacle ,
qui s'oppoſe maintenant à nos progrès ,
foitladifficultéde ce travail , qui éxige
beaucoup plus de ſoins & de précifion
qu'auparavant, & la raretédu Flintglaſs
qu'on a peine à ſe procurer ici , & que
l'on trouve ſouvent défectueux. M. Paf-
femant, qui a auſſi travaillé ſur cet ob-
jet, a la compofition d'une matière , la-
quelle étant vitrifiée pourroit être ſubſti-
tuée au Criſtal d'Angleterre. L'attention
des Amateurs doit maintenant s'y por-
ter : nous eſpérons qu'elle procurera
aux Artiſtes toutes les facilités néceſſai-
res , & leur intelligence nous promet
qu'ils ne feront pas arrêtés par la diffi-
culté du travail.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BAILLY, de l'Acad. Royale des Sciences.
JE crois, Monsieur, que vous ne serez
pas fâché que je vous entretienne d'une
découverte très-intéreſſante & qui va
AVRIL. 1764.
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donner à la Dioptrique une nouvelle
face. Nous la devons aux travaux d'un
Géomêtre célébre , & aux foins de plu-
fheurs Amateurs. Vous ſcavez , Mon-
fieur , qu'on appelle Dioptrique la-vi-
fion qui fe fait à l'aide des verres ; on
peut dire que , fi l'état où étoit précé-
demment cette ſcience eût étonné les
Anciens qui n'en avoient pas d'idée ,
fes nouveaux progrès ne paroîtroient
pasmoins admirables à Newton lui-mê-
me , au Grand Homme qui décom-
poſa la lumière , & qui avoit connu ,
fans les ſurmonter, les obſtacles qui vien-
nent d'être levés: c'eſt que l'homme qui
parcourt le plus rapidement la carrière ,
trouve un terme où il faut qu'il s'ar-
rête , & d'où part à ſon tour l'homme
de génie qui vient après lui.
Mais , avant tout , il est néceſſaire
que je vous rappelle quelques princi-
pes d'Optique qui ne vous ſont pas in-
connus ; & pour ne pas rendre la ma-
tière trop compliquée,je ne vous par-
lerai que des lunettes Aftronomiques ,
àdeuxverres convexes. Les rayons par-
tis de l'objet après s'être pliés en tra-
verfant le premier verre , qu'on nom-
me l'objectif , ſe réuniſſent dans un
point de l'axe de la lunette, qui eft
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138 MERCURE DE FRANCE.
appellé foyer du verre , & y forment
un image devant laquelle ſe place l'O
culaire , ou le ſecond verre, qui fai-
fant l'effet d'un miſcroſcope , fert à
aggrandir cetté image ; & la lunette
groffit d'autant plus , que le foyer du
verre objectif est plus long , & que
celui du verre oculaire eſt plus court.
Ainſi une lunette de fix pieds avec un
Oculaire de trois pouces groffit vingta
quatre fois ; avec un Oculaire de dix
huit lignes elle groffiroit quarante-huit
fois. Il ſemble qu'en partantde ce prin-
cipe , on puiſſe multiplier les effets à
l'infini ; en ayant de longs objectifs &
de courts oculaires : mais on a trouvé
de très-grands obſtacles dans la figure
des verres & dans la différente réfran-
gibilité des rayons, Descartes qui porta
dans les Arts la lumière de la Géomé-
trie , avoit démontréque tous les rayons
partis d'un objet , & traverſant un ver
re objectif , fe réuniroient dans un mê
me point de l'axe de la lunette , fil'om
donnoit à l'objectif une figure hyper-
bolique ; mais ici la pratique des Arts
ne peut plus atteindre à la préciſion du
calcul. On n'a vu réuffir aucun des effais
de Descartes ,qui faisoit travailler fous
fes yeux un ouvrier intelligent ; & l'on
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a reconnu avec peine , qu'il étoit mora-
lement impoffible dedonner aux verres
une figure hyperbolique régulière.
On ſe reſtraignit à leur donner la fi-
gure ſphérique ; mais par la propriété
de cette courbure , il n'y a que les
rayons qui tombent près de l'axe , qui
foient réunis dans un même point. Les
autres , ayant un foyer différent,y pei-
gnent d'autres images , & toutes ces
images fortprès les unes des autres , en
formentune ſeule qui eſt d'autant plus
confuſe ,qu'ily en aun plus grandnom-
bre : onfut forcé dedonner peu d'éten
due àla courburede laſurfacedes objec-
tifs , & l'on y perditde la lumière, Car
vous concevez bien , Monfieur , que la
quantité de lumière dépend de la gran-
deur de l'objectif qui lui donne entrée.
Mais on s'apperçut bientôtque ces incon-
véniensétoient les moindres qu'on eût à
craindre:unhomme qui étoit appellé aux
plus brillantes découvertes dans toutes
les Sciences , portant dans la Phyſique ,
le flambeau de fon génie, trouva l'art de
décompofet la lumière , & fit voir que
chacun de ſes rayons étoit composé de
7 rayons primitifs de couleur différen-
te , rouge , orange , jaune , &c. Ces
rayons traverſant un priſme ,s'y rom
1
40 MERCURE DE FRANCE.
pent ſuivant leur différente réfrangibil
bilité , ſe ſéparent, & peignent fur le
papier où onles reçoit,les ſeptcouleurs
dans leur ordre naturel. Cette découver-
te , appliquée à l'optique, rendit raiſon
desanneauxcolorés,appellés iris,qu'on
avoit apperçus autour des images for-
mées par de longues lunettes. Le verre
objectif fait alors la fonction du prifme
qui ſépare les couleurs : on crut que la
nature de la lumière mettant un obſta-
cle invincible àla perfection de cet Art,
& la théorie ayant fait connoître que
les iris étoient plus grandes , en pro-
portion de l'ouverturede l'objectif, on
preſcrivit de nouveau de ladiminuer ;
mais en même temps on diminuoit la
quantité de lumière ſi néceſſaire à la
distinction des objets. On ne retiroit
plus par conféquent des longues lunet-
tes l'avantage qu'on en devoit eſpé-
rer; & l'incommodité de leur longueur
fubfiftoit toute entière. Les choses en
étoient là , & cette barrière reſtoit in-
furmontable.
Lorſque M. Euler , l'un des plus
grands Géométres de l'Europe , eut en
1747 l'idée heureuſe de former des
objectifs de deux matières différem-
ment réfringentes; il eſpéra que leurs
AVRIL. 1764.
141
réfractions différentes pourroient ſe
compofer & détruire les Iris , il for-
ma ſes objectifs de deux lentilles de
verre qui renfermoient de l'eau entre
elles ,& poſant une hypothéſe ſur leurs
qualités réfringentes, il en déduifit des
formules générales & très-élégantes.
M. Dollond , ſcavant Opticien An-
glois , fit uſage de la Théorie de M.
Euler ; mais il ſubſtitua avec raiſon à
ſes lois de réfraction celles de Newton ,
qui paroiffoient préférables étant fon-
dées ſur l'expérience ; les formules don-
perent alors un réſultat fâcheux , car la
réunion des rayons ne ſe pouvoit faire
que lorſque la longueur du foyer étoit
infinie. M. Euler répondoit par des
raiſons métaphyſiques très - probables ;
& M. Dollond s'appuyantde la réputa-
tion de Newton , lui oppofoit conf-
tamment ſes expériences. Cette décou-
verte dont la théorie étoit fi belle , pa-
roiſſoit donc inutile dans la pratique ;
& on croyoit déjà la devoir ranger au
nombre de ces idées ingénieuſes , qui
ſans être utiles à la Société , fonthon-
neur à l'eſprit humain. M. Klingenf-
țierna , Géométre Suédois écrivit en
1755 à M. Dollond ; & par des dé-
monstrations métaphyſiques& géomé-
142 MERCURE DE FRANCE.
triques le força de douter de l'exactitude
des expériences de Newton. M. Dol-
lond les refit& les trouva fauffes. New-
ton avoit réuffi dans des expériences
plus difficiles ; il manqua celles-ci , &
cela prouve que l'homme eft toujours
ſi près de l'erreur , que le génie même
qui l'éléve ne peut l'empêcher d'y tom-
ber quelquefois. M. Dollond reprit cou-
rage; mais il trouva que les objectifs
de verre & d'eau exigeoient des cour-
bures trop conſidérables & qui pro-
duiroient , comme nous l'avons dit plus
haut , une multitude d'images différen-
tes, qui rendent les objets peu diftincts.
Il imagina de ſubſtituer des verres de
différentes denſités ,& qui étant com-
binés pour en former un objectif, fiſſent
le même effet que l'eau unie avec le
verre. Il trouva bientôt que les deux
eſpéces de verres , que les Anglois ap-
pellent ( Crown glass) & Slint. glaff ,
dont le premier reffemble affez à notre
verre commun , avoient les propriétés
qu'il defiroit: il les combina avec des
courbures différentes ; & après beau-
coup d'expériences , il réuffit à faire
d'excellentes lunettes fans aucune iris. Il
nous en eft paffé quelques - unes en
France , & les moins bonnes de cinq
* AVRIL. 1764.
143
pieds groffiffoient bien davantage que
les lunettes ordinaires de la même lon-
gueur , puiſqu'elles faifoient à-peu-près
l'effet d'une lunette de 12à 15 pieds.
M. Dollond n'indiquoit pas la route
qu'il avoit ſuivie ; il eût fallu ſe réfou-
dre à imiter fervilement ſes Télescopes ,
pour en conſtruire de pareils. Vous ſen-
tez , Monfieur , l'incertitude & l'humi-
liation de cette Méthode. M. Clairaut ,
mon Confrère , connu par des ſuccès
brillans dans la Géométrie , & à qui je
rends ici avec plaifir, comme ami , la
juſtice qui lui eſt due , comme Géomè-
tre , entreprit d'établirune Théorie com-
plette des aberrations des rayons de lu-
mière , & rechercha les courbures qu'il
falloit donner aux deux matières réfrin-
gentes pourles détruire ; mais il vit d'a-
bord qu'une telle recherche devoit être
fondée ſur des expériences plus sûres
que cellesdonton s'étoit appuyéjuſqu'i-
ci , afin de connoître mieux la réfrin-
gencedesdifférentes matières. C'eſt par
où il commença. Il eſſaya fur le ( Flint
glass ) & fur notre verre commun ,
qu'il fubftitua au ( Crown glass ) ; &
leur réfiingence étantbien conſtatée , il
en déduifit bientôt les formules géné-
rales qu'il cherchoit. Ilen lutle réſultat
L
44MERCURE DE FRANCE.
à l'Affemblée publique de l'Académie
du 8 Avril 1761. Il prévoyoit dès-lors
que les Lunettes de M. Dollond, quoi-
que très-bonnes , ne produiſoient pas
tout l'effet qu'on en devoit attendre ,
puiſque les aberrations érant détruites ,
il paroiffoit qu'elles devoient ſurpaffer
les Télescopes Newtoniens , qui perdent
beaucoup de lumière par la réflection
desMiroirs.
Vous verrez inceſſamment , Mon-
ſieur , cette conjecture vérifiée par le
ſuccès que je vous annonce. Des Artif-
tes intelligens , conduits par ſa théorie ,
firent quelques eſſais qui répondirent à
ce qu'on en devoit attendre ; enfin M.
Antheaume , connu par ſa Méthode des
Aimants artificiels , qui a remporté le
Prix à l'Académie de Pétersbourg en
1760 , qui depuis long-temps , Amateur
de l'Optique , s'appliquoit à faire d'ex-
cellens Objectifs, ſuivant les pratiques
ordinaires , entreprit d'en travailler un
ſuivant les déterminations de M.Clairaut.
Le plus grandfuccès a comblé nos eſpé-
rances : il a fait un verre de ſept pieds
de foyer , qui fait l'effet d'une bonne lu-
nette de trente-cinq à quarante pieds.
Cette perfection furpaſſe de beaucoup
celle où M. Dollond avoit atteint; & ,
en
AVRIL. 1764.
145
2-
enfaiſantl'éloge de l'adreſſe de M. Az-
theaume , prouve l'excellence de la route
que M. Clairaut lui avoit tracée. J'ai vu
avec cette Lunette le diſque de Jupiter
parfaitement bien terminé ; les bandes
qu'on y obſerve partagées en plufieurs
autres bandes , & les fatellites qui l'ac-
compagnent affez groffis pour qu'on
puiſſe eſpérer d'appercevoir auſſi leur
diſque , fi l'on peut réuffir unjour auffr
dans des verres d'un foyer plus long.
S. E. Mgr le Cardinal de Luines , qui
protégeles Sciences, & dont les lumières
fur l'Optique ſont connues , en a fait
l'épreuve ; MM.de Thury , le Monnier ,
de la Lande , Chappe & moi , tous
Membres de l'Académie des Sciences ,
y avons affifté , & il n'y a eu qu'une
voix fur l'excellence de cette Lunette.
M. Antheaume s'eſt fait un plaifir de la
faire voir aux Amateurs , & particuliè-
rement à M. le Préſident Saron , qui ,
ayant beaucoup de goût & de connoif-
fance , eſt poſſeffeur d'un tres-beau Té-
leſcope * Anglois. Il l'a comparé avec
la Lunette , & il avoue lui-même qu'elle
faitplus d'effet.
Cela ne vous paroîtra pas difficile à
* Ce Miroir a 30 pouces de foyer. Il doit
groſſir environ 120 fois les objets.
I. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
concevoir, Monfieur, en vous rappel-
lantle principe établi plus haut , que les
Lunettes groffiffent d'autant plus que le
foyerde l'Objectifestplus long, & celui
de l'Oculaire plus court; & en y ajou-
tant celui-ci , que la lumière est d'autant
plus vive que l'ouverture de l'Objectifeft
plus grande , & le foyer de l'Oculaire
plus long. Dans les Lunettes ordinaires
les aberrations forçoient de refferrer
l'ouverture des Objectifs ; &, pour con-
ſerverſuffiſammentde la lumière , on ne
pouvoitmettredes Oculaires fortcourts,
Ces nouvelles Lunettes , en détruiſant
toute aberration , permettent de faire
l'ouverture des Objectifs fort grande ,
&fouffrent, ſans perdre trop de lumiè-
re , les Oculaires les plus courts que
l'art puiſſe fournir. Vous jugez , Mon-
fieur, de la ſatisfaction que doit reſſentir
M. Clairaut des progrès d'un Art qui lui
devra la perfection. Quel champ vaſte
ouvert à nos découvertes , ſi l'on peut
porter à la même perfection des Lunet-
tes plus longues, telles que de vingt à
vingt-cinq pieds ! Que de points incer-
tains dans le Syſtême du Monde peuvent
être éclaircis ! Et pour ſe rapprocher de
la vie civile, quelle commodité pour les
Particuliers de pouvoir ſe procurer des
: AVRIL. 1764.
147
Lunettes de trois , quatre , cinq pieds ,
qui, fans être fort difficiles à manier ,
feront plus d'effet que les Télescopes or-
dinaires , qui font rarement bons , &
qu'il eſt difficilede conſerverlong-temps
bons , à cauſe du poli des Miroirs , qui
ne ſubſiſte que par les plus grands ſoins !
C'eſt ici le lieude vous parler , Mon-
ſieur ,d'un Artiſte fort intelligent'; de
M. de Létang * , qui a travaillé , dès les
commencemens , fur les principes &
ſous les yeux de M. Clairaut. Il jointà
beaucoup de lumières les plus grands
ſoins dans la pratique. Ila bien voulu
me faire voirpluſieurs Objectifs de trois
&decinq pieds, qu'il a travaillés, & qui
fontexcellens. Il ſe diſpoſe à en travail-
ler d'un foyer plus long,& je ſuis afſuré
du ſuccès. Les Aſtronômes feront très-
heureux d'avoir recours à lui pour un
Inſtrument qui leur eſt ſi néceſſaire.
M. le Bas , Artiſte connu , qui de-
meure aux Galleries du Louvre , m'a fait
voir auſſi de très-bons Objectifs de trois
*C'eſt à l'adreſſe de M. de l'Etang que M.
Clairaut eſt redevable den'avoir pas été dégoûté
de l'application de ſa théorie àla pratique : il
falloit unhomme qui ſaisît ſes idées aſſez bien,
pour ſe les rendre propres , & pour que l'exécu
tion lui en devînt facile.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
pieds. Il ſemble que le ſeul obstacle ,
qui s'oppoſe maintenant à nos progrès ,
foitladifficultéde ce travail , qui éxige
beaucoup plus de ſoins & de précifion
qu'auparavant, & la raretédu Flintglaſs
qu'on a peine à ſe procurer ici , & que
l'on trouve ſouvent défectueux. M. Paf-
femant, qui a auſſi travaillé ſur cet ob-
jet, a la compofition d'une matière , la-
quelle étant vitrifiée pourroit être ſubſti-
tuée au Criſtal d'Angleterre. L'attention
des Amateurs doit maintenant s'y por-
ter : nous eſpérons qu'elle procurera
aux Artiſtes toutes les facilités néceſſai-
res , & leur intelligence nous promet
qu'ils ne feront pas arrêtés par la diffi-
culté du travail.
J'ai l'honneur d'être , &c.
BAILLY, de l'Acad. Royale des Sciences.
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