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p. 113-139
RECHERCHES historiques sur les Casques & sur quelques Vêtemens des Anciens ; lûes à l'Assemblée de l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture, le 31 Décembre 1763. Par M. D. B.
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texteReconnaissance textuelle : RECHERCHES historiques sur les Casques & sur quelques Vêtemens des Anciens ; lûes à l'Assemblée de l'Académie Royale de Peinture & de Sculpture, le 31 Décembre 1763. Par M. D. B.
RECHERCHES historiques sur les Casques
& sur quelques Vêtemens des Anciens ;
lûes à l'Assemblée de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture,
le 31 Décembre 1763. Par M. D. B.
32
MESSIEURS,
JE viens soumettre à votre Jugement
de légères Réfléxions sur les Coëffures
militaires & fur quelques Vêtemens des
Anciens. Trop peu verfé dans la fcience
des difcuffions pour prendre le ton d'An-
tiquaire , je n'envifagerai ces objets du
114 MERCURE DE FRANCE.
coftume que relativement à l'intérêt de
nos Arts.
Le penchant naturel aux hommes de
veiller à leur confervation , fuggéra aux
plus induſtrieux le foin de pourvoir à la
commodité des vêtemens , immédiate-
ment après qu'ils eurent pourvu aux
moyens de la fubfiftance. Leurs pre-
mières précautions n'eurent en vue que
l'ajustement du corps. La cocffure natu-
relle les difpenfoit de chercher d'autres
parures , pour garantir leur tête de l'in-
commodité des faifons. A peine les Pa-
triarches , que l'âge rendoit fenfibles aux
viciffitudes ordinaires , portoient de lé-
gères bandes de lin , dont ils ceignoient
leur front en guife de turban , pour-com-
penfer le dépériffement des cheveux. La
chauffure des Anciens fe réduifoit à des
demi- bottines , terminées par des fan-
dales
précaution indifpenfable à des
hommes que leur état , leur profeffion
& leur goût foumettoient à des fatigués
continuelles.
Telle étoit la fituation des premiers
habitans de l'univers , tant qu'ils ne fu-
rent occupés que du befoin de leur éxif-
tance. Mais dès que l'ambition leur inf-
pira des motifs de cupidité , qu'ils s'avi-
ferent de vouloir augmenter leurs richeſ
JANVIER. 1764.
Bry
fes en étendant leurs domaines , & que
La loi du plus fort parla plus haut dans
leur cœur que la voix de la raiſon & de
l'équité, ils penfèrent à s'armer , pour
ainfi dire , de pied en cap , à garantir
toutes les parties de leur corps , & à fe
précautionner contre les traits de ceux.
dont ils fe propofoient d'ufurper les pof-
feffions. Les inftrumens de la vengeance,
les bâtons , les haches , les flèches , les
maffues leur faifoient craindre des coups
trop violens , pour ne leur oppofer que
les fecours de la nature.
Il fallut avoir recours à l'induſtrie. Le
fecret de réduire le fer en lames , & de
fondre les métaux pour en former des
coeffures n'étoit point encore trouvé.
L'dée que les audacieux mortels avoient
de la fupériorité de leurs forces , les arma
contre les paifibles habitans des forêts.
La préfomption leur perfuada qu'ils fub-
jugueroient aifément des êtres affectés
*
d'une ftupidité invincible. Ils leur ten--
dent des piéges , les attaquent , les for-
cent dans leurs tanières ; ils en devien--
nent vainqueurs , & fe propofent dès-
lors de fe vêtir de leurs dépouilles.
Le premier ufage qu'ils en firent fut
de s'en couronner. On vit la tête de la
bête féroce fervir de coëffure à fon meur-
116 MERCURE DE FRANCE.
trier. I fatisfaifoit ainfi tout-à-la-fois
fes befoins & fon orgueil. En arborant
cette marque de fa victoire fur un animal
redoutable , il croyoit paroître redouta-
ble lui- même aux yeux de fes ennemis .
Cette coëffure , qui vraisemblable-
ment a précédé l'invention des Cafques ,
en a étéle premier modèle. Tous les mo-
numens de l'Antiquité atteftent que les
hommes ont confervé dans leurs coëf-
fures militaires l'idée des animaux les
plus hideux & les plus féroces , ou les
plus nobles & les plus utiles. Herodote
nous apprend , que les Ethiopiens por-
toient des Cafques faits de la peau d'une
tête de cheval : les oreilles & la crinière
y étoient jointes. Les anciens Gaulois
formoient les leurs de la dépouille d'une
tête de bœuf, dont la crinière fervoit
d'aigrette. Les Milyens n'étoient coëffés
qu'avec des bonnets faits de peaux de
toutes fortes de bêtes fauvages.
Après même que les métaux furent
employés à former des armures,plufieurs.
peuples confervèrent dans leurs coëffures
militaires des portions de la tête & fur-
tout le muffle des animaux, dont ils ne
portoient plus les dépouilles. Les Thra-
ciens Afiatiques avoient des Cafques
d'airain , avec des oreilles & des cornes
JANVIER. 1764.
117
de boeuf. Le Brun , cet Artifte érudit .
qui fçut unir fous fon pinceau les véri-
tés hiſtoriques aux bienféances du coftu-
me , a ainfi coëffé , dans fon Paffage du
Granique ( a ) , un Cavalier qui s'élance
fur la rive. Tout le monde fçait qu'une
pareille coëffure étoit l'attribut de Jupi-
ter Ammon. Comment les hommes ne
fe feroient-ils pas fait gloire d'avoir une
parure qu'ils donnoient même à leurs
Dieux ?
Non-feulement les Anciens ména-
geoient à leurs Cafques des ornemens
qui annonçoient la première origine de:
cette armure , mais encore ils affocioient
au métal dont il les formoient,la peau de
la tête de quelque bête fauvage. L'éxem-
ple en eft offert dans plufieurs monu-
mens antiques , & fingulièrement dans
un Cafque élégamment adapté au tro-
phée de la Victoire , placé au pont-tour-
nant du Jardin des Thuileries.
Loin de regarder cet affortiment com-
me l'ouvrage de l'imagination ou du ca-
price de l'habile Coëzevox , nous devons
l'envifager comme une judicieufe imita-
tion de l'Antique. La Colonne érigée
en l'honneur de Trajan , préfente un
(a ) Un des Tableaux des Batailles d'Alé-
xandre.
118 MERCURE DE FRANCE.
nombre infini de foldats coëffés indiffé-
remment avec des peaux de bêtes féro-
ces , & avec des cafques de fer à demi-re-
couverts de femblables dépouilles, Cette
pratique eft répétée dans les bas-reliefs
de la Colonne Antonine , & déposée
dans d'innombrables monumens , que
nous ont tranfmis les fiécles les plus re-
culés.
L'envie de fe donner un air formida-
ble fit naître aux Nations barbares (b) le
deffein de fe former des coëffures monf-
trueuſes , tant par la repréſentation des
animaux choifis dans les espèces malfai-
fantes , que par les horribles crinières que
ces Peuples mettoient à leurs Cafques.
L'idée de cette bifarrerie eft judicieuſe
à quelques égards un ennemi effrayé
eft prèfqu'àdemi vaincu . C'eft dans cette
vue que ces Nations portoient dans leurs
enfeignes militaires des figures d'ani-
maux terribles , ou d'objets capables
d'intimider. Les Phrygiens arboroient un
(b ) Les Romains appelloient Barbares tous
les Peuples , hormis les Grecs & ceux qui vivoient
fous leurs loix. Les Barbares fe faifoient honneur
de cetitre. Il ne fignifioit autre chofe que : Peuple
exempt de la domination des Romains , & n'avoit
aucun rapport avec l'idée de cruauté que cette ex-
preffion nous préfente aujourd'hui.
·
JANVIER. 1764.
114
fanglier , les Gotgs un ours , les Daces
un dragon , les Thraciens la figure de la
mort. Ces Peuples s'accoutumoient ainfi
à ne s'effrayer de rien . Ils fe familiari-
foient avec les fpectacles les plus affreux,
& infpiroient aux foldats la hardieffe &
la férocité des monftres qui leur fer-
voient d'etendarts.
Inſpirer la terreur , éguillonner le cou-
rage,n'étoient pas les feuls motifs que les
Anciens fe propofoient dans la forme
effrayante de leurs Cafques. Les crêtes
redoutables & tranchantes , faites de
lames d'airain , dont les Etrufques ar-
moient leurs coëffures , les pointes fortes
& extrêmement aiguës dont ils les hérif-
foient , transformoient en arme offenfive
un objet qui ſembloit ne devoir fervir
qu'à la défenſe du foldat. Par cet arti-
fice , les combattans fe ménageoient la
double reffource de parer des coups:
meurtriers , & de bleffer les ennemis qui
auroient voulu les forcer à fe rendre (c).
Statagême victorieux pour ſe dégager
de leurs mains !
Quelle variété les Nations Orientales
& les Peuples du Nord n'employèrent
ils pas dans leurs coëffures militaires ? Le
(c) Recueil d' Antiq. par M. le C. de Caylus
Tom. III. pag. 64.
120 MERCURE DE FRANCE .
bois , les nerfs tiffus , le fer , l'airain fer-
virent indifféremment àla conftruction
de ces armures. On leur donna les di-
verfes formes de bonnets , de demi-
fphère , de corno - phrygien & dethiare.
Celle- ci étoit plus ordinairement prati-
quée par les Daces , par les Sarmates ;
& les Parthes , qui la tenoient des Per-
fes , & n'en connoiffoient point d'autres.
Ces Cafques , qui s'élevoient en cône
étoient allongés d'une pièce qui s'éten-
doit entre les deux épaules , où elle finif-
foit en fe rétréciflant. Elle garantifſoit
le foldat des coups que l'ennemi lui
por-
toit fur le col , par préférence , dans le
deffein de lui abattre la tête. La coutume
établie chez les Romains de montrer au
Général la têted'un Barbare, pour obtenir
la récompenfe de leur valeur , avoit fans
doute fuggéré cette précaution à leurs en-
nemis.En combien d'endroits desColon-
nes Trajane & Antonine ne voit-on pas
des Romains montrant à l'Empereur des
têtes qu'ils ont coupées à leurs ennemis ;
des foldats ayant entre leurs dents des tê-,
tes qu'ils tiennent fufpendues par les che-
veux , tandis qu'ils en coupent d'autres ?
Raphaël , le Brun , dans leurs Batailles
de Conftantin , Rubens , dans fon.Com-
bat des Amazones , ont enrichi leurs
compofitions
JANVIER. 1764.
121
compofitions de ces images pathétiques
imitées d'après les Anciens : ils fe les font
appropriées par la manières de les rendre.
Beau privilége des Modernes , dont il
eft louable de fçavoir uſer à propos !
L'attention des Barbares à ne faire
ufage que des inventions utiles , leur fit
négliger la recherche de celles qui ne
leur paroiffoient être que de pur agré-
ment. Ils ne mirent fur leurs Cafques ,
ni riches aigrettes , ni panaches éclatans.
Ils ne fe formèrent des crinières qu'avec
des queues de chevaux flottantes , éta-
blies fur la figure de quelque griffon ou
autre monftre. Ce font eux qui nous ont
particulièrement confervé l'idée de la
première origine des Cafques. On en
trouve cependant encore différentes em-
preintes dans les coëffures militaires des
Grecs & des Romains , malgré la réfor-
me qu'ils y ont faite de certains objets
effrayans , plus capables d'infpirer la fé-
rocité , que de ranimer la valeur.
C'est l'annobliffement ,' la richeffe des
Cafques , leur utilité , & quelques avan-
tages particuliers qui déterminèrent les
Grecs aux formes élégantes qu'ils leur ont
données. La calote de la coëffure étoit
plus élevée dans fa partie fupérieure &
plus large que la tête du guerrier. Par ce
II. Vol.
F
*
122 MERCURE DE FRANCE.
moyen , l'armure ne touchoit point im →
médiatement au crâne. Il étoit d'ailleurs
garanti par la figure de quelque divinité
ou de quelque animal qui fervoit de ba-
fe à de riches aigrettes & à des pana-
ches volumineux. Ces couronnes flot-
tantes étoient ordinairement compofées
de plumés d'autruches ou de hérons,réu-
nies & teintes des plus brillantes couleurs.
Elles ont été , dans les occafions les plus
périlleuses , d'une très-grande utilité aux
combattans, Sans le fecours de cette pa-
rure , qui tout à-la-fois prête de la digni-
té au guerrier , & influe fur la fureté de
fes jours , le Barbare Rofacès eût peut-
être , du premier coup de hache , fendu
la tête à Alexandre : la générofité de
Clius fût venue trop tard au fecours du
Héros . ( d)
Le Cafque des Grecs , qui étoit ſou-
vent à triple aigrette , c'eft à-dire , avec
trois rangs de plumes , avoit encore un
autre avantage : c'étoit une vifière qui
pouvoit fe rabattre fur le vifage & le
couvrir ; mais qui , prèfque toujours re-
levée , formoit une efpèce de petit au-
vent , fous lequel les yeux & toutes les
parties faillantes du vifage étoient à l'a-
bri des traits qui tomboient à plomb.
(d) Quinte-Curce.
JANVIER. 1764.
123
Une double confidération doit , Mef-
fieurs , nous rendre remarquable cette
forme de Cafque. Elle contribue aux
effets des lumières interceptées & des
ombres portées par un corps faillant. Ref-
fource extrêmement pittorefque , qui fa-
acilite à l'Artiſte la rondeur , la fierté &
l'expreffion d'une tête. D'ailleurs ce ga-
barit diftingue particulièrement de Caf-
que Grec du Cafque Romain . Celui-ci
couvroit exactement la tête du guerrier
comme une calote , n'ayant ni éléva-
tion , ni faillie , & ne le garantiffant pas
davantage des coups portés de haut que
de ceux qui lui venoient en face.
Il paroît étonnant que les Romains
n'ayent jamais emprunté les parties avan-
tageufes du Cafque des Grecs ; eux qui ,
dans la guerre qu'ils eurent contre les
Parthes, imitèrent une portion de la thiare
de leurs ennemis , en relevant par der
rière la pointe de leur Cafque , commè
on le voit dans l'Arc de Septime Severe.
Cette forme donne à l'armure une
forte de rapport avec le Bonnet-Phry
gien. Elle peut fervir aux Artiſtes à met-
tre quelque différence entre les princi
paux Officiers Troyens & les Généraux
des Grecs , dans la peinture du fameux
Siége de Troye. La différence que doi-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
vent préfenter les coëffures de ces illuf-
tres ennemis , ne concerne que les Caf-
ques Troyens. La partie de la crête , fur
laquelle le panache eft attaché , doit en
être arrondie & repliée fur le devant , &
au plus haut de la tête ( e ) .
Les Romains n'imitèrent les coëffures
militaires des Peuples de la Grece , que
dans leur magnificence. Ils les ornèrent
de panaches éclatans , qu'ils faifoient ,
plus ordinairement que les Grecs , de plu-
mes blanches. Lorfqu'ils les décoroient
de la triple aigrette , ils la furmontoient
de quelque figure emblêmatique. Tel
étoit , felon Virgile , le Gafque de Tur
nus une chimère vomiffant des flam-
mes s'élevoit fur le triple rang de plumes
dont l'armure du Prince étoit enrichie.
A l'égard des oreillettes , ces petites
plaques à charnières qui garantiffent
les tempes & les joues du foldat , elles
furent communes à tous les Peuples an-
ciens. Il paroît néanmoins que les Na
tons Septentrionales s'en font fervi plus
invariablement que les autres.
Lorfque les Militaires des premiers fié-
cles eurent éprouvé l'avantage d'avoir
(e)Tableaux tirés d'Homère , &c. Voy. Oba
fervat. fur le Costume , par M. le C. de Caylus ,
Fag.xliv, &fuiv,
Toba
JANVIER . 1764.
125
des coëffures de peaux de bêtes ; de ;
qu'ils eurent fenti que les moelleuſes cri-
nières de ces dépouilles , non-feulement,
les garantiffoient des plus vives impref-
fions de l'air , mais qu'elles amortiffoient
encore les coups les plus rudes de l'en-
nemi , ils ne tardèrent pas à fe vêtir de
la dépouille entière , à l'éxemple de nos
premiers Pères (f) , & l'employèrent à
mille ufages effentiels.
D'abord ils s'en firent uue efpèce de
mantelet , qui ne leur couvtoit que les
épaules. C'étoit l'ajuſtement des Tubi-
cines & des Trompettes. Ils s'en forme-
rent enfuite un manteau qui recouvroit
là
la portion du corps que le volume de la
dépouille pouvoit embraffer. Tel étoit
le vêtement des Porte-étendarts. Ils re-
nouoient les pattes de l'animal fur la poi-
trine & au-deffus de la ceinture. Par ce
moyen , ils n'avoient que le bas des cuif-
fes à découvert Cette forme de vête-
ment eft confignée dans plufieurs ba-
reliefs antiques. Elle eft auffi très- élé-
gamment retracée en la figure d'un Por-
te- enfeigne , dans le Triomphe de Jules-
Cefar , peint par André Mantinea ( g ) .
(£) Geneſe.
<
( g ) Cet Ouvrage, que l'on voit au Palais du
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage qui , par la quantité d'objets
du coftume dont il eft enrichi , mérite
bien de la confidération .
Les Grecs & les Romains ne donnoient
ces fourrures , qu'à certains Officiers mi-
litaires ; dans ces mêmes fiécles des Peu-
ples entiers ne s'habilloient pas autre-
ment en guerre. Herodotenous apprend,
que dans la fameuse expédition de
Xercès , les Cafpiens & les Paties
étoient vêtus de Saïes , faits de peaux
de bêtés fauvages ; les Lyciens fe cou-
vroient de peaux de chêvres ; les Thra-
ciens
étoient habillés de peaux de
renards & les Ethiopiens de peaux de
léopards & de lions.
Les Francs , après même la conquête,
des Gaules & au commencement de la
deuxiéme race de nos Rois , fe faifoient
une gloire & un devoir de conferver l'an-
cien habillement , fait de peaux de bêtes.
Au rapport d'Eginard ( h) , Charlema-
gne , ayant été informé que quelques
Seigneurs de fa Cour avoient pris des vê--
temens plus fomptueux , & propres au
Peuple vaincu , les en inculpa févére-
Duc de Mantoue , eft gravé en dix feuilles & ſe
vend à Rome , alla pace. Voy. feuille 8.
( b ): Vie de Charlemagne
150
JANVIER. 1764.
127
ment en plein Confeil , & les obligea de
reprendre les habits de la Nation Franc-
que victorieufe.
On n'eft pas étonné des moyens qu'a-
voient les Anciens de vêtir de peaux de
bêtes tous les foldats de plufieurs armées,
quand on fe rappelle les innombrables
reffources que leur fourniffoit la chaffe.
Exercice d'autant plus commun dans
ces temps , qu'il éroit abſolument néceſ-
faire , pour empêcher les bêtes fauvages
d'infefter les bois & les campagnes. Aux
profits de la chaffe , ils joignoient ceux
d'une quantité infinie de Sacrifices ,
d'Hécatombes divers , de cinq cens , de
mille victimes , qu'ils immoloient à leurs
Dieux , & dont les dépouilles étoient au
bénéfice des Sacrificateurs. Mais , ce que
l'on ne conçoit que difficilement , c'eſt
qu'il y ait eu des Peuples qui fe revê-
toient de dépouilles humaines .
Tels
étoient les Scythes. Ils écorchoient le
prifonnier de guerre , après en avoir hu-
mé le fang , s'habilloient de fa peau , &
mettoient la tête au faîte de leurs caba-
nes. Les Perfes fe faifoient honneur de
cruautés non moins horribles
témoin
le procédé d'un de leurs Rois , qui , vou-
lant donner l'éxemple de la plus grande
févérité , fit écorcher vifun Juge crimi-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
nel , ordonna qu'on recouvrit de fa dé-
pouille le fiége du Tribunal , & obligea
le fils du prévaricateur à rendre la Justice
affis fur la peau de fon pere. Ce trait ,
pris dans l'Hiftoire de Cambyfe , fe-
cond Roi de Perfe , & fils du grand Cy-
rus , fe trouve gravé dans l'Euvre de
Rubens.
Les mêmes fourrures d'animaux fau-
vages , qui prêtoient un caractère de
férocité aux foldats d'infanterie , don-
noient aux cavaliers un air de magnifi-
cence. Ceux - ci s'en formoient des houf.
fes , qui couvroient prèfque entièrement
le corps de leurs chevaux. Ils agraffoient
au poitrail la tête refendue , & y re-
nouoient les pattes antérieures de la dé-
pouille ; tandis que celles de derrière
voltigeantes fur les flancs & fur la'croupe
du courfier , ajoutoient à la richeffe de
la parure la vivacité de l'action. Quel
affortiment pittorefque ,
Meffieurs !
Qu'il eft favorable à nos Arts ! Tout ce
qui contribue au mouvement des objets
les rend intéreffans , leur communique
de l'efprit , & les difpofe aux effets de
lumière les plus heureux. D'ailleurs , quel
contrafte piquant n'occafionne point la
couleur propre d'une fourrure d'ours ,
de tigre , de lion , foit qu'on l'affortiffe.
a
e
e
B
JANVIER. 1764.
129
avec un courfier blanc , dont elle relève ,
l'éclat , foit qu'on l'oppofe à un cheval
del teinte brune , qu'elle fert à colorer !
Telle la peau du lion de Némée fait bril-
ler avec plus de vivacité le tendre colo-
ris d'Omphale ( i ) , & les tons vigoureux
du Héros qui file auprès d'elle ; tel auffi
le caractère nerveux , & le poil hériffé,
de l'animal qui dévore Milon ( 1 ) , font,
mieux fentir , dans les chairs du Croto-
niate , la force , le fentiment & le moë-
leux du naturel .
Les peaux de bêtes les plus communes,
furent employées à des ufages importans.
Didon fit fervir une peau de bœuf, cou-
pée par lanières , à tracer l'enceinte de
Carthage. Les Peuples de la Colchide ra-
maffoient avec des peaux de moutons le
fable d'or qui rouloit dans certains tor-
rens ( m ). Dans les fiéges des villes , les
deux armées fe fervoient de dépouilles ,
fraîchement écorchées , pour mettre ob-
ftacle aux attaques de l'ennemi. Les
affiégés tendoient des peaux de vaches
ou de moutons , trempées dans des li-
queurs fortes & acides , & enduites
(i ) Tableau de François le Moine , placé chez
M. B.
(1 ) Chef- d'œuvre de Pujet , à Verfailles.
(m )L'Abbé Banier , T. III. p. 237.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
d'herbe marine , de mouffe , owdeлtesre
molle, pour rompre l'effet des traita,
des pierres } des feux lancés contrer les
ramparts & les tours ( n ). Les affiégeans
matelaffoient avec de pareilles fourrures
les guérites ou les foldats agitoient les
béliers militaires
ils en couvroient auffi
celles qui fervoient à fapper les murs.!
Ce fut fur une toifon de chevreau qué bé
Vainqueur des Madianites exigea & obe
tint un double miracle pour prouyer fas
Miffion , qui devoit procurer la délivrani
ce du Peuple de Dieu (o ). C'eft avec des
peaux de bêtes peu rares qu'alloient vêtus
le Maître d'Elifée,le Précurfeur du Meffie,
plufieurs Anachorettes de la Thébaïde
& quantité de Philofophés de l'Egypte ,
de la Grece & de Rome. Les peaux
moins communes , l'hermine ela mar-
thre , enrichiffoient les mantéaux des
Fézabel , des Thomiris , des Cleopatre , &
les Simarres des plus faftueux Souverains
du Nord & de l'Orient.
On diroit que les oifeaux même ayent
voulu participer au privilége de prêter
leurs dépouilles à l'utilité des Anciens.
Les peaux de grues fervirent aux Ethio-
piens Orientaux à couvrir leurs boucliers.
( n ) Chevalier Follard.
(o ) Gedeon. Jug.
JANVIER 1764
(q Ofiris.
131
Les plumes d'autruches & de hérons for-
mèrent , ainfi que nous l'avons obſervé ,
des aigrettes , des panaches aux Pirrhus
aux Céfars. Ajoutons que celles de la
pintade & du faifan couronnèrent le
bonnet des Lyciens. Ainfi celui de nos
Américains et aujourd'hui décoré des
plumès de la bluette & du courli (p ).
Un autre ufage auquel les dépouilles.
d'oifeaux furent employées , doit leur
valoir quelque confidération de la part
des Artistes. C'eft avec ces peaux que les
Anciens caractérifèrent des événemens .
de la Fable , des objets de la Nature , &
même des traits de Morale. La dépouille
d'un vautour, artiftement dégarnie de
quelques plumes , & groupée avec un
are , fous une maffue environnée de
flêches , défigna Prométhée délivré par
Hercule; celle d'un épervier , ayant fon
chef enté fur un corps humain , annon-
ça le plus grand Dieu des Egyptiens (4).
La peau d'un aigle, ingénieufement adap-
tée au bufte d'un jeune homme , repré-
fentoit l'Air. La Terre fur quelquefois in-
diquée par la dépouille d'une chouette ,
pofée fur un vafe de terre près d'un lion
enfin la dépouille du paon , foulée aux
( p ) Oifeaux de Amérique..
{
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
pieds d'un verrat , étoit l'image de la va-
nité humiliée ; & la peau du phénix, ajuſ-
tée autour d'un cercle , fut l'attribut de
l'immortalité. Idées heureufes que lesAn-
ciens nous ont fuggérées , & dont les
plus grands Peintres , & les Sculpteurs
Nota. Les divers ufages d'employer dans les
vêtemens , les peaux de bétes fauvages & d'oi-
feaux carnaciers , pour fe donner un air formida-
ble , fe fontperpétués jufqu'à nos derniers fiécles .
En parlant des Dellys , Nicolaï
*
rapporte que
ccs troupes légères qui combattent fous l'étendart
Mahometan , font vétues d'une camisole aſſez lon-
gues & de hauts- de-chauffe, très-larges ; le tout
fait de dépouilles de jeunes ours , dont le poil
eft en dehors. Le bonnet à la Polaque , quepor-
tent ces Croates , penche fur une épaule. Il eftfor-
mé d'unepeau de léopard , bien moucheté . Sur le
devant de cette coëffure eft attachée , en large , la
queue d'un aigle. Leur bouclier eft orné des deux
ailes de l'oifeau vorace. Elles font ouvertes & at-
tachées avec des clous d'or, de manière que toutes
les plumes préfentent comme autant de lances hé-
riffies contre l'ennemi,
Plufieurs Religieux Mahometans s'ajuftent avec
des fourrures de bêtes , pour ſe donner un airfin-
gulier. Les Calenders n'ontpour tout vêtement que
lapeau de quelque animal féroce , dont ilsfe cou-
vrent les épaules. Les Geomailers portent , en gui-
fe de manteau , une dépouille de lion ou de léo-
pard , qu'ils attachent devant la poitrine , en
y renouant les pattes antérieures de l'animal ; ils
* Voy. les voyages que cet Ecrivain a faits en
Turquie , p. 121 & 160.
JANVIER. 1764.
133
les plus fameux n'ont pas négligé de faire
un utile emploi.
Outre la deftination ordinaire des peaux
de bêtes , à fournir des vêtemens aux fol-
dats , des houffes aux cavaliers , des ar-
mes défenfives aux affiégés, ainfi qu'aux
affiégeans , & à former la parure carac-
tériſtique de divers perfonnages diftin-
gués , elles furent encore deſtinées à faire
des lits aux Héros , & à leur fervir de
fiéges. C'étoit fur de pareilles fourrures
étendues par terre , dit Homère , que les
Anciens couchoient. Sur ces peaux on
mettoit , pour les perfonnes de confidé-
ration , des étoffes de pourpre qui leur
fervoient de matelas ; fur ces étoffes de
beaux tapis , c'étoient leurs draps ; & fur
ces draps de riches couvertures. Les
peaux garnies de tout leur poil fervoient
de fommier contre l'humidité. C'eſt dans
cette vue que le Législateur des Hébreux
fit recouvrir tout le Tabernacle d'une
ajuftent à volonté les autres portions de la four-
rure ; mais ordinairement ils laiffent traîner la
queue par terre ; fe revêtent de peaux de mouton
& de chèvre, dont ils fe font des tuniques fans
manches & dont ils renouent les pattes à l'en-
droit de la ceinture. Ils accompagnent ce vêtement
d'un manteau fait de peau d'ours. Les Dervis
font vêtus à-peu-près de même.
134 MERCURE DE FRANCE.
troifiéme tenture faite de dépouilles d'a
nimaux (r).
Plufieurs Peuples , les Grecs même
tenoient des Perfes la coutume de s'af
feoir fur les peaux des bêtes les plus..
moelleufes . Les Spartiates , Peuple fier
auftère , ennemi de tout luxe , n'adop
terent point cet ufage. Dans la fameufe
entrevue d'Agefilas ( s ) & de Pharna-
bafe. ( t ) Celui-ci , voyant que le Géné
ral Spartiate s'afféyoit uniment par ter
re , s'affit de même , fans
égard aux
peaux très-douces & à longs poils, qu'on
avoit préparées. La fimplicité Spar-
tiate fit honte au fafte Perfan..
A la fatiété de jouir des biens utiles
fuccéde mille fois l'ambition de fe pro-
curer ceux qui font plus difficiles à
abtenir. Etre vêtus de dépouilles d'ani-
maux ordinaires devint un uſage trop
commun. On afpira à la prérogative
d'endoffer les peaux des bêtes les plus
rédoutables & l'on mit la plus grande
gloire à fe procurer celles dont la pof-
feffion étoit plus rare. Dans quels fiécles
cette manie n'a-t-elle pas affecté les
hommes les plus judicieux en appa-
rence ? De nos jours même , ne por-
( r ) Exode.
( s ) Général des Spartiates:
( t ) Commandant des Armées du Roi de Perfe
JANVIER 1764
18?
tons nous pas à l'excès un pareil luxo
en faifant éventerà grands frais , les
brebis d'Aftracanju ) pour arracher
de leurs entrailles des agneaux , à peine
formés , dont les toifans nous fervent
de parure.
Tant que les Anciens furent entichés
de cette prévention bifarre , ils n'efti
mèrent que médiocrement les dépouilles
des animaux, dont on pouvoit fe rendre
maitre fans danger & fans bravoure. Ils
les abandonnèrent aux Miniftres de leurs
Divinités Ce n'eft pas qu'on n'en cong
facrât dé très rares & de fort précieufes
au fervice des Temples. A Delphes , la
peau du ferpent Python recouvroit le
Trépied d'où la Prophéteffe d'Apollon
rendoit fes oracles. La fameufe toifon
du bélier qu'immola Phryxus , faifoit le
riche ornement du Temple que Mars
avoit à Colchos . Mais l'habit facerdotal
étoit fait ordinairement de fourrures les
plus fimples. Les peaux de faon fervirent
à vêtir les initiés aux myftères de Bace
chus ; celles de cabrit les Luperces ; cel
les de chevreuil les Faunes ; celles de bi
ches les Prêtreffes de Diane ; celles de
brebis les compagnes de Palès Les Bac
( u) Ville de la Mofcovie Afiat. dans la Tarta
rie , d'où viennent les ferues de peaux d'a-
gneaux, tirés forcément de venta, le lévéres,
136 MERCURE DE FRANCE.
chantes eurent feules le privilége de por
ter les peaux de panthères , qui défi-
gnoient & redoubloient tout-à-la-fois
leurs tranfports furieux . La dépouille
de l'animal confacré à Silène fut , ainfi
que celle du bouc & du tigre , prodiguée
dans les Orgies à tous les fuppôts de
,
Bacchus , pour défigner l'abrutiffement ,
l'intempérance & la cruauté où fouvent
l'yvreffe conduit. En vain des préjugés
du culte rendoient plufieurs de ces dé-
pouilles fufceptibles d'une forte de di-
gnité ; foit par refpect , foit par préven-
tion , les grands Guerriers affectèrent de
ne s'en point revêtir. Cependant les Ama-
zones s'en firent des plaftrons , à l'imita-
tion de Minerve dont l'Egide étoit re-
couvert de la chévre Amalthée.
' L'Abbé Guyon , Auteur de l'Hiftoire
des Amazones , après avoir fait mention
de leurs divers vêtemens , ajoute d'après
Quinte- Curce : » Mais quelque forme
qu'ils euffent , les uns & les autres
» étoient communément faits de la peau
» des bêtes que les Amazones tuoient à
» la chaffe. Ils étoient attachés fur l'é-
paule gauche , laiffant tout le côté
» droit à découvert , & ne defcendoient
» pas au-deffous du genou. Pag. 65.
On rechercha avec un très- grand foin
JANVIER. 1764.
137
les dépouilles des bêtes les plus furieufes
& les plus carnacières. Les Peuples fe
difputèrent la gloire d'en être poffeffeurs.
Ceux de la Colchide gardèrent avec vé-
nération la dépouille des taureaux domp-
tés, vaincus par Jafon ; ceux de Thébes
confervèrent long- temps dans un afyle
facré la dépouille du Sphinx dont Edipe
les délivra ; les Etoliens s'approprièrent
par la force des armes la peau du fanglier
que tua Méléagre (x ) .
Mais quelque grande que foit l'idée
que les Anciens attachoient à ces objets ,
de leur valeur & de leur fafte , les dé-
pouilles du lion eurent la préférence fur
toutes les autres . On fe fit plus d'hon-
neur à dompter le Roi des Animaux ;
quoique , fuivant la judicieuſe obſerva- >
tion d'un Littérateur , également re-
commandable par fon amour pour les
Lettres & pour les Arts ( y ) , il y ait des
bêtes fauvages plus dangereufes à com-
battre & plus difficile à vaincre que le
(x) Ily eut aufujet de cette dépouille une ba-
taille entre les Etoliens & les Curettes , qui fe don-
na fous les murs de Calydon. Voy. l'Ab Banier.
T. III. p . 352.
(y ) M. le Comte de Caylus , Amateur Hono-
raire de l'Acad. Roy. de Peint & de Sculpt. Mem-
bre de celle des Belles-Lett. & Infcriptions , &c.
138 MERCURE DE FRANCE.
lion. Le volume de fa peau , qui don-
noit la facilité de couvrir une grande
partie du corps, & de renouer commodé--
ment fes pattes fur la poitrine , fut fans
doute une des raifons de la prédilection
qu'on lui accorda.
Des motifs de préférence plus hono-
rables lui étoient refervés. Le lion fut
deftiné a être le fymbole de la puif-
fance fouveraine : les premiers Rois
d'Egypte n'avoient pas d'autre marque
extérieure de leur autorité. ( ) Difons
tout
le lion feul par un privilége
propre & exclufif , fut confacré au plus
noble des emplois ; à être l'attribut ca-
ractéristique de la valeur & de la ver-
tu. Les Héros ont adopté ce ſymbole
d'après l'exemple d'Hercule : les Sou
verains , les Nations , fe font fait gloire
de le fuivre. L'Empereur Commode
veut-il publier les prétentions , qu'il
croit avoir à l'immortalité ? Il ordon-
ne que fa ftatue foit parée de la dé-
pouille que portoit Alcide. Les Lacé-
démoniens veulent - ils
illuftrer leur
Chef, qui avoit défendu le paffage des
Thermopyles , à la tête de trois cens
Spartiates ? ils lui font ériger un mo-
(2) Rec. d'Antig. Tom. IIIpag. 620..
JANVIER 1764.
nument
9"
.
La dépouille du Lion jouit , àà
$39
où la figure d'un lion im-
mortalife la force & le courage de
l'intrépide Général .
cet
égard, du même droit que le lion même.
Elle eft , comme lui , l'emblême de
l'héroïfme. l'image noble , qu'elle pré-
fente , lui donne un jufte rapport avec
nos talens , dont la plus belle préro-
gative eft d'être mille fois confacrés à
éternifer les Héros. Quel avantage d'a-
voir fans ceffe à notre difpofition le
modèle de l'attribut de leurs vertus ?
N'on doutons pas , Meffieurs , cette
confidération infpira à M. le Comte
de Caylus le projet de tirer du fond
de l'Inde ce modèle rare , pour nous
en
gratifier.
3
*
L'intérêt des Arts
& le bien des Artiftes furent de tout
temps , l'objet du zéle de cet illuftre
Amateur. Puiffe- t- il être auffi fenfible
à notre vive reconnoiffance , que nous
le fommes à fes procédés généreux !
Nota. Dans l'Affemblée du
F
Décembre 17633
M. le Comte de Caylus fit préfent à l'Académie
dune magnifique peau de lion , qu'il a fait venir
des Indes. La Compagnie l'en remercia le même.
jour, & dépofa dans fes Regiftres le témoignage
de fa reconnoiffance. A l Affemblée fuivante , M.
Dandre Bardon fit lecture de ce petit Ouviage
Binfçu de l'illuftré Amateur.
& sur quelques Vêtemens des Anciens ;
lûes à l'Assemblée de l'Académie
Royale de Peinture & de Sculpture,
le 31 Décembre 1763. Par M. D. B.
32
MESSIEURS,
JE viens soumettre à votre Jugement
de légères Réfléxions sur les Coëffures
militaires & fur quelques Vêtemens des
Anciens. Trop peu verfé dans la fcience
des difcuffions pour prendre le ton d'An-
tiquaire , je n'envifagerai ces objets du
114 MERCURE DE FRANCE.
coftume que relativement à l'intérêt de
nos Arts.
Le penchant naturel aux hommes de
veiller à leur confervation , fuggéra aux
plus induſtrieux le foin de pourvoir à la
commodité des vêtemens , immédiate-
ment après qu'ils eurent pourvu aux
moyens de la fubfiftance. Leurs pre-
mières précautions n'eurent en vue que
l'ajustement du corps. La cocffure natu-
relle les difpenfoit de chercher d'autres
parures , pour garantir leur tête de l'in-
commodité des faifons. A peine les Pa-
triarches , que l'âge rendoit fenfibles aux
viciffitudes ordinaires , portoient de lé-
gères bandes de lin , dont ils ceignoient
leur front en guife de turban , pour-com-
penfer le dépériffement des cheveux. La
chauffure des Anciens fe réduifoit à des
demi- bottines , terminées par des fan-
dales
précaution indifpenfable à des
hommes que leur état , leur profeffion
& leur goût foumettoient à des fatigués
continuelles.
Telle étoit la fituation des premiers
habitans de l'univers , tant qu'ils ne fu-
rent occupés que du befoin de leur éxif-
tance. Mais dès que l'ambition leur inf-
pira des motifs de cupidité , qu'ils s'avi-
ferent de vouloir augmenter leurs richeſ
JANVIER. 1764.
Bry
fes en étendant leurs domaines , & que
La loi du plus fort parla plus haut dans
leur cœur que la voix de la raiſon & de
l'équité, ils penfèrent à s'armer , pour
ainfi dire , de pied en cap , à garantir
toutes les parties de leur corps , & à fe
précautionner contre les traits de ceux.
dont ils fe propofoient d'ufurper les pof-
feffions. Les inftrumens de la vengeance,
les bâtons , les haches , les flèches , les
maffues leur faifoient craindre des coups
trop violens , pour ne leur oppofer que
les fecours de la nature.
Il fallut avoir recours à l'induſtrie. Le
fecret de réduire le fer en lames , & de
fondre les métaux pour en former des
coeffures n'étoit point encore trouvé.
L'dée que les audacieux mortels avoient
de la fupériorité de leurs forces , les arma
contre les paifibles habitans des forêts.
La préfomption leur perfuada qu'ils fub-
jugueroient aifément des êtres affectés
*
d'une ftupidité invincible. Ils leur ten--
dent des piéges , les attaquent , les for-
cent dans leurs tanières ; ils en devien--
nent vainqueurs , & fe propofent dès-
lors de fe vêtir de leurs dépouilles.
Le premier ufage qu'ils en firent fut
de s'en couronner. On vit la tête de la
bête féroce fervir de coëffure à fon meur-
116 MERCURE DE FRANCE.
trier. I fatisfaifoit ainfi tout-à-la-fois
fes befoins & fon orgueil. En arborant
cette marque de fa victoire fur un animal
redoutable , il croyoit paroître redouta-
ble lui- même aux yeux de fes ennemis .
Cette coëffure , qui vraisemblable-
ment a précédé l'invention des Cafques ,
en a étéle premier modèle. Tous les mo-
numens de l'Antiquité atteftent que les
hommes ont confervé dans leurs coëf-
fures militaires l'idée des animaux les
plus hideux & les plus féroces , ou les
plus nobles & les plus utiles. Herodote
nous apprend , que les Ethiopiens por-
toient des Cafques faits de la peau d'une
tête de cheval : les oreilles & la crinière
y étoient jointes. Les anciens Gaulois
formoient les leurs de la dépouille d'une
tête de bœuf, dont la crinière fervoit
d'aigrette. Les Milyens n'étoient coëffés
qu'avec des bonnets faits de peaux de
toutes fortes de bêtes fauvages.
Après même que les métaux furent
employés à former des armures,plufieurs.
peuples confervèrent dans leurs coëffures
militaires des portions de la tête & fur-
tout le muffle des animaux, dont ils ne
portoient plus les dépouilles. Les Thra-
ciens Afiatiques avoient des Cafques
d'airain , avec des oreilles & des cornes
JANVIER. 1764.
117
de boeuf. Le Brun , cet Artifte érudit .
qui fçut unir fous fon pinceau les véri-
tés hiſtoriques aux bienféances du coftu-
me , a ainfi coëffé , dans fon Paffage du
Granique ( a ) , un Cavalier qui s'élance
fur la rive. Tout le monde fçait qu'une
pareille coëffure étoit l'attribut de Jupi-
ter Ammon. Comment les hommes ne
fe feroient-ils pas fait gloire d'avoir une
parure qu'ils donnoient même à leurs
Dieux ?
Non-feulement les Anciens ména-
geoient à leurs Cafques des ornemens
qui annonçoient la première origine de:
cette armure , mais encore ils affocioient
au métal dont il les formoient,la peau de
la tête de quelque bête fauvage. L'éxem-
ple en eft offert dans plufieurs monu-
mens antiques , & fingulièrement dans
un Cafque élégamment adapté au tro-
phée de la Victoire , placé au pont-tour-
nant du Jardin des Thuileries.
Loin de regarder cet affortiment com-
me l'ouvrage de l'imagination ou du ca-
price de l'habile Coëzevox , nous devons
l'envifager comme une judicieufe imita-
tion de l'Antique. La Colonne érigée
en l'honneur de Trajan , préfente un
(a ) Un des Tableaux des Batailles d'Alé-
xandre.
118 MERCURE DE FRANCE.
nombre infini de foldats coëffés indiffé-
remment avec des peaux de bêtes féro-
ces , & avec des cafques de fer à demi-re-
couverts de femblables dépouilles, Cette
pratique eft répétée dans les bas-reliefs
de la Colonne Antonine , & déposée
dans d'innombrables monumens , que
nous ont tranfmis les fiécles les plus re-
culés.
L'envie de fe donner un air formida-
ble fit naître aux Nations barbares (b) le
deffein de fe former des coëffures monf-
trueuſes , tant par la repréſentation des
animaux choifis dans les espèces malfai-
fantes , que par les horribles crinières que
ces Peuples mettoient à leurs Cafques.
L'idée de cette bifarrerie eft judicieuſe
à quelques égards un ennemi effrayé
eft prèfqu'àdemi vaincu . C'eft dans cette
vue que ces Nations portoient dans leurs
enfeignes militaires des figures d'ani-
maux terribles , ou d'objets capables
d'intimider. Les Phrygiens arboroient un
(b ) Les Romains appelloient Barbares tous
les Peuples , hormis les Grecs & ceux qui vivoient
fous leurs loix. Les Barbares fe faifoient honneur
de cetitre. Il ne fignifioit autre chofe que : Peuple
exempt de la domination des Romains , & n'avoit
aucun rapport avec l'idée de cruauté que cette ex-
preffion nous préfente aujourd'hui.
·
JANVIER. 1764.
114
fanglier , les Gotgs un ours , les Daces
un dragon , les Thraciens la figure de la
mort. Ces Peuples s'accoutumoient ainfi
à ne s'effrayer de rien . Ils fe familiari-
foient avec les fpectacles les plus affreux,
& infpiroient aux foldats la hardieffe &
la férocité des monftres qui leur fer-
voient d'etendarts.
Inſpirer la terreur , éguillonner le cou-
rage,n'étoient pas les feuls motifs que les
Anciens fe propofoient dans la forme
effrayante de leurs Cafques. Les crêtes
redoutables & tranchantes , faites de
lames d'airain , dont les Etrufques ar-
moient leurs coëffures , les pointes fortes
& extrêmement aiguës dont ils les hérif-
foient , transformoient en arme offenfive
un objet qui ſembloit ne devoir fervir
qu'à la défenſe du foldat. Par cet arti-
fice , les combattans fe ménageoient la
double reffource de parer des coups:
meurtriers , & de bleffer les ennemis qui
auroient voulu les forcer à fe rendre (c).
Statagême victorieux pour ſe dégager
de leurs mains !
Quelle variété les Nations Orientales
& les Peuples du Nord n'employèrent
ils pas dans leurs coëffures militaires ? Le
(c) Recueil d' Antiq. par M. le C. de Caylus
Tom. III. pag. 64.
120 MERCURE DE FRANCE .
bois , les nerfs tiffus , le fer , l'airain fer-
virent indifféremment àla conftruction
de ces armures. On leur donna les di-
verfes formes de bonnets , de demi-
fphère , de corno - phrygien & dethiare.
Celle- ci étoit plus ordinairement prati-
quée par les Daces , par les Sarmates ;
& les Parthes , qui la tenoient des Per-
fes , & n'en connoiffoient point d'autres.
Ces Cafques , qui s'élevoient en cône
étoient allongés d'une pièce qui s'éten-
doit entre les deux épaules , où elle finif-
foit en fe rétréciflant. Elle garantifſoit
le foldat des coups que l'ennemi lui
por-
toit fur le col , par préférence , dans le
deffein de lui abattre la tête. La coutume
établie chez les Romains de montrer au
Général la têted'un Barbare, pour obtenir
la récompenfe de leur valeur , avoit fans
doute fuggéré cette précaution à leurs en-
nemis.En combien d'endroits desColon-
nes Trajane & Antonine ne voit-on pas
des Romains montrant à l'Empereur des
têtes qu'ils ont coupées à leurs ennemis ;
des foldats ayant entre leurs dents des tê-,
tes qu'ils tiennent fufpendues par les che-
veux , tandis qu'ils en coupent d'autres ?
Raphaël , le Brun , dans leurs Batailles
de Conftantin , Rubens , dans fon.Com-
bat des Amazones , ont enrichi leurs
compofitions
JANVIER. 1764.
121
compofitions de ces images pathétiques
imitées d'après les Anciens : ils fe les font
appropriées par la manières de les rendre.
Beau privilége des Modernes , dont il
eft louable de fçavoir uſer à propos !
L'attention des Barbares à ne faire
ufage que des inventions utiles , leur fit
négliger la recherche de celles qui ne
leur paroiffoient être que de pur agré-
ment. Ils ne mirent fur leurs Cafques ,
ni riches aigrettes , ni panaches éclatans.
Ils ne fe formèrent des crinières qu'avec
des queues de chevaux flottantes , éta-
blies fur la figure de quelque griffon ou
autre monftre. Ce font eux qui nous ont
particulièrement confervé l'idée de la
première origine des Cafques. On en
trouve cependant encore différentes em-
preintes dans les coëffures militaires des
Grecs & des Romains , malgré la réfor-
me qu'ils y ont faite de certains objets
effrayans , plus capables d'infpirer la fé-
rocité , que de ranimer la valeur.
C'est l'annobliffement ,' la richeffe des
Cafques , leur utilité , & quelques avan-
tages particuliers qui déterminèrent les
Grecs aux formes élégantes qu'ils leur ont
données. La calote de la coëffure étoit
plus élevée dans fa partie fupérieure &
plus large que la tête du guerrier. Par ce
II. Vol.
F
*
122 MERCURE DE FRANCE.
moyen , l'armure ne touchoit point im →
médiatement au crâne. Il étoit d'ailleurs
garanti par la figure de quelque divinité
ou de quelque animal qui fervoit de ba-
fe à de riches aigrettes & à des pana-
ches volumineux. Ces couronnes flot-
tantes étoient ordinairement compofées
de plumés d'autruches ou de hérons,réu-
nies & teintes des plus brillantes couleurs.
Elles ont été , dans les occafions les plus
périlleuses , d'une très-grande utilité aux
combattans, Sans le fecours de cette pa-
rure , qui tout à-la-fois prête de la digni-
té au guerrier , & influe fur la fureté de
fes jours , le Barbare Rofacès eût peut-
être , du premier coup de hache , fendu
la tête à Alexandre : la générofité de
Clius fût venue trop tard au fecours du
Héros . ( d)
Le Cafque des Grecs , qui étoit ſou-
vent à triple aigrette , c'eft à-dire , avec
trois rangs de plumes , avoit encore un
autre avantage : c'étoit une vifière qui
pouvoit fe rabattre fur le vifage & le
couvrir ; mais qui , prèfque toujours re-
levée , formoit une efpèce de petit au-
vent , fous lequel les yeux & toutes les
parties faillantes du vifage étoient à l'a-
bri des traits qui tomboient à plomb.
(d) Quinte-Curce.
JANVIER. 1764.
123
Une double confidération doit , Mef-
fieurs , nous rendre remarquable cette
forme de Cafque. Elle contribue aux
effets des lumières interceptées & des
ombres portées par un corps faillant. Ref-
fource extrêmement pittorefque , qui fa-
acilite à l'Artiſte la rondeur , la fierté &
l'expreffion d'une tête. D'ailleurs ce ga-
barit diftingue particulièrement de Caf-
que Grec du Cafque Romain . Celui-ci
couvroit exactement la tête du guerrier
comme une calote , n'ayant ni éléva-
tion , ni faillie , & ne le garantiffant pas
davantage des coups portés de haut que
de ceux qui lui venoient en face.
Il paroît étonnant que les Romains
n'ayent jamais emprunté les parties avan-
tageufes du Cafque des Grecs ; eux qui ,
dans la guerre qu'ils eurent contre les
Parthes, imitèrent une portion de la thiare
de leurs ennemis , en relevant par der
rière la pointe de leur Cafque , commè
on le voit dans l'Arc de Septime Severe.
Cette forme donne à l'armure une
forte de rapport avec le Bonnet-Phry
gien. Elle peut fervir aux Artiſtes à met-
tre quelque différence entre les princi
paux Officiers Troyens & les Généraux
des Grecs , dans la peinture du fameux
Siége de Troye. La différence que doi-
Fij
124 MERCURE DE FRANCE.
vent préfenter les coëffures de ces illuf-
tres ennemis , ne concerne que les Caf-
ques Troyens. La partie de la crête , fur
laquelle le panache eft attaché , doit en
être arrondie & repliée fur le devant , &
au plus haut de la tête ( e ) .
Les Romains n'imitèrent les coëffures
militaires des Peuples de la Grece , que
dans leur magnificence. Ils les ornèrent
de panaches éclatans , qu'ils faifoient ,
plus ordinairement que les Grecs , de plu-
mes blanches. Lorfqu'ils les décoroient
de la triple aigrette , ils la furmontoient
de quelque figure emblêmatique. Tel
étoit , felon Virgile , le Gafque de Tur
nus une chimère vomiffant des flam-
mes s'élevoit fur le triple rang de plumes
dont l'armure du Prince étoit enrichie.
A l'égard des oreillettes , ces petites
plaques à charnières qui garantiffent
les tempes & les joues du foldat , elles
furent communes à tous les Peuples an-
ciens. Il paroît néanmoins que les Na
tons Septentrionales s'en font fervi plus
invariablement que les autres.
Lorfque les Militaires des premiers fié-
cles eurent éprouvé l'avantage d'avoir
(e)Tableaux tirés d'Homère , &c. Voy. Oba
fervat. fur le Costume , par M. le C. de Caylus ,
Fag.xliv, &fuiv,
Toba
JANVIER . 1764.
125
des coëffures de peaux de bêtes ; de ;
qu'ils eurent fenti que les moelleuſes cri-
nières de ces dépouilles , non-feulement,
les garantiffoient des plus vives impref-
fions de l'air , mais qu'elles amortiffoient
encore les coups les plus rudes de l'en-
nemi , ils ne tardèrent pas à fe vêtir de
la dépouille entière , à l'éxemple de nos
premiers Pères (f) , & l'employèrent à
mille ufages effentiels.
D'abord ils s'en firent uue efpèce de
mantelet , qui ne leur couvtoit que les
épaules. C'étoit l'ajuſtement des Tubi-
cines & des Trompettes. Ils s'en forme-
rent enfuite un manteau qui recouvroit
là
la portion du corps que le volume de la
dépouille pouvoit embraffer. Tel étoit
le vêtement des Porte-étendarts. Ils re-
nouoient les pattes de l'animal fur la poi-
trine & au-deffus de la ceinture. Par ce
moyen , ils n'avoient que le bas des cuif-
fes à découvert Cette forme de vête-
ment eft confignée dans plufieurs ba-
reliefs antiques. Elle eft auffi très- élé-
gamment retracée en la figure d'un Por-
te- enfeigne , dans le Triomphe de Jules-
Cefar , peint par André Mantinea ( g ) .
(£) Geneſe.
<
( g ) Cet Ouvrage, que l'on voit au Palais du
Fiij
126 MERCURE DE FRANCE.
Ouvrage qui , par la quantité d'objets
du coftume dont il eft enrichi , mérite
bien de la confidération .
Les Grecs & les Romains ne donnoient
ces fourrures , qu'à certains Officiers mi-
litaires ; dans ces mêmes fiécles des Peu-
ples entiers ne s'habilloient pas autre-
ment en guerre. Herodotenous apprend,
que dans la fameuse expédition de
Xercès , les Cafpiens & les Paties
étoient vêtus de Saïes , faits de peaux
de bêtés fauvages ; les Lyciens fe cou-
vroient de peaux de chêvres ; les Thra-
ciens
étoient habillés de peaux de
renards & les Ethiopiens de peaux de
léopards & de lions.
Les Francs , après même la conquête,
des Gaules & au commencement de la
deuxiéme race de nos Rois , fe faifoient
une gloire & un devoir de conferver l'an-
cien habillement , fait de peaux de bêtes.
Au rapport d'Eginard ( h) , Charlema-
gne , ayant été informé que quelques
Seigneurs de fa Cour avoient pris des vê--
temens plus fomptueux , & propres au
Peuple vaincu , les en inculpa févére-
Duc de Mantoue , eft gravé en dix feuilles & ſe
vend à Rome , alla pace. Voy. feuille 8.
( b ): Vie de Charlemagne
150
JANVIER. 1764.
127
ment en plein Confeil , & les obligea de
reprendre les habits de la Nation Franc-
que victorieufe.
On n'eft pas étonné des moyens qu'a-
voient les Anciens de vêtir de peaux de
bêtes tous les foldats de plufieurs armées,
quand on fe rappelle les innombrables
reffources que leur fourniffoit la chaffe.
Exercice d'autant plus commun dans
ces temps , qu'il éroit abſolument néceſ-
faire , pour empêcher les bêtes fauvages
d'infefter les bois & les campagnes. Aux
profits de la chaffe , ils joignoient ceux
d'une quantité infinie de Sacrifices ,
d'Hécatombes divers , de cinq cens , de
mille victimes , qu'ils immoloient à leurs
Dieux , & dont les dépouilles étoient au
bénéfice des Sacrificateurs. Mais , ce que
l'on ne conçoit que difficilement , c'eſt
qu'il y ait eu des Peuples qui fe revê-
toient de dépouilles humaines .
Tels
étoient les Scythes. Ils écorchoient le
prifonnier de guerre , après en avoir hu-
mé le fang , s'habilloient de fa peau , &
mettoient la tête au faîte de leurs caba-
nes. Les Perfes fe faifoient honneur de
cruautés non moins horribles
témoin
le procédé d'un de leurs Rois , qui , vou-
lant donner l'éxemple de la plus grande
févérité , fit écorcher vifun Juge crimi-
Fiv
128 MERCURE DE FRANCE .
nel , ordonna qu'on recouvrit de fa dé-
pouille le fiége du Tribunal , & obligea
le fils du prévaricateur à rendre la Justice
affis fur la peau de fon pere. Ce trait ,
pris dans l'Hiftoire de Cambyfe , fe-
cond Roi de Perfe , & fils du grand Cy-
rus , fe trouve gravé dans l'Euvre de
Rubens.
Les mêmes fourrures d'animaux fau-
vages , qui prêtoient un caractère de
férocité aux foldats d'infanterie , don-
noient aux cavaliers un air de magnifi-
cence. Ceux - ci s'en formoient des houf.
fes , qui couvroient prèfque entièrement
le corps de leurs chevaux. Ils agraffoient
au poitrail la tête refendue , & y re-
nouoient les pattes antérieures de la dé-
pouille ; tandis que celles de derrière
voltigeantes fur les flancs & fur la'croupe
du courfier , ajoutoient à la richeffe de
la parure la vivacité de l'action. Quel
affortiment pittorefque ,
Meffieurs !
Qu'il eft favorable à nos Arts ! Tout ce
qui contribue au mouvement des objets
les rend intéreffans , leur communique
de l'efprit , & les difpofe aux effets de
lumière les plus heureux. D'ailleurs , quel
contrafte piquant n'occafionne point la
couleur propre d'une fourrure d'ours ,
de tigre , de lion , foit qu'on l'affortiffe.
a
e
e
B
JANVIER. 1764.
129
avec un courfier blanc , dont elle relève ,
l'éclat , foit qu'on l'oppofe à un cheval
del teinte brune , qu'elle fert à colorer !
Telle la peau du lion de Némée fait bril-
ler avec plus de vivacité le tendre colo-
ris d'Omphale ( i ) , & les tons vigoureux
du Héros qui file auprès d'elle ; tel auffi
le caractère nerveux , & le poil hériffé,
de l'animal qui dévore Milon ( 1 ) , font,
mieux fentir , dans les chairs du Croto-
niate , la force , le fentiment & le moë-
leux du naturel .
Les peaux de bêtes les plus communes,
furent employées à des ufages importans.
Didon fit fervir une peau de bœuf, cou-
pée par lanières , à tracer l'enceinte de
Carthage. Les Peuples de la Colchide ra-
maffoient avec des peaux de moutons le
fable d'or qui rouloit dans certains tor-
rens ( m ). Dans les fiéges des villes , les
deux armées fe fervoient de dépouilles ,
fraîchement écorchées , pour mettre ob-
ftacle aux attaques de l'ennemi. Les
affiégés tendoient des peaux de vaches
ou de moutons , trempées dans des li-
queurs fortes & acides , & enduites
(i ) Tableau de François le Moine , placé chez
M. B.
(1 ) Chef- d'œuvre de Pujet , à Verfailles.
(m )L'Abbé Banier , T. III. p. 237.
Fv
130 MERCURE DE FRANCE .
d'herbe marine , de mouffe , owdeлtesre
molle, pour rompre l'effet des traita,
des pierres } des feux lancés contrer les
ramparts & les tours ( n ). Les affiégeans
matelaffoient avec de pareilles fourrures
les guérites ou les foldats agitoient les
béliers militaires
ils en couvroient auffi
celles qui fervoient à fapper les murs.!
Ce fut fur une toifon de chevreau qué bé
Vainqueur des Madianites exigea & obe
tint un double miracle pour prouyer fas
Miffion , qui devoit procurer la délivrani
ce du Peuple de Dieu (o ). C'eft avec des
peaux de bêtes peu rares qu'alloient vêtus
le Maître d'Elifée,le Précurfeur du Meffie,
plufieurs Anachorettes de la Thébaïde
& quantité de Philofophés de l'Egypte ,
de la Grece & de Rome. Les peaux
moins communes , l'hermine ela mar-
thre , enrichiffoient les mantéaux des
Fézabel , des Thomiris , des Cleopatre , &
les Simarres des plus faftueux Souverains
du Nord & de l'Orient.
On diroit que les oifeaux même ayent
voulu participer au privilége de prêter
leurs dépouilles à l'utilité des Anciens.
Les peaux de grues fervirent aux Ethio-
piens Orientaux à couvrir leurs boucliers.
( n ) Chevalier Follard.
(o ) Gedeon. Jug.
JANVIER 1764
(q Ofiris.
131
Les plumes d'autruches & de hérons for-
mèrent , ainfi que nous l'avons obſervé ,
des aigrettes , des panaches aux Pirrhus
aux Céfars. Ajoutons que celles de la
pintade & du faifan couronnèrent le
bonnet des Lyciens. Ainfi celui de nos
Américains et aujourd'hui décoré des
plumès de la bluette & du courli (p ).
Un autre ufage auquel les dépouilles.
d'oifeaux furent employées , doit leur
valoir quelque confidération de la part
des Artistes. C'eft avec ces peaux que les
Anciens caractérifèrent des événemens .
de la Fable , des objets de la Nature , &
même des traits de Morale. La dépouille
d'un vautour, artiftement dégarnie de
quelques plumes , & groupée avec un
are , fous une maffue environnée de
flêches , défigna Prométhée délivré par
Hercule; celle d'un épervier , ayant fon
chef enté fur un corps humain , annon-
ça le plus grand Dieu des Egyptiens (4).
La peau d'un aigle, ingénieufement adap-
tée au bufte d'un jeune homme , repré-
fentoit l'Air. La Terre fur quelquefois in-
diquée par la dépouille d'une chouette ,
pofée fur un vafe de terre près d'un lion
enfin la dépouille du paon , foulée aux
( p ) Oifeaux de Amérique..
{
F vj
132 MERCURE DE FRANCE.
pieds d'un verrat , étoit l'image de la va-
nité humiliée ; & la peau du phénix, ajuſ-
tée autour d'un cercle , fut l'attribut de
l'immortalité. Idées heureufes que lesAn-
ciens nous ont fuggérées , & dont les
plus grands Peintres , & les Sculpteurs
Nota. Les divers ufages d'employer dans les
vêtemens , les peaux de bétes fauvages & d'oi-
feaux carnaciers , pour fe donner un air formida-
ble , fe fontperpétués jufqu'à nos derniers fiécles .
En parlant des Dellys , Nicolaï
*
rapporte que
ccs troupes légères qui combattent fous l'étendart
Mahometan , font vétues d'une camisole aſſez lon-
gues & de hauts- de-chauffe, très-larges ; le tout
fait de dépouilles de jeunes ours , dont le poil
eft en dehors. Le bonnet à la Polaque , quepor-
tent ces Croates , penche fur une épaule. Il eftfor-
mé d'unepeau de léopard , bien moucheté . Sur le
devant de cette coëffure eft attachée , en large , la
queue d'un aigle. Leur bouclier eft orné des deux
ailes de l'oifeau vorace. Elles font ouvertes & at-
tachées avec des clous d'or, de manière que toutes
les plumes préfentent comme autant de lances hé-
riffies contre l'ennemi,
Plufieurs Religieux Mahometans s'ajuftent avec
des fourrures de bêtes , pour ſe donner un airfin-
gulier. Les Calenders n'ontpour tout vêtement que
lapeau de quelque animal féroce , dont ilsfe cou-
vrent les épaules. Les Geomailers portent , en gui-
fe de manteau , une dépouille de lion ou de léo-
pard , qu'ils attachent devant la poitrine , en
y renouant les pattes antérieures de l'animal ; ils
* Voy. les voyages que cet Ecrivain a faits en
Turquie , p. 121 & 160.
JANVIER. 1764.
133
les plus fameux n'ont pas négligé de faire
un utile emploi.
Outre la deftination ordinaire des peaux
de bêtes , à fournir des vêtemens aux fol-
dats , des houffes aux cavaliers , des ar-
mes défenfives aux affiégés, ainfi qu'aux
affiégeans , & à former la parure carac-
tériſtique de divers perfonnages diftin-
gués , elles furent encore deſtinées à faire
des lits aux Héros , & à leur fervir de
fiéges. C'étoit fur de pareilles fourrures
étendues par terre , dit Homère , que les
Anciens couchoient. Sur ces peaux on
mettoit , pour les perfonnes de confidé-
ration , des étoffes de pourpre qui leur
fervoient de matelas ; fur ces étoffes de
beaux tapis , c'étoient leurs draps ; & fur
ces draps de riches couvertures. Les
peaux garnies de tout leur poil fervoient
de fommier contre l'humidité. C'eſt dans
cette vue que le Législateur des Hébreux
fit recouvrir tout le Tabernacle d'une
ajuftent à volonté les autres portions de la four-
rure ; mais ordinairement ils laiffent traîner la
queue par terre ; fe revêtent de peaux de mouton
& de chèvre, dont ils fe font des tuniques fans
manches & dont ils renouent les pattes à l'en-
droit de la ceinture. Ils accompagnent ce vêtement
d'un manteau fait de peau d'ours. Les Dervis
font vêtus à-peu-près de même.
134 MERCURE DE FRANCE.
troifiéme tenture faite de dépouilles d'a
nimaux (r).
Plufieurs Peuples , les Grecs même
tenoient des Perfes la coutume de s'af
feoir fur les peaux des bêtes les plus..
moelleufes . Les Spartiates , Peuple fier
auftère , ennemi de tout luxe , n'adop
terent point cet ufage. Dans la fameufe
entrevue d'Agefilas ( s ) & de Pharna-
bafe. ( t ) Celui-ci , voyant que le Géné
ral Spartiate s'afféyoit uniment par ter
re , s'affit de même , fans
égard aux
peaux très-douces & à longs poils, qu'on
avoit préparées. La fimplicité Spar-
tiate fit honte au fafte Perfan..
A la fatiété de jouir des biens utiles
fuccéde mille fois l'ambition de fe pro-
curer ceux qui font plus difficiles à
abtenir. Etre vêtus de dépouilles d'ani-
maux ordinaires devint un uſage trop
commun. On afpira à la prérogative
d'endoffer les peaux des bêtes les plus
rédoutables & l'on mit la plus grande
gloire à fe procurer celles dont la pof-
feffion étoit plus rare. Dans quels fiécles
cette manie n'a-t-elle pas affecté les
hommes les plus judicieux en appa-
rence ? De nos jours même , ne por-
( r ) Exode.
( s ) Général des Spartiates:
( t ) Commandant des Armées du Roi de Perfe
JANVIER 1764
18?
tons nous pas à l'excès un pareil luxo
en faifant éventerà grands frais , les
brebis d'Aftracanju ) pour arracher
de leurs entrailles des agneaux , à peine
formés , dont les toifans nous fervent
de parure.
Tant que les Anciens furent entichés
de cette prévention bifarre , ils n'efti
mèrent que médiocrement les dépouilles
des animaux, dont on pouvoit fe rendre
maitre fans danger & fans bravoure. Ils
les abandonnèrent aux Miniftres de leurs
Divinités Ce n'eft pas qu'on n'en cong
facrât dé très rares & de fort précieufes
au fervice des Temples. A Delphes , la
peau du ferpent Python recouvroit le
Trépied d'où la Prophéteffe d'Apollon
rendoit fes oracles. La fameufe toifon
du bélier qu'immola Phryxus , faifoit le
riche ornement du Temple que Mars
avoit à Colchos . Mais l'habit facerdotal
étoit fait ordinairement de fourrures les
plus fimples. Les peaux de faon fervirent
à vêtir les initiés aux myftères de Bace
chus ; celles de cabrit les Luperces ; cel
les de chevreuil les Faunes ; celles de bi
ches les Prêtreffes de Diane ; celles de
brebis les compagnes de Palès Les Bac
( u) Ville de la Mofcovie Afiat. dans la Tarta
rie , d'où viennent les ferues de peaux d'a-
gneaux, tirés forcément de venta, le lévéres,
136 MERCURE DE FRANCE.
chantes eurent feules le privilége de por
ter les peaux de panthères , qui défi-
gnoient & redoubloient tout-à-la-fois
leurs tranfports furieux . La dépouille
de l'animal confacré à Silène fut , ainfi
que celle du bouc & du tigre , prodiguée
dans les Orgies à tous les fuppôts de
,
Bacchus , pour défigner l'abrutiffement ,
l'intempérance & la cruauté où fouvent
l'yvreffe conduit. En vain des préjugés
du culte rendoient plufieurs de ces dé-
pouilles fufceptibles d'une forte de di-
gnité ; foit par refpect , foit par préven-
tion , les grands Guerriers affectèrent de
ne s'en point revêtir. Cependant les Ama-
zones s'en firent des plaftrons , à l'imita-
tion de Minerve dont l'Egide étoit re-
couvert de la chévre Amalthée.
' L'Abbé Guyon , Auteur de l'Hiftoire
des Amazones , après avoir fait mention
de leurs divers vêtemens , ajoute d'après
Quinte- Curce : » Mais quelque forme
qu'ils euffent , les uns & les autres
» étoient communément faits de la peau
» des bêtes que les Amazones tuoient à
» la chaffe. Ils étoient attachés fur l'é-
paule gauche , laiffant tout le côté
» droit à découvert , & ne defcendoient
» pas au-deffous du genou. Pag. 65.
On rechercha avec un très- grand foin
JANVIER. 1764.
137
les dépouilles des bêtes les plus furieufes
& les plus carnacières. Les Peuples fe
difputèrent la gloire d'en être poffeffeurs.
Ceux de la Colchide gardèrent avec vé-
nération la dépouille des taureaux domp-
tés, vaincus par Jafon ; ceux de Thébes
confervèrent long- temps dans un afyle
facré la dépouille du Sphinx dont Edipe
les délivra ; les Etoliens s'approprièrent
par la force des armes la peau du fanglier
que tua Méléagre (x ) .
Mais quelque grande que foit l'idée
que les Anciens attachoient à ces objets ,
de leur valeur & de leur fafte , les dé-
pouilles du lion eurent la préférence fur
toutes les autres . On fe fit plus d'hon-
neur à dompter le Roi des Animaux ;
quoique , fuivant la judicieuſe obſerva- >
tion d'un Littérateur , également re-
commandable par fon amour pour les
Lettres & pour les Arts ( y ) , il y ait des
bêtes fauvages plus dangereufes à com-
battre & plus difficile à vaincre que le
(x) Ily eut aufujet de cette dépouille une ba-
taille entre les Etoliens & les Curettes , qui fe don-
na fous les murs de Calydon. Voy. l'Ab Banier.
T. III. p . 352.
(y ) M. le Comte de Caylus , Amateur Hono-
raire de l'Acad. Roy. de Peint & de Sculpt. Mem-
bre de celle des Belles-Lett. & Infcriptions , &c.
138 MERCURE DE FRANCE.
lion. Le volume de fa peau , qui don-
noit la facilité de couvrir une grande
partie du corps, & de renouer commodé--
ment fes pattes fur la poitrine , fut fans
doute une des raifons de la prédilection
qu'on lui accorda.
Des motifs de préférence plus hono-
rables lui étoient refervés. Le lion fut
deftiné a être le fymbole de la puif-
fance fouveraine : les premiers Rois
d'Egypte n'avoient pas d'autre marque
extérieure de leur autorité. ( ) Difons
tout
le lion feul par un privilége
propre & exclufif , fut confacré au plus
noble des emplois ; à être l'attribut ca-
ractéristique de la valeur & de la ver-
tu. Les Héros ont adopté ce ſymbole
d'après l'exemple d'Hercule : les Sou
verains , les Nations , fe font fait gloire
de le fuivre. L'Empereur Commode
veut-il publier les prétentions , qu'il
croit avoir à l'immortalité ? Il ordon-
ne que fa ftatue foit parée de la dé-
pouille que portoit Alcide. Les Lacé-
démoniens veulent - ils
illuftrer leur
Chef, qui avoit défendu le paffage des
Thermopyles , à la tête de trois cens
Spartiates ? ils lui font ériger un mo-
(2) Rec. d'Antig. Tom. IIIpag. 620..
JANVIER 1764.
nument
9"
.
La dépouille du Lion jouit , àà
$39
où la figure d'un lion im-
mortalife la force & le courage de
l'intrépide Général .
cet
égard, du même droit que le lion même.
Elle eft , comme lui , l'emblême de
l'héroïfme. l'image noble , qu'elle pré-
fente , lui donne un jufte rapport avec
nos talens , dont la plus belle préro-
gative eft d'être mille fois confacrés à
éternifer les Héros. Quel avantage d'a-
voir fans ceffe à notre difpofition le
modèle de l'attribut de leurs vertus ?
N'on doutons pas , Meffieurs , cette
confidération infpira à M. le Comte
de Caylus le projet de tirer du fond
de l'Inde ce modèle rare , pour nous
en
gratifier.
3
*
L'intérêt des Arts
& le bien des Artiftes furent de tout
temps , l'objet du zéle de cet illuftre
Amateur. Puiffe- t- il être auffi fenfible
à notre vive reconnoiffance , que nous
le fommes à fes procédés généreux !
Nota. Dans l'Affemblée du
F
Décembre 17633
M. le Comte de Caylus fit préfent à l'Académie
dune magnifique peau de lion , qu'il a fait venir
des Indes. La Compagnie l'en remercia le même.
jour, & dépofa dans fes Regiftres le témoignage
de fa reconnoiffance. A l Affemblée fuivante , M.
Dandre Bardon fit lecture de ce petit Ouviage
Binfçu de l'illuftré Amateur.
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2
p. 140
ADDITION envoyée après l'impression de l'Ouvrage.
Début :
A la page 119, lig. 25, où il est parlé des Etrusques, après ces mots : Stratagême [...]
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texteReconnaissance textuelle : ADDITION envoyée après l'impression de l'Ouvrage.
ADDITION envoyée après l'impression
de l'Ouvrage.
A la page 119, lig. 25, où il est parlé
des Etrusques, après ces mots : Stratagême
victorieux pour fe dégager de leurs
mains , ajoutezce quifuit.
Ces Peuples fe coëffoient auffi avec
des peaux de bêtes.
Virgile , parlant
d'Ornyte , ce vieux Chaffeur qui ofa dé-
fier Camille , Reine des Volfques , ra-
conte que le téméraire Etrurien n'avoit
les épaules couvertes que d'une peau
chées des dents très-blanches.
de
boeuf fans apprêt , & que fon cafque
étoit formé de la tête d'un loup qui'ou-
vroit la gueule , où étoient encore atta-
de l'Ouvrage.
A la page 119, lig. 25, où il est parlé
des Etrusques, après ces mots : Stratagême
victorieux pour fe dégager de leurs
mains , ajoutezce quifuit.
Ces Peuples fe coëffoient auffi avec
des peaux de bêtes.
Virgile , parlant
d'Ornyte , ce vieux Chaffeur qui ofa dé-
fier Camille , Reine des Volfques , ra-
conte que le téméraire Etrurien n'avoit
les épaules couvertes que d'une peau
chées des dents très-blanches.
de
boeuf fans apprêt , & que fon cafque
étoit formé de la tête d'un loup qui'ou-
vroit la gueule , où étoient encore atta-
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3
p. 140-157
OBSERVATIONS SUR LE VER SOLITAIRE.
Début :
DANS le Mercure de France, mois de Décembre 1749, le sieur Borin, [...]
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texteReconnaissance textuelle : OBSERVATIONS SUR LE VER SOLITAIRE.
OBSERVATIONS SUR LE VER SOLITAIRE.
DANS le Mercure de France, mois
de Décembre 1749, le sieur Borin,
Maître de penfion de cette Ville , fit
inférer des obfervations fur le ver foli-
taire. Il étoit lui- même le fujet de ces
Obfervations , & fe cacha , je ne fçais
JANVIER. 1764.
141
pourquoi , fous le nom du fieur Lion.
On voit dans cette Ouvrage un peu
prolixe , une peinture vive des maux
que caufe cet infecte ; & on y admire
en même tems ce que peut l'induſtrie
lorfque la néceffité & une forte de dé-
fefpoir lui fervent d'aiguillon.
Le fieur Borin eft mort fans avoir pu
donner la fuite des Obfervations qu'il
avoit promiſes , & que deux lettres ve-
nues de Londres demandoient avec inf
tance. J'ai donc penfé qu'on appren-
droit avec plaifir le fort d'un homme
qui s'étoit avifé d'attaquer fon ennemi
avec des crochets de plomb , & dont
les tentatives avoient été courronnées
du fuccès.
Après avoir épuifés tous les Confeils
qu'il pût recevoir de vive voix ou par
écrit ; comme il étoit en état de fouiller
dans les livres de Médecine ; il mit
fucceffivement en ufage tous ceux dont
les livres tant anciens que modernes ,
lui fournirent l'indice.
Il fit enfuite le
voyage de Suiffe pour être traité par
deux Médecins de ce pays , chacun def-
quels prétendoit avoir un fpécifique affu-
ré pour l'expulfion du Ver folitaire. De.
la Suiffe il paffa dans les montagnès
d'Auvergne , où un Païfan , que le Pu
442 MERCURE DE FRANCE.
A
blic avoit fait Médecin , lui dit qu'il
étoit Hydropique , trompé apparemment
par l'étendue prodigieufe de fon ventre :
En conféquence le Paifan propofa la pon-
tion : il fit apporter , dit le fieur Borin ,
un grand bacquet :
il me perça le ven-
tre ; mais il ne vint pas d'eau. Il perça
une feconde fois : rien ne fortit. Il per-
ça une troisième , & tourna fon inftru-
་
ment entre la peau & la chair fans qu'il
fortît de l'eau. Le bruit que j'entendis
de la chair qui fe déchiroit me fit fré-
mir. Les affiftans qui m'avoient encou-
ragé jufques-là ne purent retenir leurs
larmes , & s'emporterent avec menaces
contre mon Auvergnac .
Tel eft le récit du malade que j'ai ſeu-
lement élagué. Il m'a montré la cica-
trice réſultante de cette opération ; & a
ajouté que l'inftrument dont fe fervit le
Païfan étoit un efpéce de couteau ; &
qu'heureuſement il n'avoit pas pénétré
dans le ventre.
Revenu à Lyon , & n'efperant plus
rien de lui - même ,
il erra le long des
bois , des hayes & des rivieres. Il effaya
toutes les plantes qui fe préfentérent
fans diftinction . Lorfqu'il en avoit man
gé quelqu'une , il écoutoit avec attens!
tion quelle impreffion elle feroit au Ver
US
" JANVIER. 1764.
folitaire
143
s'il le fentoit s'agiter ; cet aµ-
gure étoit à l'inftant faifi . Il faifoit am-
ple provifion de la même plante , & en
ufoit en quantité fous toute forte de
forme . Excedé enfin d'une infinité d'ef-
fais infructueux , & quelquefois dan-
gereux , il vint me confulter fur le pro-
jet qu'il avoit formé depuis long- tems
d'attraper fon Ver avec des crochets de
plomb. J'écoutai avec plaifir un hom-
me que fes recherches & fon expé-
rience avoit rendu très-fçavant fur fa
maladie & qui d'ailleurs faifoit de fa
fituation la peinture la plus vive & la
plus pittorefque. Il avoit fabriqué avec
du plomb des crochets parfaitement
femblables à un ancre à trois crampons.
Leurs pointes étoient mouffées& légére-
ment coudées en dedans. A l'anneau
quieft à l'extrêmité de la tige de l'ancre ,
il avoit attaché un fil de quatre pouces
de longueur. Ce fil traverſoit une bale
de plomb de moyen calibre. Il fe pro-
pofoit d'avaler la bale de plomb & en-
fuite le crochet à trois crampons , le-
quel feroit entrainé par le poids de la
bale. Il avoit pour efpérance que les
crampons accrocheroient le Ver , & que
le poids de la bale ainfi que celui du cro-
chet l'entraîneroient.
144 MERCURE DE FRANCE.
Quelques Médecins qu'il avoit déjà
confultés lui avoient fait craindre que
que ces crochets ne déchiraffent les in-
teftins en s'accrochant à leurs valvules :
mais je le raffurai là - deffus , en lui don-
nant une idée plus éxacte de la direc-
tion de ces valvules , & de leur fou-
pleffe. Il avala donc la bale & les cro-
chets. Ce qu'il a réitéré depuis un
grand nombre de fois fans le moindre
inconvénient, Si au bout de quelque-
tems , il ne voyoit point dans les felles
reparoître fon crochet , il en avaloit un
fecond , & quelques jours encore après
un troifiéme. Souvent à ces crochets il
a été obligé de joindre des bales de
plomb unies par une petite traverſe de
même métal en forme de boulets ramés ,
Enfin à l'aide des crochets ,
il a rendu
en différens tems près de trois aunes
de Ver. La totalité du plomb avalé
allant une fois à trois onces & demi ,
fon féjour dans les inteftins fut de trois
mois cependant il n'en reffentoit au-
cune incommodité. Seulement , lorfque
le Ver étoit accroché , il fe fentoit tout
bouleversé par les efforts de cet animal.
Il fe rompit enfin , & le plomb fortit
bientôt après , entraînant avec lui des
portions de Ver plus ou moins longues.
Dégoûté
is
JANVIER. 1764
145
: Dégoûté un jour de ces crochets ,
par la raifon feule , qu'après un séjour
de trois mois dans le ventre , ils étoient
fortis fans emmener avec eux aucune
portion de Ver , il imagina d'en avaler
un dans une telle direction que la tige
de l'ancre fût en haut ; fe propofant de
le retirer de l'ofophage par le moyen du
fil attaché à la tige comme le cable
l'eſt à l'ancre. Son objet étoit de faifir
la partie fupérieure du Ver. Il la fen-
toit en effet quelquefois remonter juſ
ques à la racine de la langue ; & il m'á
dit fouvent qu'il ne lui trouvoit en cette
partie que la groffeur d'un fil terminé
par un nœud.
Pour réuffir dans cette opération qui
lui donnoit quelques inquiétudes à caufe
de la fenfibilité de l'oefophage , il fal-
loit profiter du moment où la tête du Ver
feroit fenfiblement dans le gofier . Un
jour que l'irritation d'une Médecine
avoit fait remonter le Ver dans le go-
fier , de façon qu'il fembloit au mala-
de qu'il alloit être étanglé , il fe déter-.
mina malgré mon abfence à avaler fon.
crochet. Sa femme & fon neveu effrayés
des fuites l'abandonnerent malgré fes
inftances. Il retira néanmoins le crochet,
de la longueur d'un pouce. Une douleur
II. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
aux dents auffi aiguë que fi on les lui eût
a rachées, fans que d'ailleurs l'oefophage
fit fenfiblement irrité & la crainte d'u-
ne défaillance ne lui permirent pas
d'en faire davantage. Il coupa le fil &
avala le crochet.
Il vint me voir quel-
ques heures après , & m'affùra que fi on
m'avoit appellé comme il l'avoit deman-
dé , il n'eût pas craint malgré la dou-
leur de retirer le crochet en entier.
. Cette tentative eut plus de fuccès qu'il
n'en avoit eſpéré. La partie effilée du
Ver , qu'on peut appeller fon col , s'em-
barraffa fans doute dans le crochet au-
cuel il avoit eu foin de faire des dents.
de fcie derriére les crampons. En effet ,
il rendit quelques jours après par les fel-
les , cette partie entraînée par les cro-
chets, avec environ trente aulnes de Ver.
Dépourvû d'un bon microfcope , je lui
confeillai d'avoir recours à M.Bourgelat,
ce Citoyen fi recommandable par fes
Ouvrages fur l'Hippiatrique, & par l'éta-
bliffement de l'Ecole Royale Vétérinai-
re. L'éxamen de cette partie ne montra à
M. Bourgelat qu'une efpéce de noeud.
garni d'un point noir & placé à l'extré-
mité d'un fil. M. Bourgelat conferve
encore ce fil dans fon cabinet.
Des reftes d'incommodité ayanr en-
JANVIER. 1764.
147
gagé le malade à fe purger quelques jours
après , il rendit encore quelques lam-
beaux de Vers vivans. C'en a été affez
pour empoifonner le refte de fes jours.
Perfuadé que fon Ver avoit des com-
pagnons , il n'a pas difcontinué de pren-
dre des remèdes , & en grand nombre
>
& étant tombé dans l'Hydropifie , il
me demanda expreffément d'ouvrir fon
corps après la mort , perfuadé que j'y
trouverois des Vers folitaires , quoiqu'il
n'en eût rendu aucun lambeau depuis
l'époque que je viens de citer. Epoque
qui avoit fix ans d'ancienneté. Je pro-
cédai donc à cette ouverture avec M.
Raft fils , Docteur en Médecine & aggré-
gé, & M. Faure , Docteur en Médecine
& Maître en Chirurgie ; mais les recher-
ches les plus éxactes & les plus étendues
ne montrerent aucune trace de Ver fo-
litaire.
Que penfera-t-on du dernier lam-
beau de Ver encor vivant rendu quel-
ques jours après l'opération du cro-
chet ? Ne peut-on pas le regarder com-
me un débri de celui dont la tête avoit
été fi heureufement entraînée ? Si le
lambeau a furvécu à la deftruction du
Ver dont il faifoit partie ; c'eft que ja-
mais ver ne fut plus vivace que celui là.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Un lambeau de deux aulnes ,. ayant été
mis par le malade fur une table , il s'y
promenoit encore plus de deux heures
après. Un des bouts du même lambeau
fut placé fur le bord d'une petite bou-
teille remplie d'eau chaude
il y entra
peu- à-peu tout entier. Le même bout.
ayant été remis fur le dehors de la bou-
teille ,
il s'y accrocha tellement que .
lorfqu'on voulut le tirer en ligne droite.
il fe caffa plutôt que de céder.
Je n'ai point vu ce dernier lambeau
rendu par le fieur Borin. Peut-être y.
aurois - je apperçu quelque régénération
de tête. Cette conjecture n'eft point
hazardée. Qui fe feroit imaginé , avant .
les Obfervations de l'illuftre Trembley ,
qu'un animal pût être coupé en mille
piéces , & que chacune de ces piéces
deviendroit en peu de temps un ani-
mal auffi complet que celui dont elle .
faifoit partie ? C'est cependant ce qu'a
appris la multiplication du Polipe d'eau
douce par bouture. Ily a plus , le fçavant.
M. Bonnet de Genêve a vû des Vers
d'eau douce coupés en plufieurs piéces
former bientôt autant de Vers parfaits
en tout point. Il a vû des Vers de terre.
coupés par moitié , repouffer une tête
d'un côté de la fection & une quene de.
l'autre. Pourquoi la même régénération
JANVIER. 1764.
de celle d'une épingle ordinaire
149
ne fe feroit-elle pas faite dans le lambeau
du Tonia reftant , fi l'effet du purga-
tif ne l'eût entrainé , foible encore &
hors de défenſe par fon état d'imperfec-
tion. Il n'y a point d'objection victo-
rieufe contre cette analogie ?
La longueur du Ver folitaire n'a point
de bornes déterminées. Le fieur Borin
affùroit en avoir rendu neuf cens aulnes
dans une feule année , & cette affertion
n'eſt point exagérée fi je dois en juger
par la quantité qu'il m'en a montrée en
différens temps , & plus encore par la di-
minution extraordinaire de fon ventre
pendant cette année.
Si ce reptile doit prendre chaque jour
une nourriture proportionnée à fon
étendue , les quatres petites ouvertures
ou fuçoirs que M. Bonnet a obfervées
à fa tête ,font-elles fuffifantes pour fu-
cer la quantité néceffaire d'alimens ? Cet-
te tête , qui n'excéde jamais la groffeur
préfumer que le tenia afpire fa nourri-
ture , finon en tout , du moins en gran-
de partie , par ce grand nombre de tra-
chées placées fous les annelures. Nourri-
ture qui n'a pas befoin d'amples prépara-
tions pour fournir à l'accroiffement de
Panimal; puifqu'elle eft extraite de la par-
Gij
fait
150 MERCURE DE FRANCE.
tie chileufe des alimens de l'hôte au dé
pens de qui il fe nourrit.
Cette opinion feroit commé démon-
trée par le grand appétit de ceux en qui
habite le Ver folitaire , fi , dans l'irrita-
tion continuelle des inteftins, par le mou-
vement vermiculaire du tænia , on ne
trouvoit une caufe irritante capable de
troubler l'ordre naturel des digeftions
& d'occafionner tous les fymptomes
concomitans .
Pour découvrir l'origine du tonia , il
eft inutile de fe promettre d'en rencon-
trer des traces , ou dans les eaux , ou fur
la furface de la terre. On ne trouve point
le gui de chêne dans les prés , fur les cô-
teaux , fur le bord des rivières , & c. Sa
femence emportée par les vents , fe loge
en différens endroits. Quelques arbres ,
comme le prunier , le poirier , lui offrent
fans peine des fucs propres à fon déve-
loppement ; tandis que fur le chêne elle
germe très-difficilement. Auffi le véri-
rable gui de chêne eft-il fi rare , que la
recherche de cette plante parafite étoit
chez les Druïdes nn acte folemnel de
religion. Cette raifon ne demande qu'à
être appliquée au toenia. Elle explique
pourquoi quelques animaux y font plus
fujets que d'autres, pourquoi les habitans
JANVIER. 1764.
du Nord & des pays aquatiques y font
plus expofés que ceux du Midi. On fçait
que les poiffons qui vivent dans les eaux ,
ainfi que les oifeaux de rivières , y font
fort fujets ; ainfi la boiffon eft le véhi -
cule le plus commun de la femence du
Ver folitaire .
LeTonia eft donc un animal vraiment
parafite , qu'on ne doit rencontrer que
dans le corps des autres animaux. Qu'on
apprécie à préfent l'obfervation fuivante
tirée du Magafin de Hambourg. Une
femme avoit rendu , par le moyen des
remèdes , un grand nombre de portions
de Vers folitaires. Son Médecin s'avifa
de chercher dans l'eau de puits la pépi-
nière de ces Vers. Il y trouva en effet
une portion de Tonia de la longeur de
deux paulmes de main , & un grand
nombre de lambeaux très-petits. Le re-
mède fut facile à trouver. Cette femme
ceffa de boire de l'eau , & dès-lors elle
ne fut plus incommodée par le Ver foli-
taire. Voilà , fans contredit , un remède
bien fimple contre un reptile qu'on fçait
échapper à l'action des remèdes les plus
violens.
Comment fe multiplie le Tonia, lorſ-
que fon éxiftence ifolée juftifie le nom
de Ver folitaire qu'on lui a donné ? Saus
Giv
152 MERCURE DE FRANCE..
doute , nos idées communes de l'anima
lité répugnent à la fécondité d'un animal
qui n'a pas été fécondé. Mais il s'en faut
de beaucoup que nous connoiffions tous
les poffibles en ce genre. Un puceron ,
renfermé avec foin , fit de petits puce-
rons ; ceux- ci féparés auffi-tôt , eurent
chacun une postérité. M. Bonner croyoit.
déja être fuffifamment affuré qu'il étoit
des êtres animés qui fe multiplioient par
eux-mêmes , lorfqu'on lui demanda ſi
une feconde & même une troifiéme gé-
nération n'auroit pas reçu la fécondation
de la première femelle de puceron qu'il
avoit renfermée avec un puceron mâle.
Il continua donc de féparer fes pucerons
de génération en génération jufques à la
onzième. Il fut ainfi convaincu que cet:
infecte , dont il a vu quelquefois l'accou-
plement , n'en multiploit pas moins fans .
cette allure ordinaire de l'animalité..
Il eſt inutile de preffer davantage des
parties qui s'accolent d'elles-mêmes ; il:
feroit encore fuperflu de les multiplier.
Ainfi le Tonia le plus folitaire dépofe
des œufs féconds ; ces œufs , échappés à
mille dangers , à caufe de leur petiteffe ,
& entraînés par mille hafards qu'on ne
fçauroit apprécier , éclofent enfin lorf-
qu'ils font parvenus dans quelque efta
:
JANVIER. 1764.
153
mach , dont la chaleur & les fucs font
analogues à leurs befoins. Mais cet ani-
mal , qui multiplie par des oeufs , peut
auffi multiplier par bouture , comme
nous l'avons fait obferver au fujet du
-Ver du Sieur Borin. Peut-être auffi mul-
tiplie-t-il par rejetton , à la manière des
polipes. Voyez la figure qui eft à la
page 268 du traité des Vers de M. Andry.
Elle difpofe à ce foupçon. J'ai encore
été tenté de prendre pour rejetton de:
vers folitaire , ces débris blancs en for-
me de grains de courge , que rendent
quelquefois avec les excrémens ceux
sen qui habite cet animal. L'opinion
qui les regarde , comme le dépôt fé-··
cal de l'infecte , n'explique pas pour--
quoi on ne trouve pas toujours & en
tout temps ces débris.
Combattons à préfent un préjugé
qu'accrédite l'épithète de folitaire don--
née au tænia , epithète qu'il faut bien
fe garder de prendre trop à la lettre
-& dont on ne connoît pas encore toute
l'étendue. J'ai vu en effet quelques per-
fonnes attaquées du tænia rendre avec
les excrémens de petits vers blancs.
de trois à quatre lignes de longueur , &
qui fe remuoient avec beaucoup d'agi--
lité. Comme ils en ont été quite auffi
G. v.
154 MERCURE DE FRANCE.
tôt que le tænia a été expulfé , je penfe
que ce font des œufs éclos des petits
tania , lefquels font enchaînés par les
matières fécales. En donnant le ſpécifi-
que contre le ver folitaire , fpécifique
qui ne tue que ce ver-là , j'ai vu ren-
dre par fon effet des vers longs appel-
lés ftrongles & qui étoient en vie.
Ces dernières obfervations ne dé-
mentent pas affez l'épithète de folitaire
fi on la borne à lui faire fignifier que
le tœnia eft feul de fon efpèce ; mais
il s'en faut de beaucoup que cet état
de folitude foit conftant. La veuve du
Docteur Nouter , Médecin Suiffe , de
laquelle j'ai acquis le fpécifique dont
je
Viens de parler , découvert par feu
fon époux , m'a dit qu'il n'étoit pas .
rare de voir rendre par l'effet de ce
reméde deux & quelquefois trois tænia ;
mais elle ne vit qu'avec furprife le fait
fuivant qui fe paffa fous fes yeux le 4
Janvier 1763 , & fous ceux de M. Brun,
Docteur Aggrégé au Collège des Méde-
cins de Lyon : le voici. Dès le lendemain
de l'acquifition de ce reméde , je le
donnai pour premier effai à un Sei-
gneur Ruffe qui avoit fait à Montpel-
lier un féjour de plufieurs mois fous le
nom de Philofophe. Le feul produit
JANVIER. 1764.
ce grand nombre de vers ;
155
d'un grand nombre de remédes qu'on
lui avoit prefcrits , avoit été de faire
fortir plufieurs lambeaux de tænia . Il
prit le ſpécifique à fept heures du matin .
M. Brun , avec qui il avoit lié connoif-
fance à Montpellier , lui tint affiduement
compagnie. A dix heures il fe mit fur
le fiége & y refta jufqu'à onze , ren-
dant une fuite continuelle de vers. Leur
nombre , débrouillé & compté par les
têtes , fe trouva monter à vingt- un ,
·
tous à peu près de la même largeur
mais de longueur différente , depuis
demi aulne jufqu'à deux. Le malade
ne fut aucunement fatigué. Il dina de
bon appetit ; alla le même jour au Spec .
tacle , & partit après un jour de repos.
Sa fanté n'avoit jamais beaucoup foul-
fert de la préſence d'un fi grand nombre
de vers. L'incommodité la plus grande
confiftoit dans des étourdiffemens avec
perte de connoiffance , mais fans con-
vulfions
il en revenoit comme d'un
affoupiffement.
Qu'un feul tænia caffé & recaffé ait
produit par rejettons de ces débris
qu'ils fe
foient multipliés par bouture à la ma-
nière des polipes d'eau douce ou que
les œufs du tænia aient été , ainfi que
G vj
56 MERCURE DE FRANCE.
ceux du puceron ifolé , affez féconds
pour cette multiplication ; il n'y a rien
là qui ne trouve des exemples avérés dans
de vers , parce qu'ils ont trouvé dans
propres à leur accroiffement , voilà à
Il n'y a fans doute que les eaux du
à
l'hiftoire des infectes. Que plufieurs-
œufs de tania avalés en une ou plu-
fieurs fois , aient fourni cette pépinière ·
les inteftins une chaleur & des fucs
mon avis l'opinion la plus vraisemblable..
Nord qui foient fi abondantes en œufs
de toenia. Un jeune homme qui foup-..
çonnoit avoir été affailli en Suiffe par-
le ver folitaire , ne voulut point s'en
débarraffer ayant encore un voyage à
faire en ce pays. Il m'affura s'y être
trouvé le douziéme d'une table de vingt
couverts, attaqué d'un ver folitaire. Ob-
fervons néanmoins qu'un tel recit fait :
par un malade voyageur , annonce fans :
doute par fa nature l'ordre de quel-.
que réduction.
A quoi bon le Ver folitaire ? Cette
queftion n'eft point frivole. Rien ne fut
fait en vain , difoit un malade prétendu
Philofophe ; & fi cet animal héberge
chez moi plutôt que chez un autre , c'eſt
apparemment pour de bonnes raifons.
Les maux qu'il me donne en éloignent
JANVIER 1764
157°
de plus fâcheux . Mais les caufes finales
ne font-elles pas toutes autant d'énig-
mes ? Et avant qu'on en ait trouvé le-
mot , faudra- t-il ne point donner de
vermifuges aux enfans que les vers font
quelquefois périr ? Faudra- t-il ne pas fe
garantir de tant d'infectes qui vivent à
nos dépens ? L'expérience de tous les
pays ne dit-elle pas affez haut , que ces
hôtes incommodes , à qui nous fourniſ--
fons la pâture , & qui font différens en
différens climats , ne fçauroient en au--
cune façon concourir à notre bien-être ?
Par M. P....., Docteur en Médecine,
ancien Chir. en chef du G. H. D. de L.
DANS le Mercure de France, mois
de Décembre 1749, le sieur Borin,
Maître de penfion de cette Ville , fit
inférer des obfervations fur le ver foli-
taire. Il étoit lui- même le fujet de ces
Obfervations , & fe cacha , je ne fçais
JANVIER. 1764.
141
pourquoi , fous le nom du fieur Lion.
On voit dans cette Ouvrage un peu
prolixe , une peinture vive des maux
que caufe cet infecte ; & on y admire
en même tems ce que peut l'induſtrie
lorfque la néceffité & une forte de dé-
fefpoir lui fervent d'aiguillon.
Le fieur Borin eft mort fans avoir pu
donner la fuite des Obfervations qu'il
avoit promiſes , & que deux lettres ve-
nues de Londres demandoient avec inf
tance. J'ai donc penfé qu'on appren-
droit avec plaifir le fort d'un homme
qui s'étoit avifé d'attaquer fon ennemi
avec des crochets de plomb , & dont
les tentatives avoient été courronnées
du fuccès.
Après avoir épuifés tous les Confeils
qu'il pût recevoir de vive voix ou par
écrit ; comme il étoit en état de fouiller
dans les livres de Médecine ; il mit
fucceffivement en ufage tous ceux dont
les livres tant anciens que modernes ,
lui fournirent l'indice.
Il fit enfuite le
voyage de Suiffe pour être traité par
deux Médecins de ce pays , chacun def-
quels prétendoit avoir un fpécifique affu-
ré pour l'expulfion du Ver folitaire. De.
la Suiffe il paffa dans les montagnès
d'Auvergne , où un Païfan , que le Pu
442 MERCURE DE FRANCE.
A
blic avoit fait Médecin , lui dit qu'il
étoit Hydropique , trompé apparemment
par l'étendue prodigieufe de fon ventre :
En conféquence le Paifan propofa la pon-
tion : il fit apporter , dit le fieur Borin ,
un grand bacquet :
il me perça le ven-
tre ; mais il ne vint pas d'eau. Il perça
une feconde fois : rien ne fortit. Il per-
ça une troisième , & tourna fon inftru-
་
ment entre la peau & la chair fans qu'il
fortît de l'eau. Le bruit que j'entendis
de la chair qui fe déchiroit me fit fré-
mir. Les affiftans qui m'avoient encou-
ragé jufques-là ne purent retenir leurs
larmes , & s'emporterent avec menaces
contre mon Auvergnac .
Tel eft le récit du malade que j'ai ſeu-
lement élagué. Il m'a montré la cica-
trice réſultante de cette opération ; & a
ajouté que l'inftrument dont fe fervit le
Païfan étoit un efpéce de couteau ; &
qu'heureuſement il n'avoit pas pénétré
dans le ventre.
Revenu à Lyon , & n'efperant plus
rien de lui - même ,
il erra le long des
bois , des hayes & des rivieres. Il effaya
toutes les plantes qui fe préfentérent
fans diftinction . Lorfqu'il en avoit man
gé quelqu'une , il écoutoit avec attens!
tion quelle impreffion elle feroit au Ver
US
" JANVIER. 1764.
folitaire
143
s'il le fentoit s'agiter ; cet aµ-
gure étoit à l'inftant faifi . Il faifoit am-
ple provifion de la même plante , & en
ufoit en quantité fous toute forte de
forme . Excedé enfin d'une infinité d'ef-
fais infructueux , & quelquefois dan-
gereux , il vint me confulter fur le pro-
jet qu'il avoit formé depuis long- tems
d'attraper fon Ver avec des crochets de
plomb. J'écoutai avec plaifir un hom-
me que fes recherches & fon expé-
rience avoit rendu très-fçavant fur fa
maladie & qui d'ailleurs faifoit de fa
fituation la peinture la plus vive & la
plus pittorefque. Il avoit fabriqué avec
du plomb des crochets parfaitement
femblables à un ancre à trois crampons.
Leurs pointes étoient mouffées& légére-
ment coudées en dedans. A l'anneau
quieft à l'extrêmité de la tige de l'ancre ,
il avoit attaché un fil de quatre pouces
de longueur. Ce fil traverſoit une bale
de plomb de moyen calibre. Il fe pro-
pofoit d'avaler la bale de plomb & en-
fuite le crochet à trois crampons , le-
quel feroit entrainé par le poids de la
bale. Il avoit pour efpérance que les
crampons accrocheroient le Ver , & que
le poids de la bale ainfi que celui du cro-
chet l'entraîneroient.
144 MERCURE DE FRANCE.
Quelques Médecins qu'il avoit déjà
confultés lui avoient fait craindre que
que ces crochets ne déchiraffent les in-
teftins en s'accrochant à leurs valvules :
mais je le raffurai là - deffus , en lui don-
nant une idée plus éxacte de la direc-
tion de ces valvules , & de leur fou-
pleffe. Il avala donc la bale & les cro-
chets. Ce qu'il a réitéré depuis un
grand nombre de fois fans le moindre
inconvénient, Si au bout de quelque-
tems , il ne voyoit point dans les felles
reparoître fon crochet , il en avaloit un
fecond , & quelques jours encore après
un troifiéme. Souvent à ces crochets il
a été obligé de joindre des bales de
plomb unies par une petite traverſe de
même métal en forme de boulets ramés ,
Enfin à l'aide des crochets ,
il a rendu
en différens tems près de trois aunes
de Ver. La totalité du plomb avalé
allant une fois à trois onces & demi ,
fon féjour dans les inteftins fut de trois
mois cependant il n'en reffentoit au-
cune incommodité. Seulement , lorfque
le Ver étoit accroché , il fe fentoit tout
bouleversé par les efforts de cet animal.
Il fe rompit enfin , & le plomb fortit
bientôt après , entraînant avec lui des
portions de Ver plus ou moins longues.
Dégoûté
is
JANVIER. 1764
145
: Dégoûté un jour de ces crochets ,
par la raifon feule , qu'après un séjour
de trois mois dans le ventre , ils étoient
fortis fans emmener avec eux aucune
portion de Ver , il imagina d'en avaler
un dans une telle direction que la tige
de l'ancre fût en haut ; fe propofant de
le retirer de l'ofophage par le moyen du
fil attaché à la tige comme le cable
l'eſt à l'ancre. Son objet étoit de faifir
la partie fupérieure du Ver. Il la fen-
toit en effet quelquefois remonter juſ
ques à la racine de la langue ; & il m'á
dit fouvent qu'il ne lui trouvoit en cette
partie que la groffeur d'un fil terminé
par un nœud.
Pour réuffir dans cette opération qui
lui donnoit quelques inquiétudes à caufe
de la fenfibilité de l'oefophage , il fal-
loit profiter du moment où la tête du Ver
feroit fenfiblement dans le gofier . Un
jour que l'irritation d'une Médecine
avoit fait remonter le Ver dans le go-
fier , de façon qu'il fembloit au mala-
de qu'il alloit être étanglé , il fe déter-.
mina malgré mon abfence à avaler fon.
crochet. Sa femme & fon neveu effrayés
des fuites l'abandonnerent malgré fes
inftances. Il retira néanmoins le crochet,
de la longueur d'un pouce. Une douleur
II. Vol.
G
146 MERCURE DE FRANCE.
aux dents auffi aiguë que fi on les lui eût
a rachées, fans que d'ailleurs l'oefophage
fit fenfiblement irrité & la crainte d'u-
ne défaillance ne lui permirent pas
d'en faire davantage. Il coupa le fil &
avala le crochet.
Il vint me voir quel-
ques heures après , & m'affùra que fi on
m'avoit appellé comme il l'avoit deman-
dé , il n'eût pas craint malgré la dou-
leur de retirer le crochet en entier.
. Cette tentative eut plus de fuccès qu'il
n'en avoit eſpéré. La partie effilée du
Ver , qu'on peut appeller fon col , s'em-
barraffa fans doute dans le crochet au-
cuel il avoit eu foin de faire des dents.
de fcie derriére les crampons. En effet ,
il rendit quelques jours après par les fel-
les , cette partie entraînée par les cro-
chets, avec environ trente aulnes de Ver.
Dépourvû d'un bon microfcope , je lui
confeillai d'avoir recours à M.Bourgelat,
ce Citoyen fi recommandable par fes
Ouvrages fur l'Hippiatrique, & par l'éta-
bliffement de l'Ecole Royale Vétérinai-
re. L'éxamen de cette partie ne montra à
M. Bourgelat qu'une efpéce de noeud.
garni d'un point noir & placé à l'extré-
mité d'un fil. M. Bourgelat conferve
encore ce fil dans fon cabinet.
Des reftes d'incommodité ayanr en-
JANVIER. 1764.
147
gagé le malade à fe purger quelques jours
après , il rendit encore quelques lam-
beaux de Vers vivans. C'en a été affez
pour empoifonner le refte de fes jours.
Perfuadé que fon Ver avoit des com-
pagnons , il n'a pas difcontinué de pren-
dre des remèdes , & en grand nombre
>
& étant tombé dans l'Hydropifie , il
me demanda expreffément d'ouvrir fon
corps après la mort , perfuadé que j'y
trouverois des Vers folitaires , quoiqu'il
n'en eût rendu aucun lambeau depuis
l'époque que je viens de citer. Epoque
qui avoit fix ans d'ancienneté. Je pro-
cédai donc à cette ouverture avec M.
Raft fils , Docteur en Médecine & aggré-
gé, & M. Faure , Docteur en Médecine
& Maître en Chirurgie ; mais les recher-
ches les plus éxactes & les plus étendues
ne montrerent aucune trace de Ver fo-
litaire.
Que penfera-t-on du dernier lam-
beau de Ver encor vivant rendu quel-
ques jours après l'opération du cro-
chet ? Ne peut-on pas le regarder com-
me un débri de celui dont la tête avoit
été fi heureufement entraînée ? Si le
lambeau a furvécu à la deftruction du
Ver dont il faifoit partie ; c'eft que ja-
mais ver ne fut plus vivace que celui là.
Gij
148 MERCURE DE FRANCE.
Un lambeau de deux aulnes ,. ayant été
mis par le malade fur une table , il s'y
promenoit encore plus de deux heures
après. Un des bouts du même lambeau
fut placé fur le bord d'une petite bou-
teille remplie d'eau chaude
il y entra
peu- à-peu tout entier. Le même bout.
ayant été remis fur le dehors de la bou-
teille ,
il s'y accrocha tellement que .
lorfqu'on voulut le tirer en ligne droite.
il fe caffa plutôt que de céder.
Je n'ai point vu ce dernier lambeau
rendu par le fieur Borin. Peut-être y.
aurois - je apperçu quelque régénération
de tête. Cette conjecture n'eft point
hazardée. Qui fe feroit imaginé , avant .
les Obfervations de l'illuftre Trembley ,
qu'un animal pût être coupé en mille
piéces , & que chacune de ces piéces
deviendroit en peu de temps un ani-
mal auffi complet que celui dont elle .
faifoit partie ? C'est cependant ce qu'a
appris la multiplication du Polipe d'eau
douce par bouture. Ily a plus , le fçavant.
M. Bonnet de Genêve a vû des Vers
d'eau douce coupés en plufieurs piéces
former bientôt autant de Vers parfaits
en tout point. Il a vû des Vers de terre.
coupés par moitié , repouffer une tête
d'un côté de la fection & une quene de.
l'autre. Pourquoi la même régénération
JANVIER. 1764.
de celle d'une épingle ordinaire
149
ne fe feroit-elle pas faite dans le lambeau
du Tonia reftant , fi l'effet du purga-
tif ne l'eût entrainé , foible encore &
hors de défenſe par fon état d'imperfec-
tion. Il n'y a point d'objection victo-
rieufe contre cette analogie ?
La longueur du Ver folitaire n'a point
de bornes déterminées. Le fieur Borin
affùroit en avoir rendu neuf cens aulnes
dans une feule année , & cette affertion
n'eſt point exagérée fi je dois en juger
par la quantité qu'il m'en a montrée en
différens temps , & plus encore par la di-
minution extraordinaire de fon ventre
pendant cette année.
Si ce reptile doit prendre chaque jour
une nourriture proportionnée à fon
étendue , les quatres petites ouvertures
ou fuçoirs que M. Bonnet a obfervées
à fa tête ,font-elles fuffifantes pour fu-
cer la quantité néceffaire d'alimens ? Cet-
te tête , qui n'excéde jamais la groffeur
préfumer que le tenia afpire fa nourri-
ture , finon en tout , du moins en gran-
de partie , par ce grand nombre de tra-
chées placées fous les annelures. Nourri-
ture qui n'a pas befoin d'amples prépara-
tions pour fournir à l'accroiffement de
Panimal; puifqu'elle eft extraite de la par-
Gij
fait
150 MERCURE DE FRANCE.
tie chileufe des alimens de l'hôte au dé
pens de qui il fe nourrit.
Cette opinion feroit commé démon-
trée par le grand appétit de ceux en qui
habite le Ver folitaire , fi , dans l'irrita-
tion continuelle des inteftins, par le mou-
vement vermiculaire du tænia , on ne
trouvoit une caufe irritante capable de
troubler l'ordre naturel des digeftions
& d'occafionner tous les fymptomes
concomitans .
Pour découvrir l'origine du tonia , il
eft inutile de fe promettre d'en rencon-
trer des traces , ou dans les eaux , ou fur
la furface de la terre. On ne trouve point
le gui de chêne dans les prés , fur les cô-
teaux , fur le bord des rivières , & c. Sa
femence emportée par les vents , fe loge
en différens endroits. Quelques arbres ,
comme le prunier , le poirier , lui offrent
fans peine des fucs propres à fon déve-
loppement ; tandis que fur le chêne elle
germe très-difficilement. Auffi le véri-
rable gui de chêne eft-il fi rare , que la
recherche de cette plante parafite étoit
chez les Druïdes nn acte folemnel de
religion. Cette raifon ne demande qu'à
être appliquée au toenia. Elle explique
pourquoi quelques animaux y font plus
fujets que d'autres, pourquoi les habitans
JANVIER. 1764.
du Nord & des pays aquatiques y font
plus expofés que ceux du Midi. On fçait
que les poiffons qui vivent dans les eaux ,
ainfi que les oifeaux de rivières , y font
fort fujets ; ainfi la boiffon eft le véhi -
cule le plus commun de la femence du
Ver folitaire .
LeTonia eft donc un animal vraiment
parafite , qu'on ne doit rencontrer que
dans le corps des autres animaux. Qu'on
apprécie à préfent l'obfervation fuivante
tirée du Magafin de Hambourg. Une
femme avoit rendu , par le moyen des
remèdes , un grand nombre de portions
de Vers folitaires. Son Médecin s'avifa
de chercher dans l'eau de puits la pépi-
nière de ces Vers. Il y trouva en effet
une portion de Tonia de la longeur de
deux paulmes de main , & un grand
nombre de lambeaux très-petits. Le re-
mède fut facile à trouver. Cette femme
ceffa de boire de l'eau , & dès-lors elle
ne fut plus incommodée par le Ver foli-
taire. Voilà , fans contredit , un remède
bien fimple contre un reptile qu'on fçait
échapper à l'action des remèdes les plus
violens.
Comment fe multiplie le Tonia, lorſ-
que fon éxiftence ifolée juftifie le nom
de Ver folitaire qu'on lui a donné ? Saus
Giv
152 MERCURE DE FRANCE..
doute , nos idées communes de l'anima
lité répugnent à la fécondité d'un animal
qui n'a pas été fécondé. Mais il s'en faut
de beaucoup que nous connoiffions tous
les poffibles en ce genre. Un puceron ,
renfermé avec foin , fit de petits puce-
rons ; ceux- ci féparés auffi-tôt , eurent
chacun une postérité. M. Bonner croyoit.
déja être fuffifamment affuré qu'il étoit
des êtres animés qui fe multiplioient par
eux-mêmes , lorfqu'on lui demanda ſi
une feconde & même une troifiéme gé-
nération n'auroit pas reçu la fécondation
de la première femelle de puceron qu'il
avoit renfermée avec un puceron mâle.
Il continua donc de féparer fes pucerons
de génération en génération jufques à la
onzième. Il fut ainfi convaincu que cet:
infecte , dont il a vu quelquefois l'accou-
plement , n'en multiploit pas moins fans .
cette allure ordinaire de l'animalité..
Il eſt inutile de preffer davantage des
parties qui s'accolent d'elles-mêmes ; il:
feroit encore fuperflu de les multiplier.
Ainfi le Tonia le plus folitaire dépofe
des œufs féconds ; ces œufs , échappés à
mille dangers , à caufe de leur petiteffe ,
& entraînés par mille hafards qu'on ne
fçauroit apprécier , éclofent enfin lorf-
qu'ils font parvenus dans quelque efta
:
JANVIER. 1764.
153
mach , dont la chaleur & les fucs font
analogues à leurs befoins. Mais cet ani-
mal , qui multiplie par des oeufs , peut
auffi multiplier par bouture , comme
nous l'avons fait obferver au fujet du
-Ver du Sieur Borin. Peut-être auffi mul-
tiplie-t-il par rejetton , à la manière des
polipes. Voyez la figure qui eft à la
page 268 du traité des Vers de M. Andry.
Elle difpofe à ce foupçon. J'ai encore
été tenté de prendre pour rejetton de:
vers folitaire , ces débris blancs en for-
me de grains de courge , que rendent
quelquefois avec les excrémens ceux
sen qui habite cet animal. L'opinion
qui les regarde , comme le dépôt fé-··
cal de l'infecte , n'explique pas pour--
quoi on ne trouve pas toujours & en
tout temps ces débris.
Combattons à préfent un préjugé
qu'accrédite l'épithète de folitaire don--
née au tænia , epithète qu'il faut bien
fe garder de prendre trop à la lettre
-& dont on ne connoît pas encore toute
l'étendue. J'ai vu en effet quelques per-
fonnes attaquées du tænia rendre avec
les excrémens de petits vers blancs.
de trois à quatre lignes de longueur , &
qui fe remuoient avec beaucoup d'agi--
lité. Comme ils en ont été quite auffi
G. v.
154 MERCURE DE FRANCE.
tôt que le tænia a été expulfé , je penfe
que ce font des œufs éclos des petits
tania , lefquels font enchaînés par les
matières fécales. En donnant le ſpécifi-
que contre le ver folitaire , fpécifique
qui ne tue que ce ver-là , j'ai vu ren-
dre par fon effet des vers longs appel-
lés ftrongles & qui étoient en vie.
Ces dernières obfervations ne dé-
mentent pas affez l'épithète de folitaire
fi on la borne à lui faire fignifier que
le tœnia eft feul de fon efpèce ; mais
il s'en faut de beaucoup que cet état
de folitude foit conftant. La veuve du
Docteur Nouter , Médecin Suiffe , de
laquelle j'ai acquis le fpécifique dont
je
Viens de parler , découvert par feu
fon époux , m'a dit qu'il n'étoit pas .
rare de voir rendre par l'effet de ce
reméde deux & quelquefois trois tænia ;
mais elle ne vit qu'avec furprife le fait
fuivant qui fe paffa fous fes yeux le 4
Janvier 1763 , & fous ceux de M. Brun,
Docteur Aggrégé au Collège des Méde-
cins de Lyon : le voici. Dès le lendemain
de l'acquifition de ce reméde , je le
donnai pour premier effai à un Sei-
gneur Ruffe qui avoit fait à Montpel-
lier un féjour de plufieurs mois fous le
nom de Philofophe. Le feul produit
JANVIER. 1764.
ce grand nombre de vers ;
155
d'un grand nombre de remédes qu'on
lui avoit prefcrits , avoit été de faire
fortir plufieurs lambeaux de tænia . Il
prit le ſpécifique à fept heures du matin .
M. Brun , avec qui il avoit lié connoif-
fance à Montpellier , lui tint affiduement
compagnie. A dix heures il fe mit fur
le fiége & y refta jufqu'à onze , ren-
dant une fuite continuelle de vers. Leur
nombre , débrouillé & compté par les
têtes , fe trouva monter à vingt- un ,
·
tous à peu près de la même largeur
mais de longueur différente , depuis
demi aulne jufqu'à deux. Le malade
ne fut aucunement fatigué. Il dina de
bon appetit ; alla le même jour au Spec .
tacle , & partit après un jour de repos.
Sa fanté n'avoit jamais beaucoup foul-
fert de la préſence d'un fi grand nombre
de vers. L'incommodité la plus grande
confiftoit dans des étourdiffemens avec
perte de connoiffance , mais fans con-
vulfions
il en revenoit comme d'un
affoupiffement.
Qu'un feul tænia caffé & recaffé ait
produit par rejettons de ces débris
qu'ils fe
foient multipliés par bouture à la ma-
nière des polipes d'eau douce ou que
les œufs du tænia aient été , ainfi que
G vj
56 MERCURE DE FRANCE.
ceux du puceron ifolé , affez féconds
pour cette multiplication ; il n'y a rien
là qui ne trouve des exemples avérés dans
de vers , parce qu'ils ont trouvé dans
propres à leur accroiffement , voilà à
Il n'y a fans doute que les eaux du
à
l'hiftoire des infectes. Que plufieurs-
œufs de tania avalés en une ou plu-
fieurs fois , aient fourni cette pépinière ·
les inteftins une chaleur & des fucs
mon avis l'opinion la plus vraisemblable..
Nord qui foient fi abondantes en œufs
de toenia. Un jeune homme qui foup-..
çonnoit avoir été affailli en Suiffe par-
le ver folitaire , ne voulut point s'en
débarraffer ayant encore un voyage à
faire en ce pays. Il m'affura s'y être
trouvé le douziéme d'une table de vingt
couverts, attaqué d'un ver folitaire. Ob-
fervons néanmoins qu'un tel recit fait :
par un malade voyageur , annonce fans :
doute par fa nature l'ordre de quel-.
que réduction.
A quoi bon le Ver folitaire ? Cette
queftion n'eft point frivole. Rien ne fut
fait en vain , difoit un malade prétendu
Philofophe ; & fi cet animal héberge
chez moi plutôt que chez un autre , c'eſt
apparemment pour de bonnes raifons.
Les maux qu'il me donne en éloignent
JANVIER 1764
157°
de plus fâcheux . Mais les caufes finales
ne font-elles pas toutes autant d'énig-
mes ? Et avant qu'on en ait trouvé le-
mot , faudra- t-il ne point donner de
vermifuges aux enfans que les vers font
quelquefois périr ? Faudra- t-il ne pas fe
garantir de tant d'infectes qui vivent à
nos dépens ? L'expérience de tous les
pays ne dit-elle pas affez haut , que ces
hôtes incommodes , à qui nous fourniſ--
fons la pâture , & qui font différens en
différens climats , ne fçauroient en au--
cune façon concourir à notre bien-être ?
Par M. P....., Docteur en Médecine,
ancien Chir. en chef du G. H. D. de L.
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