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p. 833-836
ODE SUR LA PAIX.
Début :
Quel est ce Roy puissant que l'Univers contemple ! [...]
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texteReconnaissance textuelle : ODE SUR LA PAIX.
ODE
SUR LA PAIX.
Quel est ce Roy puissant que l'Univers
contemple !
D'une guerre sanglante il finit les
malheurs :
La Discorde s'enfuit : Janus ferme
son Temple :
Triste Europe , séche tes pleurs.
A ij
Tes
$H.P
834 MERCURE
Tes enfans divisés
DE FRANCE
, ô déplorable
Mere!
Qu'ils semblent mettre tous leurs soins,
!
Dans leur fureur impie ont déchiré ton sein ;
Le frere dans le sang de son malheureux frere
A trempé le fer assassin.
Des Mortels insensés quel est donc le délire e
Unis par la Nature , unis par les besoins ,
Ils sont faits pour s'aimer , et c'est à se détruire
En vain tu leur criois : quel démon vous entraîne
De vos jours passagers , miserables Humains ,
Le temps impitoyable use assés tôt la chaîne
Sans la rompre encor de vos mains.
Ces cruels étoient sourds à tes cris, à tes larmes
Ils te fermoient leurs cœurs à la discorde ouverts;
Mais Louis a parlé ; dissipe tes allarmes ,
LOUIS a calmé l'Univers.
M
Tel , soudain s'élevant sur les ondes émuës ,
Neptune d'un regard enchaîne tous les vents ;
Ason terrible aspect les vagues suspenduës
Retiennent leurs mugissemens.
Douce
naître
Maître ,
course
MAY.
C'est toi qui les rends
1737.
835
Douce Paix , dans ton sein nous allons voir re-
Les Muses et les Arts , les Plaisirs et les Jeux :
FLEURY , digne Conseil , digne ami de ton
nos vœux !
Tes jours que l'on bénit ressemblent dans kur
A ces Fleuves fameux , qui , larges et profonds ,
Croissent à chaque pas qu'ils font loin de leur
source ,
Toujours de plus en plus féconds.
I
Louis douze , d'Amboise , ô noms chers à la
France !
Objets pour nous sacrés de respect et d'amour
Le Ciel dans ses faveurs passant notre esperance
Vous a-t'il rapellés au jour ?
裕
Heureux un Roi quf sage et maître de lui- même
De son ambition sçait étouffer la voix !
Du bonheur de son peuple il fait son bien su→
prême ,
Et ses bienfaits sont ses exploits.
$12
DesDieux Juges des Rois, Ministre debonnaire a
A ij
De
836 MERCURE DE FRANCE
De leurs soins paternels il partage le faix ;
Comme eux , c'est à regret qu'il s'arme du ton-
nerre ,
Toujours prêt à donner la Paix.
Dieux justes ! Dieux vengeurs ! c'est dans votre
colere
Pour panir nos forfaits au comble parvenus ,
Que vous mettez au jour ces monstres de laterre
Du nom de Héros revétus.
Torrens impetueux , leur funeste passage ,
來
D'un déluge de sang inonde l'Univers ,
Et ces fiers destructeurs, tel qu'un feu qui ravage;
Changent les Cités en déserts.
Les bienfaits de Titus consacrent mieux 18
gloire ,
Que tous les grands exploits de ces fameux Vain
queurs ;
Alexandre et César vivent dans la mémoire ,
Les bons Rois vivent dans les cœurs.
SUR LA PAIX.
Quel est ce Roy puissant que l'Univers
contemple !
D'une guerre sanglante il finit les
malheurs :
La Discorde s'enfuit : Janus ferme
son Temple :
Triste Europe , séche tes pleurs.
A ij
Tes
$H.P
834 MERCURE
Tes enfans divisés
DE FRANCE
, ô déplorable
Mere!
Qu'ils semblent mettre tous leurs soins,
!
Dans leur fureur impie ont déchiré ton sein ;
Le frere dans le sang de son malheureux frere
A trempé le fer assassin.
Des Mortels insensés quel est donc le délire e
Unis par la Nature , unis par les besoins ,
Ils sont faits pour s'aimer , et c'est à se détruire
En vain tu leur criois : quel démon vous entraîne
De vos jours passagers , miserables Humains ,
Le temps impitoyable use assés tôt la chaîne
Sans la rompre encor de vos mains.
Ces cruels étoient sourds à tes cris, à tes larmes
Ils te fermoient leurs cœurs à la discorde ouverts;
Mais Louis a parlé ; dissipe tes allarmes ,
LOUIS a calmé l'Univers.
M
Tel , soudain s'élevant sur les ondes émuës ,
Neptune d'un regard enchaîne tous les vents ;
Ason terrible aspect les vagues suspenduës
Retiennent leurs mugissemens.
Douce
naître
Maître ,
course
MAY.
C'est toi qui les rends
1737.
835
Douce Paix , dans ton sein nous allons voir re-
Les Muses et les Arts , les Plaisirs et les Jeux :
FLEURY , digne Conseil , digne ami de ton
nos vœux !
Tes jours que l'on bénit ressemblent dans kur
A ces Fleuves fameux , qui , larges et profonds ,
Croissent à chaque pas qu'ils font loin de leur
source ,
Toujours de plus en plus féconds.
I
Louis douze , d'Amboise , ô noms chers à la
France !
Objets pour nous sacrés de respect et d'amour
Le Ciel dans ses faveurs passant notre esperance
Vous a-t'il rapellés au jour ?
裕
Heureux un Roi quf sage et maître de lui- même
De son ambition sçait étouffer la voix !
Du bonheur de son peuple il fait son bien su→
prême ,
Et ses bienfaits sont ses exploits.
$12
DesDieux Juges des Rois, Ministre debonnaire a
A ij
De
836 MERCURE DE FRANCE
De leurs soins paternels il partage le faix ;
Comme eux , c'est à regret qu'il s'arme du ton-
nerre ,
Toujours prêt à donner la Paix.
Dieux justes ! Dieux vengeurs ! c'est dans votre
colere
Pour panir nos forfaits au comble parvenus ,
Que vous mettez au jour ces monstres de laterre
Du nom de Héros revétus.
Torrens impetueux , leur funeste passage ,
來
D'un déluge de sang inonde l'Univers ,
Et ces fiers destructeurs, tel qu'un feu qui ravage;
Changent les Cités en déserts.
Les bienfaits de Titus consacrent mieux 18
gloire ,
Que tous les grands exploits de ces fameux Vain
queurs ;
Alexandre et César vivent dans la mémoire ,
Les bons Rois vivent dans les cœurs.
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2
p. 837-848
LETTRE touchant le doute proposé an sujet des Auteurs des Annales, connuës sous le nom de Saint Bertin.
Début :
Le Public est très-obligé , M. au Sçavant qui a bien voulu se charger [...]
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE touchant le doute proposé an sujet des Auteurs des Annales, connuës sous le nom de Saint Bertin.
LETTRE touchant le doute proposé an
sujet des Auteurs des Annales, connuës
sous le nom de Saint Bertin.
Le Public est très-obligé , M. au Sçavant qui a bien voulu se charger
ger d'examiner quels sont les Auteurs
des Annales qu'on surnomme du nom
de S. Bertin. Aussi - tôt que j'eus lû dans
le Mercure de Décembre 1736. les rai-
sons qu'il aporte , pour attribuer à Pru-
dence , Evêque de Troyes , ce qu'elles
contiennent depuis l'an 8 30. jusqu'à l'an
860. j'examinai les faits par moi-même.
J'ai relû ces Annales avec plus d'atten-
tion que je n'avois jamais fait , persuadé
qu'elles partoient d'une bonne Plume, et
d'un Sçavant du premier ordre pour ce
Siécle-là. Ma lecture n'a fait que mecon
firmer de plus en plus dans l'opinion que
la premiere Partie de cette continuation,
( qui n'est qu'une suite des Annales d'E-
ginhard ) devoit être d'un Ecrivain de-
meurant en France , et même dans la
Champagne. Je n'ajoûterai rien aux Ar-
gumens que M. L. D. L. R. a produits
pour prouver que c'est Hincmar de
A iiij
Rheims
38 MERCURE DE FRANCE
Rheims, autre Champenois , qui a conti-
nué , ou fait continuer ces Annales , de-
puis la mort de Prudence .
Mais voici , M. ce que je crois digne
de l'attention des Curieux.
On connoît plusieurs sortes d'Anna-
les qui se terminent au IX. Siécle. Il y
a les Annales d'Eginhard , continuées jus-
qu'à l'an 829. Celles de Fulde , celles
de Metz. Les deux premiers Recuëils
portent avec eux des marques que l'E-
crivain étoit des Cantons d'Allemagne.
Les Traits Historiques singuliers , les
évenemens Physiques , et autres , dont
Hs chargent leurs Annales , sont presque
toûjours arrivés dans la Germanie , l'Al-
sace , les Pays-bas ou la Lorraine. L'Au-
teur des Annales de Fulde fait voir par le
mal qu'il dit de Charles le Chauve , en
quel Lieu il écrivoit. Les Annales de
Metz ont aussi quelque chose qui les
caracterise , et qui prouve que c'est à
Metz qu'elles furent compilées. Mais il
n'en est pas de même de celles de Saint
Bertin ; elles ne contiennent rien qui
prouve que ce soit un Moine de S. Ber-
tin , ou un Auteur des environs qui les
ait redigées. Il n'y a rien de singulier ni
sur l'Abbaye de S. Bertin' , ni sur Saint
Omer , ou sur les autres Eglises et Pays
voisins
MAY.
1737.
8.3.9
voisins , qui paroisse avoir été observé
par préférence. Au contraire l'Auteur re-
marque avec soin des évenemens arrivés
enChampagne ; et comme par une espece
de prédilection,il instruit tout le Royau-
me , de faits qui ne regardent propre-
ment que la Champagne , ou pour par-
ler le langage Ecclesiastique , la Provin-
ce de Sens , parcourons un peu, ces An-
nales.
A l'an 834. l'Auteur entre dans le dé-
tail sur la route que Louis le Débonnai-
re tint pour venir de Langres à Blois : etil
dit , que ce fut per Tricaffinorum & Carno-
tum ac Dunenfium Regiones . De plus de tous
les Annalistes qui ont parlé de la Bataille
deFontenay proche Auxerre donnée en
841. cet Auteur est celui qui en fait enco-
re un plus grand détail , si on en excepte
Nithard qui s'y trouva en personne.
L'endroit où elle fut donnée n'est qu'à
23. lieuës ou environ de Troyes. Pru-
dence y raconte des faits qu'on ne lie
pas même dans Nithard, par exemple ,
pas
la prise de Georges Evêque de Ravenne ,
qui s'étoit trouvé à cette Bataille comme
envoyé du Pape pour concilier les Prin
ces .
A la même année 841. il nous aprend
comment Lothaire , qui venoit de passer
A v
le
840 MERCURE DE FRANCE
le Rhin , essayant de passer la Riviere
de Seine , remonta jusqu'au Pays apellé
Mauripensis , et pénétra par- là jusqu'à
Sens. Prudence devoit connoître à mer-
veille ce Pays Mauripensis
puisqu'il
étoit en partie dans son Diocése. Il en
dit encore un mot à l'an 859. nous apre-
nant que Nogent sur Seine étoit de ce
Pays , dit Pagus Mauripensis. Aussi ne
faut - il point le confondre avec le Hure-
poix. ( a ) Ce fut en cet endroit apa-
remment , comme étant situé dans les
parties supérieures de la Seine , que Lo-
thaire passa cette Riviere en 841. pour
venir à Sens. Au moins l'Annaliste a
cru qu'il convenoit de faire remarquer à
l'an 859. que les Corps des Saints Denis ,
(a ) Ce pagus Mauripensis est le même que le
Morvisus , qui touchoit au Pays Provinisus du
Capitulaire de l'an 853. Il aboutissoit au riva-
ge droit ou Oriental de la Seine , & non à l'au-
tre rivage . Nêlle qui la reposte du Diocése de
Troyes , étoit aussi alors du même Pays. Il me
semble qu'il y auroit quelque chose à retoucher
dans M. de Valois à l'article de sa Notice , ou
il traite du Pays Mauripensis. Je ne voudrois
point confondre ce Pays avec le Hurepoix. Le
Mauripensis fut rendu en langage vulgaire dans
les Titres par Morvois , que les Notaires ont
corrompu en celui de Montois. M. Niverd Con-
seiller au Présidial de Provins , m'écrivit en
8727. que le nom de Mantois étoit fort nouveau,
Rustique
'MA Y.
1737.
841
Rustique et Eleuthere , furent transpor-
tés à Nogent sur Seine , pour être à cou-
vert de l'insulte des Normans ; et qu'on
les y cacha soigneusement dans desTom-
beaux , le 21. Septembre. Il convenoit à
l'EvêqueDiocésain de sçavoir ces particu-
larités.Nogent surSeine est du Diocèse de
Troyes , et n'est éloigné de la Ville Epis-
copale que de 8. lieues. Continuons :
Il n'est point surprenant qu'à l'an 842.
il marque le double passage du Roy
Charles le Chauve par la Ville de Troyes
Tout autre que lui l'auroit marqué de
même ; le second surtout , puisque ce
Prince y célebra la Fête de Pâques. Mais
observez comment il décrit la route qu'il
tint en allant de Troyes à Strasbourg :
Inde Trecas adiens per Alfenfem pagum et
Tullum civitatem , & c. Ce pagus Alfensis
est une contrée des environs de Bar- sur-
Aube , qu'on nomme l'Azois , Pays qui
même alors étoit moins connu que le
Mauripensis : il est sur la route de Toul
au sortir de Troyes.
L'année 846. est remarquable dans ces
Annales par un fait des plus extraordi-
naires , et qui est circonstancié d'une ma-
niere qui fait croire quel'Historien n'étoit
pas bien éloigné du Pays Auxerrois. C'est
une inondation arrivée àAuxerre au mois
A vi
de
842 MERCURE DE FRANCE
de Mai. Je la raporterai dans les propres
termes de l'Auteur , quoiqu'elle soit déja
dans le Mercure du mois de Septembre
1724. page 1940. Hujus anni mense Maio
tanta apud Altiodorum civitatem inundatio
pluviarum fluxit ut parietes penetrans ipfas
etiam cupas plenas vini influvium Icaunam
retulerit fed et quod est mirabilius
quan
dam vineam cum terra , vitibus , et arbori-
bus omnibus in nullo disruptam , ita ut erat,
solidam à parte Icauna fluminis in alteram
ejusdemfluvii partem transposuerit , ac si in
eodem agro naturaliterfuerit.
A l'an 858. il marque un évenement peu
important duDiocése de Sens,avce des cir-
constances qui suposent un Ecrivain bien
voisin du même Pays. In pago Senonico ,
dit- il , in Ecclefia Sancia Porcaria die
Dominico celebranie Missam Presbytero ,
lupus fubitò introiens , plebemque assisten-
tern discurrendo perturbans , tandem inter
feminas identidemfaciens , disparuit. L'E-
glise de Sainte Porcaire est située entre
Auxerre et Troyes . Ce n'est plus aujour
d'hui qu'une Ferme dépendante de l'Ab-
baye de Pontigny , où on l'appelle Sain
re-Procaire.C'est à une petite demie lieuë
de cette Abbaye , à l'extremité du Dio-
gése de Sens.
A la même année , l'Auteur nous fait
voir
MAY.
1737
84%
voir qu'il connoissoit parfaitement la
Carte du Diocèse de Troyes et du voisi
nage : c'est lorsqu'il raporte la route
que tint le Roi Louis le Germanique
pour venir d'Allemagne jusque dans le
Pays Orleanois , à l'insçu de son Frere
Charles le Chauve. Du Palais de Pon-
tion dans le Pertois , il passa dans le Cha-
lonois et chés les Peuples apellés Cupe-
denfes De là à Sens , d'où il entra dans
l'Orleanois : et y ayant executé ses des-
seins , il revint par le même chemin, uf-
que ad Cupedenses. Quibus Karolus Rex
compertis per Catalaunos ufque ad Breonam
Villam festinus graditur. Charles auroit
bien voulu combattre ; mais n'étant pas
soutenu , il se retira en Bourgogne : et
Louis grossissant son parti de ceux qui
avoient quitté celui de Charles , vint à
Troyes , où il récompensa ceux qui l'a-
voient apellé en France. Tout cela est
tiré de ces Annales.
Je n'insisterai point ici sur la circons-
tance de Troyes , ni de Brienne qui est
au Diocèse de Troyes ; le fait étant cer-
tain il pouvoit être remarqué par les An
nalistes de ce temps - là quels qu'ils fussent,
Mais qu'un Auteur Flamand ait connu
les Peuples apellés Cupedenses , il n'y a
aucune apparence. C'étoient des Peu-
ples
344 MERCURE DE FRANCE
ples obscurs situés sur les limites des
Diocéses de Troyes, de Sens et de Meaux,
qui ne pouvoient guere être connus que
par un Ecrivain Troyen , Meldois ou Se-
nonois.
Pourquoi notre Annaliste sçut - it
qu'un Moine de Saint Germain de Paris,
avoit déposé à Aimant au Diocèse de
Sens en 858. les Corps de deux Martyrs
qu'il avoit aportés d'Espagne , si non
parce que ce Village est tout auprès de la
petite Ville de Montereau , située à la
jonction de la Seine et de l'Yonne , et
par conséquent fort proche de la route de
la Haute Champagne à Paris , fréquentée
par les Troyens ? Or Prudence , comme
Espagnol , dut s'interesser à cet évene-
ment , et il crut devoir le faire connoî
tre à la postérité.
Toutes ces circonstances Historiques
désignent certainement un Ecrivain de
la Province Senonoise et des environs de
Sens , Troyes et Auxerre. Je crois cepen-
dant qu'il doit être de Troyes , plûtôt
que d'aucune autre Ville , parce que c'est
celle dont il spécifie avec plus de soin
Jes Pays voisins , tels que les Mauripen-
ses , Alsenses , Cupedenses : Ensorte qu'il
me semble qu'on peut apliquer ici ce
qu'a dit saint Jerôme, Ex verbis et inte
pre:
MAY.
1737
845
pretatione nominum sæpe res ostenduntur
in Jer. cap. XXIII.
Mais ce qui démontre qu'on ne peut
raisonnablement attribuer la rédaction de
ces Annales à un Moinede saint Bertin ou
du voisinage ; c'est qu'à l'an 845. l'Au-
teur parle de ce Monastere comme d'un
Endroit qui lui étoit peu connu, Un cer-
tain Monastere , dit-il , apellé Sithdin.
C'est en racontant les ravages des Nor-
mans : Cum à quodam Monasterio, Sithdin
nomine, direpto incenfoque,oneratis navibus
repedarent , &c. Un Ecrivain du Pays se
seroit il exprimé ainsi ? Auroit-il aussi
apellé les Peuples de Teroüenne Tar-
visii , comme a fait l'Annaliste à Pan
850 ? Ce terme de quodam Monasterio
dénote clairement un Ecrivain éloigné ,
et il étoit pardonnable à un Espagnol ,
résident à Troyes , de désigner l'Abbaye
de saint Bertin , sous ce terme vague ;
puisqu'encore au douziéme siecle , des
Abbés de Ferrieres au Diocèse de Sens,
ignoroient qu'il y eût aux Pays-Bas une
Abbaye, dite Saint Martin de Tournay,et
réciproquement des Moines des Pays- Bas,
ignoroient où étoit située la célebre Ab-
Baye de Ferrieres. Les informations faites
là- dessus de part et d'autre , sont curieu-
ses à lire dans le Spicilege de D.Dachery,
Tome
848 MERCURE DE FRANCE
Tome XII. in Hist. Restaur. S. Martini
Tornac. Ainsi la distance de 80. lieuës
qu'il y a de Sithin , ou de saint Bertin à
Troyes , étoit sufisante pour que Pru-
dence se contentât de dire un certain Mo-
nastere nommé Sithiu.
De plus , si c'étoit un Moine du Pays
de Teroüenne , ou de Saint- Omer , qui
eût compilé ces Annales , ou qui se fûr
chargé d'écrire les évenemens considéra-
bles , pourquoi seroit-il entré dans un dé-
tail de certaines minuties qui regardent
ła Province de Sens , et le voisinage de
Troyes ? et eût-il oublié des faits de con-
séquence , arrivés , pour ainsi dire , aux
Portes de Saint Bertin ? C'étoit à lui
plûtôt qu'à un Moine de Saint Vandrille
au Diocèse de Rouen (a) à nous trans-
mettre les horribles ravages de Port de
Quentavich , faits par les Normands en-
844.cependant les Annales de Saint Ber
tin n'en font aucune mention , et sans-
cet Annaliste de Saint Vandrille nous
ignorerions ce fait .
Concluons donc de tout ce que j'ai dit,
que les Annales connues sous le nom de
Saint Bertin , sont de Prudence depuis-
(a ) Duchêne , Tom. 2. pag. 388 Quentavich
étoit à l'embouchure de la Riviere de Canche ,
dixu douze licuës de Saint Berting
l'an
MAY.
1737.
847
f'an 830. jusqu'à l'an 860. et qu'elles
sont celles - là même dont Hincmar veut
parler : que s'en étant fait des copies ,
une de ces copies a été portée aux Pays-
Bas , et ayant été conservée à Saint Ber-
tin , elle a servi d'original à ceux qui
l'ont fait imprimer.
Voilà M. ce que j'ai cru devoir ajou-
ter à l'Ecrit de M. L. D. L. R. pour
confirmer de plus en plus le Lecteur
dans la pensée qu'a eu M. l'Abbé Fleu-
ry. Je suis d'autant plus persuadé que
Saint Prudence est le premier Continua-
teur des Annales d'Eginhard , que dans
la dénomination de quelques Fêtes dont
il parle , je le vois employer des termes
plus usités dans l'Eglise d'Espagne que
dans celle de France , tel est le nom
de Festum
Apparitionis qu'il donne à
l'Epiphanie toutes les fois qu'il a occasion
d'en parler
sçavoir , aux années 838 ,
839, 840 et 842. Consultez là dessus la
Liturgie Mozarabe , au moins le frag-
ment qui est dans le premier Tome des
Sacremens, du Pere Martenne à l'endroit
de l'arrangement des offrandes. Vous ob
serverez aussi , si vous lisez les trente an-
nées de ces Annales , que FAuteur par
lant de la plupart des anciennes Villes du
Royaume , se sert des noms qui sont
dans
848 MERCURE DE FRANCE
dans l'Itineraire d'Antonin , ou dans les
Commentaires de César
Aiedincum
Senonum Augufta Trecorum , Casarodunum
Turonum , Durocortorum Remorum , Sama-
robriva Ambianorum , et toujours Loticia
Parisiorum. Ce Loticia ressent assés le
langage étranger : et toutes ces dénomi-
nations par périphrase , conviennent ce
semble au genie d'un Espagnol qui avoit
de l'érudition , comme en est convenu
son Continuateur
Prudentius , dit-il
adprimè Litteris eruditus.
Au reste , M. comme il paroît qu'il
y a bien des siecles que l'Eglise de Troyes
l'honore comme Saint ; je ne fais aucune
difficulté de lui donner ce titre en finis
sant ce qui le regarde. J'ai vû un su-
plement au Martyrologe Romain , im
primé il y a environ quarante ans , par
les soins du Pere Simon MothierJesuite,
dans lequel je le trouve. Lisez ce que
Molanus et depuis lui les Bollandistes
ont dit de Saint Forannan Abbé de Vazor
au 30. Avril , et vous verrez que la répu
gnance que l'on a à admettre certains
Saints de l'Antiquité , ne dure qu'un
temps; après quoi on revient à l'ancienne
Tradition , quand les faits ont été éclairg
cis. Je suis , Monsieur , & c .
A Paris ce 31. Janvier 1737.
sujet des Auteurs des Annales, connuës
sous le nom de Saint Bertin.
Le Public est très-obligé , M. au Sçavant qui a bien voulu se charger
ger d'examiner quels sont les Auteurs
des Annales qu'on surnomme du nom
de S. Bertin. Aussi - tôt que j'eus lû dans
le Mercure de Décembre 1736. les rai-
sons qu'il aporte , pour attribuer à Pru-
dence , Evêque de Troyes , ce qu'elles
contiennent depuis l'an 8 30. jusqu'à l'an
860. j'examinai les faits par moi-même.
J'ai relû ces Annales avec plus d'atten-
tion que je n'avois jamais fait , persuadé
qu'elles partoient d'une bonne Plume, et
d'un Sçavant du premier ordre pour ce
Siécle-là. Ma lecture n'a fait que mecon
firmer de plus en plus dans l'opinion que
la premiere Partie de cette continuation,
( qui n'est qu'une suite des Annales d'E-
ginhard ) devoit être d'un Ecrivain de-
meurant en France , et même dans la
Champagne. Je n'ajoûterai rien aux Ar-
gumens que M. L. D. L. R. a produits
pour prouver que c'est Hincmar de
A iiij
Rheims
38 MERCURE DE FRANCE
Rheims, autre Champenois , qui a conti-
nué , ou fait continuer ces Annales , de-
puis la mort de Prudence .
Mais voici , M. ce que je crois digne
de l'attention des Curieux.
On connoît plusieurs sortes d'Anna-
les qui se terminent au IX. Siécle. Il y
a les Annales d'Eginhard , continuées jus-
qu'à l'an 829. Celles de Fulde , celles
de Metz. Les deux premiers Recuëils
portent avec eux des marques que l'E-
crivain étoit des Cantons d'Allemagne.
Les Traits Historiques singuliers , les
évenemens Physiques , et autres , dont
Hs chargent leurs Annales , sont presque
toûjours arrivés dans la Germanie , l'Al-
sace , les Pays-bas ou la Lorraine. L'Au-
teur des Annales de Fulde fait voir par le
mal qu'il dit de Charles le Chauve , en
quel Lieu il écrivoit. Les Annales de
Metz ont aussi quelque chose qui les
caracterise , et qui prouve que c'est à
Metz qu'elles furent compilées. Mais il
n'en est pas de même de celles de Saint
Bertin ; elles ne contiennent rien qui
prouve que ce soit un Moine de S. Ber-
tin , ou un Auteur des environs qui les
ait redigées. Il n'y a rien de singulier ni
sur l'Abbaye de S. Bertin' , ni sur Saint
Omer , ou sur les autres Eglises et Pays
voisins
MAY.
1737.
8.3.9
voisins , qui paroisse avoir été observé
par préférence. Au contraire l'Auteur re-
marque avec soin des évenemens arrivés
enChampagne ; et comme par une espece
de prédilection,il instruit tout le Royau-
me , de faits qui ne regardent propre-
ment que la Champagne , ou pour par-
ler le langage Ecclesiastique , la Provin-
ce de Sens , parcourons un peu, ces An-
nales.
A l'an 834. l'Auteur entre dans le dé-
tail sur la route que Louis le Débonnai-
re tint pour venir de Langres à Blois : etil
dit , que ce fut per Tricaffinorum & Carno-
tum ac Dunenfium Regiones . De plus de tous
les Annalistes qui ont parlé de la Bataille
deFontenay proche Auxerre donnée en
841. cet Auteur est celui qui en fait enco-
re un plus grand détail , si on en excepte
Nithard qui s'y trouva en personne.
L'endroit où elle fut donnée n'est qu'à
23. lieuës ou environ de Troyes. Pru-
dence y raconte des faits qu'on ne lie
pas même dans Nithard, par exemple ,
pas
la prise de Georges Evêque de Ravenne ,
qui s'étoit trouvé à cette Bataille comme
envoyé du Pape pour concilier les Prin
ces .
A la même année 841. il nous aprend
comment Lothaire , qui venoit de passer
A v
le
840 MERCURE DE FRANCE
le Rhin , essayant de passer la Riviere
de Seine , remonta jusqu'au Pays apellé
Mauripensis , et pénétra par- là jusqu'à
Sens. Prudence devoit connoître à mer-
veille ce Pays Mauripensis
puisqu'il
étoit en partie dans son Diocése. Il en
dit encore un mot à l'an 859. nous apre-
nant que Nogent sur Seine étoit de ce
Pays , dit Pagus Mauripensis. Aussi ne
faut - il point le confondre avec le Hure-
poix. ( a ) Ce fut en cet endroit apa-
remment , comme étant situé dans les
parties supérieures de la Seine , que Lo-
thaire passa cette Riviere en 841. pour
venir à Sens. Au moins l'Annaliste a
cru qu'il convenoit de faire remarquer à
l'an 859. que les Corps des Saints Denis ,
(a ) Ce pagus Mauripensis est le même que le
Morvisus , qui touchoit au Pays Provinisus du
Capitulaire de l'an 853. Il aboutissoit au riva-
ge droit ou Oriental de la Seine , & non à l'au-
tre rivage . Nêlle qui la reposte du Diocése de
Troyes , étoit aussi alors du même Pays. Il me
semble qu'il y auroit quelque chose à retoucher
dans M. de Valois à l'article de sa Notice , ou
il traite du Pays Mauripensis. Je ne voudrois
point confondre ce Pays avec le Hurepoix. Le
Mauripensis fut rendu en langage vulgaire dans
les Titres par Morvois , que les Notaires ont
corrompu en celui de Montois. M. Niverd Con-
seiller au Présidial de Provins , m'écrivit en
8727. que le nom de Mantois étoit fort nouveau,
Rustique
'MA Y.
1737.
841
Rustique et Eleuthere , furent transpor-
tés à Nogent sur Seine , pour être à cou-
vert de l'insulte des Normans ; et qu'on
les y cacha soigneusement dans desTom-
beaux , le 21. Septembre. Il convenoit à
l'EvêqueDiocésain de sçavoir ces particu-
larités.Nogent surSeine est du Diocèse de
Troyes , et n'est éloigné de la Ville Epis-
copale que de 8. lieues. Continuons :
Il n'est point surprenant qu'à l'an 842.
il marque le double passage du Roy
Charles le Chauve par la Ville de Troyes
Tout autre que lui l'auroit marqué de
même ; le second surtout , puisque ce
Prince y célebra la Fête de Pâques. Mais
observez comment il décrit la route qu'il
tint en allant de Troyes à Strasbourg :
Inde Trecas adiens per Alfenfem pagum et
Tullum civitatem , & c. Ce pagus Alfensis
est une contrée des environs de Bar- sur-
Aube , qu'on nomme l'Azois , Pays qui
même alors étoit moins connu que le
Mauripensis : il est sur la route de Toul
au sortir de Troyes.
L'année 846. est remarquable dans ces
Annales par un fait des plus extraordi-
naires , et qui est circonstancié d'une ma-
niere qui fait croire quel'Historien n'étoit
pas bien éloigné du Pays Auxerrois. C'est
une inondation arrivée àAuxerre au mois
A vi
de
842 MERCURE DE FRANCE
de Mai. Je la raporterai dans les propres
termes de l'Auteur , quoiqu'elle soit déja
dans le Mercure du mois de Septembre
1724. page 1940. Hujus anni mense Maio
tanta apud Altiodorum civitatem inundatio
pluviarum fluxit ut parietes penetrans ipfas
etiam cupas plenas vini influvium Icaunam
retulerit fed et quod est mirabilius
quan
dam vineam cum terra , vitibus , et arbori-
bus omnibus in nullo disruptam , ita ut erat,
solidam à parte Icauna fluminis in alteram
ejusdemfluvii partem transposuerit , ac si in
eodem agro naturaliterfuerit.
A l'an 858. il marque un évenement peu
important duDiocése de Sens,avce des cir-
constances qui suposent un Ecrivain bien
voisin du même Pays. In pago Senonico ,
dit- il , in Ecclefia Sancia Porcaria die
Dominico celebranie Missam Presbytero ,
lupus fubitò introiens , plebemque assisten-
tern discurrendo perturbans , tandem inter
feminas identidemfaciens , disparuit. L'E-
glise de Sainte Porcaire est située entre
Auxerre et Troyes . Ce n'est plus aujour
d'hui qu'une Ferme dépendante de l'Ab-
baye de Pontigny , où on l'appelle Sain
re-Procaire.C'est à une petite demie lieuë
de cette Abbaye , à l'extremité du Dio-
gése de Sens.
A la même année , l'Auteur nous fait
voir
MAY.
1737
84%
voir qu'il connoissoit parfaitement la
Carte du Diocèse de Troyes et du voisi
nage : c'est lorsqu'il raporte la route
que tint le Roi Louis le Germanique
pour venir d'Allemagne jusque dans le
Pays Orleanois , à l'insçu de son Frere
Charles le Chauve. Du Palais de Pon-
tion dans le Pertois , il passa dans le Cha-
lonois et chés les Peuples apellés Cupe-
denfes De là à Sens , d'où il entra dans
l'Orleanois : et y ayant executé ses des-
seins , il revint par le même chemin, uf-
que ad Cupedenses. Quibus Karolus Rex
compertis per Catalaunos ufque ad Breonam
Villam festinus graditur. Charles auroit
bien voulu combattre ; mais n'étant pas
soutenu , il se retira en Bourgogne : et
Louis grossissant son parti de ceux qui
avoient quitté celui de Charles , vint à
Troyes , où il récompensa ceux qui l'a-
voient apellé en France. Tout cela est
tiré de ces Annales.
Je n'insisterai point ici sur la circons-
tance de Troyes , ni de Brienne qui est
au Diocèse de Troyes ; le fait étant cer-
tain il pouvoit être remarqué par les An
nalistes de ce temps - là quels qu'ils fussent,
Mais qu'un Auteur Flamand ait connu
les Peuples apellés Cupedenses , il n'y a
aucune apparence. C'étoient des Peu-
ples
344 MERCURE DE FRANCE
ples obscurs situés sur les limites des
Diocéses de Troyes, de Sens et de Meaux,
qui ne pouvoient guere être connus que
par un Ecrivain Troyen , Meldois ou Se-
nonois.
Pourquoi notre Annaliste sçut - it
qu'un Moine de Saint Germain de Paris,
avoit déposé à Aimant au Diocèse de
Sens en 858. les Corps de deux Martyrs
qu'il avoit aportés d'Espagne , si non
parce que ce Village est tout auprès de la
petite Ville de Montereau , située à la
jonction de la Seine et de l'Yonne , et
par conséquent fort proche de la route de
la Haute Champagne à Paris , fréquentée
par les Troyens ? Or Prudence , comme
Espagnol , dut s'interesser à cet évene-
ment , et il crut devoir le faire connoî
tre à la postérité.
Toutes ces circonstances Historiques
désignent certainement un Ecrivain de
la Province Senonoise et des environs de
Sens , Troyes et Auxerre. Je crois cepen-
dant qu'il doit être de Troyes , plûtôt
que d'aucune autre Ville , parce que c'est
celle dont il spécifie avec plus de soin
Jes Pays voisins , tels que les Mauripen-
ses , Alsenses , Cupedenses : Ensorte qu'il
me semble qu'on peut apliquer ici ce
qu'a dit saint Jerôme, Ex verbis et inte
pre:
MAY.
1737
845
pretatione nominum sæpe res ostenduntur
in Jer. cap. XXIII.
Mais ce qui démontre qu'on ne peut
raisonnablement attribuer la rédaction de
ces Annales à un Moinede saint Bertin ou
du voisinage ; c'est qu'à l'an 845. l'Au-
teur parle de ce Monastere comme d'un
Endroit qui lui étoit peu connu, Un cer-
tain Monastere , dit-il , apellé Sithdin.
C'est en racontant les ravages des Nor-
mans : Cum à quodam Monasterio, Sithdin
nomine, direpto incenfoque,oneratis navibus
repedarent , &c. Un Ecrivain du Pays se
seroit il exprimé ainsi ? Auroit-il aussi
apellé les Peuples de Teroüenne Tar-
visii , comme a fait l'Annaliste à Pan
850 ? Ce terme de quodam Monasterio
dénote clairement un Ecrivain éloigné ,
et il étoit pardonnable à un Espagnol ,
résident à Troyes , de désigner l'Abbaye
de saint Bertin , sous ce terme vague ;
puisqu'encore au douziéme siecle , des
Abbés de Ferrieres au Diocèse de Sens,
ignoroient qu'il y eût aux Pays-Bas une
Abbaye, dite Saint Martin de Tournay,et
réciproquement des Moines des Pays- Bas,
ignoroient où étoit située la célebre Ab-
Baye de Ferrieres. Les informations faites
là- dessus de part et d'autre , sont curieu-
ses à lire dans le Spicilege de D.Dachery,
Tome
848 MERCURE DE FRANCE
Tome XII. in Hist. Restaur. S. Martini
Tornac. Ainsi la distance de 80. lieuës
qu'il y a de Sithin , ou de saint Bertin à
Troyes , étoit sufisante pour que Pru-
dence se contentât de dire un certain Mo-
nastere nommé Sithiu.
De plus , si c'étoit un Moine du Pays
de Teroüenne , ou de Saint- Omer , qui
eût compilé ces Annales , ou qui se fûr
chargé d'écrire les évenemens considéra-
bles , pourquoi seroit-il entré dans un dé-
tail de certaines minuties qui regardent
ła Province de Sens , et le voisinage de
Troyes ? et eût-il oublié des faits de con-
séquence , arrivés , pour ainsi dire , aux
Portes de Saint Bertin ? C'étoit à lui
plûtôt qu'à un Moine de Saint Vandrille
au Diocèse de Rouen (a) à nous trans-
mettre les horribles ravages de Port de
Quentavich , faits par les Normands en-
844.cependant les Annales de Saint Ber
tin n'en font aucune mention , et sans-
cet Annaliste de Saint Vandrille nous
ignorerions ce fait .
Concluons donc de tout ce que j'ai dit,
que les Annales connues sous le nom de
Saint Bertin , sont de Prudence depuis-
(a ) Duchêne , Tom. 2. pag. 388 Quentavich
étoit à l'embouchure de la Riviere de Canche ,
dixu douze licuës de Saint Berting
l'an
MAY.
1737.
847
f'an 830. jusqu'à l'an 860. et qu'elles
sont celles - là même dont Hincmar veut
parler : que s'en étant fait des copies ,
une de ces copies a été portée aux Pays-
Bas , et ayant été conservée à Saint Ber-
tin , elle a servi d'original à ceux qui
l'ont fait imprimer.
Voilà M. ce que j'ai cru devoir ajou-
ter à l'Ecrit de M. L. D. L. R. pour
confirmer de plus en plus le Lecteur
dans la pensée qu'a eu M. l'Abbé Fleu-
ry. Je suis d'autant plus persuadé que
Saint Prudence est le premier Continua-
teur des Annales d'Eginhard , que dans
la dénomination de quelques Fêtes dont
il parle , je le vois employer des termes
plus usités dans l'Eglise d'Espagne que
dans celle de France , tel est le nom
de Festum
Apparitionis qu'il donne à
l'Epiphanie toutes les fois qu'il a occasion
d'en parler
sçavoir , aux années 838 ,
839, 840 et 842. Consultez là dessus la
Liturgie Mozarabe , au moins le frag-
ment qui est dans le premier Tome des
Sacremens, du Pere Martenne à l'endroit
de l'arrangement des offrandes. Vous ob
serverez aussi , si vous lisez les trente an-
nées de ces Annales , que FAuteur par
lant de la plupart des anciennes Villes du
Royaume , se sert des noms qui sont
dans
848 MERCURE DE FRANCE
dans l'Itineraire d'Antonin , ou dans les
Commentaires de César
Aiedincum
Senonum Augufta Trecorum , Casarodunum
Turonum , Durocortorum Remorum , Sama-
robriva Ambianorum , et toujours Loticia
Parisiorum. Ce Loticia ressent assés le
langage étranger : et toutes ces dénomi-
nations par périphrase , conviennent ce
semble au genie d'un Espagnol qui avoit
de l'érudition , comme en est convenu
son Continuateur
Prudentius , dit-il
adprimè Litteris eruditus.
Au reste , M. comme il paroît qu'il
y a bien des siecles que l'Eglise de Troyes
l'honore comme Saint ; je ne fais aucune
difficulté de lui donner ce titre en finis
sant ce qui le regarde. J'ai vû un su-
plement au Martyrologe Romain , im
primé il y a environ quarante ans , par
les soins du Pere Simon MothierJesuite,
dans lequel je le trouve. Lisez ce que
Molanus et depuis lui les Bollandistes
ont dit de Saint Forannan Abbé de Vazor
au 30. Avril , et vous verrez que la répu
gnance que l'on a à admettre certains
Saints de l'Antiquité , ne dure qu'un
temps; après quoi on revient à l'ancienne
Tradition , quand les faits ont été éclairg
cis. Je suis , Monsieur , & c .
A Paris ce 31. Janvier 1737.
Fermer
3
p. 849-851
LA GLOIRE DES BERGERS. EGLOGUE. Tirsis, Licidas.
Début :
Le Soleil au milieu de sa course rapide [...]
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texteReconnaissance textuelle : LA GLOIRE DES BERGERS. EGLOGUE. Tirsis, Licidas.
LA GLOIRE DES BERGERS. EGLOGUE. Tirsis, Licidas.
Le Soleil au milieu de sa course rapide
Fait sentir aux Mortels sa chaleur homicide ;
Les Oiseaux amoureux se cachent dans nos bois;
La Cigale en nos champs fait retentir sa voix ;
L'herbe aride pâlit dans nos tristes Prairies ,
Les Nymphes à regret voyent leurs source
Tirsis et Licidas sous un feuillage épais
Evitent du Soleil la fureur et les traits ;
Leurs Moutons auprès d'eux couchés sur la verè
dure
Préferent le repos à la douce pâture ;
Lesommeil , die Tirsis , me paroît ennuyeux j
Que ces tristes Pavots s'éloignent de nos yeux ;
De crainte que Morphée enfin ne nous surprenne,
Chantes-nous ks Chansons qu'aux nôces de
Climene
Tu chantois , Licidas , je me souviens des airs
Je n'ai pu retǝnir ni le sens , ni les vers.
Chantons , dit Licidas , cette Chanson galante
Que je fis autrefois pour la jeune Amarante ;
Insensé, je n'osois lui déclarer mes feux ,
Je
850 MERCURE DE FRANCE
Je gravai sur un Pin ces couplets amoureux ;
J'aime mieux ,dit Tirsis, entendre cet Ouvrage ,
Ou des Dieux employant le sublime langage ,
Tu nous peignis l'Amant de la jeune Daphné
Conduisant chés Admette un Troupeau fortuné:
Muses , dit Licidas , animez mon audace ,
Je chante dans ces Vers le Maître du Parnasse ;
Phébus tire des Arts son plus grand ornement ,
Ila de cent Secrets la science parfaite ;
Contre l'Amour , hélas ! est-il quelque recette ?
L'Art opose à l'Amour ses Secrets vainement :
Laisse-là tes Troupeaux, Phébus , sui ta Bergere,
Pour elle tu quittas la demeure des Dieux ,
Loin d'elle , le Nectar est peu délicieux ,
Et le séjour du Ciel te paroît solitaire ;
Tantôt mêlant sa voix au murmure des eaux ,
Phébus dans nos Vallons exprime son martyre;
Quelquefois confiant sa douleur à sa Lyre
Il nousaprend des sons et tendres et nouveaux ;
Diane qui le voit conduisant ses Troupeaux
Et tenant dans sa main une simple Houlette ,
Est atteinte en son cœur d'une douleur secretteg
Est-ce donc là le Dieu qu'on adore à Delos
Sur le sacré Trépied, auteur de cent Miracles ,
Des Peuples et des Rois Phébus fut consulté ,
Occupé de ses feux , il ne rend plus d'Oracles ,
Et son Temple sera pour jamais deserté ;
Voilà , cruel Amour , ton caprice ordinaire ,
Phébus
MAY.
Mere ?
1737.
Phébus devient Berger , privé de ses Autels ;
Maisun Berger qui plaît à sa tendre Bergere ,
Est placé par l'Amour au rang des Immortels $
Ces chants , reprend Tirsis , ont charmé mon
oreiHe ,
Les Rossignols n'ont point une douceur pareille,
Pour finir d'un seul trait la gloire de nos bois ,
Permets qu'à tes accens Tirsis joigne sa voix.
Tandis que ses Coursiers s'abreuvoient d'Am
broisie ,
Venus se promenoit dans les bois de Paphos ;
Sous un Myrthe Adonis goûtoit undoux repos
Exempt des passions qui troublent notre vie ;
Venus en le voyant sent enflammer son cœur ;
L'Amour , qui le croira
n'épargne point sa
La Déesse des cœurs brûle pour un Pasteur
Et déclare au Berger son amour la premiere ;
Qui pouroit à Venus refuser de l'amour t
L'heureux Berger suivit sa tendre destinée ,
Sans effort il aima la Déesse à son tour,
Les Jeux et les Plaisirs chanterent l'Hymenée ;
Que ces évenemens sont grands , sont précieux !
Phébus devient Berger , et nous comble de gloire
Sur Venus Adonis remporte la victoire ,
?
Quels fastes marqueront des faits plus glorieux
Pierre Defrasnay.
Le Soleil au milieu de sa course rapide
Fait sentir aux Mortels sa chaleur homicide ;
Les Oiseaux amoureux se cachent dans nos bois;
La Cigale en nos champs fait retentir sa voix ;
L'herbe aride pâlit dans nos tristes Prairies ,
Les Nymphes à regret voyent leurs source
Tirsis et Licidas sous un feuillage épais
Evitent du Soleil la fureur et les traits ;
Leurs Moutons auprès d'eux couchés sur la verè
dure
Préferent le repos à la douce pâture ;
Lesommeil , die Tirsis , me paroît ennuyeux j
Que ces tristes Pavots s'éloignent de nos yeux ;
De crainte que Morphée enfin ne nous surprenne,
Chantes-nous ks Chansons qu'aux nôces de
Climene
Tu chantois , Licidas , je me souviens des airs
Je n'ai pu retǝnir ni le sens , ni les vers.
Chantons , dit Licidas , cette Chanson galante
Que je fis autrefois pour la jeune Amarante ;
Insensé, je n'osois lui déclarer mes feux ,
Je
850 MERCURE DE FRANCE
Je gravai sur un Pin ces couplets amoureux ;
J'aime mieux ,dit Tirsis, entendre cet Ouvrage ,
Ou des Dieux employant le sublime langage ,
Tu nous peignis l'Amant de la jeune Daphné
Conduisant chés Admette un Troupeau fortuné:
Muses , dit Licidas , animez mon audace ,
Je chante dans ces Vers le Maître du Parnasse ;
Phébus tire des Arts son plus grand ornement ,
Ila de cent Secrets la science parfaite ;
Contre l'Amour , hélas ! est-il quelque recette ?
L'Art opose à l'Amour ses Secrets vainement :
Laisse-là tes Troupeaux, Phébus , sui ta Bergere,
Pour elle tu quittas la demeure des Dieux ,
Loin d'elle , le Nectar est peu délicieux ,
Et le séjour du Ciel te paroît solitaire ;
Tantôt mêlant sa voix au murmure des eaux ,
Phébus dans nos Vallons exprime son martyre;
Quelquefois confiant sa douleur à sa Lyre
Il nousaprend des sons et tendres et nouveaux ;
Diane qui le voit conduisant ses Troupeaux
Et tenant dans sa main une simple Houlette ,
Est atteinte en son cœur d'une douleur secretteg
Est-ce donc là le Dieu qu'on adore à Delos
Sur le sacré Trépied, auteur de cent Miracles ,
Des Peuples et des Rois Phébus fut consulté ,
Occupé de ses feux , il ne rend plus d'Oracles ,
Et son Temple sera pour jamais deserté ;
Voilà , cruel Amour , ton caprice ordinaire ,
Phébus
MAY.
Mere ?
1737.
Phébus devient Berger , privé de ses Autels ;
Maisun Berger qui plaît à sa tendre Bergere ,
Est placé par l'Amour au rang des Immortels $
Ces chants , reprend Tirsis , ont charmé mon
oreiHe ,
Les Rossignols n'ont point une douceur pareille,
Pour finir d'un seul trait la gloire de nos bois ,
Permets qu'à tes accens Tirsis joigne sa voix.
Tandis que ses Coursiers s'abreuvoient d'Am
broisie ,
Venus se promenoit dans les bois de Paphos ;
Sous un Myrthe Adonis goûtoit undoux repos
Exempt des passions qui troublent notre vie ;
Venus en le voyant sent enflammer son cœur ;
L'Amour , qui le croira
n'épargne point sa
La Déesse des cœurs brûle pour un Pasteur
Et déclare au Berger son amour la premiere ;
Qui pouroit à Venus refuser de l'amour t
L'heureux Berger suivit sa tendre destinée ,
Sans effort il aima la Déesse à son tour,
Les Jeux et les Plaisirs chanterent l'Hymenée ;
Que ces évenemens sont grands , sont précieux !
Phébus devient Berger , et nous comble de gloire
Sur Venus Adonis remporte la victoire ,
?
Quels fastes marqueront des faits plus glorieux
Pierre Defrasnay.
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4
p. 852-869
NOUVELLES OBJECTIONS CONTRE L'AME DES BESTES.
Début :
Je me trouvai il y a quelques jours dans une compagnie, où la conversation [...]
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texteReconnaissance textuelle : NOUVELLES OBJECTIONS CONTRE L'AME DES BESTES.
NOUVELLES OBJECTIONS CONTRE L'AME DES BESTES.
Je me trouvai il y a quelques jours
dans une compagnie, où la conversation
tomba sur l'Ame des Bêtes : On dis-
puta vivement pour et contre , mais on
ne convint de rien
et chacun resta
dans son sentiment. C'est l'ordinaire :
Ainsi les Auditeurs n'en furent point
surpris , et ceux qui n'avoient pris au-
cun parti , convinrent que la question , de
sçavoir si les Brutes ont une Ame intelli-
gente distinguée de la matiere , est tout
à fait problematique , et que les deux
opinions et celle qui soutient l'existence
de cette Ame , et celle qui la nie , ong
également leur vrai semblance.
Tantas quis poterit componere lites ?
Quoique je me fusse mis du nombre
de ces derniers , je n'ai pas laissé en mon
particulier de faire quelques reflexions
sur cette question , d'autant plus que
chacun des Disputans , avoit prétendu
que son sentiment étoit le plus confor-
me à la Religion. Ce fut là le point le
plus
MAY.
17379
853
plas débattu de part et d'autre , surtout
su sujet d'un certain Ouvrage Anglois ,
ou prétendu tel , sur cette matiere , dont
on cita des morceaux qui établissent des
principes , lesquels parurent à tout le
monde aller trop loin , et être peu con-
formes à l'analyse de notre foy.
: Mes reflexions m'ont conduit à des
objections contre l'existence de cette
ame prétenduë , qui m'ont paru d'au-
tant plus interessantes , qu'elles ont fait
la même impression sur ceux auxquels je
les ai communiquées , et comme je ne
me souviens pas de les avoir vûës dans
aucun des Ouvrages que j'ai lûs sur ce
sujet : j'ai crû pouvoir les exposer pour
en avoir la solution. Peut- être produi
ront elles l'utilité que je m'en suis pro-
posée , par raport à la Religion , que
Pon met en jeu dans ces disputes. Aussi
sera-ce l'objet auquel je m'attacherai le
plus , après avoir premierement proposé
une difficulté , que la raison et l'expé-
rience seules m'ont fournie : la voici tele
le que je l'ai conçûë.
La preuve la plus vrai semblable de
Fexistence de l'Ame , dont il s'agit , est
sans contredit celle qui se tire de la do-
cilité des Brutes , que je nommerai dans
la suite avec le vulgaire , les animaux
simplement.
•
154 MERCURE DE FRANCE
simplement. Plusieurs de ces animaux ,
dit-on
sont disciplinables ; on leur
aprend une infinité de choses, qui ne con-
viennent point à leur nature , à chasser,
à danser , à jouer aux cartes et même
aux échets ; ce qu'ils font souvent avec
plus de dextérité et de succès que la plû-
part des hommes même : or leur instinct
*brute et naturel n'étant point ici ce
qui opere en eux ces effets si surprenans,
il faut nécessairement y reconnoître une
ame intelligente , un fonds de pensée
qui soit capable de se lier avec les signes
arbitraires dont il plaît aux hommes de
seservir , pour instruire ces animaux qui
connoissent ces signes , qui y répondent
par les effets que l'on attend d'eux ,et qui,
en un mot , par ce moyen se trouvent
en état de lier un commerce et une espe
ce de societé avec les humains. S'il n'é-
toit question que des operations , qui ,
quoiqu'admirables
>
toute une espece , et se font toujours et
par tout de la même maniere , il ne se-
roit
sont communes a
peut être pas si difficile de les expli
quer méchaniquement, par la disposition
uniforme des organes , qui, à la présence
des objets , recevant toujours les mêmes
impressions, sont aussi sujets aux mêmes
mouvemens : mais encore une fois , il
s'agit
MAY.
1737.
855
s'agit d'actions qui ne sont point ordinai-
res à l'espece quiles produit, qui ne sont
point uniformes , qui varient suivant les
individus même , entre lesquels par con-
séquent il s'en trouve , qui paroissent
avoir plus ou moins d'esprit : les exem-
ples en sont infinis et connus : il ne man-
que en un mot à ces Animaux rendus si
habiles que l'usage de la parole , pour
nous rendre raison de ce qu'ils font de
merveilleux , et qu'ils rendent en effet
en répondant si exactement aux signes
dont nous les avons fait convenir.
Quoique j'abrege cette preuve, que l'on
trouve par tout , je crois cependant que
je ne lui ai rien fait perdre de sa force , et
on verra bien tôt que ce ne seroit pas
mon interêt de le faire ; puisque plus
elle sera mise dans son jour , plus Pob-
jection que je veux en tirer sera forte et
victorieuse
et si elle est victorieuse de
cette preuve , elle le sera nécessairement
de toutes les autres , non-seulement par-
ce que celle- ci est la plus plausible , mais
bien plus encore , parce qu'elle ne peut
être détruite que toutes les autres ne
soient renversées , puisqu'elle me sert
elle-même à démontrer le défaut du prin
cipe , à l'établissement duquel on vou-
droit les faire servir.
B
Les
856 MERCURE DE FRANCE
Les Animaux entendent donc les si-
gnes que nous leur proposons , pour
nous faire aussi entendre à eux , et leur
Ame pensante y répond exactement ;
donc ils pensent. A qui ne vient-il pas
d'abord dans l'esprit que c'est grand
dommage qu'ils ne puissent parler pour
vous l'aprendre encore plus précisé-
ment eux- mêmes ? Mais quoi ne par-
lent-ils pas , au moins une grande partie
d'entre eux ? Le Perroquet , le Sanson-
net , la Linotte , &c. parlent fort bien,
il n'y a donc qu'à les intertoger. Mais
dévelopons un peu ceci , pour voir les
conséquences qui en résulteront.
On aprend à un Chien à jouer aux
cartes , et à écrire même en quelque
façon les noms des choses et des person-
nes qu'on lui nomme , par l'arrangement
exact qu'il fait des Lettres de l'Aphabet
dispersées devant lul ;
il connoît done
la différence des couleurs , et la valeur
des cartes et des lettres : de plus il faut
qu'il raisonne suivant les différens cas
des caprices du jeu et la différence des
noms. Il faut qu'il sçache distinguer une
quinte majeure,d'une quinte au Roy, d'u-
ne quatrième , &c. un quatorze d'as , d'un
quatorze de dix , et faire une juste apli
cation de ces connoissances pour gagner
comme
MAY.
1737.
857
comme il fait souvent l'Adversaire con-
tre lequel il joue. Que ces faits prouvent
trop et beaucoup au-delà de ce que pré-
tendent la plupart de ceux qui défen-
dent l'Ame des Bêtes , ce n'est pas ce
dont il s'agit présentement, non plus que
de montrer que ces exemples sont tou-
jours exagerés , & que bien des circons-
tances souvent obmises , les réduiroient
à leur juste valeur, si elles étoient dévoi-
Jées. Mais ces faits admis, je soutiens que
suposé que le Chien en question , agisse
par connoissance ; il ne peut être dou-
seux , qu'il ne nous en convainquît par
la parole , s'il en avoit l'usage. Car en-
fin la parole n'est qu'un signe , de la na-
ture de ceux dont on s'est servi pour
l'instruire , et dont il se sert ensuite lui-
même , pour exprimer cette connoissan-
ce qu'on supose le faire agir. Deux Muets
de naissance , abandonnés à eux- mêmes
et séquestrés du reste de la societé
mais obligés de vivre ensemble , inven-
teroient sans doute d'autres signes équi-
valens , pour s'exprimer leurs besoins ré-
ciproques, et pour entretenir entre eux le
commerce de la vie : et si après cela , par
quelque voye extraordinaire , ils acque-
roient l'usage de la parole , ils la substi
tueroient aux signes dont ils se servoient
auparavant.
Bij
En
858 MERCURE DE FRANCE
En effet , ou ce Chien , joint par
une réflexion , proprement dite , la con-
noissance qu'il a du Piquer , aux signes
et aux actions qu'il employe pour le
joüer , ou la chose se fait indépendem-
ment de cette connoissance , et par un
pur méchanisme
dans ce dernier cas ,
les Cartesiens ont raison , et l'Ame est
inutile et par conséquent non admissi-
ble. Et dans le premier , je demande
pourquoi cet Animal ne joindroit pas
également sa connoissance avec la paro
le , s'il en avoit l'usage. Je défie que ja-
mais on me donne là- dessus une dispa-
rité qui satisfasse.
Il est vrai
que
les Chiens n'ont pas les
organes disposés pour parler, mais les oi-
seaux parlent ; ce qui fait également pour
l'objection que je propose. Le change
ment d'espece n'y fait rien ; puisqu'on
admet également une Ame connoissan
te dans tous les Animaux. D'ailleurs plu
sieurs de ces Animaux parlans , sont dis-
ciplinables. J'ai vû deux Perroquets auxe
quels on avoit apris un jeu fort diver
tissant , qu'ils joüoient autour d'un cer-
ceau avec beaucoup d'agrément et d'in-
telligence , et ce n'avoit été qu'après un
long temps et bien des difficultés , qu'on
étoit parvenu à leur en donner la con-
noissance
IM A Y.
17378
859
noissance , qui n'est certainement point
naturelle à leur espece. N'objecte t'on
pas aussi une Linotte qui attachée sur une
petite planche entre deux sceaux en
équilibre , qui contiennent son boire et
son manger , mais posés un peu plus bas
que la planche ; de sorte que pour satis-
faire à ses besoins , cet oiseau est obligé
quand il veut manger , d'appuyer avec
un pied sur le sceau qui contient l'eau,
pour faire monter l'autre , qu'il fait aussi
descendre quand il veut boire. Voilà,dit-
on , une démonstration en faveur de
l'Ame que les Cartesiens voudroient
anéantir , puisque l'espece Linotte n'est
pas faite pour une telle épreuve ; cel-
le- ci esclave malgré elle ne vit jamais
aucune de ses semblables en pareil cas ;
où a-t'elle donc apris à raisonner si heu-
reusement sur les Loix de la Statique ?
Mais la Linotte est capable de parler ,
et on le lui aprend facilement, elle repete
même des airs et des chansons , qui exi-
gent outre la faculté de parler , de la mé-
moire et de la réminiscence : elle a donc
tout ce qu'il faut ,
si on lui supose
de
la connoissance , pour nous exprimer
elle-même ce qu'elle pense. Cependant,
et c'est la conclusion que je veux tirer
de tout ceci , jamais aucun Animal par-
B iij
lant
860 MERCURE DE FRANCE
lant n'a fait connoître par sesparoles qu'il
pensât , jamais on n'en a pû discipliner
jusqu'à ce point , pas même de la plus
légere ébauche. On n'y a jamais remar
qué qu'une mémoire purement machi-
nale , pas un mot qui témoigne de la
réflexion et du raisonnement
donc je
crois être en droit de conclure par le fais
même , que l'Ame en question est une
pure chimere. Je sçais bien que la plû-
part des Défenseurs de l'Ame des Bêtes;
ceux surtout qui craignent de choquer les
principes de la Religion , font profession
de leur refuser la réflexion et la liberté?
Prétendant seulement qu'elles agissent
suivant un certain instinct qu'ils n'ont ja
mais pû définir : c'est à ceux- ci que je vais
répondre en proposant ima secondeObjec
tion qui les regarde particulierement; car,
pour ceux qui confondant tout sans res◄
pect pour l'Analogie de la Foy , avoient
sans façon, qu'il n'y a que du plus et du
moins entre nous et les autres Animaux,je
ne leur adresse que la premiere, dont ils se
démêleront comme il leur plaira : Mais
par l'une et par l'autre , j'espere qu'on
verra ici comme en plusieurs autres
points , qu'il seroit facile d'indiquer qu'u-
ne grande partie de nos Philosophes mo-
dernes combattent les opinions de Des-
cartes,
MAY.
1737.
861
eartes , plûtôt à ce qu'il paroît souvent
pour contredire ce grand Homme , qui
fait tant d'honneur à la France , que par
une sérieuse et solide attention sur ses
Ouvrages ; auxquels pourtant , malgré
qu'ils en ayent , ils ont peut-être la prin
cipale obligation , de tant de bonnes
choses qu'ils sçavent , et dont ils nous
font part tous les jours.
Je prétends d'abord que si l'ame des
Bêtes agit sans réflexion , sans liberté et
sans aucun choix , elle est inutile pour
la fin que l'on se propose en l'admettant,'
qui est d'être le principe des operations
merveilleuses que l'on remarque
dans la
plûpart de ces Animaux ; inutile de
nous obecter qu'ils sont dociles et dis-
ciplinables , et de citer les Ouvrages
admirables qui sont propres à plusieurs
especes. Car cette Ame agissant néces-
sairement , ce ne peut - être qu'en con-
séquence des impressions que les corps
étrangers excitent dans les organes de
celui qu'elle anime ; puisque n'ayant au- *
cun choix , non-seulement elle ne peut
exciter aucun nouveau mouvement ,
mais aussi elle ne peut donner aucune
détermination nouvelle à ceux qui sont
actuellement excités. Elle ne le fait point
à l'égard des mouvemens qu'on apelle
B iiij
naturels,
862 MERCURE DE FRANCE
maturels , tels que sont ceux du cœur
des poulmons et des arteres ; cela est dé-
montré même par raport à l'Homme :
et elle ne le fait point non plus à l'égard
de ceux que nous nommons en nous vo-
lontaires , parce que la volonté préten-
due des Bêtes n'ayant aucune liberté
elle est entraînée elle-même par ces mou-
vemens à quoi sert donc cette Ame ? Si
elle agit nécessairement , ne devient- elle
pas un Etre multiplié sans nécessité ?
Et n'est-ce pas enfin sous des paroles ,
qui ne disent rien , revenir par un au-
tre tour au pur Systême du Méchanisme?
Mais pour pénétrer encore plus avant,
examinons l'Homme lui- même suivant
les lumieres de la Foy, qui sont évidem-
ment ici d'accord avec celles de la raison ,
comme j'espere qu'on le reconnoîtra tout
à l'heure.
Il est certain que l'Homme sent qu'il
pense et qu'il agit par réflexion et par
choix;et qu'en conséquence de sa volonté,
il s'excite en ses organes des mouvemens
quí la servent en esclaves , et qui y sont
exactement conformes : mais il comprend
aussi avec un peu d'attention
que tous
ces mouvemens pouroient être operés
par les Loix seules de la Méchanique :
je dis plus , et je soutiens que quoique
ces
MAY.
1737.
863
des mouvemens , soient des suites de sa
volonté , ce n'est pourtant pas elle qui
les produit, d'une maniere , d'une action
immédiate et Phisique. Elle n'en peut
être que l'occasion. Qu'il me soit per-
mis d'en exposer la preuve en peu de
mots , d'après un des plus grands Philo-
sophes de nos jours.
L'Homme sçait qu'il a des idées d'une
infinité de choses , et des perceptions de
toutes les sensations qu'excitent en lui
les objets étrangers : or ni ces idées , ni
ces perceptions ne sont point matériel-
les , parce que tout ce qui apartient à la
matiere , doit nécessairement être divi-
sible comme elle : cependant il est de
la derniere évidence , que ces idées et
ces perceptions sont essentiellement in-
divisibles. Qu'on partage en deux , si
l'on peut , l'idée d'un triangle , d'un
cercle , d'un Homme , d'un arbre , & c.
la perception même de cette idée , celle
d'une couleur , d'un son , &c. qu'on
divise la conclusion d'un syllogisme , le
plus ou le moins que l'esprit aperçoit
dans une comparaison qu'il fait entre
deux objets, par exemple, entre le tout et
sa partie. C'est ce qui est de la derniere
impossibilité ; et c'est aussi ce qui prou-
ve le plus invinciblement en nous , la
Bv
Léalité
864 MERCURE DE FRANCE
réalité d'un Etre qui pense et qui est
infiniment distingué de la matiere , par-
ce qu'il doit être de la même nature que
les operations qui lui sont propres.
Mais cette même preuve nous démon-
tre avec autant d'évidence › que cet
Etre , que nous apellons Ame , ne peut
agir sur la matiere d'une maniere immé
diate et Physique , parce que rien ne pa-
roît plus vrai que l'axiôme de Lucrece.
Tangere enim et tangi, nisi corpus, nulla potest res.
Pour toucher et être touché, il faut avoir
des parties touchables ; or l'Ame n'en a
point , n'étant point divisible. Cela est
précis.
De cette vérité importante ainsi con-
nuë , je crois pouvoir établir , que si
1'Homme n'avoit pas été destiné de Dieu ,
a pouvoir le connoître et glorifier , il
paroît inutile que Dieu , par des liens
admirablės , eût uni à son corps une
Ame raisonnable et capable d'agir avec
choix et réflexion , ce qui est le principe
unique du bien et du inal , de la puni-
tion et de la récompense : or la raison
de cette inutilité , est comme on l'a dit
plus haut , que sans cette Ame raison-
nable , les Loix seules du mouvemenr
auroient pû produire dans le corps hu-
main toutes les actions animales néces
saires à sa conservation.
Je
MAY.
1737.
865
Je conclus donc que la Religion nous
aprenant que les Bêtes n'ont été for-
mées pour aucune fin semblable
et
qu'elles n'ont aucune liberté pour mé-
riter ou démériter ; il est démontré qu'u-
ne Ame intelligente distinguée de la ma
tiere et principe de leurs operations
leur est absolument inutile à tous égards ,
et que cette opinion , bien loin d'être
contraire à la Religion , lui est parfai
tement conforme.
Mais pour mettre encore , s'il se peut, ce
dernier point dans toutson jour , voyons
un peu par les raisons des deuxPartis,dans
lequel des deux il se trouve de plus grands
inconveniens par raport à la Foi.
Je commence par celui qui défend
cette derniere opinion , en suposant
que les Bêtes sont de pures machines
comme des Montres et des Tournebro-
ches , qu'en peut-on conclure contre la
Foy? Qu'il s'ensuivra que l'Homme n'est
peut être aussi qu'une automate ? que la
matiere peut penser ? et de-là , dit- on ,
le renversement de toute la Religion.
Mais ce qui doit détruire cette consé
quence , c'est que tout Homme peut se
dire à lui même et se convaincre qu'il
pense , et que sa pensée est une chose
spirituelle ou immaterielle , qui ne peut
B vj
jamais
866 MERCURE DE FRANCE
jamais être l'effet de quelque arrange-
ment que ce soit des parties de la matiere.
Cela suposé , il est évident que l'on
ne peut pas conclure que l'Homme n'est
qu'une pure machine , parce que les Bê-
tes sont telles. Ce ne sont pas les opera-
tions , quelques merveilleuses
qu'elles
soient , que je remarque dans mes or
ganes corporels , qui me font conclu
re que j'ai une Ame ; elles pouroient
être absolument sans cette Ame , mais
c'est parce que je sens que je pense , et
si je pense , c'est par une raison que
l'on m'accorde ne m'être pas commune
avec les Bêtes donc il n'y a pas à crain-
dre , que l'on puisse tirer aucune con-
séquence fâcheuse du pur méchanisme
qui fait agir ces Animaux , contre l'exis-
tence effective de mon Ame.
Voyons maintenant si ceux qui admet-
tent si facilement une Ame dans les Bru-
tes , seront aussi heureux , à se débaras-
ser des inductions qu'on peut tirer.de
leur opinion contre les vérités du Chris-
tianisme.
Je demande d'abord , si'les Bêtes ont
une Ame intelligente totalement dis-
tinguée de la matiere ; comment ils ré-
pondront à ceux qui prétendent qu'il
n'y a que du plus et du moins entre elles
et
MAY.
1737.
807
et nous que la seule différence des or-
ganes , produit la différence des opera-
tions , comme nous le voyons entre les
Hommes même , parmi ceux qui ont
beaucoup d'esprit et ceux qui n'en ont
guere ; que leurs Ames et les nôtres sont
de la même espece ; qu'en un mot , si
Ame du moindre insecte étoit dans un
corps humain , elle y produiroit les mê
mes effets , que l'Ame du plus grand
Philosophe. Auront-ils recours à la Ro-
ligion qui nous aprend le contraire ?
Mais c'est précisément pour cela même
que je prétends qu'il ne faut point ad-
mettre cette Ame , qui heurte si fort les
verités que cette Religion nous enseigne,
er de plus , qui ne voit que ce recours
ici à la Religion, ne seroit recevable qu'au-
tant que cette Religion nous aprendroit
bien précisément , que les Bêtes ont une
Ame telle qu'on veut l'admettre , quoi-
que de différente espece de la nôtre ? ce
qui est absolument faux.-
Mais en second lieu , si les Brutes ont
une Ame , dès qu'il est vrai et démon-
tré que cette Ame ne peut agir physique-
ment sur le corps , je suis en droit d'em-
ployer les preuves dont je me suis servi ,
pour tâcher de découvrir la raison pour
aquelle Dieu nous a donné une Ame à
nous-
"
868 MERCURE DE FRANCE
nous-mêmes. Cette Ame est inutile dans
les Animaux pour leurs operations mé-
chaniques ; donc il faut qu'elle y soit
pour une autre fin ; et cette fin quelle
peut-elle être , autre, que celle àlaquelle
l'Homme est destiné, à titre de sa raison
et de sa liberté ?
Vouloir pour éluder cette conséquen-
ce si naturelle , persister à nier que les
Bêtes ayent une liberté , c'est une peti-
tion de principe qui n'est plus recevable:
c'est même tomber dans une contradic-
tion évidente , qui donne beau jeu à l'ing
crédulité , puisque les motifs même qui
donnent lieu d'admettre de la connois-
sance dans les Brutes , comme la docili-
té et la facilité qu'il y a de les former à
des exercices étrangers à leur nature , ou
ne prouvent rien du tout , comme on
l'a dit plus haut , ou démontrent l'exis-
tence de cette liberté ; et on demandera
toujours aux Défenseurs de cette opi-
nion , qui est-ce qui les porte à admet-
tre cette Ame , s'ils lui refusent cette li
berté , ou à nier cette liberté , s'ils recon-
noissent cette Ame , puisque l'un suit
nécessairement de l'autre ? Et d'ailleurs ,
ils ne défendent la réalité de cette sub-
stance , que par l'Analogie de certaines
operations qui nous sont communes avec
les
MAY.
1737.
869
les Animaux ; en nous ces operations se
trouvent jointes avec celles de cette sub-
stance , ils en concluent qu'il doit y en
avoir aussi une dans ces Animaux ; mais
que ne concluent- ils donc aussi qu'il y a
en eux de la liberté , puisqu'en nous ces
operations sont jointes avec la liberté ? Ils
ne raisonnent donc pas conséquemment
en refusant cette prerogative aux Bêtes
ou s'ils veulent raisonner ainsi , il faut
qu'ils reconnoissent cette liberté. Cela
paroît sans réplique , et dès lors il est dé-
montré queleur systême semble s'accor-
der moins avec la Religion que celui qu'ils
combattent.
Voilà les objections que j'avois à pro-
poser ; on pouroit encore les pousser
plus loin , et peut-être les mettre dans
un plus grand jour : mais, quoique sim-
plement ébauchées , je pense qu'on en
sentira aisément la force ; je souhaite seu-
lement que ceux qui voudront bien se
donner la peine d'y répondre , ayent at-
tention en le faisant de ne rien avancer ,
qui puisse donner atteinte aux principes
qui doivent être sacrés à tous ceux qui
aiment sincerement la Religion , dans ce
tems sur-tout où le libertinage de l'esprit,
devenu en quelque façon à la mode , fait
tous les jours des progrès si dangereux.
Je me trouvai il y a quelques jours
dans une compagnie, où la conversation
tomba sur l'Ame des Bêtes : On dis-
puta vivement pour et contre , mais on
ne convint de rien
et chacun resta
dans son sentiment. C'est l'ordinaire :
Ainsi les Auditeurs n'en furent point
surpris , et ceux qui n'avoient pris au-
cun parti , convinrent que la question , de
sçavoir si les Brutes ont une Ame intelli-
gente distinguée de la matiere , est tout
à fait problematique , et que les deux
opinions et celle qui soutient l'existence
de cette Ame , et celle qui la nie , ong
également leur vrai semblance.
Tantas quis poterit componere lites ?
Quoique je me fusse mis du nombre
de ces derniers , je n'ai pas laissé en mon
particulier de faire quelques reflexions
sur cette question , d'autant plus que
chacun des Disputans , avoit prétendu
que son sentiment étoit le plus confor-
me à la Religion. Ce fut là le point le
plus
MAY.
17379
853
plas débattu de part et d'autre , surtout
su sujet d'un certain Ouvrage Anglois ,
ou prétendu tel , sur cette matiere , dont
on cita des morceaux qui établissent des
principes , lesquels parurent à tout le
monde aller trop loin , et être peu con-
formes à l'analyse de notre foy.
: Mes reflexions m'ont conduit à des
objections contre l'existence de cette
ame prétenduë , qui m'ont paru d'au-
tant plus interessantes , qu'elles ont fait
la même impression sur ceux auxquels je
les ai communiquées , et comme je ne
me souviens pas de les avoir vûës dans
aucun des Ouvrages que j'ai lûs sur ce
sujet : j'ai crû pouvoir les exposer pour
en avoir la solution. Peut- être produi
ront elles l'utilité que je m'en suis pro-
posée , par raport à la Religion , que
Pon met en jeu dans ces disputes. Aussi
sera-ce l'objet auquel je m'attacherai le
plus , après avoir premierement proposé
une difficulté , que la raison et l'expé-
rience seules m'ont fournie : la voici tele
le que je l'ai conçûë.
La preuve la plus vrai semblable de
Fexistence de l'Ame , dont il s'agit , est
sans contredit celle qui se tire de la do-
cilité des Brutes , que je nommerai dans
la suite avec le vulgaire , les animaux
simplement.
•
154 MERCURE DE FRANCE
simplement. Plusieurs de ces animaux ,
dit-on
sont disciplinables ; on leur
aprend une infinité de choses, qui ne con-
viennent point à leur nature , à chasser,
à danser , à jouer aux cartes et même
aux échets ; ce qu'ils font souvent avec
plus de dextérité et de succès que la plû-
part des hommes même : or leur instinct
*brute et naturel n'étant point ici ce
qui opere en eux ces effets si surprenans,
il faut nécessairement y reconnoître une
ame intelligente , un fonds de pensée
qui soit capable de se lier avec les signes
arbitraires dont il plaît aux hommes de
seservir , pour instruire ces animaux qui
connoissent ces signes , qui y répondent
par les effets que l'on attend d'eux ,et qui,
en un mot , par ce moyen se trouvent
en état de lier un commerce et une espe
ce de societé avec les humains. S'il n'é-
toit question que des operations , qui ,
quoiqu'admirables
>
toute une espece , et se font toujours et
par tout de la même maniere , il ne se-
roit
sont communes a
peut être pas si difficile de les expli
quer méchaniquement, par la disposition
uniforme des organes , qui, à la présence
des objets , recevant toujours les mêmes
impressions, sont aussi sujets aux mêmes
mouvemens : mais encore une fois , il
s'agit
MAY.
1737.
855
s'agit d'actions qui ne sont point ordinai-
res à l'espece quiles produit, qui ne sont
point uniformes , qui varient suivant les
individus même , entre lesquels par con-
séquent il s'en trouve , qui paroissent
avoir plus ou moins d'esprit : les exem-
ples en sont infinis et connus : il ne man-
que en un mot à ces Animaux rendus si
habiles que l'usage de la parole , pour
nous rendre raison de ce qu'ils font de
merveilleux , et qu'ils rendent en effet
en répondant si exactement aux signes
dont nous les avons fait convenir.
Quoique j'abrege cette preuve, que l'on
trouve par tout , je crois cependant que
je ne lui ai rien fait perdre de sa force , et
on verra bien tôt que ce ne seroit pas
mon interêt de le faire ; puisque plus
elle sera mise dans son jour , plus Pob-
jection que je veux en tirer sera forte et
victorieuse
et si elle est victorieuse de
cette preuve , elle le sera nécessairement
de toutes les autres , non-seulement par-
ce que celle- ci est la plus plausible , mais
bien plus encore , parce qu'elle ne peut
être détruite que toutes les autres ne
soient renversées , puisqu'elle me sert
elle-même à démontrer le défaut du prin
cipe , à l'établissement duquel on vou-
droit les faire servir.
B
Les
856 MERCURE DE FRANCE
Les Animaux entendent donc les si-
gnes que nous leur proposons , pour
nous faire aussi entendre à eux , et leur
Ame pensante y répond exactement ;
donc ils pensent. A qui ne vient-il pas
d'abord dans l'esprit que c'est grand
dommage qu'ils ne puissent parler pour
vous l'aprendre encore plus précisé-
ment eux- mêmes ? Mais quoi ne par-
lent-ils pas , au moins une grande partie
d'entre eux ? Le Perroquet , le Sanson-
net , la Linotte , &c. parlent fort bien,
il n'y a donc qu'à les intertoger. Mais
dévelopons un peu ceci , pour voir les
conséquences qui en résulteront.
On aprend à un Chien à jouer aux
cartes , et à écrire même en quelque
façon les noms des choses et des person-
nes qu'on lui nomme , par l'arrangement
exact qu'il fait des Lettres de l'Aphabet
dispersées devant lul ;
il connoît done
la différence des couleurs , et la valeur
des cartes et des lettres : de plus il faut
qu'il raisonne suivant les différens cas
des caprices du jeu et la différence des
noms. Il faut qu'il sçache distinguer une
quinte majeure,d'une quinte au Roy, d'u-
ne quatrième , &c. un quatorze d'as , d'un
quatorze de dix , et faire une juste apli
cation de ces connoissances pour gagner
comme
MAY.
1737.
857
comme il fait souvent l'Adversaire con-
tre lequel il joue. Que ces faits prouvent
trop et beaucoup au-delà de ce que pré-
tendent la plupart de ceux qui défen-
dent l'Ame des Bêtes , ce n'est pas ce
dont il s'agit présentement, non plus que
de montrer que ces exemples sont tou-
jours exagerés , & que bien des circons-
tances souvent obmises , les réduiroient
à leur juste valeur, si elles étoient dévoi-
Jées. Mais ces faits admis, je soutiens que
suposé que le Chien en question , agisse
par connoissance ; il ne peut être dou-
seux , qu'il ne nous en convainquît par
la parole , s'il en avoit l'usage. Car en-
fin la parole n'est qu'un signe , de la na-
ture de ceux dont on s'est servi pour
l'instruire , et dont il se sert ensuite lui-
même , pour exprimer cette connoissan-
ce qu'on supose le faire agir. Deux Muets
de naissance , abandonnés à eux- mêmes
et séquestrés du reste de la societé
mais obligés de vivre ensemble , inven-
teroient sans doute d'autres signes équi-
valens , pour s'exprimer leurs besoins ré-
ciproques, et pour entretenir entre eux le
commerce de la vie : et si après cela , par
quelque voye extraordinaire , ils acque-
roient l'usage de la parole , ils la substi
tueroient aux signes dont ils se servoient
auparavant.
Bij
En
858 MERCURE DE FRANCE
En effet , ou ce Chien , joint par
une réflexion , proprement dite , la con-
noissance qu'il a du Piquer , aux signes
et aux actions qu'il employe pour le
joüer , ou la chose se fait indépendem-
ment de cette connoissance , et par un
pur méchanisme
dans ce dernier cas ,
les Cartesiens ont raison , et l'Ame est
inutile et par conséquent non admissi-
ble. Et dans le premier , je demande
pourquoi cet Animal ne joindroit pas
également sa connoissance avec la paro
le , s'il en avoit l'usage. Je défie que ja-
mais on me donne là- dessus une dispa-
rité qui satisfasse.
Il est vrai
que
les Chiens n'ont pas les
organes disposés pour parler, mais les oi-
seaux parlent ; ce qui fait également pour
l'objection que je propose. Le change
ment d'espece n'y fait rien ; puisqu'on
admet également une Ame connoissan
te dans tous les Animaux. D'ailleurs plu
sieurs de ces Animaux parlans , sont dis-
ciplinables. J'ai vû deux Perroquets auxe
quels on avoit apris un jeu fort diver
tissant , qu'ils joüoient autour d'un cer-
ceau avec beaucoup d'agrément et d'in-
telligence , et ce n'avoit été qu'après un
long temps et bien des difficultés , qu'on
étoit parvenu à leur en donner la con-
noissance
IM A Y.
17378
859
noissance , qui n'est certainement point
naturelle à leur espece. N'objecte t'on
pas aussi une Linotte qui attachée sur une
petite planche entre deux sceaux en
équilibre , qui contiennent son boire et
son manger , mais posés un peu plus bas
que la planche ; de sorte que pour satis-
faire à ses besoins , cet oiseau est obligé
quand il veut manger , d'appuyer avec
un pied sur le sceau qui contient l'eau,
pour faire monter l'autre , qu'il fait aussi
descendre quand il veut boire. Voilà,dit-
on , une démonstration en faveur de
l'Ame que les Cartesiens voudroient
anéantir , puisque l'espece Linotte n'est
pas faite pour une telle épreuve ; cel-
le- ci esclave malgré elle ne vit jamais
aucune de ses semblables en pareil cas ;
où a-t'elle donc apris à raisonner si heu-
reusement sur les Loix de la Statique ?
Mais la Linotte est capable de parler ,
et on le lui aprend facilement, elle repete
même des airs et des chansons , qui exi-
gent outre la faculté de parler , de la mé-
moire et de la réminiscence : elle a donc
tout ce qu'il faut ,
si on lui supose
de
la connoissance , pour nous exprimer
elle-même ce qu'elle pense. Cependant,
et c'est la conclusion que je veux tirer
de tout ceci , jamais aucun Animal par-
B iij
lant
860 MERCURE DE FRANCE
lant n'a fait connoître par sesparoles qu'il
pensât , jamais on n'en a pû discipliner
jusqu'à ce point , pas même de la plus
légere ébauche. On n'y a jamais remar
qué qu'une mémoire purement machi-
nale , pas un mot qui témoigne de la
réflexion et du raisonnement
donc je
crois être en droit de conclure par le fais
même , que l'Ame en question est une
pure chimere. Je sçais bien que la plû-
part des Défenseurs de l'Ame des Bêtes;
ceux surtout qui craignent de choquer les
principes de la Religion , font profession
de leur refuser la réflexion et la liberté?
Prétendant seulement qu'elles agissent
suivant un certain instinct qu'ils n'ont ja
mais pû définir : c'est à ceux- ci que je vais
répondre en proposant ima secondeObjec
tion qui les regarde particulierement; car,
pour ceux qui confondant tout sans res◄
pect pour l'Analogie de la Foy , avoient
sans façon, qu'il n'y a que du plus et du
moins entre nous et les autres Animaux,je
ne leur adresse que la premiere, dont ils se
démêleront comme il leur plaira : Mais
par l'une et par l'autre , j'espere qu'on
verra ici comme en plusieurs autres
points , qu'il seroit facile d'indiquer qu'u-
ne grande partie de nos Philosophes mo-
dernes combattent les opinions de Des-
cartes,
MAY.
1737.
861
eartes , plûtôt à ce qu'il paroît souvent
pour contredire ce grand Homme , qui
fait tant d'honneur à la France , que par
une sérieuse et solide attention sur ses
Ouvrages ; auxquels pourtant , malgré
qu'ils en ayent , ils ont peut-être la prin
cipale obligation , de tant de bonnes
choses qu'ils sçavent , et dont ils nous
font part tous les jours.
Je prétends d'abord que si l'ame des
Bêtes agit sans réflexion , sans liberté et
sans aucun choix , elle est inutile pour
la fin que l'on se propose en l'admettant,'
qui est d'être le principe des operations
merveilleuses que l'on remarque
dans la
plûpart de ces Animaux ; inutile de
nous obecter qu'ils sont dociles et dis-
ciplinables , et de citer les Ouvrages
admirables qui sont propres à plusieurs
especes. Car cette Ame agissant néces-
sairement , ce ne peut - être qu'en con-
séquence des impressions que les corps
étrangers excitent dans les organes de
celui qu'elle anime ; puisque n'ayant au- *
cun choix , non-seulement elle ne peut
exciter aucun nouveau mouvement ,
mais aussi elle ne peut donner aucune
détermination nouvelle à ceux qui sont
actuellement excités. Elle ne le fait point
à l'égard des mouvemens qu'on apelle
B iiij
naturels,
862 MERCURE DE FRANCE
maturels , tels que sont ceux du cœur
des poulmons et des arteres ; cela est dé-
montré même par raport à l'Homme :
et elle ne le fait point non plus à l'égard
de ceux que nous nommons en nous vo-
lontaires , parce que la volonté préten-
due des Bêtes n'ayant aucune liberté
elle est entraînée elle-même par ces mou-
vemens à quoi sert donc cette Ame ? Si
elle agit nécessairement , ne devient- elle
pas un Etre multiplié sans nécessité ?
Et n'est-ce pas enfin sous des paroles ,
qui ne disent rien , revenir par un au-
tre tour au pur Systême du Méchanisme?
Mais pour pénétrer encore plus avant,
examinons l'Homme lui- même suivant
les lumieres de la Foy, qui sont évidem-
ment ici d'accord avec celles de la raison ,
comme j'espere qu'on le reconnoîtra tout
à l'heure.
Il est certain que l'Homme sent qu'il
pense et qu'il agit par réflexion et par
choix;et qu'en conséquence de sa volonté,
il s'excite en ses organes des mouvemens
quí la servent en esclaves , et qui y sont
exactement conformes : mais il comprend
aussi avec un peu d'attention
que tous
ces mouvemens pouroient être operés
par les Loix seules de la Méchanique :
je dis plus , et je soutiens que quoique
ces
MAY.
1737.
863
des mouvemens , soient des suites de sa
volonté , ce n'est pourtant pas elle qui
les produit, d'une maniere , d'une action
immédiate et Phisique. Elle n'en peut
être que l'occasion. Qu'il me soit per-
mis d'en exposer la preuve en peu de
mots , d'après un des plus grands Philo-
sophes de nos jours.
L'Homme sçait qu'il a des idées d'une
infinité de choses , et des perceptions de
toutes les sensations qu'excitent en lui
les objets étrangers : or ni ces idées , ni
ces perceptions ne sont point matériel-
les , parce que tout ce qui apartient à la
matiere , doit nécessairement être divi-
sible comme elle : cependant il est de
la derniere évidence , que ces idées et
ces perceptions sont essentiellement in-
divisibles. Qu'on partage en deux , si
l'on peut , l'idée d'un triangle , d'un
cercle , d'un Homme , d'un arbre , & c.
la perception même de cette idée , celle
d'une couleur , d'un son , &c. qu'on
divise la conclusion d'un syllogisme , le
plus ou le moins que l'esprit aperçoit
dans une comparaison qu'il fait entre
deux objets, par exemple, entre le tout et
sa partie. C'est ce qui est de la derniere
impossibilité ; et c'est aussi ce qui prou-
ve le plus invinciblement en nous , la
Bv
Léalité
864 MERCURE DE FRANCE
réalité d'un Etre qui pense et qui est
infiniment distingué de la matiere , par-
ce qu'il doit être de la même nature que
les operations qui lui sont propres.
Mais cette même preuve nous démon-
tre avec autant d'évidence › que cet
Etre , que nous apellons Ame , ne peut
agir sur la matiere d'une maniere immé
diate et Physique , parce que rien ne pa-
roît plus vrai que l'axiôme de Lucrece.
Tangere enim et tangi, nisi corpus, nulla potest res.
Pour toucher et être touché, il faut avoir
des parties touchables ; or l'Ame n'en a
point , n'étant point divisible. Cela est
précis.
De cette vérité importante ainsi con-
nuë , je crois pouvoir établir , que si
1'Homme n'avoit pas été destiné de Dieu ,
a pouvoir le connoître et glorifier , il
paroît inutile que Dieu , par des liens
admirablės , eût uni à son corps une
Ame raisonnable et capable d'agir avec
choix et réflexion , ce qui est le principe
unique du bien et du inal , de la puni-
tion et de la récompense : or la raison
de cette inutilité , est comme on l'a dit
plus haut , que sans cette Ame raison-
nable , les Loix seules du mouvemenr
auroient pû produire dans le corps hu-
main toutes les actions animales néces
saires à sa conservation.
Je
MAY.
1737.
865
Je conclus donc que la Religion nous
aprenant que les Bêtes n'ont été for-
mées pour aucune fin semblable
et
qu'elles n'ont aucune liberté pour mé-
riter ou démériter ; il est démontré qu'u-
ne Ame intelligente distinguée de la ma
tiere et principe de leurs operations
leur est absolument inutile à tous égards ,
et que cette opinion , bien loin d'être
contraire à la Religion , lui est parfai
tement conforme.
Mais pour mettre encore , s'il se peut, ce
dernier point dans toutson jour , voyons
un peu par les raisons des deuxPartis,dans
lequel des deux il se trouve de plus grands
inconveniens par raport à la Foi.
Je commence par celui qui défend
cette derniere opinion , en suposant
que les Bêtes sont de pures machines
comme des Montres et des Tournebro-
ches , qu'en peut-on conclure contre la
Foy? Qu'il s'ensuivra que l'Homme n'est
peut être aussi qu'une automate ? que la
matiere peut penser ? et de-là , dit- on ,
le renversement de toute la Religion.
Mais ce qui doit détruire cette consé
quence , c'est que tout Homme peut se
dire à lui même et se convaincre qu'il
pense , et que sa pensée est une chose
spirituelle ou immaterielle , qui ne peut
B vj
jamais
866 MERCURE DE FRANCE
jamais être l'effet de quelque arrange-
ment que ce soit des parties de la matiere.
Cela suposé , il est évident que l'on
ne peut pas conclure que l'Homme n'est
qu'une pure machine , parce que les Bê-
tes sont telles. Ce ne sont pas les opera-
tions , quelques merveilleuses
qu'elles
soient , que je remarque dans mes or
ganes corporels , qui me font conclu
re que j'ai une Ame ; elles pouroient
être absolument sans cette Ame , mais
c'est parce que je sens que je pense , et
si je pense , c'est par une raison que
l'on m'accorde ne m'être pas commune
avec les Bêtes donc il n'y a pas à crain-
dre , que l'on puisse tirer aucune con-
séquence fâcheuse du pur méchanisme
qui fait agir ces Animaux , contre l'exis-
tence effective de mon Ame.
Voyons maintenant si ceux qui admet-
tent si facilement une Ame dans les Bru-
tes , seront aussi heureux , à se débaras-
ser des inductions qu'on peut tirer.de
leur opinion contre les vérités du Chris-
tianisme.
Je demande d'abord , si'les Bêtes ont
une Ame intelligente totalement dis-
tinguée de la matiere ; comment ils ré-
pondront à ceux qui prétendent qu'il
n'y a que du plus et du moins entre elles
et
MAY.
1737.
807
et nous que la seule différence des or-
ganes , produit la différence des opera-
tions , comme nous le voyons entre les
Hommes même , parmi ceux qui ont
beaucoup d'esprit et ceux qui n'en ont
guere ; que leurs Ames et les nôtres sont
de la même espece ; qu'en un mot , si
Ame du moindre insecte étoit dans un
corps humain , elle y produiroit les mê
mes effets , que l'Ame du plus grand
Philosophe. Auront-ils recours à la Ro-
ligion qui nous aprend le contraire ?
Mais c'est précisément pour cela même
que je prétends qu'il ne faut point ad-
mettre cette Ame , qui heurte si fort les
verités que cette Religion nous enseigne,
er de plus , qui ne voit que ce recours
ici à la Religion, ne seroit recevable qu'au-
tant que cette Religion nous aprendroit
bien précisément , que les Bêtes ont une
Ame telle qu'on veut l'admettre , quoi-
que de différente espece de la nôtre ? ce
qui est absolument faux.-
Mais en second lieu , si les Brutes ont
une Ame , dès qu'il est vrai et démon-
tré que cette Ame ne peut agir physique-
ment sur le corps , je suis en droit d'em-
ployer les preuves dont je me suis servi ,
pour tâcher de découvrir la raison pour
aquelle Dieu nous a donné une Ame à
nous-
"
868 MERCURE DE FRANCE
nous-mêmes. Cette Ame est inutile dans
les Animaux pour leurs operations mé-
chaniques ; donc il faut qu'elle y soit
pour une autre fin ; et cette fin quelle
peut-elle être , autre, que celle àlaquelle
l'Homme est destiné, à titre de sa raison
et de sa liberté ?
Vouloir pour éluder cette conséquen-
ce si naturelle , persister à nier que les
Bêtes ayent une liberté , c'est une peti-
tion de principe qui n'est plus recevable:
c'est même tomber dans une contradic-
tion évidente , qui donne beau jeu à l'ing
crédulité , puisque les motifs même qui
donnent lieu d'admettre de la connois-
sance dans les Brutes , comme la docili-
té et la facilité qu'il y a de les former à
des exercices étrangers à leur nature , ou
ne prouvent rien du tout , comme on
l'a dit plus haut , ou démontrent l'exis-
tence de cette liberté ; et on demandera
toujours aux Défenseurs de cette opi-
nion , qui est-ce qui les porte à admet-
tre cette Ame , s'ils lui refusent cette li
berté , ou à nier cette liberté , s'ils recon-
noissent cette Ame , puisque l'un suit
nécessairement de l'autre ? Et d'ailleurs ,
ils ne défendent la réalité de cette sub-
stance , que par l'Analogie de certaines
operations qui nous sont communes avec
les
MAY.
1737.
869
les Animaux ; en nous ces operations se
trouvent jointes avec celles de cette sub-
stance , ils en concluent qu'il doit y en
avoir aussi une dans ces Animaux ; mais
que ne concluent- ils donc aussi qu'il y a
en eux de la liberté , puisqu'en nous ces
operations sont jointes avec la liberté ? Ils
ne raisonnent donc pas conséquemment
en refusant cette prerogative aux Bêtes
ou s'ils veulent raisonner ainsi , il faut
qu'ils reconnoissent cette liberté. Cela
paroît sans réplique , et dès lors il est dé-
montré queleur systême semble s'accor-
der moins avec la Religion que celui qu'ils
combattent.
Voilà les objections que j'avois à pro-
poser ; on pouroit encore les pousser
plus loin , et peut-être les mettre dans
un plus grand jour : mais, quoique sim-
plement ébauchées , je pense qu'on en
sentira aisément la force ; je souhaite seu-
lement que ceux qui voudront bien se
donner la peine d'y répondre , ayent at-
tention en le faisant de ne rien avancer ,
qui puisse donner atteinte aux principes
qui doivent être sacrés à tous ceux qui
aiment sincerement la Religion , dans ce
tems sur-tout où le libertinage de l'esprit,
devenu en quelque façon à la mode , fait
tous les jours des progrès si dangereux.
Fermer
5
p. 870-874
ODE A BACCHUS.
Début :
DESCENDS des Cieux , vainqueur du Gange, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ODE A BACCHUS.
ODE
A BACCHUS.
DESCENDS des Cieux , vainqueur du Gange,
Dieu du Tyrse , écoute ma voix ;
Que le Tigfe à ton Char se range ,
Accours , vole , venge tes droits.
Plein de cette ardeur qui m'anime,
J'arrache à l'Amour la Victime ,
Que je sacrifie à ton jus.
Si tu secondes mon audace ,
Je veux que la Fere surpasse
La Cité que fonda-Cadmus,
Est-ce le Dieu que Cnide adore'
Qu'anoncent les Ris et les Jeux ?
Cruel ! viens-tu troubler encore
Un cœur qui déteste tes feux ?
Des Rois que ton bras a vaincus.
”
Non . Déja mes vœux s'accomplissent ; '
Au parfum dont ces lieux s'emplissent
Puis-je méconnoître Bacchus ?
Aproche , Eleve de Risphée ,
Mon cœur va se joindre au Trophée
#t
MAY.
3737-
Et vous , Prêtres , sacrés Ministres
Quittez Ida votre séjour ;
Venez , annonceź par vos Systres
La célébrité de ce jour.
Que le Pampre ceigne ma tête ,
Jamais de plus brillante Fête
Vous n'illustrâtes le Strimon ;
Sur l'Autel que votre main dresse ,
Je vais immoler la tendresse
Dont m'avoit prévenu Claudon.
Pour oublier cette Infidelle
En vain j'abandonnois les lieux ,
Où nâquit la flâme cruelle ,
Qu'alluma l'éclat de ses yeux.
Loin des bords qu'arrose l'Yonne ,
Des fureurs qu'inspire Bellonne ,
En vain je formois mes plaisirs ,
Le souvenir de la Perfide ,
Dans le feu le plus homicide ,
M'arrachoit encor des soupirs.
C'en est fait
je brise une chaîne
Dont l'Amour serra mal les nœuds ;
Que Claudon à sa honte aprenne
Que sans elle on peut être heureux.
C'est trop, esclave de ses charmes ,
871
Du
872 MERCURE DE FRANCE
Du sacrifice de mes larmes ,
Honorer sa légereté.
L'encens que je brûlois pour elle ,
Je le dois au Fils de Semele ;
C'est le prix de ma liberté.
Oui , cher Nourrisson de Silene ;
C'est toi qui combles mon bonheur
Tel le Favori de Mecene ,
Jadis éprouva ta faveur.
Epris des attraits de Glicere ,
Sous les Loix du Dieu de Cythere
Horace soupire , languit ;
Se couronne-t'il de vervaines?
Le Falerne écarte les peines ,
Que son tendre cœur ressentit,
M
'Ainsi ton jus , Dieu de l'Yvresse ,
M'affranchit du joug de Claudon.
Quelle honte ! Quelle foiblesse
Ai-je pú célébrer ce nom ?
Verse cette liqueur chérie ,
Qui du Chantre de l'Apulie
Inspiroit les doctes accords ;
Ca verse , acheve ta victoire,
Hor. Lib. 1. Ode 19.
Thi
MAY.
Eh! Je nedésire de boire,
1737-
Que pour tevoer mes transports,
Mais quel Vin pétille en mon verre ?
Quel éclat! Qu'il flate mes yeux !
Ganimede au Dieu du Tonnerre
Sert un Nectar moins précieux.
Chaque trait porte dans mon ame ,
Temoins de mon heureux délire ,
Maenades , accordez ma lire ;
Que je chante un Destin si beau !
Quels accords naissent sous ma main !
Ne me vante plus Ionie ,
Celui qui célébra ton vin. *
On ne me voit point à son âge
De l'Amour briguer la faveur.
Pourois-je à mon septième Lustre
Que celuide parfait Beuveur ?
* Anacreon.
878
Quel goût ! ... Quel feu ! .. Ciel ! il m'enflame;
Untrouble , un desordre nouveau.
Est-ce fait ? Oui. Quelle harmonie !
Aussi fortuné , mais plus sage ,
Exiger un sort plus illustre
Soti
·
$74 MERCURE DE FRANCE
Sort chéri ! Sort à qui tout cede !
Source des vrais plaisirs des sens !
Contre une ame qui te possede ,
L'Amour a des Traits impuissans ;
'Auteur de la Paix que je goûte ,
Retourne à la Céleste Voûte ,
Bacchus , ton Triomphe est parfait.
Mais laisse avec moi ton yvrésse ;
Qu'elle me rapelle sans cesse ,
Le souvenir de ce bienfait.
Par M. de Broglio de Martigues.
A BACCHUS.
DESCENDS des Cieux , vainqueur du Gange,
Dieu du Tyrse , écoute ma voix ;
Que le Tigfe à ton Char se range ,
Accours , vole , venge tes droits.
Plein de cette ardeur qui m'anime,
J'arrache à l'Amour la Victime ,
Que je sacrifie à ton jus.
Si tu secondes mon audace ,
Je veux que la Fere surpasse
La Cité que fonda-Cadmus,
Est-ce le Dieu que Cnide adore'
Qu'anoncent les Ris et les Jeux ?
Cruel ! viens-tu troubler encore
Un cœur qui déteste tes feux ?
Des Rois que ton bras a vaincus.
”
Non . Déja mes vœux s'accomplissent ; '
Au parfum dont ces lieux s'emplissent
Puis-je méconnoître Bacchus ?
Aproche , Eleve de Risphée ,
Mon cœur va se joindre au Trophée
#t
MAY.
3737-
Et vous , Prêtres , sacrés Ministres
Quittez Ida votre séjour ;
Venez , annonceź par vos Systres
La célébrité de ce jour.
Que le Pampre ceigne ma tête ,
Jamais de plus brillante Fête
Vous n'illustrâtes le Strimon ;
Sur l'Autel que votre main dresse ,
Je vais immoler la tendresse
Dont m'avoit prévenu Claudon.
Pour oublier cette Infidelle
En vain j'abandonnois les lieux ,
Où nâquit la flâme cruelle ,
Qu'alluma l'éclat de ses yeux.
Loin des bords qu'arrose l'Yonne ,
Des fureurs qu'inspire Bellonne ,
En vain je formois mes plaisirs ,
Le souvenir de la Perfide ,
Dans le feu le plus homicide ,
M'arrachoit encor des soupirs.
C'en est fait
je brise une chaîne
Dont l'Amour serra mal les nœuds ;
Que Claudon à sa honte aprenne
Que sans elle on peut être heureux.
C'est trop, esclave de ses charmes ,
871
Du
872 MERCURE DE FRANCE
Du sacrifice de mes larmes ,
Honorer sa légereté.
L'encens que je brûlois pour elle ,
Je le dois au Fils de Semele ;
C'est le prix de ma liberté.
Oui , cher Nourrisson de Silene ;
C'est toi qui combles mon bonheur
Tel le Favori de Mecene ,
Jadis éprouva ta faveur.
Epris des attraits de Glicere ,
Sous les Loix du Dieu de Cythere
Horace soupire , languit ;
Se couronne-t'il de vervaines?
Le Falerne écarte les peines ,
Que son tendre cœur ressentit,
M
'Ainsi ton jus , Dieu de l'Yvresse ,
M'affranchit du joug de Claudon.
Quelle honte ! Quelle foiblesse
Ai-je pú célébrer ce nom ?
Verse cette liqueur chérie ,
Qui du Chantre de l'Apulie
Inspiroit les doctes accords ;
Ca verse , acheve ta victoire,
Hor. Lib. 1. Ode 19.
Thi
MAY.
Eh! Je nedésire de boire,
1737-
Que pour tevoer mes transports,
Mais quel Vin pétille en mon verre ?
Quel éclat! Qu'il flate mes yeux !
Ganimede au Dieu du Tonnerre
Sert un Nectar moins précieux.
Chaque trait porte dans mon ame ,
Temoins de mon heureux délire ,
Maenades , accordez ma lire ;
Que je chante un Destin si beau !
Quels accords naissent sous ma main !
Ne me vante plus Ionie ,
Celui qui célébra ton vin. *
On ne me voit point à son âge
De l'Amour briguer la faveur.
Pourois-je à mon septième Lustre
Que celuide parfait Beuveur ?
* Anacreon.
878
Quel goût ! ... Quel feu ! .. Ciel ! il m'enflame;
Untrouble , un desordre nouveau.
Est-ce fait ? Oui. Quelle harmonie !
Aussi fortuné , mais plus sage ,
Exiger un sort plus illustre
Soti
·
$74 MERCURE DE FRANCE
Sort chéri ! Sort à qui tout cede !
Source des vrais plaisirs des sens !
Contre une ame qui te possede ,
L'Amour a des Traits impuissans ;
'Auteur de la Paix que je goûte ,
Retourne à la Céleste Voûte ,
Bacchus , ton Triomphe est parfait.
Mais laisse avec moi ton yvrésse ;
Qu'elle me rapelle sans cesse ,
Le souvenir de ce bienfait.
Par M. de Broglio de Martigues.
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6
p. 874-894
ÉLOGE DE M. DE SENECÉ.
Début :
Antoine Bauderon de Senecé nâquit à Mâcon le 27. Octobre 1643. de [...]
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texteReconnaissance textuelle : ÉLOGE DE M. DE SENECÉ.
ÉLOGE DE M. DE SENECÉ.
Antoine Bauderon de Senecé nâquit à Mâcon le 27. Octobre 1643. de
Brice Bauderon de Senecé , Lieutenant
Général au Bailliage et Siege Présidial de
la même Ville , et de D ... ... Grillet.
Son Pere, le troisième de sa Famille, qui
en ligne directe étoit revêtu de cete
Charge , ne négligea rien pour lui don-
ner une excellente éducation , et pour le
mettre en état de lui succeder un jour.
On ne pouvoit guere travailler sur un
meilleur fonds , cet Enfant étant né avec
Les qualités d'esprit les plus heureuses ,
et
sçavant.
MAY.
1737-
875
et avec les talens les plus avantageux ;
cultivé d'ailleurs par un Pere vertueux et
Dès l'âge de treize ans , ayant achevé
les Etudes ordinaires au College des Je-
suites de Mâcon , il fut envoyé à Paris ,
où il fit un nouveau Cours de Philoso
phie : Il en soutint des Theses publiques
avec un aplaudissement général sur la
fin de sa quatorziéme année. Revenu
à Mâcon , il employa deux années en-
tieres à profiter des leçons et des exem-
ples d'un Pere , qui n'oublioit rien pour
le formerà l'Etude et à la Vertu.
Il fut ensuite renvoyé à Paris pour l'E-
tude des Loix. Il s'y apliqua , fut reçû
Avocat , et suivit le Barreau pendant
quelque temps : mais ce n'étoit
son penchant le plus naturel.
pas là
Cependant , pressé par une Famille ,
qui l'aimoit tendrement , il revint à Mâ-
çon , où quelque temps après son arrivée,
le feu de la jeunesse l'entraîna dans une
malheureuse Affaire , nommée dans le
monde Affaire d'honneur. Elle fut suivie
d'un combat de quatre contre quatre , dans
laquelle l'un des Combattans succomba,
et plusieurs furent blessés. Notre jeune
Homme obligé de se retirer , alla cher-
cher un azile à la Cour de Savoye , où
son
876 MERCURE DE FRANCE
son esprit , sa dépense et ses talens lui
eurent bien-tôt acquis des Amis de dis
tinction .
Mais ,s'il est vrai qu'un malheur en at-
tire souvent un autre , cette situation
douce et agréable en aparence , fut bien-
tôt fatale à notre François réfugié . Il
devint Amoureux d'une, Dlle de la pre-
miere qualité , qui le reçut bien et le
préféra à plusieurs autres , qui préten-
doient à l'honneur de son Alliance. La
Dlle avoit plusieurs Freres , qui étoient
Amis de notre Aspirant , et qui eurent
d'abord ses recherches pour agréables ..
Cette derniere circonstance n'étoit ,
par malheur , fondée que sur une équi➡
voque de nom , au sujet de celui de Se-
necé. La Terre ainsi apellée , située entre
Tournus et Châlons , étoit alors dans
la Maison de Foix : Ces Messieurs le cru-
rent être de la même Maison ; mais M.de
Senecé qui ne vouloit tromper personne,
encore moins celle qui étoit la plus in-
reressée , avoit dès le commencement
déclaré son véritable état à la Dlle , la-
quelle n'ayant d'égard qu'au mérite de
son Amant , exigea de lui de laisser ses
Freres dans la favorable prévention où
ils étoient.
: Ceux-ci en sortirent bien-tôt par les
recherches
+
1
"A
A
MAY.
1737:
877
recherches qu'ils se crurent obligés de
faire avant que de rien conclure. Instruits
de la verité , ils donnerent dans un tra-
vers. Au lieu de prendre les mesures or-
dinaires pour s'oposer à ce Mariage , ils
entrerent dans un esprit de ressentiment,
dont la Dlle prévit et prévint les suites,
en priant M. de Senecé de disparoître
pour quelque temps : mais les Freres ani-
més et instruits du départ , eurent la
foiblesse de faire trouver des gens sur sa
route pour lui faire un mauvais pârti,
Il fallut battailler , l'Amant malheureux
s'en tira heureusement, et tout de suite il
se retira à Madrid , où il resta jusqu'à la
nouvelle de l'accommodement de sa
pre.
miere Affaire , que M. son Pere lui don
na , avec ordre de revenir.
De retour à Mâcon , ce Pere qui lui
destinoit toujours sa Charge , le renvoya
bien- tôt à Paris dans la vûë de le perfec-
tionner dans l'Etude des Loix, et dans les
autres connoissances , que le commerce
des Livres et la fréquentation du Barreau
pouvoient lui acquerir.
Mais l'essor
qu'il avoit pris , et le grand monde qu'il
avoit fréquenté lui avoient donné du
dégoût pourice genre d'Etude. L'amour
des plaisirs et de la liberté l'entraîna
bien- tôt du côté d'une jeune et brillante .
Cour
878 MERCURE DE FRANCE
Cour , dans laquelle il se fit des Amis
distingués. Il se flata qu'avec un pareil
secours et avec ses talens , il pouroit
faire une fortune fort au- dessus de celle
que sa Famille lui présentoit.
Rempli des ces idées , en attendant la
premiere occasion d'acquerir une Char-
ge à la Cour , il crut devoir fixer sa si-
tuation hors de la Province par un en
gagement. Il épousa à Paris , du consen-
tement de son Pere , la Dlle de Blaisy
Fille de M. de Burnot , Seigneur de Blai-
sy , Intendant de la Maison de la Du-
chesse d'Angoulême. Le Pere ne consti-
tua à son Fils que le moins qu'il pou-
- voit lui donner , la tendresse Paternelle
étoit fort ralentie à l'égard de ce Fils
par un second Mariage , dont il y avoit
des Enfans , et pour n'avoir pas suivi
ses volontés sur le choix d'une Profes
sion.
Peu de temps après l'occasion tant dé
sirée se présenta : M. de Senecé traita en
1673. de la Charge de Premier Valet de
Chambre de la Reine , avec M. de Visé.
Avant que de rien conclure , il fit un
Voyage à Mâcon pour obtenir l'agré-
ment et quelque suplément de finance
qui lui manquoit , de M. son Pere. Ce-
lui-ci profita de l'occasion pour faire avec -
toute
MAY.
1737.
879
toute la Famille , un dernier effort sur
l'esprit de son Fils au sujet de la Charge
de Lieutenant Général ,dont il le croyoit
très capable. Mais il n'y eut pas moyen
de lui faire changer d'objet. De retour à
Paris , M. de Senecé emprunta de ses
Amis ce qu'il lui falloit , conclut le mar
ché et entra chés la Reine en la qualité
que nous avons dite.
Il fut extrémement goûté à la Cour ; il
s'y fit des Amis de distinction , et des
Protecteurs puissans : On peut dire qu'il
le méritoit ; mais cette situation agréa-
ble , cette Fortune, aparente ne furent
pas d'une longue durée. La Reine très-
satisfaite de ses Services , et qui l'hono-
roit de beaucoup de bonté , vint à mou◄
rir au bout de dix ans ; et c'est le plus
grand malheur qui pouvoit arriver à son
zelé Domestique.
On suprime ici tout le détail de ce
malheur et de ses suites , pour n'en mar-
quer qu'une ou deux circonstances . Sça-
voir , que son Pere en mourant ne lui
donna d'autre part dans ses biens , que
ce qu'il lui avoit constitué en le mariant;
c'est à dire , une petite Terre de 3000.
livres de rente , auprès de Mâcon , nom-
mée Condemines. De plus, une riche Tan-
te , Sœur de la D. sa Mere , er Epouse
C
du
880 MERCURE DE FRANCE
du Premier Président du Présidial , en
mourant sans Enfans , ne fit aucune
mention de lui dans son Testament.
On suprime aussi l'indifférence, ordi-
naire aux Gens de Cour dans la disgra-
ce , qu'eurent à son égard ceux que
nous avons apellé ci- dessus Amis de dis-
tinction et Protecteurs puissans , dans
les différentes occasions qui se présente-
rent de le servir et de le dédommager,
La seule Duchesse d'Angoulême se mon-
tra sensible et bienfaisante. M. de Sene-
cé trouva chés cette Princesse , pour lui
et pour sa Famille , une retraite honora-
ble et utile ; ensorte que tant qu'elle vê-
cut,il ne fut presque exposé à aucune dé-
pense.
Mais après la mort de la Princesse ,
il fut obligé de revenir dans sa Province ,
dont on peut dire qu'il fit les délices , et
en particulier de la Ville de Mâcon ,
tout le monde étant charmé de posseder
un Sujet orné de tant de bonnes quali
tés , de celles principalement qui font
l'honnête Homme , et en même temps
les charmes de la societé.
La mort d'une Epouse chérie , qui lui
fut enlevée en 1685. à l'âge seulement
de 33. ans , Mere de huit Enfans , ré-
veilla en lui les idées de la Cour ; la ten-
tation
MAY.
1737.
831
tation d'y aller encore chercher Fortune,
le reprit. Mais son Voyage et un assés
long séjour furent inutiles ; ils ne le fu-
rent pas pour le guérir enfin de ces idées -
de grandeur et de ces espérances Aateu-
ses , dont il s'étoit presque toujours rem-
pli.
De retour pour la derniere fois dans
sa Patrie , il ne s'occupa plus que de Re-
ligion , de soins domestiques , et de Lit-
terature , sans rien perdre de cette gaye-
té et de cette joye innocente qui le fai-
soit désirer par tout , et qu'il apelloit le
Baume de la vie , l'Elixir de la sancé.
C'est dans cette situation que nous avons
commencé à connoître M. de Senecé
il y a environ quinze ans , à l'occasion
d'abord de quelques Poësies de sa façon,
qui ont paru dans le Mercure de France.
Il y a eu ensuite entre nous un commer-
çe réglé de Littérature , dont nous avons
profité , et qui a continué jusqu'à ses
derniers jours.
Il y avoit sans doute à profiter avec un
Ami de cet âge et de cette capacité . Il
ne vouloit point au reste qu'on le loüât ,
ni qu'on fit trop valoir ses Pieces . Au-
tant ennemi des Eloges outrés , que de
la critique amere , il censuroit agréable-
ment ce premier défaut dans le Mercu-
Cij
re
882 MERCURE DE FRANCE
re de l'un de nos Prédécesseurs , Ami
de l'Auteur , il crut lui devoir un avis
utile sur cet article. Il s'en acquita par
une Epître de sa façon , dont on ne sera
peut
être pas
fâché de voir ici quelque
chose , outre que c'est une Piecedes plus
fugitives , et que nous tenons de sa
main.
V... quand Jupiter des biens fit le partage,
Les Muses à ses dons eurent petite part :
Un peu de liberté fut tout leur Apanage ;
Elles l'ont bien gardée, et s'en servent sans fard.
J'en ai ma portion , moi , leur Eleve indignes
Mon esprit en tout temps marcha d'un pas égal,
Il tient en main la régle , et mesure la ligne ,
Prêt à la condamner quand elle y répond mal,
Je blamois hautement , fondé sur ce Principe ,
Tes aplaudissemens communs et prodigués ;
Faut-il qu'un tel esprit ( disois- je ) se dissipe
A donner au Public des Eloges brigués ?
Quoi ! par une lumiere et si vive et si pure
Les Bons et les Pervers seront- ils réjouis ?
C'est-là tout ce que
fait l'Auteur de la Nature
Et que font après lui le Soleil et LOUIS ,
LOUIS
MAY.
1737.
883
LOUIS et le Soleil sont en droit de le faire ,
Et c'est de leur grandeur l'illustre fonction :
Mais V... plus borné , doit en Juge sévere ,
Du bien avec le mal faire distinction.
Ses Volumes moins gros , seroient plus sûrs de
plaire ;
Suprimant les Ecrits d'an misérable Auteur ,
Il pouroit épargner du papier au Libraire ,
A lui des soins , enfin du dégoût au Leeteur.
Mon esprit contre toi murmuroit de la sorte :
Mais mon cœur depuis peu l'en a désavoüé.
Tu viens de m'oposer une raison plus forte ;
Qu'as-tu fait pour cela,V... ? Tu m'as loüé &c
Nous omettons le reste : cet échan
tillon suffira pour montrer le caractere
de notre Ami , par raport à la flaterie
qu'il ne pouvoit souffrir , et à la censu-
re , qui chés lui n'étoit jamais austere ni
farouche.
Nous avons dit qu'il ne pouvoit souf-
frir les louanges outrées , encore moins
les louanges personnelles . C'est dans cet
esprit qu'il nous a toujours refusé un pe-
tit détail sur sa vie et sur ses Ouvrages ,
qu'on lui a souvent demandé pour en
faire un jour honneur à sa Mémoire : voici
€ iij
seulo
884 MERCURE DE FRANCE
seulement ce que l'amitié ou l'importu
nité lui permirent de nous écrire le 21 .
Octobre 1735.
20
» Vous voulez me prendre par mon
propre interêt , par la proposition que
vous me faites de vous donner quel-
ques Memoires de ma vie , qui n'est
» pas si obscure que l'on n'y trouvât
» sujet de faire un petit Roman ; mais j'ai
>> renoncé à cette vanité , et il me suffit
» que l'on sçache qu'après avoir couru
le Monde dans ma jeunesse et avoir
» fait quelque figure à la Cour du Duc
» de Savoye , Charles- Emanuël second
>
23 je me suis attaché à celle de la Prin-
» cesse d'Angoulême , où je me suis ma-
» rié ,, et qui m'a servi d'échelle pour
»monter à la Cour de la Reine Marie-
» Therèse, Epouse de LOUIS LE GRAND ;
échelle qui s'est rompue sous mes pieds,
et où je me suis brisé le col par la mort
» de cette Princesse , étant demeuré sans
>> Charge et sans récompense . Je me suis
>> ensuite retiré dans mon Pays natal , où
»je me suis consolé du mieux que j'ai
» pû avec les Muses , qui ne m'ont point
» abandonné jusqu'à l'âge de quatre- vingt
» treize ans.Pour mon Pere , vous ne pou
» vez en dire trop de bien , qu'oiqu'il
» m'ait fort maltraité , et donné tous ses
>> biens
MAY.
17377
885
» biens à des filles d'un second lit. A cela
» près , c'étoit un homme illustre par ses
» mœurs , sa justice et son éloquence
» dont il a donné des preuves autenti-
tiques dans un beau volume de Ha
rangues, &c.Voilà assés parler des miens
» et de moi.
Cependant la longue carriere de M.
de Senecé s'avançoit et n'étoit pas loin
de son terme. Ses Lettres devenoient
moins fréquentes , mais elles étoient
morales , chrétiennes , édifiantes. Ceile
sur tout qu'il nous écrivit le six Dé-
cembre 1735. marquoit un fond de
Religion et de résignation , capable de
faire plaisir à de véritables Amis. C'étoit
dans la circonstance d'une maladie , qui
ne fut cependant pas la derniere. » J'at-
tends patiemment , disoit - il ,
l'heure
» qu'il plaira à Dieu de me marquer pour
» lui aller rendre mes comptes qui ne
» sont pas en trop bon état , &c. La
Lettre étoit accompagnée d'un Cantique
de sa façon sur le sujet de ces mêmes
Comptes , où il paroissoit encore du feu
et du génie , mais bien plus encore de
pieté et de confiance en la bonté divine .
La Piece finissoit par une invocation pa-
thétique adressée à la sainte Vierge. » J'ai
»fait , ajoûtoit-il , ce petit Morceau dans
C iiij
» l'un
886 MERCURE DE FRANCE
» l'un des plus grands accès de ma ma-
>> ladie , où pour l'ordinaire on ne songe
כג
pas à faire des Vers; mais j'ai éprouvé en
» cette occasion la vérité du Proverbe
»qui dit que la Mort est un Echo de la
» vie. En tout cas , ce que je vous envoye
» servira à vous faire faire quelques re-
fléxions chrétiennes. Les Gens de Let-
tres , si remplis de differentes idées
>
» ont besoin que quelquesfois on les
"
rapelle à Dieu par des refléxions sé-
» rieuses. Je vous demande pardon de
» faire ici le Prédicateur , contre ma coû-
» tume ; mais les aproches de la mort
"Ouvrent souvent les yeux les plus aveu-
» gles, et j'espere que vous me pardonne-
» rez l'effet d'une conversion qui est dans
» sa premiere ferveur, et que je voudrois
» pouvoir étendre sur tous mes Amis, par
» mi lesquels je vous considere tout des
» premiers , &c. Enfin , comme s'il pré-
voyoit que c'étoit- là la derniere Lettre
qu'il devoit nous écrire , il la chargea de
ses complimens ou plutôt de ses adieux
pour quelques Amis particuliers , qui
sont aussi les nôtres. Il saluoit et mora-
lisoit en ces termes l'un de ces Messieurs
qui aime beaucoup les Spectacles. » Fai-
» tes mes complimens à M. L. C. et di-
» tes- lui que j'ai bien du déplaisir qu'un
» bel
MAY.
» de Thalie.
1737.
887
bel Esprit comme le sien meure dans
l'hérésie des favoris de Melpomene et
Depuis l'Epoque que nous venons de
marquer , c'est-à - dire la fin de l'année
1735. qui fut aussi la fin de notre com-
merce Litteraire , M. de Senecé , de qui
nous avions quelquefois indirectement
des nouvelles, soigneux de nous informer
de son état , tourna toutes ses pensées du
côté du Ciel. Accablé enfin par le poids
de l'âge , éprouvé par de plus fréquentes
infirmités , mais consolé et fortifié par
de solides esperances , il expira douce-
ment entre les bras d'un digne Fils , le
premier jour de l'année 1737. âgé de
93. ans , deux mois et quelques jours.
Nous n'aurions rien à ajoûter à ce
que nous venons de dire , et que nous
avons crû devoir à la memoire de M. de
Senccé , si une nouvelle instruction , qui'
vient de nous arriver , ne nous enga-
geoit de joindre ici quelques circonstan
ces particulieres qui regardent sa Famille
et sa Personne ; rien n'est à négliger dans
P'Histoire des Hommes de Lettres.
On a marqué cy -dessus qu'il étoit fils,
petit-fils et arriere petit- fils de trois Lieu
tenans Generaux au Bailliage et Siege
Présidial du Mâconois. Ils furent tous
C
trois
888 MERCURE DE FRANCE
trois très- distingués dans la Province par
leur mérite personnel et par la maniere
noble dont ils y vivoient. Ils étoient issus
d'une très- ancienne Famille originaire
de la Ville de Paray le Monial , dans le
Charolois , à 12. lieues de Mâcon , où
l'un de leurs Ancêtres vint s'établir il Y
a plus de deux cens ans.
La probité et la Litterature sont com-
me héréditaires dans cette Famille. Mais
aucun ne se distingua davantage , et ne
joignit plus d'excellentes qualités à celles
que nous venons de dire , que Brice Bau-
que
deron de Senecé , Pere de celui que nous
regretons.
Il fut Auteur de plusieurs
Ouvrages estimés , et consommé sur tout
dans les sciences de son Etat. Le Conseil
et le Parlement , bien instruits de son
integrité et de ses lumieres , l'ont sou-
vent employé dans des affaires de consé-
quence , délicates et épineuses , commis-
sions dont il s'est acquité avec un aplau-
dissement general , et qui lui ont acquis
un honneur infini . Enfin il eut le bon-
heur dans les Troubles de la minorité du
Roy Louis XIV. de servir utilement son
Maître , moins par l'autorité de sa Char-
ge , que par la vivacité de son zele et
par la force de son éloquence , qui retine
a Ville de Mâcon , prête à tomber en-
tre
MAY.
1737.
889
tre les mains des Factieux , dans son de-
voir , et fit perdre à ceux-cy toute es-
perance pour le succès d'un projet qui
étoit apuyé de la force des Armes. La
Cour très satisfaite de sa conduite , lui
fit expedier des Lettres de Conseiller d'E-
tat , datées du 31. Juillet 1651. Il re-
çut aussi de la Cour de grands Eloges
sur sa sage conduite à la tenue des Grands
Jours dans la Ville de Clermont , où il
fut mandé et où il donna encore de gran-
des marques de zele et d'attachement
pour les interêts du Roy.Il mourut à Mâ-
con le 3. Octobre 1698. âgé de 88, ans ,
après y avoir exercé pendant quarante an-
nées la premiere Magistrature.Ona obinis
qu'il avoit un grand talent pour la Poë-
sie Latine et Françoise , dont il faisoit
quelquefois ses amusemens pour se dé-
lasser.
M. de Senecé son Fils , qui fait le su-
jet de cet Eloge , a eû , comme nous l'a-
vons dit , deux Fils de son Mariage. L'aî-
né entra de bonne heure dans le Service.
Il n'avoit que 18. ans lorsqu'il fut blessé à
la Bataille de Nervinde. Il fut aussi-tôt
fait Capitaine au Régiment de Piémont
où il continua de servir avec distinction
jusqu'à l'âge de 23. ans , qu'il fut tué
dans un combat qui se donna auprès de
C vi
Tour-
80 MERCURE DE FRANCE
Tournay. Il marchoit déja sur les traces
de son digne Pere , aimant les Lettres et
écrivant fort bien en Vers et en Prose.
Son Frere puisné prit aussi le parti des´
Armes , mais la mort de l'aîné ne permit
pas à ce tendre Pere de lui laisser suivre
son inclination , ne voulant pas d'ailleurs
risquer la seule personne qui pouvoit
donner des Héritiers à son nom . Dieu
en a disposé autrement ; car ce Fils uni--
que , marié depuis 20. ans n'a aujour-
d'hui de plusieurs Enfans qui lui sont nés,
que deux filles fort jeunes.
De six Filles que M. de Senecé avoir
aussi eûes de son Mariage, l'aînée mourut
peu après le décès de la Dame sa Mere ;
les quatre suivantes sont actuellement
Religieuses en differens Monasteres , et
la derniere est mariée à M. de la Salle
Gentilhomme du Mâconois , d'une bon-
me et ancienne Maison , originaire d'Au-
vergne. Un fils unique sorti de ce Ma--
riage , Capitaine dans le Régiment d'In-
fanterie d'Anjou , a été tué en Italie à
la Bataille de Guastalla, dans sa premiere
jeunesse.
Ainsi d'un assés grand nombre d'En-
fans et de petits- Enfans , il n'est resté à
M. de Senecé que le seul Fils dont nous
venons de parler , et que la Providence:
Luk
MAY.
1737.
891
lai avoit conservé pour être sa consola-
tion et son soutien dans le reste d'une
longue carriere. Nous sçavons qu'il s'en
est acquité dignement. C'est par ce cher
Fils , homme de Lettres et d'un mérite
distingué , que nous avons été informés
des principales circonstances de la Vie
de cet illustre Pere . L'une des plus im-
portantes , sans doute , est que depuis
quelques années il avoit de grands sen-
timens de pieté , parlant sans cesse de
Religion, souvent apliqué à lire et à mé-
diter la Sainte Ecriture. De là cet esprit
de patience et de résignation aux ordres
de Dieu dans les differentes tribulations
qui ont affligé sa vieillesse .
On ne peut pas trop dire que cette vertu
ait cú sa récompense dès cette vie , car nous
aprenons de la même source que de tous
les Seigneurs qui , l'avoient connu à la
Cour , et qui l'avoient , pour ainsi dire
accablé d'offres de service , & c. aucun
ne s'est souvenu de lui dans l'occa-
sion. Un grand Ministre , né pour le
bonheur general du Royaume et pour
relever la vertu abattuë et affligée , lui
a seul conservé l'honneur de ses bon-
nes graces , et lui a donné des secours
effectifs par diverses gratifications , et par
deux differentes pensions obtenues de
la
892 MERCURE DE FRANCE
la bonté du Roy. Par là
cer illustre'
Bienfaiteur l'a empêché d'avoir une
vieillesse nécessiteuse et l'a mis en état
de passer ses dernieres années dans une
douce tranquillité. Ces derniers termes
sont les mêmes dont M. de Condemines,
son digne Fils , s'est servi pour nous
instruire et pour exprimer sa reconnois-
sance. Condemines est le nom de sa Ter-
re, et presque le seul bien qui lui reste ;
» mais Dieu qui fait tout pour le mieux,
» nous dit- il fort chrétiennement
en
» me faisant décheoir des esperances d'u
> ne fortune considerable , m'a doüé
,
» d'un esprit tranquille et sans passion ,
qui me fait vivre content dans ma mé-
» diocrité.
Nous finirons par ce qui nous reste
à dire sur les Ouvrages de M. de Senecé,
qui a brillé , sur tout , par le talent de
la Poësie Françoise et Latine. Nous em-
prunterons pour cela les termes de M.
Titon du Tillet , qui après avoir déja
parlé de lui dans son Parnasse François,
nous a fait l'honneur de nous écrire à
l'occasion de sa mort ; nous, ajoûte-
rons ici le précis de sa Lettre.
" Je viens , M. d'aprendre la mort de
» M. de Senecé , Doyen de nos Poëtes
» François. Comme je m'interesse infini-
» menc
MAY.
1737.
893
» ment à la gloire de tous les Hommes
» celebres qu'a produits la France , et
>> plus particulierement à ceux qui doi-
» vent augmenter le nombre des Habi-
» tans du Parnasse François , je me sens
» obligé de vous annoncer la perte que
» nous faisons de cet Homme illus-
» tre , pour en faire part au Public dans
votre Journal , en attendant que je
» puisse moi- même rendre justice à sa
>> memoire dans le Suplément de la Vie
» de nos celebres Poëtes , &c. que je ras-
» semble sur le Parnasse François , que
» j'ai fait élever en Bronze, à mesure que
» la mort nous les enleve , & c.
>>
" Je lui dois d'ailleurs de la recon-
noissance par l'amitié dont il m'a ho-
» noré pendant quatre ou cinq ans , que
» nous avons été en commerce ensemble,
» et par le beau présent qu'il m'a faiɛ
» du gros volume manuscrit in 4°. de ses
» Poësies , non imprimées , dont j'espere
>> enrichir
le Public par l'impression.
» Ce Manuscrit est rempli d'un grand
1
» nombre de Morceaux interessants ,
où
>> l'on trouve de l'élevation , de la grace
» et sur tout cet élégant badinage , dont
» peu de gens sont capables, et que notre
» Auteur possedoit en Homme d'un es-
*
» prit supérieur , qui connoissoit d'ail-
»leurs
894 MERCURE DE FRANCE
» leurs à fond la Cour et la Ville , & c.
» On a imprimé un Recueil d'Epi-
grammes et d'autres Pieces de M. de
» Senecé , avec un Traité sur la compo-
» sition de l'Epigramme , 1. vol. in 12,
» d'environ 5oo. pages. A Paris , chés
» F. Giffart , 1717.
Il y a aussi quantité de bonnes Pieces
de sa façon , imprimées dans le Mercu-
re Galant et dans le Mercure de France ,
qui étant recueillies , formeroient un
juste volume.
Je finis ( c'est toujours M. Titon du
Tillet qui parle ) en joignant à ma Let-
» tre une Piece de Vers de M. l'Abbé-
Poncy de Neuville , connu par divers
» Ouvrages qui lui ont fait honneur , et.
» dont sept ont remporté des Prix de Poë-
» sie à l'Académie des Jeux Floraux de
>> Toulouse.
Antoine Bauderon de Senecé nâquit à Mâcon le 27. Octobre 1643. de
Brice Bauderon de Senecé , Lieutenant
Général au Bailliage et Siege Présidial de
la même Ville , et de D ... ... Grillet.
Son Pere, le troisième de sa Famille, qui
en ligne directe étoit revêtu de cete
Charge , ne négligea rien pour lui don-
ner une excellente éducation , et pour le
mettre en état de lui succeder un jour.
On ne pouvoit guere travailler sur un
meilleur fonds , cet Enfant étant né avec
Les qualités d'esprit les plus heureuses ,
et
sçavant.
MAY.
1737-
875
et avec les talens les plus avantageux ;
cultivé d'ailleurs par un Pere vertueux et
Dès l'âge de treize ans , ayant achevé
les Etudes ordinaires au College des Je-
suites de Mâcon , il fut envoyé à Paris ,
où il fit un nouveau Cours de Philoso
phie : Il en soutint des Theses publiques
avec un aplaudissement général sur la
fin de sa quatorziéme année. Revenu
à Mâcon , il employa deux années en-
tieres à profiter des leçons et des exem-
ples d'un Pere , qui n'oublioit rien pour
le formerà l'Etude et à la Vertu.
Il fut ensuite renvoyé à Paris pour l'E-
tude des Loix. Il s'y apliqua , fut reçû
Avocat , et suivit le Barreau pendant
quelque temps : mais ce n'étoit
son penchant le plus naturel.
pas là
Cependant , pressé par une Famille ,
qui l'aimoit tendrement , il revint à Mâ-
çon , où quelque temps après son arrivée,
le feu de la jeunesse l'entraîna dans une
malheureuse Affaire , nommée dans le
monde Affaire d'honneur. Elle fut suivie
d'un combat de quatre contre quatre , dans
laquelle l'un des Combattans succomba,
et plusieurs furent blessés. Notre jeune
Homme obligé de se retirer , alla cher-
cher un azile à la Cour de Savoye , où
son
876 MERCURE DE FRANCE
son esprit , sa dépense et ses talens lui
eurent bien-tôt acquis des Amis de dis
tinction .
Mais ,s'il est vrai qu'un malheur en at-
tire souvent un autre , cette situation
douce et agréable en aparence , fut bien-
tôt fatale à notre François réfugié . Il
devint Amoureux d'une, Dlle de la pre-
miere qualité , qui le reçut bien et le
préféra à plusieurs autres , qui préten-
doient à l'honneur de son Alliance. La
Dlle avoit plusieurs Freres , qui étoient
Amis de notre Aspirant , et qui eurent
d'abord ses recherches pour agréables ..
Cette derniere circonstance n'étoit ,
par malheur , fondée que sur une équi➡
voque de nom , au sujet de celui de Se-
necé. La Terre ainsi apellée , située entre
Tournus et Châlons , étoit alors dans
la Maison de Foix : Ces Messieurs le cru-
rent être de la même Maison ; mais M.de
Senecé qui ne vouloit tromper personne,
encore moins celle qui étoit la plus in-
reressée , avoit dès le commencement
déclaré son véritable état à la Dlle , la-
quelle n'ayant d'égard qu'au mérite de
son Amant , exigea de lui de laisser ses
Freres dans la favorable prévention où
ils étoient.
: Ceux-ci en sortirent bien-tôt par les
recherches
+
1
"A
A
MAY.
1737:
877
recherches qu'ils se crurent obligés de
faire avant que de rien conclure. Instruits
de la verité , ils donnerent dans un tra-
vers. Au lieu de prendre les mesures or-
dinaires pour s'oposer à ce Mariage , ils
entrerent dans un esprit de ressentiment,
dont la Dlle prévit et prévint les suites,
en priant M. de Senecé de disparoître
pour quelque temps : mais les Freres ani-
més et instruits du départ , eurent la
foiblesse de faire trouver des gens sur sa
route pour lui faire un mauvais pârti,
Il fallut battailler , l'Amant malheureux
s'en tira heureusement, et tout de suite il
se retira à Madrid , où il resta jusqu'à la
nouvelle de l'accommodement de sa
pre.
miere Affaire , que M. son Pere lui don
na , avec ordre de revenir.
De retour à Mâcon , ce Pere qui lui
destinoit toujours sa Charge , le renvoya
bien- tôt à Paris dans la vûë de le perfec-
tionner dans l'Etude des Loix, et dans les
autres connoissances , que le commerce
des Livres et la fréquentation du Barreau
pouvoient lui acquerir.
Mais l'essor
qu'il avoit pris , et le grand monde qu'il
avoit fréquenté lui avoient donné du
dégoût pourice genre d'Etude. L'amour
des plaisirs et de la liberté l'entraîna
bien- tôt du côté d'une jeune et brillante .
Cour
878 MERCURE DE FRANCE
Cour , dans laquelle il se fit des Amis
distingués. Il se flata qu'avec un pareil
secours et avec ses talens , il pouroit
faire une fortune fort au- dessus de celle
que sa Famille lui présentoit.
Rempli des ces idées , en attendant la
premiere occasion d'acquerir une Char-
ge à la Cour , il crut devoir fixer sa si-
tuation hors de la Province par un en
gagement. Il épousa à Paris , du consen-
tement de son Pere , la Dlle de Blaisy
Fille de M. de Burnot , Seigneur de Blai-
sy , Intendant de la Maison de la Du-
chesse d'Angoulême. Le Pere ne consti-
tua à son Fils que le moins qu'il pou-
- voit lui donner , la tendresse Paternelle
étoit fort ralentie à l'égard de ce Fils
par un second Mariage , dont il y avoit
des Enfans , et pour n'avoir pas suivi
ses volontés sur le choix d'une Profes
sion.
Peu de temps après l'occasion tant dé
sirée se présenta : M. de Senecé traita en
1673. de la Charge de Premier Valet de
Chambre de la Reine , avec M. de Visé.
Avant que de rien conclure , il fit un
Voyage à Mâcon pour obtenir l'agré-
ment et quelque suplément de finance
qui lui manquoit , de M. son Pere. Ce-
lui-ci profita de l'occasion pour faire avec -
toute
MAY.
1737.
879
toute la Famille , un dernier effort sur
l'esprit de son Fils au sujet de la Charge
de Lieutenant Général ,dont il le croyoit
très capable. Mais il n'y eut pas moyen
de lui faire changer d'objet. De retour à
Paris , M. de Senecé emprunta de ses
Amis ce qu'il lui falloit , conclut le mar
ché et entra chés la Reine en la qualité
que nous avons dite.
Il fut extrémement goûté à la Cour ; il
s'y fit des Amis de distinction , et des
Protecteurs puissans : On peut dire qu'il
le méritoit ; mais cette situation agréa-
ble , cette Fortune, aparente ne furent
pas d'une longue durée. La Reine très-
satisfaite de ses Services , et qui l'hono-
roit de beaucoup de bonté , vint à mou◄
rir au bout de dix ans ; et c'est le plus
grand malheur qui pouvoit arriver à son
zelé Domestique.
On suprime ici tout le détail de ce
malheur et de ses suites , pour n'en mar-
quer qu'une ou deux circonstances . Sça-
voir , que son Pere en mourant ne lui
donna d'autre part dans ses biens , que
ce qu'il lui avoit constitué en le mariant;
c'est à dire , une petite Terre de 3000.
livres de rente , auprès de Mâcon , nom-
mée Condemines. De plus, une riche Tan-
te , Sœur de la D. sa Mere , er Epouse
C
du
880 MERCURE DE FRANCE
du Premier Président du Présidial , en
mourant sans Enfans , ne fit aucune
mention de lui dans son Testament.
On suprime aussi l'indifférence, ordi-
naire aux Gens de Cour dans la disgra-
ce , qu'eurent à son égard ceux que
nous avons apellé ci- dessus Amis de dis-
tinction et Protecteurs puissans , dans
les différentes occasions qui se présente-
rent de le servir et de le dédommager,
La seule Duchesse d'Angoulême se mon-
tra sensible et bienfaisante. M. de Sene-
cé trouva chés cette Princesse , pour lui
et pour sa Famille , une retraite honora-
ble et utile ; ensorte que tant qu'elle vê-
cut,il ne fut presque exposé à aucune dé-
pense.
Mais après la mort de la Princesse ,
il fut obligé de revenir dans sa Province ,
dont on peut dire qu'il fit les délices , et
en particulier de la Ville de Mâcon ,
tout le monde étant charmé de posseder
un Sujet orné de tant de bonnes quali
tés , de celles principalement qui font
l'honnête Homme , et en même temps
les charmes de la societé.
La mort d'une Epouse chérie , qui lui
fut enlevée en 1685. à l'âge seulement
de 33. ans , Mere de huit Enfans , ré-
veilla en lui les idées de la Cour ; la ten-
tation
MAY.
1737.
831
tation d'y aller encore chercher Fortune,
le reprit. Mais son Voyage et un assés
long séjour furent inutiles ; ils ne le fu-
rent pas pour le guérir enfin de ces idées -
de grandeur et de ces espérances Aateu-
ses , dont il s'étoit presque toujours rem-
pli.
De retour pour la derniere fois dans
sa Patrie , il ne s'occupa plus que de Re-
ligion , de soins domestiques , et de Lit-
terature , sans rien perdre de cette gaye-
té et de cette joye innocente qui le fai-
soit désirer par tout , et qu'il apelloit le
Baume de la vie , l'Elixir de la sancé.
C'est dans cette situation que nous avons
commencé à connoître M. de Senecé
il y a environ quinze ans , à l'occasion
d'abord de quelques Poësies de sa façon,
qui ont paru dans le Mercure de France.
Il y a eu ensuite entre nous un commer-
çe réglé de Littérature , dont nous avons
profité , et qui a continué jusqu'à ses
derniers jours.
Il y avoit sans doute à profiter avec un
Ami de cet âge et de cette capacité . Il
ne vouloit point au reste qu'on le loüât ,
ni qu'on fit trop valoir ses Pieces . Au-
tant ennemi des Eloges outrés , que de
la critique amere , il censuroit agréable-
ment ce premier défaut dans le Mercu-
Cij
re
882 MERCURE DE FRANCE
re de l'un de nos Prédécesseurs , Ami
de l'Auteur , il crut lui devoir un avis
utile sur cet article. Il s'en acquita par
une Epître de sa façon , dont on ne sera
peut
être pas
fâché de voir ici quelque
chose , outre que c'est une Piecedes plus
fugitives , et que nous tenons de sa
main.
V... quand Jupiter des biens fit le partage,
Les Muses à ses dons eurent petite part :
Un peu de liberté fut tout leur Apanage ;
Elles l'ont bien gardée, et s'en servent sans fard.
J'en ai ma portion , moi , leur Eleve indignes
Mon esprit en tout temps marcha d'un pas égal,
Il tient en main la régle , et mesure la ligne ,
Prêt à la condamner quand elle y répond mal,
Je blamois hautement , fondé sur ce Principe ,
Tes aplaudissemens communs et prodigués ;
Faut-il qu'un tel esprit ( disois- je ) se dissipe
A donner au Public des Eloges brigués ?
Quoi ! par une lumiere et si vive et si pure
Les Bons et les Pervers seront- ils réjouis ?
C'est-là tout ce que
fait l'Auteur de la Nature
Et que font après lui le Soleil et LOUIS ,
LOUIS
MAY.
1737.
883
LOUIS et le Soleil sont en droit de le faire ,
Et c'est de leur grandeur l'illustre fonction :
Mais V... plus borné , doit en Juge sévere ,
Du bien avec le mal faire distinction.
Ses Volumes moins gros , seroient plus sûrs de
plaire ;
Suprimant les Ecrits d'an misérable Auteur ,
Il pouroit épargner du papier au Libraire ,
A lui des soins , enfin du dégoût au Leeteur.
Mon esprit contre toi murmuroit de la sorte :
Mais mon cœur depuis peu l'en a désavoüé.
Tu viens de m'oposer une raison plus forte ;
Qu'as-tu fait pour cela,V... ? Tu m'as loüé &c
Nous omettons le reste : cet échan
tillon suffira pour montrer le caractere
de notre Ami , par raport à la flaterie
qu'il ne pouvoit souffrir , et à la censu-
re , qui chés lui n'étoit jamais austere ni
farouche.
Nous avons dit qu'il ne pouvoit souf-
frir les louanges outrées , encore moins
les louanges personnelles . C'est dans cet
esprit qu'il nous a toujours refusé un pe-
tit détail sur sa vie et sur ses Ouvrages ,
qu'on lui a souvent demandé pour en
faire un jour honneur à sa Mémoire : voici
€ iij
seulo
884 MERCURE DE FRANCE
seulement ce que l'amitié ou l'importu
nité lui permirent de nous écrire le 21 .
Octobre 1735.
20
» Vous voulez me prendre par mon
propre interêt , par la proposition que
vous me faites de vous donner quel-
ques Memoires de ma vie , qui n'est
» pas si obscure que l'on n'y trouvât
» sujet de faire un petit Roman ; mais j'ai
>> renoncé à cette vanité , et il me suffit
» que l'on sçache qu'après avoir couru
le Monde dans ma jeunesse et avoir
» fait quelque figure à la Cour du Duc
» de Savoye , Charles- Emanuël second
>
23 je me suis attaché à celle de la Prin-
» cesse d'Angoulême , où je me suis ma-
» rié ,, et qui m'a servi d'échelle pour
»monter à la Cour de la Reine Marie-
» Therèse, Epouse de LOUIS LE GRAND ;
échelle qui s'est rompue sous mes pieds,
et où je me suis brisé le col par la mort
» de cette Princesse , étant demeuré sans
>> Charge et sans récompense . Je me suis
>> ensuite retiré dans mon Pays natal , où
»je me suis consolé du mieux que j'ai
» pû avec les Muses , qui ne m'ont point
» abandonné jusqu'à l'âge de quatre- vingt
» treize ans.Pour mon Pere , vous ne pou
» vez en dire trop de bien , qu'oiqu'il
» m'ait fort maltraité , et donné tous ses
>> biens
MAY.
17377
885
» biens à des filles d'un second lit. A cela
» près , c'étoit un homme illustre par ses
» mœurs , sa justice et son éloquence
» dont il a donné des preuves autenti-
tiques dans un beau volume de Ha
rangues, &c.Voilà assés parler des miens
» et de moi.
Cependant la longue carriere de M.
de Senecé s'avançoit et n'étoit pas loin
de son terme. Ses Lettres devenoient
moins fréquentes , mais elles étoient
morales , chrétiennes , édifiantes. Ceile
sur tout qu'il nous écrivit le six Dé-
cembre 1735. marquoit un fond de
Religion et de résignation , capable de
faire plaisir à de véritables Amis. C'étoit
dans la circonstance d'une maladie , qui
ne fut cependant pas la derniere. » J'at-
tends patiemment , disoit - il ,
l'heure
» qu'il plaira à Dieu de me marquer pour
» lui aller rendre mes comptes qui ne
» sont pas en trop bon état , &c. La
Lettre étoit accompagnée d'un Cantique
de sa façon sur le sujet de ces mêmes
Comptes , où il paroissoit encore du feu
et du génie , mais bien plus encore de
pieté et de confiance en la bonté divine .
La Piece finissoit par une invocation pa-
thétique adressée à la sainte Vierge. » J'ai
»fait , ajoûtoit-il , ce petit Morceau dans
C iiij
» l'un
886 MERCURE DE FRANCE
» l'un des plus grands accès de ma ma-
>> ladie , où pour l'ordinaire on ne songe
כג
pas à faire des Vers; mais j'ai éprouvé en
» cette occasion la vérité du Proverbe
»qui dit que la Mort est un Echo de la
» vie. En tout cas , ce que je vous envoye
» servira à vous faire faire quelques re-
fléxions chrétiennes. Les Gens de Let-
tres , si remplis de differentes idées
>
» ont besoin que quelquesfois on les
"
rapelle à Dieu par des refléxions sé-
» rieuses. Je vous demande pardon de
» faire ici le Prédicateur , contre ma coû-
» tume ; mais les aproches de la mort
"Ouvrent souvent les yeux les plus aveu-
» gles, et j'espere que vous me pardonne-
» rez l'effet d'une conversion qui est dans
» sa premiere ferveur, et que je voudrois
» pouvoir étendre sur tous mes Amis, par
» mi lesquels je vous considere tout des
» premiers , &c. Enfin , comme s'il pré-
voyoit que c'étoit- là la derniere Lettre
qu'il devoit nous écrire , il la chargea de
ses complimens ou plutôt de ses adieux
pour quelques Amis particuliers , qui
sont aussi les nôtres. Il saluoit et mora-
lisoit en ces termes l'un de ces Messieurs
qui aime beaucoup les Spectacles. » Fai-
» tes mes complimens à M. L. C. et di-
» tes- lui que j'ai bien du déplaisir qu'un
» bel
MAY.
» de Thalie.
1737.
887
bel Esprit comme le sien meure dans
l'hérésie des favoris de Melpomene et
Depuis l'Epoque que nous venons de
marquer , c'est-à - dire la fin de l'année
1735. qui fut aussi la fin de notre com-
merce Litteraire , M. de Senecé , de qui
nous avions quelquefois indirectement
des nouvelles, soigneux de nous informer
de son état , tourna toutes ses pensées du
côté du Ciel. Accablé enfin par le poids
de l'âge , éprouvé par de plus fréquentes
infirmités , mais consolé et fortifié par
de solides esperances , il expira douce-
ment entre les bras d'un digne Fils , le
premier jour de l'année 1737. âgé de
93. ans , deux mois et quelques jours.
Nous n'aurions rien à ajoûter à ce
que nous venons de dire , et que nous
avons crû devoir à la memoire de M. de
Senccé , si une nouvelle instruction , qui'
vient de nous arriver , ne nous enga-
geoit de joindre ici quelques circonstan
ces particulieres qui regardent sa Famille
et sa Personne ; rien n'est à négliger dans
P'Histoire des Hommes de Lettres.
On a marqué cy -dessus qu'il étoit fils,
petit-fils et arriere petit- fils de trois Lieu
tenans Generaux au Bailliage et Siege
Présidial du Mâconois. Ils furent tous
C
trois
888 MERCURE DE FRANCE
trois très- distingués dans la Province par
leur mérite personnel et par la maniere
noble dont ils y vivoient. Ils étoient issus
d'une très- ancienne Famille originaire
de la Ville de Paray le Monial , dans le
Charolois , à 12. lieues de Mâcon , où
l'un de leurs Ancêtres vint s'établir il Y
a plus de deux cens ans.
La probité et la Litterature sont com-
me héréditaires dans cette Famille. Mais
aucun ne se distingua davantage , et ne
joignit plus d'excellentes qualités à celles
que nous venons de dire , que Brice Bau-
que
deron de Senecé , Pere de celui que nous
regretons.
Il fut Auteur de plusieurs
Ouvrages estimés , et consommé sur tout
dans les sciences de son Etat. Le Conseil
et le Parlement , bien instruits de son
integrité et de ses lumieres , l'ont sou-
vent employé dans des affaires de consé-
quence , délicates et épineuses , commis-
sions dont il s'est acquité avec un aplau-
dissement general , et qui lui ont acquis
un honneur infini . Enfin il eut le bon-
heur dans les Troubles de la minorité du
Roy Louis XIV. de servir utilement son
Maître , moins par l'autorité de sa Char-
ge , que par la vivacité de son zele et
par la force de son éloquence , qui retine
a Ville de Mâcon , prête à tomber en-
tre
MAY.
1737.
889
tre les mains des Factieux , dans son de-
voir , et fit perdre à ceux-cy toute es-
perance pour le succès d'un projet qui
étoit apuyé de la force des Armes. La
Cour très satisfaite de sa conduite , lui
fit expedier des Lettres de Conseiller d'E-
tat , datées du 31. Juillet 1651. Il re-
çut aussi de la Cour de grands Eloges
sur sa sage conduite à la tenue des Grands
Jours dans la Ville de Clermont , où il
fut mandé et où il donna encore de gran-
des marques de zele et d'attachement
pour les interêts du Roy.Il mourut à Mâ-
con le 3. Octobre 1698. âgé de 88, ans ,
après y avoir exercé pendant quarante an-
nées la premiere Magistrature.Ona obinis
qu'il avoit un grand talent pour la Poë-
sie Latine et Françoise , dont il faisoit
quelquefois ses amusemens pour se dé-
lasser.
M. de Senecé son Fils , qui fait le su-
jet de cet Eloge , a eû , comme nous l'a-
vons dit , deux Fils de son Mariage. L'aî-
né entra de bonne heure dans le Service.
Il n'avoit que 18. ans lorsqu'il fut blessé à
la Bataille de Nervinde. Il fut aussi-tôt
fait Capitaine au Régiment de Piémont
où il continua de servir avec distinction
jusqu'à l'âge de 23. ans , qu'il fut tué
dans un combat qui se donna auprès de
C vi
Tour-
80 MERCURE DE FRANCE
Tournay. Il marchoit déja sur les traces
de son digne Pere , aimant les Lettres et
écrivant fort bien en Vers et en Prose.
Son Frere puisné prit aussi le parti des´
Armes , mais la mort de l'aîné ne permit
pas à ce tendre Pere de lui laisser suivre
son inclination , ne voulant pas d'ailleurs
risquer la seule personne qui pouvoit
donner des Héritiers à son nom . Dieu
en a disposé autrement ; car ce Fils uni--
que , marié depuis 20. ans n'a aujour-
d'hui de plusieurs Enfans qui lui sont nés,
que deux filles fort jeunes.
De six Filles que M. de Senecé avoir
aussi eûes de son Mariage, l'aînée mourut
peu après le décès de la Dame sa Mere ;
les quatre suivantes sont actuellement
Religieuses en differens Monasteres , et
la derniere est mariée à M. de la Salle
Gentilhomme du Mâconois , d'une bon-
me et ancienne Maison , originaire d'Au-
vergne. Un fils unique sorti de ce Ma--
riage , Capitaine dans le Régiment d'In-
fanterie d'Anjou , a été tué en Italie à
la Bataille de Guastalla, dans sa premiere
jeunesse.
Ainsi d'un assés grand nombre d'En-
fans et de petits- Enfans , il n'est resté à
M. de Senecé que le seul Fils dont nous
venons de parler , et que la Providence:
Luk
MAY.
1737.
891
lai avoit conservé pour être sa consola-
tion et son soutien dans le reste d'une
longue carriere. Nous sçavons qu'il s'en
est acquité dignement. C'est par ce cher
Fils , homme de Lettres et d'un mérite
distingué , que nous avons été informés
des principales circonstances de la Vie
de cet illustre Pere . L'une des plus im-
portantes , sans doute , est que depuis
quelques années il avoit de grands sen-
timens de pieté , parlant sans cesse de
Religion, souvent apliqué à lire et à mé-
diter la Sainte Ecriture. De là cet esprit
de patience et de résignation aux ordres
de Dieu dans les differentes tribulations
qui ont affligé sa vieillesse .
On ne peut pas trop dire que cette vertu
ait cú sa récompense dès cette vie , car nous
aprenons de la même source que de tous
les Seigneurs qui , l'avoient connu à la
Cour , et qui l'avoient , pour ainsi dire
accablé d'offres de service , & c. aucun
ne s'est souvenu de lui dans l'occa-
sion. Un grand Ministre , né pour le
bonheur general du Royaume et pour
relever la vertu abattuë et affligée , lui
a seul conservé l'honneur de ses bon-
nes graces , et lui a donné des secours
effectifs par diverses gratifications , et par
deux differentes pensions obtenues de
la
892 MERCURE DE FRANCE
la bonté du Roy. Par là
cer illustre'
Bienfaiteur l'a empêché d'avoir une
vieillesse nécessiteuse et l'a mis en état
de passer ses dernieres années dans une
douce tranquillité. Ces derniers termes
sont les mêmes dont M. de Condemines,
son digne Fils , s'est servi pour nous
instruire et pour exprimer sa reconnois-
sance. Condemines est le nom de sa Ter-
re, et presque le seul bien qui lui reste ;
» mais Dieu qui fait tout pour le mieux,
» nous dit- il fort chrétiennement
en
» me faisant décheoir des esperances d'u
> ne fortune considerable , m'a doüé
,
» d'un esprit tranquille et sans passion ,
qui me fait vivre content dans ma mé-
» diocrité.
Nous finirons par ce qui nous reste
à dire sur les Ouvrages de M. de Senecé,
qui a brillé , sur tout , par le talent de
la Poësie Françoise et Latine. Nous em-
prunterons pour cela les termes de M.
Titon du Tillet , qui après avoir déja
parlé de lui dans son Parnasse François,
nous a fait l'honneur de nous écrire à
l'occasion de sa mort ; nous, ajoûte-
rons ici le précis de sa Lettre.
" Je viens , M. d'aprendre la mort de
» M. de Senecé , Doyen de nos Poëtes
» François. Comme je m'interesse infini-
» menc
MAY.
1737.
893
» ment à la gloire de tous les Hommes
» celebres qu'a produits la France , et
>> plus particulierement à ceux qui doi-
» vent augmenter le nombre des Habi-
» tans du Parnasse François , je me sens
» obligé de vous annoncer la perte que
» nous faisons de cet Homme illus-
» tre , pour en faire part au Public dans
votre Journal , en attendant que je
» puisse moi- même rendre justice à sa
>> memoire dans le Suplément de la Vie
» de nos celebres Poëtes , &c. que je ras-
» semble sur le Parnasse François , que
» j'ai fait élever en Bronze, à mesure que
» la mort nous les enleve , & c.
>>
" Je lui dois d'ailleurs de la recon-
noissance par l'amitié dont il m'a ho-
» noré pendant quatre ou cinq ans , que
» nous avons été en commerce ensemble,
» et par le beau présent qu'il m'a faiɛ
» du gros volume manuscrit in 4°. de ses
» Poësies , non imprimées , dont j'espere
>> enrichir
le Public par l'impression.
» Ce Manuscrit est rempli d'un grand
1
» nombre de Morceaux interessants ,
où
>> l'on trouve de l'élevation , de la grace
» et sur tout cet élégant badinage , dont
» peu de gens sont capables, et que notre
» Auteur possedoit en Homme d'un es-
*
» prit supérieur , qui connoissoit d'ail-
»leurs
894 MERCURE DE FRANCE
» leurs à fond la Cour et la Ville , & c.
» On a imprimé un Recueil d'Epi-
grammes et d'autres Pieces de M. de
» Senecé , avec un Traité sur la compo-
» sition de l'Epigramme , 1. vol. in 12,
» d'environ 5oo. pages. A Paris , chés
» F. Giffart , 1717.
Il y a aussi quantité de bonnes Pieces
de sa façon , imprimées dans le Mercu-
re Galant et dans le Mercure de France ,
qui étant recueillies , formeroient un
juste volume.
Je finis ( c'est toujours M. Titon du
Tillet qui parle ) en joignant à ma Let-
» tre une Piece de Vers de M. l'Abbé-
Poncy de Neuville , connu par divers
» Ouvrages qui lui ont fait honneur , et.
» dont sept ont remporté des Prix de Poë-
» sie à l'Académie des Jeux Floraux de
>> Toulouse.
Fermer
7
p. 894-896
FABLE envoyée à M. de Senecé par M. L. P. D. N.
Début :
UN Cygne dont la voix harmonieuse et tendre, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : FABLE envoyée à M. de Senecé par M. L. P. D. N.
FABLE envoyée à M. de Senecé par
M. L. P. D. N.
UN Cygne dont la voix harmonieuse et tendre,
Attiroit près de lui les Oyseaux d'alentour ,
Et qu'au milieu de sa superbe Cour
Le Souverain des Dieux daignoit souvent en
tendre ,
Attendoit le trépas sur les bords du Méandre.
Il sembloit que ses derniers Chants
Eussens
MAY.
1737.
895
Eussent encor plus de force et de grace ;
Le Dieu des Vers les trouva si touchants
Qu'il le mena sur le Parnasse ,
Et qu'il obtint pour lui , non sans difficulté ,
Un Brévet d'immortalité.
L'Aigle , Reine des Airs , a bien ce privilege ,
Et pourquoi ce Cygne divin
Ne l'auroit. il pas eû ? d'ailleurs c'est le destin
De tous ceux qu'Apollon protege ;
Il l'eut aussi ; ses sons mélodieux
Avoient charmé la Terre , ils charmerent les
Dieux.
Cher SENECE' , ce Cygne c'est toi- même;
Quand sous le poids des ans ton corps s'apesantit,
Le Dieu des Vers qui t'aime ,
Semble ranimer ton esprit.
Son aimable enjoûment me ravit et m'étonne ;
Dans tes Ecrits qu'elle naïveté !
Quel feu quelle vivacité !
Quand nos Auteurs touchent à leur Automne
On leur dit : Croyez - moi, sevrez- vous des dou-
ceurs
Qu'aux Favoris d'H bé présentent les neuf
Sœurs ,
Toute saison pour elles n'est pas bonne ,
Pour vous tout au contraire , ami , vos cheveux
blancs,
Et vos conseils prudens ,
Ce sont en vous les seules marques
Du
896 MERCURE DE FRANCE
Du grand nombre des ans ,
Qu'Apollon sauvera de la rigueur des Parques ;
Et votre Hyver vaut mieux que mon Printemps.
M. L. P. D. N.
UN Cygne dont la voix harmonieuse et tendre,
Attiroit près de lui les Oyseaux d'alentour ,
Et qu'au milieu de sa superbe Cour
Le Souverain des Dieux daignoit souvent en
tendre ,
Attendoit le trépas sur les bords du Méandre.
Il sembloit que ses derniers Chants
Eussens
MAY.
1737.
895
Eussent encor plus de force et de grace ;
Le Dieu des Vers les trouva si touchants
Qu'il le mena sur le Parnasse ,
Et qu'il obtint pour lui , non sans difficulté ,
Un Brévet d'immortalité.
L'Aigle , Reine des Airs , a bien ce privilege ,
Et pourquoi ce Cygne divin
Ne l'auroit. il pas eû ? d'ailleurs c'est le destin
De tous ceux qu'Apollon protege ;
Il l'eut aussi ; ses sons mélodieux
Avoient charmé la Terre , ils charmerent les
Dieux.
Cher SENECE' , ce Cygne c'est toi- même;
Quand sous le poids des ans ton corps s'apesantit,
Le Dieu des Vers qui t'aime ,
Semble ranimer ton esprit.
Son aimable enjoûment me ravit et m'étonne ;
Dans tes Ecrits qu'elle naïveté !
Quel feu quelle vivacité !
Quand nos Auteurs touchent à leur Automne
On leur dit : Croyez - moi, sevrez- vous des dou-
ceurs
Qu'aux Favoris d'H bé présentent les neuf
Sœurs ,
Toute saison pour elles n'est pas bonne ,
Pour vous tout au contraire , ami , vos cheveux
blancs,
Et vos conseils prudens ,
Ce sont en vous les seules marques
Du
896 MERCURE DE FRANCE
Du grand nombre des ans ,
Qu'Apollon sauvera de la rigueur des Parques ;
Et votre Hyver vaut mieux que mon Printemps.
Fermer
8
p. 896-900
QUESTIONS DIVERSES sur des Sujets d'économie.
Début :
UN Philosophe économe qui propose les Questions suivantes, se plaint [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : QUESTIONS DIVERSES sur des Sujets d'économie.
QUESTIONS DIVERSES
sur des Sujets d'économie.
UN Philosophe économe qui propose
les Questions suivantes, se
plaint du goût general qu'on a aujour◄
d'hui pour les recherches purement cu-
rieuses ; demande- t'on quelques instruc-
tions sur un Coquillage , une Pierre ins-
crite , un Marbre , &c. une foule de Sça-
vans s'empressent de communiquer leurs
lumieres au contraire , dans la Science
économique , laquelle embrasse tous les
Arts et toutes les Professions utiles , tou-
tes les bonnes découvertes , tout ce qui
tend à diminuer nos peines et à aug-
menter nos aises ; dans cette Science
dis-je , la plupart des Sçavans sont ou
muets ou pen instruits.
L'Auteur de ces Questions voulant faire
naître le goût des Recherches purement
économiques , se propose de faire de
temps en temps des Questions interes-
santes sur differens Sujets , et cela pour
donner
MAY.
1737.
897
donner occasion de vérifier plusieurs faits,
de constater plusieurs verités dont la dis-
cussion doit être avantageuse au Public.
Premiere Question.
Il y a déja long-temps qu'on a publié
l'Histoire abregée de toutes les Colonies
Angloises de l'Amérique , sous le titre
d'Amérique Angloise. On y trouve le com-
mencement , la suite et les progrès de
tous les Etablissemens des Anglois dans
le nouveau Monde , le moyen de s'y éta
blir et d'y avoir des fonds
9
avec les
conditions pour le transport des Person .
nes et pour l'achat des Terres ; outre plu-
sieurs autres particularités qui peuvent
faire plaisir à tous ceux qui s'interessent
à ces sortes d'entreprises.
Il seroit à souhaiter que quelque per-
sonne instruite nous donnât pareillement
l'Amérique Françoise , ou l'Histoire exacte
de toutes nos Colonies , Histoire déba-
rassée de tout ce qui n'est que de pure cu-
riosité, et où l'on s'attachât à faire con-
noître ce qu'il y a et ce qu'il peut y avoir
d'avantageux dans ces sortes d'établisse-
mens , tant pour le Public , que pour les
Particuliers de differentes conditions .
En attendant cette Histoire generale ,
en voudroit avoir quelques instructions
sur
898 MERCURE DE FRANCE
sur l'état actuel de nos Colonies de
Cayenne , des Antilles , et sur tout de
la Louisiane et du Canada ; on vou-
droit , dis- je , sçavoir si l'on peut exer-
cer dans tous ces Endroits le Négoce
et les Arts , sans Maîtrise , ni qualité s
s'il y a des servitudes et des Droits
Seigneuriaux comme en France , ou si
chacun y est absolument le maître de
ses fonds.
Sçavoir encore si l'on trouve des Ter-
res à prendre sans débourser , ou suposé
qu'il faille les acheter , sçavoir de qui et
à quelles conditions. Sçavoir de même
la facilité ou la difficulté du transport
pour les Personnes et pour les Marchan-
dises , et quels sont les Lieux où il y a
le plus de ressources et dont le climat
est le plus convenable au temperament
des François. On prie les Personnes qui
sont en état de répondre à ces Ques-
tions , de vouloir bien donner sur cela
un petit Memoire au Mercure.
On voit dans les Voyages de Lahon
tan et dans le Dictionaire de Commerce,
que l'on peut acquérir aisément des Ter-
res au Canada en payant un écu de Cens
par arpent , mais l'expression n'est pas
trop claire. Si c'est un écu de rente an-
nuelle , c'est horriblement cher ; si c'est
UA
MAY.
1737.
899
un écu de fonds , c'est- à-dire trois sols
de Droit Seigneurial tous les ans , c'est
encore un prix honnête pour ces Pays
perdus
quoiqu'il en soit tout cela de
vroit être mieux déterminé.
Seconde Question.
Un Particulier voulant faire executer
une sorte de voiture qu'il a imaginée ,
a besoin de sçavoir pour l'execution de
sa Machine , de combien il est plus fa-
cile de traîner un fardeau que de le por-
ter, en suposant peu de frotement, et su-
posant encore des chemins passablement
unis on invite les Géometres à faire
part de leurs lumieres sur cette Question.
Troisième Question.
On trouve dans la plupart des Livres
d'Agriculture , plusieurs Secrets ou prati-
ques pour procurer une abondante multi-
plication des Grains, Rien ne seroit plus
digne de quelques Membres de l'Acadé
mie des Sciences et de tous autres Particu-
liers qui ont de l'intelligence et qui veu
lent se rendre utiles , que de travailler avec
soin à vérifier ces pratiques et de publier
ensuite leurs Découvertes et leurs pro-
cedés ; ou de désabuser une fois le Public
de tous ces effets imaginaires ; on fait
tous
900 MERCURE DE FRANCE
tous les jours des recherches bien moins
utiles.
En attendant quelque bon Memoire
sur ce sujet , on demande si quelqu'un
sçait dès - à- présent un procedé facile et
confirmé par l'experience , pour produi-
re des récoltes plus abondantes ; s'il est
vrai qu'on distribuë à Lyon , à la Cure
S. Vincent , et dans une Communauté
de Filles , une matiere préparée pour la
même fin , matiere fort vantée dans le
Dictionnaire Economique de Chomel,au
mot Blé.
sur des Sujets d'économie.
UN Philosophe économe qui propose
les Questions suivantes, se
plaint du goût general qu'on a aujour◄
d'hui pour les recherches purement cu-
rieuses ; demande- t'on quelques instruc-
tions sur un Coquillage , une Pierre ins-
crite , un Marbre , &c. une foule de Sça-
vans s'empressent de communiquer leurs
lumieres au contraire , dans la Science
économique , laquelle embrasse tous les
Arts et toutes les Professions utiles , tou-
tes les bonnes découvertes , tout ce qui
tend à diminuer nos peines et à aug-
menter nos aises ; dans cette Science
dis-je , la plupart des Sçavans sont ou
muets ou pen instruits.
L'Auteur de ces Questions voulant faire
naître le goût des Recherches purement
économiques , se propose de faire de
temps en temps des Questions interes-
santes sur differens Sujets , et cela pour
donner
MAY.
1737.
897
donner occasion de vérifier plusieurs faits,
de constater plusieurs verités dont la dis-
cussion doit être avantageuse au Public.
Premiere Question.
Il y a déja long-temps qu'on a publié
l'Histoire abregée de toutes les Colonies
Angloises de l'Amérique , sous le titre
d'Amérique Angloise. On y trouve le com-
mencement , la suite et les progrès de
tous les Etablissemens des Anglois dans
le nouveau Monde , le moyen de s'y éta
blir et d'y avoir des fonds
9
avec les
conditions pour le transport des Person .
nes et pour l'achat des Terres ; outre plu-
sieurs autres particularités qui peuvent
faire plaisir à tous ceux qui s'interessent
à ces sortes d'entreprises.
Il seroit à souhaiter que quelque per-
sonne instruite nous donnât pareillement
l'Amérique Françoise , ou l'Histoire exacte
de toutes nos Colonies , Histoire déba-
rassée de tout ce qui n'est que de pure cu-
riosité, et où l'on s'attachât à faire con-
noître ce qu'il y a et ce qu'il peut y avoir
d'avantageux dans ces sortes d'établisse-
mens , tant pour le Public , que pour les
Particuliers de differentes conditions .
En attendant cette Histoire generale ,
en voudroit avoir quelques instructions
sur
898 MERCURE DE FRANCE
sur l'état actuel de nos Colonies de
Cayenne , des Antilles , et sur tout de
la Louisiane et du Canada ; on vou-
droit , dis- je , sçavoir si l'on peut exer-
cer dans tous ces Endroits le Négoce
et les Arts , sans Maîtrise , ni qualité s
s'il y a des servitudes et des Droits
Seigneuriaux comme en France , ou si
chacun y est absolument le maître de
ses fonds.
Sçavoir encore si l'on trouve des Ter-
res à prendre sans débourser , ou suposé
qu'il faille les acheter , sçavoir de qui et
à quelles conditions. Sçavoir de même
la facilité ou la difficulté du transport
pour les Personnes et pour les Marchan-
dises , et quels sont les Lieux où il y a
le plus de ressources et dont le climat
est le plus convenable au temperament
des François. On prie les Personnes qui
sont en état de répondre à ces Ques-
tions , de vouloir bien donner sur cela
un petit Memoire au Mercure.
On voit dans les Voyages de Lahon
tan et dans le Dictionaire de Commerce,
que l'on peut acquérir aisément des Ter-
res au Canada en payant un écu de Cens
par arpent , mais l'expression n'est pas
trop claire. Si c'est un écu de rente an-
nuelle , c'est horriblement cher ; si c'est
UA
MAY.
1737.
899
un écu de fonds , c'est- à-dire trois sols
de Droit Seigneurial tous les ans , c'est
encore un prix honnête pour ces Pays
perdus
quoiqu'il en soit tout cela de
vroit être mieux déterminé.
Seconde Question.
Un Particulier voulant faire executer
une sorte de voiture qu'il a imaginée ,
a besoin de sçavoir pour l'execution de
sa Machine , de combien il est plus fa-
cile de traîner un fardeau que de le por-
ter, en suposant peu de frotement, et su-
posant encore des chemins passablement
unis on invite les Géometres à faire
part de leurs lumieres sur cette Question.
Troisième Question.
On trouve dans la plupart des Livres
d'Agriculture , plusieurs Secrets ou prati-
ques pour procurer une abondante multi-
plication des Grains, Rien ne seroit plus
digne de quelques Membres de l'Acadé
mie des Sciences et de tous autres Particu-
liers qui ont de l'intelligence et qui veu
lent se rendre utiles , que de travailler avec
soin à vérifier ces pratiques et de publier
ensuite leurs Découvertes et leurs pro-
cedés ; ou de désabuser une fois le Public
de tous ces effets imaginaires ; on fait
tous
900 MERCURE DE FRANCE
tous les jours des recherches bien moins
utiles.
En attendant quelque bon Memoire
sur ce sujet , on demande si quelqu'un
sçait dès - à- présent un procedé facile et
confirmé par l'experience , pour produi-
re des récoltes plus abondantes ; s'il est
vrai qu'on distribuë à Lyon , à la Cure
S. Vincent , et dans une Communauté
de Filles , une matiere préparée pour la
même fin , matiere fort vantée dans le
Dictionnaire Economique de Chomel,au
mot Blé.
Fermer
9
p. 900-905
EPITHALAME, Sur le Mariage de M. *** avec Mademoiselle ***.
Début :
UN sommeil doux et tranquille, [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : EPITHALAME, Sur le Mariage de M. *** avec Mademoiselle ***.
EPITHALAME,
Sur le Mariage de M. *** avec
Mademoiselle ***.
UN sommeil doux et tranquille,
Sur un duvet souple et docile ,
Réparoit insensiblement
Mes sens et ma raison débile
Des travaux du jour précedent ,
Quand l'aimable Dieu de Cithere
Voltigeant d'une aîle legere ,
Sur mes yeux couverts de pavots
Vint me fater dans mon repos
D'uni
MAY.
Du songe le plus délectable ,
Et par un Spectacle agréable]
17376
De Jeux , de Graces et d'Amours ,
Me rendre la nuit préférable
Au plus brillant de tous les jours .
Jamais ce Dieu n'eut tant de charmes ,
Qu'il m'en offrit pour cette fois ,
Ses plaisirs étoient sans allarmes ,
Sans remords on suivoit ses loix ,
Au lieu de dards , des fleurs nouvelles
Composoient seules son Carquois ;
Les Graces , les Amours fidelles ,
Dans leurs Danses continuelles ,
En couronnoient leur Souverain ,
Qui pour Sceptre tenoit en main
Un Bouquet formé des plus belles ,
Tel que Vénus dans ses atours
En peut porter aux plus beaux jours.
Dieux ! quel triomphe , quelle gloire
Flatoit ce jeune Conquérant !
Tout m'annonçoit une victoire
Sur quelques cœurs du plus haut rang.
Pour agir avec assurance ,
Et diriger encore mieux
Un coup de pareille importance ,
Il avoit dépouillé ses yeux
De ce bandeau malicieux
Qui lui ravit la connoissance
901
Des
902 MERCURE DE FRANCE
Des Traits que son aveugle enfance ,
Lui fait décocher sans égard ,
Quand il séduit par inconstance
Deux cœurs assemblés au hazard ;
Les Plaisirs, en réjouissance ,
En avoient fait un Etendart ,
On leur main conduite par l'Art ,
Avoit dans un Champ héraldique ,
Sous mainte couleur symbolique ,
Réuni les faits glorieux
Des Citoyens les plus fameux
Qu'eût jamais produit l'Armorique;
Je contemplois tous ces Emaux
Qui me rapelloient la memoire.
Des noms et des traits les plus beaux
Que nous avoit transmis l'Histoire ,
Lorsque le Dieu de la Beauté
M'attirant d'un tendre sourire ;
Voy , me dit- il , dans mon Empire
S'il fut hymen mieux concerté ;
Jupiter , à ma volonté
S'est fait un plaisir de souscrire ;
Sa main a conclu le Traité.,
Lors au milieu d'un cercie auguste
De Héros et de demi- Dieux ,
Que les soins d'un amour si juste
Avoient rassemblés dans ces Lieux ;
Je cherchai l'illustre conquête ,
T
MAY.
A qui l'Amour victorieuz
Avoit préparé cette Fête
Pour un hymen si glorieux ;
1737.
Si les vertus pouvoient paroître
J'eusse aperçu dans le moment
Celle que je voulois connoître ;
Mais le commun empressement ,
De gens qui par reconnoissance ,
Far interêt ou par naissance ,
Se succedoient incessamment
En réverence ou compliment,
Me frustroit de mon esperance ,
Lorsqu'un Amour officieux ,
Au loin échapé de ses yeux ,
Me fit voir la jeune Héroïne ,
Dans qui l'esprit , l'air gracieux ,
Les vertus , mieux que l'origine
Retraçoient ses nobles Ayeux ; ·
Pour un Epoux plein de tendresse ,
L'hymen en ce jour d'allegresse ,
Recevoit sa main et sa foy ,"
Et sous cette commune Loy
Ils s'assuroient de leur promesse ;
A ses traits vainqueurs et guerriers ,
A son front couvert de Lauriers ,
Je compris que dans les allarmes
Amour enfin avoit surpris
Au redoutable Dieu des Armes -
903
D Us
904 MERCURE DE FRANCE
Un de ses plus chers Favoris ;
Non , me dit- il , c'est un partage ,
Qu Mars aura tout l'avantage ,
Je rendrai plus que je n'ai pris
Il n'accorde à mes vœux timides
Un cœur si superbe et si grand ,
La posterité des Alcides.
Ainsi mille objets ravissans
Des plaisirs toujours renaissans ;
Quand du jour l'ingrate lumiere
Et changer en réalité
O Dieux ! fut-il jamais un songe
ENVOT.
En ce jour de réjouissance ,
>
Que pour conserver dans son sang
Offroient à mes regards avides
Mais pour consommer son Ouvrage ,
Amour dans un brillant nuage ,
Envelopa les deux Epoux ;
Les Conviés se retirerent ,
Et les Plaisirs seuls s'envolerent
A cet aimable rendez- vous ;
J'observois encor leur carriere ,
Vint troubler ma félicité ,
L'illusion d'un doux mensonge ;
Plus conforme à la verité.
Daignez , illustre * * *
Agréer
MAY.
1737.
Agréer ces Vers en présent ,
Ils méritent quelque indulgence ,
Car je n'eus en les composant
D'autre Apollon que la reconnoissance.
ACCARON.
Sur le Mariage de M. *** avec
Mademoiselle ***.
UN sommeil doux et tranquille,
Sur un duvet souple et docile ,
Réparoit insensiblement
Mes sens et ma raison débile
Des travaux du jour précedent ,
Quand l'aimable Dieu de Cithere
Voltigeant d'une aîle legere ,
Sur mes yeux couverts de pavots
Vint me fater dans mon repos
D'uni
MAY.
Du songe le plus délectable ,
Et par un Spectacle agréable]
17376
De Jeux , de Graces et d'Amours ,
Me rendre la nuit préférable
Au plus brillant de tous les jours .
Jamais ce Dieu n'eut tant de charmes ,
Qu'il m'en offrit pour cette fois ,
Ses plaisirs étoient sans allarmes ,
Sans remords on suivoit ses loix ,
Au lieu de dards , des fleurs nouvelles
Composoient seules son Carquois ;
Les Graces , les Amours fidelles ,
Dans leurs Danses continuelles ,
En couronnoient leur Souverain ,
Qui pour Sceptre tenoit en main
Un Bouquet formé des plus belles ,
Tel que Vénus dans ses atours
En peut porter aux plus beaux jours.
Dieux ! quel triomphe , quelle gloire
Flatoit ce jeune Conquérant !
Tout m'annonçoit une victoire
Sur quelques cœurs du plus haut rang.
Pour agir avec assurance ,
Et diriger encore mieux
Un coup de pareille importance ,
Il avoit dépouillé ses yeux
De ce bandeau malicieux
Qui lui ravit la connoissance
901
Des
902 MERCURE DE FRANCE
Des Traits que son aveugle enfance ,
Lui fait décocher sans égard ,
Quand il séduit par inconstance
Deux cœurs assemblés au hazard ;
Les Plaisirs, en réjouissance ,
En avoient fait un Etendart ,
On leur main conduite par l'Art ,
Avoit dans un Champ héraldique ,
Sous mainte couleur symbolique ,
Réuni les faits glorieux
Des Citoyens les plus fameux
Qu'eût jamais produit l'Armorique;
Je contemplois tous ces Emaux
Qui me rapelloient la memoire.
Des noms et des traits les plus beaux
Que nous avoit transmis l'Histoire ,
Lorsque le Dieu de la Beauté
M'attirant d'un tendre sourire ;
Voy , me dit- il , dans mon Empire
S'il fut hymen mieux concerté ;
Jupiter , à ma volonté
S'est fait un plaisir de souscrire ;
Sa main a conclu le Traité.,
Lors au milieu d'un cercie auguste
De Héros et de demi- Dieux ,
Que les soins d'un amour si juste
Avoient rassemblés dans ces Lieux ;
Je cherchai l'illustre conquête ,
T
MAY.
A qui l'Amour victorieuz
Avoit préparé cette Fête
Pour un hymen si glorieux ;
1737.
Si les vertus pouvoient paroître
J'eusse aperçu dans le moment
Celle que je voulois connoître ;
Mais le commun empressement ,
De gens qui par reconnoissance ,
Far interêt ou par naissance ,
Se succedoient incessamment
En réverence ou compliment,
Me frustroit de mon esperance ,
Lorsqu'un Amour officieux ,
Au loin échapé de ses yeux ,
Me fit voir la jeune Héroïne ,
Dans qui l'esprit , l'air gracieux ,
Les vertus , mieux que l'origine
Retraçoient ses nobles Ayeux ; ·
Pour un Epoux plein de tendresse ,
L'hymen en ce jour d'allegresse ,
Recevoit sa main et sa foy ,"
Et sous cette commune Loy
Ils s'assuroient de leur promesse ;
A ses traits vainqueurs et guerriers ,
A son front couvert de Lauriers ,
Je compris que dans les allarmes
Amour enfin avoit surpris
Au redoutable Dieu des Armes -
903
D Us
904 MERCURE DE FRANCE
Un de ses plus chers Favoris ;
Non , me dit- il , c'est un partage ,
Qu Mars aura tout l'avantage ,
Je rendrai plus que je n'ai pris
Il n'accorde à mes vœux timides
Un cœur si superbe et si grand ,
La posterité des Alcides.
Ainsi mille objets ravissans
Des plaisirs toujours renaissans ;
Quand du jour l'ingrate lumiere
Et changer en réalité
O Dieux ! fut-il jamais un songe
ENVOT.
En ce jour de réjouissance ,
>
Que pour conserver dans son sang
Offroient à mes regards avides
Mais pour consommer son Ouvrage ,
Amour dans un brillant nuage ,
Envelopa les deux Epoux ;
Les Conviés se retirerent ,
Et les Plaisirs seuls s'envolerent
A cet aimable rendez- vous ;
J'observois encor leur carriere ,
Vint troubler ma félicité ,
L'illusion d'un doux mensonge ;
Plus conforme à la verité.
Daignez , illustre * * *
Agréer
MAY.
1737.
Agréer ces Vers en présent ,
Ils méritent quelque indulgence ,
Car je n'eus en les composant
D'autre Apollon que la reconnoissance.
ACCARON.
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10
p. 905-915
LETTRE de M. D. à M. l'Abbé Ph... au sujet du Tasse.
Début :
J'ai lû, Monsieur , comme nous en étions convenus ensemble, la Jerusalem [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. D. à M. l'Abbé Ph... au sujet du Tasse.
LETTRE de M. D. à M. l'Abbé Ph... au sujet du Tasse.
J'ai lû, Monsieur , comme nous en
étions convenus ensemble, la Jerusalem
délivrée , et je vous avoie que
j'y ai remarqué des beautés que la foi-
blesse de l'âge , ou le préjugé François
m'avoient empêché d'admirer. Le Tasse,
malgré la Critique du Rossi et des Aca-
démiciens della Crusca , sera tou ours re-
gardé comme le premier des Poëtes Ita-
Liens , l'Arioste ,
il est vrai , lui dispute
le Sceptre Poëtique , son Orlando furioso
est rempli de ces images vivantes , et de
ces Portaits brillans que nous ne voyons
point dans l'autre ; mais celui ci est plus.
sage et moins emporté , ses Peintures ne
sont pas si hardies , mais dans leur gen-
re ce sont autant de miniatures finies
et dont la délicatesse saisir davantage
Dij
les
906 MERCURE DE FRANCE
les yeux le clair obscur et l'harmonie
des couleurs y sont mêlés avec plus
d'art , les nuances moins grossieres ; les
idées de l'Arioste sont bizarres , sublimes ,
gigantesques ; celle du Tasse sont à la
portée de tout le monde , l'un n'a pour
regle que son imagination , l'autre sçait
temperer cette imagination à propos , et
joint à la nature les perfections de l'art;
outre ces avantages , le Tasse a le vers
plus correct et moins enflé que celui de
l'Arioste.
•
M. Despreaux , cet Homme de notre
Siécle le moins ignorant Critique , a
quelquefois porté ses censures un peu
trop loin , beaucoup de petits esprits onc
adopté ses décisions comme sans apel.
C'est ainsi qu'on voit des Frêlons
Imiter souvent les Abeilles ,
Ils bourdonnent à nos oreilles ,
Vôlent de même, et rendent mêmes sons ;
Mais examine- t- on l'ouvrage ,
Le Frêlon est tout different ;
L'Abeille seule a l'avantage
Que lui dispute un Rival ignorant.
M. Mirabeaud dans sa Préface a vengé
le Poëte Italien de ces préjugés ridicules
Le caractere de Renaud est incompa-
rable '
MAY.
1737.
907
rable , je le préfererois à celui d'Achillle.
J'y vois un Heros que l'amour
Aveugle sur sa propre gloire ,
Et qui des deux esclave tour à tour ,
A tous les deux dispute la victoire ,
Tantôt l'amour prend le dessus ,
Le Héros céde , et de la fiere Armide
La beauté dans son cœur décide ,
Et l'emporte sur ses vertus ;
Tantôt rougissant de sa honte ,
Il goûte à regret les plaisirs ;
Le devoir , l'honneur le surmonte ,
Et la raison condamne ses desirs ;
Ainsi peu maître de lui - même ,
Il est jaloux, il n'aime pas , il aime ,
Qui des deux mérite un retour
Ou de la gloire , ou de l'amour ?
Celui de Tancrede est plus moderé ;
c'est un Prince courageux , dont l'âge a
reprimé la fougue ; plus prudent que
Renaud , il connoît davantage le dan-
ger , et par là sa bravoure est moins ac-
tive ; il a toutes les vertus d'Ulysse ,
sans en avoir les défauts.
1
En vain l'amour pour le surprendre
De l'aimable Herminie augmente les apas ,
Un cœur sçait toujours se défendre
D iij
Quand
908 MERCURE DE FRANCE
Quand la raison ne l'abandonne pas.
Clorinde a sçu toucher son ame ;
Mais ce n'est point une brûlante flamme ,
Telle que le plaifir allume dans nos cœurs ,
Qui s'éteint à l'instant qu'elle commence
naître ,
Et qui souvent craint de paroître ,
Pour nous cacher ses honteuses ardeurs
C'est un feu qui naît de l'estime
Que nourrit l'innocence et la fidelité ;
Ennemi de la volupté ,
La raison le soûtient , la constance l'anime ,
Et l'indolente oisiveté
Ne peut éteindre un feu si légitime.
Tancrede n'est point combattu
Par les transports d'une lâche tendresse ;
Ah ! si l'amour étoit une foiblesse ,
Quels cœurs auroient de la vertu ?
Godefroy fait le même Personnage que
Nestor dans l'Iliade, il ne se distingue des
autres Chefs que par une sagesse con
sommée.
C'est un Héros que la prudence guide ,
Dont la vieillesse est l'unique défaut ;
Peut être eût-il , comme Renaud ,
Suivi les pas de la trompeuse Armide.
Mais
M Ả Ý.
1737.
Mais quand l'âge avec la raison
909
Vient reprimer ces fougues indomptables
C'est recueillir en arriere saison,
Que vouloir enflammer des cœurs si respectables
L'Episode de Sophronie et d'Olinde
est bien touchée , quoiqu'on la trouve
déplacée et étrangere au sujet; quelques-
uns veulent que ce soit une copie défi-
gurée de Nisus er d'Euryale ; Argant ,
Aladin , Soliman y sont dépeints avec
les couleurs les plus vives , et les plus
naturelles,
leur caractere ne se dément
point dans la suite du Poëme ; le Tasse
a mis à profit cette maxime d'Horace ,
le seul Auteur de l'antiquité que les Mo
dernes daignent encore respecter. .' ..
Sit Mediaferox invictaque , flebilis Ino ,
Perfidus Ixion , Io vaga , tristis Orestes ;
Si quid inexpertum scene committis , et audes
Personamformare novam , servetur ad imum
Qualis abincapto processerit , et sibi constet.
Le Sarrazin ne connoissoit qu'une và➡
leur brutale et déterminée, semblable à ces
bêres qui ne suivent qu'un instinct gros-
sier ; il seroit à souhaiter pour nos Fran-
çois qu'ils pûssent dépeindre le caracte-
Diiij
re
910 MERCURE DE FRANCE
re des autres Peuples , aussi - bien que le
Poëte Italien ; le seul Auteur de Gil- Blas
a sçi , avec gloire , éviter ce défaut , il
a peint les Espagnols tels qu'ils sont , et
non pas sur des idées vagues ou univer-
selles; si nos Tragiques eussent suivi ce-
te regle , nous n'aurions point tant de
mauvaises Pieces , qui ne sont tout au
plus que de froids Dialogues montés sur
le même ton ; Pharamond ne parleroit
qu'en vrai Conquerant , &c. Mais ce
n'est point ici le lieu d'exercer la Criti-
que.
Ismeno , dans la Jerusalem délivrée
fait le personnage deCalchas dans l'Iliade,
l'un est un Devin qui ne sert qu'à entre-
tenir la superstition de l'Armée Grecque,
aussi Agamenon lui dit fort bien , E'onor
δ᾽ οὐδέτι πω εἶπας ἔπος , ουδ᾽ ἐτέλεββας.
Bonum nullum adbuc verbum dixisti , nes
fecisti.
L'autre est un Magicien qui effraye
les Sarrazins par les secrets de son art.
Le sublime Auteur de la Henriade
dans son Essai sur le Poëme Epique (Ou-
vrage merveilleux ) a rendu justice au
Tasse ; la conformité de talens ne lui a
point inspiré cette jalousie qu'il apelle
ui-même dans sa Préface d'Alzire , Ma-
adie incurable.
L'Episode
MAY.
1737.
911
L'Episode de Tancrede et de Clorin-
de est préférable , selon beaucoup de
Gens d'esprit , à celle de Didon dans
Virgile : je vois déja plusieurs Pédans qui
m'anathematisent , et me menacent des
foudres scholastiques ;
Mais leurs cris impuissans se perdent dans les
airs.
En effet , qu'est- ce que Didon ? une
femme furieuse dans sa passion , qui veut
à toute force aimer Enée , et en être ai-
mée ; comblée de refus outrageans elle se
tuë. ( Dénoüement rate parmi les fem-
mes de notre siècle. )
Ce fut sa faute en un mot :
A quoi songeoit cette Belle,
De prendre un Amant dévot ? *
Il est vrai que ces petits défauts de
caractere sont rachetés par une infinité
de morceaux frapans , et qui trouvent
facilement le chemin du cœur ; mais se
peut- il une situation plus touchante que
celle de nos deux Amans dans le Tasse ?
Tancrede est le propre assasin de sa Maî-
tresse , sans le sçavoir ; il reconnoît son
erreur, quand son aveuglement lui étoit
le plus nécessaire , et les derniers sou-
pirs de son Amante sont consacrés à un
* Rousseau.
D v amour
912 MERCURE DE FRANCE.
amour vertueux. Je m'en raporte aux
Dames dont le goût est plus délicat , et
le cœur plus susceptible de ces impres
sions de tendresse .
Temperes à lacrymis.
• Quis taliafando
La Forêt enchantée , l'Isle où se renfer-
me Armide avec Renaud , sont des coups
de pinceaux hardis que le Tasse a mêlés-
dans l'ombredu tableau ;iln'apartient qu'à
des Hommes choisis d'enfanter de pareil-
les productions , et qui leur sont même
particulieres. L'Albane differe du Titien,.
Michel - Ange se distingue par ses atti-
tudes , le fameux Tableau du Jugement
dernier , que les Curieux regardent com-
me un chef- d'oeuvre , est une preuve de
ce goût sublime qui n'est affecté qu'aux
génies véritablement grands ; les Cruci-
fix du Guide se font admirer de tous les
Connoisseurs.
Le Tombeau que le Tasse fait élever
à Didon , aproche beaucoup de celui de-
Patrocle ; s'il nous represente un com-
bat, c'est avec des expressions mâles er
hardies ; le desespoir où se trouvent les
Sarrazins , après la perte de leurs Chefs,
est d'un coloris admirable : la conclusion
de ce Poëme est bien ménagée, il n'y a
Dien:
MAY 1737.
Dvj
913
rien de trop ni de trop peu ; ce qu'on
pouroit blâmer avec justice , me semble
ce combat singulier qui se donne entre
Godefroy et Argant : notre Heros a le
même bonheur qu'Enée , un Ange lui
remet entre les mains des Armes d'une
trempe fine , et à l'épreuve des coups ;
Argant est un autre Turnus aussi mal-
heureux que le premier ; le Tasse cepen-
dant plus éclairé sur cet article que Vir-
gile , a trouvé moyen de rendre le Sar-
razin odieux à son Lecteur , le Rutulois
au contraire nous interesse ; il dispute à'
un Etranger la Princesse que Latinus lul
avoit promise , Enée n'agit pas en galant
Homme de vouloir enlever sa fiancée, et
sur quel droit prétend-il l'emporter con-
tre Turnus ? a t il quelques prérogatives
qui l'autorisent dans ce rapt ?
Virgile a imité Homere dans la plû-
part de ses fautes ; le Tasse , à son tour,
s'est arrogé celles de Virgile ; un certaint
préjugé que nous avons , dès notre en-
fance , pour les Anciens, nous empêche
de voir leurs défauts : je ne critiquerai
point le Tasse, il me suffit de l'admirer.
Que dirai-je de ses Héroïnes ?
Clorinde est fière , Herminie est sensible ,
Armide est d'autant plus terrible
Qu'elle
914 MERCURE DEFRANCE
Qu'elle sçait l'art de captiver les cours ;
Ses dédains affectés , sa beauté naturelle ,
Toutjusqu'à son silence est un charme pour elle
Mais que j'aime à la voir les yeux baignés de
pleurs ,
Se jetter aux genoux d'un Amant infidele ,
Lui demander la mort , soupirer , l'attendrir ,
Ebranler sa fierté , le vaincre et le féchir!
Mais non , l'ingrat bientôt reprend sa perfidie,
Armide en vain croit avoir triomphé,
Il détourne les yeux, il part , court dans l'Asie
Ensevelir un feu mal étouffé .
Dans cet instant cruel et redoutable ,
Cher Ami , j'ignore , à mon tour
Qui doit être le plus coupable
Ou de l'Amant , ou de l'Amour.
L'Amour , malgré l'Amant , fait sentir sa puis-
sance ;
L'Amant , malgré l'Amour , resiste à la cons-
tance :
Mon cœur veut condamner l'Amant ,
La prudente raison décide le contraire ,
Si j'écoute le cœur , Renaud est trop severe ,
Si j'en crois la raison , Renaud est innocent.
Voilà , Monsieur , ce que je pense en
peu de mots de ce grand Poëte ; il fau-
droit
MAY.
1737.
915
droit entendre l'Italien parfaitement pour
en concevoir toutes les beautés ; à moins
que de se transporter dans le Pays , on
ignore toûjours cette finesse de la lan-
gue annexée à ses seuls Citoyens . J'es-
pere que l'occasion poura me procurer
ce plaisir litteraire : en attendant cette
petite satisfaction , je m'en raporte à vo-
tre jugement , persuadé que vous étes
plus capable qu'aucun autre d'en décider.
J'ai l'honneur d'être , &c.
J'ai lû, Monsieur , comme nous en
étions convenus ensemble, la Jerusalem
délivrée , et je vous avoie que
j'y ai remarqué des beautés que la foi-
blesse de l'âge , ou le préjugé François
m'avoient empêché d'admirer. Le Tasse,
malgré la Critique du Rossi et des Aca-
démiciens della Crusca , sera tou ours re-
gardé comme le premier des Poëtes Ita-
Liens , l'Arioste ,
il est vrai , lui dispute
le Sceptre Poëtique , son Orlando furioso
est rempli de ces images vivantes , et de
ces Portaits brillans que nous ne voyons
point dans l'autre ; mais celui ci est plus.
sage et moins emporté , ses Peintures ne
sont pas si hardies , mais dans leur gen-
re ce sont autant de miniatures finies
et dont la délicatesse saisir davantage
Dij
les
906 MERCURE DE FRANCE
les yeux le clair obscur et l'harmonie
des couleurs y sont mêlés avec plus
d'art , les nuances moins grossieres ; les
idées de l'Arioste sont bizarres , sublimes ,
gigantesques ; celle du Tasse sont à la
portée de tout le monde , l'un n'a pour
regle que son imagination , l'autre sçait
temperer cette imagination à propos , et
joint à la nature les perfections de l'art;
outre ces avantages , le Tasse a le vers
plus correct et moins enflé que celui de
l'Arioste.
•
M. Despreaux , cet Homme de notre
Siécle le moins ignorant Critique , a
quelquefois porté ses censures un peu
trop loin , beaucoup de petits esprits onc
adopté ses décisions comme sans apel.
C'est ainsi qu'on voit des Frêlons
Imiter souvent les Abeilles ,
Ils bourdonnent à nos oreilles ,
Vôlent de même, et rendent mêmes sons ;
Mais examine- t- on l'ouvrage ,
Le Frêlon est tout different ;
L'Abeille seule a l'avantage
Que lui dispute un Rival ignorant.
M. Mirabeaud dans sa Préface a vengé
le Poëte Italien de ces préjugés ridicules
Le caractere de Renaud est incompa-
rable '
MAY.
1737.
907
rable , je le préfererois à celui d'Achillle.
J'y vois un Heros que l'amour
Aveugle sur sa propre gloire ,
Et qui des deux esclave tour à tour ,
A tous les deux dispute la victoire ,
Tantôt l'amour prend le dessus ,
Le Héros céde , et de la fiere Armide
La beauté dans son cœur décide ,
Et l'emporte sur ses vertus ;
Tantôt rougissant de sa honte ,
Il goûte à regret les plaisirs ;
Le devoir , l'honneur le surmonte ,
Et la raison condamne ses desirs ;
Ainsi peu maître de lui - même ,
Il est jaloux, il n'aime pas , il aime ,
Qui des deux mérite un retour
Ou de la gloire , ou de l'amour ?
Celui de Tancrede est plus moderé ;
c'est un Prince courageux , dont l'âge a
reprimé la fougue ; plus prudent que
Renaud , il connoît davantage le dan-
ger , et par là sa bravoure est moins ac-
tive ; il a toutes les vertus d'Ulysse ,
sans en avoir les défauts.
1
En vain l'amour pour le surprendre
De l'aimable Herminie augmente les apas ,
Un cœur sçait toujours se défendre
D iij
Quand
908 MERCURE DE FRANCE
Quand la raison ne l'abandonne pas.
Clorinde a sçu toucher son ame ;
Mais ce n'est point une brûlante flamme ,
Telle que le plaifir allume dans nos cœurs ,
Qui s'éteint à l'instant qu'elle commence
naître ,
Et qui souvent craint de paroître ,
Pour nous cacher ses honteuses ardeurs
C'est un feu qui naît de l'estime
Que nourrit l'innocence et la fidelité ;
Ennemi de la volupté ,
La raison le soûtient , la constance l'anime ,
Et l'indolente oisiveté
Ne peut éteindre un feu si légitime.
Tancrede n'est point combattu
Par les transports d'une lâche tendresse ;
Ah ! si l'amour étoit une foiblesse ,
Quels cœurs auroient de la vertu ?
Godefroy fait le même Personnage que
Nestor dans l'Iliade, il ne se distingue des
autres Chefs que par une sagesse con
sommée.
C'est un Héros que la prudence guide ,
Dont la vieillesse est l'unique défaut ;
Peut être eût-il , comme Renaud ,
Suivi les pas de la trompeuse Armide.
Mais
M Ả Ý.
1737.
Mais quand l'âge avec la raison
909
Vient reprimer ces fougues indomptables
C'est recueillir en arriere saison,
Que vouloir enflammer des cœurs si respectables
L'Episode de Sophronie et d'Olinde
est bien touchée , quoiqu'on la trouve
déplacée et étrangere au sujet; quelques-
uns veulent que ce soit une copie défi-
gurée de Nisus er d'Euryale ; Argant ,
Aladin , Soliman y sont dépeints avec
les couleurs les plus vives , et les plus
naturelles,
leur caractere ne se dément
point dans la suite du Poëme ; le Tasse
a mis à profit cette maxime d'Horace ,
le seul Auteur de l'antiquité que les Mo
dernes daignent encore respecter. .' ..
Sit Mediaferox invictaque , flebilis Ino ,
Perfidus Ixion , Io vaga , tristis Orestes ;
Si quid inexpertum scene committis , et audes
Personamformare novam , servetur ad imum
Qualis abincapto processerit , et sibi constet.
Le Sarrazin ne connoissoit qu'une và➡
leur brutale et déterminée, semblable à ces
bêres qui ne suivent qu'un instinct gros-
sier ; il seroit à souhaiter pour nos Fran-
çois qu'ils pûssent dépeindre le caracte-
Diiij
re
910 MERCURE DE FRANCE
re des autres Peuples , aussi - bien que le
Poëte Italien ; le seul Auteur de Gil- Blas
a sçi , avec gloire , éviter ce défaut , il
a peint les Espagnols tels qu'ils sont , et
non pas sur des idées vagues ou univer-
selles; si nos Tragiques eussent suivi ce-
te regle , nous n'aurions point tant de
mauvaises Pieces , qui ne sont tout au
plus que de froids Dialogues montés sur
le même ton ; Pharamond ne parleroit
qu'en vrai Conquerant , &c. Mais ce
n'est point ici le lieu d'exercer la Criti-
que.
Ismeno , dans la Jerusalem délivrée
fait le personnage deCalchas dans l'Iliade,
l'un est un Devin qui ne sert qu'à entre-
tenir la superstition de l'Armée Grecque,
aussi Agamenon lui dit fort bien , E'onor
δ᾽ οὐδέτι πω εἶπας ἔπος , ουδ᾽ ἐτέλεββας.
Bonum nullum adbuc verbum dixisti , nes
fecisti.
L'autre est un Magicien qui effraye
les Sarrazins par les secrets de son art.
Le sublime Auteur de la Henriade
dans son Essai sur le Poëme Epique (Ou-
vrage merveilleux ) a rendu justice au
Tasse ; la conformité de talens ne lui a
point inspiré cette jalousie qu'il apelle
ui-même dans sa Préface d'Alzire , Ma-
adie incurable.
L'Episode
MAY.
1737.
911
L'Episode de Tancrede et de Clorin-
de est préférable , selon beaucoup de
Gens d'esprit , à celle de Didon dans
Virgile : je vois déja plusieurs Pédans qui
m'anathematisent , et me menacent des
foudres scholastiques ;
Mais leurs cris impuissans se perdent dans les
airs.
En effet , qu'est- ce que Didon ? une
femme furieuse dans sa passion , qui veut
à toute force aimer Enée , et en être ai-
mée ; comblée de refus outrageans elle se
tuë. ( Dénoüement rate parmi les fem-
mes de notre siècle. )
Ce fut sa faute en un mot :
A quoi songeoit cette Belle,
De prendre un Amant dévot ? *
Il est vrai que ces petits défauts de
caractere sont rachetés par une infinité
de morceaux frapans , et qui trouvent
facilement le chemin du cœur ; mais se
peut- il une situation plus touchante que
celle de nos deux Amans dans le Tasse ?
Tancrede est le propre assasin de sa Maî-
tresse , sans le sçavoir ; il reconnoît son
erreur, quand son aveuglement lui étoit
le plus nécessaire , et les derniers sou-
pirs de son Amante sont consacrés à un
* Rousseau.
D v amour
912 MERCURE DE FRANCE.
amour vertueux. Je m'en raporte aux
Dames dont le goût est plus délicat , et
le cœur plus susceptible de ces impres
sions de tendresse .
Temperes à lacrymis.
• Quis taliafando
La Forêt enchantée , l'Isle où se renfer-
me Armide avec Renaud , sont des coups
de pinceaux hardis que le Tasse a mêlés-
dans l'ombredu tableau ;iln'apartient qu'à
des Hommes choisis d'enfanter de pareil-
les productions , et qui leur sont même
particulieres. L'Albane differe du Titien,.
Michel - Ange se distingue par ses atti-
tudes , le fameux Tableau du Jugement
dernier , que les Curieux regardent com-
me un chef- d'oeuvre , est une preuve de
ce goût sublime qui n'est affecté qu'aux
génies véritablement grands ; les Cruci-
fix du Guide se font admirer de tous les
Connoisseurs.
Le Tombeau que le Tasse fait élever
à Didon , aproche beaucoup de celui de-
Patrocle ; s'il nous represente un com-
bat, c'est avec des expressions mâles er
hardies ; le desespoir où se trouvent les
Sarrazins , après la perte de leurs Chefs,
est d'un coloris admirable : la conclusion
de ce Poëme est bien ménagée, il n'y a
Dien:
MAY 1737.
Dvj
913
rien de trop ni de trop peu ; ce qu'on
pouroit blâmer avec justice , me semble
ce combat singulier qui se donne entre
Godefroy et Argant : notre Heros a le
même bonheur qu'Enée , un Ange lui
remet entre les mains des Armes d'une
trempe fine , et à l'épreuve des coups ;
Argant est un autre Turnus aussi mal-
heureux que le premier ; le Tasse cepen-
dant plus éclairé sur cet article que Vir-
gile , a trouvé moyen de rendre le Sar-
razin odieux à son Lecteur , le Rutulois
au contraire nous interesse ; il dispute à'
un Etranger la Princesse que Latinus lul
avoit promise , Enée n'agit pas en galant
Homme de vouloir enlever sa fiancée, et
sur quel droit prétend-il l'emporter con-
tre Turnus ? a t il quelques prérogatives
qui l'autorisent dans ce rapt ?
Virgile a imité Homere dans la plû-
part de ses fautes ; le Tasse , à son tour,
s'est arrogé celles de Virgile ; un certaint
préjugé que nous avons , dès notre en-
fance , pour les Anciens, nous empêche
de voir leurs défauts : je ne critiquerai
point le Tasse, il me suffit de l'admirer.
Que dirai-je de ses Héroïnes ?
Clorinde est fière , Herminie est sensible ,
Armide est d'autant plus terrible
Qu'elle
914 MERCURE DEFRANCE
Qu'elle sçait l'art de captiver les cours ;
Ses dédains affectés , sa beauté naturelle ,
Toutjusqu'à son silence est un charme pour elle
Mais que j'aime à la voir les yeux baignés de
pleurs ,
Se jetter aux genoux d'un Amant infidele ,
Lui demander la mort , soupirer , l'attendrir ,
Ebranler sa fierté , le vaincre et le féchir!
Mais non , l'ingrat bientôt reprend sa perfidie,
Armide en vain croit avoir triomphé,
Il détourne les yeux, il part , court dans l'Asie
Ensevelir un feu mal étouffé .
Dans cet instant cruel et redoutable ,
Cher Ami , j'ignore , à mon tour
Qui doit être le plus coupable
Ou de l'Amant , ou de l'Amour.
L'Amour , malgré l'Amant , fait sentir sa puis-
sance ;
L'Amant , malgré l'Amour , resiste à la cons-
tance :
Mon cœur veut condamner l'Amant ,
La prudente raison décide le contraire ,
Si j'écoute le cœur , Renaud est trop severe ,
Si j'en crois la raison , Renaud est innocent.
Voilà , Monsieur , ce que je pense en
peu de mots de ce grand Poëte ; il fau-
droit
MAY.
1737.
915
droit entendre l'Italien parfaitement pour
en concevoir toutes les beautés ; à moins
que de se transporter dans le Pays , on
ignore toûjours cette finesse de la lan-
gue annexée à ses seuls Citoyens . J'es-
pere que l'occasion poura me procurer
ce plaisir litteraire : en attendant cette
petite satisfaction , je m'en raporte à vo-
tre jugement , persuadé que vous étes
plus capable qu'aucun autre d'en décider.
J'ai l'honneur d'être , &c.
Fermer
11
p. 915-916
ΕΝVΟΥ.
Début :
Toi, qui de l'austere sagesse [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ΕΝVΟΥ.
ΕΝVΟΥ.
Toi, qui de l'austere sagesse
Sçais dérider le front chagrin ,
Et des Sophistes de la Greee
Erouffer le fatal venin :
Toi , qui d'Horace et de Catulle .
Goûtant les divines leçons ,
Aux fleurs du délicat Tibulle
Joins celles des Anacréons.
Docte Abbé , que sur le Parnasse
On vit plus d'une fois guider mes pas tremblans,
Souffre que , pour chanter le Tasse ,
J'emprunte tes nobles accens.
En vain la Critique severe
Cse lui refuser un légitime enceas ,
La
916 MERCURE DE FRANCE
La gloire est le seul prix des Rois et des Sça-
vans ,
C'est la Dévise de Voltaire.
Cher Ami , tels sont nos défauts ,
Ces Hommes sont pour nous des Hommes or-
dinaires ,
Mais, après leurs trépas, cessant d'être vulgaires, -
Ils cessent d'être nos égaux.
Toi, qui de l'austere sagesse
Sçais dérider le front chagrin ,
Et des Sophistes de la Greee
Erouffer le fatal venin :
Toi , qui d'Horace et de Catulle .
Goûtant les divines leçons ,
Aux fleurs du délicat Tibulle
Joins celles des Anacréons.
Docte Abbé , que sur le Parnasse
On vit plus d'une fois guider mes pas tremblans,
Souffre que , pour chanter le Tasse ,
J'emprunte tes nobles accens.
En vain la Critique severe
Cse lui refuser un légitime enceas ,
La
916 MERCURE DE FRANCE
La gloire est le seul prix des Rois et des Sça-
vans ,
C'est la Dévise de Voltaire.
Cher Ami , tels sont nos défauts ,
Ces Hommes sont pour nous des Hommes or-
dinaires ,
Mais, après leurs trépas, cessant d'être vulgaires, -
Ils cessent d'être nos égaux.
Fermer
12
p. 916-929
LETTRE de M. Le Beuf, Chanoine d'Auxerre, à M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen.
Début :
Il me paroît, Monsieur, par les lettres que vous avez écrites depuis un an à [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Le Beuf, Chanoine d'Auxerre, à M. Clerot, Avocat au Parlement de Roüen.
LETTRE de M. Le Beuf, Chanoine
d'Auxerre, à M. Clerot, Avocat au
Parlement de Roüen.
Il me paroît, Monsieur, par les lettres
que vous avez écrites depuis un an à
M. D. L. R. que vous vous êtes apliqué à
l'Histoire de Rouen et des environs, et que
vous en sçavez parfaitement les Anti-
quités. Le trait que vous venez de nous
donner de St Romain , votre Evêque (a)
m'a fait songer à vous communiquer
une découverte que j'ai faite par hazard
ces jours derniers. Je cherchois dans un
Pays fort éloigné d'ici , et même hors du
Royaume , ( b ) un monument que je
(a ) Mercure de Décembre 1736..
(b) A P'.bbaye de Saint-Gal en Suisse?
croyois
MAY.
$737.
917
croyois pouvoir donner dans mon Histoi-
re d'Auxerre, sur le jugement qu'en avoit
porté l'Auteur de l'Histoire literaire
de la France , Tome 2. p. 261. J'ai été frus-
tré de mon esperance ; il s'est trouvé que
ce Manuscrit dont on a donné communi-
cation fortvolontiers , est un monument
qui ne peut convenir qu'à l'Histoire de
Rouen , ou à l'Histoire Litteraire des
Gaules , ou bien dans un Recuëil tel
que la Bibliotheque des Pères et autres
Auteurs Ecclesiastiques. Je vous apten-
drai ce que c'est avec bien du plaisir.
C'est un Ouvrage de S. Victrice , votre
Evêque. S. Victrice de Rouen , parmi
les Auteurs Ecclesiastiques , est une es-
pece de Phénomene Litteraire. On sça-
voit seulement qu'il avoit écrit quelques
Lettres à S. Paulin de Nole , mais ces
Lettres étoient perduës. L'Ouvrage done
je veux vous parler est beaucoup plus
qu'une Lettre: c'est un Traité qu'il com-
posa à la louange des Saints dont il re
gur des Reliques , qui lui furent en-
voyées d'Italie , et dont plusieurs étoient
venuës de plus loin . Il porte la parole à ces
Saints presque d'un bout à l'autre.
Il nous aprend dans cet Ouvrage qu'il
étoit dans la Grande-Bretagne , dont les
Evêques l'avoient apellé, pour les aider
dans
918 MERCURE DE FRANCE
dans leur Ministere , ( a ) lorsque le Por
teur de ces Reliques , nommé Elien ,
étoit en chemin pour Roüen ; que ce
Porteur ne l'ayant point trouvé dans sa
Ville Episcopale , prit la route de la
Grande Bretagne , dans laquelle il le
rencontra à quarante mille seulement du
lieu d'où il venoit , ou du Port où il
avoit débarqué. Ensorte , dit - il , que les
Reliques vinrent deux fois dans la Ville
de Rouen. Les apostrophes en forme d'ac-
tions de graces , qu'il fait à saint Am-
broise , alors vivant, à un Evêque nom-
mé Théodule , à un autre nommé Eus-
et à d'autres , indiquent de
tathius , et à d'autres
quelles Eglises d'Italie lui venoient ces
précieux restes. Vous trouverez les noms
de ces Evêques à la fin de la Lettre du
Concile de Milan de l'an 390. contre
Jovinien et ses Adhérans. T. 2. Concil.
Labb. Col. 1027. Ces Reliques étoient
de S. Jean- Baptiste , S. Jean l'Evange
liste , S. André , S. Thomas , S. Luc ;
S. Gervais , S. Protais ,
et S. Nazaire , de
( a ) Usserius , ni Harpsfeldius , ni Alfordus ,
Historiens modernes de l'Eglise d'Angleterre, n'ont
point connu ce fait. Gildas ,
et depuis lui Bede
marquent que l'Arianisme trouva des fauteurs
dans la Grande Bretagne , et Usserius croit que
cefut vers l'an 3·80,
Milan :
MAY.
1737.
919
Milar : (a) S. Agricole et S. Procule de
Boulogne; Ste Euphemie, de Calcedoine;
S. Antonin , de Plaisance ; Ss . Saturnin
et Trajan , de Macedoine ; Ss. Mutius
Alexandre , Datysus ou Dathus , Cyn-
dée ou Chyndée , Ste Kogate, Ste Léoni-
de , Ste Anastasie , et Ste Anatocle. ( b )
Il paroît par ses expressions que ce n'é-
toient point des Ossemens de ces Saints ,
au moins quart à la plûpart , mais seu-
lement du Sang , ou de la terre détrem-
pée de leur Sang. Aussi S. Victrice s'é-
tend-il beaucoup à prouver que ce peu
équivaloit en vertu au Corps entier ,
puisqu'on ne peut pas partager le mérite
des Saints , que le Sang est le comple-
ment et la perfection de tous les mem-
bres , et que ces Reliques , toutes mo
diques qu'elles paroissent , sont enam-
mées d'une ardeur divine , qui les ren-
dent aussi puissantes en petite portion
que dans une plus grande. Quoiqu'il
qualifie cet amas de Reliques du nom
( a ) S. Paulin fit mettre sous l'Autel de l'E-
glise de S. Felix de Nole des Reliques des princi-
paux de tous ces Saints , ainsi qu'il paroit par son
Poëme 24. Vers 406. et suivans.
( b ) S. Victrice raporte , sur la fin de son Ou-
vrage , quelques actions de ces Saintes , peu con
ques d'ailleurs.
de
920 MERCURE DE FRANCE
de Troupe de Saints , par raport au nom-
bre dont il y en avoir , le Vase qui les
contenoit n'étoit cependant tout au plus
qu'une espece de Reliquaire portatif que
les Anciens apelloient Philactere , et qu'ils
attachoient au col . Mais l'Ecrit de S Vic-
trice prouve que dès lors on faisoit des
réjouissances pour ces sortes de recep-
zions. Il fait à cette occasion une des-
cription du Peuple de sa Ville , dans la
quelle il s'étend beaucoup sur l'état des
Vierges et des Veuves , afin de donner
par là des preuves de son unité de senti-
mens avec les Eglises d'Italie , qui avoient
condamné nouvellement Jovinien enne-
mi de l'état de Virginité.
Il y fait aussi une longue profession de
foy sur le Mystere de la Trinité , prin
cipalement sur la Divinité de J. C. qui
étoit aparemment combattue alors dans
les Gaules par quelques Ariens , depuis
la liberté que l'Empereur Gratien avoit
donnée en 378.
La 370. Lettre de Saint Paulin de No-
le , qui est adressée à ce même Saint
Victrice , paroît y'avoir raport. Ce que
j'ai encore bien remarqué , c'est qu'il sem
ble que Saint Paulin cût reçû de Vic-
trice un exemplaire de cet Ouvrage , par
la maniere dont il lui parle dans sa pre-
miere
M A Y.
1737.
921
miere Lettre qui est la 18c.) sur la nou-
velle face qu'avoit reprise la Ville de
Rouen sous son Gouvernement (num.s )
il le félicite sur ce qu'une Ville si éloi-
gnée , étoit enrichie de tant de Mémoires
de Saints Apôtres , qui sembloient de-
meurer avec lui pour cooperer à ses tra-
vaux , et être honorés par son Clergé et
son Peuple. Par le moyen de l'Ouvrage
de Saint Victrice , cet endroit de Saint
Paulin qui étoit assés obscur en lui - mê-
me , reçoit une certaine clarté qui fait
honneur à la Ville de Rouen . L'état des
Vierges et des Veuves y est dépeint avec
les mêmes couleurs que dans l'Ecrit de
Saint Victrice.
C'est à vous , Monsieur , à m'apren
dre maintenant s'il y eut dès le quatrié
me siecle à Rouen , une Eglise dédiée
sous l'Invocation de quelques Saints de
Milan ; car Saint Victrice dir que les fon-
demens des Bâtimens étoient déja jettés,
qu'il falloit maintenant ériger les Aurels.
Je ne sçaurois entendre à la lettre le
passage d'Orderic , qui dit que Saint Mel-
lon , votre premier Evêque avoit été in-
humé in Crypta Basilica S. Gervasii. Il
veut dire aparemment dans une Crypte
sur laquelle fut bâtie depuis l'Eglise de
Saint Gervais. Son témoignage prouve
assés
922 MERCURE DE FRANCE
assés que l'Eglise de Saint Gervais , qui
est aux Fauxbourg Occidental de votre
Ville , passoit de son temps pour être
très anciene. Le titre d'Abbaye qu'elle
avoit au XIe. siecle , la belle Crypte
qu'on y voit,sont autant d'indices de son
antiquité. Je croirois volontiers que ç'au-
roit été là que Saint Victrice déposa les
Reliques qu'on lui aporta de Milan , et
que ce fut la premiere Eglise Cimeteriale
du Clergé de Rouen. Vous pouvez re-
former mes conjectures , si elles font
fausses. Je ne suis jamais descendu dans la
Crypte de Saint Gervais , pour juger du
temps de son édifice.
Ce furent sans doute , les fruits que
Saint Victrice fit dans le temps qu'il
passa sur les côtes , qu'on apelle aujour-
d'hui le Pontieu et le Boulenois, qui en-
gagerent les Evêques de la Grande Breta-
gne à l'apeller dans leur Isle. Si la re-
marque de Scaliger sur le mot de Nervi-
ci litioris , au lieu duquel il voudroit qu'on
lût Ebruicani littoris , étoit mieux apuyée,
il sembleroit que ce seroit aux environs
d'York que Saint Victrice auroit été
évangeliser.
Si le Public souhaite que l'opuscule de
votre S.Evêque paroisse en entier, il fera
facile de le donner avec quelques notes.
11
MAY.
1737
923
Test tiré d'un Manuscrit de mille ans ,suc
lequel un Auteur de sept ou huit cent
ans a voulu faire des remarques qui sont
souvent fausses . J'oublicis de vous dire
que S. Victrice se nomme lui- même dans
ce petit Ouvrage. On y verra avec satis-
faction une nouvelle preuve de l'anti-
quité des pratiques de l'Eglise Catholi-
que , exprimées dans le langage du qua-
triéme siecle. Je ne sçai si ce Traité ne
seroit point celui de Laude generali om-
nium Maryrum , que Gennade a attribué
à Saint Paulin , et lequel ne se retrouve
plus. Le Copiste du Manuscrit de mille
ans avoit cru que cet Ouvrage de Vic-
trice , étoit de Saint Ambroise , et lui
avoit donné mal à propos ce titre , Inci-
pit Liber ejusdem ( Ambrosii ) de Laude
Sanctorum.
Les Historiens de votre premier Evê-
que Saint Mellon , le font Breton de nais-
sance , et quelques Auteurs comme Pos-
sevin lui attribuent des Homelies . J'a-
prehende qu'il n'y ait un peu de confu-
sion , au moins quant au dernier chef ,
et que les prétendues Homelies de Saint
Mellon ou Mellaine de la Grande Bre-
tagne , ne soient le Traité de Saint Vic-
trice , qui est assés en style de discours
public. On a cru jusqu'ici que Saint Vie-
trice
924 MERCURE DE FRANCE
trice étoit né ou dans l'Artois ou dans
Le Pays Boulenois ; mais l'endroit de la
18e. Epitre de Saint Paulin , sur lequel
uniquement cela est fondé , peut prouver
également , et même encore mieux , que
c'étoit dans la Grande Bretagne qu'il
avoit pris naissance. Te in lucem populi
sui de extimo , ou extremo orbis eduxit Do-
minus. En ce cas Saint Victrice dut natu-
rellement être porté à ſecourir sa Patrie.
Je vous suis très- obligé,M.du petit mot
que vous avez marqué dans votre Dis-
sertation par raport à mon sentiment sur
la signification du mot Dunum. Je trou-
ve encore de temps en temps ( sans les
chercher ) des exemples de Lieux situés
sur des Montagnes ou à mi- côte , ou au
bas de quelque Montagne considérable
dont le nom latin se termine par ce cé-
lebre mot , dont la signification m'avoit
été contestée par le R. P. du Plessis . Une
personne qui a vu le Village de Senuc
au Diocèse de Rheims , où fut marty-
rifé Saint Oricle , par les Vandales du
cinquième siecle , m'a assuré que ce Vil-
lage nommé en latin Sindunum , est à
mi-côte sur une Montagne. C'est un Lieu
fameux dans l'Histoire de l'Abbaye de
Saint Kemi de Rheims. Staonne qui est
au même Diocese dans le Pays Rethelois,
se
"
MAY.
1737.
925
se dit en latin Stadonum ou Stadunum.
Le P. Mabillon nous fait en deux mots
dans sa Diplomatique la Discription de
sa situation , in edito colle , dit -il , dua-
bus à Mosomago leugis LeVillage de Bran
don au Diocèse de Mâcon est fort connu
par les Titres de l'Abbaye de Cluny , dont
il est peu éloigné. Ces Titres latins du
Monastere qui sont du onzième et dou-
ziéme siecle , l'apellent Brancidunum et
Brancedunum
:
la Montagne auprès de
laquelle il est situé , est si considéra-
ble qu'elle est même figurée dans quel-
ques Cartes. Dun au Diocèse de Rheims
est dans le même cas. Le Prieuré
nommé Artun ou Artas , est situé sur
une hauteur à quelques lieuës de Lyon ;
Aussi les Titres de Cluny que l'on peut
voir cités dans le P. Mabillon ,T. 4. An-
nal. pag. 104. l'apellent ils Artedunum.
A Saverdun au Comté de Foix , il y a la
haute et la basse Ville , ce qui supose une
Montagne. L'Histoire des Evêques du
Mans , recueillie au neuviéme siecle ou
environ , fiit souvent mention d'un Lieu
qu'elle apelle Baladon ou Baladun . Or je
sçais par une personne qui a passé dans ce
Bourg du Pays du Maine , qu'il est situé
sur une Montagne ronde , seule et isolée
comme la Ville de Laon. Le Château est
ац
926 MERCURE DE FRANCE
au sommet,et l'on voit de là tous les Pays
voisins en rond. On l'apelle aujourd'hui
Bâlon . Une Montagne que D. Duplessis
peut voir de sa fenêtre , est celle de Meu-
don. Le Village est à la verité dans le
bas de cette Montagne comme à Bran-
don , et en d'autres Endroits; mais cela ne
change point le fond de la chose : les Châ-
teaux Seigneuriaux par où ces Villages
ont commencé étoient en haut. Or je
suis persuadé que le vrai nom Latin de
cette Montagne est Modunum ou Moldy--
"num. J'en tire la preuve du Pouiller de
l'Evêché de Paris , écrit au commence-
ment du treiziéme siecle , dont voici le
contenu au feuillet 4. Ecclesiæ pertinentes
ad donationem Episcopi in Decanatu Cas-
tri-Fortis. Ecclesia de Issiaco , Ecclesia de
Modun , Ecclesia de Seva , Ecclesia de
Columbis , Ecclesia de Rodolio. Quoique
nous prononcions aujourd'hui Meudon ,
il n'en est pas moins veritable , qu'au
treiziéme siecle et auparavant on pronon-
çoit Modun. Je n'omettrai point de vous
parler du célebre Monastere de Redon
en Bretagne Les Montagnes auprès des-
quelles il est, valent bien celle de Meudon .
Un ancien Auteur dont l'Ouvrage se lit
au second Tome du quatriéme siecle Be-
nedictin , pag. 189. Pa dit situé juxia
sinung
dun ,
MAY.
1737.
927
sinum duorum fluminum , montibus proce
ritate fua polo vicinus : et fondé in verti-
ce Bellimontis : Et à la page 210. il dit
At ubi de cacumine montis descenderunt qui
Monasterio imminet. Cette Description
représente ce Lieu ,comme si on le voyoit.
Les Rochers très-élevés que l'Historien
de la Vie de Saint Martin , dit être au-
dessus de Marmoutiers , proche Tours,
suffisent par la même raison , pour avoir
fait donner à cette Ville le nom de Ca
sarodunum.
Si l'argument que D. Duplessis a tiré
de votre Ruisseau du Pays de Caux eût
valu quelque chose , et qu'on eût peu di-
re qu'une preuve que Dun ne signifioit
pas Montagne chés les Celtes , c'est que
ce nom se trouve donné à une eau cou-
lante , on eut pû dire également qu'il
ne signifie ni Vallée ni Montagne , puis-
qu'on trouve des noms d'hommes qui
finissoient également par Dunus. J'en
aperçois dans les mêmes Pays , où Dun
étoit employé pour signifier une Mon-
tagne. A Arles ou à Aix il y eut un Evê-
que apellé Chadunau septiéme siecle.
En Espagne un Capitaine de Tortose
au neuviéme siecle , se nommoit Abai-
( Duchêne Tom. 2. pag. 292. ) Au
Hist. de l'Abbaye Saint Denis , page 28.
E
dixième
924 MERCURE DE FRANCE
trice étoit né ou dans l'Artois ou dans
Le Pays Boulenois ; mais l'endroit de la
18e. Epitre de Saint Paulin , sur lequel
uniquement cela est fondé , peut prouver
également , et même encore mieux , que
c'étoit dans la Grande Bretagne qu'il
avoit pris naissance. Te in lucem populi
sui de extimo , ou extremo orbis eduxit Do-
minus. En ce cas Saint Victrice dut natu-
rellement être porté à ſecourir sa Patrie.
Je vous suis très- obligé, M.du petit mot
que vous avez marqué dans votre Dis-
sertation par raport à mon sentiment sur
la signification du mot Dunum. Je trou
ve encore de temps en temps ( sans les
chercher ) des exemples de Lieux situés
sur des Montagnes ou à mi- côte , ou au
bas de quelque Montagne considérable
dont le nom latin se termine par ce cé-
lebre mot , dont la signification m'avoit
été contestée par le R. P. du Plessis . Une
personne qui a vu le Village de Senuc
au Diocèse de Rheims , où fut marty-
rifé Saint Oricle , par les Vandales du
cinquième siecle , m'a assuré que ce Vil-
lage nommé en latin Sindunum , est à
mi-côte sur une Montagne. C'est un Lieu
fameux dans l'Histoire de l'Abbaye de
Saint Kemi de Rheims. Staonne qui est
au même Diocèse dans le Pays Rethelois,
se
་
MAY.
1737.
925
se dit en latin Stadonum ou Stadunum.
Le P. Mabillon nous fait en deux mots
dans sa Diplomatique la Discription de
sa situation , in edito colle , dit-il , dua-
bus à Masomago lengis LeVillage de Bran-
don au Diocèse de Mâcon est fort connu
par les Titres de l'Abbaye de Cluny , dont
il est peu éloigné. Ces Titres latins du
Monastere qui sont du onzième et dou-
ziéme siecle , l'apellent Brancidunum et
Brancedunum la Montagne auprès de
laquelle il est situé , est si considéra-
ble qu'elle est même figurée dans quel-
ques Cartes. Dun au Diocèse de Rheims
est dans le même cas, Le Prieuré
nommé Artun ou Artas , est situé sur
une hauteur à quelques lieuës de Lyon ;
Aussi les Titres de Cluny que l'on peut
voir cités dans le P. Mabillon ,T. 4. An-
nal. pag. 104. l'apellent ils Artedunum.
A Saverdun au Comté de Foix , il y a la
haute et la basse Ville, ce qui supose une
Montagne. L'Histoire des Evêques du
Mans , recueillie au neuviéme siecle ou
environ ,fiitsouvent mention d'un Lieu
qu'elle apelle Baladon ou Baladun. Or je
sçais par une personne qui a passé dans ce
Bourg du Pays du Maine , qu'il est situé
sur une Montagne ronde , seule et isolée
comme la Ville de Laon. Le Château est
au
926 MERCURE DE FRANCE
au sommet,et l'on voit de là tous les Pays
voisins en rond. On l'apelle aujourd'hui
Bâlon . Une Montagne que D. Duplessis
peut voir de sa fenêtre , est celle de Meu-
don. Le Village est à la verité dans le
bas de cette Montagne comme à Bran-
don , et en d'autres Endroits ; mais cela ne
change point le fond de la chose : les Châ-
teaux Seigneuriaux par où ces Villages
ont commencé étoient en haut. Or je
suis persuadé que le vrai nom Latin de
cette Montagne est Modunum ou Moldy--
"num. J'en tire la preuve du Pouiller de
l'Evêché de Paris , écrit au commence-
ment du treiziéme siecle , dont voici le
contenu au feuillet 4. Ecclesiæ pertinentes
ad donationem Episcopi in Decanatu Cas-
tri-Fortis. Ecclesia de Issiaco , Ecclesia de
Modun , Ecclesia de Seva , Ecclesia de
Columbis , Ecclesia de Rodolio. Quoique
nous prononcions aujourd'hui Meudon ,
il n'en est pas moins veritable , qu'au
treiziéme siecle et auparavant on pronon-
çoit Modun. Je n'omettrai point de vous
parler du célebre Monastere de Redon
en Bretagne : Les Montagnes auprès des-
quelles il est,valent bien celle de Meudon .
Un ancien Auteur dont l'Ouvrage se lit
au second Tome du quatriéme siecle Be
nedictin , pag. 189. l'a dit situé juxia
sinung
"
MAY.
1737.
927
sinum duorum fluminum , montibus proce
ritatefua polo vicinus : et fondé in verti-
ce Bellimontis : Et à la page 210. il dit ,
At ubi de cacumine montis descenderunt qui
Monasterio imminet. Cette Description
représente ce Lieu ,comme si on le voyoit.
Les Rochers très -élevés que l'Historien
de la Vie de Saint Martin , dit être au-
3
dessus de Marmoutiers , proche Tours,
suffisent par la même raison , pour avoir
fait donner à cette Ville le nom de Ca
sarodunum.
Si l'argument que D. Duplessis a tiré
de votre Ruisseau du Pays de Caux eût
valu quelque chose , et qu'on eût peu di-
re qu'une preuve que Dun ne signifioit
pas Montagne chés les Celtes , c'est que
ce nom se trouve donné à une eau cou-
lante , on eut pû dire également qu'il
ne signifie ni Vallée ni Montagne , puis-
qu'on trouve des noms d'hommes qui
finissoient également par Dunus. J'en
aperçois dans les mêmes Pays , où Dun
étoit employé pour signifier une Mon-
tagne. A Arles ou à Aix il y eut un Evê-
que apellé Chadunau septième siecle.
En Espagne un Capitaine de Tortose
E
•
au neuviéme siecle , se nommoit Abai-
dun , ( Duchêne Tom. 2. pag. 292, ) Au
* Hist. de l'Abbaye Saint Denis , page 28 .
dixième
928 MERCURE DE FRANCE
dixiéme siecle, un Evêque de Lindisfarne
en Angleterre , portoit le nom d'Aldun
( Tom. 4. Annal. Bened. pag. 96. ) Dira-
t'on à cause de ces trois exemples , que
Dun signifie un homme ? Et parce que
voilà trois personnes de l'antiquité qui
l'ont eu dans leur nom , seroit-on bien
venu à dire que ce n'étoit pas un nom
de chose ? On feroit très-mal fondé à
tirer cette conclusior . Bucanan m'a pa-
ru aussi très-formel dans son Histoire
d'Ecosse , en faveur de mon interpreta-
tation. Au feüillet 5. de l'Edition de
1583. il dit : Secat regionemfluvius unus
qui memoratu sit dignus Carron , juxta
quem aliquot vetusta funt monumenta. Ad
lavam Carrontis duo terreni funt tumuli ha
minum operâ ( ut res indicat ) adificati ;
vulgo Duni pacis appellari. Voilà des émi-
nences de Terre , qu'en Ecosse on apelle
Duns-Bei , pour dire Montagne de paix.
Il dit plus bas , cujus pacis monumentum
bi colles effent , quod illic terminum fue
ditionis Romani statuissent. Si Bucanan
peut faire foy pour le Celtique qui avoit
pénétréjusques dans l'Ecosse , le Pere Lo-
bineau peut être écouté pour ce qui est
du Celtique des Gaules. Ce Sçavant His-
torien de Bretagne , pag 6. de la Préface
de ces preuves , nous insinue à la verité
qu'en
MAY.
1737.
929
qu'en Breton , Dordon signifie eau pro-
fonde ; mais aussi-tôt il ajoûte que
che
Uche
et Dun marquent aussi en Breton des
hauts lieux , des éminences. Je tiens
(comme vous voyez ) la promesse que
jai faite à M. Maillart de ramasser tous
les témoignages qui se présenteroient
pour fortifier l'ancien sentiment. Nous
verrons quelles observations Dom Du-
Plessis fera sur tout cela dans l'Histoire
de votre Diocése. Je suis , & c.
A Paris le 10. Février 1737.
d'Auxerre, à M. Clerot, Avocat au
Parlement de Roüen.
Il me paroît, Monsieur, par les lettres
que vous avez écrites depuis un an à
M. D. L. R. que vous vous êtes apliqué à
l'Histoire de Rouen et des environs, et que
vous en sçavez parfaitement les Anti-
quités. Le trait que vous venez de nous
donner de St Romain , votre Evêque (a)
m'a fait songer à vous communiquer
une découverte que j'ai faite par hazard
ces jours derniers. Je cherchois dans un
Pays fort éloigné d'ici , et même hors du
Royaume , ( b ) un monument que je
(a ) Mercure de Décembre 1736..
(b) A P'.bbaye de Saint-Gal en Suisse?
croyois
MAY.
$737.
917
croyois pouvoir donner dans mon Histoi-
re d'Auxerre, sur le jugement qu'en avoit
porté l'Auteur de l'Histoire literaire
de la France , Tome 2. p. 261. J'ai été frus-
tré de mon esperance ; il s'est trouvé que
ce Manuscrit dont on a donné communi-
cation fortvolontiers , est un monument
qui ne peut convenir qu'à l'Histoire de
Rouen , ou à l'Histoire Litteraire des
Gaules , ou bien dans un Recuëil tel
que la Bibliotheque des Pères et autres
Auteurs Ecclesiastiques. Je vous apten-
drai ce que c'est avec bien du plaisir.
C'est un Ouvrage de S. Victrice , votre
Evêque. S. Victrice de Rouen , parmi
les Auteurs Ecclesiastiques , est une es-
pece de Phénomene Litteraire. On sça-
voit seulement qu'il avoit écrit quelques
Lettres à S. Paulin de Nole , mais ces
Lettres étoient perduës. L'Ouvrage done
je veux vous parler est beaucoup plus
qu'une Lettre: c'est un Traité qu'il com-
posa à la louange des Saints dont il re
gur des Reliques , qui lui furent en-
voyées d'Italie , et dont plusieurs étoient
venuës de plus loin . Il porte la parole à ces
Saints presque d'un bout à l'autre.
Il nous aprend dans cet Ouvrage qu'il
étoit dans la Grande-Bretagne , dont les
Evêques l'avoient apellé, pour les aider
dans
918 MERCURE DE FRANCE
dans leur Ministere , ( a ) lorsque le Por
teur de ces Reliques , nommé Elien ,
étoit en chemin pour Roüen ; que ce
Porteur ne l'ayant point trouvé dans sa
Ville Episcopale , prit la route de la
Grande Bretagne , dans laquelle il le
rencontra à quarante mille seulement du
lieu d'où il venoit , ou du Port où il
avoit débarqué. Ensorte , dit - il , que les
Reliques vinrent deux fois dans la Ville
de Rouen. Les apostrophes en forme d'ac-
tions de graces , qu'il fait à saint Am-
broise , alors vivant, à un Evêque nom-
mé Théodule , à un autre nommé Eus-
et à d'autres , indiquent de
tathius , et à d'autres
quelles Eglises d'Italie lui venoient ces
précieux restes. Vous trouverez les noms
de ces Evêques à la fin de la Lettre du
Concile de Milan de l'an 390. contre
Jovinien et ses Adhérans. T. 2. Concil.
Labb. Col. 1027. Ces Reliques étoient
de S. Jean- Baptiste , S. Jean l'Evange
liste , S. André , S. Thomas , S. Luc ;
S. Gervais , S. Protais ,
et S. Nazaire , de
( a ) Usserius , ni Harpsfeldius , ni Alfordus ,
Historiens modernes de l'Eglise d'Angleterre, n'ont
point connu ce fait. Gildas ,
et depuis lui Bede
marquent que l'Arianisme trouva des fauteurs
dans la Grande Bretagne , et Usserius croit que
cefut vers l'an 3·80,
Milan :
MAY.
1737.
919
Milar : (a) S. Agricole et S. Procule de
Boulogne; Ste Euphemie, de Calcedoine;
S. Antonin , de Plaisance ; Ss . Saturnin
et Trajan , de Macedoine ; Ss. Mutius
Alexandre , Datysus ou Dathus , Cyn-
dée ou Chyndée , Ste Kogate, Ste Léoni-
de , Ste Anastasie , et Ste Anatocle. ( b )
Il paroît par ses expressions que ce n'é-
toient point des Ossemens de ces Saints ,
au moins quart à la plûpart , mais seu-
lement du Sang , ou de la terre détrem-
pée de leur Sang. Aussi S. Victrice s'é-
tend-il beaucoup à prouver que ce peu
équivaloit en vertu au Corps entier ,
puisqu'on ne peut pas partager le mérite
des Saints , que le Sang est le comple-
ment et la perfection de tous les mem-
bres , et que ces Reliques , toutes mo
diques qu'elles paroissent , sont enam-
mées d'une ardeur divine , qui les ren-
dent aussi puissantes en petite portion
que dans une plus grande. Quoiqu'il
qualifie cet amas de Reliques du nom
( a ) S. Paulin fit mettre sous l'Autel de l'E-
glise de S. Felix de Nole des Reliques des princi-
paux de tous ces Saints , ainsi qu'il paroit par son
Poëme 24. Vers 406. et suivans.
( b ) S. Victrice raporte , sur la fin de son Ou-
vrage , quelques actions de ces Saintes , peu con
ques d'ailleurs.
de
920 MERCURE DE FRANCE
de Troupe de Saints , par raport au nom-
bre dont il y en avoir , le Vase qui les
contenoit n'étoit cependant tout au plus
qu'une espece de Reliquaire portatif que
les Anciens apelloient Philactere , et qu'ils
attachoient au col . Mais l'Ecrit de S Vic-
trice prouve que dès lors on faisoit des
réjouissances pour ces sortes de recep-
zions. Il fait à cette occasion une des-
cription du Peuple de sa Ville , dans la
quelle il s'étend beaucoup sur l'état des
Vierges et des Veuves , afin de donner
par là des preuves de son unité de senti-
mens avec les Eglises d'Italie , qui avoient
condamné nouvellement Jovinien enne-
mi de l'état de Virginité.
Il y fait aussi une longue profession de
foy sur le Mystere de la Trinité , prin
cipalement sur la Divinité de J. C. qui
étoit aparemment combattue alors dans
les Gaules par quelques Ariens , depuis
la liberté que l'Empereur Gratien avoit
donnée en 378.
La 370. Lettre de Saint Paulin de No-
le , qui est adressée à ce même Saint
Victrice , paroît y'avoir raport. Ce que
j'ai encore bien remarqué , c'est qu'il sem
ble que Saint Paulin cût reçû de Vic-
trice un exemplaire de cet Ouvrage , par
la maniere dont il lui parle dans sa pre-
miere
M A Y.
1737.
921
miere Lettre qui est la 18c.) sur la nou-
velle face qu'avoit reprise la Ville de
Rouen sous son Gouvernement (num.s )
il le félicite sur ce qu'une Ville si éloi-
gnée , étoit enrichie de tant de Mémoires
de Saints Apôtres , qui sembloient de-
meurer avec lui pour cooperer à ses tra-
vaux , et être honorés par son Clergé et
son Peuple. Par le moyen de l'Ouvrage
de Saint Victrice , cet endroit de Saint
Paulin qui étoit assés obscur en lui - mê-
me , reçoit une certaine clarté qui fait
honneur à la Ville de Rouen . L'état des
Vierges et des Veuves y est dépeint avec
les mêmes couleurs que dans l'Ecrit de
Saint Victrice.
C'est à vous , Monsieur , à m'apren
dre maintenant s'il y eut dès le quatrié
me siecle à Rouen , une Eglise dédiée
sous l'Invocation de quelques Saints de
Milan ; car Saint Victrice dir que les fon-
demens des Bâtimens étoient déja jettés,
qu'il falloit maintenant ériger les Aurels.
Je ne sçaurois entendre à la lettre le
passage d'Orderic , qui dit que Saint Mel-
lon , votre premier Evêque avoit été in-
humé in Crypta Basilica S. Gervasii. Il
veut dire aparemment dans une Crypte
sur laquelle fut bâtie depuis l'Eglise de
Saint Gervais. Son témoignage prouve
assés
922 MERCURE DE FRANCE
assés que l'Eglise de Saint Gervais , qui
est aux Fauxbourg Occidental de votre
Ville , passoit de son temps pour être
très anciene. Le titre d'Abbaye qu'elle
avoit au XIe. siecle , la belle Crypte
qu'on y voit,sont autant d'indices de son
antiquité. Je croirois volontiers que ç'au-
roit été là que Saint Victrice déposa les
Reliques qu'on lui aporta de Milan , et
que ce fut la premiere Eglise Cimeteriale
du Clergé de Rouen. Vous pouvez re-
former mes conjectures , si elles font
fausses. Je ne suis jamais descendu dans la
Crypte de Saint Gervais , pour juger du
temps de son édifice.
Ce furent sans doute , les fruits que
Saint Victrice fit dans le temps qu'il
passa sur les côtes , qu'on apelle aujour-
d'hui le Pontieu et le Boulenois, qui en-
gagerent les Evêques de la Grande Breta-
gne à l'apeller dans leur Isle. Si la re-
marque de Scaliger sur le mot de Nervi-
ci litioris , au lieu duquel il voudroit qu'on
lût Ebruicani littoris , étoit mieux apuyée,
il sembleroit que ce seroit aux environs
d'York que Saint Victrice auroit été
évangeliser.
Si le Public souhaite que l'opuscule de
votre S.Evêque paroisse en entier, il fera
facile de le donner avec quelques notes.
11
MAY.
1737
923
Test tiré d'un Manuscrit de mille ans ,suc
lequel un Auteur de sept ou huit cent
ans a voulu faire des remarques qui sont
souvent fausses . J'oublicis de vous dire
que S. Victrice se nomme lui- même dans
ce petit Ouvrage. On y verra avec satis-
faction une nouvelle preuve de l'anti-
quité des pratiques de l'Eglise Catholi-
que , exprimées dans le langage du qua-
triéme siecle. Je ne sçai si ce Traité ne
seroit point celui de Laude generali om-
nium Maryrum , que Gennade a attribué
à Saint Paulin , et lequel ne se retrouve
plus. Le Copiste du Manuscrit de mille
ans avoit cru que cet Ouvrage de Vic-
trice , étoit de Saint Ambroise , et lui
avoit donné mal à propos ce titre , Inci-
pit Liber ejusdem ( Ambrosii ) de Laude
Sanctorum.
Les Historiens de votre premier Evê-
que Saint Mellon , le font Breton de nais-
sance , et quelques Auteurs comme Pos-
sevin lui attribuent des Homelies . J'a-
prehende qu'il n'y ait un peu de confu-
sion , au moins quant au dernier chef ,
et que les prétendues Homelies de Saint
Mellon ou Mellaine de la Grande Bre-
tagne , ne soient le Traité de Saint Vic-
trice , qui est assés en style de discours
public. On a cru jusqu'ici que Saint Vie-
trice
924 MERCURE DE FRANCE
trice étoit né ou dans l'Artois ou dans
Le Pays Boulenois ; mais l'endroit de la
18e. Epitre de Saint Paulin , sur lequel
uniquement cela est fondé , peut prouver
également , et même encore mieux , que
c'étoit dans la Grande Bretagne qu'il
avoit pris naissance. Te in lucem populi
sui de extimo , ou extremo orbis eduxit Do-
minus. En ce cas Saint Victrice dut natu-
rellement être porté à ſecourir sa Patrie.
Je vous suis très- obligé,M.du petit mot
que vous avez marqué dans votre Dis-
sertation par raport à mon sentiment sur
la signification du mot Dunum. Je trou-
ve encore de temps en temps ( sans les
chercher ) des exemples de Lieux situés
sur des Montagnes ou à mi- côte , ou au
bas de quelque Montagne considérable
dont le nom latin se termine par ce cé-
lebre mot , dont la signification m'avoit
été contestée par le R. P. du Plessis . Une
personne qui a vu le Village de Senuc
au Diocèse de Rheims , où fut marty-
rifé Saint Oricle , par les Vandales du
cinquième siecle , m'a assuré que ce Vil-
lage nommé en latin Sindunum , est à
mi-côte sur une Montagne. C'est un Lieu
fameux dans l'Histoire de l'Abbaye de
Saint Kemi de Rheims. Staonne qui est
au même Diocese dans le Pays Rethelois,
se
"
MAY.
1737.
925
se dit en latin Stadonum ou Stadunum.
Le P. Mabillon nous fait en deux mots
dans sa Diplomatique la Discription de
sa situation , in edito colle , dit -il , dua-
bus à Mosomago leugis LeVillage de Bran
don au Diocèse de Mâcon est fort connu
par les Titres de l'Abbaye de Cluny , dont
il est peu éloigné. Ces Titres latins du
Monastere qui sont du onzième et dou-
ziéme siecle , l'apellent Brancidunum et
Brancedunum
:
la Montagne auprès de
laquelle il est situé , est si considéra-
ble qu'elle est même figurée dans quel-
ques Cartes. Dun au Diocèse de Rheims
est dans le même cas. Le Prieuré
nommé Artun ou Artas , est situé sur
une hauteur à quelques lieuës de Lyon ;
Aussi les Titres de Cluny que l'on peut
voir cités dans le P. Mabillon ,T. 4. An-
nal. pag. 104. l'apellent ils Artedunum.
A Saverdun au Comté de Foix , il y a la
haute et la basse Ville , ce qui supose une
Montagne. L'Histoire des Evêques du
Mans , recueillie au neuviéme siecle ou
environ , fiit souvent mention d'un Lieu
qu'elle apelle Baladon ou Baladun . Or je
sçais par une personne qui a passé dans ce
Bourg du Pays du Maine , qu'il est situé
sur une Montagne ronde , seule et isolée
comme la Ville de Laon. Le Château est
ац
926 MERCURE DE FRANCE
au sommet,et l'on voit de là tous les Pays
voisins en rond. On l'apelle aujourd'hui
Bâlon . Une Montagne que D. Duplessis
peut voir de sa fenêtre , est celle de Meu-
don. Le Village est à la verité dans le
bas de cette Montagne comme à Bran-
don , et en d'autres Endroits; mais cela ne
change point le fond de la chose : les Châ-
teaux Seigneuriaux par où ces Villages
ont commencé étoient en haut. Or je
suis persuadé que le vrai nom Latin de
cette Montagne est Modunum ou Moldy--
"num. J'en tire la preuve du Pouiller de
l'Evêché de Paris , écrit au commence-
ment du treiziéme siecle , dont voici le
contenu au feuillet 4. Ecclesiæ pertinentes
ad donationem Episcopi in Decanatu Cas-
tri-Fortis. Ecclesia de Issiaco , Ecclesia de
Modun , Ecclesia de Seva , Ecclesia de
Columbis , Ecclesia de Rodolio. Quoique
nous prononcions aujourd'hui Meudon ,
il n'en est pas moins veritable , qu'au
treiziéme siecle et auparavant on pronon-
çoit Modun. Je n'omettrai point de vous
parler du célebre Monastere de Redon
en Bretagne Les Montagnes auprès des-
quelles il est, valent bien celle de Meudon .
Un ancien Auteur dont l'Ouvrage se lit
au second Tome du quatriéme siecle Be-
nedictin , pag. 189. Pa dit situé juxia
sinung
dun ,
MAY.
1737.
927
sinum duorum fluminum , montibus proce
ritate fua polo vicinus : et fondé in verti-
ce Bellimontis : Et à la page 210. il dit
At ubi de cacumine montis descenderunt qui
Monasterio imminet. Cette Description
représente ce Lieu ,comme si on le voyoit.
Les Rochers très-élevés que l'Historien
de la Vie de Saint Martin , dit être au-
dessus de Marmoutiers , proche Tours,
suffisent par la même raison , pour avoir
fait donner à cette Ville le nom de Ca
sarodunum.
Si l'argument que D. Duplessis a tiré
de votre Ruisseau du Pays de Caux eût
valu quelque chose , et qu'on eût peu di-
re qu'une preuve que Dun ne signifioit
pas Montagne chés les Celtes , c'est que
ce nom se trouve donné à une eau cou-
lante , on eut pû dire également qu'il
ne signifie ni Vallée ni Montagne , puis-
qu'on trouve des noms d'hommes qui
finissoient également par Dunus. J'en
aperçois dans les mêmes Pays , où Dun
étoit employé pour signifier une Mon-
tagne. A Arles ou à Aix il y eut un Evê-
que apellé Chadunau septiéme siecle.
En Espagne un Capitaine de Tortose
au neuviéme siecle , se nommoit Abai-
( Duchêne Tom. 2. pag. 292. ) Au
Hist. de l'Abbaye Saint Denis , page 28.
E
dixième
924 MERCURE DE FRANCE
trice étoit né ou dans l'Artois ou dans
Le Pays Boulenois ; mais l'endroit de la
18e. Epitre de Saint Paulin , sur lequel
uniquement cela est fondé , peut prouver
également , et même encore mieux , que
c'étoit dans la Grande Bretagne qu'il
avoit pris naissance. Te in lucem populi
sui de extimo , ou extremo orbis eduxit Do-
minus. En ce cas Saint Victrice dut natu-
rellement être porté à ſecourir sa Patrie.
Je vous suis très- obligé, M.du petit mot
que vous avez marqué dans votre Dis-
sertation par raport à mon sentiment sur
la signification du mot Dunum. Je trou
ve encore de temps en temps ( sans les
chercher ) des exemples de Lieux situés
sur des Montagnes ou à mi- côte , ou au
bas de quelque Montagne considérable
dont le nom latin se termine par ce cé-
lebre mot , dont la signification m'avoit
été contestée par le R. P. du Plessis . Une
personne qui a vu le Village de Senuc
au Diocèse de Rheims , où fut marty-
rifé Saint Oricle , par les Vandales du
cinquième siecle , m'a assuré que ce Vil-
lage nommé en latin Sindunum , est à
mi-côte sur une Montagne. C'est un Lieu
fameux dans l'Histoire de l'Abbaye de
Saint Kemi de Rheims. Staonne qui est
au même Diocèse dans le Pays Rethelois,
se
་
MAY.
1737.
925
se dit en latin Stadonum ou Stadunum.
Le P. Mabillon nous fait en deux mots
dans sa Diplomatique la Discription de
sa situation , in edito colle , dit-il , dua-
bus à Masomago lengis LeVillage de Bran-
don au Diocèse de Mâcon est fort connu
par les Titres de l'Abbaye de Cluny , dont
il est peu éloigné. Ces Titres latins du
Monastere qui sont du onzième et dou-
ziéme siecle , l'apellent Brancidunum et
Brancedunum la Montagne auprès de
laquelle il est situé , est si considéra-
ble qu'elle est même figurée dans quel-
ques Cartes. Dun au Diocèse de Rheims
est dans le même cas, Le Prieuré
nommé Artun ou Artas , est situé sur
une hauteur à quelques lieuës de Lyon ;
Aussi les Titres de Cluny que l'on peut
voir cités dans le P. Mabillon ,T. 4. An-
nal. pag. 104. l'apellent ils Artedunum.
A Saverdun au Comté de Foix , il y a la
haute et la basse Ville, ce qui supose une
Montagne. L'Histoire des Evêques du
Mans , recueillie au neuviéme siecle ou
environ ,fiitsouvent mention d'un Lieu
qu'elle apelle Baladon ou Baladun. Or je
sçais par une personne qui a passé dans ce
Bourg du Pays du Maine , qu'il est situé
sur une Montagne ronde , seule et isolée
comme la Ville de Laon. Le Château est
au
926 MERCURE DE FRANCE
au sommet,et l'on voit de là tous les Pays
voisins en rond. On l'apelle aujourd'hui
Bâlon . Une Montagne que D. Duplessis
peut voir de sa fenêtre , est celle de Meu-
don. Le Village est à la verité dans le
bas de cette Montagne comme à Bran-
don , et en d'autres Endroits ; mais cela ne
change point le fond de la chose : les Châ-
teaux Seigneuriaux par où ces Villages
ont commencé étoient en haut. Or je
suis persuadé que le vrai nom Latin de
cette Montagne est Modunum ou Moldy--
"num. J'en tire la preuve du Pouiller de
l'Evêché de Paris , écrit au commence-
ment du treiziéme siecle , dont voici le
contenu au feuillet 4. Ecclesiæ pertinentes
ad donationem Episcopi in Decanatu Cas-
tri-Fortis. Ecclesia de Issiaco , Ecclesia de
Modun , Ecclesia de Seva , Ecclesia de
Columbis , Ecclesia de Rodolio. Quoique
nous prononcions aujourd'hui Meudon ,
il n'en est pas moins veritable , qu'au
treiziéme siecle et auparavant on pronon-
çoit Modun. Je n'omettrai point de vous
parler du célebre Monastere de Redon
en Bretagne : Les Montagnes auprès des-
quelles il est,valent bien celle de Meudon .
Un ancien Auteur dont l'Ouvrage se lit
au second Tome du quatriéme siecle Be
nedictin , pag. 189. l'a dit situé juxia
sinung
"
MAY.
1737.
927
sinum duorum fluminum , montibus proce
ritatefua polo vicinus : et fondé in verti-
ce Bellimontis : Et à la page 210. il dit ,
At ubi de cacumine montis descenderunt qui
Monasterio imminet. Cette Description
représente ce Lieu ,comme si on le voyoit.
Les Rochers très -élevés que l'Historien
de la Vie de Saint Martin , dit être au-
3
dessus de Marmoutiers , proche Tours,
suffisent par la même raison , pour avoir
fait donner à cette Ville le nom de Ca
sarodunum.
Si l'argument que D. Duplessis a tiré
de votre Ruisseau du Pays de Caux eût
valu quelque chose , et qu'on eût peu di-
re qu'une preuve que Dun ne signifioit
pas Montagne chés les Celtes , c'est que
ce nom se trouve donné à une eau cou-
lante , on eut pû dire également qu'il
ne signifie ni Vallée ni Montagne , puis-
qu'on trouve des noms d'hommes qui
finissoient également par Dunus. J'en
aperçois dans les mêmes Pays , où Dun
étoit employé pour signifier une Mon-
tagne. A Arles ou à Aix il y eut un Evê-
que apellé Chadunau septième siecle.
En Espagne un Capitaine de Tortose
E
•
au neuviéme siecle , se nommoit Abai-
dun , ( Duchêne Tom. 2. pag. 292, ) Au
* Hist. de l'Abbaye Saint Denis , page 28 .
dixième
928 MERCURE DE FRANCE
dixiéme siecle, un Evêque de Lindisfarne
en Angleterre , portoit le nom d'Aldun
( Tom. 4. Annal. Bened. pag. 96. ) Dira-
t'on à cause de ces trois exemples , que
Dun signifie un homme ? Et parce que
voilà trois personnes de l'antiquité qui
l'ont eu dans leur nom , seroit-on bien
venu à dire que ce n'étoit pas un nom
de chose ? On feroit très-mal fondé à
tirer cette conclusior . Bucanan m'a pa-
ru aussi très-formel dans son Histoire
d'Ecosse , en faveur de mon interpreta-
tation. Au feüillet 5. de l'Edition de
1583. il dit : Secat regionemfluvius unus
qui memoratu sit dignus Carron , juxta
quem aliquot vetusta funt monumenta. Ad
lavam Carrontis duo terreni funt tumuli ha
minum operâ ( ut res indicat ) adificati ;
vulgo Duni pacis appellari. Voilà des émi-
nences de Terre , qu'en Ecosse on apelle
Duns-Bei , pour dire Montagne de paix.
Il dit plus bas , cujus pacis monumentum
bi colles effent , quod illic terminum fue
ditionis Romani statuissent. Si Bucanan
peut faire foy pour le Celtique qui avoit
pénétréjusques dans l'Ecosse , le Pere Lo-
bineau peut être écouté pour ce qui est
du Celtique des Gaules. Ce Sçavant His-
torien de Bretagne , pag 6. de la Préface
de ces preuves , nous insinue à la verité
qu'en
MAY.
1737.
929
qu'en Breton , Dordon signifie eau pro-
fonde ; mais aussi-tôt il ajoûte que
che
Uche
et Dun marquent aussi en Breton des
hauts lieux , des éminences. Je tiens
(comme vous voyez ) la promesse que
jai faite à M. Maillart de ramasser tous
les témoignages qui se présenteroient
pour fortifier l'ancien sentiment. Nous
verrons quelles observations Dom Du-
Plessis fera sur tout cela dans l'Histoire
de votre Diocése. Je suis , & c.
A Paris le 10. Février 1737.
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13
p. 929-932
ELEGIE.
Début :
EN quels lieux fuyez-vous, trop aimable Silvie ? [...]
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : ELEGIE.
ELEGIE.
EN quels lieux fuyez-vous, trop aimable Silvie ?
En vain depuis long-temps la fortune ennemie
Ne fait tomber sur moi que des yeux de cour
roux;
Helas ! elle a bien moins de cruauté que vous !
J'avois cru jusqu'ici que c'étoit sa puissance ,
Qui même,malgré vous,m'ôtoit toute esperancej
J'avois cru qu'à Tircis l'Hymen vous engageant,
Vous aimeriez toujours votre premier Amantg
Je commence à sentir toute mon infortune ,
Et la lumiere enfin me devient importune.
J'aprends , pour mon malheur , en ce funeste
jour ,
E ij
Que
930 MERCURE DE FRANCE
Que l'Hymen dans votre ame a fait naître l'a
II
vous
mour;
La jeunesse pour moi n'est plus un avantage :
Four vous plaire il faudroit avoir un peu plus
d'âge.
Vous préférez l'amour du vieux Tircis au mien,
Malgré son air rêveur et son grave maintien;
Toujours morne et pensif, pour flateuses avances,
fait
par amour de longues remontrances;
Elles valent pour vous les plus tendres aveux ;
A ses moindres leçons pour lui croissent vos feux;
Mais ce qui met le comble à mon malheur ex-
trême ,
C'est de voir sur ses pas voler tout ce que j'aime
Que, lorsque disparoît cet Argus si jaloux,
Le plaisir de vous voir m'est enlevé par vous
je me convaincs alors , trop ingrate Silvie
Je me convaincs alors de votre perfidie ;
Lorsqu'un trompeur espoir soulageoit mes sou
pirs ,
Pourquoi donc me ravir ce reste de plaisirs
Mais non, à vos desseins je rends plus de justice,
Si de l'amour en vous j'éprouve le caprice ,
Il sçait l'autoriser par un choix glorieux.
Quelqu'un des trois Bergers qui vinrent en ces
lieux ,
Ou Lislor , ou Lisis , ou l'empressé Crisante
Me ravit l'autre jour le cœur de mon Amante
Le départ de Tircis secondant vos desirs ,
Allez
MAY.
17378
Allez au plus heureux donner mille plaisirs.
Des plus nobles talens le brillant avantage
Lislor , favorisé par la docte Minerve ,
beaux jours ,
93
Les distingue tous trois dans notre voisinage ;
Ils sçavent, quand il faut , soupirer avec art ,
Et moi,pour mon malheur, je vous aime sans fard;
Sent souvent les transports d'une féconde verve;
Il sçait , en vers pompeux dans le temps des
Se plaindre et soupirer pour de feintes amours;
11 charme également , soit qu'assis près d'un
hêtre ,
Il enfle , à son loisir , une Flûte champêtre ,
Ou soit que se servant des plus tendres pipaux ,
Il mêle ses accens au doux chant des Oiseaux;
Dans ses vers aprouvés par les neuf doctes Fées ,
Il se plaît de Bacchus à chanter les trophées ;
Il parle élegamment de Pomone et Cerès ,
Des timides troupeaux , des monts et des forêts.
Les deux autres ont pû , par leur active adresse ,
Ainsi que votre estime avoir votre tendresse ;
L'honneur d'avoir été couronnés dans nos jeux ,
A pu leur mériter de vivre sous vos nœuds.
Helas !
s'il est ainsi , partez en diligence ;
Allez donc profiter de leur chere presence.
Usez à votre gré de votre liberté.
Privez-moi du bonheur que j'ai tant souhaité ;
Du choix le plus honteux me fissiez-vous l'ou
trage ,
E iij
Tircis
932 MERCURE DE FRANCE
Tircis sur mon amour eût-il quelque avantage ,
Et me quittassiez- vous pour le suivre.... Ah
mourir !
Plûtôt que me resoudre à ne vous pas cherir.
Soit enfin
que l'Amour, sous un fateur auspice,
Aux atraits séducteurs de quelque autre Nar-
cisse,
Qui des vôtres épris, dépoüille sa fierté ,
Et vous céde , attendri , le prix de la beauté ,
Soit , dis-je , qu'à ses vœux il vous rende sen-
sible ,
Et que pour lui j'éprouve un départ si terrible
Ah ! du moins succombant à mon mortel ennui,
Je sçaurai me montrer plus amoureux que lui.
EN quels lieux fuyez-vous, trop aimable Silvie ?
En vain depuis long-temps la fortune ennemie
Ne fait tomber sur moi que des yeux de cour
roux;
Helas ! elle a bien moins de cruauté que vous !
J'avois cru jusqu'ici que c'étoit sa puissance ,
Qui même,malgré vous,m'ôtoit toute esperancej
J'avois cru qu'à Tircis l'Hymen vous engageant,
Vous aimeriez toujours votre premier Amantg
Je commence à sentir toute mon infortune ,
Et la lumiere enfin me devient importune.
J'aprends , pour mon malheur , en ce funeste
jour ,
E ij
Que
930 MERCURE DE FRANCE
Que l'Hymen dans votre ame a fait naître l'a
II
vous
mour;
La jeunesse pour moi n'est plus un avantage :
Four vous plaire il faudroit avoir un peu plus
d'âge.
Vous préférez l'amour du vieux Tircis au mien,
Malgré son air rêveur et son grave maintien;
Toujours morne et pensif, pour flateuses avances,
fait
par amour de longues remontrances;
Elles valent pour vous les plus tendres aveux ;
A ses moindres leçons pour lui croissent vos feux;
Mais ce qui met le comble à mon malheur ex-
trême ,
C'est de voir sur ses pas voler tout ce que j'aime
Que, lorsque disparoît cet Argus si jaloux,
Le plaisir de vous voir m'est enlevé par vous
je me convaincs alors , trop ingrate Silvie
Je me convaincs alors de votre perfidie ;
Lorsqu'un trompeur espoir soulageoit mes sou
pirs ,
Pourquoi donc me ravir ce reste de plaisirs
Mais non, à vos desseins je rends plus de justice,
Si de l'amour en vous j'éprouve le caprice ,
Il sçait l'autoriser par un choix glorieux.
Quelqu'un des trois Bergers qui vinrent en ces
lieux ,
Ou Lislor , ou Lisis , ou l'empressé Crisante
Me ravit l'autre jour le cœur de mon Amante
Le départ de Tircis secondant vos desirs ,
Allez
MAY.
17378
Allez au plus heureux donner mille plaisirs.
Des plus nobles talens le brillant avantage
Lislor , favorisé par la docte Minerve ,
beaux jours ,
93
Les distingue tous trois dans notre voisinage ;
Ils sçavent, quand il faut , soupirer avec art ,
Et moi,pour mon malheur, je vous aime sans fard;
Sent souvent les transports d'une féconde verve;
Il sçait , en vers pompeux dans le temps des
Se plaindre et soupirer pour de feintes amours;
11 charme également , soit qu'assis près d'un
hêtre ,
Il enfle , à son loisir , une Flûte champêtre ,
Ou soit que se servant des plus tendres pipaux ,
Il mêle ses accens au doux chant des Oiseaux;
Dans ses vers aprouvés par les neuf doctes Fées ,
Il se plaît de Bacchus à chanter les trophées ;
Il parle élegamment de Pomone et Cerès ,
Des timides troupeaux , des monts et des forêts.
Les deux autres ont pû , par leur active adresse ,
Ainsi que votre estime avoir votre tendresse ;
L'honneur d'avoir été couronnés dans nos jeux ,
A pu leur mériter de vivre sous vos nœuds.
Helas !
s'il est ainsi , partez en diligence ;
Allez donc profiter de leur chere presence.
Usez à votre gré de votre liberté.
Privez-moi du bonheur que j'ai tant souhaité ;
Du choix le plus honteux me fissiez-vous l'ou
trage ,
E iij
Tircis
932 MERCURE DE FRANCE
Tircis sur mon amour eût-il quelque avantage ,
Et me quittassiez- vous pour le suivre.... Ah
mourir !
Plûtôt que me resoudre à ne vous pas cherir.
Soit enfin
que l'Amour, sous un fateur auspice,
Aux atraits séducteurs de quelque autre Nar-
cisse,
Qui des vôtres épris, dépoüille sa fierté ,
Et vous céde , attendri , le prix de la beauté ,
Soit , dis-je , qu'à ses vœux il vous rende sen-
sible ,
Et que pour lui j'éprouve un départ si terrible
Ah ! du moins succombant à mon mortel ennui,
Je sçaurai me montrer plus amoureux que lui.
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14
p. 932
« On a dû expliquer l'Enigme et les Logogryphes du Mercure d'Avril par Bouton, [...] »
Début :
On a dû expliquer l'Enigme et les Logogryphes du Mercure d'Avril par Bouton, [...]
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texteReconnaissance textuelle : « On a dû expliquer l'Enigme et les Logogryphes du Mercure d'Avril par Bouton, [...] »
On a dû expliquer l'Enigme et les Logogryphes
du Mercure d'Avril par Bouton,
Maison , Poitrine, fier, et Clamor. On
trouve dans le premier Logogry phe Mai,
ais , son, amo , Jonas, main , Minos , Sion,
Sina , as , Simon, ami , anis ,Jason , onam,
nom , os , ïo , ino , an , mois , Naïm, Mons,
le Mans,Siam , foas, soin, mi , et si. Dans
le second , le Po , Pot , Pont , Port , Porte,
Point , Pointe , Poire , Porc , Prône , Pie ,
Pin , Pinte, Pite , Pion , Peintre , Pieri.
Dans le troisième , If, fer , et Ré , note
de Musique. Et dans le quatrième , Clam,
Amor, Roma , et Lac.
du Mercure d'Avril par Bouton,
Maison , Poitrine, fier, et Clamor. On
trouve dans le premier Logogry phe Mai,
ais , son, amo , Jonas, main , Minos , Sion,
Sina , as , Simon, ami , anis ,Jason , onam,
nom , os , ïo , ino , an , mois , Naïm, Mons,
le Mans,Siam , foas, soin, mi , et si. Dans
le second , le Po , Pot , Pont , Port , Porte,
Point , Pointe , Poire , Porc , Prône , Pie ,
Pin , Pinte, Pite , Pion , Peintre , Pieri.
Dans le troisième , If, fer , et Ré , note
de Musique. Et dans le quatrième , Clam,
Amor, Roma , et Lac.
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15
p. 933
ENIGME.
Début :
Je dois ma naissance à la Terre ; [...]
Mots clefs :
Papier
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texteReconnaissance textuelle : ENIGME.
ENIG ME.
E dois ma naissance à la Terre ;
Le Auide Elément préside à ma façon.
Je proclame la Paix , je déclare la Guerre :
L'Aveugle ne sçauroit prendre de moi leçon.
Paisible confident des secrets des Puissances ,
Je regle par tous les Etats .
Je porte à la douceur , je nourris les vengeances.
Je brûle au milieu des Combats.
On ne sçauroit sans moi régler aucune affaire,
Tant je sus par tout nécessaire.
Aux Amans éloignés , je suis d'un grand secours.
Mon corps en mille endroits galope nuits et jours
Susceptible à la fois de bonté , de malice :
Mes Emplois sont bien différens,
Tantôt je sers à l'artifice ,
Tantôt la vertu je défen s .
L'Homme est si peu constant, si leger, si volage:
Qu'après m'avoir ardemment désiré :
Il me met au plus vil usage .
Mon moindre sort est d'être laceré .
J. B. C. C. De F.
E dois ma naissance à la Terre ;
Le Auide Elément préside à ma façon.
Je proclame la Paix , je déclare la Guerre :
L'Aveugle ne sçauroit prendre de moi leçon.
Paisible confident des secrets des Puissances ,
Je regle par tous les Etats .
Je porte à la douceur , je nourris les vengeances.
Je brûle au milieu des Combats.
On ne sçauroit sans moi régler aucune affaire,
Tant je sus par tout nécessaire.
Aux Amans éloignés , je suis d'un grand secours.
Mon corps en mille endroits galope nuits et jours
Susceptible à la fois de bonté , de malice :
Mes Emplois sont bien différens,
Tantôt je sers à l'artifice ,
Tantôt la vertu je défen s .
L'Homme est si peu constant, si leger, si volage:
Qu'après m'avoir ardemment désiré :
Il me met au plus vil usage .
Mon moindre sort est d'être laceré .
J. B. C. C. De F.
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16
p. 934
LOGOGRYPHE.
Début :
Je suis plein de réjoüissance ; [...]
Mots clefs :
Opéra
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LOGOGRYPHE.
LOGOGRYPHE.
J
E suis plein de réjouissance ;
J'assemble Peuple et grands Seigneurs
A Marscille , à Lyon , en d'autres Lieux de France ;
Mais à Paris surtout sont mes Adorateurs.
Mon nom est dérivé de la Langue Latine ;
L'Italie est mon origine ,
Prends-le de suite , il fournit quatre mots
Toûjours dans le même langage ,
Une exclamation , un secours dans les maux
Ce qu'un Meunier garde dans son ménage ,
Ce dont tout le monde a l'usage..
Mon Anagrame est du tout le plus fin ;
Terme respectueux , sans aller au Devin.
J
E suis plein de réjouissance ;
J'assemble Peuple et grands Seigneurs
A Marscille , à Lyon , en d'autres Lieux de France ;
Mais à Paris surtout sont mes Adorateurs.
Mon nom est dérivé de la Langue Latine ;
L'Italie est mon origine ,
Prends-le de suite , il fournit quatre mots
Toûjours dans le même langage ,
Une exclamation , un secours dans les maux
Ce qu'un Meunier garde dans son ménage ,
Ce dont tout le monde a l'usage..
Mon Anagrame est du tout le plus fin ;
Terme respectueux , sans aller au Devin.
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17
p. 934-935
AUTRE.
Début :
Je suis legere, et je fais l'ornement [...]
Mots clefs :
Feuille
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : AUTRE.
AUTR E.
E suis legere , et je fais l'ornement
D'un lieu sans moi dépouillé d'agrément
Cher Lecteur , en veux- tu connoître d'avantage?
Tu te feras en un moment ,
De mon Anatomie un divertissement.
Commençons : De mon nom sept pieds font
l'assemblage ;
Les trois premiers t'offrent un Elément ;
A mes quatre derniers , joins encore ma tête ,
Je
MAY.
935 1737.
Je plais , j'inspire de l'Amour ;
Sans moi le plus galant séjour
N'offiiroit qu'une triste Fête.
Prends -tu ma premiere moitié ,
Menu , long , d'un corps délié ,
J'unis , j'attache , je ressere.
4. 2. et 5. Nouvel arrangement ;
Je suis symbole ou cause de colere.
3.4 et 2. chose bien chere ,
Tâches d'en profiter , et quand ? dès ce moment.
Souvent il n'est plus temps , quand on pense à le
faire.
7. 6. 4. suivi de deux ,
Je suis le nom d'un Prophete fameux.
6. 4. et 7. le reste déplorable
D'un bon vin vieux , mais qui n'est plus potable
5. 7. 3. 4. un des Fils d'Israël .
Dont les Neveux n'eurent aucun partage
Aux Champs jadis promis par l'Etefnel.
3. 4. 2.-6. 7. au milieu du Village ,
Bergers dansent au bruit de mes tons ennuyeux
Mais j'en dis trop , Lecteur , dévine si tu peux.
J. N. M
E suis legere , et je fais l'ornement
D'un lieu sans moi dépouillé d'agrément
Cher Lecteur , en veux- tu connoître d'avantage?
Tu te feras en un moment ,
De mon Anatomie un divertissement.
Commençons : De mon nom sept pieds font
l'assemblage ;
Les trois premiers t'offrent un Elément ;
A mes quatre derniers , joins encore ma tête ,
Je
MAY.
935 1737.
Je plais , j'inspire de l'Amour ;
Sans moi le plus galant séjour
N'offiiroit qu'une triste Fête.
Prends -tu ma premiere moitié ,
Menu , long , d'un corps délié ,
J'unis , j'attache , je ressere.
4. 2. et 5. Nouvel arrangement ;
Je suis symbole ou cause de colere.
3.4 et 2. chose bien chere ,
Tâches d'en profiter , et quand ? dès ce moment.
Souvent il n'est plus temps , quand on pense à le
faire.
7. 6. 4. suivi de deux ,
Je suis le nom d'un Prophete fameux.
6. 4. et 7. le reste déplorable
D'un bon vin vieux , mais qui n'est plus potable
5. 7. 3. 4. un des Fils d'Israël .
Dont les Neveux n'eurent aucun partage
Aux Champs jadis promis par l'Etefnel.
3. 4. 2.-6. 7. au milieu du Village ,
Bergers dansent au bruit de mes tons ennuyeux
Mais j'en dis trop , Lecteur , dévine si tu peux.
J. N. M
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