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1
p. 273-276
EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Orleans, le 14 Novembre 1733. Par M. Beauvais l'Ainé ; contenant quelques Réfléxions sur des Médailles Romaines, nouvellement découvertes.
Début :
Vers le commencement du mois d'Octobre dernier, des Massons [...]
Mots clefs :
Médailles, Haut-Empire, Médailles romaines, Orléans, Sévère
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texteReconnaissance textuelle : EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Orleans, le 14 Novembre 1733. Par M. Beauvais l'Ainé ; contenant quelques Réfléxions sur des Médailles Romaines, nouvellement découvertes.
EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Orleans ,
le 14 Novembre 1733. Par M. Beauvais
l'Ainé ; contenant quelques Réfléxions sur
des Médailles Romaines , nouvellement
découvertes.
V
Ers le commencement du mois
-d'Octobre dernier , des Massons
travaillant dans une Maison de Campagne
, auprès du Bourg de Paté , en Beauce
, à cinq lieues d'Orleans , trouverent
dans la démolition d'un Mur , un Pot de
terre qu'ils briserent , et qui se trouva
rempli de Médailles Impériales de Grand
Bronze , lequel y avoit été mis vers l'an-
244. de Jesus- Christ , suivant les conjectures
que j'exposerai plus bas.
Le Maître de la Maison s'en étant emparé
les apporta
à Orleans
, et les vendit au poids à un Artisan
, qui les auroit
fon- duës , comme
il est arrivé
à tant d'autres
pareilles
découvertes
; mais en ayant
été
averti
, j'ai sauvé
tout ce qui pouvoit
y avoir
de bon , pour le faire entrer
en par-
D iij tie
174 MERCURE DE FRANCE
tie dans une suite de Médailles de Grand
Bronze.
Il y avoit dans cette quantité de Médailles
, des Têtes , depuis Galba jusqu'à
Philippe inclusivement , ce qui fait à peu
près le milieu du haut Empire. Le nombre
en étoit de vingt- cinq ; sçavoir : Galba
, Vespasien, Titus , Domitien , Nerva,
Trajan , Adrien , Sabine, Elius , Antonin
, M. Aurele, les deux Faustines Verus,
Lucille , Commode , Crispine , Albin , Sept.
Severe, Julie , Alexandre , Mammée , Max.
Casar , Gordien le jeune et Philippe le pere.
Je remarquai que ces Médailles du
haut Empire jusqu'à Severe , étoient bien
plus usées que les dernieres , non par le
verni , ou les autres altérations que la rerre
peut causer ; mais par l'usage qu'on en
avoit,sans doute , fait dans le commerce
ce qui pourroit prouver , ce me semble,
assez bien que sous un Empereur toutes
les monnoyes de ses Prédecesseurs avoient
également cours , comme celles qui étoient
frappées à son coin , et fabriquées sous son
Regne ; en effet, quels interêts les Peuples
auroient ils eus dans des temps de Guerre
ou d'autres calamite z publiques , de
cacher dans la terre ou ailleurs , de, Pićces
qui ne leur auroient été d'aucun usage
, et dont la perte qu'ils craignoient
sans
FEV VIER 1734 275
sans doute ) leur devoit être indifférente ?
On pourra m'objecter que si dans tous
les temps du Haut Empire , les Piéces fabriquées
sous le Regne d'Auguste , ont
eu le même cours ; ( cela s'entend , avec
les augmentations et les diminutions que
les contre marques nous font sentir )
pourquoi trouve -t on aujourd'hui dans
les Cabinets tant de Médailles d'une
beauté et d'un relief si parfait, qu'il semble
qu'elles ne viennent que d'être frapples
? C'est donc une preuve , du moins
un fort indice qu'elles n'ont pas toujours
été dans le commerce , sur tout pendant
plusieurs siecles.
Cette objection ne peut , à mon avis ,
rien faire contre le sentiment que la nouvelle
découverte favorise ; on peut fortbien
y répondre , en disant que chez les
Romains et chez les autres Peuples de
leur Domination , il s'est trouvé dans
tous les temps des Curieux , qui ont pris
soin de conserver les Piéces,quoique souvent
fabriquées de leurs temps , qui étoient
d'un travail parfait ; ainsi que bien des
Gens conservent aujourd'hui des Monnoyes
parfaites de Varin et d'autres habiles
Maîtres . En effet , ce n'étoit pas seulement
à Rome où se fabriquoient des Médailles
achevées ; il y avoit dans les Gau-
D iiij
lcs
276 MERCURE DE FRANCE
les , sous Gallien , les plus grands Maitres
qui ayent jamais été , et on peut voir dans
la belle suite d'or de M. du Vau , à Paris ,
des Postumes , des Victorius et des Tetricus
d'un travail si exquis , que les plus belles
Médailles du Haut Empire n'en approchent
pas. C'est , je crois , cette perfection
de l'Art , qui a engagé les Curieux
de tous les temps à nous transmettre ce
qu'ils ont jugé de plus beau , et à nous le
faire passer, pour ainsi dire , de main en
main.
Je reviens à notre découverte , sur laquelle
j'ai déja remarqué que plus les Médailles
approchent du Regne de Philippe
et plus elles ont de conservation. Les
Sept. Severe , les Alexandre , et les Têtes
suivantes sont d'une grande beauté ; et
comme il ne s'est trouvé qu'une Médaille
de Philippe le Pere , qui a encore co
que nous appellons le Rude du Coin , on
peut conjecturer que ce petit trésor avoit
été caché au commencement de son Empire
; et cela avec d'autant plus de vraisemblance
, que le revers , qui est ANNONA
AUG. est une des premieres Médailles
que le Sénat lui ait fait frapper , après
qu'il eût reconnu ce Ménotrier du jeune
Gordien pour Empereur.
le 14 Novembre 1733. Par M. Beauvais
l'Ainé ; contenant quelques Réfléxions sur
des Médailles Romaines , nouvellement
découvertes.
V
Ers le commencement du mois
-d'Octobre dernier , des Massons
travaillant dans une Maison de Campagne
, auprès du Bourg de Paté , en Beauce
, à cinq lieues d'Orleans , trouverent
dans la démolition d'un Mur , un Pot de
terre qu'ils briserent , et qui se trouva
rempli de Médailles Impériales de Grand
Bronze , lequel y avoit été mis vers l'an-
244. de Jesus- Christ , suivant les conjectures
que j'exposerai plus bas.
Le Maître de la Maison s'en étant emparé
les apporta
à Orleans
, et les vendit au poids à un Artisan
, qui les auroit
fon- duës , comme
il est arrivé
à tant d'autres
pareilles
découvertes
; mais en ayant
été
averti
, j'ai sauvé
tout ce qui pouvoit
y avoir
de bon , pour le faire entrer
en par-
D iij tie
174 MERCURE DE FRANCE
tie dans une suite de Médailles de Grand
Bronze.
Il y avoit dans cette quantité de Médailles
, des Têtes , depuis Galba jusqu'à
Philippe inclusivement , ce qui fait à peu
près le milieu du haut Empire. Le nombre
en étoit de vingt- cinq ; sçavoir : Galba
, Vespasien, Titus , Domitien , Nerva,
Trajan , Adrien , Sabine, Elius , Antonin
, M. Aurele, les deux Faustines Verus,
Lucille , Commode , Crispine , Albin , Sept.
Severe, Julie , Alexandre , Mammée , Max.
Casar , Gordien le jeune et Philippe le pere.
Je remarquai que ces Médailles du
haut Empire jusqu'à Severe , étoient bien
plus usées que les dernieres , non par le
verni , ou les autres altérations que la rerre
peut causer ; mais par l'usage qu'on en
avoit,sans doute , fait dans le commerce
ce qui pourroit prouver , ce me semble,
assez bien que sous un Empereur toutes
les monnoyes de ses Prédecesseurs avoient
également cours , comme celles qui étoient
frappées à son coin , et fabriquées sous son
Regne ; en effet, quels interêts les Peuples
auroient ils eus dans des temps de Guerre
ou d'autres calamite z publiques , de
cacher dans la terre ou ailleurs , de, Pićces
qui ne leur auroient été d'aucun usage
, et dont la perte qu'ils craignoient
sans
FEV VIER 1734 275
sans doute ) leur devoit être indifférente ?
On pourra m'objecter que si dans tous
les temps du Haut Empire , les Piéces fabriquées
sous le Regne d'Auguste , ont
eu le même cours ; ( cela s'entend , avec
les augmentations et les diminutions que
les contre marques nous font sentir )
pourquoi trouve -t on aujourd'hui dans
les Cabinets tant de Médailles d'une
beauté et d'un relief si parfait, qu'il semble
qu'elles ne viennent que d'être frapples
? C'est donc une preuve , du moins
un fort indice qu'elles n'ont pas toujours
été dans le commerce , sur tout pendant
plusieurs siecles.
Cette objection ne peut , à mon avis ,
rien faire contre le sentiment que la nouvelle
découverte favorise ; on peut fortbien
y répondre , en disant que chez les
Romains et chez les autres Peuples de
leur Domination , il s'est trouvé dans
tous les temps des Curieux , qui ont pris
soin de conserver les Piéces,quoique souvent
fabriquées de leurs temps , qui étoient
d'un travail parfait ; ainsi que bien des
Gens conservent aujourd'hui des Monnoyes
parfaites de Varin et d'autres habiles
Maîtres . En effet , ce n'étoit pas seulement
à Rome où se fabriquoient des Médailles
achevées ; il y avoit dans les Gau-
D iiij
lcs
276 MERCURE DE FRANCE
les , sous Gallien , les plus grands Maitres
qui ayent jamais été , et on peut voir dans
la belle suite d'or de M. du Vau , à Paris ,
des Postumes , des Victorius et des Tetricus
d'un travail si exquis , que les plus belles
Médailles du Haut Empire n'en approchent
pas. C'est , je crois , cette perfection
de l'Art , qui a engagé les Curieux
de tous les temps à nous transmettre ce
qu'ils ont jugé de plus beau , et à nous le
faire passer, pour ainsi dire , de main en
main.
Je reviens à notre découverte , sur laquelle
j'ai déja remarqué que plus les Médailles
approchent du Regne de Philippe
et plus elles ont de conservation. Les
Sept. Severe , les Alexandre , et les Têtes
suivantes sont d'une grande beauté ; et
comme il ne s'est trouvé qu'une Médaille
de Philippe le Pere , qui a encore co
que nous appellons le Rude du Coin , on
peut conjecturer que ce petit trésor avoit
été caché au commencement de son Empire
; et cela avec d'autant plus de vraisemblance
, que le revers , qui est ANNONA
AUG. est une des premieres Médailles
que le Sénat lui ait fait frapper , après
qu'il eût reconnu ce Ménotrier du jeune
Gordien pour Empereur.
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Résumé : EXTRAIT d'une Lettre écrite d'Orleans, le 14 Novembre 1733. Par M. Beauvais l'Ainé ; contenant quelques Réfléxions sur des Médailles Romaines, nouvellement découvertes.
En octobre 1733, des maçons travaillant près du bourg de Paté, en Beauce, découvrirent un pot de terre contenant des médailles impériales en bronze datées de l'an 244. Ces médailles couvraient la période de Galba à Philippe, incluant des empereurs tels que Vespasien, Titus, Trajan et Adrien. Le propriétaire de la maison vendit les médailles à un artisan, mais M. Beauvais en sauva certaines pour les ajouter à sa collection de médailles en bronze. M. Beauvais observa que les médailles du Haut Empire jusqu'à Septime Sévère étaient plus usées, ce qui suggérait qu'elles circulaient encore à cette époque. En revanche, les médailles plus récentes étaient mieux conservées, probablement parce qu'elles avaient été cachées par des collectionneurs. La découverte comprenait des médailles de grande beauté, notamment celles de Septime Sévère et d'Alexandre. Une seule médaille de Philippe le Père fut trouvée, indiquant que le trésor avait été caché au début de son règne.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
Généré par Mistral AI et susceptible de contenir des erreurs.
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2
p. 2032-2041
LETTRE de M. Beauvais, à M. l'Abbé de Matigney, Chanoine de la Métropole de Besançon, sur la Mort de M. l'Abbé de Rothelin.
Début :
Je vous ai annoncé, Monsieur, avec beaucoup de douleur par ma derniere Lettre, [...]
Mots clefs :
Charles d'Orléans de Rothelin, Belles-lettres, Sciences, Médailles, Cardinal de Polignac, Académie française, Académie des inscriptions et belles-lettres, Anti-Lucrèce, Bibliothèque
Afficher :
texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. Beauvais, à M. l'Abbé de Matigney, Chanoine de la Métropole de Besançon, sur la Mort de M. l'Abbé de Rothelin.
LETTRE de M. Beauvais , à M. l'Abbé
de Matigney , Chanoine de la Métropole de
Befançon , fur la Mort de M. l'Abbé de
Rothelin.
E vous ai annoncé , Monfieur , avec beau
coup de douleur par ma derniere Lettre,
la mort de l'Illuftre Abbé de Rothelin ; vous
connoiffez les Relations que j'avois avec
lui , l'amitié & la confiance dont il m'a honoré
pendant les quatorze dernieres années
de fa Vie , & je crois vous faire plaifir , en
vous apprenant les particularités que je fçais
de la Vie d'un fi grand homme ; c'eſt la
moindre chofe à laquelle la reconnoiffance
m'engage , en attendant que l'Académie
Françoife , & celle des Infcriptions & Belles-
Lettres célébrent fa mémoire & faffent
connoître à la République des Lettres la
perte qu'elle vient de faire.
CHARLES D'ORLEANS ROTHELIN nâquit
les Août 1691 d'Henri d'Orleans , Marquis
de Rothelin , & de Gabrielle Eleonore
de Montaud , fille de Philippe de Montaud ,
Duc de Navailles , Maréchal de France . Il
n'avoit que fix femaines , lorfque le Marquis
de Rothelin fon Pere , fut tué à la Bataille
de Leuze , en combattant à la tête de
la Gendarmerie , où il fut bleffé de 32
coups ,
SEPTEMBRE . 1744. 2033
coups , dont quatre étoient mortels
.
M. de Rothelin , dont il s'agit ici , qui
étoit le dernier des trois fils , que le Marquis
avoit laiffés , fe détermina dès la jeunelle
à embrafler l'Etat Eccléfiaftique , plû-
τότ que celui des Armes , où fes Ancêtres
avoient beaucoup brillé : ce choix ne lui
fut point infpiré par fa famille , comme on
Pinfpire affés ordinairement aux Cadets
des Maifons Illuftres ; il s'y fentit porté par
l'amour qu'il conçût pour l'Etude , & em
général pour toutes les Sciences , & on auroit
pû prévoir alors, qu'il feroit un jour en
France un des plus zélés Protecteurs des
Belles- Lettres & des Sciences , ce qui s'eft
vérifié après le Régne , à cet égard , le plus
brillant , qu'il y ait jamais eû.
Il fit fes Etudes avec un fuccès étonnant
& il devint en peu de tems excellent Humanifte
, Philofophe profond , & un des plus
grands Théologiens ; on fçait que fes Cahiers
de Théologie fervent encore aujourd'hui
de modéles aux perfonnes , qui veulent
étudier avec fuccès une Science où il
faut joindre la folidité du jugement avec la
vivacité de l'efprit .
Comme notre Illuftre Abbé étoit un de
ces hommes rares , qui naiffent pour faire
honneur aux Siécles où ils vivent , & qui
font sûrs de réüffir & de plaire dans tous
E v les
2034 MERCURE DE FRANCE.
les genres qu'ils embraffent , fon mérite
frappa , entr'autres , dès ce tems- là , M. le
Cardinal de Polignac , & ces deux hommes
d'un génie fuperieur , s'infpirerent récipro
quement ces fentimens d'eftime & de vénération
que le vrai mérite produit . Leur amitié
, qui faifoit l'admiration de tous ceux
qui avoient l'avantage de les connoître particulierement
, a duré juſqu'à la fin de leurs
Vies.
Le Cardinal de Polignac , ayant été obligé
d'aller à Rome après la mort du Pape
Innocent XIII , pour affifter à une nouvelle
Election , M. de Rothelin , qui avoit achevé
, il y avoit quelques années , le cours de
fes Etudes Eccléfiaftiques , & reçû l'Ordre
de Prêtrife , fit le voyage d'Italie , & fe renferma
dans le Conclave avec fon ami . Lorfqu'il
en fut forti après l'Election de Benoît
XIII , les Négociations dont M. de Polignac
fut chargé de la part de la Cour de
France , & dans lefquelles notre Illuftre
Abbé eut beaucoup de part , ne l'empêcherent
pas de fuivre fon goût & de vifiter
avec attention toutes les.Merveilles de cette
ancienne Capitale du Monde , principalement
les Monumens Antiques , que fon
imagination jufte & pénétrante lui repréfentoit
dans l'Etat majeftueux , où les Romains
les avoient autrefois élevés. Cette
idée
SEPTEMBRE. 1744. 2035
idée brillante de Rome Ancienne , qu'il faifoit
renaître fur fes propres débris , lui inf
pira pour les Médailles Antiques , fur leſquelles
la plupart de ces Monumens font repréfentés
, ce goût qui l'a rendu un des plus
Sçavans Antiquaires, & sûrement le premier
Médaillifte de fon tems.
Il commença dès- lors à amaffer ces fameufes
fuites de Médailles Impériales d'Argent
, de Médaillons de même Métal , & de
Quinaires, qu'il a perfectionnées pendant le
le refte de la Vie , par l'acquifition de plus
de trente Cabinets de Médailles Antiques
que differens Particuliers avoient recueillis
avec beaucoup de foin & de dépenfe , & qui
lui avoient à la fin formés ces trois Collections
, qui ne font égalées par aucun Cabinet
en ce genre , qu'il y ait en Europe..
y
Elles font aujourd'hui l'admiration dess
Connoiffeurs , & les Sçavans peuvent les
regarder comme les fources les plus sûres
& les plus curieufes de l'Hiftoire Ancienne
.
Il s'étoit auffi formé une Bibliotéque
qu'on peut confiderer comme une des plus:
précieufes qu'il y ait à Paris , foit par less
Manuferits , foit par les Livres rares, dont
elle eft compofée ; elle feroit plus compler--
te , fi fon amour pour les Sçavans , & pour
lebien public ne l'avoit pas engagé à dépo
Evj
Lex
2036 MERCURE DE FRANCE .
fer dans celle du Roi les Manufcrits & les
autres Livres , qu'il poffedoit , & qui y manquoient.
Quoiqu'il femblât que M. de Rothelin
donnoit beaucoup de fon tems à amaffer des
Médailles & à former fa Bibliotéque , ces
objets n'étoient cependant qu'un amuſement
pour lui , lefquels lui fervoient de délaffedans
des occupations
, qu'il regardoit
comme plus effentielles à l'Etat qu'il
avoit embraffé.
ment ,
Il fut reçû à l'Académie Françoiſe le 28
Juin 1728 , & enfuite dans celle des Infcriptions
& Belles- Lettres , en qualité d'Honoraire.
Nous avons le Difcours qu'il prononça
dans la premiere de ces deux Académies ,
& ceux qu'il a compofés depuis à l'occafion
de differentes Receptions : on y remarque
avec plaifir cette éloquence qui lui étoit naturelle
; en effet M. de Rothelin étoit , de
l'aveu de tous les Connoiffeurs , un des Seigneurs
qui parloit avec le plus de graces, &
qui compofoit avec le plus de facilité fur
toutes fortes de fujets. Son ftyle Epiftolaire
a un naturel qui frappe & qui ne permet
pas de lire fes Lettres , fans être charmé de
la façon dont elles font écrites ; j'en parle,
M. avec certitude , puifqu'il m'a fait l'honneur
de m'en écrire plus de 300 , que je
poffède , & qui auroient dû me former un
style ,
SEPTEMBRE. 1744. 2.037
ftyle , s'il étoit poffible , aux perfonnes qui
naiffent avec des talens bornés , d'imiter les
Grands Hommes .
Il fembloit , dans le tems qu'il fut reçû à
l'Académie Françoife , qu'il ne fut pas fixé
pour toujours à Paris , & cette Compagnie
lui fit fentir dans le Difcours qu'elle lui
adreffa , l'appréhenfion qu'elle avoit de le
perdre ; elle le regardoit comme un fujet
qui lui feroit bientôt enlevé , pour briller
dans une de ces Places où la Vertu & les
talens doivent paroître dans tout leur
éclat.
M. de Rothelin avoit des idées bien differentes
; il avoit accepté à la fin de 1726 , la
fimple Abbaye de Cormeilles , mais on fçait
aufli qu'il avoit conftamment refufé l'Epifcopat
, & que le goût univerfel qui le dominoit
pour les Sciences , le fit renoncer à
toutes les idées de Grandeur & de Fortune ,
pour ne pas quitter Paris , & pour paffer
une partie de la vie dans fon Cabinet , qui
étoit un véritable Sanctuaire des Mufes , le
rendez - vous des Sçavans , & furtout des
hommes rares & finguliers dans chaque
Science .
C'est dans cette fituation , où il a paffé
les quinze dernieres années de fa vie , que
j'ai eu lieu de le connoître plus particulierement
& de l'admirer , où j'ai tâché deprofiter
2038 MERCURE DE FRANCE.
fiter de fes lumieres fur le goût commun qui
nous unifoit. C'eſt dans cet état d'un homme
, qui n'ambitionnoit que la qualité d'Amateur
des Belles - Lettres , que je fouhaite
vous le faire connoître , & vous repréfenter
un de ces hommes d'un caractere aimable
, & de la politeffe la plus parfaite , dont
les qualités du coeur furpaffoient encore celles
de l'efprit , qui faifoit fon bonheur d'encourager
& de favorifer les Gens de Lettres
& de cultiver de véritables amis , qui fe livroit
entierement à eux , qui les charmoit
dans fes Difcours , par des graces qui lui
étoient naturelles , & qui auroient fuffi feules
,pour perfuader , indépendamment de la
folidité de fes raifonnemens ;un de ces hommes
univerfels , nés pour connoître à fond
la plupart des Sciences , & en même-tems
d'un caractere à ne jamais faire fentir à ceux
qui paroiffoient y briller davantage , la fu
périorité qu'il avoit fur eux ; un de ces hommes
enfin , qu'on n'abordoit jamais fans:
plaifir , qu'on n'écoutoit qu'avec un charme
infini , & qu'on ne pouvoit quitter fans emporter
de lui une idée qu'aucun objet ne
pouvoit effacer.
Outre les talens que M. de Rothelin poffédoit
, foit du côté des Sciences , foit du
côté de la Politique , où il étoit regardé
comme un Génie fupérieur ,,qui connoiffoit
SEPTEMBRE. 1744. 2039
à fond les intérêts des differentes Nations ,
il avoit encore celui de fçavoir plufieurs
Langues ; il fçavoit parfaitement la Langue
Grecque ; il connoiffoit toutes les beautés
& les délicateffes de la Latine ; il parloit
& écrivoit l'Italienne, comme fi elle avoit
été fa Langue Maternelle ; je lui ai vû apprendre
l'Anglois en moins d'un mois , &
il m'a dit qu'il en avoit conçû le deffein
uniquement pour pouvoir lire dans l'Origi
nal les Poëmes de Milton . Tout le monde
fçait combien il excelloit dans la Langue-
Françoife , & l'Académie en étoit fi perfuadée
, qu'elle l'engagea , il y a fix années , &
fe charger en partie de la correction du Dic
tionnaire dont elle a donné une nouvelle
Edition en 1740.
L'année fuivante , M. de Rothelin accep
ta une Place dans la focieté Litteraire d'Or
leans , qui venoit de fe former fous les auf
pices de M. l'Evêque de cette Ville , & dont
M. le Duc d'Orleans fe déclara enfuite Protecteur.
Notre Illuftre Abbé eut le malheur de
perdre dans ce tems-là , M. le Cardinal de
Polignac , qui lui remit fon Poëme de l'Anti-
Lucrece , dans lequel ce fameux Cardinal a
fçû par des Vers auffi harmonieux que ceux
de l'Auteur qu'il combat , vaincre Lucrece
par fes propres armes , & faire fentir le faux
de
2040 MERCURE DE FRANCE.
de la Morale d'Epicure, fur laquelle il avoit
fondé fon Systême .
Il m'écrivit le 23 Novembre 1741 , au
fujet de cette mort en ces termes.
» J'ai eu le malheur de perdre , depuis
»peu de jours , M. le Cardinal de Poli-
»gnac , homme fupérieur & au -deffus de
>> tous les Eloges . Il m'a remis , en mourant ,
>>fon Poëme de l'Anti-Lucrece ; je vais faire
»de mon mieux pour le mettre en état d'être
» imprimé ; ce fera un hommage que je ren-
» drai à notre Académie ( d'Orleans ) dès
que je pourrai en avoir des Exemplaires .
Il me communiqua dans mon dernier
voyage de Paris , une partie des corrections
qu'il avoit faites à ce Poëme , & il me lût
la Traduction en Profe Françoife qu'il en
avoit entrepris ; je ne puis mieux vous la
comparer pour le ftyle , qu'à celle du Paradis
perdu de Milton , & même je crois qu'il
s'y trouve plus de fublime . Il eft à fouhaiter
que quelque habile Ecrivain continue
cette Traduction , qui feroit tant d'honneur
à notre Langue ; c'eft , comme l'a dit
un Auteur célébre , prolonger la vie des
Grands Hommes , que de continuer dignement
leurs Ouvrages.
La mauvaiſe fanté de M. de Rothelin ne
lui a pas permis de faire imprimer l'Anti-
Lucrece , qui étoit prefque entierement corrigé
;
SEPTEMBRE . 1744. 204
rigé ; il fut attaqué , il y a quelques mois ,
par une langueur & par un épuiſement ,
qui l'a conduit au Tombeau ; je lui écrivis
pour lui témoigner l'affliction où j'étois de
fa fituation ; il n'étoit plus en état de me
faire réponſe lui-même , mais il eut encore
l'attention de me faire faire fes derniers
adieux .
Comme il avoit toujours rempli fes devoirs
d'Eccléfiaftique & de véritable
Chrétien avec la derniere exactitude , &
qu'il avoit vécu avec la Piété la plus édifiante
, & la Sageffe la plus exemplaire , il
a vû venir avec un courage tranquille la
mort, qui l'a ravi à fes amis & au monde, le
17 de ce mois , âgé de près de 53 ans.
A Orleans , ce 30 Juillet 1744.
de Matigney , Chanoine de la Métropole de
Befançon , fur la Mort de M. l'Abbé de
Rothelin.
E vous ai annoncé , Monfieur , avec beau
coup de douleur par ma derniere Lettre,
la mort de l'Illuftre Abbé de Rothelin ; vous
connoiffez les Relations que j'avois avec
lui , l'amitié & la confiance dont il m'a honoré
pendant les quatorze dernieres années
de fa Vie , & je crois vous faire plaifir , en
vous apprenant les particularités que je fçais
de la Vie d'un fi grand homme ; c'eſt la
moindre chofe à laquelle la reconnoiffance
m'engage , en attendant que l'Académie
Françoife , & celle des Infcriptions & Belles-
Lettres célébrent fa mémoire & faffent
connoître à la République des Lettres la
perte qu'elle vient de faire.
CHARLES D'ORLEANS ROTHELIN nâquit
les Août 1691 d'Henri d'Orleans , Marquis
de Rothelin , & de Gabrielle Eleonore
de Montaud , fille de Philippe de Montaud ,
Duc de Navailles , Maréchal de France . Il
n'avoit que fix femaines , lorfque le Marquis
de Rothelin fon Pere , fut tué à la Bataille
de Leuze , en combattant à la tête de
la Gendarmerie , où il fut bleffé de 32
coups ,
SEPTEMBRE . 1744. 2033
coups , dont quatre étoient mortels
.
M. de Rothelin , dont il s'agit ici , qui
étoit le dernier des trois fils , que le Marquis
avoit laiffés , fe détermina dès la jeunelle
à embrafler l'Etat Eccléfiaftique , plû-
τότ que celui des Armes , où fes Ancêtres
avoient beaucoup brillé : ce choix ne lui
fut point infpiré par fa famille , comme on
Pinfpire affés ordinairement aux Cadets
des Maifons Illuftres ; il s'y fentit porté par
l'amour qu'il conçût pour l'Etude , & em
général pour toutes les Sciences , & on auroit
pû prévoir alors, qu'il feroit un jour en
France un des plus zélés Protecteurs des
Belles- Lettres & des Sciences , ce qui s'eft
vérifié après le Régne , à cet égard , le plus
brillant , qu'il y ait jamais eû.
Il fit fes Etudes avec un fuccès étonnant
& il devint en peu de tems excellent Humanifte
, Philofophe profond , & un des plus
grands Théologiens ; on fçait que fes Cahiers
de Théologie fervent encore aujourd'hui
de modéles aux perfonnes , qui veulent
étudier avec fuccès une Science où il
faut joindre la folidité du jugement avec la
vivacité de l'efprit .
Comme notre Illuftre Abbé étoit un de
ces hommes rares , qui naiffent pour faire
honneur aux Siécles où ils vivent , & qui
font sûrs de réüffir & de plaire dans tous
E v les
2034 MERCURE DE FRANCE.
les genres qu'ils embraffent , fon mérite
frappa , entr'autres , dès ce tems- là , M. le
Cardinal de Polignac , & ces deux hommes
d'un génie fuperieur , s'infpirerent récipro
quement ces fentimens d'eftime & de vénération
que le vrai mérite produit . Leur amitié
, qui faifoit l'admiration de tous ceux
qui avoient l'avantage de les connoître particulierement
, a duré juſqu'à la fin de leurs
Vies.
Le Cardinal de Polignac , ayant été obligé
d'aller à Rome après la mort du Pape
Innocent XIII , pour affifter à une nouvelle
Election , M. de Rothelin , qui avoit achevé
, il y avoit quelques années , le cours de
fes Etudes Eccléfiaftiques , & reçû l'Ordre
de Prêtrife , fit le voyage d'Italie , & fe renferma
dans le Conclave avec fon ami . Lorfqu'il
en fut forti après l'Election de Benoît
XIII , les Négociations dont M. de Polignac
fut chargé de la part de la Cour de
France , & dans lefquelles notre Illuftre
Abbé eut beaucoup de part , ne l'empêcherent
pas de fuivre fon goût & de vifiter
avec attention toutes les.Merveilles de cette
ancienne Capitale du Monde , principalement
les Monumens Antiques , que fon
imagination jufte & pénétrante lui repréfentoit
dans l'Etat majeftueux , où les Romains
les avoient autrefois élevés. Cette
idée
SEPTEMBRE. 1744. 2035
idée brillante de Rome Ancienne , qu'il faifoit
renaître fur fes propres débris , lui inf
pira pour les Médailles Antiques , fur leſquelles
la plupart de ces Monumens font repréfentés
, ce goût qui l'a rendu un des plus
Sçavans Antiquaires, & sûrement le premier
Médaillifte de fon tems.
Il commença dès- lors à amaffer ces fameufes
fuites de Médailles Impériales d'Argent
, de Médaillons de même Métal , & de
Quinaires, qu'il a perfectionnées pendant le
le refte de la Vie , par l'acquifition de plus
de trente Cabinets de Médailles Antiques
que differens Particuliers avoient recueillis
avec beaucoup de foin & de dépenfe , & qui
lui avoient à la fin formés ces trois Collections
, qui ne font égalées par aucun Cabinet
en ce genre , qu'il y ait en Europe..
y
Elles font aujourd'hui l'admiration dess
Connoiffeurs , & les Sçavans peuvent les
regarder comme les fources les plus sûres
& les plus curieufes de l'Hiftoire Ancienne
.
Il s'étoit auffi formé une Bibliotéque
qu'on peut confiderer comme une des plus:
précieufes qu'il y ait à Paris , foit par less
Manuferits , foit par les Livres rares, dont
elle eft compofée ; elle feroit plus compler--
te , fi fon amour pour les Sçavans , & pour
lebien public ne l'avoit pas engagé à dépo
Evj
Lex
2036 MERCURE DE FRANCE .
fer dans celle du Roi les Manufcrits & les
autres Livres , qu'il poffedoit , & qui y manquoient.
Quoiqu'il femblât que M. de Rothelin
donnoit beaucoup de fon tems à amaffer des
Médailles & à former fa Bibliotéque , ces
objets n'étoient cependant qu'un amuſement
pour lui , lefquels lui fervoient de délaffedans
des occupations
, qu'il regardoit
comme plus effentielles à l'Etat qu'il
avoit embraffé.
ment ,
Il fut reçû à l'Académie Françoiſe le 28
Juin 1728 , & enfuite dans celle des Infcriptions
& Belles- Lettres , en qualité d'Honoraire.
Nous avons le Difcours qu'il prononça
dans la premiere de ces deux Académies ,
& ceux qu'il a compofés depuis à l'occafion
de differentes Receptions : on y remarque
avec plaifir cette éloquence qui lui étoit naturelle
; en effet M. de Rothelin étoit , de
l'aveu de tous les Connoiffeurs , un des Seigneurs
qui parloit avec le plus de graces, &
qui compofoit avec le plus de facilité fur
toutes fortes de fujets. Son ftyle Epiftolaire
a un naturel qui frappe & qui ne permet
pas de lire fes Lettres , fans être charmé de
la façon dont elles font écrites ; j'en parle,
M. avec certitude , puifqu'il m'a fait l'honneur
de m'en écrire plus de 300 , que je
poffède , & qui auroient dû me former un
style ,
SEPTEMBRE. 1744. 2.037
ftyle , s'il étoit poffible , aux perfonnes qui
naiffent avec des talens bornés , d'imiter les
Grands Hommes .
Il fembloit , dans le tems qu'il fut reçû à
l'Académie Françoife , qu'il ne fut pas fixé
pour toujours à Paris , & cette Compagnie
lui fit fentir dans le Difcours qu'elle lui
adreffa , l'appréhenfion qu'elle avoit de le
perdre ; elle le regardoit comme un fujet
qui lui feroit bientôt enlevé , pour briller
dans une de ces Places où la Vertu & les
talens doivent paroître dans tout leur
éclat.
M. de Rothelin avoit des idées bien differentes
; il avoit accepté à la fin de 1726 , la
fimple Abbaye de Cormeilles , mais on fçait
aufli qu'il avoit conftamment refufé l'Epifcopat
, & que le goût univerfel qui le dominoit
pour les Sciences , le fit renoncer à
toutes les idées de Grandeur & de Fortune ,
pour ne pas quitter Paris , & pour paffer
une partie de la vie dans fon Cabinet , qui
étoit un véritable Sanctuaire des Mufes , le
rendez - vous des Sçavans , & furtout des
hommes rares & finguliers dans chaque
Science .
C'est dans cette fituation , où il a paffé
les quinze dernieres années de fa vie , que
j'ai eu lieu de le connoître plus particulierement
& de l'admirer , où j'ai tâché deprofiter
2038 MERCURE DE FRANCE.
fiter de fes lumieres fur le goût commun qui
nous unifoit. C'eſt dans cet état d'un homme
, qui n'ambitionnoit que la qualité d'Amateur
des Belles - Lettres , que je fouhaite
vous le faire connoître , & vous repréfenter
un de ces hommes d'un caractere aimable
, & de la politeffe la plus parfaite , dont
les qualités du coeur furpaffoient encore celles
de l'efprit , qui faifoit fon bonheur d'encourager
& de favorifer les Gens de Lettres
& de cultiver de véritables amis , qui fe livroit
entierement à eux , qui les charmoit
dans fes Difcours , par des graces qui lui
étoient naturelles , & qui auroient fuffi feules
,pour perfuader , indépendamment de la
folidité de fes raifonnemens ;un de ces hommes
univerfels , nés pour connoître à fond
la plupart des Sciences , & en même-tems
d'un caractere à ne jamais faire fentir à ceux
qui paroiffoient y briller davantage , la fu
périorité qu'il avoit fur eux ; un de ces hommes
enfin , qu'on n'abordoit jamais fans:
plaifir , qu'on n'écoutoit qu'avec un charme
infini , & qu'on ne pouvoit quitter fans emporter
de lui une idée qu'aucun objet ne
pouvoit effacer.
Outre les talens que M. de Rothelin poffédoit
, foit du côté des Sciences , foit du
côté de la Politique , où il étoit regardé
comme un Génie fupérieur ,,qui connoiffoit
SEPTEMBRE. 1744. 2039
à fond les intérêts des differentes Nations ,
il avoit encore celui de fçavoir plufieurs
Langues ; il fçavoit parfaitement la Langue
Grecque ; il connoiffoit toutes les beautés
& les délicateffes de la Latine ; il parloit
& écrivoit l'Italienne, comme fi elle avoit
été fa Langue Maternelle ; je lui ai vû apprendre
l'Anglois en moins d'un mois , &
il m'a dit qu'il en avoit conçû le deffein
uniquement pour pouvoir lire dans l'Origi
nal les Poëmes de Milton . Tout le monde
fçait combien il excelloit dans la Langue-
Françoife , & l'Académie en étoit fi perfuadée
, qu'elle l'engagea , il y a fix années , &
fe charger en partie de la correction du Dic
tionnaire dont elle a donné une nouvelle
Edition en 1740.
L'année fuivante , M. de Rothelin accep
ta une Place dans la focieté Litteraire d'Or
leans , qui venoit de fe former fous les auf
pices de M. l'Evêque de cette Ville , & dont
M. le Duc d'Orleans fe déclara enfuite Protecteur.
Notre Illuftre Abbé eut le malheur de
perdre dans ce tems-là , M. le Cardinal de
Polignac , qui lui remit fon Poëme de l'Anti-
Lucrece , dans lequel ce fameux Cardinal a
fçû par des Vers auffi harmonieux que ceux
de l'Auteur qu'il combat , vaincre Lucrece
par fes propres armes , & faire fentir le faux
de
2040 MERCURE DE FRANCE.
de la Morale d'Epicure, fur laquelle il avoit
fondé fon Systême .
Il m'écrivit le 23 Novembre 1741 , au
fujet de cette mort en ces termes.
» J'ai eu le malheur de perdre , depuis
»peu de jours , M. le Cardinal de Poli-
»gnac , homme fupérieur & au -deffus de
>> tous les Eloges . Il m'a remis , en mourant ,
>>fon Poëme de l'Anti-Lucrece ; je vais faire
»de mon mieux pour le mettre en état d'être
» imprimé ; ce fera un hommage que je ren-
» drai à notre Académie ( d'Orleans ) dès
que je pourrai en avoir des Exemplaires .
Il me communiqua dans mon dernier
voyage de Paris , une partie des corrections
qu'il avoit faites à ce Poëme , & il me lût
la Traduction en Profe Françoife qu'il en
avoit entrepris ; je ne puis mieux vous la
comparer pour le ftyle , qu'à celle du Paradis
perdu de Milton , & même je crois qu'il
s'y trouve plus de fublime . Il eft à fouhaiter
que quelque habile Ecrivain continue
cette Traduction , qui feroit tant d'honneur
à notre Langue ; c'eft , comme l'a dit
un Auteur célébre , prolonger la vie des
Grands Hommes , que de continuer dignement
leurs Ouvrages.
La mauvaiſe fanté de M. de Rothelin ne
lui a pas permis de faire imprimer l'Anti-
Lucrece , qui étoit prefque entierement corrigé
;
SEPTEMBRE . 1744. 204
rigé ; il fut attaqué , il y a quelques mois ,
par une langueur & par un épuiſement ,
qui l'a conduit au Tombeau ; je lui écrivis
pour lui témoigner l'affliction où j'étois de
fa fituation ; il n'étoit plus en état de me
faire réponſe lui-même , mais il eut encore
l'attention de me faire faire fes derniers
adieux .
Comme il avoit toujours rempli fes devoirs
d'Eccléfiaftique & de véritable
Chrétien avec la derniere exactitude , &
qu'il avoit vécu avec la Piété la plus édifiante
, & la Sageffe la plus exemplaire , il
a vû venir avec un courage tranquille la
mort, qui l'a ravi à fes amis & au monde, le
17 de ce mois , âgé de près de 53 ans.
A Orleans , ce 30 Juillet 1744.
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