LETTRE du P. A. J. k un Ami*
AMi , veux-tu sjavoir l'usage des momens
Qui composent ma vie
Peut être en les trouvant si doux &si chair
mans >
Me porteras-tu quelqu'envie.
A ce plaisant début que tu crois impos
teur,
Cher Ami , tu vas rire.
XI me semble. déja te voir d'un air railleur
Me lancer un trait de Satyre,
m
tìfòitbeau j diras- tu , voir au fond d'un Bu»
reau
L'éleve d'Uraniè ,
D'abbatcre , disputer sur le prix (*) d'un Tau*
reau , _ '
Et prostituer son ge'nici
f®
Cette main, qui jadis-calcu loir du Soleil
(m) L'jluttur étoit alors Procureur dnnt
ht Maijm d» Btrry*
Les.
JANVIER. i7jo.
Les mouvemens rapides ,
Suppute maintenant les profits d'un (*')
Chepteil ,
Avec des Paysans stupides.
9-
Mon poste à ce coup d'oeil est âtonjuge-íment
Ignoble autant que rude :
Mais apprens que j'en fais un doux amuse
ment, -
Ei non pas une triste étude.
Par- lâ j'ai trouvé fart d'étayer de mon
cotps
La prochaine ruine s
Je sens de jour en jour s'animer les ressorts »
De cette importante machine.
m
En faisant succéder le travail au repos , ,
La Campagne à la Ville ,
Je médite , je lis , & je mêle à* propos «*
Le doux à l'honnête & futile.
m
Des fameux Orateurs relisant lesEcritJ^
( a) Esfetc de Fermage À U C*r»t*&ne.
Leuç
zS MERCURE DE FRANCE.
Leur sublime m'cngage:
Jfc m'efforce à l'cnvi de ces briltans esprits^
De parler le même langagem
Dès Poètes le feu , le tour , la liberté
M'éleve à l'héroïque :
En lisant de beaux Vers je me sens transiporté
D'une ardeur toute Poétique.
tá
Je n'y succombe pas , les austères leçons-
De la Philosophie
M'avertissent tout bas que ces tours , ces douxsons
,
Ne font qu'une douce folie-
0
Jë l'écoute , & formant de plus nobles f r©»
jets
Au gré de la sagesse ,
J'élève non esprit aux differens objets ,
Qu'elle me présenté sans ceíïè.
Libre depuis long - tems du servile far
deau
\ -
Des préjugez Vulgaires ,
©e la foy cru raison révère le 'bandeau »
Miis>
JANVIER. 175*. s*fc
Mais hors de-li point de mystères.
La sagesse de Dieu . la suprême raisoa ■
A fondé la nature ,
Tout s'y fait . tout s'y meut , par la combi
naison ; .
Le poids , Ic nombre , la mesure*
a
Jè n'y cherche donc point de vaines fa- -
culcez
Qu'enfanta Tignorance
De formes , ni d'horreurs , d'ocultes qualitez
,
Et bien moins encor d'exigence»
Jè contemplé des Cieux le superbe coi*v
tour
Et leurs clartez errantes :
Je les vois ramener & la nuit & le jour» -
Mais par des routes différentes.
m
Je m'éleve en esprit vers cette Région t ,
Qui ce monde limite :
Ah ! qu'alors cette utile & douce fiction
Rend la terre à mes yeux petite !
te
■ff MERCURE DE FRANCE."
Je cherche les raisons qui forment dans lès airs-
L'Eclair & le Tonnere :
Jf apprens celles qui sent se retirer les Mers,
Et se répandre sur la terre.
Mbn esprit curieux, va chercher lès mé
taux
Dans leurs profondes mines :
Et parcourant les Mers-, desselles, des Co*
raux ,
Développe les origines. ,
Ees> corps, des animaux & leurs ressorts di
vers
Sont autant de miracles,
te détail inhni Áe ceváste Univers*
N'otfre que d'étonnans spectacles.
Qu and ces points animer,, ces atomes vivans
Qu'un verre nous découvre
Présentent à mes yeux mille objets surpre
nants :
C'est un monde nouveau qui s'ouvre.
m
Jene méprise poinítes curieux hazards
De.
jANVtËR. 1730. 2?
t)e l'obscure Chymie.-
Xn un mot , cher Ami , je culcive les arcs ,
Que culcive l'Âcadémie.
Exempt d'entêtement comme de passions ,
Tu peux bien me connoître,
Quoiqu'on en dise. Ami, dans mes opi
nions ,
. Je ne me fixe point de Maître.
m
Sectateur dès Anciens- ainsi que des Ré
cens j
Mais toujours équitable »»
De qui fuit la raison, de qui suit le bon*
sens ;
j£ tâche d'être inséparable.
Aristote me plaît > soit dans ses animaux "s
Soit dans fa* Poétique $ .' .
J'admire son esprit dans bien d'autres tra
vaux ,
Mais, je méprise fa Physique.
0
Au reste, ne crois pas que toujours oc
cupé
De Sciences stériles,
Ebloui'
j6 MERCURE DE FRANGÉ.
Ébloui par l'éclat & par l'orgiïeil dupé,
J'en néglige de plus utiles.
m »
Non , non , je dis souvent : cessea de raç
tenter
Eclatantes Etudes :
fc'homme en vous cultivant,que fait-il,qu'fnigf«
menter
Ses travaux • ses inquiétudes /
8
Votre éclat éblouit , votre sublimité
De nos esprits abuse.
Mais vous n'étes pourtant qu'ombre , que
«anité
Où l' homme follement s'amuse-.
m
Pans ce siécle éclairé que les beaux- Arts ont
.fait ,
Un progrès incroyable
L'homme est-il devenu plus heureux, plue
parfait í
. Non : mais pe«t- être plus coupable.
m
Oui , f'homme, en découvrant par de pé
nibles foins
Tant ds choses fi belles ,
N**
JANVIER. 1730. 31
N'a fait que découvrir mille nouveaux be
soins ,
Se former des chaînes nouvelles.
&
Se connoître soi-même est le premier dé
voir
Que le Ciel nous impose.
Osons ce beau dessein fortement concevoir i--
On l'éxecute quand on 1'ose.
C'est ainsi qu'à percer les repKs de no»!
coeur , . •
, Jém'excire moi-même :
Mais on ne devient pas si promptement vaiÌM
queur ,
Des deffáutí que souvent on aime»-
3 * /
J*ai pourtant écrasé des Tyrans de no*
jour*
La tête fastueuse :
Ees désirs de briller , Domestiques VaKr
tours,. ;..
^ ìic troublent plus ma vie heureuse. .
«•*«•-- • •
Ehvain» devant mes yeux éclairent les appas f
De tëestime publique, .
Hea.
i/ï MERCURË DE FRONCÉ
Heureux, je sçais goûter loin d'un brîllarilt
fracas ,
Ême vie humble & pacìfiquev
Content d quelque ami pour moi plein* de
bonté
Dé lire mes Ouvrages »
Qn" ne tneverra point du Public redouté*
Briguer les orgueilleux suffrages.
m
Je cherche dans mon coeur ce qui' faîc'
avorter '
Les efforts de la grâce s
Sûr qu'au gré de mes voeux , qu'elle sçait
Consulter,-
Elle est- > ou n'est pas efficace.
Je nombre toúí les maux qui marchent fur
les pas*
De la fiere opulence;
Je vois que le bonheur ne se rencontré pas-
Dans les biens , mais dans l'innocencem
D"e nos mystères saints je fondé les abords -j
Redoutable entreprise ! < -
tíáis utile pourtant quand on fuit les efforts
D'une raison droite Se soumise.
Mer
JANVIER. 1750. ??
m
Merveilles de la foi , ne peut-on vous pxncr
Pe couleurs encor neuyes ?
rAnciennes Vérités , ne peut-on vous donnei
Encor de nouvelles preuves ì
SB
Pour louer des mortels , on use tous les
tours
Ç£ue fournit l'éloquence ;
Et nous ne pourrions pas par de nouveaux
discours
Rendre aimable la Providence !
Malgré les beaux dehors dont il est revêtus
Je découvre le vice ;
Et des attraits naïfs de l'aimable vertu.
Je fjais distinguer l'artifice.
m
Objets toujours divers de méditation
Les Passions humaines ,
Les haines , les defirs , l'orgueil , l'ambfc
íipn ,
Me fournissent d'étranges Scènes.
m
Observateur exact, je les fuis pas â pa?
Pans leurs routes obliques)
'lai
=54 MERCURE DE FRANCE,
implacable ennemi de quiconque n'est pas
Homme droit à mes yeux stoïques.
8
Je déteste surtout cet Art contagieux
Qui corrompt les oreilles ,•
fQui toûjours chez les Grands d'un son har
monieux
Leur chante leurs propres merveilles.
81
<0 Vous de qui dépend le destia des hu
mains ,
Arbicres du mérite ,
STous les jours vos flatteurs ravissent dans vos
maùis
prix de la vertu proscrite.
m
De vils adulateurs vous recevez Tcncens»
Idoles de la terre ,*
Jkîais fçachez que du Dieu qui jugera íes
Grands
Cet encens forme le Tonnere.
m
Mais oû m'enlevez - vous d'un vol auda
cieux,
Capricieuse Guide?
/íh ! Muse , descendons ; pour voler dans le*
-Cieux
Je n'ai pas l'aile assez rapide. * .
.C'est
. JANVIER. ,730. 15
(C'est ainsi , cher ami , que je passe les
jours
Quela Parque me filej
ïls ne fonc pas brillans , il est yrai / mais
leur cours
En est plus doux & plus tranquille.