ADDITION
A LA PARTIE FUGITIVE
Vers du R. de P. à M. de V.
CROYEZ que fi j'étois Voltaire ,
Et particulier comme lui ,
Me contentant du néceffaire ,
Je verrois voltiger la fortune légére ,
Et m'en mocquerois aujourd'hui,
Je connois l'ennui des grandeurs ,
Le fardeau des devoirs , le jargon des flatteurs ,
Ces miféres de toute efpece
Et ces détails de petiteffe ,
Dont on eft accablé dans le fein des honneurs s
Je méprife la vaine gloire;
MAR S. 1758: 209
Quoique Poëte & fouverain ,
Quand du cifeau fatal terminant mon deftin ,
Atropos m'aura vu plongé dans la nuit noire ,
Qu'importe l'honneur incertain
De vivre après ma mort au temple de mémoire !
Un inftant de bonheur vaut mille ans dans l'hif- .
toire .
Nos deftins font- ils donc fi beaux ?
Les doux plaifirs de la molleffe ,
La vive & naïve allegreffe
Ont toujours fui des Grands la pompe & les faifceaux
:
Nés pour la liberté leur troupe enchantereffe ,
Préfere l'aimable pareffe
Aux aufteres devoirs guides de nos travaux.
Ainfi la fortune volage
N'a jamais caufé mes ennuis ;
Soit qu'elle me flatte ou m'outrage ,
Je dormirai toutes les nuits
En lui refufant mon hommage .
Mais notre état nous fait la loi ,
Il nous oblige , il nous engage
A meſurer notre courage
Sur ce qu'exige notre emploi.
Voltaire dans fon hermitage
Dans un pays dont l'héritage ,
Eft fon antique bonne foi ,
Peut fe livrer en paix à la vertu fauvage ,
Dont Platon nous marqua la foi :
210 MERCURE DE FRANCE:
Pour moi , menacé du naufrage ,
Je dois , en affrontant l'orage ,
Penfer , vivre & mourir en Roi,