Oeuvre commentée (1)
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p. [5]-10
LETTRE de M. D'ARNAUD, à M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
Début :
LE MERCURE, Monsieur, étant au nombre de ces Journaux qui sont les [...]
Mots clefs :
Ode, Prince, Naissance, Lettre, Sublime, Littérature, Mythologie, Histoire, Danemark
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texteReconnaissance textuelle : LETTRE de M. D'ARNAUD, à M. DE LA PLACE, Auteur du MERCURE.
LETTRE de M. D' ARNAUD ,
M. DE LA PLACE , Auteur du
LE
MERCURE.
E MERCURE , Monfieur , étant au
nombre de ces Journaux qui font les
dépôts du fentiment ainfi que de l'efprit ;
je me flatte , à ce premier titre , que vous
ne refuferez pas d'inférer dans un de vos
recueils un ouvrage auquel mon refpect
& ma reconnoiffance pour un des plus
Août, A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
auguftes Souverains de l'Europe peuvent
feuls donner quelque prix ; c'eft une Ode
adreffée à Sa Majefté le Roi de Dannemarc
, à l'occafion de la naiffance de
Son A. R. le Prince Frédéric , fon fécond
fils. Je la compofai en Allemagne ; j'étois
d'autant plus engagé à la rendre publique
, que j'ai reçu des marques diftinguées
de l'indulgence & de la bonté de
S. M. Danoife : la protection généreufe
& éclairée qu'Elle accorde à tous les talens
, lui fait répandre fes bienfaits fur
ceux qui cultivent les Arts avec le moins
de fuccès. La lettre obligeante que S. E.
M. le Baron de Bernfdorff, dont vous
connoiffez le mérite perfonnel , ajouta
aux faveurs du Roi , n'a fait que me les
rendre plus précieufes. C'étoit une invitation
des plus flatteufes pour moi , &
pour la Littérature dont je voudrois augmenter
la gloire , de venir admirer de
près un Monarque qui foutient tout l'éclat
de fa réputation ; je crois ce trait
particulier à fon éloge. Mon retour en
France un malheureux enchaînement
d'affaires domeftiques , la mort de mon
refpectable ami M. le Comte de Frife ,
perte qui me fera toujours fenfible , &
qui m'enleva à moi - même & à cet otium
litterarium fi néceffaire à quiconque veur
"
AOUST. 1760:
penfer & écrire ; toutes ces raifons , qui
ne font que trop
fuffifantes pour m'excufer
, m'ont empêché jufqu'à préfent de
m'acquitter d'un devoir , un des plus effentiels
peut- être que j'euffe à remplir. Je
ne facrifie donc point en ce moment à
ma vanité ; je connois affez mon art pour
en fentir toutes les difficultés ; & pour
favoir que des vers , françois furtout , ne
peuvent être affez corrects ; que l'élégance
la plus fcrupuleufe , en doit être le
premier mérite : mais je fuis forcé de
n'écouter que la reconnoiffance. C'eſt
elle qui m'impofe aujourd'hui la loi de
foumettre mon Ode au grand jour de
l'impreffion. J'ai cherché à la rendre intéreffante
, en y répandant des traits de
l'Hiftoire de Dannemarc revêtus du coloris
de la Mythologie propre à cette
Nation. Nous revoyons tant la vieille fable
de Jupiter , qu'Odin ne pourra manquer
d'exciter du moins le plaifir de la
curiofité il y a du mérite , quelque foible
qu'il puiffe être , à préfenter aux yeux
de nouveaux tableaux. J'ajouterai même ,
que j'avois recueilli quelques matériaux
fur l'ancienne Religion des Peuples du
Nord ; & que j'étois dans le deffein d'en
faire ufage, quand j'ai appris que M.Mallet
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
m'avoit prévenu. Ce que j'ai lû de fon
ouvrage m'a donné lieu de n'être point
fâché d'avoir abandonné ce travail. Indépendemment
de fes talens , reconnus ,
M. Mallet eft à la fource des connoiffances
néceffaires à la perfection de fon
entreprife ; je l'applaudis donc de tout
mon coeur , perfuadé que nous devons
aimer les Lettres pour leur propre gloire
, & non pour notre vanité.
Vous favez beaucoup mieux que moi ,
Monfieur , que le genre de l'Ode eft
extrêmement varić je me fuis étendu
dans celle - ci plus que dans une Ode
fondée fur le pur enthouſiaſme ; il s'agiffoit
d'attacher , pour ainfi dire , les
premiers regards d'un Prince naiffant ſur
' Hiftoire de fon Pays , & d'appuyer le
précepte de l'exemple. C'eft à vous à
juger fi j'ai eu raifon de préférer le langage
de la mâle vérité , la hardieffe de
l'inftruction à l'imitation groffière & triviale
de l'Eclogue de Virgile , Sicelides
Mufe ; ridicule où tombent nos Verfificateurs
, à chaque naiffance de Prince . C'eſt
ce qu'ils appellent beautés poëtiques , &
ce que les gens fenfés traitent de non
fenfe ,, pour rifquer une expreffion Angloife
qu'on ne peut guères rendre en
AOUST. 1960. 9
notre Langue que par le mot de galimathias
, ou de fons vuides de fens.
Pope , eft le feul Pocte que je fache ,
depuis l'Auteur Latin , qui ait tiré parti
de ces lieux communs dans fon Eclogue
intitulée le Meffie , où il a encore beaucoup
plus emprunté d'faïe , bien audeffus
de Virgile pour le fublime d'images
& l'énergie de pensées.
Je me fuis trouvé dans le cas indifpenfable
, de groffir mon Ode de notes ; la
Mythologie Danoife n'étant point affez
familiére à la plupart de nos Lecteurs
François . Ce feroit bien ici l'occafion de
vous confulter fur l'emploi du rithme
dans l'Ode ; de vous demander , fi à l'exemple
des Anglois , dont la Littérature
vous eft fi connue , nous ne pourrions
pas faire des ftrophes à mefure inégale ,
& éviter par-là ce retour fariguant &
monotone de la même mefure que ces
mêmes Anglois comparent judicieufement
à un carillon uniforme de cloches .
Je pourrois encore vous prier de faire
revenir * notre Public d'un préjugé que
* Le Publie, dont il eft ici quetion , vantera l'O
de à lafortune , qui n'eft qu'une riche amplification
d'un excellent Ecolier ; l'Ode à la Veuve ,
qui réanit, deux tons difcordants , le gracieux & le
plaifant ; celle far la Naiffance du Duc de Breta
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
je trouve répandu . On s'efforce de nous
dire que les III & IV livres des Odes du
célebre Rouffeau doivent être mis au
nombre de les mauvais ouvrages , de fes
Comédies fi médiocres . Vous devriez ,
dans l'occaſion , vous charger du foin de
faire obferver à ce même Public qu'il y a
peut - être plus de poefie , plus de fublime ,
& de ce que les Latins nommoient mens
divinior , dans ces dernieres Odes que
dans les premieres ; en convenant pourtant
qu'elles font beaucoup moins correctes
pour la Langue. C'est une onde
qui jaillit & s'élève avec force , mais
moins pure que lorfqu'elle n'étoit qu'un
fimp le ruiffeau. Mais je m'égare dans des
difc uffions trop longues pour une Lettre
où je dois me borner à vous répéter l'affu
ance de l'eftime refpectueufe avec la
uelle j'ai l'honneur d'être & c.
9
Ene , où la Poëfie eft en querelle avec la Raiſon ;
& qui , à propos d'un Prince de France , vous ex-
Po fe le Crocodile ne troublant point les eaux du
Nil , les lions bondiffant avec les agneaux: peintures
auffi abfurdes que déplacées : & perfonne
ne par le de l'Ode à M. le Comte du Luc , le chefd'envre
de la Poène Françoife ; de l'Ode aux
Princes Chrétiens , qui n'eft pas moins fublime
de celle enfin au Prince Eugène , le modéle de
énergie & de la Nobleffe ; on y pourroit ajouter
Odefur la bataille de Petervaraden.
M. DE LA PLACE , Auteur du
LE
MERCURE.
E MERCURE , Monfieur , étant au
nombre de ces Journaux qui font les
dépôts du fentiment ainfi que de l'efprit ;
je me flatte , à ce premier titre , que vous
ne refuferez pas d'inférer dans un de vos
recueils un ouvrage auquel mon refpect
& ma reconnoiffance pour un des plus
Août, A iij
6 MERCURE DE FRANCE.
auguftes Souverains de l'Europe peuvent
feuls donner quelque prix ; c'eft une Ode
adreffée à Sa Majefté le Roi de Dannemarc
, à l'occafion de la naiffance de
Son A. R. le Prince Frédéric , fon fécond
fils. Je la compofai en Allemagne ; j'étois
d'autant plus engagé à la rendre publique
, que j'ai reçu des marques diftinguées
de l'indulgence & de la bonté de
S. M. Danoife : la protection généreufe
& éclairée qu'Elle accorde à tous les talens
, lui fait répandre fes bienfaits fur
ceux qui cultivent les Arts avec le moins
de fuccès. La lettre obligeante que S. E.
M. le Baron de Bernfdorff, dont vous
connoiffez le mérite perfonnel , ajouta
aux faveurs du Roi , n'a fait que me les
rendre plus précieufes. C'étoit une invitation
des plus flatteufes pour moi , &
pour la Littérature dont je voudrois augmenter
la gloire , de venir admirer de
près un Monarque qui foutient tout l'éclat
de fa réputation ; je crois ce trait
particulier à fon éloge. Mon retour en
France un malheureux enchaînement
d'affaires domeftiques , la mort de mon
refpectable ami M. le Comte de Frife ,
perte qui me fera toujours fenfible , &
qui m'enleva à moi - même & à cet otium
litterarium fi néceffaire à quiconque veur
"
AOUST. 1760:
penfer & écrire ; toutes ces raifons , qui
ne font que trop
fuffifantes pour m'excufer
, m'ont empêché jufqu'à préfent de
m'acquitter d'un devoir , un des plus effentiels
peut- être que j'euffe à remplir. Je
ne facrifie donc point en ce moment à
ma vanité ; je connois affez mon art pour
en fentir toutes les difficultés ; & pour
favoir que des vers , françois furtout , ne
peuvent être affez corrects ; que l'élégance
la plus fcrupuleufe , en doit être le
premier mérite : mais je fuis forcé de
n'écouter que la reconnoiffance. C'eſt
elle qui m'impofe aujourd'hui la loi de
foumettre mon Ode au grand jour de
l'impreffion. J'ai cherché à la rendre intéreffante
, en y répandant des traits de
l'Hiftoire de Dannemarc revêtus du coloris
de la Mythologie propre à cette
Nation. Nous revoyons tant la vieille fable
de Jupiter , qu'Odin ne pourra manquer
d'exciter du moins le plaifir de la
curiofité il y a du mérite , quelque foible
qu'il puiffe être , à préfenter aux yeux
de nouveaux tableaux. J'ajouterai même ,
que j'avois recueilli quelques matériaux
fur l'ancienne Religion des Peuples du
Nord ; & que j'étois dans le deffein d'en
faire ufage, quand j'ai appris que M.Mallet
A iv
8 MERCURE DE FRANCE.
m'avoit prévenu. Ce que j'ai lû de fon
ouvrage m'a donné lieu de n'être point
fâché d'avoir abandonné ce travail. Indépendemment
de fes talens , reconnus ,
M. Mallet eft à la fource des connoiffances
néceffaires à la perfection de fon
entreprife ; je l'applaudis donc de tout
mon coeur , perfuadé que nous devons
aimer les Lettres pour leur propre gloire
, & non pour notre vanité.
Vous favez beaucoup mieux que moi ,
Monfieur , que le genre de l'Ode eft
extrêmement varić je me fuis étendu
dans celle - ci plus que dans une Ode
fondée fur le pur enthouſiaſme ; il s'agiffoit
d'attacher , pour ainfi dire , les
premiers regards d'un Prince naiffant ſur
' Hiftoire de fon Pays , & d'appuyer le
précepte de l'exemple. C'eft à vous à
juger fi j'ai eu raifon de préférer le langage
de la mâle vérité , la hardieffe de
l'inftruction à l'imitation groffière & triviale
de l'Eclogue de Virgile , Sicelides
Mufe ; ridicule où tombent nos Verfificateurs
, à chaque naiffance de Prince . C'eſt
ce qu'ils appellent beautés poëtiques , &
ce que les gens fenfés traitent de non
fenfe ,, pour rifquer une expreffion Angloife
qu'on ne peut guères rendre en
AOUST. 1960. 9
notre Langue que par le mot de galimathias
, ou de fons vuides de fens.
Pope , eft le feul Pocte que je fache ,
depuis l'Auteur Latin , qui ait tiré parti
de ces lieux communs dans fon Eclogue
intitulée le Meffie , où il a encore beaucoup
plus emprunté d'faïe , bien audeffus
de Virgile pour le fublime d'images
& l'énergie de pensées.
Je me fuis trouvé dans le cas indifpenfable
, de groffir mon Ode de notes ; la
Mythologie Danoife n'étant point affez
familiére à la plupart de nos Lecteurs
François . Ce feroit bien ici l'occafion de
vous confulter fur l'emploi du rithme
dans l'Ode ; de vous demander , fi à l'exemple
des Anglois , dont la Littérature
vous eft fi connue , nous ne pourrions
pas faire des ftrophes à mefure inégale ,
& éviter par-là ce retour fariguant &
monotone de la même mefure que ces
mêmes Anglois comparent judicieufement
à un carillon uniforme de cloches .
Je pourrois encore vous prier de faire
revenir * notre Public d'un préjugé que
* Le Publie, dont il eft ici quetion , vantera l'O
de à lafortune , qui n'eft qu'une riche amplification
d'un excellent Ecolier ; l'Ode à la Veuve ,
qui réanit, deux tons difcordants , le gracieux & le
plaifant ; celle far la Naiffance du Duc de Breta
A v
10 MERCURE DE FRANCE.
je trouve répandu . On s'efforce de nous
dire que les III & IV livres des Odes du
célebre Rouffeau doivent être mis au
nombre de les mauvais ouvrages , de fes
Comédies fi médiocres . Vous devriez ,
dans l'occaſion , vous charger du foin de
faire obferver à ce même Public qu'il y a
peut - être plus de poefie , plus de fublime ,
& de ce que les Latins nommoient mens
divinior , dans ces dernieres Odes que
dans les premieres ; en convenant pourtant
qu'elles font beaucoup moins correctes
pour la Langue. C'est une onde
qui jaillit & s'élève avec force , mais
moins pure que lorfqu'elle n'étoit qu'un
fimp le ruiffeau. Mais je m'égare dans des
difc uffions trop longues pour une Lettre
où je dois me borner à vous répéter l'affu
ance de l'eftime refpectueufe avec la
uelle j'ai l'honneur d'être & c.
9
Ene , où la Poëfie eft en querelle avec la Raiſon ;
& qui , à propos d'un Prince de France , vous ex-
Po fe le Crocodile ne troublant point les eaux du
Nil , les lions bondiffant avec les agneaux: peintures
auffi abfurdes que déplacées : & perfonne
ne par le de l'Ode à M. le Comte du Luc , le chefd'envre
de la Poène Françoife ; de l'Ode aux
Princes Chrétiens , qui n'eft pas moins fublime
de celle enfin au Prince Eugène , le modéle de
énergie & de la Nobleffe ; on y pourroit ajouter
Odefur la bataille de Petervaraden.
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